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L’Égalité introuvable :

La parité, les féministes et la République


Éléonore Lépinard (presses de Sciences-Po, 2007)

Eléonore Lépinard est docteur en sociologie, et enseigne à l’Ecole des hautes études en sciences
sociales de Paris. Ses travaux portent sur les politiques anti-discriminatoires, les mouvements
féministes, la représentation politique et le multiculturalisme.

Introduction : La candidature de Ségolène Royal à l’élection présidentielle de 2007 confirme une


prise en compte progressive des femmes dans le monde du travail et de la politique. Les années 1980
sont le théâtre d’avancées légales importantes en matière d’égalité entre les hommes et les femmes,
avec la loi de 1980 qui fait du viol un crime, la loi Roudy de 1983 sur l’égalité professionnelle et
celle de 1991 concernant le harcèlement sexuel sur le lieu de travail.

Tandis que les années 1990 marquent un reflux des revendications féministes, la réforme sur la parité
se met en place. Alors que 75% des députés se prononçaient contre en 1997, la révision
constitutionnelle du 8 juillet 1999 et la loi ordinaire du 6 juin 2000 consacrent ce principe dans la
démocratie française. Cependant les moyens et les objectifs assignés à la parité font encore débat,
ainsi que la définition de l’égalité des sexes donnée par la loi. Les résultats obtenus sont en outre
décevants. Malgré une parité en droit, l’égalité reste inachevée. Il convient donc de questionner les
normes juridiques et politiques qui ont donné le jour à la revendication égalitaire. La parité est-elle
un instrument pertinent ?

L’opposition à la parité se fait au nom des principes républicains, mais en reconnaissant que la sous-
représentation des femmes est un vrai problème. Le discours politique dominant est alors mis en
demeure de se réformer, tandis que les militantes féministes mettent leurs revendications en
conformité avec la doxa républicaine. Ce faisant, leur contenu devient moins subversif. La
constitution reconnaît seulement l’égalité formelle (et non réelle), ce qui ne permet qu’une incitation
à mettre en œuvre une égalité des chances (et non de résultats) dans la représentation politique. De
plus, la loi charge les partis politiques, principaux responsables de la sous-représentation féminine,
d’organiser la parité… tout en leur donnant les moyens de déroger à cette obligation. L’impact de ce
dispositif est donc faible en pratique.
La loi sur la parité mesure la capacité de notre société à se transformer et révèle les inégalités
sociales et économiques. C’est à la fois le produit et le révélateur des changements du régime
républicain.

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Chapitre I : La généalogie internationale
La revendication pour l’égalité des sexes est d’abord globale, et prend forme dans des mouvements
transnationaux : l’ONU, l’Europe, les réseaux de groupes féministes nationaux.

1°) Le contexte international de légitimation

Depuis la création des la Commission pour le statut des femmes en 1945, l’ONU prend en compte
l’égalité des sexes. L’après–guerre voit naître une nouvelle idéologie des droits humains qui ne
repose pas sur l’appartenance à un Etat. Les femmes émergent alors comme une catégorie
transversale à toute la vie publique. En 1975, la première conférence mondiale sur les femmes,
organisée sous l’égide de l’ONU à Mexico, marque l’entrée des femmes dans l’agenda politique
mondial. Des objectifs nationaux et internationaux sont définis, et un effort de collecte de données
statistiques permet l’appréciation réelle des inégalités, qui donne plus de force aux revendications.
Dès lors, l’action positive est légitime.

En 1979 est rédigée la Convention pour l’élimination de toutes les discriminations à l’égard des
femmes (CEDAW), rattachée à l’ONU. Elle est ratifiée par la France en 1983, et compte 168 pays
signataires en 2001. Ce texte, qui envisage explicitement l’action positive, inspire les institutions
européennes.

