LE NOUVEAU PÉCHÉ

Manuel Montero
RÉCITS CRITIQUES
Je propose à nouveau une mouture de récits, qui, de facto, compte tenue de la continuité des
uns par rapport aux autres, viennent constituer une sorte de roman (avec cet élément
discontinu du roman originel... Roman de la Rose, etc), CQF.
!inon, "e peux peaufiner et aussi colla#orer avec la Revue $ittéraire.
J%envoie pas en format &ord ni pdf, mais txt, qui est lisi#le parfaitement, sinon. ites'moi à
l%occasion si cela vous pose vraiment un pro#l(me.
Cordiallement
Mini romans
J'ai retrouvé sa carte de visite tachée de sang
nocturne (...)
Achille Chavée
Les Primitifs
C'était un type qui défendait dans les salons le
retour au paléolithique. Il ne sera pas le premier ni
le dernier, vous me direz. Mais, d'habitude, la
revendication est faite au nom de la Nature et, dans
des milieux militants, au chaud. Lui, se passait fort
bien de la vie à la campagne où sa consommation
d'antihistaminiques et de sympatho-mymétiques le
tenait dans le flou et où il sortait perdant au jeu
de l'amour.
Il admirait au contraire l'industrie et la
sophistication. Du marché des cosmétiques, il était
fanatique revendicateur, et prendre des taxis, et
même la puissance nucléaire, si racontée par une
femme. Il disait qu'il fallait trouver le cochon en
soi. Surtout ses débuts furent de tracer une croix
gammée sur le mur de sa psychanalyste, dans la salle
d'attente. Mais il le fit discrètement, une croix
gammée petite comme une araignée et au crayon
graphite dur qui donne un gris clair imperceptible
sur un mur éclairé par des tulipes design. A sa
décharge, il pensait que c'était un symbole
paléolithique. Tout comme les Vénus de Rubens.
"Je suis contre le Matriarcat parce qu'il n'existe
pas. Je suis le deuxième sexe de l'athéisme", a-t-il
dit une fois, croyant citer Sollers. Il savait bien
de quoi il parlait, en revanche, quand il évoquait
l'odeur de la cyprine dans les discussions
littéraires aussi bien que dans les galeries d'art.
C'est à dire qu'il avait conscience que le mot venait
d'une société urbaine et décadente comme celle du
monde hellénistique.
Sinon le mot n'aurait pas été géographique, voyez-
vous. Il faut beaucoup d'allées et venues entre les
îles grecques pour penser à ça.
L'honnêteté paléolithique entrerait dans un
rapport dialectique avec la malhonnêteté moderne, et
surtout féodale, pour créer un monde futuriste dans
lequel il y aurait un retour de la peinture rupestre,
c'est à dire "avec les mains". C'est à dire que pour
peindre avec des brosses à chaux comme les chrétiens
ou par bombage à l'aérographe comme les protestants,
il valait mieux "avec les mains".
Valparaiso
Une amie très cultivée, que je n'ai plus revue
depuis presque une décennie, me disait que les gitans
de son voisinage au Sacromonte lui chuchotaient des
obscénités dans la rue. Je me suis longuement demandé
la signification de ce geste qui s'apparente au
harcèlement. Je ne peux y voir un simple machisme
plat et réductible à la critique. Il me semblait que
tout geste du gitan jaillissait de la transe. Un
peuple d'artistes rend l'insulte, une déclinaison de
la littérature relevant presque du poème et,
l'obscénité, une subtilité prophétique.
L'homme disait : "do you want me to eat your
cunt ?"
El hombre decía : "¿quieres que te coma el
chochito?"
Et, en même temps qu'elle me racontait cette
petite histoire, elle m'offrait ses livres de Léon-
Paul Fargue, et me rapportait de ses voyages le Guide
des Égarés de Maïmonide. Elle cherchait avec un
pendule ses anciens amis. Je lui ai offert El hombre
perdido, de Ramon Gomez de la Serna, dadaïste
espagnol. Un volume de la collection Austral qui
venait du Mexique ou de l'Argentine et qui était,
alors, introuvable. C'était le pendule d'un vieux
bouddhiste anglais, qui semblait amoureux d'elle,
petit appareil qui répondait à tout. Mais c'était un
type assez coincé et, il a fini par lui dire avec son
pendule que ses amis étaient morts. Elle a pu, après
une forte panique, vérifier au téléphone qu'ils
étaient vivants, mais très loin.
J'ai à présent une amie invisible que je vouvoie
et qui me conseillait, à propos du livre de Shelley
The Cenci, de prendre l'édition de Boston. Elle est
revenue et elle s'est mordue la langue sachant que
l'intérêt que je portais à cette tragédie venait,
dans sa tête, du fait que Mario Praz affirme qu'elle
relève de l'intérêt de Shelley pour le marquis de
Sade. Sa correspondance avec moi devint affolée, elle
m'attribua un essai sur Hemingway qu'elle avait lu en
espagnol. J'ai eu du mal à mettre un peu d'ordre dans
son âme.
En fait, nous nous reconnaissons dans Béatrice
Cenci depuis la lecture du récit de Stendhal. Sa
conviction que le parricide est un acte de justice
duquel l'on ne doit pas se repentir. Alors la parole
du père incestueux chez Shelley nous agresse. La
minutieuse destruction à laquelle amène la
sensualité.
Shawarmaness
Quelqu'un qui avait été prisonnier politique dans
le tiers monde me racontait que les blessures
produites par les séances de torture, et que personne
ne soignait, c'étaient les larves de mouche qui les
nettoyaient, ne mangeant que les parties pourries.
Il avait aussi pour ami un lézard, qui disparut un
jour.
En chaleur
Maintenant tu es une chienne, mais pas n'importe
quelle chienne, sinon une chienne de chasse.
Je te pénètre et je suis non pas un chien de
chasse, sinon ton maître, le chasseur.
Nous sommes dans le manoir de campagne, je porte
pantalon, cravate et chemise défaites. Nous sommes à
l'écurie, entourés des chevaux qui nous regardent,
nerveux, excités.
Le sexe des chevaux grandit dans leur agitation,
et maintenant tu es la femme du chasseur qui entre en
scène et va caresser les sexes de cheval. Tu te
dénudes pour le cheval et tu te places contre son
ventre, au-dessous de lui.
Le chasseur et sa femme gémissent et se
souviennent de leur nuit de noces. Aujourd'hui, dans
l'écurie, c'est si fort qu'ils bavent et hurlent,
défaits.
Je suis le chasseur qui te dit "chienne, ma
chienne, je suis à toi" et tu te prépares pour
recevoir le foutre de l'homme.
On ne peut pas s'arrêter et maintenant nous sommes
des intellectuels qui baisent entre les livres. Tu es
ma plage alors inondée de moi, tu me suggères que je
suis ton Ocean et je te réponds que je suis seulement
Ulysse couvert de sel, naufragé sur ton corps. Je
suis de l'avis que Brigitte Bardot dans le film de
Godard n'était pas Pénélope, mais Circé. Tu es ma
Circé, et tu me dis : pas Circé, mais l'autre
magicienne, l'autre, la nymphe marine, comment
s'appelait-elle ? Je pense à ça, et son nom tarde à
venir, mais c'est Callypso. Je caresse ton corps
rassasié et tu sors du lit chercher le Pierre Grimal.
Tu lis Callypso en entier et puis tu vas régler ses
comptes à Poseidon qui t'est venu à la tête. Tu lis
le splendide passage du Grimal sur l'Atlantide. Je
pense au Critias, que j'ai lu avec ma première fiancé
où l'Atlantide est submergé à peu de profondeur. Il
en reste de la boue à fleur d'eau.
Le vomi
Une femme qui habite dans une yourte nous parle du
jeûne aux raisins, qui doivent être de saison, et
puis d'une femme australienne qui a même supprimé les
jus de fruits et l'eau de façon chronique, ainsi que
les aliments solides, et se nourrit exclusivement
depuis des années de la lumière solaire.
Depuis un certain temps, et de plus en plus, j'ai
tendance à vomir dès que je sens que j'ai mangé de
trop. Je fais un bruit affreux et cela m'est arrivé
dans la cabine d'un avion. Mon corps à pris le relais
de ma décision de ne pas regrossir des kilogrammes
que j'ai perdus cet été. Je ne sais pas en France,
mais en Espagne, ils ont transformé en délit ce
qu'ils appellent "apologie de l'anorexie". Les temps
sont à la course à la persécution des gens.
La grande menace de prendre du sur-poids réside
dans le fait que j'ai tendance à parcourir le
supermarché "en entier". Je veux toujours savoir
"tout ce qu'il y a".
Je ne veux pas être dans l'inconscience ni
éprouver de la censure sur ce qui existe au
supermarché, comme je ne le veux pas dans ma tête.
L'idée est celle du cerveau même. J'aurais
tendance à utiliser tout mon cerveau. Est-ce que cela
est maladif ?
J'ai peur que, n'étant pas maîtrisée par la
conscience, mon ignorance du supermarché gagne du
terrain et m'empêche de me nourrir proprement. J'ai
peur d'entrer au supermarché furtivement, à
l'aveuglette, et ne relever que d'une carence.
Par ailleurs, le modèle du cerveau est très
gourmand idéologiquement et entre en collision avec
le pur acte de vomir, mais l'idée a tout pour sortir
gagnante et décaler l'acte dans l'abjection et
l'inexistence virtuelle.
Récits critiques
Encore un effort
J'ai très bien dîné chez des amis et, pour une
fois, je n'ai pas envie de vomir. Du jambon de Parme,
des macaroni et des dorades au four. Quand même un
peu de vin, un demi-verre, quoique j'insiste toujours
sur le fait que je ne prends pas d'alcool. De bien
dîner m'ouvre l'estomac par la suite et, donc, j'ai
couronné le tout ici, chez moi, avec un peu de
reblochon et du bordeaux.
Je me mets à fantasmer... Est-ce que les tyrans
d'aujourd'hui mènent encore une vie de libertins ?
Mon imagination me dit que même pas. A peine une
misère sexuelle genre : d'accord, mais tu ne me fais
pas comme Monika Lewinsky.
J'imagine juste des tyrans gentils, que voulez
vous ? J'ai encore foi dans l'humanité, moi. Il
m'arrive d'avoir des fantasmes, des fantasmes de
pouvoir... Mais cela est grossier de s'attaquer aux
tyrans. C'est plus raffiné de les appuyer. Vous serez
mieux apprécié, votre éclat intellectuel, vos
manières si high class, votre charmant chien...
J'adhère, mon café du soir a un meilleur goût si je
me mets à la place du tyran. Je digère et, bien
entendu, toute digestion est faite d'automatismes des
viscères qui échappent à la maîtrise du sujet. Mes
amis par personne interposée ont été sacrifiés aux
causes perdues, le Polisario, je pense, Cuba... leur
élégance n'est pas factice et vient de la grandeur
d'esprit. C'est plutôt moi qui suis punk ou kynique.
Ma montre avance de deux minutes, comme celle de
mon fils d'ailleurs, et, en franc-tireur peu averti,
j'ai tendance à tirer sur des ambulances.
Au dîner de ce soir, c'étaient des amis, donc des
gens comme ma fiancée et moi : dans la vie publique,
oui, dans sa juste mesure, mais du côté des rebelles
et des opprimés. C'était émouvant de voir qu'ils
n'allaient pas mal dans la décoration de leur maison.
Des éléments décoratifs à fortes connotations de
gauche, du parcours du combattant comme lui disait,
avec un demi-sourire. J'ai daté, sans que personne ne
me corrige, les colons en bois peint des années
cinquante, plutôt soixante, les uns, et là, oui, là,
elle m'a corrigé, plutôt cinquante, plutôt
cinquante... c'était un policier sur une moto
ressemblant à un tricycle. Je regardais l'esthétique,
mais elle, plus précise, se concentrait sur les
éléments vestimentaires du policier qui peuvent
permettre à l'historien de dater avec justesse. Pour
un quartette de fonctionnaires, j'ai donné des dates
plus proches mais suffisamment reculées, et puis pour
un "scribe" (plutôt un étudiant à l'université
locale), j'ai convenu que c'était plus récent, mais
pas plus près que les années quatre-vingts. On ne se
serait pas attendu à mon expertise chez des gens
suffisants, mais nos amis avaient un flegmatique de
bonne aloi et aussi la finesse de me faire faire des
progrès.
Pas du tout à l'écart de la vie sociale : comme
bouton, le rendez-vous qu'ils attendent demain d'un
ex-président étranger. Un peu de nostalgie, il vient
récupérer quelques photos prises en compagnie de
Clinton. L'on se plaignait que les jeunes ne sont
plus engagés dans des luttes de libération (ni dans
une vie professionnelle digne, d'ailleurs) et que
donc, me disais-je, l'existence du parti communiste
est devenue une idée ridicule, si on veut en tirer
des conséquences. Cela surnageait, en tout cas,
puisque un autre ami commun était un des derniers
communistes vivants dans son propre pays. S'ils
lisent ces lignes, ils vont rigoler, se reconnaissant
seulement si je continue à décrire leur collection,
puisque j'adopte pour toi, lecteur, un ton populaire
et sarcastique et non le sérieux de mon roman intime.
Tapés sur TextEdit, sans la braise tiède du journal
sur cahier, ils deviennent les marionnettes d'une
farce cynique et impardonnable. Que veux-tu que je te
dise sur l'intimité que de bons hôtes savent créer ?
N'est-elle pas, ma parole écrite, tétanisée par le
regard scrutateur des vrais connaisseurs ?
Ils semblaient enthousiastes de la politique
actuelle de l'Espagne. Un exemple d'éclat est le
mariage homosexuel, dans un pays plutôt du sud. Je me
suis souvenu de l'avis d'un ami homosexuel en
Espagne, dégoûté de la gauche, qui me disait qu'être
homosexuel avait été depuis toujours sortir de la
norme, être différent, et que vouloir se marier comme
tout le monde était un contresens et une perte de
liberté.
Vous avez aussi des attitudes, comme celle d'un
familier, de reprocher aux homosexuels de se tromper
de parti, en plus d'être homosexuels, s'ils ne votent
pas le parti socialiste qui "leur a fait une loi".
Dès qu'un parti s'approprie d'une cause, l'on est
traître à sa minorité si l'on ne fonce pas dedans.
Bien sûr, bien sûr, j'étais contre l'Eglise qui
était sortie en foule dans la rue, tel un
épouvantail, pour protester contre cette loi. En bon
moujik, je justifiais mon anticléricalisme par un
argument de poids, "on ne leur demande pas que les
prêtres marient par l'Eglise les homosexuels, c'est
juste un mariage civil." Je sortis mes quelques
souvenirs de la noirceur de l'Eglise espagnole,
encore valables aujourd'hui, malheureusement, et, je
ne sais pas comment, je me suis trouvé à évoquer le
début du texte "Français, encore un effort pour être
républicains", du marquis de Sade. C'est lorsqu'il
dit qu'il faut en finir avec le clergé si l'on veut
aller de l'avant. L'ambiance devenait lourde, puisque
l'on ne savait encore par quel bout me prendre.
Personne ne veut se faire suspecter d'homophobie,
même pas moi, qui apprécie mon contradictoire ami
cité plus haut. Mais c'est que le militant de quoi
que ce soit veut plus ou moins consciemment avoir du
pouvoir, du pouvoir sur les autres, devenir policier,
même s'il se dit chaque nuit qu'il est persécuté.
Je me disais que j'étais malvenu, que j'étais
habillé comme l'écrivain U. avec lequel j'avais été à
table une soirée. Finir comme ça, écrire comme lui,
vivre comme lui, excité comme une puce, quel gommage
pour mon mauditisme et mon goût de l'érudit et du
rare ! Finie, ma carrière dans la grande littérature,
les mauvaises influences finissent par peser dans la
balance. Tout comme le reblochon. Je voulais en venir
au militantisme sans queue ni tête des apprentis
législateur. Donc, je racontais une scène à la porte
de mon atelier, quand j'étais encore le premier à
investir l'un des ateliers de mon impasse. Un autre
artiste arrive avec son couple du même sexe. Je ne
sais pas sur quel genre ils s'étaient posés tous deux
cet après-midi, mais je voulus faire connaissance en
tant que voisin. Le compagnon, habillé en cycliste
(pour mieux porter les matériels de l'atelier) me
lâche : "Vous voulez parler à quelqu'un ? -
Evidemment, si vous avez le temps, je suis le voisin
d'en face." L'artiste s'adresse, alors, à ma compagne
qui est en train de jardiner : "Quel type d'oeuvre
faites-vous ?" Elle répond qu'elle est photographe.
Moi, je lui fais voir que j'utilise l'atelier pour
peindre. "Ah," dit-il en se penchant un peu, "et vous
êtes mariés ?" Stupéfait, moi qui n'ai même pas songé
à me marier quand j'eus mon fils, et un peu alarmé,
je lui demande : "Mais, il faut être marié...? - Non,
c'est pas forcé, mais j'ai un PACS". Je le félicitais
un peu excédé (du moins ce n'était pas encore
forcé !) et je ne l'ai plus revu.
Nos amis venaient de me servir un peu de vin, le
demi-verre dont j'ai parlé. J'ai voulu encourager
leur fille, qui a 21 ans, à aller à Grenade en disant
que c'était toujours la fête et, tout en parlant à
son père des horreurs de l'Eglise, j'ai évoqué le
concept d'ivresse, généralisée. Ca n'arrangeait pas
forcément les choses, donc j'ai voulu nuancer que
l'orgie créait du lien social, que c'est pour cela
qu'en Andalousie les gens se parlent. Bon, j'ai eu
l'accord parental sur le fait (quand même ce sont des
soixante-huitards) qu'en France tout est si homogène
que les gens ne se parlent pas dans la rue et se
fichent du passant.
Ce ne sont pas les homosexuels les seuls à vouloir
faire les policiers, ce sont les artistes eux-mêmes.
Je me présente, à nouveau, à une autre nouvelle
artiste qui est en train de s'installer dans mon
impasse. Elle me demande si je sais qui habite entre
elle et moi. Je dis que c'est une sculptrice mais
que, pour l'instant, elle est absente et que deux
amies à elle profitent quelques mois de l'atelier
pour faire avancer un projet. Je répétais telle
quelle l'information qui m'avait été donnée.
L'artiste prend un ton sévère : "Ah, une sous-
location..." Elle avait bien pris note, je me suis
mordu la langue trop tard, ajoutant de mon propre
quelques justifications.
Nos amis de ce soir avaient des tableaux dans le
pur style d'Edouard Duval-Carrière. J'ai eu la chance
de visiter son atelier quand nous sommes passés à
Miami. Mais leurs tableaux à eux sont directement
sortis du tissu pictural populaire dans lequel puise
l'artiste haïtien. Quand elle m'a dit qu'elle avait
quelque chose de Chéri Samba, je m'attendais à voir
aussi un tableau de lui, mais elle m'a montré le
catalogue de l'exposition à la Fondation Cartier. On
a un peu discuté parce qu'elle préférait la période
plus récente, tandis que moi, j'étais resté à ma
découverte de ses premiers tableaux dans le magazine
Raw.
Mais si, les noirceurs de l'Eglise y sont pour
quelque chose ! Les professeurs catholiques qui
siégeaient au tribunal de mon mémoire de maîtrise, ne
connaissant pas Pierre Klossowski, qui était le sujet
que j'avais choisi pour ma recherche, étaient
convaincus que j'avais dessiné moi-même les crayons
couleurs du philosophe-artiste français et que
j'avais inventé sa biographie. C'est bien ton style,
ces dessins, Montero, on te reconnaît ! Et en plus,
ils n'avaient pas trouvé Klossowski dans leur
encyclopédie. Donc, après leur curieux coup de
téléphone, la défense de mon mémoire, le lendemain, a
consisté a apporter une valise pleine à craquer de
livres de Klossowski et de catalogues de ses
expositions pour démontrer "qu'il existait".
Finalement, mon mémoire de maîtrise a été publiée
par l'université et il figure dans la bibliographie
de l'exposition "Intégrale" de Klossowski à Madrid.
Je crois que les exemplaires que j'ai donné a Isabel
Escudero, la femme du philosophe Agustin Garcia
Calvo, peuvent être pour quelque chose dans la
constitution de cette bibliographie.
J'intitulais mon mémoire : Machinerie du corps
klossowskien
J'intitulais les chapitres majeurs de mon
mémoire :
1) La coiffeuse. Introduction au simulacre
2) La Belle Versaillaise. L'éternel thème féminin
3) Actéon. Voyeurisme et courtoisie
4) Cycle de Saint Nicolas. Anthropophagie 1 et Utopie
1
5) Le repentir de Gilles de Rais. Anthropophagie 2
6) Trois attitudes. Utopie 2
Un de mes tableaux préférés de Pierre Klossowski
est La sieste à Vérone. Il semble relever de la
partie souple de Klossowski, que je connais mal,
c'est à dire du deuxième et troisième roman des !ois
de l'"ospitalité : !a révocation de l'édit de #antes
et !e $ou%%leur. Tout comme chez William Blake
(malgré que Klossowski a dit que c'était Fussli son
influence, par le fait qu'il peignait des actrices
dans leurs rôles), poésie et dessin s'amplifient l'un
l'autre. Bonsoir, c'est six heures ! Le café réduit
en lie, les merles sur le point de chanter, je ne
saurais revenir sur le dîner chez ces amis.
Les commentateurs de Félix
(27108)
Ma démarche est commerciale, il s'agit de faire la
promotion de ma peinture, le besoin de reconnaissance
passant après le besoin d'argent. J'avais nonobstant,
sous cette couche de professionnalisme, beaucoup de
romantisme encore. C'était l'année 2007, j'étais
convaincu qu'à Paris rien ne bougeait, que j'étais la
seule semence de réussite dans cette ville endormie.
L'écrivain et philosophe Ignacio Gomez de Liano,
qui venait à Paris me commenter sa lecture des
brouillons de mes six romans en espagnol, qui ont été
publiés fin 2007, et mis sur le marché en 2008,
s'était promené avec moi dans les jardins et le
palais de Versailles. Il avait reconnu, sans regarder
l'écriteau, un épisode de la Gerusalemme liberata de
Tasso dans un tableau de la demeure privée de Marie-
Antoinette dans les jardins. Il était familier des
rares Artemisia Gentileschi qu'on trouve chez le Roi
Soleil, et amusé du Parnasse du roi et ses
maîtresses. Pour comble, il était révérencieux et
connaisseur des arbres.
Il est rentré avec moi. Ma compagne avait préparé
un buffet avec du foie-gras et du Jurançon. Salade
aussi, bien sûr, et à prendre à table. Parmi les
discussions gastronomiques, que quelques ajouts de
Berthe au buffet justifiaient, l'on a évoqué la
figure de Dali et de son épouse Gala.
Berthe avait même cuisiné un dessert en suivant
une recette.
A la porte, seul avec moi, Ignacio a regretté le
sort, soit l'exil non reconnu de Félix de Azua qui,
comme lui, avait été avant-gardiste, sifflé dans les
auditoriums par des élèves nationalistes catalans. Un
collègue artiste de Barcelone se moquait des larmes
qu'Azua avait versé à cette occasion, il les trouvait
pathétiques venant de quelqu'un qui n'allait pas dans
le sens du poil nationaliste, comme la clientèle
artistique de tous âges dont il faisait, lui, partie.
J'avais décidé, depuis notre projet d'édition,
d'être présent dans les forums de littérature
espagnole. Je devais faire du teasing, des
apparitions avec mon vrai nom qui produisent de
l'intérêt, qui séduisent. Je tape donc "Félix de
Azua" : il a un blog, en fait une vraie communauté de
commentateurs déjà constituée depuis un an.
Malgré le fait de ne pas avoir de masque, de
nickname, j'avais pour l'occasion un artifice qui me
permettait de ne pas dévoiler une édition qui
s'avérait encore fragile et tâtonnante. L'idée
consistait surtout à ne pas me présenter comme
écrivain et, nonobstant, à créer du public en faisant
valoir ma qualité de peintre. Dans un milieu
d'écrivains cela me protégeait des envies et des
susceptibilités, permettant à tout-un chacun de faire
des exercices de style dans l'éloge de mes tableaux.
J'avais déjà un site. J'étais hébergé sur le web de
ventes d'art artprice.com
Le propriétaire du site Artprice habite et
travaille dans un étrange monument extravagant et
déjanté non loin de Lyon. Il se déclare franc-maçon,
contre toute prévention, et constitue à lui seul un
sujet de roman.
Mes annonces d'oeuvres, crayons de couleur au
début, puis de l'huile et de l'encre de Chine, sont
passées dans les premières pages du site durant toute
la première année. J'étais amusé de côtoyer tous les
jours des mises aux enchères de Picasso, Dali ou
Warhol.
Ma condition d'artiste non-contemporain ou
anachronique n'était pas gênante dans le milieu
littéraire, ils étaient enchantés d'avoir un peintre
au poulailler.
A ce propos, je voudrais mettre en parallèle un
récit familier et les réactions de deux
psychanalystes différents. Ma mère, étant orpheline
de père, avait été élevée par un oncle militaire du
régime de Franco, puis par une tante très
particulière. Pour illustrer le poids du catholicisme
dans ma famille, souvent j'évoque en analyse cette
tante de ma mère. Il y un détail symptomatique que,
jusqu'à aujourd'hui à six heures trente, je ne voyais
envisageable que sous l'angle de la clinique.
Ma grande-tante, donc, avait un crucifix, comme
toute bourgeoise espagnole de son époque, en ivoire.
Vous savez quels sont les traits communs de tout
crucifix de luxe, sinon je vous les rappelle : sur
une croix en ébène ou noyer quelque peu aplatie, est
placé un Jésus-Christ mourant qui doit être à moitié
nu, couvert seulement du linge de pureté qui cache
son sexe. Il porte la couronne d'épines, qui ne lui
sont épargnées dans le dernier supplice, mais cela
est secondaire pour nous. Il peut être en argent,
rarement en or, et dans les crucifix les plus fins,
il est en ivoire taillé et poli.
Même ma mère me présente sa tutrice comme une
personne horrifiée par la nudité et la sensualité.
Alors, sa tante décida d'habiller le Christ. Elle
avait trop de tentations de lubricité à la vue de ce
corps masculin exhibé quotidiennement à son regard.
Elle tricota l'on ne sait bien si un pantalon ou une
jupe pour ses jambes et un pull pour le haut du
corps, et cacha comme ça le corps du Christ. Je pense
qu'elle aurait demandé la permission de son
confesseur, puisqu'elle était toujours au
confessionnal. Bon, lorsque j'ai raconté cela à mon
psychanalyste soixante-huitard, il a porté ses mains
à la tête et a confirmé que ma famille était dingue.
Voyons ce qui se passe aujourd'hui, avec mon actuelle
psychanalyste, à six heures et demie, qui est moins
âgée que moi. Je lui raconte le tricotage pour le
crucifix et elle s'exclame, ravie, "Mais ça c'est
très original !" Du coup, la jeune personne, élevée
dans l'art conceptuel, a pensé que ma grande-tante,
fanatique et fervente partisane de Franco et de ses
fusillades, était une sorte d'artiste postmoderne,
une sensibilité féminine ! Ma tante, avec sa névrose
religieuse, aurait déconstruit un objet quotidien.
C'est ce décalage que les commentateurs soixante-
huitards espagnols de Félix ne pouvaient endurer. Et
trouver en moi une jeune personne qui encore décodait
l'idéologie fasciste qu'ils avaient combattu, les a
mis dans ma poche. Mais cela a pris du temps.
