Vous êtes sur la page 1sur 64

ACTU.

P9-28LA
RATPFACEAUX
DÉTROUSSEURS
DEL’AUBE/
LEBRÉSIL,
PAYSRACISTE?
R
E
U
T
E
R
S
IDÉES. P29-38
LESCHRONIQUES
DEGUILLON,
IACUB, ANGOT…/
UNSOFTPOWER
HÉRITÉDELULA
CULTURE. P39-51
LALÉGENDE
NOIREDEVINCE
TAYLOR/GILLES
PETERSON, DJ
ÀLACARIOCA
NEXT. P53-61 LE
FAN, PARÉPOUR
LEMONDIAL/LE
COPAN, OMBRE
DENIEMEYER
SURSÃOPAULO
W
i
l
l
i
a
m
,
3
7
a
n
s
,
h
a
b
i
t
a
n
t
d
e
l
a
f
a
v
e
l
a
d
e
C
a
n
t
a
g
a
l
o
,
à
R
i
o
,
e
n
a
v
r
i
l
.
P
H
O
T
O
C
H
R
I
S
T
O
P
H
E
M
O
Ë
C
Brésil,
Brésils
Aunedouzainedejours deson
Mondial, zoomsur unpays
désabusémais bouillonnant.
W
E
E
K
-E
N
D
NUMÉROSPÉCIAL
•2,60 EUROS. PREMIÈRE ÉDITION N
O
10276 WWW.LIBERATION.FR
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,30 €, Andorre 2,80 €, Autriche 3,70 €, Belgique 2,70 €, Canada 5,99 $, Danemark 35 Kr, DOM 3,40 €, Espagne 3,30 €, Etats-Unis 5,99 $, Finlande 3,70 €, Grande-Bretagne 2,70 £, Grèce
3,70 €, Irlande 3,40 €, Israël 26 ILS, Italie 3,30 €, Luxembourg 2,70 €, Maroc 29 Dh, Norvège 35 Kr, Pays-Bas 3,30 €, Portugal (cont.) 3,50 €, Slovénie 3,70 €, Suède 33 Kr, Suisse 4 FS, TOM 540 CFP, Tunisie 4,40 DT, Zone CFA 2 800 CFA.
SAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN 2014
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Lors d’une manifestation contre les dépenses publiques liées au Mondial, à São Paulo, dimanche dernier. La Coupe brésilienne est l’une des plus chères de l’histoire. PHOTORAHEL PATRASSO. XINHUA. AFP
ASão Paulo, le 15 mai. Les Brésiliens ne sont plus
que 48%à soutenir le Mondial (41%se disent contre).
Ils étaient 79%il y a six ans. NACHODOCE. REUTERS
Action du mouvement «Rio pour la paix», le 7 mai,
pour dénoncer des débordements policiers dans
les quartiers pauvres. PHOTORICARDOMORAES. REUTERS
Mardi, à Brasília. Deux jours plus tôt, Platini exhortait
les Brésiliens à «attendre un mois avant de faire
des éclats un peu sociaux». PHOTOEVARISTOSA. AFP
2 •
EVENEMENT
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Epuisépar des années dechoixdouteux, dedépenses
somptuaires et denégligencesociale, leroyaumedufootball a
troquélajoied’accueillir leMondial contrelagrogneet ledépit.
Brésil, unsérieux
contre-Coupe
L
e cœur n’y est pas. Adix jours de
la Coupe du monde, qui s’ouvre
le 12 juin à São Paulo, c’est le dé-
senchantement aupays dufoot. Au
lieu des habituels petits drapeaux et des
fresques à la gloire de la Seleção, l’équipe
nationale, des slogans rageurs barrent les
murs: «Une Coupe pour qui ?» interpelle
l’un d’eux. Pas pour le peuple, à en croire
les manifestants qui défilent jour après
jour. «Nous avons des carences sociales
énormes, mais on trouve de l’argent pour or-
ganiser un Mondial !»s’indigne Guilherme,
un étudiant. Beaucoup d’argent même:
près de 8,5 milliards d’euros, soit plus du
triple de l’éditionsud-africaine de 2010et
plus dudouble des deuxprécédentes (Alle-
magne en 2006 et Japon-Corée en 2002),
selon le journal OEstado de São Paulo.
CORRUPTION. Le gouvernement de Dilma
Rousseff, la protégée de l’ex-président Lula,
qui lui a succédé en2010, a perdula bataille
médiatique. Il a beau expliquer que les re-
tombées économiques seront considérables
et que le tournoi ne coûtera qu’une fraction
de ce qui est investi dans la santé oul’édu-
cation, Hugoest sceptique. «Combiend’hô-
pitaux, d’écoles, de logements aurait-on pu
construire avec tout cet argent ?» lance le
jeune homme. D’autant que certains stades
semblent condamnés à devenir des «élé-
phants blancs», soit à rester vides après le
tournoi. C’est le cas des arènes de Manaus,
Cuiabá et Brasília, oùle niveaudes équipes
est trop faible pour mobiliser les foules.
En2007, quandla Fifa choisit le Brésil pour
organiser la compétition, la septième éco-
nomie mondiale est auzénith, unexemple
du décollage réussi d’un pays émergent.
Aujourd’hui, l’euphorie est passée. L’éco-
nomie s’essouffle. Moins pauvres, les Bré-
siliens sont plus exigeants. En juin 2013
déjà, des millions d’entre eux étaient des-
cendus dans la rue pour réclamer, nonsans
ironie, des services publics «qualité Fifa»
et s’élever contre les dépenses somptuaires
du Mondial. Depuis, les manifestations
sont plus réduites. Le gros de la mobilisa-
tionactuelle n’est d’ailleurs pas enliendi-
rect avec la Copa et émane de mouvements
sociaux qui profitent de la visibilité dupays
pour pousser leurs demandes. Mais le
Mondial est de moins enmoins populaire.
Les Brésiliens ne sont plus que 48%à l’ap-
puyer (41% se disent contre). Ils étaient
79%il y a six ans.
Ce qui dérange, c’est moins le tournoi que
le gaspillage et la corruption auxquels il
donnerait lieu, tandis que les bénéfices pa-
raissent incertains. Gagne-painde millions
de foyers, le commerce ambulant ne pourra
pas tirer profit de l’afflux de supporteurs.
La Fifa a cadenassé le périmètre des stades
au nom de l’exclusivité commerciale des
sponsors. De plus, neuf ouvriers ont été
tués sur les chantiers des arènes. Dans sa
hâte pour boucler les travaux, le Brésil a
fermé les yeux sur leur sécurité. Selon les
ONG, environ200000pauvres ont dûquit-
ter leur maisonousont menacés de dépla-
cement forcé, pour faire place à ce que le
gouvernement présente comme le «legs»
de la Coupe: de grands ouvrages censés
améliorer les transports. Prévus de longue
date, ces travaux, qui absorbent le gros des
investissements du Mondial, ne sont pas
directement liés à sa réalisation. Or, seuls
10% d’entre eux ont été achevés et, vu
les précédents, les Brésiliens se deman-
dent si le reste le sera un jour. Même la
météo défavorable a été invoquée pour jus-
tifier les retards dans ces projets dits
de «mobilité», qui ne font d’ailleurs pas
l’unanimité.
Pour l’urbaniste Orlando Alves dos San-
tos Jr, coordinateur d’une étude sur les im-
pacts du Mondial et des Jeux olympiques
d’été de 2016 (qui se tiendront à Rio), ces
interventions, loind’apporter le dévelop-
pement, «consacrent un modèle urbain sou-
mis aux intérêts privés». «Elles privilégient
les zones nanties ou visées par la spéculation
immobilière dans l’espoir d’attirer des inves-
tissements, note le chercheur. ARio, pas un
soun’aété investi dans le réseaude transports
en commun obsolète qui mène vers les ban-
lieues populaires.»
IMPROVISATION. Roberto, employé de
banque, hoche la tête: «Le pays n’était pas
prêt à organiser un tel événement.» Len-
teurs bureaucratiques, désorganisation,
improvisation…les vieux travers l’ont em-
porté sur ce Brésil conquérant et sûr de lui
que le Mondial devait consacrer. A l’ap-
proche du coup d’envoi, rien n’est tout à
fait au point. Les travaux n’ont démarré
que trois ans après la désignation du pays
par la Fifa. Deux ans ont été perdus pour
définir les villes hôtes, dans une absence
totale de transparence. Il y en aura douze,
alors que la Fifa n’en voulait que huit ou
dix. Et encore, le Brésil en aurait bien vu
dix-sept ! Tout le pays doit recevoir le
Mondial, avait justifié Lula. Son choix a
alourdi l’ardoise. Les retards aussi, tandis
que pèsent des soupçons de surfactura-
tion. Le coût de construction ou de mo-
dernisation des stades (2,6 milliards
d’euros) a bondi de 36%, officiellement
pour une mise aux normes de la Fifa. Il a
même doublé dans le cas de l’Estádio Na-
cional de Brasília et du Maracanã de Rio.
Et ce n’est pas le secteur privé qui a mis la
main à la poche, contrairement aux pro-
messes de l’ex-patrondu foot brésilienRi-
cardo Teixeira. Les arènes ont bénéficié
d’emprunts publics bonifiés, de généreu-
ses exemptions fiscales et d’apports di-
rects des Etats fédérés.
Pour biendes Brésiliens, ce qui compte dé-
sormais, c’est sauver la face. Roberto a le
trac: «Et si c’était le chaos dans les aéro-
ports? Et si des touristes se faisaient braquer
dans la rue? Cela ternirait l’image de notre
pays.»«Lula a voulu la Copa au Brésil pour
enraciner sonparti aupouvoir, estime de son
côté Farofa, chauffeur de taxi. Mais voilà
que la Copa menace de se retourner contre
lui.» Sauf si la Seleção la remporte. •
Par CHANTALRAYES
CorrespondanteàSãoPaulo
L’ESSENTIEL
LE CONTEXTE
La Coupe du monde s’ouvre dans
une douzaine de jours au Brésil.
L’ENJEU
La compétition parviendra-t-elle
à faire oublier les errements
financiers du gouvernement
et profitera-t-elle à la population?
Par MICHELHENRY
et ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Clichés
Ce Mondial a au moins
ça de bon (si l’on met
de côté les plaisirs sportifs
à venir) qu’il braque
les projecteurs, l’espace
de quelques mois, sur un
pays que l’on ne connaît
pas si bien que ça, tant
dévoyé par les clichés que
l’on ne sait plus vraiment
de quoi l’on parle. Un pays
qui glorifie le métissage?
Oui, trois fois oui, mais
où le racisme se cache
souvent derrière l’homme
(ou la femme) cordial(e)
(pages 14-15). Un pays
moderne? Oui, bien sûr,
mais où, comme l’écrit le
philosophe Michaël Fœssel
(page 37), «le miséreux
n’est pas perçu autrement
que comme un esclave qui
devrait se sentir honoré
de devoir servir». Un pays
aux richesses naturelles
sans équivalent
(ou presque) ? Oui, mais
un pays inégalitaire où
les terres appartiennent
en majorité à de grands
propriétaires, maintenant
nombre de petits paysans
dans la pauvreté (page 5).
L’embellie économique
de l’ère Lula a certes
permis de réduire ces
inégalités, mais ce sont
justement ceux qui en ont
bénéficié qui râlent le plus
contre le coût du Mondial,
affirme Alfredo Valladao
(pages 30-31). Reste que
les grands événements
sportifs donnent parfois
aux pays l’occasion
de se transcender.
En 1995, la Coupe
du monde de rugby avait
servi de catharsis
à l’Afrique du Sud pour
tourner une page
de l’apartheid. En 2006,
le Mondial de foot
outre-Rhin avait autorisé
les Allemands, pour
la première fois depuis
la guerre, à brandir leur
drapeau sans ambiguïté.
Espérons que le génie
brésilien, si habile à faire
rigoler le cuir, saura
dribbler les mauvaises
ondes pour offrir
à la population une fête
digne de ce nom–avec
la victoire au bout.
ÉDITORIAL
Am
a
z
o
ne
Océan
Atlantique
B R É S I L
COLOMBIE
VENEZUELA
S G
G
PÉROU
BOLIVIE
PAR
ARGENTINE
TRINITE & T
500 km
Brasília
AMAZONIE
Manaus
Rio de
Janeiro
Recife
São Paulo
Cuiabá
• 3
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
4 • EVENEMENT
Malgré unsalaire moyenautour de 600euros, les prix brésiliens sont souvent plus élevés qu’enEurope.
Des tarifs déconnectés duréal
«S
urreal», surréaliste en portugais.
Seul l’humour typique de Rioétait
capable de ce calembour sur le
réal, la monnaie brésilienne, pour
dénoncer la vie chère. La pizza à 36 euros?
«Surreal»eneffet. Et ce n’est qu’unexemple
des prixabusifs pratiqués dans la «ville mer-
veilleuse». La page FacebookRio Surreal en
regorge. Tous les jours, des consommateurs
indignés l’alimentent, photo de leur ticket
de caisse à l’appui. Lancée enjanvier, la page
a déjà plus de 217000 «likes». L’initiative a
même fait des petits à SãoPaulo, Brasília, Re-
cife et Porto Alegre. «Depuis que je suis rentré
à Paris, j’ai réduit de moitié ma facture de su-
permarché», ironise un ancien expatrié à
SãoPaulo. L’indice Big Mac dumagazine bri-
tannique The Economist donne une idée du
coût de la vie. Il n’y a plus guère qu’enNor-
vège et enSuisse que le hamburger de McDo
coûte davantage qu’au Brésil. Le pays était
en cinquième position en 2013.
Une nuit d’hôtel à Rio ou São Paulo peut
coûter plus cher que dans une capitale euro-
péenne. Les prix pratiqués sur le marché
brésilienpar Zara, la marque espagnole d’ha-
billement, sont au moins 20% plus élevés
qu’aux Etats-Unis. Pour une consultation
chez unspécialiste, comptez 100euros mini-
mum. Et la minute de portable est la plus
chère au monde : le tarif peut atteindre
0,54euro. Or, le salaire mensuel moyenn’est
que de 600euros…Même pas de quoi couvrir
les besoins de première nécessité, indiquent
les études.
L’inflation(6%l’andernier) et le cours élevé
du réal ne sont pas seuls en cause. Les fac-
teurs structurels pèsent également lourd.
Les droits de douane peuvent atteindre trois
chiffres sur certains produits. Cela n’empê-
che pas les importations de gagner du ter-
rain, car l’industrie locale est peu compéti-
tive. La faute, disent les économistes, au
fameux «coût Brésil»:
une bureaucratie et une
fiscalité pesantes, des taux
d’intérêts prohibitifs ou
encore un déficit d’inves-
tissements dans les infras-
tructures (routes, chemins
de fer, etc.) qui alourdit
les coûts logistiques dans un pays aux di-
mensions continentales. Produire des biens
manufacturés au Brésil reviendrait désor-
mais aussi cher qu’en Italie et même 23%
plus cher qu’aux Etats-Unis, d’après une
étude du Boston Consulting Group, qui
pointe également unproblème de producti-
vité. En dix ans, celle-ci n’a progressé que
de 3%, alors que les salaires ou le coût de
l’électricité ont doublé.
Incitations fiscales. Quant à la pressionfis-
cale, elle ne cesse d’augmenter et s’élève dé-
sormais à 36%du PIB, soit davantage que la
moyenne des pays de l’OCDE. Aelles seules,
les charges sociales représentent 57,5%des
salaires, unrecordparmi les grandes écono-
mies mondiales. Pour autant, les services pu-
blics restent de piètre qualité, se plaignent les
Brésiliens. On compte au total quelque
88 impôts et redevances dus au fisc fédéral,
aux Etats fédérés et aux municipalités. Un
casse-tête fiscal qui ferait perdre 2600heures
chaque année aux entreprises. De surcroît,
le système privilégie l’impositionindirecte,
qui renchérit les prix et pénalise surtout les
petits salaires. Taxer davantage les revenus
élevés et le patrimoine, dans un pays où les
inégalités de richesse sont sidérales, n’est
pourtant pas à l’ordre du jour de la gauche,
au pouvoir depuis onze ans.
Le gouvernement a tenté en vain de faire
baisser les prix de certains produits. Malgré
les généreuses incitations fiscales concédées
autaïwanais Foxconn, le sous-traitant d’Ap-
ple qui a ouvert des usines dans l’Etat de
São Paulo, l’iPad de fabrication locale est
vendu jusqu’à 30%plus cher qu’aux Etats-
Unis. Prompts à dénoncer le poids des im-
pôts, les constructeurs automobiles ont été,
pour leur part, confrontés à uncalcul embar-
rassant : le prix hors taxes de certains mo-
dèles fabriqués au Brésil, comme la Gol de
Volkswagen (une variante de la Polo), est
moins élevé auMexique, oùces modèles sont
exportés, que sur le marché brésilien! Alors,
où est l’erreur?
Dans des marges de profit très élevées, expli-
que l’économiste Evaldo Alves. Un legs de
l’hyperinflation qui a sévi jusqu’en 1994.
«Mettre le prix fort était une manière de se pré-
munir contre l’érosion de la monnaie, rappelle
Alves. Cette culture est restée.»D’autant que
des pans entiers de l’économie sont ver-
rouillés par des oligopoles…Les consomma-
teurs eux-mêmes semblent s’enaccommo-
der. Car, du frigo au sac de luxe, tout peut
s’acheter ici à crédit.
Exploités. Des initiatives comme Rio Sur-
real montrent cependant un début de prise
de conscience. La démocratisation du
voyage, ces dernières années, a permis aux
Brésiliens de réaliser qu’ils étaient exploités.
Du coup, faire son shopping à l’étranger est
devenu un sport national. Les vols qui ren-
trent de NewYorkouMiami croulent sous les
produits électroniques et les trousseaux de
bébé. Pendant ce temps, les 40 millions de
nouveaux consommateurs entrés sur le mar-
ché pendant l’ère Lula (2003-2010), mais qui
n’ont toujours pas les moyens de voyager,
sont condamnés, eux, à se faire sabrer.
De notre correspondante à São Paulo
CHANTAL RAYES
ARio de Janeiro, en mars. Le système brésilien privilégie l’imposition indirecte, qui renchérit les prix et pénalise surtout les petits salaires. PHOTODADOGALDIERI. BLOOMBERGVIAGETTYIMAGES
AuBrésil, les produits de Zara sont aumoins
20%plus élevés qu’aux Etats-Unis.
Pour une consultationchez unspécialiste,
comptez aumoins 100euros…Et la minute
de portable est la plus chère aumonde.
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
EVENEMENT • 5
Dans l’Etat du Mato Grosso, en 2012. Selon l’Institut national de statistiques brésilien, 43%des surfaces agricoles sont détenues par 1%des propriétaires terriens. PHOTOYASUYOSHI CHIBA. AFP
Si la grande pauvreté se réduit, les inégalités continuent
de se creuser. Parmi les oubliés, les paysans sans terre,
que le gouvernement laisse désormais de côté.
Des progrès, mais une
société qui reste fracturée
C’
est entendu, et répété à
l’envi : le Brésil a mis du
baume sur ses inégalités; et
les plus pauvres le seraient moins.
Michael Porter, de l’université Har-
vard, l’a ainsi assuré lorsqu’il a pré-
senté, en septembre, un nouveau
moyend’évaluationdes pays: l’in-
dice de progrès social.
Basé sur 54 indicateurs, il
range ainsi le Brésil à la
18
e
place, loinderrière la Nouvelle-
Zélande, mais devant la France,
20
e
… «Un progrès impressionnant
plus de vingt-cinq ans après la tran-
sition démocratique.»
Injustice. L’un des marqueurs les
plus significatifs duBrésil depuis dix
ans: la bolsa familia («bourse fa-
mille»), programme d’aide sociale
(jusqu’à 62 euros par mois) qui,
conjuguée à une croissance de 4%
enmoyenne, a permis de sortir de
l’extrême pauvreté environ35 mil-
lions de personnes sur 200millions
d’habitants. Un programme peu
coûteux(0,46%duPIB) et efficace.
Pour autant, les inégalités structu-
relles dans l’un des pays les plus
inégalitaires aumonde (avec l’Inde
et la Russie) repartent à la hausse.
Ainsi, en2012, si 4millions de per-
sonnes sont sorties de la pauvreté,
la fortune des 1% les plus nantis a
plus gonflé (+10,8% par rapport
à 2011) que celle des 10% les plus
démunis (+6,6%). Ainsi,
après une forte baisse ces
quinze dernières années,
lecoefficient deGini, qui mesureles
inégalités, n’a pas bougé en 2012 :
de 0,501 en 2011, il est passé
à 0,498, selonl’Institut de statisti-
ques brésilien.
Edifiant ? En partie. «En fait, c’est
moins laquestiondes inégalités de re-
venus que les services essentiels non
fournis par l’Etat sur la santé, l’édu-
cation, les transports, qui accentuent
le fossé entre Brésiliens», dit à Libé-
rationChicoWhitaker, cofondateur
du Forumsocial mondial. Une in-
justice d’autant plus criante
que 80%des Brésiliens vivent dans
des villes oùles favelas se dévelop-
pent et où les quartiers d’hyperri-
ches se multiplient.
Féodalité. Réductionde la grande
pauvreté ne rime donc pas forcé-
ment avec démocratisation de la
société. Un exemple: si seuls 15%
des élèves accèdent à l’université,
moins de 1%sont issus de milieux
défavorisés. «En ce sens, les manifs
autour du Mondial de foot traduisent
la colère protéiforme contre un Etat
qui dépense des milliards pour des in-
frastructures non vitales, ajoute
Whitaker. Ces actions-cahiers de
doléances illustrent aussi le fait que
les Brésiliens ont perdu la peur de
manifester…»
Mais «les mécanismes d’hypercon-
centration des richesses demeurent»
et une forme de féodalité reste an-
crée. A l’image d’une réforme
agraire passablement oubliée. Selon
l’Institut national de statistiques,
43%des surfaces agricoles dupays
appartiennent toujours à 1% des
propriétaires terriens. Le pays,
16fois la France, compterait plus de
150000 paysans sans terre. Seules
100 fermes ont été expropriées
en 2013 pour y reloger 4700 fa-
milles, a reconnu la Présidente,
Dilma Rousseff. «Moins que sous le
régime militaire de Figueiredo»
en 1985, a fustigé João Pedro Ste-
dile, leader du Mouvement des
sans-terre. Qui résume: «Le plan
d’aide àl’agriculture familiale pour la
récolte 2013-2014 représente un peu
plus de 20% de l’argent destiné à
l’agrobusiness.»La réforme agraire
«aété complètement mise de côté par
le Parti des travailleurs, et surtout
Rousseff, qui fait alliance avec l’agro-
négoce et l’agrobusiness», observe
Henri Burindes Roziers, inlassable
défenseur des sans-terre.
L’agro-industrie est le levier d’ex-
portation de la 7
e
économie de la
planète: elle pèse le tiers de son
PIB. «Cela se fait au détriment de
l’agriculture alimentaire et familiale,
rappelle Burindes Roziers. Dès qu’il
aété élu, Lulaavait biententé de mul-
tiplier l’expropriation. Mais il a vite
été rattrapé par la classe des grands
riches.»Et les lobbys des fazendeiro,
ces grands propriétaires terriens,
sans parler des grandes multinatio-
nales de l’agroalimentaire, sont vite
entrés en action. «Et ils ont sapé
toutes les tentatives de justice agraire
et foncière, bloquant toute réforme
ambitieuse des codes forestier et mi-
nier, précise Burindes Roziers. Plus
de 100 députés brésiliens sont dans
les mains des grands propriétaires. Ce
sont aussi eux qui ont influencé des
politiques de déforestationdévastatri-
ces», plus que jamais à l’œuvre en
ce moment, en dépit d’une loi qui
prévoit, depuis 2012, de sanctuari-
ser 80%de l’Amazonie. «Lahausse
du taux de déforestation est de 28%,
avec 5843 km
2
déboisés sur un an»,
a dûainsi reconnaître il ya sixmois
la ministre de l’Environnement,
Izabella Teixeira. Les Etats du Pará
(Nord) et du Mato Grosso (Centre-
Ouest), terres de grands produc-
teurs de soja et de grands éleveurs
de bovins, sont les plus touchés,
avec des taux en hausse de 37%
et 52%. C’est moins que 2004, an-
née record, où 27000km
2
de forêt
avaient été dévastés.
«Violence». Militants ousyndica-
listes, ceuxqui dénoncent le font au
péril de leur vie. Al’instar de Burin
des Roziers, dont la tête a été mise
à prix par des fazendeiro après qu’il
eut, pour la première fois, obtenu
la condamnation de l’un d’entre
eux pour l’assassinat d’un leader
syndical. «La violence reste une
composante de lasociété», admet-il.
D’après le thinktankMapa de vio-
lência, les Brésiliens viennent de
battre unnouveaurecorddugenre:
56337 homicides par an, selon les
chiffres de 2012…
Les enjeux économiques et so-
ciaux sont donc majeurs pour ten-
ter de faire du Brésil une démocra-
tie plus inclusive, à défaut d’avoir
été le laboratoire autre que sym-
bolique de la démocratie partici-
pative, notamment à Porto Alegre.
Ce qui fait dire à l’historien Marco
Antonio Villa, que «les facteurs de
permanence ont été bien plus solides
que les fragiles espoirs de change-
ment».
CHRISTIAN LOSSON
ANALYSE
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
6 • EVENEMENT
Depuis vingt ans,
cette favela de Rio
vouée à la
démolitiontient
bon. Mais l’offre
de relogement
de la mairie divise
aujourd’hui
les habitants.
Autodromo, cerné
par la modernité
«C’
est nouveauet déjà un
succès.»Ce panneau
de chantier résume
bienl’esprit de Barra
da Tijuca. Situé à une vingtaine de
kilomètres à l’ouest du centre de
Rio, ce quartier a connu un déve-
loppement fulgurant ces trente der-
nières années. Entre les collines
et la mer ont poussé de larges artè-
res bordées de centres commer-
ciaux, de bureaux de verre et de
complexes d’habitationaussi hauts
que clinquants, censés offrir à la
nouvelle bourgeoisie unparadis de
modernité, de confort et de sécu-
rité. «Un rêve américain sans âme»,
rétorquent les mauvaises langues.
Le nouveau Rio n’en finit pas de
s’étendre au rythme des grues et
des marteaux-piqueurs avec, enli-
gne de mire, les JOde 2016.
Les ouvriers s’affairent à ériger le
futur village olympique, à proxi-
mité du lac de Jacarepaguá, sur les
cendres du circuit de Formule 1.
Mais à Barra,
on voit déjà
plus loin :
après les Jeux, le terrain doit ac-
cueillir de nouveaux immeubles
d’habitations. De grands projets qui
feraient presque oublier que, coin-
cés entre les pistes et le lac, vivent
encore 150 familles: les irréducti-
bles Cariocas de Vila Autodromo,
déterminés à ne pas devenir les
énièmes déplacés du progrès.
Chapelle. Cette favela, installée au
début des années 80, est formée
d’allées en terre, boueuses en ce
lendemainde pluie, de maisonnet-
tes enbriques jamais finies ou déjà
détruites, et de carcasses de voitu-
res, dont des Coccinelle d’époque.
Onytrouve aussi une chapelle, des
temples, des cafés et le centre de
l’association des résidents. On est
loind’unbidonville à feuet à sang,
les habitants préfèrent parler de
communauté.
Depuis 1993, ce petit village résiste
aux assauts de la municipalité qui
cherche par tous les moyens à récu-
pérer ces terrains très biensitués et
tropmal peuplés. Solidaires et aidés
par un collectif de militants, les
«Autodromiens»ont fait reconnaî-
tre par la justice leur droit de vivre
ici et fait avorter plusieurs tentati-
ves d’expulsionpour divers motifs:
pollutionesthétique, risques natu-
rels…Endécembre, lacommunauté
a reçule prixUrbanAge Award, qui
récompense chaque année une ini-
tiative urbaine. Le «projet popu-
laire de Vila Autodromo»proposait
unplanpour que les habitants res-
tent sur le site enaméliorant les in-
frastructures. Ce prix, accompagné
d’une dotation de 80000 dollars,
sonnait alors comme une victoire.
Mais le projet ne verra sans doute
jamais le jour.
Dignité. Conscientequ’unnouveau
combat judiciaire serait long et in-
certain, la municipalité a proposé
aux familles deux options avanta-
geuses en échange d’un renonce-
ment àleurs maisons: soit des som-
mes d’argent conséquentes,
proches des prix du marché, soit
des appartements dans une rési-
dence toute neuve située à unkilo-
mètre de la favela. L’offre a semé la
discorde: sur 500familles, plus de
300ont acceptédepartir –dont 204
dans la copropriété. Depuis, les dé-
molitions ont commencé et les
Autodromiens s’entre-déchirent
avec, de part et d’autre, un même
mot àlabouche: ladignité. Coquet-
tement maquillée, Nova, 68 ans,
sait qu’elle en fait dix de moins,
ajoutant avec malice qu’elle a
«pourtant profité de tous les plaisirs
de lavie». Cetteenseignantetrès in-
vestie dans l’associationne veut pas
entendre parler de départ. Solen-
nelle, elleargueque, «quel qu’ensoit
le prix, onne peut pas acheter lavie et
la dignité des gens». Ce matin, elle
a une fois de plus
été réveillée par le
vacarme des tra-
vaux, l’installation
d’une canalisation
pour le futur village
olympique. «La
moindre des choses
aurait été de préve-
nir», peste-t-elle.
Elle s’insurge de voir les pouvoirs
publics si prompts à s’activer pour
détruire, «alors qu’ils n’ont rien fait
pendant des années». «C’est duhar-
cèlement, ils nous rendent le quotidien
invivable pour nous forcer à accepter
leur offre!» Nova sait que la lutte
sera plus difficile à mener enordre
dispersé, mais elle y croit : «Nous
sommes dans notre droit, nous ne
partirons pas. Nous devons rester un
exemple pour tous
les expulsés.»
Penha, 49 ans, est
moins véhémente
mais aussi déter-
minée. La petite
dame souriante dit
qu’elle aime son
quartier, qu’elle y
a passé ses plus
belles années, qu’elle est attachée
à sa maison, à ses amis, à sonéglise
et qu’elle ne voit vraiment «aucune
raison de partir», fut-ce pour un
plus bel appartement. Cette femme
de ménage a d’ailleurs refusé de vi-
siter les logements proposés: «Ça
ne m’intéresse pas, chez moi, c’est
ici.» Lorsqu’elle a quitté son Nor-
deste natal, elle a d’abord habité à
la Rocinha, la plus grande favela de
Rio, minée par la violence et les
trafics. Une vie de terreur qu’elle a
fuie pour Vila Autodromo en1994,
réalisant du même coup son rêve:
devenir propriétaire. Pour quelques
milliers de reals, elle a acheté un
terrainsur lequel elle a construit sa
maison…sans savoir qu’il apparte-
nait à la mairie. Elle a finalement
obtenu le droit d’y résider pour les
trente prochaines années, et n’en-
tendpas y renoncer. Ense prome-
nant dans les allées, Penha s’arrête
devant les maisons démolies et ra-
masse les canettes de bière sur les
gravats. Comme pour rappeler que,
malgré les départs, la vie continue
à Vila Autodromo.
Psychologue. Alessandra, 39 ans,
jure à l’inverse ne pas regretter un
seul instant avoir opté pour un
nouveau logement : «Je vais enfin
pouvoir offrir à mes enfants des
conditions de vie dignes.»La copro-
priété n’a pas le luxe des autres en-
sembles de Barra mais les apparte-
ments sont propres et équipés. Les
résidents ont aussi accès à des ins-
tallations sportives, une aire de
jeux et une petite piscine. Ils ont
même droit à… une psychologue,
précise Alex Costa, l’édile local.
«Ces gens ont besoind’accompagne-
ment pour apprendre à vivre dans de
telles habitations.»Vila Autodromo
ne manquera pas à Alessandra. Elle
y a passé une enfance heureuse
mais ne supportait plus la rudesse
du quotidien, évoquant d’un rire
moqueur «la rue de la merde», ainsi
surnommée à cause des odeurs
émanant des refluxde canalisation.
Cette énergique comptable s’est
longtemps opposée aux expulsions
et reconnaît que «les pouvoirs pu-
blics ont laissé le quartier à l’aban-
don». Mais elle juge que la munici-
palité s’est rachetée en proposant
ces logements. En revanche, elle
n’a pas de mots assez durs contre
l’associationdes résidents, accusée
de manipuler les gens oude les em-
pêcher de partir. «Ceuxqui tirent les
ficelles ont unagenda politique oudes
intérêts économiques», affirme-t-
elle, reprenant à soncompte la rhé-
torique de la mairie.
Alex Costa assure de soncôté qu’il
n’est «pas prévu que des gens res-
tent» et ne désespère pas de con-
vaincre les dernières familles de
partir, l’offre étant à ses yeux plus
qu’honorable. Les fera-t-il expulser
s’ils s’obstinent à rester ? «Rien
n’est décidé, nous restons en négo-
ciation, mais nous n’excluons pas un
recours à la loi», glisse-t-il.
Inconscient des enjeux, unouvrier,
moins hésitant, lâche benoîtement:
«Benlà, ons’occupe duvillage olym-
pique, mais bientôt on commencera
les travaux de l’autre côté.»
Envoyé spécial à Rio de Janeiro
MARWAN CHAHINE
Centre ville
Rio de
Janeiro
Océan
Atlantique
20 km
Barra da Tijuca
Village
olympique
BRÉSIL
REPORTAGE
Sur les 500familles de Vila Autodromo, plus de 300ont choisi de partir. PHOTOS M. LIMA. REDUX-REA; C. CAZALIS. CORBIS
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
LeMondial débutedans unedouzaine
dejours, ças’arrose. Pour bosser vos
automatismes, ceglossairevous aidera
àentrer dans les matchs. Et çadure
unmois, alors gardez-ensous lapédale.
Rond
comme
unballon
B COMME BIÈRE
Le foot (77%) et la bière (35%) sont les deux plus
grandes passions des Brésiliens. Bon, d’accord,
c’est un sondage commandé par un brasseur,
Ambev (et cité par l’AFP), qui le dit. Mais quand
même: ça va picoler sec. Et le gouvernement, qui
voulait augmenter les taxes sur la bibine, a dû re-
culer devant la fronde populaire: la hausse prévue
n’interviendra qu’après le Mondial. Ouf. Plus fort:
la Fifa a obtenudugouvernement qu’il autorise la
vente de mousse dans les stades, pourtant inter-
dite depuis 2003 afin d’endiguer la violence. La
raison? La Fédé internationale a un contrat avec
Budweiser… C’est pas beau, le sport ? Allez, la
même, barman!
DCOMME DÉRAPAGE
Michel Platini avait-il bu ou soif,
le 25 avril? Sonmessage a le goût
d’une vieille chope éventée où
flotte une mouche noyée: «Il faut
absolument dire aux Brésiliens qu’ils
ont la Coupe du monde et qu’ils sont là
pour montrer les beautés de leur pays, leur passion
pour le football, et que s’ils peuvent attendre un mois
avant de faire des éclats unpeusociaux, ce serait bien
pour le Brésil et pour la planète football», a expliqué
Platoche, qui semblait à jeun, puisqu’il a reconnu:
«Mais bon, après, on ne maîtrise pas.»
Qu’importe: pour le président de l’UEFA, même
si «le climat est tendu», il convient de dire auxBré-
siliens: «Faites un effort pendant un mois, calmez-
vous.»Car les manifs anti-Mondial, c’est de l’in-
gratitude. «Onaété auBrésil pour leur faire plaisir.»
Plus fort:«OnvaauBrésil, c’est comme si les musul-
mans allaient à La Mecque, les chrétiens allaient à
Rome, et les juifs allaient à Jérusalem.»Conclusion:
«Les Brésiliens, faut […] que pendant unmois, ils fas-
sent la trêve», pas la grève. Bien reçu, les cocos?
Sinon, ça fera cinquante pompes, et fissa. Patron,
fais péter la pompe (à bière) !
F COMME FRANCE
Ajouer comme des manches,
les Bleus ont failli rater le Bré-
sil, mais depuis le barrage de folie contre
l’Ukraine, le 19novembre (3-0),
tout roule, bouboule. Et onpeut
rêver d’unexploit: dugenre ga-
gner au moins un match, par exemple le
premier, face auHonduras, le 15 juin–ce
qui ne s’est pas vudepuis le Mondial 2006
enAllemagne et l’écrasement (1-0) duPortugal en
demi-finale. Dingue! Et comme on a un groupe
sans cador (Equateur et Suisse), onpeut rêver aux
huitièmes, voire aux quarts, et après…Ouhla la!
Onfait dans la culotte rienque d’ypenser. Patron,
refais les niveaux, on est tout chose…
HCOMME HOLLANDE
Il est ouf ou quoi ? Le président de la Ré-
publique est allé à Clairefontaine jeudi
déjeuner avec les Bleus. Mais il veut leur
porter la scoumoune? On ne comprend pas que
Deschamps laisse faire des trucs pareils. Patron,
un café schnaps. Puis pas de café, on est énervé.
MCOMME MARCHÉS
Selonune étude de Goldman
Sachs publiée mardi, le pays
qui gagnera le Mondial verra
son marché boursier aug-
menter de 3,5%le premier
mois. Mais aubout d’untri-
mestre, l’effet positif s’es-
tompera, puis se retour-
nera: douze mois après le
succès, la baisse est généra-
lement de 4%. Conseil de la banque, qui se base
sur des études historiques depuis 1974: prenez les
bénefs audépart. Apart ça, enmodélisant les perfs
des équipes depuis 1960, Goldmanprédit une vic-
toire du Brésil sur l’Argentine 3-1 (avec la France
sortie en quarts). Mais on sait ce que valent les
prévisions des banquiers, hein? Patron, la p’tite
sœur, avant le prochain krach!
NCOMME NIKE
Le groupe américain
gagne pour l’instant la
bataille de l’image. Nike
a signé six des dix foo-
teuxles plus bankables,
alors qu’Adidas n’en a
que trois, et Puma un,
selonRepucom, agence
de recherche enmarke-
ting citée par Reuters. Nike a Ronaldo, considéré
comme le numéro 1: 26 millions d’abonnés sur
Twitter, connupar 84%de Terriens, selonl’étude.
Adidas a Messi, numéro 2 avec 76%et 2 millions
sur Twitter. Nike équipe dixpays duMondial, dont
le Brésil, Adidas neuf, avec l’Espagne. Mais au ti-
roir-caisse, Adidas compte finir entête: 2 milliards
d’euros de ventes attendues sur le foot en 2014,
contre 1,46 milliardpour Nike. Paf! Les trois ban-
des payent leur tournée d’avance. Patron?
P COMME PARIS SPORTIFS
Ils pourraient atteindre
200 millions d’euros en
France, sur les 64 matchs
–c’est ce qu’espèrent les
onze opérateurs agréés. Le co-
rollaire de cet engouement? Les
craintes de matchs truqués. Certes, ils sont
a priori improbables au Mondial, un peu
tropmédiatisé pour permettre des magouilles visi-
bles, mais la ligne de démarcationne passe jamais
loin. Entre 2008 et 2011, Europol, l’Office euro-
péende police, a détecté 680 matchs suspects en
Europe et, l’an dernier, trois clubs ont été exclus
des compétitions européennes pour des matchs
truqués: Fenerbahçe et Besiktas (Turquie), Meta-
list Kharkiv (Ukraine). Rien qu’en Europe, il y a
32000matchs à surveiller chaque année. D’ypen-
ser, ça fiche une de ces soifs…Patron, unmètre de
pastis!
S COMME
SELEÇÃO
Le Brésil veut
gagner sa sixième
Coupe dumonde, ce
qui constituerait unre-
cord –et une obligation:
tout autre résultat sera con-
sidéré comme nul et
non avenu. Il n’y a
donc pas qu’une
demi- pression
sur la Seleção
et la Prési-
dente, Dilma
Rousseff: tant
que l’équipe
reste en lice,
elle peut espérer
que le méconten-
tement social sera
contenu. Mais si les Brésiliens
sont éliminés, la frustrationrisque d’alimenter les
manifs…alors que le pays est enannée électorale.
Conclusion: Rousseff-Neymar, même combat. Pa-
tron, on est à marée basse, là.
T COMME TIRELIRE
Pas de bonMondial sans
histoires de primes. Les
Camerounais ont envoyé la
sauce : chaque joueur veut
182000 euros, selon la presse.
«Indécente revendication», pour
le quotidien le Jour, qui fustige
«le mercantilisme débridé de ces
“soldats” d’un autre genre dont on
attend toujours les premiers lau-
riers sur le champ de bataille». Mais les joueurs,
menés par Eto’o, posent la bonne question: oùest
passé le pognonversé par l’équipementier à leur
fédé?«Nous réclamons latransparence sur lagestion
de l’argent que nous avons généré. Pour moi et mes
coéquipiers, l’équipe nationale n’est pas une question
d’argent. Nous sommes même, pour la plupart d’en-
tre nous, prêts à faire don de nos primes aux associa-
tions caritatives», a expliqué Eto’o, endemandant:
«Si les responsables de la Fecafoot se permettent
d’amener au Brésil leurs familles, leurs petites amies,
leurs chauffeurs et leurs chefs de village, pourquoi pas
les membres des familles des joueurs, qui sont les pre-
miers acteurs ?» Côté français, cela paraît plus
calme. Chaque joueur touchera au minimum
67000euros et, selonl’Equipe, pour les quarts, ça
montera à 118000 euros. En cas de victoire?
294000euros. Po po po! Ça fera combien, enbiè-
res? Patron, une rafale! Hips hips hips, hourrah!
MICHEL HENRY
8 • EVENEMENT
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
• 9
FRANCEHOLLANDEEXPOSÉÀRODEZReportage, p.16
FRANCE
DANSLEMÉTRO, LESMILLELARCINS
DUPETITMATIN Enquête, p.18
SPÉCIALBRÉSIL
LERACISMEVOILÉ
CONTRELESNOIRS
ETLESMÉTIS
Récit, p. 14
Sous les balles, àBangui
V
I
C
T
O
R
M
O
R
I
Y
A
M
A
.Z
U
M
A
.R
E
A
P
H
O
T
O
L
A
U
R
E
N
C
E
G
E
A
I
.
A
P
Sommaire
Monde Pages 10-15
France Pages 16-19
Economie Pages 20-23
Sports Pages 24-28
CENTRAFRIQUE Reportage, p.10
A
C
T
U
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Bangui s’enflamme
derrièrelesbarricades
Après le massacre de l’église Notre-Dame de Fatima mercredi,
plusieurs personnes ont été tuées vendredi dans une manifestation.
Par FLORENCERICHARD
CorrespondanteàBangui
D
es tirs, depuis le lever dujour, à un
rythme régulier. Des
tirs jusqu’au cœur de
la capitale centrafri-
caine, Bangui, dans uncentre-ville jusque-là
relativement épargné par les violences qui
ensanglantent le pays depuis des mois. En
milieude journée, vendredi, il ya eul’espoir
d’une accalmie dans le ciel noir qui menaçait
Bangui. Les fortes pluies attendues ne se sont
finalement pas abattues. L’orage a tourné et
la pluie ténue n’a pas calmé les esprits ni dis-
sipé les manifestants, très excités pour cer-
tains. Depuis jeudi, la ville est paralysée par
des barricades fumantes érigées
par la populationaulendemainde
la tuerie dans l’église Notre-Dame
de Fatima, dans le quartier du même nom.
Cette attaque perpétrée sur des civils catholi-
ques par ungroupe armé dont onignore tou-
jours l’origine, a fait une quinzaine de morts
et des dizaines de blessés. «Cet acte terro-
riste», selon les mots de la présidente de
transitioncentrafricaine, Catherine Samba-
Panza, constitue une des plus sanglantes at-
taques depuis des mois. Le 5 décembre, les
miliciens anti-balaka, enmajorité des chré-
tiens, ont investi la ville tombée à la faveur
d’uncoupd’Etat enmars 2013 auxmains des
ex-rebelles de la Séléka, majoritairement
musulmans. Depuis, les tensions intercon-
fessionnelles se sont exacerbées.
BÉTON. Dès le lendemainde la tuerie de Fa-
tima, la populations’est donc soulevée, éri-
geant des barricades constituées de pierres,
de blocs de béton, de pneus enflammés, pa-
ralysant totalement la ville. La tension est
encore montée d’un cran dans la nuit, les
barricades se multipliant au même rythme
que les coups de feu. Et vendredi matin, plu-
sieurs milliers de manifestants se sont réunis
très tôt pour appeler à la démission de la
présidente de transitionet au retrait du con-
tingent burundais de la mission internatio-
nale Misca, accusé de ne pas avoir protégé
les catholiques tués dans l’église de Fatima.
Des tirs ont éclaté. Le bilan provisoire, re-
coupé auprès de plusieurs sources humani-
taires, fait état de trois morts dans et en
marge de cette manifestation ainsi que
d’une dizaine de blessés. Il pourrait être
beaucoup plus lourd, selon le Comité inter-
national de la Croix-Rouge puisque des
quartiers entiers restaient vendredi soir
inaccessibles.
«En ma qualité de chef suprême des armées, je
prendrai toutes les mesures qui s’imposent pour
que l’ordre soit rétabli dans les différents quar-
tiers de Bangui et ses environs. Je prendrai tou-
tes les dispositions pour que le désarmement
tant demandé se fasse partout, y compris dans
les 3
e
et 5
e
arrondissements de Bangui, afin de
permettre une libre circulation et un meilleur
contrôle de tous les quartiers de Bangui», a dé-
claré dans la journée Catherine Samba-
Panza dans un discours relayé par la radio
nationale.
REPORTAGE
10 •
MONDE
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
pointe le rôle de Khartoum
depuis le début de la crise à
Bangui. Selon elle, l’un des
tenants de la ligne dure de la
Séléka, Nourredine Adam,
séjournerait actuellement à
Nyala, dans la province limi-
trophe duDarfour soudanais.
«En grande difficulté sur le
plan intérieur, le régime de
Khartoum peut être tenté de
semer le chaos à l’extérieur de
ses frontières pour essayer de
survivre», ajoute ce même
observateur.
Tandis que l’actiondes forces
internationales est très dé-
criée à Bangui, les soldats
français de l’opération San-
garis se sont violemment af-
frontés, au cours des der-
niers jours, à des éléments de
la Séléka à Bambari (nord-
est de Bangui).
Spectre. Paris, qui a dé-
ployé environ2000 militai-
res sur place, ne s’enaccro-
che pas moins
à un certain
n o m b r e
d’avancées po-
sitives mises en
avant. Ainsi,
après que les
salaires ont été
payés par les voisins de la
Centrafrique, leur versement
«est désormais assuré jusqu’à
la fin de l’année», grâce à
l’accord signé récemment
avec le Fonds monétaire in-
ternational (FMI), indique-
t-on avec satisfaction au
Quai d’Orsay. Le spectre de
la crise alimentaire tant re-
doutée par les agences hu-
manitaires s’éloigne aussi
grâce à la sécurisation du
corridor qui relie Bangui au
Cameroun, permettant l’ap-
provisionnement endenrées
alimentaires de la capitale.
«Malgré toutes les difficultés
que connaît ce pays, les pay-
sans ont reçu les engrais né-
cessaires pour cultiver leurs
champs», note undiplomate.
Assurant que la communauté
internationale reste sur la
bonne voie enCentrafrique,
Paris évoque unsimple «en-
tre-deux»compliqué à négo-
cier: alors que la force afri-
caine, la Misca (Mission
internationale de soutienà la
Centrafrique), a été affaiblie
par le retrait récent du con-
tingent tchadien, les pre-
miers Casques bleus ne sont
pas attendus avant septem-
bre. D’ici là, il faut tenir
coûte que coûte.
THOMAS HOFNUNG
Ala morgue
de l’hôpital
de Bangui,
mercredi.
PHOTOMARCO
LANGARI. AFP
Le désarmement du PK5, dernière enclave
musulmane de la capitale, est l’une des autres
revendications largement entendues hier
auprès des manifestants. «Nous ne sommes
pas d’accord, l’état-major n’est pas d’accord
avec cette décision», insiste le capitaine Ah-
madNijadIbrahim, porte-parole militaire des
ex-rebelles Séléka, chassés de l’ouest et de la
capitale dupays mais toujours présents à l’est
et aunord. «Pourquoi ne pas chercher une solu-
tion politique? La présidente fait comme si elle
voulait faire disparaître tous les musulmans et
encourager la partition du pays. Ils ne pourront
plus se défendre s’ils sont désarmés. Si le gou-
vernement ne peut pas assurer leur sécurité, il
faut que la communauté internationale prenne
ses responsabilités et les évacue vers le Nord.»
MANIPULATION. L’attaque dans l’église No-
tre-Dame de Fatima est attribuée par la po-
pulation aux «ex-rebelles» ou aux «musul-
mans» –ce que réfutent formellement les
ex-Séléka, qui crient à la manipulation.
Le 5 juin, cela fera six mois que les militaires
français de l’opérationSangaris sont déployés
enCentrafrique. Six mois, soit la durée de la
mission annoncée avant leur déploiement
par la France. Auregardde la journée d’hier,
une des plus explosives et instables jamais
enregistrée, et avec le fort sentiment anti-
français qui se développe à Bangui, l’opéra-
tion paraît bien loin d’être terminée. •
Alors que le gouvernement transitoire semble dépassé par la situation,
la France affirme que le pays est envoie de stabilisation.
Malgré le chaos, Paris veut
maintenir le cap
B
angui brûle, mais Paris
veut croire qu’il s’agit
d’une poussée de fièvre
aussi brutale que passagère.
«Le mois dernier, la Croix-
Rouge n’a dénombré que
40 morts à Bangui», note
ainsi un haut responsable
français.
Mais d’autres observateurs
de la crise qui secoue cette
ex-colonie française sont
loin de partager un tel opti-
misme, même mesuré. «Le
gouvernement de la présidente
Catherine Samba-Panza est
totalement tétanisé face à cette
nouvelle vague de violences à
Bangui», s’inquiète Didier
Niewiadowski, en poste à
l’ambassade de France à
Bangui entre 2008 et 2012.
Ce dernier plaide pour la
mise en place urgente d’un
gouvernement composé de
responsables expérimentés
et influents. Pour ce faire, il
prône l’assouplissement de
la règle actuelle interdisant
auxresponsables auxaffaires
durant le régime de transi-
tion de concourir à la pro-
chaine élection présiden-
tielle, théoriquement prévue
début 2015.
Tuerie. Comme l’a une nou-
velle fois tragiquement illus-
tré l’attaque de l’église
Notre-Dame de Fatima,
mercredi à Bangui, les extré-
mistes poursuivent leur
œuvre de déstabilisation de
la Centrafrique, malgré la
présence des forces interna-
tionales. Cette tuerie a enef-
fet entraîné unnouveau dé-
chaînement de violences
dans la capitale, où les der-
niers îlots de coexistence pa-
cifique entre chrétiens et
musulmans sont entrainde
voler enéclats (lire ci-contre).
Dans sa tentative de stabili-
sation de la Centrafrique, la
communauté internationale
se heurte encore et toujours
aux mêmes obstacles. Les
milices anti-balaka, qui veu-
lent chasser tous les musul-
mans du pays, sont divisées
enplusieurs factions, enmal
de leadership, rendant diffi-
cile tout dialogue. Ducôté de
la Séléka (au pouvoir à Ban-
gui de mars 2013 à janvier
dernier), la fraction la plus
radicale –celle qui prône la
sécession–semble en posi-
tion de force. «On ne peut
pas isoler ce qui se passe en
Centrafrique de son environ-
nement régional», insiste une
source proche dudossier, qui
425000
personnes ont été déplacées en
République centrafricaine, dont
132000 rien qu’à Bangui, la capitale.
La population totale du pays est esti-
mée à 4,5 millions d’habitants.
CENTRAFRIQUE
SOUDAN TCHAD
RÉP DÉM
DU CONGO
Bangui
200 km
T
Ancienne colonie française indé-
pendante en 1960, la République
centrafricaine connaît la crise
la plus grave de son histoire depuis
mars 2013, date à laquelle une
rébellion à dominante musulmane,
la Séléka, s’est emparée du pouvoir
à Bangui, terrorisant la majorité
chrétienne du pays. Cette coalition
a été chassée par l’opération militaire
française lancée au mois de
décembre.
REPÈRES
«C’est le fait que les auteurs
des crimes à répétition
continuent de circuler
librement qui explique cette
recrudescence périodique
des actes terroristes.»
CatherineSamba-Panza
présidentedelaCentrafrique,
vendredi
«Le régime soudanais peut
être tenté de semer le chaos à
l’extérieur de ses frontières
pour essayer de survivre.»
Unobservateur
Le ministère de la Culture et le ministère des Relations extérieures du Brésil, en coopération avec
le ministère de la Culture et de la Communication de la France, la Réunion des musées nationaux – Grand Palais,
la Banque Nationale de Développement Economique et Social – BNDES, et le Projeto Portinari présentent
©
C
a
n
d
id
o
P
o
rtin
a
ri, D
é
ta
il p
a
n
n
e
a
u
G
u
e
rre
(G
u
e
rra
), 1
9
5
6
. P
h
o
to
: A
c
e
rv
o
Ic
o
n
o
g