L’égalité entre hommes et femmes devient un principe directeur de l’action du Conseil de l’Europe
en 1980. Il implique la remise de rapports sur les pratiques sociales, le marché du travail et
l’éducation. Le Conseil veut promouvoir activement la participation des femmes à la vie politique, et
envisage des mesures temporaires pour y parvenir, comme la CEDAW. Il évalue même les
contraintes constitutionnelles à surmonter dans les pays membres. L’inégalité de représentation des
femmes dans les assemblées est vue comme antidémocratique, et décrédibilise les institutions qui en
sont affectées. Dans cette logique, le terme de « démocratie paritaire » est inventé par le Conseil de
l’Europe en 1989.

2°) L’Europe, un cadre juridique pour une égalité réelle

La décennie de la femme proclamée en 1975 à Mexico lance en Europe un train d’initiatives : le


Comité ad hoc pour les droits des femmes au Parlement européen (1975), la Commission d’enquête
sur la situation des femmes en Europe (1981), le premier Programme européen pour l’égalité des
chances (1982-85)… Les institutions européennes se dotent ainsi d’outils pour définir de leur propre
manière l’égalité des sexes, en se donnant la liberté d’adopter des mesures de discrimination
positive. La CJCE freine pourtant cette dynamique en 1995, en donnant une définition très restreinte
de l’action positive : elle ne doit pas garantir une priorité absolue aux femmes et ne peut pas avoir
pour but une égalité de résultat, mais seulement de chances. Le besoin de résultats concrets fait
néanmoins consensus.

La Conférence mondiale pour les femmes, organisée à Pékin en 1995, reconnaît un lien direct entre
la présence féminine dans les institutions et la réalisation concrète de l’égalité des sexes. Pour y
arriver, des quotas sont déclarés utiles et souhaitables. Vingt ans après Mexico, la définition de
l’égalité des sexes et des moyens de l’obtenir fait l’objet d’un consensus international. Un système

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de valeurs communes est né, qui reconnaît la sous-représentation des femmes comme anormale et
l’action positive comme légitime.

3°) Du local au global : l’importation et la traduction de la parité

La notion franco-française de parité est issue de ce processus international. Les conventions ratifiées
par la France et l’Europe constituent les femmes en sujets politiques, et ont pour conséquence la
création dans les pays signataires d’organismes chargés de promouvoir leurs droits. Les Etats sont
ainsi dotés des mêmes instruments, et appliquent les mêmes normes. Mais en France, l’exigence de
non-discrimination et le retard dans l’application de certaines directives limitent les avancées. Les
militantes féministes peuvent néanmoins s’approprier le nouveau cadre normatif offert par le
contexte international.

La lutte féministe se mondialise, et bénéficie désormais du financement par des instances nationales,
comme le ministère délégué aux droits de la femme. Les revendications se faisant alors moins
révolutionnaires, le dialogue avec les institutions est fluidifié et les groupes de militantes
s’investissent plus dans la participation démocratique. Très actives au Conseil de l’Europe, les
françaises comme Yvette Roudy, Simone Veil ou Edith Cresson sont un véritable « lobby européen
des femmes ». Elles deviennent la courroie de transmission entre les instances internationales (où
germent les idées) et nationales (où elles sont mises en pratique). Par exemple, la Conférence
d’Athènes de 1992, co-financée par la France et l’Europe, est le point de départ du combat pour la
parité. Dans ces lieux où la norme est édictée, la militante doit être experte juridique, chercheuse,
activiste et même candidate aux diverses élections. Elle doit devenir technocrate pour se faire
entendre des organismes officiels. Les institutions internationales deviennent alors un lieu privilégié
de représentation pour le mouvement féministe.

Les approches varient entre la Commission et le Parlement européen, partisans d’une représentation
équilibrée des femmes et des hommes, et le Conseil européen, selon lequel l’égalité des sexes doit
primer sur les autres formes d’égalité. C’est la définition de la démocratie paritaire : elles donne une
dimension sexuée à la doctrine universaliste des droits de l’homme, en attribuant des droits et des
devoirs différents aux hommes et aux femmes. Cette définition de l’égalité des sexes finit par primer.
Le traité d’Amsterdam fixe ainsi en 1997 un cadre juridique compatible avec le principe de parité.