D'abord, il fallait lire les longues tirées de
commentaires, et non seulement l'article proposé
chaque semaine. Je n'avais pas l'habitude. Je n'avais
pour déchiffrer qu'un seul point de repère, une
conversation aux Tuileries avec une artiste des
milieux bourgeois espagnols à Paris, qui connaissait
bien le blog et prenait parfois partie aux
conversations. Elle a passé sous silence son
pseudonyme, mais elle m'a encouragé à participer, je
pense parce qu'elle trouvait que cela allait l'amuser
de me voir là-dedans.
Ensuite, il fallait trouver quelque chose à dire.
J'aurais pu m'en tenir au contenu des articles de
Félix, mais je n'y ai pas pensé un seul instant. Je
voulais participer à la conversation.
C'est pour cela que mes premiers commentaires
étaient tirés par les cheveux et plutôt hermétiques.
J'ai cité un mystique espagnol du XVI siècle qui
compare le Christ au fromage, par exemple, convaincu
que j'allais droit au coeur de la conversation. J'ai
passé un temps indéfini à balancer des citations de
ce genre et, il faut dire que, même dans mon activité
actuelle sur la Toile, je conserve ce trait-là. Les
commentateurs citaient, oui, aussi, mais autrement.
Il était question de pertinence dans la citation et
un commentateur masculin me l'a assez vite fait
remarquer.
Progressivement, j'ai réalisé que parler de moi-
même par petites doses était la meilleure façon de
m'ouvrir une place dans cette communauté. Et même à
grandes doses. J'ai très vite fait savoir que
j'écrivais depuis Paris, par exemple, et compte tenue
que Félix suivait de très près dans ses articles les
élections françaises, cela me situait dans une sorte
de noyau électrique de la conversation. Du moins, je
le sentais comme ça.
Il y avait sur le blog un troll bon-enfant et
tendrement pathétique, Antonio Larrosa, chouchouté
par tous, qui faisait la promotion de son site de
"pire écrivain du monde". Mais j'ai très vite été
séduit et médusé par un personnage féminin au nom de
déesse, et pas n'importe laquelle, qui était une
sorte de modératrice spontanée et arbitre d'élégance
respectée par tous : Isis.
C'était à elle que je m'adressais au début, et
elle avait toujours quelque réponse à me donner au
nom de la prudence et du bon ton. Les pseudonymes,
par moment, me semblaient avoir été décidés non
individuellement, mais en suivant en commun une
espèce de table de personnages dramatiques. Ainsi,
Isis était centrale et son rôle semblait être de
voiler et dévoiler tour à tour les mystères de
l'espace "commentaires". Les autres actrices venaient
la rejoindre telles des fées auxiliaires aux noms
également allégoriques, Melusina, par exemple, ou
d'autres qui me reviendront à l'esprit si la
nostalgie remplit sa tache pédagogique ce soir.
J'avais un but commercial qui me structurait mais,
hélas, cela n'a pas empêché, comme il arrive si
souvent, de me laisser entraîner par le scintillement
des affects. C'est comme ça qu'un week-end où me
trouvant seul pour quelques jours, j'ai pu
m'abandonner tout entier à l'excitation, j'ai connu
Enea.
Les conversations avaient d'habitude un fil
masculin, de longues argumentations sur des questions
éthiques d'actualité, et un fil féminin fait de jeux
d'esprit. Ennuyé des longs paragraphes, il va de soi
que, moi, le fil que je suivais, c'était le fil
féminin. Et Enea était un cas à part, elle me
semblait ne rien à voir avec les autres, elle
écrivait des sortes de poèmes ou plutôt des énigmes.
Elle ne choquait personne, les femmes semblaient
suivre sans peine ses pensées de prophétesse. Au
contraire de la plupart des assidus, qui avaient des
comptes typekey, elle n'en avait pas, mais il n'y
avait pas de confusion possible, ni de marginalité au
sein de cette communauté. Elle semblait très
cultivée, malgré la difficulté de son écriture.
Une autre raison pour laquelle je n'agissais pas
beaucoup sur le fil masculin était le fait que je
pressentais que les commentateurs n'étaient pas de
simples amateurs. Il semblerait que l'espace
commentaires, depuis son apparition, avait été un
laboratoire de réflexion du secteur critique du parti
socialiste, avec d'éventuels ponts tendus à droite et
à gauche. Donc, moi, encore souillé de l'image de
peintre aux sympathies punk qui était le piège que je
m'étais sciemment tendu, j'avais intérêt à pas être
trop bruyant auprès des hommes d'Etat masqués, car
allez savoir ce que cela pourrait donner. Cependant,
je l'ai été à plusieurs reprises, par fatigue ou
exaspération. En tout cas, il existait un personnage
que j'ai longuement suspecté d'être mon ami Ignacio.
Il s'appelait Grifo. Isis insistait souvent sur son
caractère d'être chimérique. Il s'occupait des
remarques érudites, des chutes capricieuses.
Mais je voulais raconter la séance de trois jours
la plus exaspérante et fantasque, à la fois, que j'ai
eu en grande partie grâce à la coquetterie d'Enea.
Pour moi, chaque seconde d'attente devant l'écran
était empreinte de magie et de magnétisme, mais cela
peut se décrire aujourd'hui assez banalement.
Il faut dire que je restais jour et nuit devant
l'ordinateur, sans manger et en prenant des tasses de
café ou de thé au lait, très sucrées.
La campagne électorale française était à son
premier paroxysme, Sarkozy était très agressif à
gagner l'électorat du Front national. Félix se
permettait de parier pour Bayrou - qui avait quelques
traits communs avec la nouvelle image qu'il voulait
donner de lui-même, mais plutôt tirée par les
cheveux. Pas grave, puisque pour les Espagnols, tout
cela était passionnant qu'on le regardât du revers ou
de l'endroit. Moi, j'étais tétanisé, comme par
ailleurs Ségolène l'a été, selon les commentateurs, à
un moment donné. Je ne renonçais pas à dessiner mes
grands formats au crayon couleur, en même temps,
puisque dans les absences de Berthe j'avais
l'habitude de produire de nouvelles oeuvres dont la
difficulté ne cadrait pas avec la vie en commun, plus
apte aux encres de Chine. Je pressentais que des
forces telluriques et atmosphériques agissaient dans
mon travail, qui pouvaient m'échapper.
C'est comme ça que je me suis accroché aux énigmes
mythologiques d'Enea comme à une dictée inspiratrice
et que j'ai commencé à échanger avec elle des bouts
de poème. Alors, à un moment donné, nous nous sommes
trouvés, selon son expression, à danser ensemble. Il
va sans dire que j'étais plus que jamais sous le
charme d'un bal de masques, et de surplus
initiatique, j'expliquerai pourquoi.
L'échange poétique a frôlé l'érotisme, et je pense
que j'ai failli devenir fou sur le champ.
Heureusement, dans le blog, il y avait une âme pieuse
qui mettait toujours une touche d'ingénuité, malgré
qu'elle avait déjà son propre blog qui était une
sorte de salon fréquenté par pas mal de gens. Elle
habitait les Etats-Unis, mais était née dans la même
ville de l'Andalousie que moi. Son intervention a
ralenti la sarabande affolante dans laquelle j'étais
depuis des heures, voire des jours, et m'a rendu au
bon sens de l'auto-promotion. Je me suis trouvé à
reformuler ma condition de peintre, même si avec Enea
l'échange n'avait pas arrêté de porter sur des
questions touchant à la peinture.
Le raconter d'après-coup serait une nostalgie
impardonnable. Il y avait une poésie dans ce tournoi
entre l'homme et la femme, qui était faite de
citations, de phrases courtes et à clé, de longues
attentes dans la solitude, minutes qui ne finissaient
pas.
Je lui reprochais de n'être qu'un esprit, au
moment de la fusion, par des maximes et exclamations.
Elle m'avait dit "Viens danser" et pendant toute
la journée les commentateurs s'étaient tus.
Aucune adultération de la pureté, pour mes
étranges noces, j'ai eu un vrai silence. Cela ne peut
qu'arriver la première fois.
Sous le seule masque de la drogue et du suicide,
ou d'une bibliothèque ensorcelée, Enea se présentait
à ma chair de spectre, toute nue, crue comme une
feuille d'arbre.
Le sommet avait été atteint. J'aurais dû migrer
tout de suite. J'avais d'ailleurs fait des essais de
participation avec un anglais démodé et maladroit au
forum du site d'art de Saatchi, en même temps que mon
affaire avec Enea.
Jamais je n'ai écrit comme ces trois jours. J'ai
besoin de quantité pour percevoir la qualité et, là,
c'étaient des minutes, des secondes en or. Je ne
pense pas que pour les autres non plus c'eut été de
la routine. Catulle aussi, a été mémorable par ses
SMS sur petits bouts de parchemin, mais la publicité
n'était pas immédiate, le danger à l'époque d'une
réplique instantanée était mis à une autre vitesse.
Le "pire écrivain du monde", Larrosa, qui aurait pu
gâcher la danse mesmérienne et secrète, tenait sa pub
retenue depuis un bon moment et ne la fit, depuis,
plus jamais de même. Il était complètement initié.
Par la suite j'ai pu savoir que même si, pour nous,
il restait bon-enfant, pour l'hébergeur il était un
troll.
Un deuxième troll est apparu, féminin cette fois-
ci, et très virulent. L'on pouvait se poser toutes
les questions sur ses filiations. Elle se présentait
comme argentine et signait Lucia Angélica Folino.
Elle a été la première dévastation avant la
désarticulation complète de la communauté des
commentateurs de Félix. Parmi ses scoops, mise à part
une espèce de dénonciation constante de toute sorte
de mafias, il y avait quelque chose que j'avais
entendu d'un professeur d'université que j'avais eu
au téléphone et qui m'avait fait fantasmer depuis
très tôt. Les membres de cette communauté seraient
tous des franc-maçons et le blog, une antichambre de
leur loge.
Le fil masculin a duré un peu plus que le féminin
mais, par la suite, de nouveaux trolls, que j'ai tout
de suite qualifié de casseurs d'ambiance comme au
théâtre ceux qui jettent des ampoules malodorantes ou
des pétards, sont apparus. La clé de leur
signification terminale pour le blog, qui n'est
aujourd'hui qu'un spectre de ce qu'il a été, m'a été
donnée à nouveau par Ignacio. Il semblerait que le
site, qui appartenait à un certain groupe de presse
de gauche, a été évincé par la direction du journal,
suite à des conflits de pouvoir, et laissé à la
dérive. Je soupçonne fortement des sabordeurs
mercenaires, des journalistes, donc, de s'être
pendant de longs mois fait passer pour des
anarchistes allumés qui ont commencé à menacer de
mort tout personne sur le site. Dans quelle mesure le
site lui-même n'aurait-il été, aussi, complice du
sabordage, de l'auto-sabordage, donc ? Je pense qu'il
ne manque pas non plus d'indices pour cette hypothèse
ajoutée. Le dispositif typekey et la possibilité
d'inclure des liens ont été supprimés, attitude
quelque peu totalitaire pour les liens et peu
rassurante pour les garanties de non-supplantation.
Les créateurs du site auraient voulu fermer les
volets et faire disparaître l'euphorie de démocratie
directe qu'ils avaient suscité, craintifs que cela
n'eut de mauvaises conséquences sur leurs carrières.
Pour moi, ça a été le repli sur l'écriture
proprement dite et, très vite l'édition, et par la
suite l'exploration du domaine artistico-littéraire
de langue française où j'ai immédiatement repéré deux
axes de différente qualité, mais très pratiques pour
l'épanouissement du blog que je venais de créer et
pour la visibilité de ma peinture et de mon
écriture : le site de Léo Scheer et le blog d'art de
Marc, signé Lunettes Rouges. Je les ai trouvé
ouverts, accueillants, et, pour l'instant, solides et
en bonne santé.
Note : cette dernière remarque ne semble plus valable
en 2011, mais c'est long à raconter.
Le Louvre en blanc et noir
Sidéré soudainement, je détourne le regard du
vieux livre. Quelque chose est comme mouvant, vivant
encore, en tout cas dans cette scène de martyre par
Jean Malouel et Henri Bellechose. Le XIV siècle,
avant d'arriver au sujet de ma fascination, un
tableau obscur de propagande royale. Le XIV siècle où
l'Eglise laissait voler la fantaisie des artistes,
complice de leur souterraine idolâtrie. La page de
droite montre le fragment gauche du tableau, la
dernière communion de Saint Denis, prise de la main
du Christ en sortant un peu la tête par la fenêtre de
la prison. La page de gauche montre la bande
horizontale du tableau complet où l'on voit deux
mises à mort, celle du Christ, tout sauf banale et,
plus à droite, celle de Saint Denis, par
décapitation, en trois séquences simultanées dans la
table peinte. La tripartition du temps de la scène
fait figure de spectacle, comme l'était la mise à
mort à l'époque. C'est cette cruauté du peintre qui
m'a fait sursauter.
L'artiste ne nous épargne aucun détail de ce qu'il
a vu faire. La mitre est tombée à la fin, et la tête
qui roule jusqu'au pied de la Croix du Christ semble
s'humilier dans l'humanité adamique, puisque c'est
d'habitude le lieu de ce vieux crâne par terre qui
est censé avoir appartenu au Premier Homme.
Le livre date de 1929, des années où la vie
urbaine au bord de la période fasciste portait des
contradictions qui restent, pour pas mal de
personnes, encore déchirantes. Le !ivre #oir de la
&s'chanal'se aurait pu être publié à l'époque, si ce
n'est pas d'alors qu'il a été exhumé. En tout cas, un
livre sur le Louvre ne pouvait qu'être la tâche de
gens plus dignes, et c'est, en cela, un petit trésor.
Je passe quelques pages et, à nouveau, je suis
foudroyé par le sens tragique du Moyen Age. Le
tableau s'intitule "Invention de la Sainte Croix" et
quelle que soit l'allégorie ou légende, ce qui a
saisi mon regard c'est la juxtaposition au centre du
tableau d'une belle femme nue sortant d'un cercueil
avec une croix grandeur nature soutenue par trois
soldats, croix dont ses seins viennent presque
effleurer le mât. Ces soldats habillés très bigarré,
comme des chanteurs de rock, et aux allures de
voyous, mettent une note pathétique au miracle, le
profanant. La femme dont on voit nettement la nudité
vient de ressusciter et nous regarde droit dans les
yeux, mais c'est qu'elle est barrée au niveau du
pubis par cette croix penchée. Quelle efficacité dans
l'association d'images choc. C'est grâce aux prières
de Sainte Hélène, peinte en marge, que la Croix opéra
le miracle, et le tableau est dû à Simon Marmion,
vers 1480.
François Clouet et des attributions à Corneille de
Lyon.
J'en venais à Simon Vouet et à son portrait de
Louis XIII. Bien sûr, je ne montre pas les images,
ici, puisque je connais la chance exceptionnelle
d'avoir lu chez Huysmans des descriptions de
tableaux de Grünewald sans pouvoir les regarder dans
des reproductions. Si cela exerça chez moi une
stimulation de la mémoire et de l'imagination,
aujourd'hui, ma description d'un tableau pour la
plupart jamais vu ne peut que vous inciter aux plus
capricieuses des visualisations. Quelle image
excessive que celle du peintre qui de son vivant
était tenu pour meilleur que Poussin, si poli et
neutre et imperceptible. La France et la Navarre sont
aux pieds du Roi. Celui-ci, en armure, moustaches et
barbiche coiffés à l'eau de miel, vient joindre sa
main à une main droite mystérieuse et symptomatique
qui, sortant du vide, vient faire, semble-t-il, le
signe de la Croix sur le front d'une des deux femmes,
la France. La France qui porte le même décolleté en
demi top-less que le tableau célèbre d'Eugène
Delacroix, vaille le nom...
"Défaut capital de Vouet : l'étouffement de la
composition." Bien que l'orthographe de ma citation
n'aie pas bougé, le jeune lecteur ne saurait plus de
quoi parlent les auteurs du chapitre, Pierre Marcel
et Charles Terrasse, puisque l'on ne compose plus
désormais des figures humaines en forme de tableau.
Ce sont mes appétits sensuels qui s'éveillent
cette fois-ci devant le portrait triple. Quoi ? Deux
femmes pour le roi ? Et mises à genoux, voulant le
toucher visiblement ? Je trouve désirable cette image
peccable de la France. Le peintre a eu le manque de
contention suffisant de placer la main droite de
cette femme là où se placerait le gland du sexe royal
s'il avait eu une érection. La main semble caresser
avec la paume l'organe pneumatique. La Navarre, elle,
offre sa bouche, qu'elle avance dans la même
direction. Cela explique le regard légèrement coquin
et rassasié que nous jette Louis XIII. Je sais que
vous voulez être à ma place, nous dit son regard, ça
viendra, persistez.
L'étouffement de la composition, aujourd'hui,
n'est plus dû aux torsions du fantasme, mais au
hasard sacralisé du cadrage photographique. Cela se
passe vite, tandis qu'un tableau, c'est une erreur
persistante.
La page derrière le roi est aussi baroque, avec un
tableau horizontal de François Perrier. La peinture
baroque donne l'image d'un corpus de sous-entendus.
C'est l'ellipse dont parle Severo Sarduy, et dont
l'un des centres est appelé à se diluer dans
l'ambiguïté. J'apprends du titre que ce sont les
guerriers d'Enée qui combattent les Harpies. Mais la
lecture héroïque de mon regard est celle d'un prince
dont l'humaine armée se joint à Saint Michel dans la
chasse aux anges déchus. Je pense qu'aux yeux
coupables de ses contemporains, c'était ça le
message. Comme toujours, pour que l'idéologie nous
prenne, l'on n'a pas besoin d'y croire.
Revenons à Louis XIII dont le tableau nous fait
faire connaissance, et l'on comprendra la suite
hystérique qu'a été la mise à mort par décapitation
de son successeur de trois générations, Louis XVI.
Juxtaposée à la main de la Foi qui accorde le signe à
la tête de femme, la main royale vient aussi toucher
le front. Le roi est un guérisseur, un thaumaturge,
par le toucher. Tel sera le médecin bourgeois à
travers Mesmer, qui n'aura plus de sujets, mais des
clients ou patients. Cependant, s'il profite de ses
pouvoirs de suggestion, le roi est aussi un
séducteur, un profiteur. L'on comprend que l'on ne se
complaise plus dans la cocasserie et la tricherie de
Vouet, la séduction est punie par la morale
bourgeoise, l'on ne peut même pas imaginer des
hypothèses comme la mienne sur la valeur affective
d'un tel tableau. Un jeu génital comme enjeu d'un
pouvoir passé ? C'est l'invisibilité prononcée du
sexe qui rend, reconnue dans la passion des femmes
soumises, la majesté du portrait. Attention, par les
soins de monsieur Vouet, bien connu de tous, le Roi
ose ! C'est la presse rose...
Et vous, intellectuels imberbes, qui êtes fiers de
vos gaspillages devant la télé, sous couvert de
culture de masses, qui faites même des études sur ce
cirque qui n'aurait pas le moins intéressé un penseur
païen, vous voulez critiquer l'exhibitionnisme
présidentiel ? Oui, le fait de se marier à une
chanteuse et ex-top-model... avec tous les fantasmes
que vous vous refusez cette fois-ci de savourer ?
C'est là que vous devenez ridicules, vieillots et
précoces, tandis que la seule issue qui reste aux
jeunes révoltés, les révoltés pour de vraie, c'est la
jacquerie sans garanties, la prison honteuse et le
silence.
De la tartine au chocolat pour le peuple...
Philippe de Champaigne, dans un autre portrait de
Louis XIII, a bien marqué la distinction d'avec
Vouet. Ici, la Victoire qui vient couronner de
lauriers, en planant, la tête royale, le fait la
paume de la main tournée, pour ne pas poser ses
doigts sur le Roi, elle, qui est elle-même un esprit
et un objet de culte. L'un corrige le tir de l'autre.
La Victoire regarde ébahie le roi, elle refoule, elle
est la part bourgeoise de la chose. C'est elle qui
s'autorise seule à désirer quoi que ce soit. Le roi
n'est qu'un corps, elle, est tout esprit. L'amour est
impossible, et le sera, le temps venu, pour tous,
démocratie de la frustration, apothéose du désir
bourgeois.
Cela dit, par désir bourgeois je n'entends
m'accorder avec quelconque pensée critique. Je pense
cela tout-fait et non dans un souci de précision;
bien au contraire, j'exprime ce que l'on entend
d'habitude par bourgeoisie, c'est à dire... Rien.
C'est sous forme de littérature que le fantasme du
président-roi, du président-séducteur, est rendu dans
un post d'un ami écrivain (je n'ai pas son téléphone
pour prendre son accord sur le fait de le
mentionner), qui m'a beaucoup amusé avec un dialogue
qui vient faire de l'analyse sémiotique du procès de
manipulation d'une première page de magazine avec le
couple Bruni-Sarkozy. C'est l'époque dorée de son
blog.
Mais il manque l'articulation du simulacre dans la
rue, l'on n'a que des signaux, ou des drapeaux comme
proposait Mme Royal. Il n'y a plus de corps au
pouvoir. L'opportunité de ce qu'on appelle bling-
bling serait de retrouver des corps au pouvoir. Mais
à peine le pinceau du peintre se redresse-t-il un
peu, pour tomber à nouveau dans l'ombre, ébloui par
le flash accéléré du téléviseur. L'on ne conçoit plus
qu'une image du pouvoir aille plus loin que la
caricature ou l'instantané.
Parce que celui qui peint le roi peut peindre
Spartacus.
Psychédélie Chrétienne
Je veu( signi%ier) si elle *l'+me) la soeur,
voit -uel-ues saints)
-u'elle les conna.t comme des habitués
Mon ami Gaspar passait aux yeux des autres
grenadins pour un malheureux et un malchanceux. Il
avait un penchant autistique et son prénom lui fut
donné en l'honneur de Kaspar Hauser - un enfant
sauvage du XIX siècle - par son père, lui-même
autistique mais assez érudit pour connaître le
pouvoir magique des noms. En tout cas, Gaspar portait
les stigmates de la marginalité sans trop sombrer en
elle. Il maintenait des rapports avec sa famille et
quelques connaissances charitables, plutôt de gauche.
Il cherchait toujours quelque prétexte dans ses
lectures pour se faire aimer, ou du moins apprécier.
Son critère dans l'étude était le merveilleux, une
certaine contradiction intellectuelle, qui pouvait
passer au regard de ses connaissances pour une
subtilité de l'esprit, une délicatesse de dilettante.
Mais ce que je veux montrer chez Gaspar, ce sont ses
méthodes dans la mise en place du merveilleux.
Dans les conversations, il faisait des citations
sans modération, semblant assumer un chiffre de
responsabilité colossale. Ainsi, comparaît-il une de
ses charitables connaissances à Erskine Caldwell,
ayant pourtant à peine effleuré !a route du tabac,
livre qu'il trouva d'occasion au Maroc, en raison des
associations d'idées autour des témoignages sur la
misère que l'une comme l'autre semblaient arborer,
mais sans qu'il ait en aucune façon approfondi cette
mise en parallèle. Il suggérait en revanche
obstinément que cette comparaison voulait tout dire.
Il avait lu une page au hasard du livre de son
amie, pas plus.
Il avait comparée publiquement à Sainte Thérèse
d'Avila une dame qui lui avait concédé une amitié
notoire. Ce moment lui laissa une forte sensation
d'avoir échoué le compliment. Du coup, l'image d'une
nonne chevauchant un âne lui venait à l'esprit et le
perturbait fortement. C'était pas top, comme
citation.
On pouvait penser à Madrid - il n'était plus, au
moment de cette rencontre, en sa Grenade natale où il
passait pour un avant-gardiste avéré - qu'il n'était
pas au courant du féminisme radical qui, après coup,
s'était venu réclamer de l'écriture féminine de la
sainte et de sa fonction de résistante. Au fond, il
avait choisi le compliment pour cette raison, mais
pour les madrilènes ça n'allait pas de soi. Voilà
Gaspar malheureux à Madrid.
Surtout à cause de la présomption que s'il avait
lu la sainte ce n'était pas à l'université et pour
faire la révolution, mais aux cours de religion et
pour aller à la messe. Et là, venait l'image de la
nonne sur le bourricot.
A Madrid, on ne pouvait pas être au courant des
différentes monographies savantes qu'il avait
consultées dans son dilettantisme, dont l'essai
féministe et déconstructif de Mercedes Allendesalazar
- opposant une plasticité (symbolisme de l'eau) de
l'image thérèsienne à la rigidité autoritaire et
tridentine de Loyola - qu'il fallait lire en français
parce qu'il n'existait pas de traduction espagnole.
Un autre livre s'intitulait /e los rios de 0abel
et mettait !as Moradas en rapport avec la Kabbale.
Deux pièces savantes que ses amis de Madrid
ignoraient, et qu'ils ne pouvaient donc pas présumer
chez Gaspar. Au lieu de lui donner de l'ascendant,
elles lui donnaient, si l'on peut dire, du
descendant.
Qui est plus âgé, me disait Gaspar, la Lune ou le
Soleil ? Je lui répondais : le Soleil, je ne sais
pas... Il sautait : non, la Lune, qui peut sortir la
nuit. Et je me mettais à penser la dissymétrie du
jour et de la nuit, puisque les mondes ou les étoiles
ne sont évidents qu'en absence de l'astre roi.
De temps à autres, Gaspar se droguait, car il
avait lu Henri Michaux qui était un grand écrivain et
en faisait autant. Il citait Edgar Varèse, dont il
avait entendu des partitions en concert une fois dans
sa vie, comme la plus familière des choses, puisque
le concert avait eu lieu à Grenade. C'était de la
musique d'avant-garde, un peu froide, hiératique,
fortement ésotérique, et cet instantanée, il l'avait
placé, depuis, sur une des étagères de sa mémoire.
Son rapport à la drogue se résumait ainsi : une
assez prudente disposition, "je n'en prends que
rarement", de la modération toujours, "à de très
faibles doses, parce que je suis très sensible", de
la circonspection, "il y a des gens qui parfois...",
son côté autistique labouré comme une distinction
petite-bourgeoise, jusqu'aux jours où, à Madrid, il
avait malencontreusement cité la carmélite. Il en
prépara un bien fort. Gaspar, qui dirait se sentir
rassuré par ces connaissances à travers des essais
consultés pendant des années d'étude et se
considérerait si peu pris dans l'illusion ecclésiale,
se retrouva repêchant !1$ M2R1/1$ parmi le désordre
des livres de sa petite chambre madrilène où des
matériaux d'artisanat et une bibliothèque énorme,
disproportionnée, envahissaient l'espace et le sol
autour du canapé sur lequel il dormait pendant la
journée.
Malgré qu'il avait fumé pour se décontracter et
fuir le cafard, il pensait que ce n'était pas assez,
qu'il avait peu fouillé dans les textes originaux
l'écriture de Thérèse, même si plusieurs des livres
de la sainte étaient à portée de sa main depuis des
années.
Lui vinrent des images froides en blanc et noir
d'actrices, et il lui semblaient être en marbre.
