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e e La Ulnzalne littéraire 3F Numéro 83 Du 16 au 30 novembre 1969 •
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La
Ulnzalne
littéraire
3F
Numéro 83
Du 16 au 30 novembre 1969
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et le pot de miel
SOMMAIRE 3 LE LIVRE DE LA QUINZAINE Flannery O'Connor Mon mal vient de plus loin
SOMMAIRE
3
LE LIVRE
DE LA QUINZAINE
Flannery O'Connor
Mon mal vient de plus loin
par Geneviève Serreau
5
ROMAN
Martin Walser
La licorne
par Rémi Laureillard
ÉTRANGER
8
ROMANS PRANÇAIS
Un thème privilégié: l'enfance
8
Georges.Emmanuel Clancier
9
L'éternité plus un jour
Les guérillères
Miroir brisé
par Claude Bonnefoy
par Maurice Chavardès
par André Dalmas
par Gilles Lapouge
10
Monique Wittig
Jean Sulivan
Jeanne Champion
Claire Gallois
X
11
Une fille cousue de fil blanc
par Alain Clerval
par Anne Fabre-Luce
12
POÉSIE
Michel Deguy
Figurations
Poèmes - propositions - études
par Pierre Chappuis
14
ENTRETIEN
Pierre Schaeffer et le pot de miel propos recueillis par Marc Pierret
18
ARTS
La Revue de l'Art
par Françoise Choay
17
EXPOSITION
Giacometti
par Jean Selz
19
PHILOSOPHIE
Leszek Kolakowski
Chrétiens sans église
par Constantin Jelenski
21
ESSAI
Michel Zeraffa
Personne et personnage
par Catherine Backès
22
POLITIQUE
Brian Crozier
Franco
par Herbert Southworth
24
LETTRE D'ITALIE
Un scandale littéraire
par Guido Davico Bonino
28
THÉATRE
27
Bertolt Brecht
Grotowski à Londres et à New York
Tambours et trompettes
par Raymonde Temkine
par Gilles Sandier
w
par Georges Perec
28
FEUILLETON
François Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire :
Crédits photographiques
22, rue de Grenelle, Paris-7·.
Téléphone : 222·94-03.
Conseiller : Joseph Breithach.
p.
3
Gallimard éd.
Publicité générale : au journal.
p.
5
Comité de rédaction :
p. 6
Gallimard éd.
Vasco
Vasco
Georges Balandier, Bemard Cazes,
François Châtelet,
Françoise Choay,
Dominique Fernandez, Marc Ferro.
Prix du n· au Canada: 75
p.
7
Vasco
Vasco
Abonnements :
p.
8
Laffont éd.
p.
9
Magnum
La Quinzaine
Gilles Bernard Pingaud.
Gilbert Walusinski.
Un an : 58 F, vingt-trois numéros.
Six mois : 34 F,. douze numéros.
Etranger:
p.
10
Gallimard éd.
p.
Il
Un an : 70 F. Six mois : 40 F.
Pour tout changement d'adresse :
p. 12
Buchet·Chastel
D.R.
p.
Secrétariat de la rédaction :
p.
Anne Sarraute.
envoyer 3 timbres à 0,30 F.
Règlement par mandat, chèque
bancaire, chèque postal :
14
Fititjian-Belfond
16
Flammarion
p.
17
Galerie
C.C.P. Paris 15.551.53.
p.
18
Galerie Maeght
Courrier littéraire :
p.
19
Adelaïde Blasquez.
Directeur de la publication
François Emanuel.
p.23
Rédaction, administration :
Imprimerie: Graphiques Gambon
P·25
Copyright New York
Review et Opera Mundi
Copyright New York
Review et Opera Mundi
Le Seuil
43, rue duTemple, Paris-4·.
p.26
D.R.
Téléphone: 887·48·58.
Printed in France
p.27
Bemand
2
LB LIV.B DB Des soleils-poignards LA QUINZAIIJB discerné la mort sur son vuage. Ainsi, à
LB LIV.B DB
Des soleils-poignards
LA QUINZAIIJB
discerné la mort sur son vuage.
Ainsi, à soixante ans, eUe allait
prendre contact avec le réel.
L'une est atterrée, l'autre ravi,
ces deux-là ne s'entendront ja-
mais La cassure est nette, tracée
au diamant. Elle ne fera plus que
s'approfondir. Plus le fils est
odieux - et il sait l'être - plus
la mère multiplie soins et atten-
lions et mobilise l'optimisme des
amis autour du moribond, et plus
s'aggrave entre eux l'abîme, car
jusqu'au bout la mère refuse la
vérité de la mort, et on a presque
le sentiment que le fils meurt de
ne pouvoir la transmettre, meurt
non tant pour lui que contre sa
mère, contre son imbécile aveu-
glement. Il sera obligé d'entrer
seul en agonie, d'affronter seul
cette terreur de la mort qu'il
n'avait pas prévue et qui l'assaille
au dernier instant. Qui a tort?
Qui raison? Qui est bon? Qui
méchant? Ce n'est pas entre ces
termes-là que passe la coupure :
on n'est guère sauvé par ses œu-
vres ou ses mérites dans l'univers
de la catholique O'Connor ! Mais
l'est-on davantage par la foi ? Et
faut-il appeler « grâce ce don
étrange de connaissance qui tom-
be sur le premier venu (et de
préférence sur le pire) et fait de
lui un ricanant messager de l'au-
delà? Tous ces illuminés ressem-
blent peu ou prou au monstreux
évangéliste de la dans le
sang dont le grand-père portait
Jésus dans la cervelle comme un
aiguillon et qui finit par se brû-
ler les yeux avec de la chaux vive
afin d'y voir plus clair dans ses
propres ténèbres.
Lorsque Sheppard. lentement,
faisant un prodigieux et méritoire
retour sur lui-même, comprend
enfin l'énormité de son erreur
(la
ruée
de
l'angoisse et de
l'amour déferla sur lui comme
une transfusion de vie), rien ne
vient l'en récompenser sinon le
petit cadavre de son fils pendu à
simplement il y a d'un côté ceux
qui savent (ce qui ne les rend ni
meilleurs ni plus pitoyables ni
plus perspicaces) et de l'autre,
les sourds. Pour se faire entendre,
les premiers utiliseront n'importe
quel moyen violent, et le plus fou
en apparence sera aussi le plus
efficace.
une poutre -
suicidé par sa
"'lannery O'Connor
Flannery O'Connor
Mon mal vient de plus loin
1
Nouvelles trad. de l'anglais
par Henri Morisset
Gallimard éd., 280 p.
Nous voici projetés en plein
royaume des ténèbres. L'en-
fer c'est ici-bas, et la grâce
de Dieu, qui tombe çà et là
sur les plus déshérités, res-
semble à l'éclair de l'épée
qui tue. Dans les nouvelles de
ce dernier recueil de Flannery
O'Connor (1) toujours quel-
que faille profonde apparaît
entre les personnages mis en
présence. En dehors même
des différences immédiate-
ment visibles, sur le plan
racial (les Noirs et les
Blancs), ou social (les maî-
tres et les domestiques), ou
sur le plan des générations
(les mères et les fils). Cette
faille est bien pire, qui n'est
pas incompréhension mo-
mentanée, malentendu ou
erreur réparables, mais bien
l'absolu de la surdité, l'enfer
de la non-communication.
