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M GIORGIO ISRAEL Des Regulae à la Géométrie/From the Regulae to the Géométrie In: Revue d'histoire des sciences. 1998, Tome 51 n°2-3. pp. 183-236. Citer ce document / Cite this document : ISRAEL GIORGIO. Des Regulae à la Géométrie/From the Regulae to the Géométrie. In: Revue d'histoire des sciences. 1998, Tome 51 n°2-3. pp. 183-236. doi : 10.3406/rhs.1998.1322 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_1998_num_51_2_1322 Résumé RÉSUME. — Décrire la Géométrie comme un « essai » illustrant la méthode cartésienne, ou comme une application des règles formulées dans le Discours de la Méthode, conduit, à notre avis, à sous- estimer le lien entre ce brillant « essai » et l'œuvre philosophique de Descartes. Certes, une telle description de la Géométrie fait état d'une dépendance entre l'unique application mathématique de la méthode cartésienne et les principes métaphysiques sur lesquels elle se fonde. Mais il faut bien noter que le lien entre la Géométrie et la méthode cartésienne que l'on suggère par là paraît faible. La conséquence est que les études consacrées à ce texte se divisent en analyse « philosophique » et en analyse « mathématique ». En fait, lorsqu'on prend en compte l'ensemble de l'œuvre cartésienne dans son rapport avec la Géométrie, la situation paraît toute différente. Les Regulae ad directionem ingenii, en particulier, permettent d'établir un lien plus étroit entre la méthode cartésienne et la Géométrie. L'objet de cet article est de mettre en évidence tous ces rapports ; nous examinons les questions historiographiques soulevées ci-dessus et, en particulier, les conséquences de la séparation entre une approche philosophique et une approche purement mathématique. Nous prétendons que cette séparation est sans fondement dans le cas de l'œuvre cartésienne et qu'elle est susceptible de conduire à des conclusions discutables. Abstract SUMMARY. — To describe the Géométrie as an « essai » of the Cartesian method, or as an application of the rules given in the Discours de la Méthode, has paradoxically contributed to an undervaluation of the connections existing between this brilliant and famous «essai» and Descartes' philosophical work. In a way this is a paradox, considering the fact that this description of the Géométrie, underlines the dependency of Descartes' only complete mathematical application of his method and of the metaphysical principles on which it is based. Nevertheless the connection between the Géométrie and the Cartesian method thus established appears weak. Because of this unsatisfactory situation, studies devoted to this text appear to be split into « philosophical » and « mathematical » analyses. However, the situation appears quite different when the whole of Descartes' work is considered in connection with the Géométrie. In particular, referring to the Regulae ad directionem ingenii, it is possible to trace a much tighter connection between Descartes' method and the Géométrie. The aim of this paper is to attempt to highlight these connections and to discuss the historiographical questions mentioned above and, in particular, the consequences of the above mentioned splitting in historiography between the philosophical and the purely mathematical approach. We argue that the latter is groundless in the context of Descartes' work and leads to misleading conclusions. Des Regulœ à la Géométrie (*) Giorgio Israel (**) « Si les sciences devaient, à chacune de leurs conquêtes, se chercher une appellation nouvelle — au royaume des académies que de baptêmes et de pertes de temps! » Marc Bloch, Apologie pour l'his toire ou métier d'historien, 6e éd. (Paris : Armand Colin, 1967), 1. RÉSUME. — Décrire la Géométrie comme un « essai » illustrant la méthode car tésienne, ou comme une application des règles formulées dans le Discours de la Méthode, conduit, à notre avis, à sous-estimer le lien entre ce brillant « essai » et l'œuvre philosophique de Descartes. Certes, une telle description de la Géométrie fait état d'une dépendance entre l'unique application mathématique de la méthode carté sienne et les principes métaphysiques sur lesquels elle se fonde. Mais il faut bien noter que le lien entre la Géométrie et la méthode cartésienne que l'on suggère par là paraît faible. La conséquence est que les études consacrées à ce texte se divisent en analyse « philosophique » et en analyse « mathématique ». En fait, lorsqu'on prend en compte l'ensemble de l'œuvre cartésienne dans son rapport avec la Géométrie, la situation paraît toute différente. Les Regulœ ad directionem ingenii, en particulier, permettent d'établir un lien plus étroit entre la méthode cartésienne et la Géométrie. L'objet de cet article est de mettre en évidence tous ces rapports; nous examinons les questions historiographiques soulevées ci-dessus et, en particulier, les conséquences de la sépara tion entre une approche philosophique et une approche purement mathématique. Nous prétendons que cette séparation est sans fondement dans le cas de l'œuvre cartésienne et qu'elle est susceptible de conduire à des conclusions discutables. MOTS-CLÉS. — Descartes; géométrie; algèbre; méthode analytique; mécanisme. (*) Une première version de ce travail a été publiée avec le même titre dans Descartes : il Metodo e i Saggi, actes du colloque pour le 350e anniversaire de la publication du Discours de la Méthode et des Essais, Giulia Belgioioso, Guido Cimino, Pierre Costabel, Giovanni Papuli (eds.), Acta Encyclopaedica n. 18* e 18** (Roma : Istituto délia Enciclopedia Italiana, 1990) vol. 18**, 441-474; puis en anglais (avec l'autorisation de l'Enciclopedia italiana) sous le titre : The analytical method in Descartes* Géométrie, in Analysis and synthesis in mathematics: history and philosophy, Michael Otte, Marco Panza (eds.) (Dordrecht : Kluwer Acad. Publ., 1997), 3-34. Le travail présenté ici, bien que développant les mêmes thèmes, a une structure et une articulation différentes et indépendantes. (**) Dipartimento di Matematica, Universita degli Studi di Roma « La Sapienza » -P. le A. Moro, 5-00185-Roma. Rev. Hist. Sci., 1998, 51/2-3, 183-236 184 Giorgio Israel SUMMARY. — To describe the Géométrie as an « essai » of the Cartesian method, or as an application of the rules given in the Discours de la Méthode, has paradoxically contributed to an undervaluation of the connections existing between this brilliant and famous «essai» and Descartes' philosophical work. In a way this is a paradox, considering the fact that this description of the Géométrie, underlines the dependency of Descartes' only complete mathematical application of his method and of the metaphysical principles on which it is based. Nevertheless the connection between the Géométrie and the Cartesian method thus established appears weak. Because of this unsatisfactory situation, studies devoted to this text appear to be split into « philosophical » and « mathematical » analyses. However, the situation appears quite different when the whole of Descartes' work is consi dered in connection with the Géométrie. In particular, referring to the Regulae ad directionem ingenii, it is possible to trace a much tighter connection between Descartes' method and the Géométrie. The aim of this paper is to attempt to highlight these connections and to discuss the historiographical questions men tioned above and, in particular, the consequences of the above mentioned splitting in historiography between the philosophical and the purely mathematical approach. We argue that the latter is groundless in the context of Descartes ' work and leads to misleading conclusions. KEYWORDS. — Descartes; geometry; algebra; analytical method; mechanism. I. — Questions historiographiques : Descartes philosophe ou Descartes mathématicien? La question du sens et de la place à donner à la Géométrie de Descartes, représente, dans l'histoire des mathématiques contempor aines, un des cas les plus singuliers et les plus emblématiques à la fois, en raison d'une série de faiblesses historiographiques qui ne cessent de se répandre. En effet, du point de vue de l'histoire des mathématiques, de nombreuses interprétations couramment proposées représentent des exemples typiques d'historiographie cumulative (au sens kuhnien du terme), ou d'historiographie whiggist, si l'on veut employer un terme à la mode. En revanche, du point de vue de l'histoire de l'historiographie, l'arrivée successive des différentes interprétations représente un cas extrême d'absence d'accumulation, ou encore de perte continue et totale de mémoire. Le premier de ces deux aspects est le résultat de la vision systématique et obstinée de la géométrie cartésienne à travers des lentilles tout à fait trompeuses, ou, en laissant de côté la métaphore, le résultat du recours aux notions Des Regulae à la Géométrie 185 à1 analytique sans relation avec le concept d'analytique cartésien. Les lentilles trompeuses le plus fréquemment utilisées conduisent à la notion de « géométrie analytique » dans le sens de « géométrie des coordonnées ». Mais les positions extrêmes ne manquent pas, telle celle de Jean Dieudonné excluant la possibilité de parler de géométrie analytique (aussi bien dans sa signification actuelle qu'historique), sinon dans le sens de la théorie des espaces analy tiques (1). Il s'agit en tout cas de variantes dues à une attitude cumulative qui obscurcit complètement la signification qu'avait pour Descartes la géométrie analytique. Le deuxième aspect consiste à oublier de manière systématique et persistante, voire obstinée, tout ce qui a été dit et écrit sur la géométrie cartésienne et sur ses rapports avec la pensée de Desc artes, en particulier avec sa philosophie et sa conception de la méthode. Au point de donner l'impression que chaque nouvelle contribution repart de zéro, comme s'il s'agissait de la première chose jamais écrite sur ce sujet, alors que les références à la litt érature qui précède ne sont évidemment presque jamais absentes... Certes, on ne saurait prétendre que plus rien n'est à comprendre ni à expliquer sur la Géométrie de Descartes. Mais de là à oublier de manière systématique les contenus de la littérature antérieure, il y a quand même un bon bout de chemin. Un exemple typique de ce laisser-aller est donné par le sort réservé au livre de Jules Vuillemin Mathématiques et métaphysique chez Descartes (2), systématique ment oublié ou alors cité sans tenir compte de ce que l'auteur a effectivement écrit. En vérité, une partie non négligeable de ce qui va suivre est sans intérêt et peu original au regard du travail de Vuillemin et des auteurs qui ont emprunté le même chemin que lui. Malheureusement, dans ce cas repetita juvant, puisque la tendance irrésistible de l'historiographie est de vouloir toujours tout recom mencer à zéro, comme si jusque là il ne s'était rien passé, en proposant à nouveau, entre autres, quelques vieilles questions déjà (1) «It is absolutely intolerable to use analytical geometry for linear algebra with coordinates, still called analytical geometry in the elementary books. Analytical geometry in this sense has never existed. There are only people who do linear algebra badly, by taking coordinates and this they call analytical geometry. Out with them! Everyone knows that analytical geometry is the theory of analytical spaces, on of the deepest and most difficult theories of all mathematics. » (Jean Dieudonné, The work of Nicolas Bourbaki, American Mathematical Monthly (1970), 134-145, ici 140). Pour des affirmations analogues, voir Jean Dieudonné, Algèbre linéaire et géométrie élémentaire, 3e éd. (Paris : Hermann, 1968). (2) Jules Vuillemin, Mathématiques et métaphysique chez Descartes (Paris, puf, 1960). 186 Giorgio Israel réfutées, sans même se soucier de répondre aux réfutations. Dans le cas de la Géométrie de Descartes, cette tendance se manifeste en proposant, régulièrement jusqu'à la lassitude, la question stérile et vaine — suivant l'expression employée par Henk Bos — du rapport entre géométrie cartésienne et géométrie analytique au sens moderne du terme. Un excellent livre publié tout récemment par Vincent Jullien, a eu le mérite de faire le point sur l'état de l'ana lyse historiographique (3). Mais il ne faut pas se faire d'illusions. Cette contribution ne laissera pas plus de traces que les autres, et l'on recommencera à zéro comme si de rien n'était. Ce qui précède n'est pas une suite de boutades s 'acheminant vers une boutade finale du genre « de nombreux historiens modernes des mathématiques sont amnésiques ». Notre remarque se veut plus sérieuse que cela. A notre avis, ces oublis correspondent à un projet assez précis visant à isoler le texte cartésien, considéré comme texte purement mathématique, du reste de la pensée de Descartes. Disons, pour être bref, que ces oublis visent la césure entre philosophie et mathématiques (ou, plus généralement, entre philosophie et science), l'opération menée sur les textes cartésiens se présentant alors comme une manifestation particulière de cette visée. A la racine du projet se trouvent de nombreux facteurs de plus en plus à la mode aujourd'hui. Il existe tout d'abord une hostilité répandue à l'égard de l'histoire conceptuelle. On en a un exemple dans la méfiance, chaque jour un peu plus marquée, pour l'œuvre d'Alexandre Koyré, une méfiance qui se transforme en hostilité ouverte dans les milieux postmodernistes d'une certaine historiogra phie anglo-saxonne. Il y a ensuite l'antipathie, régulièrement remise au goût du jour, à l'égard de la philosophie. Elle est aujourd'hui plus vivante que jamais, et masque une incapacité toujours plus fréquente allant jusqu'à l'incompréhension et à un impossible maniement des concepts de la philosophie. En fait, cette antipathie répond tout particulièrement à la nécessité d'affirmer Г autosuffisance de l'his toire de la science — surtout Г autosuffisance des sciences « particulières » ou « spéciales » — qui n'éprouverait nullement le besoin de faire appel à quelque chose d'autre et encore moins à la philosophie, puisqu'elle peut rester entièrement interne. (3) Vincent Jullien, Descartes, la Géométrie de 1637 (Paris : puf, 1996). Des Regulae à la Géométrie 187 A la suite de quoi, ce qui était autrefois une simple propension à l'historiographie cumulative, répond désormais à une exigence plus subtile et plus sophistiquée : séparer l'histoire des sciences particulières (et, partant, l'histoire des mathématiques), de l'histoire de la pensée et de la philosophie. Pour réaliser cet objectif, il fallait réduire la Géométrie de Des cartes à un pur et simple livre de mathématiques, et même à un texte technique, alors que « la prétention de Descartes n'est pas de doter la mathématique de son temps d'un corpus augmenté de connaissances parcellaires, mais d'en produire un tableau unifié », comme le fait remarquer bien à propos Jullien (4). L'opération consistant à réduire le texte cartésien à un texte mathématique à caractère technique n'est pas unique en son genre. Elle a été mise à exécution dans de nombreux cas importants, souvent avec succès sinon sur le plan conceptuel, du moins pour ce qui est du consensus de la communauté des historiens. Une opéra tion semblable a pris Newton pour cible, le ramenant à un peu moins qu'un positiviste. Aujourd'hui encore — oubliant Koyré et ce qu'il a écrit sur ce sujet — Newton est traité par beaucoup comme une sorte de physico-mathématicien du xixe siècle. Une situation de ce genre s'est également produite pour Leibniz. Ainsi, les connexions entre le programme de la logique universelle et les mathématiques de Leibniz, entre le concept de monade et celui de différentiel, sont devenues l'objet d'une redécouverte et d'une recherche d'un matériel enseveli. Il en a été de même pour la géométrie de Descartes. Certes, l'opération est ici plus difficile, car les liens et les connexions entre le programme philosophique de Descartes et sa mathématique sont suffisamment évidents, même aux yeux du lecteur le moins averti. La clé de voûte de ces con nections est constituée par le programme de la Mathesis universalis, tel qu'il est énoncé dans les Régules plutôt que dans le Discours de la Méthode. Voici alors que se présente à l'esprit une voie simple et directe, qui permet de briser la connexion en affirmant l'existence d'un changement de programme entre Mathesis et Géométrie. En d'autres termes, on souligne avec insistance la divergence entre le pr ogramme de la Mathesis universalis, déjà énoncé dans la célèbre lettre à Beeckmann du 26 mars 1619, où Descartes parle d'une (4) Ibid., 21. 