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Cahier du « Monde » N

o
21586 daté Vendredi 13 juin 2014 - Ne peut être vendu séparément
florence noiville
A
u commencement
était un chat. Pas une
bête noble et fière. Un
chaton hirsute, souf-
freteux – destiné à cre-
ver dès la page 19.
N’importe. Cette boule de poils aura
sans le vouloir rapproché pour la vie
Ilya, Sania et Micha, les protagonistes
du dixième – et somptueux – roman
de Ludmila Oulitskaïa. Se sont-ils re-
connus dans cet animal vulnérable,
« inapte à la bagarre et à la
cruauté » ? Lorsque nous faisons leur
connaissance, en URSS, dans les an-
nées 1950, les trois gamins n’ont pas
10 ans, mais ils sont déjà des cibles de
choix pour les caïds de leur classe.
Ilya est pauvre et laid, avec des mains
comme des battoirs et des pieds im-
menses qui dépassent de ses panta-
lons trop courts. Sania, surnommé
« Le Nain », est un musicien fragile,
« avec des cils de demoiselle ». Quant
à Micha, qui écrit des poèmes, c’est
« le rouquin classique », un toupet
rouge chatoyant sur la tête, « des
oreilles cramoisies en chou-fleur » et,
« pour couronner le tout, il porte des
lunettes et il est juif ».
Ludmila Oulitskaïa a le génie des si-
tuations. Le petit chat est mort, le trio
s’est trouvé, le roman peut commen-
cer. Suivent 500 pages d’une virtuo-
sité époustouflante dans la pure tra-
dition du grand roman russe. Quatre
décennies où nous suivons Ilya, Sania
et Micha de la mort de Staline,
en 1953, à celle du poète Joseph
Brodsky, en 1996. Où nous les voyons,
héros ou victimes, clairvoyants ou
naïfs, traversant comme ils peuvent
ces « temps meurtriers » du dégel
khrouchtchévien aux procès de l’ère
Brejnev, de l’expulsion de Soljenit-
syne à l’exil de Sakharov…
Le fil rouge d’Oulitskaïa ? Une ques-
tion simple, mystérieuse : comment
se fabrique un dissident ? A la faveur
L
a Coupe du monde de football est
une cérémonie du silence. Certes,
la compétition qui commence
aujourd’hui au Brésil va déclencher un
vacarme planétaire. Mais la clameur
des stades, les hurlements des suppor-
ters et les crescendos des reporters
n’auront d’autre fonction que de pré-
parer, de souligner, bref de marquer ce
silence libérateur qui sacralise le but
marqué. Une reprise de volée ou une
tête piquée, une pleine lucarne ou
(mieux encore !) un poteau rentrant, et
voilà le football qui impose le silence
comme on exhibe sa vérité. Amoureux
du ballon rond, vous le savez bien :
quand vous regardez en arrière, quand
vous songez aux quelques buts mémo-
rables qui ont scandé votre existence,
vous vous souvenez d’abord de ces
instants de tendre apocalypse, de ces
exultations sans voix qui vous ont
emportés, sur les gradins ou sous votre
couette, tandis que les filets
tremblaient.
Homme de radio, commentateur
sportif et écrivain, Pierre-Louis Basse
est bien placé pour évoquer cette sou-
veraineté du silence au royaume du
ballon rond. Dans un délicieux petit li-
vre intitulé Mes seuls buts dans la vie
(Nil, 128 p., 14,50 €), il revient sur quel-
ques gestes footballistiques qui ont
balisé son itinéraire non seulement
professionnel, mais aussi familial ou
politique. Et, au cœur de son texte, on
retrouve ces voix du silence, leur rete-
nue athlétique, leur impétueuse len-
teur. Dominique Rocheteau, « l’Ange
vert » de Saint-Etienne, parlait toujours
à voix basse, remarque l’auteur. Et
quant au timbre vocal de Zidane, ajou-
te-t-il six chapitres plus loin, il « res-
semblait au silence qui s’imposait
autour de lui lorsqu’il protégeait sa
balle ». Evoquant la fameuse
« Panenka » du dandy
« Zizou » contre l’Italie, au moment de
tirer son ultime penalty (et sa révé-
rence), en juillet 2006, Pierre-Louis
Basse décrit ainsi l’incroyable ralenti
qui hypnotisa tous les regards : « On
dirait un reportage sous-marin. » Oui, la
vérité du football se passe de commen-
taires. Elle est dans ces corps nimbés de
silence, et qui manifestent à la face du
monde le tacle de ce qui arrive,
la frappe de l’événement. p
2
aLa « une »,
suite
Entretien
avec Ludmila
Oulitskaïa
3
aTraversée
Ce qui se reflète
dans le miroir
de l’autre
4
aLittérature
française
Daniel Cordier,
Alban Lefranc et
Michel Deutsch
5
aLittérature
étrangère
Gerald Durrell,
Helon Habila
6
aHistoire
d’un livre
Lettres
à Delphine, de
Louis Pergaud
7
aEssais
La société contre
le sommeil
8
aLe feuilleton
Pour Eric
Chevillard,
Trop, de Jean-
Louis Fournier,
c’est trop !
9
aBande
dessinée
Les bédéistes
loufoques
de L’Atelier
Mastodonte
Les amitiés
soviétiques
Dans « Le Chapiteau
vert », la Russe Ludmila
Oulitskaïa explore les
complexités de l’URSS
après Staline
à travers la vie
de trois amis.
Somptueux
de quoi ? Un idéal grandiose ? L’in-
fortune d’être né du côté des « pros-
crits » et non des « meneurs » ? Le
goût de la beauté ? L’empreinte indé-
lébile d’un professeur de lettres ? Le
hasard d’un chat qui passe… ?
Et ensuite… Qu’est-ce qui fait qu’on
se détache – ou pas – de ses idéaux au
point de mettre en danger un ami de
toujours ? « La vie soviétique a quel-
que chose d’étonnant, à moins que ce
ne soit russe, ça… », remarque un mili-
cien qui s’est pris de pitié pour Micha
à son retour de camp. « On ne peut ja-
mais savoir d’où viendra la trahison et
d’où viendra l’aide. Les rôles peuvent
être intervertis en un clin d’œil. »
Sans doute Oulitskaïa a-t-elle beau-
coup réfléchi elle-même à ces ques-
tions. Née en 1943 au sud de l’Oural,
cette grande figure des lettres russes
était au départ biologiste. Dans les
années 1970, lorsque le KGB a décou-
vert que sa machine à écrire avait
servi à recopier des samizdats, ces
écrits interdits qui circulaient sous le
manteau, elle a perdu la chaire de gé-
nétique qu’elle occupait à l’université
de Moscou. Elle est devenue écrivain.
Un écrivain particulièrement sensi-
ble aux faibles, aux exclus, à tous les
non-conformes. Cela non plus
n’a pas plu au pouvoir, et il lui a fallu
attendre le démantèlement de l’URSS
pour être publiée, reconnue puis
aujourd’hui adulée du public russe
– en France, elle a obtenu en 1996 le
prix Médicis étranger pour Soniet-
chka (Gallimard).
Un bon livre est celui qui sème les
points d’interrogation à foison. Celui
d’Oulitskaïa en regorge. Son maître
mot : complexité. Avec leurs têtes de
tractoristes ou de palefreniers, les ka-
gébistes sont « plus polis qu’on ne s’y
attend ». Olga, la femme d’Ilya, les
trouve déplaisants, mais ne peut s’em-
pêcher de se fier à leur « charme ». Un
dissident trahit et s’humilie en con-
fessant avoir « diffusé des élucubra-
tions notoirement mensongères ca-
lomniant le pouvoir soviétique »
– mais force est de reconnaître qu’il
« commet cette bassesse avec talent ».
Partout, beau, laid, bien et mal s’épou-
sent dans une tension caractéristique
de la phrase oulitskaïenne. Avec aussi
cette idée qu’être « contre le mal » ne
suffit pas. En exergue au roman,
Oulitskaïa a placé ce qu’écrit Boris Pas-
ternak à Varlam Chalamov en 1952 :
« Que les erreurs de notre temps ne
vous soulagent pas. Ses erreurs mora-
les ne nous donnent pas encore raison,
son inhumanité ne suffit pas pour que,
n’étant pas d’accord avec lui, l’on de-
vienne par là un homme. »
La complexité, c’est aussi une fasci-
nation pour l’indémêlable. « Dans le
monde il y a une immense multitude
de tout, et une immense multitude de
mondes », dit Sania à la fin du ro-
man. Comment faire sentir à quel
point Le Chapiteau vert contient cette
multitude ? La géographie des ruelles
de Moscou, le goût des biscuits dans
le thé trop clair, les Tatares de Crimée
mobilisés en 1941… bref, toute la
vieille Russie cachée sous le sovié-
tisme, les vivants à l’intérieur
des morts, le passé dans le présent,
comme dans les matriochkas. Avec
au cœur du cœur, la plus précieuse
des poupées gigognes, la poésie :
Pouchkine, Tsvetaïeva, Akhmatova,
mais aussi Sappho ou Catulle. « La
poésie est comme de l’air volé », disait
Mandelstam. L’oxygène de ces pa-
ges s’engouffre dans les poumons.
Comme un vent qui porte et qui
élève. Oui, c’est cela qu’a réussi
Oulitskaïa : un roman total contre les
totalitarismes. p
le chapiteau vert
(Zeliony chatior),
de Ludmila Oulitskaïa,
traduit du russe par Sophie Benech,
Gallimard, « Du monde entier »,
512 p., 24,90 €.
Héros ou victimes,
clairvoyants ou naïfs,
Ilya, Sania et Micha
traversent comme
ils peuvent ces « temps
meurtriers »
aRencontre
Irvine Welsh
L’auteur de Trainspotting
publie aujourd’hui Crime :
il a toujours la niaque ! 10
pri ère d’ i nsérer
j ean birnbaum
Silence, on marque !
Tchelekov, en Sibérie.
MARTINE FRANCK/MAGNUMPHOTOS
2|
…à la « une »
Vendredi 13 juin2014
0123
A Moscou, Ludmila Oulitskaïa évoque la situation intellectuelle et politique en Russie
« Les dissidents de la période soviétique sont
aujourd’hui présentés comme des démons »
propos recueillis par
marie jégo,
correspondante à Moscou
L
a romancière russe
Ludmila Oulitskaïa ex-
plique pourquoi elle a
choisi, dans Le Chapi-
teau vert, de revenir
sur le rôle des dissi-
dents soviétiques, aujourd’hui
pointés du doigt par le pouvoir en
place. Elle rappelle le rôle crucial
des écrivains « témoins authen-
tiques de leur époque ».
Qu’est-ce qui vous a incitée,
dans « Le Chapiteau vert », à re-
venir sur le mouvement dissi-
dent de l’époque soviétique ?
Un jour, j’ai découvert que la
jeunesse éduquée percevait les
dissidents comme les responsa-
bles de tous les maux de la Russie
post-soviétique. Je me suis de-
mandé pourquoi. Pourquoi la pre-
mière génération à avoir pris
conscience qu’il était honteux de
vivre dans la peur et du fait que
l’absence de libertés altère l’âme
humaine et la société, est-elle
montrée du doigt comme celle
qui a détruit un grand pays ? Pour
moi, cette erreur de jugement,
présente dans tous les esprits, est
à mettre au compte de la machine
de propagande. C’est ce qui m’a
poussée à écrire Le Chapiteau vert.
Un peu comme un devoir de
vérité envers les dissidents, qui
nous sont présentés aujourd’hui
comme des démons.
Vos romans sont parmi les plus
lus en Russie, votre parole
est respectée. Comment voyez-
vous votre rôle d’écrivain ?
La Russie s’est toujours perçue
comme un pays intrinsèquement
littéraire. La littérature continue
d’exercer un fort pouvoir d’attrac-
tion sur la population éduquée.
L’un des personnages principaux
du Chapiteau vert est d’ailleurs un
professeur de lettres. Pour lui,
seule la littérature peut constituer
pour une jeune âme le vecteur de
l’existence, lui faire découvrir le
sens des choses. Pour ma part, je
suis tombée très jeune sous l’in-
fluence des auteurs russes. Je me
rends compte aujourd’hui com-
bien Pouchkine, Tolstoï et
Tchekhov m’ont protégée de la
triste propagande soviétique. C’est
l’unique antidote à la propagande,
devenue totale dans le monde ac-
tuel. Les hommes politiques men-
tent, les historiens réécrivent par-
fois l’histoire selon le bon vouloir
des puissants. Les informations
fiables sont à chercher dans la lit-
térature, les meilleurs diagnostics
sont ceux des écrivains. Person-
nellement, je ne ressens aucune
espèce de responsabilité, je suis
juste reconnaissante du bonheur
que me donne l’écriture.
Pourquoi l’intelligentsia russe
reste-t-elle muette sur ce qui se
passe en Ukraine ?
Je ne suis pas d’accord. Je viens
de terminer un livre à la mémoire
de Natalia Gorbanevskaïa, la
femme qui, lors de l’envoi des
troupes soviétiques à Prague
en 1968, se rendit avec quelques
proches sur la place Rouge pour
manifester. Ils portaient une pan-
carte : « Pour votre liberté et pour
la nôtre. » Ces courageux n’étaient
pas plus de sept à l’époque !
Si vous prenez la manifestation
qui s’est tenue à Moscou le
15 mars contre la guerre en
Ukraine, des dizaines de milliers
de personnes sont sorties dans la
rue avec des banderoles. L’une
d’elles disait : « Ukraine, pardon-
ne-nous ! » Dire qu’il s’agissait
d’une manifestation de l’intelli-
gentsia serait inapproprié, mais il
y avait là pas mal de chanteurs,
d’acteurs, d’écrivains, de scientifi-
ques. Tous étaient contre la capta-
tion de la Crimée par la Russie.
Mais le rattachement a eu
lieu. La prise de la péninsule, une
opération éclair, organisée de fa-
çon magistrale et totalement hors
la loi, a fait jubiler la population.
Des millions de Russes ont salué
ce retour. L’opération a propulsé
Vladimir Poutine à un niveau de
popularité jamais atteint. La pro-
testation anti-guerre de l’intelli-
gentsia a donc échoué. Pire, dans
les milieux artistiques et littérai-
res, des dissensions sont appa-
rues. Alors qu’une large partie de
la population se réjouit du ratta-
chement de la Crimée à la Russie
et espère que l’est de l’Ukraine sui-
vra le même chemin, une poignée
d’individus, opposés à la ligne of-
ficielle, sont dénoncés comme
des « nationaux traîtres » [L’ex-
pression, employée à l’époque des
purges staliniennes, a été ravivée
par Vladimir Poutine dans son dis-
cours du 18 mars au Kremlin]. Bref,
ne nous jetez pas la pierre, nous
sommes peu nombreux mais
nous existons.
Quel est votre lien
avec la Crimée ?
J’aime passionnément la Cri-
mée. L’action de mon premier ro-
man, Médée et ses enfants (Galli-
mard, 1998), s’y déroule et l’hé-
roïne est une Grecque de Tauride
[Nom donné par les Grecs à la
presqu’île]. Je voudrais que cette
terre ancestrale soit foulée par
tous les peuples qui l’ont habitée.
Que le gouvernement de Crimée
soit soucieux de cet endroit. Il
doit faire en sorte que les vignes y
poussent à nouveau, que les bre-
bis paissent dans les montagnes.
Il m’est égal que la Crimée dé-
pende de tel ou tel Etat. Je vou-
drais simplement que le transfert
se fasse de façon légitime et non
par la force et la filouterie. Mais je
crains que ni la Russie ni l’Ukraine
ne soient capables de parvenir à
un tel résultat.
Vous dites que la dissidence
était « une école de sortie de la
peur totale ». Cette peur re-
vient-elle aujourd’hui ?