fic
o
: P
ro
je
to
P
o
rtin
a
ri/ ©
J
o
ã
o
C
a
n
d
id
o
P
o
rtin
a
ri
MONDE • 11
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
ADonetsk, lesséparatistesvoient
leschosesenclans
L’évacuationmusclée duQGde la république autoproclamée, menée jeudi par le bataillonde
mercenaires «Vostok», met enlumière les rivalités entre prorusses dans l’est de l’Ukraine.
O
fficiellement, il ne s’agis-
sait que d’une «opération
de police pour se débar-
rasser des pilleurs et des
criminels». Mais face au déploie-
ment, jeudi, de plusieurs dizaines
de soldats du bataillon Vostok,
composé enpartie de mercenaires
russes, autour du quartier général
de l’autoproclamée ré-
publique populaire de
Donetsk, difficile de ne
pas voir un nouvel épisode dans
les rivalités qui opposent les
courants séparatistes de l’est
de l’Ukraine.
Des pillages, c’est vrai, il yenavait
eu depuis le début de la semaine à
Donetsk. Supermarchés dévalisés,
concessions automobiles bra-
quées… les témoignages ne man-
quent pas. Depuis lundi, il est diffi-
cile de trouver des restaurants
ouverts. Les magasins ont timide-
ment relevé leurs rideaux. Et au
6
e
étage dubâtiment de l’adminis-
trationrégionale, désormais évacué
et ouvert à tous, un réfrigérateur
rempli de fromage et de saucisses,
tous porteurs du logo d’un super-
marché pillé à proximité de l’aéro-
port, lundi, témoignait qu’une
bonne part du butin avait fini là.
BULLDOZERS. Officiellement donc,
rien ne change au sein de la répu-
blique de Donetsk. «Plusieurs per-
sonnes ont été arrêtées car une
grande partie des marchandises vo-
lées ont été retrouvées dans l’admi-
nistration régionale. Mais tous ceux
qui occupaient des fonctions officiel-
les garderont leur poste», a assuré
Denis Pouchiline, président de la
république autoproclamée. Lui-
même n’était pas présent au mo-
ment ducoupde force dubataillon
Vostok, pas plus que son Premier
ministre, Alexandre Borodaï, alors
en train de superviser le retour en
Russie des corps des 33 combat-
tants russes tués lundi par l’armée
ukrainienne. Et les barricades
de pneus et de fils barbelés qui
donnaient au bâtiment un air
de camp retranché ont été rasées
par des bulldo-
zers en un
temps record.
«Il s’agissait
avant tout de
normaliser la
ville, confie un
soldat dubataillonVostok, supervi-
sant discrètement l’opération. Le
gouvernement de la république de
Donetsk aura un vrai bâtiment où il
pourra travailler. Nous sommes tous
dans le même camp, mais nous som-
mes contre l’anarchie.»
Pour autant, les pillages semblent
n’avoir été qu’un prétexte pour
s’emparer du bâtiment de l’admi-
nistration régionale, alors que se
dessinaient depuis plusieurs semai-
nes des luttes d’influence entre les
groupes séparatistes de Donetsk,
Lougansk et Sloviansk. D’où la
prudence de certains cadres de la
république qui avaient quitté les
lieux en prévision d’un coup de
force. «Cela sent assez mauvais de-
puis quelques semaines. Tout le
monde cherche à se placer et certains
vont mal finir», estime ainsi unan-
cien«administrateur»dubâtiment
occupé, qui a préféré devenir le re-
présentant de la république de Do-
netsk dans une petite ville de
l’oblast (région) de Lougansk.
Quant aubataillonVostok, il a pro-
fité dunettoyage dubâtiment pour
montrer ses muscles. Ce groupe de
combattants expérimentés agit
sous la tutelle du colonel Igor
Strelkov, unancienofficier duGRU
(les services de sécurité de l’armée)
ayant notamment servi en Tché-
tchénie. Apparus triomphalement
sur la place Lénine, dans le centre
de Donetsk, dimanche dernier, les
premiers hommes du bataillon
étaient pourtant présents en ville
depuis le 9 mai. Jusque-là, ils
s’étaient faits discrets.
PROVOCATION. Entre le chef mili-
taire et l’aile politique de la répu-
blique de Donetsk, dont Pouchiline
est la figure la plus médiatique,
le courant n’est jamais passé.
«Ils passaient des heures à discuter
et à se montrer devant les journalistes
pendant qu’on crevait de faim près
de l’aéroport», râlait mercredi un
autre soldat du bataillon Vostok,
alors que les séparatistes ont perdu
au moins 50 combattants depuis
lundi à Donetsk. Des tensions iden-
tiques existent à Lougansk, où un
groupe séparatiste dissident mené
par Alexeï Mozgovoï, un ancien
poète qui s’est lancé en politique
dans les années 2000, s’est à
plusieurs reprises opposé à l’Armée
du sud-est, la branche armée du
soulèvement.
Pour l’heure, ces dissensions
n’affaiblissent pas la république
de Donetsk. L’Armée orthodoxe
russe, une milice que l’ondit diri-
gée par le premier «gouverneur»
de la république de Donetsk, Pavel
Goubarev, n’a pas réagi à la provo-
cation du bataillon Vostok. Et
nombre de combattants prorusses
se battent avant tout pour défendre
leur ville de la supposée invasion
venue de Kiev, sans se soucier de
savoir d’où viennent les ordres.
Vassilli, unquinquagénaire gardant
la barricade érigée sur l’avenue
reliant le centre-ville et l’aéroport
de Donetsk pour prévenir une
incursion des troupes ukrainien-
nes, se faisait même fataliste au
moment d’évoquer l’évacuation
du bâtiment :«J’imagine que je
vais rejoindre le bataillon Vostok
maintenant.»•
Par THIBAULTMARCHAND
CorrespondanceàDonetsk
«Ça sent assez mauvais depuis quelques
semaines. Tout le monde cherche
à se placer et certains vont mal finir.»
Unex-«administrateur»delaville
RÉCIT
Un milicien du bataillon Vostok enlève le drapeau d’un autre groupe séparatiste devant le QGde la république de Donetsk. PHOTOMAXIMZMEYEV. REUTERS
w Les autorités ukrainiennes ont
affirmé gagner du terrain face à
l’insurrection séparatiste dans
l’Est, où les combats devien-
nent de plus en plus violents.
w La Russie veut apporter une
assistance humanitaire aux
régions de l’est de l’Ukraine,
d’où lui parviennent des appels
à l’aide, a déclaré le ministère
russe des Affaires étrangères.
w L’Organisation pour la sécurité
et la coopération en Europe
(OSCE) a perdu le contact avec
une deuxième équipe d’obser-
vateurs.
Mer
Noire 500 km
RUSSIE
BIÉLOR
POL
ROUM
UKRAINE
Donetsk
Kiev
DES TENSIONS QUI NE FAIBLISSENT PAS
REPÈRES
12 • MONDE
«Je conduis
désormais toutes
les discussions
précisément dans
l’esprit selonlequel
Jean-Claude
Juncker doit devenir
le président de la
Commission
européenne.»
LachancelièreAngela
Merkel àpropos dela
désignationdusuccesseur
deJoséManuel Barroso
A
Alep, la mort prend la
forme de réservoirs
d’eau, de gros barils
d’huile oude cylindres à gaz.
Vidés, puis remplis d’explo-
sifs et de débris métalliques,
ils sont largués depuis des
hélicoptères de l’armée
syrienne. Ils ont tué près
de 2000 civils ces cinq der-
niers mois dans la province
d’Alep, dans le nordde la Sy-
rie, selonl’Observatoire sy-
rien des droits de l’homme.
Parmi eux figuraient près
de 570 enfants et plus de
280 femmes. Des milliers
d’habitants de la province
ont dû fuir la région.
«Barbarie». Entamée en
début d’année, cette campa-
gne de bombardements aux
«barils d’explosifs», qui
permet au régime d’écono-
miser ses coûteux missiles, a
été condamnée par l’ONU,
qui a dénoncé ses «effets dé-
vastateurs» tandis que les
Etats-Unis l’assimilaient à de
la «barbarie». «Le président
Al-Assadest entrainde parler
d’élections mais, pour les ha-
bitants d’Alep, la seule cam-
pagne dont ils sont témoins,
c’est une campagne militaire
de barils d’explosifs et de
bombardements sans discer-
nement», a affirmé fin avril
Human Rights Watch.
Les bombardements n’ont
pas cessé pour autant. Mardi
et mercredi, ces barils ont
tué 58personnes, dont 15 ci-
vils, dans l’est d’Alep. La
lourdeur des bilans de ces
dernières semaines tient à
une nouvelle tactique de
l’armée qui bombarde à plu-
sieurs reprises et à quelques
dizaines de minute d’inter-
valle le même quartier.
Alep, ville la plus prospère
dupays avant le soulèvement
de mars 2011, est divisée en-
tre zones contrôlées par
l’oppositionet le régime de-
puis près de deux ans. Jus-
qu’à la fin de l’année der-
nière, les lignes de front
étaient globalement figées.
Mais, enjanvier, l’armée sy-
rienne est repassée à l’offen-
sive, profitant des combats
au sein de la rébellion. La
plupart des groupes s’étaient
alors ligués pour chasser
d’Alep les combattants de
l’Etat islamique enIraket au
Levant, la formation jiha-
diste la plus radicale à
l’œuvre en Syrie.
Prison. Le régime a rem-
porté le 23 mai une victoire
majeure ens’emparant de la
prison centrale d’Alep, au
nord de la ville. Les soldats
loyalistes et leurs alliés du
Hezbollah libanais sont dé-
sormais enmesure de couper
l’une des principales routes
d’approvisionnement des re-
belles qui font des allers-re-
tours depuis la Turquie.
LUC MATHIEU
Danslaprovinced’Alep,
lepéril desbarils
SYRIEPrès de 2000civils ont été tués depuis cinqmois
dans le norddupays par les bombardements durégime.
Dans le quartier Bustan al-Qasr d’Alep, frappé par les loyalistes. PHOTOHOSAMKATAN. REUTERS
Le Prix Nobel de la paix et survivant de l’Holocauste
Elie Wiesel a été pressé par le Premier ministre israélien,
Benyamin Nétanyahou, de se porter candidat à la prési-
dence d’Israël pour succéder à Shimon Pérès. «Pourquoi
devrais-je être président? Ce n’est pas pour moi», a-t-il
expliqué au Yediot Aharonot, un journal pour lequel il a
travaillé comme correspondant. L’auteur américain d’ori-
gine roumaine, militant pour la paix, ne possède pas la
nationalité israélienne. PHOTOAP
ÉLIE WIESEL NE SE VOIT
PAS PRÉSIDER ISRAËL
LES GENS
SAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
MONDEXPRESSO • 13
www.liberation.fr/club/
THE CLOCK AU CENTRE POMPIDOU
Te Clock est une œuvre vidéo d’une durée de 24 heures,
spectaculaire, hypnotique, une horloge, un mécanisme
cinématographique réglé avec précision pour indiquer
l’heure en temps réel, synchronisé sur le fuseau horaire
correspondant au lieu d’exposition.
Centre Pompidou, Paris
10x2 laissez-passer (expositions permanentes et temporaires)
UGLY un film de Anurag Kashyap
Rahul et Shalini, les parents de Kali, 10 ans, sont divor-
cés. La fillette vit désormais avec sa mère et son beau-
père, Shoumik, responsable d’une brigade de la police de
Bombay. Un samedi, alors que Kali passe la journée avec
son père Rahul, elle disparaît…
Actuellement au Cinéma
15x2 Invitations à gagner
AVANT-PREMIÈRE DE MOUTON
un film de Gilles Deroo et Marianne Pistonne
Il était dit que le jeune Mouton vivrait sa vie simple d’em-
ployé au restaurant de la mer pendant trois ans et qu’il
serait arraché à cette vie après une nuit tragique au bal
Sainte-Anne. Voici l’histoire résiduelle de ses potes restés
dans une ville désormais peuplée de chiens et d’espoirs
contenus dans de minuscules gestes.
Lundi 2 Juin à 19h45 au MK2 Beaubourg
10x2 invitations à gagner
LE PLAN FÊTE SES  ANS
Trente printemps, autant d’hivers, des centaines de
concerts, des milliers de souvenirs, de sourires, une aven-
ture humaine sur plusieurs générations Comment rendre
hommage à 30 ans d’activisme musical ? Tout simple-
ment en réunissant ceux qui ont forgé et qui forgeront
l¹esprit du Plan. Une programmation riche, des groupes
historiques, de jeunes artistes en développement, de tous
les âges et dans tous les styles. 3 jours de « live », 3 jours
de fête !
Les 6, 7 et 8 juin. Le Plan 1 rue Rory Gallagher 91130 Ris-Orangis
2x2 places à gagner chaque soir
EXPOSITION
CINÉMA
CINÉMA
CONCERTS
VOUS ÊTES ABONNÉ ?
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
Pour en profiter, rendez-vous sur :
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Les Afrodescendentes
faceauracisme
14 • MONDE GRAND FORMAT
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Par CHANTALRAYES
CorrespondanteàSãoPaulo
Marquée par des siècles d’esclavage, la société
brésilienne reste profondément inégalitaire
pour les Noirs et les métis, malgré l’instauration
récente d’une politique de quotas.
Dia da Consciência Negra
(«le Jour de la conscience
noire»), le 20novembre,
dans les rues de São Paulo,
en souvenir de l’esclavage.
PHOTOVICTORMORIYAMA.
ZUMA. REA
E
n un clin d’œil, la
police est là et
aborde sans mé-
nagement le jeune
Noir qui essaie de
forcer la portière
d’une voiture.
«Relève ton tee-
shirt!»lui ordonne unpolicier pour
voir s’il dissimule une arme. La ca-
méra cachée duprogramme de télé
CQC filme la scène. Le «test ra-
cisme» se poursuit. L’acteur noir
est remplacé par un Blanc. Il ne
vient à l’idée de personne qu’il
puisse être en train d’essayer de
voler la voiture. Elle lui appartient
sûrement, il a dû oublier les clés
dedans, alors qui penserait appeler
les flics? Des badauds s’approchent
même pour donner un coup de
main au jeune homme…Racistes,
les Brésiliens? Oui, répondent 91%
d’entre eux. Mais quand on leur
demande s’ils ont eux-mêmes des
préjugés de race, seuls 3% l’ad-
mettent. Les racistes, ce sont les
autres.
Le Brésil fut le pays le plus esclava-
giste du continent américain. Sa
populationde couleur est de ce fait
la plus importante au monde hors
d’Afrique. Les Noirs et les métis re-
présentent unpeuplus de la moitié
(50,6%) des 200millions de Brési-
liens. Ce sont les Afrodescendentes
que l’onappelle aussi Negros. Ici, il
n’y a jamais eu de ségrégation ra-
ciale institutionnalisée, du moins
depuis la fin de l’esclavage,
en1888. Le racisme à la brésilienne
est même «cordial», selonune for-
mule consacrée. Unracisme voilé,
occulté par la chaleur des relations
humaines et donc plus difficile à
combattre, selon le mouvement
noir. «On parle foot ensemble, mais
chacun est censé connaître sa
place», résume l’anthropologue
José Jorge de Carvalho. Ce qui vaut
d’ailleurs aussi pour les pauvres de
race blanche, car la condition so-
ciale est également un facteur de
discrimination.
L’esclavage, comme l’explique en
substance AlainRouquié (1), que le
Brésil fut le dernier pays indépen-
dant à abolir, a façonné l’identité
nationale et continue de peser sur
les mentalités et les comporte-
ments. Douglas Alexandre en sait
quelque chose. Ce jeune Noir n’a
pas été le bienvenu à la fac de droit
de l’université de SãoPaulo, le bas-
tionde l’élite blanche oùil a fait ses
études. «C’est tout juste si j’étais to-
léré, témoigne-t-il. Il n’y ajamais eu
d’insultes, mais les regards en biais
en disaient long.» Il lui est même
arrivé d’être arrêté à l’entrée de la
fac par un vigile étonné de sa pré-
sence, car un Noir n’est pas censé
faire des études. L’ancienprésident
centriste Fernando Henrique Car-
doso (1994-2002) avait été le pre-
mier à reconnaître le racisme, que
même la gauche s’obstinait à nier,
rappelle l’anthropologue Jacques
d’Adesky. Le mythe de la «démo-
cratie raciale» que serait le Brésil
volait alors en éclats.
Malgré des progrès, les inégalités
raciales persistent. La plupart des
pauvres sont de couleur. Le nombre
d’années de scolarité des Noirs et
métis reste inférieur à celui des
Blancs. Le taux d’analphabétisme
est presque cinq fois plus élevé
parmi eux. Même à formation
égale, leur salaire est moins élevé.
Dans les postes d’encadrement
comme en politique, ils ne sont
qu’une petite minorité. Moins de
10%des députés et unseul et uni-
que sénateur sont de couleur. Dans
le gouvernement de Dilma Rous-
seff, la protégée de l’ex-président
Lula, il n’y a qu’une seule ministre
noire et encore, celle-ci est confi-
née au portefeuille de l’Egalité
raciale.
Un nuancier
de 136 couleurs
Une fois libres, les anciens esclaves
ont été livrés à eux-mêmes. Rien
n’a été fait pour les intégrer. Le dé-
bat n’a démarré qu’en2001. Profi-
tant de leur autonomie, des univer-
sités publiques commencent alors
à préserver des places pour les jeu-
nes de couleur (comme pour les
Indiens, minorité totalement ou-
bliée), sur le modèle de l’affirmative
action pratiquée aux Etats-Unis.
En déclarant les quotas «raciaux»
constitutionnels, en 2012, la Cour
suprême a mis finà une longue po-
lémique. Car, pour une partie de
l’intelligentsia blanche, ces quotas
sont de nature à créer une «question
raciale», alors que le vrai problème
résiderait dans le piètre niveau de
l’école publique, à laquelle sont
condamnés les pauvres, noirs ou
pas. On ne se définit pas par sa
race, disent encore ces intellec-
tuels. Ce serait d’ailleurs peine per-
due dans un pays où le métissage
est si intense. Dans les années 70,
les Brésiliens, invités à déclarer leur
couleur de peau, avaient répondu
par un nuancier de 136 couleurs,
comme branquinha («bien blan-
che»), queimada de praia («brûlée
de plage»), cor-de-ouro («couleur
d’or») ouencore puxa-para-branco
(«tendant vers le blanc»).
«Une révolution
silencieuse»
Or, les concierges d’immeuble
voient fort bienqui est blanc et qui
ne l’est pas. Ils savent qui envoyer
par l’ascenseur de service, celui
des domestiques, de couleur dans
leur écrasante majorité. La police
sait elle aussi vers
qui diriger sa lé-
gendaire brutalité,
comme l’a montré
la caméra cachée
du programme
CQC. Même la vio-
lence endémique
dans le pays a une
couleur. Plus des
deux tiers des victimes des
50000homicides annuels sont des
Negros. «Noirs et métis sont dans le
même sac face aux inégalités par
rapport aux Blancs», constate Jac-
ques d’Adesky. Le métissage, hé-
rité du temps où les colons portu-
gais lutinaient leurs esclaves, n’y
a pas remédié. Il n’a pas favorisé
nonplus les prises de conscience et
a même affaibli le mouvement
noir. Car les métis, qui forment le
gros des Afrodescendentes, ne se
sentent pas forcément noirs. L’ex-
joueur Ronaldo s’était même dé-
claré blanc, à la surprise générale.
L’idéal du blanchiment a la vie
dure.
Depuis quelques années, cepen-
dant, la négritude s’assume plus fa-
cilement. Les politiques de quotas
y ont contribué, les candidats de-
vant se déclarer de couleur pour en
bénéficier. Pour Jacques d’Adesky,
«une révolution silencieuse est en
marche au Brésil. Il n’y aura pas eu
besoin de faire couler le sang comme
aux Etats-Unis». Les mesures de
réparation envers les descendants
des esclaves se multiplient eneffet
et devraient permettre à terme
d’élargir la classe moyenne de cou-
leur. Depuis 2013, les quotas sont
devenus obligatoires dans les uni-
Le racisme à la brésilienne est même
«cordial», selonune formule
consacrée. Unracisme voilé,
occulté par la chaleur des relations
humaines et donc plus difficile à
combattre, selonle mouvement noir.
versités fédérales, qui forment
l’élite dupays. La loi mélange critè-
res raciaux et sociaux. Elle réserve
la moitié des places aux élèves de
l’école publique, indépendamment
de leur appartenance ethnique. Un
«sous-quota»est destiné explicite-
ment à ceux qui sont de couleur ou
indiens, au prorata de la représen-
tation démographique de leur
groupe ethnique dans tel outel Etat
du Brésil.
Pour le mouvement noir, c’était la
seule façond’éviter la discrimina-
tion. Sans le critère racial, les élèves
blancs du public risquaient, selon
lui, de rafler toutes les places. Le
gouvernement vient également de
faire voter une loi similaire, qui ré-
serve auxAfrodescendentes 20%des
places dans les concours pour les
postes de l’administrationpublique
fédérale.
Pardon pour l’esclavage
A la télévision aussi, les choses
bougent. Les telenovelas, les feuille-
tons télévisés, s’ouvrent aux ac-
teurs de couleur et ne les confinent
plus aux rôles de la bonne ou du
bandido. Et les Negros ont mainte-
nant un symbole: Joaquim Bar-
bosa, président de la Cour suprême.
Premier Noir à siéger à la plus haute
cour du pays, il avait été nommé
par Lula… avant de condamner
pour corruptionles responsables de
la formation de l’ex-président, le
Parti des travailleurs. Sonintransi-
geance, dans un pays où règne
l’impunité, ena fait unhéros natio-
nal. Bien des Blancs l’auraient vu
président.
Beaucoup reste à faire cependant.
Lula avait demandé pardon pour
l’esclavage, mais n’a jamais fait ap-
pliquer la loi obligeant les écoles à
enseigner l’histoire et la culture
afrobrésiliennes. Adopté en 2010,
après plus de dix ans d’atermoie-
ments, le statut de l’égalité raciale
a été amputé de certaines disposi-
tions comme les quotas pour les
postes électifs ou encore sur le
marché du travail, où sévit la
discrimination.
Les Afrodescendentes eux-mêmes
ont encore dumal à s’affirmer. Da-
niel Lima milite dans une associa-
tionqui prépare les jeunes de cou-
leur à l’université. Il note que
certains d’entre eux ne se sentent
toujours pas capables de faire des
études. «Comme s’ils avaient intério-
risé un sentiment d’infériorité.»•
(1) «Le Brésil au XXI
e
siècle: naissance
d’un nouveau grand», éditions Fayard,
409pp., 24€.
GRAND FORMAT MONDE • 15
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Hollandeenvoitdetouteslescouleurs
Lors de l’inaugurationdumusée consacré à Pierre Soulages, vendredi à Rodez, unconseiller
duPrésident a été brièvement séquestré et des intermittents duspectacle ont manifesté.
L
a lumière peut-elle jaillir
du noir ? La peinture de
Pierre Soulages a servi de
métaphore, certes un peu
facile mais finalement bien prati-
que, pour résumer l’espoir politi-
que de François Hollande. Ce ven-
dredi matin à Rodez, à l’occasion
de l’inauguration par le chef de
l’Etat dumusée de l’immense pein-
tre français, chaque mot, chaque
phrase avait donc undouble sens:
picturale et politique.
La visite était prévue de longue
date, mais les hasards font parfois
bienles choses. «Nous faisons ce que
nous pouvons, nous
créons chacunàsafaçon:
l’artiste, l’entrepreneur,
l’ouvrier l’acteur politique…chacun
crée et puis de ce noir làse dégage une
lumière, c’est celle de l’espérance,
c’est celle que nous devons porter,
pour laFrance», a déclaré Hollande,
en guise d’exorcisme. Tout le
monde a en tête le résultat des
européennes, un Président à 18%
de popularité que seulement 3%
des Français, selon un sondage du
Figaro, souhaitent voir se représen-
ter en 2017 (lire ci-contre).
Même à l’intérieur de ce splendide
musée, à l’abri du monde, il n’y a
guère de lumière à attendre ouà es-
pérer. Dehors, la colère fait, elle, du
bruit. Aquelques centaines de mè-
tres, une petite centaine de mani-
festants (principalement des agri-
culteurs et des intermittents du
spectacle) soufflent dans des cornes
de taureauet secouent des clochet-
tes de vache, pour dire tout le mal
qu’ils pensent de la politique du
gouvernement.
STRIES. La visite officielle com-
mencepar unpetit montagedetex-
tes de Soulages récité par une di-
zaine d’écoliers. C’est censé
évoquer l’extraordinaire parcours
du peintre, on ne retient que la
triste réalité duPrésident. «L’erreur
est plus importante que la
réussite», «J’aime ceux
qui cherchent leur chemin
à tâtons», «Si on voit le noir, c’est
qu’on le regarde avec ce qu’on a dans
la tête et pas avec nos yeux». Soula-
ges guette une réaction de Hol-
lande. Le chef de l’Etat ne laisse
rienparaître. Il écoute, fait comme
si ces mots ne lui étaient pas adres-
sés. En retour, il vante la «cohé-
rence, la ténacité et la constance»du
peintre. Et assure qu’à 94 ans l’ar-
tiste a encore «pleinde temps devant
lui». Rendrehommageàl’autretout
enparlant de soi, les politiques ex-
cellent dans cet exercice. Une heure
plus tard, devant d’immenses toiles
de l’artiste, le Président le ques-
tionne sur sa technique. Ses outils,
ses fameuses stries qui font sortir la
lumière de la profondeur du noir.
Le peintre raconte qu’il a beaucoup
cherché et qu’il s’est souvent égaré.
Hollande: «Vous vous trompez beau-
coup?» Soulages hoche la tête, et
assure que c’est la clé du succès. Il
ajoute, malicieux: «Je me demande
si ce n’est pas vrai dans tous les do-
maines.»Et Hollande d’acquiescer:
«Oui, je crois.»
Quelques minutes auparavant, le
chef de l’Etat est emmené à l’écart
par un de ses collaborateurs. Gas-
pardGantzer, sonresponsable de la
communication, les rejoint. Le ser-
vice d’ordre fait écran. On l’in-
forme que sonconseiller encharge
des questions agricoles est retenu
dans une salle de la préfecture de-
puis plus d’une heure par des syn-
dicalistes de la Confédérationpay-
sanne. Ils réclament la libérationde
quatre des leurs, interpellés mer-
credi dans la Somme pour des dé-
gradations sur le chantier de la
ferme géante dite «des 1000 va-
ches». L’interruptiondure une mi-
nute. Hollande revient, inébranla-
ble. La visite peut continuer.
Dehors, à quelques centaines de
mètres dumusée, les forces de l’or-
dre repoussent une centaine de
manifestants à coup de lacrymo-
gène. Al’intérieur, la préfète et un
conseiller de Hollande parlent à
voix basse.
Lui, évoquant la séquestration: «Il
n’y a rien d’agressif. Ils devraient
rouvrir les portes quand le PR[prési-
dent de la République, ndlr] par-
tira.» Elle, inquiète: «Et les inter-
mittents?
–Ils sont 30à 40ils font beaucoup de
bruit sur le parvis… Mais ici, vous
n’entendez rien. Il y aquandmême un
grand déploiement de force.
–Oui, oui, mais pas trop visible.»
FRUSTRATIONS. L’exécutif n’a pas
été pris par surprise. Pour déminer,
la ministre de la Culture, Aurélie
Filippetti, avait dépêché son con-
seiller social. Et Hollande, deux de
ces collaborateurs. Cela n’a pas
suffi à calmer les frustrations. A
14 heures, une fois les militants de
la Confédérationpaysanne relâchés
–«c’était prévu comme ça», assure
l’Elysée–, le conseiller agriculture
a pu ressortir. Pour faire baisser la
pressionmédiatique, il vient saluer
les journalistes, parle de «garde à
vue républicaine», «sympathique»
et «bon enfant». Hollande, lui, est
reparti. Pour la première fois, les
journalistes sont empêchés de le
suivre à cause d’éventuels sifflets.
Qui n’ont pas eu lieu. •
Par GRÉGOIREBISEAU
Envoyéspécial àRodez (Aveyron)
REPORTAGE
Pierre Soulages
et le Président,
vendredi,
à l’inauguration
du musée du
peintre à Rodez.
PHOTOPHILIPPE
WOJAZER. REUTERS
15%
des sympathisants
socialistes et 3%
des Français souhaitent
voir Hollande se repré-
senter selon un sondage
OpinionWay pour le Figaro
Magazine. Sur Libéra-
tion.fr, retrouvez le décryp-
tage critique de Denis
Pingaud sur son blog Com’
c’est bizarre: «Le sondage
ridicule du week-end.»
Sondage réalisé par Internet
du 21 au 23 mai auprès
d’un échantillon
de 2052 personnes
représentatif.
REPÈRES
AVEYRON
Rodez
25 km
LOZÈRE
CANTAL
LOT
TARN
HÉRAULT
GARD
È
16 •
FRANCE
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
«Nous étions unpeuplus de 60000[élus
socialistes avant les municipales]. Nous
sommes tombés à 30000.»
PierreCohenex-mairePSdeToulouseet président de
laFédérationnationaledes élus socialistes et républicains
(Fnesr) àMediapart
E
lu eurodéputé diman-
che dernier, Jérôme
Lavrilleux siégera à
partir du 1
er
juillet au Parle-
ment européen. Tant que la
justice ne se sera pas pro-
noncée, rienni personne ne
peut le contraindre à renon-
cer. Mais pour Jean-Paul
Gauzès, eurodéputé UMP
sortant, il est inconcevable
que la droite européenne
(PPE) accueille dans ses
rangs le fusible qui a fondu
lundi, endirect, avouant aux
Français sidérés être l’undes
organisateurs d’un système
de fausses factures destinées
à siphonner les comptes du
parti pour payer les dérapa-
ges de la campagne prési-
dentielle de Nicolas Sarkozy
en 2012.
«Pathétique». «Jérôme La-
vrilleux, dans une démarche
courageuse mais pathétique, a
reconnu un certain nombre de
faits qui, manifestement, sont
contraires à la probité élémen-
taire», a déclaré Gauzès ven-
dredi, sur France Inter.
En troisième position sur la
liste UMP dans le Nord-
Ouest, Gauzès n’a pas été
réélu, contre toute attente.
Avec 18,7%contre 33,6%à
Marine Le Pen, la liste La-
vrilleux a été humiliée di-
manche et l’UMP a dû se
contenter de deux élus. Si le
porte-flingue de Copé se dé-
sistait, Gauzès retrouverait
dès juillet le fauteuil qu’il
n’imaginait pas perdre. Chef
de file du PPE à la commis-
sion des affaires économi-
ques, sa compétence est re-
connue par ses pairs. «On
veut bien reconnaître que j’ai
joué un rôle utile pour l’in-
fluence de la France», a-t-il
expliqué vendredi, rappelant
par ailleurs que «les distri-
butions de responsabilités»au
sein du Parlement européen
se feront le 1
er
juillet. D’où
son insistance. Les nou-
veaux élus européens se sont
retrouvés mardi, à Bruxelles.
Présent à cette réunion, La-
vrilleux n’était, selon les
élus qui y participaient, que
l’ombre de lui-même. «Au
bord du burn out», témoigne
un député qui appelle à la
retenue face à cette «tragé-
die humaine».
Impasse. Gauzès a pu
échanger quelques mots avec
l’ex-directeur de cabinet de
Copé: «Il m’a dit qu’il n’avait
pas l’intention de démission-
ner.»Embarrassés, les autres
eurodéputés UMPse gardent
de tout commentaire. Ils es-
pèrent que Lavrilleux ne
tardera pas à prendre lui-
même conscience de l’im-
passe dans laquelle il se
trouve. D’autant que s’il a
trompé son propre parti,
comme l’affirme Jean-Fran-
çois Copé, l’UMPpourra dif-
ficilement accepter de le gar-
der. Ne serait-ce que comme
simple militant.
ALAIN AUFFRAY
Bygmalion: l’eurodéputé
Lavrilleuxensursis
FAUSSESFACTURES Après ses aveux, certains àl’UMP
attendent dunouvel éluqu’il renonceàsonmandat.
Après le dernier Conseil des ministres, le Président a pris
à l’écart Christiane Taubira, pour une mise en garde sur la
réforme pénale qui arrive mardi à l’Assemblée. Pas ques-
tion d’accepter les amendements des députés PS con-
traires à l’équilibre trouvé l’été dernier après son bras de
fer avec Valls. Or, quelques jours avant, lors du passage
du texte en commission des lois, la garde des Sceaux
a laissé passer un amendement sur l’élargissement des
peines alternatives à l’emprisonnement à tous les délits.
PEINES ALTERNATIVES:
HOLLANDE RECADRE TAUBIRA
L’HISTOIRE
Jérôme Lavrilleux, lors d’un meeting UMPpour les européennes, le 21 mai, à Paris. LAURENT TROUDE
Plus de deux tiers des Français (69%),
comme des parents d’enfants scolarisés
(67%), interrogés (1) pour le ministère de
l’Educationnationale, considèrent que la
concentration des cours le matin permet
d’apprendre dans de meilleures condi-
tions. La réforme des rythmes scolaires
–qui consiste à étaler la semaine de cours
sur quatre jours et demi et à proposer des
activités périscolaires–semble donc rem-
porter davantage l’adhésionde la popula-
tion. Reste que 86%des sondés jugent que
la mise enplace –jusque-là controversée–
de cette réforme sera compliquée dans
certaines communes. Et 83%estiment que
ces mesures engendreront des contraintes
d’organisation dans certaines familles.
(1) Sondage de l’institut CSAréalisé par
téléphone du 20au 21 mai auprès d’un
échantillon de 1017 personnes représentatif
A
RETOURSURLASEMAINEDEQUATREJOURSETDEMI
Les parents changent derythmes
Par ÉRICFAVEREAU
Unpeudefuméeautour
delajournéesans tabac
«L
e problème avec la
lutte contre le taba-
gisme, ce sont les ef-
fets d’annonce. En France,
nous avons besoind’une politi-
que cohérente et continue, non
pas d’effets de manche», se
plaisent à répéter, depuis des
années, les experts en santé
publique. Ce vendredi, le Fi-
garo a affirmé que le minis-
tère de la Santé allait annon-
cer «un plan radical», en
cette veille de la journée
mondiale contre le tabac. En
fait, rienn’est décidé, et tout
reste possible.
Le paquet neutre?
C’est une mesure forte:une
présentation neutre du pa-
quet, sans marque, comme
un générique, avec seule-
ment des alertes de santé. Le
ministère s’est montré plus
que prudent, la mesure étant
fortement combattue par les
buralistes. «Nous travaillons
dans la concertation, sur de
nombreuses pistes, a réagi,
vendredi, le ministère. Nous
n’en sommes pas du tout au
stade des décisions, et aucune
de ces pistes de réflexion n’est
privilégiée.» Il y a plus d’un
an, la ministre évoquait déjà
cette idée, mais elle insistait
sur la nécessité d’une dé-
marche européenne.
Une loi antitabac?
Il n’y ena aucune enprépa-
ration. Simplement, depuis
six mois, le ministère tra-
vaille sur «un projet de loi re-
latif à la politique de santé».
Ence début de semaine, une
première version a été pré-
sentée aux syndicats. Ce
texte est très général: il va de
l’organisationdusystème de
santé à la réorganisationdes
agences sanitaires enpassant
par la lutte contre les refus de
soin, mais aussi «des mesures
pour être mieux accompagnés
dans la maladie».
L’interdiction
du vapotage?
Il est vrai que dans ce docu-
ment de travail, à l’intérieur
du volet «prévention», il est
évoqué des mesures pour
éviter «l’entrée des jeunes
dans les conduites addic-
tives». Parmi elles, «la mise
en place du paquet neutre
tabac», mais aussi «l’inter-
diction du vapotage selon les
mêmes règles que celles des
produits du tabac». Ce texte
évoque également «une
expérimentation de salles de
consommation à moindre
risque dans des lieux particu-
lièrement fréquentés par les
usagers de drogues». Ce pro-
jet évoque, enfin, «une nou-
velle étape dans le droit des
malades», avec la possibilité
d’actions de groupe.
Mais voilà, le ministère se dit
catégorique: c’est unsimple
document de travail. Marisol
Touraine dévoilera, le 17 juin,
le texte définitif, qui sera en-
suite formellement présenté
«à l’automne». «Ce projet
n’est pas une loi antitabac»,
insiste-t-onauministère.•
DÉCRYPTAGE
Interview«Le paquet
neutre rend la cigarette
moins séduisante, moins
glamour», entretien avec
Karine Gallopel-Morvan,
professeure à l’Ecole
des hautes études en
santé publique.