Même cassure, fondamentale.
irréparable, entre les personna-
ges de «les Boiteux entreront les
premiers », l'une des plus belles
de ces neuf nouvelles et sans dou-
te des plus insupportahles. Shep.
pard, tout comme la mère d'Asbu-
ry, est animé des sentiments les
plus altruistes et totalement im-
perméable à la véritable connais-
sance des êtres : il ne voit ni
son propre fils (qu'a traumatisé
la mort de sa mère) ni le petit
boiteux abandonné qu'il recueille
et comble de ses bienfaits. L'or-
phelin, après avoir fait subir à
son protecteur les pires avanies,
lui déclare en pleine face, qu'il
faute.
Dans la nouvelle suivante - elle
s'intitule «la Révélation mais
presque toutes pourraient porter
le mot en sous-titre - la grosse et
pieuse Mrs Turpin, consciente de
sa valeur et de ses mérites (ordre,
bon-sens et respect de soi) et en
remerciant Jésus à toute heure,
sera brutalement arrachée à son
confort spirituel dans le salon d'at-
tente d'un médecin par une fille
inconnue, « une grosse laid asse
qui n'a cessé de la fixer avec har-
gne, et finit par se jeter sur elle
toutes griffes dehors dans un ac-
cèft de rage qui ressemble à de la
folie pure. Et quelque chose alon
franchit obscurément l'épaisse
bonne conscience de Mrs Turpin :
elle était sûre, maintenant que
la fille la connaissait, personnel-
lement, profondément, par-delà
le temps, les lieux et les circons-
tances. Elle ne se trompait pas et
le message est clair : « Retourne
en enfer d'où tu viens, vieux pour-
La tragédie est ainsi posée dès
le départ, et qui dit tragédie dit
l'impossibilité de toute solution
autre que la mort. Cela vient dou-
cement, par touches irrémédiables
mais légères. On admire l'éton-
nante sécurité, la maîtrise, l'allé-
gresse qu'une telle certitude de
la tragédie en cours donne à
l'auteur. Rien de plus propice à
l'humour - qui n'est jamais si
bien portant que dans la noire
machinerie de la fatalité.
Ecoutons l'attaque de la pre·
mière nouvelle (celle qui donne
son titre au recueil) : c'est la ren-
contre de la mère et du fils, l'étu-
diant Asbury qui relourne pour
y mourir dans la maison mater-
n'est qu'un « gros lard, un Jésus-
Christ en peau de toutou, qui se
prend pour le bon Dieu ». « J'ai·
me cent fois mieux, ajoute-t-il,
la maison de redressement que la
sienne
Le démon le tient en son
nelle : Elle avait poussé un petit
cri et semblait atterrée. Il était
ravi qu'elle eût, du premier coup
pouvoir Par la bouche infâme
de l'horrible Rufus, nourri du
langage primitif des prêcheurs du
Sud, c'est tout de même la vérité
qui passe, une certaine connais-
sance terrible à laquelle l'honnê-
te Sheppard est étranger. Ah,
ceau à verrues », articule la fille,
et dès lors c'est en vain que Mrs
Turpin tordra son esprit en tous
sens pour échapper à la justesse
fulgurante de ce jugement: oui,
elle n'est qu'un « pourceau et
ses vertus seront «la proie du
feu ».
C'est avec la même furie meur-
trière que Mary (dans « Vue sur
les hois »), l'étrange et rébarba-
tive petite fille du vieux Fortune
se jettera sur son grand-père qui
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
3
INFORMATIONS l'adore, parce qu'il est demeuré fermé à ce qui e8t pour elle l'axe même
INFORMATIONS
l'adore, parce qu'il est demeuré
fermé à ce qui e8t pour elle l'axe
même de la vie. Il mourra de ne
pu l'avoir saisi à temps, non
sans avoir tué auparavant l'in-
compréhensible messagère d'une
vérité qui le dépasBe.
De la même façon, un coup de
poing en apparence absurde fait
chavirer dans la nuit toutes les
certitudes de la mère de Julien
une sorte de violence radicale et
tourmentée, avec la même hor-
reur organique du mensonge et
de l'hypocrisie.
Mais peut-être est-il vain de
souligner ces ressemblances:
Adieu à
Lop Masson
Robert Laffont, un recueil de nouvel-
les de l'écrivain disparu : des Bouteil-
les d8ns les yeux.
Ezposition
(dans Tout ce qui monte con-
verge), cette grosse dame tou-
chante et ridicule, innénarable
mélange de racisme, de gentilles-
se et de vanité désarmante. Julien
lui, comme bien d'autres dans ce
recueil - et comme Flannery
O'Connor elle-même - a fait des
études à l'Université, s'est frotté
à des gens, à des idées, inconnus
aux campagnes arriérées du Sud.
Il est revenu vivre - comme l'au-
teur, là encore - auprès de sa
mère et il la voit telle qu'elle est,
et il la hait et la raille ouverte-
ment, détestant sa propre com·
plicité de fait avec la vieille fem-
me mais incapable d'une révolte
efficace, voué d'avance à la mé-
diocrité et le sachant. Tels sont
la plupart des intellectuels chez
O'Connor : des monstres de luci-
dité et d'impuissance. Une énor-
me négresse, qu'exaspèrent à la
folie les bontés de la dame blan-
che, sera cette fois l'instrument,
à la fois purificateur et destruc-
teur, de la c révélation
Simone Weil écrivait : Seuls
pour notre délectation. Flannery
O'Connor laisse quatre admira-
bles recueils où chacun puisera
ce qu'il lui plaira de trouver dans
cet univers étroit de la surdité,
de la violence, de la révélation.
La mort - si proche alors - en
accentue encore, dans ce dernier
recueil, l'ombre et la lumière,
rend plus aigu le regard, plus per-
cutant l'humour, plus forcenée la
violence. C'est toujours le Sud,
paysage ingrat, jamais décrit pour
lui-même d'ailleurs, qui est com-
me la forme visible des âmes en
présence : pauvre et foudroyé
par des soleils obsessionnels. Pe-
tite bourgeoisie sudiste repue de
bonnes œuvres, intellectuels aux
principes généreux, aux actions
piteuses, Noirs hâbleurs, fai-
néants, rusés, tels que leurs maî·
tres les ont faits, petits Blancs
abrutis, à la Caldwell, méprisés
par les possédants et qui se ven-
Poète, dramaturge, romancier, jour-
naliste (il fut rédacteur en chef des
• Lettres françaises - au lendemain
de la seconde guerre mondiale), Loys
Masson est mort le 24 octobre 1969
à l'âge de clnquante-quatre ans. Il
avait débuté dans les lettres, en 1942.
avec un recueil de poèmes intitulé
Déllvrez.nous du mal (Seghers) et
nous avait donné depuis, outre des
pièces de théâtre et de nombreux
recueils de poèmes, neuf romans
(Laffont). En 1962, il avait obtenu le
Prix des Deux-Magots pour son roman
intitulé le Notaire des noirs et le Prix
de la Fondation Del Duca pour l'en-
semble de son œuvre. Charles Mou-
lin lui a consacré une étude publiée
dans la collection • Poètes d'aujour-
d'hui -. En mars 1970 paraîtra, chez
Du 1'" au 15 décembre aura lieu
à la Librairie Saint-Germain-des-Prés,
184, Boulevard Saint-Germain à Paris,
une· exposition des livres - presque
tous des recueils de poèmes - pu
bilés par les éditions • Les Ecrivains
Réunis -, (Armand Henneuse). On y
verra, entre autres, des éditions ori-
ginales de Louis Aragon, Henri Bar-
busse, Blaise Cendrars, André Salmon,
Eluard, Francis Ponge etc., dont cer-
taines sont devenues très rares, et
même un petit volume de poèmes
de Seghers
A cette occasion Armand Henneuse
présentera ses livres les plus récents.