C'était la vraie image en marbre d'une poseuse nonne
par Bernini qui était la plus chaude, fondante. Il
essaya de trouver une voie moyenne et imagina la
sainte portant une grande robe de mariée, sous
laquelle il découvrait son sexe luminescent et
multicolore. Elle était forte comme une amazone pour
briser les chaînes de fer qu'il portait. Elle
fouettait un businessman pour deux sous. Il se
souvient parfaitement de la normalité avec laquelle
il eut un mécène travelo à Grenade, qui lui achetait
des portfolio de dessins, et qui l'exposa même dans
la salle de cinéma pour adultes dont il était le
propriétaire et chef d'entreprise. Il ressemblait
vraiment à une femme... quelqu'un lui donna la
première fois un coup de coude lui chuchotant :
"c'est un homme." Cela rendit très formels leurs
rapports commerciaux, et l'amena à une humble
gratitude. En tout cas, si on lui avait dit "c'est
une sainte", il aurait quand même continué à être
coquet. Et si on lui disait "C'est Sainte-Thérèse
d'Avila", alors il tomberait amoureux en coup de
foudre et plein de désir.
Savoir que seuls des hommes entraient dans la
salle de cinéma de son mécène et qu'ils se
masturbaient ou se suçaient ne lui fit pas mépriser
son collectionneur et marchand. Au contraire, il
restait émerveillé que dans sa cour d'artistes il y
ait de belles femmes. Qui faisaient même de la
méditation transcendantale.
(Il avait pris ça au début pour aiguiser son trait
et pouvoir sauter plus loin dans les idées, mais à
présent il semblait le prendre pour endormir la
pauvreté de sa vision de soi-même.)
Ainsi prit-il soudainement la décision de plonger
dans la Deuxième Demeure. Il considéra que pour
cultiver son goût du merveilleux, autant dans ses
gravures et autres productions graphiques, que dans
son écriture et sa conversation, il était de bon ton
de lire Thérèse, drogué. D'ailleurs, en Espagne, les
amis de gauche parlaient toujours de la sainte
lorsqu'ils prenaient des bières ou au troisième ou
quatrième verre de vin, arguant qu'elle avait des
visions parce qu'elle prenait des champignons
cubains.
Il ne voulait pas entendre les biographes à la
radio ou au bar, il aimait que chacun raconte son
histoire propre et prenait plaisir à raconter la
sienne. C'est pour cela qu'il appréciait les livres
de Thérèse.
A ce jour, il avait, au long des années, lu au
hasard une certaine quantité de pages de !1$ M2R1/1$
et de la 3ie de la sainte, ainsi que Chemin de
per%ection par morceaux. Mais, d'habitude, il était
sobre. Ce ne fut pas le cas le jour où il essaya de
fuir par la lecture l'image de la nonne trottant sur
un âne.
Il se jurait qu'il ne se verrait réduit à cette
vision ridicule (tutti a cavallo) due à un insidieux
glissement entre le cinéma d'après-guerre sous la
dictature de Franco et le dernier roman de Kristeva,
qui lui semblait d'une frivolité crasse de par les
morceaux lus sur le site de la psychanalyste.
Il essaya d'autres visions religieuses plus
proches du hype. Par exemple, celle de la poétesse
madrilène célèbre surtout aux années 80 quand elle
était très jeune et particulièrement belle et
photogénique, Blanca Andreu, qui avait flirté avec
l'héroïne, selon certains de ses poèmes, et qui posa
pour les photographes déguisée en nonne en extase. Il
l'avait découverte dans une anthologie espagnole de
La Pléiade, puis dans d'autres anthologies. Il
connaissait certaines photos par ouï-dire.
Ou bien encore les nonnes sensuelles et surréelles
qui apparaissent dans les photos coloriées de Ouka
Lele, autre madrilène des eighties, très raffinées et
bizarres, telles qu'il s'en souvient. Mais rien de
cela n'était évident par le simple fait de mentionner
Sainte Thérèse. Il n'était même pas sûr d'avoir vu
les photos d'Ouka Lele, dont il ne possédait pas de
catalogue.
Le souhait de trouver une écriture radicale et
résistante se voyait assoupi et ramené au merveilleux
à cause de ce qu'il avait fumé. Ainsi, au début de la
deuxième demeure ou morada, le démarrage de Thérèse
s'adressant aux femmes d'une foule de couvents avec
une franchise et une assurance totales, pour parler
des âmes habitant les demeures de la mystique, sembla
l'arracher du canapé et le ramener dans le songe
éveillé. Il ne lisait plus depuis le XXIe siècle. La
sainte décrivait l'autisme en l'assimilant à la
première demeure et décrivait le passage dans la
deuxième demeure comme un insight et comme une lutte.
Mais sa parole était imagée par des mots
métaphoriques tels "couleuvre" ou "démon" qu'il ne
pouvait pas s'empêcher de voir défiler en songe comme
s'il assistait à un anachronique cinéma clérical.
En Suisse, ils viennent d'interdire les minarets.
Il visualisait la croix blanche sur le drapeau
suisse. La sainte parlait aux nonnes d'embrasser la
croix, ou douleur, de leur époux, le Christ (Jésus).
Pour lui, Jésus était la came, un mot de passe
marginal, quelque chose qui ne passait pas dans
l'écriture du docte. Ou du docte pour lequel il
s'était pris, lui-même, depuis longtemps. Car le
Christ s'était éloigné de l'Eglise, comme de Satan ou
de Pierre. Quelle femme compliquée, Thérèse ! Pour
comble, par oeuvre d'analogie, le passage sur
l'insight est décrit par la sainte comme une scène
d'artillerie, une batterie de canons tirant sur nous
à grand bruit. Règne le suspense, l'on ne sait pas si
l'on en sortira vraiment vivant pour les demeures
suivantes... qui vont jusqu'à sept.
Ce sont de différentes modalités du même insight,
avec des adhérences subtiles de narcissisme, d'amour
et autres poétiques métamorphoses de la libido ou du
Dasein, si vous voulez. Ainsi, me le raconta Gaspar,
quand il vint prendre un café, sans avoir pu aller
plus loin que la première moitié du livre, dans un
état terrible, comme s'il venait vraiment de passer
sous cette vieille artillerie.
Rester dans la deuxième demeure, attendre, ne pas
sortir.
Il s'était refusé de lire le roman historique de
Kristeva, qui lui paraissait une trahison à la
bizarrerie de l'expérience mystique, malgré qu'il eut
admiré comme une sainte Julia Kristeva dans sa
période Tel Quel.
Des nonnes délicieuses, maquillées, tiennent
compagnie au drogué, lui offrent un sein, lui tendent
un pied délicat sous le nylon, n'était-ce pas là un
de ces "goûts" dont la sainte nous invite à nous
abstenir, mais par lesquels l'on est forcé de
passer ?
Le chapitre de la première demeure est déjà
chantant comme une musique, qui invite à l'humilité
avec plein d'humour, et qui pose la question de
l'amour des autres comme limite et initiation de
l'introspection. Nous sommes, si vous me permettez la
frivolité, dans les solitudes amicales de nymphe,
dans la demeure de Latona, aspect bénéfique de Diane,
soeur du Soleil. Ce fut donc pour Gaspar, videlicet,
la lecture du 0ain de /iane qui fut inaugurale, un
premier éveil, dans son choix du passage intermittent
entre écriture et gravure. Mais je reparlerai de
Klossowski un peu plus bas.
Mon hypothèse est que la deuxième demeure est
régie par la lutte, par la guerre, comme le jour de
Mars. Dans l'édition que Gaspar a utilisé, c'est le
chapitre le plus court, raison pour laquelle Gaspar
l'a choisi.
Gaspar ressent la qualité aigre-douce de la
demeure. Il a peur de sortir, il a peur de rester
emprisonné. Il sait qu'il devra finir la lecture du
livre, comme il devra finir d'autres livres. Occupé
par la volupté de la lecture suspendue, il se sent
une larve, une chrysalide.
La sainte fait partie de son métabolisme, de son
code génétique.
Le discours de Jamblique ou simplement celui de
Plutarque dans /e 4side et 2siride. Il y a de quoi
alimenter la Foi, avec leurs intuitions païennes.
La sainte est, au fond de sa profusion
affectueuse, plutôt schématique, comme Ignace de
Loyola, et nous situe dans une topologie où elle
place parfois dans un lieu précis l'expérience de la
mort.
Une poétesse argentine, Alejandra Pizarnik, est un
bel exemple de "nonne" moderne et athée complètement
consacrée à l'expérience de la mort, sur ce socle
thérèsien, jusqu'au suicide qui serait un mariage
mystique.
L'arrivée, enfin, au domaine du léontocéphale,
Saturne, père du Temps et des Dieux. Mélancolie. Et
gardien du Deus absconditus, du centre du château des
châteaux.
C'est cela que Allendesalazar et Kristeva n'ont
pas perçu, selon Gaspar, mettant en avant une
fluidité qui serait féminine. Elles n'ont pas perçu,
selon lui, l'ésotérisme astrologique de Thérèse. Un
univers avec sept planètes qui sont des facettes de
Dieu. Le besoin de décompter, de rythmer par les
noms, même s'ils sont passés sous silence.
Avec forte raison, Pierre Klossowski assimile la
sainte à un esprit androgyne, avec un petit dragon au
pubis, gravitant autour de son Baphomet. Un roman
dont l'adaptation au cinéma par Raoul Ruiz met en
évidence le contenu érudit d'actualisation du
mithriacisme. Thérèse buvait dans ces sources à
travers un hypothétique aïeul cabaliste.
En tout cas son grand-père fut rabbin, ce qu'elle
devait cacher dans l'Espagne totalitaire de
l'Inquisition comme une honte, comme quelque chose à
gommer pour toujours. Il restait la solide structure
de son psychisme, plus fort que la honte imposée.
Klossowski fait d'elle un esprit vagabond et
changeant. Placée, donc, dans l'air, royaume de
l'Antéchrist. Un principe du métamorphique.
Le Baphomet...
Ce livre presque inintelligible, qui se propose
comme roman, a fait parler les philosophes post-
modernes. La modification, dit Deleuze à son propos,
est le principe commun à Nietzsche et Klossowski. Et
c'est "La modification" que Michel Butor donne en
titre à son propre roman .
Là où se tient la vision de l'insight, Thérèse
place un château, ou forteresse temporaire de la
vertu et de l'amour de Dieu, et elle l'entoure du Mal
du Monde signifié aussi bien par les conversations
inutiles que par leur figure, la vipère.
La vipère...
Blotti dans son canapé, peu avant l'effort
titanesque de venir chez Berthe et moi, Gaspar
sentait la rue comme un domaine de vipères rampantes
à taille humaine. Tous les madrilènes qu'il
fréquentait et qui parlaient sans mesure, étaient des
serpents de par l'incontinence de leur langue, de par
le mensonge de comptoir, de par le vide inarticulé du
corps serpentin. Sous l'effet de la drogue, tout ce
que la sainte proposait comme symbole lui semblait
une expérience directe, au point qu'il ressentait sa
chambre comme la chambre d'un de ces châteaux à
visions.
Et surtout au moment du coup de la batterie de
canons tirant sur lui, là il fut sur le point de se
jeter par terre et de sentir le bruit. Il s'attendait
à ce que des démons, mi-quattrocentistes, voire
gothiques, mi-boudhiques, ce qui revient au même, le
surprissent dans la rue sous forme de soudaines
présences. Ce sont les alentours de la deuxième
demeure, régis par Mars, le rouge, le chien. Il
attendait d'arriver à un troisième château, dans sa
lecture, pour avancer dans la musique des sphères,
ces planètes qui sont les seuls anges possibles, des
signes dans la noirceur de la voûte nocturne, tels
les merles avec leur langage, chantant noir sur noir.
Des agents solvants et coagulants, des maîtres des
heures. Il trouvait beaucoup d'esprits divins dans la
nature, mais aucunement plus de sept.
Leurs noms restaient secrets et le mot de passe
était commun à tous, "Jésus". Disons-le comme si nous
étions des nonnes espagnoles, la voix suraiguë et un
sain arrière fond de frustration. Et, au delà, la
mise en suspension et la dissolution du schéma. La
planète du jour blanchit déjà le calme du matin.
J'espère que Cecilia comprendra finalement le
compliment de Gaspar.
Le règlement
Agacé par des remarques sur ses manques de
prudence dans l'ivresse médicamenteuse, et par
d'autres questions en batterie, Francesco a été
méprisant envers son être aimé et il lui a carrément
commandé de se taire. Nous comprenons la violence
qu'elle a pu ressentir, face à un petit mâle qui
prétend la gommer de la société, qui n'a presque pas
de mots encourageants, qui se fout de ses projets.
Ils dînaient à La Fontaine Gaillon, et ils
arrivaient d'une conférence de Luc Boltanski. Elle
trouvait que le speech péchait par un jargon et d'une
langue de bois qui le rendaient hermétique.
Francesco était inspiré et il a mis en lingua %ranca
l'exposé du dernier livre de Boltanski ; il était si
enthousiasmé de pouvoir le traduire comme ça dans une
langue plus imagée, plus chair à canon délicate,
qu'au lieu de parler en demi-ton il poussait de vrais
cris sur le chemin du métro pour expliquer Boltanski.
Francesco a été ambigu sur ce qu'il cherchait dans
les autres modèles, à part elle. Il a parlé d'une
recherche de l'obscénité, attribuant à cette idée des
propriétés miraculeuses sur sa carrière. Il voulait
persuader Virginie que la sensualité ne lui suffisait
pas, qu'il trouvait la joie dans le sexe explicite.
En fin de compte, il voulait briser son armure
d'espoir à elle, sa pudeur, son rêve d'une carrière à
côtoyer la classe politique qui la faisaient opposer
les limites du convenable au travail de Francesco.
Mais dans le désir ou vocation de son métier de
peintre, il y a une indépendance implicite, un refus
des contraintes.
Donc, les voici au restaurant de Depardieu et il
entend un anglophone qui ne fait qu'élever la voix. A
sa grande déception, Francesco ne comprend pas un
seul mot et se dit en son for intérieur qu'il a du
culot de s'être mis à écrire des poèmes en anglais.
Mais surtout, le café qu'il a pris au bistrot où
Boltanski a parlé à son public avisé lui a fichu un
horrible Parkinson par le mélange avec ses
médicaments, et il est agacé corporellement,
physiquement, qu'on lui fasse remarquer son manque de
retenue avec le café tout comme d'être trop tendu
pour répondre avec un peu d'humour.
Une rancune lui cuit dedans, et c'est peut-être un
peu de jalousie. Mais voyons ce qu'il y a dans cette
jalousie pour raidir Francesco à ce point, pour
mépriser tellement. Vous trouvez la concupiscence, la
volonté d'être propriétaire, ce qui revient à pouvoir
se dire qu'on connaît tout de l'autre. Et voici que
leur conversation, à Roland et Virginie, lui est
impénétrable. Aux quelques questions que Roland pose,
par courtoisie et pour voir si Francesco peut suivre,
il n'a que des lacunes, des boutades, si l'on
insiste. Donc il n'est pas étonnant qu'il sorte fumer
à la terrasse et qu'il se sente vexé de la remarque
sur son tabagisme. C'est comme si on lui reprochait
son ignorance du monde que Virginie partage avec
Roland. L'on ne devient machiste que quand s'opère le
clivage entre l'homme et la femme, et il est certain
que c'est une des épiphanies du Mal, un artifice de
la haine. C'est pour cela que mon ami Francesco
apprécie la guerre psychologique sous le signe de la
femme dans la prison américaine de Bagdad, qui a tant
scandalisé les médias.
Dès que Francesco fait un examen de conscience, il
a un penchant pour la domination féminine. Son
inconscient ne rêve pas de rapports égalitaires.
C'est cela que l'optimiste classe intellectuelle nous
dérobe, cette injustice implicite au libidinal. Alors
les couples tourmentés sont de rigueur, obsédés
qu'ils sont par leurs droits individuels, d'une
individualité fragilisée par le genre, soit le manque
de différence, puisque la différence est
indifférente. La domination dont Francesco rêve est
la seule forme non méprisante de la connaissance de
l'autre. Il se peut qu'il projette sur elle tout le
mépris qu'il a subi et que, se rendant compte de son
injustice, il préfère le subir in minore que de
l'appliquer sur le sexe faible.
Francesco, friture du jour, rumsteack tartare et
cappuccino; elle, de l'Esprit de la Fontaine avec
Roland, foie gras au coeur d'artichaut, poisson ;
pour Roland; pâtes à la truffe blanche en entrée et
rumsteack tartare. Je résume. Francesco a pris du
café comme dessert et il est resté distrait de ce que
les deux autres prenaient. Sa main a tremblé au
mauvais moment et il a failli s'asperger de café
crème, la tasse était évasée. Il s'est regardé de
haut en bas et s'est senti soulagé de ne pas s'être
taché les vêtements.
Francesco a été un enfant têtu et paresseux, sauf
pour dessiner. Je pense que c'est le psychanalyste
américain Bateson qui a étudié la fonction de la mère
dans l'étiologie de la schizophrénie, à travers ce
qu'il appelle double bind. En tout cas, je pense que
si sa mère avait été moins puritaine, Francesco
serait plus aimable avec ses maîtresses.
C'est du luxe quelqu'un qui s'occupe de vous, qui
fait des efforts pour vous comprendre, tout en
restant un continent inexploré, parce que lui, ses
états d'âme avec les femmes lui ont bouché les
oreilles et il n'entend que l'écho de sa propre voix.
Jamais, par exemple, Francesco n'a laissé libre cours
à une chanson de sa part à elle, à un poème, à une
confidence. Il n'est pas sorti de sa bulle. Et c'est
une bulle lourde qui écrase et qui aplatit tout. De
là que Francesco fantasme d'un soulier à talon qui
s'appuie sur son dos.
La sexualité est une mise en scène pour inverser
les manifestations de l'injustice. Un léger
masochisme est propre à l'homme de génie, au mâle.
Même un gigolo est injuste en tant qu'homme, et il le
sait et il culpabilise. La culpabilité a donné
naissance au théâtre et à ses catharsis, autant dire
aux arts du bordel, et aux secrets de couple.
Le temps qu'ils sont restés à la conférence de
Boltanski, Francesco s'est placé près de la porte,
accroupi un peu à la manière indienne et africaine.
On lui a offert plusieurs fois une chaise, mais il a
préféré rester comme ça, même s'il tenait son café en
équilibre. Il ne sait pas si Boltanski, dont il a
croisé le regard plusieurs fois, pensait que son
attitude était moqueuse. Loin de là ! Il s'était
hyperconcentré à suivre son idée de sociologie
critique, et à ne pas se laisser aveugler par les
sorties d'humour. Ensuite, comme ils ont parlé, elle
et Francesco, alors il a pu lâcher prise.
En fait, Luc Boltanski, à cause de ses nouveaux
corollaires anarchisants, semble chercher au bon
moment la jeunesse éternelle. Francesco m'a raconté
qu'on sentait Boltanski plein d'illusions comme un
jeune homme qui a gagné un prix. Je veux dire plutôt
qu'il s'est construit un labyrinthe pour se perdre et
accomplir l'exploit, qu'il a trouvé la forme,
l'architecture, et qu'il en est fier. Parce que la
théorie est comme un deuxième corps, un corps qu'on
peut vouloir toujours jeune, si on a l'art.
Cela implique, pour avoir voulu un deuxième corps,
d'avoir bien profité du premier, d'aimer son image.
Contre-culture à l'italienne
(lettre automatique)
Et il est vrai -ue vous ne serie5
pas un entrepreneur de récits si vous
n'ave5 pas l'air d'inventer -uel-ue
nouvelle histoire) -uel-ue produit di%%érent
Cette propriété n'est pas e(igible) bien au
contraire) des supposés narrateurs
du récit totalitaire
Jean-François Lyotard
Paris, une nuit de septembre 2009
Chère Marie,
J'utilise sciemment le genre épistolaire pour donner
une cohérence au récit de ma jeunesse dont vous avez
exprimé tout à l'heure le souhait. Vous avez
manifesté que j'ai eu une vie underground et
dadaïste, à propos de deux ou trois anecdotes que
j'ai déposées sur votre blog et que je serais, au vu
de cette lettre, obligé de raconter une autre fois.
Vous savez que j'ai failli prendre dans un
restaurant rue du Coq Héron (Gérard Besson) un
deuxième plat à quarante euros, ou bien c'était
quatre-vingt, plutôt, pour tout dire c'était un plat
de luxe, et je m'excuse du manque de précision auprès
du chef qui est charmant avec nous chaque fois qu'on
y va. Un trou de mémoire. Tout ce que je sais, c'est
que le prix dépassait le concevable pour moi, par
rapport à la Fontaine Gaillon et à la Closerie des
Lilas où j'ai été invité aussi et qui sont également
chics.
Bien sûr que par rapport à l'excellent couscous et
la délicieuse pastilla du nouveau marocain rue
d'Avron où, là, c'est moi qui paie, c'est une
multiplication inconcevable. Quoique, c'est peut-être
un prix comme à l'Ambroisie, place des Vosges, où, la
seule fois que j'y suis allé, j'étais un peu endormi
(j'ai demandé du café en apéritif parce qu'on ne
voulait pas me donner du coca-cola) et n'ai pas
regardé les prix.
En tout cas notre ami a pris ce fameux plat. J'ai
pris du sanglier. Ce soir-là a été l'ouverture du
gibier à table, la chasse a commencé récemment.
Le serveur semblait vouloir me faire comprendre
que je ratais mon choix en éludant les cailles
écossaises, qui portent un nom fantastique, les
grouses (vous trouvez parfois des plombs au mâcher).
Notre ami nous avait invités là pour fêter nos deux
anniversaires, celui de Berthe et le mien, qui sont
proches. Nous sommes Vierge tous les deux et avons
des ascendants de noblesse sur lesquels je
reviendrai.
L'entrée était, à mon goût, le chef-d'oeuvre,
comportant une gelée ou mousse de colombe au teint
rose.
Bref, nous sommes gâtés. Il m'a offert une
cafetière Nespresso Lattissima Titane, vraiment
incroyable, je pense que c'est la plus chère qu'il y
avait au rayon cafetières du BHV, j'en avais vu une
pareille chez un couple de professeurs d'université
américains, dans leur résidence secondaire, quand
j'ai été à Miami.
Elle me sera livrée samedi, et je me souviens du
nom de la marque parce que j'ai gardé la garantie et
que je viens d'y jeter un regard.
Je sais que c'est le type de récit que notre ami
Nicolaï inventerait de toute pièce, mais j'ai le
malheur que l'on ait du mal à croire à mon existence,
tout comme moi et les autres enfants à la catéchèse
nous avions du mal à croire que les juifs, tels qu'on
nous les décrivait alors, existaient pour de vrai.
Mais les plus gros mensonges deviennent ceux sur
lesquelles nous insistons tous le plus. Avec une voix
d'ange, chantante, veloutée, ma fiancée d'autrefois
(1997) disait qu'on mange de la merde, mais qu'on est
forcés de roter du caviar si l'on veut rester
artiste. Elle était invitée par l'Université et m'a
vendu un ex-voto colombien que je tardais à payer.
Ayant entendu qu'elle était sorcière, je me suis
précipité finalement lui payer l'oeuvre. J'étais
chaud et l'on a joué tout un mois à écrire un
scénario théâtral avant de nous décider à faire
l'amour. Je l'ai retrouvée le soir décisif assise
dans son patio sous le jasmin et je lui ai fait lire
un contrat masochiste que j'avais copié d'un livre de
Deleuze.
J'avais eu une autre fiancée avant celle-là,
c'était une spécialiste de la période paléo-
chrétienne qui buvait beaucoup, la bière lui avait
développé incroyablement les seins, son frère était
lui-même théologien et traducteur, je crois, de
Hilaire de Poitiers. Son autre frère avait déjà une
galerie. Elle me brûla mes revues en papier couché,
très spécialisées, et me cassa le nez d'un coup de
poing, et avant faire l'amour elle devait vomir tout
le vin des préambules à côté du lit. Je lui ai dit
qu'elle était anorgasmique, et non seulement elle a
essayé le suicide, mais elle s'est amusée à casser
une douzaine d'oeufs contre les murs de chez moi (à
l'intérieur, puisqu'elle avait encore la clé) et elle
m'a poursuivi plusieurs fois à la course dans la rue.
Je me suis retrouvé à sortir avec une Miss
Granada, rockeuse, qui m'a amené dans une discothèque
une fois et m'assurait qu'elle avait eu une histoire
avec Prince, elle lui écrivait souvent pour qu'il
revienne. On s'est promené la main dans la main dans
les bois de l'Alhambra, un mois d'août torride, sous
des ombres homéopathiques, puis des rendez vous de
plus en plus chaotiques où l'on se disait au revoir
comme les esquimaux (c'est ce qu'elle disait pour que
je l'embrasse, moi qui était accablé après l'avoir
entendu raconter tout ça.)
J'ai eu ce qu'en Espagne on appelle une romance
avec une céramiste qui se coiffait comme les
japonaises et portait des jolies minijupes, et qui
m'amenait en voiture pour que je donne en 2003 une
conférence dans une salle, au sommet de la Sierra,
sur les nuances entre névrose d'artiste et psychose
d'artiste face aux pathologies de l'homme normal.
Elle me racontait ses rêves au mobile et moi j'étais
à la gare. Du coup une femme de ménage qui était là
pour nettoyer les wagons m'a demandé d'interpréter le
sien. J'ai écrit tout un volume de poèmes d'amour
mauvais, qu'elle m'a demandé de garder secrets.
Celle-ci m'a fait un joli compliment. Elle m'a dit
que j'étais un névrosé grave, même un psychotique,
mais que je lui semblais ab-so-lu-ment décomplexé
dans l'acte sexuel. Elle avait connu plein
d'écrivains. Nous voulions faire une installation sur
l'homme espagnol avec des réfrigérateurs et des
croix.
En 1995-1998, j’ai pris part à un atelier
d’écriture qui fonctionnait comme une assemblée, sans
modérateur ni professeur, des litres de bière sur la
table et des cigarettes qui circulaient… Nous
mettions chacun un peu de notre savoir, les lourds
lâchaient prise et reculaient, nous ne finissions
jamais avant minuit, et l’après-minuit se passait
chez quelqu’un ou à la taverne. Depuis lors, je me
méfie des gens qui se proposent d'animer un atelier
et d'être payés pour ça.
Il y a un peu de cela dans mes romans en espagnol,
quoiqu’à l’époque je ne partageais pas avec toute
cette troupe le fait d’écrire un (des ?) roman(s).
Notre truc était la poésie et apprendre à la réciter.
C’était très marrant pour moi qui étais, en principe,
timide mais qui devenais presque un acteur. Dans un
court-métrage, je faisais Baudelaire lisant son 3in
de l6assassin; dans une vidéo performance, j’étais
directeur de la troupe (une autre troupe, année 1999-
2000) et je jouais (sur mon propre texte poétique et
théâtral) l’empereur Néron… C’est vrai qu’une bonne
partie de cela je ne l’ai pas autofictionné. Les
mémoires devront se substituer aux trous dans l’auto-
fictif, quand je serai vieux.
L’histoire de Néron avait son côté psychothérapie
de groupe, on s’est mis à poil et les uns sur les
autres, c’était à mon atelier, dont le sol est en
pierre, en hiver et sans chauffage. Pensez-vous que
des choses si bizarres semblent vraies dans un
texte ?