SUR LIBÉ.FR
La reproduction
de nos petites annonces
est interdite
Le Carnet
Emilie Rigaudias
0140105245
carnet-libe@amaurymedias.fr
CARNET
DÉCÈS
PARIS
Madame Saléha Beaumont,
sonépouse,
Monsieur Sami Beaumont,
sonfils,
Monsieur Yves Beaumont,
sonfrère,
ont la tristesse d'annoncer
le décès de
Monsieur
PhilippeBEAUMONT
survenule 25 mai 2014,
à l'âge de 59 ans.
Une vie à se battre pour ceux
qui ne pouvaient pas le faire.
SOUVENIRS
Le 31 mai 2011
Jacqueline Beaulieu
nous a quittés.
Ses enfants,
ses petits-enfants, ses amis
pensent à elle.
Le 29 mai 1988,
tunous quittais, si jeune
34 ans
Tunous manques
toujours autant.
Le Carnet
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence…
Contactez-nous
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence…
Contactez-nous
Vous pouvez nous faire parvenir
vos textes par e.mail :
carnet-libe@amaurymedias.fr
Réservations et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution le lendemain
Tarifs 2014 : 16,30 €TTCla ligne
Forfait 10 lignes :
153 €TTC pour une parution
(15,30 €TTCla ligne supplémentaire)
Abonnés et associations : -10%
Tél. 01 40 10 52 45
Fax. 01 40 10 52 35
FRANCEXPRESSO • 17
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
18 • FRANCE
AParis, sur
lavoiedes
détrousseurs
del’aube
Aupetit matin, des voleurs
dépouillent discrètement les fêtards
assoupis dans le métrooule RER.
La Brigade des réseauxferrés
se consacre à leur traque.
Par CHLOÉPILORGET-REZZOUK
Photos JEAN-MICHELSICOT
«I
l suffit qu’il fasse beau et c’est un
carnage», avance unpolicier de
la Brigade des réseaux ferrés
(BRF) qui veille sur le métro, le
RERet les trains de banlieue. Le week-
enddernier, neuf détrousseurs del’aube
ont été interpellés dans les transports
parisiens. «Venez avec des baskets»,
avait prévenula veille le lieutenant Sou-
peaux. Il est responsabledes deuxtrinô-
mes volontaires pour prendre leur jour-
née à 5 heures au lieu de 6h30, dans le
cadre dudispositif antidétrousseurs qui
se met enplace chaque week-enddans
le métro à Paris. Ces voleurs matinaux
sévissent sur les voyageurs endormis et
leur font les poches.
Après uncafé brûlant et unpainaucho-
colat avalés à la hâte, les équipes, ente-
nue, partent enchasse. Ce samedi ma-
tin, il est 5h35 au départ
des troupes. La première
alerte ne tarde pas, à 5h45.
A la station Grands-Boulevards, trois
personnes sont assoupies sur les sièges
des quais. Sur la ligne 8, direction Ba-
lard, quatre hommes suspects se rap-
prochent de l’unde ces dormeurs. «Ils
nous servent d’hameçon», avoue l’une
des opératrices de la cellule de veille ac-
tive (CVA), indispensable au repérage
des vols et à la qualificationde flagrant
délit. «On surveille nos caméras et, dès
que ça mord, on place nos équipes»,
confirme le commandant Monrepos,
l’un des responsables de la BRF de-
puis 2007. Grands-Boulevards –au
cœur du parcours traditionnel du fê-
tard–fait partie des stations fétiches de
ceux qui dépouillent les endormis: Pi-
galle, République ou Châtelet sont des
incontournables. Il est 5h55 quandles
équipes arrivent sur le quai à pas de
loup. A la vue des policiers, l’un des
quatre hommes suspectés jette unpor-
table sur les voies. «Un réflexe pri-
maire», dixit le lieutenant Soupeaux. En
général, les suspects ont leur ligne de
défense toute faite: «Tu ne l’as pas
trouvé sur moi.» Parfois, les détrous-
seurs prennent le risque de fuir sur les
voies électrifiées, compliquant la tâche
des policiers. Habile, l’un des voleurs
présumés a eu le temps de glisser à son
poignet la montre de la victime. Cadran
doré et vieux bracelet de cuir, le style
tranche avec celui de l’individu: blou-
sonnoir, jeanclair, baskets –«la tenue
passe-partout des détrousseurs», glisse
une policière. Lors d’une première
fouille, unfonctionnaire n’yvoit que du
feu. Il faudra le témoignage de la vic-
time pour se rendre compte de l’usur-
pation. La patrouille retrouve aussi un
portable avec une photo de
femme en fond d’écran. Ce
mobile est le sien, affirme
l’undes suspects qui, pourtant, ne sait
pas comment le déverrouiller. Les qua-
tre jeunes sont interpellés pour «fla-
grant délit de vol», avec deux circons-
tances aggravantes: «dans les transports
en commun» et «en réunion».
«DÉBUT DE CARRIÈRE». Les détrous-
seurs de l’aube procèdent souvent par
groupes de deuxoutrois. Dans le jargon
policier, il y a celui qui joue le rôle de
«chouf»(guetteur). Unpeuà l’écart, il
surveille que personne ne s’approche de
la victime endormie tout enmasquant
autant que possible la scène aux camé-
ras. «Ils s’organisent autour d’une vic-
time: il y en a un qui commence à palper,
deux autres qui s’asseoient de part et
REPORTAGE
Dans le métro parisien, le 24 mai au petit matin. La Brigade des réseaux ferrés, aiguillée par la cellule de veille
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
FRANCE • 19
Plus de 13000 caméras sont instal-
lées sur le réseau des transports
de la RATP. Situées sur les quais
et dans les stations, elles permettent
aux policiers et aux équipes
de la RATP de repérer en temps réel
d’éventuels suspects ou victimes.
Elles sont indispensables pour établir
le flagrant délit en cas de vol
ou d’agression.
REPÈRES
«Une fois, à la station
Reuilly-Diderot, trois
équipes différentes ont
travaillé la même victime
enquinze minutes.
Unmec lui a palpé
les poches, puis un
deuxième, et untroisième.»
UnepolicièredelaBrigade
des réseauxferrés
30%
C’est la hausse du nombre
des interpellations de voleurs
à la tire pris en flagrant délit
dans les transports en commun
d’Ile-de-France en 2013 par rapport
à l’année précédente.
d’autre de lacible», détaille le lieutenant.
«Mais ce n’est pas une nouvelle délin-
quance», avertit Monrepos. Ce type de
larcinremonterait audébut duXIX
e
siè-
cle, sous le nomde «vol au poivrier».
Enargot des bistros, le «poivre», c’est
leverred’eau-de-viedont le«poivrier»
(le poivrot) se rince le gosier. Le «poi-
vrier»désigne aussi biencelui qui cuve
sonvinque le petit malinqui lui fait les
poches. En1894, Paul Aubryécrit dans
la Contagion du meurtre, étude d’anthro-
pologie criminelle: «Le vol au poivrier se
renouvelle depuis que les méchants gar-
çons ont constaté l’aisance avec laquelle
un ivrogne, terrassé par le vin, sans mus-
cles pour se défendre, sans pensée même
pour comprendre, se laisse dépouiller.»De
fait, pour le commandant Monrepos,
«c’est un peu le larcin du début de car-
rière», «vraiment bienpour s’exercer, car
lavictime ne réagit pas beaucoupet aten-
dance à peu se plaindre après».
«PÂQUERETTES». Parmi les détrous-
seurs, il n’ya pas de profil type. Cela va
du voleur habitué «qui a tourné toute la
nuit»à ceux, plus inattendus, «qui pré-
sentent plutôt bien», indique le lieute-
nant Soupeaux. Il se souvient de l’inter-
pellation d’un homme, «45 ans, sac à
dos, et un peu bedonnant», pris en fla-
grant délit. A l’intérieur du sac, «une
caverne d’Alibaba»: trois portables, un
cran d’arrêt. «On a pu remonter jus-
qu’aux victimes», se félicite-t-il. Car
l’objectif dudispositif consiste à arrêter
les voleurs, mais aussi «à sécuriser les
endormis, récupérer leurs biens et remon-
ter vers d’autres victimes».
Ce type de vol est facile à commettre et
complique le travail de la police. «Le
paramètre de l’alcool est à prendre en
compte tant pour les victimes que pour les
auteurs», explique le lieutenant. Il se
souvient d’une personne «complètement
déchirée»qui venait de se faire voler son
portefeuille. «Il fallait que ce soit elle qui
me signale le vol. Pendant un quart
d’heure, elle me répondait: “Je m’appelle
Portefeuille.”»Lorsqu’elles sont tropal-
coolisées, les victimes finissent leur
nuit dans la salle d’attente d’unbureau
de police avant d’envisager undépôt de
plainte. Une fois, unhomme ivre mort
revendiquait «son droit à se faire voler»,
se rappelle, encore étonnée, une poli-
cière. Et quand c’est l’auteur des faits
qui est poivre, les agents doivent «faire
une visite à l’hôpital pour mesurer son
taux d’alcoolémie et voir s’il est apte ou
non à la garde à vue».
Ce matin, la victime, elle, est plutôt
vive. Encore un peu éberluée, elle est
surprise par «le délai de réaction de la
maréchaussée, extrêmement faible!»Ce
jeune avocat rentrait de soirée, «un peu
gai, mais aussi très fatigué». «Je ne me
serais jamais douté que ça pouvait arri-
ver», dit-il, vêtu avec élégance d’un
pantalon orange et d’une veste en
velours noir.
La matinée est chargée pour les pa-
trouilleurs. A deux reprises, la pause
croissant est repoussée: «les chemises
bleues»sont envoyées par «les chemises
blanches»de la cellule de veille active,
sur d’autres interventions. Dans une
salle audeuxième sous-sol de la Maison
de la RATP –partagée entre cette der-
nière et la BRF–, les opératrices scru-
tent leurs écrans à l’affût. «Un mec qui
laisse passer deuxrames de métro, qui re-
garde, à gauche à droite, il n’est pas là
pour cueillir des pâquerettes», raconte
l’une d’entre elles. Ici, les 13000camé-
ras de la RATPoffrent unmaillage dense
qui se retrouve sous les yeuxexercés des
membres de l’équipe.
Cette cellule a été mise enplace en2009
par le commandant Monrepos: «Avant,
des gens venaient en appui vidéo de temps
en temps, mais il n’y avait pas d’agents
attitrés spécialement à la veille.»L’avan-
tage dudispositif: il vient en«appui du
terrain»et «rajoute des yeux
aux patrouilles qui sont sur
place», poursuit le comman-
dant, qui surnomme ces
opératrices «les vidéopa-
trouilleurs». «On prend nos
meilleurs limiers pour les met-
tre derrière l’écran. C’est fini
le temps où l’on mettait un policier au pla-
card, qui se casse la jambe sur le terrain.»
«Le lieutenant et l’opératrice vidéo sont
la pierre angulaire du dispositif antidé-
trousseurs», déclare un membre de la
brigade. Cécile, opératrice, a passé huit
ans en banlieue. Elle explique que «ce
sont [ses] jambes», en parlant des pa-
trouilleurs. Sa collègue Virginie répond:
«Tu es mes yeux.» De janvier à avril,
47 individus ont été interpellés. Pour le
seul mois de mai, une vingtaine de dé-
trousseurs ont été arrêtés. •
Ce type de larcinremonterait au
XIX
e
siècle, sous le nomde «vol au
poivrier». Enargot des bistros, le
«poivre», c’est le verre d’eau-de-
vie dont le poivrot se rince le gosier.
20 places pour DOM DE LA NENA
le 10 juin à Villetaneuse, Centre de loisirs Robinson
(avec l'orchestre symphonique DIVERTIMENTO, dirigé par ZAHIA ZIOUANI)
Infos complètes sur : www.metis-plainecommune.com
Pour participer envoyez votre demande à :
liberationinvitation@liberation.fr
Précisez impérativement votre adresse postale complète.
Vous disposez d’un droit d’accès, de rectification et de suppression de vos informations personnelles (art.27
de la loi informatique et libertés). Les informations recueillies sont destinées exclusivement à Libération et à
ses partenaires sauf opposition de votre part en nous retournant un email à l’adresse mentionnée ci-dessus.
invitation
Dans le cadre du festival Métis, Libération vous
invite au concert de Dom La Nena
Festial_SAINTdenis:Mise en page 1 30/05/14 17:35 Page1
active, tente d’attraper les détrousseurs en flagrant délit.
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Sur un marché de Buenos
Aires, le 29 janvier. En
janvier, le gouvernement
argentin a procédé à la plus
importante dévaluation du
peso depuis la crise
de 2001, ce qui accéléré
l’inflation. PHOTORODRIGO
ABD. AP
L’Argentinedealesadette
Treize ans après s’être placé endéfaut de paiement, Buenos Aires a réussi à
négocier unaccordavantageux avec les Etats créanciers duClubde Paris.
«C’
est un jour très im-
portant pour l’Argen-
tine», a annoncé
jeudi, euphorique, la
présidente Cristina Kirchner lors
d’une allocutiontélévisée retrans-
mise sur toutes les chaînes. «Contre
tous les pronostics et prophéties, nous
sommes arrivés à un accord sans
l’intervention du FMI. C’est la pre-
mière fois qu’un pays comme le nôtre
négocie sans renoncer à sa souverai-
neté nationale.»Après seize heures
de négociations, mais surtout près
de dix ans de tentatives ra-
tées, l’Argentine et le Club
de Paris, ce groupe informel
de créanciers publics, sont
enfin arrivés jeudi matin à un
accord pour rembourser la dette
de 9,7 milliards de dollars (7,1 mil-
liards d’euros) dupays
latino-américain.
Une dette contractée
aux deux tiers durant
la dictature militaire
et que Buenos Aires
avait cessé de rem-
bourser en2001, lors-
que le pays, aux prises avec une
terrible crise économique et so-
ciale, s’était déclaré en défaut de
paiement. Depuis 2003 et l’arrivée
de Nestor Kirchner au pouvoir,
l’Argentine s’était libérée de ses
dettes envers les organismes inter-
nationaux tels que le FMI et la Ban-
que mondiale, et avait restructuré
une partie de sa dette privée. Le
pays a ainsi renégocié un passif de
près de 100 milliards de dollars et
obtenu des remises de dettes de
l’ordre de 70% de la part des
créanciers. Résultat, le pays a
soldé 93%de sa dette.
«POTS CASSÉS». Mais il s’était jus-
qu’à présent montré incapable
d’arriver à unaccordavec le groupe
de pays créanciers duClubde Paris.
Huit ministres de l’Economie
s’étaient cassé les dents sur ce dos-
sier, alors que les arriérés
s’accumulaient. La jubila-
tion de Cristina Kirchner
–présidente depuis 2007 et qui
avait annoncé l’année suivante
vouloir rembourser la dette argen-
tine– est donc légitime. «Nous
avançons sur le chemin de la régula-
risation en payant les pots cassés que
quarante ans de néolibéralisme nous
ont laissés, a lancé son ministre de
l’Economie, Axel Kicillof, qui a né-
gocié le deal. L’accord nous est favo-
rable. Nous paierons selon nos res-
sources disponibles et à un taux très
avantageux.»
Le cadre défini prévoit un rem-
boursement encinqà sept ans, avec
un versement de 1,15 milliard de
dollars prévud’ici à mai 2015, et un
premier chèque de 650 millions
dès juillet. «Un facteur déterminant
a joué en notre faveur: la volonté du
Club de Paris d’en finir. On les a eus
à l’usure», a ironiquement déclaré
MartinRedrado, l’ancienprésident
de la Banque centrale. L’Argentine
avait bienbesoind’une bonne nou-
velle, dans uncontexteéconomique
très tendu. Enjanvier, le gouverne-
ment a procédé à la plus importante
dévaluationdupeso depuis la crise
de 2001, provoquant une accéléra-
tionde l’inflation, déjà enroue libre
depuis trois ans (de 25 à 40%selon
des estimations indépendantes).
Effet pervers d’une politique de
contrôle des changes très stricte
mise en place en 2011 pour limiter
la fuite de devises: unmarché noir
du dollar s’est ouvert, avec une
brèche de 40%par rapport aucours
officiel que le gouvernement n’ar-
rive pas à refermer. Par ailleurs, le
pays fait face à une crise énergéti-
que qui s’enracine. Autrefois auto-
suffisant, il est contraint d’impor-
ter chaque année davantage,
puisant dans des réserves de
change à bout de souffle (elles ont
fondude 52 à 27 milliards de dollars
en trois ans).
«BONNEVOLONTÉ». Mais surtout,
l’Argentine souffre d’une profonde
crise de confiance envers l’équipe
de la Présidente, dont la politique
économique très dirigiste est jugée
erratique par ses opposants. C’est
sur ce dernier point que l’annonce
de l’accord avec le Club de Paris
peut avoir un impact bénéfique.
«Pour la vie quotidienne des gens,
cela ne va rien changer, admet
Martin Lousteau, ancien ministre
de l’Economie. Mais il s’agit d’un
excellent signal de bonne volonté pour
retrouver la confiance des investis-
seurs étrangers, pour redevenir un
pays attractif, loin de l’image d’in-
certitude dont il pâtissait dernière-
ment. Amoyen terme, cela peut en-
gendrer un plus grand volume et une
meilleure qualité de financement,
mais aussi des exportations moins
chères et des crédits à taux intéres-
sants pour le secteur privé.»
Ce nouveausignal positif intervient
après le règlement du litige avec le
groupe pétrolier espagnol Repsol,
exproprié de sa filiale argentine
YPF. Buenos Aires a ainsi versé dé-
but mai plus de cinq milliards de
dollars enbons du Trésor pour dé-
dommager Repsol. La prochaine
étape dans le processus de norma-
lisationdes relations de l’Argentine
avec les investisseurs internatio-
naux est prévue pour le 12 juin et
sera déterminante.
La Cour suprême des Etats-Unis
décidera eneffet à cette date si elle
soutient l’Argentine dans sa négo-
ciationavec des fonds d’investisse-
ments spéculatifs, dit «fonds vau-
tours», qui ont lancé contre elle des
procédures judiciaires et refusent
toute restructurationde sa dette. Si
elle ne le fait pas, l’Argentine serait
condamnée à rembourser 1,33 mil-
liard de dollars au plus vite, ce qui
la laisserait exsangue. L’annonce de
jeudi pourrait placer cette négocia-
tion sous des auspices favorables
pour Buenos Aires. •
Par MATHILDEGUILLAUME
CorrespondanteàBuenos Aires
«Unfacteur déterminant a joué:
la volonté duClubde Paris d’en
finir. Onles a eus à l’usure.»
MartinRedradoancienprésident delaBanque
centraled’Argentine
RÉCIT
REPÈRES
BRÉSIL
C
H
I
L
I
Océan
Atlantique O
c
é
a
n

P
a
c
i

q
u
e
A
R
G
E
N
T
I
N
E
Buenos Aires
900 km
Buenos Aires a obtenu une
importante concession du
Club de Paris en évitant que
le FMI soit impliqué dans
l’accord, ce qu’il exige dans ce
type de dossiers. Le gouver-
nement aurait perdu en crédi-
bilité auprès de son opinion s’il
avait dû accepter un audit ou
un plan d’assistance du Fonds.
«L’accordillustre
la capacité duClub
de Paris […] à
accompagner les pays
[…] vers la croissance
et l’investissement.»
Michel Sapin
ministredes finances, jeudi
10%
C’est le taux d’intérêt
des emprunts de l’Argentine
actuellement, un niveau parti-
culièrement élevé qui lui inter-
dit de se financer sur les
marchés internationaux.
20 •
ECONOMIE
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
«Garantir la reprise est comme passer
les phases de qualificationpour la Coupe
duMonde. C’est une réussite mais pas
le but final.»
MarkCarneygouverneur delaBanqued’Angleterre, qui
n’envisagepas d’augmenter sontauxdirecteur, àunplancher
historiquement bas: 0,50%. Lemoral des consommateurs
britanniques aatteint hier sonmeilleur niveaudepuis 2005.
C’
est une amende
géante qui menace
de faire fondre les
comptes de la deuxième
banque française, quatrième
européenne. Selon le Wall
Street Journal, la justice
américaine demande à BNP
Paribas de payer une péna-
lité de plus de 10milliards de
dollars (7,35 milliards
d’euros) pour avoir violé
entre 2002 et 2009 l’em-
bargoaméricaincontre Cuba
et l’Iran. La décision n’est
pas encore arrêtée et les dis-
cussions pourraient prendre
des semaines.
Ce serait l’une des plus gros-
ses amendes jamais infligées
à une banque outre-Atlanti-
que. Ce montant est large-
ment supérieur auxbénéfices
de BNP Paribas en 2013,
4,83milliards d’euros. La so-
lidité de la banque, dont le
ratio de solvabilité était de
10,6%au31 mars, devrait lui
permettre d’encaisser ce
coup, mais elle pourrait se
retrouver dans le rouge. Un
risque que les marchés ont il-
licoanticipé vendredi enfai-
sant de dévisser l’action de
5%enquelques minutes, soit
3,5milliards d’euros envolés.
Gadins. Le WSJ révèle éga-
lement que la banque, qui
négocie d’arrache-piedavec
le DOJ –le département
américainde la justice–de-
puis des mois, chercherait à
limiter l’addition à 8 mil-
liards de dollars. Il faut dire
qu’au-delà des pénalités fi-
nancières, l’affaire embar-
rasse au plus haut point la
banque, qui avait réussi à
éviter les gros gadins de la
crise des subprimes ou du
scandale du Libor et de
l’Euribor. Encas de refus de
paiement, BNP Paribas, qui
a tout fait pour soigner sa ré-
putationd’élève prudent de
la classe bancaire, risque de
perdre sa licence, ce qui lui
interdirait de réaliser des
transactions en dollars vers
oudepuis les Etats-Unis. Une
perspective catastrophique
pour un établissement dont
les activités américaines
(banque d’investissement,
trading, etc.) sont en forte
croissance et représentent
une part nonnégligeable de
ses profits. Egalement pro-
priétaire de la cinquième
banque californienne, Bank
of the West, BNP Paribas ne
peut se permettre cette sus-
pension, même temporaire,
qui nuirait à sa réputation.
Enfévrier, elle avait annoncé
avoir provisionné 800 mil-
lions d’euros pour faire face
à ces poursuites, loind’ima-
giner les montants désor-
mais évoqués.
Premier à prendre la défense
de la banque il y a quelques
jours, le gouverneur de la
Banque de France, Christian
Noyer, a affirmé avoir vérifié
que l’ensemble des transac-
tions incriminées étaient
conformes aux «réglementa-
tions françaises et européennes
et aux règles édictées par les
Nations unies». Il a aussi ap-
pelé les banques européen-
nes à être «vigilantes» aux
Etats-Unis, où l’application
de la loi s’est durcie pour des
raisons politiques.
Coupable. Quelle que soit la
légalité des transactions en
question et bien qu’elles
aient été réalisées hors des
Etats-Unis, elles ont été li-
bellées endollars et ont donc
fini par transiter par le sol
américain. Undélit auregard
de la loi, avec la-
quelle ne badine
pas le procureur
général Eric
Holder. Le DOJ
demande ainsi à
BNP Paribas de
plaider coupable, comme
vient de le faire le Crédit
suisse, accusé d’avoir facilité
l’évasion fiscale de ses
clients, qui a accepté de
transiger à 2,6 milliards de
dollars.
Alors que le gouvernement
reste silencieux, l’affaire
pourrait prendre une tour-
nure plus politique au mo-
ment où l’UE négocie un
traité de libre-échange avec
les Etats-Unis. Le député
UMP Pierre Lellouche est
monté au front pour récla-
mer une réaction française,
tandis que Marine Le Penn’a
pas perdu une minute pour
exiger du gouvernement
qu’il «défende et protège les
intérêts de millions de dépo-
sants français». L’affaire BNP
Paribas ne fait sans doute
que commencer.
CHRISTOPHE ALIX
Washingtonfait payer
sagéopolitiqueàBNP
PUNITIONPour avoir violé l’embargosur l’Iranet Cuba,
la banque écoperait de 7,34milliards d’euros d’amende.
Le conglomérat industriel
allemand Siemens veut
supprimer au moins
11600 postes. Selon Bloom-
berg, 7600 postes doivent
l’être dans le cadre du plan
de réorganisation annoncé
le 7 mai, visant à regrouper
les activités de Siemens en
neuf divisions contre 16, et
à supprimer des échelons
hiérarchiques. 4000 autres
postes seront supprimés
dans le cadre du regroupe-
ment d’activités régionales.
Le plan de réorganisation
annoncé par Joe Kaeser,
arrivé à la tête de Siemens
l’été dernier, vise à réduire
les coûts annuels de 1 mil-
liard d’euros à partir
de 2016. Ces suppressions
de postes s’ajouteraient
aux 15000 déjà prévues
par un plan d’économie
lancé par son prédéces-
seur. Siemens est par
ailleurs engagé dans une
bataille avec l’américain
General Electric pour
acquérir les activités dans
l’énergie du français
Alstom.
SIEMENS
SUPPRIME DES
POSTES À TOUR
DE BRAS
CONTREPERF
BNPParibas négocie pour limiter l’amende à 5,8 milliards d’euros…PHOTOF LENOIR. REUTERS
BNPParibas risque une
interdictionde réaliser
des transactions endollars
vers oudepuis les Etats-Unis.
Le Fonds monétaire international a appelé vendredi le
Japon à intensifier ses réformes structurelles et budgétai-
res, «pour que la croissance puisse s’autoalimenter et évi-
ter de retomber dans la déflation, de tout miser sur la
politique monétaire et de saper la confiance dans la sou-
tenabilité de la dette publique». S’il salue les «graines
plantées avec succès» par les Abenomics (soit les dépen-
ses de relance, l’assouplissement monétaire et les réfor-
mes structurelles initiés par le Premier ministre, Shinzo
Abe) et la hausse de la TVA en avril, le Fonds rappelle
que la «pérennité de la reprise» de la troisième puissance
économique mondiale «est menacée à moyen terme». Il
appelle Tokyo à augmenter l’emploi des femmes et des
seniors, à faire venir davantage d’immigrés pour combler
un déficit de main-d’œuvre, à faciliter l’accès des entre-
preneurs au crédit, à réformer la gouvernance des entre-
prises et à déréguler les secteurs agricole et des services.
LE JAPON
TOUJOURS SOUS
PRESSIONDU FMI
DUNORD
Tokyo
Océan
Pacifique
JAPON
500 km
Le groupe énergétique
GDF Suez a annoncé ven-
dredi dans un communiqué
l’acquisition de la société
américaine Ecova, spéciali-
sée dans l’efficacité énergé-
tique en Amérique
du Nord, pour 335 millions
de dollars (246 millions
d’euros). «Cette acquisition
s’inscrit dans la stratégie du
groupe de développer, via
sa marque Cofely, sa posi-
tion de leader européen en
matière de services énergé-
tiques à l’échelle internatio-
nale», a commenté le
groupe. Elle permettra à
GDF Suez de saisir de nou-
velles opportunités sur
«le marché en croissance
des services à l’énergie».
La finalisation de la transac-
tion devrait intervenir d’ici
au 1
er
juillet. Ecova compte
plus de 700000 sites
clients, emploie plus
de 1450 personnes en
Amérique du Nord et a
réalisé un chiffre d’affaires
de 180 millions de dollars
en 2013. Elle gère un porte-
feuille de 20 milliards de
dollars.
GDF SUEZ
CROQUE
UNE SOCIÉTÉ
AMÉRICAINE
PERF
Coincées chaque jour des heures dans des bouchons,
les contrôleuses de bus de Bangkok ont trouvé une
solution radicale pour parer au manque de pause pipi :
porter des couches pour adultes. Bien que la Thaïlande
ait connu des années de croissance économique, de
nombreux travailleurs manuels, éboueurs ou ouvriers,
font les frais d’une urbanisation folle et des inégalités per-
sistantes dans cette mégalopole de 12 millions d’habi-
tants. Parmi eux, les contrôleuses de la flottille de bus
vieillissants naviguant dans une ville de plus en plus con-
gestionnée. Certaines ont eu des infections urinaires,
d’autres des cancers de l’utérus. Résultat, une étude
récente a montré que 28%des contrôleuses avaient déjà
porté des couches au travail. Les candidats ne se pres-
sent pas pour devenir contrôleur, avec une embauche au
salaire minimum, soit 300 bahts par jour (6,7 euros).
BATAILLE POUR
LA PAUSE PIPI
DANS LES BUS À
BANGKOK
AUSUD
THAÏLANDE
Bangkok
BIRM
LAOS
CHINE
CAMB
BIRM
LAOS
CHINE
CAMB
300 km
-0,24 % / 4 519,57 PTS
4 365 507 336€ +65,31%
ACCOR
KERING
LVMH
Les 3 plus fortes
EDF
BNP PARIBAS ACT.A
SOCIETE GENERALE
Les 3 plus basses
-0,11 % 16 680,63
-0,07 % 4 244,93
-0,39 % 6 844,51
-0,34 % 14 632,38
ECONOMIEXPRESSO • 21
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Q
uand il est blo-
qué dans les
embouteilla-
ges intermina-
bles de São
Paulo, Antonio
tue le temps à
sa façon. Ce
consultant d’une quarantaine d’années
attrape son smartphone pour aller sur
ses réseaux sociaux préférés. «Je poste
peu, mais j’aime bien lire et liker des
posts», confie-t-il. Ses «amis»? Anto-
nio en a plus de… 400 sur Facebook.
«J’accepte tout le monde pour ne pas me
rendre antipathique», avoue-t-il. La cor-
dialité brésilienne n’est pas un vain
mot. Comme Antonio, les Brésiliens
sont mordus de réseaux sociaux. Une
aubaine pour ces derniers, toujours
bannis enChine et confrontés à la satu-
rationdes marchés dits mûrs (Europe,
Etats-Unis et Japon). Ici, leur essor est
fulgurant même si 100millions d’habi-
tants (près de la moitié de la population)
n’a toujours pas accès au Web. Et
comme partout ailleurs, c’est l’Internet
mobile qui progresse le plus vite: il s’est
vendu68 smartphones par minute l’an
dernier au Brésil et, d’ici à 2017,
70,5 millions de Brésiliens devraient
posséder ce sésame de l’accès auréseau
mondial.
Désormais, uninternaute brésiliensur
deuxest sur Facebook. Enmoins detrois
ans, l’audiencelocaleduréseaudeMark
Zuckerberg (52 millions d’utilisateurs
quotidiens auBrésil) est devenue l’une
des cinq plus importantes au monde.
Même chose pour le site de microblog-
gingTwitter, oùse pressent les millions
de fans des stars du foot ou de la télé.
Sur YouTube, ce sont les humoristes qui
cartonnent. Le canal de vidéos de Goo-
gle compte ici son plus grand nombre
d’utilisateurs hors des Etats-Unis. Du
coup, c’est le Brésil qu’a choisi Lulu,
l’appli qui permet de noter les hommes,
pour sa première incursioninternatio-
nale. Dans les deux semaines qui ont
suivi sonlancement brésilien, fin2013,
Lulu a été téléchargée 5 millions de
fois…avant d’être suspendue, des hom-
mes mal notés ayant saisi les tribunaux
pour atteinte à la vie privée.
Enmatière de réseaux sociaux, les Bré-
siliens sont des early adopters («conver-
tis de la première heure»). Dans ce pays
immense et autocentré, onest avide de
tendances et d’ouverture. La démocra-
tisation d’Internet est au cœur de cet
engouement. Marqué par de profondes
inégalités, le Brésil s’est lancé dans une
politique volontariste pour réduire la
fracture numérique, qui remonte aux
années 90. Sous l’ex-président Lula
(2003-2010), l’Etat a allégé les taxes sur
les ordinateurs et offert du crédit. Les
ventes ont explosé, alors que40millions
de personnes sont sortis de la pauvreté.
«Favela cybernétique»
Mais, comme l’explique la chercheuse
Raquel Recuero, le véritable tournant
dans l’inclusionnumérique, c’est avec
l’obscur Orkut qu’il s’est opéré. Lancé
en 2004, ce réseau social de Google,
baptisé du nom du geek turc qui l’a
imaginé, n’a jamais vraiment décollé
aux Etats-Unis. Ici, en revanche, c’est
devenu un phénomène culturel. «Les
jeunes allaient sur le Web dans le seul but
d’y accéder, tandis que des points internet
ouvraient dans les banlieues déshéritées»,
reprendRecuero. Les Brésiliens coloni-
sent Orkut, dont ils deviennent les pre-
miers utilisateurs mondiaux. Google
transfère la gestionduréseauà sa filiale
locale. Mais pour les pionniers, l’arrivée
des pauvres sur Orkut enaurait fait une
«favela cybernétique». Le Brésil aban-
donne donc le réseau social de Google
et migre massivement vers Facebook,
qui peinait jusqu’alors à s’imposer et
serait aujourd’hui menacé à sontour…
d’«orkutisation». Ce terme qui est entré
dans le langage désigne la popularisa-
tion, une notionpéjorative pour les éli-
tes locales.
Les Brésiliens consacrent plus du tiers
de leur temps mensuel passé sur le Net
auxréseauxsociaux, unrecordmondial.
«C’est une manière de faire des ragots»,
s’amuse Nelson, architecte. Lui est un
fêlé d’Instagram, l’appli de partage de
photos. «Je m’y rends toute la journée,
pour voir ce que les autres ont posté.»
Parfois même avec un œil rivé sur la
télé, «pendant la pub». Ce phénomène
est de plus en plus répandu. Et que je
tweete sur le dernier rebondissement
dans une telenovela. Et que je poste la
photo de ma robe de mariée ou de ma
nouvelle voiture tout en regardant le
JT… Sur Instagram, beaucoup ne blo-
quent même pas l’accès à leur page. Les
Brésiliens sont des extravertis. Dugenre
à raconter leur vie à leur voisinde bus.
Et puis, «nous aimons bien afficher notre
réussite», constate Raquel Recuero.
En juin 2013, les réseaux sociaux sont
descendus dans la rue. C’est de Face-
book qu’est partie la
fronde sociale contre la
corruptionet le délabre-
ment des services pu-
blics. Dans un pays peu
politisé, les jeunes se
sont initiés à la partici-
pationcivique. L’envers
dudécor, c’est l’escalade de la violence.
Le nombre de pages signalées pour
contenuraciste, homophobe ouincitant
au crime a triplé entrois ans. Une page
Facebook serait même à l’origine du
lynchage, au début du mois, d’une
femme accusée de magie noire par des
internautes.
La présidente Dilma Rousseff, de son
côté, peut s’enorgueillir d’être à la tête
d’un pays en pointe dans la lutte pour
de nouveaux droits numériques. L’Etat
a été le premier à se doter finavril d’une
sorte de constitutionInternet. Intitulé
Marco civil daInternet, ce texte novateur
grave dans le marbre de la loi des prin-
cipes forts: protectiondes données per-
sonnelles, neutralité duNet, impossibi-
lité de bloquer uncontenusans décision
de justice…Unhabeas corpus dunumé-
rique voulu par Dilma Rousseff dans
la foulée des révélations d’Edward
Snowdensur les écoutes par la NSAde
ses communications et de celles de son
entourage. La loi a cependant été am-
putée d’une de ses dispositions phares:
alors que le gouvernement souhaitait au
départ que toutes les données collectées
dans le pays soient obligatoirement hé-
bergées au Brésil, ces dernières pour-
ront continuer à être stockées hors du
territoire, c’est-à-dire aux Etats-Unis
dans le cas des géants de l’Internet
comme Google, Facebooket consorts.
Très coûteux et complexe –voire infai-
sable seloncertains–, ce projet de sou-
veraineté numérique totale sur les don-
nées a certes été abandonné, mais pas
celui de parvenir à une «désaméricani-
sation» de la gouvernance du Net.
Contre-modèle américain
Uncombat diplomatique dont le Brésil
a pris la tête et qui a donné lieu, finavril
à São Paulo, à unsommet international
sur l’avenir dupilotage duréseaumon-
dial. Baptisé Netmundial, enclind’œil
à la Coupe du monde de football, ce
raout auquel ont participé les représen-
tants de 90 pays aura été l’occasion
pour la présidente Rousseff de rappeler
que «l’Internet que nous voulons est seu-
lement possible dans le cadre d’un respect
des droits de l’homme, en particulier la li-
berté et la vie privée». Dans unpays qui
s’est intéressé très tôt au logiciel libre
afinde limiter sa dépendance technolo-
gique aux géants américains, ce som-
met a été l’occasionpour le Brésil de se
poser encontre-modèle d’une gouver-
nance de l’Internet que l’onrêve ici plus
démocratique, transparente et respec-
tueuse de la diversité culturelle. Dans
sa résolutionfinale, les participants ont
ainsi condamné l’espionnage sur le Web
et demandé que la surveillance des
Le pays est enpointe dans la lutte pour
de nouveauxdroits digitaux, se dotant
finavril d’une sorte de constitution
Internet, avec des principes forts, telle
la protectiondes données personnelles.
Par
CHRISTOPHE
ALIX
et CHANTAL
RAYES
(àSãoPaulo)
Succès fulgurant de Facebooket consorts, essor des start-up,
réflexionéthique sur la gouvernance d’Internet, le Brésil
est enpasse de devenir une puissance numérique.
Unpays àl’âge
de réseaux
22 • ECONOMIE GRAND FORMAT
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
données personnelles soit punie par la
loi. Le document omet cependant de
mentionner le principe de neutralité
d’Internet, pourtant inscrit dans le
Marco civil.
Al’instar du Chili qui a initié dès 2010
unprogramme start-up, l’Etat brésilien
s’est également lancé récemment dans
une politique de soutienactif à l’inno-
vation et à ses jeunes pousses. Le pro-
gramme Start-up Brasil a vu le jour
en2012 avec des bourses publiques à la
clé (200000 réals, soit 65000 euros)
pour les 100 projets les plus promet-
teurs. Afin de faire bénéficier les
start-up brésiliennes de l’expérience
de pays plus avancés en la matière, le
gouvernement a même réservé unquart
de ce programme à des entreprises
étrangères.
«Au stade de l’enfance»
Un peu partout, à São Paulo, à Rio ou
encore plus au nordà Recife, où le port
à l’abandona été reconverti enunquar-
tier numérique baptisé PortoDigital, ces
entreprises innovantes se multiplient.
De la musique aux systèmes de paie-
ment par mobile, des plateformes de
crowdfundingà l’éducationenligne, un
marché clé pour le développement du
pays, elles œuvrent dans tous les do-
maines. Elles se déploient jusque dans
les favelas oùsont organisés des start-up
week-end (plus de 600 à ce jour), pour
développer enuntemps très réduit un
projet d’entreprise innovante porté par
ses habitants. Créée en2011 par unré-
seaud’entrepreneurs, l’Associationbré-
silienne des start-up (ABStartups) re-
cense 2633 entreprises, et ce chiffre ne
cesse de grossir endépit d’une pénurie
criante de main-d’œuvre qualifiée qui
constitue le principal freinaudévelop-
pement d’un«écosystème numérique qui
n’en est encore qu’au stade de l’enfance»
comme le reconnaît DiegoAlvarez, fon-
dateur du site éducatif Easy Aula.
Comme ailleurs dans le monde, ces jeu-
nes pousses sont boostées par des inci-
tations fiscales et bénéficient de facilités
administratives dans unpays pourtant
réputé pour ses lourdeurs bureaucrati-
ques. La créationd’une entreprise né-
cessite undélai de deuxmois minimum
sans compter qu’elles sont soumises «à
un nombre incalculable de taxes», expli-
que unincubateur local. Afind’accélé-
rer le mouvement, le Sénat a voté en
octobre untexte prévoyant une exemp-
tionfiscale pour ces jeunes entreprises
numériques encore endéveloppement
et dont le chiffre d’affaires trimestriel
ne dépasse pas 22000 euros.
Emblématique de cette nouvelle vague,
l’incubateur carioca 21212 (21 pour l’in-
dicateur téléphonique de Rio, 212 pour
celui de NewYorkoùil a ouvert unbu-
reau) a déjà couvé, depuis sa création
en 2011, pas moins de 37 jeunes pous-
ses, dont Queremos («Nous voulons!»).
Spécialisé dans l’organisation de con-
certs préfinancés par les fans qui sont
remboursés en cas d’annulation, ce
concept a été exporté aux Etats-Unis
sous la marque We Demand, basée à
New York. Le début d’une brazilian
touch de l’Internet ?• Un Indien Kaxinawá, dans l’extrême ouest brésilien. PHOTOANTOINELORGNIER. BIOPHOTO
GRAND FORMAT ECONOMIE • 23
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Find’envoléepour
TaylorTownsend
Après unsuperbe
début de tournoi,
l’Américaine
prometteuse,
que sa fédération
voulait mettre
aurégime, a
été sortie au
troisième tour.
U
ne femme doit-elle pos-
séder un corps de
déesse, tel celui de la
Russe Maria Sharapova,
pour briller au tennis? C’est cette
questionabsurde qu’a dûaffronter
Taylor Townsend (1,67 m pour
80kg), 18 ans, une des révélations
majeures en cette fin de première
semaine de Roland-Garros –même
si elle a été éliminée vendredi.
Nous sommes en 2012. Townsend
vient de se hisser au rang de nu-
méro1 mondiale enjunior, enrem-
portant l’Opend’Australie. Mieux,
elle a gagné en prati-
quant un vivifiant jeu
nourri de service-vo-
lée, si rare dans ces catégories où,
faute de tempérament encore af-
firmé, la plupart des jeunes se con-
tentent d’unefficace et soporifique
jeu de fondde court. La gamine de
Chicago s’avance donc confiante,
quelques mois plus tard, vers
l’US Open, lorsque sa fédération
décrète unstupéfiant oukase enla
menaçant de la priver d’aides (fi-
nancières, logistiques) si elle ne
perd pas du poids.
PRESSION. L’argument n’est pas
esthétique, entout cas pas officiel-
lement : il s’agit de faire pression
pour de meilleures performances.
C’est donc M
me
Townsendmère qui
paye les frais de Flushing Meadows
pour sa fille, qui atteint les quarts
de finale (junior). Mais l’affaire
choque le tennis féminin au point
que plusieurs de ses fortes person-
nalités, dont l’ancienne star Mar-
tina Navrátilová (l’une des idoles de
Townsend, qui s’est largement ins-
pirée de sonjeud’attaque), mettent
la pressionsur la fédérationaméri-
caine, qui doit reculer. «C’était une
énorme maladresse de la part de la
Fédé», confiait vendredi unjourna-
liste américain.
Malgré cette reddition, Townsend
prend ses cliques et ses claques et
coupe les liens avec le gironnatio-
nal (avec lequel elle est aujourd’hui
rabibochée). En septembre 2013,
Zina Garrison, ex-finaliste à Wim-
bledon et première Afro-Améri-
caine à être entrée dans le top 10
mondial, se rapproche de Town-
send et lui propose de l’entraîner.
Garrison elle-même a souffert de
boulimie pendant sa carrière, en-
tretenant un rapport compliqué
avec sa silhouette. «Je ne voulais pas
la voir souffrir comme je l’ai fait. Tout
le monde n’a pas le même rapport
avec son corps», a-t-elle expliqué
au NewYork Times.
Le conflit avec la fédération «m’a
rendue plus forte en tant que per-
sonne, plus forte en tant que
joueuse», a confié la jeune espoir à
la presse américaine. Et cela s’est
vu sur le terrain, où Townsend fait
preuve d’un mental d’airain, la
qualité qui permet de faire basculer
unmatchéquilibré techniquement,
comme Rafael Nadal l’a démontré
des dizaines de fois.
Dès les matchs de qualificationaux
Etats-Unis, nécessaires pour dé-
crocher une wild card pour Paris,
elle a sauvé deux balles de match.
Pour ses premiers pas sur le sol pa-
risien, sur le court numéro 16 situé
au fin fond du stade, Townsend a
d’abordvécuuncauchemar. Acôté
de la plaque pendant une vingtaine
de minutes, elle s’est retrouvée
menée 1-5 par sa compatriote Va-
nia King. Puis le mental a payé,
Townsend remportant 12 des
13 jeux suivants, pour s’imposer
7-5, 6-1. Audeuxième tour, l’Amé-
ricaine, 205
e
joueuse mondiale, a
vaincu à l’arraché la Française
Alizé Cornet (21
e
au classement
WTA) 6-4, 4-6, 6-4.
«Elle a vraiment le niveau pour figu-
rer dans les cinquante meilleures
mondiales», a reconnula Française,
foudroyée par les 43 coups ga-
gnants de sa cadette, qui n’a pas
changé sonjeupar rapport à sa vic-
toire à l’Open d’Australie en 2012.
Rester en fond de court ? Très peu
pour elle, qui prendd’assaut le filet
à la moindre occasion, s’ouvrant le
court à l’aide d’un puissant revers
de gauchère. Même si elle est restée
très gironde, Townsendse déplace
plutôt bien: «Les gens peuvent pen-
ser ou dire ce qu’ils veulent, aujour-
d’hui, je m’en moque car moi, je vais
sur le court chaque jour et je bouge
mon cul !»a-t-elle ironisé après sa
victoire contre Cornet.
SECRETS. Est-ce la pression nais-
sante après ces perfs et le buzz l’en-
tourant ? En tout cas, vendredi,
même le petit cahier blanc rempli
de secrets tactiques que Townsend
consulte souvent auxchangements
de côté ne lui a pas permis de trou-
ver la recette miracle. En une
heure, elle a volé en éclats face à
Carla Suárez Navarro, 14
e
mondiale
(2-6, 2-6). L’aisance sur terre bat-
tue de la rugueuse Espagnole a
montré combien, sur cette surface,
Townsend a encore du chemin à
parcourir. Multipliant les fautes di-
rectes, surtout en revers, accro-
chant sans cesse la bande du filet,
elle n’a connuqu’une petite dizaine
de minutes de qualité. Dix minutes
qui ont suffi à confirmer son im-
mense talent en devenir.
Townsenda besoinde temps, c’est
tout. Et peut-être qu’unjour, aucun
journaliste ne signalera sonarrivée
en tribune de presse d’un délicat
«Big match…Very big match!»•
Par FABRICETASSEL
RÉCIT
DJOKO EN BAVE
Novak Djokovic a souffert
vendredi pour battre le
Croate Marin Cilic (26
e
), 6-3,
6-2, 6-7 (2/7), 6-4 et accéder
aux 8
es
, où il rencontrera Jo-
Wilfried Tsonga, vainqueur
de Jerzy Janowicz (6-4, 6-4,
6-3). Le Suisse Roger Fede-
rer, tête de série n°4, a battu
le Russe Dmitri Tursunov
(n°31) en quatre sets 7-5, 6-7
(7-9), 6-2, 6-4. Côté femmes,
la Polonaise Agnieszka Rad-
wanska, n°3 mondiale, a été
sortie par la Croate Ajla
Tomljanovic (72
e
) en deux
sets 6-4, 6-4. Le tableau fémi-
nin était déjà privé des n°1
(Serena Williams) et 2 (Li Na).
REPÈRES
«Je suis content
de m’enêtre sorti
et d’avoir été solide.
Je suis conscient qu’un
défi difficile m’attend,
parce que j’ai déjà eu
des matchs durs
contre lui.»
Roger Federer qui affrontera
leLettonErnests Gulbis en8
e
Taylor Townsend a perdu vendredi contre l’Espagnole Carla Suárez Navarro. PHOTOKENZOTRIBOUILLARD. AFP
24 •
SPORTS
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
A
chetée en 1981 par
Donald Sterling pour
12 millions de dollars,
valorisée récemment par le
magazine Forbes à 550 mil-
lions, l’équipe de basket des
Los Angeles Clippers sera
finalement cédée à 2 mil-
liards de dollars (1,47 mil-
liardd’euros): une affaire qui
tourne. Certes, sa vente est
forcée –sonproprio, Donald
Sterling, a été suspenduà vie
par la NBA pour propos ra-
cistes et condamné à céder
son équipe– mais le futur
acquéreur, Steve Ballmer, a
l’air ravi.
Accord. Les 2 milliards re-
présentent un dixième de la
fortune estimée de l’ex-pa-
tron de Microsoft, qui n’a
pour l’instant signé qu’un
accord de rachat, jeudi. Les
29propriétaires d’équipes de
NBA doivent encore l’ap-
prouver. Mais, selonl’AFP, ce
prixfait des Clippers l’équipe
la plus chère de la NBA, alors
qu’elle n’a remporté aucun
titre, contrairement aux
Lakers (16 titres). Et elle se
trouve quasiment valorisée à
l’égal de l’équipe la plus
chère des Etats-Unis, les
Los Angeles Dodgers (base-
ball), cédée en 2012 contre
2,15 milliards de dollars.
La perspective d’une telle
culbute n’a pourtant pas l’air
d’enchanter Sterling. La
vente au nomdu trust fami-
lial n’a été annoncée que par
son épouse, Shelly, dont il
est séparé. Et l’avocat de
Sterling menace d’attaquer
en justice, car «la procédure
de la NBArepose uniquement
sur un enregistrement illégal
qui, selon la loi californienne,
ne peut être utilisé».
Le site internet people TMZ
avait diffusé en avril un en-
registrement clandestinoùle
milliardaire octogénaire re-
prochait à une jeune femme
de «s’afficher avec des Noirs»
et d’enramener aux matchs.
Selon son avocat, Sterling
«ne donnera pas son accord»
à une vente «tant que le NBA
n’aura pas fait quelque chose
pour rétablir sa réputation».
Même si le couple Sterling
peut espérer un gain net de
1,5 milliardde dollars, l’avo-
cat insiste: «L’argent n’est
pas quelque chose d’important
pour nous.»Un éditorialiste
du L.A. Times a commenté:
«On sait ce que Sterlingpense
des Noirs. On va voir ce qu’il
pense du vert», la couleur du
dollar.
Tycoon. Dernière franchise
vendue, début mai, les
Milwaukee Bucks n’étaient
partis qu’à 550 millions de
dollars. Avec ses 2 milliards,
Ballmer, 58 ans, retraité de
Microsoft depuis février (il en
a conservé 4%), a dépassé les
1,6milliardde dollars propo-
sés par le tycoondes médias
David Geffen, allié à Oprah
Winfrey et Larry Ellison
(Oracle). «Pas étonnant que
les prix soient si haut, a com-
menté pour Reuters uncon-
sultant sportif, Ed Desser.
C’est juste qu’il n’y apas assez
de clubs pour tous ces milliar-
daires qui veulent enacheter.»
M.H.
SteveBallmer,
desClippers, ledauphin
NBAL’exde Microsoft lâcherait 2 milliards de dollars pour
le clubsecoué par les propos racistes de sonpropriétaire.
Le Real de Madrid a été sanctionné vendredi par l’UEFA
à cause du déploiement en tribune d’un drapeau com-
portant un symbole nazi, lors de la demi-finale aller de
Ligue des champions contre le Bayern Munich, le 23 avril.
«A la suite d’accusations de comportements racistes de
la part de supporteurs du Real Madrid lors du match […],
la commission de contrôle et de discipline a ordonné la
fermeture partielle du Santiago-Bernabéu pour un
match», écrit l’UEFA dans un communiqué. Les sec-
teurs 120 et 122 du stade seront fermés lors du prochain
match du Real en compétition UEFA, et le club devra y
déployer une banderole «Non au racisme». La saison en
Espagne a été marquée par plusieurs incidents racistes,
notamment le jet de banane au défenseur brésilien de
Barcelone Dani Alves, qui avait bien retourné l’histoire en
la ramassant et en avalant un morceau. L’image a fait
le tour de la planète, déclenchant un vaste mouvement
antiraciste. Mais il reste du boulot.
LE REAL CONDAMNÉ À DÉPLOYER
UNE BANDEROLE ANTIRACISTE
«C’est une
suspension
qui m’a empêché
de travailler […].
J’espère que l’affaire
sera close et que
je serai blanchi.
Je n’ai jamais
agressé personne.»
Leonardovendredi.
Letribunal administratif
deParis décideradans
laquinzaines’il annulela
sanctioncontrel’ex-directeur
sportif duPSG, suspendu
quatorzemois pour avoir
bousculéunarbitre
3ans
C’est la prolongation du
bail entre Arsène Wenger
et Arsenal. L’Alsacien
entraînerait ainsi le club
londonien jusqu’en 2017.
Comme il y est arrivé
en 1996, cela lui ferait plus
de vingt ans aux manettes.
Arsenal a remporté cette
année la coupe d’Angle-
terre après neuf ans sans
titre, et a fini quatrième
du championnat. Arsène
Wenger est âgé de 64 ans.
Après quatorze années
tourmentées, loin de sa
renommée passée, Limoges
retrouve la finale de Pro A,
à partir de samedi (16h15),
contre Strasbourg. Depuis
le triplé de l’année 2000
(Championnat, Coupe de
France, Coupe Korac),
Limoges végétait, accablé
par les problèmes finan-
ciers, retombé dès la saison
suivante en Pro B, avant un
dépôt de bilan et une relé-
gation en Nationale 1
en 2004. C’est cette
année-là qu’est arrivé Fré-
déric Forte, l’actuel prési-
dent, artisan d’une lente
reconstruction, avec une
remontée en Pro A
en 2010, sanctionné d’une
relégation en Pro B douze
mois plus tard. Revenu en
Pro Aen 2012, Limoges
s’est défait de Dijon au
5
e
match en demi-finale.
Idempour son adversaire
Strasbourg, qui a éliminé
Nancy. Les Alsaciens
retrouvent la finale, comme
l’an passé, où ils avaient
succombé devant Nan-
terre. Strasbourg a l’avan-
tage du terrain dans cette
finale au meilleur des
cinq matchs.
BASKET: LIMOGES
RETROUVE LA
FINALE DE PROA
L’HISTOIRE LA SANCTION
LESUP
RETRO RETRO
LESUP
CHAQU
RETRO
PPLÉME
OUVEZEC OUVEZ EC
PPLÉME
UE LUND
OUVEZEC
ENTDE
COFUTU COFUT
DI, ,
CO UR,
LESUP LE SUP
É L’ÉCON
12 20
MARS
12 UNDI L TION AAT
LIBÉR
LE
GE AAG T
POR RT
LA
AIT
TR
PORRT
PPLÉME PPLÉME
NOMIEIN
7 --7 6 P.
ANS
TIS
ARRT
S O
INTELL LO
URENS
S
REN
EES
Z
CHEEZ
SIGNER
DEES
CKER,
AAC
DEN
AN VVA
U
T
U
AAU
7 6
ENTDE ENT DE
NNOVAN
4 P. T ULLT
NAAU
U
R
NTE
E
L
GE AAG T
REPOR RT
C
EE
C
U
T
U
C
O
FF
U
C
O O
F
U
RR
SPIAN
THE
ROBO
é r
de haut u D . nt a v émouuv
ds, n o r eux y ses et e uill bo e t p
A
i sa
A
ec
A
v
AA
peti sa ec v
O
C
H
N
O
EE
C
T
O
T
R
T
E
P
O
U
R
R
O
B
O
I
A
I
V
R ENQUÊT
’INVITE
LES
SS’
HUM
LESA
S E
A S E
ET
NE
C VEC
AAV
SC OÉ CHLLO r Pa
s de
jusqu’à
nu on c out t r u s ent s
é- r p
d
t étai i
2008
çaise
uis p eep d
A
cs boti o R an bar eeb d Al
2
a
A
fr
A
start-up
a l par t nstrui it
co e dde ï ooï an
A
m
A
ma
A
u- hhu bot oob r e l o, a N ais…
peti
l d
A
gl
of
A
r
A
p
A
e l r e uue jo u o bjets o ts e d r
A
e
A
rt
A
po
A
t peuut il t, ann h cch ar mma n e t sui us o
A
ou v
A
il
A
e,
A
qu
A
i- t hé ét ntth y ssy
ement
gèr lé x oi ix v ne
A
u
A