A paraître
Chez Julliard, on annonce un nou-
veau roman de Michel Boulgakov :
gent en haïssant le Nègre
Flan-
nery O'Connor les saisit où ils
sont, les cloue devant nous pour
toujours grâce à un art incompa-
rable, et cruel, du détail concret :
Un cœur de chien. L'auteur du Roman
théâtral et du Maitre et Marguerite,
publiés récemment chez Laffont (voir
le numéro 54 de la Quinzaine) nous
donne Ici un récit burlesque, absurde,
grinçant qui a pour cadre la Russie
des années 20, c'est·à-dlre une Russie
où, entre la mort de Léhlne 'et l'avè-
nement de Staline, la terreur reste
encore sous-jacente et où la liberté
des mœurs n'a pas encore fait place
au puritanisme d'un retour à l'ordre
établi.
déterminants, par A. Culioli, C. Fuchs
et M. Pecheux. La diffusion de tous
ces ouvrages est assurée par les édi·
tlons Dunod.
Le Centre de Linguistique Ouanti·
tatlve de la Faculté des Sciences de
Paris s'efforce, depuis dix ans, de
dispenser un enseignement Interdis-
ciplinaire, au carrefour de la mathé-
matique et de la linguistique. L'assi·
mllatlon de cet enseignement, préci·
sons-le, ne présuppose chez les audi-
teurll aUCI,JOe connaissance préalable.
(Pour tous renseignements, s'adres-
ser au secrétariat du Centre : Centre
de Linguistique Ouantltatlve, Saint-
Sulpice de Favières-91).
Larousse
des êtres tombés au dernier degré
de fhumiliation, bien au-deuow
La Librairie Larousse met en sous·
crlptlon au prix de 89 F un ouvrage
de la mendicité
ont en fait la
encyclopédique consacré à l'archéo·
logle. Sous la direction de Gilbert
Charles-Picard, l'Arch60logle. cNcou-
pOlJlJibilité de dire la vérité. Et
geste, regard, pauvres mots échan-
gés - même les silhouettes de
passage sont travaillées, comme
le sont les personnages de second
plan chez Bosch. Qui oubliera
jamais, après les avoir rencontrés
une fois dans ces pages, l'affreux
Rufus, la laidasBe au visage bleui
par l'acné, Parker le tatoué qui
Chez le même éditeur, signalons
également trois ouvrages sur l'Alle-
magne qui ne manqueront pas de
retenir l'attention : un document sur
le N.P.D. par R. Kuhn et dont le titre
n'a pas encore été fixé; une étude
historique sur la Gauche allemMde
depuis sa naissance jusqu'au nazis-
me, par Gérard Sandoz; les MémoI-
res d'un Allemand. par Ernst Erich
Noth. Auteur trilingue, E.E. Noth, qui
a publié plusieurs ouvrages en fran-
çais et, notamment la Tragédie de
la jeunesse allemande (Grasset),
verte des civilisations dl
se
aussi : Peut-être que Dieu se
plait il utilUer les déchets, les
pièces loupées, les ob jets de re·
but. Et ailleurs : L'acte méchant
est un tramfert sur autrui de la
dégradation qu'on contient en soi.
e est pourquoi on y incline
comme ven une délivrance. On
se fait graver dans le dos l'image
de Dieu, la mère de Thomas et
BeS bigoudis en caoutchouc rOBe
Et l'on re8te obsédé par ces yeux,
bleu pâle, délavés, transparents
propose de mieux faire comprendre
et connaître les buts, les méthodes
et les résultats de cette science mal
Interprétée par le grand public. L'ou-
réside aux Etats-Unis où
Il
s'est
vrage comprendra 500 illustrations et
cartes en noir et seize hors-texte en
couleurs.
- et comme ouverts par derrière
exilé en 1933. Les Mémoires de ce
résistant de la première heure, dont
les livres furent mis au pilon par les
Editions uDÏversitaires
pourrait multiplier les citations
de ce genre. A regarder simple-
ment leurs deux photos, celle de
Weil et celle d'O'Connor, la res-
semblance frappe : même visage
sans grâce, la bouche généreuse,
et ces yeux cerclés des mêmes lu-
nettes à monture de fer, large
ouverts sur le monde avec quelque
chose d'impérieux qui semble
vouloir forcer les apparences.
Catholiques toutes deux (et la
chose paraît aussi incongrue
chez l'une que chez l'autre), mor-
tes toutes deux avant quarante
ans, possédées toutes deux par
sur un autre monde - des fous
et des illuminés au moment de
la c révélation par ces soleils-
poignards, ces soleils-coups de
poing qui brusquement ensan·
glantent le ciel et la mémoire -
signes vraiment ébloui88ants de
la mort.
nazis, comprendront plusieurs volu-
mes. Les deux premiers à paraître
auront pour sous-titre les Années de
guerre et les Années américaines.
Linguistique
Aux Editions Universitaires paraît
un livre où, sous le titre de Blbllo-
thique Idéale de poche, se trouvent
répertoriés et commentés par Jean
Huguet et Georges Belle les prlncl.
paux romans et les principales piè-
ces de théâtre publiés ou annoncés
dans les différentes collections de
poche.
Serreau.
Pierre Belfond
(1) Morte à 3S ans en 1964, Flannery
O'Connor a publié deux romans: la
Sageue dan.s le IIQIIg et Ce .ont ka t1Îoo
lent. qui femport4!1II, et deux reeuew
de nouvelles: la Braves geJl$ lie cou-
rent pœ les rues et Mon mal VÙlnt de
L'association Jean Favard, qui a
pour but le développement des re-
cherches dans les domaines de la
linguistique formelle, quantitative.
mathématique, etc., annonce parmi ses
prochaines publications : Traduction
humaine et m6canlque, par A. Ljuds-
kanov; Leçons de linguistique mathé-
matique, par A. Gladkli; lexis et me-
talexls : application IIU problème des
Aux éditions Pierre Belfond. Marcel
Béalu publie son premier roman, où
le fantastique cède quelque peu le
pas à l'érotisme : le Puage de la
Bite.
phu loin
Tous quatre ont paru en
français aux éditioDs Gallimard.