En Russie, la parole coûte très
cher : une interpellation, un pas-
sage à tabac, un emprisonne-
ment. Quand quelqu’un dit : « Je
ne soutiens pas la politique de no-
tre Etat », il risque sa liberté. La li-
berté dont parlent les philoso-
phes mais aussi sa liberté quoti-
dienne, quand la milice débar-
quera au milieu de la nuit et lui
mettra les menottes pour avoir
participé à une manifestation pa-
cifique. Ça fait peur. Nombreux
sont ceux qui sortent dans les
rues pour exprimer leur mécon-
tentement. Avons-nous le droit de
juger ceux qui ne le font pas ? La
peur est un sentiment humain
très compréhensible. Il ne faut pas
oublier que la plupart des repré-
sentants de la jeune génération
ont des grands-parents, voire des
parents qui ont connu les camps
staliniens. Les dissidents ont été
les premiers à tenter de nous en
débarrasser, merci à eux. p
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entretien sur Lemonde.fr/livres
« Autour d’Ilya, ils étaient tous
comme ça, particuliers. Ils
n’étaient pas tous écrivains, bien
sûr. Mais chacun d’eux était une
personnalité remarquable, avec
des centres d’intérêt bizarres, des
connaissances peu communes
dans des domaines inimagina-
bles et parfaitement inutiles dans
la vie normale : une dame d’un
certain âge avec des pipes en
écume de mer, un spécialiste boi-
teux d’une forme de théâtre qui
n’existait pas, un peintre de ban-
lieue qui peignait des terrains à
ordures et des palissades, un
chercheur enquêtant sur les ob-
jets volants non identifiés, un as-
trologue qui dressait des horos-
copes, un traducteur du tibétain…
Et tous (…) étaient gardiens de
nuit, garçons d’ascenseur, débar-
deurs, secrétaires fictifs d’hom-
mes de lettres, parasites vivant
aux crochets d’épouses ou de
mères qui travaillaient – des fai-
néants qui n’arrêtaient pas de
créer quelque chose, des tire-au-
flanc, des parias, dangereux et
fascinants. On ne comprenait pas
très bien si c’étaient eux qui refu-
saient de travailler pour l’Etat, ou
si c’était l’Etat qui ne voulait pas
avoir affaire à eux. »
le chapiteau vert, page 160
Extrait
Zakhar Prilepine, écrivain russe enragé
IL EST L’UN DES NOSTALGIQUES de
l’URSS évoqués par Ludmila Oulit-
skaïa. Révélé par les récits et libelles
qu’il publie dans Limonka (La Grenade),
le mensuel national-bolchevique dirigé
par l’écrivain Edouard Limonov, Zakhar
Prilepine s’est imposé comme roman-
cier en 2005 avec Pathologies (Les Syr-
tes, 2007). Engagé en 1996, à 21 ans, sur
le front tchétchène, ce « linguiste en co-
lère », resté inconsolable après l’effon-
drement de l’Union soviétique, mène
parallèlement à son activité littéraire
un travail de journaliste dont témoi-
gnent deux recueils de chroniques
parues en 2008 et 2009, regroupées
et complétées par des miniatures plus
récentes pour être publiées sous le
titre Je viens de Russie.
Le recueil couvre ainsi une douzaine
d’années d’humeurs, personnelles et po-
litiques, qui définissent l’éthique autant
que l’esthétique de l’écrivain engagé.
Chantant le sang et la terre (« La terre a
des qualités indubitables. A la différence
des hommes, elle se tait ») et défendant
en bloc les Russes (dont « courage et
patience, pitié et colère sont les quatre
points cardinaux »), Prilepine dénonce le
regard de l’Europe (qui « ne connaît et ne
reconnaît personne en dehors d’elle-
même ») sur sa patrie, « sa cage thora-
cique », « l’endroit où bat son pouls ».
Lyrique et sentimental – joueur aussi,
quand il épingle la double célébration
antinomique de Sakharov, considéré à
l’Est comme un grand savant soviétique
et à l’Ouest comme un dissident paci-
fiste –, Prilepine apparaît comme un
écrivain enflammé et radical qui stupéfie
par sa lucidité comme par ses intuitions.
Au nombre, avec Sergueï Chargounov,
Guerman Sadoulaev ou Mikhaïl Elizarov,
des Enragés de la jeune littérature russe
que présente l’universitaire et traduc-
trice Monique Slodzian (La Différence,
160 p., 16 €), Zakhar Prilepine doit être lu
en tenant compte de la tragédie que fut
pour ces jeunes gens la perestroïka, cette
« katastroïka » dénoncée dès 1989 par
l’écrivain et philosophe russe Alexandre
Zinoviev, et qui reste aujourd’hui le fer-
ment d’une rage créatrice dont l’Europe
de l’Ouest renâcle à reconnaître
l’énergie. p philippe-jean catinchi
Je viens de Russie (Ia prichiol iz Rossia),
de Zakhar Prilepine,
traduit du russe par Marie-Hélène Corréard,
La Différence, 288 p., 22 €.
Ludmila Oulitskaïa.
ULF ANDERSEN/EPICUREANS
e n t r e t i e n
0123
Vendredi 13 juin2014
Traversée
| 3
Si rien ne bouge
d’Hélène Gaudy,
Babel, 128 p., 6,70 €.
Cette année-là, pour la première fois,
Nina a de la compagnie dans la mai-
son de vacances familiale. L’appa-
rition de Sabine, une adolescente
renfermée invitée par les parents
de Nina pour distraire leur fille, va
redistribuer les cartes du jeu familial
et teinter le récit d’une inquiétante
étrangeté. Une plongée au plus près
du corps et du cœur adolescents,
portée par une écriture d’une grande
justesse.
La Vie privée
d’Olivier Steiner,
Gallimard, « L’Arpenteur », 146 p., 13,90 €.
Tandis que, dans la chambre du haut,
repose le corps du vieil Emile, dont
il s’est occupé au cours des dernières
années, le narrateur attend la visite
du « dominateur ». Commence alors
pour les deux amants une danse en
forme d’oraison funèbre, alternant
tour à tour entre jouissance, effroi
et frustration. Au terme de leurs ébats,
une question demeure : d’Emile,
du narrateur ou du dominateur,
lequel aura finalement le plus existé ?
On sait l’autre
d’Edith Azam,
POL, 160 p., 12 €.
Un narrateur dont on ignore tout
sinon que, enfermé dans sa maison,
il entend venir « l’autre » – ses pas
sur le gravier. Un long poème en prose
porté par une langue haletante, qui
est aussi une histoire de mise à mort
sans possibilité de retour, sauf peut-être
par l’intermédiaire de la littérature.
Le deuxième livre d’Edith Azam, après
Décembre m’a ciguë (POL, 2013), est
aussi puissant que singulier.
Existe-t-on quand personne ne nous regarde ? L’altérité qui nous révèle à nous-même,
et nous fait connaître le monde, se trouve au cœur de trois inquiétants romans
L’autre, miroir sans tain
avril ventura
L
orsque Nina, l’héroïne de Si
rien ne bouge, d’Hélène Gaudy,
passe la porte de la maison
familiale cet été-là, quelque
chose en elle a déjà commencé
de changer. Depuis qu’elle est
petite fille, dans cette demeure perdue
d’une île méditerranéenne, chaque été se
déroule à l’instar du précédent pour l’ado-
lescente et ses parents. Mais cette année,
ces derniers ont invité pour lui tenir com-
pagnie Sabine, une jeune fille mystérieuse
et taciturne. La présence de celle-ci va sou-
dainement réveiller Nina de sa torpeur, et
faire éclater le noyau familial, en l’aidant à
se révéler au monde et à elle-même.
Tout comme Si rien ne bouge, La Vie pri-
vée, d’Olivier Steiner, et On sait l’autre,
d’Edith Azam, interrogent le rôle de l’autre
dans la construction de notre identité,
qu’il l’aide à s’affirmer ou, au contraire,
qu’il en menace l’intégrité. Laissant cha-
cun face à cette question essentielle au
cœur des trois romans : existe-t-on quand
personne n’est là pour nous regarder ?
Dès l’ouverture de Si rien ne bouge, tout
est effectivement affaire de regards. Ceux
que Nina pose à son arrivée sur Sabine,
dont elle ne veut rien perdre : les mouve-
ments de sa tête sur son cou épais, ses
mollets ronds et lisses, ses pieds sur les
aiguilles de pin… Une scène est particuliè-
rement forte. La première nuit où les filles
partagent la même chambre, Nina s’ap-
proche de Sabine endormie : à travers le
visage de celle-ci, c’est elle-même que
Nina cherche, celle qu’elle est en passe de
devenir. D’autant plus que Sabine possède
une certaine avance sur elle – elle a déjà
couché avec des garçons.
Dans le livre d’Hélène Gaudy, la cons-
truction de l’identité passe essentielle-
ment par le corps. Il s’agit toujours de res-
sentir : sous l’effet de la chaleur estivale,
les êtres sont presque toujours dénudés,
les peaux lustrées par le soleil, et il sem-
ble que ce soit le corps qui agisse et pos-
sède l’individu, et non l’inverse, le rame-
nant à une certaine forme d’animalité.
Ainsi Nina, qui n’avait jamais vraiment
pris conscience du sien, va-t-elle com-
mencer à l’habiter réellement. Un éveil
sensuel particulièrement bien rendu par
la langue habile et précise d’Hélène
Gaudy dans une scène d’une beauté trou-
ble où Sabine, se substituant au corps
d’un hypothétique garçon, s’allonge sur
Nina pour lui donner un avant-goût de ce
qui l’attend : le corps lourd de Sabine im-
prime son poids sur celui de l’adolescente
et « dans chacun de ses creux à elle il y a
quelque chose du corps de l’autre, comme
si chaque vide avait besoin d’être rempli
exactement ».
L’autre est ainsi celui qui me révèle à
moi-même, mais il est aussi celui qui me
révèle le monde : tout se passe comme si
Nina, depuis l’arrivée de Sabine, s’ouvrait
enfin à ce qui l’entoure, y devenait sensi-
ble, perméable – comme lors de ces échap-
pées à travers la ville, durant lesquelles
elle découvre des rues qu’elle pensait
pourtant connaître depuis longtemps.
Mais l’autre est encore celui qui fait peur
et qui inquiète, l’inconnu qui vient boule-
verser un équilibre jusqu’alors paisible et
confortable : en même temps que leur
fille va naître à elle-même, les parents de
Nina vont se trouver démunis devant
cette soudaine revendication d’autono-
mie. Ainsi, l’autre n’est-il pas seulement
l’étranger extérieur au noyau familial : il
peut également surgir de la sphère intime.
C’est encore au contact de l’autre que
l’on vient éprouver sa réalité dans La Vie
privée, deuxième roman d’Olivier Steiner.
Tandis que, dans la chambre du haut, re-
pose le corps d’Emile, vieil homme que le
narrateur a accompagné jusqu’à son der-
nier souffle, celui-ci attend la visite du
« dominateur ». Il la prépare minutieuse-
ment, ouvre et ferme les volets, allume et
éteint les lampes, les déplace. Va alors
pouvoir commencer pour les deux
amants une danse de vie et de mort, où se
mêlent excitation extrême et peur archaï-
que, et dans laquelle le dominateur sera
alternativement un prédateur impitoya-
ble et un père aimant, et le narrateur, l’es-
clave et l’enfant qui s’abandonne. Car il
s’agit bien de ça : s’abandonner totale-
ment à l’autre, s’oublier soi-même jusqu’à
s’anéantir dans une fusion tout à la fois
salvatrice et expiatoire.
Mais si, dès le départ, une formule inso-
luble est posée – dans l’union des corps,
on ne fait que s’approcher au plus près de
la frontière qui nous sépare de l’autre,
sans jamais pouvoir la dépasser –, il sem-
ble qu’à la fin, une forme de dénouement
s’est opérée. L’une des particularités du
roman d’Olivier Steiner réside, en effet,
dans l’alternance de plus en plus rappro-
chée entre les scènes d’ébats et les allers et
retours en pensée du narrateur vers la
chambre du haut, aux côtés du corps
d’Emile. On comprend alors que quelque
chose de l’ordre du deuil a été vécu, au fil
de cette union dans laquelle le narrateur a
tour à tour été meurtri, puis rendu à lui-
même. C’est là que réside tout l’intérêt du
roman : il s’agit moins, à travers cette
mise en parallèle, d’opposer la vie à la
mort, que de chercher à rendre à la mort
ce qui lui appartient. Dans ce corps-à-
corps fiévreux, quelque chose du narra-
teur a été sacrifié, comme un ultime hom-
mage au vieil homme, à l’ami perdu.
Il est encore question de mise à mort
dans le texte d’Edith Azam, On sait l’autre,
mais, cette fois, sans retour possible. On
ne sait rien du narrateur sinon qu’il est
chez lui lorsqu’il entend des pas sur le gra-
vier. Ce qui pourrait, au départ, être vécu
comme le simple désagrément d’une vi-
site inopportune va petit à petit se muer
en un malaise profond. Ici, l’autre n’est ja-
mais vécu que comme une menace, un
danger. Et pour cause : il vole, viole, tue. Il
nous dépossède de nous-mêmes, cherche
à nous infiltrer pour se substituer à nous
et nous manipuler, et finalement nous
tuer. Ainsi, la maison dans laquelle s’est
réfugié le narrateur, et que l’autre cherche
à forcer, semble n’être qu’une métaphore
de son intimité, de sa propre « intério-
rité ». Ici, non seulement l’autre ne nous
révèle pas à nous-même, il n’est pas con-
dition de notre existence, mais il est au
contraire négation de celle-ci, puisque sa
présence induit nécessairement notre
disparition. Il veut nous faire la peau,
l’autre, mais pas seulement. Il veut faire la
peau du langage. Parce que c’est bien là
que se retranche la vie pour Edith Azam,
dans les mots, qui ne sont jamais, chez
elle, une abstraction – ils sont solides en
bouche, les mots, ils sont faits de chair, ils
saignent, même, pour nous, quand l’autre
essaye de nous atteindre, ils s’offrent en
sacrifice. Porté par une langue intense
mais toujours maîtrisée (on notera en
particulier un usage très judicieux du
double point), le long poème en prose
d’Edith Azam se mue ainsi en un hymne
puissant à la littérature.
Si, dans les romans d’Hélène Gaudy et
d’Olivier Steiner, la limite entre moi et
l’autre demeure indépassable, elle n’a ja-
mais été aussi proche d’être abolie que
dans le texte d’Edith Azam : sans doute cet
ennemi intime qui cherche à prendre pos-
session de nous n’est-il que cette part obs-
cure et redoutée de nous-même qui n’est
pas du côté du langage, et qui risque de
nous perdre. Une autre façon de dire ce
qui perce dans les deux autres textes : si
l’autre nous fascine autant, si son regard
provoque le vertige, ce n’est sans doute
pas tant par ce qu’il semble nous dire de
lui, que par ce qu’il nous renvoie de nous-
même, et qui nous est étranger. p
MICHAEL GRIEVE/AGENCE VU
Extraits
« Du drap dépasse son épaule
ronde, la bretelle de sa chemise
de nuit. Son corps enfle à chaque
respiration et s’élève en douceur,
presque jusqu’à la joue de Nina
qui de plus en plus se penche.