Dans le groupe dernier (1999-2000), il y avait
une “actrice” qui prétendait faire du théâtre avec
(juste) un doigt, oui, il faudrait que je raconte…
C’était de l’inconscience, Marie, de
l’inconscience. Imaginez qu’un soir nous sommes tous
allés dans un restaurant, en occuper une bonne partie
et sortir des sandwiches que nous avions préparés
pour dîner. Quand on nous a dit qu’il ne fallait pas
apporter des choses, mais faire de vraies
consommations, nous ne comprenions pas (vraiment !!!)
qu’est-ce qui n’allait pas. Il fallait nous voir
protester.
Donc, me revoilà à vous redire les mêmes
confidences. Faute de quelque chose de plus relevant,
à part le dîner de luxe qui risque de mettre en
colère mes voisins wannabe. Il faut que je justifie
que je reste fidèle à ma jeunesse, puisque c'est
l'éternelle jouvence, la forme de sainteté qu'on
requiert des artistes. Ils se doivent d'être
identiques à eux-mêmes.
En me lisant, vous trouverez parfois des
citations. Vous pouvez les vérifier en quelques
secondes sur internet mais, moi je les écris de tête,
d'après des souvenirs qui datent d'années. Certains
trouveront même facile de me pasticher, mais il faut
d’abord me lire et ça n'a pas d'intérêt de répéter
comme un perroquet ce que j'ai écrit comme un homme
de mémoire.
Je vais rapporter une petite fantaisie, inspirée
de faits réels, notamment du récit d'un ami peintre
que j'appellerai Francesco ici, puisqu'il ne se sent
pas encore prêt pour faire son coming out de chômeur.
Oui, Marie, puisque j'ai commencé, je vais vous
rapporter deux perles de son conseiller.
"Monsieur, vous devez rendre des comptes à la
société."
"A la société, je rends des comptes avec le sang
et le sperme sur mes magnifiques tableaux et
l'insomnie de mes écrits. A vous, j'ai seulement de
petits droits de chômeur, pas extraordinaires, à vous
réclamer, à mon tour."
"Monsieur Francesco, je ne suis pas ici pour vous
faire cadeau de plus de vingt-huit jours par an
d'absence de Paris. Ne me suppliez pas : je ne suis
pas humain, je suis une machine."
"Dites-donc, cela n'est bon ni pour vous-même ni
pour personne. Qui vous a transformé en machine,
alors ?"
"Si vous n'êtes pas d'accord avec la politique du
Pole Emploi, écrivez une lettre à Monsieur Sarkozy."
"Ne me dites pas que le Président vous a pris par
les oreilles et vous a sorti du chapeau... Je n'ai
pas à passer par lui pour vous atteindre, cher
conseiller. On ne se met pas à poser la question de
sa tricherie au show man. Dans ma ville natal, près
de Naples, si ça ne plaît pas, il y a les tomates et
les oeufs pourris. Nous sommes tous des show men, il
y a pas de lapin."
Maintenant que j'y pense, chère Marie, je vois
que mon ami italien aurait dû répondre, quand son
conseiller lui a dit d'écrire une lettre à Sarkozy :
"une autre ?", comme s'il avait l'habitude. Peut-être
la machine serait-elle redevenue humaine.
Retenez les deux perles : 1) quelqu'un qui vous
demande, parce que vous êtes chômeur "de rendre
compte à la société" comme si vous étiez pris la main
dans le sac 2) quelqu'un qui dit qu'il est "une
machine" (en l'occurrence c'est celui qui vous
demande de rendre compte de tout).
Mais mélangez cela avec des cauchemars
récurrents, avec une sueur froide, avec les bras qui
lâchent, la poitrine opprimée, avec la panique à
chaque convocation d'être radié des statistiques,
d'être pris pour un profiteur, un parasite. Et cela
c'est juste ce dont Francesco se plaint ouvertement !
l'on ne sait pas quelle procession le traverse à
l'intérieur. Il n'a pas la force ou l'inconscience
d'accepter la servitude du travail "normal", mais il
pense qu'il a le droit d'être pris en compte en tant
que non-salarié.
En plus, il travaille dans l'Art avec obstination
et sacrifice. Depuis la béatification de Van Gogh,
tout le monde sait que ce sont des mérites, c'est une
production, il est dans la béatitude de la chaîne de
production. Il se fait insulter, chère Marie, comme
se font insulter tous ceux qui ont des travaux
asservissants. Je ne vois pas la différence entre
l'Art et l'esclavage d'aujourd'hui. Morale du travail
à l'appui. Il est allé, lui qui s'efface au moindre
bruit, jusqu'à accepter de faire une figuration pour
une série policière (tout ce qu'ils mettent en scène
à la télé française c'est de la police, la police et
encore la police). Il fallait travailler, ne soit-il
qu'à quelque chose de facile et de vite fait.
Il pleuvait, c'était l'hiver et l'on tournait à
l'extérieur. Une autre figurante lui a donné du
papier journal pour mettre contre sa poitrine, sous
la chemise. La première séquence, le pauvre Francesco
a réussi à ressembler à un piéton qui s'arrête quand
deux voitures s'écrasent l'une contre l'autre. Mais
au moment de la fusillade, il croyait qu'on ne
tournait plus, il s'est souvenu de la phrase de
l'assistant du réalisateur : "Faites comme si vous
craignez pour votre vie" et, pris d'une joie
nerveuse, il s'est relevé en riant franchement. C'est
alors que les détonations lui ont fait comprendre
qu'on tournait encore et il a eu du mal à "craindre
pour sa vie" à nouveau. Je pense qu'ils ont dû tout
couper, lui ai-je dit pour le rassurer.
Il y en a qui font du chômage un objet de
réflexion, sinon esthétique, du moins artistique. Je
pense au cinéma de Pierre Merejkowsky. Cinéma autour
du militantisme, des contre-sens des directives
sociales, aussi bien que démonstration d'anarchisme
nihiliste et prophétique. Il postulait, je crois, de
suivre la tradition prophétique juive, quelque part.
Je discutais avec lui, qui disait que les
interrogatoires du chômeur répondaient à son vieil
idéal soviétique, l'Etat cherchant à savoir ce que
nous faisions et si nous étions organisés, ou quelque
chose comme ça, mais qu'en même temps nous vivions la
cruauté du capitalisme. Je lui disais que si nous
étions des capitalistes pour de vrai, ça serait
idéal. Mais qu'on ne pouvait, ici, même pas
capitaliser son échec.
Oui, Pierre Merejkowski me disait que l'échec en
tant que capital donnait en revenus de nouveaux
échecs.
Toute une chaîne de travail à produire de
l'échec. Une entreprise importante, donc.
Mais ça, c'est le monde qui est fait de paroles,
de chuchotements à rendre fou. Nous aspirons au son
du coeur à l'intérieur d'une mère... porteuse, me
dit-on, et tant mieux. Son âme est grande, avant
tout. Accepter de donner un enfant à la vie vient
bien avant que le fait d'être payée. Je ne la
retrouve, la grandeur d'âme, chère Marie, que quand
je prends distance et que je m'en vais peindre à mon
atelier. Là, je suis à l'intérieur d'un cube, une
espèce de station orbital qui serait dans l'espace
sidéral, je me sens un cosmonaute.
Je répète, parce que, fils de la technologie, je
voudrais que vous m'ayez "en boucle". Donc,
cosmonaute, dans un espace cubique.
Les images qui sont produites dans cette nuit
sans fin ne sont pas de ce monde, elles ont trépassé
la musique des sphères, elles sont supra-lunaires.
J'ai peur qu'au sortir de l'atelier, elles puissent
contaminer la Terre entière d'un malaise galactique,
d'une peste céleste, tellement elles relèvent d'une
culture autre, ou, comme je signe en chef de lettre,
d'une contre-culture.
Une jeune femme bicéphale, une femme noire qui
embrasse le museau d'un léopard, une infirmière
inspirée en fulguration de l'écrivaine Dahlia qui
dansait dans une vidéo que j'ai regardée sur son
blog, en soutien-gorge, dans la durée d'un léger
clin-d'oeil, puis des mises en scène de Berthe, en
tenue féerique au rendu hot, portant une croix qui la
rend plus horny...
C'est peut-être à cause de nos ascendants que,
Berthe et moi, nous sommes féconds ensemble, deux
ascendants très bons pour l'amour et la sexualité, et
qui n'étant pas aveuglés du soleil, font un point
pour la poursuite d'une ellipse. Je les considère
nobles, le mien lié à la danse et au théâtre, mais
aussi à la stratégie, celui de Castor et Polux.
L'ascendant de Berthe préside la ville pontificale,
la ville impériale, Rome, qui est sotto il segno
dello scorpione
Une autre phrase en italien mémorisée depuis
longtemps résume pour moi les limites et la grandeur
de l'art conceptuel, compris et vite lassant pour
moi, un art dont le programme est d'être annulé : il
segno ripetuto diventa un altro segno
L'art classique, l'art moderne comme expression
métaphysique du classique, sont un signe répété
seulement une fois, un signe unique. On oublie vite
que tout l'appareil de la structure du tableau
disparaît dans son intensité puisque son rapport à la
tradition est d'en être la partie vivante tandis que,
si l'on ne retient que des concepts dans l'art, c'est
comme embrasser un squelette, il y a quelque chose de
macabre à vouloir déclarer mort l'art, l'homme,
l'histoire ou les dieux.
Ça, c'est du travail à long terme, dans
l'incertitude, peut-être pour n'accomplir qu'une
déperdition, tout comme les collages très personnels
ou les grands tableaux au crayon de couleur qui sont
pratiquement invisibles en photo. Je dégoûte par les
singeries des couleurs, moi qui avais la valeur sûre
du dessin. Je fais le pari d'être aussi charnel que
l'espèce de condottiero léonardesque auquel Francesco
était censé écrire une lettre.
En fait, c'est comme si j'avais déjà écrit cette
lettre de sa part et qu'on avait correspondu et
qu'ici j'étais le magicien et le monde extérieur
était tout du lapin.
Je regrette de ne pas avoir fait mousser ma
jeunesse dans tout cela, chère Marie, d'avoir été
indiscret à propos de mon ami, et d'avoir conçu un
mélange de passé et présent.
Amicalement,
Manuel Montero
Le grand bouteillon
Mais 2rphée et orphisme sont deu( choses %ort
di%%érentes Et il %aut avouer -ue 7e sais tr8s peu
de chose
de l'orphisme 9 ses débuts) et -ue plus 7e lis sur ce
su7et)
plus ma connaissance diminue
E.R. Dodds
Je suis de plus en plus convaincu que la radio
ment. La radio de droite ment aux gens de droite, la
radio socialiste ment aux pauvres gens de gauche, en
Espagne comme ailleurs. Même la musique est un
mensonge. C'est pour cela que les jeunes ont de plus
en plus envie de gueuler sur la ville de Grenade. De
s'enivrer jusqu'à la nausée et faire le jeu de
l'amour sous une musique étourdissante. Ils affluent
au centre ville des jours particuliers et ils
accomplissent le chaos. Cela s'appelle en Espagne un
jour de "botellon", à cause des bouteilles cassées de
partout qui restent le lendemain. Les lettres à la
rédaction des journaux s'accumulent, avant et après
chaque jour signalé, au nom de la pudeur, du silence
et d'une conception étroite du civisme. Heureusement,
de tous les coins de la jeunesse on assiste à la fête
et se mélangent riches et pauvres, coincés et
défoulés, dans une sorte de protestation contre tout.
L'impossibilité de bouger en voiture ces jours-là,
qui sont parfois, à l'origine, des fêtes religieuses
catholiques fériées, est la moindre des choses, l'on
ne peut, non plus, traverser le centre ville à pied
si l'on ne se laisse emporter par l'ivresse pour
trouver soi-même son chemin. La vie est courte, ils
ne font qu'en profiter, peut se dire le vieux
espagnol au fond de son insomnie. S'il avait été
sévère, ou maître des choses, toute cette suite
d'événements serait déracinée par la peur du flic,
comme en France.
En fait, les jeunes gueulent et vomissent dans
leur folie collective au nom de toute la société.
C'est pour ça que ce jour-là, l'hirsute fêtard peut
monter sur une majestueuse fontaine pour mieux
s'entendre chanter. Et tout s'enchaîne. D'un balcon
en face une belle blonde enlève son T-shirt et montre
ses seins à la foule dansante et à l'hirsute sur le
pinacle. C'est vrai, ce coup-là plusieurs personnes
me l'ont confirmé, et ce n'est rien en égard de
l'ensemble. L'excitation transperce les demeures les
plus cachées et, moi-même, en train de peindre la
nuit à mon atelier, je suis entouré de leurs rires
vivifiants, de leurs cris de fauves.
Ce sont de longues nuits où même les jeunes
catholiques consomment des drogues, et les
déguisements les plus luxueux qu'une espagnole ou un
espagnol peuvent se permettre sortent du placard pour
se faire tacher de partout par des éclaboussures
d'alcool. Moi, j'ai tendance à être inspiré pour
peindre ou lire et je fais juste des passages dans la
foule pour sortir et rentrer chez moi avec des
prétextes futiles, mais significatifs, comme acheter
du Red Bull pour avoir de l'énergie à peindre, ou des
cigarettes pour mon anxiété.
Je suis un homme privé par dessus tout, et tout se
passe dans l'intimité de l'atelier. Mais des choses
arrivent toujours ces jours de bouteille. Il y a pour
tous un degré de plus dans l'initiation de l'univers.
Les hommes en ville ne se voient pisser ou vomir ou
chier ou même danser que dans des lieux clos. C'est
ma propre théorie du jour de la bouteille, que je
rédige en français pour ne pas gâcher la fête aux
Espagnols, qui l'ont depuis longtemps assimilée. Il y
a un côté initiatique dans cette vision réciproque de
l'autre dans son état qui serait le plus animal.
La jeunesse est joyeusement vulgaire, jusqu'au
comble de la nuance et de la délicatesse. Je ne suis
pas assez aigri pour leur reprocher cela. Moi aussi,
je peux écouter en boucle une musique complètement
idiote, en fin de compte c'est ça qui fait que je
suis peintre et non professeur.
Une facilité à saisir l'instant, un temps
intensifié, s'établit le jour de la bouteille et sa
nuit. L'on sait plein de choses sans presque faire
d'effort. Je montais la pente qui mène à mon atelier,
après minuit ou dans un temps où quelque consécration
venait déjà d'être réalisée, les motos traversaient
ma rue à toute vitesse en sens interdit, et j'ai
aperçu les deux jeunes femmes au moment de sortir mes
clés. Leur tenue imitait celle de Madonna mais leur
art qui excellait dans le parler espagnol m'ouvrit
l'intimité d'un genre de femme toute familière. Un
peu la belle cousine que tout Espagnol a. Elles
étaient nettement plus jeunes que moi, mais leur
grand sourire impatient me montra que j'étais encore
un gamin pour elles. Elles étaient nonobstant un peu
occupées, puisque elles étaient en train de chier à
ma porte. Nous nous sommes dit bonsoir, je leur ai
demandé, médusé de leur jolie ivresse et de l'étron
qu'elles déposaient devant moi, si tout allait bien.
Oui, ça va, et j'étais en train d'ouvrir l'atelier.
Tacitement l'on faisait partie de la même fête et la
notion de que je puisse être dérangé de leur caca
chez moi était exclue. Aussi, étaient-elles
confiantes de leur beauté et de la sympathie
régnante. Je leur aurais demandé de me chier sur le
visage qu'elles n'auraient eu d'inconvenance, amusées
à le faire.
Je rentrai à l'atelier, fermai la porte doucement,
me suis mis à boire mon Red Bull, à fumer mes
cigarettes, et j'ai peint un tableau à l'huile
jusqu'au lendemain, où ce furent les cloches des
nonnes du couvent à côté qui m' envoyèrent dormir sur
le canapé.

Les clés de l'atelier
Avec pour toute chaise une pile de livres, et sur
la vraie chaise le Mac, le peintre que je suis (et
non l’acteur !) écrit. !e &aradis de Dante est mon
coussin. Un peu branlant, dans sa vieille édition
bilingue de Philippe Giberteau. Je n’avais à portée
de fesses aucun dictionnaire, ne serait-ce que grec.
Sous Dante, il y a Malcolm de Chazal édité par Léo
Scheer. Je porte un pantalon, quoique mon fils et moi
soyons dans mon ancienne maison de Grenade réputée
plus fraîche et que la chaleur de juillet ne nous
quitte pas même à deux heures du matin. Lui, est
euphorique dans sa chambre remplie de mes livres. Il
vient de découvrir Jules Verne et ne peut s'arrêter
de lire sinon pour aller aux toilettes. D'ailleurs je
le corrige, chez nous ce n'est pas "les toilettes",
mais "je vais dans la salle de bain". Quand les
visiteurs me demandent "où sont les toilettes" je
sens qu'ils prennent ma maison pour un bar ou un
bistrot.
Je parle de ma maison parce que cela fait de mon
écriture une écriture à clés. Combien de gens ont, ou
ont eu, les clés de chez moi ? A vrai dire, je ne
suis vraiment chez moi que lorsque je suis chez
Berthe. L'idée des locations hebdomadaires par
internet, Berthe l'a eue quand je quittais
l'enseignement afin que l’on ne se lance pas
complètement dans le vide.
À l'époque, Jack Calvino avait, lui-aussi, une
copie des clés de la maison. Nous sommes partis en
Amerique la lui laissant. Depuis que je me suis
aperçu qu'il buvait et avait des éclats irrationnels
de colère, je l’évite. Je prends une casserole de
café à la turque à trois heures du matin, mais le
principe de réalité reste. Ce n'est pas le cas de
Jack. Il n’a pas accepté que, depuis que je suis avec
Berthe et ai pris plus au sérieux ma propre peinture,
je ne puisse lui vendre mes oeuvres aux mêmes prix
qu'avant, lorsqu’il voulait usurper la place de ma
psychanalyste. Il avait déjà très mal pris, à
l'époque, de devoir me payer quelques sous au lieu de
me dispenser une thérapie dans son bureau.
Lui, dont la situation psychique se détériorait,
voulait garder mes clés pour prendre soin de moi qui
commençais à mieux aller et prenais moins de pilules
que lui qui était psychologue. Voici que le café
s'est refroidi et je n’ai même pas commencé. Ses
parents étaient venus de Californie pour être près de
lui, le fils unique. Était-il, lui aussi, « court-
circuité » par eux comme je le suis de mon côté ?
De toute façon je vais partir et je serais avec
Bruno chez Berthe. Des locataires vont séjourner ici,
quatre jours environ. Ma psychanalyste me conseille
même de monter tout-de-suite dans la maison de
Berthe.
Au début, mes parents n'avaient pas les clés de
l'atelier, sinon juste celles de l'appartement.
L'atelier est enfin mon domaine de création. Mais mon
père en a fait son cheval de bataille et finalement
les a eues. Il y avait, paraît-il, danger d’incendie
ou je ne sais quoi. Lorsqu'il a pu entrer dans mon
atelier, il a commencé à entasser des bouts de bois
et des trucs énormes soi-disant "à recycler pour
faire quelque chose".
Le seul endroit dont je garde moi seul la clé est
la chambre de Bruno, qui est aussi ma bibliothèque.
Bruno, qui va avoir dix ans ce mois de juillet, et
doit être encore en train de lire, vu la manière dont
il a dormi dans la journée, m'a suggéré que pour
écrire en français (qu'il connaît peu et ne parle pas
du tout) je pouvais jouer avec le double sens du mot
clé, en tant qu'objet physique qui ouvre une maison
ou une voiture, et objet de pensée. Il a encore
suggeré les clés de l’internet. C'est que je suis
préoccupé par l'ordinateur avec wifi que mes parents
ont placé dans mon ancien salon. Aucune protection,
semblablement. Parfois tout est éteint et je vois
clignoter le modem.
Toi, lecteur, tu n'as pas les clés de cette
maison, mais cela te donne les clés de mon existence.
Qui a les clés de quoi que ce soit, sinon le
propriétaire ? Nous, artistes (Berthe est photographe
et écrivain et moi peintre), sommes aliénés ou court-
circuités de par le fait que nous finissons toujours
par nous donner tout entier. Pour combien de temps
garderai-je moi seul la clé de la bibliothèque ? Même
les clés de chez Berthe me semblent en proie à la
gourmandise des propriétaires de l'existence des
autres, les artistes.
Mes parents ne nous ont pas adressé un seul
encouragement pour nos six derniers livres. Je doute
même qu'ils soient arrivés aux passages qui les
concernent. Ils ont jugé par avance. Silence tombal.
Il serait si facile de faire juste la remarque sur la
bonne qualité du papier. Je serais soulagé. Je peux
entrevoir l'immense désir de punir qui, une fois
installé chez le sujet, soit-il spectateur ou
propriétaire de maison, finit par ne connaître aucune
limite et ne peut se rassasier d’aucune fiction ou
succédané, voire d’aucune plaisanterie.
De la vente d’un terrain au village, je n'ai
touché que le cinquième du tiers. Je ne peux, comme
ma famille, partir vraiment en vacances. Je m'occupe
sans discontinuer de ma peinture, même si j’écris des
romans ou des textes pour mon blog. Le but est de
devenir un point de repère, ne soit-il que par le
refus que je provoque chez certains, qui s'évertuent
à me gommer et à me contourner tout en faisant des
allusions voilées. C'est la phrase de Berthe à mon
propos qui choque d'emblée, mais qui me protège,
cette phrase inaugurale: "Montero peint la beauté des
femmes". Avec un quinzième nous avons bâti sur cette
phrase une maison d'édition, et encore Berthe s'est-
elle endettée. Je crois qu'elle ne le percevait pas
ainsi lorsqu’elle m'a proposé de me faire un pouvoir
sur son compte, mais ne serions-nous pas deux à être
endettés ?
C'était ça, les visites chez mon grand-oncle
capitaine de la police armée de Franco. Pour moi, un
quinzième et des frites rancies. Pour mes parents,
l'inspection régulière, et plus ou moins oblique ou
directe, de leurs activités à l'Université, je parie.
À l'époque – je veux dire à son décès - j'aurais
demandé pour moi l'aigle empaillée.
Donc, du coup, prudence.
Auguste, qui nous avait invités à dîner à la
Fontaine Gaillon, le restaurant de Gérard Dépardieu,
peu avant que je parte à Grenade (justement le jour
du vernissage de Fresh Théorie, où je voulais me
rendre et d'où nous avons dû partir très tôt)
évoquait plein de souvenirs de l'Espagne d'avant ma
naissance. Il nous parlait d’« el Sereno » qui avait
les clés de toutes les maisons d'un quartier et
faisait la ronde la nuit durant. « El Sereno » était
censé ouvrir la porte aux ivrognes qui perdaient
leurs clés et rentraient tard. Il était choisi pour
son honnêteté, quoiqu'il a existé un cas de vols
systématiques qui fut notoire. Mais rien ne devait
ternir l'image de confiance de cette institution si
peu soucieuse de la vie privée…
Des parasites
!es te(tes désignent -uel-ues %ois l'4magier comme
mantri) c'est:9:dire pr;tre o%%iciant) -uel-ues %ois
comme
'ogui) c'est:9:dire moine méditant
Le pèlerinage aux sources
Lanza del Vasto
Dire mon dégoût de mon corps, mon actuel refus de
l'image, pourrait me soulager. Tel d'autres l'ont
fait. Je commence à respirer la brise nocturne qui,
enfin, ces derniers jours de juillet, souffle à
travers la tour du carmen quand arrive minuit. Je
suis logé ici pour préserver un peu d'indépendance.
Hier, j'ai vu du monde pour la première fois depuis
un mois à Grenade. Je suis vite reparti et on m'a
ramené en voiture jusqu'à près de la maison
familiale. A la terrasse du petit restaurant, je
redressais la colonne chaque fois que le mot "yoga"
était prononcé. Le reste du temps, je n'avais rien
d'autre à faire. Disciplines orientales tels le Chi
Kun, et d'autres plus récentes dont c'était à peine
si je connaissais les noms. Une femme-chien, c'est à
dire, née en 1970 comme moi, qui était athlétique et
élastique, ayant nonobstant une tête intéressante, me
semblait destiné selon le jeu implicitement établi
par mes amis et mettait en rapport l'orientalisme
extrême dont il était question avec la danse
contemporaine et ses projets de maison d'édition. Ce
n'est pas que sa tête ait été le plus intéressant
d'elle, c'était plutôt la voix, mais son assurance me
complexait. De plus c'était évident que je n'étais
pas fait pour le jeu.
La tour est faite en bois, mais je voulais parler
de mon dégoût de moi-même. J'ai monté en tout cas mes
valises jusqu'ici. Eux, mes amis, ils vivent dans la
nature et ont plein d'amis, puisque le village s'est
peuplé d'une génération d'artistes et de décorateurs.
Il ne manque qu'un gourou qui arrive là-bas semer la
discorde et le sectarisme, ce qui n'est que presque
en train d'arriver. Serais-je moi-même le gourou
parvenu ?
Il faut dire que tous perçoivent une lourdeur dans
ma présence et que, nonobstant, j'ai un rapport
particulier à toute la vallée, ça travaille ma tête.
Accoucher ses enfants dans une piscine coûte une demi
brique. Blanca disait que cela le méritait et je fis
ma remarque cynique : on peut ne pas avoir une demi
brique.
Il est pénible de faire ses aveux sur un clavier.
Très peu naturel. Voyez ma lordose et mes apnées
chaotiques dans tout cela. Loin sont les temps où la
main couchait les mots sur du papier. Je n'ai pas
mérité autant de technologie, on me facilite la vie.
C'est plus anonyme, ça c'est sûr. Je peux enfouir ici
mon fichier et éteindre. La lune était pleine et on
pressentait la catastrophe. Ils ont voulu fuir la
civilisation et bâtir leur maison en pleine nature,
et voici qu'une présence menaçante s'est installée
avec son tracteur et un fusil à peu de mètres. Une
fois la maison construite de ses propres mains, le
vieux monsieur s'est installé. Un vieillard encore
costaud qui viole sa propre fille attardée ce qui,
dit plus court, ne serait pas moins qu'un pédophile.
Il menace de mort toute la vallée, et a agressé pas
mal de personnes. Claudio pense souvent à plusieurs
façons de le tuer véritablement, avant que lui ne les
tue. Penser cela ne lui est arrivé qu'avec l'ex de
Blanca.
Donne-moi, Seigneur, des forces pour accepter mon
ventre d'aujourd'hui !
Serais-je un jour une image de bonheur ventrale,
tel le dieu Ganesha dans les sculptures ? Et je
m'obstine à vomir dès que je le peux, dès que je
trouve l'inspiration. Ce qui me manque c'est une
femme approbatrice. Berthe m'a connu mince et
athlétique, elle ne peut que lire une décadence dans
tout cet abandon. La métamorphose doit surprendre
quelqu'un. Et je pense que mon emprise sur la vallée
a un lien secret avec mon ventre. J'ai pas mangé leur
sandwich communal. Ils avaient de l'appétit, moi pas.
Mon ventre me suffisait. J'étais coincé pour ce
"manger ensemble".
Dès qu'il y a eu l'ordinateur le ventre est venu
et j'ai fais moins de tableaux, presque aucun dessin.
Je ne dessine plus. C'est lors de saisons pénibles,
couvées dans l'angoisse, que je reprends les pinceaux
pour faire un portrait à l'huile, après tous les
protocoles de la courtoisie pour faire venir un ou
une modèle. Mon dernier grand format à l'huile est
justement venu, sobre, sans fièvre et en toute
normalité. Rien, donc, de surprenant. Juste un reflet
de mon ventre, de mon mac, de mon antenne
parabolique. Tout y est prêt pour être méchant, le
déni de soi, le léché de l'oeuvre, la froideur.