A
d
A
d’
A
nom
A
- é r p e otr v par e ll pe el ap pp us oou v il
A
m,
A
c
A
56
A
ses
A
a v émouuv
ue q
A
qu s
A
e
A
pr
A
it
A
a
A
er
A
s
A
l
A
i
A
il
A
p
A
sa
A
ec
A
v
AA
TE
d
an
n
d’ang
o
e
q
ON.
MAIS
MANOÏDE
LAM
ÀLA
S
À
AU UTRES,
U
E
AAU
A
ROOMB
, O
ONE
ENT
CUL
Ê
A
I
V
R
Ê
T
R
E
E
C
O
F
U
T
U
R
G
R
A
P
H
È
N
E
L
E
S
É
S
A
M
E
H
IG
H
-T
E
C
H
NOSMINESDECRAYONENGRAPHITE
RECÈLENTUNMATÉRIAUQUI POURRAIT
RÉVOLUTIONNERLESINDUSTRIESDU
XXI
E SIÈCLE: ÉLECTRONIQUE,
AÉRONAUTIQUE, ÉNERGIE.
ENQUÊTE
M
o
l é
c
u
l e
d
e
g
r a
p
h
è
n
e
c
o
n
s t i t u
é
e
d
’ u
n
e
c
o
u
c
h
e
d
’ a
t o
m
e
s
d
e
c
a
r b
o
n
e
d
i s
p
o
s
é
s
e
n
n
i d
s
d
’ a
b
e
i l l e
s
.
I m
a
g
e
d
e
s
y
n
t h
è
s
e
.
P
H
O
T O
P A
S I E
K
A
. S P
L . P
H
A
N
I E
PORTRAIT RANDHINDI, ÀDATASURLESSERVICES PAGEIV
INTERVIEW
NAOMI ORESKES: LECLIMAT, UNEAFFAIREDEMORALE PAGESVI-VII
SPORTS • 25
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
I
l partait à droite. Tout le monde
le savait, mais aucundéfenseur,
du temps de sa splendeur, sous
les maillots du Botafogo et du
Brésil, n’a jamais réussi à blo-
quer Garrincha. Excentré sur son
aile, il faisait face à un ou deux
«João», ainsi désignait-il les ar-
rières adverses, réduits aux yeux du
magicienà des pantins, des anonymes.
Garrincha était à l’arrêt, João sur ses
gardes et la foule retenait son souffle:
qu’allait-il faire? Un, deux, trois passe-
ments de jambes? Combiende feintes,
de faux départs avant de se faufiler en
trombe vers la ligne de but ? L’arrière
reculait, scrutait les yeux, les jambes,
le piedd’appui de Garrincha, hésitait à
se jeter, trépignait, reculait encore et
perdait pied. Quelquefois, Garrincha re-
venait enarrière pour reprendre sonex-
hibition diabolique et les défenseurs
tombaient à la renverse ou se télesco-
paient, ridicules, humiliés.
Olé! Garrincha était unobsédé sexuel,
débile et alcoolique de surcroît, mais il
fut la joie du peuple. On allait au stade
comme onallait aucirque suivre les nu-
méros deGarrinchaleclown, leplus gé-
nial dribbleur de l’histoire, champion
du monde 1958 et 1962 aux
côtés de Pelé. Garrincha-
Pelé, tandem fracassant et
invincible : les Auriverde
n’ont jamais perduquandils
alignaient leurs deux vedet-
tes. Depuis, dans l’imaginaire
collectif, le Brésil est football,
le football brésilien, et les
dribbleurs les étoiles filantes
de ce football champagne, le
futebol arte. Fusées jaunes à
liserés verts, épidermes cara-
mel ou chocolat, contrôle,
feinte(s), provocation, jaillis-
sement, percussion: le drib-
ble, cet art de dissocier le
corps, les gestes et la conduite de balle,
en quelques fractions de seconde, est
l’essence dufoot brésilienet d’une lon-
gue histoire.
Des lutteurs de capoeira
Le foot s’implante auBrésil autournant
du XX
e
siècle et devient très vite im-
mensément populaire. Ses règles sont
simples, unballon, une orange, une pe-
lote de chaussettes suffit, nul besoin
d’équipements. Prolétaires, bourgeois,
aristocrates, tout le monde se met au
foot, les Noirs et les mulâtres
aussi, mais de leur côté :
mieux vaut pour eux ne pas
toucher à un cheveu de
Blanc. Les théories racialistes
de Gobineaufont alors florès
auBrésil qui vient seulement
d’abolir l’esclavage en1888.
Les élites, blanches, consi-
dèrent que le métissage, ma-
lédiction nationale et puni-
tion divine, vicie le sang,
l’esprit et conduit leur pays
à la décadence, inéluctable-
ment (lire pages 14 et 15).
Aucun joueur ni adhérent
noir n’est toléré dans les pre-
miers clubs, amateurs et élitistes.
Pour échapper aux insultes racistes et
aux coups des adversaires, les joueurs
mulâtres se travestissent. Carlos Al-
berto, duFluminense, l’une des équipes
phares de Rio, s’enduit le visage de
poudre de riz. Le «Tigre»Arthur Frie-
denreich (1892-1969), la première lé-
gende dufoot brésilien, le buteur le plus
prolifique de l’histoire (1329 buts!), un
Par OLIVIERGUEZ
Ecrivainet journaliste
Le Brésil est pour le monde entier l’inventeur du«joga bonito»,
le football de l’esquive et dubeaugeste, symbolisé par le dribble
et personnifié par Garrincha, Ronaldo ouencore Neymar.
Lefoot beau, sport national
ÉLOGE
DEL’ESQUIVE
d’OLIVIERGUEZ
Grasset, 112pp., 13€.
Rivelino, génial ailier moustachu des seventies.
PHOTOPICTUREALLIANCE. ICONSPORT
La première légende du foot
brésilien, Arthur Friedenreich,
dit le «Tigre», en 1917.
PHOTOPPG. ICONSPORT
26 • SPORTS GRAND FORMAT
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
métis aux yeux verts, fils d’une lavan-
dière noire et d’unimmigré allemand,
lisse ses cheveux crépus de brillantine
avant d’entrer sur le terrain où il dé-
concerte les observateurs par ses feintes
de corps, inédites. Friedenreichest un
artiste, unroi de l’esquive, sa façonà lui
d’éviter les charges musclées de ses ad-
versaires blancs que les arbitres sanc-
tionnent rarement. Ainsi naît le dribble
au Brésil : ruse et technique de survie
des premiers joueurs de couleur, le
dribble leur évite tout contact avec les
défenseurs blancs. Le joueur noir qui
ondule ne sera pas rossé sur le terrainni
par les spectateurs, à la finde la partie;
personne ne l’attrapera, il dribble pour
sauver sa peau.
«Relevé d’épices fortes»
Vascode Gama, le clubdes Portugais de
Rio, flaire la bonne affaire et va oser
l’impensable, recruter les meilleurs
footballeurs de la périphérie de la capi-
tale brésilienne, qu’importe leur cou-
leur et ce qu’en pensent ses rivaux:
en 1923, l’année de sa montée en pre-
mière division, le Vasco remporte le
championnat carioca avec une équipe
type oùfigurent trois Noirs et unmétis,
une révolution. Et dix ans plus tard,
lorsque les ligues de Rio et de São Paulo
passent au professionnalisme, le foot
brésilien s’ouvre définitivement aux
classes populaires, aux Noirs en parti-
culier, qui vont transformer le sport
britannique enfutebol. Ala passe longue
et au jeu dans les airs, l’ennuyeux kick
and rush, succèdent irrévérence et im-
provisations individuelles, le joga bonito
(«le beaujeu»), unfootball multicolore
et flamboyant, oùles attaquants jouent
de la taille comme des danseurs de
samba et des lutteurs de capoeira, du
jamais-vu.
Dès les années 30, les meilleurs footbal-
leurs brésiliens sont noirs, tel Leônidas,
le moustique, dont il a les dimensions,
la vitesse et la ruse. Leônidas, l’as du
retourné acrobatique, sensation de la
Coupe du monde 1938 enFrance, dont
il finit meilleur joueur et buteur. Le foot
se tropicalise parce que, au même mo-
ment, le Brésil assume, enfin, sonhabit
d’arlequinendécouvrant la dimension
africaine de sonidentité qui ne peut être
que fusionde ses trois ethnies fondatri-
ces: l’indienne, la portugaise et donc,
l’africaine.
Anationmétisse, football fanfare, riche
d’ornements, de fioritures et d’exploits
individuels : les dribbles, reflets de
l’éthos et de deux traits de caractère
très brésiliens, le goût du prestige per-
sonnel et, plus encore, la malandrade
–la roublardise. Le premier puise dans
le vieil héritage ibérique du Brésil. La
culture dubeaugeste et dupanache; le
talent, inné, indolent, voilà ce qui
compte, la véritable noblesse. Pour sor-
tir du rang, il faut une forte personna-
lité, toujours exaltée dans les cultures
portugaises et espagnoles, des «formu-
les frappantes», uncertainexhibition-
nisme et le génie de l’improvisation,
«des gestes qui appellent aux sentiments
et aux sens»; «des gestes dont
la dimension charnelle, festive,
frapperont la vue et l’ouïe», écrit
en1936 Sérgio Buarque de Holanda (le
père duchanteur Chico Buarque), dans
sonlivre Racines duBrésil. Duspectacle:
«Tout doit être relevé d’épices fortes.»
Dans le cœur des supporteurs, le grand
footballeur ne peut être qu’unsurdoué,
unjoueur facile, béni des dieux, ungé-
nie du dribble comme Garrincha, Ro-
naldo ou Neymar.
Ces joueurs sont des filous, des malan-
dros, les descendants lointains des es-
claves libérés à la fin du XIX
e
siècle.
Après l’abolition, leurs ancêtres sont li-
vrés à eux-mêmes, abandonnés à leur
triste sort par la première République.
L’apprentissage de la liberté se fait dans
la douleur, l’Etat ne les discrimine pas
légalement mais ne leur accorde ni terre
ni aide et les met en concurrence avec
les immigrants européens. Les anciens
esclaves gagnent les grandes villes où,
coupés de leur milieu
et de leur famille, très
souvent analphabè-
tes, ils sont condam-
nés à la misère.
De leur côté, les oli-
garchies pratiquent
entre elles la concilia-
tion, par hantise de perdre leurs privilè-
ges, et se barricadent derrière un sys-
tème législatif et administratif opaque,
unlabyrinthe de verre dont nul ne sort
s’il respecte les règles du jeu. Leur de-
vise: «Tout pour mes amis, pour mes en-
nemis la loi.»Aujourd’hui encore, la so-
ciété brésilienne se compose d’unpetit
noyau fortement hiérarchisé, les per-
sonnalités, autorités et hommes de bien
qui font la loi et commandent
la vie et le destin d’une multi-
tude d’individus qui doivent, eux,
obéir à la loi. Alors, il faut ruser. Audé-
but du XX
e
siècle apparaît la figure du
malandro, personnage interlope de la
scène carioca, un Noir ou un mulâtre,
madré, hédoniste et paresseux. Le filou
tiré à quatre épingles, en frac ou cos-
tume de lin, en impose par sa mise et
sonphysique, taille fine, torse sculpté,
il maîtrise la capoeira.
Roi de l’entourloupe
Le malandrodéjeune dans les bons res-
taurants, séduit les femmes de la haute,
fréquente casinos, hippodromes et filles
de joie. Il dissimule un rasoir sous sa
veste et arpente les boulevards de la ca-
pitale, l’œil qui frise, moustaches lus-
trées, souple comme unchat. Il n’enfait
qu’à sa tête. Il ne se rebelle pas contre
les règles, mais les contourne pour jouir
de sa liberté, de ses bons plaisirs, ense
moquant de l’ordre établi. Il est le roi de
l’entourloupe. C’est untruqueur et un
escroc, unfieffé individualiste, le pen-
dant brésiliende Bel Ami, dupicaro ibé-
rique et ducompadrito argentin, le cou-
sin goy (et athlétique) de Menasseh le
magnifique dans le Roi des Schnorrers,
d’Israël Zangwill, ouduMagiciende Lu-
blin, d’Isaac Bashevis Singer.
Figure classique des cultures minoritai-
res et opprimées, mi-canaille, mi-
dandy, le malandro ne compte que sur
sa roublardise pour gravir les échelons
qui lui sont prohibés. Marginal, sans
l’être tout à fait, malhonnête, mais pas
délinquant, il improvise, zigzague,
monte des combines –o jeitinho enbré-
silien–, des coups tordus. Le malandro,
qui simule et dissimule, à la frontière de
la légalité et de l’illégalité, est undrib-
bleur social. Et le dribbleur est le ma-
landro du football.
Dribbleurs et malandros doivent trom-
per leurs adversaires pour passer : le
mouvement inattendu, la fausse piste,
la feinte de corps, l’entrechat : Ronal-
dinho et Garrincha. Les acrobaties de
Robinho, unsoir de Brésil-Equateur au
Maracanã en 2007, indescriptibles et
interdites au commun des mortels à la
physique humaine sont pure magie
noire. Les feuilles mortes de Didi et de
Juninho: le ballonflotte, prendde la vi-
tesse, change de trajectoire, malicieux.
Le grandpont de Pelé sur Ladislao Ma-
zurkiewicz, le gardienuruguayen, et sa
tentative de lob, durondcentral, contre
la Tchécoslovaquie, lors de la Coupe du
monde mexicaine de 1970. L’elastico de
Rivelino, ailier génial et moustachudes
années 70, l’inventeur de ce double
contact, spectaculaire et redoutable, la
jambe élastique, l’attaquant se faufile
comme unserpent. Une passe dudos de
Neymar; la filouterie de Romario, sur-
nommé o baixinho (le petit), enfant de
Jacarezinho, une favela de Rio, cham-
piondu monde 1994, auteur de plus de
1 000 buts, prince des dancefloors et
aujourd’hui député à l’Assemblée na-
tionale de Brasilia.
La malandrade –l’art de la dissimula-
tion– a offert à l’humanité le futebol
samba, le foot poétique dont Pasolini a
rêvé. •
Lefoot beau, sport national
Ruse et technique de survie des premiers
joueurs de couleur, le dribble leur évite
tout contact avec les défenseurs blancs.
Le joueur noir dribble pour sauver
sa peau.
Ronaldo, meilleur buteur
en Coupe du monde,
avec 15 buts. PHOTOACTION
PRESS. ICONSPORT
Neymar (ci-dessus), 22 ans
et star de la Seleção.
Garrincha (ci-contre), alias
«la joie du peuple», en 1958.
ACTIONPLUS. ICONSPORT;
HULTONARCHIVE. GETTYIMAGES
GRAND FORMAT SPORTS • 27
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
28 • SPORTS
Top14: lasaisondesplus
Davantaged’injures, deviolence, d’argent…lacompétition, qui setermine
samedi par lematchToulon-Castres, marqueuntournant dans lerugbyfrançais.
L
e Top 14 s’achève samedi
soir : Toulon et Castres
s’affrontent en finale
au Stade de France
(21 heures) après une saison ri-
che. Plus d’argent, plus de dra-
mes, plus de dégâts, plus de co-
lère: cette année, le rugby s’est
durci.
DES MOTS LAPORTE ÉNERVÉ
«Nul», «pipasse», «incompétent».
On savait que Bernard Laporte
avait le sang chaud. Début janvier,
il bout. Toulon a perdu d’un point
chez lui contre Grenoble (21-22).
Le manager des Varois en veut à
l’arbitre, qu’il accuse d’avoir désa-
vantagé son équipe. Laquelle, sur
une interception de balle, a pris
un essai de 60 mètres alors que
l’action aurait pu être arrêtée.
Laporte sort de ses gonds sur RMC.
Ses mots, qui vaudront à leur
auteur une suspensionde terrainet
de vestiaire de seize se-
maines, témoignent
que la défaite est de
plus enplus difficile à accepter, vu
les enjeux sportifs, donc finan-
ciers.
Mais elle aura tout de même du
bon: elle révèle une fracture ténue
entre le manager et sonéquipe. La-
porte remettra tout à plat. Alors,
merci l’arbitre?
DES COUPS
FLORIAN FRITZ SONNÉ
«Dans quel stade sommes-nous?»
La questionaurait dûêtre posée au
ToulousainFlorianFritz dans l’in-
firmerie du stade Ernest-Wallon,
alors qu’il se faisait recoudre le
crâne. Pour reprendre le jeu, le
joueur devait répondre: «Nous
sommes début mai, à Toulouse, et
nous jouons unmatchde qualifica-
tion en demi-finale contre le Ra-
cing.» Puis d’autres
questions et d’autres
réponses: c’est le pro-
tocole médical obligatoire pour vé-
rifier qu’unrugbymann’a pas subi
de commotioncérébrale et peut re-
jouer.
Florian Fritz pissait le sang, titu-
bait, après avoir buté à pleine vi-
tesse sur un genou adverse. Il re-
vient pourtant dix minutes plus
tardsur le terrain, pour finir la pre-
mière mi-temps. L’attitude de son
entraîneur fait débat : Guy Novès,
filmé par la télé, réclame impa-
tiemment le retour de son joueur,
comme s’il n’avait pas remarqué le
KO. Jouer à tout prix, quels que
soient les risques pour la santé:
parfois, «le rugby pro est devenuab-
surde», disait justement Novès,
quelques jours avant ce match.
Pour Provale, le syndicat des
joueurs, Fritz «a été mis en dan-
ger»: «Le joueur était manifestement
KOet n’aurait jamais dû être rappelé
sur le terrain.»Provale réclame «la
désignation d’un médecin indépen-
dant» en Top 14 et Pro D2 dès la
prochaine saison. La Ligue natio-
nale de rugby (LNR) a créé une
commission médicale chargée
d’enquêter pour savoir si le proto-
cole a été suivi.
DES EUROS LALIGUE ARGENTÉE
En janvier, le Top 14 est devenu le
deuxième spectacle sportif le plus
cher en France, derrière la Ligue 1
de foot: plus de 70millions d’euros
par an. C’est le prix que Canal +
paye pour diffuser le championnat
de rugbyjusqu’en2019. Endénon-
çant, début décembre, le contrat
qui la liait à la chaîne cryptée jus-
qu’en2016, la LNR, qui a une haute
idée de la valeur de sonchampion-
nat, avait tenté uncoup de poker:
obliger Canal + à revoir le montant
de son bail ou dire au revoir au
rugby, qui choisirait le concurrent
honni, BeInSport. Après plusieurs
semaines de négociations sur fond
de menaces judiciaires, les deux
partenaires tombaient d’accord
–au grand damde BeIn: les droits
télé passent de 31,7 millions
(en2013-2014) à 72 en2018-2019.
En1999, Canal+diffusait unesaison
de rugby pour 12 millions d’euros.
DES POINTS CLERMONT BATTU
C’est unexploit: le 10mai, Castres
a gagné là où tout le monde avait
perdu depuis plus de quatre ans, à
Clermont. Sur des posters, le stade
Marcel-Michelin était dépeint, et
même peint, grâce à la magie des
logiciels de retouche photo comme
une «forteresse imprenable». Avec
77 victoires d’affilée à domicile,
Clermont ne voyait pas comment
cette série pouvait s’arrêter. Sur-
tout pour le dernier match de leur
entraîneur, Vern Cotter, qui avait
mené l’équipe à son premier titre
de champion de France en 2010.
Pourtant, Castres a gagné (16-22)
en demi-finale. Performance
d’autant plus remarquable que les
victoires à l’extérieur ont été très
rares cette saison. Toulouse n’a
vaincu qu’une fois hors de ses
murs, Clermont deux. Preuve que
le Top 14 s’est homogénéisé. Mais
aussi que les grandes équipes d’hier
sont peut-être sur le déclin.
DES LARMES
USAP ET BORELÉGUÉS
Le 28 septembre, à la 8
e
journée,
Oyonnax, le promu, battait Toulon
(25-22) d’undropclaqué à trois mi-
nutes de la finet avertissait ses ad-
versaires : pour le maintien en
Top 14, la lutte serait rude. Elle le
fut. Al’heure des comptes, le drop
d’Urdapilleta a pesé lourd: Perpi-
gnan, champion de France il y a
cinq ans, détient une victoire de
moins qu’Oyonnaxet accompagne
Biarritz en D2. •
Par HERVÉMARCHON
DÉCRYPTAGE
33
millions d’euros, c’est le budget
du Rugby Club toulonnais.
Contre 17 millions pour Castres,
propriété des labos Pierre-Fabre.
REPÈRES
«C’est unbeaucadeau,
mais il faut qu’onpasse
vite à la suite.»
JonnyWilkinsonaprès lavictoire
toulonnaiseencouped’Europe,
le24mai. L’ouvreur anglais pensait
évidemment àgagner leTop14,
samedi, pour sondernier match
FINALE TOULON-CASTRES: LA REVANCHE?
l’idée de marquer l’histoire.
Sur le papier, avec des monstres
du rugby quasiment à chaque
poste côté varois, il n’y a pas
photo. Mais, malgré l’infériorité
dans l’impact physique,
les Castrais y croient.
L’an dernier, Toulon avait gagné
la Coupe d’Europe, mais perdu
le Top 14 contre Castres (19-14).
Cette année, le RCtoulonnais
a conservé son trophée
européen (23-6 contre Saracens),
et il retrouve les Castrais avec
L’ouvreur toulonnais Jonny
Wilkinson, le 24 mai, lors
de la finale de la Coupe
d’Europe, à Cardiff, contre
les Anglais des Saracens.
PHOTOADRIANDENNIS. AFP
Alfredo
Valladão
«Le Brésil
a toujours
mis en avant
l’idée d’une
puissance
bienveillante»
LASOCIÉTÉ
BRÉSILIENNE
AUPRISMEDE
ROUSSEAU, PAR
MICHAËLFŒSSEL
Sociétés, p. 37
Entretien avec le professeur de Sciences-Po, p. 30
FACEAUXFAMILLES
RECOMPOSÉES,
MARCELAIACUB
PRÔNEPLUTÔTLAVIE
ENCOMMUNAUTÉ
Acontresens, p. 36
Sommaire
Entretien Pages 30-31
Images Pages 32-33
Chroniques Pages 34-37
CHRISTINEANGOTEcritures, p. 35
«Je me suis sentie rougir jusqu’à la racine
des cheveux. […] Tout mon visage
flambait, se colorait. Ça ne m’était pas
arrivé depuis longtemps.»
S
T
E
F
A
N
O
F
R
A
S
S
E
T
T
O
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
I
D
É
E
S
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
L’
influence d’un pays
ne se juge plus seule-
ment à l’aune de sa
puissance militaire
ou de son PIB, mais
aussi à sa force d’at-
traction, à sa capacité
à diffuser ses valeurs,
à peser sur certaines décisions mondia-
les, à sonsoft power. Dans une semaine,
le Brésil sera partout à la une. Le foot est
aujourd’hui unsoft power majeur sur la
scène internationale. Certains pays,
comme le Qatar, enjouent grâce à des
investissements colossaux. Vainqueur
de cinq Coupes du monde, le Brésil,
pays natal de beaucoupde joueurs my-
thiques, n’a pas besoind’investir finan-
cièrement. SelonAlfredoValladão, pro-
fesseur à l’Institut d’études politiques
de Paris et directeur de la chaire Merco-
sur (la communauté économique entre
plusieurs pays de l’Amérique du Sud),
ce géant aurait presque inventé le con-
cept de soft power…
Parmi les Brics (Brésil, Russie, Inde,
Chine, Afrique du Sud) le pays n’est-il
pas le seul à disposer d’unréel pouvoir
d’attraction?
Le premier attrait duBrésil est sonpaci-
fisme. Il y a aussi Lula qui a beaucoup
séduit la gauche mondiale. Il est unsoft
power à lui tout seul : l’ouvrier pauvre
duNordeste migrant vers le Sud, syndi-
caliste puis président. Quant au foot,
c’est unatout ancien. Pelé était déjà une
légende il y a quarante ans.
Unambassadeur brésilienà Paris résu-
mait très bience pouvoir de séduction.
Il disait qu’auBrésil, tout est vrai. C’est
un pays pacifique, c’est vrai. C’est un
pays violent, c’est vrai. C’est un pays
raciste, oui, c’est unpays métissé et to-
lérant, oui. Tout est vrai !
AntônioCarlos Jobim, le père de la bos-
sa-nova, affirmait que le Brésil n’était
pas pour les amateurs. C’est un pays
compliqué. C’est aussi unpays métissé
à l’heure de la globalisation. En outre,
il glorifie son métissage qui n’est pas
uniquement racial mais aussi culturel,
enmusique, enlittérature, enreligions…
Il ya une phrase emblématique dans le
Manifeste anthropophage d’Oswald de
Andrade: «La transformation perma-
nente des tabous en totem.»L’anthropo-
phagie, la digestionet la déglutitionde
la culture de l’autre était pour ce poète
la raisond’être de la culture brésilienne.
La bossa-nova en est une illustration
parfaite. Quandondemandait à Jobim
quelles étaient ses sources d’inspiration,
il répondait: «Claude.»Claude Debussy,
plus quelques rythmes africains…
Aujourd’hui, beaucoup de Brésiliens
pratiquent deux ou trois religions à la
fois. Seuls les évangélistes ne supportent
pas ce métissage.
Ce pays continent est-il plus qu’une
puissance régionale?
Le Brésil ambitionne de devenir une
puissance globale, mais ce n’est pas en-
core le cas, même s’il est, auniveauré-
gional, le plus grandacteur de l’Améri-
que duSud. Avec le plus vaste territoire,
la populationet l’économie les plus im-
portantes, c’est une sorte d’éléphant
qui, dès qu’il bouge, peut poser des pro-
blèmes à ses voisins, même si ce n’est
pas son intention. Or, tous les pays
d’Amérique duSud, sauf le
Chili et l’Equateur, sont ses
voisins. Il a toujours mis en
avant l’idée d’une puis-
sance plutôt bienveillante,
d’autant que pendant la
majeure partie de son his-
toire, il ne s’est pas inté-
ressé aureste ducontinent,
à cause de son immensité et de sa
grande richesse qui permettent une
certaine autosuffisance.
Au début, presque toute la population
était concentrée sur la côte. Si les
Américains ont fait leur conquête de
l’Ouest il y a plus d’unsiècle, les Brési-
liens ne l’ont débutée qu’il y a trente
ans. Et c’est en occupant l’ouest du
pays qu’ils ont commencé à découvrir
leurs frontières et donc leur voisinage.
Avant, ils se percevaient un peu
Recueilli par CATHERINECALVET
et MARCSEMO
DessinYANNLEGENDRE
L’embellie économique sous
Lula a réduit les inégalités,
rappelle AlfredoValladão,
professeur à Sciences-Po
Paris. Mais cette classe
moyenne, qui a peur du
déclassement, proteste
contre le coût duMondial.
«Le Brésil aprofité
aumieuxde
la“globalisation
heureuse”»
«Antônio Carlos Jobim, le père de
la bossa-nova, affirmait que le Brésil
n’était pas pour les amateurs.
C’est unpays compliqué. Il glorifie
sonmétissage racial et culturel,
enmusique, littérature, religions…»
30 • IDÉES GRAND FORMAT
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
comme une grande île de l’Atlantique
sud, loin de tout. Ils vont ensuite s’ap-
pliquer à avoir les frontières les plus lé-
gitimes possibles pour ne plus avoir à
s’en occuper.
C’est le seul pays dont toutes les frontiè-
res ont été négociées diplomatique-
ment, sans jamais une guerre. Il est la
principale puissance dusous-continent
mais il se voit comme unhonnest broker,
un honnête courtier, un médiateur.
C’est sur cette base que s’est construite
sa grande initiative régionale: le Merco-
sur. Après la dictature militaire, l’idée
s’est imposée que le développement
économique reposait aussi sur unvoisi-
nage pacifique et le plus démocratique
possible.
Le Brésil se voit-il jouer un rôle
mondial ?
Cela fait partie de son
ADN. Rio fut la seule
ville coloniale euro-
péenne dans l’histoire
qui fut capitale
d’empire: de 1807
à 1821, l’ensemble de l’empire portu-
gais, de l’Angola à Macaoenpassant par
le Cap-Vert, yétait administré. Une vi-
sionglobale s’est donc imposée très tôt
aux Brésiliens. Enoutre, leur indépen-
dance se fera pacifiquement. Comme
Rio était déjà capitale d’empire, toutes
les élites locales lui étaient liées. Les
pouvoirs régionaux, qui sont restés très
forts, étaient déjà organisés par rapport
à unpouvoir central. Même s’il est très
souverainiste et concentré sur lui-
même, le Brésil met en œuvre une di-
plomatie très active, ne serait-ce que
pour éviter tout problème.
Cette diplomatie ne se limite pas à son
voisinage…
En effet. Le Brésil participe à tout, il
est membre fondateur de la Société des
natons, de l’ONU. Ce n’est pas une di-
plomatie de propositions mais défen-
sive, très «principiste», fondée sur le
respect des souverainetés, des frontiè-
res. Le Brésil a la particularité d’être
loinde tout, loindes théâtres stratégi-
ques, des principaux conflits. Il ne me-
nace personne et n’est menacé par per-
sonne donc il peut se permettre de
pratiquer une diplomatie fondée sur le
droit. Il est l’undes pays qui a le mieux
profité de la «globalisationheureuse».
Grandexportateur de matières premiè-
res, il a bénéficié de la hausse des
prix pour résorber sa dette.
Grâce à cette embellie écono-
mique, Lula a donc pu se
permettre une politique
étrangère plus ambi-
tieuse. Son projet
était que le Brésil
devienne membre
permanent du Conseil de sécurité. Il
s’est donc intéressé au conflit israélo-
palestinien, ou au nucléaire iranien.
C’est le Brésil qui dirige la Minustah, la
force de l’ONUenHaïti. Enplus de pro-
mouvoir les relations Sud-Sud, Lula
voulait faire du Brésil l’intermédiaire
entre le Sud et le Nord.
Laviolence, uneréalitéauBrésil, mena-
ce-t-elle de perturber le Mondial ? Les
dépenses engendrées exaspèrent la
population…
Dans tous les pays, unMondial est pré-
texte à dépenses et à corruption mais,
auBrésil, c’est une tradition, les dépas-
sements de budgets dans le BTPétaient
déjà fréquents. La Coupe dumonde sera
forcément l’occasionde manifestations
et de mouvements sociaux. Une péti-
tion circule déjà pour demander le re-
tour de Lula. Si le Brésil reste l’un des
pays les plus inégalitaires au monde, la
période Lula est la seule où les dispari-
tés se sont réduites un peu. La classe
moyenne est devenue de plus en plus
nombreuse. Le plus inquiétant est plu-
tôt la violence et la désintégration so-
ciale générées par la drogue. Il est de-
venu récemment le deuxième pays
américain consommateur de drogue,
juste derrière les Etats-Unis. Avant,
c’était juste un pays de transit. C’est
l’un des signes de notre urbanisation
accélérée, 85% des Brésiliens vivant
aujourd’hui enville. Cette urbanisation
s’accompagne également d’une con-
sommation exponentielle.
Nouvelle société de consommation:
nouvelles règles sociales?
C’est l’avènement de l’individu. C’est
nouveau. Avant, onfaisait partie d’une
pyramide clientéliste. Ce système a dis-
parumais l’Etat de droit, qui doit garan-
tir bien-être et sécurité à l’individu,
n’est pas encore achevé. Nous traver-
sons une période de mutation. Et cette
transformationest responsable d’ano-
mie sociale. Nous subissons de plein
fouet le ralentissement chinois, les limi-
tes dumarché intérieur sont atteintes et
les exportations rapportent moins. C’est
dans ce contexte que Dilma Rousseff a
succédé à Lula. La croissance est tom-
bée à 2 ou3 %. Et surtout, des réformes
auraient dûêtre menées pendant la glo-
balisationheureuse. Les infrastructures
sont totalement vétustes et les trans-
ports publics déficients.
C’est ainsi quel’augmentationduticket
debus aservi d’étincellepour les émeu-
tes d’avril…
Oui, mais plus profondément, beaucoup
de gens sont passés de l’extrême pau-
vreté à la petite classe moyenne pen-
dant Lula, de 2003 à 2011. Ils sont
devenus consommateurs, ont
commencé à payer des impôts.
Ils se sentent donc concernés
par les dépenses publiques.
Les transports, par exemple.
Mais surtout, ils redoutent un
retour à la pauvreté. La peur du
déclassement est réelle. •
«Le Brésil aprofité
aumieuxde
la“globalisation
heureuse”»
GRAND FORMAT IDÉES • 31
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
32 • IDÉES IMAGES
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
ABrasília,
500chefs
amérindiens ont
manifesté, mardi,
sur le toit du
Parlement. PHOTO
EVARISTOSA. AFP
A deux semaines
du Mondial, les
manifestations
se multiplient
dans la capitale,
Brasília.
Mardi 27 mai,
500 chefs amé-
rindiens, dont le
célèbre cacique
Raoni, défenseur
de l’Amazonie,
sont montés sur
le toit du Parle-
ment pour récla-
mer des droits
pour leurs
peuples. Les
indigènes, qui
ne représentent
plus aujourd’hui
que 0,3%de la
population brési-
lienne, accusent
notamment le
gouvernement
de freiner la déli-
mitation de leurs
terres au béné-
fice des grands
agriculteurs.
Descendus paci-
fiquement du
toit du Congrès,
ils ont défilé sur
la grande avenue
bordée par les
ministères. Mais
lorsqu’ils ont
rejoint le cortège
des travailleurs
sans abri qui
manifestaient
contre la Coupe
du monde, la
police est inter-
venue à coups
de gaz lacrymo-
gènes pour dis-
perser le millier
de manifestants
et les empêcher
de s’approcher
du stade
Mané-Garrincha,
où se trouve
le trophée
du Mondial. É.Pa
EN FILE
INDIENNE
IMAGES IDÉES • 33
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
P
rofesseur(e)s Toc et Zoc, vous êtes
les spécialistes mondiaux de toute
situation. Que nous décryptez-vous
cette semaine?
P
r
Zoc: On nous dit que le Brésil, c’est autre
chose que le football et c’est pourtant par
le football qu’il est tellement dans l’actualité.
P
r
Toc: Maintenant, le Brésil c’est le R des
Brics. La France aurait pu être invitée en tant
que petite puissance immergente, mais pas
du tout. C’est parce que nos glorieux
footballeurs ont su écraser l’Ukraine dans
toute son intégrité territoriale.
P
r
Zoc: On est plus efficaces avec vingt-deux
pieds qu’avec nos Rafale que les Brésiliens
n’ont pas achetés, en définitive.
P
r
Toc: On associe aussi la samba et le sexe
au Brésil, et tout le monde s’insurge contre
le tourisme sexuel. Pourquoi les vacances
seraient-elles le moment où se priver de sexe,
comme si on devait choisir ou les paysages ou
les autochtones? Si on visite les monuments,
est-ce qu’il faut se la mettre derrière l’oreille?
P
r
Zoc: Tss tss.
P
r
Toc: Ce n’est pas ce que je voulais dire, vous
m’avez compris. Mais c’est comme si la Coupe
du monde avait lieu en Allemagne et qu’on
n’avait pas le droit de boire de bière.
P
r
Zoc: Y aurait-il un protectionnisme
footballistique au Brésil ? On a l’impression que
les Européens ne cessent d’acheter des joueurs
là-bas et que nullement l’inverse.
P
r
Toc: Il ne manquerait plus que les Allemands
gagnent la Coupe du monde, ce serait injuste,
parce que l’Allemagne a déjà tout. S’il y a un
Dieu, la France devrait gagner: elle en a besoin
et il lui faut un miracle pour y arriver, un bon
petit miracle français de derrière les fagots.
P
r
Zoc: Contrairement à la devise auguste-
comtienne Ordemet progresso (ordre et
progrès) des Brésiliens, le désordre et les
inégalités se manifestent jusque dans la
construction des stades qui, pour le coup,
est encore aujourd’hui un work in progress.
P
r
Toc: Peut-être sont-ils si lents à les
construire parce que, depuis que Pinochet les a
utilisés au Chili pour parquer ses opposants,
on a une image des stades à double tranchant,
dans ces régions, surtout en ces périodes de
contestation sociale.
P
r
Zoc: Mais non, la Coupe du monde va être
une grande fête mondiale, pendant laquelle la
Syrie, l’Ukraine, le Mali, l’UMP, le Nigeria, le
Soudan, l’Afghanistan et le PS auront du mal à
tirer des larmes aux téléspectateurs. C’est
le moment d’aiguiser les couteaux.
P
r
Toc: On reproche à la Fédération
internationale de football d’avoir désigné
le Qatar pour recevoir dans une chaleur torride
la Coupe du monde 2020. Pour rattraper son
erreur, peut-être va-t-elle choisir le pôle Nord
pour accueillir celle de 2024. Au moins,
les joueurs pourront mettre des anoraks.
P
r
Zoc: Vous y allez, vous, au Brésil ?
P
r
Toc: Oui, au congrès sur l’influence du
football sur la croissance.
P
r
Zoc: Moi, la grande réunion sur la
déforestation et la protection des Nambikwara,
j’y suis envoyé. Nous sommes un journal. J’en
profiterai pour assister à quelques matchs. •
Toc et Zoc de la
Coupe auxlèvres
Par MATHIEULINDON
EXPERTISES ENTOUS GENRES REGARDER VOIR
Par GÉRARDLEFORT
Le port de l’angoisse
C
e n’est pas une
photo prise dans
une favela de Rio,
Mondial oblige,
mais une image qui mérite
cependant d’être regardée
de près comme le photogra-
phe Lionel Charrier l’a ca-
drée. Dans la brume, à Ca-
lais, sur le port, au camp dit
des Syriens, car bonnombre
des migrants qui s’ypressent
sont des fuyards de la guerre
civile en cours.
La brume et surtout le
brouillard ont connu au
XX
e
siècle un sinistre destin
sémantique quand les nazis
promettaient à tous leurs
ennemis Nacht und Nebel,
nuit et brouillard, uneuphé-
misme de terreur pour
désigner l’exterminationde
masse. Onest heureusement
très loin de cette sorte de
brouillardà Calais ces temps
derniers. Mais il n’y a pas
aujourd’hui de camp de ré-
tention, qu’il soit de transit
ou de refuge, au-dessus du-
quel ne plane pas comme
une nébuleuse atroce, la mé-
moire de l’infamie nazie.
D’autant que dans le fond
du paysage, les hangars qui
bloquent l’horizon citent
fatalement, nécessairement,
d’autres hangars dans d’au-
tres contrées où le massacre
des humains se voulait in-
dustriel.
Le brouillard, dès lors, est
comme unpersonnage d’au-
tant plus principal que sa vi-
sibilité est flottante, indécise
et spectrale. On pourrait
mettre sur le compte d’une
défaillance technique de
l’appareil photo ou d’un
trouble de la perception, le
caractère cotonneuxde l’en-
semble. Il pourrait passer
aussi pour un parti pris vo-
lontairement esthétique, une
tendance auflouenvogue et
en mode depuis quelques
années. Sauf qu’ici, c’est le
contraire qui se passe.
Comme par osmose, la né-
buleuse dusujet (le sort irré-
solude ces migrants) instille
la bouillasse de l’image et
hiérarchise sa perception.
Aupremier plan, deuxhom-
mes emmaillotés dans des
capes de plastique transpa-
rent et bleuté, l’un debout,
l’autre accroupis. Ausecond
plan, quatre ou cinq autres
hommes. Tout aussi bâchées,
des masses sombres dont on
ne sait pas s’il s’agit de cais-
ses, de colis, de véhicules ou
de logements de fortune.
Puis une volée de hangars,
anciens docks duport de Ca-
lais, le bras d’une grue, des
lampadaires, les rails d’une
voie ferré désaffectée. Et le
brouillard insistant, comme
un homme fort et triste qui
fait le liant, tout en contra-
riant les rencontres.
Quel rapport, par exemple,
entre l’homme debout et ce-
lui accroupi ? Se connais-
sent-ils, se parlent-ils, et
dans quelle langue quandon
sait que dans ce campse cô-
toient des Syriens, des Egyp-
tiens, des Afghans et des Ira-
niens? Seraient-ils capables
de déterrer encette misère le
trésor commun d’une paix
des hommes quand leurs
pays d’origine sont si
prompts à s’entre-tuer ou
s’autodétruire?
Mais surtout onse demande:
quel est le rapport entre cette
détresse sourde des hommes
en colis et la décision
bruyante du préfet du Pas-
de-Calais de les faire «trai-
ter» –beaucoup étant por-
teurs de la gale–, en même
temps qu’il les ex-
pulse des camps ?
Avez-vous vu cette
phot og ra phi e ,
monsieur le préfet
du Pas-de-Calais?
Et, si oui, on vous
le dit gentiment,
monsieur le préfet, il faut
aussi prendre cette image
comme un espoir, comme
Alain Resnais et Chris
Marker avaient repris Nuit et
Brouillard pour intituler leur
documentaire sur les camps
de concentration. Biensûr au
nomd’une humanité mini-
mum et d’un «plus jamais
ça»dont onsait, hélas, qu’il
aura toujours de l’avenir,
mais surtout pour se deman-
der de quelles abominations
nous sommes capables
aujourd’hui. Est-ce que vous
pourriez, monsieur le préfet,
faire quelque chose qui ne
soit pas irregardable? Mer-
credi 28 mai, à l’aube, le dé-
mantèlement du «camp des
Syriens» a commencé. •
LesmigrantsdeCalais,
pestiférésdelaRépublique
Le préfet a décidé d’expulser uncampement proche duport et prévoit
de traiter les nombreux malades de la gale lors de leur expulsion.
A
Calais, le café Aupieddu
phare a vue sur le port,
et sur les mi-
grants, un
bric-à-brac de bâches
bleues et de palettes. Les quelque
500personnes qui yvivent doivent
être expulsées et en même temps
elles seront soignées de la gale, le
préfet du Pas-de-Calais l’a décidé.
Ce matin, plus tard?Onne sait pas.
Ces derniers jours, des migrants
ont déjà pris les devants en rejoi-
gnant des dunes voisines.
En face, Sylvie, commerciale au
chômage, a accroché une banderole
à son balcon: «La France, terre
d’accueil, honteux!»Elle a posé des
statuettes de Bouddha sur le para-
pet, d’oùelle se penche pour expli-
quer:«Je suis émue de ce qui arrive.
Où ils vont aller? C’est inhumain. On
a tous le même sang.» Elle leur a
porté des sacs pour
leurs affaires, avant que
le campement soit rasé.
De l’autre côté de la rue, aubar, un
client hausse les épaules. «Le pro-
blème, ils vont jamais le régler. Les
migrants sont là, ils vont aller
ailleurs. Ça s’arrêtera jamais.»
PASSERELLE. Calais attend une
nouvelle expulsionde jungle. Sur le
campement, Afghans, Iraniens,
Syriens, Egyptiens ont l’air encore
plus perdus que d’habitude. Mo-
hammad, 14 ans, égyptien, saute
sur une planche posée entre deux
voies ferrées désaffectées, enguise
de trampoline. Plus loin, un
homme jongle des pieds avec une
pierre comme si c’était un ballon.
Sur le port, ils sont là depuis huit
mois. Le conseil régional, qui pos-
sède le terrain, les avait autorisés à
s’installer en octobre après une
manifestationsur une passerelle du
port de Syriens, révoltés qu’on ne
les laisse pas aller demander l’asile
enAngleterre. Ils étaient une ving-
taine, depuis, d’autres sont arrivés.
Les Africains, surtout des Ethio-
piens et Erythréens, sont un peu
plus loin, sur les quais, avec vue
sur les péniches de touristes. Au
café, Mélanie dit qu’elle n’a «rien
contre eux. Ce sont des êtres hu-
mains. Mais ça nous a
porté préjudice. Les pa-
trons routiers interdi-
sent à leurs chauffeurs
de se garer là, par peur
d’avoir des migrants
dans leurs camions. Du
coup, d’une cinquan-
taine de couverts par jour, on est
passé à dix».
Esmaïl, Kurde d’Iran, 26 ans,
mince, une gueule d’acteur de ci-
néma, secoue la tête: «Je n’ai pas de
chance.» Il a les yeux rivés sur
l’Angleterre. «Je suis bijoutier, je
suis peintre, je sais conduire, je con-
nais la calligraphie, je sais cuisiner,
et je connais l’agriculture. Je sais tout
faire.» Sauf passer en Angleterre.
«Presque toutes les nuits j’essaie. Je
suis arrivé il y a vingt-deuxjours, j’ai
essayé 18 fois. Aux contrôles du port,
ça passe. Au contrôle des policiers
français aussi. Mais pas au contrôle
des Anglais. Ils ont des chiens.»
Les migrants mettent enmoyenne
quatre mois à passer. Un Afghan:
«Tuy arriveras, Dieuest grand.»Es-
maïl hausse les épaules: «Ma mère
me manque, mon père me manque.
Ma sœur me manque.»Un Afghan
auxyeuxbridés, une blessure suin-
tant à travers unpansement dans la
main: «Que vont-ils faire de nous?
On sera expulsé vers l’Afghanis-
tan?» Philippe Wannesson, blo-
gueur et soutien des migrants, lui
conseille de faire appel
avant 48 heures s’il est placé enré-
tention. Une salariée de France
Terre d’asile lui explique qu’il ne
sera pas logé s’il n’est pas mineur,
ou demandeur d’asile. Pourquoi
sont-ils si nombreux soudain? «Ils
arrivent plus vite qu’avant. Les auto-
rités italiennes ne prennent plus leurs
empreintes digitales tout de suite, du
coup ils ne traînent plus en Italie»,
explique Vincent De Coninck, délé-
gué du Secours catholique du Pas-
de-Calais. «Certains sont à Calais
quatre jours à peine après la Libye.»
COLÈRE. Il est furieux de la tour-
nure que prennent les événements:
quelque 150 migrants sur 700 se-
raient porteurs de la gale à Calais,
et le préfet a décidé de les faire trai-
ter en même temps qu’il expulse
les camps. Le Secours catholique a
refusé d’être «complice» d’une
opérationqui briserait la confiance
avec les migrants. Même colère
chez Jean-François Corty, méde-
cin, et directeur des opérations
France à Médecins du Monde
(MDM). «Une opération thérapeuti-
que en même temps qu’une expul-
sion, c’est insupportable.» Ce qui
était prévu: une distribution de
médicaments antigale hier soir, à
la distribution du repas, et des
douches aujourd’hui, en même
temps que l’expulsion. «Une paro-
die de prise en charge médicale, dit
Jean-François Corty, l’expulsion va
dégrader leur vie. Il y a une non-vo-
lonté de protéger, à part les mineurs
isolés et les demandeurs d’asile. Ils
sont traités comme des êtres non hu-
mains.»MDMdistribuera des ten-
tes, et des sacs de couchage aux
migrants oùils s’installeront, et ré-
fléchit à une opération «plus con-
sistante, comme pour un camp de ré-
fugiés à l’international». Hier, la
préfecture du Pas-de-Calais an-
nonçait une conférence de presse
pour ce matin. •
Par HAYDÉESABÉRAN
EnvoyéespécialeàCalais
«Une parodie de prise encharge
médicale. L’expulsionva dégrader
leur vie. […] Ils sont traités
comme des êtres nonhumains.»
Jean-François CortydeMédecins duMonde
REPORTAGE
Le camp dit des Syriens, à Calais lundi. Environ 700migrants sont présents dans la ville portuaire. PHOTOLIONEL CHARRIER. MYOP
800
migrants sont présents dans le
Calaisis, dont 600 à 650 dans
la zone portuaire de Calais,
un nombre qui a doublé en quel-
ques semaines.
BELG
SOMME
NORD
30 km
PAS-DE- CALAIS
G
Manche Arras
Calais
Mer du Nord Des ONGs’élèvent contre le
projet de démantèlement de
trois campements de migrants.
Elles soulignent que la fermeture
de Sangatte en 2002 ou la des-
truction de la «jungle» de Calais
en 2009 n’ont pas empêché de
faire de cette zone le point de
passage vers l’Angleterre.
REPÈRES «Expulser ensoignant,
unnouveau
protocole
thérapeutique
contre la gale?»
LeSecours catholique
dans uncommuniqué, lundi
LIBÉRATION MERCREDI 28 MAI 2014 14 •
FRANCE
Le brouillarddès lors
est comme unpersonnage
d’autant plus principal que
sa visibilité est flottante,
indécise et spectrale.
L
I
O
N
E
L
C
H
A
R
R
I
E
R
.
M
Y
O
P
Libération du 28 mai.
34 • IDÉES CHRONIQUES
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
T
out le monde s’acharne
sur Copé sans essayer
de le comprendre.
Comment ce jeune
homme de bonne famille,
né à Boulogne-Billancourt
en1964, est-il devenuenquel-
ques années l’homme politique
le plus haï de France?
Couvé, choyé par sa maman,
le petit Jean-François, qui porte
des lunettes de vue et répète à l’envi à
ses camarades d’école «plus tard, je serai
président de la République», fut fatalement
bizuté, martyrisé. Difficile de ne pas piquer
le painau chocolat d’unenfant myope et
maigrelet, premier en tout, amateur de
bons points et fayotant en permanence
avec la maîtresse. Lorsqu’il rentre de
l’école, hoquetant: «Je suis profondément
choqué», une formule qui deviendra sa
marque, Monique, sa maman, le console
enlui caressant les cheveux…à l’époque,
il ena encore. L’enfant souffre aussi d’une
blessure secrète, dissimulée durant des
années : le métier de son papa, Roland
Copé, proctologue à l’hôpital Saint-An-
toine, spécialiste en chirurgie hémor-
roïdaire. Impossible de l’avouer à ses co-
pains. Il a bienpensé leur faire une démo
à l’aide de sonpainau chocolat, mais dès
qu’il le sort, on lui pique!
Ce n’est qu’en2008, lorsque Rolandcesse
d’opérer pour devenir comédien dans
le feuilletonPlus belle la vie, que JF préfé-
rera dire qu’il est proctologue.
Malgré ses déboires, le petit JF s’accroche
à l’instar de son héros préféré Zorro:
«Un homme vaillant qui se relève toujours
quand il tombe de cheval.» Brillant élève,
ses efforts finissent par payer. En 1986,
il sort diplômé de Sciences-Po, mais pas
de bol dans la même promo qu’Isabelle
Giordano et Frigide Barjot ! Depuis cet
exploit, tous les 5 mai, l’aimante Monique
lui confectionne ungâteaud’anniversaire
en forme de palais de l’Elysée.
En 1990, sa carrière politique démarre.
C’est Chirac en personne qui vient cher-
cher JFà l’appartement familial de Boulo-
gne. L’homme porte beau, costume som-
bre, cigarette aux lèvres. Monique est
conquise. Après avoir bourré le sac de son
chérubin de pains aux chocolats, elle le
laisse partir. Dehors, à l’arrière d’une CX
Prestige, Balladur, Pasqua et Sarkozy pa-
tientent. Des gens bien. Les Copé sont
rassurés. Le jeune homme est immédiate-
ment dans le bain: valises, argent sale,
rétrocommissions…«En quinze jours, on a
dépucelé le petit», aurait dit Pasqua avec sa
gouaille habituelle. Jean-François, qui a
toujours été martyrisé, s’est enfintrouvé
unefamille, unclan. Dès lors, comment lui
envouloir d’avoir voulu ressembler à ses
aînés, ces figures tutélaires, ces princes qui
magouillent, volent et s’entirent toujours
avec un non-lieu, mais qui, le
soir, mettent leur masque de
Zorro pour venir parler morale
et probité à la télé. C’est décidé
Jean-François fera comme eux.
Devenu maire de Meaux, dé-
puté, puis ministre, le jeune
loup se sent pousser des ailes.
Dévoré par l’ambition, pressé
d’accéder auxplus hautes fonc-
tions, il multiplie les impruden-
ces. Capable d’affirmer sans vergogne
«qu’un parlementaire se contentant de
5000euros par mois est unminable», il joint
l’acte à la parole et s’encanaille avec Ziad
Takieddine, sulfureuxmarchandd’armes.
Rolex, vacances à Venise, Beyrouth, Anti-
bes…Copé se fait dorloter et pose barbo-
tant enVilebrequindans la piscine de l’ami
Ziad. Pasqua est consterné, lui qui a fré-
quenté les palais des plus grands voyous de
la planète ne s’est jamais fait photogra-
phier entenue de bain…le b.a.-ba! Le cli-
ché est dévastateur, mais rien ne semble
arrêter l’ascensionfrénétique dupetit JR…
JF, pardon. Arrivé au coude à coude avec
François Fillon pour l’élection à la prési-
dence de l’UMP, il tente unputschet se dé-
clare vainqueur! Cette fois-ci, c’est Bal-
ladur qui est consterné. Même lui,
le spécialiste en traîtrise, «l’ami de
trente ans», n’aurait pas osé. Autoproclamé
chef, Copé place ses hommes. Clienté-
lisme, fausse facture: «Le petit met en
œuvre ce qu’il aappris.»Malheureusement
pour lui, l’époque n’est plus la même.
Les lois sur le financement des partis se
sont durcies. En mai 2014, la presse l’ac-
cuse d’avoir versé à la société Bygmalion
dirigée par ses plus proches amis, Bastien
Millot et Guy Alves, plus de 20 millions
d’euros, des sommes astronomiques indu-
ment facturées à l’UMP. JF panique, se
contredit, s’embourbe dans des explica-
tions vaseuses…de nouveau, il a l’impres-
sionqu’onlui vole sonpainauchocolat! Sa
défense est lamentable, répétant enboucle
qu’il est «extrêmement choqué», parlant de
«coupmonté de manière ignoble», il finit par
admettre la tricherie, mais jure l’avoir dé-
couverte en lisant la presse. Au pied du
mur, il affirme avoir été trahi par ses plus
proches collaborateurs et envoie sonfidèle
lieutenant Jérôme Lavrilleux (un garçon
martyrisé lui aussi dans sonenfance, bite
audentifrice et massage aux orties) dire à
la télé qu’il est le seul responsable. Une
confessionlarmoyante qui ne trompe per-
sonne. Le27 mai, lepetit JFest forcédedé-
missionner au grand dam de sa maman.
Pour sonprochainanniversaire, Monique,
qui veut quand même lui préparer
une douceur, lui confectionnera une me-
ringue en forme de prison de la Santé.
Réduit au silence, l’homme qui rêvait de
jouer le rôle de Zorro, risque d’endosser
pour toujours celui de Bernardo. •
Je suis
profondément Copé
IRONIQUES
Par STÉPHANEGUILLON
D
ans Mirage de la vie,
de Douglas Sirk,
une jeune fille métisse,
sa mère est noire,
son père est blanc mais elle ne
le connaît pas, compte se servir
de sa beauté et de sa peauclaire
pour vivre la vie qu’elle aurait
eue si ses deux parents avaient
été blancs.
Dans l’Esclave libre, de Raoul
Walsh, la fille d’un grand propriétaire
blanc, à la mort de sonpère, découvre que
sa mère était une esclave qui travaillait
dans la plantation, sa peauclaire l’a laissé
croire jusque-là qu’elle était blanche
à cent pour cent. Elle ne l’est pas, elle va
être vendue.
La semaine dernière, unami, à qui je disais
que cet été j’aimerais échanger mon ap-
partement avec des New-Yorkais, m’a ré-
pondu qu’il ne fallait pas rêver, même si
«l’appartement est génial», disait-il, jamais
des Américains ne viendraient dans mon
quartier. J’habite le quartier noir au-des-
sus de Barbès, et souvent quand je rentre
chez moi, je suis la seule Blanche de la rue.
Cet ami disait ça sur le tonde qui vous met
face à la réalité. Je me suis sentie rougir
jusqu’à la racine des cheveux. Et senti d’un
couple feuenvahir mes joues et moncou.
Nous étions dans uncafé. Tout monvisage
flambait, se colorait. Ça ne m’était pas
arrivé depuis longtemps. Comme toujours
dans ces cas-là, je n’étais pas sûre que ce
soit visible de l’extérieur, j’espérais que
ça ne le soit pas. Que l’affluxde sang ne se
voyait pas trop. Que j’étais seule cons-
ciente de la gêne qui m’envahissait, qu’à
l’ami qui me regardait elle n’était pas per-
ceptible. J’avais honte de ce que cette rou-
geur manifestait. Disait-elle autre chose
que la honte que j’éprouvais moi-même de
ce quartier? Et autre chose que celle que
j’éprouvais enfant quandje vivais à la ZUP
avec ma mère, alors que mon père, que
je ne connaissais pas, arpentait des quar-
tiers résidentiels, dans les villes oùil vivait
avecsafemmeet ses enfants quejenecon-
naissais pas nonplus. Le temps avait passé,
mais mon rougissement attestait que
ma honte, elle, n’avait pas passé. Plus que
de la situation, c’était d’avoir honte que
j’avais honte. De toutes mes forces, j’espé-
rais que le sangbrusquement monté à mon
visage l’avait à peine rosé. Le feuqui brû-
lait mes joues était peut-être imaginaire.
Ouj’étais peut-être à contre-jour. Je faisais
semblant derien. Jeparlais avec
le même tonbanal et léger que
la minute d’avant. Comme si
rien n’avait eu lieu, je conti-
nuais la conversation. Alors que
plusieurs barreaux de l’échelle
sur laquelle, dans ma naïveté,
je m’étais crue stable, venaient
de céder. Moi de m’écrouler.
Qu’en une seconde, par
un mot, une phrase, une re-
marque, «il ne faut pas rêver, jamais des
Américains, etc.», je me retrouvais dans
un état d’infériorité tel que ma rougeur
elle-même l’avalisait. Ycompris par rap-
port à cet ami dont l’appartement ducanal
Saint-Martinétait petit et ne donnait pas
sur des arbres à la différence dumien, mais
était échangeable. Les barreaux d’échelle
que j’avais crus solides étaient vermoulus.
Une simple remarque les faisait s’effondrer
sous le niveaude la Seine. Je continuais de
parler, comme si de rienn’était, espérant
que ça prouvait ma stabilité émotionnelle,
monindifférence aux faits, que le flux de
paroles contredisait la chaleur qui gagnait
jusqu’à mes oreilles, dont
je sentais rougeoyer le pa-
villon. J’aurais vouluposer
dessus mes mains froides
comme uncasque protec-
teur. Mais ç’aurait été un
aveu. Je ne pouvais pas. La
minute présente me pa-
raissait une heure, elle
s’étirait, n’en finissait pas, je parlais,
comme solidement campée sur monbar-
reau d’échelle en fait écroulé, pour faire
oublier à monami ce rougissement qui me
trahissait. Lui se taisait, m’écoutait, peut-
être jouissait-il de me voir ainsi prise au
piège. J’hésitais. Je me demandais si je ne
devais pas plutôt me taire. Parler est à dou-
ble tranchant je me disais. Car plus je par-
lais, plus il me fixait, et plus cette rougeur
il la voyait. Il n’yavait pas de remède. Juste
attendrequemonvisageredevienneblanc.
J’avais l’impression, aucontraire, que cha-
que seconde qui passait renforçait la cou-
leur qui montait. Mes lèvres n’en finis-
saient pas d’articuler des paroles vides
pour remplir ma bouche d’autre chose que
de cette vérité qui m’affichait.
L’espoir que ça ne se voie pas diminuait,
au fondde moi-même, je n’y croyais pas.
Des larmes onpeut essayer de les tarir, des
sanglots onpeut les discipliner, unsourire
onpeut le masquer, onpeut agir sur tous
ces signes par une mimique inverse ou
une pensée contraire, unfou rire onpeut
le partager. Là, je ne pouvais rien faire.
J’arborais la honte de ma honte, telle une
cicatrice sur le front, un signe distinctif
que je me serais apposé à moi-même. •
Cette chronique est assurée en alternance par
Philippe Djian, Christine Angot, Thomas Clerc
et Marie Darrieussecq.
Plus que de la situation, c’était d’avoir
honte que j’avais honte. De toutes mes
forces, j’espérais que le sang
brusquement monté à monvisage l’avait
à peine rosé. Le feuqui brûlait mes joues
était peut-être imaginaire.
Sentiment
dix
ÉCRITURES
Par CHRISTINEANGOT
CHRONIQUES IDÉES • 35
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
L
es projets visant à donner des droits
aux beaux-parents pourraient être
une excellente occasion de concevoir
une réforme de la famille très ambi-
tieuse à conditiond’endétourner leur esprit.
Si, au lieu de s’appliquer uniquement aux
familles recomposées, ces nouveaux droits
concernaient des situations plus originales?
En effet, pourquoi un couple devrait-il
attendre de divorcer pour élargir le cercle
des personnes susceptibles de s’engager
avec lui à élever ses enfants ? Ainsi, pour-
rait-onenvisager que cinq, six, huit couples
enpleine santé conjugale décident de s’asso-
cier en rapprochant leurs domiciles
–comme le font ceux qui élèvent leurs
enfants en garde alternée – pour mieux
exercer leurs fonctions de parents.
Cette associationaurait pour but entre autres
d’amener les enfants à l’école et de venir
les chercher, faire les courses, veiller sur eux
quand les parents ne sont pas là, etc.
Elle pourrait aménager unespace commun
dans lequel les enfants prendraient leurs
repas et dormiraient si les parents ont besoin
de se dégager dutemps. La direc-
tion de ces activités pourrait soit
tourner entre les parents associés,
soit être déléguée à un profes-
sionnel. Et l’association pourrait
créer unfondcommunpour aider
les enfants à mener à terme
leurs projets à partir de leur majo-
rité. Les avantages d’un tel
système seraient non seulement
économiques –et donc particuliè-
rement bienvenus dans une période comme
la nôtre–mais aussi personnels et spirituels.
Les femmes seraient déchargées d’une acti-
vité qui les empêche, aujourd’hui, d’exister
pleinement dans le monde professionnel.
Et cela, sans réquisitionner le temps
des pères comme le voudraient les politiques
actuelles.
Les enfants, ainsi élevés, pourraient avoir
d’autres repères dans le monde des adultes
que leurs seuls parents et ces derniers pour-
raient s’assister et se conseiller mutuel-
lement dans cette tâche si délicate. Il se for-
merait ainsi des liens de solidarité, presque
familiaux, qui pourraient survivre
au-delà de la minorité des
enfants. Un système de ce type
pourrait contribuer à décloi-
sonner les familles et permettre
l’apparition de nouvelles formes
de sociabilité et de solidarité.
Ainsi élevés, ces enfants seraient
moins semblables, une fois adul-
tes, à leurs parents et donc plus
libres et plus individués que ceux
issus des familles actuelles. Car les familles
restreintes et isolées d’aujourd’hui pro-
duisent l’illusion que leurs membres cons-
tituent une entité unique faite du
même sang.
La solidarité qu’ils entretiennent est vécue
comme une continuation de l’amour que
chaque individu éprouve pour lui-même.
Ceci pourrait expliquer entre autres que
les majorités ne se révoltent pas contre le fait
que les familles soient des machines à re-
conduire des inégalités de classe. Dans la
mesure où les enfants sont conçus comme
des excroissances de leurs parents, on ne
trouve rien à redire au fait que ces derniers
leur transmettent aussi bienleurs privilèges
que leurs misères en réduisant très tôt l’ho-
rizon de leur avenir. Les normes familiales
actuelles minent aussi bien dans la pratique
que sur le plan des représentations poli-
tiques l’espoir de vivre dans une société
fondée sur le mérite. D’ailleurs, comment
serait-il possible, dans la mesure oùle destin
des personnes est lié à leur naissance dans
une famille ou dans une autre? C’est pour-
quoi ces normes ne permettent pas
qu’une société démocratique tienne la plus
sacrée de ses promesses envers les enfants:
celle de leur donner la chance d’avoir
des vies différentes à tous égards de celles
de leurs parents.
N’est-ce pas pour cette raison même
que l’on cherche, par tous les moyens,
à nous convaincre que ces normes sont
les seules concevables pour fabriquer des
humains dignes de ce nom? Que tout
comme le soleil, la mer et les étoiles,
elles profitent aussi bien aux enfants des
riches qu’à ceux des pauvres. •
Associationà but familial
À CONTRESENS
Par MARCELAIACUB
L'AIR DURIEN
Par AUDEPICAULT
36 • IDÉES CHRONIQUES
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
O
n croyait connaître
Macbeth, cecontede
l’ambitionhumaine
déréglée, aveuglée
par le pouvoir, où le sang
appelle le sang, oùla culpabilité
rendfou. Ce portrait de la peti-
tesse des grands, de la corrup-
tion et de l’hybris. Au Théâtre
du Soleil, Macbeth prend
une autre dimension. Ony dé-
couvre le bouleversement de
l’ordre naturel et cosmique, l’arrogance
d’un homme qui prétend embrigader
la nature dans son projet de domination.
Ainsi parle Macbeth: «Même s’il vous faut
déchaîner les vents/ Et les laisser s’abattre
contre les églises / Même s’il faut que
les vagues écumantes/ Désorientent et ava-
lent toutes les flottes qui naviguent sur elles/
Même s’il faut que le blé en herbe soit couché
et les arbres arrachés […]. / Même s’il faut
que le trésor des semences de la nature/ Soit
renversé et irrémédiablement mélangé/Jus-
qu’àce que ladestructionmême envomisse/
Répondez à ce que je demande (1).»
Macbeth est d’abord celui qui trouble
l’ordre de la nature entroublant l’ordre du
monde. Aveuglé par la prophétie de trois
sorcières, le général Macbeth décide de
tuer le roi Duncan qui vient de le couvrir
d’honneurs. Celui qui ose asservir la na-
ture à la volonté humaine et à l’ambition
politique déclenche sa colère. Chez les
Macbeth, les fleurs sont coupées et les ar-
bres taillés, mais dans la suite de la pièce,
c’est une nature rebelle, vengeresse et
outrée, qui parle. Après la mort du roi
Duncan, on rapporte d’étranges événe-
ments:
Ross: «Tu vois les cieux qui, troublés par
l’action de l’homme,
Menacent son théâtre ensanglanté.
A l’horloge il est jour
Et cependant la sombre nuit étouffe notre
flambeau voyageur.
Est-ce la prédominance de la nuit ou la
honte du jour,
Pour que l’obscurité ensevelisse ainsi la
face de la terre
Quand la lumière vivante devrait l’em-
brasser?
Le vieil homme: C’est contre-nature,
pareil à l’acte qui fut fait.»
Les nouvelles terrifiantes envahissent peu
à peu le plateau, l’air, le monde: une
éclipse dusoleil, des chevaux qui se man-
gent entre eux, une chouette qui tue un
faucon. L’acte contre-nature a soulevé la
nature contre les hommes. La sauvagerie
humaine réveille une nature
sauvage. Macbethvoulait arra-
cher les arbres, les arbres mar-
chent contre lui. «Et alors, il me
sembla que la forêt commençait
à bouger», raconte le messager
à Macbeth hors de lui. Car les
sorcières lui avaient promis
qu’il serait invincible jusqu’au
jour où«le bois de Birnammar-
cherait en direction de Dunsi-
nane». Il s’agit en réalité des
soldats de l’armée ennemie qui avancent
derrière des branchages. Le subterfuge
guerrier accomplit la prophétie. Mais le
théâtre permet aussi de donner à voir l’im-
possible: la révolte des arbres. Avant que
la nature ne devienne le paysage lisse et
policé que nous connaissons, ce rideaude
scène fixe devant lequel les
humains s’agitent, elle est
uncosmos vivant et palpi-
tant, un acteur à part en-
tière, dont les oiseaux et les
arbres, chez Shakespeare,
sont la voix et la main. La
forêt est enmarche et l’époque de Shakes-
peare nous parle, étrangement, de notre
époque troublée.
Chez Mnouchkine le monde duthéâtre est
uncosmos dont elleaprogressivement mis
aupoint les lois physiques: les acteurs sur-
gissent des tréfonds, aumilieudes specta-
teurs. Des passerelles, des plateauxà rou-
lettes, des voiles produisent un espace
mouvant qui se transforme sans cesse à
vue. Un dispositif ingénieux donne l’im-
pressiond’une lumière naturelle, éclairant
le plateau à travers une verrière. Depuis
cinquanteans, ArianeMnouchkinedéploie
unlangage qu’elle enrichit d’unspectacle
à l’autre, unvocabulaire scénique, gestuel
et visuel qui est propre à son lieu, à sa
troupe. Dans Macbeth, cette langue singu-
lière est auservice des éléments. Des tor-
rents de soie, une forêt d’acteurs. Ici, les
métaphores prennent corps et matière, les
objets s’animent. Lorsque l’image du
monde est tremblée, comme elle l’était au
tournant des XVI
e
et XVII
e
siècles, comme
elle l’est aujourd’hui, Shakespeare invite à
transformer le paysage décor en person-
nage acteur, et à interroger la place de
l’hommedans lecosmos qu’il habite. Lon-
dres a le Globe, nous avons le Soleil. Et si le
Soleil s’éteignait? Ce serait vraiment de
mauvais augure. Mais cen’est pas pour de-
main. •
(1) Les citations sont tirées de «Macbeth», une
tragédie, de WilliamShakespeare, traduction
d’Ariane Mnouchkine, éd. Théâtrales, 2014.
Frédérique Aït-Touati est chercheure
en littérature et en histoire des sciences,
elle enseigne à l’université d’Oxford
et à Sciences-Po.
Cette chronique est assurée en alternance
par Cyril Lemieux, Frédérique Aït-Touati,
Eric Fassin et Leyla Dakhli.
Shakespeare
auSoleil
SOCIÉTÉS
Par FRÉDÉRIQUEAÏT-TOUATI
A
l’instar de François
Hollande, Rousseau
n’aime pas les riches.
Chez lui, cette convic-
tion est philosophiquement
articulée, ce qui permet de pré-
sumer qu’elle est sincère. Dans
un siècle qui, comme le nôtre,
sanctifiait l’argent et militait
pour la démocratisation du
luxe, Rousseau a pratiquement
exclu les riches de l’humanité.
Certains ont vudans sonœuvre, bienplus
que dans celle de Marx, l’origine d’une
haine moderne contre les bourgeois qui,
enEurope, aurait disparuenmême temps
que le mur de Berlin.
Il est vrai que le philosophe n’y va pas par
quatre chemins, comme dans ce passage
où il évoque «une foule affamée, accablée
de peine et de faim, dont le riche boit en paix
le sang et les larmes». On aurait tort de
voir dans cette phrase des métaphores :
la métaphorisationdes différences socia-
les suppose la séparation spatiale entre
les classes. Dans nos villes européennes
gentrifiées, on imagine la très grande
pauvreté faute de la voir à chaque coin
de rue. C’est justement l’inverse que
Rousseau reproche aux riches de son
temps: voir les misérables à tout instant,
mais ne pas se donner la peine d’imaginer
leur condition.
Pour comprendre la colère de Rousseau,
il faut se rendre dans des villes où, comme
dans le Paris du XVIII
e
siècle, les classes
moyennes ne jouent aucunrôle pacifica-
teur entre les riches et les pauvres. C’est
le cas dans les quartiers huppés de Rio où
le visiteur perçoit d’abord l’absence de
regardque les riches brésiliens portent sur
leurs compatriotes les plus démunis.
AIpanema, les corps sculptés par le sport
industriel et la chirurgie esthétique
croisent sans s’en apercevoir les corps
en guenilles. Lorsqu’ils sont obligés de
les frôler, ils ne cachent pas leur dégoût.
AuBrésil, le mépris social n’emploie aucun
des euphémismes auxquels deuxsiècles de
confrontations politiques nous ont habi-
tués en Europe. Le miséreux n’y est pas
perçu autrement que comme un esclave
qui devrait se sentir honoré de devoir
servir.
Ce que Rousseau reproche aux riches de
l’Ancien Régime tient en un seul mot :
ils sont impitoyables. La pitié est une souf-
france provoquée par la souffrance de
l’autre. Elle suppose que l’on puisse,
au moins en imagination, se mettre à
la place d’autrui en dépit de tout ce qui
nous sépare de lui. Cette imagination de
l’autre manque cruellement au Brésil où
les riches semblent incapables de se trans-
porter hors d’eux-mêmes. Rousseaule dit
excellemment: «On ne plaint jamais dans
autrui que les maux dont on ne se croit pas
exempt soi-même.»Ceuxqui se
considèrent heureux de droit
n’imaginent pas que la souf-
france qu’ils ont sous les yeux
puisse un jour les concerner.
De là à penser qu’elle ne s’abat
pas sur des hommes véritables,
il n’y a qu’un pas.
A Rio, la nature est d’autant
plus belle qu’elle n’a jamais
baissé les bras face à la ville.
Les rochers et les arbres dis-
putent le gigantisme aux immeubles ;
la mer demeure sauvage en dépit des
efforts déployés pour l’intégrer à la carte
postale. Rousseau aurait peut-être aimé
ce paysage où la civilisation humaine est
contrainte de s’accommoder d’une nature
rétive à la domestication. A ceci près
qu’il y a les rues de Copacabana et
d’Ipanema où les pauvres sont interdits
d’habiter le monde parce que le regarddes
riches les traverse comme une surface
transparente. Lorsqu’il est absolument
nécessaire de s’adresser à eux (par
exemple pour se faire cirer les chaussures),
c’est davantage sur le mode de l’aboie-
ment que de la parole. Comme si les indi-
gents étaient un affront à la beauté
des lieux.
A São Paulo, les riches ont trouvé
une solution pour ne plus rencontrer
ces fantômes: ils ne se déplacent prati-
quement plus qu’en hélicoptère. Le ciel
n’offre aucun spectacle susceptible de
compassion. Quant à la terre ferme,
elle est abandonnée aux gueux, aux gar-
diens d’immeubles et auxtouristes égarés,
toutes sortes de gens avec lesquels
les classes supérieures ont décidé de faire
sécession.
Si les Brésiliens aiment autant le football,
c’est peut-être parce que ce sport offre
à peude frais unsubstitut à ce que produit
la pitié: une communauté du sentiment.
Un enfant descendu des favelas n’a
d’autre issue pour attirer les regards et ré-
veiller les imaginaires que de faire de la
magie avec un ballon. Mais la commu-
nauté du foot ne suffira sans doute pas à
effacer la colère du peuple brésilien de-
vant les milliards dilapidés dans la fête.
Les pauvres risquent de se mettre à regar-
der ces riches qui ne les voient pas.
Adéfaut d’inspirer de la pitié, ils cherche-
ront, peut-être, à susciter la peur par des
moyens que même Rousseau n’aurait
pas approuvés. Il n’est pas impossible
qu’il faille en passer par là pour que
la grande bourgeoisie brésilienne acquière
ce qui lui fait si cruellement défaut :
un surmoi. •
Michaël Fœssel est professeur de philosophie
à l’école Polytechnique.
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel,
Beatriz Preciado et Frédéric Worms.
Rousseau
à Ipanema
PHILOSOPHIQUES
Macbethvoulait arracher les arbres,
les arbres marchent contre lui […]
et l’époque de Shakespeare nous parle,
étrangement, de notre époque troublée.
Par MICHAËLFŒSSEL
CHRONIQUES IDÉES • 37
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
IMMOBILIER
REPERTOIRE
ENTRE
NOUS
MESSAGES
PERSONNELS
immo-libe@amaurymedias.fr
Contact: Tél: 01 40 10 51 66
repertoire-libe@amaurymedias.fr Contact: Tél: 01 40 10 51 66 entrenous-libe@amaurymedias.fr
Contact: Tél: 01 40 10 51 66
FORMATION
mouamrane@amaurymedias.fr Contact: Tél: 01 41 04 97 68
VILLÉGIATURE
MER
CALANQUES MARSEILLE
LOUE CHARM. PTE MAISON
TT CONFORT 5/6 pers.
très calme avec patio arboré,
4mn à pied de la plage (Pointe
Rouge). Clubs plongée, voile,
équestre à proxim. imméd.
du 05/07 au 02/08 : 900€
/sem. Photos sur demande
Cont. : 06 63 7403 51
3-O-C- Iguane Café, Place du 8
septembre - 15h
A VOTRE SERVICE
DIVERS RÉPERTOIRE
Disquaire sérieux
achète disques vinyles
33t/45t. Pop/Rock,
Jazz, Classique...
Grande quatité préférée.
Déplacement possible.
Tél. 06 89 68 71 43
DÉMÉNAGEURS
" DÉMÉNAGEMENT
URGENT"
MICHELTRANSPORT
Devis gratuit.
Prix très intéressant.
Tél. 01.47.99.00.20
micheltransport@
wanadoo.fr
LIVRES - REVUES
LIBRAIREACHETE:
Livres modernes, pléiades,
anciens, bibliothèques,
service presse.
Me contacter :
06 4015 33 23
CARNET DE DÉCORATION
ANTIQUITÉS/BROCANTES
Estimation gratuite
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
06 07 03 23 16
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
XIX
e
et Moderne
avant 1960
Achète
tableaux
anciens
Retrouvez nos annonces emploi
en partenariat avec http://emploi.liberation.fr sur
Mustapha Ouamrane : 01 41 04 97 68 - mouamrane@amaurymedias.fr
La reproduction
de nos petites annonces
est interdite
100 PHOTOS
DE L’AGENCE VII
POUR LA LIBERTÉ
DE LA PRESSE
VOIR LE MONDE
SANS FRONTIÈRES
NOUVEL
ALBUM
LE 7 MAI
EN KIOSQUES
ET LIBRAIRIES
9,90€
« Un nouvel âge d’or grâce à un journalisme sans frontières,
fondé sur la libre circulation des peuples, la libre communication
et la simple solidarité humaine. »
JULIAN ASSANGE
agenceVIIPromo_122x163.indd 1 05/05/14 15:56
38 • ANNONCES CHRONIQUES
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
• 39
ROCKN’ ROLL
VINCE
TAYLOR,
L’ESTHÈTE
BRÛLÉ
Biographie, p.40
Rencontre avec le DJ qui
remixe avec succès les
musiques brésiliennes, p.44 Gilles Peterson
Bossaplatines
R
U
E
D
E
S
A
R
C
H
I
V
E
S
P
A
U
L
R
O
U
S
S
E
A
U
Sommaire
Culture Pages 40-43
Grand Format Pages 44-45
Guide Pages 46-48
Ecrans-Médias Pages 50-51
LYGIACLARCKAUMOMA, FOOT
ETMUSIQUE, UNESÉLECTION
D’ALBUMSBRÉSILIENS
LIVRES, CD, EXPOS…
GUIDEINTÉRIEUR
OUEXTÉRIEUR?
Votre week-end, p.46
C
U
L
T
U
R
E
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Une biographie
revisite la vie
lunatique et le culte
ténébreux d’un
pionnier anglo-saxon
d’adoptionfrançaise
qui reste comme
unabsoluvoyou
de la dévastation
rock’n’roll.
Vince
Taylor
retour de
flamme
noire
L
es attitudes ont transporté le
XIX
e
siècle anglais. La Sarah
Berma du genre fut Lady Ha-
milton, semi-mondaine de haut
vol, montée par la roulure du ruis-
seau à l’amiral Nelson éborgné,
tombeur du boucher Bonaparte.
Les fameuses attitudes, aussi fa-
meuses qu’oubliées, mi-mime, mi-
bodyart avant l’heure, consistaient
à exprimer, statiquement et muet-
tement, telle figure mythologique,
Par BAYON allégorique, historique…Vulcain,
Medusa, la Mort, Hannibal,
l’Aurore…
Vince Taylor fut peut-être, pour le
meilleur et le pire, unroi rockana-
chronique de cet art majeur dupa-
raître disparu –dont Bowie serait
une autre figure, arbitre de l’appa-
rence élégante. Petit maître ancien
dugrandtransformiste de Changes,
Vince Taylor, hybride onduleux de
Johnny Kidd à l’œil crevé (dont il
tient son fleuron pirate Shakin’All
Over) et de Gene Vincent, le mutilé
cuirophile faf soûlardde Baby Blue,
Vince Taylor, sourire d’idiot som-
nambule dostoïevskien qui jamais
ne levait les yeux du micro qu’il
démonisait, bombe sexuelle à frag-
mentation sonique paradoxa-
lement introvertie, n’existe littéra-
lement pas.
De son nom d’artiste, pour com-
mencer, doublement inventé en
alias de Brian Maurice Holden (1),
Vince Taylor, Londonien grandi à
Hollywood, s’est débaptisé ainsi
d’après l’acteur nocturne de Celui
qui n’existait pas, Robert Taylor, et
la devise obscure d’une réclame de
hasard, «In hoc vinces», «par là tu
vaincras» –voire…
TORCHE. Autre chevalier à la triste
figure ou nouvel Icare, ledit Vince
fulgura, gainé de cuir aviateur
(élève pilote, Brian Maurice, frère
d’un Holden héros de la Royal Air
Force, se crashait au passage de
brevet), quelques mois durant.
Deux ans et 25 cm Barclay pour
l’essentiel, torpillés en deux
nuits 1962 sous corydrane, speed,
cocaïne, héroïne ou autre LSDex-
périmental, entre 1959et 1965 (an-
née de parution de Vince..!, chant
ducygne studio Barclay déjà si dé-
foncé qu’il dut sortir noyé de faux
bravos pour en masquer le chaos
lyrique et rythmique) à tout casser.
Embrasement d’une saisonenenfer
avant descente en torche de trois
décennies d’illumination flambée
–disjoncté, camisolé, dissocié et
plus si affinités clochardes idiotistes
édentées. Entre Artaud et Chet,
Vince Taylor
à Paris
en 1962.
PHOTOGAMMA
KEYSTONE.
GETTYIMAGES
40 • CULTURE
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
DANSE Pour sa nouvelle chorégraphie, le talentueux Daniel Linehan
mise sur undispositif technologique qui estompe le propos.
Kafka, Stendhal, MaryShel-
ley, Socrate…
De ces personnages singu-
liers, uniques, les danseurs-
lecteurs font des doubles,
des clones, une bande com-
mune plus ou moins chaoti-
que se renvoyant les paroles
qu’ils décryptent en temps
réel sur des écrans alors que
les spectateurs les entendent
ou les lisent sur un promp-
teur de scène.
Cela donne le rythme du
spectacle, avec des décala-
ges, des hésitations. Mais la
lourdeur du dispositif ne re-
tient pas vraiment notre at-
tention. On décroche et on
perd facilement le fil de la
tension qu’engendre la dis-
tance entre la règle, la loi et
ses applications. Et la valse
des grands personnages his-
toriques que les danseurs
n’incarnent pas, fort heu-
reusement, laisse à peu près
aussi désappointé et sans
réactionque celle des vedet-
tes qui défilaient dans les
soirées karaoké en voie de
disparition.
Surtout, ce que l’on aime
chez Daniel Linehan, c’est sa
danse, qui aurait à voir avec
«la danse libre» et gamba-
deuse, sautillante, naturelle
mais nonnaturiste, de Fran-
çois Malkovski. Elle a appa-
remment l’insoucianced’une
jeunesse qui ne vivrait que
pour l’instant, jouissant de la
possibilité de faire encore un
pas libéré de toute codifica-
tionet laissant glisser la crise
pour mieuxsuspendrelemo-
ment, s’interroger sur l’état
dumonde et de soi, réfléchir
l’espace privé et public et dé-
noncer, mine de rien, tout ce
qui porte atteinte au corps.
Dissous. Les danseurs se-
raient des lutins facétieux,
parfois irrévérencieuxet mo-
queurs, embarqués
dans un mouve-
ment commun où
chaque individuest
sujet d’attention. La
maîtrise chorégra-
phique permet de
saisir parfaitement le propos.
Ici, il est dissous dans l’appa-
reillage scénique. Onne peut
reprocher à Daniel Linehan
d’explorer de nouvelles écri-
tures de l’ère numérique,
mais The Karaoke Dialogues
n’est pas notre pièce préfé-
rée. Tropformelle, rivée aux
écrans. Dans sa méthode ka-
raoké, le chorégraphe enest
au balbutiement.
MARIE-CHRISTINE VERNAY
«The Karaoke Dialogues»,
la touche échappe
THEKARAOKE
DIALOGUESchorégraphie
de DANIEL LINEHAN
Théâtre de la Commune,
2, rue Edouard-Poisson,
Aubervilliers. Dans le cadre des
Rencontres chorégraphiques,
du 2 au 4 juin, 20h30.
Rens. : www.rencontres-
choregraphiques.com
C
aroline Sonrier, direc-
trice de l’Opéra de Lille
qui décidément n’est
pas sotte, fait route avec le
chorégraphe Daniel Linehan,
artiste américain qui a fait
halte à Bruxelles, Anvers ou
Londres, invité enrésidence
à l’Opéra jusqu’en 2015,
après Christian Rizzo (de
2007 à 2012). En résident
«tout terrain», le jeune
homme de 32 ans a invité à la
MaisonFolie Wazemmes une
quarantaine de chômeurs et
retraités à un travail sur le
temps libre, collaboré avec
les étudiants de l’école d’art
de Cambrai, guidé une visite
subjective de l’exposition
Meret Oppenheimau LaMà
Villeneuve-d’Ascq. Et il
vient de signer, dans l’écrin
qu’est le charmant Opéra de
Lille, une nouvelle pièce, The
Karaoke Dialogues.
Depuis qu’on l’a vu dans le
solo Not About Everything,
en2007, où il tourbillonnait
à la manière d’un derviche,
mais chemise ouverte, onest
revenu vers lui, appréciant
particulièrement Gaze Is a
Gap Is a Ghost en 2012, une
chorégraphie avec caméra en
action sur le plateau et dans
la coulisse.
Loi. Avec The Karaoke Dialo-
gues, le chorégraphe et sept
danseurs partent dans une
nouvelle aventure, faisant du
texte une matière à rythme,
sans que le sens ydisparaisse
totalement, la pièce traitant
de la loi, de l’innocence, de
la culpabilité, du poids de la
juridiction et de l’erreur ju-
diciaire, du libre arbitre.
L’intitulé du spectacle est
trompeur. On peut s’atten-
dre à un vrai karaoké mal
chanté sur des paroles duré-
pertoire populaire. Ce n’est
pas ce que propose le choré-
graphe. Il utilise uniquement
les outils du karaoké, no-
tamment celui du texte qui
défile sur un écran. Pas de
chant toutefois, mais une
lecture de textes empruntés
à de célèbres auteurs ou qui
renvoient à eux : Freud,
Les danseurs-lecteurs
se renvoient les paroles
qu’ils décryptent entemps
réel sur des écrans.
avec du Verlaine vautré au Pan-
théon, compissé par les gosses de
la Mouffe devant Gide le fauxmoine
pâmé. Un feu de joie noire.
CROIX. Fabrice Gaignault de Marie-
Claire, auteur d’un Dictionnaire de
littérature à l’usage des snobs, a en-
trepris après d’autres de renouer le
fil pété d’une vie duVince –comme
on dirait de Vinci. Ce triomphe
mort-né a charrié un avorton de
gloire, Brand NewCadillac (transfi-
guré en bolide freiné par les
Shamrocks) et surtout une légende
désastrée en forme de dé-figura-
tion, digne du prédicat de Brum-
mell: «Il faut paraître, et disparaître
sitôt l’effet produit.»Mythologie qui
inspire directement le concept al-
bumglitter folk Ziggy Stardust, et
hante ensous-maintout unmonde
rockfasciné, des Troggs à Bashung
en passant par Jim ou Van Morri-
son, Iggy, Ian Curtis, Clash, Nine
InchNails, Jackson, AlanVega Sui-
cide.
Cuir noir, twists de rut nijinskien,
loubardise foraine, violence louche
d’auto-tampons, chaînes de gour-
mettes luisantes ou de moto, gang
(Play Boys), pulsion de mort, épi-
lepsies mystiques…le célébrant du
jour, vingt-trois ans après
enterrement du héros, de cancer
osseuxsuisse à 52 ans, dans une sé-
pulture envolée après enterrement
–fin idéale d’une vie à côté de la
plaque et meilleur chapitre de
l’ouvrage–, rend palpitant ce re-
passage de traces.
Sans faire œuvre d’historien,
son mémorial de saint Lutry, va-
guement romancé sous jaquette à
motif de descente de croix repti-
lienne, rembobine bienl’anecdote
spectrale. C’est étayé, mélo, déta-
ché, effarant, binaire.
Le carton dans les papillons du
Rock’n’roll Station psychopompe à
la grange groovy de Berocal
(«crrrr») n’yest pas, ni la bière la-
pée par terre avec unchiengaleux
et nous au Club 13 vers 1980
(«waow»), ni le sublimé jazzy so-
nique inouï creusant l’œuvre au
noir syncopé. Mais quelqu’un qui
cite les minets Pringle et Disco Re-
vue, tabloïd nancéen engendrant
Salut les copains, Rock’n’Folk et Li-
bération «quotidien du rock», ne
peut pas être mauvais.
Suggestionde biographie maudite
à suivre: celle de Jean-Claude Ber-
thon, mort sans phrase en 2005 à
Nancy, saint et martyr du «rock
français» selon Disco-Revue, son
journal ; soit Johnny des Rocks les
plus terribles qui lui prit sa femme
pour aller danser, Ronnie Bird le
rocker de la rue de la Pompe, et
l’ange de la disparitiontwist Vince
Taylor. •
(1) «Alias», bio originelle de Vince
Taylor, 1976. Discographie chez
Parlophone, Barclay, Big Beat.
VIES ETMORTS
DEVINCE
TAYLOR
de FABRICE
GAIGNAULT
éditions Fayard,
225 pp., 18 €.
la vie change avec
Bravo à Maylis de Kerangal !
lauréate du Prix Orange du Livre 2014
la lecture change avec Orange
Chaque année, le Prix Orange du Livre récompense une œuvre littéraire française.
Présidé par Erik Orsenna, le jury est composé d’écrivains, de libraires et de lecteurs.
continuez à partager vos lectures sur www.lecteurs.com
pour son roman “Réparer les vivants”, éditions Verticales
CULTURE • 41
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Le réalisateur
des beaux
«Bruits de
Recife»,
Kleber
Mendonça
Filho,
revient sur le
renouveau
ducinéma
national,
l’empire
médiatique
Globoet les
travers du
Mondial.
«LeBrésil abesoin
devoixcritiques»
ACannes,
le 23 mai.
Kleber
Mendonça
Filho, 46 ans,
est originaire
de Recife.
42 • CULTURE
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
K
leber Mendonça Filhoest auteur, à
46 ans, d’une multitude de courts
métrages remarqués et d’un pre-
mier long, les Bruits de Recife (sorti
enFranceenfévrier), hybridedesatiresociale
et de thriller fantastico-contemplatif qui fait
figure de révélation, peut-être parmi les deux
outrois plus frappantes aperçues sur unécran
de cinéma cette année. Egalement journa-
liste, critique et programmateur d’unexcel-
lent festival dans sa ville de Recife, c’est un
observateur privilégié de l’évolution du ci-
néma brésilien et des politiques culturelles
qui l’ont irrigué bongré, mal gré aucours de
son histoire récente.
Comment va le cinéma brésilien?
J’ai vraiment le sentiment d’appartenir à une
générationqui ourdissait il y a dix ans, dans
les festivals de courts métrages, une folle ré-
volutiondu cinéma brésilien, et celle-ci est
doucement entrainde se concrétiser, à me-
sure que nous passons tous peuà peuaufor-
mat long. Oncommence à voir, depuis deux
outrois ans, des films qui pour la plupart bé-
néficient à pleindes outils numériques, et qui
soulèvent de nouvelles questions, de nou-
veaux points de vue, qui tournent la caméra
vers là oùelle ne regardait jamais auparavant.
Je pense à des gens comme Juliana Rojas
et Marco Dutra, qui ont cosigné Trabalhar
cansa, montré à Cannes [en2011]. Il ya aussi
The Way He Looks, de Daniel Ribeiro, sélec-
tionné à Berlin, unfilminitiatique autour de
deuxadolescents homosexuels, très
sensible et élégamment conçu, qui
va atteindre les 200000entrées, du
jamais-vu. Ou encore Avanti popolo, d’un
Brésiliend’adoption, originaire d’Uruguay,
Michael Wahrmann, unfilmtrès intéressant
qui a gagné le grand prix à Rome et dont on
peut se dire qu’il n’aurait jamais pu se faire
il y a seulement sept ou huit ans.
Ce renouveauest-il dûà unappui politique?
Le cinéma brésilien est souvent mort avant
de ressusciter. En 1990, Fernando Collor,
fraîchement élu président, a désactivé notre
équivalent duCNC. L’année suivante, seule-
ment trois longs métrages purent se faire.
Aujourd’hui, grâce aunumérique et à unsys-
tème de déductions fiscales qui encourage le
mécénat, nous enproduisons environ150par
an. Deuxsuccès sont emblématiques de cette
renaissance: CarlotaJoaquina(1995), de Carla
Camurati, et Terre lointaine (1996), de Walter
Salles, qui reste à mes yeux sonmeilleur film
et une traduction claire de ce qui se passait
politiquement à l’époque auBrésil. Le cinéma
brésiliens’est reconstruit dans ce sillage en
poursuivant songraal: quête dusuccès popu-
laire, pour le meilleur et pour le pire.
Qu’est-ce qui a permis cette renaissance?
De nouvelles lois sont passées sous la prési-
dence de FernandoHenrique Cardoso[1995-
2002] et nous avons pu accéder enfin à des
fonds publics. Puis, avec Lula, tout cela s’est
structuré de manière plus démocratique sur
le territoire. Longtemps, dans le Nordeste,
et notamment ici à Recife, on n’avait accès
ni aux industries techniques ni aux soutiens
publics, qui étaient concentrés à Rio et
São Paulo. C’est ce qui a permis de financer
mes premiers courts métrages, puis les Bruits
de Recife, et l’émergence d’une scène pas-
sionnante à Recife, avec aumoins une dizaine
de réalisateurs très singuliers.
Par-delà le cinéma d’auteur, y a-t-il une
frange ducinéma brésilienplus commerciale
qui trouve grâce à vos yeux?
Malheureusement, non. C’est évidemment
un sujet controversé. La sortie de mon film
fut entourée de polémiques, notamment
parce que j’ai mis encause le système de dis-
«padrão Fifa» (le «standard
Fifa»), qui soulève une discussion
riche autour de l’opposition entre
identité culturelle et mondialisationà la force
de l’argent international. Les Brésiliens pen-
sent que le Brésil est le pays du football, que
notre culture footballistique est la plus riche.
Or nous nous retrouvons à répondre aux or-
dres du padrão Fifa, qui voudrait nous dicter
comment nous comporter, comment s’as-
seoir, manger et boire dans des stades qui,
soit dit en passant, sont à tout point de vue
conçus à l’européenne. Et cela engendre bien
sûr beaucoup de situations risibles, car tout
ce qui en ressort nous apparaît complète-
ment extraterrestre.
Vous allez suivre la compétition?
Biensûr, et avec plaisir, comme toujours. Je
vais même voir deux matchs au stade, ici, à
Recife. Et je vais enprofiter pour tourner un
court documentaire autour d’un stade fan-
tôme, unendroit absolument fascinant dans
lequel des sommes énormes ont été investies,
avant d’être laissé à l’abandon. •
Recueilli par JULIENGESTER
PhotoYANNRABANIER
tribution–même si j’ai puconstater envoya-
geant que le problème était le même partout:
enAustralie, aux Etats-Unis, enRoumanie,
au Danemark, en Turquie…Les petits films
audacieuxsont écrasés partout par de grosses
machines merdiques portées les chaînes de
télé et des stars qui ensont issues. La particu-
larité duBrésil réside dans l’hégémonie d’un
seul empire médiatique, Globo, qui détient
à la fois la plus importante chaîne de télé, des
radios, le câble, une filière de production…
Avant l’émergence d’Internet, la chaîne
Globo, ses talk-shows et ses telenovelas, était
regardée par plus de 90%de la population.
Cela avait vraiment quelque chose de l’ordre
de Big Brother. Ils disposent donc de tous les
canauxde diffusionet de promotion, et fabri-
quent des films épouvantables, réalisés par
des gens issus de la pubet vendus comme des
comédies, que personne ne trouve drôle mais
que tout le monde va voir, du fait du matra-
quage. Quandmonfilmsort sur 14écrans, les
leurs enoccupent 600. Et quandvous regar-
dez l’un de leurs films, vous êtes parfois
comme coincé dans Globoland: les person-
nages regardent Globo à la télé, écoutent la
radio Globo, lisent les journaux Globo, tout
ça dans la même pièce –on se croirait dans
un filmde la Russie de Khrouchtchev.
De quelle nature étaient les polémiques sou-
levées par la sortie des Bruits de Recife?
Disons que j’ai fait entendre assez fortement
combienje jugeais négatif l’impact de Globo
sur la culture au Brésil. Et le PDG de Globo
m’a répondu d’une manière spectaculaire-
ment peu adroite, ce qui, seloncertains, lui
aurait coûté son poste, même si
c’est meprêter beaucoupd’impor-
tance que de me remercier ou me
blâmer pour l’avoir fait virer. Bref, j’ai donné
une interviewoù je disais que si je filmais le
barbecue de mes voisins et diffusais le résul-
tat avec la puissance de leurs moyens publici-
taires et médiatiques, cela ferait 200000en-
trées en une semaine. Furieux, le type m’a
rétorqué publiquement que si monprochain
film réalisait un tel score au box-office, il
paierait tous les frais, car cela prouverait que
je suis uncinéaste. Ce qui est d’une stupidité
évidente: dans quel monde est-on plus ou
moins cinéaste enfonctiondu succès com-
mercial? Cela lui a valubeaucoupd’hostilité.
De quelles manières la culture bénéficie-t-
elle du soutien public au Brésil ?
Il ya unensemble de dispositifs assez effica-
ces qui permettent de financer les arts, assez
similaires au système français, et dont tous
mes amis américains sont jaloux. Ce qui n’est
pas une mauvaise manière de dépenser l’ar-
gent public, d’autant que nous bénéficions
d’une réelle liberté de création. Personne ne
vient nous dire ce que nous devrions filmer
avec l’argent de l’Etat. Malgré cela, en tant
que spectateur, je pense que les films brési-
liens devraient être plus encolère, plus inci-
sifs. Le Brésil est unpays qui a besoinde voix
critiques. C’est comme si les gens regardaient
dans une autre direction quand quelque
chose de grave se produit. Il y a très peu de
contre-exemples qui exprimeraient unpoint
de vue acide ou caustique sur notre société.
Que vous inspire l’organisationde la Coupe
du monde par le Brésil ?
Je me rappelle de Lula faisant des bonds exta-
tiques à Zurichen2007 lorsque fut annoncé
que cette Coupe du monde se tiendrait chez
nous. Je ne peux pas dire que cette idée me
réjouissait, il y a eubeaucoupde manifesta-
tions et de protestations légitimes ces der-
niers mois. Mais aujourd’hui, c’est troptard,
quoi qu’en disent beaucoup de mes amis,
cette Coupe du monde va avoir lieu, et j’es-
père par-dessus tout qu’elle va biense passer,
pour le bien du Brésil.
C’était une mauvaise décision?
Je pense, oui. Lorsqu’on organise la
Coupe dumonde et les JO, il ya éventuel-
lement ungainde prestige, mais qui corres-
pond aux investissements consentis à perte
dans des infrastructures qui, si elles déçoi-
vent les visiteurs, ne serviront à rien. Et après
tous les soucis soulevés par la préparation, si
en plus les choses se passent mal, j’ai peur
que l’effet soit néfaste. Cela aurait dû être
mieux considéré, au regard surtout des be-
soins urgents de notre pays aujourd’hui, en
particulier en matière d’éducation, un do-
maine qui appelle une réforme historique.
Vous pensez que le Mondial pourrait mal se
passer?
Je suis confiant quant à l’idée qu’au final,
malgré les différents ratés, tout se déroule
sans trop d’encombres, «à la brésilienne».
C’est-à-dire d’une certaine façon, bienspé-
cifique et unpeufolle, mais néanmoins effi-
cace qui n’a rien à voir avec la manière an-
glaise ou suisse d’envisager un tel
événement. Il y a une blague récurrente qui
circule à ce sujet depuis un an autour du
INTERVIEW
◆ Clément Baloup et le Vietnam : les couleurs de
lexil
◆ Notre Mère la Guerre
◆ Boulet, les notes de blog sexposent
◆ Paola Crusoé
◆ Pierre-Henry Gomont : voyages graphiques, du
croquis à la BD
◆ CorbOz, lexpo quil mérite
◆ Alice au pays des singes
95 auteurs dont
Ambre
Bailly
Baloup
Baudoin
Boulet
Chamblain
Corboz
Dauvillier
Dillies
Domecq
Durieux
Feroumont
Gomont
Hardoc
Jurion
Keramidas
Kris
Lupano
Madden
Maël
Moynot
Ozanam
Perger
Riff Rebs
Sacco
Salomone
Sénégas
Tébo
Thompson
Vidberg...
15 expos dont
CULTURE • 43
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
44 • CULTURE GRAND FORMAT
C
haque semaine, des
millions de paires
d’oreilles se tour-
nent vers la voix de
cet homme et la mu-
sique qu’il propose.
SonémissionWorld-
wide, le samedi de
15 heures à 18heures sur BBC6, est reprise
à travers le monde (en France, sur Radio
Nova, le samedi à 19 heures). Que ce soit
enfunk, soul, afro, electro, latino oujazz,
la diffusion par Gilles Peterson est un di-
plôme et unsésame. Ses compilations, ses
productions, ses sets live ont fait de lui
l’un des DJs les plus respectés de la pla-
nète. Et probablement le plus érudit et
éclectique de tous.
Gilles Petersona des origines suisses, nor-
mandes, unpatronyme scandinave et ré-
side enAngleterre. Uncaractère cosmopo-
lite qui a fait de lui le spécialiste des
grooves tropicaux, de l’Afrique aux Caraï-
bes, en passant par ce qu’il connaît le
mieux: le Brésil. En2004, sa compilation
Gilles Peterson in Brazil, un CD de mor-
ceaux anciens, unautre de nouvelles ten-
dances, a été plébiscitée. D’autres volumes
ont suivi. «La série a bien marché, admet,
avec modestie, le producteur. Surtout en
Grande-Bretagne. Avec le Brésil, les Anglais
habitent leur rêve. La passion du football y
est sans doute pour beaucoup.»
Dans les bacs du Calvados
Avec son look sage de collégien sans âge
(il a 48 ans), Peterson vient de publier
Sonzeira, disque au sous-titre explicite:
Brasil BamBamBam. Cette fois-ci, pas une
anthologie mais une véritable production
enregistrée à Rio. Le résultat est somp-
tueux, la variété de sons et d’ambiances
donne unkaléidoscope, une image globale
Brésil comme DJ vedette est pourtant un
fiasco. «C’était à São Paulo. J’avais préparé
un set très brésilien, mais le public est resté
de marbre. Je leur servais la musique de leurs
grands-parents, ce n’est pas ce qu’ils atten-
daient. La fois suivante, je leur ai apporté le
son des soirées londoniennes.»
Ses déplacements suivants au Brésil lui
permettent d’assouvir sa passionpour les
vieux vinyles, matière première de ses fu-
tures compilations. Un hôte aura sur lui
une forte influence: le prince du funk
Ed Motta, riche d’une collection de
30000 galettes, dans les genres les plus
divers. «J’ai passé de longues soirées avec
lui, à boire d’excellents vins et à découvrir
des musiques incroyables. J’aurais aimé l’in-
clure dans Sonzeira mais je n’ai pas trouvé
d’idée: son style est très brillant mais pas
très brésilien.»Adéfaut d’Ed Motta, Son-
zeira réunit des légendes (Marcos Valle,
Elza Soares) et des vedettes actuelles (Seu
Jorge, Mart’Nália, Lucas Santtana).
L’introductiondudisque, sur fondde per-
cussions jouées par Naná Vasconcelos,
vieux routier des musiques ethno-expéri-
mentales, est un récitatif…en anglais: le
NigérianSeunKuti, le fils de Fela, évoque
la déportationdes esclaves, crime contre
l’humanité qui, cruauté de l’histoire, a
permis à toutes ces musiques d’exister.
Ensuite s’élève une autre voixnoire et poi-
gnante, celle d’Elza Soares, diva de la
samba. A74 ans (oudavantage) dont près
de soixante sur scène, elle reste une icône
de la culture de sonpays, célèbre par son
talent mais aussi pour ses frasques et le
parfum de scandale qui l’a souvent ac-
compagnée. Lors de sonmariage tumul-
tueux avec le footballeur Garrincha (lire
aussi p. 26 et 27) notamment. Elle chante
trois titres du disque, dont le fameux
Aquarela do Brasil (le leitmotivduBrazil de
Terry Gilliam). «Je n’avais pas l’intention
de l’inclure, confie le producteur, il a été
tellement rabâché, c’est presque devenu un
cliché.»
«Al’heure dite, Elza était là»
L’idée est venue d’Elza Soares, pour rendre
hommage à son auteur, Ary Barroso, qui
fut son découvreur, en 1953, dans une
émission de la télévision alors naissante.
Elza, domestique à l’époque, était descen-
due de sa favela avec sa mère. Enla voyant
arriver sur le plateau, maigrichonne et mal
fagotée, le compositeur s’étonne et lui de-
mande: «Et toi, de quelle planète débar-
ques-tu?» Réponse: «Do planeta fome»
(de la planète faim). La réplique de la jeune
femme et sa prestationvocale, très réussie,
enfont une vedette dujour aulendemain.
Ce qu’elle est encore aujourd’hui. Malgré
ses foucades, qui la rendent souvent ingé-
rable.
Gilles Petersonsavait tout cela. «Je l’avais
rencontrée lors d’un voyage précédent, té-
moigne-t-il, et je l’avais invitée à participer
au disque. Beaucoup, au studio, étaient con-
vaincus qu’elle ne viendrait pas. Mais à
l’heure prévue, elle était là.» Composée
en1939 et popularisée dans le monde par
le film de Walt Disney Saludos Ami-
gos (1942), Aquarela do Brasil vantait les
beautés des paysages. Dans la voix boule-
versante d’Elza Soares, elle devient un
hymne désenchanté, douloureux, le ré-
sumé d’une vie oùla joie, le racisme, la ri-
chesse et la souffrance se sont enchevêtrés.
De tous les participants, le plus célèbre
parmi nous est SeuJorge, découvert auci-
néma: comme acteur dans la Cité de Dieu,
puis dans la Vie aquatique, où il reprenait
à sa façon le répertoire de David Bowie.
Sontitre, Sambaião, est une samba explo-
Par FRANÇOIS-XAVIERGOMEZ
PhotoPAULROUSTEAU
Ambianceur planétaire, le DJ français baigne depuis vingt ans dans
les musiques brésiliennes. Sonalbumkaléidoscopique «Sonzeira»réunit des
légendes, d’Elza Soares à SeuJorge. Il mixera enFrance pendant le Mondial.
Gilles Peterson,
le fils d’Ipanema
d’une des scènes les plus innovantes et
bouillonnantes de la planète.
Le continent Brésil, Gilles Petersonl’a dé-
couvert il y a une vingtaine d’années.
«J’étais parti en vacances avec mon ami
Paul Bradshaw, du magazine Straight No
Chaser. J’ai rencontré des musiciens à Rio
et à Bahia, ce qui a donné lieu à des arti-
cles.»Sa connaissance de la samba et de
la bossa-nova était biensûr antérieure. Et
elle vient curieusement du Calvados.
«Quand j’étais enfant, je passais un mois de
vacances d’été près de Falaise, où ma tante
gérait un hôtel. Je m’ennuyais la plupart du
temps, sauf quand nous al-
lions faire des courses à
Caen. J’y ai acheté mes
premiers vinyles brésiliens,
les percussions de Ney de
Castro au label Chant du
monde par exemple. Oudes
compilations avec des titres tels que La Vem
Salgueirodugroupe Os Originais do Samba,
qui m’accompagne depuis trois décennies,
puisque je le joue encore régulièrement.»
Dans l’Angleterre des années 70-80, la
musique brésilienne est bien moins pré-
sente qu’enFrance. «Quand j’ai commencé
à fréquenter les soirées funk et soul, poursuit
Peterson, les DJ passaient de temps en
temps Gilberto Gil avec Palco ou Toda Me-
nina Baiana, mais c’était très marginal.»
L’étape suivante de son initiation brési-
lienne, alors qu’il est déjà unambianceur
des nuits londoniennes, il la doit à l’Amé-
ricain George Duke, formidable pianiste
de jazz fusion décédé l’été dernier.
«J’avais découvert son disque A Brazilian
Love Affair, où j’ai entendu pour la première
fois la voix de Milton Nascimento, sur la
chanson Cravo e Canela. Ado, fan de funk
et de disco, j’ai soudain été séduit par cette
facette jazzy du Brésil.»
A travers les labels Acid Jazz et Talking
Loud, Gilles Petersonvoit sa notoriété de-
venir internationale. Sa première visite au
«Ado, j’ai découvert ABrazilianLove
Affair de George Duke, et j’ai soudainété
séduit par cette facette jazzyduBrésil.»
Gilles Peterson
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
GRAND FORMAT CULTURE • 45
sive, carnavalesque, qui a tous les atouts
pour devenir un tube estival. Et projeter
enfinSeuJorge parmi les stars planétaires.
Pourquoi n’y est-il pas encore parvenu,
malgré soncharisme inouï? «Les marchés
anglo-saxons, analyse Gilles Peterson, sont
fermés aux langues étrangères. Seu Jorge,
comme Stromae par exemple, peut susciter
un certain intérêt, mais il ne vendra pas de
disques s’il ne passe pas à l’anglais.»
«La Belgique en demi-finale»
Quand on le félicite sur son érudition en
matière de musique, Petersonpréfère in-
sister sur ce qui lui reste à découvrir. Son
dernier coup de cœur? «Un rarissime vi-
nyle de 1958, Tam…Tam…Tam…! de José
Prates. C’est EdMottaqui me l’afait connaî-
tre. On y trouve le titre Nana Imboro, avec
le refrain que reprendra, en 1963, Jorge Ben
pour sonclassique Mais que Nada. C’est une
samba afro très deep, à la limite du spiritual
jazz, dans un esprit avant-garde et des voix
quasiment opératiques. Un disque unique.»
Avant de laisser filer Gilles Peterson vers
son Eurostar, on ne peut éviter de parler
ballonrond. Abonné d’Arsenal, il a souf-
fert cette année, les Gunners finissant
quatrièmes de la Premier League. Petite
consolation, l’équipe de sa ville natale, le
Stade Malherbe de Caen, retrouve la Li-
gue 1. La Coupe du monde, il la vivra sur
la route, enespérant que les sets commen-
cent après la fin des matchs. «Mes sélec-
tions préférées sont qualifiées: l’Angleterre,
laFrance, laSuisse, le Japon. Et le Brésil, bien
sûr. Unpronostic?Non, mais je vois laBelgi-
que en demi-finale. Je miserai sans doute un
peud’argent là-dessus», lance-t-il enécla-
tant de rire. •
DJ SETle 7 juin à Nice, les 21 et 22 à
la Bellevilloise (75020), le 26 juillet à Six-Fours-
les Plages (Var). Et du 30juin au 6 juillet à Sète
(Hérault) pour le 9
e
Worldwide Festival dont il
est fondateur et directeur artistique.
Gilles Peterson,
le 28 avril à Paris.
COMPILS DOBRAZIL
En 2004, Gilles
Peterson publiait
In Brazil florilège
composé d’un
CDd’enregistre-
ments anciens et
d’un autre de
nouveaux sons.
Gros succès. Il
récidive en 2006
avec Back in
Brazil selon la
même formule.
Puis il passe à la
réalisation avec
des musiciens
qu’il invite en
studio à Rio:
c’est Sonzeira
Brasil BamBam
Bam(Universal)
qui vient de
paraître.
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
46 • CULTURE GUIDE
L’été1970de
Maurol’orphelin
FILMS Le cinéma brésilien popu-
laire se trouve aisément sur YouTube
(pas besoin de télécharger), comme
l’excellent blockbuster Faroeste
Caboclo (2013) de René Sampaio, qui
a été vu par 1,5 million de spectateurs
dans son pays en douze semaines: un
orage d’amour et de haines chez les
dealers, filmé comme un western
spaghetti maqué blaxploitation. C’est
beau et ça vrille les nerfs. On n’a pas
trouvé la version sous-titrée, donc
pour lusophones seulement (encore
que les dialogues se résument un
peu à «pitié» et «non pas dans le
genou») mais c’est en HDpimpée.
Avec des sous-titres anglais et plus
proche du ballon rond
(mais aussi avec des pixels
plus ronds), l’inusable
L’année où mes parents
sont partis en vacances
(2006), comédie de Cao
Hamburger sur un enfant
dont les parents fuient la
dictature à l’approche de
la Coupe du monde mexi-
caine de 1970. Ils laissent le
jeune Mauro devant chez
son grand-père sans savoir
que celui-ci est mort… c’est
le voisin qui le recueille et
l’élève dans la communauté
juive de São Paolo. Le petit
«Moishele» apprendra cet
été-là le désir, l’amitié, la
bêtise humaine (la dictature, filmée
en embuscade) et la joie, avec la
victoire de l’équipe nationale. S.Cult.
L’ANNÉEOÙ
MES PARENTS
SONTPARTIS
ENVACANCES
de CAO
HAMBURGER
2006, disponible
sur YouTube
Lepetit pont entre
musiqueet foot
LIVRELe journaliste sportif Pierre-Etienne Minonzio
croise les deuxreligions brésiliennes.
L
a musique et le football
au Brésil, c’est la ren-
contre de deux reli-
gions nationales qu’évoque
encreux le Petit Manuel mu-
sical du football rédigé par
Pierre-Etienne Minonzio,
journaliste à l’Equipe et
collaborateur ponctuel de
So Foot et des Inrockuptibles.
L’ouvrage, qui s’articule en
courtes notules, n’est pas in-
tégralement consacré au
Brésil, mais le pays yoccupe
forcément une belle place,
compte tenududouble héri-
tage musical et sportif qu’il
a accumulé.
On pourra donc tranquille-
ment s’y composer une pe-
tite histoire croisée qui com-
mencerait (un peu tard, le
livre aborde peu le début
du XX
e
siècle) par les tropi-
calistes Chico Buarque et
Gilberto Gil. Le premier de-
mande l’oganisation d’un
match amical en marge de
tous ses concerts, a fondé un
club –le Polytheama, où il
joue ailier gauche– dans sa
banlieue de Rio et a chanté
O Futebol dans un album
sorti en1990. Gilberto Gil a,
lui, mêlé politique et football
dans Meio de Campo (1973),
un hommage à Afonsinho,
milieu de terrain barbu et
hirsute qui symbolisa par sa
liberté d’esprit une opposi-
tion muette contre la dicta-
ture militaire des années 60.
Jorge Ben, qui joua jeune
pour le club de Flamengo, à
Rio, a lui aussi vécu football
une bonne partie de sa car-
rière, signant notamment
en 1972 l’un des seuls récits
écrits d’un but miraculeux
dans Fio Maravilha, l’un de
ses classiques. Reprise en
français par Nicoletta dans la
foulée, la chansona bizarre-
ment perdu toute référence
au ballonrond pour empiler
les clichés à la place («Bien
sûr tu n’apprends rien à
l’école / Car ton école c’est
l’école des sambas»).
Acôté des musiciens recon-
nus, il y a la longue liste des
footballeurs qui chantent,
souvent mieux au Brésil
qu’ailleurs: Garrincha, Pelé,
Ronaldinho ou encore Só-
crates, auteur de Casa del
Caboclo en1980, une ode dé-
licate à ses racines amazo-
niennes.
Ons’arrêtera aussi sur la no-
tule «samba» pour saisir
une petite part du jeu vire-
voltant des Brésiliens. C’est
Robinho, qui joue actuelle-
ment auMilanAC, qui parle:
«Quand je suis sur un terrain,
j’ai souvent l’impression de
devoir danser comme si j’étais
dans un bal samba pour réali-
ser tel ou tel geste, et je dois
avouer que j’adore ça.»
SOPHIAN FANEN
PETITMANUEL
MUSICAL
DUFOOTBALL
de PIERRE-
ÉTIENNE
MINONZIO
éd. le Mot et le
Reste, 271 pp., 20€.
Le légendaire Pelé, en mai 1973 au Festival de Cannes. PHOTOHULTONARCHIVE. GETTYIMAGES
©
L
a
u
re
n
t P
in
o
n
: lo
g
o
A
IR
, p
h
o
to
L
in
d
a
B
u
jo
li