188 Giorgio Israel « science aux fondements nouveaux, permettant de résoudre en général toutes les questions que l'on peut se proposer en n'importe quel genre de quantité, tant continue que discontinue, mais chacune selon sa nature [...] programme incroyablement ambitieux (5) » et la Géométrie, qui ne constitue plus la réalisation de ce pro gramme. Ainsi, puisque cette dernière affirmation est évidente et incontestable, le tour est joué. Il y a un aspect trivial dans ce genre de « problèmes » historio- graphiques et dans la manière dont ils sont « résolus ». Si l'on compare le programme énoncé par Hilbert en 1900 dans sa célèbre liste de problèmes devant permettre la confrontation des mathémati ques du xxe siècle avec ses propres réalisations, on a mille raisons de croire qu'entre-temps il avait changé de programme. Pourtant, cette conclusion est, de toute évidence, complètement dépourvue de sens. Ce que Hilbert a fait dans sa vie est parfaitement cohérent avec son programme, même s'il n'en réalise qu'une partie minime. Il en est de même pour la géométrie cartésienne placée exactement dans le sillage de la Mathesis universalisa bien qu'elle ne réalise qu'une partie minime de celle-ci. D'ailleurs, comment aurait-elle pu la réa liser toute ! Nous ne dirons pas non plus de Poincaré qu'il avait changé ou abandonné son programme de développement d'une analyse qualitative, sous prétexte que dans ses travaux des années quatre- vingt il n'était pas parvenu à le réaliser dans les termes pré définis. Cependant, la thèse d'une césure dans l'œuvre cartésienne se nourrit d'une affirmation plus subtile, suivant laquelle la Géométrie mettrait en évidence l'opposition entre un Descartes constructiviste et un Descartes algébriste. J'ai discuté amplement cette thèse dans un travail de 1990 (6), mais au lieu de m'y référer, je préfère citer directement Vincent Jullien, lorsqu'il remarque que « ce conflit est certes présent — du point de vue de l'histoire des mathématiques elles-mêmes — mais il est assez peu sensible, voire même compréh ensible, chez Descartes philosophe-mathématicien (7) ». Et d'ajouter : « L'auteur ne balance pas entre deux problématiques contradictoires (pour lui) mais, à l'inverse, s'efforce de dresser l'échafaudage du tableau unifié de la géométrie et de l'algèbre, c'est-à-dire de la (5) René Descartes, Œuvres philosophiques, éd. par F. Alquier (Paris : Garnier, 1988), vol. I, 38-39. (6) Voir la note (*). (7) Vincent Jullien, op. cit. in n. 3, 50. Des Regulae à la Géométrie 189 science des choses parfaitement comprises qu'annonçaient les Regulœ (8). » Jullien souligne également l'existence d'une dépen dance plus étroite entre les Regulœ et la Géométrie, qu'entre la Géométrie et le Discours (9). Nous y reviendrons. La faiblesse, voire le caractère artificiel de l'opposition entre un Descartes constructiviste (ce qu'il a toujours été) et un Descartes algébriste (ce qu'il ne fut jamais) est bien illustrée, du reste, par Henk Bos, pour qui « nulle part dans la Géométrie, Descartes n'a utilisé une équation pour introduire ou représenter une courbe (10) ». Mais s'il en est ainsi, si pour Descartes « résoudre c'est construire » — ou tout au moins admettre la possibilité de construire — alors, c'est faire preuve d'un attachement obstiné à la vieille « question stérile » — Descartes a-t-il véritablement inventé la «géométrie analytique»? — que d'avancer une interprétation « algébrisante » du texte cartésien, en s 'efforçant, qui plus est, de maintenir debout des thèses se situant à mi-chemin. A vrai dire, la question « stérile » ou « vaine » est toujours là, dans la mesure où nous continuons de négliger l'avertissement de Marc Bloch que j'ai mis en exergue de ce article : « Si les sciences devaient, à chacune de leurs conquêtes, se chercher une appellation nouvelle — au royaume des académies que de baptêmes et de pertes de temps! » Les termes n'indiquent pas une signification univoque, mais représentent un ensemble de significations stratifiées dans le temps. En choisir arbitrairement une, avant même d'avoir identifié celle qui reste cohérente avec la mise en perspective historique et conceptuelle du texte concerné, c'est risquer, justement, l'arbitraire de l'interprétation, et, partant, les résultats les plus saugrenus. Tels furent, en effet, les résultats auxquels parvint l'historien italien des mathématiques Gino Loria, lorsqu'il faisait remarquer que : « Tous ceux qui ont eu envie de connaître l'œuvre d'où découle la littérature concernant la méthode des coordonnées, éprouvent une insur- (8) Ibid., 67. (9) Cette thèse a été également défendue par Michel Serfati (M. Serfati, Les compas cartésiens, Archives de philosophie, 56 (1993), 197-230), qui cite à ce propos le point de vue de Costabel, allant lui aussi dans cette direction. : Pierre Costabel, La réception de la Géo métrie et les disciples ď Utrecht, in Problématique et réception du Discours de la Méthode et des Essais, textes réunis par H. Méchoulan (Paris : Vrin, 1988). (10) « Nowhere in the Géométrie did Descartes use an equation to introduce or to represent a curve. » (Henk J. M. Bos, On the representation of curves in Descartes' Géométr ie, Archive for history of exact sciences, XXIV (1981), 295-338, ici 322. 190 Giorgio Israel montable désillusion; en effet, "La Géométrie" de Descartes diffère d'un traité modeme de géométrie analytique infiniment plus que ce dont se diffé rencient deux exposés, l'un ancien et l'autre moderne, d'une discipline mathématique quelle qu'elle soit [...] Descartes (et on peut dire la même chose de Fermat), considérait la nouvelle discipline comme une simple métamorphose produite dans la géométrie des anciens par l'influence de l'algèbre [...]; ainsi, surgit spontanément le parallèle entre l'auteur du Discours de la Méthode et Christophe Colomb, mort dans l'ignorance de sa découverte d'un nouveau monde; un tel état d'aveuglement s'est transmis de ce grand esprit à ses disciples les plus proches [...] (11) » Loria parvenait alors, désespérément, en accord avec Michel Chasles (12), à la conclusion que la géométrie analytique, en tant que méthode des coordonnées (ce qui est, en fait, le fondement du rapport biunivoque entre algèbre et géométrie), apparaissait comme « un enfant engendré sans mère (proies sine matre creata) ». Et il avait tout à fait raison, puisqu'il y a beaucoup moins de méthode des coordonnées chez Descartes que chez Oresme. Dans notre cas, nous pouvons comprendre la répulsion éprouvée par un certain type d'historiographie face à la signification ď « ana lytique », impossible à réduire au sens purement technico-mathéma- tique du terme (lui aussi, d'ailleurs, non-uni voque). Il s'agit de la répulsion à l'égard de la philosophie dont nous avons déjà parlé et qui, à condition de pouvoir s'auto-alimenter, finit par construire l'impossible figure d'un Descartes à la double personnalité : mathé maticien aux étages supérieurs de sa demeure, philosophe à la cave. Du reste, Descartes s'est chargé lui-même d'infirmer cette image, en remarquant dans la Régula IV qu'il n'est pas intéressé « à résoudre ces vains problèmes où les Calculateurs et les Géomètres s'amusent habituellement à perdre leur temps, car je croirais n'avoir rien gagné (11) « Tutti coloro a cui punse vaghezza di conoscere l'opéra donde comincia la lette- ratura relativa al metodo délie coordinate, prováno una insormontabile delusione; ché "La Géométrie" di Descartes differisce da un trattato moderno di geometria analitica infinita- mente di più di quanto si differenzino due esposizioni, l'una antica e l'altra moderna, di qualunque altra disciplina matematica [...] Descartes (e lo stesso pud ripetersi relativamente a Fermat) considéra la novella disciplina siccome una semplice metamorfosi prodotta nella geometria degli antichi dali 'influenza dell' algebra [...]; onde presentasi spontanée il para- gone dell' autore del Discours de la méthode con Cristoforo Colombo, sceso nella tomba nell'ignoranza di avère scoperto un nuovo mondo; taie stato di cecità si trasmise da quel sommo ai propri immediati discepoli [...] » (Gino Loria, Da Descartes a Fermat a Monge a Lagrange: Contribute alla storia délia geometria analitica, Memorie dell'Accademia dei Lincei, Cl. Sci. Fis. Mat. e Nat., Série 5a, XIV (1924), 777-845, ici 777.) (12) Michel Chasles, Aperçu historique sur l'origine et le développement des méthodes en Géométrie, lrc éd. 1837, 2e éd. (Paris, 1875), 94. Des Regulae à la Géométrie 191 d'autre que de m' être occupé de bagatelles sans avoir été peut-être moins subtil que d'autres (13) »; et d'affirmer, encore plus claire ment, que « en réalité il n'est rien de plus vain que de s'occuper de nombre nus et de figures imaginaires en sorte de paraître vouloir s'arrêter à la connaissance de telles niaiseries (14) ». Cependant, en anticipant sur des aspects que nous développerons par la suite, il est possible d'apporter une preuve directe du fait que le texte mathématique cartésien peut se révéler obscur s'il est déconnecté du texte philosophique, alors qu'il est d'une clarté exemplaire si on le considère en relation directe avec lui. Considérons le début du deuxième livre de la Géométrie, où Descartes traite « de la nature des lignes courbes », en affrontant, en fait, le problème de la classification des courbes. Or, ce texte extrêmement important — dans la mesure où il modifie de manière substantielle la classification ancienne en ouvrant la voie à celle moderne en courbes rationnelles et transcendantes — est réellement obscur sans la référence à l'ensemble des textes cartésiens et tout spécialement aux Regulœ. En effet, sans une telle référence, le discours de Descartes pourr ait apparaître extravagant ou naïf, et même incapable de saisir le sens historique et conceptuel de la classification ancienne. Considérons en revanche la Régula III. Ici Descartes remarque qu' « il y a un grand avantage à lire les ouvrages des Anciens », tout en précisant qu'il faut rester attentifs, « car jamais, en un mot, nous ne serons parvenus à devenir Mathémat iciens quand nous saurions de mémoire toutes les démonstrations de quel ques autres, si notre esprit n'est pas propre à résoudre tous les problèmes qui se peuvent trouver; ni Philosophes, si nous avons lu tous les arguments de Platon et d'Aristote sans pourtant pouvoir porter un jugement ferme sur les choses [qui sont] proposées : car de la sorte, nous ne paraîtrons pas avoir appris des sciences, mais des histoires (15) ». (13) R. Descartes, Régulas ad directionem ingenii, dans Opuscula Posthuma (Amsterdam, 1701). Voir ; R. Descartes, Regulae ad directionem ingenii (ci-après abrégé en Régulée), AT, X; voir également R. Descartes, Règles utiles et claires pour la direction de l'esprit et la recherche de la vérité, trad, suivant le lexique cartésien, et annotation conceptuelle par Jean- Luc Marion, avec des notes mathématiques par Pierre Costabel (La Haye ; Martinus Nijhoff, 1977), indiqué, par la suite, éd. Marion. Nous donnerons les références relatives aux deux éditions; pour le texte cité ici, AT, X, 373-374; et éd. Marion, 12. (14) AT, ibid., éd. Marion, 13. (15) R. Descartes, Regulœ, AT, X, 367; éd. Marion, 7; souligné par nous. 192 Giorgio Israel En établissant de manière aussi claire l'opposition entre savoir scientifique et savoir historique, entre science et histoire, Descartes énonce un principe constitutif de la science moderne, que Ton pourr ait énoncer avec ces mots de René Thom, pour qui la science « vise à la constitution d'un savoir permanent, sur lequel le temps n'a plus de prise (16) ». Dans la mesure où la science cherche à établir ses fondements sur la méthode et non sur la tradition, elle vise à l'objectivité, à l'universalité, se situant ainsi en dehors et au-dessus du temps. Par ce moyen, elle peut se permettre, justement, d'agir suivant les procédés décrits par Marc Bloch : acceptation sans chan gement des appellations antérieures, en modifiant, cependant, leur signification. En ce sens, on pourrait dire que Dieudonné est vér itablement cartésien lorsque, ignorant la signification déjà attribuée à l'expression « géométrie analytique », il la remplit d'une nouvelle signification : celle de théorie des espaces analytiques. Dieudonné est cohérent avec le principe cartésien d'opposition entre science et histoire, puisque la science dans son cheminement ne reconnaît aucun rôle à l'histoire, sinon celui d'une curiosité intellectuelle a posteriori. Considérons le raisonnement volontairement non-historique (et même antihistorique), par lequel Descartes affronte le problème de la classification des courbes. Il est stupéfait et n'arrive pas à com prendre pourquoi les Anciens ont appelé mécaniques les courbes composées (c'est-à-dire, celles qui ne sont pas réductibles à des droites ou à des cercles, et à des sections coniques), au lieu de les appeler géométriques et, partant, pourquoi ils les ont rejetées. Les Anciens n'ont pas pu le faire — remarque Descartes — du seul fait qu'un instrument était nécessaire pour les tracer, car, dans ce cas, la droite et le cercle devraient être également rejetés, dans la mesure où ils sont tracés avec la règle et le compas respectivement. D'autre part, les Anciens ne peuvent l'avoir fait à cause de la précision des instruments composés, qui est moindre que celle de la règle et du compas, car, dans ce cas, il faudrait les rejeter également du domaine mécanique « où la justesse des ouvrages qui sortent de la main est désirée (17) ». Mais Descartes ignorait-il vraiment le fait « historique » indiquant que les privilèges accordés à la droite et au cercle (et donc à la (16) René Thom, Préface à P.-S. Laplace, Essai philosophique des probabilités (Paris : Bourgois, 1986), 24. (17) R. Descartes, La Géométrie, AT, VI, 368-485, ici 389. Des Regulae à la Géométrie 193 règle et au compas) étaient le reflet du caractère privilégié attribué aux mouvements rectilignes et centraux dans toute la pensée antique — de Platon à Aristote et à ceux qui leur ont succédé — en tant que reflet des mouvements terrestres naturels d'un côté, des mouvements célestes de l'autre? Descartes ne se serait donc jamais douté du fait que le terme « mécanique » faisait allusion aux mouvements terrestres violents, dont la caractéristique fondamentale est l'irrégularité et l'imperfection, c'est-à-dire l'irréductibilité à des formes simples, comme le sont la droite et le cercle? On a du mal à l'admettre. Le fait est qu'ici Descartes n'est pas en train de faire passer la pensée mathématique ancienne au crible de la critique historique, mais bien au crible d'une critique conceptuelle. Au vu de son ana lyse, cette pensée apparaît contradictoire et incompréhensible à la fois, voire illogique. Le filtre de l'analyse est constitué par la défi nition anhistorique et rationnelle de géométrique au sens de « ce qui est précis et exact », n'excluant pas « les lignes les plus com posées pourvu qu'on les puisse imaginer être décrites par un mou vement continu, ou par plusieurs qui s' entresuivent et dont les der niers soient entièrement réglés par ceux qui les précèdent (18) ». De ce fait, mécanique peut devenir (avec un glissement de sens) le symbole de ce qui n'est pas précis ni exact, même si dans la vision cartésienne il est absurde d'associer l'absence de précision à l'idée de « mécanique ». Mais, remarque Descartes, conformément à la pratique décrite par Bloch : « Je ne veux pas entreprendre de changer les noms qui ont été approuvés par l'usage (19). » En acceptant de ne pas changer les termes consacrés par l'usage, Descartes continue d'indiquer avec les termes « géométrique » et « mécanique », respectivement, ce qui est précis et ce qui ne l'est pas, mais le sens de « précis et exact » a complètement changé. Il aurait été plus simple, en définitive, de mettre en évidence explici tement ce glissement de sens. Mais cela aurait transformé l'opposi tion avec les Anciens en une opposition historique, alors que Des cartes vise l'opposition conceptuelle. Il veut montrer, sur la base des principes de sa méthode, que chez les Anciens il y a des contra dictions et des incohérences, donc que son approche — tout en gardant de manière conventionnelle les mêmes étiquettes — est bien meilleure d'un point de vue conceptuel. (18) Ibid., 390. (19) Ibid., 389. 194 Giorgio Israel Ces considérations nous ramènent à un même point, à une sorte de croisement où convergent toutes les voies possibles, c'est-à-dire au centre même du concept ď analyse dans la représentation philosophico- mathématique de Descartes. Définir le sens que ce concept a pour Descartes, permet de comprendre la connexion entre la Géométrie et le projet de la Mathesis universalis, autant dire la méthode cartésienne. II. — Analyse et synthèse Descartes semble tout à fait conscient du caractère spécifique de sa méthode et de la position de celle-ci par rapport à la tradition ancienne des mathématiques. Lorsqu'il critique la « mathématique vulgaire (20) » de son temps, il ne se réfère pas uniquement à une sorte de savoir intuitif et expérimental à la fois, où la validité des découvertes est des plus incertaines du fait de la fragilité de la méthode ayant permis de les atteindre (21). Il met également en accusation l'aspect déductif des mathématiques classiques, en parti culier celles des Anciens, ainsi que la méthode synthétique sur laquelle elles sont fondées (22). La méthode qu'il propose — la méthode analytique — n'est donc pas une procédure intuitive (fai sant appel aux témoignages peu sûrs des sens), mais n'est pas davantage une procédure deductive, abstraite et formelle (incapable de rendre compte du chemin par lequel on est parvenu à la découv erte), semblable à celle qui est au cœur des formes de raisonne ment de la mathématique ancienne (23). La différence entre (20) R. Descartes, Régulée, AT, X, 376. (21) Descartes fait référence aux démonstrations, ibid., 375; éd. Marion, 13. (22) Descartes rappelle qu'il a lu dès le début presque tout ce qui est enseigné en Arithmétique et en Géométrie. « Sed in neutra Scriptores [écrit-il] qui mihi abunde satisfe- cerint, tune forte incidebant in manus : nam plurima quidem in iisdem legebam circa numéros, quae subductis rationibus vera esse experiebar; circa figuras vero, multa ispismet oculis quondammodo exhibebant et ex quibusdam consequentibus concludebant ; sed quare haec ita se kabeant, et quomodo invenirent, menti ipsi non satis videbantur ostendere. » {Ibid.) (23) Les mathématiciens modernes spécialisés en axiomatique considèrent, avec raison, cette procédure comme l'ancêtre de leur méthode. Voir sur ce sujet les très nombreuses références de J. Dieudonné à l'œuvre d'Euclide en tant que modèle de la méthode logico- déductive axiomatique (Г axiomatique moderne — écrit-il souvent — doit faire un saut en arrière dans l'histoire, jusqu'à Euclide, pour trouver une référence valable). Voir, par exemple : J. Dieudonné, Les méthodes axiomatiques modernes et les fondements des mathé matiques, Revue scientifique, LXXVII (1939), 224-232. Des Regulae à la Géométrie 195 méthode analytique et synthétique, ainsi que l'évaluation que Des cartes donne de l'une et de l'autre, sont exposées de manière extr êmement claire dans un passage des Réponses aux Deuxièmes Object ions aux Meditationes (24). Descartes remarque que dans les œuvres des géomètres, la manière de démontrer est double : « [...] l'une se fait par l'analyse ou résolution, et l'autre par la synthèse ou composition (25) », et d'ajouter : « L'analyse montre la vraie voie par laquelle une chose a été méthodi quement inventée, et fait voir comment les effets dépendent des causes; en sorte que, si le lecteur la veut suivre, et jeter les yeux soigneusement sur tout ce qu'elle contient, il n'entendra pas moins parfaitement la chose ainsi démontrée, et ne la rendra pas moins sienne, que si lui-même l'avait inventée. « Mais cette sorte de démonstration n'est pas propre à convaincre les lecteurs opiniâtres ou peu attentifs : car si on laisse échapper, sans y prendre garde, la moindre des choses qu'elle propose, la nécessité de ses conclusions ne paraîtra point; et on n'a pas coutume d'y exprimer fort amplement les choses qui sont assez claires de soi-même, bien que ce soit ordinairement celles auxquelles il faut le plus prendre garde (26). » Les mérites du procédé analytique proviennent, donc, de sa connexion avec la « véritable voie » par laquelle l'invention s'est faite, en montrant les liens de dépendance causale. Aussi, ces mérites proviennent-ils du caractère « constructif » de la méthode, même lorsqu'ils disparaissent par suite de l'interruption, fût-elle minime, de la chaîne conduisant des causes aux effets. En revanche, la manière dont fonctionne la méthode synthétique est différente. Et Descartes d'expliquer : « La synthèse, au contraire, par une voie tout autre, et comme en examinant les causes par leurs effets (bien que la preuve qu'elle contient soit aussi des effets par les causes), démontre à la vérité clairement ce qui est contenu en ses conclusions, et se sert d'une longue suite de définitions, de demandes, d'axiomes, de théorèmes et de problèmes, afin que, si on lui nie quelques conséquences, elle fasse voir comment elles sont contenues dans les antécédents, et qu'elle arrache le consentement du lecteur, tant (24) R. Descartes, Meditationes de prima philosophia (Paris, 1641), AT, VII. Il existe de ce texte une traduction française publiée du vivant de Descartes : Les Méditations méta physiques de René Descartes (Paris, 1647). Nos citations sont tirées de cette édition (consi dérée par Baillet comme préférable à celle latine). Voir la réimpression de cette édition in Descartes, Œuvres et lettres, par A. Bridoux (Paris : Gallimard, 1953), « Bibl. de la Pléiade ». Nous donnerons les références de cette édition et de AT. (25) Ibid., AT, VII, 155; éd. Pléiade, 387. (26) Ibid., 155-156; éd. Pléiade, 387-388. 