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Leslie Goldfin

Sokrazy !
Tout est devenu possible

hyper roman
Double sens éditions
Note de l’auteur

Sokrazy ! est un hyper roman, publié


gratuitement en mars 2007 sur le site web
http://www.sokrazy.fr.

Depuis, l’hyper gouvernance s’est installée.


Sans réelle surprise, elle repousse chaque jour
les limites de l’imagination…

Merci aux lecteurs et lectrices du net pour leurs


encouragements. Sans eux, rien n’aurait été
possible.

Leslie Goldfin

février 2008

2
L’événement à venir projette toujours son ombre.
Thomas Campbell

Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche


dans les ténèbres.
Tocqueville

Chacun conçoit les affaires selon la portée de son


esprit.
Richelieu

à Aurélie G.

3
1 / NICOLAS SOUS PRESSION

La Lincoln bleu nuit immatriculée 92 entra dans le


box de lavage à la vitesse du corbillard. Armée
d’une lance à haute pression, Datura regardait la
limousine en train de se garer. Une épaisse fumée
noire se dégageait du pot d’échappement. Quelle
star hantait la carcasse ? Les vitres teintées de
l’habitacle ne laissaient rien transparaître. La jeune
fille pensa à une scène du clip Bitter Sweet
Symphony de The Verve1. La mélodie, nappée de
violons, se déclencha dans sa tête transformée en
juke-box organique.
Datura n’aimait guère récurer les tombeaux
d’acier. Après ce dernier client, elle pourrait griller
sa gitane de fin de service et retrouver son studio en
banlieue. Dans un vrombissement pneumatique,
l’eau jaillit sur la carrosserie. Assis à ses côtés à
l’arrière du véhicule, je vis Nicolas s’extasier. Son
visage purpurin trahissait ses émotions. Captivé, il
scrutait les attraits de la belle à l’œuvre : de
puissants avant-bras qui portaient haut la force du
jet, une fière poitrine mise en valeur par une taille de
guêpe, un visage d’ange et une peau que l’on
devinait onctueuse au toucher.
D’un signe de la main, Datura indiqua au
chauffeur la fin du décrassage. Alors qu’elle se
préparait à déguerpir, la portière droite du véhicule
s’ouvrit soudainement à l’extrême. Sertie d’une
boucle d’argent, une bottine blanche claqua du talon

1
Les notes du roman renvoient à des liens hypertextes librement accessibles
sur le site Internet www.sokrazy.fr, RUBRIQUE “LIENS”.

4
dans une flaque d’eau saumâtre. Nicolas s’adressa à
Datura d’une voix sensuelle :
« Mademoiselle, vous ne trouvez pas que c’est
une très belle journée pour faire connaissance ? »

2 / À FLEUR DE PEAU

Le sang gouttait sur l’émail blanc du lavabo.


Nicolas s’était tranché la joue avec son rasoir. Il
ouvrit le robinet chromé pour faire disparaître le
liquide vital dans un tourbillon d’eau. Le rouge vif
vira tendre rose. Était-ce là un coup du diable
socialiste ? Qui avait fabriqué cette lame, sinon un
obscur maoïste à la solde de l’empire du Milieu ?
Nicolas prit du coton, l’imbiba d’antiseptique pour
nettoyer la plaie2.

J’y pense tous les matins en me rasant.


Nicolas 1:39

Seul dans son appartement, le candidat à l’élection


présidentielle laissait librement la porte de la salle
de bain ouverte. Ce petit moment solitaire lui
rappelait sa jeunesse. Être célibataire, c’est espérer
faire l’amour à toutes les femmes, pensa-t-il. On ne
peut y arriver, mais on peut toujours essayer…
Devant le miroir, Nicolas se revoyait adolescent.
Pourquoi ne pas rejouer de la guitare ? Il était plutôt
doué. En une seule journée, il avait appris Jeux
Interdits. Johnny lui donnerait un coup de main.
Nicolas rêvait aussi de se mettre au piano avec
Didier. En tandem, ils s’entraînaient déjà au chant
entre deux meetings de province, improvisant sur

5
des airs populaires. Nicolas ne voulait plus brider
l’expression de ses envies. Il était sur le bon chemin,
celui de la simplicité, seule véritable preuve
d’intelligence.

Je le dis comme je le pense, simplement.


Nicolas 9:2

Sous la douche, euphorique comme un jeune


étalon après le forfait amoureux, Nicolas chantait.
Insouciant, il avait laissé traîner ses vêtements
partout dans la chambre. L’effet rebelle ne durerait
pas longtemps. La femme de ménage remettrait très
vite de l’ordre. Nicolas appréciait la réalisation
optimale des tâches ménagères. Cécilia3 avait
déserté le ménage, mais son employée lui évitait le
ménage quotidien. En guise de remerciements, il ne
lui épargnait aucune louange.

Oui, tu es femme avant d’être étrangère.


Nicolas 9:3

Ce jour-là, j’avais programmé un congé dans


l’emploi du temps surchargé de Nicolas. Même les
surhommes ont besoin de repos. Après un petit-
déjeuner copieux, il prendrait son vélo pour une
balade avec Michel4. Je m’étais entendu avec
l’animateur de télévision quant au parcours. Aucune
banlieue rouge ne devait être traversée. La météo
s’annonçait radieuse. Lors de notre briefing, Michel
me confia d’emblée avoir fait le Ventoux. Je
comptais néanmoins sur lui pour refréner les ardeurs
de Nicolas et l’économiser pour l’autre grande
course – électorale – qui l’attendait.

6
C’est la vie, la concurrence. Moi, j’ai la
concurrence dans les veines.
Nicolas 7:73

3 / LA PEUR DU NOIR

La peur du noir marqua l’enfance de Datura. Au


coucher, une fois la lumière éteinte, chaque recoin
de sa chambre devenait un nid de monstres.
D’affreuses bêtes se cachaient sous le lit ou au-
dessus de l’armoire. Quel zombie était sur le point
d’élire domicile dans le coffre à jouets ? Pour lutter
contre l’obscurité, Datura trouva dans le cellier une
torche à piles. Pour se rassurer, elle pointait d’un jet
de lumière les zones délicates. Hélas, l’efficacité de
la lampe déclinait. L’enfant répétait l’opération trop
souvent. Datura ne pourrait pas s’acheter de
nouvelles piles avec son argent de dînette…
Ses parents découvrirent finalement son stratagème.
Ils décidèrent de lui donner une petite veilleuse. Peu
à peu, Datura prit confiance. Un livre posé sur sa
table de chevet – Niourk5 – joua un rôle déterminant.
Au cours de son apprentissage de la lecture, chaque
nouveau mot semblait ôter de son esprit un être
cauchemardesque. Chaque enrichissement de son
champ lexical était une ouverture supplémentaire
vers la sérénité. Un jour, la petite fille referma le
livre et piégea sa peur entre les pages.
Des années plus tard, la peur du noir incommodait
toujours Datura. Les zombies de son enfance ne
menaçaient plus son sommeil d’adulte. Mais dans la

7
rue ou lors d’un entretien d’embauche6, elle croisait
parfois leurs regards livides.

Je crois que la France traverse une crise d'identité, et


je ne veux pas laisser le monopole de la nation à
l'extrême droite.
Nicolas 5:74

4 / LA VISITE DU COMMANDEUR

Nicolas sortit de la salle d’eau en claquant la


porte. L’homme sous-estimait souvent sa force.
Alors qu’il se dirigeait vers le dressing, une lumière
blanche fusa du plafond jusqu’à l’aveugler. Nicolas
sentit un courant d’air glacial. Il se força à garder les
yeux ouverts. Une épaisse fumée emplissait
maintenant la pièce. Un incendie ! L’évacuation
s’imposait. Mais d’où venait ce froid qui donnait la
chair de poule à Nicolas ? Une forme humanoïde se
présenta devant lui. Il s’agissait sûrement d’un
pompier venu à son secours… Nicolas appela à
l’aide. La silhouette, raide dans sa démarche,
inquiétante et d’une incroyable lenteur, ne répondait
pas.
« Mais qui est-ce enfin ?! s’agaça Nicolas.
– Je suis Séthi7, prononça une voix caverneuse.
L’être mystérieux devint luminescent, tel un pâle
soleil flottant. Un spectre venait d’apparaître.
Nicolas savait maîtriser l’effroi et les situations de
contraintes extrêmes. Au moment de la prise
d’otages de la maternelle de Neuilly, il avait réussi à
dompter la peur tel un dresseur de fauves qui
connaît son métier. Nul doute que Nicolas savait

8
gérer la pression. Mais que faire devant un
ectoplasme ? Il était seul, frigorifié et dévêtu.
Nicolas cacha son sexe d’une main et exigea de
nouveau l’identité du spectre qui s’était introduit
chez lui par effraction.
– Personne n’a le droit de me faire répéter,
Nicolas. Je suis seul à pouvoir décider de me
reproduire à travers les âges » dit le spectre.
La voix d’outre-tombe n’était plus étrangère à
Nicolas. Son phrasé particulier et sa tonalité
inimitable ne laissaient aucun doute sur l’identité du
revenant. François était de retour8. Devant le
fantôme de l’ancien président de la République, le
pouls de Nicolas s’accéléra jusqu’à frôler l’attaque
cardiaque. Sportif et entraîné, allait-il survivre à
cette visite de l’au-delà ?

Il faut cesser d’avoir peur.


Nicolas 1:2

5 / ARGENT, DEUIL

Dans le train de banlieue qui la ramenait à


Argenteuil, Datura n’avait pas assez de place pour
étendre ses longues jambes. Le quart d’heure qui la
séparait de chez elle lui paraissait être une jungle
grouillante de secondes, colonie de fourmis œuvrant
à l’amertume du quotidien. La tête posée contre une
vitre marquée d’un issue de secours ne tenant pas
ses promesses, elle regardait défiler graffitis et tags
sur les murs bordant les voies9.
Avides d’adrénaline, quelques jeunes avaient
visiblement le temps d’assouvir leur passion
urbaine. S’ils arrivaient à enjoliver de couleurs

9
chamarrées la façade grise d’un immeuble hideux,
Datura aimait bien. Lorsqu’elle observait leurs
réalisations picturales, il lui semblait entendre du
son. Était-elle atteinte de synesthésie ?
D’indéchiffrables idiomes aux langages étranges
naissaient dans les méandres de ses pensées…
Le graffiti était apparu à New York bien avant le
chant rap et la breakdance au début des années 1970.
La musique des bombes – le souffle délétère de la
capsule, le choc de la bille de mélange – s’entendait
alors davantage que les rames de métro. Les
messages étaient directs, sans concession. De nos
jours, l’esprit de revendication semblait s’être
évaporé. La pulsion identitaire provoquait de
pitoyables saccages de biens collectifs. Qui pouvait
apprécier des graffitis en allant travailler ? Pour les
usagers des transports en commun, déjà agressés par
les panneaux publicitaires, ils ne se limitaient qu’à
un amas de gribouillis.
Peu avant l’entrée de son train dans la gare
d’Argenteuil, Datura se leva de son siège. Arrivée à
destination, épuisée par son travail, la jeune femme
réalisa qu’elle était une ouvrière10. Jamais le monde
ne lui avait proposé autant de divertissements pour
qu’elle l’oublie.

Qui aurait pu imaginer que le métro de New York


deviendrait sûr ? Les critiques du système
américain dénoncent la surpopulation carcérale.
Je n’ai jamais compris la pertinence de cet
argument car, après tout, il vaut mieux voir les
délinquants en prison que dans la rue !
Nicolas 7:29

10
6 / LE LIVRE DE CHEVET

« Nicolas, je viens en ami, dit le spectre.


– C’est vous monsieur Mitterrand ! s’écria
aussitôt Nicolas, tétanisé par le choc de
l’apparition.
– Faisons simple, camarade. Appelle-moi
pharaon.
– Seigneur tout puissant, c’est vous ! hurla
Nicolas en haussant frénétiquement les
épaules.
– Nicolas, je suis ici pour te prévenir d’un grave
danger.
– De quel danger, ô pharaon ?
– De grandes difficultés pour te faire élire se
dresseront sur ton chemin. La guillotine du
premier tour te menace. Le retour du
royalisme en France te guette.
– Thierry11 prépare un coup d’État ?
– Non. Je te parle de Ségolène.
– Elle vient de très loin et ne fait pas son âge.
Un tsunami électoral en sa faveur, au-delà du
quart des suffrages, se produira au premier
tour. Si tu souhaites y survivre, méfie-toi de
Jean-Marie12 qui livre son dernier combat, œil
pour œil de verre, dent pour dentier. Nicolas,
mordre et trahir ne suffisent pas pour se faire
élire président !
– Mais que faire, ô pharaon ?
– Va au plus près des attentes des Français. Ta
base politique est trop rabougrie. Ta
popularité d’institut de sondages t’aveugle.
Détourne-toi des hystériques qui te cirent les

11
chaussures, ils ne regardent que tes
talonnettes. Pense au peuple de gauche.
Nicolas, tu oublies la symbolique ! Ne fais
pas table rase du passé lorsqu’il peut te servir
un couvert doré. Tu ne parles que de
rupture… Pense plutôt aux femmes qui la
redoutent chaque jour, transies d’un amour
qu’elles voudraient unique et continu. Sois
plus serein, Nicolas. Avec la force tranquille,
tu gagneras.
– Pourquoi m’aider, ô pharaon ?
– Mon cœur va à Ségolène, il est vrai.
Cependant, tu réalises tant d’efforts pour me
ressembler… Je te trouve touchant. Le
chemin est long. Tu dois apprendre, Nicolas.
– Initiez-moi, ô pharaon !
– Choisis-toi un livre de chevet. Offre-le en
référence au Tout-Paris. Le mien était Le
Prince de Machiavel13. Je le connaissais
comme si je l’avais écrit moi-même. Emporte
dans tes songes les flambeaux d’hier qui
éclaireront la société de demain. N’oublie
jamais la symbolique ! On ne vote pas pour
un homme, on ne vote pas pour un parti, mais
pour la force d’un esprit. Nicolas, as-tu un
livre de chevet ?
– Néron, ô pharaon.
– C’est prometteur. »

Je suis pour la rupture tranquille.


Nicolas 5:1981

12
7 / COMMUNI(QU)ER

Avant chaque émission de télévision, je veillais à


ce que Nicolas ne manque de rien. Je prévoyais tout,
de la bouteille d’eau fraîche au cachet d’aspirine,
bien au-delà de mon rôle de conseiller en
communication. Aucun détail n’échappait à mon
contrôle14. Installé dans une loge de pop star,
Nicolas devait pouvoir se préparer calmement aux
débats. Sûr de son talent d’orateur, je le sentais
constamment prêt à en découdre avec l’humanité
entière. Une apparition télévisée ne s’improvise pas.
Elle se concocte comme une recette de cuisine, dans
laquelle chaque ingrédient se dose avec soin. Ni trop
acide, ni trop doux, le mélange doit rester neutre au
goût.
Malgré les mauvaises langues, François fut un
excellent cuistot de l’image. Comment ignorer
l’impact déterminant de sa répartie – dommage que
vous ne soyez devenu l’homme du passif – devant un
Valéry15 médusé ? Grâce à ses répliques acerbes et
sa gestuelle, un coup d’avance lui était acquis en
permanence. Sa parole était riche et abondante,
comme le lait et le miel au jardin d’Eden.
Le peuple adule la télévision tout en ignorant son
fonctionnement. Pourvu qu’elle exhale un parfum
agréable, on pourrait installer chez monsieur Tout le
monde une centrale nucléaire… Sur le petit écran, le
jeu électoral prime en première partie de soirée.
Pour gagner, l’homme politique fait l’amour à
l’inconscient des téléspectateurs. En un minimum de
temps, il s’efforce de les convier à la prière
électorale. Nul ne vote pour un programme comme
un simple robot16. Les gens votent en chœur dans

13
une communion irrationnelle des lendemains qui
chantent. Tel est mon credo de communiant
communicant : entretenir l’espoir pour l’avenir,
quitte à le nier jour après jour.

Nous n’avons qu’un idéal : que l’avenir


redevienne une espérance.
Nicolas 7:90

8 / JOURNALISTES APPRIVOISÉS

Incapables d’accéder aux mêmes postes, certains


faibles affirment que les journalistes de la télé
servent la soupe aux politiques… On peut en effet
les diriger facilement. Mais l’ennemi réel du
politicien, c’est lui-même. Aucun danger n’est plus
à redouter que la phrase qui dérape. Les gens ne
retiennent jamais un discours, mais un mot
inapproprié, toujours. La faute verbale s’érige en
totem païen que l’on rabâche sans fin. Elle devient
un boulet, une malédiction. Même le journaliste
apprivoisé n’y peut pas grand-chose. Son seul
pouvoir consiste à insister plus ou moins sur une
éventuelle maladresse17.

Si les autres ne sont pas dignes, je serais digne


pour eux.
Nicolas 14:16

9 / DATURA À LA CHAÎNE

Le règlement suivant s’applique uniformément à


l’enseigne de nettoyage automobile Net’sûr. Notre

14
objectif est d’offrir la meilleure prestation de service
au client, avec une efficacité maximale.

Pour gagner plus, il faut travailler plus.


Nicolas 954:7000000

La marche à suivre du programme de nettoyage


vous est détaillée dans l’annexe A. Vous devez la
connaître par cœur afin d’être réguliers et minutieux
dans son application.
Une séance-type de lavage doit durer 4 minutes
(cette durée optimisée a été calculée par le Los
Angeles Research New Advisory Center®). Elle se
compose de 7 étapes.
En cas de retard sur les étapes, une lumière rouge
s’allume sur la borne de contrôle du manager. Tout
temps de productivité perdu vous est imputable en
termes de salaire.

Les ouvriers ne parlent pas. J’admire leur pudeur.


Nicolas 1936:2002

Le port de la tenue est obligatoire. Elle se


compose d’une casquette, d’un pantalon vert fluo,
d’une chemise jaune fluo et de chaussures anti
glisse. L’équipement vous est gracieusement prêté.
En cas de perte ou de détérioration, son
remplacement est à vos frais.
Un déplacement aux toilettes toutes les 4 heures
est autorisé. Un manager doit vous y accompagner.
La pause-déjeuner est de 18 minutes. Nous vous
laissons une grande liberté de choix dans son
organisation. Néanmoins, le manager peut décider
de la repousser en cas d’affluence. La

15
consommation d’un verre d’eau est autorisée, à
raison d’un toutes les 3 heures.
Nous vous renvoyons aux autres annexes pour
connaître en détail les règles de posture physique à
adopter durant le service : se tenir droit, ne jamais
s’asseoir, sourire au client en toutes circonstances,
ne pas échanger avec lui de paroles n’ayant pas de
rapport avec la prestation de service, refuser les
pourboires, etc.
La prestation de service doit se terminer par une
vérification de la propreté globale du véhicule, puis
par la phrase suivante : nous vous remercions
d’avoir choisi nos services. Net’sûr, le nettoyage du
futur19 !
Des statistiques individuelles sont établies pour
surveiller les résultats de votre travail.
Les managers peuvent à tout moment s’assurer,
dans des voitures banalisées, de l’application
correcte du programme et de la qualité de vos
comportements de service.
Bienvenue dans notre équipe !

Le travail est une valeur de libération.


Nicolas 6 :23

10 / L’ANNONCIATION (Chapitre disponible


dans son intégralité sur www.sokrazy.fr)

« Je suis prêt20… Un grand dessein pour la


France du 21ème siècle et pour tous les
Français… »

16
Je sais.
Nicolas 6:23

11 / QUAND HARRY RENCONTRE SA LIE

Harry22 commença sa première messe du 20


Heures avec un léger sentiment d’appréhension.
Bien que son habitude du direct – acquise au travers
d’une riche expérience professionnelle à faire baver
les recruteurs sur CV anonyme – n’était plus à
prouver, tenir la barre du paquebot de l’information
de TF1 le faisait changer de dimension. Des millions
de personnes allaient scruter le nouveau
présentateur… La chaîne préférée des Français
concentrait des enjeux publicitaires majeurs.
Comme le droit de grève, le droit à l’erreur
n’existait plus.
Dès le mademoiselle, madame, monsieur, le
phrasé d’Harry parut plus rapide que celui des
taulards à l’année de la case magique. Patrick23 avait
pris depuis des années un rythme de croisière à
l’étouffée, sorte de lent rapport sexuel sous hypnose,
qu’il s’ingéniait à reproduire chaque soir. Séducteur
devant l’éternel, on sentait sa volonté de déverser un
flot de paroles suaves sur les femmes du public.
Avec sa fougue verbale, Harry accélérait le rythme
et augmentait l’intensité du coït informatif. Les
sujets défilaient plus rapidement, ce qui ne
constituait pas une maladresse, mais une marque de
fabrique. Tel Ramsès dans Les Dix
Commandements, son visage occupait
merveilleusement l’écran. Datura, mon amour,

17
m’avoua le trouver très mignon. J’en étais presque
jaloux.

La transparence de l’information doit devenir la


règle.
Nicolas 1:111

Les téléspectateurs furent conquis. Après les


chiffres irréels de la première édition, l’audimat se
maintenait à un excellent niveau. L’homme,
d’origine antillaise, était plébiscité pour demeurer
aux commandes du journal à la fin du remplacement
estival. Pour ceux qui connaissaient la grande
qualité du journaliste, ce succès n’avait rien
d’étonnant. L’un des premiers reportages lancés par
Harry traita d’un thème sensible, celui de la
discrimination. En quelque sorte, la boucle était
bouclée.
Le pari tenté par Nicolas se transforma en une
victoire flamboyante. C’était lui qui avait insisté
personnellement auprès d’Étienne24 pour engager un
homme issu d’une minorité dite visible. L’idée était
imparable. Comment accuser Nicolas de racisme
après ce coup de poker, véritable quinte flush de la
discrimination positive ? Ce qui aurait dû se faire
depuis longtemps et naturellement – accéder
équitablement à n’importe quel poste de la
République une et indivisible – devint un événement
visible sur la Une. Les regrets concernaient
maintenant l’Assemblée nationale. Encore très
monochrome, elle n’avait pas prévu le
remplacement des députés durant les vacances d’été.