c
o
n
c
e
p
tio
n
: C
la
ire
M
A
S
S
E
T
. P
B
A
2
0
1
4
Théâtre de la Cité internationale Moins de 30 ans | 13 €
Réservations 01 43 13 50 50 — www.theatredelacite.com
danse
TIAGO GUEDES
Hoje
5 > 6 juin 2014
©
J
u
l
i
e
n
B
r
a
c
h
h
a
m
m
e
r
l
i
e
n
e
l
i
B
r
aaa
B
r
c
h
h
a
c
h
h
a
h
h
a
c
h
h
a
c
h
h
a
c
h
h
m
m
e
r
m
m
e
r
e
r
mmm
Que faire en ces temps troublés ?
Lutter, protester, agir, dormir ?
DANSER !
INTÉRIEUR
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
GUIDE CULTURE • 47
«J
e suis brésilien, j’ai de
l’or / Je viens de Rio de
Janeire… [bien Janeire
avec un“e”, ndlr].»En1866,
apparaissait, dans l’opérette
la Vie parisienne d’Offenbach,
le personnage dumilliardaire
venu des Amériques pour
mener grand train à Paris.
Un stéréotype, le premier
d’une série que l’histoire des
relations musicales entre la
France et le Brésil va accumu-
ler enunsiècle et demi. L’his-
torienne Anaïs Fléchet a con-
sacré une thèse de doctorat à
la présence des musiques brésiliennes
enFrance ausiècle dernier. Elle ena tiré
un livre passionnant, mine
d’informations précieuse et
ouvrage rare, puisque la re-
cherche ensciences humaines
se penche rarement sur les
manifestations musicales
«non savantes».
Bienavant la samba et la bos-
sa-nova, les salons parisiens
succombèrent, au début
du XX
e
, à la maxixe, danse
popularisée par l’exubérant
FélixMayol. Le cinéma va en-
suite propager les nouveaux
sons : le film Orfeu Negro,
palme d’or à Cannes en1959,
avec les sublimes chansons de TomJo-
bim, Vinicius de Moraes ou Luiz Bonfa.
Puis la BOd’Unhomme et une femme, où
Pierre Barouh donne libre cours à sa
passion pour la bossa. Les succès
d’outre-Atlantique sont interprétés par
les chanteurs «typiques» (Dario Mo-
reno, Gloria Lasso) ou la génération
yé-yé (Sacha Distel, Sheila). Avec une
constante: le plus souvent à rebours du
texte original, l’adaptation évoque un
pays ensoleillé, insouciant, qui fait la
fête (et l’amour) en permanence.
L’auteure conclut ensoulignant que, si
la culture européenne a longtemps in-
fluencé l’Amérique latine, le mouve-
ment s’inverse, dans le cas du Brésil et
de ses musiques, au XX
e
siècle. Et ce
n’est pas fini, ajouterons-nous.
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
«N’oubliepas demonter»auTop50
ESSAI D’Offenbachà Sheila, la France succombe auxrythmes brésiliens.
«Après le marché
aux puces de la place XV,
sa promenade
se prolongeait
généralement
ducôté du
marché populaire
duquartier
Uruguaiana,
undes hauts lieux
de la contrefaçon
à Rio. C’était là, et pas
dans les boutiques de
la Zone Sud, qu’il fallait
acheter ses maillots
de football.»
SébastienLapaqueThéorie
deRiodeJaneiro, Actes Sud
«Onpeut dire tout ce
qu’onvoudra du
Brésil, mais onne
peut nier que ce
soit unde ces pays
mordants qui
imprègnent l’âme
et lui laissent
je ne sais quel ton,
quel tour et quel sel dont
elle ne parviendra plus
à se défaire.»
Paul Claudel LeVoyageauBrésil:
AnthologiedeRégis Tettamanzi
«Bouquins» Laffont
DANS LA POCHE ALBUMS DE FAMILLE
Samba rock
Que s’est-il passé
au Brésil entre
l’extinction de la
bossa nova et la
déferlante disco?
Le collectionneur
DJ Paulão a
compilé cet entre-
deux merveilleux
fait de rock,
de samba
et de funk de
grand orchestre,
mêlés à la culture
naissante
des soundsystems
et à un reste
de psychédélisme
personnalisé par
feu TimMaia. Soit
douze chansons
parfaites signées
par des noms trop
méconnus: la diva
Marisa Rossi,
Arnaud Rodrigues
ou Toni Tornado…
Une porte
entrouverte sur
un monde encore
à défricher. S.Fa.
Compilation
Brazuca! Samba
Rock and Brazilian
Groove from
the Golden Years
(1966-1978), Kindred
Spirits
Ghetto
Lorsque l’Europe
a découvert
le baile funk
au début des
années 2000, ce
style électronique
qui mêle basses
suintantes,
hip-hop et
percussions
cariocas avait
déjà vingt ans
de mutations
derrière lui.
Sa dernière
incarnation, la
rasterinha, ralentit
le tempo et éjecte
le superflu pour
ne garder qu’une
transe traversée
d’injonctions
vocales. Pour le
site américain Do
Androids Dance?,
le DJ Funk
na Caixa a
compilé les tubes
des derniers
mois, prêts
à exploser. S.Fa.
Compilation
Rasterinha Vol. 2
(sans label).
En écoute et
téléchargement sur
Soundcloud.com/
funknacaixa
Afro
L’afrobeat
dans la musique
brésilienne
n’est pas chose
nouvelle.
De GilbertoGil
aux rockeurs
de NaçãoZumbi,
le rythme du
Nigérian Fela Kuti
a influencé depuis
longtemps les
musiciens de ce
pays, le plus grand
de la diaspora
africaine. Après
les connexions
yorubas du trio
Metá Metá,
la bouillonnante
scène de
SãoPaulo, la plus
créative du pays,
livre un autre
trésor, Bixiga 70.
Ethio-jazz bien
cuivré, funk
incandescent,
sons urbains
et grooves
polyrythmiques
envoient au
dancefloor (en live
à Coutances,
samedi 31 mai, et à
Paris, le 7 juin). D.Q.
Bixiga 70Ocupai
(Mais UmDiscos)
Renaissance
Nação Zumbi
vient de sortir
au Brésil, après
un silence de sept
années (Fome
de Tudo, 2007),
un nouvel album,
Nação Zumbi (tel
son homonyme
de 2002). Après la
mort accidentelle
en 1997 de
son leader, Chico
Science, le groupe
de Recife, l’un
des plus influents
de ces vingt
dernières années,
héraut du
mouvement
Mangue Beat
entre racines et
futur, a creusé
son sillon avec
le chanteur Jorge
du Peixe. Cicatriz,
le single qui ouvre
le disque produit
par Berna Ceppas
et Kassin (où l’on
entend aussi Lura
Lira, la fille de
Chico Science),
est sur toutes
les radios
du pays. D.Q.
Nação Zumbi
(Slap/Natura)
Cold
Brésilienne
de naissance,
suisse d’adoption,
la chanteuse
Mariana Da Cruz
exprime cette
dualité dans son
double CD. Le
premier volume,
baptisé Bright
Side, décline de
plaisants climats
disco et reggae.
Et s’achève par
une très curieuse
version bossa-
nova de Campari
Soda, vieux
succès du groupe
newwave helvète
Taxi. Le second,
Dark Side, est plus
intrigant: orages
electro-funk,
sonorités cold,
rythmiques
oppressantes…
Une face
insouciante, une
autre colérique
et prenante,
l’ensemble
est une belle
réussite. F.X.G.
Da Cruz
Disco e Progresso
(BoomJah/
Broken Silence)
Amazone
Avec sa culture
des aparelhagens
(sound systems),
Belém, capitale de
l’Etat du Pará, est
devenue la ville
à la mode. Dona
Onete, 73 ans,
débute sa carrière
avec ce premier
disque qui
exprime la vitalité
et l’originalité du
Brésil amazonien:
proche du monde
indigène (avec le
rythme carimbó),
mais aussi
influencée par
le zouk, la salsa
ou le merengue,
grâce à l’écoute
des radios des
Caraïbes. Ne pas
s’étonner donc
si on détecte
un kompa haïtien
(Jamburana). Sur
fond de guitares
électriques et de
boîtes à rythme,
cette «ghetto
pop» luxuriante
est un pur
plaisir. F.-X.G.
Dona Onete
Feitiço Caboclo
(Mais UmDisco)
Strasbourg Mulhouse Colmar
www.operanationaldurhin.eu
PLATÉE
RAMEAU
DIRECTION MUSICALE
Christophe Rousset
MISE EN SCÈNE
Mariame Clément
Chœurs et Ballet
de l’Opéra national du Rhin
Orchestre Les Talens Lyriques
STRASBOURG OPÉRA
13, 17, 19, 21 Juin 20 h
15 Juin 17 h
MULHOUSE LA FILATURE
29 Juin 17 h
1
er
Juillet 20 h
13 06 01 07
saison 2013-2014 – photo K
lara B
eck – graphism
e ON
R
– licences 2-1055775 et 3-1055776
SI TUVAS
ÀRIOd’ANAÏS
FLÉCHET
Armand Colin,
392 pp., 25 €.
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
48 • CULTURE GUIDE
EXTÉRIEUR
Ligne d’eau, avaler la fumée, exulter…OUTPLAY
LygiaClark,
compliment d’objets
ARTLes créations de la Brésilienne, décédée en1988,
continuent de révolutionner les rapports œuvre-spectateur.
O
nse souvient avec émotiond’une exposition
dédiée à l’immense artiste brésilienne Lygia
Clark (1920-1988), donnée en 2005 au mu-
sée des Beaux-Arts de Nantes, où l’on avait atterri
un peu par hasard (on avoue) et découvert avec
stupéfaction et enthousiasme un univers où les
frontières classiques entre spectateur et œuvre
avaient été abolies. Parcourant «Lygia Clark: de
l’œuvre à l’événement. Nous sommes le moule. A
vous de donner le souffle…» (lire Libération du
5 novembre 2005), les visiteurs s’enfilaient des trucs
étranges sur la tête, manipulaient toutes sortes
d’objets, essayaient d’immenses lunettes augmen-
tées de quantité de miroirs, participant de fait à
l’opération de défétichisation de l’objet d’art vou-
lue par l’artiste: ces objets n’avaient de sens pour
elle qu’utilisés par un tiers. L’artiste «doit se con-
tenter de proposer aux autres de devenir eux-mêmes»,
avait-elle écrit. Tout cela était en effet fort amu-
sant, mais surtout animé d’une ambition folle, ra-
dicale, marquée par l’époque: changer notre rap-
port aumonde, aux autres, à la création, «confondre
l’art et la vie».
C’est donc avec envie qu’onlouche vers la program-
mationduMoMAde NewYork, oùse tient actuelle-
ment et jusqu’au 24 août une grande rétrospective
de sontravail (quelque 300œuvres) qu’il ne faudra
sans doute manquer sous aucunprétexte si l’onest
de passage cet été, et dont les premiers comptes ren-
dus font état d’essayage de sacs enplastique sur la
tête et de tripotage de magnifiques «Bichos»(bêtes),
ses œuvres les plus connues, petites sculptures
d’aluminiumpliables à manipuler, qui s’échangent
aujourd’hui aux enchères à coups de centaines de
milliers de dollars.
Le catalogue, qui rassemble passionnants écrits et
lettres, retrace la chronologie d’unparcours qui dé-
buta dans les années 50(comme celui de soncom-
patriote Hélio Oiticica) avec de la peinture d’abord
figurative, puis abstraite, à forte connotationcons-
tructiviste. Lygia Clark vient suivre les cours de
FernandLéger à Paris (oùelle reviendra, entre 1970
et 1975, animer des ateliers désormais mythiques
à la Sorbonne) et, de retour auBrésil, fait évoluer son
travail vers plus d’incarnation, participe aumouve-
ment néoconcrétiste, passe à la troisième dimension
avec ses Bichos, et enfin, à partir de 1963, à l’élabo-
rationd’une théorie repensant les liens entre artiste,
objets et public. L’objet doit être touché, manipulé,
faire intervenir le corps (et rappeler le corps),
éveiller unacte créateur chez le spectateur, jusqu’au
développement du concept «d’objets relationnels»,
ces sacs enplastique emplis d’eauet de coquillages
oude sable, ces tuyauxencaoutchouc, ces étranges
masques et autres labyrinthes sensoriels, à l’image
de celui conçu pour la Biennale de Venise en1968,
qui perturbaient nos repères, renouvelaient notre
appréhension de nous-même et du monde.
Tous se sont chargés d’une fonctioncurative, dont
Lygia Clark, qui avait suivi une psychanalyse à Paris,
se servira à Rio, jusqu’à sa mort, pour ses séances
de thérapies individuelles. Onest loindes expérien-
ces bêtement participatives et consuméristes vues
depuis quelques années dans toutes sortes de gran-
des institutions –y compris au même MoMA.
ÉLISABETHFRANCK-DUMAS
LYGIACLARK: THEABANDONMENT
OF ART, 1948-1988
Jusqu’au 24 août. Rens: www.moma.org
Oculos, 1968, de Lygia Clark. COURTESYOF WORLDOF LYGIACLARKCULTUREL ASSOCIATION. 2014 EDUARDOCLARK
«LIGNED’EAU»,
HISTOIRED’OS
Relevé, entre autres mictions, d’une belle enculade
(avec la salive pour faire glisser), le plastique Ligne
d’eau(bizarrement traduit de FloatingSkyscrapers)
est le bon plan noir romantique à saisir du
moment, filmé près du corps.
Soit le corps duhéros ado «étrange et familier»(de
quel Braqueur, Oslo 31 août…?), Kuba, athlète
gorgé de sang, de musculature, de vie avide. Au
bassin, lustral, au bois, au torse, à fond. Puis les
corps de la copine et de la mère, tropjeune et pro-
che, de ménage communautaire, entre qui le
blondras va et vient enfauve silencieux et lisse au
logis, griffant la litière de sa prison. Et les corps de
semblables de vestiaire de compétition. Celui d’un
garçonspécialement, beaubrunaux mèches effé-
minées, avec qui Kuba se sent aux anges. Acloper
au balcon, rêver, avaler la fumée, câliner, rouler
dans la nuit, enfiler, tout oublier, exulter. Le corps
plastique du héros nageur cependant plonge,
court, halète, tabasse et supine aussi dans le corps
à corps hétérosexuel. Entre corps perdu et corps
social, c’est le secondqui l’emportera sans appel.
Comme désuets, le conte et sa morale gagnent à
leur écart anachronique un peu niais polonais.
«Ligne d’eau», de Tomasz Wasilewski,
avec Mateusz Banasiuk, Marta Nieradkiewicz,
Bartosz Gelner…. 1h35. En salles.
L
E
F
I
L
M
D
U
D
I
M
A
N
C
H
E
Par BAYON
Théâtre de la Cité internationale Moins de 30 ans | 13 €
Réservations 01 43 13 50 50 — www.theatredelacite.com
danse
MAGUY MARIN
Singspiele
26 mai > 7 juin 2014
©
B
e
n
j
a
m
i
n
L
e
b
r
e
t
o
n
Un homme tente de se glisser dans la peau
d’autres êtres, célèbres ou anonymes :
que devient-il derrière ces autres visages ?
PENTECÔTE
4 - 9 J UI N 2014
D
ire
c
tio
n
d
e
la
C
o
m
m
u
n
ic
a
tio
n
, V
ille
d
e
N
îm
e
s
. C