196 Giorgio Israel obstiné et opiniâtre qu'il puisse être; mais elle ne donne pas, comme l'autre, une entière satisfaction aux esprits de ceux qui désirent d'apprendre, parce qu'elle n'enseigne pas la méthode par laquelle la chose a été inventée (27). » La description que Descartes fait de la méthode synthétique contient de manière évidente la référence à la géométrie des Anciens (tout particulièrement au modèle d'Euclide). Ce procédé parvient à arracher l'assentiment du lecteur dans la mesure où il fait usage — à la différence de la méthode analytique — des procédés de « coercition » propres à la logique formelle (28). Cependant, Descartes lui reproche l'absence de constructivisme, car elle « n'enseigne pas la méthode par laquelle la chose a été inven tée (29) ». En revanche, la méthode analytique possède cette grande supériorité, que les Anciens n'ignoraient nullement, mais gardaient dans le plus grand secret (30). Le mérite de Descartes a été de la mettre en lumière et de la présenter dans les formes d'une méthode. La discussion sur la différence entre méthode analytique et syn thétique a été développée par Descartes en réponse à une remarque conclusive des Deuxièmes Objections aux Meditationes « recueillies par Mersenne de la bouche de différents théologiens et philoso phes (31) », remarque contenant l'invitation adressée à Descartes de procéder more geometrico dans son exposé : «[...] ce serait une chose fort utile, si, à la fin de vos solutions, après avoir premièrement avancé quelques définitions, demandes et axiomes, vous concluiez le tout selon la méthode des géomètres, en laquelle vous (27) Ibid., 156; éd. Pléiade, 388. (28) On remarquera, en particulier, la référence évidente à la méthode de démonstration par l'absurde, que Descartes déclare ici implicitement (en tant que conséquence de son refus de la synthèse) ne pas vouloir inclure dans sa méthode. (29) L'identité presque complète entre cette formulation et celle que l'on trouve dans les Régula; est assez significative; cf. n. 21. (30) Sur ce point également, il existe une ressemblance entre les Régulée et les Meditat iones. En effet, dans la suite du passage cité à la note 26, on peut lire ceci : « Les anciens géomètres avaient coutume de se servir seulement de cette synthèse dans leurs écrits, non qu'ils ignorassent entièrement l'analyse, mais, à mon avis, parce qu'ils en faisaient tant d'état, qu'ils la reservaient pour eux seuls, comme un secret d'importance. » (R. Descartes, op. cit. in n. 24, AT, VII, 156; éd. Pléiade, 388.) Et dans les Régulée : « Cum vero postea cogitarem, unde ergo fieret, ut primi olim Philosophise inventores neminem Matheseos imperitum ad studium sapientiae vellent admittere, tanquam haec disciplina omnium facillima et maxime necessaria videretur ad ingénia capessendi aliis majoribus scientiis erudienda et praepa- randa, plane suspicatus sum, quamdam eos Mathesim agnovisse valde diversam a vulgari nostrae aetatis [...]». (R. Descartes, Régulée, AT, X, 375; éd. Marion, 13). (31) R. Descartes, op. cit. in n. 24, AT, VII, 121; éd. Pléiade, 359. Des Regulae à la Géométrie 197 êtes si bien versé, afin que tout d'un coup, et comme d'une seule œillade, vos lecteurs y puissent voir de quoi se satisfaire, et que vous remplissiez leur esprit de la connaissance de la divinité (32). » Non seulement la réponse clarifie, comme on Га vu, la manière dont est acceptée l'invitation à procéder more geometrico — c'est- à-dire suivant la méthode analytique et non pas synthétique (33) — mais Descartes s'emploie également à mettre en lumière la parti culière inadéquation de la synthèse à l'égard des questions méta physiques et reconnaît que cette méthode apparaît davantage accep table en géométrie. En précisant cet aspect, il touche à un point particulièrement intéressant pour notre propos : pour quelle raison — se demande-t-il — la synthèse peut « être mise utilement après l'analyse (34) »? Cela provient de la nature même des notions de base de la géométrie : n'étant pas en contradiction avec les sens, elles sont accueillies de manière unanime ; et de préciser : « Car il y a cette différence, que les premières notions qui sont suppo sées pour démontrer les propositions géométriques, ayant de la convenance avec les sens, sont reçues facilement d'un chacun; c'est pourquoi il n'y a point là de difficulté, sinon à bien tirer les conséquences, ce qui se peut faire par toutes sortes de personnes, même par les moins attentives, pourvu seulement qu'elles se ressouviennent des choses précédentes; et on les oblige aisément à s'en souvenir, en distinguant autant de diverses propos itions qu'il y a de choses à remarquer dans la difficulté proposée, afin qu'elles s'arrêtent séparément sur chacune, et qu'on les leur puisse citer par après, pour les avertir de celles auxquelles elles doivent penser (35). » Donc, non seulement les axiomes de la géométrie n'ont aucun caractère conventionnel — comme cela est évident — mais ils sont acceptables seulement dans la mesure où leur contenu de vérité est clair et distinct. C'est uniquement pour cela que la méthode syn thétique peut être accueillie avec profit en géométrie, mais ce sera, bien sûr, après l'analyse. On souligne ainsi, une fois de plus, la supériorité et la priorité de la méthode analytico-constructive par (32) Ibid., 128; éd. Pléiade, 365. (33) Même si, pour faire plaisir à Mersenne et « pour soulager l'attention des lecteurs », il condescend à présenter un « abrégé » de ses résultats, dans lequel il essaiera « d'imiter la synthèse des géomètres ». (Ibid., 157; éd. Pléiade, 389.) (34) Ibid., 156; éd. Pléiade, 388. (35) Ibid., 156-157; éd. Pléiade, 388-389. L'inverse arrive en métaphysique, où «la principale difficulté est de concevoir clairement et distinctement les premières notions ». (Ibid., 157; éd. Pléiade, 389.) 198 Giorgio Israel rapport à celle synthético-formelle. Il en résulte, de manière défin itivement claire, une erreur : celle-ci consiste à admettre l'existence, au centre de la « révolution » cartésienne en mathématique, de pro cédés axiomatiques, alors que Descartes prend ses distances, notam ment par rapport à ce que ces procédés représentaient, du fait de leur contenu, dans la géométrie des Anciens. Mais on trouve éga lement l'erreur consistant à parler, sous une forme générale, de centralisme de la méthode deductive (en évoquant des ressem blances, tout à fait inadaptées, avec la logique deductive des mathé matiques modernes), sans spécifier, ni souligner clairement le carac tère constructif de cette méthode dans la vision qu'en a Descartes. Le problème qui reste ouvert — et qu'il convient de clarifier en termes moins vagues que ceux employés par nous jusqu'ici — est, évidemment, celui de la signification précise de ce constructivisme. L'analyse approfondie des Regulœ, contenue dans le paragraphe suivant, nous permettra de le faire, en montrant comment cette signification se traduit directement par le concept de construction géométrique et par une définition précise des modalités d'une telle construction. Descartes est amené à réexaminer de manière critique le concept de constructibilité d'une figure géométrique, utilisé avant lui en géométrie, et à introduire une nouvelle interprétation de ce même concept. La classification des courbes — qui est de loin la contribution la plus importante donnée par Descartes aux mathémat iques — est une conséquence de ce réexamen et de cette redéfini tion. Pour conclure sur ce point, on peut dire que la classification cartésienne des courbes n'est qu'une conséquence directe des prin cipes généraux de la méthode analytique, tels qu'ils sont exposés dans les Regulœ. Mais avant de passer à une analyse plus particulière, nous devons faire encore quelques remarques à caractère général. On a essayé de montrer pourquoi une clarification adéquate du sens attribué aux termes « analytique » et « synthétique » par Des cartes est indispensable pour bien comprendre sa méthode et la manière dont il l'applique aux raisonnements mathématiques. Cette clarification doit se situer dans le contexte de la pensée cartésienne et porter sur l'usage prédominant des deux termes à l'époque de Descartes, en évitant les références à l'acception — trop générale et, partant, discutable — que ces deux termes ont pu avoir dans l'histoire des mathématiques. Ainsi, on évitera les visions « cumul atives », déjà critiquées dans notre premier paragraphe. Des Regulae à la Géométrie 199 Les termes « synthétique » et « analytique » ont, dans l'œuvre de Descartes, une signification profondément différente de celle à laquelle les mathématiques modernes et contemporaines nous ont habitués. Cependant, à partir de la seconde moitié du xixe siècle, l'acception du terme « synthétique » a subi une mutat ion radicale, provoquant comme un renversement des connotat ions. Ce qui était essentiel dans l'interprétation des Anciens — c'est-à-dire les procédés de démonstration décrits par Descartes de manière très efficace dans les Meditationes — a été relégué au second plan, et on a mis au premier plan l'acquisition intuitive de la découverte (36). En revanche, la mutation subie par le terme « analytique » est bien plus complexe, notamment dans son art iculation. Il convient de parler d'une suite de glissements de sens pendant une très longue période du développement historique. Une histoire de ces glissements devrait occuper un chapitre à part dans une histoire, plus large, du glissement de sens du concept ď « analyse », un sujet qui sort des limites de cet article. On se bornera ici à remarquer qu'elle nous permettrait de constater, par exemple, que le terme « géométrie analytique » apparaît pour la première fois dans Y Introduction au premier tome du Traité du calcul différentiel et du calcul intégral de Lacroix, dans l'édition (36) Dans les mathématiques modernes le terme « synthétique » a pris une signification un peu différente. Il est tout à fait vrai que la « subordination » de la géométrie à l'algèbre avait eu le caractère d'un retour à l'antique, à la géométrie « synthétique » justement, vue comme une manière complètement autonome de faire de la géométrie, sans soumission aux procédés analytiques. Cette tendance (dont l'un des représentants les plus éminents a été le mathématicien italien Luigi Cremona), prit le nom de « purisme », dans la mesure où elle se proposait de restaurer en géométrie l'emploi de méthodes « pures », libres de toute référence à l'algèbre. Cependant, dans le mouvement « puriste », le recours à l'intuition joua un rôle prépondérant, voire obsessionnel. Le raisonnement par la méthode « synthétique » ne signifiait pas procéder suivant une séquence d'opérations logiques per mettant de mettre en corrélation entre elles les propriétés géométriques des êtres étudiés, sans faire appel à la médiation de l'instrument algébrique. Il s'agissait, en fait, de « voir » le résultat, d'en avoir l'intuition, de le rendre évident pour l'imagination. Le courant dominant de la géométrie synthétique au xixe siècle marqua la revanche de « l'esprit géo métrique intuitif » contre « l'esprit analytique abstrait ». L'école géométrique italienne, bien qu'ayant refusé les excès du « purisme » crémonien, grâce à l'œuvre de Corrado Segre, Bertini, Castelnuovo, Enriques et Severi, défendit à outrance la géométrie « synthétique » non seulement par un refus radical de l'instrument algébrique, mais surtout en suscitant une vision de la méthode « synthétique» centrée sur l'emploi de l'intuition ou — pour être plus précis — sur l'acquisition psychologique des concepts géométriques. Pour plus de détails, voir : Giorgio Israel, Federigo Enriques : A psychologistic approach for the working mathematician, in Perspectives on psychologism, Mark A. Notturno (éd.) (Leiden : Brill, 1989), 426-457. 200 Giorgio Israel de 1797 (37). Lacroix explique que son approche est radicalement différente du point de vue constructif traditionnel (donc, également de celui de Descartes) : « En écartant avec soin toutes les constructions géométriques j'ai voulu faire sentir au Lecteur qu'il existoit une manière d'envisager la géométrie, qu'on pourrait appeler Géométrie analytique, et qui consisterait à déduire les propriétés de l'étendue du plus petit nombre de principes, par des méthodes purement analytiques, comme Lagrange l'a fait dans sa Mécha- nique à l'égard des propriétés de l'équilibre et du mouvement (38). » En dépit de la référence à Lagrange, Lacroix admet que le mérite d'avoir présenté le premier « sous cette forme l'application de l'Algèbre à la Géométrie (39) », revient à Monge. En effet Monge, dans son traité sur ce sujet (40), employait la terminologie « application de l'algèbre à la géométrie ». Cette terminologie rap pelle l'idée d'un emploi ancillaire de l'algèbre dans la problémat ique géométrique, et suggère, par ailleurs, un rapport unidirec tionnel entre les deux disciplines : l'emploi de l'algèbre en géométrie en tant qu'instrument, exigerait la justification des tech niques algébriques en des termes spécifiques à la discipline domin ante, à savoir la géométrie, donc la traduction des opérations algé briques en constructions géométriques (allant, par conséquent, de la géométrie à l'algèbre), tandis que le parcours inverse (de l'algèbre à la géométrie) n'aurait pas lieu d'être. C'est bien le point de vue de Descartes — ce qui permet, d'ailleurs, de caractériser son approche par l'expression, tout à fait correcte, ď « application de l'algèbre à la géométrie » — , mais ce n'est pas le point de vue de Monge, comme l'a fait remarquer clairement Lacroix : « Qu'on ne croie pas qu'en insistant ainsi sur les avantages de l'Ana lyse algébrique, je veuille faire le procès à la Synthèse et à l'Analyse géométrique. Je pense au contraire qu'on néglige trop aujourd'hui l'étude des Anciens mais je ne voudrais pas qu'on mêlât, comme on le fait dans presque tous les ouvrages, les considérations géométriques avec les calculs algébriques; il séroit mieux, ce me semble, que chacun de ces moyens fût (37) Sylvestre-François Lacroix, Traité du calcul différentiel et du calcul intégral, I (Paris, 1797). Voir à ce propos, René Taton, L'Œuvre scientifique de Monge (Paris : puf, 1951), chap. ш. (38) Ibid., xxv-xxvi. (39) Ibid. (40) Gaspard Monge, Application d'algèbre à la géométrie, in Journal de l'Ecole Poly technique, 11e cahier, 143-172, lre planche. Des Regulae à la Géométrie 201 porté dans des traités séparés, aussi loin qu'il peut aller et que les résultats de l'un et de l'autre s'éclairassent mutuellement en se correspondant pour ainsi dire, comme le texte d'un livre et sa traduction (41). » Lacroix a eu le mérite de donner un nouveau nom (qui contient, cependant, un élément de continuité dans l'usage du terme « analytique »), au tournant provoqué, par Monge tout d'abord, dans la pensée géométrique. Ce tournant consiste à avoir accordé de l'autonomie aux deux disciplines — l'algèbre et la géométrie — en transformant leur relation en une forme de correspondance spécu- laire. Avec une clarté encore plus grande, Monge avait remarqué, dans les Leçons de géométrie descriptive dispensées à l'Ecole normale de l'an III (42), que l'élève devait « [...] se mettre en état d'une part de pouvoir écrire en Analyse tous les mouvements qu'il peut concevoir dans l'espace, et de l'autre de se représenter perpétuellement dans l'espace le spectacle mouvant dont chacune des opérations analytiques est l'écriture (43) ». L'algèbre n'est plus uniquement un instrument pour obtenir de manière simple des constructions géométriques. Elle offre une tr aduction du livre de la géométrie permettant, à l'inverse, de revenir au texte original en partant de la traduction. Non seulement chaque problème géométrique est susceptible d'un traitement algébrique permettant de raisonner sous une forme pour ainsi dire sténogra- phique et abrégée (plus puissant, et de loin, que les raisonnements synthétiques classiques), mais il sera possible de donner une traduc tion géométrique pour chaque formulation algébrique. On obtiendra, alors, pour chaque lieu géométrique, l'équation algébrique qui le représente (équation à laquelle s'appliqueront les méthodes aut onomes de l'algèbre), et, inversement, on pourra retrouver un lieu géométrique à partir d'une équation donnée. Cet aspect spéculaire constitue l'essence de la géométrie analy tique moderne depuis Monge et Lacroix. A l'intérieur de cette conception, la méthode des coordonnées joue un rôle qui n'est plus accessoire ni technique, mais central. C'est l'instrument de médiat ion entre algèbre et