Chapitre II : La parité, nouvelle vague contestée du


féminisme français

1°) La parité, nouvelle définition de l’égalité des sexes

Nouveau principe au service des revendications féminines, la parité se définit comme une « égalité
de nature supérieure » (sic), d’où un statut juridique à part. C’est l’égalité parfaite, à la fois un
moyen et une fin, qui parachève la démocratie.

L’égalité peut se décliner sous plusieurs formes : égalité des droits, des chances... La parité concerne
l’égalité des sexes, et transforme deux piliers du régime politique français. Elle rompt tout d’abord

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avec le principe d’égalité devant la loi, en organisant des mesures positives pour la représentation
d’un groupe exclu. Ensuite elle modifie la théorie de la représentation en donnant une identité sexuée
aux représentants de la nation. La parité est un outil politique qui permet de modifier le discours
dominant, en faisant de l’égalité des sexes un sujet légitime de débat dans les institutions de la
République, et non plus une question d’ordre purement privé.

2°) Différence des sexes et représentation politique

Les critiques de la parité dénoncent une vision figée des différences entre hommes et femmes, alors
que la distinction culturelle et sociale entre les sexes évolue en permanence. La parité consacrerait la
différence de traitement au lieu de la dissoudre. Ils insistent aussi sur une conception qu’ils jugent
fausse de la représentation démocratique : les femmes ne représentent pas les femmes, les hommes
ne représentent pas les hommes, et il n’y a pas deux façons distinctes de faire de la politique. Chacun
représente tout le peuple citoyen. La « politique de présence » voulue par les féministes contredit
donc la théorie de la souveraineté nationale qui prévaut dans la République française.

Les militantes répondent que la conception abstraite des individus, telle qu’elle découle de
l’universalisme des droits de l’homme, ne peut pas produire d’égalité réelle. Par ailleurs, l’action
positive doit être temporaire. Elles mettent en avant les bénéfices communs aux hommes et aux
femmes que l’on peut attendre de la parité : elle va dans le sens de l’intérêt général, car elle prend en
compte les différences pour les rendre utiles à tous. Ainsi Gisèle Halimi affirme que « l’égalité des
sexes implique leur différence, et celle-ci sera le moteur déterminant d’une autre démocratie ».

Chapitre III : L’invention d’une exception française


Dans le processus de diffusion des normes en matière d’égalité des sexes, il faut prendre en compte
les particularités du cadre national. En France, le discours politique dominant, la jurisprudence du
conseil constitutionnel et les structures sociales propres infléchissent la conception internationale.
L’adaptation se fait par le débat public et parlementaire, entretenu par les féministes. Un important
travail de communication est effectué par les militantes, qui ont compris l’intérêt de passer par les
institutions d’Etat – celles-là même qui constituent une structure de domination : cela permettra de
poser la parité comme un enjeu légitime de réforme.

1°) La construction d’un problème public

Le recours systématique aux statistiques est utilisé pour mettre en évidence le caractère général des
inégalités entre hommes et femmes. L’association Parité-infos (1993) et l’Observatoire de la parité
(1995) produisent ces données. L’écart de représentation dans l’Assemblée nationale, par exemple,
est une illustration récurrente du plafond de verre subi par les femmes. En 1993, le « Manifeste des
557 » demande une loi pour changer cet état de fait qui dure depuis 1945. La France est appelée la
« lanterne rouge de l’Europe », pour son faible taux de représentation des femmes. On le compare
symboliquement à celui d’autre pays sous-développés mais mieux classés. Cela concourt
malheureusement à circonscrire le problème à un simple décompte des résultats électoraux.

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Les militantes choisissent aussi d’interpeller personnellement les principaux responsables politiques,
afin de les forcer à prendre position. En 1995, ce sera le cas de M. Balladur, Chirac et Jospin, en
pleine campagne présidentielle. En parallèle, des sondages sont produits pour faire pression : 77%
des français sont en effet favorables à une révision de la constitution, en 1996. De fil en aiguille, la
parité devient un sujet de débat parlementaire à part entière.