Son regard s’attache au corps
de Sabine comme à celui d’une
morte, captivé par ce que son
immobilité permet et révèle. En-
tourée d’êtres familiers comme
des objets, elle ne se souvient pas
d’avoir jamais approché de si
près quelqu’un d’autre. Elle peut
même flairer son parfum, elle
qui n’est coutumière que de
l’odeur de ceux de sa famille,
même sang même peau, celle
de sa mère surtout, ce parfum
âpre de feuille qu’on froisse. »
si rien ne bouge, page 17
« Il allume des lampes, les
éteints, compare, mesure les
contrastes, vérifie les ombres
portées. (…) On dirait qu’il ajuste
le crépuscule. Il voudrait que la
lumière lui obéisse, qu’elle passe
de la clarté aux ténèbres docile-
ment, en respectant les dégra-
dés infinis de sa volonté. Il cher-
che le bon éclairage, l’éclairage
juste. Pas d’halogène, noir. Il
pose la petite lampe sur le tapis
près du canapé et la recouvre
d’un tissu blanc. Il s’éloigne,
prend du recul pour mieux se
rendre compte, maintenant
il fait trop sombre. Le but est
quand même d’apercevoir les
yeux, c’est important les yeux,
le regard, c’est très important. »
la vie privée, page 12
« On sait mieux à présent que
l’autre, où qu’il soit, est déjà
là : trop près. Trop près pour
qu’à présent on puisse être
tranquille, il rogne notre es-
pace, le défigure, nous force à
porter le regard vers : la vigi-
lance. Il nous oblige déjà le
corps. A présent on sait oui, on
sait : l’autre. Qu’il a des pou-
voirs invisibles, qu’il manipule
de très loin, s’adresse à toutes
nos cellules, et que tous les
moyens sont bons. On le croit
même capable de se tordre
l’échine, d’apprendre à parler
chien, de faire toutes les
chienneries possibles pour
atteindre son but. (…) On sait :
à qui on a affaire. »
on sait l’autre, pages 43-44
Les mots sont
faits de chair,
ils saignent, même,
pour nous, quand
l’autre essaye
de nous atteindre
4|
Critiques
|
Littérature
Vendredi 13 juin2014
0123
L’épanouissement
Dans une langue poétique, méta-
phorique et musicale, Magali Brénon
évoque le trajet d’un corps féminin,
aux désirs d’abord endormis ou mé-
connus. Sur son chemin, dans ses rê-
ves ou ses fantasmes, elle rencontre
Marcello, lequel éveille ses sens mais
lui interdit de l’aimer. « Qui suis-je
dans tes regards ? Sans eux je suis un
lac de cratère (…), une trouble étendue
de fontaine de ville dont moi-même je
ne boirais pas l’eau. » En vingt-quatre
chapitres, organisés chacun autour
d’un verbe désignant l’une des
étapes du chemin emprunté par le
désir, le plaisir, l’amour et le dépit,
Jamais par une telle nuit évoque avec
l’intensité, et la pudeur, que permet
l’expression poétique, l’infranchis-
sable distance entre les êtres, dont
se nourrit pourtant
la jouissance. On
soupçonne Magali
Brénon d’avoir lu
Lacan et Duras. p
florence bouchy
aJamais par
une telle nuit,
de Magali Brénon,
Le Mot et le Reste,
144 p., 17 €.
stéphanie dupays
«L’
Allemagne est coupable,
éternellement coupable,
son peuple et toute sa
descendance », clame un
personnage de Bettina Eisner, de Michel
Deutsch. Si ce thème de la culpabilité alle-
mande et de sa transmission est omni-
présent dans la littérature outre-Rhin,
rares sont les écrivains français à s’en être
emparés. Michel Deutsch et Alban Le-
franc font exception et sondent la mé-
moire douloureuse d’un pays condamné
à recoller les morceaux d’une identité
multiple et indéchiffrable.
C’est à travers la figure de Bernward
Vesper, fils du célèbre « barde nazi » non
repenti Will Vesper, qu’Alban Lefranc ex-
plore, dans Si les bouches se ferment, les
déchirements d’une génération écrasée
par le passé. Comment être soi quand on
est un « fils de salaud » ? Pour Bernward,
la construction de son identité passe
d’abord par la reconquête d’une langue
propre, non falsifiée. « Le poison de la lan-
gue nazie dans le sang », il tente de s’en
désintoxiquer, en se plongeant dans les
mots d’Hölderlin et de Brecht et en co-
piant les « nouvelles phrases de la nouvelle
langue », celle de l’Allemagne du miracle
économique et de la lutte anticommu-
niste, sans parvenir à la faire sienne. Sa
rencontre avec Gudrun Esslin, future égé-
rie de la RAF, la Fraction armée rouge, l’or-
ganisation d’extrême gauche qui a terro-
risé l’Allemagne des années 1970-1980, ré-
sonne alors comme la promesse d’un ave-
nir possible. Ensemble, ils vont « mettre le
feu au monde pour qu’il ait plus d’éclat ».
Cette tentation de la violence, on la
retrouve dans le premier roman du dra-
maturge, metteur en scène et poète
Michel Deutsch. Si l’intrigue se situe dans
les années 1990, la réappropriation d’une
histoire saturée de terreur en est égale-
ment le cœur.
Identités multiples
Préoccupé par la disparition de son ex-
femme, Clélia, qui a fait partie d’une orga-
nisation terroriste italienne, le narrateur,
Rudy, un historien ex-maoïste, est invité à
Leipzig à un colloque sur le « limes », la
muraille qui séparait le monde romain
du monde barbare. Là, il rencontre la
fascinante Bettina Eisner, une ancienne
espionne qui l’entraîne dans une histoire
de corruption mêlant des anciens agents
de la Stasi et l’un de ses amis, un politi-
cien français. Autour d’eux gravite une
multitude de personnages au passé trou-
ble et aux identités multiples : le supposé
nazi cache un militant communiste,
l’agent de la Stasi prend les traits d’une
femme séduisante…
Ces ambiguïtés font du roman un re-
doutable page-turner où, à chaque ins-
tant, le lecteur voit ses convictions bascu-
ler. Mais le suspense, ici, n’est qu’un pré-
texte à brasser cinquante ans d’histoire
allemande. Bettina Eisner est avant tout
un roman politique qui dépeint avec une
acuité remarquable une Allemagne en-
core hantée par des « fragments d’utopies
mortes ». Ce surgissement permanent du
passé dans le présent, avec retours en ar-
rière, effets d’anticipation et entrelace-
ment de citations et références littéraires,
on le retrouve à l’œuvre aussi chez Alban
Lefranc. Il donne à ces deux livres des al-
lures de fouilles archéologiques, où l’his-
toire semble déborder de toutes parts. p
Sans oublier
Gamin du Congo
L’histoire se passe en République du
Congo, alias Congo-Brazzaville. Mais
ce pourrait être dans n’importe pays
où « le militaire piétine le juge ».
Le narrateur, un gamin prénommé
Nicolas, se fait le chroniqueur des
minuscules tragédies dont la ville de
Gamboma est le théâtre dans les
années 1990. Aussi minuscules
qu’innombrables : qui se soucie du
viol de la petite Karine, auquel les
gamins du quartier assistent, en fris-
sonnant de peur ? Le violeur est un
milicien, un mercenaire du prési-
dent Lissouba, un « Yankee », dit-on
à Gamboma. Ce voyou s’appelle Ben-
jamin, alias le « Sous-Off ». Nicolas,
fasciné par ce personnage cynique et
tout-puissant, devient son « petit de
confiance » : en échange d’une boîte
de sardines, il accepte de lui faire
découvrir la ville, ses familles, ses
femmes. Amitié ambiguë, virile, ini-
tiatique : dans ce premier roman, à
la langue riche et crue, l’auteur, né
en 1980 au Congo-Brazzaville, dit
l’enfance déglinguée par l’ultravio-
lence. Un récit cruel, troublant, un
ovni littéraire. p catherine simon
aUn Yankee à Gamboma,
de Marius Nguié, Alma, 88 p., 12 €.
Le célèbre anonyme
A droite dans le tableau, il est en
conversation avec doña Marcela de
Ulloa, la chaperonne de l’infante
d’Espagne. Si dix des onze personnes
figurant dans Les Ménines, de Vélas-
quez (1656), sont parfaitement iden-
tifiées (le roi Philippe IV et la reine
Mariana, l’infante Marguerite-Thé-
rèse, la naine Maribarbola, etc., jus-
qu’au peintre lui-même), ce figurant
reste, lui, inconnu. C’est autour de
cette énigme que François Rachline,
auteur de la trilogie Le Châtiment des
dieux (Albin Michel, 2002-2005), a
construit Le Mendiant de Vélasquez,
qui imagine un destin à ce célèbre
anonyme, dont il prête les traits au
mendiant Mendigo.
Il rencontre par hasard le génial
peintre, alors que celui-ci est lancé
dans le grand projet de sa vie.
« Je vous donne mon accord pour ac-
complir quelque chose d’exceptionnel
qui fera taire pour de bon les mauvai-
ses langues », lui a dit le souve-
rain. Vélasquez se confie à Mendigo,
qui lui fait découvrir les bas-fonds
tandis que lui-même lui ouvre les
portes de la cour. Le Mendiant de Vé-
lasquez est tout autant une peinture,
à l’impeccable facture classique, de la
société espagnole du XVII
e
siècle
qu’une réflexion sur le pouvoir.
Il est, aussi, en hommage aux Méni-
nes, un jeu jubilatoire avec la pers-
pective, le réel et l’illusion. p
raphaëlle leyris
aLe Mendiant de Vélasquez, de François
Rachline, Albin Michel, 272 p., 19,50 €.
Dans « Les Feux de Saint-Elme »,
Daniel Cordier applique la rigueur
de l’historien au récit de ses années
de pensionnat. Bouleversant
Moi,
cet adolescent
brûlant
d’amour
Daniel Cordier.
THIBAULT STIPAL/OPALE
jean-louis jeannelle
E
n apparence, Les Feux
de Saint-Elme s’offre
comme un tradition-
nel récit d’initiation :
placé, à la suite d’un
divorce, à la fin des
années 1920, dans un pensionnat
dirigé par les dominicains, un
jeune garçon y découvre à la fois
les tourments de la sensualité et
les rigueurs de la morale catholi-
que. L’objet de sa passion se
nomme David Cohen, follement
désiré. Certes, d’autres camarades
s’avèrent moins farouches et l’ini-
tient aux joies de ce que les bons
pères nomment pudiquement les
« égarements coupables », mais
David est la source d’un véritable
amour. Pourtant, le jour où son
condisciple s’offre enfin à lui sous
les douches, notre héros, hanté
par la peur de l’enfer, le repousse
et décide de se faire renvoyer de
Saint-Elme afin d’échapper à la
tentation. Il croyait sauver son
âme, mais cette fuite ne fait de lui
qu’un « cadavre de pureté » :
toute sa vie durant, il regrettera
cette occasion manquée de goû-
ter le bonheur dans les bras de
David Cohen.
Les plus sceptiques ne manque-
ront pas de se récrier : prêterions-
nous attention à ces amours de
collège s’ils n’étaient signés Da-
niel Cordier ? Dans Alias Caracal-
las (Gallimard, 2009), l’ancien se-
crétaire de Jean Moulin sous l’Oc-
cupation évoquait pour seuls
amours une relation platonique
avec une jeune Française (se ma-
riant à un autre pendant qu’il lut-
tait dans la Résistance). A l’occa-
sion de plusieurs interviews, le
mémorialiste avait pourtant dé-
claré vouloir revenir sur ses tour-
ments d’adolescent. C’est chose
faite dans cet étonnant récit d’une
passion jamais assouvie, mais
restée si vive qu’elle n’a cessé
d’obséder Cordier. La comparai-
son avec Les Amitiés particulières,
de Roger Peyrefitte (1944), s’im-
pose d’emblée ; elle risque néan-
moins de nous égarer et de mas-
quer l’étonnante force de ce té-
moignage, exemplaire d’une épo-
que où les adolescents de bonne
famille découvraient la sexualité
à travers la littérature contem-
poraine. C’est, en effet, l’amitié
« chaste mais excessive » des deux
adolescents imaginés par Roger
Martin du Gard dans Le Cahier
gris (premier volume des Thi-
bault) qui bouleverse, à 13 ans,
Cordier, et lui donne accès à Gide
(L’Immoraliste se révèle néan-
moins moins excitant que ne l’an-
nonçait le titre) puis à Céline (bien
qu’obscurs, les termes d’argot dé-
licieusement obscènes lui font
lire Mort à crédit d’une main).
Certes, Les Confessions de saint
Augustin ou L’Imitation de Jésus-
Christ, recommandés par son
confesseur, visent à contrecarrer
l’action pernicieuse de ces écri-
vains – à grand-peine toutefois…
Mais là n’est pas l’essentiel. Car
Les Feux de Saint-Elme ont avant
tout de fascinant la démarche en-
treprise par Cordier soixante ans
après les événements : le 12 octo-
bre 1995, un généalogiste ayant
découvert l’adresse d’un témoin
du mariage de David Cohen, Cor-
dier téléphone à ce dernier. Ren-
dez-vous est pris entre les deux
hommes, afin d’échanger leurs
souvenirs. Mais David n’est plus
qu’un vieillard réticent : « Pour-
quoi racontes-tu tout ça ? », l’in-
terrompt-il brutalement. « Le
passé est mort. A quoi bon s’inté-
resser à ce qui n’existe plus ? » En
effet, à quoi bon… si ce n’est par un
irréductible « goût pour la vé-
rité » ? C’est précisément ce goût
qui avait conduit Cordier, célèbre
marchand d’art parisien, à s’im-
proviser sur le tard historien afin
de défendre Jean Moulin calom-
nié puis, après avoir publié la bio-
graphie la plus exhaustive de son
ancien patron, à livrer ses Mémoi-
res en leur appliquant la métho-
dologie acquise en tant que bio-
graphe de Jean Moulin. C’est avec
ce même goût qu’il revient
aujourd’hui sur un passé que cha-
cun s’empresse, ordinairement,
d’oublier. En reconstituant avec
minutie son passé d’adolescent,
en interrogeant les témoins survi-
vants, en leur livrant le manuscrit
de son récit autobiographique
pour qu’ils en contrôlent la véra-
cité, Cordier se penche sur ses pre-
miers désirs pour un camarade
ainsi qu’un historien le ferait avec
les faits et gestes d’un grand
homme. Hélas, peu de gens parta-
gent un tel « appétit de vérité »
– David encore moins que les
autres. Cordier y trouve pourtant
à renouveler entièrement l’un des
passages obligés de la littérature
autobiographique.
De cette quête, bouleversante
par l’honnêteté et la détermina-
tion que Cordier lui consacre, il
subsiste l’intensité d’un regret,
le tableau d’un amour obses-
sionnel, entretenu par-delà un
demi-siècle. Car, « en chacun de
nous, il y a un regret qui veille ».
« Le mien, conclut Cordier, s’ap-
pelle David. Pour d’autres, il n’a
que le nom d’une fuite sans re-
tour. C’est là que nous nous rejoi-
gnons tous, dans ce qu’on appelle
la nostalgie. » p
Terreurs allemandes
Deux romans français, l’un de Michel Deutsch et l’autre d’Alban Lefranc, sondent la mémoire germanique
si les bouches se ferment,
d’Alban Lefranc,
Verticales, 186 p., 18,90 €.
bettina eisner,
de Michel Deutsch,
Christian Bourgois, 430 p., 18 €.
les feux de saint-elme,
de Daniel Cordier,
Gallimard, 196 p., 16,50 €.
Toute sa vie durant,
l’auteur regrettera
cette occasion manquée
de goûter le bonheur
dans les bras de David
0123
Vendredi 13 juin2014
Littérature
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Critiques
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Englués dans le delta du Niger
Le Nigérian Helon Habila dénonce, dans un roman poignant, la révoltante réalité de cette région saccagée par l’exploitation pétrolière
stéphanie de saint marc
L
e réalisme documentaire
et l’imagination poétique :
Du pétrole sur l’eau, le nou-
veau roman de l’écrivain
nigérian Helon Habila, mêle inti-
mement deux registres a priori
antinomiques. Il est ainsi, tout à la
fois, une évocation inspirée des
paysages du delta du Niger et un
témoignage poignant sur les bou-
leversements provoqués par l’ex-
ploitation du sous-sol.
Tout commence par un enlève-
ment : celui d’Isabel Floode, la
femme d’un ingénieur pétrolier
britannique. Rufus, jeune repor-
ter chargé d’enquêter sur sa dis-
parition, quitte Port Harcourt, la
ville principale du delta, et ses sal-
les de rédaction miteuses, pour
partir sur ses traces. Accompagné
du vieux Zaq, un journaliste lé-
gendaire, il sillonne des étendues
entremêlées d’îles, de rivières, de
bras de mer et de forêts inextrica-
bles. Pas à pas, tous les deux
prennent la mesure des ravages
provoqués là par les grandes
compagnies pétrolières avec la
complicité du pouvoir officiel :
eaux polluées, villages dévastés,
habitants privés de leurs ressour-
ces et chassés de leurs terres…
Tout un ordre fragile a été bruta-
lement saccagé. Des paysages en-
tiers, métamorphosés.
Dans leur progression incer-
taine, Rufus et Zaq se heurtent à
des obstacles naturels. Surtout,
ils sont confrontés aux forces po-
litiques antagonistes qui s’affron-
tent dans la zone du delta. Au gré
de leurs rencontres, ils tombent
successivement aux mains des
rebelles auteurs de l’enlèvement
et à celles de l’armée régulière.