géométrie, le « dictionnaire » permettant . de (41) S. -F. Lacroix, op. cit. in n. 37, xxv-xxvi. (42) Séances des écoles normales récueillies par des sténographes et revues par des professeurs, texte des leçons de géométrie descriptive données par Monge à l'Ecole normale. Pour plus de détails, voir R. Taton, op. cit. in n. 37, 380. (43) Ibid. 202 Giorgio Israel traduire l'un des textes dans l'autre, un dictionnaire qui montre la correspondance entre lieu géométrique et équation, et inversement. On comprend donc que, dans l'acception moderne, la notion de géométrie analytique ait été confondue avec celle de « méthode des coordonnées », à cause, justement, de la centralité de cette méthode lorsqu'il s'agissait d'assurer le rapport biunivoque entre les deux disciplines. Si nous nous arrêtons à cette acception de la géométrie analy tique — considérée en tant qu'étude des propriétés de l'extension, fondée sur la reconnaissance de l'aspect spéculaire des opérations algébriques et géométriques, et sur la centralité qui en résulte pour la méthode des coordonnées — nous trouvons un chemin qui nous conduit en arrière, non pas vers Descartes mais vers Fermat. Sur ce point, Carl B. Boyer a tout à fait raison de remarquer que c'est dans l'œuvre de Fermat — plus précisément dans le petit traité Ad locos pianos et solidos isagoge (44) — que l'on trouve, « dans un langage précis et clair le principe fondamental de la géométrie ana lytique (45) »; et lorsqu'il remarque que la petite phrase de Fermat — où il est dit que, lorsque dans une équation finale on trouve deux quantités inconnues, nous avons un lieu, puisque Г extrémům d'une de ces quantités décrit une ligne droite ou courbe — « représente une des affirmations les plus significatives de l'histoire des mathématiques (46) ». Elle est sans doute d'une très grande portée à l'égard de la notion de géométrie analytique que nous avons illustrée, c'est-à-dire celle de Monge et de Lacroix. En effet, Fermat avance, de manière plutôt explicite, le principe de la correspondance biunivoque entre algèbre et géométrie, en admettant que c'est à partir d'une équation algébrique qu'il est possible de donner un lieu géométrique. La centralité des constructions géométriques est él iminée d'un seul coup. Pour être admissible, il n'est plus nécessaire que la courbe soit constructible, alors que la constructibilité était le fondement même de la priorité de la géométrie sur l'algèbre. La courbe existe uniquement parce que son équation est donnée. Elle est définie non pas au moyen d'une construction, mais comme le lieu des points qui satisfont à V équation. La centralité de la (44) In Œuvres de Fermat, 4 vol. and suppl. (Paris, 1891-1922), vol. I, 91-110. (45) Cari B. Boyer, History of analytic geometry (New York : Scripta Mathematica, 1956), 218. (46) Ibid., 190. Des Regulae à la Géométrie 203 méthode des coordonnées en est une conséquence nécessairement évidente. On a souligné — depuis assez longtemps, d'ailleurs, et de plusieurs côtés — un plus grand « modernisme » dans l'approche de Fermat par rapport à celle de Descartes (47). Descartes n'admet pas cette vision des lieux géométriques et ne renonce nullement à la centralité du concept de construction, bien au contraire. Enfin, dans son œuvre, la méthode des coordonnées joue un rôle purement technique et accessoire. En résumant, il convient de souligner que le procédé analytico- déductif cartésien a un caractère constructiviste tout à fait marqué. Aucun type de raisonnement n'est admis, s'il ne permet d'exhiber une construction explicite de l'être recherché ou du résultat. Ainsi, toute forme de raisonnement par l'absurde est exclue des mathémat iques cartésiennes. De plus, les êtres sur lesquels on opère doivent être tous constructibles, rendant, de ce fait, impensable leur défini tion par une voie conventionnelle ou « axiomatique ». Enfin, les chaînes de déduction admissibles doivent être « finies », comme nous le montrerons plus clairement par la suite. Par conséquent, les formes, fussent-elles embryonnaires, du raisonnement inductif que l'on trouve dans l'œuvre de Descartes, se distinguent du raisonne ment mathématique moderne, dans la mesure où celui-ci permet, avec un nombre fini de pas, d'effectuer le « saut » du fini à l'infini. III. — Les Reguue ad directionem ingénu ET LEURS RELATIONS AVEC LA GÉOMÉTRIE La place qui revient à la Géométrie en tant qu'essai de la méthode, c'est-à-dire en tant qu'application des règles fixées dans le Discours de la Méthode, a contribué, paradoxalement, à sous- estimer les connexions entre ce brillant et célèbre ouvrage et l'œuvre philosophique de Descartes. Le résultat est d'autant plus paradoxal que cette place met en évidence, justement, la dépendance de la Géométrie — seul ouvrage spécifiquement mathématique écrit par Descartes — aussi bien à l'égard de la méthode «pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences », que (47) Voir, par exemple, R. Taton, op. cit. in n. 37, 102. 204 Giorgio Israel des principes métaphysiques qui en sont le fondement. Cependant, la connexion établie entre la Géométrie et la méthode cartésienne par cette voie-là est faible, rendant ainsi possible les tentatives de présenter la Géométrie comme un texte de mathématique pure, comme nous l'avons indiqué dans le premier paragraphe de cet article. En d'autres termes, les historiens « purs » des mathémati ques tiennent à souligner la connexion entre la Géométrie et le Discours, dans la mesure où cette interprétation affaiblit les liens entre les mathématiques et la philosophie. Aussi, ne souhaitent-ils pas parler des Regulœ, puisque ce texte fait apparaître ces liens au grand jour et avec force. La raison fondamentale de la faiblesse des liens entre la Géomét rie et les règles du Discours de la Méthode, résulte de l'aspect par trop général des préceptes méthodologiques contenus dans le Dis cours et résumés dans les quatre règles devant gouverner la pensée scientifique. Certes, on ne peut partager la sévérité, sans doute excessive, de Leibniz les assimilant à des recettes banales, pouvant se résumer en un précepte presque évident : « Sume quod debes et oper are ut debes et habebis quod optas (48) ». Mais il est difficile de contester le fait que celui qui se donnerait pour tâche d'établir une connexion étroite entre les préceptes du Discours et le contenu de la Géométrie (et de démontrer que le contenu de la Géométrie n'est qu'une application des préceptes du Discours, ce qui est sug géré, d'ailleurs, par Descartes lui-même) serait déçu, et retirerait l'impression que ces liens sont on ne peut plus généraux et vagues. Si, en revanche, on se réfère aux Regulœ ad directionem ingenii, on découvre un lien bien plus étroit, et parfois très étroit, entre la méthode de Descartes et la Géométrie. Ainsi, on pourra appréhender de manière plus claire lé problème historiographique de la place qui revient à l'œuvre mathématique de Descartes. Le lien entre la Géométrie et les Regulœ a été identifié de manière tout à fait claire par Eduard Jan Dijksterhuis (49) : « [...] si l'on veut connaître véritablement la méthode de Descartes, on ne devrait pas lire le charmant Discours, qui est une causerie plus qu'un traité, mais les Regulœ ad directionem ingenii [...] En effet, les Regulœ (48) G. W. Leibniz, Die Philosophischen Schriften von Leibniz, von C. J. Gerhardt, 7 vol., (Berlin, 1875-1890), vol. IV, 329. (49) Voir Eduard Jan Dijksterhuis, Die Mechanisering van het Wereldbeeld (Amsterdam, 1950); éd. anglaise : The Mechanization of the world picture (Oxford : Oxford Univ. Press, 1961). Des Regulae à la Géométrie 205 contiennent un exposé de ce qu'on appelle la Mathesis universalis, que Descartes considéra toujours comme une de ses découvertes méthodologi ques les plus importantes et qu'il souhaitait voir appliquée dans toutes les sciences de la nature [...] L'essai La Géométrie, dans lequel Descartes présente sa nouvelle découverte, mérite [...] de plein droit la définition de démonstration de la méthode cartésienne ; cependant, il ne contient aucune application des quatre règles du Discours, dont cet essai est la suite, voire l'appendice. En effet, le véritable Discours de la méthode est constitué par les Regulœ ad directionem ingenii (50). » Ainsi, Dijksterhuis reconnaît dans la Mathesis universalis l'idéal cartésien de mathématisation de la science, ce qui confère à la Géométrie une position centrale, en la considérant comme un premier pas vers la réalisation d'un processus qui trouve son inspi ration dans les Regulœ (51). Les limites de cet article ne permettent pas de développer une analyse détaillée et exhaustive des Regulœ et encore moins de la Géométrie. Aussi, nous considérerons, d'une certaine manière, les contenus de ces ouvrages comme étant acquis : ils seront le point d'arrivée de nos réflexions. Nous nous limiterons à dénouer les (50) Ibid. ; éd. anglaise, 405-406 : « [...] But in order to become really acquainted with the method of Descartes one should not read in the first place the charming Discours, which is a causerie rather than a treatise, but the work Regulae ad Directionem Ingenii [...] In fact, this contains an exposition of the so-called Mathesis universalis which Descartes always regarded as one of his greatest methodological discoveries and which he wished to see applied in all the natural sciences [...] The essay La Géométrie, in which Descartes sets forth the new discovery, is therefore fully entitled to be termed a demonstration of the Cartesian method ; however, it does not contain an application of the four rules of the Discours, to which this essnv is appended. Indeed, the true Discours de la Méthode is formed by the Régulas ad Directionem Ingenii. » (51) Cependant, la manière dont Dijksterhuis caractérise la Mathesis universalis, ainsi que la méthodologie qu'il en déduit a non seulement un caractère vague mais aussi trompeur. En premier lieu il identifie entièrement la Mathesis universalis avec l'algebra speciosa de Viète. Ainsi l'idéal de Descartes ne serait rien d'autre que « l'application, de manière systé matique, des méthodes algébriques » à toute la science. La Géométrie devient alors applica tion de l'algèbre à la géométrie. Dijksterhuis tombe lui aussi dans l'équivoque qui consiste à considérer Descartes comme le créateur de la « géométrie analytique » : « Avec l'introduc tion de la nouvelle algèbre symbolique dans la géométrie, il est devenu le créateur de la géométrie analytique et, partant, l'auteur d'une des réformes les plus fondamentales que les mathématiques aient jamais subies » {Ibid., 543). En second lieu, Dijksterhuis identifie la méthode deductive cartésienne à la méthode logico-déductive de la mathématique moderne, avec une référence explicite à la méthode axiomatique. La « possibilité de mettre les propos itions dans des chaînes déductives » dont parle Descartes, est identifiée à la possibilité « d'axiomatiser la connaissance acquise ». Et d'ajouter : « Le but de la méthode cartésienne est [...] de faire en sorte que toute l'activité de la pensée scientifique se développe [...] par la déduction à partir d'axiomes et par le calcul algébrique » (Ibid., 542). On tombe ici aussi dans un de ces lieux communs qui résultent uniquement de la confusion. 206 Giorgio Israel nœuds conceptuels fondamentaux de la méthode analytique carté sienne, dont nous allons résumer quelques aspects de manière extr êmement synthétique. Le premier aspect est l'affirmation de l'existence d'une double voie du processus de la connaissance : la voie de Г intuition et celle de la déduction. L'intuition est un acte élémentaire, qui ne consiste pas en un témoignage révocable des sens ou de l'imagination. Elle est l'entendement d'un « esprit pur et attentif », ne laissant planer aucun doute sur ce qui a été compris (52), et à la fois la matrice des idées claires et distinctes. La déduction n'est rien d'autre qu'une chaîne d'intuitions. Le deuxième aspect fondamental qui en découle, est que le raisonnement, toujours fondé sur l'usage de concaténat ions d'actes élémentaires, a un caractère déductif. Le troisième aspect est donné par le caractère constructif du procédé déductif; aucun des anneaux de la chaîne de déduction sur laquelle ce caractère est fondé, ne doit être coupé. Le résultat doit être atteint sans qu'il y ait de sauts. Le raisonnement ne peut rap procher un terme d'un autre déjà existant, mais doit montrer tous les liens et rapports entre les deux termes, en construisant ainsi une chaîne d'intuitions qui permette de les interconnecter. La garantie de validité est donnée par le fait que la chaîne deductive doit pouvoir se parcourir toujours d'un mouvement ordonné et continu, rendant verifiable à chaque instant la validité de la construction qui conduit à la vérité finale. Le quatrième aspect est la réductibilité de chaque différence entre objets à des différences entre figurations géométriques. Il s'agit ici de la première forme que prend dans les Regulœ l'idée cartésienne de réduction des différences à des différences d'exten sion, idée fondatrice de la conception quantitative de l'Univers suivant Descartes. Dans les Regulœ cette idée (la réductibilité d'un objet à une extension), ne se présente pas dès le début comme un principe métaphysique, mais comme une aide intuitive permettant la représentation de rapports difficiles à concevoir sous une forme plus accessible à l'intuition. Mais après cette première présentation — justifiée, pour ainsi dire, par des considérations d'opportunité — (52) « Per intuitum intelligo, non fluctuantem sensuum fidem, vel male componentis imaginationis judicium fallax; sed mentis purae et attentae tam facilem distinctumque con- ceptum, ut de eo, quod intellegimus, nulla prorsus dubitatio relinquatur; seu, quod idem est, mentis purae et attentae non dubium conceptum, qui a sola rationis luce nascitur [...]», (R. Descartes, Régulas, AT, X, 368; éd. Manon, 8.) Des Regulae à la Géométrie 207 une interprétation fait son apparition, qui anticipe de manière tout à fait évidente la valence métaphysique explicite du concept d'exten sion développé dans ses ouvrages ultérieurs. En effet, Descartes propose aussitôt une interprétation quantitative de l'univers, ayant en son centre la mathématique, ou plutôt la Mathesis universalis, une mathématique différente de celle, « vulgaire », de son temps, c'est-à- dire un savoir universel permettant de réduire l'analyse de tout phé nomène à des problèmes ď ordre et de rapports. Dans la chaîne deductive du raisonnement, chaque intuition peut être confrontée à la suivante, comme dans le rapport entre deux grandeurs. Ainsi, le ra isonnement déductif se modifie, mettant en évidence, qui plus est, sa véritable nature de séquence de rapports enchaînés. Il se produit ici ce qui arrive dans une progression mathématique, où chaque terme est déterminé par le rapport le reliant au précédent. Le raisonnement déductif est introduit par le langage algébrique dans une séquence de proportions. D'où le rôle fondamental joué par la théorie des proport ions, nous conduisant au cœur même de la méthode géométrique cartésienne entièrement fondée sur la centralité de cette théorie (53). Mais il y a une autre conséquence importante. En raison du caractère constructif du procédé déductif, non seulement aucun anneau de la chaîne ne peut être évité, mais on ne pourra pas le désigner sans avoir préalablement défini le procédé permettant de l'obtenir à partir d'une autre vérité (donc, par construction). Aussi, la traduction du procédé déductif dans le langage algébrique (c'est-à-dire, par les équations via la théorie des proportions) est-elle unidirectionnelle ; on pourra passer du procédé déductif à l'algèbre, mais l'inverse n'est pas vrai, puisque l'algèbre n'exprime aucun procédé constructif. Dans le domaine spé cifique des rapports entre algèbre et géométrie, cela implique l'aspect unidirectionnel de leur rapport. On passe du problème géométrique à sa traduction algébrique (à condition de justifier géométriquement, et donc constructivement, les opérations algébriques auxquelles on aura fait appel). L'inverse n'est pas possible, dans la mesure où il n'existe pas de problèmes algébriques donnés par l'algèbre en tant que telle. La Mathesis universalis — qui reflète les formes constructives du raisonnement déductif ainsi que l'universalité des rapports bien définis entre les objets de l'Univers — prend en considération uniquement les problèmes de construction géométrique. (53) Voir, à ce propos, J. Vuillemin, op. cit. in n. 2. 