Vous êtes sur la page 1sur 1

Evoquons-la dans l’éclatant dénuement la mystérieuse évidence qu’un Van Gogh expose un peu brutalement dans ses représentations de telle chaise ou de telle table d’une chambrette d’Arles. Il s’agirait bien làde promotions d’existence. L’artiste, en de tels cas, a charge d’âme vis- à-vis des êtres qui n’en ont pas encore, d’âme, qui n’ont que la simple et plate existence physique. Il découvre ce qui manquait encore àcette chose en ce sens. L’accomplissement qu’il lui confère, c’est bien l’accomplissement authentique d’un être qui n’occupait pour ainsi dire que la place àlui dévolue dans le mode d’existence physique, mais qui restait encore pauvre àfaire dans d’autres modes d’existence. Si bien que si cette table physiquement est faite, par le menuisier, elle est encore àfaire, en ce qui concerne l’artiste ou le philosophe. Et si quelqu’un de vous avait tendance àpenser que cet accomplissement par l’artiste est un peu un luxe, une tâche non nécessaire et que l’objet lui-même n’appelle point, je pense qu’aucun de vous ne voudrait dire que son accomplissement par le philosophe est un luxe et une tâche non nécessaire. Ainsi, par exemple, nous sentons bien qu’entre ces divers accomplissements artistiques que j’ai ébauchés tout àl’heure en imagination, il y en a probablement un qui serait sinon plus vrai, tout au moins plus authentique qu’un autre, s’effectuant selon une voie oùréellement l’objet appelle, sans pou- voir se le donner à lui-même, le droit fil de sa destinée existentielle. Nous sentons aussi que cet accomplissement intellectuel des significations, dont j’ai parléd’abord, nous ne pouvons en faire bon marchéen ce qui regarde l’accomplissement philosophique de l’objet. Et serons-nous nous- mêmes authentiquement philosophes si nous ne nous sentons concernés par l’œuvre que représente la promotion spirituelle d’objets de ce genre ? N’est-ce pas lànotre tâche ? Ne nous sentons-nous pas responsables de cette tâche, un peu de la même manière que l’artiste se sent responsable vis-à-vis du genre d’accomplissement qu’il cherche de son côté? Quand nous parlions tout àl’heure de la personne ou de l’homme comme œuvres àfaire, nous constations simplement que ceux que cette œuvre concerne trouvent aussi en eux, croient trouver ou croient sentir un pouvoir répondant àune sorte de devoir. Tandis qu’àprésent nous sommes en face d’êtres dont la teneur existentielle, réduite àce minimum qu’est l’existence physique, ne peut achever de s’accomplir que par le pouvoir d’un autre être. Différence assurément profonde, et qui modifie les conditions pratiques du problème, mais sans en modifier l’essence. Ces sortes d’êtres doivent aussi être considérés sous l’aspect de l’œuvre à faire, et d’une œuvre vis- à-vis de laquelle nous ne sommes pas sans responsabilité.