2°) Des intérêts des femmes à l’intérêt général

L’écart de représentation met en évidence le caractère fondamentalement inégalitaire de la société


politique française. Sont formalisme et sa neutralité sont un faux-semblant, dont le législateur est
responsable puisque c’est lui qui définit les règles de la vie politique. Il faut alors enrichir la
démocratie, prise au piège de l’universalisme. Les féministes veulent affirmer leur attachement au
système républicain en affirmant son dévoiement. Elles le mettent ainsi au défi de se réformer. Dans
un argumentaire élaboré au Conseil de l’Europe, elles appellent à un parachèvement de la
démocratie, qui mettrait en avant l’égalité effective de tous les enfants de la République. Cette
rhétorique consensuelle, qui oublie les différences entre les hommes et les femmes, facilite la
revendication paritaire.

3°) Contraintes et opportunités pour une réforme

En 1982, le Conseil constitutionnel interdit les quotas par sexe pour les candidatures aux élections
municipales. Cette jurisprudence fait obstacle à une mise en œuvre de la parité. Il faut alors obtenir
une révision de la constitution française. Les avocates de la parité s’orientent vers un changement de
la loi, et s’adressent directement à l’Etat. Cela s’explique aussi par l’absence de structures féminines
internes dans les partis politiques nationaux.

Lorsque le thème de la crise de la démocratie émerge au cours des années 1990, les féministes pro
paritaires s’y engouffrent. De même, la crise de la démocratie représentative est une occasion pour
les militantes de revendiquer la parité dans les assemblées. A partir de 1997, la cohabitation va
permettre de faire monter les enchères entre le gouvernement et le Président de la République. Les
institutions d’Etat, jusqu’ici relativement insensibles aux causes féministes, se font alors plus
attentives.

4°) Au nom de la République : la parité sur le terrain des principes

La parité pâtit tout d’abord de son incompatibilité avec les principes fondamentaux de la
République, surtout celui d’égalité devant la loi. Une résistance identitaire s’affiche aussi envers la
parité, pratiquée dans des pays étrangers aux valeurs éloignées des nôtres. La jurisprudence
constitutionnelle réaffirme les principes d’égalité et de la souveraineté nationale indivisible. Les
opposants à la parité accusent les féministes de vouloir provoquer l’éclatement de l’unité nationale,
et d’ouvrir la boîte de Pandore des revendications catégorielles. La doxa républicaine, qui lutte
contre tous les particularismes, force les tenants de la parité à proposer une définition alternative des
grands principes nationaux.

En réponse, les tenants de la parité se placent sur le terrain des droits fondamentaux. L’égalité
républicaine, trop formelle, ne permet pas de reconnaître les différences constitutives des individus.

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La parité permet au contraire une « égalité véritable ». Elle n’applique pas des quotas de femmes, car
les femmes ne sont pas une minorité : la distinction de genre est en réalité transversale et recouvre
toute la population. La revendication paritaire renforce ainsi l’unité nationale et flatte sa dimension
universaliste.

Les termes « quotas », « action positive », « minorités » et « intérêts particuliers » ont cédé la place à
ceux d’«intérêt général », « égalité véritable » et « achèvement démocratique », plus compatibles
avec la culture politique et la jurisprudence constitutionnelle françaises. Le choix d’utiliser le
vocabulaire de la République fait de la parité une égalité concrète, mesurable, dont le Parlement a la
responsabilité d’organiser.

Chapitre IV : La parité au Parlement


La recherche d’un consensus dans les deux chambres va transformer une fois de plus la
revendication paritaire.

1°) Les voies de représentation parlementaires

Les femmes politiques sont les porte-parole de la parité, mais elles sont seulement 19 au Sénat et
10,9% à l’Assemblée nationale. Elles sont néanmoins solidaires, et savent monopoliser les débats
lorsque c’est utile. Elles s’avèrent efficaces pour persuader leurs collègues masculins, car elles
siègent souvent dans des comités d’experts : membres des Commissions des lois, contributrices aux
institutions chargées de la réduction des inégalités et aussi déléguées parlementaires chargées des
droits des femmes, elles orientent le débat vers l’adoption de mesures contraignantes.