208 Giorgio Israel Le cinquième et dernier aspect est le suivant. On trouve partout dans les Regulœ le parallèle entre arts et science, entre les procédés des arts mécaniques et le procédé constructif du raisonnement déductif. C'est là l'un des nombreux reflets de la conception méca- niste cartésienne. Ce parallèle se traduit, en fait, par un parallèle entre les procédés des arts mécaniques et les constructions géométriques. De là découle, de manière assez claire, la définition du nouveau critère de démarcation entre courbes qui sont ou non admissibles, critère qui, introduit par Descartes, conduit au dépassement de l'ancienne classification des courbes et à une nouvelle division. Il s'agit d'un résultat important, car il coïncide (en dépit de quelques différences, certes significatives mais non décisives) avec la distinction moderne entre courbes algébriques et transcendantes. Passons maintenant à un examen plus approfondi de la signifi cation et des implications concernant les cinq aspects énumérés ci-dessus. Nous analyserons la forme sous laquelle ils se présentent dans les Regulœ. Mais d'abord nous voudrions attirer l'attention sur deux thèmes à caractère général, qui constituent une sorte de leitmotiv dans les Regulœ. Le premier est le refus du savoir spécialisé, au profit du principe de l'unité du savoir. Il est au centre de la Régula /(54), mais se retrouve également dans de nombreux autres passages et conduit à une conséquence importante pour les mathématiques. Nous l'avons déjà vu, l'étude de problèmes mathématiques spécifiques est, pour Descartes, dépourvu de tout intérêt : «[...] et en effet je ne ferais point grand cas de ces règles, si elles ne suffisaient qu'à résoudre ces vains problèmes, où les Calculateurs et les Géomètres s'amusent habituellement à perdre leur temps. Car je croirais n'avoir rien gagné d'autre, que de m' être occupé de bagatelles sans avoir été peut-être moins subtil que d'autres. Et bien que j'aie dessein de dire maintes choses des figures et des nombres, puisqu'on ne peut demander à aucunes autres sciences des exemples aussi évidents et aussi certains, pour tant tous ceux qui considéreront attentivement mon sentiment, apercevront aisément que je pense ici à rien moins qu'à la Mathématique commune, mais que j'explique certaine autre discipline, dont ils sont plutôt l'habit que les parties (55). » (54) «[...] quis igitur serio rerum veritatem ivestigare vult, non singulárem aliquant débet optare scientiam: sunt enim omnes inter se conjunctae et a se invicem dependentes; sed cogitet tantum de naturali rationis lumine augendo [...] » (R. Descartes, Regulœ, AT, X, 361 ; éd. Marion, 3.) (55) Ibid., 373-374; éd. Marion, 12. Des Regulae à la Géométrie 209 D'une certaine manière, il déclare explicitement ne pas être et de ne pas vouloir être un mathématicien, mais rechercher dans les mathématiques (dans une certaine mathématique, différente de celle, « vulgaire », de son temps) une aide à la détermination des principes d'une méthode universelle de raisonnement (56). Le deuxième thème est le refus, dont nous avons déjà parlé, de l'approche historique de la science. Dans la Régula III une opposi tion radicale est établie entre savoir historique et savoir scientifique. Même si nous lisions tous les ouvrages des Anciens — remarque Descartes — nous n'arriverions pas pour autant à exprimer un juge ment ferme sur une question donnée. Et d'énoncer avec une extrême clarté l'opposition à laquelle nous avons déjà fait allusion : « [...] car de la sorte, nous ne paraîtrions pas avoir appris des sciences, mais des histoires (57). » II est bien évident que cette opposition est due à l'exigence de Descartes de prêcher une nécessaire « remise à zéro » du savoir accumulé, pour permettre le développement d'une science débarrassée du savoir scolastique. Mais en faisant cela, il réalise quelque chose de plus qu'un simple geste tactique. En fait, Descartes fixe ici les fondements d'un des repères du scientisme moderne ayant largement influencé la pratique de la recherche et la vision du rôle de l'histoire. C'est l'affirmation suivant laquelle le savoir historique, opposé au processus d'acquisition du savoir scien tifique, est sans intérêt pour la détermination des orientations de la recherche scientifique. Par ailleurs, ce point de vue permet à Des cartes — comme on le verra — d'essayer d'affronter sans parti pris les principes établis par la tradition, en les réexaminant en dehors de la tradition historique, uniquement selon leur valeur concept uelle. L'absence de parti pris lui sera particulièrement profitable, comme on l'a vu, pour abattre sans se gêner la classification des courbes, qu'une tradition séculaire avait rendue solide. Revenons maintenant à l'analyse des cinq thèmes fondamentaux autour desquels gravitent les Regulae. Les deux premiers sont déjà contenus dans la Régula III. Nous trouvons ici l'énoncé selon lequel (56) Le refus d'établir un parallèle entre les sciences et les arts, qui sont d'une nature tout à fait différente, est également d'un intérêt considérable. On le trouve au tout début des Regulae (voir Régula I). Il est dû au fait que dans les arts l'exercice d'une spécialité empêche qu'on en exerce une autre, tandis que dans les sciences, d'après Descartes, il en va tout autrement. Celles-ci sont fortement reliées entre elles, au point qu'il est plus facile de les acquérir toutes ensemble qu'une par une. (57) Ibid., 366-367; éd. Manon, 7. 210 Giorgio Israel deux actes seulement de l'intellect sont en mesure d'atteindre une connaissance non entachée d'erreur : Г intuition et la déduction. Il faut préciser qu'en définissant l'intuition comme « la conception indubitable d'un esprit pur et attentif, qui naît de la seule lumière de la raison », Descartes souligne le caractère purement intellectif de cet acte, en le différenciant ainsi « du témoignage changeant des sens » ou « du jugement trompeur de l'imagination » (58). Pour expliquer le changement dans l'usage du terme proposé (59), il déclare vouloir se référer au sens latin du mot intuitus (60). En revanche, la déduction est le moyen pour connaître d'autres choses (et même la plus grande partie des choses) qui ne sont pas évidentes par elles-mêmes, à condition de les avoir déduites de principes vrais et connus grâce à une chaîne d'actes élémentaires d'intuition, que l'on peut, donc, contrôler à chaque pas. La différence entre le premier acte et le second consiste surtout en ce que ce dernier a besoin d'un « mouvement » ou d'une « succession ». Ce mouvement est, de fait, la clé du processus déductif : il s'agit, en effet, d'un « mouvement continu et nullement interrompu de la pensée qui regarde en transparence chaque chose à part (61) ». Nous trouvons ici le reflet de deux principes fondamentaux de la conception cartésienne : le principe de la continuité et le principe de la pléni tude (62). Il en résulte une conception de l'Univers considéré comme un continuum, sans lacérations ni interruptions : c'est le refus, radical chez Descartes, on le sait, d'admettre le vide. Dans le cas des processus relatifs au raisonnement (dont la nature est identique en tous points aux processus matériels), ces principes se reflètent dans l'idée d'un caractère continu de la chaîne deductive et dans l'absence de ruptures ou d'interruptions (du fait de son caractère ininterrompu, justement). Il faut souligner que les deux termes, en dépit des apparences, ne sont pas synonymes et qu'il n'y a pas de superposition, fût-elle partielle, de leur signification. Cela est illustré de manière explicite par la Régula VII, qui met claire- (58) Ibid., 368; éd. Manon, 8. (59) Nous sommes, une fois de plus, en présence du renoncement à ces « baptêmes » dont parle Bloch. (60) Nous rappelons que le verbe intueor est à prendre surtout dans le sens de « considérer attentivement », « faire état de », « penser à... attentivement ». (61) R. Descartes, Regulœ, AT, X, 369; éd. Marion, 9. (62) Sur ces thèmes voir également Arthur O. Lovejoy, The Great Chain of being: A study of the history of an idea (Cambridge, Mass. : Harvard Univ. Press, 1936). Des Regulae à la Géométrie 211 ment en évidence le sens de « continu », c'est-à-dire ce « qui ne s'arrête pas », qui « n'a pas de pauses », qui « arrive jusqu'à la fin du par cours », en suivant tous les enchaînements nécessaires, de manière à suppléer à la faiblesse de la mémoire, qui ne parvient pas à s'emparer, par un seul acte, de tout le parcours du raisonnement. П est évident, d'autre part, que le parcours de la chaîne deductive s'effectue par un mouvement unidirectionnel (de la prémisse à la conclusion) : en par courant plusieurs fois la chaîne d'un mouvement continu (toujours plus rapide), il est possible, donc, de se passer de la mémoire, en parvenant à une sorte d'intuition globale de l'ensemble (63). Aussi, la continuité se présente comme une caractéristique conduisant à la compréhension de la totalité. Inversement, le caractère ininterrompu, dans la déduction, du mouvement de la pensée, signifie qu'il n'est pas permis de sauter un anneau de la chaîne, quel qu'il soit, sous peine de perdre la certitude des conclusions. Nous verrons les conséquences, pour la géométrie, de ces carac téristiques du raisonnement déductif (il en est de même, d'ailleurs, pour la physique, à cause de la négation de l'existence du vide). Le raisonnement géométrique doit avoir un caractère constructif, fondé sur l'enchaînement des pas, dont chacun dépend du précédent. L'objet géométrique peut être pensé uniquement dans la mesure où il est construit par une telle succession. Il en résulte l'impossibilité de concevoir un point géométrique isolé : lors de la construction de l'objet géométrique (une courbe, par exemple), on doit indiquer la manière dont se fait le passage d'un point au suivant, avec un processus continu et ininterrompu. De même que dans l'espace phy sique, le vide ne peut exister dans l'espace géométrique. D'où l'impossibilité, pour Descartes, de concevoir la notion de lieu géo métrique qui ne soit pas défini par une construction, mais fixé de manière abstraite par une équation. Le refus du raisonnement par l'absurde, dont nous avons parlé ci-dessus, est, lui aussi, étroitement dépendant de cette vision (en effet, le raisonnement par l'absurde n'est pas constructif, car, en sautant tous les anneaux de la chaîne, il compare directement le dernier anneau au premier, sans respecter, de surcroît, la règle du chemin unidirectionnel). (63) « Quamobrem illas continue quodam imaginationis motu singula intuentis simul et ad alia transeuntis aliquoties percurram, donec a prima ad ultimam tam celeriter transire didicerim, ut f ere nullas memoriae partes relinquendo, rem totam simul videar intueri [...] » (R. Descartes, Regulae, AT, X, 388; éd. Marion, 22.) 212 Giorgio Israel II nous a semblé utile de jeter un coup d'œil sur les implications à l'égard de la géométrie, du fait de la conception cartésienne de la déduction. Nous l'avons fait avant d'apporter quelques précisions sur la place occupée par la géométrie dans cette conception. Or, la Régula /V, qui contient une description désormais célèbre de la signification de Mathesis universalis, nous renseigne sur ce point précis. Nous n'insisterons pas sur ce thème, au demeurant très connu, sinon pour souligner le parallèle, chez Descartes, entre la critique des sciences particulières et la revendication d'une forme de savoir universel, d'une part; et, d'autre part, le parallèle entre la critique de la manière traditionnelle de faire des mathématiques et la revendication d'une « véritable » Mathématique, bien connue des Anciens en tant que science plus facile et plus utile que les autres, notamment pour la formation et la préparation des esprits à la compréhension d'autres sciences plus nobles qu'elle (64). Cepend ant, il ne suffit pas de se référer à Г etymologie du mot pour comprendre de quoi il s'agit. Si « Mathématique signifiait simple ment science », la Musique, l'Optique et la Mécanique auraient le droit de s'appeler « Mathématique » autant que la Géométrie (65). La substance de la Mathématique (ce qui fait d'elle une science universelle ou Mathesis universalis), réside dans le fait qu'elle étudie tout ce qui appartient au domaine de l'ordre et de la mesure, « et il n'y a aucune différence qu'on doive chercher telle mesure dans des nombres, ou des figures, ou des astres, ou des sons, ou dans n'importe quel objet qu'on voudra (66) ». Le lien entre la Mathesis universalis et le procédé déductif est tout à fait évident : de même que la Mathesis universalis recherche l'ordre dans les choses « toute la méthode ne consiste qu'à disposer en ordre les choses vers lesquelles doit se tourner la vue de l'esprit, pour que nous trouvions quelque vérité (67) », ainsi que l'enseigne la Régula V. Il en résulte une classification qui ne doit plus se faire par catégories, comme dans la tradition philosophique scolastique, mais suivant l'ordre déductif 468). Et de conclure : « Pour achever la science il faut parcourir une à une toutes les choses, qui touchent à notre dessin, par un mouvement continu et nulle part interrompu (64) Ibid., 375; éd. Marion, 13. (65) Ibid., 377; éd. Marion, 15. (66) Ibid., 377-378; éd. Marion, 15. (67) Ibid., 379; éd. Marion, 16. (68) Cette conséquence est discutée dans la Régula VI. Des Regulae à la Géométrie 213 de la pensée, et les comprendre dans un dénombrement suffisant et fait selon Tordre (69). » A noter que le concept ď « enumeration suffisante », ou d'induct ion, pourrait être considéré comme une version embryonnaire du principe d'induction mathématique, tel qu'on le connaît dans la mathématique moderne. Descartes met l'induction — qui est le seul procédé sûr — à côté de l'intuition, car elle définit de manière précise Г inference en chaque point de la chaîne. Cependant, le concept cartésien d'induction reste tout à fait embryonnaire, car il exige qu'on examine tous les pas de la chaîne, bien que la forme du lien entre les pas successifs soit décisive pour la vérification. De plus, la notion d'induction n'est soumise, chez Descartes, à aucun concept clair de numérotation des pas (comme le montre, dans la Régula V, l'exemple des cercles). Aussi, la distance qui sépare l'induction cartésienne de l'induction moderne, renvoie une fois de plus au thème du constructivisme, comme il apparaît très clairement du contenu de la Régula XL Chaque pas (on l'a vu) doit être vérifié, construit, alors que rien ne peut être omis ou considéré comme acquis. En revanche, l'induction moderne se contente de deux vérifications, à partir desquelles elle déduit un nombre infini de cas. Or, nous savons ce que Descartes pense de l'infini. Aussi, assistera-t-on ici à l'émergence d'un autre aspect fondamental de sa pensée : le finitisme, auquel nous avons déjà fait allusion. On trouve, par exemple, dans les Principia la distinction entre infini et indéfini (70), le premier de ces deux attributs étant réservé à Dieu. Dans ce texte, Descartes déclare qu'il n'interviendra jamais dans les disputes sur l'infini, car il considère comme tout à fait ridicule la prétention des hommes, qui sont « finis », à vouloir dire des choses concernant l'infini. Cette affirmation met en évidence également, de manière tout à fait claire, les limites entre la conception cartésienne et celle moderne de continuum. L'idée de plénitude et d'absence d'interruptions n'a rien à voir avec la continuité au sens moderne du terme. Comme on l'a vu, l'étude de la mesure renvoie, elle aussi, à la Mathesis universalis. Existe-t-il, à ce niveau, un parallèle entre mathématique et méthode deductive? On peut répondre par l'affi rmative à cette question, mais pour établir, ici aussi, la connexion (69) R. Descartes, Regulœ, AT, X, 387; éd. Marion, 22. (70) Voir la première partie, sections 24, 25, 26, 27. 214 Giorgio Israel entre mathématique et méthode deductive, nous devons faire inter venir un autre nœud crucial de la pensée cartésienne : le concept d'extension et l'idée de la réductibilité de tout objet aux propriétés de l'extension. On rencontre, alors, un autre aspect de la philosophie cartésienne, trop bien connu celui-là, pour qu'il soit nécessaire de s'y attarder. Aussi, se limitera-t-on à quelques remarques concer nant la manière dont le concept d'extension figure dans les Regulœ. C'est dans la Régula XII que Descartes introduit la représentation des différences entre objets en tant que différences de « figures ». Il n'y a rien de mal, remarque-t-il, à concevoir la différence entre couleurs — entre le blanc, le bleu, le rouge, par exemple — comme on le fait pour les différences entre ces figures, ou entre figures analogues : On écarte ainsi l'introduction d'êtres inutiles, alors que la repré sentation qui en résulte est extrêmement naturelle. De plus, les figures étant en nombre infini, on pourra décrire toutes les diffé rences existant entre les choses sensibles. C'est sous cette forme que l'idée de la description quantitative des différences entre objets sensibles est introduite dans les Regulœ. Elle s'exprime par les formes respectives de deux figures géométriques et, donc, par leur rapport. Il s'agit d'un passage crucial, car en établissant la centralité du concept d'extension, Descartes établit en même temps le rôle central, dans le processus de la connaissance, de la géométrie en tant que science de l'extension. Cependant, la forme que prend dans les Regulœ le principe de la réduction à l'extension, est assez différente, non seulement de la Des Regulae à la Géométrie 215 version métaphysique des Principia (71), mais aussi, tout au moins en apparence, de l'acception que sous-tend le texte de la Géométrie. En effet, dans les Regulœ les différences sont décrites par référence à l'extension figurée, qui s'adresse surtout à l'imagination, et, de ce fait, se juxtapose, dans un certain sens, à la quantité. Dans la Géométrie, cette juxtaposition disparaît et se transforme même en un rapport hiérarchique. En fait, l'imagination ne joue plus aucun rôle, et l'extension est résolue en grandeur, au moyen de l'algèbre. Plus précisément, la description quantitative, par l'extension, des différences, est réalisée de manière tout à fait intellectuelle, l'in strument de cette réalisation étant la description algébrique. Nous avons parlé de diversité apparente entre Regulœ et Géométrie, dans la mesure où le contenu des propositions ultérieures des Regulœ constitue un pas en avant décisif, grâce à l'abandon de la référence générale à la représentation « figurée » des différences, au profit de la description de celles-ci en termes de théorie des proportions. Ainsi, le pas décisif vers l'introduction de l'instrument algébrique est-il tout à fait accompli. De plus on introduit, comme nous allons le voir, le concept de « problème avec des inconnues » et, partant, le concept d'équation. Enfin, la partie finale du premier livre (elle aussi inachevée) montre avec assez d'évidence que la centralité de l'instrument algébrique était déjà claire chez Descartes. Avant d'aller plus loin dans l'étude de ces deux thèmes, remar quons une conséquence importante de ce qui précède : le rapport, ainsi établi, entre extension et quantité, clarifie de manière évidente la subordination complète de l'algèbre à l'égard de la géométrie. Il y a d'abord la géométrie, qui, en tant que science de l'extension, est l'instrument permettant de décrire et d'analyser la substance des choses. L'algèbre joue un rôle essentiel certes, mais qui lui est subordonné. Elle rend possible le traitement de l'extension, non pas en tant qu'ensemble de figurations que seule l'imagination pourrait percevoir, mais comme description quantitative. On retrouve cette hiérarchie de manière extrêmement claire dès les premières pages (71) Dans les Principia, l'extension est définie comme étant l'attribut principal d'un corps (voir pars I, sec. 53), en soulignant que la nature d'un corps consiste uniquement dans le fait d'être une substance pourvue d'extension (voir pars II, sec. 4). En outre, on y affirme que la grandeur ne diffère pas de ce qui est grand, ni le nombre de ce qui est numéroté, sinon par la pensée. En dépit d'une cohérence substantielle entre les deux textes, la manière de poser l'identité entre matière et extension est différente : dans les Regulae elle est méthodique, tandis que dans les Principia elle est métaphysique. 