18
12 / SCIENCE FICTION : ET SI NICOLAS
PERDAIT ?

Pierre, directeur d’un grand journal quotidien25,


m’avait réclamé en audience. J’arrivai à l’heure au
rendez-vous, tandis que lui brillait par son absence.
Je m’installai dans son bureau vide où trônaient
diverses plantes artificielles de mauvais goût. Le
poster d’une Porsche rutilante s’affichait au mur
dans un cadre de verre, comme dans une chambre
d’adolescent attardé. Pierre entra en frappant, le
souffle court. D’une voix atone, il s’excusa de son
retard, avant de me demander sans délai des
nouvelles de Nicolas.

Le politique, c’est moi.


Nicolas 3:3

À force de fréquenter les hommes politiques, de


les connaître de génération en génération, les
journalistes en viennent à aimer le pouvoir. Ils
observent le politique avec envie, puis développent
inévitablement le fantasme de la conquête des
foules. Au lieu de médiatiser, les journalistes
médisent et attisent. Leur longévité est rarement
remise en cause, contrairement à l’homme politique
qui, tôt ou tard, doit subir les foudres électorales. Le
journaliste vieillit derrière l’écran en faisant croire
qu’il est nécessaire, qu’il comprend mieux le monde
qu’un jeune. Il reste persuadé que le débat public ne
peut plus exister sans lui, sans ses prises de
positions. Même la météo devient la météo de
monsieur X ou madame Y.

19
Chacun peut faire du journalisme à la place des
journalistes.
Nicolas 176:18

J’invitai Pierre à s’installer sur une chaise. J’avais


pris son confortable fauteuil. Sur un ton cher ami
qui me déplaisait au possible, il voulait connaître
mon avis sur le recrutement prochain d’un reporter.
Ce dernier serait affecté durant la campagne au suivi
spécifique de Nicolas. Cet homme m’avait donc
arraché d’une entrevue avec ma douce Datura pour
avaliser un méprisable entretien d’embauche…
Entre dédain et colère, je le priai de faire comme il
l’entendait. Le silence emplit la pièce. Au lieu de me
demander ce que je faisais encore là, je décidai de
poursuivre :
« Et si Nicolas perdait ? lançai-je à Pierre.
– Comment ça ? confia-t-il, gêné.
Il est vrai que l’idée paraissait impossible.
– Et si Nicolas perdait les élections, Pierre !
Je le vis blêmir, abasourdi. Ce rendez-vous gagnait
en intérêt.
– Vous… hésita-t-il, cette fois terrorisé. Vous
croyez que nous n’en faisons pas assez ?
– Voyons Pierre, en faire plus, ça tiendrait de la
magie. Pour autant, ce sont les Français qui
choisiront leur président. Dans l’urne, ce ne
sont pas vos articles et vos commentaires
biaisés qu’ils placeront, mais un bulletin de
vote. Et dans la campagne que j’organise
chaque jour, vous n’êtes qu’artifice, simple
moyen. Nicolas est la vraie fin. Il n’est en

20
concurrence qu’avec lui-même. Il n’a besoin
de personne pour l’emporter.
– Évidemment, les sondages ont toujours été
très favorables… Pour toutes les catégories
de la population ! Nicolas est toujours aimé
des Français ! Il l’a toujours été d’ailleurs ! Et
le sera toujours ! s’affola-t-il.
– Et si la droite perdait ?
– Mais… Mais enfin !
– À votre avis, Pierre, quel serait le véritable
problème dans ce cas de figure ? Je vais vous
l’exposer. Si Nicolas perdait, imaginez le
décalage, le paradoxe. Quel écart entre vous,
les journalistes de l’élite, et le petit peuple
électoral ! Quel gouffre entre les grands
groupes médiatiques et les aspirations des
Français ! Car disons le franchement, Nicolas
est loin d’être banni et mal-aimé des journaux
et magazines de son pays… Alors que se
passerait-il, que faudrait-il faire ? Couper des
têtes ? Adapter un spoils system26 des
journalistes, cette pratique américaine qui
consiste à remplacer certains hauts
fonctionnaires lorsque le pouvoir change de
bord ? Je sais bien que vous avez survécu à
l’épreuve du non au référendum sur le Traité
constitutionnel européen. Je sais bien que
Jean-Pierre27 a toujours sa carte de presse.
Mais visualisez une seconde que Nicolas ne
passe pas le premier tour. Combien de
retraites faudrait-il faire prendre ? Combien
de postes cela libérerait-il pour les jeunes ?
N’ayez crainte, la jeunesse est prête pour la
relève, même s’il faut parfois des journalistes

21
suisses pour l’aider à lancer un blog28.
Comme solution au chômage et pour
redynamiser la société, mettre les vieux riches
de votre caste à la retraite… Qu’en pensez-
vous ?
La teinte de son visage était désormais plus
blanche que la neige de l’Alaska avant l’autorisation
de forages pétroliers par mon ami George29.
– Je… Je ne vous comprends pas. Vous êtes
tellement imprévisible. Vous êtes un OVNI
dans le milieu !
– Voyons, je ne suis qu’un conseiller en
communication. Ce qu’il faut bien que vous
compreniez, c’est que si Nicolas venait à
perdre, c’est votre place qui serait remise en
question. Comprenez bien qu’après tout ce
qui a été écrit, dit et répété par vos soins, vous
les journalistes avez maintenant bien plus
besoin de Nicolas qu’il n’aura jamais besoin
de vous. »

Avec moi, tout redevient possible.


Nicolas 9:9

13 / AVOIR LA DALLE

En route vers la victoire. La campagne électorale


devait être parfaite, menée avec méticulosité.
Nicolas entra sur la dalle d’Argenteuil30 avec la
dalle. Affamé d’un festin de communication, sûr de
son destin après la votation. Telle une grande star
italienne de la Cinecittà, il venait tourner un film
dont il connaissait le scénario à la perfection. Son

22
studio, c’était la rue. Ses caméras, les yeux des
journaleux. Ses figurants, les jeunes. Issus d’un
casting international, ces derniers ne faisaient
aucune simagrée pour tourner à n’importe quelle
heure de la nuit. Sans exiger ni prime de travail, ni
luxueuse caravane. Un cachet au lance-flamme et
une cage d’escalier à disposition étaient nécessaires
pour signer les contrats. Seul le caprice des
costumes ne pouvait être négocié. Les marques
étaient au rendez-vous. On aurait dit un défilé pour
Décathlon.

Je retournerai en banlieue.
Nicolas 234 :98

Lorsque Nicolas dit action, tous sortirent des


HLM, des épiceries du coin, des caves et des centres
socio-éducatifs. Les architectes des années 1970
pouvaient voir à quel point leur rêve d’urbanisme se
réalisait. La dalle devenait enfin cet espace de
rencontre et d’échange au centre de la cité qui
apprenait aux hommes à mieux vivre ensemble31.
Voilà qui rattrapait leur tragique erreur de sens ; la
polis n’est pas un lieu, mais une organisation
humaine.
Nicolas n’avait pas attendu pour réinjecter la
police dans les lieux. Comme un réalisateur, je
commandai l’équipe technique constituée de
gendarmes, de policiers et d’équipes de sécurité.
Des cailloux commencèrent à voler, les délais
étaient respectés. Aucun budget ne serait dépassé,
tout était gratis. Selon des observateurs abrutis,

23
l’œuvre surpasserait les meilleurs documentaires sur
l’Intifada.

Que disait-on il y a deux ans quand je suis arrivé


au ministère de l’Intérieur ? Les banlieues vont
s’embraser. Résultat : pas de révolte et la
criminalité a baissé sensiblement.
Nicolas 20:04

Sans héroïne, point de salut dans le spectacle.


Manquait à ce moment crucial de la tragédie, la star
féminine. Au balcon, une femme d’origine
maghrébine lança à Nicolas :
« Débarrassez-nous de ces racailles32 ! »
Mon Al Pacino maison sut avec génie reprendre à
la volée la substantifique moelle, comme si Roméo
répondait à sa Juliette.
Nicolas était emphatique avec cette dame, en
phase avec la Vérité. Il répéta ses mots pour en faire
son fer-de-lance de campagne. Les gens en
parleraient. Ceux qui se disaient victimes au
quotidien des incivilités de la Dalle attendraient les
actes. Ceux qui vivaient dans les
campagnes reculées craindraient que cela n’arrive
chez eux. On ne sait jamais, tout est possible. Ceux
qui n’aimaient pas Nicolas se demanderaient en
cachette s’il n’avait pas raison, avec bon sens.

J’ai appelé par le nom qu’ils méritent des individus


que je me refuse à appeler jeunes.
Nicolas 8:98

Ainsi, il ne fallait plus dire : augmentons le SMIC


pour soutenir les ouvriers travaillant dur et ainsi

24
éviter qu’ils votent Jean-Marie, mais comment mon
voisin s’est acheté une BMW alors que je roule en
Logan ? Je vote Nicolas.
Il ne fallait plus dire : je ne suis pas un chien, je
veux la sécurité de l’emploi, mais l’insécurité
m’emploie, je suis maître-chien. Je vote Nicolas.
Il ne fallait plus dire : l’amour se travaille pour
durer toute une vie, mais le travail est précaire
comme l’amour. Je vote Nicolas.
Il ne fallait plus dire : détruisons les immeubles
inhumains et refondons la polis, mais que la police
arrête les vandales de boîtes aux lettres dans
lesquelles arrivent les lettres de refus d’embauche.
Je vote Nicolas.

Les Français veulent que nous tenions un langage


de vérité.
Nicolas 7:89

14 / VOIR LA DALLE

Pour Datura, l’arrivée en gare d’Argenteuil33 était


comparable à l’approche d’une base lunaire, la
beauté du vide sidéral en moins : pas de belles
supernovas ou de longues comètes à l’horizon,
seulement d’infâmes blocs d’immeubles
accompagnés de relais électriques hideux et de
gravas amoncelés.
Sur la gauche, une titanesque usine désaffectée
apparaissait au loin, vestige industriel du siècle
passé. Ce colosse tenait encore debout grâce à une
structure de pilotis en béton mise à nu. Un
désossement sans doute effectué pour empêcher la

25
venue de squatters amateurs de grandes superficies
au sol. Datura, curieuse du riche patrimoine
architectural l’entourant, s’était renseignée. Cette
usine en démolition avait été louée par un
producteur de cinéma, se transformant à l’occasion
en studio. Quelques scènes d’un grand succès
populaire avaient été tournées là-bas. Depuis qu’elle
savait ça, Datura se sentait un peu habiter
Hollywood.
La gare d’Argenteuil lui semblait affreuse depuis
qu’elle avait pu la comparer durant ses premières
vacances dans le sud-est de la France. Datura s’en
souvenait bien, c’était pour ses dix-huit ans. La
première fois qu’elle voyait la mer. Pourquoi la gare
d’Antibes34 était-elle neuve, la façade élégamment
peinte couleur terre de Sienne, bordée de palmiers et
d’orangers, alors que n’importe quelle station du Val
d’Oise ressemblait à un bunker ? Le climat
méditerranéen devait être propice à la culture des
agrumes et la proximité de l’Italie aidait au bon
goût.
Néanmoins, Datura ne se plaignait pas de sa
banlieue. Il y avait tout. Un centre commercial
flambant neuf, des équipements sportifs à foison,
des transports en commun ramifiés, un conservatoire
de danse au délicat jardin et une vieille rue à
l’indéniable cachet… Mis à part un affreux moulage
typique de l’art stalinien, apposé au fronton d’un
immeuble, rien n’était vraiment à brûler à
Argenteuil. L’atmosphère y était paisible. Entre les
saisons, lorsque l’hiver n’était pas encore trop rude
et l’été caniculaire, le ciel proposait de jolis
camaïeux violacés à contempler.

26
Je ne suis pas venu pleurer avec vous. Car je sais
qu’ici les vrais chagrins, on les garde pour soi,
discrètement, pudiquement.
Nicolas 16:18

Il est vrai, parfois, ça parlait fort et ça sentait le


trafic. L’insécurité, Datura connaissait. L’homme
dispose de cette faculté incomparable qu’est
l’imagination. Il est capable grâce à elle d’exploiter
au mieux le champ de la réalité, par anticipation.
N’importe quelle idée peut naître dans n’importe
quel esprit. N’importe quel acte peut être prémédité.
Néanmoins, le pire n’est jamais sûr. Il est juste
possibilité. Datura s’imaginait plutôt vivre. Pour
elle, l’insécurité, c’était se trouver au mauvais
endroit, au mauvais moment. Elle voulait être
curieuse des autres sans en avoir peur.
Datura désirait s’amuser, sortir au restaurant, au
cinéma, au théâtre… Désargentée, elle avait
pourtant l’impression de ne manquer de rien. Elle
savait se passer de la frustration éprouvée devant
une vitrine de magasin. Nul besoin d’acheter, nul
besoin de casser, disait-elle. Les jeunes de son âge
se plaignaient-ils de leur banlieue ? Probablement
pas. Ils ne voulaient plus en partir. Pour preuve, ils
brûlaient les voitures pour empêcher tout départ par
la route.

15 / LES CITÉS D’OR

À la télévision, les politiques s’indignaient des


dégradations d’écoles et autres gymnases qu’ils
localisaient mécaniquement dans les cités. Datura

27
aimait ce mot. Petite, elle regardait le dessin animé
Les Cités D’Or. Avec Esteban35, à la recherche du
plus précieux élément, son identité. En quelque
sorte, une quête de l’or intérieur. Le jeune héros
apprenait les enseignements de la vie au cours de ses
aventures. Tout ce qui brille n’est pas aurifère. Ce
qui ne brille pas brûle pour scintiller.
Pourquoi détruire un établissement scolaire ? La
jeunesse se tirait-elle une balle de défense dans le
pied ? Croyait-elle s’attaquer au superflu, à ce qui ne
lui servirait jamais dans une vie toute tracée ?
Pourquoi ne pas rester à sa place et jouir de la
situation ? N’a-t-on pas une belle vue du vingtième
étage d’une tour ?
Datura se demandait si un jeune, perdu dans un
village du Limousin, était condamné à rester jusqu’à
la mort dans son trou, près du clocher36.

16 / À LA RUBRIQUE DES FAITS DIVERS

Et ce fut le drame. Un fait divers cruel,


abominable, terrible. Un crime qui injecte de la peur
aux racines de la société des hommes, jusqu’à en
faire trembler les fondations. Le degré de violence
atteint était révoltant. Pour en rendre compte, les
journalistes avaient fait le choix déontologique de
changer les prénoms des agresseurs et des victimes
dans leurs feuillets. Ainsi pouvaient-ils continuer à
détailler la tragédie d’une manière romanesque, tout
en évitant que voisins et collègues n’en
reconnaissent les acteurs. Un objectif louable qui
redonnait ses lettres de noblesse au journalisme.
Grâce à cet effort seraient évités la honte, les

28
déchirements familiaux, les suicides collatéraux et
l’apparition soudaine d’amateurs de la loi du talion.
Robert remplaça donc Bertrand. Nathalie piqua la
place à Géraldine. Jocelyn se muta en Jean-Marc.
Saïd se changea en Jamal. Au sujet des origines des
prénoms, les journalistes savaient protéger le sens
profond de l’information. En cas de mise en
examen, si Mohamed avait volé l’orange, c’était
bien sûr Rachid (et non Pascal ou Alexis) qui se
retrouverait dans l’article.

À force d’expliquer l’inexplicable on finit par


excuser l’inexcusable.
Nicolas 2:8

Hélas ! Malgré la bonne volonté des journalistes,


parmi les millions de personnes que nous sommes,
d’autres furent reconnues sous les prénoms
d’emprunts. Un Bertrand bien réel fut accusé des
faits de Robert. Une Pauline essuya les insultes
destinées à Gabrielle… Une spirale des impostures
s’enclencha. Mises au ban, suspicions et critiques
subsistèrent. Les conflits de famille ne purent être
évités. L’impression que le crime pouvait surgir de
partout se renforça. N’était-ce pas la femme du 6ème
étage qui venait de se faire assassiner ? N’était-ce
pas le type patibulaire du rez de chaussé qui avait
fait le coup ? L’échec de l’opération était complet.
Le soutien de la société des hommes, absent.

Aujourd’hui, la vérité perce sous l’imposture.


Nicolas 7:71

29
À l’annonce du crime sanguinaire, je vis des
larmes se former dans les yeux de Nicolas. Mais rien
ne coula. Il fallait contrôler l’effusion sensible.
Passer à l’action sans attendre. Si l’on peut rester
spectateur devant une fiction, le récit d’un fait
historique ne doit laisser inactif à aucun prix.
Nicolas ordonna une réunion en urgence de ses
collaborateurs de campagne. Alain37 était arrivé le
premier. L’atmosphère de la réunion de crise était
lourde. Une loi devait être proposée pour en finir
définitivement avec les criminels. Son application
serait sans pitié. Pour en trouver les lignes
directrices, une séance de brainstorming commença.
« Et si on les fichait ?
– Déjà fait.
– Et si on les hypnotisait ?
– Ça ne marche pas.
– Et si on leur mettait des bracelets ?
– Aux victimes ou aux criminels ?
Nicolas prit la parole :
– Messieurs, c’est n’importe quoi tout ça ! Il
faut trouver mieux !

Il faut aller plus loin.


Nicolas 67:90

– Et si on mettait une puce sous la peau des


gens, capable de détecter leurs taux
d’hormones et de transmettre ceux-ci en
temps réel aux services de renseignement38 ?
Silence.
Nicolas sentait que personne n’était capable
d’apporter de l’eau au moulin de l’action.
– Bon, et si on communiquait ? dit-il enfin.

30
Après le chant des idées creuses, j’entrai en jeu.
Comparé aux autres comiques de son équipe, j’étais
devenu irremplaçable auprès de Nicolas.
– Tu me réserves le 20 Heures ? Tu me
prépares mon discours ? Tu me démines le
terrain ? Tu m’écris une dépêche AFP39 ? »

Quand on prend la décision de relâcher un tueur et


qu’il recommence, celui qui a pris cette décision
est responsable de cette décision.
Nicolas 7:9

Voilà comment j’aimais que l’on me parle. Le


temps d’un claquement de fouet, j’explicitai les
véritables enjeux de l’affaire, grâce aux résultats
d’un sondage. L’enquête était directement issue
d’un site internet de ma création personnelle. Dès la
première semaine d’existence de
biensefairesonder.com, dix mille personnes
n’avaient pas hésité à se ficher numériquement en
échange de petits gains, comme des MP3 à
télécharger, des tickets de cinéma ou des conseils
pour payer moins d’impôts. La réactivité du système
était maximale. Dès le lendemain, en dessous des
gros titres, Nicolas proposait quoi faire dans une
interview en énumérant des solutions en harmonie
avec l’opinion, ne laissant plus la place au doute.
Des grognons rappelèrent que l’abolition de la
peine de mort40 aurait été impossible si la position
du peuple avait été suivie. Au début des années
1980, l’opinion avait simplement été écoutée en
avance et avec brio.

31
À la minute où je vous parle, des arrestations ont
lieu.
Nicolas 1:22

17 / GOÛTEZ L’ÉLUE DES FRANÇAIS

Dans mon triplex de la porte de Saint-Cloud,


Datura aimait se lover dans le sofa près de moi,
recroquevillée entre deux coussins de soie. Je
caressais inlassablement ses cheveux et respirais son
merveilleux parfum mieux que l’azote41. Lors de nos
tendres moments de complicité, je lui avais
cependant remarqué une effroyable manie. Elle
regardait la télévision. Impossible de lui faire la
morale sur cette vampirisation de son temps libre…
Comment lui donner des leçons de vertu, avec ce
que j’exigeais de son corps la nuit venue ? Ses
grands yeux en amandes lui donnaient toutes les
cartes blanches du monde, tous les permis de séjour
dans les frontières de mon amour.

C’est plus profondément ou plus simplement de


l’amour qu’il s’agit.
Nicolas 14:2

Que s’attachait-elle à suivre ? Des clips vidéo dans


lesquels des garçons musclés et des filles bronzées
dansaient. Des émissions dans lesquelles n’importe
qui pouvait raconter sa vie sans aucune pudeur.
Datura zappait aussi sur des feuilletons policiers. On
se plaignait parfois de la police, mais tout le monde
adorait les histoires de commissaires ou

32
d’inspecteurs. Bel aspect didactique, l’internationale
des forces de l’ordre n’était plus un secret pour
personne grâce aux feuilletons sur le FBI, le NYPD,
le LAPD42… Avec tant d’armes à feu, le scénario
finit souvent dans un bain de sang. Heureusement,
d’autres séries traitaient des exploits de docteurs et
d’infirmières, chargés de soigner les survivants des
rixes. Restait la thématique de la justice, avec les
aventures des juges, des procureurs et des avocats.
La peur nage dans la télévision comme un poisson
dans un aquarium, tel un piranha dressé à l’attaque.

Dites-moi si je me trompe.
Nicolas 23:2

Chaque instant perdu devant le petit écran me


torturait. Je sus néanmoins profiter de la situation. Il
m’était dorénavant possible de contrôler le travail
de l’équipe de campagne de Nicolas. Celle-ci se
devait en effet de surveiller la télévision : les
émissions politiques, les informations, les talk-
shows… Je remarquai une carence inadmissible,
l’oubli de la publicité. Les fiches de synthèse des
collaborateurs n’en tenaient jamais compte.
Gravissime erreur ! Pourquoi ce champ d’expression
aurait-il été forcément acquis à Nicolas ? Des
licenciements sans indemnités furent prononcés. Je
m’occupai personnellement du dossier.