2°) La bataille pour la formulation juridique


Malgré cela la recherche d’un consensus entre les deux chambres dilue la force de leurs propositions,
et le bilan du processus parlementaire est mitigé. L’ajout d’une phrase à l’article 3 de la constitution,
enjeu de la réforme, est moins significatif que prévu : « La loi favorise l’égal accès des femmes et
des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives ». Elle ne garantit donc pas l’égalité
réelle, mais incite à mettre en œuvre une égalité des chances, ce qui est bien moindre. Mentionner
l’« égal accès » ne permet pas non plus de remédier aux obstacles matériels et économiques qui
empêchent les femmes de participer pleinement à la vie politique de la nation. Les partis politiques
peuvent échapper à cette injonction par une sanction financière, et certaines élections ne sont pas
concernées. De plus, l’égalité doit être constatée par tranche de six candidats sur les listes, ce qui
permet de continuer à placer des hommes en tête de liste.

Pourtant le préambule de la constitution de 1946, le traité d’Amsterdam et la CEDAW, tous en


vigueur en France, rendent des traitements préférentiels possibles. Le terme « favorise » constitue au
contraire une obligation de moyens, mais pas de résultats. Au demeurant assez flou, il risque de
générer des contentieux. Le constituant semble donc se démettre de sa responsabilité, au profit du
Conseil constitutionnel. Le fonctionnement des institutions n’est finalement pas remis en cause.
3°) Parité et changement social

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Le degré de contrainte produit par la loi du 6 juin 2000, qui applique la révision constitutionnelle,
varie en fonction des élections. Les opportunités d’évolution sociale sont amenuisées d’autant.

L’impact de la loi sur les élections municipales est amoindri par le rejet du Conseil constitutionnel
d’appliquer la parité dans les villes de plus de 2500 habitants. Le seuil est fixé à 3500 habitants, alors
que les femmes font souvent de bons scores dans les petites communes.

Pour les élections législatives, la parité ne contraint réellement que les petits partis (Les Verts, Lutte
Ouvrière, le FN…). Les grosses structures préfèrent se voir appliquées une sanction financière. Ainsi
en 2002 l’UMP se voit privée de 15,8% de son aide publique (+4 000 000€), le PS 9% (1 500 000 €)
et l’UDF 22% (600 000 €).

Au Sénat, la présence des femmes passe de 6,2% à 10,9% entre les élections de 1998 et de 2001,
mais une réforme du mode de scrutin, proposée en 2003 par le gouvernement Raffarin stoppe net
cette avancée.

Aux élections régionales et européennes, un mécanisme de subdivision des circonscriptions a


d’abord augmenté le nombre de secondes places, dans une logique très défavorable aux candidates.
Mais les femmes parlementaires obtiennent leur disparition en 2003. Depuis, le nombre de femmes
dans les conseils régionaux a presque doublé, et atteint 43,6% au Parlement européen.

La loi du 6 juin 2000 oublie de mentionner la parité dans l’exécutif, malgré les termes de la révision
constitutionnelle, qui mentionne l’égal accès aux « fonctions électives ». Les élections cantonales et
celles des assemblées des EPCI sont aussi omises, alors qu’elles sont tout autant décisives. En 2004,
6% seulement des EPCI sont présidés par des femmes, soit autant qu’en 1995. Ce sont souvent de
petites structures. Enfin le cumul des mandats est toujours possible, ce qui n’incite pas au
renouvellement de la classe politique française. Le statut des élus n’est pas modifié non plus, ce qui
ne facilite pas la permanence des femmes dans les assemblées élues.