216 Giorgio Israel de la Géométrie, lorsque Descartes se préoccupe, en tout premier lieu, de justifier l'introduction des opérations algébriques par la géométrie, et de montrer « comment le calcul d'Arithmétique se rapporte aux opérations de Géométrie (72) ». Dans la Régula XII, on trouve la distinction entre propositions simples et quœstiones : les premières exigent uniquement l'intuition distincte de l'objet et les méthodes de raisonnement exposées dans les douze premières règles (ces méthodes étant celles résumées par nous jusqu'ici), tandis que les secondes (qui font l'objet des douze règles restantes) (73) concernent les problèmes qui sont parfait ement compris, même lorsque l'on ignore les solutions (74). Il s'agit de problèmes, généralement abstraits, que l'on rencontre en algèbre et en géométrie et qui donnent lieu à trois ordres de questions : a) par quels signes l'objet recherché peut-il être reconnu; b) de quoi doit-on le déduire ; c) comment la dépendance « étroite » entre ces choses se démontre-t-elle. Or, pour la solution de ces problèmes, la procédure deductive n'est plus suffisante. Il faudra introduire un « art » (Vars analytica, que Descartes s'apprête à nous exposer), consistant à dégager « avec tant d'art un [terme] unique dépendant d'autres mêlés ensemble (75) ». Cet art n'est rien d'autre que la méthode de résolution des problèmes où apparaissent des « inconnues » (comme le montre, très clairement, le contenu de la Régula XIII, en introduisant le concept de désignation de quelque chose qui n'est pas connu par quelque chose de connu), c'est-à-dire Vart de résoudre des équations. Bien que sa manière de procéder soit différente de celle de la déduction (car il s'agit ici de déve lopper ce qui n'est pas connu à partir de ce qui est connu), cet art est directement lié aux procédés constructifs de la déduction, en raison, surtout, du caractère parfaitement déterminé des questions affrontées (76). La Régula XIV contient un autre pas important vers la traduction sous forme algébrique des questions « parfaitement comprises ». En effet, Descartes remarque que toute connaissance non acquise à (72) R. Descartes, op. cit. in n. 17, 369. (73) Seulement celles de XIII à XXI nous sont parvenues. Qui plus est, les trois dernières ne comportent pas de commentaires. (74) A la différence des problèmes imparfaitement compris, qui ont pour objet la physique et que Descartes aurait dû traiter dans les douze dernières règles. (75) R. Descartes, Régulas, AT, X, 429; éd. Marion, 54. (76) Ibid., 431; éd. Marion, 55. Des Regulae à la Géométrie 217 travers l'intuition, est acquise, en fait, par comparaison. Or, les attributs communs se retrouvent dans des objets distincts sous forme de rapports et proportions, qu'il s'agit de réduire à des égalités. Mais seule la grandeur peut faire l'objet de cette réduction, et parmi les grandeurs c'est l'extension qu'il faut choisir, pour les raisons que nous avons déjà développées. Ainsi, la formulation d'une ques tion parfaitement déterminée, n'est rien d'autre que la réduction de proportions à des égalités. Dans cette règle nous assistons à une transition : on passe de la définition des différences entre choses au moyen de figures, à une définition de ces différences au moyen des rapports ou proportions entre grandeurs étendues. Mais l'interven tion de l'instrument algébrique n'a pas encore eu lieu. Elle se fera dans la Régula XVI, où l'algèbre est explicitement introduite en tant qu'instrument de représentation symbolique (77). Cet instrument est plus compact que les signes géométrico-spatiaux auxquels Descartes avait fait appel, dans les règles précédentes, pour donner des exemp les de traduction sous forme de rapports d'extension, des rapports (ou différences) entre choses. L'importance de cette règle tient éga lement à l'avancée que Descartes fait accomplir à l'algèbre, en éliminant la distinction entre première racine, racine carrée, cubique, etc., ces racines étant toutes ramenées au langage de la théorie des proportions. Mais c'est dans la Régula XVII que l'on trouve, exposé de la manière la plus claire, le procédé suggéré par Descartes pour résoudre un problème parfaitement déterminé, en le traduisant en équations, c'est-à-dire en une chaîne de proportions. Il est possible, à notre avis, d'établir un parallèle direct entre ce procédé et celui exposé dans la Géométrie. Tandis que, pour chaque problème à résoudre par la voie deduct ive, il existe un chemin simple et direct nous permettant, comme le fait remarquer Descartes, de passer facilement d'un terme au suivant — il s'agit de l'enchaînement direct exposé dans la Régula XI — les choses se présentent tout autrement dans les pro blèmes parfaitement compris. Et Descartes d'expliquer : « Pour cela si maintenant nous regardons comment elles dépendent mutuellement les unes des autres, selon un ordre nulle part interrompu, de manière à inférer de là comment la dernière dépend de la première, nous (77) L'algèbre consiste à abstraire les termes de la difficulté par rapport aux nombres, afin de pouvoir examiner sa nature. Voir la Régula XVI, AT, X, 457 ; éd. Marion, 74. 218 Giorgio Israel parcourrons directement la difficulté; mais au contraire, si de ce que nous connaissons que la première et la dernière sont entre elles fort étroitement liées en une certaine manière, nous voulions déduire quelles sont les moyennes qui les conj oignent, nous suivrions un ordre entièrement indirect et renversé. Or parce que ici nous ne nous occupons que des questions enveloppées, à savoir celles où il faut connaître à partir d'extrêmes connus certaines intermédiaires suivant un ordre troublé, tout l'artifice de ce lieu consistera, en supposant les choses inconnues pour des connues, à pouvoir nous préparer un chemin de recherche aisé et direct, même dans les diffi cultés les plus embrouillées qui soient; et rien n'empêche que cela ne soit toujours, puisque nous avons supposé dès le début de cette partie, que nous reconnaissions qu'il y a entre les [choses] qui demeurent inconnues dans une question, une telle dépendance aux connues qu'elles sont absolument déterminées par celles-ci, au point que si nous faisons réflexion à celles même, qui se présentent d'abord, pendant que nous y reconnaissons cette détermination, et pourvu que nous mettions les inconnues au nombre des connues, afin d'en déduire [comme] par degrés et par des parcours vrais toutes les autres choses ajoutées même connues, comme si elles étaient inconnues, nous remplirons tout ce que prescrit cette règle [...] (78) » Descartes déclare vouloir réserver pour la règle suivante les exemples d'application de cette méthode, donc pour la Régula XXIV, qui est manquante. Cependant, à notre avis, ces exemples nous les trouvons, justement, dans la Géométrie. La Régula XVII nous apprend que pour établir ces dépendances réciproques, les quatre opérations suffisent (la somme, la soustract ion, la multiplication et la division), ce qui permet de ramener la définition des « dépendances réciproques » à une séquence de pro portions. Le pas suivant (Régula XIX), consistera à chercher, pour parcourir directement la difficulté, autant de grandeurs différem ment exprimées, qu'il y a d'inconnues. Après avoir ainsi trouvé les équations et après avoir terminé toutes les opérations restées en suspens (Régula XX), s'il y a encore beaucoup d'équations de ce type, il s'agira de les ramener à une seule, « savoir celle dont les termes occuperont les moindres degrés dans la suite des grandeurs en proportion continue, selon laquelle il faut disposer ces termes en ordre (79) » (Régula XXI). Regardons maintenant les premières pages de la Géométrie. Nous trouvons ici la traduction du procédé que nous venons d'exposer, avec une impressionnante analogie des termes employés et une (78) Ibid., 460-461 ; éd. Manon, 76-77. (79) Ibid., 469; éd. Marion, 82. Des Regulae à la Géométrie 219 même séquence méthodique. Il suffira de lire le passage suivant pour s'en rendre compte aussitôt : « [...] voulant résoudre quelque problesme, on doit d'abord le consi dérer comme desia fait, & donner des noms a toutes les lignes qui semblent nécessaires pour le construire, aussy bien a celles qui sont inconnues qu'aux autres. Puis, sans considérer aucune difference entre ces lignes connues & inconnues, on doit parcourir la difficulté selon l'ordre qui monstre, le plus naturellement de tous, en quelle sorte elles dependent mutuellement les unes des autres, iusques a ce qu'on ait trouvé moyen d'exprimer une mesme quantité en deux façons : ce qui se nomme une Equation, car les termes de l'une de ces deux façons sont esgaux a ceux de l'autre. Et on doit trouver autant de telles Equations qu'on a supposé de lignes qui estoient inconnues. Ou bien, s'il ne se trouve pas tant, & que, nonobstant, on n'omette rien de ce qui est désiré en la question, cela tesmoigne qu'elle n'est pas entièrement déterminée; et lors, on peut prendre a discretion des lignes connues, pour toutes les inconnues aus- quelles ne correspond aucune Equation. Après cela, s'il en reste ancore plusieurs^ il se faut servir par ordre de chascune des Equations qui restent aussy, soit en la considérant toute seule, soit en la comparant avec les autres, pour expliquer chascune de ces lignes inconnues, & de faire ainsi en les desmelant, qu'il n'en demeure qu'une seule, esgale a quelque autre qui soit connue, ou bien dont le quarré, ou le cube, ou le quarré de quarré, ou le sursolide, ou le quarré de cube, &c, soit esgal a ce qui se produist par l'addition, ou soustraction, de deux ou plusieurs autres quantités, dont l'une soit connue, & les autres coient composées de quelques moyennes proportionnelles entre l'unité & ce quarré, ou cube, ou quarré de quarré, & c, multipliées par d'autres connues. Ce que i'escris en cete sorte : ou z2 эо - az + bb ou z3 эо + az2 + bbz - c3 ou z4 =o + az3 - c3z + d4 & c. « C'est-à-dire : z, que ie prens pour la quantité inconnue, est esgale ab; ou le quarré de z est esgale au quarré de b, moins a multiplié par z; ou le cube de z est esgal a a multiplié par le quarré de z, plus le quarré de b multiplié par z, moins le cube de c; & ainsi des autres. « Et on peut tousiours réduire ainsi toutes les quantités inconnues a une seule, lorsque le Problesme se peut construire par des cercles & des lignes droites, ou aussy par des sections coniques, ou mesme par quelque autre ligne qui ne soit que d'un ou deux degrés plus composée. [...] ie me contenteray icy de vous avertir que, pourvu qu'en demeslant ces Equations on ne manque point a se servir de toutes les divisions qui seront possibles, on aura infalliblement les plus simples termes ausquels la question puisse estre réduite (80). » (80) R. Descartes, op. cit. in n. 17, 372-374. 220 Giorgio Israel Le lien, très étroit, qui va des principes méthodiques généraux énoncés dans les Regulœ, à leur application dans la Géométrie, apparaît ainsi dans toute son évidence. On pourrait même dire que tout le procédé de développement, de l'inconnue aux équations, tel qu'il est décrit dans la Géométrie, est déjà contenu dans les Regulœ. Passons maintenant au dernier des cinq thèmes fondamentaux, qui constitue, comme nous l'avons indiqué, le noyau fondamental des Regulœ. Il s'agit du rapport entre arts mécaniques et géométrie, ce rapport étant important, lui aussi, pour établir le rôle des constructions géométriques. Nous trouvons une référence assez significative à cette question dans la Régula VIII. Descartes donne ici des exemples sur l'emploi de la méthode, et ajoute ceci : « On peut donc comparer cette méthode à ceux d'entre les arts mécan iques, qui n'ont nul besoin du secours de quelques autres, mais tirent d'eux-mêmes la manière dont il convient de fabriquer leurs propres in struments. Si quelqu'un voulait en effet exercer l'un d'entre eux, par exemple, celui du forgeron, mais qu'il soit démuni de tous les instruments, au début il serait certes contraint d'employer une pierre dure, ou quelque masse grossière de fer en guise d'enclume, de se chosir un caillou en lieu de maillet, d'assujettir des bois en tenaille, et d'en rassembler selon la nécessité d'autres de cette sorte : ceux-ci une fois préparés, il n'entre prendra point aussitôt de forger des épées ou des casques, ni rein de ce qu'on fabrique avec du fer, à l'usage d'autrui; mais avant toutes choses, il se forgera des maillets, une enclume, des tenailles, et toute le reste des outils nécessaires. Cet exemple nous instruit, puisque dans ces commenc ements nous n'avons pu trouver que quelques préceptes mal fondés, et qui paraissent naturellement mis en nos esprits plutôt qu'obtenus par [notre] art, de ne pas aussitôt employer leur secours pour tenter de trancher les débats des philosophes, ou de défaire les noeuds des mathématiciens : mais d'abord de les utiliser à rechercher avec le plus grand soin tous les autres, qui peuvent être plus nécessaires pour faire l'examen de la vérité, d'autant principalemlent qu'il n'est aucune raison, pour laquelle il semble plus difficile de trouver celles-ci, qu'aucune d'entre les questions qu'on a coutume de proposer en Géométrie ou en Physique et dans les autres disciplines [...] (81) » L'intérêt que Descartes nourrissait pour les machines et pour les arts mécaniques est bien connu. C'est un corollaire de sa conception mécaniste. Cependant, comme Га fait remarquer Paolo Rossi, « pour Descartes, le progrès effectif de la science dépend de l'œuvre des théoriciens. La technique en tant que telle n'apporte aucune (81) R. Descartes, Regulœ, AT, X, 397; éd. Marion, 29-30. Des Regulae à la Géométrie 221 contribution au progrès du savoir scientifique (82) ». Rossi rappelle la description par Baillet du projet de Descartes de construire, au Collège de France, des salles dans lesquelles les artisans devaient venir apprendre de la voix des professeurs de mathématique et de physique, les principes scientifiques régissant le fonctionnement des machines. Ainsi, la technique devait rester subordonnée à la science et suivre fidèlement ses principes; elle devait suivre, en particulier, les principes de la méthode, car ce n'est pas l'objet réalisé qui est intéressant, mais le principe de sa réalisation. Descartes fait preuve d'une conception qui, dans un certain sens, ressemble davantage à une approche « technologique » que technique. Dans son petit ouvrage bien connu, Les Philosophes et la machine (83), Alexandre Koyré remarque que les variations des att itudes des philosophes à l'égard de la technique peuvent se résumer de la manière suivante : de la résignation sans espoir (Antiquité), à l'espoir enthousiaste (époque moderne), à la résignation désespérée (époque contemporaine). Et il désigne la conception cartésienne comme une expression de la deuxième attitude et comme le symbole du point de vue qui poursuit la libération de l'homme à travers la machine. Descartes observe les automates et les machines qui se multiplient autour de lui, les horloges, les fontaines, les moulins, et en déduit la perspective d'une philosophie pratique capable de nous rendre maîtres de la nature. Ainsi, Descartes est-il assurément par tisan du machinisme, le mépris ancien pour les machines ayant, chez lui, entièrement disparu. Nous sommes à des années lumières, non seulement de la vision grecque des machines, mais aussi de celle d'un Machiavel indiquant par l'expression « ото vile e mecanico » un individu vulgaire et dépourvu de spiritualité. Mais il ne faut pas s'y méprendre. Le machinisme de la révolution scienti fique s'inspire d'un platonisme mathématisant, et non d'une forme quelconque d'empirisme. Nous connaissons bien les différences qui séparent Descartes de Galilée. Et pourtant Koyré a bien raison d'affirmer que les machines de Galilée, telle la lunette astrono mique, sont des instruments, c'est-à-dire des créations de la pensée scientifique, des réalisations conscientes d'une théorie, des objets théoriques. Ce sont, explique-t-il, « incarnation de l'esprit », (82) Paolo Rossi, / Filosofi e le macchine (Milano : Feltrinelli, 1962), 111. (83) A. Koyré, Les Philosophes et la machine, in Études d'histoire de la pensée philosophique (Paris : Armand Colin, 1961), rééd. (Paris : Gallimard, 1971), 305-340. 222 Giorgio Israel « matérialisation de la pensée ». Tel est, comme nous le verrons, le compas de Descartes : un instrument abstrait — beaucoup plus abs trait et spirituel que les machines de Galilée — , une projection matérielle de la méthode deductive. En définitive, Descartes s'intéresse à la • technique, dans la mesure où elle dérive de principes méthodiques. Et il y voit la vérification concrète de la nature mécanique du monde. La descrip tion qu'il fait des arts mécaniques — où l'on ne procède pas au hasard, mais suivant des principes méthodiques, en préparant tout d'abord les instruments nécessaires à la réalisation de l'œuvre — prouve qu'il place à l'intérieur d'un repère concret la connexion entre certaines formes historiques des arts et sa méthode. Cette connexion est moins vague, et s'enrichit d'une référence concrète, dans la Régula X, où il est question de l'importance des arts les plus simples où « règne l'ordre », les arts pratiqués par les artisans fabriquants de toiles et de tapis, ou encore l'art de la dentelle, où l'ordre règne comme dans « tous les jeux de nombres [...] » (84). Ce rappel est ici extrêmement intéressant, car il associe au thème de la simplicité et du procédé méthodique régissant le fonctionne ment de certains arts, une caractérisation plus spécifique de leur fonctionnement : celui-ci est rapproché, en effet, de la théorie des proportions. Ces arts apparaissent, donc, comme une représentation concrète du mouvement enchaîné, continu et ininterrompu, qui est le noyau même de la méthode. Nous savons qu'une des caractéris tiques significatives du développement de la technique en France au temps de Descartes, fut justement la diffusion de l'industrie textile, fondée sur l'emploi du métier mécanique (85). Ainsi, l'allu sion de Descartes n'apparaît nullement comme le fait du hasard. On est amené à admettre, tout naturellement, qu'il voyait dans une technique nouvelle et novatrice comme l'était celle du tissage mécan ique, l'expression d'une conception des arts mécaniques régie à deux différents titres par la méthode : d'un point de vue général, (84) « [...