18 / UNE PAGE DE PUBLICITÉ

Patrick43 avait raison de définir son travail comme


la vente du temps de cerveau disponible aux

33
publicitaires. Il disait simplement la Vérité. Quelle
jolie tartufferie de s’en offusquer ! La presse bien
pensante ne proposait-elle pas à ses lecteurs des
pages de publicité entre deux appels à une pseudo-
révolution culturelle ? Les intellectuels du haut de la
pyramide blâmaient leurs frères de rang de
s’enrichir, mais persuadaient sans vergogne la base
que le renversement de la société du spectacle était
possible par ce même spectacle44. Faire s’éveiller les
hommes au désir d’achat, c’était les faire exister.
Patrick savait bien qu’ils étaient des millions. Des
millions qu’il fallait nourrir. Des millions qu’il
fallait habiller et faire s’identifier à tout, sauf à eux-
mêmes. Tout était à craindre de l’odieuse masse. Les
faux dévots de l’intelligence pouvaient bien
dénoncer le fait que des féodaux-libéraux tirent les
ficelles d’une ploutocratie45… Mais que faire
d’autre ? Que vive le divertissement pour occuper le
néant.

Pourquoi ? Je vais vous le dire.


Nicolas 1:3

Les collaborateurs de Nicolas n’avaient pas


compris l’importance de la publicité. Elle offrait aux
gens des suggestions comportementales sans
discontinuer. Le sens s’y glissait sans cesse. Des
attaques subversives contre Nicolas pouvaient donc
s’y cacher. Après avoir visualisé quelques spots
avec Datura, mes inquiétudes s’avéraient être
fondées. L’un d’eux, pour une crème-dessert46,
m’affola. La scène présentait une famille autour
d’une table, mangeant un produit vanillé. Le slogan
tombait, tel un aveu :

34
Au moins une qui tient ses promesses. Goûtez
l’élue des Français !
Mon sang reptilien ne fit qu’un tour. Quelle était
la personne de genre féminin qui puisse être élue et
tenir ses promesses ? Ségolène47. Ce blasphème
allait être diffusé en rotation lourde à la télévision
des semaines durant. Mais que faisait le Bureau de
Vérification de la Publicité ? Il devait être trop
occupé à dénoncer certains yaourts qui ne
contenaient que des morceaux de betterave
aromatisés au lieu des fruits exotiques promis… Je
ne pouvais compter que sur moi. Seul, j’agissais
dans l’ombre.

Si la vérité blesse, c’est la faute de la vérité.


Nicolas 212:1

19 / KIT NICOLAS

Je devais redonner l’avantage à Nicolas sur le


terrain de la pub. Il fallait d’abord trouver une
marque facilement identifiable. Un fabriquant
suédois48 d’objets en kit ferait l’affaire. J’inventai le
slogan :
Les Français doivent se ressaisir, changer de
literie pour mieux dormir.
Cette accroche serait répétée, en respectant le
phrasé des discours de Nicolas. Le public
s’imprégnerait de son phrasé, en se confortant dans
l’idée qu’il faut remplacer le vieux par du neuf.
Mon initiative fut accueillie avec un peu de
réticence par Nicolas. Je fis preuve de beaucoup de
diplomatie pour expliquer son bien-fondé.

35
« Votre programme, lui dis-je, doit être aussi
facile à comprendre que le montage d’un meuble
en kit. Le mode d’emploi doit être simplissime.
Laissons ensuite chacun se débrouiller. »
Par la suite, mon travail se porta sur d’autres spots.
L’un d’eux était destiné à une grande entreprise du
bâtiment. Il montrait la construction d’un
monstrueux pont humain. Dans la foule, un homme
se mettait soudain à hurler « À droite ! » Avec
Nicolas, la barre à tribord, la force vivante des êtres
humains serait bientôt utilisée comme le matériau
ultime49. Autre réalisation, une publicité pour un
leader mondial du réseau Internet50. Dans le discours
s’intégrait à merveille la phrase un monde où tout
est possible.

Tout est possible.


Nicolas 2002:4

20 / PRIÈRE À NICOLAS

Ô Nicolas, protégez-nous.
Que votre règne soit bon.
Évitez qu’on y gèle la rose.
Que celui qui ne paie pas l’ISF vote pour vous.
Grâce au sacrifice collectif,
La France des élus sera sauvée.

Nous ne vous décevrons pas.


Nicolas 9:1

36
21 / BOHEMIAN LIKE YOU

Se promener sur l’avenue de Versailles les matins


d’automne, lorsque l’air froid vous embrasse le
visage jusqu’à la déchirure, reste agréable. Malgré
les poussières et les saletés de Paris, l’atmosphère y
est propre à la rêverie. Le dimanche se tient un
magnifique marché. Si le temps est mauvais en
Suisse, on peut avec de la chance y croiser Charles51
près d’une jolie place entourée de pommiers
japonais. Parfois, Jean-Pierre52 achète son sandwich
à la boulangerie du coin, après sa pige du 13
Heures.
Pour les clochards installés sur leurs trottoirs
recouverts de feuilles de marronniers parasitées, la
bohème veut toujours dire quelque chose. Les
cliquetis de leurs timbales en attente de pièces
fusent. Les tessons de bouteilles éparpillés
témoignent des dernières bagarres alcoolisées. Au
ras du sol, bien loin de ne rien avoir, les mendiants
possèdent la réalité. De leur couche crasseuse en
duvet synthétique jusqu’à la Rolls qui passe au loin,
sans oublier leur mauvais vin : tout leur appartient.
À chacun de nos passages à leurs pieds, nous
sommes leur propriété. Tous les efforts pour ignorer
les mendiants sont vains, du détournement du regard
à l’hypocrite paiement de la taxe de conscience
tranquille. Lorsque notre refuge est de cracher de
l’argent pour cacher notre incapacité à donner de
l’amour, nous sommes piégés. Ces pervers de SDF
adorateurs de la belle étoile veulent le monde à eux
et nous sommes les premiers souteneurs de leur
mégalomanie en les laissant dehors53.

37
Il n’y a plus de sans-culottes pourchassant les
aristocrates.
Nicolas 9:2008

Je n’aimais pas que Datura me rejoigne par le


métro et s’inflige ces visions. J’avais bien tenté à de
multiples reprises de lui acheter une Ferrari,
chauffeur compris, pour venir la chercher à
domicile. Elle refusait systématiquement. Était-ce
par fierté ? Cela représentait si peu face aux
humiliations quotidiennes subies dans les transports
en commun. Les gens n’y sourient plus et ne font
que s’échanger bactéries et virus de saison. Sans
doute dois-je reconnaître que cette volonté
d’indépendance la rendait irrésistible.

22 / SARKOPHAGE

Datura avait une théorie sur les sentiments. Nous


en discutions aimablement. Elle me confia que
l’univers était Amour. Sinon, comment justifier
notre existence ? En ce monde, même un enfant non
désiré gardait la possibilité ultérieure d’être aimé. Le
rapprochement des êtres conscients ne devait
engendrer que la naissance des sentiments
amoureux. Née l’année de l’explosion de
Tchernobyl, les poussières radioactives54 n’avaient
pas suffi à éteindre cet espoir en elle. Datura regarda
un documentaire sur la catastrophe. Elle vit la
construction de l’immense sarcophage censé
protéger l’humanité d’un objet de sa création. Une
vérité insoutenable se retrouvait enfouie sous
plusieurs tonnes de béton, avec l’oubli pour unique

38
projet. Une vérité dont on craindrait la libération,
comme dans les banlieues françaises, là où des
hommes devenaient des barbares téléradioactifs.
L’apocalypse s’était déjà produite, mais l’amour
existait toujours. Si apocalypse signifie révélation,
rien ne révèle mieux une personne que l’amour. La
fin du monde avait eu lieu et les hommes espéraient
encore le paradis. Que se passe-t-il lorsque l’on fait
voir l’extraordinaire et qu’il ne se passe rien ? Sans
élévation de l’ordinaire, la révélation détruit. Datura
pensait qu’elle ne pouvait pas grand-chose à ce
drame, comme aux autres : la faim dans le monde,
l’esclavage des ouvriers chinois qui fabriquaient ses
jeans55, les guerres en Afrique, les malheureux
malgré eux. Au moins, la souffrance des autres ne la
laissait pas indifférente. Elle attentait l’amour
comme compréhension directe du monde. Car ne
plus accepter sa Terre revenait à ne plus s’accepter
elle-même.

Je veux des jeunes qui savent pourquoi ils sont là


et qui ne sont pas décidés à transiger avec leur
idéal.
Nicolas 8:8

23 / VOTE ET VETO

Un lundi, début de semaine. Il pleuvait, c’était gris


dans le ciel. Pas envie de se lever. Pour ne pas faire
de la figuration à la fac, se forcer. Ne pas être
intermittente de sa vie. Voilà ce que se disait Datura
ce matin-là. Baccalauréat en poche, elle avait choisi
l’université. Il fallait assurer, être autonome. Pas de

39
BTS, pas de bac plus deux… Mais un bac plus
passion. Un bac plus culture diversifiée. Datura
avait hésité à suivre cette voie. Les conseillers
d’orientation lui intimaient l’ordre du bac plus
travail. Elle désobéit. Mieux vaut travailler à penser
que travailler sans penser.

Je préfère que la France reçoive les meilleurs


étudiants étrangers plutôt que de continuer à
recevoir ceux qui, ne trouvant de place nulle part
ailleurs dans le monde, se retrouvent dans nos
facultés et dans nos universités.
Nicolas 11:12

Prendre un petit-déjeuner copieux, être en forme


pour apprendre. Après avoir posé sa tartine de
confiture, Datura me demanda si l’université aidait
vraiment l’entreprise à créer les richesses de demain.
Je lui répondis :
« Pour qui ? »
Ce jour-là, avant d’aller en cours, Datura devait
s’inscrire sur les listes électorales. Une étape
décisive, elle voterait pour la première fois. Je tenais
à ne pas l’influencer, même sur l’oreiller. Datura
ignorait mon travail de conseiller auprès de Nicolas
et c’était mieux ainsi. Elle se ferait une conscience
politique toute seule.
Internet était un bon moyen pour se faire un avis
sur un homme politique ou un parti. Sites, blogs,
forums… les idées étaient au bout d’un clic de
souris. L’heure du choix viendrait. Pour l’instant,
Datura menait l’enquête, elle voulait comparer les
arguments. Spontanément, elle tapa l’adresse
www.ump.fr. Le parti UMP, Un Monde Parfait, ce

40
mouvement était si populaire… Hélas, l’adresse
saisie la poussa directement aux Urgences
Médicales de Paris… Pas découragée, Datura se dit
que l’adresse devait plutôt être www.ump.com et
s’en alla en surfant sur d’autres pages. Ses yeux se
posèrent sur deux cœurs ouverts et un foie
sanguinolent. Datura venait d’accéder au site de la
Revue internationale de chirurgie. La droite en
France était-elle donc si saignante ? Il me faudrait
virer encore deux ou trois branquignols de l’équipe
de campagne, incapables de racheter les adresses les
plus évidentes pour représenter Un Monde Parfait.

On dit que les jeunes n’ont pas de conscience


politique. Mais la jeunesse étudiante de 68 qui
célébrait Mao et Castro, tyrans du monde, en avait-
elle davantage ?
Nicolas 6:23

Datura trouva la solution grâce à un moteur de


recherche. En tapant les trois lettres d’Un Monde
Parfait, l’adresse du site fut enfin trouvée. Il
s’agissait de www.u-m-p.org. Quelle complexité !
Elle n’y aurait jamais pensé. Site officiel du nouveau
parti regroupant les différentes sensibilités de
droite : gaullistes, libéraux et une partie des
centristes. Elle était sur la bonne voie. Sur un
bandeau bleu horizon, le slogan Imaginons la
France d’après était inscrit. Datura s’interrogea sur
cet après… Que signifiait-il ? Le jour d’après,
comme le film catastrophe éponyme ? La Seine
allait-elle se mettre à geler en quelques secondes
avant que la France ne s’asphyxie sous trois mètres
de neige ? Pour la rassurer, sur le même bandeau

41
figurait une prairie envahie de coquelicots56. Cette
sympathique fleur du bord des routes plaisait à
Datura. Elle était le symbole de Nicolas.

24 / PAUSE HUMANISTE

Les hommes occidentaux meurent à vingt ans


comme les éphémères en vingt secondes, de la larve
à la lumière. Leur vie flétrie derrière eux, ils fondent
comme des méduses sous le soleil du quotidien. Les
cheveux commencent à tomber. Les caries
s’installent. Les cicatrices sont plus longues à se
résorber. Les grands se tassent, les petits deviennent
anguleux. Les femmes se maquillent en projetant de
se refaire les seins. La souplesse d’esprit se perd et
on veut gagner de l’argent plus qu’il n’en faut pour
vivre. Ainsi frappe la mort, à la vingtième année.
Au dépassement administratif des vingt ans, la
pourriture cadavérique n’est pas visible. Des
aliments dont la date de consommation est périmée
bénéficient toujours d’un sursis. Pour preuve, on les
vend aux pauvres qui n’ont pas les moyens d’aller
au supermarché pourtant discount. Ainsi continuent-
ils à tomber malades sans mourir en mangeant des
boîtes de conserve. Pour autant, croire survivre à sa
vingtième année en Occident est un leurre. Une
rupture inévitable touche la totalité des classes
censitaires, celle de la jeunesse perdue.
Pour un jeune, l’argent n’a encore aucune valeur
propre. Il ne souffre aucune velléité de spéculation
et ne prépare pas son plan retraite. Lorsque l’argent
devient fin, tel un impératif catégorique renversé,
l’homme disparaît pour laisser place au

42
monstre. Devenu zombie, il voit dépérir sa carcasse
en s’achetant une assurance-vie, cinq voitures
neuves, trois canapés. Place alors à l’ennui, place à
la nuit. Et peu importe la misère pourvu que son
métro arrive à l’heure.
L’adolescence est un étrange moment qui mélange
les utopies grandiloquentes et les espoirs déçus. Les
amours fanées et les débauches ardentes. Dans ces
moments, la bête brune peut s’exorciser autant que
se réveiller avec férocité. Les germes du fascisme
qui sommeillent en nous côtoient les plus belles
graines de poésie. Si le tyran intérieur ne prend pas
le dessus, ce sera la liberté… Même de courte durée,
même pour un seul été.

25 / IN GIRUM IMUS NOCTE ET


CONSUMIMUR IGNI

Datura venait d’avoir vingt ans. Je voulais la sauver


bien que mon rôle condamne les humains à la règle.
Eux qui se consumaient sans cesse depuis la nuit des
temps57.

26 / LA CÉCITÉ DE CÉCILIA

Cécilia renia son amour, après s’être laissée


conquérir comme un territoire sur un plateau de jeu
de société. Elle cracha dans la soupe et renonça au
meilleur. Certaines femmes sont incapables de
comprendre la chance qu’elles ont. Combien d’entre
elles voudraient aujourd’hui fricoter avec Nicolas ?
Mon candidat recevait chaque jour des tonnes de
lettres parfumées, délicatement glissées dans de

43
fines enveloppes aux couleurs chatoyantes,
couvertes de cœurs, remplies de déclarations
d’amour. Pourtant, la ténébreuse femme au caractère
bien trempé n’en fit qu’à sa tête. Elle traversa
l’Atlantique pour rencontrer clandestinement un
autre homme. Cécilia voulait découvrir les États-
Unis. Nicolas lui en parlait tellement, sans jamais
pouvoir l’emmener en vacances !

Les femmes ont la réputation d’être pragmatiques.


Nicolas 2:98

L’Amérique était omniprésente dans la bouche de


son époux. Quotas, politiques de sécurité, économie
néolibérale, système carcéral illustraient une
alléchante brochure de voyage. Hélas, impossible
pour lui de briguer un mandat là-bas. Nicolas devait
donc se résigner à l’importation de concepts, alors
qu’il rêvait comme sa dulcinée de traverser tel un
hippie ce pays-monde dans un train de
marchandises. Voilà qui aurait rabiboché le couple
en redonnant le frisson à Cécilia. Elle aurait retrouvé
le Nicolas cowboy, vrai dompteur de juments
sauvages. Cécilia s’était sentie délaissée :
« Tu ne me désires plus, Nicolas.
– Cécilia, je te désire comme au premier jour.
Tu le sais.
– Tu mens.
– Mais mon amour, je te mens comme au
premier jour. »
Cécilia crut bon de choisir la liberté. Je
m’offusquai de sa décision en réfléchissant aux
conséquences médiatiques…

44
Nicolas est cocu ! diraient quelques-uns. Nicolas ne
tient même pas sa femme, alors la France !
répondraient d’autres. Le calcul était vite fait. Les
premiers ne changeraient pas leur vote, les seconds
soutiendraient Jean-Marie. La course à l’Élysée
n’était pas envisageable sans Cécilia. Il fallait la
persuader de revenir. Des louanges sur le poste de
première dame de France étaient vaines. Elle
connaissait la vie de Bernadette et savait ce qui
l’attendait. Des promesses pécuniaires auraient pu
faire l’affaire, mais renchérir face aux seigneurs de
New York n’était pas à la portée de Nicolas. Seul
l’amour pour de bon, pour toujours pouvait offrir la
solution. Dans un café de Manhattan, je retrouvai
Cécilia au bord du désespoir. Mes mots autour d’un
capuccino la firent pleurer. Elle avait négligé
l’insondable adoration de Nicolas. Nous rentrâmes
sur un vol régulier en échangeant quelques propos
sur le futur.

Je pardonne.
Nicolas 91:11

Cécilia me posa des questions sur la fragilité de


l’amour. J’improvisai un laïus. L’amour parfait
n’existe que très rarement. L’homme préfère oublier
la souffrance, plutôt que d’aimer sans condition. Au-
dessus des nuages, Cécilia s’endormit sur mon
épaule. Dans son sommeil, elle parla de la promesse
de Nicolas de l’emmener un jour à Washington, à la
Maison Blanche. Le ciel redevenait la seule limite
de leur amour.

45
L’épreuve, c’est l’absence, pas la blessure de
vanité.
Nicolas 7:8

27 / PENDANT CE TEMPS, AU PS

Après avoir enquêté sur la droite en France,


Datura devait se renseigner sur la gauche. Passerait-
elle à l’ennemi ? Elle connaissait le nom du parti
socialiste et tapa en conséquence l’adresse
www.ps.com sur Internet. Elle tomba sur un domaine
à vendre. Les forces progressistes françaises étaient-
elles soldées ? Datura essaya www.ps.fr. Elle lut
qu’aucune information n’était disponible… Où était
donc la prise de conscience d’un besoin accru de
communication, dans un monde individualiste et
froid, grâce à un outil individualiste et froid ? Le
moteur de recherche aida une fois de plus Datura à
trouver la bonne adresse. Elle ferait son choix.
Prendrait-elle la décision de s’engager ?

On peut être à l’écoute sans abdiquer ses


convictions.
Nicolas 32:12

28 / ET DIEU CRÉA LA MILITANTE

Avec un peu d’anxiété, Datura s’approcha de la


mairie. L’édifice impressionnait le soir, avec son
immense drapeau bleu, blanc, rouge qui vrombissait

46
au vent. Elle frissonna en lisant liberté, égalité,
fraternité sur le fronton de la façade. Ces mots ne
pouvaient être un mensonge. Datura aimait son
pays. La France aime l’humanité ou son idéal la
quitte, pensait-elle.
Elle venait ici pour sa première réunion de section.
Les militants arrivèrent peu à peu. Datura
commença à serrer des mains à des gens qui la
tutoyaient sans la connaître. C’était étrange, mais
mieux que de se sentir étrangère. Elle s’intégra au
jeu de rôle. Concentrée, Datura ne voulait rien
manquer du premier thème portant sur
l’immigration. Après avoir noté les idées des uns et
des autres, elle décida de lever la tête, résolue à
prendre la parole. Un regard à gauche, un regard à
droite dans la salle… À cet instant, Datura se
demanda si elle était la seule personne d’origine
étrangère présente.

Si je suis élu, je ferai tout ce que j’ai dit.


Nicolas 23:121

29 / LA DRAMATIQUE DISPARITION DE
STEEVY

Les listings des nouveaux inscrits à Un Monde


Parfait ne cessaient de s’allonger. Jour et nuit, ils
tombaient directement sur mon fax personnel,
épuisant le papier et l’encre en une poignée
d’heures. Les rangs des militants grossissaient
constamment dans une longue farandole d’amour.
Des hommes et des femmes de tous âges venaient
nous rejoindre pour construire la France d’après. Il

47
faudrait bientôt le Maracana pour rassembler ces
êtres assoiffés d’ordre et de sécurité. En retour, je
n’hésitai pas à programmer des envois de SMS de
grande ampleur pour faire participer les humains au
fantastique projet du parti. 1 165 844 messages
partaient ainsi délivrer la bonne parole, piqûres de
rappel de l’engagement politique sur téléphone
portable.
Parmi eux, je faisais particulièrement attention à la
jeunesse. Nicolas, si jeune dans sa tête, devait
pouvoir s’appuyer sur une garde verte, prête à
défendre ses idées jusqu’à la mort, telles des
vestales reprenant le flambeau. Steevy58 en faisait
partie. Il fut l’un des premiers à s’encarter à UMP.
Pur produit de la téléréalité né au Mans, j’avais eu
l’occasion de croiser Steevy lors d’une soirée de
soutien. Au milieu des petits-fours et des coupes de
champagne, il sentait bon le patchouli. Son
apparence en faisait une sorte de présentoir vivant
de cosmétiques. Je l’abordai.
« Bonsoir, Steevy.
– Ouais… On s’connaît ?
– Je vous connais bien. Je suis votre carrière…
– Ah, moi j’vous connais pas ! Vous voulez un
autographe ?
– Non, c’est si gentil. Je désirais juste vous
féliciter pour ce merveilleux travail que vous
réalisez auprès de votre ami Laurent59. Et ne
vous laissez pas faire par ces pseudos artistes
qui disent avoir appris sur le tas, sous prétexte
qu’à leur époque la télévision n’existait pas.
– J’ai rien compris ! Vous savez pas si on
distribue des portables ce soir ?