4
Le se rom.an allelDand porte bien 1 Martin Walser La licorne traduit de l'allemand par
Le
se
rom.an allelDand
porte bien
1
Martin Walser
La licorne
traduit de l'allemand
par Magda Michel
Gallimard éd., 389 p.
En Allemagne, plus nettement
qu'ailleurs, le roman suit
aujourd'hui deux voies diffé-
rentes, mais non divergentes:
xité s'explique par le double aspect
de ses romans : ce sont des œuvres
à la fois construites et abandonnées
à elles-mêmes. L'auteur fixe un ca-
dre, puis laisse sa plume inventer
des événements, noter des observa·
tions microscopiques et appaJ;.em-
ment sans rapport. Ces enchaîne-
ments flexibles et incongrus répon-
dent aux sollicitations de la mémoi-
re.
la voie sociale et la voie sub·
jective ou expérimentale Il
parvient souvent à faire la
synthèse, et c'est sa
grande réussite et son inté·
rêt. Martin Walser témoigne
de cette réussite. Déjà intro-
duit en France par deux tra-
ductions, Quadrille à Philippe-
ville (Plon) et Le cygne noir
(Gallimard) , et surtout par sa
pièce Chêne et lapins ango·
ras (jouée au T.N.P.), il mérite
d'être largement connu du pu-
blic francais.
jourd'hui de l'être, ils ne se cares-
sent pas. Cette négation est encore
trop, puisqu'elle laisse en place une
potentialité affirmative, une sorte
d'énoncé tentateur.
Or, notre mémoire est faite de ces
tentations. Dans notre crâne s'agi-
tent des faits qui « entretiennent des
relations à notre insu ». Il faut veil-
ler à ces manifestations d'indépen-
dance exhorbitantes. « Avec les fai-
bles forces dont je dispose, je dois
donc me jeter à l'assaut de ces reve-
nants
, les poursuivre de corréla-
Le roman « social» est ferme-
ment appuyé, outre-Rhin, sur la tra-
dition. Depuis Wilhelm Meister,
c'est à la fois une enquête et un
constat sur l'état de la société. Le
héros est un individu, très neuf et
très solitaire, qui gagne son diplô-
me d'homme en explorant toutes les
couches de cette société, en subis-
sant ses rebuffades et en conqué-
rant une solidité intérieure. Il doit
refouler et anéantir ses « labyrinthes
de poitrine » (le mot est de Gœthe
et non de Joyce) pour atteindre une
salutaire sérénité.
La société était.elle, au temps de
Weimar, une meilleure école de sa-
l'attention se déplace vers le « je »
du récit. L'homme-individu n'est
plus un tout indivisible face aux au-
tres, un atome insécable, mais bien
un « holon », pour reprendre le ter-
me de Koestler, à la fois tout et par-
tie. C'est un maillon qui lui-même
se décompose en chaînes nombreu-
ses. L'individu devient dividu, et le
roman explore toutes ses possibilités,
ses potentialités, ses diverses moti-
vations et impulsions. Le « moi »
multiplié autorise les singulières in-
terférences, les jeux de la mémoire
et de la fantaisie, et nous en arri-
vons, non sans une heureuse confu-
sion des valeurs, à un art baroque,
présent chez Grass, Hildesheimer,
Arno Schmidt, Martin Walser, pour
ne citer que ceux-là.
S'il y a divorce apparent entre le
roman « social» traditionnel et le
roman expérimental, et même au
sein de chaque romancier, cela ne
doit pas nous étonner. Plus qu'un
autre, l'écrivain allemand est déchi-
ré entre un passé littéralement inas-
similable et un présent peu convain-
cant. Devenu imperméable aux
idées reçues, aux idéologies, démo-
cratiques ou socialistes, incrédule de-
vant le bulletin de vote (pour un
Walser ou un Enzensberger CDU et
SPD sont blanc bonnet et bonnet
blanc (1) ) il est sensible au dérègle-
ments du monde, aux phénomènes
hippies ou contestataires. C'est en
fin de compte, dans le scepticisme
que s'unissent sa Weltanschauung
et son moi subjectif. Mais comme le
tempérament allemand s'accommode
mal du désenchantement et de la
retenue, roman social et expérimen-
tation subjective se retrouvent dans
une même ironie débordante, rebel-
le à la discipline. Le fait est assez
neuf pour mériter d'être souligné.
Il permet un recul salubre, un « dé-
sengagement » à la manière d'un
Joyce chez qui, d'ailleurs, l'humour
est un élément constitutif. L'ironie
autorise aussi une satire très effica-
ce, de soi-même et des autres. L'écri-
vain allemand ne prétend plus nous
apporter un message achevé, les rè-
gles d'un bon apprentissage de la
vie, il nous communique les rires ou
les hennissements des faunes et des
licornes qui s'ébrouent. Si elle évite
tout schéma didactique, cette métho-
de ne nous met pas moins à l'épreu-
ve.
Parmi ces maîtres d'un nouvel
humour, Martin W aIser est, aux di-
res d'Enzensberger, « le plus ba-
vard ». Prélude à La licorne, son pré-
cédent roman Halbzeit (non traduit)
n'était pas moins épais. Cette proli-
Le narrateur est au lit, vacant et
absent aux autres, non sans quelques
difficultés familiales. Son étrange
recollection le mène vers un passé
récent, animé de plusieurs aventu-
res amoureuses où Mnémosyne joue
un rôle de création non négligeable.
Dès lors le narrateur Anselm, dou-
ble de l'auteur, s'interroge longue-
ment sur la nature du temps et de la
mémoire. Certains de ses sophis-
mes sont saisissants : constatant que
le journal parle un jour des derniers
actes de Lumumba et le lendemain
annonce qu'il est mort, Anselm
conclut que Lumumba ne meurt
pas, ne meurt jamais; le fait n'est
pas mentionné dans le journal. Puis
il met en doute la notion de simul-
tanéité : est-il possible que les évé-
nements effroyables qui ont entouré
la mort du héros africain aient eu
lieu au moment où lui-même s'adon-
nait aux actes les plus futiles ? La
mémoire joue aussi un rôle ambigu.
Que conserve-t-elle? N'est-elle pas
avant tout négation puisque l'ins-
tant mémoré n'est plus, donc n'est
pas dans le temps présent ? Le récit
né de la mémoire, n'est-il pas dénué
de toute authenticité ? Que procla-
me·t-il sinon une absence, une
inexistence ? Si je dis par exemple
qu'Orli et Anselm se sont caressés,
c'est donc qu'ils ne se caressent plus
et que même, absolument, pour l'au-
tion en corrélation, les démasquer,
rompre les contacts, détruire les
connexions qui ont déjà eu le temps
de s'établir, isoler les foyers d'agita-
tion, les assécher, les pulvériser
Les mots se prêtent à cette œuvre
d'hygiène mentale dans la mesure
où, pareils aux fonctions mnémoni-
ques, ils égalisent fourmis et gratte-
ciel, réduisent les fourmis comme
les gratte-ciel à une qualité dans la-
quelle grandeur et petitesse ne comp-
tent plus, dans la mesure où elles ne
sont toutes deux que des mots
/' admets « grosso modo » que de
toute chose il reste des mots ».
gesse que
la nôtre ? Il
est sûr que
les héros de Fontane, de Thomas
Mann, de Rilke, de Musil ont à af-
fronter un monde plus redoutable -
fêlé, émietté, où nulle « société de
la Tour» ne vient sauver l'individu
du désenchantement. Avec Gün-
ter Grass, Uwe Johnson et d'autres,
la société a été une bonne fois jetée
bas, et ce qui en subsiste, habité de
revenants et de transfuges, n'offre
plus de prise qu""a la démesure.