} non statim in difficilioribus et arduis nos occupari oportet, sed levissimas quasque artes et simplicissimas prius esse discutiendas. Masque maxime, in quibus magis ordo régnât, ut sunt artificum qui telas et tapetia texunt, aut mulierum quae acu pingunt, vel fila intermiscent texturae infinitis modis variatae; item omnes lusus numerorum et quaecu- mque ad Arithmeticam pertinent, et similia [...]» (R. Descartes, Régulée, AT, X, 404; éd. Marion, 35.) (85) Voir, par exemple, sur ce cujet : Pierre Dockès, L'Espace dans la pensée écono mique du XVF au XVIIIe siècle (Paris : Flammarion, 1969). Des Regulae à la Géométrie 223 car, dans cette technique, le principe de la méthode est placé avant la réalisation spécifique (il est plus important de dire « comment » on tisse, que de réaliser un objet par une quelconque méthode); d'un point de vue spécifique, car — comme cela est évident dans le cas des métiers mécaniques — le fonctionnement de l'instrument est fondé sur un enchaînement de mouvements coordonnés, se suc cédant suivant une règle bien définie. L'enchaînement est fixé par des rapports numériques précis et, de ce fait, a ses fondements dans la théorie des proportions. Tous les nœuds conceptuels cruciaux de la méthode cartésienne (mouvement continu et ininterrompu, théorie des proportions), se retrouvent dans les arts mécaniques de ce type. On a fait souvent remarquer comment le célèbre compas de Descartes — c'est-à-dire l'instrument multiplicateur des proport ions, apparu dans la Géométrie et dont le rôle est fondamental pour la classification des courbes — avait été inventé par lui bien avant la rédaction de la Géométrie. Cette sorte de « métier mécanique » semble être une autre manifestation de sa prédilection pour les procédés des arts mécaniques fondés sur la théorie des proportions, dont on trouve une expression claire dans les Regulœ. En tout cas, l'instrument à équerres mobiles de Descartes, permet la représenta tion géométrique d'une séquence de proportions, et n'est donc rien d'autre que la traduction concrète d'un mouvement continu et inin terrompu, dont les pas successifs sont tous enchaînés suivant des rapports précis et parfaitement déterminés. Or, bien qu'il ne remp lisse pas toutes les conditions requises, dans la conception carté sienne, au regard de la constructibilité, ce compas est le prototype même d'une classe d'instruments définie par ces conditions. Des cartes s'y réfère lorsqu'il propose une nouvelle classification des courbes « admissibles », qui devait remplacer la séparation classique entre courbes « géométriques » — c'est-à-dire courbe que l'on peut construire avec la règle et le compas (lieux plans) ou obtenir par intersection (coniques ou lieux linéaires) — et courbes mécaniques (issues du mouvement d'un corps). Cette classification était fondée sur le caractère privilégié de la règle et du compas, et sa modificat ion exigeait l'abolition de ce privilège, ainsi que l'introduction d'autres critères. Pour Descartes, il n'y avait pas le moindre motif de reconnaître la classification ancienne : la règle et le compas ne pouvaient avoir un caractère privilégié, ni sur le plan de la méthode, ni sur celui de la technique. Ces deux instruments représentaient une manière d'opérer tout à fait incomplète et épisodique, compte 224 Giorgio Israel tenu des principes préconisés par la méthode. En revanche, un in strument de même type que celui à équerres mobiles, était la traduc tion, complète et fidèle, de ces principes. La lecture de la discussion sur la classification des courbes à laquelle se livre Descartes, est d'un intérêt considérable; une di scussion menée avec l'esprit antihistorique dont nous avons parlé précédemment : « Les anciens ont fort bien remarqué qu'entre les Problesmes de Geom etrie, les uns sont plans, les autres solides, & les autres linéaires : c'est a dire que les uns peuvent estre construits en ne traçcant que des lignes droites & des cercles; au lieu que les autres ne le peuvent estre, qu'on n'y employe pour le moins quelque section conique; ni enfin les autres, qu'on n'y employe quelque autre ligne plus composée. Mais je m'estonne de ce qu'il n'ont point outre cela, distingué divers degrés entre ces lignes plus composées, & je sçaurois comprendre pourquoy il les ont nomées Mecha- niques, plustot que Géométriques (86). » Si l'étonnement de Descartes n'était pas perçu dans le cadre de sa vision antihistorique, il pourrait paraître quelque peu singulier. Descartes fait remarquer, dans ce même texte, que le fait de tracer les courbes mécaniques avec des machines, ne nous oblige null ement à les désigner par cet adjectif. Et de préciser que, si on le faisait, on devrait aussi appeler mécaniques les courbes construites avec la règle et le compas, car il s'agit, ici aussi, de machines. Cependant, nous savons que dans la classification ancienne des courbes, l'adjectif « mécanique » a une tout autre signification, et que, dans la tradition grecque tout au moins, la règle et le compas ont acquis une valeur intellectuelle en tant que représentation d'une propriété de perfection idéale. Dans les intentions de Descartes, d'ailleurs, la machine à équerres mobiles joue exactement le même rôle. Mais l'auteur de la Géométrie fait semblant de ne pas s'en rendre compte, et remarque que : « Ce n'est pas non plus a cause que les instrumens qui servent a les tracer, estant plus composés que la reigle & le compas, ne peuvent estre si iustes [...] (87) » (86) R. Descartes, op. cit. in n. 17, 388. (87) Ibid., 388-389. Des Regulae à la Géométrie 225 Et de suggérer : « [...] ou c'est seulement la iustesse du raisonnement qu'on recherche, & qui peut sans doute estre aussy parfaite, touchant ces lignes, que tou chant les autres (88). » Aussi, « mécanique » ne signifie-t-il nullement inexact, car, bien au contraire, les procédés mécaniques sont fondés sur l'exactitude. D'autre part, Descartes ne prend pas du tout en considération l'autre acception possible de « mécanique », c'est-à-dire « générateur de mouvement ». Il écarte donc toutes les possibles hypothèses inter prétatives, pour mettre en évidence les incohérences des Anciens. Finalement, Descartes exprime, en guise de conclusion, son refus de changer les noms, que l'usage avait déjà consacrés. Mais il les aura entièrement vidé de leur signification primitive. A partir de ce moment-là, on indiquera, ne fût-ce que par simple convention, que « géométrique » sera tout ce qui est précis et exact, tandis que « mécanique » indiquera ce qui ne l'est pas. Aussi, l'adjectif « mécanique » en lui-même, ne veut-il plus rien dire ! Il ne signifie ni engendré par un mouvement, ni obtenu par l'usage d'une machine. En fait, les deux acceptions constitueraient un obstacle à la nouvelle classification de Descartes, qui inclura une grande partie des courbes considérées comme « mécaniques » dans l'ancienne classification. Désormais, « mécanique » n'est plus qu'un sigle, désignant ce qui n'est pas « parfaitement déterminé », c'est-à-dire le contraire de « géométrique ». Alors que les noms restent, la ligne de démarcation des significations change. La Géométrie est la science qui apprend à connaître les mesures de tous les corps; aussi, n'y a-t-il pas de raisons d'en exclure les lignes composées au profit de celles simples, « pourvu qu'on les puisse imaginer descrites par un mouvement continu, ou par plusieurs qui s 'entresuivent & dont les derniers soient entièrement réglés par ceux qui les precedent : car, par ce moyen, on peut tousiours avoir une connoissance exacte de leur mesure (89) ». Réapparaît ici le critère qui nous est désormais familier : la cons- tractibilité par un mouvement continu, ininterrompu et bien maît risé. Ce critère, dont nous voulons souligner une fois de plus le (88) Ibid. (89) Ibid., 390. 226 Giorgio Israel caractère constructif, est le véritable noyau central de la géométrie cartésienne, dans l'économie de laquelle la méthode des coordon nées apparaît comme un élément réellement secondaire, sinon marg inal. En revanche, la classification des courbes, que Descartes obtient par l'usage « conceptuel » de l'instrument à équerres mobiles, est d'une très grande importance. Il est bien connu que cette classification n'est pas complète. Cela est précisément dû à son caractère constructif, qui ne procède pas en prenant en compte l'ordre de la courbe comme élément de classification; contrairement à ce qui se passerait si on adoptait un point de vue fondé sur le concept de lieu géométrique, c'est-à-dire en partant de l'équation algébrique. En fait, la classification laisse de côté plusieurs mar ches, et, de ce fait, ne permet pas d'obtenir la totalité des courbes algébriques. Pourtant, d'après les opérations admises, on aurait pu espérer les obtenir, car ces opérations sont effectivement algébri ques. Pour cet argument, largement discuté et analysé, nous ren voyons aux nombreux résultats consignés dans la littérature (90). Cependant, la classification cartésienne est un pas presque complet — cela ne fait aucun doute — en direction de la distinction moderne entre courbes algébriques et transcendantes, telle qu'elle sera codifiée de manière explicite par Leibniz. IV. — Retour sur l'historiographie et conclusions Au début de cet article nous faisions remarquer que l'un des facteurs ayant pollué l'analyse de la contribution cartésienne aux mathématiques, réside dans la « question stérile » suivante : Des cartes a-t-il inventé la géométrie « analytique » ? Nous avons parlé également des « amnésies » de l'historiographie, qui semble vouloir revenir obstinément sur ce thème, en oubliant ce qui a été déjà dit et répété pour liquider définitivement la question. Que l'on songe à la caractérisation extrêmement claire de la géométrie cartésienne énoncée par René Taton : (90) Voir, en particulier: C.B. Boyer, op. cit. in n. 45; J. Vuillemin, op. cit. in n. 2; H. J. M. Bos, op. cit. in n. 10. Des Regulae à la Géométrie 227 « [Descartes] avait conçu cette science comme « une application de l'algèbre à la géométrie », nom qu'elle conservera d'ailleurs jusqu'au pre mières décades du xixe siècle et que Monge lui-même adoptera, c'est-à-dire comme une technique de structure algébrique, adaptée à la résolution des problèmes d'essence géométrique et spécialement des problèmes des lieux à la manière d'Apollonius. Ainsi, apparaît-elle, non pas comme une branche autonome de la science, mais plutôt comme un outil permettant de résoudre de nombreux problèmes géométriques qui n'entrent pas dans le champs normal d'application directe des propriétés classiques tirées des Eléments d'Euclide. Les courbes ne s'y trouvent pas étudiées pour elles-mêmes d'après leurs équations, mais l'intérêt se porte quasi exclusivement sur celles qui apparaissent comme solutions de problèmes à résoudre (91). » С. В. Boyer s'est exprimé lui aussi sur ce sujet avec une clarté exemplaire, mettant également en lumière la différence entre le point de vue de Fermat et celui de Descartes (92). De même que Taton, il reconnaît que la géométrie de Descartes est une application de l'algèbre à la géométrie, plutôt qu'une géométrie analytique dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui. Boyer définit comme « malheureuse » la définition de « proies sine matre creata » donnée par Chasles de la géométrie analytique. Après avoir remarqué que la géométrie cartésienne est désormais synonyme de géométrie ana lytique, mais que le but fondamental de Descartes est assez éloigné de celui des manuels modernes, il nous offre la caractérisation suivante de la géométrie cartésienne : « Descartes was not interested in the curves as such. He derived equa tions of curves with one purpose in mind — to use them in the construction of determinate geometrical problems which had been expressed by polyno mials equations in a single variable. [...] The method of Descartes is that of coordinate geometry, but his aim is now found in the theory of equations rather in analytic geometry. [...] where Descartes had begun with a locus problem and from this derived an equation of the locus, Fermat conversely was inclined to begin with an equation from which he derived the properties of the curve. Descartes repeteadly refers to the generation of curves « by a continuous and regular motion »; in Fermat one finds more frequently the phrase, « Let a curve be given having the equation... »[...] The one admitted curves into geometry if it was possible to find their equations, the other studied curves defined by equations (93). » (91) R. Taton, op. cit. in n. 37, 101. (92) C. B. Boyer, op. cit. in n. 45. (93) C. B. Boyer, op. cit. in n. 45, 216-217. Jean Itard, La géométrie de Descartes, in Essais d'histoire des mathématiques, réunis et introduits par Roshdi Rashed (Paris : Blan chard, 1984), 269-278, ici 277. 228 Giorgio Israel Une des contributions récentes les plus importantes à l'étude de la Géométrie de Descartes (94), est constituée par une série d'écrits de H. J. M. Bos (95). Le point de vue de Bos tend à se détacher de celui qui prévaut dans la littérature et qui est considéré comme insatisfaisant par cet auteur, puisqu'il s'efforce de résoudre « la question stérile de savoir si Descartes a inventé ou non la géométrie analytique (96) ». Cependant, le point de vue choisi par Bos est rigoureusement « internaliste » et « cumulatif ». Comme nous le verrons, il n'arrive pas à se débarrasser de la « question stérile », qui finit par se présenter à nouveau. Voyons rapidement la ligne de développement de l'analyse conduite par Bos. Il démontre tout d'abord que la question de la représentation des courbes est le thème central de la Géométrie et qu'elle constitue également « la clé pour [en] comprendre la struc ture [...] et le programme sous-jacent (97) ». En effet, à l'intérieur (94) II n'est pas possible de donner un compte-rendu, ne fût-ce qu'approximatif de la très vaste bibliographie secondaire. On se limitera à rappeler quelques textes, les plus proches des thèmes que nous avons traités (et parfois du tracé que nous avons suivi), en plus de ceux déjà cités. Il faut rappeler tout d'abord l'important volume de J. Vuillemin qui a contribué plus que tout autre à rapprocher les thèmes philosophiques de ceux des mathématiques dans l'œuvre de Descartes : J. Vuillemin, op. cit. in n. 2. Dans le même ordre d'idées, on trouvera intéressant l'ouvrage de Timothy Lenoir, Descartes and the geometrization of thought : The methodological background of Descartes' Géométrie, Historia mathematica, 6 (1979), 355- 379. Cet article a le mérite d'identifier de manière explicite la liaison entre Régulas et Géométrie, même si l'analyse des rapports entre les deux textes est développée en termes très généraux. Cependant, lui aussi a été « oublié ». Dans un ordre d'idées analogue, voir de Andrew G. Molland, Shifting the foundations: Descartes's transformation of ancient geo metry, Historia mathematica, 3 (1976), 21-49. Rappelons, en outre, de Julian L. Coolidge, A history of geometrical methods, reprint (New York: Dover, 1963); de Gaston Milhaud, Descartes savant (Paris : Alcan, 1921); de Gilles-Gaston Granger, Essai d'une philosophie du style (Paris : A. Colin, 1968); de Jean Dhombres, Étude épistémologique et historique des idées de nombre, de mesure et de continu : Histoire et philosophie des sciences (Nantes : Inst. de rech. sur l'enseignement des math., 1978); de Cristoph J. Scriba, Zur Lôsung des 2. Debeaunischen Problems durch Descartes. Ein Abschnitt aus der Fríihgeschichte der inversen Tangentenaufgaben, Archive for history of exact sciences, 1 (1962), 406-419; de J. Schuster, Descartes' mathesis universalis, 1618-1628, in Descartes, philosophy, mathematics and phys ics, S. W. Gaukroger éd. (Sussex : Harvester Press, 1980), 41-96; de Enrico Giusti, Numeri, Grandezze e Géométrie, in Descartes : il Metodo e i Saggi, op. cit. in n. *, 419-439; de William R. Shea, The Magic of numbers and motion. The scientific career of René Descartes (Canton, usa : Science History Publ., 1991). Voir, enfin, l'ouvrage récent de V. Jullien, op. cit. in n. 3. (95) H. J. M. Bos, op. cit. in n. 10; H. J. M. Bos, Arguments on motivation in the rise and decline of a mathematical theory : The « Construction of Equation », Archive for history of exact sciences, 30 (1984), 333-380; H. J. M. Bos, The structure of Descartes' Géométrie, in Descartes : il Metodo e i Saggi, op. cit. in n. *, 349-370. (96) H. J. M. Bos, op. cit. in n. 10, 297. Des Regulae à la Géométrie 229 de cette question se niche le thème crucial des rapports entre géo métrie et algèbre dans l'œuvre de Descartes, ce thème renvoyant à celui de sa conception constructiviste et du rapport analyse-synt hèse. A travers une étude pénétrante du texte, Bos montre comment se présente ici ce qu'il considère comme une contradiction, à savoir la coexistence de deux programmes. L'un, de type classique (énoncé dès 1619), voit la géométrie comme la science qui « construit » ou résout des problèmes géométriques, qui change peu la classification des courbes (en la fondant sur l'emploi de machines qui constituent une généralisation de la règle et du compas), l'algèbre étant absente; l'autre, qui attribue un rôle bien plus large à l'algèbre (98) et qui détruit la classification ancienne des courbes, ouvrant ainsi la route à la distinction moderne entre courbes algébriques et trans cendantes. Il s'agirait d'une coexistence, car dans son deuxième point de vue, Descartes n'abandonne pas non plus la vision de la géométrie en tant que science de « constructions », se trouvant de ce fait emmêlé dans quelques difficultés importantes. La difficulté la plus importante relevée par Bos, consiste en ce que le programme de géométrie comporte une contradiction dans les critères d'accept abilité géométrique des courbes : « On the one hand Descartes claimed that he accepted curves as geo metrical only if they could be traced by certain continuous motions. This requirement was to ensure that intersections with other curves could be found, and it was induced by the use of the curve as means of construction in geometry. On the other hand Descartes stated that, under certain condit ions, curves represented by pointwise constructions were truly geomet rical. Pointwise constructions were related to curve equations in the sense that an equation for a curve directly implied its pointwise constructions. Pointwise construction was used primarily for curves that occurred as solutions to locus problems. « The link between the two criteria is Descartes' argument that poin twise constructible curves can be traced by continuous motions. We have seen that that argument, and hence also the link, is very weak (99). » En examinant une fois de plus la géométrie cartésienne avec les lunettes des mathématiques modernes (et donc de la « géométrie analytique » tant décriée), Bos se demande : (97) Ibid., 332. (98) Voir cependant la note 10. (99) H. J. M. Bos, op. cit. in n. 10, 236. 