48
– Siglés UMP ? Encore une brillante idée,
Steevy. Je vais la soumettre tout de suite à
Nicolas.
– Vous connaissez Nicolas ?!
– Je suis un intime.
– Mais je ne savais pas ! Vous savez, je suis
vraiment de votre côté, il faut que ça change
en France. Y’en a marre des grèves
intempestives dans le Transicilien, des files
d’attente aux Assedic60, des trucs qui sont
bloqués, quoi ! Je représente les jeunes, faut
que ça change !
– On dit Transilien, Steevy.
– Bah, de toute façon, j’prends que le taxi,
alors… »
J’avais déjà remarqué qu’une journaliste d’I-Télé
avait du mal à prononcer l’appellation des transports
en commun d’Ile-de-france. Elle avait troqué la
sonorité S pour Z. J’en déduisis qu’elle non plus
n’avait jamais pris un train de banlieue de sa vie.
Sur le livre d’or, Steevy rédigea :

Je croit que Nicolas va changé la France et sait


pour cela que je veux m’engageai a ces cotés en
représantant au mieu la djeuness de mon pays.
Steevy

La solidarité c’est pour aider ceux qui veulent


s’en sortir, pas pour protéger ceux qui ne font rien.
Nicolas 3:223

Deux jours après la réception, une triste nouvelle


tombait. Steevy disparut dramatiquement au volant
d’une Aston Martin alors qu’il partait en vacances

49
en Espagne après une terrible année de labeur. Selon
l’enquête, le conducteur essaya d’insérer son I-Pod61
dans un endroit encore indéterminé. Steevy relâcha
son attention. Il perdit le contrôle et percuta un
camion de 33 tonnes des Transports Boulet à la
vitesse de 302 km/h. Steevy trépassa à cause d’un
objet issu de la mondialisation qui, pourtant,
défendait ses opinions en matière économique. Sa
fabrication aux quatre coins du monde donnait la
chance à tous les ouvriers de participer à
l’élaboration d’une référence en matière de
divertissement.
Je rachetai le baladeur pour une broutille, mis en
vente sur Internet quelques jours seulement après le
drame. Sur la play-list, en dernière position, figurait
la chanson Quitter l’Autoroute de Didier62…
Militant jusqu’au bout.

Si je mentais, ça se verrait
Nicolas 2 :809

30 / CAPITAL JEUNE

Dans un numéro spécial du magazine Capital, une


question cruciale était posée. Qu’attendaient les
jeunes de la société ? L’interrogation était typique
des périodes de rupture intergénérationnelle. La
jeunesse s’épuisait en essayant de s’adapter à un
monde verrouillé par les anciens, peu enclins à
laisser leurs places. L’étouffement n’était pas loin.
Je discutai de ce problème avec Nicolas. Il analysa
la situation en deux minutes. Il fallait en finir avec
mai 68. Le libérateur de la jeunesse, c’était lui.

50
Je dépouillai les conclusions du magazine. Elles
respiraient l’espoir comme un bilan de
multinationale salué par des actionnaires après un
plan de restructuration. Les conclusions se
profilaient, directes. Incroyable ! Les jeunes
plébiscitent l’autorité. La jeunesse en pince pour le
travail. Le credo des 15-24 ans : Travail, Famille,
Europe. Les forces vives de la nation réclamaient de
la poigne. Elles voulaient être structurées. Oui, la
jeunesse saluait les valeurs traditionnelles. Oui, elle
soutenait la communauté européenne autant que la
patrie63. Oui, elle était prête à défendre la liberté
d’entreprendre. Oui, elle aimait le capital. Rassuré
par tant de bonne volonté, Nicolas saurait ouvrir les
portes du monde à la jeunesse.

31 / NICOLAS VS HUMAN BOMB

Nicolas subissait d’injustes accusations de


racisme. Le témoignage de sa courageuse
intervention à l’école maternelle de Neuilly suffisait
à le disculper. Un preneur d’otages, auto baptisé
Human Bomb, avait voulu s’autodétruire dans le fief
de Nicolas. Il était hors de question de terroriser des
bambins. Nicolas n’écouta que son courage. Suivi
de caméras de télévision, il alla négocier lui-même
avec le forcené équipé d’une ceinture d’explosifs et
d’une télécommande, comme lorsqu’on regarde
TF1.
Entré dans la salle de classe, Nicolas usa d’un ton
familier avec monsieur Bomb. Il balaya du regard
l’intérieur de la salle de classe. Nicolas repéra un
enfant aux origines étrangères et voulut le sauver en

51
priorité64. Quelle meilleure preuve d’égalité ? Quelle
meilleure dénonciation de toute discrimination ?
Tout ne put se passer exactement comme Nicolas
l’avait espéré… Pour des raisons pratiques, il
secourut un autre enfant. Mais il sut donner la
chance à l’espoir, tel un directeur de ressources
humaines, profession souvent experte en vision des
couleurs. Des lâches s’amusaient encore à accuser
un tel homme pourtant si généreux et téméraire. Les
forces de sécurité sur place avaient tellement
apprécié son intervention si réfléchie… Lui le fils de
Hongrois, petit-fils de monsieur Charkezui, élevé en
France et témoin des difficultés de l’intégration. Du
petit marécage des mesquineries, Nicolas ne pouvait
que sortir grandi.

Donnez-moi le petit noir.


Nicolas 5:5

32 / PEUR SUR LE VIL

Datura était déprimée. Les achats en magasin ne


venaient plus à bout de son état maussade. Depuis
qu’elle était mienne, je lui avais prêté mon
American Express Black65. Le jeu du consumérisme
– jusqu’à ne plus pouvoir porter les sacs – n’avait
duré qu’un temps. Datura n’y trouvait plus aucun
plaisir. La luxueuse masse d’objets qui s’accumulait
autour d’elle la répugnait. Le superflu l’éloignait de
l’essentiel. Un spécialiste la jugea dépressive.
Tradition bien française, il lui prescrit des
anxiolytiques. Sans résultat. Mon amour sombrait
lentement dans d’étranges délires, en criant que nous

52
étions tous égaux et unis. Brusquement, elle refusa
tout apport d’argent de ma part. Jusqu’à
l’épuisement, Datura persistait à vouloir travailler à
d’infernales cadences.
Du jour au lendemain, son sourire revint. Le
miracle est l’enfant chéri de la foi66, me dis-je.
Qu’était-il arrivé pour expliquer un tel changement
d’humeur ? Sur sa banquette-lit, je remarquai le
journal L’Équipe. Ce quotidien très masculin ne
devait pas lui appartenir. Me trompait-elle ?
N’arrivais-je plus à la rendre heureuse ? Pire, un
autre y parvenait-il ? Qui était cet amateur débile de
football, qui lisait pareil torchon ? Je lui demandai
des explications.
« Le journal est à moi. J’achète la peur » me
dit-elle au creux de l’oreille, pour mieux me
rassurer.
Datura achetait la peur. La peur du résultat. La
peur de ceux qui se livrent à la concurrence
constante. La peur de la blessure. La peur de perdre.
La peur de gagner. La peur d’une carrière brisée. La
peur de se doper à l’insu de son plein gré. La peur
de ne pas être à la hauteur. La peur du stress. La
peur d’être le dernier. La peur d’être remplaçant. La
peur d’être transféré. La peur d’être hors-jeu. La
peur de devoir mettre un coup de boule. La peur du
coach. La peur de rater le but, la cible, la ligne
d’arrivée. La peur d’être à terre.
Datura lisait des articles sur la peur et c’était bien
meilleur que des antidépresseurs. La joie m’animait
à nouveau. Je n’avais plus besoin de lui mentir, de
cacher quelle créature j’étais vraiment. Datura avait
tout compris des humains. La compréhension de la
peur permettait toutes les possibilités de

53
manipulation. Nicolas lui ouvrirait son carnet
d’adresses. Elle était sauvée.

En mettant chacun devant ses limites physiques,


sans pouvoir se retrancher derrière les artifices du
savoir, de la richesse ou du langage, le sport révèle
les qualités profondes de l’être : le courage, le goût
du risque, la volonté, le dépassement de soi.
Nicolas 2:298

33 / UNE PARTIE DE CAMPAGNE

Vêtus de jolis bermudas comme on en portait dans


les années 1950, ils étaient beaux, ils sentaient bon
le sable chaud. L’été, de jeunes militants d’Un
Monde Parfait déferlaient sur les plages du littoral
pour parler de Nicolas aux vacanciers et distribuer
des cadeaux. La promotion estivale du parti, la
machine à gagner, devait être parfaite. Il fallait que
chaque grain de sable roule pour UMP. La
dynamique acquise sur les chaînes de télévision
durant l’ensemble de l’année ne pouvait s’arrêter
bêtement devant la mer, sous un soleil de plomb.
Un ami chinois de Canton me livra en un temps
record une commande d’accessoires variés,
estampillés Un Monde Parfait : des tongs, des
casquettes, des boules de mousse anti stress… et
même des préservatifs. Il me restait à contacter
quelques rédacteurs en chef pour leur faire réaliser
des reportages67 sur ces courageux forçats qui
assuraient mieux que des vendeurs de beignets. Nos
jeunes VRP constatèrent précocement que les
préservatifs étaient le gadget qui partait le plus

54
vite. Je les recadrai en leur interdisant d’employer le
mot gadget : eux avaient le droit de ne pas aimer le
latex, mais d’autres l’utilisaient comme un moyen
de survie. Oui, cela nous permet d’être plus ouverts
sur le préservatif et de nous montrer tolérants, me
répondirent-ils. C’est beau la tolérance. Cela permet
de mépriser sans avoir à débattre.

Il n’y a là rien d’idéologique.


Nicolas 23:189

34 / DATURA’S LIKE A RAINBOW

Debout en face de l’université, j’attendais Datura


depuis une heure. Malgré mon manteau en
cachemire, un vent froid me mordait la gorge. Mon
pouls ralentit à sept pulsations par minute. Des
étudiants sortaient par vagues du bâtiment.
L’établissement, de construction récente,
ressemblait à une sorte d’immeuble en carton. Sa
conception ne semblait pas être prévue pour résister
à un grand nombre d’années. Était-il inutile
d’investir à long terme dans l’éducation ? Les
architectes savaient-ils qu’un proche tremblement de
terre détruirait tout ? Avaient-ils vu les plans du
Très Haut ? Quel complot mondial cachait au peuple
un prochain cataclysme ?
L’avantage pratique de la thèse du complot est
d’accuser l’ensemble de l’humanité à l’exception de
soi-même. La mort de la raison et la méfiance
paranoïaque des autres sont les seules issues
proposées par cette posture. Pire, du fait du ridicule
des démonstrations passées, de la non vérification

55
chronique des informations, plus aucune menace
réelle contre l’humanité ne peut être prise au
sérieux. Se creuser la tête à tromper les hommes est
inutile, pensais-je… Ils sont bien assez doués pour
s’intoxiquer eux-mêmes de mensonges. On est
jamais trompé, on se trompe soi-même68.
Datura sortit enfin, son baladeur rivé sur les
oreilles. Elle écoutait du punk69 des années 1970. Un
parka rouge l’emmitouflait. Ses lèvres maquillées de
gloss ressortaient violemment de son visage. Ses
yeux pétillaient. Elle était heureuse de me voir. Je la
trouvais ravissante.

Je suis un honnête homme.


Nicolas 5:9

35 / DE SE CONVERTIR À NICOLAS

Pour le premier débat télévisé d’importance de la


campagne présidentielle, une foule d’intellectuels
hargneux voulaient interpeller Nicolas. Lestés
d’arguments issus de travaux qui occupaient cahin-
caha leur vie, ces professeurs et autres chercheurs se
disaient objectifs sur l’état du pays. L’un des
principaux thèmes abordé fut l’éducation. Chaque
spécialiste avait préparé un discours concernant son
secteur, avec des remarques ciselées à l’acide
sulfurique.
Je mettais Nicolas en garde. Particulièrement
contre les universitaires, a fortiori les sociologues.
Pure hérésie, ils parlaient du réel comme si leurs
connaissances en la matière dépassaient celles de
Nicolas. Comment avaient-ils pu réaliser tant

56
d’années d’études avec si peu de moyens ? Leurs
crédits n’étaient-ils pas assez réduits ? À croire
qu’une poignée de fils de bourgeois conservait
encore cette envie de décrire le monde au lieu de
l’exploiter. Les traîtres ! En dehors de ses cours
magistraux délivrés dans des amphithéâtres miteux,
l’un d’entre eux pouvait toujours réussir à s’extraire
de son idéalisme et parvenir à déstabiliser mon
candidat.
« Ne dis rien, je sais… Ne crains rien pour moi.
Ce soir, tout ne sera qu’unité » m’annonça-t-il,
les yeux illuminés tels des cierges.
Quelques minutes de discussion et la cohorte des
intellos se contredisait déjà sur les constats. Elle
pinaillait sur des détails, oubliait la clarté nécessaire
au débat public. Trois formules préparées par
Nicolas faisaient l’affaire contre des réflexions
compliquées que personne n’avait la patience de
comprendre. Le représentant d’Un Monde Parfait
gagna l’attention du public en parlant de l’explosion
des prix à la pompe. Voilà qui intéressait davantage
que l’explosion de l’essence du tissu social. Les
cerveaux ne pouvaient rien contre ça. Qui aurait
suivi Moïse dans la mer Rouge après un exposé
scientifique sur l’aquaplaning ? En revanche, Bush
et sa théorie fumeuse des armes de destruction
massive70 suffirent à déclencher une guerre.
Chaque intellectuel continuait inutilement à
donner son avis dans un brouhaha constant. Nicolas
se dirigea vers la tribune du public. Le silence se fit.
L’assistance attendait un signe.
« Les Français valent mieux que ça, non ? »
dit-il sobrement.

57
Tonnerre d’applaudissements. Ovation. Nicolas
avait réuni le peuple et ses élites, au-delà des
batailles stériles et des divisions. Au-delà des idées
vaines, il rassemblait autour de la vie quotidienne.
Tous les experts se prosternèrent, en baisant les
pieds thaumaturges de Nicolas. Le candidat baignait
maintenant dans une aura mauve. Il avait reçu les
crachats, les doléances, les controverses, les
oppositions, les remontrances... Il avait tout accepté,
comme la terre, la pluie. Témoin de la Vérité d’Un
Monde Parfait, Nicolas entrait en osmose avec les
hautes sphères de la pensée.

J’ai besoin de chacun de vous et de vous tous


ensemble.
Nicolas 22:1

36 / LE DÉBAT NICOLAS - SÉGOLÈNE


AURA-T-IL LIEU ?

Xxxxx xxxx xx xxx Nicolas. Xxxx xx xx xxxxx


xxxx xxxx xxxx ? Xxxxx xxx Ségolène xxxx xxxx.
Xxx xxxx xxxxx xxxxx Xxxx… Xxxx. Xxx xx xxxx
xxx Xxxx. Xxxx ! Xxxxx xx xxxx xxx Ségolène xxx
xxxx. Xxxxx xxx xxxx xxx xxx xxx xx Nicolas
Xxxx. Xxxx xxx xxx xxx xxx xx Xxxx. Xxxxx xxx
xxx xxxx xxx Xxxx. Xxxx xxx xxxxx. Xxxx xx
xxxx xxx xxxx. Xxxx xxx Xxxx. Ségolène xx xxxx.
Xxx xxx xxxxx ?! Xxx xxx xxxx :
« Xxxx xxx xxx x !
– Xxxxx xx xxx Xxxx !
– Xxxxx xxx xxx !
– Xxx xxx xxxx.

58
– Xxxx xxxx Xxxx ? »
Xxx xxxx Nicolas xxxx xxxx. Xxx xxx xxxx…
Xxxx xxxxx Xxxx. Xxxx xxx xxxx. Xxxx xxx
Xxxx. Xxxx xxx xxxxx xxx xxxx xxx Xxxx. Xxxxx
Ségolène xxxx Xxxx. Xxx xxxx Xxxx xxx Xxxx.
Xxxx xxxx xxxx Xxxx Xxxx. Xxxx xx xxxx
Nicolas Xxxx ! Xxxx. Xxxx. Xxx xx xxx. Xxx xxxx
xxxx xxxx. Xxx xxx Xxxx… Xxxx xxxxx Xxxx.
Xxxx xxx xxxx. Xxxxx xxx xx xxx xxxx xxx Xxxx.
Xxx xx xxxx Xxxx. Xxx xxxx Xxxx xxx Xxxx.
Xxxx xxxx xxxx xxxx xxx. Xxxx xxx xx xxx le
bilan de Nicolas ? Xxxxxx. Xxxxxx. Xxxxx xxxx.
Xxx xxxx xxxx xxxxx. Xxx xxx Xxxx… Xxxx
xxxxx xxx. Xxxx xxx xxxx. Xxxx. Xxxx xxx xxxxx
xxx xxxx xxx xxx. Xxxxx xxxx xxx. Xxx xxxx
Xxxx xxx Xxxx. Xxxx xxxx xxxx Xxxx Ségolène
xxx. Xxxxxx xxxx xxx xxx ! Xxxxxx. Xxxxxx.
Xxxxx xxxx.
Xxx xxxx xxxx xxxxx. Xxx xxx Xxxx… Xxxx
xxxxx xxx. Xxxx xxx xxxx. Xxxx. Xxxx xxx xxxxx
xxx xxxx xxx xxx. Xxxxx xxxx xxx. Nicolas xxx
xxxx Xxxx xxx Xxxx. Xxxx xxxx xxxx Xxxx xxx.
Nicolas xxxxxx xxxx xxx xxx. Xxxxxx. Xxxxxx. Il
ne faut pas confondre droitisation des élites et
droitisation du peuple. Ségolène xxxx xx xxxxxxxxx
xxxxxxxxxx xx xx Xxxxxxxxxx. X xxxxx xxx
Nicolas xxxxxxxx xxx xxxxxx xx Jean-Marie, xx xx
xxxx xxx xx xxxxxx xxxx71 !

37 / IL FAUT TUER POUR GAGNER

L’humiliation est le leitmotiv du politique. Il doit


organiser sa vie autour de ce sentiment pour

59
renforcer son ego, dominer l’autre et se nourrir du
plaisir que cela procure. Rien n’est plus beau que
d’espérer piquer au vif l’adversaire dans un débat.
Rien n’est plus agréable que de déjouer
l’escarmouche et de poignarder sans pitié. Quoi de
plus jouissif que de démontrer devant une assemblée
l’incompétence de son ennemi72.
Pour atteindre la grandeur, l’homme politique doit
veiller à ce que l’humiliation s’abatte davantage sur
ses concurrents que sur lui-même. Il doit parvenir
aussi à ne pas s’infliger lui-même cette humiliation,
dans un déplorable plaisir de perdre. Qui se fait
mordre trop souvent, baisse la tête. Qui finit par se
faire attraper à la gorge meurt, ou se recycle en
littérature. Il faut tuer pour gagner.

Ce qui m’a façonné, c’est la somme des


humiliations d’enfance... Je n’ai pas la nostalgie
de l’enfance parce qu’elle n’a pas été un moment
particulièrement heureux.
Nicolas 5:55

38 / DU CÔTÉ DE CHEZ FRANZ

Le plateau de son émission Culture et


dépendances était prestigieux. Une fois de plus,
Franz-Olivier avait réussi un délicat mélange :
réunir la culture contemporaine et celle héritée du
panthéon. Pour débattre du sujet Les Français face à
leur Histoire, Maurice73 de l’Académie française
faisait face à Max74, le stakhanoviste de
l’écriture. Abdourahman75, le talentueux écrivain,
introduisait une touche plus séculière, apte à susciter

60
un dialogue constructif. Nicolas accompagnerait ces
personnalités pour apporter sa vision de l’histoire, et
montrer quel homme cultivé il était.
Au cours des échanges, Franz demanda à Nicolas
s’il aimait lire. Nous avions suffisamment préparé ce
passage télévisé pour être tout à fait persuasifs le
moment venu. Nicolas parla de ses deux livres
préférés : Belle du Seigneur d’Albert Cohen et
Voyage au bout de la nuit de Céline. Ces deux
échantillons de son insondable connaissance
littéraire suffisaient. Le futur président n’aurait
même pas besoin d’utiliser ses fiches tirées des
biographies des hommes célèbres.
Élisabeth, qui s’occupait de l’image culturelle de
Nicolas, se mit à grimacer à l’évocation des deux
auteurs. Elle ne comprenait pas pourquoi un si
brillant esprit se limitait à de négligeables tartes à la
crème. Sûre de son avis, elle me lança sans retenue
:
« Belle du Seigneur, c’est pour les amateurs,
les sans-grade ! S’il s’agit de montrer que
Nicolas apprécie un roman d’amour, pourquoi
pas Paul et Virginie76 ? »
Je lui rétorquai que le peuple aimait Belle du
Seigneur comme il aimait Nicolas : pour le phrasé
séducteur et la masse de travail accomplie. De plus,
toute personne capable de lire un tel pavé d’un trait
démontrait sa force de travail.
– Et Céline ? insista l’effrontée.
– Céline, c’est évidemment pour le courage. »

61
39 / CROQUIS ET SARCROCS

Assis au comptoir du café de l’Assemblée


nationale, Cabu77 buvait paisiblement un thé. Le
dessinateur aimait bien l’endroit. Il lui permettait de
s’entraîner à la caricature des hommes politiques. À
la sortie d’une séance parlementaire, Nicolas
l’aperçut. Il désirait depuis longtemps l’entretenir au
sujet de sa fâcheuse tendance à le croquer sous les
traits d’un diablotin.

Plus on manifeste un désaccord sur le fond, plus


on doit être attentif à la forme.
Nicolas 43:9

« Pourquoi vous me faites deux petites cornes


sur la tête ? Mon gosse a vu ça. Il en a pleuré. Et
vous savez, Cécilia se pose des questions !
s’indigna Nicolas.
– Mais parce que vous êtes un peu diabolique,
monsieur le ministre de l’Intérieur » répondit
Cabu, sans se démonter.
Nicolas ne comprenait pas pourquoi il était si mal
aimé. Il était pourtant le dernier espoir de la France.
On ne lui rendait pas les hommages mérités. Son
incroyable bilan n’était pas assez couvert de
louanges. C’était plutôt une auréole que Cabu devait
tracer au-dessus de sa tête ! Pour faire face à cet
injuste désamour de l’intelligentsia de l’humour,
Nicolas se rapprochait des gens qui le comprenaient.
La nuit, il aimait se balader sur le terrain. Alors qu’il
suivait le travail d’une patrouille de police au bois
de Boulogne, une bagarre éclata. L’intervention fut

62
immédiate. Nicolas observait au bord de la route les
opérations, à bonne distance. Un pick-up noir
ralentit à sa hauteur. La vitre s’abaissa.
« C’est combien ? » demanda le conducteur.