a
tio
n
:
m
a
i 2
0
1
4
Costume de lumières de José Tomás - Sastrería Fermín, Madrid. Corrida du 16/09/2012 Nîmes.
www.nimes.fr
Programme complet : Corridas, concerts, spectacles de rue, expos…
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Des économies velues
Soudain Alerte à Malibu remonte à la
surface médiatique. Et ce, à la faveur de
deux informations. La première a été
délivrée lors d’une rencontre avec des
étudiants par DavidHasselhoff, l’acteur
principal de cette série à base de, rap-
pelons, maîtres-nageurs-sauveteurs.
Les fameuses scènes de ralenti qui ont
fait la réputationde la série tant s’yagi-
tait la poitrine des actrices, au premier
rang desquelles Pamela Anderson?
C’était un moyen de faire des écono-
mies de scénaristes tout en respectant
la durée des épisodes. Malin.
Uncrabepileux
Accrochez-vous car la deuxième info
sur Alerte à Malibu est plus incroyable
encore. Des chercheurs britanniques
ont baptisé une espèce de crabe «The
Hoff»enhommage à DavidHasselhoff.
Pourquoi une telle distinction? Parce
que le crabe a la particularité d’être
aussi poilu que le torse de Hasselhoff
dans Alerte à Malibu. Gourmand.
Des monuments poilus
Nous sommes auregret de devoir vouer
Thierry Thuillier aux gémonies. Le pa-
tron de France 2 a en effet décidé de
confier à Stéphane Bern une nouvelle
émission quotidienne d’après-midi et
ce dès le 25 août. «Il est en adéquation
avec nos valeurs : il est populaire et
classe», plaide Thuillier dans Télé 2 Se-
maines. Déjà c’est raide, mais attendez
de connaître le titre de l’émission en
même temps que sonconcept: le Monu-
ment préféré des Français. Oui, du
25 août au19septembre, chaque jour et
pendant cinquante minutes, Bernpré-
sentera unmonument avant une finale
diffusée enprime-time. C’est craquant.
Bonnenouvelle
De Denis Brogniart, dans Téléstar, au
sujet du futur Koh-Lanta: «Je vous pro-
mets de sacrées joutes dans les épreuves,
des performances magnifiques.»
Mauvaisenouvelle
Après ça, plus aucune nouvelle ne peut
être mauvaise.
R
E
U
T
E
R
S
INSTANTS TÉLÉ
Télé bumbum
BOURRE-PAF
Par RAPHAËLGARRIGOSet ISABELLEROBERTS
Le D
r
Rey, spécialiste es-bumbum, inspecte, tâte et approuve. Ou pas. PHOTODR
Q
uoi ça? Mais, chefs, quandvous
dites «spécial Brésil», vous
voulez dire le Bourre-Paf itou?
Oune Bourre-Paf do Brasil, en
somme? Eh bien d’accord, on
enfile nos sombreros et…Oui bon, ça va, on
est nul enespagnol. Duportugais? AuBré-
sil ? Vous êtes sûr? Et donc, il n’y a pas de
sombreroauBrésil?Ehbienpensez à le dire
à Jean-Pierre Pernaut, oups Pernão, parce
qu’à notre avis, vule nombre de fois oùson
13 heures sort des frontières, une boulette
à base de paëlla et de sangria n’est pas à ex-
clure quand, le 12 juin, hilare (onle connaît,
notre Jean-Pierre), il annoncera l’ouverture
de la Coupe dumonde de football dont TF1
diffuse la moitié des matchs (pour la tota-
lité, faut s’abonner à BeIn Sports). Bref,
vous auriez vunos tronches quandonnous
a annoncé qu’il faudrait revêtir notre jolie
chronique de vert et jaune, mais les chefs
ont été inflexibles: brésilienle Bourre-Paf
sera, y a pas à tortilla.
Paysage ãodiovisuel
Bonalors, la télé brésilienne…Carnaval de
contrastes entre traditionet modernité, le
paysage audiovisuel brésilien chaloupe
comme une danseuse de samba entre pro-
grammation mondialisée à laquelle les
écrans tel le Corcovado ont ouvert grand
leurs bras, et favelas d’émissions locales.
Onle fait bien, non, le reportage infesté de
clichetons brésiliens? Il n’empêche, c’est
unpeu ça. Unwagonde chaînes gratuites
sur la TNT, des locales, des panaméricaines,
des télés payantes, une HBOBrazil…Et sur-
tout unacteur dominant, ainsi qu’enFrance
Nicolas de Tavernãodésigne TF1: Globo. Si,
à la façon de la Une, ses audiences décli-
nent, Globo reste unmonstre trustant plus
d’untiers des téléspectateurs alimentés en
permanence par Projac, la plus grosse unité
de productionaumonde qui fabrique émis-
sions et telenovelas, un Cinecitta de la télé
à 1,5 million de mètres carrés.
Sansão e Dalila
Pour apprécier un peu mieux le paysage
audiovisuel brésilien, nous avons fait appel
à notre dealer en drogues cathodiques
internationales, Bertrand Villegas, dont
l’agence The Wit scrute les écrans de la pla-
nète. «Globo s’érode un peu, analyse-t-il,
mais continue de dominer tout le marché. Sa
grille se constitue de talk-shows à destination
des femmes le matin, de telenovelas l’après-
midi et en prime-time, avec aussi quelques
concepts, mais peu, achetés à l’étranger, tels
Big Brother, The Voice ou, en ce moment, le
télé-crochet RisingStar. Laconcurrence fait à
peuprès pareil, mais avec moins de moyens.»
La grande spécificité de la télé brésilienne,
biensûr, c’est la telenovela, ces feuilletons-
fleuves qu’il serait réducteur de résumer
à unFeux de l’amour ensombrero (oui, on
sait, mais il y ena aussi pleinqui viennent
duMexique). Souvent sentimentale, parfois
historique, éducative oupour ados, la tele-
novela se décline depuis quelque temps sur
un nouveau thème: la religion, avec Os
Milagres de Jesus ouSansão e Dalila, diffusés
sur Rede Record, deuxième chaîne détenue,
il est vrai, par le fondateur de l’Eglise uni-
verselle du royaume de Dieu. Oui mais on
est encore plus nul endieuqu’enespagnol,
alors on ne va pas s’appesantir. D’autant
qu’une autre grande singularité de la télé-
vision brésilienne nous est apparue d’un
coup telle une épiphanie des fesses: la télé
bumbum.
L’obsession du pãopãotin
Oui, bumbum, le cucul, quoi. Ahbenbon-
jour les clichés, c’est comme si unjourna-
liste brésilien faisait, à l’occasion d’un
«spécial France»de soncanardão, sonmiel
du 13 heures de Jean-Pierre Pernão, alors
qu’il y a tant de merveilles dans le PAF tel
le Dessous des cartes, sur Arte. Et là nous
vous répondons, il yavait deux tendances:
les telenovelas religieuses ou le bumbum;
nous avons choisi le camp des fesses. At-
tention, il ne s’agit pas d’une émissionra-
coleuse dustyle de Teste de Fidelidade diffu-
sée sur Rede TV! où, encaméra cachée, un
homme succombe aux attraits d’unbum-
bumqui n’est pas celui de sa femme sous
le regardd’icelle, mais très précisément de
programmes dont les fesses sont le cœur.
Il y a, évidemment, l’électionannuelle de
Miss Bumbumqui est à Miss France ce que
Jean-Marc Momorandini est au journa-
lisme: les parties basses. C’est l’occasion
d’hypnotiques panoramiques à répétition
sur des brochettes de séants assez moyen-
nement couverts. Mais surtout, et encore
sur Rede TV!, il y a Bastidores do Carnaval,
«les coulisses ducarnaval». Alors là…Il ne
s’agit pas de suivre la confectiondes costu-
mes ou l’apprentissage dans les écoles de
samba, mais d’évaluer la perfection des
culs refaits et de louer les exploits de la chi-
rurgie esthétique. Comment ? Vous man-
quez d’imagination: prenez undécor évo-
quant les pires heures du Juste prix et de la
Cinqréunis; foutez-yune grenade; aumi-
lieu des morceaux, plantez des danseuses
dodelinant de la fesse, vêtues de plumes et
chaussées de spartiates; collez unanima-
teur qui, toutes les sept secondes, pousse
des petits cris entre singe libidineux et
hyène lubrique au vu des culs, et zoomez.
Là, vous pourrez enfinévaluer ce qu’est le
parfait postérieur pour défiler aucarnaval.
Dãocteur Rey
Pas très scientifique, onest d’accord. Heu-
reusement, Bastidores do Carnaval s’adjoint
les services d’un homme de sciences, le
D
r
Rey, annoncé avec force roulements de
«r». Lesté d’undiplôme de reconstruction
des seins obtenu à Harvard et fort de sa
participationà des télé-réalités chirurgica-
lement esthétiques, l’éminent praticien,
dont le lookévoque unancienmembre du
boys band Alliage, est un professionnel.
Mètre de couturière à la main, le D
r
Rey
analyse. Quoi ? Le joufflu, voyons. Vérifie
que le métacarpe de la danseuse s’aligne
avec la base des fesses. Traque la cicatrice
apparente. Pose un verre sur la cambrure
des reins. Explique, à l’aide d’un paper-
board et d’une grande seringue à silicone,
les méthodes d’améliorationpopotinière.
Quandenfin, le D
r
Rey est satisfait, alors il
se penche sur les fesses et bam, les oblitère
d’ungrandcoupde tampon: «Aprovado».
On en est resté sur les nôtres. •
50 • ECRANS&MEDIAS
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
A LA TELE SAMEDI
20h55. Le grand
concours des
animateurs.
Jeu présenté par
Carole Rousseau.
23h30. Ce soir tout est
permis avec Arthur.
Divertissement
présenté par Arthur.
1h10. Les experts :
Miami.
2 épisodes.
Série.
2h50. Qui veut
épouser mon fils ?
20h45. Rugby :
RC Toulon /
Castres Olympique.
Finale du Top 14.
Sport commenté par
Matthieu Lartot,
Laurent Bellet et
Philippe Lafon.
23h10. On n’est pas
couché.
Magazine présenté par
Laurent Ruquier.
2h10. Alcaline, le mag.
Miossec.
Magazine.
20h45. Simple
question de temps.
Téléfilm d’Henri
Helman.
Avec Line Renaud,
Romane Portail.
22h25. Météo.
22h30. Soir 3.
22h50. Inspecteur
Barnaby.
Téléfilm britannique :
Le fantôme de Noël.
Avec John Nettles,
Barry Jackson.
0h20. Appassionata.
21h00. Rugby :
RC Toulon /
Castres Olympique.
Finale du Top 14.
Sport.
23h30. Jason Bourne :
l’héritage.
Film d’aventures
américain de Tony
Gilroy, 135mn, 2012.
Avec Jeremy Renner,
Rachel Weisz.
1h40. Rencontres de
cinéma.
2h05. Lola versus.
20h45. L’histoire
de l’électricité.
1/3 - L’étincelle,
2 - L’âge des inventions,
3/3 - L’âge des
révolutions.
Documentaire
23h50. La tumultueuse
histoire des Peep-
shows.
Documentaire.
0h40. Tracks.
Magazine.
1h25. H-man.
Série.
20h50. Hawaii 5-0.
Série américaine :
Ho’i Hou,
Aloha Ke Kahi I Ke Kahi,
A’ale Ma’a Wau,
Ho’opa’l,
Ho’ohuli Na’au.
Avec Michelle Borth,
Scott Caan.
1h10. Supernatural.
Plan B,
Le Panthéon.
Série.
2h40. Météo.
2h45. M6 Music.
20h45. Da Vinci’s
demons : l’histoire
est un mensonge.
Série américaine :
Le diable, Le pape,
L’amoureux
Avec Tom Riley,
Laura Haddock.
23h15. Archer.
Épisodes 7 & 8.
Série.
23h55. Monster.
Têtes de turcs,
Un restaurateur.
Série.
20h35. Échappées
belles.
Malte : l’ile aux trésors.
Magazine présenté par
Raphaël de Casabianca.
22h10. Expédition
Guyana.
Au cœur de la jungle.
Documentaire.
23h00. L’oeil et la main.
Documentaire.
23h25. Les routes de
l’impossible.
0h15. Traditions et
saveurs.
20h40. Les grands
moyens.
Spectacle, 115mn.
Avec Cyril Garnier,
Guillaume Sentou.
22h35. Bigard
bourre Bercy.
Spectacle, 145mn.
1h00.
Gad Elmaleh :
décalages au Palais des
Glaces.
Spectacle, 95mn.
2h35. Programmes de
nuit.
20h50. Le super
bêtisier de l’année.
Divertissement
présenté par
Clara Morgane et
Stéphane Jobert.
22h40. Le super
bêtisier de l’année.
2 épisodes.
Divertissement
2h15. Poker.
Jeu.
4h15. Programmes de
nuit.
20h50. New York
section criminelle.
Série américaine :
Vieux frères,
Le pacte,
La marque du tueur,
Tableau de chasse,
Esprit de clan.
Avec Jeff Goldblum,
Vincent D'Onofrio.
1h05. 90’ Enquêtes.
Soleil, bagarres et go
fast : un été sur la côte
basque.
Magazine.
20h50. Les Simpson.
Histoire de noël,
Les deux font le père,
L’indomptable,
Qui s’y frotte, s’y pique,
Maman de bar,
Déluge au stade.
Série.
23h15. Relooking
extrême : spécial
obésité
Jacqui (1 & 2/2),
Darren.
Télé-réalité.
1h35. Météo.
20h45. Total wipeout
made in USA.
Spécial premier rendez-
vous - Parties 1 & 2.
Divertissement.
20h45. Total wipeout
made in USA.
3 épisodes.
Divertissement.
1h35. Kobushi
Hokkigaï le magnifique,
La balade de Néko.
Série.
1h55. Fish’n chips : rien
ne les arrête.
20h50. Femmes de loi.
Téléfilm français :
Un criminel sans nom.
Avec Natacha Amal,
Ingrid Chauvin.
22h40.
Femmes de loi.
Téléfilm français :
À bout de force.
Avec Natacha Amal,
Ingrid Chauvin.
0h25.
Programmes
de nuit.
20h50. Chroniques
criminelles.
Affaire Leclercq :
Le dépeceur de Mons /
Mon conjoint a voulu
m’assassiner / Pour
l’amour d’un fils.
Magazine présenté par
Magali Lunel.
23h10. Chroniques
criminelles.
Magazine.
3h30. Catch américain
Smack Down.
20h50.
Le Zap choc.
Divertissement, 55mn.
21h45.
Le Zap choc.
Divertissement, 60mn.
22h45.
Le Zap choc.
Divertissement, 60mn.
23h45. Le Zap choc.
Divertissement, 55mn.
0h40.
Programmes
de nuit.
DIMANCHE
20h50. Football :
France / Paraguay.
Match amical de
l’équipe de France.
Sport commenté par
Christian Jeanpierre et
Bixente Lizarazu.
23h05. Esprits
criminels.
Jeu de hasard
Ou jeu de dupe
L’ange de la mort
Série.
1h25. New York Section
Criminelle.
20h45. L’amour
c’est mieux à deux.
Comédie française de
Arnaud Lemort et
Dominique Farrugia,
100mn, 2009.
Avec Manu Payet,
Clovis Cornillac.
22h30. Faites entrer
l’accusé.
Les petites économies
de Claude Clément.
Magazine présenté par
Frédérique Lantieri.
23h55. Météo.
20h45. Le cinquième
commandement.
Série allemande :
Le labyrinthe,
Un cadavre peut en
cacher un autre,
Le dixième moine,
Le dernier paien.
Avec Christine Döring,
Francis Fulton-Smith.
23h40. Météo.
23h45. Soir 3.
0h10. Le brigand
bien-aimé.
Film.
20h55. L’ombre
de la loi.
Téléfilm de Christian
Alvart.
Avec Til Schweiger,
Fahri Yardim.
22h50. La Coupe
du monde disparue.
Documentaire.
0h00. Zapsport.
La compile.
Sport.
0h10. Le journal des
jeux vidéo.
Magazine.
20h45. L’homme
orchestre.
Comédie française de
Serge Korber, 85mn,
1970.
Avec Louis De Funès,
Noelle Adam.
22h05. Monsieur
de Funès.
Documentaire.
23h30. Au coeur
de la nuit.
Ulrich Seidl et
Josef Bierbichler.
Magazine.
20h50. Zone interdite.
Amour, sexe, séduction :
les codes ont changé.
Magazine présenté
par Wendy Bouchard.
23h00. Enquête
exclusive.
Coupe du monde, fêtes
et favelas : état
d’urgence à Rio.
Magazine présenté par
Bernard De la
Villardière.
0h25. Enquête
exclusive.
20h45. Sex friends.
Comédie française
d’Ivan Reitman, 108mn,
2011.
Avec Natalie Portman,
Ashton Kutcher.
22h20. L’arnacœur.
Comédie de Pascal
Chaumeil, 105mn,
2009.
Avec Romain Duris,
Vanessa Paradis.
23h55. Dans Paris.
Film.
5h00. Un gars, une fille.
20h35. Vacances sur
internet : petits prix
mais grand bazar !
Documentaire.
21h30. Thaïlande :
eldorado ou mirage ?
Documentaire.
22h25. Les routes
de l’impossible.
Papouasie : la bourse
ou la vie.
Documentaire.
23h15. La grande
librairie.
Magazine.
20h40. Les proies.
Drame américain de
Don Siegel, 105mn,
1970.
Avec Clint Eastwood,
Geraldine Page.
22h35. César.
Drame français de
Marcel Pagnol, 168mn,
1936.
Avec Raimu,
Pierre Fresnay.
1h00. Zemmour
et Naulleau.
Magazine.
20h50. Sexy boys.
Comédie française de
Stephane Kazandjian,
90mn, 2001.
Avec Julien
Baumgartner, Matthias
Van Khache.
22h25. Bienvenue
au gite.
Comédie française de
Claude Duty, 100mn,
2003.
Avec Marina Foïs.
0h15. La jungle.
20h50. New York
police judiciaire.
Série américaine :
Incidents en cascade,
Liberté provisoire,
Sous le sceau du secret.
Avec Sam Waterston.
23h25. Les 100
plus grands.
Perles des jeux TV.
Divertissement
présenté par Jean-
Pierre Foucault.
1h40. Fan
des années 70.
20h50. Body of proof.
Série américaine :
Blackout,
Sans l’ombre d’un
doute.
Avec Dana Delany,
Jeri Ryan.
22h20. Body of proof.
De pères en fils,
Les possédées,
La rage au corps.
Série.
1h00. Météo.
1h05. Programmes de
nuit.
20h45. Boniface
somnambule.
Comédie française de
Maurice Labro, 86mn,
1951.
Avec Fernandel,
Andrex.
22h20. Casimir.
Comédie franco-
italienne de Richard
Pottier, 85mn, 1950.
Avec Fernandel,
Germaine Montero.
23h50. Les Parent.
Série.
20h50. Trois hommes
et un couffin.
Comédie française de
Coline Serreau, 106mn,
1985.
Avec André Dussollier,
Roland Giraud.
22h45. Du Schmilblick
aux Restos du coeur, la
folle histoire de
Coluche.
Documentaire.
0h35. Programmes
de nuit.
20h50. Confessions
intimes.
Magazine présenté par
Christophe Beaugrand.
22h30. Confessions
intimes.
Magazine.
0h15. Tous différents.
Ma vie de famille est
une belle aventure !
Magazine.
2h00. Laure ou une
sensuelle rencontre.
Téléfilm.
20h50. Chicago Fire.
Série américaine :
Hommages,
L’honneur de l’homme,
Promotions.
Avec Jesse Spencer,
Taylor Kinney.
23h15.
Menagères le jour,
strip teaseuses la nuit.
Téléfilm.
0h55.
Programmes
de nuit.
TF1
ARTE M6 FRANCE 4 FRANCE 5
GULLI W9 TMC PARIS 1ERE
NRJ12 D8 NT1 D17
FRANCE 2 FRANCE 3 CANAL + TF1
ARTE M6 FRANCE 4 FRANCE 5
GULLI W9 TMC PARIS 1ERE
NRJ12 D8 NT1 D17
FRANCE 2 FRANCE 3 CANAL +
Courant romantique
France 2, 20h45
Alors c’est dimanche soir et
on déprime? Zou: soirée
comédie romantique. On
commence français avec
L’amour c’est mieux à deux.
Courant ascendant
France 4, 20h45
Et on poursuit avec l’amé-
ricaine Sex Friends au pos-
tulat de film porno: pas de
sentiments, que du cul.
Mais bien sûr.
Force du courant
Paris Première, 20h40
On termine avec les
Proies. Comment ça, pas
une comédie romantique?
Clint Eastwood offert à
toutes ces femmes…
Courant d’air
M6, 17h30
Ya que les imbéciles qui ne
changent pas d’avis nous
explique Valérie Damidot
dans ce talk show relou. La
preuve: l’émission s’arrête.
Courant alternatif
Arte, 20h45
Allez boum, même pas
peur: l’Histoire de l’électri-
cité et en trois volets, c’est
pour ce soir. Pédago et
tout et tout.
Contre-courant
France 3, 2h05
Et une fois ces trois heures
électriques avalées, vous
péterez le feu pour cette
Médée modernisée: à la
fois rock’n’roll et reggae.
LES CHOIX
ECRANS&MEDIAS • 51
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
LIBÉRATION
www.liberation.fr
11, rue Béranger 75154Paris
cedex03
Tél. : 01 42 76 17 89
Editépar laSARL
Libération
SARLaucapital
de 8726182€.
11, rueBéranger,
75003Paris
RCS Paris : 382.028.199
Durée: 50 ans
à compter
du 3 juin 1991.
Associéeunique
SAInvestissementsPresse
au capital de 18098355 €.
Directoire
François Moulias
Gérant
François Moulias
Directeur dela publication
François Moulias
Directeurs adjoints
de larédaction
Stéphanie Aubert
Eric Decouty
François Sergent
Alexandra Schwartzbrod
Directrice adjointe
de larédaction,
chargée des N° spéciaux
Béatrice Vallaeys
Rédacteurs enchef
Christophe Boulard (tech)
Olivier Costemalle
(éditions électroniques)
Gérard Lefort
Fabrice Rousselot
F. Marie Santucci (Next)
Directeurs artistiques
Alain Blaise
Martin Le Chevallier
Rédacteurs enchef
adjoints
Bayon (culture)
MichelBecquembois(édition)
Jacky Durand (société)
Matthieu Ecoiffier
(politique)
Jean-ChristopheFéraud
(éco-futur)
ElisabethFranck-Dumas
(culture)
FlorentLatrive(éditions
électroniques)
LucPeillon(économie)
Mina Rouabah (photo)
Marc Semo (monde)
Richard Poirot
(éditions électroniques)
Sibylle Vincendon et
Fabrice Drouzy (spéciaux)
Fabrice Tassel (société)
Gérard Thomas (monde)
Directeur administratif
et financier
Chloé Nicolas
Directeur commercial
Philippe Vergnaud
diffusion@liberation.fr
ABONNEMENTS
Marie-Pierre Lamotte
03 44 62 52 08
sceabo@liberation.fr
abonnements.liberation.fr
Tarif abonnement 1 an
Francemétropolitaine:371€.
PUBLICITÉ
Directeur général de
LibérationMédias
Jean-Michel Lopes
Tél. : 01 44 78 30 18
Libération Medias. 11, rue
Béranger, 75003 Paris.
Tél. : 01 44 78 30 67
Amaury médias
25, avenue Michelet
93405 Saint-Ouen Cedex
Tél.01 40 10 53 04
hpiat@manchettepub.fr
Petites annonces.Carnet.
IMPRESSION
Cila(Héric),Cimp
(Escalquens),Midi-print
(Gallargues),NancyPrint
(Nancy),POP(LaCourneuve)
ImpriméenFrance
Tiragedu30/05/14:
118972 exemplaires.
MembredeOJD-Diffusion
Contrôle. CPPP:1115C
80064.ISSN0335-1793.
Laresponsabilitédu
journal nesauraitêtre
engagéeencasde
non-restitutionde
documents.
Pourjoindreunjournaliste
parmail : initialedu
prénom.nom@liberation.fr
C
N
Y
A
H
C
G
G
E
L
A
S
C
A
L
E
Y
S
C
Y
G
H
L
S
E
H
A
Y
S
L
3 2
7 3 1 6
7 9 3
7 2 6
3 7 9 5
2 1 5 4
8 6 2 7 9 1
5 3 6
1 4 6 2 5
Q SUDOKU FACILE
MOT CARRÉ SUDOKU
QArcharnements collectifs.
Q MOT CARRÉ
4 5 2 8 3 9 6 7 1
3 7 6 4 5 1 2 8 9
8 9 1 6 2 7 3 4 5
1 6 9 5 7 3 8 2 4
7 4 8 2 9 6 5 1 3
2 3 5 1 4 8 9 6 7
9 2 4 7 6 5 1 3 8
5 8 7 3 1 2 4 9 6
6 1 3 9 8 4 7 5 2
T
Y
C
O
P
R
H
I
G
I
G
O
Y
C
H
T
P
R
H
R
P
T
G
I
O
C
Y
G
H
Y
I
O
C
R
T
P
O
P
R
H
T
Y
I
G
C
C
T
I
G
R
P
Y
O
H
P
O
G
R
Y
T
C
H
I
R
C
H
P
I
O
G
Y
T
Y
I
T
C
H
G
P
R
O
Strasbourg
Dijon
Lyon
Toulouse
Bordeaux
Orléans
Nantes
Caen
Brest
Lille
Paris
Montpellier
Marseille
Strasbourg
Dijon
Lyon
Toulouse
Bordeaux
Orléans
Nantes
Caen
Brest
Lille
Paris
Montpellier
Marseille
Nice Nice
Strasbourg
Dijon
Lyon
Toulouse
Bordeaux
Limoges
Orléans
Nantes
Caen
Brest
Lille
Paris
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
Nuageux Soleil Couvert
Faible
Modéré
Fort
Calme
Peu agitée
Agitée
Averses Pluie
Éclaircies
Orage
0,3 m/13º
LE MATINLes nuages restent nombreux au
lever du jour dans l'ouest du pays. Brumeux
près des Pyrénées. Ailleurs, le ciel est neement
plus dégagé. Températures de saison au lever
du jour.
L’APRÈS-MIDI Le ciel reste un peu plus
menaçant dans l'ouest et le sud où une ondée
voire un orage sont possibles dans l'après-
midi. Même constat dans les Alpes. Sinon,
le soleil brille généreusement.
-10°/0° 1°/5° 6°/10° 11°/15° 16°/20° 21°/25° 26°/30° 31°/35° 36°/40°
FRANCE MIN/MAX
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Nice
Strasbourg
FRANCE MIN/MAX
Dijon
Lyon
Bordeaux
Ajaccio
Toulouse
Montpellier
Marseille
SÉLECTION MIN/MAX
Alger
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Berlin
Madrid
New York
Neige
0,3 m/14º
0,3 m/17º
0,3 m/16º
0,1 m/14º
SAMEDI
Temps calme en cee première journée d'été
avec un ciel voilé, parfois assez nuageux au
nord de la Loire. Plus de soleil au sud.
DIMANCHE
ER
Ciel très nuageux sur la plupart des régions
avec quelques ondées ou averses dispersées.
Le sud du pays est épargné même si les
nuages sont par moments envahissants
LUNDI
0,6 m/17°
0,1 m/13º
7/20
10/22
10/20
15/20
10/19
14/26
14/22
18/23
6/20
24/32
12/22
10/19
7/22
13/23
10/21
10/18
9/19
11/20
13/23
14/20
8/21
0,6 m/10º
0,3 m/10º
0,3 m/14º
0,6 m/12º
0,1 m/16º
0,3 m/14º
0,3 m/13º
0,3 m/17º
0,3 m/15º
0,1 m/15º
I
P
0
4