Progressivement les parasites sont les autres, ils
m'habitent et j'atteins le rang du maître. Je
distribue les chances.
Voyez-vous comment je m'observe ? Jusque dans les
moindres détails pour perdre l'ensemble. Je serais un
individu qui n'a jamais travaillé, qui a gaspillé
l'argent de l'Etat et de la famille sans rien offrir
d'utile, juste des tableaux au début et, après, même
pas.
Et de là je parviens, tel un Messie.
J'avais deviné que l'échec de la peinture donne un
Adolf Hitler, un monstre. Celle-ci est l'équation qui
hante tout peintre, l'échec de la peinture et ce
qu'il donne. On ne peut pas décevoir la muse sans
l'appel d'une nouvelle muse, diabolique celle-ci. Il
faut avaler Adolf Hitler en soi et rester calme dans
les périodes sans inspiration, sinon on devient fou.
Rester solitaire.
Le café est antidépresseur et il est cette
quintessence de noirceur que l'on se doit d'avaler en
soi, parce qu'elle est notre échec. J'ai dit à
Claudio que j'ai besoin d'aller investir mon atelier,
j'ai besoin d'y rester là un après-midi à écouter de
la musique, juste être là. Et après je dois appeler
Blanca, voir si elle est encore d'accord pour le
portrait.
Claudio me dit que c'est une affaire entre elle et
moi, peut-être pour mardi au lieu de lundi.
Et le comble de la trahison est de vous le
raconter. On porte un regard trouble sur sa peinture.
Telle la bête apocalyptique de la mer, la parole
desincarne l'image de son silence. L'or du café me
fait trahir ce qui doit être fait par la main.
Et pourquoi ne pas faire partie de la vallée ?
Tout simplement. Jack Calvino, qui, lui, habite la
ville, m'a raconté qu'il a connu une guérisseuse.
Lui, il ne connaît pas la vallée, sa guérisseuse est
de l'autre coté de la montagne. Aucun transport
publique n'arrive jusque-là à cause des précipices,
mais Jack peut-être pourrait m'amener en voiture.
J'ai senti que j'avais besoin de décoller. Rien ne me
donne de l'espoir, même si Berthe à Paris vient,
cependant, de me dénicher une exposition dans une
vraie galerie. Mais c'est une marchande qui débute,
je me dis dans mon ventre. Il me faut, cette
guérisseuse. Elle tient ça de sa famille, par
transmission orale. Je dois décoller, ne plus
appartenir à la catégorie des parasites, qui restent
collés.
Il faut qu'elle mette de la colle ailleurs.
Combien ça peut coûter ? Spirituellement et
matériellement.
Bien sûr, j'ai travaillé dans la voyance par
téléphone, mais au noir et pour une misère, donc je
ne sortais pas de la niche du parasite. Même si
c'était Telefonica qui prenait plus de la moitié de
l'argent et mes chefs, une autre partie.
La dispersion du savoir conduit à des
simplifications et des mixtures épouvantables : donc
je voudrais juste peindre ce que je connais de près.
Et puis la fonction de la photographie... J'ai passé
la nuit de lune croissante à regarder les photos de
Berthe. D'abord habillée puis nue. Puis plus nue. Je
crois qu'elles peuvent exister, ces photos que j'ai
faites d'elle, que si je les imprime et qu'avec une
bonne colle, je les mets toutes les unes à coté des
autres sur une feuille. Il leur faut de la colle.
Impossible à refaire, la séance originale. Chaque
fois que je suis dans la tour je les regarde sur
l'écran, alternativement. L'éclat lumineux de ses
fesses desquelles je m'étais approché pour les
prendre.
Nous aurions le dernier contact mardi, Blanca,
Claudio et moi. De six à neuf heures je ferais son
portrait. Tout comme reconnaître un papillon qui
s'envole, qui n'est pas d'ici. Je me souviendrais de
Berthe. C'est elle la vrai réalité de toutes mes
images. Mais le propos de ce récit était de contester
le mot "parasite". Je serais censé être celui qui
colle aux autres. Un parasite doit savoir coller à
quelque chose. On dit même qu'il y a des organes qui
manquent au parasite qui y sont dans son hôte.
Certaines fonctions vitales qui sont peu à peu mises
à disposition de l'intrus. Mais je pense que la
peinture permet de faire la part du parasitisme et du
négoce, de l'échange. On distille quelque chose pour
qui prend soin de nous.
Si un jour, dans l'avenir, il y avait des
personnes bien intentionnées qui puissent vouloir,
pour se rendre utiles, voler aux pauvres et donner
aux riches, et à eux-mêmes, punir l'innocent, semer
la discorde, régner par despotisme, quand le
gouvernement sera maître, et les citoyens des
servants, on pourrait annoncer que le pays serait
retourné au Moyen Âge et se réjouir d'un renouveau
des valeurs aristocratiques, avec les promesses de
fortune que cela comporte pour l'amour courtois et
les cathédrales. La peur d'avoir peur ne nous ferait
plus peur, mais la peur tout court.
Que la distillation vieillisse, qu'elle soit
souillée par l'écriture, ce n'est pas là ce qui
concerne le parasite, mais la vie elle-même.
Dis-donc: Symbiose !
Enfin tout bonheur est soucieux, au fond, de
publicité. Je ne parle pas de moi, le parasite ne
connaît pas le bonheur. Je parle de Claudio, de la
vallée. Le rapport symbiotique consiste non seulement
à peindre sa femme, mais à signaler les assises
théoriques de son existence "en liberté" et en
nature. Autant Isabel, par téléphone, la femme du
philosophe Agustin Garcia Calvo, que Claudio - qui
lui l'appelle Saint Augustin (elle, Isabel, l'appelle
"El Maestro")- on eut un mouvement de compassion
bienveillante dès qu'ils ont su que j'avais acheté de
lui justement le livre le plus illisible, une
grammaire de l'indo-européen. Les deux m'ont cité des
livres "pour commencer", et moi qui écoute la vallée
depuis plusieurs années je sais parfaitement que le
contenu, je l'ai depuis longtemps assimilé. Il ne me
manque juste que de dénicher le dernier secret. Il se
peut que je sois fébrile. J'ai vomi dernièrement
toute la nourriture d'ici, je me maintiens au ginseng
et au café.
Lorsque je suis dans la tour, la nuit, les noms
chinois ne me viennent pas, quoique j'aie très bien
prononcé la spécialité de Blanca quand Louise, mère
de mon fils et ex-couple depuis longtemps, est passée
par surprise dans la soirée pendant que j'arrosais
les pots de fleurs. Bref, la séance de pose aura eu
lieu avec une demi-heure de retard, mais le résultat
est un excellent demi-nu. Blanca riait quand, épris
d'enthousiasme par le tableau, je lui ai dit : "c'est
un visage angélique". Elle me répondit que ce n'était
pas comme ça que je devais parler de mon oeuvre ("tu
vas gâcher le tableau si tu utilises ce genre de
mot").
Oui et non. Elle avait raison d'être moderne à
outrance, sinon elle ne m'aurait pas intéressé, mais
"angélique" il n'y a que moi qui l'emploie, c'est mon
coté rétro. Ensuite, à la terrasse, elle me prenait
le pouls, inquiète pour ma santé après autant de Red-
bulls et cafés crème : selon sa spécialité (dont le
nom, c'est vrai, m'échappe) il y a 128 types de
pouls, elle en connaît bien huit. Elle m'a dit une
chose surprenante : à la fois je suis altéré, mais
mon pouls est correct, fort (signe de santé) mais
correct, il ne bat pas trop vite.
En tout cas, j'étais surtout ravi qu'elle ait
enlevé son pantalon pour poser. Je voulais peindre
ses pieds et ses cuisses. Elle avait déjà maigri pour
du bien à Pâques, je pense. Elle a eu mal, il y a
trois semaines, au pied droit, qui a une petite
bosse, mais avec les jambes croisées ce pied se tient
dans l'air et la petite bosse ajoute au charme. On
dirait que c'est une forme d' idéalisation ou
fétichisme qui m'a fait le peindre plus beau qu'un
pied tout court.
A la terrasse sont venues trois femmes liées à la
vallée. J'ai offert un livre à celle que j'avais
connue l'autre jour, le bras levé pour trouver le ton
de la dédicace j'étais pressé de sortir en courant, à
cause de mon parkinson. Cela m'arrive avec l'excès de
caféine. Tout cela n'aide pas, le parasite est
faible, sa production est souillé par l'abjection de
son image. Je suis en train d'exhiber le comble de la
réussite, et je trouve coupée la voie du secret, je
ne parviens pas à être un maître, je vis de la
charité...
J'avais dit "dégoût de mon corps".
Les andalous sont spirituels. Ce sont des rêveurs
qui croient à tout ce que la séduction politique
propose. Le liant de ce charme est une certaine
beauté. Déjà Giordano Bruno était au fait de la
valeur politique de la magie. C'est, d'ailleurs,
devenu un sujet à la mode. L'identité nationale des
andalous est la musique des gitans, leur danse, et la
séduction qu'ils exercent sur les touristes. Ils
vivent depuis des décennies sous un même gouvernement
régional parce qu'ils vivent à travers leurs rêves.
Je suis empêché d'écrire par les ouvriers qui percent
les pavés en plaisantant et en riant de manière
ostentatoire. Ils ont ouvert la rue à tour de rôle
pendant des décennies pour les tuyaux rouges, pour
les bleus, pour les verts, puis pour les jaunes... Je
suis si agacé que je me demande de quel droit ils
peuvent gagner plus d'argent en faisant du bruit et
en m'empêchant de corriger, que moi en étant artiste.
Le travail d'artiste est une perte permanente. Et
l'admirable dignité de la classe ouvrière, c'est pour
ces emmerdeurs qui ne font que des trous. L'artiste
qui vit de moins que rien doit demander des excuses.
Le Christ lui-même en tant que parasite de l'ère
pré-industriel s'assimile au cynique et au chaman.
C'est en tant que chaman qu'il opère des miracles
(des guérisons) et en tant que cynique qu'il fustige
le pouvoir. Lucien semble faire allusion au Christ
dans sa double condition quand il dresse le portrait
du cynique Peregrino. Il existe aussi un Parasite,
personnage chez Lucien d'un dialogue.
2.-
Berthe me conseille depuis Paris de lâcher prise.
J'ai besoin pour mes tableaux d'une solide
structure : séance de psychanalyse un peu avant,
rendez-vous avec la modèle et modalité de paiement,
ne soit-il qu'à l'amiable avec un dessin ou un de nos
livres édités (la suite complète pour Blanca, tant
j'avais attendu de la voir à l'atelier) enfin, des
réalités qui prennent le dessus sur mes possibles
fantasmes. Vais-je lâcher prise ici à la tour ?
M'adonner au barroquisme qu'avec raison Deleuze
qualifie de "coprolalie" ?
Jésus Christ Superstar se développe tel une bible
du jeune, plein de lieux de la mémoire. Sa façon est
simple, forte. De là, on pourrait s'être attendu à ce
que les jeunes femmes veuillent se faire nonnes. Des
nonnes strip-teaseuses.
J'avais fait un rêve que je réservais pour un
roman onirique qui est à l'oeuvre sur mon blog
bilingue. Mon rêve consistait à me voir dans
l'avenir, seul, habitant un hôtel particulier un peu
en ruine. Des gens plus jeunes que moi, entre la
vingtaine et la trentaine, utilisaient avec mon
nonchalant consentement mon salon pour faire des
orgies, lumières grisâtres et moi occupé à faire de
longs poèmes à l'ordinateur, me laissant juste
caresser au passage, concentré. L'on ne savait pas
s'ils faisaient ça pour m'inspirer ou pour profiter
de ma protection et de mon espace.
J'avais fait un autre rêve où j'étais carrément
vieux. J'habitais aux Etats-Unis dans le désert et je
revenais de chez des amis par la route à pied. Je
trouvais ma maison ouverte et une assiette de
spaghetti renversée sur la moquette. La joie et
l'ennui y étaient aussi mêlés.
C'est vrai que j'ai rêvé également d'un avion pour
aller en Amérique qui avait une piscine à ciel ouvert
ou, d'autres fois que je traversais à la nage
l'Atlantique, m'arrêtant à mi-chemin dans une piscine
flottante d'eau douce chlorée, "pour prendre un petit
bain".
Sortir en courant à cause de mon parkinson d'une
réunion de beautés espagnoles, ça c'est pour moi le
comble de la nonchalance, c'est renverser la
nonchalance provinciale avec une autre, plus forte.
J'ai pris le mini-bus pour ne pas monter à pied dans
mon état, quoique je le fasse aussi d'autres fois
pour ne pas être tremper de sueur.
Nonobstant, pour aller en séance avec ma
psychanalyste de Grenade, je prends volontiers des
rendez-vous à des heures chaleureuses et je plonge
dans la chaleur de juillet en transpirant
abondamment, pour pouvoir, je pense, me sentir
mouillé sur le divan devant son ventilateur. Elle
reçoit sans problème, même à minuit, et je pourrais
profiter de l'air frais, mais j'aime être stressé et
crevé. C'est la douche froide après le hammam. Du
reste, j'étais convaincu de l'avoir reconnue dans une
édition de Taschen de photos érotiques des années
quatre-vingt. Elle faisait d'un air intelligent une
pantomime de fellation. On ne le dirait pas, elle est
plutôt sérieuse, mais dans les années quatre-vingt...
?
Ceux-là sont les bons. Ceux qui sont nés après
moi. Je m'attends à tout. Mais je préfère le coït
avec des femmes mûres, supérieures à moi, plus
proches de la mémoire de 68.
Du coup les jambes de Blanca... pouvez-vous
comprendre que c'était pour le plaisir des yeux ?
Rouge de Venise, suivant le conseil de Salvador
Dali, pour bâtir la figure, et puis les autres
couleurs serties telles une couronne carolingienne.
Blanca me disaient que ses jambes sur le tableau
avaient un rendu très charnel.
Les andalous pris dans leur rêve d'ouvriers, de
plénitude ouvrière, sont des êtres au même temps
religieux, si l'on juge à toutes ces festivités où il
est question d'images sacrés et d'ivresse. Certains
veulent voir un lien social disparu à présent dans le
reste de l'Europe. La société dans son complet
partage la ferveur diffuse du bain de foule. Giordano
Bruno, aussi-bien pour le lien d'amour que pour le
lien social, insiste sur la qualité requise chez le
lié, encore plus que chez le lieur. Chaque fois que
je suis à Grenade, l'archaïque unité de la chose
sociale m'induit une augmentation de la libido.
Puisque le politique n'a pas lieu sans une action
oblique du libidinal.
Tout ce que je peux faire, c'est enduire de colle
les photos de Berthe nue. Cela prendra du temps de
les montrer, il s'agit de son image personnelle toute
crue. Cela demande un détachement qui ferait d'elle
une actrice porno, ou presque. Disons une modèle de
magazine pour hommes, quelques fois hard. Je pense
qu'une fois ce seuil franchi, nous nous serons
libérés de pas mal de contraintes. Je pense que
justement le travail au collage met tout ça en
évidence et en contexte. L'image n'est pas agrandie,
elle est collée et gondolée, composée avec des bouts
de texte qui la déchargent de sa fonction intime, qui
rendent le goût du secret, du spirituel... J'espère
qu'elle cédera.
Là-aussi, j'aurais profité à tous les niveaux. Le
parasite-artiste est avant tout un séducteur, dans
tout ce qu'il comporte de sexuel. Le paradigme sexuel
du Don Juan qui piétine à travers les femmes toute la
société est implicite dans le paradigme du parasite-
artiste. C'est pour ça que les artistes passent leur
temps à s'entre-dénoncer et à se mortifier et à
traîner comme des bigots de nouvelle génération.
C'est pour ça qu'ils sont les premiers à signer des
lettres ouvertes et non les dentistes ou les
notaires. Parce qu'on les accuse de fornication.
Avez-vous été témoins de la copulation des
parasites ?
Savez-vous qu'à l'origine de la figure fictive de
Don Juan était Don Juan de Tassis, Comte de
Villamediana et poète sulfureux et exquis ? Il avait
séduit la Reine d'Espagne, devant le Roi.
Une image chère à ce poète était le papillon qui
brûle dans la lampe (Villamediana est mort assassiné)
et une autre la pyramide, qui résume la première si
l'on tient à l'étymologie.
Mais loin de moi et de Don Juan de vouloir une
existence sans contraintes. L'idée de péché te permet
de mesurer la portée de tes actions, et accorde un
sens à tes choix de faire ou ne pas faire. Soit-elle
une Loi juste ou injuste, puisqu'à ce sujet, les
opinions évoluent tout au long de la vie. Je pense
que Claudio dans la vallée a voulu vivre hors la Loi,
qu'il s'est trouvé face et à sa propre loi qui le
déclare coupable, et à un démon armé d'un fusil qui
menace sans limites tous les instants de son
existence. Sa quête de liberté lui a brûlé les ailes,
et sa quête de bonheur n'a fait que commencer dans la
plus grande détresse. Puisse-t-elle, Blanca, avec son
magistère de sorcière (selon la tradition chinoise)
l'emporter haut dans le sabbat, ne soit-il qu'en tant
que conscience du péché ou inversion de la Loi.
Comment se camer avec rien
<u'est:ce -ui est interdit) un certain état ps'chi-ue
ou certaines prati-ues et substances = 0oire du
tabac =
Anthologie du gendarme du coin.
Les personnes qui fument parlent d'un effet
psychologique, moi je sens le tabac avec le corps.
J'ai la même sensation à finir une cigarette qu'au
sortir d'un bain chaud.
Dans les mêmes manuels qui circulent aux Etats-
Unis où il est conseillé d'expérimenter les effets
psychédéliques de la rose des bois hawaïenne ou la
révélation du peyotl ils ont bonne cure de
déconseiller le cancérigène tabac, ainsi que
l'amanite sibérienne et la peau de banane. En tout
cas, une mise à sac de mon appartement (comme ils ont
fait avec certains) doit être exclue, puisque tout ça
je l'ai lu là-bas et en plus je l'ai prêté, et de
surplus ce que je vais raconter date de 1992. Comme
j'expliquerai par la suite, j'aime être sobre et je
cherche seulement une ivresse esthétique, une ivresse
avec Rien.
Miguel est un convaincu de ce que prescrivent ces
livres et il m'a assuré que si la quantité de
nicotine qu'il y a dans un paquet de cigarettes était
injectée à une personne par voie intraveineuse, la
dose serait létale. J'ai voulu chercher ce terrain de
danger imminent en compagnie du démon avili du tabac,
voir la gueule de Celui qui vient nous souffler dans
chaque mégot, l'interpeller fortement. Jivaros et
Aztèques, quand le tabac n'était pas l'apanage des
médiocres, l'avaient fait et nous l'avaient confié
déjà docile aux fils de l'Occident.
Je déconseille de faire ce que j'ai fait en 1992,
c'est pour cela que je donnerai d'autres moyens
annexes pour parvenir à vos fins. Avec rien.
Nonobstant, si vous faites comme moi, procédez par
petites goulées, attendez chaque fois l'effet.
Le tabac bu a le goût des champignons des
aisselles et ce goût fait une telle violence que
c'est comme un fou qui essayait de vous ouvrir les
mâchoires et crier dedans votre bouche. Si l'on le
fait entrer dans l'estomac, l'on peut pressentir que
le démon immobile et qui rumine des pensées se prend
à pleurer pour la première fois dans son cubiculum;
il retourne le regard et retrouve les yeux initiés
qui l'imaginaient.
J'avais résisté à la difficulté et avait bu de
longues gorgées jusqu'à prendre deux ou trois verres
de l'infusion.
Il faut dire que Mary, la femme de ménage, qui
est campagnarde, m'avait conseillé aussi l'infusion
de peau de serpent pour l'acné, et que ce soir il y
avait ce qu'on appelle "une chemise" (une moue) de
couleuvre dans ma théière. J'étais de surcroît
convaincu, puisque son conseil de me frotter la
poitrine avec du lard de porc pour faire pousser des
poils s'était avéré très efficace les années
précédents. J'avais grâce à elle l'indice majeur, en
Espagne, de la masculinité. Donc, j'avais mélangé au
tabac la blanchâtre moue, trouvée comme chaque année
à cette époque entre les arbres du jardin.
J'ai voulu vomir, mais mes extrémités inertes ne
me déplaçaient nulle part. Mes yeux se sont immergés
dans un autre monde et j'ai appuyée ma tête dans le
vide. Seulement je pouvais attendre que mes parents
m'aidassent. Ma mère entra d'abord, me vit, loin de
me poser des questions ou parler pour faire un
reproche elle me toucha doucement et partit chercher
mon père.
Ce n'était pas ma première infusion bizarre.
J'avais déjà fait infuser la chélidoine, une plante
dont la sève rubre était réputée faire sécher les
verrues. Et même topo, j'avais failli avoir un arrêt
cardiaque. En plus c'était la veille d'un examen
d'anatomie artistique, que, malgré qu'on était des
Beaux Arts, on devait passer à la faculté de
médecine. Quel enfer, pour moi qui n'avais jamais de
mauvaises notes. Je me suis trompé de couloir et suis
tombé sur une salle d'autopsie. La classe n'avait pas
commencé, mais le mort était sur la table, armé de la
patience du saint Job.
Il existent en Espagne des usages médicinaux de
cette plante comme sédatif, mais il faut être très
modéré avec les doses, et elle est très amère.
Vraiment je préfère vous fournir en annexe,
plutôt, quelques conseils pour atteindre l'ivresse
par l'esthétique. Mon livre disait de fumer a rotten
green pepper, et j'ai jamais su s'il s'agissait de
poivre vert ou d'un poivron vert, en plus, selon le
livre, ça ne se fait que dans des cas désespérés. Je
peux vous dire que la came peut être forte, juste
avec de l'Art. Ce n'est pas seulement le syndrome de
Stendhal, assez peu interactif, je vous propose
plutôt de vous dire au plus intime du jour au
lendemain que vous êtes artistes. Cela peut avoir un
effet très fort la première fois. Après, dans la
durée, l'effet ne s'estompe pas complètement pour
autant, donc je pense que c'est la plus efficace voie
de la came avec rien.
Les apôtres du LSD, médecins en grande partie à
ses débuts, appelaient ses effets "une psychose
expérimentale". Ou bien était-ce une schizophrénie
expérimentale...
Si vous souhaitez une intensité des effets de
cette ampleur, je vous conseille de vous investir
dans l'art contemporain. Pas besoin de psychotropes
particuliers. Selon Lacan l'homo normalis est
paranoïaque et psychotique de par sa structure, donc
si vous êtes normaux, vous avez des chances de vous
installer à long terme dans une démarche d'artiste
contemporain.
Mais je vois que vous êtes déjà des artistes
contemporains ou des schizophrènes et que vous avez
encore besoin de mon coaching. Je vois que vous ne
voulez pas enfreindre la loi mais que vous aimez
l'ivresse et ça vous manque. Vous êtes avertis sur
les risques pour la santé de la prise de médicaments,
aussi. Alors faites comme mon ami le mufle de la fac,
celui qui mettait des psychophonies dans la chaîne
stéréo pendant les séances de dessin. Lui, qui
n'avait pas un rond, allait dans une bodega,
demandait un verre du vin le plus vil et une
cuillère, et c'est en prenant un seul petit verre de
vin avec sa cuillère, et grâce à l'action combinée de
l'alcool et de l'oxygène qu'il faisait entrer dans
son organisme, qu'il parvenait à s'effondrer dans
quelques minutes.
Maintenant je vous parle de moi. La pratique de
l'expressionnisme rétro dans des tableaux à forte
motivation iconographique et de l'écriture au même
temps, me fait passer, à rebours de l'inactivité
endémique de l'artiste contemporain stricto sensu,
par des cycles paroxystiques à forte composante
d'images. C'est l'image, la drogue. C'est votre
rapport d'objet à l'image qui est la source de toutes
les régressions, les jouissives régressions.
Et ces régressions du peintre-écrivain vous
mettent sur la bonne piste. Vous vous trouvez à
réfléchir sur la merde, sur l'urine, sur l'or et puis
une euphorie persistante va se faire sentir.
N'arrêtez donc pas de labourer, la clé de l'amour, la
clé de la réussite est à la portée des mains, dans
tous ces procédés ingénus, faits de Rien, que votre
appartenance à l'Art Classique ou Moderne vous fait
mettre en scène et agir pour l'image.
S'il s'agit de Littérature, dites-vous que vous
pouvez être historien, sans pour autant manquer
d'être artiste. Que vous pouvez être scientifique en
littérature sans que cela empêche l'esprit d'agir
dans vos oeuvres et vous de goûter l'ambroisie d'une
certaine petite ivresse. Mais si vous sentez le
besoin de plus, d'une union avec le dieu, pensez
avant que ça aura des conséquences dans la réalité,
et qu'il vous convient de les prévoir et de mettre un
peu de cosmétique sur vos paroles, de sorte qu'elles
charment sans produire de dégâts. C'est l'ascèse
préalable à la voie unitive.
Donc, vous voilà face à face avec le dieu, vous
n'êtes plus un moraliste, sans pour autant manquer de
prudence, vous êtes un cas isolé, vous êtes votre
nom, et voilà que vous jetez une éponge sur le
tableau, pour dessiner l'écume de Cerbère, vos
pensées vont toujours dépasser celles du dieu. Vous
êtes démiurge, vous avez une tête de fauve. Pour ce
qui est du salut de votre âme, vous n'êtes pas
concerné en tant qu'artiste écrivain, votre intérêt
est dans l'ivresse du travail, vous le savez. Mais
lisez les mystiques, et faites comme-si. En espagnol
on a une expression pour cela, un peu effrontée : Olé
mis huevos.
Le dieu est interpellé à travers le blasphème,
même chez les mystiques, qui se permettent de le
sexualiser et de l'associer à leurs rêves. Le
blasphème du mystique se fait pardonner parce qu'il
est partagé et parce que tel est le sacrifice de
l'écriture au Saint Esprit. Je vous conseille de ne
pas trop vous laisser entraîner par les querelles, et
d'appeler dieu le dieu quand il se présente, même
s'il est coiffé de ridicule, et de poursuivre votre
ascension vers un stade supérieur de conscience.
C'est un conseil que je donnerais autant à Stalker
qu'à ses consciencieux détracteurs, s'arrêter un
instant sur le fait qu'ils sont tous artistes, qu'il
y a un cosmos personnel à bâtir, une peinture, un
objet.
En plus, d'un autre coté, l'ivresse objective est
déconseillée pour l'artiste-écrivain. Elle donne une
facilité d'écriture qui peut être fatigante pour le
lecteur. Vous allez écrire comme Sollers ou Angot,
Flaubert, comme des maîtres, quoi, et ce n'est pas ça
qu'on vous demande. Voyez la Vie sexuelle de Millet,
avec son corpusculaire, l'on voit bien qu'elle était
sobre. C'est ça qu'il faut poursuivre en dernier
ressort, il faut rater. Pour l'écrivain la loi du
peintre est inversée, il ne doit pas voir l'image, le
style en tant qu'image totale se fait à son insu,
sinon il est juste un masque grotesque.