Les soldats voient en eux des con-
currents dans la recherche de
l’otage. Quant à la rébellion, ses
ramifications sont diverses. Son
objectif affiché est la lutte contre
une exploitation sauvage du ter-
ritoire qui profite d’abord aux
puissances étrangères. Mais cer-
tains de ses membres se livrent à
des actions qui s’éloignent de
l’idéal politique initial. Peu à peu,
Rufus et Zaq sont pris dans la
tourmente de cette violence aux
multiples facettes.
Mais la recherche de la Britanni-
que, longtemps introuvable, est
aussi pour Rufus l’occasion d’un
apprentissage auprès d’un
homme qu’il admire. Aux côtés
du grand Zaq, pourtant vieilli,
rongé par la fièvre et l’alcool, le
jeune homme fait la découverte
de son métier : qu’est-ce qu’un
grand reporter ? Témoigner,
n’est-ce pas aussi s’engager ? Et,
ici, quelle est la véritable his-
toire ? Se limite-t-elle au cas d’Isa-
bel Floode et de ses ravisseurs ?
Tout au long du voyage, qui vire
au véritable périple initiatique,
Rufus se pose ces questions.
Colère sourde
Dénonciateur d’une réalité ré-
voltante, Helon Habila, loin de
tout manichéisme, inscrit le
drame du delta du Niger dans la
conscience de ses personnages.
Par le biais de la fiction, les ten-
sions politiques deviennent vi-
vantes, et la colère sourde de
l’auteur, perceptible. Au fil des
pages, l’expérience du jeune jour-
naliste rejoint la nôtre.
Né en 1967 à Kaitungu, dans le
nord du Nigeria, Helon Habila vit
actuellement à Washington, où il
enseigne la littérature. Après En
attendant un ange, qui a reçu
en 2003 le prix du Com-
monwealth, et La Mesure du
temps (Actes Sud, 2004 et 2008),
ce roman, fait de pans mémoire
assemblés, d’associations de
souvenirs et de retours en ar-
rière, n’exprime pas seulement le
lien indéfectible qui attache
l’écrivain à son pays natal. Il
confirme aussi qu’il est
aujourd’hui l’un des plus talen-
tueux auteurs de la littérature
africaine anglophone. p
Le dernier tome de « La Trilogie de Corfou » ravive les années d’enfance
enchantées que son auteur, futur naturaliste, a passées sur cette île grecque
La merveilleuse ménagerie de Gerald Durrell
florence bouchy
«V
ivre à Corfou équivaut à
vivre une opérette haute
en couleur et pleine de re-
bondissements. » Nous
voilà prévenus, dès les premières lignes
de Ma famille et autres animaux, qui
ouvrait la merveilleuse Trilogie de Corfou
dont le botaniste Gerald Durrell (1925-
1995) a fait paraître en 1956, 1969 puis
1978 les tomes successifs en Grande-Bre-
tagne. Si ce premier volume, immédiat
best-seller, devenu classique de la littéra-
ture anglaise, avait bien été publié en
France, dans une première traduction,
dès 1957 (Stock), et avait été suivi du tout
aussi facétieux Oiseaux, bêtes et grandes
personnes (Stock, 1970), Le Jardin des
dieux nous était resté inaccessible en tra-
duction jusqu’à ce que les éditions de La
Table ronde décident de publier l’intégra-
lité de la trilogie, révisant les traductions
précédentes et en proposant enfin une
pour le troisième volet.
Frère cadet de l’écrivain Lawrence Dur-
rell (1912-1990), Gerald Durrell n’a que
10 ans lorsque toute sa famille décide de
s’installer à Corfou, pour fuir le climat et
l’ennui de Londres. Les cinq années que
« Mère », Larry, Leslie, Margo et Gerry
passent sur l’île grecque, à partir de 1935,
constituent pour tous une parenthèse
enchantée. C’est à travers ses yeux d’en-
fant que Gerald Durrell l’évoque et la re-
prend de tome en tome, ajoutant des
anecdotes, des incidents ou des observa-
tions de faune et de flore qui n’avaient
pas encore trouvé leur place. C’est qu’en
« ces temps merveilleux que nous passâ-
mes à Corfou, écrit-il dans Le Jardin des
dieux, on pourrait dire que chaque jour-
née était une journée spéciale, dotée d’une
coloration spéciale, d’un déroulement
spécial qui la rendaient complètement dif-
férente des trois cent soixante-quatre
autres, et mémorables à cause de ça. »
Qu’on imagine, surtout, l’arche de Noé
qu’a pu être la maison des Durrell,
ouverte à tous les animaux que l’ap-
prenti naturaliste rapportait de ses expé-
ditions dans l’île, et à tous les amis de
passage, souvent simplement adressés à
la famille par de vagues connaissances.
Une maison si accueillante que pou-
vaient y cohabiter douze chiens, un petit-
duc, quatre grands-ducs, une huppe et
toutes sortes d’autres oiseaux, une
ânesse, des tortues, des araignées… mais
aussi un comte français horrifié de ce
mode de vie, un fakir chaleureux et mala-
droit, un Turc polygame venu demander
la fille de la famille en mariage ou encore
un amoureux transi de la même Margo,
laquelle repoussa les avances ce celui qui,
disait-elle, « bavait » devant elle… Sans
compter les innombrables visites im-
promptues du voisinage, et les fêtes ma-
gnifiques, fastueuses et souvent rocam-
bolesques organisées dans la maison.
Expéditions zoologiques
Avec la fraîcheur du regard de ses
10 ans, sans aucune mièvrerie, mais avec
l’affection que porte l’adulte à cette pé-
riode ayant définitivement décidé de sa
vocation de naturaliste et de défenseur
de la nature (Gerald Durrell a notam-
ment fondé la Durrell Wildlife Conserva-
tion Trust et le zoo de Jersey), l’écrivain
embarque son lecteur dans ses expédi-
tions zoologiques aussi bien que dans
l’élaboration des farces que sa famille
aime tant à mettre en œuvre. On le suit,
filet à papillons en main, dans sa capture
d’un lérot, on retient son souffle lorsqu’il
s’apprête à capturer « l’une des plus belles
araignées du monde, répondant au nom
élégant d’Eresus niger ». On cherche avec
lui des solutions pour régler le « pro-
blème des butors » : « Le souci, se dit-il,
c’était que la facture de poissons pour mes
créatures – un goéland marin, vingt-qua-
tre tortues d’eau douce et huit couleuvres
d’eau – était déjà considérable, et je me
doutais que l’addition de deux jeunes bu-
tors affamés susciterait chez Mère des
sentiments pour le moins mitigés. » Mais
« Mère » se laisse toujours attendrir. Elle
ira même, plus tard, jusqu’à sacrifier les
côtelettes du dîner familial pour nourrir
des bébés hiboux criant famine, rappor-
tés par Gerry.
Gérald Durrell brosse le tableau d’une
famille fantasque, qui semble avoir
trouvé à Corfou le cadre où a pu s’épa-
nouir toute sa folie douce et sa généro-
sité. Le roman est un grand rayon de so-
leil à l’humour tout british, à mettre en-
tre toutes les mains. Un hommage du
benjamin de la fratrie à une famille
haute en couleur, et à l’hospitalité héroï-
que d’une mère qui a su offrir à ses en-
fants, en cadeau, la curiosité pour le
monde, et la liberté de l’explorer comme
de l’accueillir. p
« Le printemps, à son heure, arriva telle une fièvre ; c’était comme si,
après s’être tournée et retournée dans le lit chaud et humide de l’hiver,
l’île était soudain parfaitement réveillée, vibrante de vie sous un ciel bleu
jacinthe, dans lequel un soleil se levait, enveloppé d’une brume aussi
fragile et d’un jaune aussi délicat qu’un cocon de ver à soie tout neuf.
Pour moi, le printemps était une des meilleures périodes, car toute la vie
animale de l’île s’animait, et l’air était plein d’espérance. Ce jour-là, peut-
être, j’attraperais la plus grosse tortue d’eau douce que j’avais jamais vue
ou je percerais le mystère du bébé tortue qui, froissé et ridé comme une
noix au sortir de l’œuf, doublait de volume en une heure et perdait du
même coup toutes ses rides. »
le jardin des dieux, page 121
Extrait
du pétrole sur l’eau
(Oil on Water),
d’Helon Habila,
traduit de l’anglais (Nigeria)
par Elise Argaud,
Actes Sud,
304 p., 22,80 €.
le jardin des dieux.
trilogie de corfou iii
(The Garden of the Gods),
de Gerald Durrell,
traduit de l’anglais
par Cécile Arnaud,
La Table ronde, 304 p., 14 €.
Signalons, chez le même
éditeur, la réédition
des tomes I et II de la trilogie,
Ma famille et autres animaux
et Oiseaux, bêtes et grandes
personnes, traduits par Léo
Lack, 400 et 352p., 14 € chacun.
Sans oublier
Grandir sous Franco
Hiver 1968. L’enfant a tout juste
8 ans lorsqu’il débarque de la campa-
gne navarraise à Saint-Sébastien. In-
capable d’élever seule ses trois fils, sa
mère l’a abandonné aux bons soins
de sa sœur Maripuy. Entre l’oncle Vi-
sentico, pareillement voué à l’usine
et au bistrot, la cousine Mari Nieves,
victime de son goût pour les garçons
du quartier, et son frère Julen, dont il
partage la chambre et les confiden-
ces d’apprenti indépendantiste,
Txiki (« le petit », en basque) décou-
vre un monde partagé entre fan-
tôme de grandeur évanouie et rêve
de sédition dans une Espagne sclé-
rosée, menée par un tyran décrépi.
Cinquième roman de l’écrivain,
poète et essayiste basque Fernando
Aramburu, Années lentes dit la ter-
reur ordinaire vécue à hauteur d’en-
fance. Paru en 2012 en espagnol, ce
livre permet de dé-
couvrir un auteur
puissant, maître du
portrait et de la
construction nar-
rative. p ph.-j.c.
aAnnées lentes (Años
lentos), de Fernando
Aramburu, traduit de
l’espagnol par S. Mestre,
JC Lattès, 278 p., 18 €.
Bounine fulgurant
On disposait déjà de plusieurs tra-
ductions de « L’Affaire du cornette
Elaguine », sombre drame passion-
nel qui révèle le lien ténu entre
l’amour et la mort chez Ivan Bou-
nine (1870-1953). Mais la présente
sélection de nouvelles replace ce ter-
rible texte dans la chronologie d’une
œuvre, celle d’un auteur (1925-1926)
qui fut le premier Prix Nobel de lan-
gue russe, en 1933. Le narrateur du
« Fardeau » s’interroge : « Ah, nous
les hommes, nous sommes encore
bien primitifs ! Ou alors sommes-
nous réellement sages ? » La réponse
semble échapper à toute logique
rationnelle. Et, de la fulgurante in-
candescence qui consume deux
amants fortuitement réunis au fil de
la Volga, jusqu’à la guérison mira-
culeuse d’une fillette grâce à une
image pieuse, Ivan Bounine célèbre,
avec une tendresse faite de gravité,
ces « choses singulières qui compo-
sent la poésie sacrée de chaque peu-
ple… » Sans s’attribuer d’autre mérite
qu’une vive empathie pour la fragi-
lité du vivant. En marge du bruit du
monde, embarqué dans un wagon
où un vieux pèlerin psalmodie une
prière ou sur un bateau ralliant Port-
Saïd à Colombo, l’auteur évacue le
superflu pour atteindre l’éblouisse-
ment des vérités intimes. Ne se-
rait-ce que pour la nouvelle intitulée
« Sur les eaux immenses », ce recueil
est indispensable. p
philippe-jean catinchi
aCoup de soleil et autres nouvelles,
d’Ivan Bounine, traduit du russe par Joëlle
Dublanchet, Les Syrtes, 192 p., 16 €.
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6|
Histoire d’un livre
Vendredi 13 juin2014
0123
C’est d’actualité
Louis Pergaud : aimer sans censure
La correspondance de l’auteur de « La Guerre des boutons » avec la femme de sa
vie avait été expurgée par un trop bon ami. La voici rétablie, sensuelle et intense
Rentrée littéraire
Les éventaires des librairies seront
âprement disputés dès la fin du mois
d’août. Figure incontournable de la
rentrée littéraire dans le domaine fran-
çais, Amélie Nothomb sortira, avec
Pétronille (Albin Michel), son 22
e
ro-
man. Après cinq ans d’absence, Frédéric
Beigbeder évoque les amours d’Oona
& Salinger (Grasset) et Olivier Adam
une tempête ravageant la Côte d’Azur
ainsi que l’agression mortelle d’un
footballeur à travers le point de vue de
vingt-trois narrateurs (Peine perdue,
Flammarion). Dans Charlotte (Galli-
mard), David Foenkinos fait revivre une
artiste peintre allemande morte à
Auschwitz à 26 ans. Patrick Deville dé-
crit le Mexique des années 1930 (Viva,
Seuil). Emmanuel Carrère, lui, revient
avec Le Royaume (POL), un récit-
enquête de 640 pages sur la naissance
du christianisme de l’an 30 à l’an 80.
« La plus vieille,
la plus forte émotion
ressentie par l’être
humain, c’est la peur »
Ainsi s’exprime h. p. lovecraft dans
son introduction à Epouvante et surnaturel
en littérature. Epuisé depuis les années 1970,
ce brillant essai de l’écrivain américain (1890-
1937), auteur du Cauchemar d’Innsmouth
et de Celui qui chuchotait dans les ténèbres,
vient d’être réédité chez Pierre-Guillaume
de Roux (256 p., 21 €).
Le jeu de « Game »
Le site Dailygeekshow.com a recensé
quinze différences entre les livres com-
posant la saga romanesque Game of
Thrones – « Le Trône de fer » , en VF –
et son adaptation télévisuelle sur la
chaîne américaine HBO : personnages
créés spécialement pour la série, diffé-
rences d’âge, rythme et avancée des
intrigues, etc. L’écrivain George
R. R. Martin, qui poursuit son grand
œuvre, édité en France par Pygmalion,
est annoncé le 3 juillet, non à Paris,
Berlin ou Rome, mais à… Dijon. Nul
doute que la librairie Grangier sera
prise d’assaut par les fans.
Tandems policiers
La relève de Gérard de Villiers est assu-
rée. « BRP/Penélope », nouvelle collec-
tion des éditions Télémaque, renou-
velle ce qu’on appelle la littérature de
gare. Deux titres ont paru le 27 mai,
Filles invisibles et Hardcore (7 € chacun),
tous deux signés par Sasha Morange,
pseudonyme d’un collectif d’auteurs
issus du polar. Parmi eux, des lauréats
du prix Cognac, du Grand Prix de litté-
rature policière et du prix du Quai des
Orfèvres. Chaque livre est écrit à quatre
mains. Un romancier est associé à un
policier de la Brigade de répression du
proxénétisme (BRP) pour être en phase
avec les nouvelles formes de crimina-
lité. Le lecteur suivra les enquêtes du
même tandem de flics, « le tout mêlant
action, psychologie, humour noir et bien
entendu érotisme », précise l’éditeur.
Smartbooks
Comment rendre plus attrayants les
grands classiques de la littérature pour
les élèves de première ? Réponse avec la
nouvelle collection de livres numéri-
ques, « Folio + vidéo », lancée le 2 juin.
Outre le texte intégral de Candide, de
Voltaire, des Fleurs du Mal, de Baude-
laire, des Fables de La Fontaine et
de L’Ecole des femmes, de Molière (5 €
chacun), chaque eBook propose une
quarantaine de vidéos d’exégèse, inter-
prétées par des comédiens et humoris-
tes à succès : Loup-Denis Elion, Baptiste
Lecaplain, Bruno Salomone et Claudia
Tagbo. Notes et quiz complètent ces
livres enrichis. A découvrir sur tablette
et smartphone.