Cependant l'allure du roman n'a
guère subi de modification fonda-
mentale. Le héros reste une sorte de
picaro allemand qui appelle sans
cesse par son action de nouvelles
aventures sans lien évident. L'arti-
fice de cet « apprentissage» a été
assez sensible à nombre de jeunes
écrivains, nourris de Joyce, de Faul.
kner et de Freud, pour qu'ils tentent
une autre approche de la réalité.
C'est le roman expérimental où
Voilà donc l'écrivain addition-
nant les mots par hygiène mentale,
pour dompter tous les « moi » mul-
tiples et proliférants de son dividu,
parmi lesquels la licorne. Quelle est
Edouard Mattei
l'amateur
deeafé
roman
"une œuvre d'art où les prestiges du langage concilient
perfection et frémissement ".
COMBAT
"son livre
est l'un de ceux qui s'imposent d'emblée ".
QUINZAINE LITTERAIRE
CALMANN-LÉVy
1IIIIIIIi
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
ROMANS Un thème FRANÇAIS cette licorne ? L'auteur Dote eD épi- graphe cette incaDtatioD du
ROMANS
Un thème
FRANÇAIS
cette licorne ? L'auteur Dote eD épi-
graphe cette incaDtatioD du Psaume
22 : « Arrache-moi à la gueule du
lion Et à la corne de la licorne. »
Quel piège DOUS teDd Walser eD dé-
formant le texte biblique qui dit,
seloD les versions, « à la corne du
buffle » ou « du
taureau » ? Sym-
bole phallique et dyoDisiaque, cette
licorne est saDS doute l'élémeDt le
plus iDcoDtrôlé de SOD « moi» di-
vers, le plus folâtre, le plus fou. Sa
capture De va pas sans mal, d'autaDt
que toute la société pousse à cette
dispersioD du Darrateur, à cette
aDarchie des sens, étant elle·même
désordre, leurre et basse séductioD.
Les romanciers, cette sai-
son, retomberalent·lls en en-
fance? Voici qu'une dizaine
d'entre eux, non point avec
ensemble, mals dans ce
beau désordre qui caractérl·
se les cours de récréation,
font des clins d'œil à J'enfant
qu'ils furent ou se retour·
nent carrément vers les para·
dis aux verts tendres ou aci-
des de leurs jeunes années.
qu'une réponse insnffisante et
provisoire.
Aussi bien, il est évident ici que
le thème ne commaDde pas l'écri·
ture. Autant d'auteurs, autant de
manières de parler de l'enfaDce.
Le réalisme poétique de Sabatier
n'est pas la quête quasi.prous-
tienne visant à la récupératioD
totale d'un monde perdu et à son
intégration dans le présent de
Georges Guérin. Le lyrisme cara·
colant de Polac et celui, vengeur,
de Pilhes sont aux aDtipodes des
analyses sensibles et rigoureuses
de Françoise de Gruson, comme
Ici Walser se fait cinglant. La
satire des mœurs est cruelle. L'écri·
vain, « eDtreteDu », fait figure de
marioDDette pour auditoire coDteDt
de soi et de peu. C'est UD représeD'
taDt, un placier eD idées reçues, en
truismes bêtas, eD circonlocutions
verbeuses. L'auteur eD vogue est un
êtTeboursoufié d'orgueil, odieux, et
devaDt certains portraits précis le
lecteur se preDd à essayer quelques
clefs pour deviDer quels cODtempo-
rains Walser a aiDsi mis sur la
sellette. La dérisioD de tout rejoint
le dépassemeDt du réel, par la fan-
taisie, l'iroDie, l'onirisme. La boucle
est bieD bouclée. Par UDe sorte
de fuite circulaire l'auteur échappe
sans cesse à ses haDtises. Le roman
eDtier est une roDde où l'OD vire
Qu'elle soit le thème principal
ou le lieu à partir duquel s'éclai·
reDt, autour duquel s'ordonnent
la démarche du récit, la structure
du drame, les relatioDs des per-
soDDages, l'enfance est au cœur
de leurs livres, en constitue le
Doyau éclatant ou secret. Ressus-
citée ou réinventée, au premier
plan· ou eD coulisses, elle est pré.
sente dans les romans d'HélèDe
Cîxous, Jeanne' CressaDges, FraD'
çoise de Gruson, Marie Nigay,
Yolande Paris, Louis Calaferte,
Serge Doubrovsky, Georges Gué·
rin, Pierre Mertens, René· Victor
Pilhes, Michel Polac, Robert Sa·
batier
Serge Doubrovsky
R.-V. Pilhes
à bonDe allure.
La licorne est UDe œuvre savou-
reuse, qui donDe à penser, où l'on
D'a pas fini de puiser et de rêver.
Minutieuse, inlassable, acharnée,
elle met au jour des strates ignorées
de la conscieDce humaiDe. Persi-
fleuse, elle D'est pas directemeut
aux prises avec le système politique
allemaDd ou occideDtal. SoD projet
est plus vaste: c'est une remise eD
cause de la consommatioD culturelle
dans UD pays replet, daDS UDe
hémisphère gavée des produits et
sous-produits d'uDe éthique sociale
de la concision brûlante de Cala·
ferte, de la reconstitution d'un
langage enfantin, aussi que
roué, par-Yolande Paris, ou des
recherches formelles de Serge
Doubrovsky. De même, il est cere
tain que tous les enfants, sauvages
ou timides qui courent, paradent
ou souffrent dans ces livres ne
feraient pas partie d'une même
bande, ne joueraient pas aux mê·
mes jeux sous le préau d'une
école, qu'il n'y a pas deux enfan-
ces pareilles et que parler de
l'enfance n'est pas, loin de là,
nager dans l'eau de rose des bons
sentiments.
où l'on comprend le langage des
fleurs et des bêtes, et une autre,
difficile, pénible, génératrice de
souffrance ou de révolte, où l'on
se heurte aux parents, aux con-
ventions sociales, voire dans le
cas de Doubrovsky, victime du
r a c i s m e, à l'incompréhensible
cruauté du monde. D'un côté
Rousseau et Chateaubriand nous
font sigue, de l'autre le petit Val·
lès, et plus encore Poil de Ca·
rotte.
Déeouverte de la nature
à boD marché et graDde diffusion.
C'est aussi UDe quête au sein de
l'homme, DuaDCée de chaleur et de
tendresse. Car l'auteur De tranche
pas dans le vif, il a même UDe pré-
dilection amusée pour une certaine
faiblesse humaine, à conditiOD
qu'elle De veuille pas donDer le
change. En vérité le romaD aIle·
maDd se porte bien.
Certaines images
Rémi Laureitlard.