Au risque de trébucher, l'on s'aperçoit que des
gens comme Stendhal se sont bandé les yeux pour
avancer dans le salon à mystères du style.
Je fais des cauchemars, je ne suis pas gai. Il y
a toute une lignée d'ivrognes, de Cervantes et de
Laurence Sterne qui malgré leur art de l'ellipse, me
semblent rendre le roman un hobby-horse. Le groupe
Oulipo aussi.
Je n'ose pas dire Edgar Allan Poe ni Baudelaire
parce que là ce n'est plus la came avec rien, mais
avec quelque chose qui leur fournissait un esprit
presque angélique.
Autant dire le prophétique Giordano Bruno,
artiste-écrivain et philosophe. Mais bien vu, on les
admire et l'on se came avec rien.
En marge de la littérature, il y a quand-même le
cinéma. J'ai un ami peintre Raul G. Reyes, qui a
passé des années à regarder dans son magnétoscope
tous les jours Easy Rider, et l'on pourrait établir
une connexion esthétique entre Easy Rider et le
néoréalisme italien, quoique ce peintre était aussi
fidèle du cinéma de Renoir, mais faire du cinéma en
tant qu'art ne dépend plus de vous.
Au fond il y a une adoration alcoolique de la
Grammaire; vous verrez, bientôt l'Académie voudra
mettre la main sur les dictionnaires automatiques et
gratuits. Et ils caressent leurs vieux élèves de
l'Oulipo.
Tout commence chez moi. En voyant ces piles de
livres. La chair des tableaux mise à sècher.
L'écrivain réalise ce qu'il pense en consultant le
dictionnaire. Mais ce qui compte, c'est les objets et
pratiques autour de lui. Oui, et là c'est la guerre.
Moi je mets Wagner pour passer l'aspirateur, c'est la
difficulté de l'écoute. Je suis anxieux et là repose
mon plaisir abstrait.
Quand j'ai à nouveau regardé ma montre, l'heure
était antérieure, c'était l'après-midi. J'étais dans
ma nouvelle maison et il manquait peu de temps pour
que ma petite amie soit de retour, j'ai pensé sortir
téléphoner à mes parents d'une cabine. Je me suis
souvenu que Miguel s'était fait homosexuel.
Catherine
$uis:moi 7us-u'au bout de la nuit)
7us-u'au bout de ma %olie
Serge Gainsbourg, Anna Karina.
J'habite un quartier plein de peintres qui
réfléchissent, donc pas beaucoup de librairies dans
le coin. Il y en a deux. J'avais commencé par la plus
grande, mais elle semblait tenue par des peintres qui
réfléchissent, c'était la crèche et le supermarché à
la fois. J'ai fini par faire des passages sur la plus
étroite, tenue par de vieilles personnes. Le temps
restait inchangé, ce n'est pas cela qu'on appelle une
librairie aujourd'hui, on parle de Deleuze comme si
c'était encore une jeune promesse confuse qu'il faut
suivre de près dans ses hésitations.
Par pudeur je n'achète pas chez eux, je ne veux
gêner leur intimité avec mes choix. Je commande par
la poste, quand instantanément je pense à un titre.
Des livres abîmés qui arrivent de Miami, de Nouvelle
Zélande, de Londres, même d'Allemagne. Parfois
soulignés.
Comme je suis dévot de Catherine d'Alexandrie, et
par là de toutes les Catherine, et que j'avais déjà
les /ialogues de Catherine de Sienne, qui parlent de
sang et de larmes, j'ai fait une commande massive de
livres usés de Catherine Malabou, Catherine Clément
et Catherine de Gênes.
C'est le Traité du &urgatoire de cette dernière
qui m'a le plus obsédé. Visiblement un synopsis du
vrai livre, rédigé par des "évangélisateurs"
contemporains. Quoique cela rende compte de la
fonction utilitaire du livre à présent, lecture
pieuse autour de la mort, à prescrire à l'hôpital, et
que cela ne manque pas d'intérêt, le livre semble
inapte à un usage érudit. Je le considérais dans mes
mains à son arrivée quand j'ai perçu qu'il avait une
vieille tache de sang, et, à l'ouvrir, une allumette
à la page 33, enfouie dans la brochure.
De Catherine Clément j'ai évité les romans,
oeuvres circonstancielles. J'ai lu son livre de
dialogues avec Tobie Nathan, et je commence à lire sa
&romenade avec les dieu( de l'4nde. J'ai aussi un <ue
sais:7e sur Claude Lévi-Strauss. Le <ue sais:7e a
nourri de bon lait mon actuelle vision du monde et du
réel, quand il se fait, à travers elle, la réflexion
du lien entre le clown travesti et le cannibale. Et
les dialogues qui constituent !e divan et le grigri
nous donnent un profil du psychanalyste renégat et
grand théoricien de l'ouverture de la psychologie au
Tiers-Monde, aujourd'hui exilé en Israël.
Quand j'arrivais chez des amis çà ou là, ils
avaient besoin de s'allumer un joint pour m'écouter
parler, j'ai toujours été compliqué. Donc, expliquer
ce que les Catherine me produisent peut me prendre
plusieurs pages, et je m'excuse par avance.
D'abord il faut que je les relise tous ces livres,
ce qui va retarder mon récit, puis il y a une valeur
secrète dans le prénom de Catherine, que je devrais
éviter de dévoiler. Sainte Catherine d'Alexandrie,
qui porte une couronne d'or dans les fresques
italiennes, a été exécutée en représailles de la mort
de la philosophe païenne Hypatia, subissant une mise
à mort qui mettait en scène les circonstances de
l'assassinat de la philosophe, qui était aussi
citadine d'Alexandrie. Il semblerait que toutes deux
ont été des écrivains.
À une époque, ce qu'on pourrait dire mon époque
adamique, j'avais l'habitude d'être toujours nu à la
maison. Actuellement, puisque je suis en constante
communication avec le Tout-Paris par ADSL, je
m'habille trendy toute la journée. C'est pour cela
que je n'ai pas de pudeur particulière à parler de la
philosophe du moment, Catherine Malabou. Elle a écrit
chez Léo Scheer d'ailleurs, comme moi. Dis-donc, pour
l'autre Catherine, Catherine Millet, depuis plus
d'une semaine j'ai sur la commode, débout, l'édition
Poche de sa 3ie se(uelle, quand j'écris, je regarde à
gauche sa photo toute nue et ça me remonte le moral.
Quel péché pourrait m'envoyer en Enfer, pour que
j'aie besoin d'une allumette pour me brûler du feu du
Purgatoire afin de pouvoir accéder à la Gloire. Cette
allumette, entre les pages du livre, m'a d'abord
semblé une invitation au suicide. Mais venant d'une
source pieuse, je ne devais pas m'angoisser, sinon
tirer un autre usage pour elle. Il me faudrait
méditer longuement de ce feu à allumer, sorti du
livre.
Contrer l'action du Saint Esprit était à la
catéchèse l'unique péché que le prêtre n'était pas
autorisé à pardonner. S'agissait-t-il d'une simple
forme de blasphème. J'avais tendance à me dire :
"tous les péchés sauf celui-là". Mais aujourd'hui,
que j'ai assidûment pratiqué le blasphème dans une
bonne partie de ses déclinaisons, y compris ma propre
invention, j'ai tendance à croire qu'il s'agit d'un
péché métaphysique, pratiquement inconscient. Du feu
pour l'avenir et une tache de sang. Le sang est
l'objet qui opère aussi la Rédemption. À l'Atlantide,
dans la fête sacrificielle annuelle, l'on buvait en
commun le sang d'un taureau. Il est purification et
souillure, en même temps, le sang.
Évidemment je ne tombe plus dans des délires, pour
croire que le sang sur le livre puisse m'envelopper
dans une histoire de crime à l'autre bout du monde.
Je pense à cette tache de sang plutôt comme à un
signe magique, tel le chant de la corneille.
Mais ça fait longtemps que je me devais de lire
plus attentivement !e Change "eidegger, sous-titré /u
>antasti-ue en &hilosophie, de Catherine Malabou,
acheté à la stagiaire de Léo Scheer, ou à l'une
d'entre elles, et voici qu'arrivent par la poste !a
plasticité au soir de l'Ecriture, sous-titré
/ialecti-ue) destruction) déconstruction, aussi de
chez Léo Scheer, plus léger, plus fantaisiste que !e
Change "eidegger, puis <ue %aire de notre cerveau =
dont la couverture signale un autre public que ses
livres à tradition européenne. Je me souviens du jour
où j'ai acheté le premier livre d'elle.
Lorsque la stagiaire m'eut dit qu'elle ne savait
pas faire marcher le paiement par carte, ou qu'elle
n'avait pas de machine, et qu'au moment de payer de
mon seul billet de 20 euros et de lui demander
qu'elle m'envoie une facture pour la TVA à mon
adresse, j'ai fait avec elle le tour de la galerie
d'art pour aller feuilleter >resh Théor', elle m'a
commenté : "Mais vous allez lire ce pavé ?" moi,
convaincu de l'importance de Catherine Malabou, j'ai
fait un geste affirmatif et décidé. Tout à longueur
de phrase elle est éveillée à son sujet
philosophique, l'auteur, ce qui fait qu'on survole
vraiment en ampleur le champs de l'Histoire, comme
chez un classique.
Par ailleurs, les livres populaires et béats se
laissent relire à l'infini. J'ai connu la mère de mon
fils parce que je suis allé dans une exposition
qu'elle faisait dans un vieux palais appartenant à
l'Université, et je lui ai acheté une petite oeuvre,
une âme du Purgatoire, peinte entre des flammes et
portant une chaîne brisée aux poignets, les bras
levés vers le Ciel.
Je n'avais pas d'argent au moment d'emporter
l'oeuvre et je lui ai promis de repasser. La
confiance qu'elle m'accordait me déroutait. Compte
tenue du caractère magique de la plupart de ses
oeuvres, empreint de santeria afro-americaine, avec
une optique postmoderne mais visionnaire, j'ai fini
par être convaincu qu'elle avait des pouvoirs et que
je ne devais pas tarder à passer la voir pour lui
payer le prix de l'oeuvre. J'étais en familiarité,
donc, depuis pas mal d'années avec les âmes du
Purgatoire. Vient-il d'un hôpital, le bouquin de
Sainte Catherine ? S'agit-il, avec ses signes, d'une
sorte de "magie canonique" ?
Je me suis toujours demandé pourquoi le Pape
n'agissait pas en égard de moi. Les cardinaux et
évêques ne comptent pas pour moi. Je pensais, à
chaque blasphème dans mes oeuvres, que le Pape lui-
même allait réagir et je préparais mes réponses,
d'une tonalité messianique. Il faut dire que j'ai été
brute.
À Barcelone, j'ai connu une Catherine brune aux
cheveux longs, très Juliette Greco. Quoi que je lise,
en autofiction, dès qu'il s'agit de protagonistes
féminines je vois cette Catherine en train de boire
du rhum avec moi à la cuisine.
C'était une année où je n'avais pas d'argent et
pas d'atelier. Je ne peignais plus, juste je
dessinais et j'écrivais.
La crème du régime
Paris, du sept au huit juin 08.
Chers Messieurs,
Avoir l'entendement occupé et troublé par une
concurrence de produits pharmaceutiques laisse devant
écrire une persistante amertume, l'arrière-goût d'une
impuissance. Si forte est la médecine que l'on sent
qu'on fait partie d'une communauté soumise à un
certain esclavage.
Il arrive que six de mes romans viennent d’être
publiés entre Paris et l’Espagne, dans ma langue
espagnole natale, et qu’il existe un quid pro quo
linguistique à propos du mot crème.
En tout cas, j'éclaircis ma voix pour m'adresser à
vous, du fond de mon coeur et vous signaler qu'au nom
de la normalité ont été commises les plus froides
perversités du vingtième siècle. Mais je répète un
discours entendu quelque part et je voudrais une plus
grande intimité avec vous.
Sachant la position de la disqualification, celle
de gauche, plus réputée que le non-lieu d'une pensée
de droite, du moins en France, P. doit nonobstant par
la qualité de son travail haut placé s'avérer une
tête de droite. Il serait malhonnête d'être dans des
grosses affaires et de lire Trotsky ou Bakounine. En
tout cas les mettre en exergue, parce que P. les lit.
Les merles, les moineaux et les corneilles chantent,
c'est le tout début du matin et je n'ai pas pu
dormir. Le soir je me suis laissé inviter à un poulet
tandoori et un agneau Madras. Ma curiosité me fait
sentir forcé de fournir aussi à l'autre une pâture au
vouloir savoir plus. Donc, P. et moi avons échangé
des repères bibliographiques et des résumés oraux de
toute une correspondance de livres.
J'ai eu droit à un résumé graphique de la Théorie
de la Justice de Rawls qui m'a ouvert les yeux sur ce
qui se passe dans la sociologie du travail. Lui a eu
droit à un rapport sur deux philosophes espagnols (et
leurs lecteurs) à découvrir, l'un de droite, l'autre
anarchiste: Ignacio Gomez de Liano et Agustin Garcia
Calvo. Et dans le même lot je lui ai fait remarquer
une promesse d'avenir, la seule, pour la pensée
française à ambitions internationales, Catherine
Malabou, dont j'ai un livre rouge et relié sur
Heidegger, édité par Léo Scheer.
Je n'ai pas lu en entier l'oeuvre de Heidegger,
même pas celle de Nietzsche, je suis juste un
peintre. Mais il me semble que si on les regarde en
tant que penseurs de la gauche, ce qu'ils nous font
comprendre, c'est le besoin d'un succédané ou
simulacre de ce qu’était la métaphysique. Ils nous
parlent du besoin de l'image, soit-il pour la
désoccultation d'une vérité, ou pour l'éternel
retour.
Je viens de chez le médecin pour qu'il me
prescrive une crème. Dans la salle d'attente, très en
proie à l’ennui, j'ai lu Carcopino, l'érudit de
l'Antiquité du début du XXe siècle, qui évoqua en
passant à propos du culte d'Attis et Cybèle le don
par un collectionneur à l'empereur d'un tableau de
Parrhasios représentant un couple et coté un million
de sesterces, monnaie forte comme l'euro. Il dit
qu'il n'y a pas de preuve, sinon qu'il est dit
« qu'elle est généreuse de sa bouche avec son mari »
mais il laisse glisser qu'il pourrait s'agir d'une
fellatrix.
Je me suis souvenu des six romans publiés en
espagnol d'un seul coup. Le mot crème y apparaît
trois fois. Carcopino, après avoir parlé d'une
fellatrix dans une note en bas de page en petits
caractères, nous montre une planche toute autre, avec
une reconstitution linéaire de ce qu'aurait pu être
le tableau, plus convenable, le moment préalable à un
baiser sur la bouche, tous deux assis et à moitié
recouverts de drapés. Je pensais, en toute justice,
que j'avais engagé une manoeuvre sur mes six romans
d'autofiction, le mot crème répété trois fois aux
seuls endroits où un autre mot avait fait émergence,
qui était comparable au travail de Carcopino, rendant
l'image offerte belle.
Je veux exhiber devant vous le geste complet, en
flash-back, de tout un travail d'autocensure, en
délivrer comme ça un double jeu tendant à projeter
plus loin l'étendue de mes mises en abîme. A travers
l'aveu retardé de ce qu'on a voulu taire, et à
travers l'épuisement des conséquences esthétiques de
l'image soumise à censure via un déguisement en toute
autre chose.
Aurais-je été un lecteur fervent de la première
page du /egré 5éro de l'écriture, j'aurais considéré
un devoir la dissémination triple du mot "merde", un
devoir de zèle littéraire. Je me serais identifié à
Marat, héros révolutionnaire malade de la peau suite
à s'être caché dans un cloaque, et dont le sacrifice
pour le peuple est sujet christique d'un chef-
d'oeuvre de la peinture.
Marat serait mort une fois dans le cloaque et une
deuxième fois dans la pulchritudo d'une baignoire.
Quant à moi, je me réservais une nouvelle descente
dans l'écriture par la restitution d'une ambiguïté.
Il est question de guérison dans tout l'ensemble des
six romans espagnols et, en opérant en cataplasme,
l'ancien mot de merde peut très bien être remplacé
sans la moindre surprise par le mot crème dans deux
de ses apparitions. La vieille médecine rebutante est
remplacée par une plaisante médecine aseptique. Mais
l'équivalence est tout autre dans la troisième
apparition du mot fondateur.
La troisième fois, le mot apparaît au sens figuré
et le substitut crème a justement un sens figuré dans
le même domaine qui est antagoniste jusqu'à un
certain point.
Et ce point est la désuétude, pour des raisons
politiques, du sens figuré de crème. Dans mon enfance
crème et fleur désignaient l'élite intellectuel du
régime de Franco, des futurs prêtres ou des poètes ou
journalistes, à Madrid mais aussi dans chaque ville
de province il y avait une crème du régime. Ce qui,
dans la description d'orgies était passé à désigner
une molle situation de cosmétique sentant le soft-
core, était aussi devenue une aigre-douce ironie,
sans changer d'une virgule, concernant le milieu
politico-artistique dans lequel les courtisans de
province espagnols voudraient "prospérer".
Revenons maintenant aux deux endroits où le mot
faisait éclosion dans son sens littéral,
physiologique. Il est d'ailleurs curieux que je sois
encore une personne chez qui le mot fort ne sert pas
d'appui au discours et n'est presque jamais utilisé
pour rendre le dialogue plus vraisemblable. De là que
l'apparition du mot désignant la chose même dans des
jeux dionysiaques fût extrêmement plastique et me
faisait risquer une gestalt trop forte de mon
ensemble de romans.
Je racontais des jeux de sexe en groupe dans
lesquels d'abord l’on faisait tout simplement caca à
un endroit destiné à faire l'amour, dans le premier
cas, et des jeux sexuels en groupe où le narrateur
était enduit avec le caca des femmes présentes, dans
le deuxième cas.
Une bonne raison pour changer le mot par un autre
qui n'est pas synonyme est que ce qui était raconté
dépassait mon vécu, du moins jusqu'à présent. La
situation ne s'était pas produite telle qu'elle était
racontée. Mais il existait le précédent d'une autre
sécrétion investie par ma libido et par ailleurs
rendue visible par mes tableaux de pisseuses :
l'urine. Par ce biais de proximité s'était introduite
dans mon récit la "crème". Si mon vécu avait déjà
intégré ne soit-il qu'à certaines occasions l'urine
dans le jeu du couple, le jeu orgiastique futurible
et consigné à ce titre dans l'autofiction devait
aller plus loin, franchir encore un seuil. Cela
semblait une nécessité automatique du vraisemblable,
une fatalité qui pouvait aller même à rebours de mon
imagination ou désir. Serait-elle aussi plaisante
l'évocation de la merde que celle de l'urine
féminine ? Il ne me restait qu'à regarder en voyeur
mes propres images. Et je trouvais la merde
vieillissante par rapport à l'urine, une sorte de
libido finale et théâtrale. Quelque chose qui
dépassait l'âge de l'auteur des six romans, ne
soient-ils écrits que tout au long de douze ans,
cycle zodiacal complet chez les Chinois.
Il fallait encore un ou deux cycles de douze ans
pour restituer le mot et lui accorder une musique
propre. Encore dans la trentaine, quoique finissante,
je restais solitaire et l'on pourrait traiter de
"fuites" mes phantasmes d'urine, mais la dimension de
la merde était collective, ne pouvait rebondir que
sur la réussite ou le bain de foule, que sur le
comble de la délivrance de tout besoin. Il fallait,
sans renoncer à l'écriture prophétique, exprimer
cette demande extrême de réussite par un mot
désignant une substance intermédiaire pouvant occuper
la place du pas encore voulu, une substance que l'on
pouvait marchander dans la lecture, la crème au lieu
de la merde.
Une explication valable est le besoin masochiste
de sceller par une humiliation physique non
mutilante, et sans effusion de sang ni apparition de
bleus, tout nouveau couple. De là qu'à la longue
s'impose le rêve d'un couple idéal, solaire, une
sorte de fontaine de jouvence, qui, l'urine
appartenant à des couples passés ou contemporains,
serait donnée par la découverte de la merde.
Sigmund Freud, les psychanalystes, Jacques Lacan,
les textes de Jung sur le Yoga, sont tous convenants,
soit sur la valeur économique de l’excrétion, soit
sur son lien profond au Monde. Je pense que j’ai
opéré une sublimation et une illusion magnifique en
changeant les mots. Je me suis purifié, j’ai purifié
mon avenir, celui de mes lecteurs et de ceux qui vont
venir voir ma peinture. Il reste un tableau où il est
question de jouvence et de fécalité : « Dark
Simonetta », un profil sur grand format. Mais à
propos de celui-ci mes mots sont propres et précis,
et il vient à être, dans &rana'ama imperial, le
dernier livre, l’ouverture vers ce qui reste à dire
et à vivre.
Je pense que je serai toujours ravi que les femmes
de mon choix, soient-elles jeunes ou mûres, viennent
uriner sur moi de temps à autre, mais que j’ai bien
exercé l’autocensure parce que ça me rassure plutôt
de prévoir des jeux innocents et des caresses avec de
la crème solaire ou un autre cosmétique. Quant aux
critiques d’art et politiques de Valence, j’en ai
comme-ci un portrait mis en abîme, qui restera plus
que le pamphlet de n’importe quel autre Espagnol.
Ayant appris le symbolisme de la merde et son
pouvoir dans les rêves, tous les soirs avant de
m’endormir complètement je me plaisais à visualiser
les merdes les plus variées, noirâtres, jaunâtres,
molles ou dures, la couleur marron en train de gagner
du terrain partout. J’associais cela avec une ardente
envie de gagner de l’argent. J’avais appris le mantra
de Lakshmi, déesse généreuse dispensatrice de
richesses. Quoique Bhartrihari dit qu’on ne peut pas
servir à deux seigneurs, je disais tantôt le mantra
de l’argent tantôt celui de l’ascèse. Et dans mes
ablutions de cannelle que je connais à travers la
Santeria sud-américaine, je me lavais avec l’infusion
plutôt en demande d’amour, mais il arrivait que
l’argent venait aussi. D’ailleurs les taches sur la
peau, par lesquelles je suis allé ce matin chez le
médecin, doivent être plutôt dues à cette cannelle de
Belleville qu’aux rares jeux érotiques que je viens
d’évoquer. Et le stress ça compte.
Ce qui me captivait, c’était d’être arrivé à la
fois jusqu’au but des deux chemins. Mon premier livre
par Eve Livet était connu des personnes que je
voulais. Quand elles me rencontrent dans un
événement, elles me serrent la main. Je suis invité
souvent un peu partout, je connais de grands
restaurants. Et, dans l’autre main, je tiens le lotus
de la solitude, qui veut dire indépendance. Personne
n’ose me prier d’émettre une opinion, de même que je
reste mystérieux. L’autre jour une belle allemande
m’a lavé et massé les cheveux aux Champs Élysées,
pour 50 euros et j’ai dîné un soir rue de Rivoli avec
une jeune femme norvégienne qui s’amusait à me
prendre en photo.
Après, viennent, comme des images de fantaisie,
toute une cour de jeunes femmes, pour la plupart
blondes, aux cheveux longs, et sautant nues dans la
campagne comme dans un jardin d'adamites. Je vois des
tournesols, des moulins à vent, des chênes, un âne
quelque part, des appareils de tournage, et sur la
merde en liberté, un scarabée de la couleur du
caviar. C'est tout ce que je peux dire.
Un exercice narcissique referma le travail
d'escamotage, investissant à mes yeux le mot "crème"
de toute l'imprononçabilité du mot originel. Je me
suis trouvé à la douche, en pleine révision des
textes pour être publiés, à déposer ma merde sur mes
deux mains et l'approcher de ma vue, pour ensuite,
reconnue, la laisser tomber dans son WC.
Quelles sont les conséquences de ce flux de
pensées partagé ? A vous, Messieurs, de répondre et
de répandre les rumeurs opportunes.
Bien amicalement,
Manuel Montero
Merci, les filles
Bref, il y avait Gaspard, en pleine rue. Enfin il
comprenait tout. Une juive venait rompre le charme
d'une autre. Exclu de son identité par le clivage
d'une tradition familiale d'exilés espagnols,
c'étaient les juives parisiennes qui le faisaient
rêver. Puis il y avait ce côté enfantin qu'il gardait
toujours et qui faisait qu'il comprenne jamais rien
de ce qui se passait autour de lui. Juste dans
l'après-coup.
Il ne se souciait plus de la réussite depuis un bon
moment. Il cherchait juste à s'amuser, mais aussi sur
le plan intellectuel. Il avait une sorte de rêve
mégalomane d'espion-créateur, presque un messie
caché. Il poursuivait son oeuvre sans états d'âme sur
l'avenir et sur l'échec avéré par les années qui se
poursuivaient. Il savait que tout ce plaisir
concentré dans l'image ne pouvait qu'être un pouvoir,
un pouvoir propre à lui.
Elle écrit très bien, mais qu'est-ce que c'est noir !
Torturé comme style, lui disait un de ses amis du
moment. Tout ce que tu veux, lui répondait Gaspard,
mais il faut le faire. Écoute, s'échauffait Gaspard
petit à petit, nous sommes des passeurs. Je suis
peintre : j'écris pour faire lien. Marianne c'est la
Bible. Tu veux dire, questionna son ami, qu'on croit
ou on ne croit pas ? Et Gaspard : il faut être
hypocrite ou démocrate pour ne pas croire.
Je vous épargne la discussion dans son entier. Qui
n'est pas fou ou folle ? Gaspard était abonné et au
psychiatre et à une prestigieuse psychanalyste de Rue
de Seine. D'ailleurs l'après-coup vient aussi après
la folie, celle de Gaspard et celle de chaque "coup"
de femme. Juline n'était pas encore sortie de
l'hôpital, Aurore se remettait petit à petit d'un
internement d'un mois. Même la charmante juive numéro
1, qui l'avait dans le coup jusqu'à ce moment là,
avouait être en train de reconstruire sa vie après
une mystérieuse dépression.
Ce fut une délivrance, Marianne, en juive numéro 2.
Elle écrivait des calculs cabalistiques "qui
n'intéressaient personne" et qu'elle déchira de la
nappe de papier de la terrasse où ils fumaient au
froid et dînaient chaud. Ils burent aussi du vin
rouge, malgré qu'elle et Gaspard étaient sous
médicaments. Ils parlèrent du diable, les yeux dans
les yeux. Et Gaspard sut qu'il pouvait se présenter
tout neuf chez sa femme. Il se sentait purifié.
Si le diable existe, nous ne sommes pas seuls, même
en absence de Dieu.
Tout ce qu'on peut avoir à dire, il faut l'écrire sur
un journal intime. Cela dévient avec le temps le
matériel d'un roman, la plupart des fois. C'était sa
leçon apprise à l'Université, et qu'il avait appliqué
au début de sa carrière à Paris. Mais fini le roman,
le journal intime demandait plus, devenait encombrant
dans une vie intime qui partait dans tous les sens,
par rapport aux chapitres connus du petit public de
Gaspard.
Pouvait-il être fasciné par les juives par
perversion, comme on est pédophile ? Il se sentait
aussi fasciné par les roses (rhodophilie), par les
pieds de sa femme (il était podophile), par les
livres (il l'était comme d'autres, mais pas n'importe
quel bibliophile)... et je pense que ces trois choses
expliquent son rapport à l'amour cabalistique. En
même temps, c'était lui qui initiait ses amies juives
à sa propre conception de l'amour et de la cabale,
tout en se sentant inspiré par elles.