C’est donc si difficile de m’aimer ?


Nicolas 5:90

Le sang de Nicolas ne fit qu’un tour. Trois


escadrons tombèrent sur le véhicule de l’impénitent.
Toutes les portières furent simultanément
arrachées. Un pitbull sortit de la voiture. Le molosse
se mit à courir en direction de Nicolas, prêt à bondir
sur lui. Le carnage semblait inévitable. Mais, par
quelque miracle, le chien se coucha à ses pieds.
Nicolas lui caressa la tête. L’animal deviendrait-il la
mascotte de l’Élysée à l’instar de Baltique, le
labrador de François ? Hélas, un agent docile, qui ne
put se retenir dans sa lancée, tomba sur le chien et le
mordit sous la gueule, jusqu’à tuer la pauvre bête.
– Qu’on embarque tout ça, le maître et le
chien » conclut Nicolas.

40 / FULLNESS VICTORY

J’avais jeté mon mobile dans la Seine dès dix-sept


heures. Je n’en avais plus besoin. Le résultat était
acquis. Le ministère de l’Intérieur m’avait
communiqué les dernières tendances.
Mission accomplie. De l’électricité courait dans l’air
humide de Paris, comme avant une émeute. Des
concerts enjoués se préparaient à fêter la victoire de
Nicolas. République fut vite envahie par les

63
militants d’Un Monde Parfait. C’était le printemps
qu’avaient souhaité les Français.

Les Français sont prêts aux efforts nécessaires.


Nicolas 1:65

Je ne partageais pas la fièvre du succès aux côtés


de Nicolas. Je n’avais aucune envie de fréquenter la
foule hurlante qui se restaurait de sandwichs à la
merguez et les arrivistes qui se rêvaient déjà
ministres d’État. Seul le résultat comptait pour moi.
Nicolas changerait la société. Le chemin serait long
et pénible. Avait-il seulement idée des difficultés qui
l’attendaient ?

Je vous le dis franchement : si notre situation avait


été plus facile, sans doute n’aurais-je pas été
candidat.
Nicolas 7:87

41 / UN GOUVERNEMENT DE L’EFFORT

L’immense honneur d’annoncer sur le perron de


l’Élysée la composition du gouvernement revenait à
Jean-François78. Ce jeune loup cynique fit merveille
pour révéler au peuple les bergers de la France
d’après. J’avais suggéré au président de nommer un
nombre réduit de ministres. La sélection se porta sur
des hommes et des femmes intègres et incarnant le
renouveau.

Nous l’avions promis. Il nous faut le faire.


Nicolas 7:98

64
Premier Ministre, François79
Ministre de la Défense, Gérard80
Ministre de l’Intérieur, Philippe81
Ministre aux Affaires étrangères, Brice82
Ministre à l’Immigration et à l’Identité Nationale,
Nadine83
Ministre de l’Échiquier, Laurence84
Ministre de la Justice, Patrick85
Ministre de la Jeunesse, Patrick86
Ministre de l’Écologie et du Territoire, Christian87
Ministre de la Santé, Xavier88
Ministre de l’Agriculture, Valérie89
Ministre de la Ville, Jean-Louis90
Ministre de l’Égalité des chances, Kamini91
Ministre de la Nouvelle ère, Cécilia92

Composé de treize ministres, ce gouvernement de


l’effort ne disposait que de cinq ans pour
transfigurer la France. Avec Nicolas en chef
d’orchestre, tout était possible. Le défi ne lui faisait
pas peur. Quelques jours après son élection, le
président organisa avec tous ses proches une marche
jusqu’à l’Arc de triomphe. Johnny93, André94,
Enrico95, Doc Gynéco, Pascal96 : la France Nouvelle
était là. Un coquelicot à la main, Nicolas monta au
sommet de l’édifice pour y jeter la fleur.
« Puisse le vent répandre le pollen de la France
d’après » déclama-t-il pour la postérité.

Quand on a le sentiment que le temps est compté,


on agit plus vite.
Nicolas 2:98

65
42 / 2007-2009 : LA FRANCE SE DRESSE

Après une longue période de récession, Nicolas


libérait enfin les énergies. Tel un acupuncteur
expert, il piqua les points de blocage de la France.
L’ange de la croissance revint sur l’Hexagone. Dans
les livres d’histoire s’écrirait la chronologie
triomphante du président Nicolas :

1 jour après Nicolas Président.


-Le CAC 40 progresse de 20 points.

2 jours après N-.P.


-George Bush félicite au téléphone le nouveau
président de la République française.
-Premiers accords commerciaux en or signés par
Nicolas avec les Etats-Unis.

4 jours après N-.P.


-Les experts s’accordent pour dire que tous les
voyants de l’économie française sont au vert.

La France veut qu’on la tire vers le haut, elle


n’attend pas qu’on la berce de formules toutes
faites avec lesquelles tout le monde est d’accord.
Nicolas 8:90

8 jours après N-.P.


-Tous les trains arrivent à l’heure.

35 jours après N-.P.


-Les législatives sont une victoire éclatante pour
Nicolas. Toutes les régions repassent à droite, y

66
compris le Poitou-Charentes. Nicolas peut légiférer
à sa guise et appliquer pleinement son programme.

36 jours après N-.P.


-Vote du Contrat Unique Libéral d’Embauche
(CULE). Des pans entiers du marché du travail sont
rénovés. Des milliers de jeunes en CULE vont enfin
pouvoir se construire un avenir97.

Il faut remettre les gens au travail.


Nicolas 7:8

70 jours après N-.P.


-Le taux de chômage tombe à 3 %. C’est le plus
faible niveau jamais atteint depuis les Trente
Glorieuses. Des ANPE ferment leurs portes.

86 jours après N-.P.


-Construction de murs aux passages clefs de
l’immigration. L’aéroport de Roissy est entouré
d’une palissade en bois exotique de trois mètres de
haut98.

87 jours après N-.P.


-97 % des personnes interrogées se disent très
satisfaites de l’action de Nicolas.

88 jours après N-.P.


-Des milliers d’étrangers déclarent leur flamme pour
la France. Organisation du concours intitulé j’écris
le plus beau poème pour ne pas quitter le pays.

Ceux qui n’aiment pas la France, qu’ils la quittent.


Nicolas 7:9

67
95 jours après N-.P.
-L’immigration choisie tombe à zéro.

139 jours après N-.P.


-Une comète est visible dans le ciel pendant 7 jours.

170 jours après N-.P.


-Licenciements massifs de fonctionnaires. Des
milliers d’hommes et de femmes sont à nouveau
libres d’entreprendre.

175 jours après N-.P.


-Création d’un plan de sauvetage des retraites, signé
par toutes les organisations syndicales. L’âge de la
retraite passe à 70 ans. Mais attendu que la
production par salarié a gagné 25 % en 6 mois, la
limite d’activité est réduite à 69 ans. La 70ème année
est baptisée cadeau de Nicolas le Généreux99.

176 jours après N-.P.


-Premier jour de repos de Nicolas depuis son
élection.

177 jours après N-.P.


-Rencontre diplomatique avec le dictateur nord-
coréen Kim.

181 jours après N-.P.


-Le nombre d’enfants par femme passe à 5,8.
Nicolas, Cécilia, Louis, Brice et Nadine sont les
prénoms les plus usités lors des baptêmes.

183 jours après N-.P.

68
-Nicolas sauve Tom100 de la noyade après sa chute
par-dessus bord d’un bateau-mouche. Nicolas ne
s’était pas rendu compte qu’il s’agissait du tournage
de Mission Impossible IV. Le réalisateur,
époustouflé par la performance, conserve la scène
dans le film.

189 jours après N-.P.


-Mise en place du programme de la pensée
préventive avec pour objectif d’amener les individus
à ne plus se poser les problèmes que l’on a déjà
résolus pour eux.

190 jours après N-.P.


-Les jeunes plébiscitent l’argent comme le meilleur
moyen d’accéder au bonheur.

239 jours après N-.P.


-Le chômage passe sous la barre des 2 %. Nicolas
est reçu au siège du Fonds Monétaire International
(FMI) pour des félicitations.

La mondialisation recèle des espoirs et des périls.


Nicolas 2:98987

240 jours après N-.P.


-Apprentissage obligatoire dès l’école maternelle de
la chanson L’Envie d’Avoir Envie101.

290 jours après N-.P.


-La France est classée 4ème puissance mondiale selon
l’Organisation de Coopération et de Développement
Économiques (OCDE).

69
300 jours après N-.P.
-Le taux de criminalité en France diminue de 80 %
grâce à la mise en place des Brigades d’Intervention
Territoriale d’État (BITE).

365 jours après N-.P.


-Lancement du programme La France à la conquête
de l’espace.

390 jours après N-.P.


-Le Louvre est déplacé à Bondy. Le ministère de
l’Éducation nationale est transféré à Trappes. Le
projet de la construction d’une nouvelle capitale de
la France est dévoilé. Sa localisation est prévue dans
le centre du pays. Le palais de l’Élysée y sera
déplacé dès 2010.

400 jours après N-.P.


-La France est classée 3ème puissance mondiale selon
l’OCDE.

420 jours après N-.P.


-Nicolas reçoit l’oscar de la meilleure cascade pour
sa performance dans Mission Impossible IV, aux
côtés de Tom. L’acteur est fait pour l’occasion
Grand-Croix de la Légion d’honneur. Tom propose
avec gentillesse de rendre visite à quelques écoles
dans le pays pour y parler philosophie.

498 jours après N-.P.


-Le taux de réussite au baccalauréat est de 98 %.

70
499 jours après N-.P.
-Audience historique pour une émission recevant le
président : 37,5 millions de téléspectateurs.

500 jours après N-.P.


-Plus personne n’est obligé de dormir sur le trottoir
et d’y mourir de froid. Mais tout le monde reste libre
de le faire.

La solidarité s’épuise et s’abîme quand elle tourne


le dos à toute exigence de responsabilité et
d’équité.
Nicolas 7:94

501 jours après N-.P.


-Invention du Revenu Minimum d’Insertion de Sa
Fortune (RMISF). Cette allocation exceptionnelle
est attribuée uniquement dans certaines
circonscriptions du 92. Personne ne doit être
discriminé en France, tout le monde a droit à une
aide.

Il faut en finir avec la fraude.


Nicolas 92:200

505 jours après N-.P.


-Lancement de la Nouvelle Agence Spatiale d’État
(NASE). Déclaration de Nicolas à
l’inauguration : nous irons sur Mars !

650 jours après N-.P.


-Hausse de la productivité salariale de 30 %.
-Augmentation généreuse des salaires de 0,03%.

71
L’État doit protéger sans être protectionniste.
Nicolas 9:562

651 jours après N-.P.


-Abolition des 35 heures. Les gens peuvent à
nouveau travailler plus pour gagner plus. Prendre
deux ou trois boulots pour boucler ses fins de mois
n’est plus une utopie. Fin d’une situation gravissime
dans laquelle les gens n’avaient pas d’argent à
dépenser durant leur temps libre.

665 jours après N-.P.


-Création des Centres d’Accueil de Marginaux pour
Prostituées et SDF (CAMPS).
-Des solutions spéciales sont apportées aux
travailleurs pauvres sans logement dans les Centres
pour Actifs Mobiles Permettant une Installation
Nationale Garantie (CAMPING).

C’est aussi un recul visible de la prostitution dans


nos villes et au bord de nos routes.
Nicolas 6:9

666 jours après N-.P.


-Le moyen de paiement par chèque est abandonné.
Les billets sont systématiquement munis d’une puce
d’identification radio pour éviter les faux.
-Grand prix du FMI décerné à la France pour sa
gestion vertueuse.

Gagner, réussir, argent : voilà des mots qui ne


doivent plus faire honte, mais envie.
Nicolas 6:66

72
43 / LES GRANDS TRAVAUX

Le corps entier de Nicolas se dévouait à la pleine


réalisation de son projet. Tourmenté et aspiré par le
travail monumental qu’il abattait, le président
n’avait pas une seule minute à lui. Je le forçai à
prendre un jour de congé pour visiter Paris. Il
accepta à contre-cœur. Nous prîmes une voiture
banalisée, direction La Défense102. Tassé au fond de
son siège, Nicolas ne comprenait pas l’intérêt de se
balader. L’impression de perdre son temps le
torturait. Dans son esprit vif, il calculait les secondes
perdues. Combien de mesures économiques
révolutionnaires ne seraient-elles pas appliquées à
cause de cette journée gaspillée ? Nicolas regrettait
souvent ne pouvoir acheter du temps libre à ceux qui
en faisaient un si mauvais usage…

Pour une fois, j’ai envie d’être là où l’on ne


m’attend pas.
Nicolas 7:98

Une fois sur l’esplanade, je lui présentai les tours


une à une : la tour Jean Monnet103, la tour
Voltaire104, la tour La Fayette105, la tour
Descartes106, la tour Arago107, la tour Ève108… Les
pieds enracinés dans de profondes fondations, les
gratte-ciels s’élevaient dans les nuages de Paris. À
chaque nom, hérité d’une personnalité historique,
correspondait un symbole. Monnet pour
l’Europe, Voltaire pour les Lumières, La Fayette
pour la liberté, Descartes pour la pensée rationnelle,

73
Arago pour la révolution et Ève pour l’éternelle
féminité de la France.
Près du quartier Valmy, je détaillai également à
Nicolas la bataille éponyme109, opposant la France et
la Prusse. Je lui exposai le petit arrangement de
quelques français avec l’ennemi, le duc de
Brunswick110. Une poignée d’hommes avait acheté
la paix avec les pierres précieuses de la couronne
pour fonder la République111. L’idée avait tellement
fait sourire le duc, un homme pragmatique, très
éclairé et joueur-né. Je continuai la visite guidée en
insistant sur la géométrie du site. Elle avait son
importance, avec le cube de l’Arche bien sûr, mais
aussi avec d’autres tours en forme de
parallélépipède ou de sphère… Nicolas
m’interrompit dans ma description. Il ne tenait plus
en place et voulait des explications. Pourquoi
l’avais-je donc amené ici ? J’en vins à l’essentiel.
Il manquait à ce magnifique ensemble
architectural sa pièce maîtresse. Un bâtiment de
premier ordre pour révéler l’appartenance du lieu à
l’ordre cosmique. Un édifice qui, comme les autres,
devait être incarné par un homme lié au destin de la
France, un personnage d’une exceptionnelle
substance. Je déroulai devant Nicolas le plan d’une
tour. Sur une grande feuille blanche apparut le plan
de la Tour Infinie. Composée de 112 étages, cette
tour monumentale se dresserait en défiant les
conventions de l’urbanisme parisien. Elle célébrerait
la légende de son décideur : Nicolas. Enthousiaste,
le président approuva. La France avait trouvé la
perle des leaders. Il lui fallait son écrin.

74
J’ai faim !
Nicolas 43:9

44 / NICO DÉCO

Les dirigeants d’un pays doivent donner l’exemple


de la modernité. Nicolas demanda aux plus grands
designers et tendanceurs du monde de venir à Paris
pour refaire la décoration intérieure de l’Élysée. Les
ornements en or furent arrachés des portes et des
lustres, puis fondus en lingots, affectés à réduire la
dette du pays. La République française ne végéterait
plus dans les meubles de la monarchie. Des matières
plastiques furent choisies, recouvertes entièrement
de peintures nanotechnologiques. Celles-ci avaient
la capacité d’interagir avec l’environnement.
Lorsque Nicolas était énervé à cause de dossiers qui
traînaient, les objets autour de lui devenaient
rouges. Lorsque le calme revenait, le blanc
réapparaissait. Déployés partout dans son bureau, de
minuscules robots informaient Nicolas en
permanence113. Capables de grimper aux murs, ils
transmettaient par synthèse vocale l’actualité. Seuls
les services secrets savaient que ces braves
machines pouvaient se transformer en armes
redoutables. En cas d’attaque terroriste, ces
dernières étaient capables d’exploser à la tête des
agresseurs.
Cécilia apporta sa touche personnelle. Elle exigea
la mise en place de 87 caméras et de 46 écrans
plasma dans toutes les pièces de l’Élysée. La rupture

75
avec le style de l’ancien hôtel aristocratique était
flagrante.

45 / DATURA DANS LA FRANCE D’APRÈS

Pendant ce temps, que devenait Datura ? Mon


amour préparait des concours. Pour se rendre au
travail, elle devait partir plus tôt et veiller à ne pas
oublier sa carte d’identité. Dans la France d’après,
un contrôle était si vite arrivé… Mon poste de
conseiller spécial du président à l’Élysée
m’empêchait d’aller la voir régulièrement à
Argenteuil. Je lui écrivais des lettres avec passion,
en attendant de l’emmener dans un lointain voyage,
au-delà des étoiles.

Il est très improbable de miser sur l’intelligence


pour assurer sa richesse. La richesse elle-même
n’est pas une preuve d’intelligence.
Nicolas 23:21

46 / NICOLAS INTERNATIONAL LOVER

Nicolas ne regretta pas d’avoir placé Brice au


Quai d’Orsay. Son ami de trente ans dépassa tous les
espoirs placés en lui, pour être à la hauteur de sa
tâche. Pourtant, le premier conflit à gérer ne fut pas
une sinécure. Les soubresauts de la Corée du Nord
contre la communauté internationale redevenaient
de plus en plus violents. Après des espoirs déçus
d’apaisement, la solution d’un abandon de l’arme
atomique par le régime nord-coréen tomba comme

76
un missile dans les eaux du Pacifique. Le 12ème essai
nucléaire de Kim114 provoqua un séisme à Saint-
Brieuc. La Bretagne attaquée ! Brice communiqua
les données de la situation à Nicolas. Il saurait
prendre la bonne décision.
Les États-Unis – qui gagnaient pour la 4ème fois la
guerre en Irak – n’avaient pas le temps de s’occuper
du tyran. Grâce à son flair atlantiste, le président
français sentit la brèche. Il prit secrètement un
rendez-vous avec Kim. Nicolas désirait mener
l’action diplomatique en personne. Je le confortai
dans son choix. La diplomatie réussit là où n’est pas
rentable la guerre. En Corée du Nord, dans ce grand
asile psychiatrique, rempli de patients contre leur
gré, il n’y avait rien à piller. Une seule carte
intéressante était à jouer, tenter de conquérir le prix
Nobel de la paix.

D’aussi loin que je me souviens, j’ai toujours


voulu agir. Transformer le quotidien, rendre
l’impossible envisageable, trouver des marges de
manœuvre, m’a toujours passionné.
Nicolas 34:21

47 / NICOMMANDO À PYONGYANG

J’escortai Nicolas à Pyongyang. Nous passâmes la


frontière au sud, accompagnés de deux dignitaires
du gouvernement nord-coréen. J’expliquai à Nicolas
qu’en Corée du Nord, à chaque visiteur se joignait
systématiquement deux guides. L’un avait pour
tâche de surveiller l’autre. Nous fîmes un détour par
le kijong-dong115. Construit à côté de la frontière, ce

77
village de la propagande devait montrer à la Corée
du Sud et à ses habitants que le choix du capitalisme
était une erreur. Mais la vitrine ne ressemblait
aujourd’hui plus qu’à une friche industrielle
fantôme. À proximité, sur une voie ferrée que l’on
aurait pu croire désaffectée, un train nous attendait.
Kim nous reçut dans l’un de ses wagons. Tous
étaient entièrement blindés. Je saluai
chaleureusement le dictateur. Nicolas fut surpris de
ma familiarité. Je m’adressai à Kim dans sa langue
maternelle.

La France ne sait plus ce qu’elle a à dire au


monde.
Nicolas 8:2

Après vingt minutes de négociation, la situation se


débloquait. En échange d’une paix totale, Kim
exigeait deux conditions: l’envoi d’un professionnel
du cinéma pour l’aider à tourner des films et une
autorisation spéciale pour visiter un parc
d’attractions près de Paris… Amateur de cinéma et
de jeux multiples, Kim se suffisait de ces cadeaux
pour calmer ses velléités guerrières. Pour satisfaire
son premier souhait, je proposai au président
d’envoyer Serge116. Durant la campagne électorale,
ce journaliste n’avait pas été tendre avec Nicolas.
Pour son émission télévisée Ripostes, Serge avait eu
l’outrecuidance de choisir un siège trop haut pour
Nicolas, qui ne put poser ses pieds à plat au sol. Un
vrai supplice…
Une fois réglés les accords diplomatiques, Kim
appela le président de la Corée du Sud. Des

78
pourparlers pour l’unification furent entamés.
Nicolas venait de changer l’histoire.

48 / SERGE NOUS EXPLIQUE LES


TECHNIQUES DU TOURNAGE

Serge s’arma du porte-voix rouillé. À son appel,


les participants s’activèrent pour préparer la scène
suivante. Lui aussi était censé mettre de la
conviction dans le tournage. Comme pour les autres,
un agent de contrôle de la motivation au travail
épiait ses faits et gestes. Serge releva la tête.
Stupéfait, il observait les acteurs involontaires de la
tragique mascarade. Une quinzaine d’hommes
étaient pieds et poings liés, adossés contre la tôle
d’un hangar. Bâillonnés, les yeux couverts d’un
bandeau, ils attendaient.
« Action… » balbutia-t-il.
Des soldats arrivèrent en marche cadencée. La
casquette bien fixée sur le crâne, le cou bien rasé, le
costume marron vert impeccable, ils s’alignèrent.
Serge réalisa un travelling. Les soldats visaient les
malheureux du peloton d’exécution. Les
mires s’ajustèrent. Le sang fusa. Serge vomit. Aucun
effet spécial n’avait été nécessaire. Les figurants
n’en étaient pas. Kim pouvait refaire la prise autant
de fois qu’il le voulait. Aucun nom ne serait repris
au générique de fin. Pendant des années, la
communauté internationale n’y avait pas tenu son
rôle.