9
1

2
7

0
1

1
6
Règlement par chèque. Je paye en une seule fois par chèque de 276€ pour un an d’abonnement
(au lieu de 586,20€, prix au numéro).
Vous pouvez aussi vous abonner très simplement sur : http://abo.liberation.fr
Nom Prénom
Adresse
Code postal Ville
Téléphone E-mail @
Abonnez-vous
À découper et renvoyer sous enveloppe affranchie à Libération,
service abonnement, 11 rue Béranger, 75003 Paris
Offre réservée aux particuliers, si vous souhaitez vous abonner
en tant qu’entreprise merci de nous contacter.
Oui, je m’abonne à l’offre intégrale Libération. Mon abonnement intégral comprend la livraison de Libération chaque
jour par portage** + tous les suppléments + l’accès permanent aux services numériques payants de Libération.fr + le journal
complet sur Iphone et Ipad (formule « web première » incluse).
* Tarif garanti la première année d’abonnement. **Cette offre est valable jusqu’au 31/12/2014 exclusivement pour un nouvel abonnement en France métropolitaine. La livraison du quotidien
est assurée par porteur avant 7h30 dans plus de 500 villes, les autres communes sont livrées par voie postale. Les informations recueillies sont destinées au service de votre abonnement
et, le cas échéant, à certaines publications partenaires. Si vous ne souhaitez pas recevoir de propositions de ces publications cochez cette case .
AP0035
Signature obligatoire :
Règlement par carte bancaire. Je serais prélevé de 23€ par mois
(au lieu de 48€, prix au numéro). Je ne m’engage sur aucune durée, je peux stopper
mon service à tout moment.
Carte bancaire N°
Expire le Cryptogramme Date
les 3 derniers chiffres au dos de votre carte bancaire mois année
ABONNEZ-VOUS
à l’offre INTÉGRALE
23