« MON PETIT »,
« Petite chérie »,
« Mon petit rat »,
« Ma Titine », « Mon
gentil Riquet », « Ma
petite gosse adorée »,
« Petite femme bien-
aimée », « Chère
petite gamine », « Mon petit bon
gosse », « Mon petit Mitou bien
aimé », « Mon bon petit Criquet »,
« Ma petite reine amoureuse », « Mon
cher petit gamin »… Louis Pergaud
trouve à chaque fois un nouveau mot
doux. A peine est-il arrivé à Paris,
en 1907, qu’il écrit à Delphine trois
lettres par semaine avant qu’elle ne
le rejoigne deux mois après. A peine
est-il monté dans le train qui l’em-
mène à Verdun, le 3 août 1914, qu’il lui
écrit déjà, qu’il lui écrit encore. Brèves
cartes de correspondance, longues
missives serrées. Il lui en adressera
quelque 270 pendant la douloureuse
séparation de la guerre. Ceux-là sup-
portent mal d’être l’un sans l’autre.
C’est qu’ils se sont trouvés et qu’ils
savent à quel point cela est précieux.
Ecrire comble l’absence. Mais si peu.
Pergaud raconte son quotidien au
front, la fatigue des jours, ses espoirs
de promotion (il finira par être
nommé sous-lieutenant). Il réclame
des crayons, du chocolat, des lainages.
Rapporte des anecdotes, s’efforce d’être
drôle. Parle de bonne étoile, s’en remet
au destin. Il essaie de cacher le plus
difficile, et laisse pourtant échapper
quelques confidences terribles. Mais ce
sont des mots d’amour qu’il répète le
plus à Delphine. Comme dans sa der-
nière lettre : « A demain, ma chérie, je
te prends dans mes bras et je t’embrasse
de toute mon âme, de toutes mes forces
et de tout mon cœur. » p x. h.
La guerre à mots doux
lettres à delphine.
correspondance 1907-1915,
de Louis Pergaud,
Mercure de France, « Le temps retrouvé »,
544 p., 22 €.
xavier houssin
I
l y a toujours comme un
rien d’effraction à la lec-
ture d’une correspon-
dance. Quoi de plus intime
en effet ? Le temps a beau
avoir passé, les nouvelles,
les confidences, les mots d’amour
restent intacts. Etrangement pré-
servés. Les lettres que Louis Per-
gaud, l’auteur de La Guerre des
boutons, a adressées à Delphine
Duboz, entre 1907, date du début
de leur vie commune, jusqu’à sa
mort sur le champ de bataille au
printemps 1915, et qui viennent
de paraître au Mercure de France,
se découvrent avec une profonde
émotion.
Pergaud, quand il rencontre Del-
phine, la fille du cordonnier de
Landresse où il a été nommé insti-
tuteur en 1905, est pour le moins
perdu. Il n’est plus si certain de
pouvoir tenir fermement son rôle
de « hussard de la République »
dans cette petite commune très
conservatrice du Doubs où il ne
veut pas mettre son drapeau laï-
que dans la poche. Depuis la mort
de leur fille, à 3 mois, son ménage
avec Marthe, une collègue institu-
trice épousée trop tôt, bat de l’aile.
Ils ne se comprennent plus. Lui
écrit des poèmes (il publie un pre-
mier recueil, L’Aube, en 1904). Elle
rêve de vie bien réglée. Avec Del-
phine, il entrevoit une autre exis-
tence. Toute neuve. Et littéraire.
Son ami d’enfance, Eugène Cha-
tot, lui a présenté le poète Léon
Deubel. Ce dernier, devenu son
mentor, le convainc de monter à
la capitale tenter sa chance.
A Paris, le jeune homme vit seul
quelques mois. Delphine vient le
rejoindre. Les jours sont difficiles.
Mais avec l’aide de cette femme
qui croit en lui, il s’accroche à
l’écriture. En 1910, son divorce
avec Marthe est prononcé. Il
épouse enfin celle qui lui a permis
d’être lui-même : un écrivain.
Très vite, le succès vient. Ses nou-
velles, De Goupil à Margot (Mer-
cure de France, 1909), obtiennent
le prix Goncourt en 1910. Suivront
La Revanche du Corbeau (Mercure
de France, 1911), La célèbre Guerre
des boutons (Mercure de France,
1913) et Le Roman de Miraut (Mer-
cure de France, 1913). Arrive l’été
1914. Louis Pergaud part pour le
front.
Dans le manque et l’absence
Ses premières Lettres à Delphine
datent de 1907, juste avant la pé-
riode où ils emménagent ensem-
ble à Paris. Il s’en trouve d’autres
encore, de 1909, au moment où il
effectue une période militaire
d’un mois. Sinon, ils ne s’écrivent
pas. « C’est qu’ils ne se quittaient
jamais », explique Françoise
Maury, de l’Association des amis
de Louis Pergaud, qui a revu l’en-
semble de la correspondance.
Mais en huit mois, d’août 1914 à
avril 1915, il lui enverra plus d’une
lettre par jour. Incroyables témoi-
gnages d’amour écrits dans le
manque et dans l’absence.
Des tranchées, Pergaud attache
une grande importance à cette
correspondance. « Je suis bien
content, écrit-il à Delphine, que tu
aies reçu les paquets de tes lettres ;
(…) pour les conserver je te les ren-
verrai en même temps que mes
propres lettres, et tu me les classe-
ras avec tous les papiers relatifs à
la guerre et que tu me gardes
déjà. » Pense-t-il à une parution
future ?
L’écrivain disparu, vient,
en 1938, une première esquisse de
publication. Un volume appelé
Mélanges (Mercure de France), qui
contient aussi des nouvelles et
des textes plus ou moins inédits,
dirigé par l’ami Eugène Chatot.
Mais ce dernier prévient : « Nous
avons supprimé tous les passages
relatifs à la famille, aux amis et
aux confrères du romancier. (…) A
la demande de sa veuve, mue par
un sentiment qu’on comprendra
aisément, nous avons également
écarté toutes les “formules de poli-
tesse”, mais aussi tout ce qui dans
ces lettres (…) est trop personnel,
trop intime ou trop affectueux. »
En 1955, le même Eugène Chatot
(qui, veuf entre-temps, a épousé
Delphine) édite une première
vraie Correspondance (Mercure
de France), reprenant les lettres
déjà publiées et y ajoutant
d’autres, éparses, à différents des-
tinataires. A nouveau, Chatot
avoue « éliminer nombre de textes
et faire de fréquentes coupures
dans ce qui reste ».
La correspondance telle qu’elle
existe aujourd’hui rétablit ce qui a
été supprimé, s’enrichit de lettres
retrouvées depuis et ajoute les
courriers de Pergaud à ses amis et
relations littéraires pendant la
période. Manquent celles de Del-
phine. Détruites par pudeur. Mais
l’ensemble est bouleversant. Pas
tant à cause de l’environnement
tragique de la guerre. De ce que le
combattant livre ou cache plus ou
moins adroitement de l’âpreté de
sa vie. De ce qu’il exprime sa foi en
la France, parle de ses souffrances,
s’accroche à de superstitieux es-
poirs. Non, l’essentiel réside dans
l’expression, au quotidien, d’une
histoire d’amour intense, sen-
suelle, magnifique. On découvre
la place essentielle qu’occupe une
jeune femme dans la réussite
littéraire de l’homme qu’elle s’est
librement choisi.
C’est ce que l’éditeur n’a pas for-
cément compris ici, pressé qu’il
était de ne pas faire rater à ce
volume l’effervescence du cente-
naire de 1914. A croire qu’on ne
pouvait pas attendre celui de la
mort de l’écrivain, en 2015, pour
livrer cette correspondance et,
par exemple, pour l’étendre à ses
premières années. Pire : le soldat
en bleu horizon qui figure sur la
couverture n’est pas Louis Per-
gaud, mais un anonyme de carte
postale d’époque. Il faudra qu’on
nous explique. Pour autant, Per-
gaud ne se retournera pas dans sa
tombe. Il n’en a pas. Dans la nuit
du 7 au 8 avril 1915, il est tombé
lors d’une attaque à Marchéville
dans la Meuse. Son corps n’a
jamais été retrouvé. Restent ses
livres. Et ses lettres. p
« Mardi 2 février [1915] (soir)
Bon petit conseiller, sage écouteuse, sagace critique de ce que
j’ai écrit, comme je t’aime ! Plus tard nous recommencerons
notre douce existence de vieux époux déjà et d’amoureux fer-
vents encore et toujours. Je te permettrai de venir de temps à
autre m’interrompre dans ma rêverie par un long baiser sur les
yeux et sur le cou, un baiser passionné et chaud comme tu sais
me les donner et dont j’ai une si vive nostalgie maintenant, et à
toute heure. (…) Tu seras ma collaboratrice précieuse ; je t’ap-
prendrai le métier d’écrivain et je serai bien heureux et bien fier
le jour où nos deux noms, unis comme nos deux cœurs, flam-
boieront sur la couverture d’un livre. Si je dois passer à la pos-
térité un jour, je veux, ma chérie, que tu sois avec moi et que
nos deux noms soient unis dans la gloire comme nos deux
cœurs l’auront été dans la vie. »
lettres à delphine, page 408
Extrait
0123
Vendredi 13 juin2014
Essais
|
Critiques
| 7
Sans oublier
Crime de viol
C’est seulement vers la fin des
années 1970 que la question de la
criminalisation du viol surgit au
cœur du débat juridique et public en
France. Certes, le viol était en prin-
cipe passible d’un procès en assises,
mais il était souvent requalifié en
« coups et blessures » et jugé en cor-
rectionnelle. Passionnant travail his-
torique, Et le viol devint un crime ra-
conte comment la situation devait
changer avec le procès « exem-
plaire » d’Aix-en-Provence de 1978,
suivi de la loi de décembre 1980.
Tout commence par le viol, en 1974,
de deux touristes belges dans les
calanques de Marseille. Grâce au
soutien de l’avocate Gisèle Halimi et
d’associations féministes, elles par-
viennent à obtenir finalement la te-
nue d’un procès en assises et la con-
damnation des violeurs. Mais après
bien des difficultés : si ce combat fut
celui de l’émancipation des femmes,
il rencontra beaucoup de résistances
et d’hostilité non seulement à droite
mais aussi dans
une partie de la
gauche et de l’ex-
trême gauche. p
serge audier
aEt le viol devint un
crime, de Jean-Yves
Le Naour et Catherine
Valenti, Vendémiaire,
« Chroniques »,
158 p., 16 €.
L’aventure Pontigny
Si aux salons du XVII
e
siècle succédè-
rent, au XVIII
e
, les cafés et les clubs,
puis au XIX
e
les cénacles, le XX
e
siè-
cle inventa quant à lui les colloques,
dont les Décades de Pontigny sont
aujourd’hui un symbole. Organisés
par Paul Desjardins après l’achat
d’une abbaye dans l’Yonne et menés
entre 1910 et 1939, ces entretiens qui
réunissaient écrivains, historiens,
philosophes, scientifiques, ou criti-
ques, français et étrangers, autour de
grandes questions – le sentiment de
la justice, l’avenir de l’humanisme, le
baroque… – représentent un vérita-
ble mythe dans l’histoire de la socia-
bilité intellectuelle de l’entre-deux-
guerres. D’innombrables photogra-
phies permettent ici de reconstituer
cette étonnante aventure intellec-
tuelle (poursuivie depuis lors par les
descendantes de Paul Desjardins au
château de Cerisy-la-Salle). S’y ra-
conte l’espoir en une « Europe des
esprits » auquel la seconde guerre
mondiale allait porter un terrible
coup. p jean-louis jeannelle
aL’Esprit de Pontigny, de Pierre Masson
et Jean-Pierre Prévost, Orizons, « Profils
d’un classique », 306 p., 30 €.
Le droit anarchique
Le juriste allemand Rainer Maria
Kiesow interroge la notion d’unité
appliquée au droit. Le droit est-il en
effet une construction unitaire ou
multiple ? Convoquant l’histoire juri-
dique et la philosophie, l’auteur
nous met en garde dès l’avant-pro-
pos de L’Unité du droit : sa méthode
relève plus du démontage que de la
démonstration. A ses yeux, ce sont
d’abord les cours de justice qui cons-
truisent la matière juridique (« Le
droit est ce que les juges en font »).
Les divergences de points de vue en-
tre magistrats rendent le droit plu-
riel. Le juge n’est pas « bouche de la
loi », comme le pensait Montesquieu
; sa capacité de réflexion fait, au con-
traire, du droit une science aux nom-
breux visages. Par ailleurs, le droit
est multiple puisqu’il est discuté. En
effet, pour Kiesow, l’existence d’une
« doctrine », c’est-à-dire d’un art du
commentaire juridique, annihile
toute possibilité, toute hypothèse
même, d’une unité. Au sortir de son
raisonnement, le jugement est sans
appel : le droit n’est pas unité mais
casuistique, le droit n’est pas un
ordre, il est définitivement une
anarchie. p amaury giraud
aL’Unité du droit, de Rainer Maria
Kiesow, Editions de l’EHESS, « Cas de
figure », 238 p., 14 €.
Un livre stimulant de l’Américain Jonathan Crary critique l’exigence contemporaine
de veille et d’activité permanente, aux dépens du sommeil et de l’intimité
Dormir ? Quand vous serez morts !
SANDRA ROCHA/KAMERAPHOTO/PICTURETANK
gilles bastin
I
l est des livres qui semblent
avoir été écrits pour les
nuits sans sommeil. Dans
celui-ci, Jonathan Crary
– un brillant professeur de
théorie et d’histoire de l’art
moderne de l’Université Colum-
bia à New York — déambule pas à
pas, avec un style qui force l’admi-
ration, de la technique à la littéra-
ture, du théâtre à la critique so-
ciale, du cinéma à l’économie. A la
recherche… du sommeil ou, pour
le dire dans le style qui est le sien,
des traces de sa « dévastation »
dans ce qui est devenu, sous l’im-
pulsion du capitalisme « 24/7 »
(24 heures sur 24, 7 jours sur 7),
« un monde désenchanté par
l’éradication de ses ombres, de son
obscurité et de ses temporalités
alternatives ».
Un monde qui, comme nos ap-
pareils électroménagers, vit de
façon continue en « mode
veille », sans connaître le repos.
Un monde où fut imaginé, pour
les besoins de l’exploitation mi-
nière en Sibérie, un réseau de sa-
tellites redirigeant la lumière du
soleil vers des villes qui en sont
longuement privées à certaines
saisons. Un monde de marchés fi-
nanciers ouverts sans relâche, où
se diffuse l’implacable clarté pro-
jetée par les systèmes de rensei-
gnement sur nos activités les plus
secrètes. Un monde, encore, de
psychotropes et autres techni-
ques aptes à repousser les frontiè-
res naturelles du sommeil, sur le
champ de bataille comme dans
l’entreprise ou à Guantanamo.
Marx, le premier, l’avait pres-
senti : le capitalisme ne pouvait se
développer sans briser au préala-
ble les structures des sociétés ru-
rales. Ceux qui l’ont porté, en
éclairant leurs filatures la nuit et
en réglementant le repos de leurs
ouvriers, se sont dès lors attaqués
à l’alternance du jour et de la nuit.
Le sommeil était leur dernière
frontière, « la seule barrière qui
reste, la seule “condition naturelle”
qui subsiste ».
Si l’on en croit Jonathan Crary
– mais aussi l’Insee, pour qui cette
« barrière » est effectivement re-
poussée chaque année un peu
plus –, les progrès de la dévasta-
tion du sommeil ont été considé-
rables depuis la fin du XVIII
e
siè-
cle ! Il faut s’en inquiéter pour la
qualité des nuits de l’homme mo-
derne. Mais le vrai sujet de 24/7
est ailleurs. L’émancipation hu-
maine suppose que chacun
puisse alterner entre l’exposition
à la lumière crue de la scène publi-
que, d’un côté, et le retrait dans le
crépuscule de la vie intime, de
l’autre. Car si la nuit est dévastée,
que reste-t-il du jour ? Une « clarté
frauduleuse » pour Crary, qui dé-
nonce le rôle des médias dans la
production d’interfaces conti-
nues, captant toute l’attention
dont nous sommes encore capa-
bles. Nous vivons, pour l’auteur,
amateur d’humour postmo-
derne, dans « un univers dont tou-
tes les ampoules auraient été allu-
mées sans plus aucun interrupteur
pour les éteindre ».