79
49 / ENFANTS SOUS CONTRÔLE

Chacun d’entre nous peut en témoigner, les


enfants sont des criminels en puissance. Qui n’a pas
essayé à l’école de tricher aux billes ? Qui n’a pas
désobéi à ses parents ? Qui n’a jamais volé un
exemplaire d’Harry Potter à la librairie du coin ?
Les enfants mentent trop souvent : Nicolas
connaissait le problème. Des délinquants de plus en
plus jeunes s’adonnaient à des crimes odieux, envers
leurs propres camarades. Les instituteurs
s’affolaient. Les enfants n’arrivaient plus à parler,
lire et écrire correctement la langue française. À
peine réussissaient-ils à décoder des signes et des
marques.

C’est un fait que certains enfants expriment par la


violence, une souffrance qu’ils auront du mal à
contenir en grandissant.
Nicolas 23:8

La société s’interrogea sur les causes du mal. Un


agitateur accusa la télévision. Il dénonça dans un
article les nombreuses images de violence,
l’impatience générée par le zapping et le
remplacement de la lecture par un abrutissant
bourrage de crâne. L’auteur de ce salmigondis de
remarques fallacieuses fut envoyé à l’hôpital pour
des soins personnalisés. Se plaindre de la télévision
– ce merveilleux outil d’éducation – était une folie.
Pour se faire une opinion sérieuse, Nicolas exigea
une enquête scientifique objective. Sous l’égide du
ministère de la Nouvelle ère, un effort de recherche
fut lancé en toute indépendance, financé par la

80
Nouvelle Station de Télévision Vérité117 (NSTV).
Les conclusions tombèrent. L’inquiétude était sans
doute excessive118. La violence des enfants ne
démontrait-elle pas plutôt une belle énergie, très
positive pour la société ? Nicolas imagina une
batterie de mesures pour canaliser celle-ci.

Il faut aimer les enfants, mais il faut qu’ils nous


aiment aussi.
Nicolas 23:2

Face aux difficultés d’expression, le président


imposa aux commerces d’accrocher à leur devanture
le symbole de leur activité. Par exemple, chaque
coiffeur installa un peigne géant devant son salon.
Les rues retrouvaient leur charme d’antan, comme
au Moyen-Âge. Le langage SMS se généralisait. Le
temps des dépenses scolaires astronomiques pour
former la jeunesse à une langue complexe était
révolu. Pourquoi faire croire que tout le monde
pouvait devenir professeur agrégé de Lettres ou de
Philosophie ? Pourquoi entretenir l’illusion ? Ne
fallait-il pas ajuster les espérances aux chances ?

Personne n’est touché par la grâce depuis le


berceau.
Nicolas 1:98111

Contre la violence quotidienne, Nicolas inventa de


nouvelles polices d’assurances, destinées à protéger
les enfants d’eux-mêmes. Le vol du goûter à la récré
donnerait lieu à une compensation financière. Pour
le bien-être des chérubins, des cours de savoir-vivre
alimentaire furent gracieusement offerts par

81
l’Industrie de la Nouvelle Fabrique Rapide
d’Aliments de Qualité Très Ultra Spécialisée
(INFRAQTUS). Pour avoir une pêche d’enfer, la
jeunesse apprenait comment bien assimiler les
aliments et les sodas artificiellement enrichis en
sucres et vitamines. Enfin, un suivi personnalisé
était obligatoire dès l’âge de trois ans. Des
psychologues agréés par l’État commentaient tout
comportement déviant : stress, énervement,
dysfonctionnement mental ou pauvreté. Disposition
intéressante, le prédélit permettait à n’importe qui
de dénoncer celui qui ne lui revenait pas, de l’idiot
du village au Manouche du coin.
Le plan fut un miracle de réussite. Non seulement
les mauvais éléments revenaient dans le droit
chemin, mais en plus, les qualités spectaculaires de
quelques-uns étaient décelées. Un petit garçon qui
apprit à marcher à l’âge de six mois fut intégré au
Groupement Opérationnel Universel du Libre
Athlétisme Général (GOULAG). Une petite fille qui
témoignait de ses visions sur le futur fut embauchée
à la Haute Agence des Renseignements Généraux et
Nationaux d’État (HARGNE). Tous les enfants
avaient maintenant une chance de contribuer au
redressement de la France, en utilisant mieux leur
vivacité qu’avec de la poésie vulgaire ou des
rêveries inutiles.

Les maîtres doivent être respectés.


Nicolas 8:9

82
50 / DOG CYNÉCO CHANTE AVEC NICO

Déçu par le président Chirac qu’il avait soutenu en


1995, le Doc rejoignit promptement les rangs d’Un
Monde Parfait. Son apport controversé au rap
appartenait au passé. Désormais, le Doc opérait pour
l’avènement de la France d’après. Son soutien
permettrait d’attirer les jeunes vers Nicolas durant la
campagne électorale119.

Allié ne veut pas dire rallié.


Nicolas 6:54

Je voyais un autre intérêt, tout personnel, à ce


ralliement : plaire à Datura. Lors de notre première
rencontre, elle me dit adorer le premier album du
chanteur. Je me la jouai alors proche du showbiz, lui
affirmant que je pouvais lui obtenir un rendez-vous
avec son idole. Pour organiser la rencontre, il
m’avait suffi de prendre contact avec des amis du
ministère de l’Économie. Ils connaissaient bien le
Doc, qui était atteint d’un redressement fiscal
sévère. Je trouvai une solution à son petit
désagrément de parcours, qui touchait souvent les
stars nationales avant leur installation en Suisse.
Après l’élection de Nicolas, le Doc voulut faire
entendre sa voix. Il lança un débat : pourquoi les
jeunes français d’origines différentes ne se
mélangeaient-ils pas ? Le président fit aussitôt un
geste. Il organisa des rencontres obligatoires entre la
population des banlieues et celle des centres-villes.
Dans des bus spécialement affrétés, de jeunes

83
bourgeois parisiens pouvaient enfin partir pour
l’aventure à destination d’Argenteuil, de Corbeil,
d’Écouen ou des Ulis… Ces jeunes défavorisés –
qui connaissaient mieux la République dominicaine
que leur propre pays – comblaient enfin leur
inculture des autres. Pour le remercier de son
initiative, lors de la Fête de la musique, le Doc dédia
à Nicolas un de ses hits, Dangereuses Liaisons.

Nous sommes tous égaux, si nous respectons la


valeur de l’égalité en France.
Nicolas 1-2:3

51 / CÉLÉBRATION AU STADE YAZID


ZIDANE

La troisième année du mandat de Nicolas s’ouvrait


sous les meilleurs auspices. De nombreux
programmes de développements technologiques,
lancés par le gouvernement, portaient leurs fruits. Le
moteur à eau était inventé, puis produit à un coût
dérisoire. Utiliser la fusion froide devenait aussi
facile qu’allumer la télévision. Un industriel trouva
un procédé pour multiplier les pains à partir de
céréales raffinées, pour lutter contre la famine tout
en augmentant les bénéfices nets.
Au premier trimestre 2009, la France devint la
deuxième puissance économique mondiale, juste
derrière les États-Unis. Je n’avais plus vu un tel
essor de l’Hexagone depuis un âge reculé… La
balance commerciale renouait avec l’excédent.
Grâce aux Pôles d’État des Compétences Nouvelles
Opérationnelles (PECNO) de Christian, le pays

84
accueillait – en tant que touristes – dix millions
d’étrangers par an.
La culture rayonnait. De grands intellectuels
fondèrent la Fabrique Opérationnelle de Concepts
Universels (FOCU), une véritable usine de la
réflexion. Des concepts révolutionnaires voyaient le
jour : le nicolisme (principes du culte voué à
Nicolas), le devoir d’héritation120 (chaque personne
ayant reçu dans sa vie une aide assimilable à de
l’assistanat est obligée de la rendre à sa mort) ou
encore le rupturisme (la rupture constante avec son
propre bilan comme forme ultime d’intelligence).
Je tenais à célébrer avec Nicolas ces réussites
majeures au Stade de France, lors d’une rencontre
de football. Un match amical de préparation à la
Coupe du monde 2010 ferait l’affaire. J’avais
conseillé au président de rebaptiser pour l’occasion
le stade mythique en Stade Zinedine Zidane121.
J’installai soigneusement Nicolas dans la tribune
présidentielle. À peine arrivé, il voulut descendre
sur le terrain pour saluer les sportifs. Je lui
déconseillai la démarche. Lilian122 le frondeur ne
jouait certes plus, mais la taille des athlètes était un
autre danger qui ne manquerait pas de ridiculiser
Nicolas… Le président renonça à la démarche,
comme il dut se résoudre à annuler un rendez-vous
avec Bush après son élection. En effet, si truquer la
photographie de deux hommes qui se serraient la
main dans un bureau m’avait été facile123, dissimuler
la petite taille de Nicolas lors d’un sommet
international était en revanche plus complexe à
réaliser.
Vint le moment des hymnes. Le Stade Zinedine
Zidane entonna la Marseillaise. La main sur le cœur,

85
Nicolas chanta comme si sa vie était en jeu. Le
speaker annonça la composition de l’équipe de
France. Celle-ci avait été très remaniée depuis le
dernier championnat d’Europe. Les anciennes
gloires étaient parties : Thierry, David, William,
Sylvain, Patrick124… Tous avaient eu droit à la
retraite à trente ans.
Soudain, Nicolas blêmit. Inquiet, je me rapprochai
de lui, prêt à dégainer ma valise de protection, pour
le cacher des caméras en cas de malaise.
« Que se passe-t-il, président ? demandai-je.
– Ce qui m’arrive ? Mais je m’indigne ! C’est
terrible ! Regarde, il n’y a pas de noirs dans
notre équipe ! Quelle discrimination
négative ! Où sont les minorités visibles ?!
hurla-t-il si fort que ses voisins en tremblèrent
d’effroi.
Interloqué, je regardai le terrain et les footballeurs.
Landreau, Clerc, Sagnol, Mexès, Escudé, Ribéry,
Toulalan, Flamini, Gourcuff, Le Tallec et Higuain :
ceux qui composaient le onze de départ étaient tous
de type caucasien. Selon les spécialistes, malgré
l’absence de quelques blessés, cette équipe restait
compétitive. Par pur hasard, les meilleurs joueurs du
moment étaient tous blancs.
– Il faut que multiculturalisme soit défendu
dans l’équipe de France. Je ne tolérerai pas de
discrimination à l’embauche au sein de la
sélection nationale » m’affirma Nicolas.
Sur ces paroles dictées à la volée qui formaient
une dépêche AFP à relayer, il s’en alla trouver le
sélectionneur pour lui passer un savon. Nicolas
voulait obtenir des explications. À la hauteur du
gazon, il s’adressa à un homme en survêtement.

86
« C’est vous l’entraîneur ?
– Ah non, moi je suis l’ostéopathe… »
Nicolas passa en revue une douzaine de personnes,
sans succès. Au final, un ramasseur de ballons
suggéra au président de revenir vers le banc et
d’aller voir un homme mâchouillant une allumette.
Il se nommait Tigana125. Le président l’avait pris
pour le coach de l’équipe ivoirienne.

52 / LA DRAMATIQUE DISPARITION DE
LIONEL

En 2002, j’avais décidé de prendre un congé


sabbatique. Je voulais prendre de la distance, ne pas
faire l’élection de trop. Lionel m’avait demandé de
l’assister dans sa campagne électorale. Je refusai
poliment. Toujours bien bronzé, Jacques Séguéla126
prendrait ma place. Avec le bilan et l’intégrité de
son poulain, une nouvelle paire de lunettes aurait dû
suffire à le faire élire. Hélas ! Ce pauvre Jacques
oublia que pour gagner une élection au second tour,
il faut d’abord passer le premier. Lionel127 passa à la
trappe.
La raison de son échec était en grande partie
mathématique. Lionel avait été victime d’un
surnombre de candidats à gauche. Pour autant, rien
n’empêcha ensuite les médias de disséquer les
résultats pour expliquer la déroute d’une autre
manière. L’occasion était trop belle de légitimer le
thème de l’insécurité, qui avait été largement utilisé
par la télévision avant le scrutin. Ainsi, on
retiendrait que Lionel avait été battu à cause de son
incompréhension de la peur des Français. Voilà qui

87
préparait les discours des prochaines échéances
électorales. Quant aux électeurs ayant voté Lionel au
premier tour, ils n’avaient plus qu’à oublier de faire
la révolution au second. L’événement me donna
envie de revenir dans le métier.

Il faut comprendre les bonnes questions, qui


permettent de trouver les bonnes réponses.
Nicolas 6:2003

Le soir de la réélection du mari de Bernadette, je


me baladai dans le quartier Bastille. Un concert se
jouait. Un homme me mit la main sur l’épaule. Il
s’adressa à moi d’une manière souriante et familière.
Je pensai un instant le désintégrer avec mon pistolet
à rayons X. Son accent chantait l’orient :
« Ah, c’est magnifique mon frère ! Ce soir, on
est tous ensemble, me dit-il. On est tous pareils,
tous frères ! On va tous faire la fête ! Tous avec
Jacques ! »
Ravi d’apprendre que j’avais un frère caché sur
cette planète, je lui avouai dans le brouhaha ambiant
ne pas m’intéresser véritablement à cette élection. Il
me répondit avec gentillesse que cela n’avait aucune
importance, que seule la joie d’être ensemble
comptait. Apercevant de jolies militantes qui
dansaient maintenant à nos côtés, je le suivis
volontiers dans son desideratum.
Ce soir-là, l’homme espérait vivre un moment
d’unité. Il était prêt à oublier sans rancune le
racisme imbécile à son encontre. Vivant et
travaillant en France depuis toujours, il entendait à
la télévision chaque jour le mot intégration. Que
devait-il faire pour s’intégrer plus encore ? Que faire

88
pour ne pas être questionné jusqu’à la douzième
génération sur ses origines ? Pour quel parti voter ?
À chaque changement de majorité, rien n’était fait
sinon entretenir la division et la peur.
Avec Jacques128, de nouvelles déceptions ne
manquèrent pas d’arriver. Beaucoup de personnes
d’origine étrangère, françaises depuis longtemps,
intégrées depuis des lustres, n’avaient plus qu’à
tenter une dernière solution pour être enfin
acceptées. Suivre l’extrême bêtise de ceux qui se
réclamaient du soi-disant vrai peuple français et
voter en conséquence. Plus tard, retraité de
la politique, Lionel glissa sur une peau de banane à
l’île de Ré. Peu après avoir confié à l’urgentiste son
retrait définitif du jogging matinal, l’ancien Premier
ministre s’en alla vers l’autre monde.

53 / AVEC NICOLAS AU COIN DU FEU


ATOMIQUE

Le feu crépitait dans la cheminée. Nicolas avait


voulu passer une soirée en tête-à-tête avec moi.
Nous avions conquis le pouvoir ensemble. Autour
d’un verre de cognac, il était temps de faire plus
ample connaissance. Je n’étais pas un porte-flingue
de la première heure, bien loin d’avoir connu le
président au berceau, à l’instar de Brice. J’avais
intégré son équipe dans une grande discrétion. Juste
au bon moment pour peser dans la balance. Tout
était allé si vite… Nicolas m’avait fait confiance au
premier regard.
« Dis-moi…
– Oui, monsieur le président ?

89
– Comment se fait-il que je ressente ma vie en
ce monde comme la plus importante, alors
qu’en y réfléchissant un peu, elle ne rime à
rien ?
– Vous me faites penser à Cioran129, président.
– Cioran, mais qui est-ce ?
– Un écrivain roumain.
– Roumain ? Il a ses papiers ?
– Là où l’homme se trouve, il n’en a pas besoin.
Voulez-vous que je vous en cite quelques
lignes ?
– Avec joie. »

Bien que je ressente ma propre tragédie comme la


plus grave de l’histoire – plus grave encore que la
chute des empires ou je ne sais quel éboulement au
fond d’une mine – j’ai le sentiment implicite de ma
nullité et de mon insignifiance. Je suis persuadé de
n’être rien dans l’univers, mais je sens que mon
existence est la seule réelle.

« C’est exactement ça ! Seule la réalité


compte ! Il faut être réaliste ! N’ai-je pas
redonné le pouvoir au réel ? Tout est vrai en
France maintenant. La Vérité est offerte
quotidiennement aux Français. Ah, quel beau
texte ! Tu m’épates. Comment fais-tu pour
connaître tous ces fabuleux détails ?
– Une vieille connaissance me confiait jadis que
la mémoire des détails était la plus
importante. J’apprends juste par cœur, vous
savez.
– J’apprends que tu as un cœur… Je ne
connaissais de toi que ruse et manipulation.

90
As-tu une compagne, une fiancée ? Es-tu
marié ? Je ne sais même pas si tu as une
femme dans ta vie. N’as-tu pas envie de
passer au-devant de la scène ? Je te nomme
ministre demain, si tu le souhaites.

La destruction est si vite arrivée.


Nicolas 8:88

Attendu qu’il n’existait pas de ministère de


l’Ombre175, je déclinai l’offre. Nicolas me proposa
de lui poser des questions plus intimes. Faire croire
aux autres qu’il partageait ses secrets était une
habitude pour ce séducteur professionnel. Mais ce
soir-là, je le sentais vraiment prêt à se confier,
comme sur un divan de psychanalyste.
– Ne vous êtes-vous jamais demandé si vous
étiez capable de devenir président de la
République, Nicolas ?
– Je dois t’avouer que cette question ne m’a
jamais quitté.
– Vous avez surmonté la crainte pour assumer
jusqu’à
la responsabilité du feu nucléaire. Vous avez
oublié les doutes sur vos mérites, sur vos
capacités. C’est une immense preuve de
courage, une réussite admirable. Le peuple
français vous a donné le pouvoir d’appuyer
sur le bouton rouge. »

Est-ce qu’il faut revoir notre stratégie nucléaire ?


La réponse est sans doute oui.
Nicolas 1:37

91
54 / L’AVÈNEMENT DE DARKOZY

Nicolas était malade. Une migraine épouvantable


le clouait au lit. De violents spasmes l’accablaient.
J’avais pris soin de lui rehausser la tête d’un coussin
supplémentaire. Dès 2008, nous savions que les
résultats d’analyses n’étaient pas bons. Nicolas
décida de ne pas publier son bilan de santé. Les
journalistes en firent le premier scandale de la
présidence et rappelèrent comme des vautours les
dernières heures du règne de François.
Heureusement, après avoir communiqué sur
l’économie dégagée par cette mesure, la presse en
délire acclama à nouveau Nicolas.

J’ai choisi de ne rien cacher.


Nicolas 76:98

Le président avait le visage sombre, marqué, l’œil


noir. Impossible de déterminer le mal qui le
rongeait. Les spécialistes étaient dubitatifs. Les
examens devaient être approfondis. Était-ce lors
d’un déplacement en Afrique qu’un mal tropical
parasitaire l’avait pénétré ? Quelles bestioles
nageaient dans son sang ? Un bon maquillage lui
avait permis de conserver son teint habituel. Les
tripes de Nicolas faisaient le reste. Ses réserves
d’énergie le rendaient encore capable de sauver les
apparences. Il excellait toujours dans les débats
publics et ne ménageait pas son travail. En somme,
rien ne laissait présumer de son état critique.
Un laboratoire de Washington nous apporta
l’explication. Il s’agissait d’une repigmentation

92
cutanée sévère. La peau de Nicolas se chargeait
anormalement de mélanine. Le président ne
comprenait pas le diagnostic. Je m’adressai à lui
avec des mots clairs :
« Monsieur le président, vous avez la maladie
de Michael130 à l’envers. Vous allez devenir
noir. »
Nicolas hurla.
– J’ai toujours voulu être noir !
Nicolas se démaquilla immédiatement en se jurant
d’arrêter les traitements en cours. Les médicaments
préventifs étaient seuls responsables de son état
fébrile. Il fallait laisser faire la nature. Le président
désira apparaître en public pour s’affirmer encore
plus proche des minorités. Nicolas ne tarda pas à se
documenter sur la culture black. Il apprit par cœur le
discours de Martin Luther King131 et se mit à
écouter nuit et jour du funk, notamment Prince132.
Fasciné par la maestria du génie de Minneapolis, qui
réussissait à danser avec des talonnettes, Nicolas
commanda les mêmes bottines et s’inscrit à des
cours de danse. Au grand regret du président, l’effet
s’estompa quelques semaines plus tard. Triste,
Nicolas retrouva sa couleur d’origine.

55 / NICOLAS FORME LE GOUVERNEMENT


MONDIAL

Les êtres médiocres pensent qu’élaborer dans leurs


jeunes années un plan carriériste basé sur un destin
national est suffisant. Ils ne connaissent pourtant là
qu’une ambition vulgaire et limitée. Leur manque
d’audace les empêche de cultiver dès le collège une

93
ambition internationale. Accrochés à leurs grandes
écoles comme des fonctionnaires à leurs ministères,
leur volonté se borne à se battre au sein des
frontières nationales pour les miettes d’un pouvoir
qui est situé ailleurs depuis longtemps.

Moi, cela fait désormais trente ans que je me bats.


Nicolas 89:11

Ce sont ces désirs minables qui ont donné à la


France des ministres – parfois même nommés au
Quai d’Orsay – ne connaissant pas un traître mot
d’anglais133. Il s’agit là d’une véritable honte.
Formés par les petits pays de l’Union européenne,
des élèves d’à peine vingt ans sont – eux – capables
de parler couramment cinq langues et de détailler la
moindre date de l’histoire politique française.
Assurément, mon prochain défi de conseiller en
communication sera de délocaliser en France l’un de
ces superbes candidats potentiels.
Nicolas n’était heureusement pas limité dans son
ambition. Elle n’était pas chez lui nationale, mais
intergalactique. Son intervention déterminante en
Corée du Nord lui assurait désormais une place de
choix à l’Organisation des Nations Unies. Pourquoi
s’arrêter en si bon chemin ? Nicolas amorça l’idée
d’un gouvernement mondial. Pour l’occasion, le
président réalisa la prouesse d’apprendre l’anglais
courant en trois jours.

Nous devons accepter de nous ouvrir aux autres.