1. Le cas de G. Grass, thuriféraire de
Willy Brandt, doit faire grincer bien des
dents parmi ses pairs.
La traduction
de Magda
Michel
est
L'enfance, toutefois, impose cer-
taines images. A la lecture de
ces livres, on pourrait imaginer
qu'il y a deux enfances, ou, à'
l'intérieur d'une même enfance,
deux aspects, deux expériences
qui seraient comme l'envers et
l'endroit de l'apprentissage de la
vie. Il y a une enfance relative·
ment libre, heureuse, naturelle,
généralement campagnarde où
l'on s'enivre de longues courses,
où l'on se barbouille de mûres,
La découverte de la nature,
des champs, des villages et du
monde, est présente chez Marie
Nigay, chez Jeanne Cressanges,
chez Georges Guérin, chez Cala·
ferte, chez Yolande Paris, dans
certaines pages de Mertens ou
même de Polae (tandis que ehez
Pilhes elle n'a de rôle que sym·
bolique). Paradoxalement, on la
rencontre aussi dans le! Allumet-
tes suédoiSe! de Robert Sabatier
dont «la Quinzaine a déjà
parlé, Olivier étant moins un pe-
tit Parisien qu'un enfant de ce
village nommé Montmartre où se
conjuguaient encore dans les an·
d'une remarquable qualité.
Coïncidence, sans doute, mais
qui ne laisse pas d'être curieuse.
Aucun de ces auteurs n'a l'âge
auquel les écrivains fODt volon-
tiers retour sur leur passé, écri·
vent - ou déguiseDt - leurs
souveDirs d'enfance. A part Saba·
tier et Calaferte, qui, du reste,
n'oDt pas ou à peine dépassé qua-
rante-cinq ans, presque tous en
SODt à leur premier ou à leur
second rom aD. Or, les débutants,
d'ordinaire, s'iDspirent de leurs
propres aventures, évoquent ou
transposeDt des événemtmts ré-
cents. Le plus souveDt ils mettent
en scène des héros jeunes ou ado-
lescents tâtonnant sur les chemiDs
de l'amour ou de la liberté, s'ef·
forçant de quitter tout ce qui
ressemble à l'enfance pour s'affir-
mer comme des hommes. On
notera alors que la plupart des
débutants de cette année, qui
nous entretieDnent de l'eDfance,
n'en SODt plus au stade des brouil-
lons d'écolier ou de l'inspiration
juvénile. Doubrovsky, Polac,
Pilhes, Guérin, Françoise de Gru·
son, Pierre Mertens, par exemple,
ont déjà comme critique, journa-
liste, essayiste, nouvelliste, auteur
radiOPhOnique, professeur, une
expérience de l'écriture et de la
\ réflexion. Mais ce ne peut être là
ROBERT privilégié • • l'enfance LAFFONT présente nées trente les nostalgies provin- ciales et les
ROBERT
privilégié
• • l'enfance
LAFFONT
présente
nées trente les nostalgies provin-
ciales et les lumières de la ville.
La vie provinciale, l'enfance
s'écoulant entre les boutiques d'ar-
tisans, l'odem de la bourrellerie
et les feux de la forge sont évo·
qués avec une sensibilité pudique
dans le récit tout classique de
Marie Nigay, la Vie comme un
cadeau. Mais ce sont surtout
Georges Guérin et Yolande Paris
qui, de manières fort différentes,
ouvrent les portes des verts para·
dis.
Dans Julienne et Lucie, Yo·
la nostalgie de la mère-enfant,
trop tôt perdue, de Robert Saba·
tier, voilà qui est totalement
étranger à Pilhes ou à Polac. Pour
eux, comme pour d'autres, le mot
de Gide: «Famille, je vous hais :t,
ne serait cependant pas juste. La
famille est peut.être ce qu'on n'a
pas eu, ce qu'on aimerait avoir,
et le theme de la bâtardise (que
Françoise de Gruson traite avec
pudeur et lucidité, Pilhes avec une
fureur vengeresse) est surtout
douloureux parce qu'il signifie
l'absence d'une vraie famille.
ses auteurs
de la rentrée
Gilbert Cesbron
je suis mal
dans
ta peau
roman
lande Paris nous conte la vie de
deux petites filles à la campagne,
pendant la guerre, une guerre qui
les frôle à peine et qui leur ap·
paraît comme un grand jeu, mys·
térieux et parfois meurtrier, de
gendarmes et de voleurs ou de
cache·cache, auquel se livrent les
adultes. Bien plutôt, Yolande Pa-
ris laisse parler les deux gamines,
les regarde agir, dialoguer avec les
plantes, let' bêtes, les choses qui
bougent ou qui font mal, réin-
venter à leur usage une sorte
d'animisme primitif. Bien que lié
au monde des adultes, celui des
enfants apparaît comme indépen-
dant, avec ses règles et son lan·
gage, comme entretenant une se·
crète complicité avec la nature.
l'annonce de sa passion des voya·
ges qui l'entraînera professeur, en
Inde, au Pérou. Tout l'équilibre
d'une vie, toute la richesse d'une
culture qui se glisse dans les in·
terstices du récit trouvent leur
source, leur raison d'être dans cet
univers d'enfance. Et sans doute
est-ce cet enracinement qui fait
échapper Guérin au pessimisme
de la plupart des romanciers
actuels.
Le sens de la famille, du ri-
tuel implicite et complexe qui
préside aux relations de cousi·
nage, tel que peut l'avoir Guérin,
Ce qui fait problème, pour les
romanciers actuels, c'est la rela·
tion difficile, voire la communi-
cation impossible avec l'un des
parents ou - c'est essentielle·
ment le cas pour Doubrovsky -
avec la société. Cette mauvaise re·
lation est le venin qui empri.
sonne l'existence, qui rend impos·
sible une insertion normale, dé-
nuée d'arrières.pensées ou de mé·
fiance, dans la société. C'est elle
qui est responsable de l'échec et
de la déchéance du personnage
dans le roman de Polac, elle qui
pousse le narrateur du Loum, de
R.V. Pilhes, à entreprendre l'ir·
l'éternité
plus
un jour
roman
sauvagine
Hélène Cixous
roman
De. racines
brancula
Georges Guérin, lui, dans Virgo
et Argo, roman large et foison·
nant, l'un des plus singuliers de
cette année, emprisonne dans de
longues phrases aux images net-
roman
tes et savoureuses, les paysages,
les rêves, les élans de son enfance.
Non seulement il restitue ce qu'il
fut et ce qu'il sentit, son goût des
jeux de construction, son émotion :'
devant la mer relativement pro·
che de son village, son émoi de
sentir contre sa main, lors d'un
bal de mariage, le sein rond d'une
jolie dame, mais il cherche ses
racines, il se replace dans l'arbre
la béatitude
érotique
roman
Syl
- généalogique, sentimental, cul-
kobor
turel - qui est le sien. Du pré à
Nadeau jusqu'à la ferme du p'tit
Borde, il dresse le cadastre, la
géographie des lieux ou se dé-
roula l'histoire de sa famille, où
parmi le réseau des tantes, des
oncles, des cousins, des voisins,
des camarades de classe se forma
sa sensibilité. Son oncle marin,
les maquettes de bateau, les livres
qui le faisaient rêver sont comme
tigan't
roman
Georges Guérin
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
roman
Trois en un L'emanGe résistible ascension qui marquera l'écrasement de la mère. Mieux, les parents
Trois en un
L'emanGe
résistible ascension qui marquera
l'écrasement de la mère. Mieux,
les parents ne sont pas seulement
coupables de ne pas comprendre
leurs enfants, mais hien de les
avoir faits. La faute de la mère
remonte au moment de la nais-
sance: c Maman, pourquoi m'as·
tu laissé tomber de ton ventre ?
tions et de l'éducation, où les
réactions spontanées sont encore
les meilleures, où les seules règles
qu'on respecte vraiment sont cel·
les du jeu.