Seuil de sollicitude
C’est finalement notre huma-
nité qui est en jeu. Préserver le
sommeil d’autrui, c’est en effet
l’acte de sollicitude par excellence,
un moment « d’oubli du mal », se-
lon la formule de Roland Barthes.
Pour Crary, « le sommeil repré-
sente la durabilité du social et [il
est] en cela analogue à d’autres
seuils sur lesquels la société pour-
rait s’accorder pour se défendre et
se protéger elle-même. En tant
qu’état le plus privé, le plus vulné-
rable et commun à tous, le som-
meil dépend crucialement de la
société pour se maintenir ». L’in-
géniosité avec laquelle les espaces
publics – à l’image des bancs que
l’on y trouve – sont conçus pour
empêcher le sommeil de ceux qui
n’ont plus d’autre endroit où habi-
ter indique bien le seuil très bas de
sollicitude que nous avons atteint.
A l’évidence, ce livre paraîtra
souvent glisser trop vite d’un su-
jet à l’autre et s’appuyer sur des
matériaux plus souvent littérai-
res que scientifiques. Mais il a le
grand mérite de renouveler pro-
fondément notre conception du
sommeil et, par ricochet, de l’at-
tention. Chez les défenseurs de la
raison, comme chez les penseurs
critiques qui ont souvent com-
paré l’aliénation à une forme de
somnolence de masse, le som-
meil s’oppose à la conscience. « La
plupart des théories sociales domi-
nantes exigent que les individus
modernes vivent et agissent (…)
dans des états dont on souligne à
l’envi que tout les sépare du som-
meil – des états de pleine autocons-
cience ». Pour Jonathan Crary, a
contrario, l’attention forcée au
monde n’est pas la solution mais
bien le problème de nos sociétés.
Tous ceux qui rêvent encore que
leurs nuits puissent être plus bel-
les que les jours promis par le capi-
talisme moderne verront dans ce
livre une immense consolation.
Trouver l’interrupteur qui com-
mande les néons de la société leur
sera peut-être plus difficile… p
Mona Ozouf rend hommage à Jules Ferry
L’historienne de la Révolution brosse le portrait moral et intellectuel du créateur de l’école laïque
julie clarini
L
e choix du président François
Hollande de rendre hommage, le
15 mai 2012, premier jour de son
mandat, à l’inventeur de l’école
gratuite, laïque et obligatoire a certaine-
ment intéressé l’auteure de Jules Ferry. La
liberté et la tradition. Ce court essai est
une réponse indirecte à ceux qui dépei-
gnent le grand homme (1832-1893)
comme un odieux chantre du colonia-
lisme – Ferry nourrissait des convictions
sur « les races supérieures » et leur
« droit vis-à-vis des races inférieures »
– comme à ceux qui le saluent comme
un modernisateur, avide de rompre avec
l’obscurantisme des siècles passés. Pour
Mona Ozouf, il ne fut ni l’un ni l’autre, en
tout cas pas dans ces termes. Une per-
sonnalité politique bien plus complexe
se dessine au fil de ses chapitres, un
homme dont la singularité et les contra-
dictions semblent avoir intrigué – et
même parfois attendri – l’historienne de
la Révolution française.
Portraitiste de talent, au pinceau à la fois
délié et précis, elle fait surgir devant nous
un homme façonné par les marches dans
ses Vosges natales, son amour de la pay-
sannerie et son goût des choses ancien-
nes. Quelque chose en lui, nous dit l’histo-
rienne, s’accroche aux générations qui
l’ont précédé : la France ne peut pas
être née en 1789. Elle appartient à son his-
toire, aux hommes qui l’ont faite. Convic-
tion cruciale. « Il est, dès sa prime jeunesse,
un homme de la mémoire et de la dette. »
Pourtant, celui qui ne croit pas aux arra-
chements violents, ni à l’homme nou-
veau, croit en la politique, sans aucun
doute. L’héritage de la Révolution est au
cœur de son attachement à la Républi-
que. En 1848, tout jeune homme, il est
rempli d’espérances. L’échec de la II
e
Ré-
publique, en 1852, fait de lui un obsédé de
la stabilité. Sur une histoire de France
« chaotique et radoteuse », l’adversaire de
la Commune voudra marquer son em-
preinte en faisant durer le régime républi-
cain. D’où son œuvre pour l’école, au tour-
nant des années 1880, qu’il tient capable
de forger des esprits critiques et une cons-
cience commune. D’où sa réforme de
1884 pour que les maires des communes
soient élus au suffrage universel, dont il
fait le pari qu’elle va rapprocher les ci-
toyens et lutter contre l’atonie civique.
Entre bonapartisme et révolte
Si l’on résume, c’est un homme de la
tradition et de la liberté, alliance bancale
qui le condamne à chercher constam-
ment l’équilibre dans un siècle qui se par-
tage volontiers entre le bonapartisme et
la révolte. Parce qu’il s’agit ici d’une es-
quisse morale et intellectuelle, plutôt que
d’une biographie, Mona Ozouf fait jouer
ces deux pôles, montre habilement com-
ment ils s’attirent et se repoussent. La Ré-
volution française est-elle une déchi-
rure ? Ferry s’emploiera à « faire percevoir
cette rupture comme une tradition » ; il
suffira de « faire voir à l’écolier tout ce qui
dans l’ancienne France préparait sourde-
ment l’œuvre révolutionnaire ». Lui
fait-on valoir que l’enseignement laïque
va créer deux jeunesses, celle du public et
celle du privé ? S’il s’agit d’ancrer la Répu-
blique, il sait tolérer une exception à son
aspiration profonde à l’unité.
Quant au procès pour colonialisme,
Mona Ozouf le trouve manifestement in-
juste. Colonisateur plutôt que colonia-
liste, soutient-elle. Un pragmatique plu-
tôt qu’un théoricien. On comprend
qu’elle a en partie pris la plume pour ren-
dre justice à cet homme de l’équilibre et
de la mesure qui, en six petites années,
« a décisivement marqué la vie du pays »
par ses lois sur l’instruction et les liber-
tés. S’il fut détesté en son temps, conspué
aujourd’hui, c’est que « la pente de l’esprit
national est de voir dans la prudence une
lâcheté, dans le compromis une trahi-
son » : la voix de l’intellectuelle se mêle
ici à celle de l’historienne. p
jules ferry.
la liberté et la tradition,
de Mona Ozouf,
Gallimard, « L’Esprit de la cité »,
128 p., 12 €.
24/7. le capitalisme à l’assaut du sommeil
(24/7. Late Capitalism and the Ends of Sleep),
de Jonathan Crary,
traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Grégoire Chamayou, Zones, 140 p., 15 €.
Signalons aussi le livre collectif dirigé
par Yves Citton, dans lequel Jonathan Crary
propose une réflexion très proche sur
les « troubles de l’attention » : L’Economie
de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?,
La Découverte, 320 p., 24 €.
8|
Chroniques
Vendredi 13 juin2014
0123
TROIS JOURS dans la vie
de Liza, petite Soviétique
de 15 ans, brillante
lycéenne emmenée par
sa mère dans le village
dont celle-ci porte le
nom et qui était le domaine familial
avant 1917. Trois jours de l’été 1980, tan-
dis que Moscou se prépare à accueillir
les Jeux olympiques et que les soldats
reviennent d’Afghanistan dans des
cercueils de zinc. Cela suffira pour que
Liza découvre le monde tel qu’il est.
Superbe plongée dans l’URSS finis-
sante, ses rigueurs et ses roublardises !
Liza est le rejeton d’intellectuels qui
jouissent d’une petite liberté ; sa mère
est critique d’art ; son père a émigré aux
Etats-Unis. On se débrouille avec l’hu-
mour des galériens face aux tracas quo-
tidiens : « Ils écoutaient la radio inter-
dite, ils se moquaient entre eux du vieux
Brejnev, se racontaient des “anecdotes”,
histoires drôles politiques, ne croyaient à
rien de ce qui se disait officiellement,
mais ils travaillaient dans des maisons
d’édition et des instituts de recherche. »
Liza ne connaît rien ni de sa famille ni
de son pays, sa mère l’ayant épargnée
pour que le passé – les noms de ses
parents – ne lui interdise pas l’accès à
l’université. Le retour au village sera un
voyage dans l’histoire. Une petite société
s’y réunit à l’improviste, vers Smolensk,
à quelques heures de train de Moscou,
près du manoir familial en ruine : un
vieil ami de la mère, David, artiste dissi-
dent vivant de combines, puis des com-
parses du milieu du cinéma, réalisateur,
décorateur, scénariste, associés dans des
films sur la religion qui rappellent Tarko-
vski. Ils débarquent l’un après l’autre
pour quelque mystérieux micmac.
Pommes de terre et vodka
Dans ce village misérable, le dernier
tractoriste est « tombé ivre mort devant
son tracteur et s’est fait écraser », et la
gare n’a pas changé depuis Tchekhov,
avec son magasin dégarni, laissant aux
rares chalands le choix des cornichons
polonais ou des choux de chez eux.
Dans l’isba, comme chez Dostoïevski, on
philosophe sans fin autour de pommes
de terre et de vodka. David, refuznik,
« parasite social », a perdu son permis
de séjour à Moscou, mais sa sœur est
une influente critique de cinéma, son
beau-frère diplomate à Londres et leur
fils, comédien branché en jean troué, ne
manque pas de séduire Liza. Ce petit
monde de « spéculateurs » vit d’un tra-
fic d’icônes restaurées par David. Liza
apprend que l’URSS est une « maison de
fous » où tout est faux, comme tant de
noms qui en cachent d’autres : « Tous
ces “Schnittman” derrière les “Ivanov”. »
Prise de curiosité pour ses racines, elle
découvre que trois de ses grands-parents
étaient juifs, que ses deux grands-mères
étaient sœurs, que l’un de ses grands-
pères était le fils du seigneur du village
et l’autre, un traducteur de Goethe ren-
contré au camp dans les années 1920, a
été assassiné par les Allemands en 1941.
Cela fait beaucoup de secrets livrés
par le « Vieux » du village, fils nonagé-
naire du dernier intendant. Liza est donc
juive et toute son histoire (son igno-
rance de sa « nationalité », sa foi dans les
études et la crainte de sa mère qu’elle
soit « saquée » à l’université) illustre la
belle enquête de Sarah Fainberg, Les
Discriminés. L’antisémitisme soviétique
après Staline (Fayard, 436 p., 25 €).
Liza saura désormais que ceux qui font
des compromis s’en sortent dans la vie :
est-ce l’« affaire des adultes », comme le
pense sa mère, ou l’« affaire des lâches »,
comme le prétend David ? Le manoir
disparaît dans un incendie, mais Liza a
retrouvé quelques sensations de son en-
fance soviétique : l’ombre d’un tilleul,
une feuille de tremble, l’amertume des
baies du sorbier. p
La République française tient à son évangile
LE TEXTE fut ré-
digé dans l’ur-
gence. Cette
œuvre éclair de
l’été 1789 – écrite à
plusieurs mains,
remaniée jusqu’à la dernière se-
conde, d’abord critiquée dans son
principe, dans ses détails – se
trouva aussitôt figée, fixée, em-
baumée. La Déclaration des droits
de l’homme et du citoyen devint
l’évangile de l’Age nouveau. Ce
temps neuf allait proclamer la Ré-
publique française, mais sa véri-
table bonne nouvelle était en fait
l’émancipation de l’humanité qui
s’annonçait, avec à l’horizon la li-
berté, l’égalité, la fraternité parta-
gées par tout le genre humain.
Les Français s’appliquèrent
donc, au plus vite, sans même le
savoir, à ne plus demander sur
quoi au juste s’appuyaient ces
grands principes. Ils évitèrent de
chercher pour quelle raison il fal-
lait les énoncer. Il n’était plus
question de trouver d’où, exacte-
ment, cette Déclaration tenait sa
puissance, son universalité, sa
supériorité. Célébrations et pro-
fessions de foi ensevelirent les
doutes, questions et critiques. Le
culte des droits de l’homme, fon-
dement sacralisé de la Républi-
que, s’était déjà installé.
Valentine Zuber,
qui enseigne à
l’Ecole des hautes
études en sciences
sociales, éclaire
l’histoire de sa
mise en place
comme de son évo-
lution. Elle scrute à la loupe l’his-
toire du texte, les aléas de sa ful-
gurante émergence, le projet
d’adjoindre une éventuelle « Dé-
claration des devoirs »… et son
abandon. Sans oublier ce para-
doxe originaire et embarrassant :
il s’agit de « vérités premières »,
évidentes et innées, mais il faut
les proclamer. D’un côté, la nature
les a « déposées dans tous les
cœurs auprès du germe de vie »,
souligne un rapport du 27 juillet
1789, d’un autre côté, il faut les
rendre « sans cesse présents à nos
yeux et à notre pensée » – donc les
déclarer, les afficher, les ensei-
gner… Plus embarrassant encore :
le rôle tenu, dans cette Déclara-
tion, par l’« Etre suprême ». Sa pré-
sence est mentionnée dans tous
les textes de l’époque, mais que
fait-il ? Il assiste, en spectateur, en
figurant ? Il porte assistance, en
partenaire ? Il dicte le texte, en lé-
gislateur suprême ? Circulez, il
n’y a rien à voir…
« Religion civile »
Valentine Zuber retrace aussi les
périples au long cours de la sacra-
lisation du texte et de ses usages,
au fil d’une enquête minutieuse
et véritablement passionnante.
En effet, cette foi dans les grands
dogmes fondateurs, leur réaffir-
mation constante, les cérémonies
qui l’accompagnent correspon-
dent bien à ce que le sociologue
américain John A. Coleman appe-
lait, en 1970, une « religion civile »,
qui ne s’avoue ni ne s’assume
comme telle. La République fran-
çaise puiserait donc sa légitimité,
sa représentation d’elle-même,
son identité, dans un « ailleurs »
transcendant – à la fois encensé et
caché, invoqué et supposé, échap-
pant à tout débat.
Inscrit tardivement dans le
droit positif, plus tardivement en-
core dans la Constitution, l’évan-
gile de référence que constitue la
Déclaration des droits de
l’homme a aussi vu son éclat ter-
nir. Il a même fini par paraître dé-
senchanté, a failli finir pieuse-
ment au magasin des accessoires.
A l’occasion de son bicentenaire,
en 1989, si l’exaltation du « pays
des droits de l’homme » fut de
rigueur, le cœur n’y était plus.
Valentine Zuber relie le récent
« réenchantement » du caté-
chisme national au combat con-
tre le terrorisme djihadiste. Pas-
sionnant, il faut le redire. Et ajou-
ter : parce que dérangeant. p
C’EST UN LIVRE si mau-
vais que les agenceurs
des magasins d’ameu-
blement n’en voudraient
pas pour habiller les
rayonnages de leurs bi-
bliothèques de démonstration : il ferait
fuir le client. Pas un mot n’est à sa place ;
tous ressemblent à de petits usurpateurs
vociférant. Barbarisme et solécisme sont
les deux seules figures de style que
l’auteur maîtrise à peu près. Pour la pre-
mière fois, nous envions l’homme sans
yeux et sans mains qui ne risque donc
pas de se fourvoyer dans cet ouvrage. La
littérature se relèvera-t-elle d’un pareil
attentat ? Et le lecteur devra-t-il vivre dé-
sormais et jusqu’à son dernier souffle
avec cette nausée au cœur ? Il existe des
décrottoirs pour nos souliers souillés,
mais comment récurer nos âmes, com-
ment rétablir l’harmonie en ce monde ?
Non. Non, c’est trop de hargne, trop
d’injure. Ce livre ne mérite pas un tel dis-
crédit. Je le trouve au contraire admirable.
Depuis Proust, a-t-on lu un auteur aussi
magistralement installé dans sa phrase,
aussi subtil, aussi précis ? Voici un livre
enfin qui tient la promesse de chaque
nouveau-né : je referai le monde, je le his-
serai plus haut dans la lumière ! La lan-
gue était bien l’outil qu’il nous fallait
pour cela ; ne manquait encore que le gé-
nie qui saurait le manier et accomplir la
réforme prodigieuse souhaitée déjà par le
premier homme. Cet écrivain est né !