Nicolas 1993:2

94
La proposition fut fraîchement accueillie par la
communauté internationale. Néanmoins, dans
l’histoire contemporaine, jamais cette utopie ne fut
aussi envisageable. Je pris conseil auprès d’un vieil
ami, Jacques134, ancien conseiller de François. Une
fois de plus, son intelligence m’illumina. Il
m’expliqua comment accélérer l’histoire pour que
Nicolas ait la possibilité d’imposer sous son mandat
une gestion mondiale. Ce projet était nécessaire au
règlement des dernières contingences humaines.
Savoir s’il serait totalitaire ou démocratique tenait
de l’artifice. Cette nouvelle ère n’aurait plus rien à
voir avec nos concepts périmés du 20ème siècle.
Après la faillite de l’humanisation, place à
l’optimisation.
Sa naissance était inéluctable et Nicolas y
trouverait un poste à sa mesure. Le président de la
France d’après mobilisa l’ONU pour en finir avec la
faim dans le monde, enrayer les épidémies et offrir à
tous les habitants de la Terre de l’eau potable. Il est
vrai que de tels fléaux commençaient à devenir
insoutenables, sur une planète dont les habitants se
targuaient d’être allés sur la Lune. Pour défendre
une bonne cause, l’humain a toujours besoin de la
justifier par une course en avant, technique ou
moraliste. Après une séance de remue-méninges
avec Jacques, nous parvînmes ainsi à la conclusion
que la meilleure manière d’établir les bases d’une
concorde internationale était de relancer la conquête
spatiale.

On est plus intelligent à plusieurs que tout seul.


Nicolas 1-4:2

95
56 / 2009-2012 : NICOLOGIE

810 jours après Nicolas Président


-Nicolas réussit à faire ratifier le traité de Kyoto par
toutes les nations mondiales. Les pollutions au
carbone sont drastiquement réduites. Le combat des
écologistes étant gagné, ceux-ci dissolvent leurs
partis.

812 jours après N.P.


-Le Code de la consommation est rédigé par
Nicolas. Mieux que dans le Code civil, le droit des
plus pauvres à consommer y est expressément
reconnu.

C’est en rompant que nous resterons nous-mêmes.


Nicolas 3:8

850 jours après N.P.


-Les files d’attente à la Poste n’existent plus.
-Nicolas est flashé sur l’autoroute a 52 km/h.
L’Élysée déclare que le président a le droit de faire
son jogging où il le souhaite.

900 jours après N.P.


-Réécriture de tous les articles de la Constitution qui
ne soutiennent pas assez le goût de la liberté des
Français.
Par exemple, l’article Tout être humain qui, en
raison de son âge, de son état physique ou mental,
de la situation économique, se trouve dans
l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la
collectivité des moyens convenables d’existence

96
devient Tout français de souche a la pleine liberté
de travailler quelque soient son âge, son état
physique ou mental, dans n’importe quelle situation
économique, à n’importe quel prix et n’a de la
collectivité aucune entrave ou assistance à recevoir.

Je vous demande de m’aider à agir si vous ne


voulez pas subir.
Nicolas 34:92

950 jours après N.P.


-Généralisation du travail de nuit.
-Autorisation totale de travailler le dimanche.

Mon programme, c’est de garantir à chacun la


liberté du travail. Mon projet de société, c’est le
libre choix.
Nicolas 3-8:77

951 jours après N.P.


-Fin de l’âge limite de la retraite. Chacun peut enfin
travailler tant qu’il le doit.

952 jours après N.P.


-La première pierre de la future capitale de France –
Delta – est posée au nord d’Avignon.

Mon désir est de proposer quelque chose de neuf


aux Français.
Nicolas 2:111

1080 jours après N.P.


-Premier lancement d’un engin 100 % français sur la
Lune. Les patriotes exultent.

97
1192 jours après N.P.
-Début de la construction de la Nouvelle Paris sur la
Lune, première cité spatiale totalement défiscalisée.
Johnny y produit le premier concert lunaire.

1210 jours après N.P.


-Arrestation d’un gang de mineurs spécialisés dans
le vol de cartes à collectionner et la reproduction
illicite de contenus vidéos sans droits.

1328 jours après N.P.


-Invention de la capsule maison-minute, qui se
transforme instantanément en une maison construite.
La crise du logement est terminée.

1388 jours après N.P.


-Naissance du premier homme bionique, réanimé
post mortem après un accident de voiture. Le
miraculé déclare qu’il faut en finir avec le
gaspillage de la Sécurité sociale.

1389 jours après N.P.


-Tentative d’attentat contre Nicolas au cours d’une
réunion publique. Nicolas, 161ème dan d’aïkido,
maîtrise de trois doigts l’assaillant armé d’un
bazooka.

1400 jours après N.P.


-Nicolas met fin au problème de l’eau dans le
monde. Il invente lui-même dans son garage un outil
de filtration nanotechnologique de l’eau, rendant
potable n’importe quelle eau souillée.

98
1401 jours après N.P.
-Inauguration de Delta, nouvelle capitale de France,
par Nicolas. La ville est uniquement accessible par
un nouvel aéroport international, ouvert aux
nomades de la planète. Chaque personne désirant y
être accueillie doit être munie d’une puce d’identité
biométrique sous-cutanée135.

1402 jours après N.P.


-Achèvement de la tour de 112 étages à La Défense.

1410 jours après N.P.


-La France devient le 1er assureur mondial,
proposant des produits ramifiés, à la pointe des
besoins des consommateurs. Des assurances contre
l’insuffisance intellectuelle ou la pauvreté à la
naissance sont maintenant disponibles.

1411 jours après N.P.


-L’impôt sur le revenu est plafonné à 3 %. Le
budget de l’État s’écroule. Peu importe, les
problèmes sont en passe d’être tous solutionnés.

1412 jours après N.P.


-Delta devient le nouveau cœur du capitalisme
mondial. Les populations cultivées, les artistes, les
intellectuels du monde entier s’y donnent rendez-
vous pour commercer.

1550 jours après N.P.


-Hausse des transactions commerciales de 200 %.
Les produits liés à la sécurité font un carton.

1570 jours après N.P.

99
-La France redevient après des années de
déclassement la 2ère puissance mondiale. L’industrie
est à la tête de cette réussite. N’importe quel objet
produit dans l’Hexagone136 ne nécessite plus qu’une
poignée de minutes pour sa fabrication.

1572 jours après N.P.


-Privatisations de la sécurité sociale, de l’éducation
nationale et de l’armée.
-Réforme de la langue française. Le taux
d’illettrisme tombe à 0,5 %. La référence est le
langage SMS, fréquemment employé sur les
affichages publics.

1573 jours après N.P.


-La publicité est élevée au rang d’art d’État.

1602 jours après N.P.


-Les pauvres disparaissent.
-L’insécurité a peur. Un avis de recherche est lancé :
les voyous ont disparu.

Les voyous vont disparaître.


Nicolas 4:8

1603 jours après N.P.


-Prix Nobel de physique décerné à Nicolas pour ses
avancées déterminantes dans le traitement de l’eau.

1605 jours après N.P.


-Nicolas impose à l’ONU la création d’un
gouvernement mondial, autour de l’idée d’une
relance de la conquête spatiale. Nicolas est en bonne

100
place pour devenir le premier Commandeur suprême
de la Terre.

1793 jours après N.P.


-Départ de Nicolas à la conquête de la planète rouge.

Je propose que l’État actionnaire joue son rôle.


C’est ce que font les Américains avec l’intelligence
économique et avec les dépenses du Pentagone.
Nicolas 600:600

57 / NICOLAS A LA CONQUÊTE DE MARS

Rien de tel qu’un projet commun pour pacifier les


hommes. La conquête spatiale était parfaitement
adaptée au grand dessein du rapprochement des
peuples. Nicolas proposa la conquête de Mars137 par
l’humanité, avec en sus la fondation d’une colonie.
La planète rouge serait propriété de tous les êtres
vivants. À plusieurs centaines de milliers de
kilomètres de la Terre, naîtrait le lac de la paix
universelle. Ses reflets inspireraient les hommes
pour réaliser la concorde mondiale.
La seule difficulté consista à trouver des
journalistes assez courageux pour voyager dans
l’espace, afin de faire le compte rendu des
travaux. On embarqua finalement des robots.
Nicolas fut nommé amiral en chef de l’expédition.
Il allait pouvoir s’envoler à la découverte du
cosmos, à la tête d’un vaisseau conçu grâce aux
efforts conjugués des États membres de la
communauté internationale. Le président français
insista pour baptiser l’appareil Le Cécilia. L’amiral

101
Nicolas et son équipage pouvaient se préparer à
l’extraordinaire départ.
Au cours des premiers jours dans le système
solaire, Nicolas multiplia les directs sur les
télévisions du monde entier. Sa cote de popularité
était impressionnante. Après quelques semaines,
Mars était en vue. Une planète dont les entrailles
regorgeaient sans doute d’or, d’argent et de platine.
On allait enfin pouvoir en finir avec la faim dans le
monde. Hélas, alors que se préparaient les phases
d’approche, un dysfonctionnement enfuma la salle
des commandes. Tout l’équipage, conscient qu’il
fallait sauver son guide, offrit à Nicolas ses
dernières réserves d’oxygène. Au bout d’une heure,
la fumée se dissipa. Aucun incendie n’était à
déplorer. Seul survivant, Nicolas en conclut à un
problème électronique. La radio ne fonctionnait
plus. La mort semblait proche.

Sur cette voie étroite, il y a suffisamment de place


pour entraîner un grand peuple.
Nicolas 8:9

58 / FLY ME TO THE MOON

Nicolas attendait dignement la fin à bord du


Cécilia. Il repensait à son existence, sa formidable
réussite, son merveilleux destin. Aurait-il le temps
de parvenir jusqu’à Jupiter ? Verrait-il les anneaux
de Saturne ? Peu importait. Mourir dans l’espace,
c’était mourir plus près des étoiles.

102
Les lieux ne m’intéressent pas, seul compte d’y être
avec ceux que j’aime.
Nicolas 14:41

L’oxygène se faisait rare. Nicolas tenta en vain de


réparer le système de renouvellement d’air. En
pleine reprogrammation du système informatique
central, un violent tremblement saisit le vaisseau.
Nicolas regarda par les hublots si les moteurs
s’étaient remis en marche. Ce qu’il vit était à peine
croyable. Un autre vaisseau, de forme
triangulaire138, flottait à proximité du Cécilia !
Coloré comme un arc-en-ciel, l’engin s’illuminait de
mille feux. Était-ce une hallucination provoquée par
le manque d’air ?
« Ne crains rien, Nicolas… lança une voix
venue de nulle part. Nous te parlerons avec ton
langage. Nous aurons ton apparence pour ne pas
t’effrayer.
La seconde suivante, un autre Nicolas apparut à
Nicolas. Le pouls cardiaque du président fut proche
de la rupture. Au-dessus de l’œil gauche, une veine
saillante de son crâne explosa et arrosa de sang son
visage. Il perdit connaissance. Le visiteur de
l’espace croyait pourtant bien faire en prenant une
forme familière… Nicolas avait été terrifié par sa
propre image. L’être venu d’ailleurs recouvrit son
apparence normale et réanima l’amiral d’un seul
geste. Nicolas ouvrit les yeux.
– Tu es là mon fidèle compagnon, me dit-il.
Il m’avait tout de suite reconnu. J’étais là pour
assister mon cher maître dans cette nouvelle
épreuve.

103
Après avoir restauré une atmosphère respirable sur
le Cécilia, je réamorçai les moteurs, puis relançai la
navigation, cap sur la Terre. Une fois téléporté sur
mon propre vaisseau – Le Datura – je restai en
contact télépathique avec Nicolas. Il s’adressa à moi
par la pensée :
– Mais qui es-tu réellement, d’où viens-tu ?
– Nous sommes un peuple qui vient de loin,
Nicolas. Nous vous observons et étudions
cette curieuse idée que vous appelez liberté.
– J’ai tellement mal à la tête…
– La télépathie n’est pas facilement accessible
pour un humain. Aucun être de ta race ne
s’était jamais aventuré jusqu’ici. Je vais te
rapprocher de la Terre. Quoi qu’il arrive, nul
n’ignorera que tu es allé jusqu’au bout de ta
mission. »

Rien, vraiment rien, personne, vraiment personne


ne m’empêchera d’aller jusqu’au bout de la
mission que vous m’avez fixée.
Nicolas 87:98

59 / RETOUR SUR TERRE

Avant d’envisager de rentrer sur Terre, je devais


consulter les sondages. Avec ma connexion Hyper
Access System Host (HASH), j’accédai à distance à
Internet. La popularité de Nicolas débordait. Tous
les peuples de la planète l’aimaient trop. Il dépassait
95 % d’opinion favorable dans son propre pays. Les
Français refusaient désormais que leur président
chéri quitte le pouvoir. Des manifestations

104
spontanées s’organisaient partout. On arborait des t-
shirts à l’effigie du président, on chantait ses
discours. Cette idolâtrie pleine d’espoir risquait de
contaminer la Terre d’une félicité béate. Impossible
de prendre un tel risque. Si cela continuait, Nicolas
allait devenir une divinité.

Aller au bout de moi-même, c’est ce que j’ai


toujours voulu.
Nicolas 34:23

Comment pouvais-je me résoudre à ce schéma ?


Imaginer Nicolas n’ayant plus d’ambition m’était
insupportable. Il se lasserait vite d’une telle
situation. Ce n’était pas lui rendre service de le
laisser retourner vivre parmi de médiocres humains.
Ceux-ci le couvriraient de louanges dithyrambiques
en pensant à leurs intérêts clientélistes mesquins.
Nicolas disposerait de tous les pouvoirs, sans aucune
concurrence. Quel ennui ! En tant que conseiller, je
devais prendre une décision. Nicolas ne pouvait pas
survivre. Sinon, il allait devenir un dieu.

J’aime les gens, y compris dans un univers hostile.


Il y a toujours une façon de se parler.
Nicolas 8:121

60 / CORPUS NICOLAS

Inutile d’aller chercher la monstruosité dans les


cultures étrangères alors que la France disposait
de beaux échantillons à la maison : guerres de
religion, massacres, colonisation… La thématique

105
des civilisations n’était abordée qu’en termes de
chocs et de sous-développement. Un implacable
calendrier tentait de persuader notre société d’être
inégalable, naturellement en avance, bref,
supérieure. Pourtant, que nous soyons en l’an 2000,
1000 ou 7000, les hommes n’avaient-ils pas droit au
même respect ? Le pouvoir des nombres est d’autant
plus respecté que l’on n’y comprend rien139.

Mon message est parfaitement clair : il n’y a pas


d’excuse culturelle.
Nicolas 14:92

Dans le musée des horreurs de la torture, je devais


choisir un moyen pour faire passer à Nicolas l’arme
à gauche. L’écartèlement de son corps par des
chevaux ? Dans un vaisseau spatial, pas évident de
trouver la place pour monter une écurie. La gégène,
c’était par trop un bricolage de sinistre mémoire. La
torture par étouffement ? Elle semblait se légaliser
dans certains pays. Pas question en revanche de faire
coulisser la lame de la guillotine. Entendre les têtes
rouler dans les paniers m’était devenu insupportable.
Comme l’un de ses prestigieux prédécesseurs, je
l’aurais bien isolé sur une île déserte. Son exclusion
du monde aurait suffi. Mais à l’heure de la
mondialisation, plus aucune île n’était isolée.
Je trouvais la solution. Nicolas méritait une fin
céleste. Peu après l’entrée du vaisseau dans
l’atmosphère terrestre, je n’avais qu’à déclencher à
distance le système d’autodestruction du Cécilia. À
bord du Datura, j’expliquai ma décision à Nicolas,
en lui détaillant son trop-plein de popularité, son
impossible retour à la vie civile. Le don démesuré de

106
liberté qu’il avait fait aux hommes était
impardonnable. La liberté n’est qu’un mythe dont
l’entendement humain ne supporte pas la
réalisation140, lui dis-je. John141, Marvin142 et
Jimmy143 ont dû s’y résoudre. C’était au tour de
Nicolas. Pour le consoler, je lui garantis un retour de
l’espace en direct télévisé.
« Tu connaîtras tant de souffrances, Serpent…
me répondit sereinement Nicolas.

Il y a eu des traîtres, c’est vrai.


Nicolas 19:95

Flatté, je lui renvoyai le compliment. Et lui


rendant au passage un vibrant hommage. Nicolas
n’était pas de ceux qui pensaient qu’il suffisait de
gagner une élection pour se reposer ensuite pendant
des années au pouvoir. Il n’avait cessé de travailler
pour imposer ses idées dans tous les domaines. Je lui
promis des funérailles planétaires, une statue à New
York et une légende à la JFK.
– Qui me succédera ? demanda-t-il.
– De toute évidence, Nicolas, un retour à la
royauté se
prépare. »
Il s’inquiétait encore pour l’avenir de la France.
Quel homme ! Pile pour le 20 Heures, les Français
assistèrent à la combustion du meilleur président de
l’histoire de France. Des centaines de milliers
d’étoiles filantes chutèrent de la haute atmosphère
vers la surface du globe, comme un feu d’artifice du
14 juillet.

107
Quoi qu’il arrive, je ne terminerai pas ma vie
professionnelle en faisant de la politique.
Nicolas 4:1

61 / YOU’RE WATCHING NSTV

Dans le box de lavage, Nicolas était prêt à séduire


Datura. Une fois descendue de la Lincoln, elle le
reconnut au premier regard. Contrairement aux
jeunes de la Cité des 4000 qui essayaient de séduire
Datura depuis des lustres, Nicolas avait ce petit
avantage d’être apparu 4000 fois à la télévision
depuis une décade. Pour un prétendant venu des
banlieues, impossible d’arriver à un tel résultat,
même en brûlant une usine automobile.

La consonance étrangère de mon nom en aurait


convaincu plus d’un de se fondre dans l’anonymat.
Nicolas 4:83

Datura retira sa casquette. Ses merveilleux et


interminables cheveux se libérèrent. Après avoir
repris la lance à haute pression en main, elle releva
machinalement le canon de l’engin. Ses gestes
étaient comme dirigés. Elle n’arrivait plus à
réfléchir, sans doute à cause de sa journée de travail
d’automate. Datura activa la lance à pleine
puissance. Le jet déchira la chemise de Nicolas. Ses
lunettes de soleil volèrent en éclats. Sous la
pression, il chuta. Notre chauffeur courut pour
l’aider à se relever. De l’intérieur de la limousine,
j’aidai ensuite Nicolas à se hisser à bord. En aucun

108
cas, je ne pouvais sortir du véhicule. Si Datura me
voyait, cela en serait fini de notre idylle.
Dix compagnies de CRS débarquèrent deux
minutes après l’incident, dont la gravité
n’échapperait à personne. Un hélicoptère survola la
scène. Telles des blattes équipées d’antennes de
télévision, des reporters venaient récolter un scoop.
L’effroyable événement fut relayé sur toutes les
chaînes nationales dans l’heure. Sur la Nouvelle
Station Télévisée de la Vérité (NSTV), on
interrompit les programmes habituels par un flash
spécial, avec un bandeau défilant au bas de l’écran :
NICOLAS UNDER ATTACK – KARCHER RIOT.
Des simulations en images de synthèse montraient le
déroulement de l’agression perpétrée par Datura.
Des experts expliquaient à la cantonade qu’un jet à
haute pression aurait pu tuer Nicolas. Le tout diffusé
en boucle jusqu’au surlendemain.
L’agression du ministre fit l’effet d’une bombe au
cœur de la campagne électorale. Le débat se recentra
sur l’insécurité. Après avoir longtemps supporté le
pénible statut de favori, Nicolas devenait une
victime aux yeux de tous. Les journalistes
condamnèrent un crime qualifié d’atroce et de
révulsant. La République n’était plus sûre. Nicolas
prononça un discours décapant le soir même. Il loua
ma rapidité à le composer. Lui dire qu’il était prêt
depuis deux semaines, comme mon stratagème, était
superflu. Cinquante lois furent votées et des actions
menées sur-le-champ.
Au scrutin, Nicolas enleva la moitié des suffrages
au pauvre Jean-Marie. Il fallait bien ça, avec les
stratégies des branquignols qui rôdaient autour de
Nicolas, le goût du cadavre de la défaite dans la

109
bouche. S’il ne renforçait pas à droite son discours,
le candidat d’Un Monde Parfait risquait de ne pas
passer le premier tour des élections présidentielles.
La fin justifiait les moyens. Datura fut incapable
d’expliquer son geste dérisoire au procès. Ma
complice involontaire passa à la télé, puis à la Santé.
Après avoir payé ses frais d’avocats, j’engageai un
écrivain privé pour l’aider, en prison, à rédiger son
témoignage. Les ventes en librairie de Comment j’ai
karcherisé le président assurèrent à mon amour une
spectaculaire richesse. Il ne me restait plus qu’à
attendre sa sortie pour concrétiser notre lointain
voyage.

62 / DATURA EST LIBRE

Sans savoir ce qui l’avait amenée là, couchée dos


au sol, Datura regardait le ciel et pensait aux mille
raisons de se sentir vivre. Au-dessus de la Beauce,
d’immenses cumulo-nimbus naviguaient comme des
péniches sur la Seine. Un sillon meuble accueillait
son corps. La terre lui paraissait chaude et humide.
Datura ressentait sa puissance nourricière. Ici, elle
se sentait matrice et désirait partager, engendrer,
élever, transmettre. La pluie commença à tomber.
Les gouttes d’eau couraient jusqu’à ses lèvres
gorgées de sang. La jeune femme brûlait d’une
fièvre qui ne s’arrêterait plus, celle de sa liberté
retrouvée. Du bas du dos, une irrésistible caresse
remonta lentement autour de sa colonne vertébrale,
jusqu’à atteindre le sommet de son crâne. Une
puissante lumière apparut. Le temps d’un éclair,

110
Datura s’éleva dans les airs. Dans la France d’après,
laissée loin derrière elle, grondait le tonnerre.

63 / LE MONDE ENTIER PLEURE NICOLAS

Désintégré dans la stratosphère, que restait-il du


programme de Nicolas ? Il était partout. Il devenait
un mythe. Nicolas pouvait enfin se trouver en une
infinité d’endroits différents, de manière simultanée,
et cela sans appeler à la rescousse ou réquisitionner
un hélicoptère ou un jet privé. Après avoir inventé le
gouvernement mondial, relancé le programme
spatial humain, fédéré les nations du monde entier
par la conquête de Mars, Nicolas couvrait de sa
poussière les jachères terriennes pour les fertiliser
d’une action pérenne.