1 Georges-Emmanuel Clancier
L'Eternité plus un jour
Laffont éd., 704 p.
Dans le menu romanesque de
la saison, f Eternité plus un jour
fait figure de plat de résistance :
interroge le héros de Polac qui,
toute sa vie, gardera la nostalgie
de l'état foetal. Plus radicalement,
c'est le moment de la conception,
et le narrateur du Loum poursuit
de sa haine la c dame
charnue,
noire et poudrée» qui, un jour,
s'est allongée sur une table et a
ouvert les cuisses pour le plaisir
d'un mâle et son malheur à lui.
En fait, ce dont souffrent ces en·
fants, c'est de n'avoir pas de mo·
dèle. personne ou aucune lumière
pour les guider sur le chemin de
la vie.
G.E. Clancier
La relation à l'eztérieur
Amour de la nature ou vio·
lence des conflits familiaux ne ré·
sument pas toutes les enfances. Il
serait hâtif d'afficher dans les
vitrines des librairies,
au· dessus
des romans de la saison, une pan-
carte conçue à la manière des en-
seignes d'autrefois: cAux enfants
de Combourg et de Jules Renard
réunis ». Nature et conflits paren-
taux supposent une relation à l'ex·
térieur. Quand Calaferte écrit
Portrait de fEn/ant, quand Mer·
tens dans rInde ou f Amérique
peint un petit garçon rêveur et
secrètement dur, soucieux d'être
différent des autres, quand Y 0-
lande Paris nous montre Julienne
choisissant sa tombe au cimetière
ou chevauchant un bras de fau-
teuil dans l'elpoir de «lui faire
un enfant », ils cherchent à tra··
duire les imaginations, à retrou··
ver les secrets de l'enfance.
Si l'enfance fascine les roman·
ciers, c'est parce qu'elle est le
temps de l'indistinction entre le
réel et l'imaginaire, le visible et
l'invisible. Le temp-s où la ten·
dresse et ]a cruauté font bon mé·
nage, où l'on peut tuer un chat
ou un oiseau pour voir ce qu'est
]a mort et pleurer franchement
parce qu'on les a tués. Le temps
où le langage suffit pour créer
l'insolite, pour métamorphoser
réellement une planche en bateau
et une brouette en voiture. Le
temps enfin où l'on n'est pas en·
core pris au moule des conven·
Sans doute est·ce là une des rai·
sons du retour des romanciers à
l'enfance. Il est possible que la
psychanalyse, ici, ait joué un rôle.
Mais ce serait surtout un rôle sou·
terrain, en rappelant l'importance
de l'enfance dans la formation de
l'individu. Car, à part R.·V. PiI·
hes, et par instant Mertens, aucun
de ces auteurs ne nous présente
de situations appelant directe·
ment l'interprétation psychanaly.
tique.
Plus sûrement, ce retour à l'en·
fance, et, à travers elle, à la na·
ture, est un recours contre le
monde modeme, la civilisation
technique, les contraintes de la
société. Iuvel'llement, ceux qui
maudissent leur enfance, et plus
encore les parents qui la leur ont
gâchée, sont aussi ceux qui ont
connu le plus tôt cette civilisation
et ces contraintes sans y être au·
cunement préparés. Bref, si le
monde va mal ou si l'on n'est pas
bien au monde, l'enfance est un
refuge. Ou au contraire elle est
l'annonce de ces maux, l'origine
de cette inadaptation. Et c'est par
rapport au présent qu'elle prend
son sens.
Dans le goût des romanciers
pour l'enfance, surtout s'ils ne
croient plus aux vertus de l'intri·
gue, il y a encore ceci : plus que
d'autres thèmes, elle permet les
cheminements sinueux, les ruptu·
res brusques, la liberté de l'ima·
ginaire, elle offre la possibilité de
conter quelque chose, une et mille
histoires ensemble, sans tomber
dans les poncifs du romanesque.
avec ses sept cents pages, ce
roman est certainement un des
plus longs, le plus long sans doute,
paru ce trimestre. Georges.Emma.
nuel Clancier, qui nous avait habi·
tué à des livres copieux - notam·
ment ceux du cycle intitulé le
Pain noir - bat aujourd'hui son
propre record. Si l'on y regarde
de près, cependant, l'ouvrage en
question n'a cette épaisseur que
parce qu'il groupe en un unique
volume trois romans dont rien
n'empêchait qu'ils fussent publiés
séparément, sinon, peut-être, l'am-
ple houle qui, du début à la fin,
entrelace les thèmes, les enchevê-
tre de telle sorte qu'il y aurait
baisse de tension à perturber ce
courant en en suspendant les alter·
nances
C'est dire que le livre est fait
de «moments» ingénieusement
structurés : la jeunesse s'y trouve
concomitante avec la mort, la
guerre avec l'amour, l'innocence
avec la folie, la tendresse avec le
crime et, par une sorte d'unani-
misme poétique, le quotidien avec
l'Histoire comme la terre natale
avec l'univers.
Autour du héros qui narre
Claude Bonne/oy
Georges
Guérin:
Virgo
et
Argo
(Seuil).
Pierre Mertens: L'Inde ou l'Amérique
(Seuil) .
Marie Nigay: La vie comme un ca·
deau (Calmann·Lévy).
y olande Paris: Julienne et LuciE
(Mercure de France).
Serge Doubrovsky: La
Di5persioll
(Mercure de France).
Françoise de Gruson: La clôturE
(Gallimard) .
Hélène Cixous: Dedmu (Grasset).
Louis Calaferte: Portrait de fEn·
fant (DenoëI).
René· Victor Pilhes: Le Lou","
(Seuil).
Michel PoIac: Pourquoi m'QJJ' tu
laiué tomber
(Flammarion).
la tour - G.·E. Clancier inscrit
dans le décor de son roman un
donjon carré sur la plateforme
duquel erre, la nuit, une jeune
folle. Vision shakespearienne qui,
tout de suite, incline l'ouvrage
vers le drame et le sublime. Le
drame s'y affirmera dans un con·
texte d'émeutes (février 1934), de
guerre (1939-40), de résistance
(1940-45), cependant que le subli·
me s'y perd peu à peu dans la
dégradation d'une passion dont
pourtant Henri Verrier souhaitait
qu'elle durât - selon la formule
d'Orlando dans Comme il vous
plaira - «l'éternité plus un
jour ».