Il semble donc que l’impact de la loi électorale sur la parité a été circonscrit par la technicité du
dispositif mis en place. Mais si la révision constitutionnelle n’a pas permis de remédier
complètement au défaut de représentation des femmes dans les assemblées démocratiques françaises,
elle peut néanmoins donner une base pour les réformes à venir. Une mobilisation est née de ces
débats parlementaires. Elle a donné lieu à plusieurs projets de loi (par exemple la loi Génisson du 9
mai 2001 sur l’égalité professionnelle). L’approche paritaire s’est généralisée dans l’organisation des
instances du pouvoir, y-compris en-dehors de la sphère politique.

Cette diffusion de la culture de la parité va pourtant à l’encontre des pratiques habituelles de la haute
fonction publique. Le Conseil constitutionnel a censuré plusieurs projets de lois instaurant des
dispositifs paritaires, au nom du principe d’égalité. Pour s’assurer de la mise en œuvre d’une
politique d’égalité des sexes dans d’autres domaines de la vie sociale, une révision supplémentaire
de la constitution sera peut-être nécessaire.

L’avenir de l’égalité des sexes passe selon les féministes par l’instauration d’une citoyenneté
différentiée. Si la parité doit être plus contraignante, il faut alors repenser en profondeur le
fonctionnement des institutions. Par ailleurs, il est nécessaire de traiter directement les racines de
l’exclusion des femmes. Pour cela, les femmes politiques, plus nombreuses, servent désormais de
relais aux revendications féministes.

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Si la parité peut apparaître décevante aujourd’hui, elle réussit cependant à légitimer l’action de l’Etat
en faveur des femmes et de l’égalité des sexes. Cela aide à limiter les phénomènes de reproduction
sociale, et encourage la transformation des rapports sociaux de genre.

Conclusion
La loi sur la parité teste les capacités d’inclusion du système représentatif et sa faculté de
modification. Dans l’argumentaire paritaire, l’égalité numérique implique forcément la fin des
inégalités entre hommes et femmes. Le conflit pour la parité a été lui-même modifié par
l’environnement : les institutions politiques, la tradition juridique et le discours politique dominant
ont rendu certains types d’action légitimes et d’autres inenvisageables. D’où le passage à la
« grammaire républicaine », qui a conduit les féministes à tempérer leurs positions. La tradition
juridique de l’égalité formelle, entérinée par le Conseil constitutionnel, s’oppose au principe d’action
positive. La revendication paritaire s’est alors faite au nom de l’intérêt général, avec pour but affiché
de remédier à la crise démocratique.

Il y avait pourtant d’autres intérêts à faire valoir. Par exemple la fiction de la « République
républicaine », selon laquelle les élues ne représentent pas une catégorie de citoyens mais toute la
nation, fait obstacle à l’établissement d’une véritable égalité des sexes. Cette tradition d’assimilation
à la française empêche l’émergence d’un nouvel universalisme non abstrait, qui reconnaîtrait les
différences au lieu de les subsumer. Il n’y a pas là de revendication catégorielle, car la distinction de
genre est transversale à tout le corps social.

La formulation actuelle de la parité s’est construite à partir des éléments donnés par le discours
dominant : la République, l’identité nationale, les rapports de genre. Ce faisant, elle transforme ces
notions et pose un cadre favorable à la recherche effective de l’égalité réelle des sexes. En donnant
cette capacité d’action aux femmes, la parité l’enlève aux autres groupes sociaux sous-représentés,
qui auraient pu en bénéficier. Cela masque aussi les différences entre femmes, représentées de
manière globale.

Les politiques identitaires polarisent le débat sur la reconnaissance des groupes exclus de la
participation à la sphère publique. Cela ne répond pas en soi aux problèmes qu’ils subissent et qui
sortent du domaine de la loi. Il faut par exemple réformer le statut de l’élu et les règles de
fonctionnement des partis politiques, afin qu’ils soient autant adaptés aux femmes qu’aux hommes.

La parité a finalement renforcé les distinctions de genre au lieu de les déstabiliser. C’est le
contrecoup d’une transformation du système de représentation politique, qui inclut désormais une
dimension de présence. Le constat est donc celui d’une réforme à mener plus avant : l’obligation de
produire des candidatures féminines s’avérait nécessaire, mais ne suffit pas à assurer une
représentation politique équilibrée.