Non plus. Non, c’est trop d’éloges, trop
de compliments. Le nouveau livre de
Jean-Louis Fournier, Trop, ne saurait être
critiqué sur le mode de l’excès. Ce serait
d’ailleurs bien paradoxal puisque
l’auteur plaide pour la modestie, la so-
briété et la modération. Voici un homme
simple et frugal soudain enseveli sous
une avalanche de marchandises. Et
même le saint-bernard qui vient à son
secours lui demande de choisir entre
douze sortes de rhum. La farine, le pain,
le beurre, ces produits élémentaires se
compliquent de variantes infinies ; il de-
vient aussi difficile de conclure un achat
dans une boulangerie que dans une bi-
jouterie. Notre contemporain sollicité
sans cesse par tant de propositions diver-
gentes pourrait bien finir découpé en
lanières, écartelé par les vingt chevaux
attelés à ses doigts et à ses orteils.
Et hue ! Jean-Louis Fournier a l’œil vif et
un humour non moins perçant. On re-
grettera pourtant quelques facilités dans
son propos ; la charge tourne parfois au
sketch : « Petit papa Noël, quand tu des-
cendras du ciel (…), lâche-nous les bas-
kets. » L’auteur semble craindre aussi le
trop de littérature. Et c’est dommage car,
pour le coup, sa modestie désamorce le
pamphlet. Il accumule les exemples de ce
« syndrome du harem » qui caractérise
l’époque : trop de cadeaux, trop de bros-
ses à dents, trop d’écrans, trop de produits
de beauté, trop d’applaudissements, trop
de rigolos, trop de touristes, trop de
bouffe, trop de livres, trop de médica-
ments. Trop de musique même, elle « a
tout envahi, plus de place pour que l’ange
passe ». Il esquisse de petits tableaux vi-
vants ou saynètes bien troussées, mais il
oublie de s’interroger sur les raisons de
cette surabondance dont l’obésité de
l’homme occidental est le symptôme
– que cache ce gros bonhomme ? Quels
sont les manques que prétend combler
cette surconsommation ? Qui tire béné-
fice de cet état des choses ? Pourquoi
nous étourdir ainsi dans ce tourbillon
promotionnel permanent qui nous rince
de notre sueur et de notre sang (pour ne
rien dire de nos économies) ?
« Quand j’étais jeune, que je partais une
semaine, j’emportais un livre et une cas-
sette », écrit Jean-Louis Fournier après
avoir ironisé sur les capacités de stockage
quasi infinies des disques durs, des clés
USB ou des tablettes dont les propriétai-
res, aussi fiers de cette mémoire numéri-
que que si l’on vantait plutôt le puits sans
fond de leur érudition, n’ont pourtant
toujours que deux oreilles et deux yeux.
Or cela ne suffira pas pour venir à bout
de 8 000 livres et écouter 2 000 mor-
ceaux de musique en quelques jours.
Surtout quand on a aussi 1 400 films à
voir dans le même temps. L’auteur op-
pose à la tentation de l’exhaustivité de
certains organisateurs d’expositions qui
nous soûlent de formes et de couleurs
« la pénombre d’une salle silencieuse » où
se trouve accroché un unique dessin de
Léonard devant lequel « on pourrait res-
ter une éternité ».
Abondance de biens nuit, sous-en-
tend-il, nous mourons de faim et de soif
comme l’âne de Buridan entre un seau
d’eau et un seau d’avoine parmi tant de
possibilités offertes à tout moment
– l’ignorance croît quand un seul clic de
l’index nous sépare à chaque instant de
l’Encyclopédie universelle. Mais Jean-
Louis Fournier ne juge pas utile d’exami-
ner les enjeux politiques et économiques
qui ordonnent ce grand marché, ce laby-
rinthe de rayonnages bien garnis où la
vie perd bientôt son sens. Quand tous les
besoins et les désirs peuvent être satis-
faits, c’est surtout l’insatisfaction qui
grandit. Le client est le roi, on le sait, des
cons, rappelons-le quand même.
Jean-Louis Fournier néglige aussi le fait
que la montagne du superflu, en ne ces-
sant de croître, creuse alentour le gouffre
du manque. Puis que l’essentiel n’est pas
toujours acquis pour l’homme sur sa
terre et que celui qui se nourrit de miettes
n’a que faire de nos conseils minceur. p
EMILIANO PONZI
l’education soviétique,
d’Olga Medvedkova,
Alain Baudry & Cie, 220 p., 20 €.
Abondance de biens
nuit, sous-entend
Jean-Louis Fournier,
nous mourons
de faim et de soif
comme l’âne
de Buridan entre
un seau d’eau
et un seau d’avoine
trop,
de Jean-Louis Fournier,
La Différence,
192 p., 16 €.
le culte
des droits de l’homme,
de Valentine Zuber,
Gallimard,
« Bibliothèque des Sciences
humaines », 408 p., 26 €.
Nostalgie
de l’URSS
Le feuilleton
D’ÉRIC CHEVILLARD
Premier roman
antoine compagnon
professeur au Collège de France
Mincir avant l’été
Figures libres
roger-pol droit
0123
Vendredi 13 juin2014
Mélange des genres
| 9
monique petillon
N
on, Un privé à Tan-
ger n’est pas un roman
mais une passionnante
enquête poétique, sous
forme de fragments. Elle est me-
née par un « privé », omniprésent
dans les livres d’Emmanuel Hoc-
quard : dans Le Commanditaire
(POL, 1993), il se nommait, par
exemple, Thomas Möbius. L’en-
quête se déroule donc à Tanger,
« l’arrière-pays » où l’auteur a
passé son enfance et son adoles-
cence, entre 1945 et 1956 : un pay-
sage lumineux qu’il n’a eu de
cesse d’évoquer, d’Album d’ima-
ges de la villa Harris (Hachette-
POL, 1978) à Une grammaire de
Tanger (CIPM, 2012). Ici, une ter-
rasse, avec vue sur le détroit de
Gibraltar. A la maison, on parle
une « petite langue de tous les
jours », différente du français, ap-
pris en classe à la manière d’une
« langue morte » : c’est la pre-
mière énigme relative au langage.
Emmanuel Hocquard revient
souvent à son apprentissage de
l’écriture et de la lecture – résu-
mant, dans l’épilogue, les méta-
morphoses du « cancre » en écri-
vain, puis en « détective privé ».
De gag en pastiche, les dessinateurs de BD réunis par Lewis Trondheim
dans « L’Atelier Mastodonte » racontent, en creux, leur métier
Bédéiste, une bien drôle de vie
Le poète enquête
Que cherche ce détective privé dans les rues
de Tanger ? Emmanuel Hocquard, limpide
p o é s i e
un privé à tanger,
d’Emmanuel Hocquard,
Points, « Poésie », 240 p., 7,90 €.
L’idée « bizarre » de son enfance
selon laquelle les écrivains « écri-
vent leurs livres tout imprimés » l’a
incité à en composer de ses pro-
pres mains. Elle l’a mené de 1969 à
1986 à s’associer avec le peintre
Raquel dans l’aventure éditoriale
d’Orange Export Ltd. (Flamma-
rion, 1986), où il a publié Anne-
Marie Albiach et Claude Royet-
Journoud.
« Droit au but »
D’une « longue cure de polars »
– notamment Raymond Chand-
ler – et d’une lecture assidue des
poètes américains objectivistes,
tel Charles Reznikof, Emmanuel
Hocquard a puisé une écriture qui
va « droit au but ». Sa prose lim-
pide répond à son goût de la « li-
gne claire », irrécusable, qu’il a
trouve également chez Valéry Lar-
baud ou même Pierre Loti – et qui
donne « l’impression de la trans-
parence ». Les anecdotes qu’il rap-
porte sont des « indices » dans
l’investigation. Parmi les poèmes
présents dans l’ouvrage, paru ini-
tialement en 1987, figure une ma-
gnifique Elégie : mais c’est une
« élégie inverse », sans affect. Au
bout du compte, le privé com-
prend qu’il n’a jamais enquêté
que sur lui-même. p
ABORDER L’ART PAR LA FICTION n’est pas chose aisée. L’Elan
vert et Canopé-CRDP d’Aix-Marseille y excellent pourtant à
travers leur collection « Pont des arts ». Après, notamment, Le
Chat et l’Oiseau (2011), d’après un tableau de Paul Klee, et Jeu-
magik (2013), inspiré de la mosaïque romaine Orphée, voici Le
Casque d’Opapi. Alors que l’on célèbrele centenaire de la pre-
mière guerre mondiale – sujet peu facile pour des enfants –,
c’est à travers La Partie de cartes, de Fernand Léger (1917), que
celle-ci est contée en textes (Géraldine Elschner) et en images
(Fred Sochard). En vacances chez son grand-père allemand, un
petit garçon s’apprête à planter un chêne quand il découvre
un vieux casque de soldat. Alors, le grand-père raconte : la
mobilisation générale, le cauchemar des tranchées, les parties
de cartes entre deux attaques, les morts et ceux qui sont reve-
nus, blessés, le cœur en miettes… Comme dans le tableau de
Léger, les soldats imaginés par Fred Sochard se déshumani-
sent chaque jour davantage, finissant par ressembler à des ro-
bots. Géraldine Elschner, elle, signe un texte juste, émouvant,
sobre. « Un chêne que l’on peut détruire en vingt secondes met
un siècle à repousser », avait écrit Léger. Cette histoire en té-
moigne de la plus belle des manières. p emilie grangeray
aLe Casque d’Opapi. Fernand Léger, de Géraldine Elschner et Fred
Sochard, L’Elan vert/Canopé, « Pont des arts », 32 p., 14,20 €. Dès 9 ans.
Leçon d’art et d’histoire
e n f a n c e
frédéric potet
P
our des raisons économiques,
mais aussi pour fuir la solitude
inhérente à leur métier, les
auteurs de bande dessinée ont
pris l’habitude, depuis un certain nom-
bre d’années, de se regrouper au sein
d’ateliers collectifs. Il en existe dans les
principales villes du pays, tout particuliè-
rement à Paris, où le prix mensuel du
mètre carré vaut davantage que celui
d’une planche encrée en noir et blanc.
Lewis Trondheim n’est pas dans ce cas :
le Grand Prix d’Angoulême 2006 fait par-
tie de ceux qui préfèrent encore travailler
« à domicile ».
C’est donc de chez lui, à Montpellier,
qu’il a conçu et qu’il dirige ce projet assez
singulier d’« atelier virtuel » appelé L’Ate-
lier Mastodonte. Une dizaine d’auteurs
– des vrais, en revanche – y vont et vien-
nent en fonction de leur disponibilité. Ils
y « jouent » leur propre rôle et sont re-
connaissables, d’un style graphique à
l’autre, grâce à des codes vestimentaires
fixés au départ. Leur production – des
gags en une demi-page – est publiée de-
puis 2011 dans le journal Spirou.
Autodérision à tous les étages
Quoi de neuf sous le soleil ? s’interroge-
ront précisément les anciens lecteurs de
l’hebdomadaire de la maison Dupuis.
Transformer un auteur de bande dessi-
née en personnage à part entière est un
vieux ressort humoristique que Willy
Lambil et Raoul Cauvin portèrent aux
nues avec la série Pauvre Lampil, créée
en 1974, à une époque où l’autofiction
était loin d’être un genre en tant que tel.
Raconter les coulisses d’un atelier – ou
d’une rédaction – n’est guère plus nova-
teur : Franquin s’y exerça indirectement
avec son impayable garçon de bureau
appelé Gaston, le cauchemar des Fanta-
sio, Prunelle et autres Lebrac.
C’est justement cet esprit dit « de Mar-
cinelle » – du nom du quartier de Charle-
roi où est installée la rédaction de Spirou
– que L’Atelier Mastodonte a souhaité re-
créer. Trondheim a pour cela recruté des
dessinateurs bien connus des jeunes lec-
teurs de BD, comme Tebo (Captain Bi-
ceps), Julien Neel (Lou), Nob (Mamette)
ou Guillaume Bianco (Billy Brouillard),
mais aussi des auteurs pour adultes aussi
confirmés que Cyril Pe-
drosa (Portugal) ou Alfred
(Come Prima, meilleur
album à Angoulême
en 2013). Un seul mot d’or-
dre : l’autodérision à tous
les étages.
On passera outre l’abus
de private jokes ou les run-
ning gags en mode « pipi-caca » d’un des
trublions embarqués : Mastodonte ra-
conte aussi, en creux, un métier où les
frustrations sont nombreuses (précarité
professionnelle, déficit de reconnais-
sance médiatique, répétition des tâ-
ches…), mais où la liberté de création se
révèle totale – l’irrévérence en prime. La
couverture du tome I était une parodie
d’Enki Bilal, l’un des auteurs les plus ja-
lousés du milieu. Réalisée par le studio
Peyo, la jaquette de ce tome II représente
nos amis en… Schtroumpfs : hommage
ou moquerie ? Un peu des deux sans
doute.
Raoul Cauvin, le scénariste omnipotent
du Spirou des années 1980 à 2000, en
prend aussi pour son matricule, mais
avec cette même dose de tendresse à
demi avouée – difficile de brûler totale-
ment ce qu’on a aimé enfant. Jean
Giraud, alias Mœbius, décédé en 2012, a
trouvé grâce aux yeux de cette généra-
tion de quadras à qui il a donné envie
d’embrasser la carrière d’auteur de bande
dessinée.
Plus efficace en album qu’au fil d’une
lecture hebdomadaire, L’Atelier Masto-
donte n’oublie pas, au passage, d’écor-
cher son propre concepteur, ce qui est la
moindre des choses. Lewis Trondheim y
est dépeint en boss redouté, influent et
obsédé par le travail. Lui-même n’est pas
tendre avec son personnage au bec de ra-
pace. On n’est jamais mieux servi que par
soi-même. p
b a n d e d e s s i n é e
l’atelier mastodonte,
tome ii,
d’Alfred, Bianco,
Feroumont, Keramidas,
Neel, Nob, Tebo,
Trondheim et Yoann,
Dupuis, 128 p., 14,50 €.
Toujours jeune Sheila Levine
« Trouve un mari à la fac, après ce sera plus dur », a seriné sa
mère à Sheila Levine. A 30 ans, Sheila est toujours célibataire.
Alors, c’est décidé, elle va en finir. Mais, avant, elle rédige une
longue lettre d’explication, ce Sheila Levine est morte et vit à
New York, qui déroule ses trois décennies d’existence, et notam-
ment la dernière, passée à courir derrière le prince charmant,
du campus de l’université aux marches pour la paix. Paru
en 1972, ce roman d’une génération de femmes coincées entre
les valeurs familiales dans lesquelles elles ont été élevées et les
nouvelles normes de la libération sexuelle est un livre corrosif,
un sommet d’humour juif new-yorkais qui a pris aussi peu pris
de rides que son faux jumeau publié trois ans plus tôt, le Port-
noy et son complexe de Philip Roth. p raphaëlle leyris
aSheila Levine est morte et vit à New York (Sheila Levine is Dead and
Leaving in New York), de Gail Parent, traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Renée Rosenthal, Rivages Poche, 288 p., 8 €.
Dans les poches
Fantômes du passé
Dernière conversation avec Lola Faye : le titre, déjà, aiguise la cu-
riosité. Comment résister au suspense et à l’atmosphère crépus-
culaire qu’il promet ? Ce roman noir (inédit en français) de
l’Américain Thomas H. Cook, subtile variation sur les frustra-
tions intimes, ne déçoit pas. Lors d’une séance de dédicaces à
Saint Louis, Missouri, Luc Paige, médiocre auteur d’un essai
d’histoire américaine, a la désagréable surprise de croiser Lola
Faye, qu’il n’a pas revue depuis vingt-cinq ans, depuis, en
somme, qu’il a quitté sa ville natale de Glenville, Alabama, pour
n’y plus jamais revenir. Partant pour Harvard, ce jeune homme
brillant laissait, ce jour-là, un champ de ruines. Son père avait
été abattu par le mari jaloux de Lola, puis sa mère, malade,
s’était éteinte dans son sommeil. Lola Faye, la réprouvée, insiste
pour lui parler. Malgré la rancune qu’il lui porte, il consent à
boire un verre en sa compagnie. Dans un bar d’hôtel, tous deux
se remémorent, à petites touches, la tragédie qui a changé leur
vie. A travers leurs échanges teintés de méfiance, le portrait de
la femme fatale et de l’orphelin victime se nuance. Au fil de la
soirée, la vérité apparaît sur leur véritable responsabilité dans le
drame qui s’est joué naguère. Les fantômes les plus effrayants
ne sont pas les spectres des défunts mais une image de soi
qu’on ne peut se pardonner. p macha séry
aDernière conversation avec Lola Faye (Last Talk with Lola Faye),
de Thomas H. Cook, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gérard de Chergé,
Points, « Roman noir », inédit, 352 p., 7,60 €.