L’ubiquité devient concevable.


Nicolas 8:981

Le peuple pleurait son chef. De longs cortèges


s’organisaient sur les routes de France, direction
Lourdes, Saint-Jacques-de-Compostelle ou Neuilly.
Certains voulaient se rendre jusqu’à Jérusalem pour
y attendre une résurrection. Des statues de Nicolas
se dressaient sur les places publiques. Des rues, des
boulevards, des avenues se rebaptisaient avec son
nom. La Tour Infinie, achevée le jour de sa mort,
devint la Tour Nicolas. Un nouveau courant
spiritualiste vit le jour, les nicolaïstes, qui croyait au
retour du messie Nicolas.
Des objets ayant appartenu au président
entretenaient un curieux marché. On s’arrachait pour

111
des fortunes son rasoir ou ses vêtements. Dans les
supermarchés se vendaient des ouvre-boîtes Nicolas,
des cintres144 Nicolas, de la tarte Nicolas, du beurre
Nicolas, de la soupe Nicolas… Comble du
blasphème, on vit même dans un sex-shop le
vibromasseur Nicolas, dont les concepteurs se
vantaient d’avoir pu mouler avec exactitude l’organe
du pouvoir. L’affliction était générale. Les États-
Unis ordonnèrent trois jours de deuil national, avec
mise en berne des drapeaux. La Belgique voulut
suspendre la Saint-Nicolas. Dramatiquement
disparu, le héros de la rupture avait rejoint le
royaume des morts.

64 / NICOLAS ÉLU AU ROYAUME DES


MORTS

De pauvres hères marchaient dans une épaisse


brume. Leurs corps, désincarnés et squelettiques,
n’avaient plus qu’une vague apparence humaine. La
lugubre procession avançait sur un chemin balisé de
flammes verdâtres. Nicolas comprit qu’il n’était plus
qu’une âme dans le purgatoire, en attente du
jugement. Une force invisible poussa l’ancien
glorieux président à rejoindre la cohorte. Auprès de
ses compagnons d’infortune, Nicolas essaya de
serrer des mains pour réchauffer leurs cœurs
refroidis. Hélas, il passa au travers. Plus personne ne
s’intéressait à ses vaines gesticulations. Nicolas
changea de stratégie. Il décida de s’enquérir de la
vie des spectres, des raisons de leur mort.
« Vous êtes morts pourquoi ? »
Un chœur cauchemardesque répondit à Nicolas.

112
Je suis tombé dans les escaliers… J’ai eu un
accident de voiture malgré la sécurité routière…
J’ai avalé de travers… J’ai eu une crise
cardiaque… Je suis mort électrocuté… Je me suis
noyé… Je suis mort dans une guerre inutile… J’ai
été empoisonné… J’ai été pendu sans procès… J’ai
fait une overdose…

Il n’y a jusqu’à présent jamais eu une bavure, un


scandale, une histoire.
Nicolas 19:2007

N’y avait-il donc pas de mort naturelle145 ? Un


peu plus loin, Nicolas crut reconnaître une personne
familière.
« Édouard146 ! Vous n’êtes pourtant pas mort !
– Politiquement, Nicolas… politiquement… »
Une frêle silhouette surgit soudain. Nicolas crut
recevoir un coup de canne, qui le traversa
finalement. C’était Henry147 qui essayait de lui taper
dessus.
« Vous avez négligé les sans-abri et vous
voilà maintenant démuni à votre tour ! Ce n’est
pas possible ! Cela ne vous a-t-il pas suffi d’être
sifflé à mon enterrement ? »
Henry faisait la queue comme tout le monde avant
d’entrer au paradis. Au cours de sa vie pleine de
bonté, il avait toujours refusé les passe-droits.
Nicolas s’éloigna de ce jugement avant la lettre. Il
sortit du rang. Les morts risquaient de lui donner le
cafard. Entendre le récit des passages à trépas était
au-delà de ses forces. Dans la marge du cortège, il
rejoint un être fantomatique peu pressé d’avancer.

113
« Vous n’allez pas plus loin ?
– Je suis déjà allé au bout. Je ne suis pas pressé
de refaire le même parcours.
Le fantôme décrit une marche interminable, qui
conduisait à un tourbillon rouge. Là-bas s’élevaient
les âmes, happées vers le jugement.
– Si vous êtes allé au bout, comment se fait-il
que vous soyez encore là ? Vous mentez ! cria
Nicolas.
– Les mensonges ne survivent qu’à l’existence.
Après, tout se sait. Je suis revenu ici car j’ai
été recalé au jugement. Le nombre de places y
est limité. S’il n’y a pas de place au bout, le
chemin recommence du début pour un autre
tour. »
Malgré un plongeon dans le tourbillon, le
purgatoire se prolongeait parfois pour quelques-uns,
à cause d’un manque de personnel de l’au-delà. En
effet, de fortes économies sur les anges avaient été
réalisées depuis des éons. Aux guichets des
tribunaux célestes, le boulot était restructuré et sous-
traité à des sociétés privées. Celles-ci n’hésitaient
pas à raccrocher une énième fois à l’appel de l’âme.
Ne quittez pas, nous allons prendre votre âme, ne
quittez pas, nous allons prendre votre âme… Les
hautes instances se demandaient même s’il ne fallait
pas en relâcher sans jugement, tellement les moyens
étaient réduits.
Des âmes au lourd passif traînaient dans le
purgatoire depuis des dizaines d’années, parfois des
siècles. Redoutant leur châtiment, elles y trouvaient
un certain avantage et tuaient le temps en racontant
leurs maléfiques existences. Une vie sociale s’était
peu à peu organisée. Des groupuscules se formaient

114
pour revendiquer un jugement plus rapide, d’autres
militaient pour des grèves de la marche.
Conséquemment, des élections des représentants de
l’association des consommateurs de la mort
s’organisaient. Très motivé, Nicolas posa aussitôt sa
candidature. Plus vite jugé, plus vite réincarné, se
dit-il.
L’ancien président d’Un Monde Parfait fonda un
nouveau parti, l’Union de la Minorité Privilégiée
(UMP). Nicolas dirigea une campagne agressive,
mais rassurante. Il fallait paraître social, mais ferme.
Sembler ouvert, mais intransigeant. En somme, dire
tout et son contraire. Le combat s’annonçait
dantesque, contre des adversaires de gros calibre.
Mao148, Gengis Khan149 et Deschanel150 allaient
affronter Nicolas. Mao fit un discours-fleuve et
proposa une longue marche vers le tourbillon. Khan
prôna une invasion du paradis par surprise à l’aide
d’une cavalerie légère. Deschanel, quant à lui,
demanda où étaient les toilettes dans ce fichu train.

Les élections se gagneront à la marge.


Nicolas 2928:2938

Face à ces promesses peu crédibles, Nicolas


proposa une seule mesure originale : l’expulsion des
âmes étrangères venues d’autres galaxies. Celles-ci
profitaient du tourbillon pour se sauver et
encombraient le Jugement. Il fallait en finir. Les
spectres adorèrent l’idée d’une tolérance zéro du
pardon. Nicolas fut élu des morts avec 98 % des
suffrages. Une fois en place, le président s’employa
à rechercher une porte de sortie au royaume de l’au-
delà. Une carrière à l’ombre ne le tentait

115
aucunement. Ses militants les plus fervents
essayèrent de lui trouver une porte de sortie. Malgré
les recherches, ni la clef des champs, ni les clefs du
paradis ne furent trouvées. Nicolas, au bord du
désespoir, se savait plus à quel sein se vouer.
Devait-il envisager de rester à la tête d’un peuple de
fantômes ? Par chance, un homme à la moustache
soignée, prénommé Léon, se présenta. L’ancien
membre du Front populaire151 expliqua comment
s’enfuir. Nicolas s’étonna de voir bloqué dans le
purgatoire un homme de gauche si généreux envers
ses contemporains. Léon s’était engagé à s’occuper
de la condition des spectres, en accord avec sa vie
politique passée. Son objectif n’était pas tant de fuir
l’endroit que d’aider ses semblables qui s’y
trouvaient.
« Puisque tu t’es réclamé de moi dans tes
discours, je dois te rendre un service, Nicolas. Je
vais te renvoyer sur Terre. Tu pourras achever ta
formidable tâche au service du peuple. Jean152
n’est pas là pour te parler, il est en déplacement
syndical sur Pluton. Mais tu as son sincère
soutien. Va, fils spirituel du social, va répandre le
bonheur » encouragea Léon.
La résurrection de Nicolas ne tarda pas. De retour
sur la planète bleue, ses larmes étaient à nouveau
chaudes et salées.

Nous allons faire revivre l’espoir.


Nicolas 76:98

116
65 / EN ATTENDANT LA RÉSURRECTION
DE NICOLAS

Une nouvelle campagne électorale débutait en


France. Comme Nicolas était évaporé dans l’éther,
je partais à la recherche d’un successeur. Dans un
pays estimé par les instituts de sondages à 70 % à
droite, je devais choisir à l’évidence un
conservateur. François153 pouvait convenir, même si
le niveau du béarnais était bien en deçà de Nicolas.
Pour autant, s’il avait eu la force d’être de surmonter
son handicap de bégaiement, je lui aurais apporté le
reste… Mais quel programme lui préparer ? À part
devenir gestionnaire d’Un Monde Parfait déserté par
Nicolas, peu de perspectives s’offraient à lui.
Devais-je l’aider à provoquer un beau désastre ?
Relancer des épidémies, des guerres et des
catastrophes naturelles ?

François a du talent, mais il fait le paon. Je


connais ça, je suis passé par là.
Nicolas 19:1

66 / FLASH AND BALLS RELOADED

En train d’écrire le discours d’investiture de


François à la présidentielle de 2012, je fus dérangé
par un coup de téléphone anonyme. Un inconnu me
proposa un rendez-vous au Bar, rue de Condé. Ce
lieu était connu pour réunir parfois quelques acteurs
de la vie politique française. Curieux, j’acceptai
volontiers de m’y rendre. Au soir de la mystérieuse
invitation, l’endroit était désert. Au fond de la salle,

117
entre des statues de bronze posées sur du marbre, un
homme drapé de noir m’attendait. Il s’avança vers
moi. C’était Nicolas. Le temps de le reconnaître, ses
sbires m’entouraient déjà. Équipés de lanceurs de
balles de défense154, Brice, Nadine, Xavier et Patrick
avaient préparé cet habile traquenard.

Tout ce qui ne tue pas rend plus fort, dit-on.


Nicolas 1510:1844

Je devais rendre à Nicolas ce qui appartenait à


Nicolas. S’échapper du royaume des morts était un
exploit d’une valeur incommensurable. Il méritait
toutes mes félicitations pour cette résurrection
surprise. D’une apparence identique, l’enveloppe
corporelle de Nicolas était enrichie de pouvoirs
surnaturels : voir au travers des murs, entendre à dix
kilomètres à la ronde, courir à la vitesse de 90
km/h… Les jaguars du zoo de Vincennes n’avaient
qu’à bien se tenir. Son bras pouvait s’allonger à
volonté pour aller serrer les mains les plus reculées
du public. Son sourire était d’une blancheur nacrée,
recouvert d’un nouvel alliage hyper brillant. Nicolas
était devenu un homme politique de synthèse, une
machine à gagner bionique155. Admiratif, je
demandai néanmoins pourquoi il n’avait pas réclamé
de se faire agrandir de dix centimètres…

Je suis un homme de synthèse.


Nicolas 1:3 000 000 000

« Toujours aussi cynique, Serpent. Mais quelle


est ta grandeur, toi qui restes dans l’ombre ?
Pourquoi n’avances-tu pas démasqué ? Toi qui

118
manipules les hommes sous une fausse apparence
humaine, révèle à mes amis ta véritable identité !
– Si je le faisais, tes acolytes auraient un arrêt
cardiaque…
Excédé par tant d’amabilités, Brice me coupa la
parole et chargea son lanceur de balles. Xavier,
Nadine et Patrick firent de même et visaient pour me
faire la peau de crocodile.
– Non ! dit Nicolas. Nous ne le toucherons pas.
Ce n’est pas ma conception de la justice.
– Voilà qui ne manque pas de fair-play, lui dis-
je. J’ai toujours pensé que tu étais honnête,
Nicolas. Au fond de toi, tu as de nobles
pensées… Ton desideratum est de bien faire.
Dommage que tu te soumettes à l’influence.
– C’est assez ! » éructa Brice.
Il tira le premier, outrepassant l’ordre du chef. Je
me transformai en reptile pour ramper à vive allure
vers la porte de sortie, telle une vipère, sous leurs
yeux médusés. Les égouts de Paris me sauvaient la
mise. Ce soir-là, tous surent qui j’étais : le mauvais
conseiller de l’humanité, l’être avide de
conspirations et de secrets.

Je vais redevenir le patron de ceux qui ont fait des


enquêtes sur moi. Certains doivent mal dormir
depuis qu’ils savent que je reviens.
Nicolas 20:05

119
67 / 2012-17 : QUEL REQUINQUENNAT !

Débarrassé de moi, Nicolas fut réélu avec 100 %


des voix par un peuple en délire. Son deuxième
quinquennat débutait dans la liesse générale.

Vous avez devant vous le nouveau Nicolas : zen et


souple.
Nicolas 19:93

1914 jours après N.-P.


-Déclaration de la première guerre galactique contre
les extraterrestres. Nicolas l’affirme : il faut en finir
avec la racaille venue de l’espace.

La France ne peut pas être accueillante que pour


ceux dont personne ne veut dans le monde.
Nicolas 12:13

1929 jours après N.-P.


-Suppression du SMIC.
-Naissance du Revenu International Extensible
Nouveau (RIEN).
-Suppression de l’ISF.

Ne laissez personne vous voler vos rêves.


Nicolas 23:13

1933 jours après N.-P.


-La politique diplomatique de la France est annexée
à celle des États-Unis, au sein d’un gouvernement
mondial. Pour défendre l’espoir, la liberté et la
démocratie, la France prend la tête de l’axe du bien.
-Avec Enrico à la guitare, Nicolas chante : Client de

120
L’Angélisme. Premier couplet : Moi je file pas des
papiers à ceux qui n’ont plus rien par idéologie,
discours et baratin.

1940 jours après N.-P.


-La Sécurité sociale n’a plus de problème de déficit :
elle n’existe plus.
-Les hedge funds156 dirigent 99 % des grandes
entreprises du pays. La nation entière est optimisée
pour obtenir les meilleurs dividendes.
-Abolition des droits de succession. Obligation de
restituer à l’État l’ensemble des éventuelles
prestations sociales obtenues de son vivant.

On ne m’a rien donné.


Nicolas 5:77

1953 jours après N.-P.


-Le droit au chômage est supprimé. Toute personne
qui ne veut pas travailler est susceptible d’être
poursuivie en justice. Quand on veut, on peut.

1958 jours après N.-P.


-Grâce à la généralisation des machines à voter, le
peuple de France est enfin débarrassé la corvée des
élections. Finis les dimanches ensoleillés gâchés.
Finies les parties de pêche envolées.

1969 jours après N.-P.


-Distribution aux Français de la NicolasBox. Il est
enfin possible de maintenir un contact permanent et
sécurisé avec Nicolas, via le web.
-Les OGM permettent de rendre la nourriture
gratuite pour tous.

121
-Le droit à la mutation génétique pour tous est voté.
-Chaque individu doit faire lister ses gènes.

1982 jours après N.-P.


-La voyance est déclarée première science pratiquée
en France. Le jeu est déclaré d’utilité publique.

2001 jours après N.-P.


-Fin du programme de réécriture de la Constitution.

Je ne suis l’héritier de personne.


Nicolas 23:95

68 / PENDANT CE TEMPS, À DELTA CITY

Bienvenue à Delta. La nouvelle capitale de France


dénombre à ce jour 191 919 habitants. Rejoignez
Delta. Une vie meilleure vous y attend. Dans les
rues de Delta, la pauvreté est absente. Aucun
vagabond ne viendra vous importuner pour réclamer
une pièce, la monnaie n’existe plus à Delta. Le solde
de votre compte en banque est directement
enregistré dans la Deltapuce, insérée dans votre
corps, strictement personnelle. Ne risquez plus le
vol. N’ayez plus à retenir vos codes secrets.

Le soutien doit être celui de l’adhésion et non celui


de la contrainte, de la discipline, de l’habitude.
Nicolas 12:2012

La maladie est absente à Delta. Grâce à la


Deltapuce, capable d’analyser le sang en temps réel,
votre santé est surveillée en permanence. En cas de

122
détection d’un quelconque mal, le soin est radical.
Le terrorisme est absent à Delta. Les contrôles
biométriques à l’entrée de la ville garantissent
l’impossibilité d’une infiltration criminelle. Des
nano caméras observent continuellement les
habitants pour s’assurer de leur attachement à la
liberté. Les résidents de Delta n’ont rien à cacher.
L’amour est un droit universel à Delta. En plus de
sites de rencontres, la ville propose des assurances
permettant à chacun de ne jamais être déçu par ses
relations amoureuses. En cas de fiasco, une
compensation financière et une rencontre de
substitution sont attribuées. Vous souciez-vous de
votre santé ? En avez-vous assez de l’insécurité ?
Voulez-vous l’amour assuré ? Rejoignez la
communauté Delta dès aujourd’hui. Échangez vos
peurs d’un monde incertain contre une place à Delta.

69 / À NOS AMOURS POLITIQUES

Étendu sur mon lit de mort, les yeux humides, je


regardais Datura me tenir par le bout des écailles.
Mes secondes auprès d’elle étaient comptées.
J’avais l’impression qu’il en manquait des millions.
Après notre voyage aux confins de l’univers, l’heure
de notre séparation sonnait. Elle me croyait
immortel, je n’étais pas éternel.
« As-tu aimé l’espace ? lui demandai-je dans
un dernier souffle.
– Jamais je n’aurais imaginé tant de beautés, si
colorées, si multiples et géométriques. La
violence n’y est pas absente, mais la vérité y
semble partout révélée. Pourquoi en nous de
si sombres desseins lorsque là-haut règne

123
l’harmonie ?
– Celui qui s’adresse à la foule doit le savoir :
vanités des vanités, et tout est vanité… Il n’y
a rien de nouveau sous le soleil. Il ne reste
pas de souvenir d’autrefois ; pas plus
qu’après il n’y aura de mémoire pour
l’avenir157.
– Serpent, est-ce vrai ce que l’On dit ? Est-ce
toi qui depuis des siècles manipules
l’humanité, la rendant esclave des guerres et
de bien d’autres crimes ?
– À chaque crise, l’homme trouve un bouc-
émissaire. Il préfère dénoncer un complot au
lieu d’argumenter sur sa réalité. Penser
l’homme incapable d’infliger les pires
souffrances aux siens, c’est déresponsabiliser
l’humanité entière. Au contraire, l’invention
perpétuelle du monstre sert à maintenir la
croyance en l’humanisme alors qu’il faut
croire en l’homme. Rare est celui qui veut
consciemment nuire à ses semblables. Est-ce
moi qui manipule les hommes ? Comme pour
le sentiment d’insécurité, mon rôle est
seulement de faire croire que j’existe.
– Si nous ne voyons pas ici-bas, il n’y a aucune
solution…
– Datura, la politique est une sphère
indépendante. Un espace à reconquérir.
Observe la démocratie, lutte contre ses
véritables ennemis. Note ses carences, vote à
ses échéances. À toi revient ce privilège. Le
défaut de la politique n’est pas de promettre,
c’est là sa légitime substance. Le danger de la
politique réside dans l’éviscération des mots.

124
Cette menace provoque la fuite du sens
commun, l’apparition de la superstition et de
la crédulité. Autrement dit, l’aliénation de
l’homme158.
– Il y a déjà eu tant de paroles, pour si peu
d’actes…
– La parole et l’acte doivent coïncider.
Communiquer n’est pas agir. La brutalité
verbale est un aveu de faiblesse. Qui travaille
à masquer ses projets sous des banalités
maintes fois répétées, protège ses intérêts. Qui
travaille à persuader d’une réalité uniforme,
ne cache qu’un manque de rigueur
intellectuelle.
– En avons-nous encore les moyens ? On dit le
contraire, on nous parle de la dette… Un
compteur nous menace à la télévision, sans
aucune explication…
– L’humanité ne doit pas se chiffrer, à l’instar
des projets servant son intérêt. Elle ne
s’optimise pas. Un programme politique n’est
pas fait d’argent, il est l’art des gens. Compter
permet de diviser et soustraire, jamais de
multiplier les pains. Si un peuple parvient à la
conclusion que ses représentants politiques ne
peuvent plus agir, transformés en
gestionnaires du pis-aller, alors sa liberté
n’existe plus. Aucun vote protestataire, aussi
violent soit-il, ne résoudra cette situation.
Datura, n’est-ce pas depuis des années dans la
rue, à force de grèves et de mouvements que
la politique se fait en France ? Écouter le
peuple n’est pas risible, cela fonde la chose
publique. Mieux vaut cela que d’asservir les

125
hommes en choses individuelles.
– Pourquoi dois-tu mourir ?
– Pour t’aimer plus que je ne m’aime. La mort
prépare le don par la transmission. Comme
une société doit être solidaire pour exister,
une vie doit être généreuse et aimante. Méfie-
toi des adorateurs de l’individualisme absolu,
comme jadis d’un communisme absolu. Au
nom de leurs intérêts personnels, ils oublient
chaque jour l’amour qu’on leur a porté.
L’amour est, de nature, étranger-au-monde et
c’est pour cette raison plutôt que pour sa
rareté qu’il est non seulement apolitique,
mais même antipolitique – la plus puissante,
peut-être, de toutes les forces
159
antipolitiques . »

70 / VOTEZ

Dans une démocratie, c’est toujours le peuple qui a


le dernier mot.
Nicolas 4-8:1789

À suivre…

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Contact auteur : lesliegoldfin@gmail.com
L.G. – décembre 2006

Dépôt légal : avril 2007


Double Sens éditions

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