au lieu de 48

SANS
ENGAGEMENT
DE DURÉE
par mois*
Chaque jour
le quotidien, livré chez vous
avant 7h30 par porteur spécial*
du lundi au vendredi
Chaque samedi
le «quotidien magazine» 64 pages d’information,
de réflexion, de découverte et de plaisir.
24h/24 et 7j/7
tous les services
et contenus
numériques en
accès libre
Les appli iPhone & iPad
(compatibles Androïd) Libé
en format numérique + de
nombreux contenus enrichis
(vidéo, galerie photo, info en
temps réel)
Chaque mois
Next, le mensuel Cinéma, musique,
mode, arts, design & archi…
http://abo.liberation.fr
JEU nv ours:LIBE09 30/05/14 16:40 Page1
52 • JEUX-METEO
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
• 53
Sommaire
Grand Format Pages 54-55
Styles Pages 56-57
Food Pages 58-59
Voyage Pages 60-61
STYLES
SUPPORTEURS:
ÀQUI PLAÎT
LAPANOPLIE?
Essayages, p.56
GASTRONOMIE
LEBRÉSIL
BRASSELES
INFLUENCES
p.58
Photos, p.54
Bailefunk,
lafêteest finie
C
H
R
I
S
T
O
P
H
E
M
A
O
U
T
V
I
N
C
E
N
T
R
O
S
E
N
B
L
A
T
T
;
S
T
E
V
E
N
K
A
S
H
E
R
G
A
L
L
E
R
Y
C
A
M
I
L
L
E
M
A
C
O
U
A
T
N
E
X
T
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
C
es photos de fête et de corps qui se
frottent appartiennent déjààunautre
monde. Depuis dixans, le photogra-
phe français Vincent Rosenblatt, ins-
tallé à Rio, a plongé régulièrement
dans les baile funk qui s’organisaient dans les fave-
las. Des fêtes géantes, dures et codifiées, qui étaient
aussi «unmoment de circulationimportant entre fave-
las, expliquait-il cette semaine par téléphone. On
venait y prendre le pouls de la ville, des relations entre
hommes et femmes, des guerres de territoire». Et sur-
tout draguer oudanser ausond’une musique qui
s’est construitedepuis les années 80enmélangeant
des percussions omniprésentes, des grosses basses
empruntées ausuddes Etats-unis, des improvisa-
tions hip-hopsalaces et une énergie qui va bienau
Brésil, pays jeune, inégalitaire et explosif.
«Il y avait jusqu’à 500 baile funk dans Rio chaque
semaine», continue Vincent Rosenblatt, qui est
tombé raide devant cette culture autonome venue
de la rue, à laquelle il s’est intégré pour en com-
prendre les codes, gagner la confiance des DJ et
des danseurs. «Mais, désormais, le silence règne.
Tous ces baile, qui avaient survécuauxproblèmes des
favelas, drogue ou pas drogue, sont interdits dans les
quartiers que le gouvernement a “pacifiés” en y en-
voyant la police», notamment en prévision du
Mondial. Depuis 2007, ces unités spéciales ont en
effet le droit d’interdire toute manifestationcultu-
relle qu’elles jugent contraires à la sécurité ousim-
plement à leurs mœurs. La fête s’est aujourd’hui
repliée «dans les derniers baile des Zona Norte ou
Oeste, où les funkieros risquent leur vie»pour con-
tinuer à faire danser, mais aussi pour entretenir
une économie qui s’est créée autour de ces ras-
semblements électroniques qui attiraient des mil-
liers de personnes. «Parfois, la police se fait payer
pour que le baile ait lieu, et la mairie de Rio vient de
voter un financement pour soutenir cette musique.
Mais sous son contrôle, bien encadrée.»
Vincent Rosenblatt continue de courir les quelques
fêtes qui se glissent dans les interstices de cette re-
prise enmainmal vécue, et de projeter de temps
entemps ses photos –l’undes rares témoignages
de l’intérieur de cette période faste dubaile funk–
sur les murs des favelas. La musique, elle, a trouvé
des chemins pour continuer àavancer. Les produc-
teurs utilisent YouTube pour se faire connaître «et
leurs morceaux sont joués jusque dans les fêtes des
gamins riches de Copacabana», oùcertains s’ensai-
sissent à leur tour. •
http://www.riobailefunk.net
Par SOPHIANFANEN
Photos VINCENTROSENBLATT.
STEVENKASHERGALLERY
Le photographe
Vincent Rosenblatt
a immortalisé ces fêtes
géantes de favelas
traquées par la police et
envoie de disparition.
Photos-finishpour les bailefunkdeRio
54 • NEXT GRAND FORMAT
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Photos-finishpour les bailefunkdeRio
GRAND FORMAT NEXT • 55
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
COULEURS Maillots, perruques, picole…
comment réussir sonMondial sur canapé.
Lefindufan
A
lors voilà, on y est pres-
que, plus que quelques
jours pour se préparer,
affiner le dress code, dé-
nicher les accessoires, s’occuper de
la mise en scène, du décorum, du
plateautélé. De? Ben, dusuivi de la
Coupe du monde de foot qui com-
mence le 12 juin, pour ceux qui vi-
vraient totalement reclus depuis
celle de 1998 et un et deux et trois
(contre le Brésil, tiens), où il était
de bontonde se nipper tout enbleu
avec maquillage tricolore sur la face
enimitant le regretté et inimitable
Thierry Roland.
Bref, cette année, on n’en rajoute
pas dans le dress code, «les suppor-
teurs ne se déguisent pas, ce sont des
gens comme les autres», martèle
l’unde nos spécialistes foot. Le fan
ne se transforme pas encaricature
comme on pourrait l’imaginer,
non, il porte de sobres tee-shirts
aux couleurs de l’équipe (ou des
équipes) soutenue(s).
Selon une étude récente, la moitié
des Françaises déclarent vouloir
s’affubler dumaillot tricolore pour
suivre les matchs de l’équipe natio-
nale, contre 39% des femmes en
Europe. Pourquoi les Françaises
sont-elles si enthousiastes ? Une
réminiscence de l’éclat blackblanc
beur de 1998? Une appétence par-
ticulière de la femelle tricolore pour
le ballon? Va savoir. Onpeut aussi
conseiller à ces dames d’étonnan-
tes robes-drapeau aux couleurs du
pays, belge en l’occurrence, à
shopper sur Mondialgifts.fr, peu
avare de gadgets nécessaires pour
ce mois footesque, dont une très
vilaine casquette belge, livrée plate.
Croquignolet.
VAUTRÉ. Les Britanniques, eux, se-
ront 16%à enfiler des chaussettes
aux couleurs de leur équipe. Une
bonne idée, ça, les chaussettes.
Pour les écharpes, on n’a pas de
chiffres, mais ça se porte facile-
ment avec élégance, au stade (ou
vautré sur un chiquissime pouf en
forme de ballon de foot à
49,90 euros), quoiqu’onne puisse
malheureusement recommander
celle auxcouleurs duBrésil, double
vert-jaune peuflatteur auteint (on
a noté un beau violine pour les
heureux supporteurs du FCBarce-
lone, mais chacun fait ce qu’il
veut).
Sans oublier les indispensables et
seyantes perruques bigarrées et très
frisées qui mettront à merveille en
valeur les peintures de guerre qui
décorent les valeureux fans qui
n’ont peur de rienet surtout pas du
ridicule. Elles seront essentielle-
ment portées par les hommes: 16%
des Néerlandais, et 15% des Alle-
mands et des Britanniques.
Aux Pays-Bas, ils sont plus mar-
rants : les supporteurs seront 5%
à mettre du vernis sur leurs on-
gles. Notre conseil beauté plus :
l’eau de toilette Coupe du monde
Brésil, Passion Man, à 19,95 euros
les 100ml. Ça se trouve sur Ama-
zon, et non, on n’a pas senti, on
ne peut pas commenter.
L’indispensable, onparle Brésil, là,
samba, caipirinha, fessiers charnus,
sensualité débridée, soleil, maracas,
mais ons’égare, c’est la bande-son.
Se munir d’unbonsens durythme,
oublier la macarena, s’entraîner
avec son caxixi, à prononcer ca-
chi-chi, mais ons’enfout comment
ça se prononce, vu qu’il faut le se-
couer de deuxmanières: enfaisant
tourner les graines qui se trouvent
à l’intérieur ouenles frappant con-
tre le fond plat. Immédiatement
c’est la Ipanema playa, à ambiancer
foot avec le must-have de la sai-
son2014: le sambapito, contraction
de samba et apito, le sifflet de
samba, nous renseigne Laurent
Vincenti de la boutique Aobrésil,
pour qui «c’est le best-seller incon-
testable de cette Coupe dumonde, qui
a remplacé le vuvuzela [l’infernale
corne de supporteur sud-africaine,
ndlr], à personnaliser si on le sou-
haite». L’accessoire mode duMon-
dial.
SAUCISSES. Et onboit quoi, enagi-
tant ses ca-chi-chi et sambapitoen
rythme carioca? De la bière brési-
lienne, la Brahma (toute blonde), la
Xingu (toute noire), l’Antartica ou
la Skol (Skol, largement consom-
mée), l’Itaipu(bas de gamme mais
très populaire) ouencore la Devassa
plus chic. Le tout évidemment pro-
posé sur le plateau à bière du sup-
porteur, disponible sur Mondial-
gifts –encore eux– pour à peine
4 euros. Une paille. Ou de la ca-
chaça, mais c’est risqué pour voir
la findumatch. Ouévidemment le
Coca brésilien, la guarana, mise au
point dans les années 20, deuxième
boisson la plus vendue au Brésil
derrière le Coca, bourrée de caféine
et de substances aphrodisiaques
donc parfaitement légitime pour
suivre la compétition.
Par-dessus, un grand bol de pud-
ding de cacahuètes, disponible sur
Bembrasil.fr, ou des saucisses ul-
tra-bas de gamme, comme celles
qu’onmange endehors dustade là-
bas, ou des hot-dogs mégacalo-
riques avec maïs, petits pois et fri-
tes (ça éponge), et onest parés pour
la Coupe du supporteur le mieux
préparé du monde. •
Par EMMANUÈLEPEYRET
PhotoCHRISTOPHEMAOUT
R
E
M
E
R
C
I
E
M
E
N
T
S
N
S
H
F
O
O
T
B
A
L
L
56 • NEXT STYLES
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Par MARIEOTTAVI
Adidas, bus repetita
L
undi 26 mai, rendez-
vous était donné par
Adidas à 400 invités
sur les Champs-Elysées. On
avait ouï-dire que la soirée
ne se déroulerait pas tout à
fait là. La suite des événe-
ments restait volontairement
mystérieuse, mise à part
la programmation musicale
avec Jackson&His Computer
Band en tête d’affiche. La
marque de sport lançait sa
nouvelle campagne, à deux
semaines du Mondial, avec
une punchline –Adidas pré-
fère le terme de mantra :
«All in or nothing», soit
«Donne tout ou rien». Une
dizaine de cars attendaient
la foule éparse. Oùallait-on?
Nul ne le savait, et ça ne ras-
surait guère les convives.
Une fois installés dans les
cars, certains commencèrent
à perdre leurs moyens. L’en-
trée sur le périphérique («On
va au Stade de France»), puis
la porte d’Aubervilliers («On
va pas au Stade de France»),
mes aïeux la banlieue Nord
(«Oh la la, mais comment font
les gens pour vivre ici»), enfin
le panneau la Courneuve
(«Putain, ça a intérêt à être
bien»). Onest encore loinde
l’esprit GrandParis. Al’arri-
vée, pas de château, pas
de jardin bucolique, ni de
stade, mais une zone indus-
trielle –une vraie–entourée
de casses de voitures –des
vraies.
Vers 21 heures, des projec-
teurs se sont braqués sur un
car bleu-blanc-rouge mar-
qué d’un«tous ensemble vers
un nouveau rêve bleu», on a
entendu «c’est le bus de la
honte, celui de Knysna dans
lequel les Bleus s’étaient enfer-
més pendant la Coupe du
monde 2010». Une immense
pince métallique s’est abat-
tue sur le bus (une réplique),
le jetant au sol et le déchi-
quetant comme un jouet.
Toute cette tôle froissée,
cette catharsis collective
époque réseaux sociaux,
c’était aussi beauque grotes-
que. On s’est un peu de-
mandé ce qu’on faisait là.
Adidas voulait «tourner la
page […] en transformant ce
symbole de l’échec ultime en
une œuvre d’art créative». Les
hipsters, eux, ont vite oublié
le message, quittant la fête
aussitôt le bus enlambeaux.
Nicolas Anelka, lui, n’est
même pas venu. •
QUESTION À LA COM
A
F
P
L
e 19
e
Mondial se dé-
roulait en Afrique du
Sud, le 20
e
ne pouvait
se dérouler qu’auBré-
sil. Entre ces pays, un point
commun: un maximum
d’homicides. Au Brésil,
56337 assassinats en 2012,
dernier chiffre connu. Unre-
cord mondial en valeur ab-
solue. D’où le choix de la
Fifa: il faut un pays violent
pour permettre à l’ambiance
pogromoïde d’après-match
de s’épanouir. Pourquoi une
telle hécatombe? Comment
comprendre qu’un pays en
apparence aussi accueillant
se révèle aussi brutal ?
Enrevenant auxclassiques, à
l’anthropologue SergioBuar-
que pour qui le Brésilienin-
carnait le prototype de
«l’homme cordial». Biensûr,
cette expressionforgée dans
les années 30 fleure bon le
culturalisme. Mais si l’ondé-
passe cet aspect, cet homme
cordial peut contribuer à
éclairer le paradoxe brésilien.
Il s’agit d’unindividu qui se
situe du côté du cœur et des
affects. Si l’onencroit Buar-
que, les Brésiliens cherchent
à vivre ensupprimant la dis-
tance qui les sépare d’autrui,
comme si l’humanité était
peuplée d’êtres familiers. Le
monde passe aux yeux de
«l’homme cordial»pour une
grande famille. Et la famille,
est propice aux querelles.
Quatre-vingts ans après, la
description du Brésil de
Buarque paraît prophétique.
L’anthropologue annonçait
une modernisationtragique,
un abandon des règles de la
famille pour les lois de l’Etat.
D’où une nostalgie pour
les communautés primitives,
ressuscitées par le stade
football de l’humanité. Pour
l’homme cordial, dit Buar-
que, «la vie en société est une
vraie libération de la crainte
qu’il éprouve à vivre avec lui-
même». C’est donc ça: deve-
nir unsupporteur permet de
mieux supporter d’être soi.
GUILLAUME ERNER
Présentateur
de «Service public» du lundi
au vendredi sur France Inter
de 10 heures à 11 heures. Tous
les mardis, retrouvez-y
Françoise-Marie Santucci,
rédactrice en chef de «Next».
L’attente cordiale
ERNER DUTEMPS
O
n a tous (vous, moi) quelque
chose ennous de brésilien. Par-
fois même sans le savoir! Revue
non exhaustive de ces petits riens qui
font carioca.
La manucure. Huit femmes sur dix se
font faire une manucure toutes les se-
maines au Brésil, autant dire qu’on ne
rigole pas avec ça. Règles d’hygiène très
strictes, mains enveloppées dans des
gants hydratants, pose du vernis avec
force débordement, retouché ensuite au
dissolvant, la manucure du Brésil dure
plus longtemps qu’une manucure clas-
sique. Elle a débarqué en Europe l’an
dernier, on peut y goûter dans les sa-
lons Brasilhair enFrance. Ala maison,
il suffit de poser le vernis n’importe
comment puis de rectifier avec un co-
ton-tige, et c’est super carioca.
Le lissage. Fort différent de soncousin
japonais, qui donne un résultat ba-
guette et quasi permanent, le lissage
brésiliendétendles boucles pour envi-
ronquatre mois façonJennifer A. Natu-
rellement très à la mode là-bas, où,
dixit un local, les Brésiliennes vivent
pour leurs cheveux, il l’est aussi aux
Etats-Unis, et a ses adeptes enFrance.
Mais gaffe auformol que les solutions de
défrisage cheap peuvent contenir, dan-
gereux à haute dose: en Europe, il est
interdit de faire un lissage brésilien en
salon contenant plus de 0,2% de for-
mol. Vu que ça coûte jusque dans les
400 euros, mieux vaut ne pas, enplus,
s’empoisonner avec du produit
d’embaumement.
Le bracelet. En tissu, ce porte-bon-
heur, furieusement à la mode il y a
quelques années dans les cours d’écoles
ou de lycées, fait son retour aux poi-
gnets d’hommes d’affaires enmanque
de street-cred. Il faut les fabriquer soi-
même sinonça ne compte pas, avec un
système assez complexe d’épingles à
nourrice, et le porter jusqu’à ce que les
fils se délitent: là, les vœuxse réalisent.
Pour ceux qui veulent se lancer, tutos
édifiants sur Braceletbresilien.net.
L’épilation. Bienqu’onnote unnet re-
tour du poil, CameronDiaz elle-même
prônant dans son admirable opus The
Body Book que «les poils pubiens servent
aussi de petits rideaux qui rendent votre
sexe un peu mystérieux», onne peut né-
gliger l’épilation du maillot à la brési-
lienne, qui aucontraire de l’américaine
(le ticket de métro) est très échancrée
(aïe!) et laisse un petit triangle sur le
devant. Parfait pour des filles qui por-
tent des tangas ou des bikinis.
Le bikini. Tiens, envoilà une belle in-
vention française rendue inoubliable
par la Bardot avec son vichy. Le bikini
made in Brasil est un concept en soi,
consistant à utiliser unslip brésilien, à
ne confondre en aucun cas avec un
string ou même un tanga. Il est astu-
cieusement composé de deux triangles
reliés entre eux par une micro-ficelle
(aïe!) et destiné à cacher plus que le
string, mais à montrer la fesse, le bum-
bum, attribut fémininnational. Echan-
cré mais pas vulgaire, c’est le mot
d’ordre des plages duBrésil qui enpro-
duirait près de 300 millions par an. La
mecque? La plage d’Ipanema, avec son
défilé permanent des plus beaux bum-
bums sous bikinis.
E.P.
BIEN-ÊTREOngles,
cheveux, peau,
fesses…comment
devenir une véritable
bombe brésilienne.
Beauté
carioca:
corps des
miracles
Longtemps, les fins connaisseurs de la mode ont pu s’exta-
sier devant les tenues de Maison Martin Margiela, si déca-
lées, si déstructurées qu’elles donnent envie de se plonger
dans les œuvres complètes d’Althusser. Aujourd’hui, on
peut s’ébaubir devant les papiers peints trompe-l’œil pro-
duits par la marque en collaboration avec le fabricant spé-
cialisé belge Omexco. Des rouleaux en coton, déclinés en
plusieurs modèles, qui oscillent entre 50 euros le mètre
et 800 euros pour un panneau de 1,9 mètre sur 3. Aquand
le rideau de douche? C.Gh. PHOTODR
www.omexco.be
WAS IST DAS?
DES MARGIELA
SUR LE MUR
Une carioca sur la plage d’Ipanema. PHOTOALAINLEBACQUER. PICTURETANK
STYLES NEXT • 57
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
AuBrésil, la gastronomie aussi est
métisse. Le kibbehlibanais et le
xinxim, cousindupoulet mafé malien,
côtoient la feijoada traditionnelle.
Melting
popote
I
l y a fort à parier que pen-
dant la Coupe du monde,
dans l’éternelle bataille
sonore qui oppose les diffé-
rents stands du marché Saint-
Quentinà Paris (X
e
arrondisse-
ment), Rosilena Vilarinhotriom-
phera sans mal de radio Chante
France qu’écoute son voisin, le
vendeur d’huîtres. La restaura-
trice, qui fut aussi organisatrice
d’événements auMoulinRouge,
a invité ses compatriotes à ani-
mer la dizaine de mètres carrés
qu’occupe soncomptoir de cui-
sine, Alegria Brasil (1). Et ils sont
nombreux.
Son stand concentre autant
d’emblèmes du pays qu’il est
possible dans un espace aussi
réduit : drapeau, tee-shirts à
paillettes bleues, vertes et jau-
nes, (fausses) fleurs en cascade
pour rappeler l’Amazonie, ca-
nettes de Guaraná Antarctica
(le Coca local), biscuits et sucre-
ries, musique à fond, écran qui
retransmet des matchs (même la
finale de 1998 perdue face à la
France, sans rancune).
ZIZI. Dans l’arrière-cuisine,
moins festive, elle s’active, pré-
pare ses spécialités, essentielle-
ment des beignets et des plats.
Difficile de passer devant son
échoppe sans s’arrêter, le nez
envoûté par la croquette de pou-
let panée ou les effluves de
viande entrainde mijoter. «Ma
mère avait un stand sur le marché
de Belém, où elle vendait de la fa-
rine de manioc, raconte Rosilena.
Quand j’étais petite, ce lieu me
fascinait: tous ces produits frais à
portée de main!» Elle continue
de suivre la règle dufrais. Ense-
maine, outre le plat de base (ha-
ricots, riz et viande), elle ne pré-
pare ses spécialités que sur
commande. Et le samedi, c’est
feijoada, comme il est de cou-
tume au Brésil. La sienne: goû-
teuse et même rafraîchissante
grâce aux quartiers d’orange,
bienvenus après les morceauxde
saucisse et lardons fumés, hari-
cots noirs assaisonnés à l’ail,
oignons, herbes, coriandre et
cumin. Rosilena refuse de livrer
les secrets de sa recette. Sauf un:
la préparer la veille pour qu’elle
ait le temps de mijoter toute la
nuit. Elle l’a déjà raconté à la télé
brésilienne qui est venue faire un
reportage sur son stand, ici, à
Paris.
Al’autre bout de la capitale, une
autre restauratrice brésilienne
est passée à la télé et n’enest pas
peu fière. Si on lui parle de son
parcours, Claudia Tavares sort
illico sa tablette et montre une
vidéo YouTube oùonla voit, in-
vitée sur unplateaude la chaîne
Globo. Débattre de churrasco et
de caïpirinha? Pas du tout, elle
était venue présenter sonœuvre
littéraire, dont le dernier-né, qui
paraîtra en2015, devrait s’appe-
ler Vie et mort d’un pénis sublimé
et suggère aux mères d’arrêter
les fixettes sur le zizi de leur pro-
géniture.
Revenons-en à la cuisine, car
c’est bienl’activité principale de
Claudia, 50 ans –«mais vous
pouvez écrire 49 si vous voulez».
Avec sonmari, ancienmusicien
reconverti (il participa ausuccès
du boys bandAlliage), elle tient
un resto de quartier dans le
XIV
e
arrondissement. Dans une
rue calme, impossible de rater
O Corcovado (2), sono à plein
volume et, là encore, drapeaux
au vent. Claudia a rejoint la
France en1979pour fuir la dicta-
ture; après des jobs variés (de la
voyance par Minitel à l’ingénie-
rie réseauchez Free), elle a fondé
le restaurant en 2006, parce
qu’elle était nostalgique duBré-
sil. «Et c’était lameilleure façonde
me sentir à la maison.»Elle cui-
sine les plats de son enfance
(avec douze frères et sœurs, «il
fallait s’y coller»), sans trop dé-
roger à la tradition: beaucoupde
haricots rouges, car «ils contien-
nent la même enzyme que le cho-
colat, celle qui rend heureux», et
des produits frais: «Ici, on vient
manger pour être en bonne santé.
Il suffit de me regarder: à 49 ans,
je cours toujours deux heures par
jour.»Effectivement, onne sau-
rait trouver à redire sur
sa silhouette sylphide.
La recette de la longé-
vité donc: par exemple,
un kebbeh, beignet
d’origine libanaise à
base de viande hachée,
menthe, pignons, à servir avec
une sauce pimentée. Ou alors,
des hauts de cuisse de poulet ar-
rosés de lait de coco, cacahuètes,
noix de cajou, crevettes mixées
et riz. On appelle ça le xinxim,
c’est unplat afro-brésiliende la
région de Bahia, «un lointain
cousin du poulet mafé malien»,
explique Claudia.
COLONS. La cuisine brésilienne,
si elle possède des plats très ty-
piques, est le fruit d’un métis-
sage. Les techniques de prépara-
tion, souvent d’origine indigène,
furent adaptées par les colons
portugais et les esclaves venus
d’Afrique. Ceux-ci jouèrent un
rôle essentiel dans la construc-
tionde cette cuisine, enimpor-
tant nonseulement leurs recet-
tes, mais aussi beaucoup
d’animaux et de fruits (bœuf,
mouton, chèvre, canard, blé,
orange, figue, pêche…). Outre
les Portugais, le Brésil fut et reste
Par ELVIREVON
BARDELEBEN
Photos CAMILLEMACOUAT
La caïpirinha, mixture à base
de cachaça, citronvert et
sucre, était à l’origine un
«remède»contre la grippe…
Le kebbeh, beignet à la viande d’origine libanaise, à droite.
Rosilena Vilarinho, qui tient un stand au marché Saint-Quentin, à Paris.
Poivrons, olives, riz blanc. L’escarbiche de poisson.
58 • NEXT FOOD
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Par OLIVIERBERTRAND
Fautedemieux,
onarroseraleMondial
auGuaranáAntarctica
J’
ai eu beau fouiller par-
tout, retourner toutes
les petites cases de ma
mémoire, le dernier souvenir
de boisson brésilienne n’a
vraiment rien de très glo-
rieux. A l’époque, je vivais
dans le troisième dessous, un
appartement partagé der-
rière une gare parisienne.
Nous sortions de l’adoles-
cence, fumions et buvions
tout le temps, rôdions sou-
vent le soir avec quelques
amis et la copine de l’un
d’entre eux, on était tous
amoureuxd’elle, on
se sentait pousser
des ailes. Scalpa
était belle et notre
jeu favori était de
nous déshabiller
en public, avec
elle, dans les rues,
pour danser nus
devant les ba-
dauds avant de
nous rhabiller et
repartir sans un
mot. Des fois, ils
nous donnaient de
l’argent, enfinsurtout à elle.
Ce soir-là, c’était son anni-
versaire. Alors nous nous
étions cotisés pour lui offrir
unflaconde Chanel et l’invi-
ter dans un petit restaurant
brésilienprès de Beaubourg.
Comme Scalpa était en re-
tard, nous avions commencé
par prendre l’apéritif chez un
copain, sosie de Nicolas Pey-
rac. Nous avions bu de
grands pastis très épais et
nombreux. Quand Scalpa
était arrivée avec sa sœur,
nous étions déjà «chauds».
Au restaurant, untrio jouait
de la musique et chantait
doucement. Unserveur nous
a installés à une grande ta-
ble, le long d’un mur de
pierre. Nous avons com-
mencé par quelques caïpi-
rinhas. A la troisième, je
voyais trouble. Aux suivan-
tes, j’ai perdu le contrôle.
Pour les premières nausées,
j’ai réussi à gagner les toilet-
tes, situées à l’étage. Al’om-
bre des latrines qu’une lueur
caressait, j’ai noyé les pre-
miers enfants de mon
ivresse. Puis je suis redes-
cendu le plus dignement
possible. Mais les
hoquets sont de-
venus des vagues
insurmontables.
Je n’avais plus le
temps de me le-
ver, je me détes-
tais.
Régulièrement, je
me penchais der-
rière ma chaise
comme pour
chercher quelque
chose. Je m’en ex-
cusais platement auprès du
propriétaire. Monobsession
était de ne pas faire honte à
Scalpa devant sa petite sœur.
Je la sentais mortifiée face à
cette bande de d’ivrognes,
incapables de se tenir. J’ai
fini par quitter la salle,
comme ondescendune piste
de slalom. On m’a retrouvé
sur le trottoir, la tête posée
sur le ventre d’unclodo trop
content d’avoir trouvé un
plus soûlaudque lui. Il paraît
qu’il beuglait quandunpas-
sant essayait de nous enjam-
ber. Pour la Coupe dumonde
onboira duGuaraná Antarc-
tica. Enfin, on essayera. •
PARLONS CRUS
D
R
Jusqu’à présent, pour trouver des produits brésiliens,
mieux valait se rendre dans des épiceries spécialisées (1).
Avec le Mondial, se ravitailler en cachaça et en haricots
noirs devrait être plus aisé. Monoprix, ne reculant devant
aucun calembour, lance son opération «on samballe pour
vous»: de l’eau de coco Do Bem, censée rappeler les noix
de coco vertes coupées à la machette sur la plage (qui
peut aussi servir à allonger une caïpirinha). Du mini-riz
blanc pour préparer des croquettes frites, de la pâte de
goyave pour accompagner le fromage, ou encore des
Paçoquita, friandises à base d’arachide, de farine de
manioc, de sucre et de cacahuète. Pas très léger, mais qui
a déjà mangé équilibré devant un match de foot? E.V.B.
(1) 100%Brésil à Paris (14
e
); Coisas do Brasil à Reims; BemBrasil à
Saint-Louis (68).
CACHAÇA, PAÇOQUITA, EAU DE
COCO... LE BRÉSIL PAR LE MENU
COUP DE CŒUR
une importante terre d’immi-
grationpour les Libanais, les Ja-
ponais, les Italiens, ou les Alle-
mands. «Avant lamondialisation,
on avait déjà toutes les cuisines du
monde», résume Claudia, qui se
rappelle avoir mangé beaucoup
de «macaronade»dans son en-
fance (plat de pâtes au poulet
d’inspiration italienne, lié avec
une «mayonnaise» à base de
pommes de terre, carotte, bette-
rave et œufs durs).
Les mets brésiliens ont tout de
même quelques constantes: sou-
vent à base de poisson ou de
viande en sauce, ils sont rassa-
siants. C’est avant tout une cui-
sine de peu de moyens. On dit
que la feijoada est unplat inventé
par les esclaves africains, avec
des restes de porc que leurs maî-
tres ne voulaient pas manger.
Quant à la cachaça, un alcool
prestigieuxexporté partout dans
lemonde, elleaétémiseaupoint
au XVI
e
siècle par des paysans
cultivant la canne à sucre. La
caïpirinha, qui signifie littérale-
ment «petite rustique», est le
cocktail star du Brésil ; à l’ori-
gine, cette mixture à base de ca-
chaça, citron vert et sucre était
un «remède» contre la grippe
inventé par les paysans…
HAMAC. «Au Brésil, le quotidien
est toujours simple: riz, haricots,
viande. Et ceux qui ont les moyens
de sortir dîner préfèrent tester
d’autres cuisines», explique Rosi-
lena Vilarinho dumarché Saint-
Quentin. Elle assume le senti-
ment d’engourdissement provo-
qué par les repas copieuxqu’elle
sert et assure que si elle avait
quelques mètres carrés de plus,
elle installerait volontiers un
«coinhamac»pour faire la sieste
après le déjeuner.
Fa Personnaz, traiteur brési-
lienne installée enFrance depuis
vingt-huit ans (3), a résolu le
problème de la somnolence
post-feijoada autrement : elle
transforme les maxi-ragoûts en
de rafraîchissantes verrines. «La
cuisine brésilienne est tellement
variée qu’on peut prendre quel-
ques libertés avec elle.»Elle aime
présenter le poulet fumé sous
forme de miettes, associé à des
noix de cajou, des cubes de
mangue, une sauce à la crème et
aux épices. Un mélange très
agréable, surtout arrosé d’une
caïpirinha aux fruits rouges (les
puristes blâment l’usage
d’autres fruits que le citron
vert). Elle excelle aussi dans les
desserts, notamment «la
mousse»de maracujá, qui est en
fait un mélange de lait concen-
tré, de lait de coco, de crème et
de fruit de la passion. Toute la
subtilité revenant, ici, à ajouter
quelques graines sur le dessus
qui croquent sous la dent. •
(1) Marché Saint-Quentin, 85 bis,
bd de Magenta, 75010. Rens. :
0148241190. Repas autour de 20€.
(2) 152, rue du Château, 75014.
Rens. : 0143275087.
Repas autour de 35€.
(3) www.lesdelicesdefa.com
Claudia Paredes, devant son restaurant parisien, le OCorcovado.
Le bobo, un plat de crevettes au lait de coco.
Saucisse, haricots noirs et rondelles d’orange: la feijoada du OCorcovado.
FOOD NEXT • 59
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
«L
e Copan, c’est notre Pain de sucre
de béton.»Depuis les fenêtres de
son appartement, dans cet im-
meuble emblématique ducentre
de São Paulo, le musicien Celso Sim ne se
lasse pas d’admirer la courbe en «S» de la
façade, œuvre d’Oscar Niemeyer, le maître
du modernisme brésilien. Monumentale et
fluide, elle lui rappelle les formes sensuelles
du célèbre rocher de Rio.
Fascinant Copan. Andreas Gursky en a fait
une photovendue à prixd’or chez Christie’s.
AnselmKiefer l’a placé au cœur de son ta-
bleauLilith, une visiond’apocalypse urbaine
que lui avait inspiré le centre-ville de
SãoPaulo. Avec 115mètres de haut, 32 étages,
1160appartements et 5000habitants, le Co-
pan –monument classé– est le plus grand
édifice résidentiel d’Amérique latine, doté de
son propre code postal. Une ville dans la
ville. «Habiter ici était un rêve d’adolescent»,
reprendCelsoSim. S’il déménage, aubout de
dix ans, c’est à cause des nuisances sonores
duchantier voisin. Il se souvient dutemps où
«il y avait là un meurtre par semaine». De la
«faune dingue»de l’époque, telle cette jeune
beauté «mythomane»ouencore les travestis,
putas, bandidos et autres dealers.
Cité radieuse à la brésilienne, le Copan se
gentrifie après une période de décadence.
Artistes, modeux et professions libérales
s’arrachent ses appartements. Unresto-bar
branché et un centre culturel y ont ouvert
leurs portes. Un musée Niemeyer est prévu
sur la terrasse, accessible aux visiteurs qui
veulent jouir d’une vue panoramique sur la
mégalopole brésilienne.
SHÉRIF. Walério Araújo reçoit dans sonsalon
baroque. Ce styliste, qui s’inspire de la ri-
chesse psychédélique des costumes
carnavalesques, est une figure à part
dans la mode brésilienne. Il s’est
installé dans l’immeuble il y a déjà
dix-sept ans, quand c’était encore
facile d’y louer un appartement.
«Les trav couraient après les clients
qui partaient sans payer la passe, les
voisins jetaient des ordures par la fenêtre,
s’amuse-t-il. Aujourd’hui, le Copan, c’est
tendance.»
Il ya trois ans, Lilian, avocate, a acheté ici un
deux-pièces lumineux qu’elle partage avec
sa compagne, une peintre transsexuelle. «J’ai
payé 300000 reals [100000 euros, ndlr], ça
vaut le double aujourd’hui.»Le Copan, pour
elle, c’est «une œuvre d’art». Et pratique de
surcroît. Dans la galerie marchande, on
trouve tout, coiffeur, dentiste, boulangerie,
restaurants. Il y avait même un cinéma, re-
converti untemps enéglise évangélique. Et
puis, elle a cette vue incroyable sur la débau-
che de béton, la tache urbaine informe de la
capitale économique du Brésil.
En1951, lorsque démarre la constructiondu
Copan, São Paulo est en plein essor. L’im-
meuble devait symboliser sa grandeur. Mais
les promoteurs font faillite, et la banque
Bradesco reprend le chantier, que délaisse
Niemeyer pour aller construire la nouvelle
capitale, Brasília. Son projet subit de tels
changements que le maître ne le reconnaîtra
plus. La banque a même installé son siège
dans ce qui devait être l’hôtel du Copan,
GRATTE-CIEL Dans le centre de la capitale
économique duBrésil trône une immense
ruche de 5000habitants conçue
par Oscar Niemeyer, telle une version
pauliste et courbe de la Cité radieuse.
ASãoPaulo, Copand’abord
Par CHANTALRAYES
CorrespondanteàSãoPaulo
Photos LUDOVICCARÈME
Avec 32 étages, 1160appartements
et 5000habitants, le Copan
–monument classé–est le plus grand
édifice résidentiel d’Amérique latine,
doté de sonpropre code postal.
60 • NEXT VOYAGES
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
l’édifice auxlignes droites qui cache une par-
tie de la façade ondulée.
Dans les années 70, c’est le déclin. Le pôle
des affaires quitte le centre-ville, les élégants
immeubles se vident. Le Copan devient un
cortiço, une favela verticale. Une habitante,
l’écrivaine Regina Rheda, ena fait unroman,
Arca sem Noé («l’Arche sans Noé»),paru
en1994. Elle a dû quitter l’immeuble sous la
pression de voisins qui s’étaient reconnus
dans sonrécit acide. Elle ydécrit unmetteur
enscène à l’haleine nauséabonde et unsyn-
dic qui taxe les putes. «C’était un prédéces-
seur, pas moi», lâche, unpeugêné, le titulaire
depuis 1993, Affonso Prazeres. «Seu»
(«M’sieur») Affonso est le shérif du Copan.
Untemps, il circulait armé, mais il a remis de
l’ordre dans tout ça: «Les prostituées ont eu
quinze jours pour décamper.»
Seu Affonso manie la baguette. Fumer dans
les couloirs ou étendre sonlinge à la fenêtre
est passible d’amende. Il a installé des camé-
ras partout. Il filtre aussi les locataires, enfin
il essaie. «Il a voulu interdire à une dame de
louer à des travestis, mais elle ne s’est pas lais-
sée faire», confie une habitante. Malgré son
style autoritaire, tous s’accordent à dire qu’il
gère bien le mastodonte. Avec son coup de
balai, les loyers ont grimpé. Fini le temps où
les employés duFloresta, le café tradi durez-
de-chaussée, pouvaient encore vivre sur
place. Les moins nantis s’en vont, relégués
auxfranges de la ville, tandis que les bacanas,
les branchés, reviennent.
CARTOMANCIENNE. Le centro, Jean-Claude
Bernardet, résidant duCopan, ne vivrait plus
ailleurs. Ce cinéaste français établi au Brésil
en a eu assez des quartiers aseptisés où il
croisait «les mêmes dames avec leur petit
chien, les fils à papa. Le centre, c’est moins ho-
mogène, ça favorise l’anonymat, c’est aussi le
quartier le mieux desservi par les transports en
commun».
D’autres auraient fait de cet espace de
3500m
2
unclubde fitness. Dans ce «labyrin-
the», qui occupe trois étages du Copan, la
peintre Fernanda Brenner a fondé uncentre
culturel, le Pivô. En fait, ce devait être son
atelier, «mais l’espace enadécidé autrement».
«Quand je suis entrée ici, ce fut le choc, se sou-
vient-elle. Le local était abandonné depuis
vingt ans. C’est le signe du peu de cas que nous
faisons de notre patrimoine. Le Copan est à
São Paulo, ce que l’Empire State Building est à
New York. Qui imaginerait là-bas un endroit
pareil, même privé, àl’abandon?»Il a falludé-
terrer les rampes de Niemeyer. Bradesco les
avait nivelées pour installer des cliniques
dentaires…Fernanda sait qu’elle participe à
la gentrification du Copan mais, pour elle,
«l’immeuble reste un lieu démocratique».
Le bloc popu, c’est le B, avec ses vingt studios
par étage. Hier mal famé, il passe, encore
aujourd’hui, pour incontrôlable. Ses longs
couloirs incurvés et déserts ont quelque
chose de glauque. C’est là que Dona Mel
reçoit ses clients, dans le studio encombré
qu’elle a choisi à cause de son numéro,
le 2117 : la somme des quatre chiffres donne
11, «nombre porte-bonheur». C’est une dame
bienmise de 70ans qu’onappelle «la sorcière
du Copan». Le surnoml’amuse. Elle le doit,
dit-elle de sa voix douce, à sa religion
chamanique, la Wicca. Dona Mel est carto-
mancienne. Depuis son anévrisme, il y a
treize ans, elle ne peut plus conduire. Alors
Dona Mel est venue habiter au centre. «Ici,
pas besoin de voiture.» Cela dit, les toilettes
du B n’ont pas de fenêtre. «Comme tout ce
qu’il fait, cet imbécile de Niemeyer, le Copan est
Immeuble Copan
200, avenue Ipiranga.
Lignes 3 et 4 du métro, sta-
tion República.
Café Floresta
Depuis quarante-trois ans,
on se presse à son comptoir
pour goûter son café, le
meilleur du centre-ville.
Bar da Dona Onça
Ce bistrot branché ne dé-
semplit pas. Cuisine interna-
tionale et régionale. Midi et
soir.
Centre culturel Pivô
Du 7 juin au 2 août, l’artiste
brésilienne Lais Myrrha pré-
sente son installation sur
l’effondrement, en 1971, de
Gameleira, pavillond’expo-
sition conçu par Oscar Nie-
meyer. Gratuit.
Terraço Itália
Ce bar offre une vue specta-
culaire de SãoPaulodepuis le
41
e
étage dugratte-ciel Itália,
de l’architecte allemand
Franz Heep.
344, avenue Ipiranga.
Marché municipal
Pour son architecture des
années 30, ses étals variés et
sonsandwichde mortadelle,
spécialité de São Paulo.
306, rue da Cantareira.
Estação Pinacoteca
Centre de torture sous la dic-
tature (1964-1985), cet édi-
fice historique abrite unmu-
sée de la résistance et un
espace d’exposition. Rétros-
pective dumodernisme bré-
silien jusqu’au 24 octobre.
66, Largo General Osorio.
BRÉSIL
Brasília
São Paulo
Océan
Atlantique
1000 km
ARCHI ET CAFÉ
PRATIQUE
ASãoPaulo, Copand’abord
photogénique mais pas fonctionnel», pestait un
personnage de Regina Rheda. Bernardet n’est
pas fannonplus de l’architecte communiste.
«La mixité du Copan est un leurre, dit-il. A
quoi bon avoir des gens de tous les milieux, ils
ne se rencontrent même pas. Niemeyer croyait
que son architecture modèlerait la société, mais
c’est la société qui a modelé son architecture.»
SeuJorge, vieil harpiste de 82 ans, ne dit pas
autre chose. Il vit au 2 908 depuis 1992.
«Au B, on n’a aucun contact avec les autres
blocs.» Il en a un peu plus avec ses voisins,
une prof de tango uruguayenne, un prof de
langues canadien, unproducteur de musique
américain. La harpe est là, venue du Para-
guay. Il est fier aussi de son piano français.
Seu Jorge vit seul. Il serait bien rentré chez
sonex-femme, enbanlieue, ça lui aurait fait
économiser. «Mais si j’ai unmalaise, comment
j’irais à l’hôpital ? Il n’y a pas de taxi là-bas.»
Le vieil homme s’esclaffe comme ungamin.
Rapport aux photos de filles semi-nues sur
les murs, entre celle de son fils décédé et le
portrait de la présidente Dilma Rousseff. Il y
a aussi unautocollant avec le cèdre duLiban,
sa terre natale. SeuJorge, c’est auCopanqu’il
veut mourir. •
La façade en «S»
du Copan, dont
la construction
a commencé en 1951.
Des habitants
du Copan
(de gauche à droite,
et de haut en bas):
le styliste Walério
Araújo, le vieil
harpiste «Seu» Jorge,
la cartomancienne
Dona Mel, le shérif
Affonso Prazeres,
l’avocate Lilian,
avec sa compagne
transsexuelle,
et la peintre
Fernanda Brenner,
à la tête du centre
culturel le Pivô.
VOYAGES NEXT • 61
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Vous êtes des lecteurs
V
endredi 30 mai
de l’an2014devait
s’appliquer le pro-
tocole de fin de
conciliation de Libération,
validé unmois plus tôt par le
tribunal de commerce, pré-
voyant une recapitalisation.
Précisément, 14 millions de-
vaient être versés sur les
comptes de Libération par
Bruno Ledoux (ou tout autre
société ou personne très ri-
che qui souhaiterait investir
dans la presse qui se substi-
tuerait à lui), en plus des
4 premiers millions venus
renflouer l’entreprise fin
avril. Engagement «irrévo-
cable» et «ferme» si-je-
mens-je-vais-en-enfer de
Bruno Ledoux, avait-on as-
suré aux représentants des
salariés. Sinon d’ailleurs,
pff, plus de protocole d’ac-
cord.
ACCÉLÉRATION. Bon, le sa-
medi 31 mai de l’an 2014, et
bien…rien. Pas de sous. Mais
pas d’annulationde la reca-
pitalisationnonplus. Justeun
petit report d’unmois, cette
fois-ci, promis, juré, craché.
Cette semaine, voyant bien
que les échéances promises
étaient envoie de ne pas être
honorées, les représentants
des salariés ont convoqué
la direction pour un comité
d’entreprise extraordinaire
afinde savoir oùl’onenétait
et demander l’accélération
de la procédure.
Ce comité d’entreprise a eu
lieu mercredi avec François
Moulias, désormais dirigeant
de Libération. Une date a été
fixée (biensûr, onne le pré-
cise plus, date irrévocable et
ferme, la tête de ma mère),
le 26 juin, date à laquelle les
actionnaires de Libération
voteront la fameuse recapi-
talisation à hauteur de
18 millions d’euros. Ce
26juin, par une opérationfi-
nancière d’une biblique sim-
plicité avec équations à mul-
tiples inconnues, additions,
soustractions, apurement de
reports à nouveau, augmen-
tations et réductions de ca-
pital, cessions de créance et
incorporation de primes
d’émission (quoi, c’est pas
clair?), Libé passera sous le
contrôle de Bruno Ledoux,
ou du moins de sa société
BLHM. Edouard de Roths-
child et nos actuels action-
naires italiens, le groupe de
presse Ersel, seront toujours
actionnaires, mais à moins
de 0,1%, autrement dit ré-
duits comme des têtes jiva-
ros. Les élus ducomité d’en-
treprise se sont engagés à
rendre unavis auplus vite, à
une petite condition, celle
que l’opération se fasse en
toute transparence.
Et quid de Patrick Drahi,
dont lenomatournéenbou-
cle durant ces dernières
semaines comme potentiel
repreneur ou actionnaire
du journal (surtout depuis
qu’ona découvert que c’était
lui qui avait prêté les pre-
miers 4 millions d’avril à
Bruno Ledoux)? Réponse de
François Moulias: «Patrick
Drahi a confirmé son intention
d’aider et de contribuer audé-
veloppement de Libération.
Mais il le ferasous une forme et
dans unvéhicule qui est encore
en discussion.» Le milliar-
daire patronde Numéricable
serait donc bel et bien inté-
ressé, mais sans qu’onsache
de quelle manière il pourrait
investir dans Libé (directe-
ment? Via BLHM, la société
de BrunoLedoux?), ni –sur-
tout– à quelle hauteur.
RUMEURS. Quoi qu’il ensoit,
assure François Moulias,
au 26 juin, Bruno Ledoux
sera de toute façon en me-
sure de verser lui-même
18 millions, croix-de-bois
croix-de-fer. Et il n’y a
«aucun risque» pour que
cette recapitalisation ne se
fasse pas, si-je-mens-je-me-
coupe-un-bras. Pendant ce
temps, Libération n’a tou-
jours pas de directeur de la
rédaction. Le nom de Lau-
rent Joffrincontinue à tour-
ner et celui-ci de répondre
qu’il s’agit de rumeurs. Les
yeux dans les yeux. •
Par LESSALARIÉS
DE«LIBÉRATION»
BERNARD ET MYRIAM
«Nous sommes des fidèles.
Depuis le début : 1973, si je
ne me trompe, et 1981. J’aime
aller chercher tous les matins
“mon journal”. Pourquoi tant
de difficultés pour le trouver,
il est très mal diffusé ou en
nombre insuffisant. Nous ne
comprenons pas pourquoi.
Les buralistes ou kiosquiers
vous le signalent, sans
réponse de votre part. Vous
renouez enfin avec vos
“fidèles” lecteurs: “L’actualité
de la crise ne connaît plus de
soubresauts quotidiens exigeant
une parution chaque jour.”
C’est faire fi de la relation
que vous aviez commencé
à recréer. Quel manque de
jugement et de tact. Cette
relation est neuve chaque
jour! Dites-vous bien qu’elle
est fragile et tendue comme
un fil. Nous sommes sur
nos gardes. Vous avez
énormément besoin de nous,
de notre enthousiasme,
de notre potentiel, de notre
nombre et de notre argent…»
ANNEKRUM93
«J’en profite pour vous faire une demande:
que la page “Nous sommes des lecteurs” reste
pérenne, quitte à ce qu’elle devienne une page
courrier des lecteurs, où courriers ou posts
sur les forums pourraient être sélectionnés,
de façon à voir ce qui a intéressé, fait
polémique, etc., etc.»
AXEL MOREL VAN HYFTE
«J’ai gardé quelques “unes”
extraordinaires qui rappellent que
chaque jour la vie est un combat, et que
lutter pour le bien commun à un sens, et
quelques autres qui n’ont de sens que
pour moi parce qu’elles témoignent de
moments forts de ma vie. Avoir un Libé
en poche est parfois un acte militant,
parfois une façon de se reconnaître,
toujours un moyen d’entamer une
discussion, un débat. J’ai parfois
parcouru des kilomètres pour l’avoir ce
Libé, et parfois j’ai refusé de l’acheter.»
ANNE
«Votre site n’est pas pire qu’un autre,
mais il reste tout à inventer pour
qu’un journal numérique devienne ce
compagnon, qui, tout au long de la
journée et de la nuit, se saisit de mes
moments d’ennui pour me faire lire
ce que je ne serai jamais allée découvrir
toute seule. La marque de fabrique de
Libé, c’est l’inventivité: allez-y!»
PATRICE
«Libération, c’est l’expression
de toutes mes contradictions de mec
de gauche paumé…Alors, coco, t’as
pas de conviction? Non, je n’ai que
des désirs, des doutes et des dégoûts
et ce journal, Libération, les reflète
bien! C’est pour cela que je l’aime!
Il éclaire à la lampe de poche
les noirceurs de ce monde effrayant !
Effrayant ? Oui, mais cela ne
l’empêche pas de me faire marrer
et réfléchir en même temps.»
Twitter @nousjournal
Facebook
www.facebook.com/
noussommesunjournal
Tumblr noussommes
unjournal.tumblr.com
Mail noussommes
unjournal@gmail.com

SUR LES
INTERNETS
«Libé»:
les 14millions
reportés
Pourquoi ne montez-vous pas une Scop?
Qu’est devenu le projet alternatif des salariés
pour Libé? Bruno Ledoux, Patrick Drahi,
qui va vraiment racheter le journal? Aquand
le retour du courrier des lecteurs? Qu’est
devenu Edouardde Rothschild? Qui est
Laurent Joffrin? Posez-nous toutes vos
questions à noussommesunjournal@gmail.com,
y compris les plus inavouables, sur la crise
à Libération et les salariés vous répondront
dans une prochaine double page lecteurs.
AMI LECTEUR, TA QUESTION
NOUS INTÉRESSE
ARN OH
«Quand j’étais
gamin le métier de
journaliste me faisait
rêver. Aujourd’hui,
je vous plains…»
62 • NOUS SOMMES UN JOURNAL
LIBÉRATIONSAMEDI 31 MAI ET DIMANCHE 1
ER
JUIN2014
Vous êtes des lecteurs
CHRISUKR
«Alors apparemment vous êtes
la proie des idées fixes avec les
18 millions de l’actionnaire qui ne
vous plaît pas. Vous devriez assumer
et monter une Scop et vous endetter
pour acheter les parts au proprio
et remettre de l’argent dans la caisse,
vous vous sentirez mieux ensuite.»
KISIFROT
«J’espère que la
rédaction de ce quiz
crétin ne vous a pas
déclenché une rupture
de neurones.
Franchement, et
je mesure mes mots,
vous touchez le fond.»
JEAN-MARIE LAFOND
«La une du 27 mai [«Réagir», ndlr] est exceptionnellement belle
et signifiante à la fois. Bravo et merci encore d’exister et de vous
battre pour ça! Même si les circonstances sont relativement
graves, elles auront donné lieu à cette œuvre, cette idée, qui bien
que toute bête et évidente dans sa force symbolique a dû être
pensée, osée et validée…C’est pour ce genre d’audaces, de
fulgurances que je vous lis et ne saurais où trouver
d’équivalence…Cette une, j’ai envie de l’afficher à ma porte
(bien que je fasse partie des Français de l’étranger où le FNest
arrivé en 5
e
position!).»
JEAN-PAUL
«Cessez de nous bassiner avec vos états d’âme:
soit vous mettez la main à la poche avec les lecteurs
–70000 abonnés [plutôt 35000 en réalité, ndlr],
je suis OKpour 200 euros– et nous apportons les
14 millions d’euros, soit on laisse les actionnaires
(Ledoux, Moulias, Drahi, prendre le risque).
Chacun son boulot. Le vôtre, c’est de continuer à
sortir le journal inimitable que nous lisons depuis
quarante ans. Inutile de chercher, comme vous le
faites, un consensus auprès de vos lecteurs. Il n’y
en a pas: instit écolo, administratif du millefeuille,
bobo parisien, retraité existentialiste (c’est moi),
patron du CAC40, prof de l’ENS, politiques,
femmes libérées, banlieusards…Aucun point
commun, si ce n’est le plaisir de lire un journal qui
sort de l’ordinaire. Faites un journal à votre idée.
Monet ou Lautrec ne se préoccupaient pas de
savoir si leurs tableaux allaient plaire ou non au
grand public! Ceux qui ne sont pas contents
peuvent s’abonner au Monde ou au Figaro, je leur
souhaite d’avance bien du plaisir!»
BRUITQUIPENSE
«On ne peut que compatir à votre désolation,
voire votre désarroi…ou votre consternation…
Votre ironie et votre dérision ressenties vous
placent de notre côté “chaque homme porte la
forme entière de l’humaine condition”…Selon
moi, vous ne déméritez pas des talents que vous
avez de rendre vivante une certaine liberté qui se
complète à la nôtre. Il serait temps que toutes les
bonnes promesses vous confortent à renforcer
tout le travail que vous donnez pour relayer à votre
manière l’information…Vous avez du courage
autant que ceux qui vous lisent. Bien à vous.»
PUBLICITÉ
NOUSSOMMES
UNJOURNAL
pasunespaceculturel,
pasunplateautélé,
pasunbar,
pasunincubateur destart-up...
Lessalariésde«Libération»
répondent auprojet desactionnaires
PAGES 2-6
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCEAllemagne 3,20 €, Andorre 2,50 €, Autriche 2,80 €, Belgique 3,90 €, Canada 5,50 $, Danemark 34 Kr, DOM 3,30 €, Espagne 3,20 €, Etats-Unis 6 $, Finlande 3,60 €, Grande-Bretagne 3,70 £, Grèce
3,60 €, Irlande 3,30 €, Israël 24 ILS, Italie 3,20 €, Luxembourg 3,90 €, Maroc 27 Dh, Norvège 33 Kr, Pays-Bas 3,20 €, Portugal (cont.) 3,30 €, Slovénie 3,30 €, Suède 31 Kr, Suisse 5,90 FS, TOM 520 CFP, Tunisie 3,90 DT, Zone CFA 2 600 CFA.
JEAN-CLAUDE DERETZ
«Bonjour, je reçois mon avis
d’échéance à votre journal.
Pour moi, soit Libération
ne demeure plus un journal
de gauche et je ne l’achèterai plus,
les salariés du journal en leur âme et
conscience devraient faire de même
si ce qu’ils écrivent est contraire
à leurs idées. Soit il reste
de gauche et tout est bien.
Par contre, faire une campagne
telle que celle que l’on vient de
voir, où les journalistes crient au
loup avant de l’avoir vu m’a
profondément dérangé. Je vois que
Libération a accepté que son outil
de travail soit dévoyé à une
campagne des salariés contre son
patron. J’ai eu l’impression d’être
votre otage. Et, non, je ne
renouvellerai pas mon
abonnement et attendrai
que Libération redevienne un
journal d’idées, un peu plus étoffé
(le nombre de page devient
ridiculement bas), conçu par des
journalistes qui adoptent une ligne
éditoriale telle que nous l’avons
connue ou qui auront eu le courage
de quitter le journal.»
Le magazine de la culture et des loisirs
pour les petits et pour les grands
En attendant la sortie, inscrivez-vous à la newsletter sur parismomes.fr et suivez-nous sur notre page Facebook.

-
ME RCREDI 4 JUI N AVEC LI BE RATI ON
NOUS SOMMES UN JOURNAL • 63
ACTUELLEMENT AU CINÉMA
HAPPINESS DISTRIBUTION présente
UGLY
La nouvelle bombe
du cinéma indépendant indien
un film de Anurag Kashyap
p
PRIX DU JURY
“Virtuose“
LE FIGARO ★★★
“Un polar plein de suspense“
LE JDD ★★★
“Du grand cinema“
STUDIO CINÉLIVE ★★★
TÉLÉRAMA
“Talentueux“
LES ECHOS
“Jouissif“
ECRAN NOIR
“Haletant“
L’HUMANITÉ
“Fascinant“
ROLLING STONE ★★★★
“Epatant“
A VOIR A LIRE ★★★★