D'ailleurs tous ces livres entassés et éparpillés
dans son atelier, sans compter toute la bibliothèque
qui était restée en Espagne, étaient les jouets du
jeu qu'il menait avec les filles objet de sa philie.
Il ne parla que des livres, tout en faisant remarquer
l'attention avec laquelle il était traité par sa
femme, de même que... ah, et là il y avait quelque
chose d'extatique dans l'évocation des roses du petit
jardin, ainsi que du chèvrefeuille (qui est
d'ailleurs le titre du Laïs de Marie de France
consacré à Tristan et Yseut).
Des amours impossibles, des femmes à deux têtes, son
imaginaire était chevaleresque, et dans l'après-coup
il se sentait dupe de s'être montré si fou. Si fou
qu'on finissait par compter sur lui pour des projets
que dans l'après-coup lui semblaient absurdes. Une
muse qui était la vodka en texto lui coupait chaque
fois qu'il posait une question, après elle rappelait
sure d'avoir été enfin comprise et disait que le
projet, vu qu'elle était l'objet d'une dévotion
totale, était "juste un caprice".
Halte, rhodophile jusqu'au bout ne l'est n'importe
qui.
Les goûts sont différents, le caprice en dispose;
Et j'ai vu pour l'épine abandonner la rose.
Autrement dit :
INVENIAS QUOD QUISQUE VELIT. NON OMNIBUS UNUM EST
QUOD PLACET : HIC SPINAS, ILLE ROSAS.
Et il avait entendu raconter dans une romeria au
Sacromonte de Grenade, entre gitans et fêtards, sur
l'herbe en pente et dans une ambiance étrangement
littéraire, que Rainer Maria Rilke était mort suite à
des blessures de rosier, voulant arracher la fleur et
ayant de problèmes de coagulation.
Il va sans dire qu'il n'utilisa plus le rouge de
cochenille ni le rose de Naples de même qu'après
lecture du début de la traduction par Charles Mopsik
du Zohar, ou Livre de la Splendeur. Il est question
du nombre de pétales de la rose, mais surtout de la
qualité de sa couleur en tant qu'éternel et sublime
mélange. Or, il se permit de raconter à Marianne
qu'il n'avait eu des pollutions nocturnes depuis
qu'il était vierge, jusqu'au jour où il avait rêvé
des roses du jardin. Mais tout ça n'intéresse
personne...
Le Nouveau Péché
Relisant le plus secret de Pascal, ce qui pourrait
m'éclaircir quant à Madame Guyon, qui fût considérée
héretique, il semble dresser un graphique où se
trouvent non plus jugées mais inscrites les trois
postures dont il fait état des doctrines sur la
Grâce.
"Ainsi les Molinistes posent la volonté des hommes
pour source du salut et de la damnation. Ainsi les
Calvinistes posent la volonté de Dieu pour source du
salut et de la damnation. Ainsi l'Eglise pose que la
volonté de Dieu est source du salut, et que la
volonté des hommes est source de la damnation."
Qu'un écrivain subtil, en marge, douée de
l'impassible sens du tragique jusque dans le détail,
doive dresser un schéma grossier est le fruit des
contraintes historiques, qui poussent au convenable,
à la concession, même à en donner là en toute
sincérité comme ces peintres qui se voient poussés
par la folie de nos temps à faire de la peinture
abstraite.
Ces temps me poussent également moi à réduire mes
pensées à l'expression écrite, au lieu de sauter
dedans et revivre en permanence les souvenirs sous
ses troublantes métamorphoses. J'en ai changé de
souvenirs, avec une précision paranoïaque, plusieurs
fois dans mon étude de Madame Guyon. Le changement
s'opérait dès que le projet se poursuivait guidé par
une nouvelle femme. Une première est Marianne, et
aussi Juline, auxquelles je pensais en tant que
femmes charismatiques à la première suite de pistes
autour de l'affaire de Madame Guyon. Mais bientôt
j'eus pour muse une toute jeune petite et savante
belle femme mystérieusement polysémique et poly-
sémite.
Juive tunisienne, iranienne? Moins de 18 ans? Ses
manières étaient très universitaires, ses citations
érudites, philosophiques et même ses idiotismes
étaient étonnamment brillants, mais elle était un
enfant. C'est elle qui m'a soufflé la formule :
l'inexistence ou l'existence du baroque en France.
J'étais déjà avec Corinne 2 quand elle a fait un
chantage au suicide. Elle devait joindre à sa beauté
de poupée rare et distinguée la morbidité de la
poupée.
Nous étions en train de dîner, Corinne 2 et moi, rue
Jean-Pierre Timbaud à une table sur le trottoir,
seule terrasse d'un local de cuisine de l'Afrique
Noire, quand nous avons couru tard dans la nuit
monter chez elle, la petite, comme l'appelle Berthe,
Fatima. Corinne 2 a jugé qu'elle avait une
infatuation de grande bourgeoise et qu'il fallait
dévaliser son appartement plein d'oeuvres d'art.
Etrange domaine, dont parfois je me suis inquiété du
vrai usage. De la vraie fonction de ma belle et
petite femme derviche, entourée sous une lumière
faible par un vrai Munch et un Fantin-Latour, que
depuis que j'approfondis, a tout pour être aussi
vrai.
Si je reviens sur mon incipit, les molinistes, tout
en étant des partisans de l'extase, pourraient très
bien se passer de lui pour l'atteindre. Et de la
vérité, la vérité de la grâce étant du genre
extatique, irresponsable dans la volonté humaine,
quelque part indifférente pour Molinos, de salut ou
de damnation. C'est ainsi, qu'avant de tomber sur cet
élixir de venin qui est l'autobiographie de Mme.
Guyon, Corinne 2 m'avait proposé de commencer
carrément le travail théâtral sans besoin de nous
documenter, parce les documents viendraient après
attester nos trouvailles, il commençait à s'accomplir
chez elle la métamorphose en ma Madame Guyon
personnelle. M'ayant entendu parler d'un riche mécène
qui m'avait meublé l'atelier avec un canapé en cuir
et qui m'invitait dîner à des restaurants chers, ça
avait fait tilt, elle me fit le lui présenter et elle
devint systématiquement séductrice et destructrice,
pleine de répondant, dominatrice et plaintive,
martyre cynique et femme fatale religieuse, presque
fondatrice d'une secte impossible, à l'occasion sa
troupe théâtrale.
La veille d'amener sa troupe répéter à mon atelier,
elle m'avait tellement mal parlé de chacun d'eux, que
j'étais en état de choc. Voyant cela elle comptait
que je lui confie les clés et disparaisse. Ou que
j'aille aux urgences HP, et que je fasse confiance au
groupe, cela serait pour moi thérapeutique, je
pouvais même confier mes documents à Réné, me
conseilla-t-elle. René se présenta comme comptable à
la retraite. Je sentais une crainte diffuse à partir
et ne plus revoir mes propres clés, je suis resté.
J'ai mis du temps à me remettre.
Elle avait aussi une histoire familiale qui la
plaçait tel un bouc émissaire, disait-elle. Elle me
dénuda dans mon jardin, dans le recoin peu visible où
je me tenais accroupi et m'a douché avec un arrosoir.
Nous avons déclamé sa poésie à moitié nus à la porte
de mon atelier, maquillés tout deux au vert de
spiruline diluée en salive, tels des cannibales.
Elle avait une histoire d'errance bien amortie, jeune
encore pour être arrivée si haut, avec un mécène
masochiste, sorte de souteneur introverti. Elle avait
plein de remarques psychologiques à faire sur chaque
petit événement de la vie de ma famille. Moi je lui
disais qui si son père la battait, du moins ça avait
été structurant pour elle, que ça sautait aux yeux.
Elle était capable d'abattre un boxeur plus grand
qu'elle. On était frappé juste par ses gestes et sa
voix de sirène de police.
Pour avoir un appartement pour l'amour de l'art elle
était à mon avis jeune, mais je peux me tromper. Le
fait qu'elle soit trentenaire et féconde me médusait.
Je lui répétais que je voulais un enfant d'elle.
Inconsciemment j'avais bien pavé d'espoir ma demande
en la mettant au courant d'un prochain héritage.
Le jour de mon anniversaire j'ai acheté des anchois
parce que j'aime les anchois et j'ai attendu la
visite de Corinne 2. Elle m'a offert une sculpture en
fil de fer énorme qu'elle portait dès le métro. Nos
atomes se sont confondus. J'avais fait fusion. Nous
sortions nous promener et elle m'annonça qu'on allait
chercher une boutique de futons et oreillers. Elle
venait de changer à un matelas de latex, qui avait
fait apparition, comme-ça, chez elle. Arrivés là j'ai
payé pour la meilleur qualité, mais à un prix qu'on
me disait cassé, 200 euros pour un édredon, avec ses
draps de percale, dans une ambiance vraiment
onirique, où le vendeur pakistanais avait dit que
j'étais un gentleman et j'avais montrée une image
religieuse dans mon portefeuille à la caissière.
Après toute une suite à mon projet sur Madame Guyon,
ma situation et ma santé traversaient une crise qui a
fait intervenir Berthe, sur laquelle on peut dire que
j'avais craché toute la paranoïa à moi et à Corinne
2. Mon entourage aussi était en ébullition, puisque
j'entraînais ma famille dans une danse de folie,
devenu un pervers manipulateur, machinal et insensé,
comme je ne le suis qu'en train de peindre un
tableau.
J'avais craqué. Abasourdi par les hallucinations que
Corinne 2 avait déclenché me mettant sur la
régression à mes vingt ans de schizophrène.
Berthe me soutient sans manières, sauf quand je la
déconcentre d'un calcul bureaucratique, ce qui est
après tout naturel. J'ai fait du calme, j'ai suivi
les conseils de faire du yoga et j'ai re-contacté la
platonique juive numéro 1, qui après tout était plus
sexy et plus sensée.
Mon cahier d'adresses et codes avait disparu, la
copie aussi. Je pilotais un clown estropié et je
retenais peut-être le souvenir des dernières fois où
j'aurai fait l'amour pour me branler dans ma
décadence corporelle et morale. J'écrivais ceci:
samedi, )* septem#re, +,)+
-ert.e est partie pour Rome, "%avais a#andonné le pro"et de ce vo/age à
cause de mes o#ligations, mais "e suis content pour elle. Je lui ai confié
une liste de livres à ac.eter, mais surtout "e suis revenu sur l%énormité de
transmettre au 0atican mes pétitions de canonisation 1 ante, 2losso&s3i,
ma tante !ofia... et là me viennent soudain des pétitions vivantes, parfois
oecumeniques. Ce n%est pour rien si le pro"et qui est venu se su#stituer à
l%écriture de ce livre'ci est le pro"et aussi #ien t.é4tral que plastique de
travail collectif autour du personnage de 5adame Jeanne $a 5otte 6u/on,
dont "e devrais parler séparément.
7 ce propos, "e sors dé"à depuis lundi de ce pro"et. epuis la nuit du
dimanc.e à trois .eures, exactement. $e pro"et s%était engagé et avait
avancé gr4ce à l%intervention ent.ousiaste de Corinne +. 8lle l%avait intégré
dans sa propre démarc.e et dans un geste qui correspond à la sauvagerie et
au vandalisme intellectuel du molinisme de 5me 6u/on elle m%avait dit de
mani(re clairvo/ante que nous n%avions du tout #esoin de lire la
#i#liograp.ie que "e mettais à sa disposition. 9i avant, ni pendant le travail
d%écriture, sinon apr(s, pour confirmer et consacrer nos trouvailles. Je
m%étais converti à son ton d%écriture et "%avais tourné avec elle une série de
vidéos avec les dialogues, dont deux torse nu et maquillé #i:arrement avec
de la spiruline mac.ée, dissoute dans de la salive. ;n maquillage dans du
vert foncé à la c.romatique éclatante. ;n maquillage, étant masculin et à
l%allure totémique, qui me rendait un personnage d%une culture primitive
portant des lunettes.
5ais rien de plus opportun, pour une écriture du <urgatoire, que le récit du
processus de consommation de ce pro"et sur la =t.éologie rococo= et
=l%existence ou la non'existence du #aroque en France=. Car il en est, de la
part de Corinne +, lacanienne comme moi'm>me, mais plus insistante,
d%une emp.ase dans l%idée de castration. ?dée qui donne sur le #esoin de
déception dans l%art, et dans l%expérience de l%artiste. Quelque part mon
refus de poursuivre le pro"et sous sa direction et de me laisser aller là o@ "e
ne voulais pas aller vient introduire un constat de sa part de mon =refus de
castration= qui ne manque pas de renvo/er le diagnostique permanent à me
classer, au sein d%une triade avec la névrose et la ps/c.ose, comme un
pervers a#outi.
J%ai pris cela au vol pour #ien en finir avec ma dérive et "%ai .onoré sa
demande de rupture d%un =oui= profond et fort et d%un grand soulagement.
5adame 6u/on sera lue comme c.ose du passé, calmement. Au pas,
reprise, .arcelée spirituellement par une flamme .allucinée de poésie.
!uivant la ligne tracée par Corinne, depuis que l%idée m%avait auparavant
travaillé à propos de Fatima et d%autres amies sous l%angle des femmes
c.arismatiques, rien d%autre pouvait >tre fait que détruire le su"et m>me
pour qu%il devienne écriture, soit ne pas utiliser le document, le livre, mais
la vie elle'm>me pour valeur du su"et. Quoi de meilleur pour s%inquiéter du
quietisme de 5olinos et 6u/on que de vivre sa vie B 8lle ne peut >tre autre
que celle de l%.érétique, la vie à soi.
J%ai fait un cadeau fou à Fatima. $e "our de ses ++ ans. $a carpette o@ se
trouvaient les derniers de mes tirages à l%eau'forte et quelques
x/lograp.ies, "e n%ai pas de dou#le, les planc.es en :inc étant pour la
plupart perdues et le tirage de c.acune consistant dans un maximum de
trois épreuves. ;ne perte .allucinante, au cas ou "e me trouve de ne
disposer non plus d%une p.oto de ces gravures.
...
)* )) )+
Faisons un exercice on ne pourrait plus scolaire pour a#outir l%essence
italienne de cette c.restomat.ie. J%aime le =sur le vif= des amours
décadents de %7nnun:io, mais "e vais c.oisir un passage presque pour
enfants, pour m%intéresser à autres c.oses 1
!c.ifano"a sorgeva su la collina, nel punto in cui la catena, dopo aver
seguito il litorale ed a##racciato il mare come in un anfiteatro, piegava
verso l%interno e declinava alla pianura. !e##ene edificata dal cardinale
7lfonso Carafa d%7teleta, nella seconda metà del C0??? secolo, la villa
aveva nella sua arc.itettura una certa pure:a di stile. Formava un
quadrilatero, alto di due piani, ove i portici si alternavano con gli
appartamentiD e le aperture de% portici appunto davano all%edifi:io agilità ed
elegan:aD poic.( le colonni e i pilastri ionici parevano disegnati e
armoni::ati dal 0ignola. 8ra veramente un pala::o d%estate, aperto ai venti
del mare. alla parte dei giardini, sul pendio, un vesti#olo metteva su una
#ella scalla a due rami discendente in un ripiano limitato da #alaustri di
pietra come un vasto terra::o e ornato di due fontane. 7ltre scale dalle
stremità del terra::o si prolungavano gi@ per il pendio arrestandosi ad altri
ripiani sinc.( terminavano quasi sul mare e da questa inferiore area
presentavano alla vista una specie de settemplice serpeggiamento tra la
verdura super#a e tra i foltissimi rosai. $a meraviglie di !c.ifano"a erano
le rosi e i cipressi. $e rose, di tutte le qualità, di tutte le stagioni, erano a
#astan:a pour en tirer neuf ou dix muytz d'eaue de rose, come avre##e
detto il poeta del Vergier d'honneur. ? cipressi, acuti ed oscuri, pi@ ieratici
delle piramidi, pi@ enigmatici degli o#elisc.i, non cedevano n( a quelli
della 0illa d%8ste n( a quelli della 0illa 5ondragone né a quanti altri simili
giganti grandeggiano nelle gloriate ville di Roma.
Que peut d%autre faire l%amoureux, le décadent, que de parler en =cicerone=,
en guide touristique, dans un roman comme Il PiacereB 7u plaisir de la
sexualité s%ensuit la sensualité des o#"ets artistiques ou est.étiques. $a
description de l%arc.itecture est permise comme mémoire dilatoire du
dialogue, de l%o#sc(ne #eauté de l%amour. 8t il s%ensuit l%extase, la
fascination perplexe devant l%arc.itecture, devant ses réussites.
8t moi, amoureux languissant, dépité mais tendu, quelque corde pr>te à la
p.osp.orescence de sa propre musique, "e m%adonne à la promenade
romaine en extase par les pages noir et #lanc de la Roma -arocca de <aolo
<ortog.esi, qui m%a été apportée en cadeau par -ert.e. ans la nuit, à
l%atelier, enfumé d%encens, sous la luciole, ou le matin assis à la terrasse de
$es 5onades -o.(mes, et muni de tous les romans que "%ai pu emporter
sous l%aisselle de ma veste en t&eed, avec un café noisette et un verre
d%eau, et le cendrier.
$a réflexion de %7nnun:io, qui rapproc.e l%ar#re de l%édifice, me vient
pareillement, peut'>tre avons nous le m>me penc.ant sensualiste.
E,E Facciata del duomo de Ronciglione ( C. Rainaldi)
E,F !anta 5aria delle 6ra:ie a 5ontopoli ( 6. !ardi)
5agnétisme animal d%une construction qui en était à l%origine du monde
sertie de la vie du végétal. $e végétal devenu minéral qui sont ces faGades
qui sem#lent nous regarder de cHté, nous montrer ses fesses, ces
agencements vulvaires de l%annonce d%un vagin. 8t en m>me temps, cette
senteur d%un pollen, d%un grain de farine. C%est en contrant cette sensualité
que %7nnun:io préf(re le c/pr(s à l%o#élisque et à la p/ramide, mais c%est
parce qu%il a appris c.e: l%arc.itecte à savourer l%excellence de la nature, en
sentant dé"à ce que de naturel avait dans son regard sur les formes
artificielles.
!ur les notes de la terrasse est marqué 1 (I.) JE+ et "e rampe entre les
monticules de livres sur la moquette en c.erc.ant cet invité malséant qui
est le Ia3e de Jo/ce. <arce qu%il me rappelle peut'>tre des sc(nes comme
celle o@ Corinne avant une performance à deux au FK rue de Rivoli,
déc.irait l%édition franGaise qu%elle possédait parce que "%avais critiqué le
traducteur.
7vant, dans la période c.aotique o@ "%ai vécu avec elle, "e savais tou"ours
o@ "%avais laissé le Ia3e de Jo/ce, pr>t tou"ours à le reprendre et partir.
5ais ce soir aussi "e le retrouve à la fin, et "e vous livre ma traduction de la
page susdite1
(en préparation)
lundi +J septem#re +,)+
$e Ia3e de Jo/ce ne peut >tre lu par moi qu%en tant qu%oeuvre =italienne=.
$a littérature anglaise ne me sugg(re pas grand c.ose, et encore moins si
elle est écrite par un irlandais. Qu%est ce que veux dire l%?rlande B C%est
plutHt confus.
euxi(mement "e me refuse au c.antage de ne parler de Jo/ce qu%à propos
de son ;l/sse. ?l ne peut éc.apper à personne que c%est une autre sorte de
=5adame -ovar/= et "%ai tou"ours trouvé d%un opportunisme pestilentiel le
présumé c.ef'd%oeuvre de Flau#ert. J%ai une certaine affection pour sa
=Lentation de !aint'7ntoine=, et si "%avais à dire du #on de Flau#ert "e ne le
ferais qu%à propos de celle'ci. <areillement pour Jo/ce "e ne peux #ien
parler que si "e ne me remets à la lecture du =Finnegan%s Ia3e=.
8nfin, pour ne pas laisser comme un mirage le constat de la filiation
italienne du Ia3e, "e vous remets à l%ensem#le de réflexions, citations,
confidences, et traductions qui suivront et que, quelque part, vont viser
toutes à démontrer cela. ?l n%/ a d%autre propos pour cet essai que d%arriver
à rendre évident que le Ia3e appartient à la tradition italienne. $%erreur est
un vigoureux moteur d%invention littéraire et m>me religieuse, comme le
montrent les rec.erc.es de 5ic.el Lardieu sur le s/ncrétisme et celles de
Jurgis -altrusaitis sur les a#errations.
$e #aroque apparaMt en littérature comme une réponse extr>me et un
dépassement du rac.itisme et la paral/se présumés ou réelles du
maniérisme. 9ous n%allons pas "uger de la "ustice de la prise de parti
#aroque, simplement "e crois opportun de signaler qu%il n%/ pas de #aroque
que dans la révolte dialectique par rapport à une autre est.étique dont on
veut a#solument s%en sortir. Ce n%est pas du tout en littérature ce qu%on nous
fait voir aux -eaux 7rts, le #aroque comme une évolution dar&inienne et
progressive, presque =dans le programme=, des successifs progr(s du
Quatrocento et du Cinquecento...
Quand le #aroque fait apparition dans la forme t/pograp.ique du Ia3e ce
n%est pas en rapport à une quelconque est.étique qui lui serait
contemporaine ou immédiate, mais #ien par rapport au maniérisme en tant
que fait perpétuel. 8n tant que signifiant de la mort de l%art italien, qui est
le vrai traumatisme et le seul traumatisme important de l%artiste cultivé. $a
suite Florence'Rome'0enise, soit le passage de l%idée à la pure sensualité et
finalement à la disparition de toute forme. $e lien qu%on pourrait faire avec
une oeuvre trompeusement sem#la#le comme le Lristram !.and/ de
!terne mettrait le Ia3e à un #ien #as niveau et dirait asse: peu de son
am#ition poétique.
8t c%est #ien la différence entre le roman de l%7ntiquité et des romanciers
que de la présence de la poésie dans toute écriture =à l%italienne=. $es plus
gros pavés, les plus gros récits, les sommets de la littérature sont italiens et
sont des po(mes.
samedi N octo#re +,)+
Je trouve parmi mes convictions, en marge que la mienne et celle de Joyce
même puissent être remises comme écritures de Bouvard et Pécuchet, pour
garder le parallèle de Flaubert, la ferme conviction que nous sommes des
artistes brut qui font irruption dans une Galaxie Gutenberg médiocrement
professionnalisée. Et même que la passion de James Joyce pour les théories
de Jung est une compulsion comme celle qui nous fait parfois consommer
telle ou telle pacotille pour mettre du fuel à notre motricité écrivante.
Il n'échappe à personne qui soit et honnête et instruit que Jung et ses
"théories" reviennent d'une construction du même ordre que la théosophie de
Mme. Blavatsky et la plupart des occultistes. De même l'on se devrait de tenir
compte que Freud, malgré sa discrétion propre à sa volonté scientifique, avait
bien fréquenté les spirites et cartomanciens parisiens de tendance
anarchisante, pour la plupart en tant que gauchistes d'une ascendance
mesmerienne bien étrangère aux fumisteries des occultistes morbides à
tradition bigote. Et que Jung est bigot. Là se trouve le clivage entre la vraie
psychanalyse, dont la neutralité du cadre s'ouvre sur la liberté de l'association
et du choix en même temps symptomatique, structurel et propre au transfert,
et d'autre part, quant à Jung, la manipulation qui force par la notion
d'archétype à suivre un programme délirant de visualisations creuses et des
feux de paille. Non ?
*
mardi, 25 septembre 2012
puis...
mercredi, 3 octobre 2012
Soit-dit en passant, pour ce qui est des qualités oraculaires du Wake, que j'ai
passé la journée à l'atelier à m'inspirer de phrases isolées pour mes
aquarelles. Que j'ai compris l'ivresse de ce langage à travers ma propre
recherche de destruction ou de transgression.
L'oracle s'applique d'une manière tellement instantané à la vue de l'inscription
du mot et du syntagme chez Joyce qu'il est une sorte de décharge non plus
de jouissance intellectuelle mais de plaisir sensuel de l'imagination, en train
de former une chimère ou sphinx séduisante et de la dissoudre avant d'être
image, pour ainsi dire.
vendredi, 5 octobre 2012
Il y en aurait une part d'ennui à remettre la qualité italienne, pure, simple et
expéditivement, aux trois monuments qui sont la Divine Comédie, l'Orlando
Furioso et la Jérusalem libérée... on en a déja un écho dans le Fairie Queene
d'Edmund Spenser. Il s'agit de cerner un peu plus fin l'or italien. D'abord par la
présence significative en Italie d'un grand poète anglophone comme Ezra
Pound, ami de Joyce, qui, semble-t-il, aurait mal reçu le Wake, puis par
d'autres ressorts moins académiques que l'automatisme de se remettre à une
oeuvre d'avant-garde comme l'Hebdoméros de Giorgio de Chirico.
Il arrive que je savoure Il Piacere, de Gabriele D'Annunzio en même temps
que la lecture au hasard du Wake.
S'il m'arrive de ne pas avoir du mal à faire le raccord entre D'Annunzio et
Joyce cela vient donné par une certaine qualité érotique des deux. Il en est de
la minutie et de la bonne mémoire dans leur exhibitionnisme sentimental. Il y a
chez l'un comme chez l'autre des stratagèmes recherchés pour lever
l'autocensure, protocensure du ton qui sait aussi éviter, encore plus que
l'ennuyeux Céline, le sensuel Drieu La Rochelle.
Mais la difficulté de la logorrhée illisible de Joyce par rapport au classicisme
des autres, Pound compris, vient de que s'il est facile, pour ce qui est d'un
répertoire imaginaire clos, de feuilleter la Roma Barocca de Paolo Portoghesi
en pensant à D'Annunzio ou encore de voir les femmes mondaines de Van
Dongen chez ce dernier et chez Drieu surtout, il est difficile pour moi de me
remettre à un quelconque répertoire visuel pour résoudre le Wake. Le Wake,
tout comme l'indique son nom de réveil, est un tourbillon d'images qui
disparaissent et qui apportent les plus osées des synesthésies.
Nuit du dimanche 7 octobre 2012
Lire des expressions comme « les 400 coups » dans la traduction française
du Wake fait mal aux yeux si on a un minimum de respect pour la création
originelle. Encore si ça aurait été sur l’Ulysses, on comprendrait vaguement
qu’il s’agirait d’une des confidences de la femme de Joyce, en cours
d’écriture, sur les débilités des collègues de l’écrivain, mais dans le Wake, qui
est une œuvre italienne, c’est une confidence du traducteur sur son imbécilité
à lui.
James S. Atherton, dans son livre "The Books at the Wake. A study of literary
allusions in James Joyce's Finnegans Wake" dédie des longs chapitres à la
présence structurante de l'Ancien et du Nouveau Testament dans le Wake.
Dans ce sens les remarques de D.H.Lawrence dans "Apocalypse" sur l'usage
à l'anglaise de la Bible par les prédicateurs et par toute une société tarée
depuis la métamorphose industrielle viendraient brouiller la perception en tant
que création à l'italienne d'une oeuvre, quoique catholique par son auteur, très
proche de la sensibilité protestante.
