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Emmanuel Kant

Métaphysique de mœurs II. Doctrine du droit. Doctrine de la vertu, trad. Alain Renault, GF-
Flammarion, p.277- 280

DOCTRINE DE LA VERTU. 1. 1. § 7, Article second


De la souillure de soi-même par la volupté

De même que l'amour de la vie a été inscrit en nous par la nature en vue de la conservation de la
personne, de même l'amour du sexe a été mis en nous en vue de la conservation de l'espèce; autrement
dit, chacun des deux est une fin de la nature, par laquelle on entend cette liaison de la cause avec un
effet, telle que la cause, même sans qu'il soit nécessaire de lui prêter pour cela un entendement, est
cependant conçue par analogie avec cet effet, donc comme si elle produisait l'homme
intentionnellement. La question se pose dès lors de savoir si l'usage de la dernière faculté, en ce qui
concerne la personne elle-même qui l'exerce, est soumis à une loi limitative du devoir, ou si cette
personne, même sans viser cette fin, est autorisée à consacrer au plaisir simplement animal l'usage de
ses propriétés sexuelles, sans agir par là à l'encontre d'un devoir envers soi-même.

Dans la doctrine du droit, il est démontré que l'homme ne peut se servir d'une autre personne pour
obtenir ce plaisir sans la restriction particulière constituée par un contrat juridique dans le cadre duquel
deux personnes s'obligent réciproquement. Mais ici la question est de savoir si, à l'égard de cette
jouissance, il n'y a pas un devoir de l'homme envers lui-même, dont la transgression serait une souillure
(non pas simplement un abaissement) de l'humanité dans sa propre personne. La tendance qui vise cette
jouissance se nomme plaisir de la chair (ou encore, simplement, volupté). Le vice qui en est le produit
se nomme impudeur, tandis que la vertu qui se rapporte à ces impulsions sensibles s'appelle pudeur, qui
doit être présentée ici comme devoir de l'homme envers lui-même. Une volupté est dite contre nature
quand l'homme est attiré vers elle, non par l'objet réel, mais par la représentation imaginaire de celui-ci,
telle qu'il la crée en lui-même, contrairement à sa finalité. Car la volupté produit alors un désir qui va à
l'encontre de la fin de la nature, et elle suscite en fait une fin qui prend plus d'importance que n'en a
même celle qui réside dans l'amour de la vie, parce que celle-ci ne vise qu'à la conservation de
l'individu, tandis que celle-là vise à la conservation de l'espèce tout entière.

Qu'un tel usage contre nature (donc un tel usage abusif) de ses facultés sexuelles constitue une atteinte
au devoir envers soi-même qui contredit assurément au plus haut degré à la moralité, cela saute aux
yeux de chacun dès qu'il y pense et suscite une si forte aversion vis-à-vis de cette pensée que même le
simple fait de désigner un tel vice par son vrai nom est tenu pour immoral - ce qui ne se produit pas à
propos de la pensée du suicide, que l'on n'a pas la moindre hésitation à exposer aux yeux du monde
dans tout ce qu'elle a d'horrible (in specie facti). Il en va, d'une façon générale, comme si l'homme se
sentait honteux d'être, capable de traiter sa propre personne d'une manière qui la rabaisse au-dessous de
la bête – en sorte que même l'union physique des deux sexes (en elle-même, il est vrai, purement
animale), telle qu'elle se trouve permise dans le mariage, demande et requiert beaucoup de finesse, dans
une société bien policée, pour que soit jeté sur elle un voile quand on doit en parler.

Cela dit, il n'est pas si facile de fournir la preuve rationnelle de ce qu'il y a d'inadmissible dans cet
usage non naturel de ses facultés sexuelles, ni même de cette façon de les utiliser qui est dépourvue de
finalité, de manière à montrer qu'il s'agit là d'une atteinte (et même, en ce qui concerne le premier de
ces usages, d'une atteinte extrêmement grave) portée au devoir envers soi-même. Le principe de la
preuve réside assurément dans le fait que l'homme dépose (avec mépris) sa personnalité en se servant
de lui-même simplement comme du moyen de satisfaire des tendances animales. Mais cela n'explique
pas le haut degré de violation de l'humanité dans sa propre personne auquel conduit un tel vice dans ce
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qu'il a de non naturel, puisque, du point de vue de la forme (de l'intention), il semble même dépasser le
suicide. A supposer en effet que, dans le suicide, le rejet obstiné de son être comme constituant un
fardeau de la vie ne soit pas pour le moins un abandon plein de mollesse à l'attrait de l'animalité, mais
requiert un courage dans le cadre duquel le respect de l'humanité dans sa propre personne trouve encore
une place, celui qui cède entièrement au penchant animal réduit l'homme à n'être qu'une chose dont on
peut jouir, mais qui cependant, dans cette jouissance, est en même temps contre nature, c'est-à-dire un
objet qui suscite le dégoût, et il se dépouille ainsi de tout respect envers lui-même.

Questions casuistiques

La fin de la nature, dans la cohabitation des sexes, est la reproduction, c'est-à-dire la conservation de
l'espèce; du moins ne doit-on pas agir contre cette fin. Mais est-il permis (même si cela se produit dans
le mariage) de s'adonner à cet usage de la sexualité même sans prendre en considération cette fin ?
Par exemple, durant la période de la grossesse, ou en cas de stérilité de la femme (à cause de l'âge ou de
la maladie), ou quand celle-ci n'éprouve en elle aucun attrait pour l'acte sexuel, n'est-il pas - tout autant
que lorsqu'il s'agit de la volupté non naturelle - contraire à la fin de la nature et par là même au devoir
envers soi-même chez l'un ou l'autre des deux partenaires de faire usage de ses propriétés sexuelles? Ou
bien y a-t-il ici une loi permissive de la raison moralement pratique qui, dans la collision de ses
principes de détermination, fait que quelque chose qui, en soi, n'était certes pas permis devient
cependant autorisé (comme si c'était par indulgence), pour éviter une transgression encore plus grande?
Sur quoi peut-on faire fond pour mettre au compte du purisme (une pédanterie dans l'observance des
devoirs, en ce qui concerne leur étendue) la limitation d'une obligation large et pour accorder aux
penchants animaux, au risque de négliger la loi de la raison, un certain espace de jeu?

Le penchant sexuel est aussi appelé amour (selon la signification la plus étroite du terme) et constitue
en fait le plus grand plaisir des sens que l'on puisse prendre à un objet; il ne s'agit pas simplement d'un
plaisir sensible, comme c'est le cas avec des objets qui plaisent à la faveur de la simple réflexion qu'on
accomplit à leur endroit (dans ce cas, la réceptivité à ce plaisir se nomme goût), mais c'est le plaisir qui
résulte du fait de jouir d'une autre personne - un plaisir qui relève donc de la faculté de désirer et, plus
précisément, du plus haut degré de cette faculté: la passion. Or, un tel plaisir ne peut être mis au compte
de l'amour qui conduit à se complaire avec quelqu'un, ni de l'amour de bienveillance (car l'un et l'autre
détournent plutôt de la jouissance chamelle), mais c'est un plaisir d'un type particulier (sui generis) et
l'embrasement qui le caractérise n'a véritablement rien de commun avec l'amour moral, bien qu'il
puisse s'y relier étroitement quand la raison pratique intervient pour imposer ses conditions limitatives.