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TOURGUENEFF

L’admirable écrivain, Ivan Tourgueneff, est mort. C’était un grand bonhomme, à la figure
simple et grave, dont l’âge avait lentement voûté la stature d’Hercule. Sa large barbe blanche et son
œil très bleu laissaient un souvenir inoubliable et doux. Le jeu paisible de sa poitrine respirait le
génie, la force et bonté. Il aimait tout ce qui était délicat, noble et généreux.
Il laisse une œuvre éternelle, où les générations futures retrouveront l’empreinte de sa main
vigoureuse et le reflet de son âme rayonnante. Il laisse Le Gentilhomme de la Steppe, Les Eaux
printanières, Terres vierges, Pères et enfants, etc., chefs-d’œuvre d’un art puisé aux sources
sauvages de sa vie exotique, mais d’où il sut dégager tous les éléments de la vérité humaine.
Ainsi disparaissent les unes après les autres toutes les gloires pures de l’art, et tous les amants
sincères des lettres. Ce siècle épuisé, et trop faible pour des talents de ce poids, s’allège peu à peu de
tout ce qu’il portait ; et, afin de limiter ses charges à ses forces, il ne veut accorder les réputations
qu’à des mérites légers et à des têtes vides.
Tourgueneff était peu connu, parce qu’il l’avait voulu ainsi, répugnant aux compromis, aux
transactions et aux viles camaraderies de la réclame.
Cette société parisienne que des publicités adroites ont familiarisée avec les noms des frères
Delpit, des Claretie, des Ohnet, des Pradel, des Bouvier, des Henry Gréville, ignorait l’existence de
Tourgueneff. La beauté mâle de ce génie ne pouvait accommoder la frivole humeur des
contemporains, qui ne s’émoustillait qu’aux parades foraines du roman-feuilleton, aux lazzis
grossiers de l’opérette, aux sentimentalités bêtes et fausses de la comédie moderne, à tout ce
socialisme larmoyant et grotesque du théâtre académique. Le grand poète ne souffrait point de cette
obscurité. Il semblait s’y complaire, dans son détachement des vaines popularités, dans son dédain
des vulgaires renommées. Méprisant le succès, il vivait, calme, en son rêve d’artiste sans nuage et
sans horizon .
Bien qu’il fût étranger par sa naissance, et qu’il eût longtemps vécu en Russie, Tourgueneff
connaissait à fond, dans ses manifestations les plus diverses, la littérature de son pays d’adoption.
Son opinion sur toutes les productions qui encombrent la librairie française et la bibliographie des
Figaros était nette et précise. Il en parlait avec une indulgence indifférente et sereine ; mais rien ne
lui échappait des décadences du journal et du livre, ouverts à toutes les prostitutions .
C’est avec une tristesse profonde que nous voyons s’éteindre un de ces hommes qui sont
comme des phares , et dont les âmes lumineuses veillent paisiblement au-dessus des vanités
tourbillonnantes et des rafales de la réclame.
Ces hommes-là deviennent, de jour en jour, plus faciles à compter.
Victor Hugo, Barbey d’Aurevilly, Leconte de Lisle, Renan, Zola, Taine, Goncourt, Sully-
Prudhomme, Vacquerie, José-Maria de Heredia...
Qui voyez-vous encore ?
MM. J.-J. Weiss, Marius Fontane, Vallès, Bergerat...
Et parmi les jeunes, ceux qui ont déjà donné des gages sérieux, mais qui n’ont pas encore subi
la rude épreuve du temps, qui puis-je citer ?
M. Henri Becque qui a eu l’honneur d’une chute à la Comédie-Française, parce que son drame
Les Corbeaux était trop supérieur au public, et qu’en parlant la langue implacable de la vérité, il
avait troublé les femmes dans leur névrose et les gommeux dans leur ahurissement.
M. Paul Bourget, ce poète exquis et ce critique rêveur et raffiné ; M. Guy de Maupassant, ce
conteur robuste et fécond, qui mêle avec tant d’art l’observation le plus cruelle aux sensibilités les
plus délicates ; M. Robert de Bonnières qui, dans un style curieux, élégant et pur, traduit les
impressions subtiles d’une haute psychologie . Enfin, MM. Coppée, Camille Lemonnier, Richepin...
Et qui encore ?...
Hélas, plus nous cherchons, plus notre indigence de talents et de consciences s’affirme, et
moins nous pouvons nous consoler de la disparition d’Ivan Tourgueneff, ce grand talent, et cette
grande conscience.
Les Grimaces, 8 septembre 1883