Ce serait le dispositif de l'oeuvre initiale de l'étape de liberté créatrice de
Joyce, son Ulysses, qui viendrait nous mettre sur la piste de son virage vers
l'italianisme, de par les soins et les précautions tendues et charnelles de la
courtoisie et de par l'émulation des modèles monumentales, y comprise la
caricature bien documenté de son entourage littéraire et politique. Mais il n'est
pas sans intérêt de vous faire part d'une observation empirique récente à
propos de la lecture à l'anglaise faite hier soir dans le métro de Paris. Une
femme, sur une rame qui conduit vers la banlieue nord, à une heure tardive,
s'assoit en face de moi et échange quelques regards maternels mais
fondamentalement courtois et d'un flirt ébauché avec moi. Elle venait
visiblement de l'Afrique Noire, bien élégante dans sa tenue comme il est
fréquent, et tonique et attirante. Un peu plus âgée que moi. A mon geste de
me mettre à l'aise pour la regarder elle esquisse un sourire à peine hautain et
balade sa main tapotant des doigts sur un strapontin vide. Je devine qu'elle
me réserve une surprise, un dévoilement, peut-être sortira-t-elle un livre de
son sac ?
Elle extrait enfin son livre, une bible plastifiée, flexible et un peu usée. Elle
inspecte l'index de matières, ostensiblement elle cherche une réponse à une
question, faisant un usage oraculaire vaguement africain du Livre Sacré; elle
fronce les sourcils, l'index ne semble pas satisfaire son type de question et
elle passe un bon moment perplexe feuilletant ces quelques pages,
impatiente et méthodique, sans me perdre de vue. Finalement elle semble se
satisfaire de quelque chose et elle cherche un passage dans sa bible, déniche
un marqueur fluorescent et au lieu de marquer à mesure qu'elle lit elle marque
en jaune citron éclatant toute une demi-page avant même de la lire. Cela est
un mécanisme intéressant, non ?
mardi 9 octobre 2012
Il en arrive, tout comme pour l'Apocalypse, emblème de la Bible chrétienne,
qui n'admet pas vraiment, malgré la patristique, un commentaire, une tradition
talmudique, par exemple, que les littératures du XXe siècle nous sont
fréquemment présentées comme des "points de non-retour", tandis que
depuis on fait d'elles, que ce soit le déroutant Artaud, le déroutant Joyce ou
ceux qui viendront, des valeurs sûres et des lectures rassurantes et
accueillantes, tout comme le serait une école idéale, ou l'Eglise. Pourvu que
l'on ne s'attarde à les ressortir à contre-sens ou se les approprier sans la
cérémonie requise. Elles n'ont presque pas de sens, elles ramènent au noyau
sauvage et obscène et toxique ou dissocié du langage, et en conséquence
elles doivent être citées comme des marques, comme des stigmates qui,
portés sur soi, doivent être remis à une transmission miraculeuse, comme
ceux de Saint François.
Ceci serait de la banalité philosophique, ou pire, une sociologie de la
méfiance, de la délation des élites, typique du fascisme. Ce qui m'intéresse
n'est pas de dévaloriser le Wake mais de embourber bien dans un rapport de
lecture le moins aseptique possible, le plus proche possible de sa propre
obscénité.
Depuis la tragédie, le Romantisme Noir si bien épinglé par Mario Praz,
l'évocation littéraire de la méchanceté maintient sa vigueur. Mais qu'en arrive-
t-il dans l'innocence d'une écriture qui est victime d'elle-même, de sa rupture
d'avec une forme ? La méchanceté doit se faire cerner en creux, ailleurs que
dans le livre, redevenu sacré, non-artistique, du fait que toute forme disruptive
est la forme même de l'innocence, le creux à son tour de la méchanceté dont
l'homme ne peut que toujours occuper sa tête.
Par le même réflexe qu'une chrétienne noire, africaine, peut souligner des
passages de la Bible avant de les lire, même pour les abandonner entre les
pages, l'on fait cet usage de la littérature d'avant-garde, un usage magique,
qui suggère qu'elle a un sens, un sens si puissant qu'on flirte avec comme
avec le risque d'une maladie vénérienne...
vendredi, )+ octo#re +,)+
$a $oi est un fantasme, qui nous rend des fantHmes. <arce que la $oi en ce
qui concerne le sexe et l%ivresse, pour ce qui est du fantasme, est le pur
sadisme. $%amour est par essence fou, fol amour. 8t la $oi est aussi
écriture, et sa seule condition pour la li#erté est l%oracle.
%avoir acquis des .a#itudes de lecture décadentes à mesure que l%on
s%encanaille dans le .asard, comme une certaine sauvagerie pour ouvrir le
livre, permet de ne plus trouver de g(ne à entreprendre le Ia3e comme
lecture aussi naturelle que les autres.
8n ce sens, les livres pieux qu%on pille pour la dé#auc.e, tels ceux de 5me
6u/on en c.ef de liste, ne font qu%accentuer les propensions à se sentir à
l%aise dans le Ia3e. 8t cela ne peut m%éc.apper que "e suis en train de
dénommer dé#auc.e la pitié qui est à la #ase de tout.
au#e du mardi, )N octo#re +,)+
N novem#re+,)+
Que les femmes de #onne position, tout en me décernant à titre privé une
esp(ce de prix d%excéllence, ne veuillent surtout pas enfanter de moi, et
que ce soit un délire ou un r>ve réservé à celles qui le 2amasutra désigne
comme impures, et non fréquenta#les, de par l%excéssive quantité de leur
manigances vénériennes, comporte que souvent le r>ve de grossesse soit
c.e: elles à peine frHlé par une étincelle d%innocence. 8lles peuvent se faire
l%illusion du #on.eur, mais à peine exquisée advient le poids de leur passé,
de l%a#andon, de la détresse de la femme qui doit avorter...
Je n%arrive à >tre tout à fait comme <asolini contre l%avortement, mais "%en
peux pas m%emp>c.er de faire le constat de la mis(re dont cette pratique
rel(ve. 5is(re que l%on serait fou de passer sous la narcose de l%ou#li, ou
sous l%ou#li narcissique, mais qui est révoltante, et "e pense que c%était là
que la sensi#ilité de <asolini avait été touc.ée. ire ceci, dans une lecture
suspendue du Ia3e, dans un moment d%inconstance, se rapproc.e du Ia3e
dans l%exercice de nourrir la #ouc.e d%un avorton cosmique, l%oeuvre
littéraire, avortée par le réel, mais inscrite à "amais dans sa propre
difformité ou forme singuli(re.
Je suis tom#é sur un #eau passage, asse: virulent, d%une pi(ce que "e lisais
parce que "e la sentais proc.e de la désarticulation du Ia3e 1 le 9a3ed
$unc., de -urroug.s. 8lle partage le goOt du collage propre à Jo/ce, le
désordre...
0oici, donc 1
?n Cuernavaca, or &as it Laxco B Jane meets a pimp trom#one pla/er and
disappears in a cloud of tea smo3e. L.e pimp is one of t.ese vi#ration and
dietar/ artists ' &ic. is a mean .e degrades t.e female sex #/ forcing .is
c.ic3s to s&allo& all t.is s.it. Pe &as continualll/ enlarging .is t.eories...
.e &ould qui: a c.ic3 and t.reaten to &al3 out if s.e .aven%t memori:ed
ever/ nuance of .is latest assault in logic and t.e .uman image.
=9o&, #a#/. ? got it .ere to give. -ut if /ou &on%t receive it t.ere%s "ust
not.ing ? can do.=
Pe &as a ritual tea smo3er and ver/ puritanical a#out "un3 t.e &a/ some
tea.eads are. Pe claimed tea put .im in touc. &it. supra #lue gravitational
fields. Pe .ad ideas on ever/ su#"ect 1 &.at 3ind of under&ear &as
.ealt./, &.en to drin3 &ater, and .o& to &ipe /our ass. (...)=
;n morceau comme'Ga équivaut parfois au m>me esprit ignée du Ia3e,
acide et proc.e des sécousses d%un vomissement. $e lire pour moi c%est
vomir le pus et la pourriture qui emplissent ma personne, me faire c.ier,
quoi, et pour du #ien. Lout comme la col(re et les sc(nes d%une maMtresse
inmaMtrissa#le, d%une dominatrice dont on craint qu%elle nous aménera à
vivre la vie en faisant un profil de plus en plus #as, et en tirant une sorte de
souillure "ouissive de là, une "ouissance.
lundi, )+ novem#re +,)+
An voit #ien que mon inconscient est ric.e en expressions li#idinales, puisque
"%aurai pu penser, pour "eter la suspicion sur l%art, à d%autres manigances, d%autres
fantasmes... la drogue, par exemple, mati(re vivante, plaisir interdit qui tue et
qui circule dans l%om#re.
Au dire que la condition d%artiste est sem#la#le à la s/p.ilis. 0ous en save:
tellement, c.er lecteur, que "e ne pourrais "amais vous surprendre, moi, pauvre
idiot. 0otre regard critique est dressé comme un pan:er. J%en étais comme'Ga a
votre 4ge. 5oins l%on sait sur soi'm>me, soit sur le monde, mieux on mémorise
les codes, la d.arma, la correcte conduite du samouraQ.
J%arrive dans un petit appartement au "olies meu#les démodés, et compl(tement
dé"antés. $es ampoules ne marc.ent pas, des tas de v>tements de mode et de
c4#les encom#rent le lit, l%espace en général, Rien ne marc.e à la salle de #ain,
ni la lumi(re ni la c.asse d%eau, ni la c.audi(re qui évacue goutte à goutte à
travers une trompe de tissu sur le &c. $a douc.e froide est tout dans cet espace,
celle qui purifie, celle qui sert à #oire, celle qui lave les assiettes sur les #rosses
à dents.
8lle détient des propriétés de #eauté, la douc.e froide. Je vais pas parler des
seins. isons dé"à le mérite. Pésite'"e B Lant pis, plus prude et g4té par la
fainéantise occidentale l%on est, plus les effusions masoc.istes nous feront "ouir.
7 c.aque appel à l%ordre, à c.aque signal de la patronne de t.é4tre.
(exeunt)
0ous aure: remarqué que la nuit du dimanc.e E octo#re "e parlais de la
traduction franGaise du Ia3e que Corinne + avait c.e: elle comme d%une
mauvaise traduction. Cela eut des suites. 8n fait elle a piqué une mouc.e
et a immolé son #ouquin dont elle a déc.iré vigoureusement une #onne
quantité de pages, me les "etant à la figure presque. ;ne saloperie. 8lle se
consid(re spirituelle.
...
Correspondance et autres
1.
Chère Sandra,
Devine qui je suis en train d'écouter. Un fou de
voix râpeuse, suraiguë et caverneuse à la fois,
raconte des extractions de sperme dans les écoles (?)
américaines. Peu après ses assistants s'unissent aux
cris. Ils parlent de caca et de guerre. De produits
de synthèse et de soldats. Tu ne te trompes pas, si
tu penses et tu trouves, que c'est quelque chose fait
pour en finir avec le jugement de Dieu, à force de
lui crier aux oreilles. C'est l'enregistrement
d'Antonin Artaud.
Quelle voix de fou, de fou d'asile, par moments.
Et quand il est sérieux, l'énormité de ce qu'il dit
fait le reste. Pour moi, comme il m'arrive avec Sade,
cela devient balsamique, médicinal, cette
retrouvaille avec la folie.
Alors viennent ses chants d'enpéyotlé. La voix de
son amie Maria Casares, tremblante et lugubre. Six
hommes, un pour chaque soleil. Le septième soleil,
vêtu de noir. Chevaux. Le soupir d'un tambour et
d'une trompette longue. C'est la voix d'une nonne
délirante. Les aigus, qui échappent à quelconque
professionnalisme. Qui parlent peut-être du massacre
qui avait eu lieu en Europe. C'est l'année 47. Le
mois de mars.
Perdre l'être ou ne pas faire caca. Il y a dans
l'être quelque chose de particulièrement tentant pour
l'homme... Imaginons le marquis de Sade
psychédélique, totalement défoncé.
Dieu est-il un être? Tradition française.
Comme au nom de l'anarchie, l'on se refuse de se
soumettre à une loi pas suffissament méchante. Après
l'ordre de ce monde il y en a un autre. La voix de
Paule Thévenin, l'amie fidèle d'Artaud. Il y en a qui
disent que la conscience est un appétit, l'appétit de
vivre. Et il existe ceux qui vivent et qui ont faim
sans appétit. Il est incroyable comment sont
ressemblantes les voix de Paule Thévenin et celle de
Soraya Cianzio. C'est quelque chose qu'on doit
écouter lentement.
Il n'y a pas le sujet froid de l'art brut de
Domsic, Kosek, etc. Il y a en Artaud une impulsion
philanthropique, quoique plus comme maître que comme
réformateur, puisqu'il ne pouvait être autrement. Ses
prononciations en faveur des indiens, juste après la
Deuxième Guerre Mondiale. Il est très jeune dans sa
sénilité. "Riez tout ce que vous voudrez, mais ce
qu'on a appelé microbes, c'est Dieu. Nous aurions
inventé les microbes pour imposer une nouvelle idée
de Dieu."
Le corps sans organes est une utopie cruel,
blanche comme celle de Sade. Une mimésis, puis, du
phantasme contemporain dans la culture. Se finit par
un tambourin qui me rappelle la Semana Santa à
Grenade.
2.
Quatre et des poussières du matin. Je n'arrive pas
à dormir. Ce soir j'ai pris le café le plus cher de
ma vie. Vingt euros à l'Hôtel Ritz, place Vendôme.
Pour parfaire j'ai vomi le copieux dîner que j'avais
pris à la Closerie des Lilas, juste avant d'aller au
Ritz. Julia Kristeva va souvent là-bas, disons que
c'est un endroit d'intellectuels riches et quelques
acteurs et musiciens. Je me demande qu'est ce qui a
pu me barbouiller. Je n'ai pas l'habitude de boire du
vin en tout cas.
Ma tante était à me dire que je fais les mêmes
gestes, et que j'ai les mêmes lunettes, que Peter
Sellers.
Je ne sais pas si c'est le yoga, mais réellement
je parviens à arrêter la pensée. J'étais là, au
milieu du luxe, et il me semblait que j'aurais vécu
toute ma vie entre des coussins de coton. Je me suis
même permis d'être pensif.
Plus elle s'attarde, la reconnaissance, plus l'on
se prépare. Personne n'est prophète en son pays.
J'avais repassé la chemise moi-même. Je m'étais cousu
seul le bouton du pantalon. Et j'entrais dans ces
temples de la renommée avec un grand sourire.
Bhartrihari, le poète indien, dit de Lakshmi, la
déesse de la richesse, qu'elle est volubile comme une
prostituée, dans le sens qu'elle n'est pas fidèle.
Mais on peut faire une autre lecture, quelque peu
transversale, de que cette déesse, née d'un océan de
lait, est à la portée de tous, pourvu qu'on lui paie
la séance.
3.
Cher Manuel,
Je t'envie sainement (je ne sais pas s'il peut y
avoir une envie saine, mais enfin) d'être si près de
Musées si exquis... ah... Paris, un jour j'irai vous
rendre visite et nous irons parcourir des
expositions. Très souvent, je me souviens de la fois
où je suis allée là-bas. Derain me plait beaucoup,
avec son explosion de couleur, et Renoir merveilleux,
avec la mobilité des ombres et lumières, tout semble
pris dans des mouvements, ou ces tableaux si
réalistes qui te laissent pensive comme cette fille
dans un bar, le regard perdu.
Bon, continue de t'imbiber d'Art, c'est le meilleur.
Bisous.
Sandri
Chère Sandra,
Certainement les visions de peintures en rêve ont
l'évidence de l'inconscient seulement quand elles
sont peintes, de la même façon que, pour Freud, le
rêve commence seulement à exister quand je commence à
le raconter. De façon, que dire que j'ai rêvé d'un
dessin d'un mètre et demi de coté veut seulement dire
que j'ai rêvé que je "devrais" me mettre à peindre,
tel quel, en tant que "desideratum". Le cas est que
le rêve, que je n'ai pas encore raconté à Berthe,
parce qu'il est sept heures et des poussières, et que
je viens de me réveiller, commençait à Grenade. Ou
bien à Madrid. En tout cas, je devais, comme il
m'arrive dans tout un cycle de rêves, prendre
l'alsina pour revenir à Grenade ou pour monter à
"Madrid" (va savoir pourquoi Madrid). Peut-être pour
assister à une foire d'art. Et je retrouvais une
personne à l'arrêt du bus qui affirmait me connaître.
C'était un homme plus âgé que moi, un haut
fonctionnaire de la Culture, dans mon rêve, qui
disait suivre de près ma trajectoire en tant
qu'artiste. Selon lui, s'il n'avait pas répondu à une
époque à quelqu'une de mes maintes sollicitations
d'un espace expositif, bourse ou prix, c'était parce
qu'il n'y avait pas moyen de me retrouver et parce
que moi, d'une certaine manière, par mon état d'âme,
le rendait impossible. Je lui disais, c'est le bon
moment, parce que je vais mieux et je suis plus
agé... Et je perdais l'alsina de Madrid.
Donc, j'allais en courant par un détour du terrain
à l'arrêt suivant, aux pieds de l'Albaicin du côté du
campus de Cartuja. Mais je me distrayais questionnant
sur le bus quelqu'un qui était lent à répondre, et je
le perdais une autre fois. Alors, cette fois-ci, au
lieu de courir je m'asseyais dans l'air, comme si
j'étais dans une voiture, et j'allais sur la route.
Mais les sémaphores me contrariaient quelque peu. En
tout cas, en voyant un pigeon passer au-dessus de
moi, je me suis dit que ce que je devais faire
c'était la même chose, et j'ai volé, avec la
sensation d'une plongée, mais dans le ciel. J'allais
vers Santa Fé, ma dernière chance de prendre le bus
pour Madrid, mais je m'arrêtais, je ne sais pas
pourquoi, à Pinos Puente. Là, j'arrivais dans une
maison où il y avait une vieille femme qui disait
qu'elle m'avait connu enfant très petit. Je voyais
aussi une femme clocharde qui vendait des choux en
italien. Et puis je me mettais à voler encore, en
contemplant un paysage luxuriant de ruines et de
végétation sèche. Alors, au milieu du ciel, je me
faisais la réflexion qu'un vol comme celui-ci, je
devais le peindre, et décidais de venir en volant à
Paris, pour m'éveiller et peindre.
4.
Quoique je suis fatigué, je n'arrive pas à dormir
et j'ai la compulsion d'écrire. Mes romans je les ai
déjà terminés, ainsi que je ne peux, je ne dois pas,
ajouter plus de choses. Je n'en ai pas d'autre... je
mens, il en existe un de commencé, mais très
expérimental. Je ne sais pas, peut-être que
j'écouterai mon intuition et que je me remettrai à ce
roman expérimental, mais impubliable, plus encore que
les autres. La thématique de la sorcellerie me
travaille dans son double aspect : 1) la chasse aux
sorcières, passée et actuelle et 2) la mystique
marginale et la philosophie exclue qu'il y a dans la
sorcière. Comme je dis, deux versants, l'un plus
politique et social si tu veux, et l'autre plus
intérieur, plus profond. Les philosophes de
l'illustration, et Julio Caro Baroja n'est pas une
exception, ont traité la sorcière comme une curiosité
en voie d'extinction, sinon inexistante. L'approche
de la question par Jeanne Favret-Saada, que tu
devrais connaître, est d'une autre nature. Depuis sa
position d'anthropologue et de lacanienne, elle
empathise avec la sorcière et l'analyse, pour ainsi
dire, en plus de ses travaux sur le terrain, en elle-
même. On devrait prendre la peine de soumettre à
l'épreuve de l'expérience directe les vieilles
"vérités" reçues dans la catéchèse. Par exemple, qui
est Satan pour toi ? Il ne t'est pas arrivé de penser
qu'il fait de même que le Christ, c'est à dire,
charger sur soi, en tant qu'acteur mystique, tout le
poids de la faute sociale ? Pourquoi cette insistance
des inquisiteurs sur le baiser de la sorcière au cul
du bouc ? Pourquoi pas un autre geste ? Pourquoi
autant de témoins étaient des enfants, hier et
aujourd'hui ? etc, etc.
5.
Lorsque l'on fera une histoire de l'Art qui soit
subtile, on devra parler longuement des modèles, les
muses et les diverses "infirmières" de l'artiste
mâle, toujours, ou presque toujours, reléguées dans
l'anonymat. Il peut arriver qu'elles donnent la clé
de la vrai signification de l'Art. Il est certain que
la Grande Culture de nos parents se disait à cet
égard proclive à la pudeur, il s'agissait de ne pas
interrompre l'intimité de la vie. A un certain niveau
cela reste une dimension élémentaire de la survie. Et
c'est, nonobstant, si tentant d'amplifier le terrain
de l'expérience sur le quotidien.
Toi, avec tes lectures de Foucault ou Deleuze,
sûrement que tu penses à des thématiques semblables.
Lacan, dans un texte qui s'appelle quelque chose
comme "Qu'est ce qu'un tableau ?" établit une
catégorie de dompteuse du regard pour la peinture.
Nonobstant, il y a un type de tableau précurseur au
tableau, la représentation pure de l'onirique, qu'il
relègue au domaine du psycho-pathologique. Cette
catégorie, cependant, relative au simulacre, est
pertinente pour Klossowski. Comme tel se répète mon
travail au crayon. Dans celui-ci nous avons encore
cette "manque de conditions" pour le tableau qui
relègue le peint à la transposition ou représentation
d'un rêve. Même si je rêve éveillé avec des livres ou
bibles, des séances de pose ou des cigarettes.
Je crois que c'est cette volonté de revenir sur
les vieilles conditions de la peinture (modèle,
réthorique classique de l'invention et la citation,
réthorique romantique-classique de l'inspiration ou
du spiritisme), celle qui me déconditionne face à
l'intensité, à la fois que se dénude le tableau de
son "être tableau", le fait devenir symptôme, bien
que si nous ne vivions pas dans une époque aniconique
le tableau serait tableau. Dans les nouveaux
paradigmes de normalité créative, les vieux symptômes
sont peinture, et ne sont plus symptôme. Mais, c'est
ça le progrès ?
6.
Allant voir au Musée Guimet l'annexe ou Panthéon
Bouddhique avec une amie, nous l'avons trouvé fermé.
Nous sommes donc restés un bon moment au grand rez-
de-chaussée du musée, dans les salles du Cambodge et
de l'Inde. L'aspect du musée, qui dans le souvenir de
mon amie était "vieillot", a beaucoup changé depuis
ma première visite, en 1987 ou 1988. J'étais persuadé
d'avoir vu des fresques greco-bouddhiques la première
fois, mais la gardienne disait, hier, qu'il n'y en a
jamais eu. Nous avions prévu de plutôt monter voir la
Chine au deuxième étage, mais finalement nous n'y
sommes pas allés. Fortement impressionné par la
souriante moustache de deux figures cambodgiennes
torse-nues, je le signale à mon amie et nous nous
empressons de chercher une piste sur le sobre
écriteau du socle : ce sont deux statues du dieu
Vishnu. Donc, un roi dans la plénitude de l'âge, ni
abstraitement patriarche comme Brahma le Créateur, ni
plus mystérieusement jeune comme l'ascète Shiva.
Accueillant. J'ai fait mon timide voeu oblique à une
sculpture à tête d'éléphant, jambes croisées, une
petite sphère au creux de sa main gauche. Sans trop
de cérémonie notre parcours en zig-zag fut comme une
prière nonchalante. Parfois intéressés aux
différences entre les petites terre-cuites indiennes,
les grandes en granit ou les bronzes, dont la
clientèle ne pouvait être la même, nous baignons,
qu'il s'agisse du bouddhisme plus ou moins Hinayana
ou d'hinduismes pluriels, dans un même acceptation de
l'homme et de la femme, ne soit-il que par les
artistes anonymes. Le triple pli parfois suggéré
(bourrelets de la femme à partir de la quarantaine
que je m'acharne à revendiquer) suppose une subtile
provocation de l'ancien sur le contemporain.
Je m'étais déjà rendu au Panthéon Bouddhique il y
a trois ans. Dès que j'aurai des impressions toutes
fraîches, je compte les ajouter à ce compte-rendu.
J’ai traversé un peu l’espace euclidien et
virtuel. Mais celle qui me semble intéressante, c’est
la traversée du Temps. Bien vieillir. Un peu de
mauvaise humeur par avance, ça aide… on aigrit moins
puisque on est dedans. Ceux qui traversent pour de
vrai quelque chose le savent. Si j’étais trop
flatteur devant les circonstanciels éloges du
“contemporain”, en vieillissant, je deviendrai de
plus en plus paranoïaque, puisque je ne serai plus
contemporain. Soyez traditionnels pour bien vieillir.
Merci.
7.
Il devait y avoir quelqu'un d'important car, ce
soir, à part les diverses hiérarchies de grooms et
stewards chargés des taxis et de la réception,
montaient la garde à la porte de l'Hôtel Meurice
trois policiers armés de la tête aux pieds. Ce n'est
pas qu'il patrouillaient dans l'élégante rue de
Rivoli, ils étaient bien à la porte de l'hôtel. Je
devrais plutôt donner mon avis sur ce qui me
concerne. Non pas le design où l'élément dalinien est
donné par le motif de la béquille sous les lampes, ni
sur la clientèle, sinon à propos de ma sensation de
chaleur excessive malgré l'ample espace du Dali, ou
bien avoir quelques mots pour la peinture qui décore
le plafond.
Non, je sais pas le nom du peintre. Je sais
qu'elle est une femme jeune, fille d'un designer
célèbre. Cela me permet d'attirer l'attention sur une
certaine manière de peindre qui m'intéresse et que je
retrouve dans d'autres femmes tels Brigitte Szenczi
ou Eleodora Nesua. Je pourrais aussi penser à
Garouste ou à Juan Antonio Manas, mais chez les
artistes masculins, les sentiments se rendent
troubles et l'ensemble du tableau devient anguleux,
avec un je ne sais quoi de raté. On me demanda si
j'aimais le vin fruité pour accompagner le repas ou
si je le préférais riche en tanins. J'ai dit : le
deuxième mais, quand on me l'a fait goûter, j'ai
choisi de le prendre fruité. Un monsieur jouait du
piano et le chien d'un autre monsieur eut une
mauvaise réminiscence, car il se manifesta avec
sonorité à un certain moment. Tout était miroirs et
dorures. Je comprends que Dali avait besoin de lieux
comme celui-là, moi, le moment venu, je l'aurais eu
aussi comme quartier d'hiver.
La présence de Gala était aussi importante, et
encore elle préparait, à Figueras ou à Port Lligat,
un homard au chocolat qu'Ignacio Gomez de Liano me
raconta avoir goûté, quand Dali s'intéressa à ses
études autour de Giordano Bruno et Giulio Camillo et
le Théâtre de la Mémoire. Mais je ne l'ai pas trouvé
dans le menu du Dali. Au moins, pas dans la forme que
j'imaginais.
J'ai pris des raviolis de homard avec une sauce
spéciale que je n'ai pas voulu noter dans mon cahier,
ainsi qu'un peu d'agneau au pimenton, intitulé
Printemps, car les titres faisaient partie du
contexte surréaliste doux du Dali. Il me suggérait
des résonances espagnoles, l'agneau. Réellement, au
point auquel je suis arrivé d'addiction au café
crème, ce ne fut qu'à la fin, en prenant mon café et
puis en fumant avec les hiérarchies extérieures sur
la mosaïque des arcades que j'ai atteint l'actuelle
satiété

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