230 Giorgio Israel « Why then did Descartes not cut this Gordian knot in the most obvious way, namely by defining geometrical curves as those which admit alge braic equations? Why did he not simply state that all such curves are acceptable means of construction and that the degrees of their equations determine their order of simplicity ? That principle would have removed the contradictions mentioned above (100). » Ainsi, la « question stérile » se venge : dans les conclusions aux quelles parvient Bos, elle émerge de nouveau, et pas uniquement de manière implicite, mais bien dans des termes tout à fait explicites : « The later synthesis of algebraic and geometrical methods into what is now called analytic geometry was possible only because later mathe maticians were not aware of (or forgot) the programmatic problems with which Descartes had struggled (101). » II est facile de constater comment elle est devenue l'élément central dans l'évaluation de la géométrie cartésienne. Quelles sont — se demande Bos (102) — les idées réellement influentes dans la Géométrie ? Et de répondre qu'il y a en premier lieu la relation entre courbe et équation, « idée clé de la géométrie analytique » (sic), qui, cependant « n'a pas une position prédominante dans le texte »; en second lieu, il y a la méthode pour la détermination des normales ; en troisième lieu, la théorie des équations. « In summary, one might say that the lasting elements of the book defied its struc ture and broke through with a strenght of their own (103) ». Bos insiste, à plusieurs reprises, sur le sentiment d'insatisfaction qui ressort de la structure de la géométrie cartésienne en tant que résultat de conflits entre éléments incohérents, que l'on retrouverait également, d'ailleurs, dans certaines attitudes névrotiques de Des cartes (dans des « expressions of boredom and irritation ») et dans la tendance à « cacher » les choses qui ne fonctionnent pas. Laissant de côté ces dernières considérations, que la psychologie de Descartes — dont on connaît la suffisance intellectuelle et le mépris pour les détails — ne justifie nullement, nous allons nous demander quelle question historiographique soulève-t-on ici. On prétend, en fait, que dans le texte cartésien il existe une tension entre la « géométrie analytique », dans le sens moderne du terme, (100) Ibid. (101) Ibid., 298. (102) H. J. M. Bos, The structure of Descartes' Géométrie, op. cit. in n. *. (103) Ibid., 368. Des Regulae à la Géométrie 231 et sa théorie constructive, ne permettant pas de mettre sur un pied d'égalité algèbre et géométrie. Mais cette tension n'existe dans le texte cartésien que si nous le considérons comme un texte de mathé matiques — entièrement arraché à ses mobiles métaphysiques — au vu de l'idée moderne d'équivalence entre algèbre et géométrie, entre courbe et équation. Or, cette idée n'intéresse nullement Desc artes, et nous n'avons aucune preuve, fût-elle minime, qu'il s'y soit jamais intéressé. En effet, tous nos historiens ne font que pro duire, d'une manière ou d'une autre, des arguments pour nous convaincre qu'il ne s'y était jamais intéressé. Mais pourquoi donc Descartes aurait-il dû s'employer à couper un « nœud gordien », inexistant pour lui, en définissant les courbes géométriques comme celles qui admettent une équation algébrique ? Une telle question est peut-être correcte au niveau des mathématiques, mais elle ne l'est pas au niveau de l'histoire des mathématiques. Au niveau des mathématiques, dans une optique anhistorique, on ne peut pas ne pas déplorer l'attachement « absurde » de Descartes au thème des constructions géométriques, de la « constructivité », en fait son incapacité à libérer l'algèbre de sa soumission à la géométrie. On peut même considérer comme incohérente et comme source de confusion cette manière d'aller chercher l'algèbre pour l'employer ensuite de manière limitée, et, partant, de condamner l'attitude de Descartes en la considérant comme franchement absurde. S'il s'était libéré de certains préjugés et de certaines obligations, il aurait résolu toutes les incohérences et les difficultés de son texte. En bref, il aurait produit la «géométrie analytique»... Depuis Chasles et Loria cette question ne cesse de nous obséder. Le fait que, pour Descartes, une telle procédure — c'est-à-dire la définition des équations au moyen des courbes en abandonnant le constructivisme — revenait à jeter aux orties toute sa concept ion de la méthode, ne semble trouver aucune place dans cette vision entièrement internaliste et « mathématique » du texte. Mais il y a une manière plus subtile de défendre une telle vision. Elle consiste à produire une coupure dans l'œuvre cartésienne. En effet, d'après Bos, les contradictions de la Géométrie seraient dues à une mutation du programme cartésien de la géométrie entre 1619 et 1637. Cette mutation introduit l'algèbre, mais ne modifie pas le noyau du premier programme, c'est-à-dire l'idée que « la géométrie est la science qui résout les problèmes géométriques par la construction de points au moyen d'intersections de 232 Giorgio Israel courbes (104) ». Or, le programme de 1619 « était peut-être imprat icable, mais il était néanmoins cohérent (105) », alors que celui de 1637 innove, mais est incohérent : il introduit l'algèbre sans aban donner pour autant le lien avec le vieux programme géométrique, traînant ainsi derrière lui toutes les difficultés. On ne comprend vraiment pas pourquoi l'introduction de l'algèbre serait en contradiction avec le programme de la géométrie et de la Mathesis universalisa telle qu'elle prend forme à partir de 1619. Pour Descartes, il n'y a pas de contradiction, et cela doit nous suffire. Par ailleurs, si la manière dont il prétendait introduire l'algèbre est incohérente du point de vue du paradigme de la géo métrie analytique moderne, cela est notre affaire et ne présente aucun intérêt pour l'interprétation des textes. De plus, l'absence explicite de l'algèbre dans la vision cartésienne des mathématiques en 1619, n'introduit aucun élément alternatif ou contradictoire par rapport à son usage ultérieur. Bien au contraire, car, en effet, l'algèbre fait son entrée en tant qu'expression de la méthode, et non comme une trouvaille technique « nouvelle ». Aussi, son entrée est- elle tout à fait cohérente avec ce que Descartes a toujours pensé. La seule chose importante entre 1619 et 1637 ce fut l'énoncé, explicite, des principes de la méthode. Bos admet que cet énoncé ait eu une influence sur le programme de la Géométrie (106), mais en limitant la connexion au Discours de la Méthode, il ne saisit pas l'ampleur et la complexité du lien existant entre géométrie et méthode. L'apparition entre 1619 et 1637 des Regulœ est un évé nement crucial. Dans ce texte, on trouve l'explication de ce qu'on appelle Г « attachement » de Descartes à la vision classique cons tructive de la géométrie, et simultanément l'explication de l'impor tance qu'il attribue aux procédés de l'algèbre. Ici on peut lire ce qui pour un historien cumulatif est une contradiction interne, alors qu'il s'agit tout simplement de l'expression du noyau le plus profond de la pensée de Descartes. (104) H. J. M. Bos, op. cit. in n. 10, 331. (105) Ibid. (106) Bos remarque que « [...] the use of the key words, clear and distinct [...] show that Descartes saw a parallel between the series of interdependent motions in [a] machine, all regulated by the first motions, and the "ong chains of reasoning " in mathematics, dis cussed in the Discours de la Méthode, which provided each step in the argument is clear, yield results as clear and certain as their starting point » (Ibid., 310). Des Régulas à la Géométrie 233 Ayant aperçu les difficultés d'une telle position, Schuster a soutenu qu'après 1628, Descartes aurait abandonné le programme de la Mathesis universalis présenté dans les Regulse à cause des difficultés rencontrées pour la construction d'une théorie géomét rique des équations (107). Il se serait adressé alors à l'algèbre pour qu'elle vienne le secourir dans ses difficultés techniques. Or, à part le fait que Descartes n'était pas très sensible aux difficultés techni ques et aux détails, la thèse suivant laquelle il aurait abandonné son programme de Mathesis universalis après 1928, ne s'appuie sur aucune preuve convaincante. Elle apparaît même franchement dépourvue de toute vraisemblance. D'ailleurs, ce qui semble étrange dans ses argumentations, c'est l'idée que Descartes aurait dû développer concrètement un pr ogramme de Mathesis universalis dans tous ses détails, comme s'il s'agissait d'un programme uniquement mathématique. Aussi, le fait que ce programme n'avait pas été réalisé entièrement — comme si cette réalisation était tout à fait possible — prouverait-t-il ou bien un changement de programme, ou alors une contradiction interne. Comme le fait remarquer à juste titre Jullien, « Le troisième des Essais réalise-t-il le programme envisagé dans les Regulœl Ce que nous venons de remarquer permet bien entendu de répondre par la négative, en ce sens que la Géométrie n'est évidemment pas un traité de Mathesis universalis. Pourtant, si l'on se réfère à la partie rédigée des Régulée, à l'examen des questions parfaitement posées, il faudra être beaucoup plus positif. La Géométrie de 1637 réalise effectiv ement (avec toutes les insuffisances ou même les erreurs [...]) cette partie-là du programme général. « II devient alors possible de soutenir que le traité de 1637 ne signale pas de changement de programme, qu'il est fidèle aux espoirs conçus dans les années vingt, même s'il n'en réalise que la première partie. [...] Voilà pourquoi écrit Descartes à Mersenne : "Je prétends avoir démontré [la supériorité de la Méthode] par ma Géométrie." [...] « La Mathesis universalis peut revendiquer la Géométrie comme l'une de ses composantes. Ainsi, le programme des Regulse est-il réalisé, dans un domaine restreint, certes, mais, dans celui-ci, avec un degré d'aboutis sement remarquable (108). » Une autre idée, qui semble implicite dans ces raisonnements, est que les Regulœ seraient la contrepartie de la conception traditionnelle (107) J. Schuster, op. cit. in n. 94. (108) V. Jullien, op. cit. in n. 3, 47-49. 234 Giorgio Israel de la géométrie, conception à laquelle Descartes adhérait dès 1619. Cela revient à affirmer que, dans la méthode énoncée dans les Regulœ, il n'y avait pas de place pour une approche algébrique. Or, cette conclusion est entièrement erronée. En effet, dans la méthode énoncée dans les Regulœ, les procédés algébriques, bien que repliés à l'intérieur d'un cadre constructif, jouent un rôle fondamental. Il n'est pas vrai qu'en 1628 Descartes avait présenté les Regulœ en tant que traduction spéculaire de sa géométrie de 1619; il n'est pas vrai non plus qu'après 1628, un programme qui n'existait pas soit entré en crise pour des raisons techniques. C'est le contraire qui est vrai : la détermination des principes d'une nouvelle méthode, justement en 1628, de la part de Descartes, provoqua un changement dans sa manière de considérer les problèmes de la géométrie. Cette méthode est tout d'abord « analytique », et trouve, donc, dans l'algèbre la forme particulièrement adaptée à l'approche des problèmes; mais c'est une méthode analytique « constructive », qui, de ce fait, trouve dans les procédés constructifs de la géométrie classique le point de référence exemplaire. D'autre part, les caractéristiques spécifiques de ce procédé analytique constructif modifient radicalement le cadre de la géométrie, en particulier les critères de représentation et d'admiss ibilité des courbes, autour desquels apparaissent les progrès et les difficultés analysés par Bos. Pour ce qui est des difficultés, nous avons du mal à croire que Descartes ait pu s'en préoccuper, ou même s'en rendre compte seulement. Aussi, le nœud crucial est-il constitué par les caractéristiques de la méthode de Descartes, et plus précisément par le fait qu'elle est analytique et constructive. Cette méthode a besoin de l'algèbre en tant que langage universel reflétant la généralité de la méthode, mais elle est en même temps constructive et n'admet ni sauts ni déchirures dans son avancée. L'effort de Descartes consiste à maint enir ensemble ces deux exigences. De ce fait, toutes les contradic tions internes à son texte ne sont pas dues à la coexistence de deux visions différentes de la géométrie, mais résultent des difficultés d'une vision cohérente unique (109), certes non dictées par des exi gences de nature mathématique, mais par les exigences d'un programme philosophique. (109) D'autre part, Bos lui-même remarque que : « Although there were contradictions in the structure and the programme, there was an underlying unity of vision. » (H. J. M. Bos, op. cit. in n. 10, 332.) Des Regulae à la Géométrie 235 Comme le fait remarquer Vuillemin : « Aux yeux du philosophe, l'invention de la géométrie analytique paraît secondaire par rapport à l'invention d'une méthode universelle de pensée, contenue dans la théorie générale des proportions. [...] Or quoiqu'il innove par ailleurs, Descartes continue de poser le problème de Pappus dans les termes des Anciens, c'est-à-dire en termes de proportions. [...] Il y a sur ce point un entier accord entre la Géométrie et les Règles pour la direction de l'esprit, ainsi qu'avec toutes les œuvres ultérieures de Descartes : la nouvelle géométrie se réduit à cette théorie des proportions (110). » J'ai parlé de Y algèbre comme d'un langage universel qui reflète la généralité de la méthode. Or, puisque la méthode de Descartes est analytique et constructive, mon propos laisse entendre que son algèbre ne s'identifie pas avec celle dont nous avons l'habitude et qui, dans la plupart des cas, n'est pas constructive. Mais si l'on veut se rapprocher du sens du texte cartésien, c'est bien de cette idée de l'algèbre qu'il faut se débarrasser. Cette exigence est rendue évidente par la réponse naturelle, voire obligée, à la question suivante : « Pourrions-nous être compris d'un algébriste moderne si nous donnions comme caractéristique de sa discipline la construct ion des procédés et l'abandon du raisonnement par l'absurde?» Inversement, cela aurait-il un sens de demander à Descartes l'usage d'une algèbre procédant par théorèmes d'existence, voire démontrés par l'absurde et non constructifs ? Voilà pourquoi les textes adoptés par certains historiens pour résoudre la question stérile de manière réellement « gordienne », allant jusqu'à la démonstration de l'identité algèbre-géométrie, courbe-équation dans la géométrie cartésienne (111), servent, en fait, à démontrer exactement le contraire. Tel est le cas de la lettre de Descartes à Mersenne de janvier 1638, où il définit la supériorité de sa méthode sur celle de Fermat, et s'élève contre la méthode de démonstration par l'absurde et les procédés non constructifs : « Car premièrement la sienne [méthode] est telle que, sans industrie et par hazard, on peut aisément tomber dans le chemin qu'il faut tenir pour la rencontrer, lequel est autre chose qu'une fausse position, fondée sur la façon de demonstrer qui réduit à l'impossible, et qui est la moins estimée (110) J. Vuillemin, op. cit. in n. 2, 10-12. (111) Cette identité est difficile à défendre. «Beaucoup plus qu'une théorie du parallé lisme entre fonctions et courbes, la Géométrie est d'abord une conception des proportions » {Ibid., 10). 236 Giorgio Israel et la moins ingénieuse de toutes celles dont on se sert en Mathé matique (112). » Pour Descartes, en revanche, la bonne voie consiste à appliquer la méthode analytique (dans le sens cartésien, bien sûr!) et sa réalisation concrète dans les mathématiques, c'est-à-dire en tant qu'instrument de l'algèbre : « Au lieu que la mienne est tirée d'une connaissance de la nature des Equations, qui n'a jamais esté, que je le sache, assez expliquée ailleurs que dans le Troisième Livre de ma Géométrie. De sorte qu'elle n'eut su être inventée par une personne qui aurroit ignoré le fonds de l'Algèbre; et elle suit la plus noble façon de demonstrer qui puisse être, a savoir celle qu'on nomme a priori (113). » Ainsi, « le fonds » de l'algèbre est surtout constitué par la méthode utilisant la démonstration — c'est-à-dire la méthode ana lytique — au moyen de chaînes déductives et ordonnées, ininte rrompues et constructives. Le critère algébrique correspond au critère des constructions possibles, ordonnées et réglées. On peut affirmer avec certitude que « le fonds » de l'algèbre est, pour Descartes, quelque peu différent de ce qu'il serait pour un moderne! Aussi, l'algèbre apparaît-il ici comme Г « ambassadeur » de la méthode deductive, mais ce déductivisme est quelque chose d'assez éloigné de ce que les mathématiques modernes nous ont habitués à concev oir. En fait, il est constructif et rejette le raisonnement par l'absurde. En définitive, la Géométrie cartésienne ne constitue pas une étape dans la formation de la géométrie analytique au sens moderne du terme. Elle est le reflet d'une conception des mathématiques tout à fait particulière, où le concept d'extension géométrique joue un rôle central. La géométrie de Descartes est analytique non pas en raison de l'importance accordée à la méthode des coordonnées ou à la correspondance entre géométrie et algèbre. Elle l'est parce qu'elle se réfère à un principe méthodique (analytique, justement), centré sur les procédés déductifs et constructifs du raisonnement, c'est-à-dire sur ce qui constitue le cœur même de la philosophie cartésienne. (112) Lettre à Mersenne de janvier 1639, AT, I, 490. (113) Ibid.