Le long combat des Indiens
Les récentes décisions de l’administration Obama, proposant
aux Amérindiens des dédommagements et des équipements
pour rétablir un semblant d’équité entre tous les Américains,
rendaient indispensable la republication de l’essai d’Elise
Marienstras, paru en 1980, sur cinq siècles de résistance in-
dienne à la mainmise européenne sur le continent révélé par
les Grandes Découvertes. Remarquablement conduit, aussi fin
dans ses analyses que riche de perspectives déterminantes dans
le long combat contre la dépersonnalisation, sinon l’extermi-
nation, des peuples autochtones, cet essai, mis à jour, dit, plus
que la façon dont le pays s’est construit, la leçon que ce combat
inaugurait face à une civilisation du profit matériel, aujourd’hui
fortement remise en cause. p philippe-jean catinchi
aLa Résistance indienne aux Etats-Unis. XVI
e
-XXI
e
siècle,
d’Elise Marienstras, Folio, « Histoire », 368 p., 8,40 €.
Agenda
aDu 13 au 15 juin : Festival du livre à Nice
C’est le sociologue et philosophe Edgar Morin qui présidera
cette 19
e
édition, où sont attendus plus de deux cents écrivains
pour des débats, des lectures et des dédicaces. Parmi eux, Dou-
glas Kennedy, Mazarine Pingeot ou Sylvain Tesson. A noter, un
grand entretien avec Edgar Morin et Pascal Picq sur l’histoire du
XX
e
siècle, le vendredi 13 juin, à 15 h 30 à l’Opéra de Nice.
www.lefestivaldulivre.com
a15 juin : la villa Marguerite-Yourcenar
en fête (Nord)
Une fois l’an, la villa Marguerite-Yourcenar, à Saint-Jans-Cappel,
ouvre ses portes pour une journée de festivités. Visites guidées,
balades, spectacles et ateliers. Le romancier algérien Yasmina
Khadra est l’invité d’honneur de cette nouvelle édition, à la-
quelle participeront également Sophie Chaveau, Gilbert Sinoué,
Christiane Baroche et Jean-Luc Toula-Breysse. De 10 heures à
18 heures. Gratuit.
Lenord.fr/villayourcenar
aLes 21 et 22 juin 2014 : Saint-Maur en poche
Plus de 140 auteurs, français et étrangers, sont accueillis à Saint-
Maur-des-Fossés (Val-de-Marne) pour cette 6
e
édition de ce
Salon du livre de poche, centrée sur la thématique « Au pays des
merveilles ». Au pro-
gramme, interviews, cafés
littéraires et animations
pour petits et grands.
www.saintmaurenpoche.com
Rectificatif
Une brève, page 6 du
« Monde des livres » du 6 juin,
peut faire croire que
Le Comte de Monte-Cristo et
La Dame aux Camélias sont
du même Alexandre Dumas.
Il n’en est bien sûr rien : l’un
est du père, l’autre du fils.
Envoyez vos manuscrits :
Ed|t|ons Amo|thée
2 rue Crucy - 44005 Nontes cedex 1
Ié|. 02 40 75 ó0 78
www.editions-amalthee.com
VObS ÊCkIVEI ?
recherchent de
nouveaux auteurs
Amalthée Les Editions Les Editions Amalthée
10|
Rencontre
Vendredi 13 juin2014
0123
Irvine Welsh
L’auteur de « Trainspotting » n’est plus punk.
Mais il porte toujours un regard critique
et rageur sur la société, comme en témoigne
« Crime », son nouveau roman
La niaque
JUSTIN GRIFFITH-WILLIAMS/WRITER PICTURES/LEEMAGE
Extrait
« Il se souvient de ces mo-
ments où ils s’asseyaient à
côté des toilettes du Grapes,
le bar des jeunes flics, ou
chez quelqu’un, la plupart du
temps dans son apparte-
ment, pour sniffer et se van-
ter de comment ils avaient
envoyé en taule tel connard,
menacé tel enfoiré et com-
ment ils attraperaient ce sa-
lopard. Le véritable vitriol
n’était pas réservé aux crimi-
nels, mais aux supérieurs :
les chefs de la police, les poli-
ticiens à l’échelle locale
comme à l’échelle nationale.
C’était ces débiles mentaux
qui salopaient tout, qui salo-
paient le boulot. Lennox est
passé par ce qu’il appelle “la
réhab” et se rend encore
régulièrement aux réunions
des Narcotiques Anonymes.
Il sait la façon dont la dro-
gue vous presse comme une
fleur sauvage, vous transfor-
mant en quelque chose qui
vous ressemble, une repré-
sentation unidimensionnelle
de vous-même. »
crime, pages 122-123
macha séry
A
la fin de Crime, le nou-
veau roman d’Irvine
Welsh, les lecteurs décou-
vriront des remercie-
ments inhabituels de la
part d’un écrivain : « A
tous ceux qui ont chanté mes louanges ou
m’ont traîné dans la boue : merci de
m’avoir accordé de votre temps. Pour tous
les indifférents, merci infiniment de me
laisser en paix. » Manière de solder avec
panache les comptes du passé.
Aujourd’hui âgé de 55 ans, l’ex-enfant ter-
rible de la littérature britannique boit du
thé vert et fréquente un club de gym à
Miami, où il réside avec sa seconde
épouse. L’Ecossais refait moins souvent
le monde et les matchs de foot dans les
pubs jusqu’à des heures indues. Ses fans,
toujours aussi nombreux – son fil Twit-
ter est suivi par 124 000 abonnés –, ont
aussi cessé de lui glisser en douce des pi-
lules d’ecstasy à la fin de ses apparitions
publiques. Mais qu’on ne s’y trompe pas :
l’homme continue à malmener ses lec-
teurs avec ses histoires sordides et ses
personnages au bord du gouffre. Il est de
ceux qui, d’une voix sourde, grondent et
dénoncent, tout en refusant un statut de
vedette qu’ils jugent encombrant : « Les
écrivains ne devraient pas être des célébri-
tés. Ils devraient être entendus, pas vus.
Selon moi, l’art le plus pur est virtuel car il
est difficile à identifier d’un point de vue
géographique et temporel. Du coup, on ne
peut l’appréhender, l’évaluer qu’en termes
de goût et d’esthétique et non en fonction
de la psychologie ou de la sociologie. »
Bizarrement, il y a du Modiano chez ce
chauve musculeux – sourires timides,
phrasé sinueux, tout en reprises et hési-
tations. Le succès phénoménal de Train-
spotting, son premier roman, en 1993,
aurait pu le tétaniser. Vendu au Royau-
me-Uni à 1 million d’exemplaires, ce ré-
cit, qui suit cinq jeunes toxicos, entre
quête du « dernier shoot » et gueules de
bois, égoïsme et entraide, rejetant le long
tunnel de contraintes caractérisant le
mode de vie des gagne-petit, a dessiné le
portrait d’une génération perdue lami-
née par le thatchérisme. Adapté au théâ-
tre puis transposé au grand écran par
Danny Boyle, avec une incroyable ban-
de-son (Iggy Pop, Lou Reed, The Smiths,
The Clash), il n’a pas usurpé le qualificatif
de « culte ». Les lecteurs apprennent
toujours par cœur les répliques de Mark
Renton, Sick Boy ou Spud. C’est qu’Irvine
Welsh, coup d’essai, coup de maître, a re-
vivifié le récit par une énergie sans pa-
reille et une oralité brutale, empruntant
au dialecte écossais. Aujourd’hui étudié à
l’université, son récit tragicomique di-
visa, à l’époque, la critique. « Trainspot-
ting pourrait devenir à la drogue ce
qu’Orange mécanique a été à la violence,
s’offusqua le Times. Sauf que ce film, au
moins, a été interdit. Il y a maintenant
une grande partie de la population en
Grande-Bretagne qui considère les dro-
gues dures comme acceptables. Et c’est
très grave. » Le Sunday Times ne fut pas
du même avis. « Irvine Welsh est la
meilleure chose qui soit arrivée à la litté-
rature britannique depuis des décen-
nies. » En lice pour le Booker Prize, son
roman, truffé d’argot et d’insultes,
auquel Welsh offrira une suite, Porno
(2002), puis une genèse, Skagboys (2012),
choqua deux jurées qui exigèrent son re-
trait de la sélection finale. Sexiste, Irvine
Welsh ? Ce fils d’une femme de ménage
et d’un docker du port de Leith (Edim-
bourg), après avoir arrêté l’école à 16 ans,
diplôme d’électricien en poche, a par la
suite consacré une thèse à l’égalité hom-
mes-femmes dans le monde du tra-
vail. Complaisant envers les drogues ?
S’il fut lui-même accro de 1981 à 1983,
alors qu’il plongeait dans la bouillon-
nante scène punk londonienne, il n’a
cessé, livre après livre, de décrire les
symptômes de manque dans toute leur
cruauté. Une nouvelle fois, dans Crime,
son septième roman, paru en Grande-
Bretagne en 2008 et aujourd’hui traduit
en français, il met en scène un flic écos-
sais qui, traumatisé par une enquête sur
le viol et le meurtre d’une fillette, re-
plonge dans la cocaïne. Figure phare de
ce qu’on a appelé la « Chemical Genera-
tion » apparue dans les années 1990,
Welsh relativise ce mouvement litté-
raire : « Il est vrai qu’il y a eu l’émergence
d’une génération d’écrivains qui ont eu
une expérience intense des drogues et psy-
chotropes, particulièrement à travers leur
immersion dans la scène techno. Mais les
écrivains, par nature, travaillent de ma-
nière isolée et sont sujets à des influences
conscientes et inconscientes. »
Vingt et un ans plus tard, que reste-t-il
de cette énième querelle des Anciens et
des Modernes qu’a suscitée Transpot-
ting ? « Je suis toujours perçu comme un
inévitable, car tout ce qui la liait histori-
quement à l’Angleterre s’est dissous : l’in-
dustrialisation, le vaste marché offert par
l’Empire britannique, l’Etat-providence.
« En Ecosse, la réforme démocratique, hé-
ritée de John Knox [1514-1572], qui revendi-
qua le droit pour tous de savoir lire et
écrire et donna accès aux écoles paroissia-
les, a rendu concevable qu’un écrivain
puisse être issu de la classe ouvrière. Cette
idée d’une intelligentsia démocratique est
très importante dans la société écossaise
qui, par ailleurs, garde intacte la tradition
des contes celtiques. Raconter une histoire
à des amis au pub ou la voir publier, c’est
un peu la même chose. Tel n’est pas le cas
en Angleterre, où la littérature est tou-
jours nimbée d’une aura aristocratique. »
God save Irvine. p
Parcours
1958 Irvine Welsh naît
à Edimbourg (Ecosse).
1978 Il rejoint la scène
punk à Londres, où il
trouvera un emploi
d’agent immobilier.
1993 Premier roman,
Trainspotting (Seuil,
1995), adapté au cinéma
trois ans plus tard par
Danny Boyle.
2008 Crime (Au Diable
Vauvert, 2014).
crime,
d’Irvine Welsh,
traduit de l’anglais (Ecosse)
par Diniz Galhos,
Au Diable Vauvert, 476 p., 22 €.
Les prédateurs sexuels et l’inspecteur introspectif
INSPECTEUR À EDIMBOURG, la
capitale écossaise, Ray Lennox
s’envole pour deux semaines
de vacances à Miami, en Flo-
ride, afin de préparer son ma-
riage avec Trudi. L’homme est
maussade, inquiet. Sa dernière
enquête l’a traumatisé. Il ne se
remet pas d’avoir été confronté
à un violeur et tueur de fillet-
tes, surnommé le « Confiseur »,
qui a filmé ses méfaits. Sous
antidépresseurs, en quête de
cocaïne, Ray Lennox fait la con-
naissance de deux femmes
dans une boîte de nuit. Invité
chez l’une d’elles, il est témoin
d’une tentative d’agression
sexuelle commise sur la petite
fille de celle-ci. Dorénavant, il va
protéger Tianna et démanteler à
travers la Floride un réseau pédo-
phile dont les prédateurs s’infil-
trent dans l’intimité de familles
vulnérables.
Ray Lennox est un policier
moins détestable que son collè-
gue psychopathe Bruce Robert-
son, aux côtés duquel il avait fait
une brève apparition dans Une
ordure (L’Olivier, 2000), mais
tout aussi accro à la drogue. Ce
voyage en contrée américaine est
une odyssée introspective, au
cours de laquelle remontent les
souvenirs de son adolescence, là
où il a enfoui un secret qui le
ronge et qui a décidé de sa voca-
tion de policier. Sauver Tianna
fera œuvre de réparation.
Cette intrigue criminelle, en
dépit de sa noirceur, ne manque
pas d’humour, notamment dans
le portrait de Ginger, un ancien
collègue de Ray, aujourd’hui
installé à Fort Lauderdale et
flanqué d’un roquet nommé
Braveheart. p m. s.
auteur controversé alors que, d’une cer-
taine manière, je devrais plutôt être con-
sidéré comme un auteur établi, observe
Irvine Welsh. Mais la société est devenue
tellement conservatrice que, si je propo-
sais aujourd’hui Trainspotting à un édi-
teur, il ne serait probablement pas publié.
Tout est devenu affaire de marketing.
Ceux qui souffrent le plus du système li-
béral sont comme sonnés et répu-
gnent à se projeter dans un quelcon-
que changement. Et puis la propa-
gande est terrible, et c’est vrai aussi
bien aux Etats-Unis qu’en Grande-
Bretagne. » Une rencontre mi-avril à
Edimbourg, la première depuis
seize ans, a réveillé l’espoir de voir
se reformer un jour l’équipe qu’il
avait constituée avec le réalisateur
Danny Boyle, le producteur Andrew
Macdonald et le scénariste John
Hodge. Welsh se montre circons-
pect. Oui, ils ont bavardé, éclusé
quelques pintes. Rien de plus.
Lui poursuit sa route, sans nostalgie. En
neuf romans et quatre recueils de nou-
velles, ses thèmes de prédilection n’ont
guère varié. La classe ouvrière, la drogue,
la violence, la criminalité, la culture po-
pulaire, le football et la pornographie de-
meurent au cœur de ses préoccupations.
Dans Crime, le flic camé, en vacances en
Floride, parvient à protéger une fillette
de prédateurs sexuels. « J’ai toujours ad-
miré Nabokov mais, quand j’ai relu Lolita
en 2006, je vivais en Irlande où toutes ces
histoires de prêtres pédophiles sont sor-
ties, des histoires horribles qui s’éten-
daient sur des années et qu’on avait dissi-
mulées. J’ai eu du mal à supporter l’éroti-
sation et la sexualisation des enfants
dans Lolita. J’ai voulu écrire une sorte
d’anti-Lolita, avec un personnage qui se-
rait un peu dans la position d’Humbert
Humbert, mais qui se comporterait diffé-
remment. J’ai commencé à rencontrer des
victimes ayant subi des abus sexuels dans
leur enfance. » Son dernier roman, The
Sex Lives of Siamese Twins, (« La vie
sexuelle des jumeaux siamois »), tout
juste sorti aux Etats-Unis, traite lui aussi
de pédophilie et de sadomasochisme à
travers la relation de deux femmes et
leur rapport au corps.
Irvine Welsh l’expatrié garde un fort at-
tachement à sa terre natale. Sans préju-
ger du résultat du référendum qui s’y
tiendra le 18 septembre, il estime que
l’indépendance de l’Ecosse est, à terme,
« Je suis toujours
perçu comme
un auteur controversé,
alors que je devrais
plutôt être considéré
comme un auteur
établi »