Revenant sur son passé dont,
suivant les conseils d'une psychia.
tre juive, il a entrepris le récit,
le narrateur avoue: «Ma vie,
famour, notre vie n'aura été
qu'un seul jour sans féternité,
sans cette éternité de tendresse,
de juste joie, qui nous était pro·
mise et nous a été volée. » L'insa·
tisfaction est Ïe commun d-énomi.
nateur de personnages qui tous
pourraient souscrire à ce que dit
Elisabeth: «Le théâtre, ce qui
m'attire dans le théâtre, c'est la
possibilité d'avoir dix, vingt, cent
vies, toutes les vies sauf la mien·
ne, que je n'aime pas.
Echappant par là aux contin·
gences d'une époque à l'évocation
de laquelle l'auteur a peut·être
donné trop de place, ce roman
fervent et désabusé apparaît com·
me la chronique d'un apprentis.
sage de l'amour en même temps
qu'un bilan des difficultés d'être
dans le monde d'hier et d'aujour·
d'hui.
Jeanne Cre88llllfles:
La c1aambre
Maurice Chavardès
interdite (Julliard) .
- Henri Verrier - de multiples
personnages, les uns présents de
bout en bout, les autres apparais.
sant et s'évanouissant comme des
marionnettes, peuplent un espace
d'abord circonscrit à la petite
ville de province où débute l'ac·
tion, ensuite élargi à la France
(celle des années de guerre jus·
qu'à la Libération), puis au mon·
de, que parcourra, en reporter,
Verrier.
En face du narrateur, Elisabeth.
Elisabeth découverte, cherchée,
emprisonnée, chérie, perdue et
retrouvée. Comme au théâtre, ils
se donnent l'un à l'autre la répli.
que. On a le sentiment qu'effec.
tivement, dans la première partie
de l'ouvrage: «L'Observatoire »,
ils sont c en représentation ». Co·
médiens amateurs, c'est au travers
de dialogues de théâtre, par.delà
les attitudes de la mise en scène
qu'ils s'avouent un amour réci·
proque.
Se souvenant d'un de ses pre·
miers livres - un récit bref et
poétique intitulé le QUGdrille sur
8
Un langage nouveau Monique Wittig la terre. Elles disent que le soleil va 1 Les
Un langage nouveau
Monique Wittig
la terre. Elles disent que le soleil va
1
Les Guérillères
se lever ». Assiégées par l'homme,
Minuit, éd., 212 p.
elles ne se
rendent pas : « Elles
S8
Nous n'avons pas souvent, nous
n'avons même que rarement l'occa·
sion de nous réjouir de l'accomplis-
sement d'une œuvre littéraire en
tant que telle, c'est-à·dire d'une œu·
vre à l'intérieur de laquelle l'élabo-
ration d'un langage neuf se fait dans
un domaine précis, celui du récit,
exactement limité par le pouvoir et
la portée de ce langage.
Si de telles œuvres sont rares,
l'impression qu'elles font est tou·
jours très forte. Ce fut le cas du pre-
mier livre de Monique Wittig,
l'Opoponax. A première vue, on
pouvait croire à une nouvelle évoca-
tion, cette fois, il est vrai, particuliè-
rement réussie, de l'enfance, de ses
jeux, de ses surprises. Ce qui expli.
quait mal et surtout imparfaitement,
l'attrait du livre, le sentiment que
son lecteur avait de se trouver en
présence d'une œuvre singulière.
ment neuve jusque dans ses fonde·
ments.
On y sentait en même temps une
effervescence inhabituelle, comme
une jubilation profonde qui aurait
accompagné l'écriture. l'Opoponax
devenait ce lieu privilégié, où, dans
la turbulence des sensibilités nais-
santes, « On », c'est-à-dire l'opopo-
nax, l'écrivain et sans doute son lec-
teur, découvraient ensemble le be-
soin de voir et de sentir, et bientôt
celui de dire cette nécessité. Un lan·
gage nouveau se formait qui, dans le
cercle de l'enfance, révélait la vie
par l'abondance des signes, et la
mort, par l'abandon des mots. Cet
univers était si vigoureux qu'il te·
nait loin de lui le monde des adul·
tes, celui des usages, des règles et
des lois du langage que ceux·ci utili·
sent. Un instinct très sûr, plutôt
qu'une volonté délibérée, ajoutait la
séduction du détail à l'effet assez
remarquable de l'élimination d'un
langage par un autre.
Publié cinq ans plus tard, les
Guérnlères, second livre de Monique
Wittig, vient à son heure pour sou-
ligner et fortifier notre conviction.
Le talent de cet écrivain le porte,
j'allais écrire, pour notre plaisir et
notre profonde satisfaction, à faire
du récit le lieu naturel de la contes-
tation du langage, non pas contes-
tation abrupte et maladroite, mais
contestation habile par le biais d'une
opération beaucoup plus subtile et
tou jours séduisante. Il semble, en
effet, que mots et phrases soient
tiennent au dessus des remparts, le
visage couvert d'une poudre briUan-
te. On les voit sur tout le tour de la
ville, ensemble, chanûJnt une espè-
ce de chant de deuil. Les assiégeants
sont près des murs, indécis. Elles,
alors, sur un signal, en poussant un
cri terrible déchirent tout d'un coup
le haut de leurs vêtements, décou-
vrant leur seins nus, brillants. Les
assaillants se mettent à délibérer sur
ce qu'unanimement ils appellent un
geste de soumission. Ils dépêchent
des ambassadeurs pour traiter de
l'ouverture des portes. Ceux-ci, au
nombre de trois, s'écroulent frappés
par des pierres dès qu'ils sont à por·
deux fois présents dans le texte :
d'abord comme les mots et les phra.
ses de l'usage traditionnel, ensuite
comme éléments actifs de l'auto-
destruction. La métamorphose est
très frappante dans ce nouveau li-
vre. Convaincante aussi, tant est
sensihle le renouveau des images, et
leur force.
Il t'a dérobé ton savoir, il a fermé ta
mémoire à ce que tu as été, il a fait
de toi celle qui n'est pas celle qui ne
parle pas celle qui ne possède pas
celle qui n'écrit pas, il a fait de toi
une créature vile et déchue, il t'a
bâillonnée abusée trompée. Usant
de stratagèmes, il a fermé ton enten·
tée de jet ». Mais il ne s'agira que
d'une légende par quoi l'on vainc
plus vite et plus sûrement que par
l'emploi de l'arme vive.
Poème et discours, l'univers des
guérillères se construit mot par mot,
phrase par phrase, jusqu'à la vic-
toire finale quand de jeunes hom-
mes, séduits mais non humiliés,
troublés mais non pas confondus par
la force du langage nouveau, s'ap-
prochent en bataillons serrés pour
rejoindre le rang des guérillères :
Notons, pour commencer, que les
Guérillères (ce curieux féminin de
« guérilleros ») ne sont ni les cousi-
nes, ni les lointaines descendantes
des Amazones auxquelles Hérodote
prêta le nom scythe d'Oiorpata, ou
tueuses d'hommes. La destruction de
l'homme n'est pas l'enjeu du com-
bat que les guérillères ont décidé de
mener jusqu'à son terme. Ce qu'el.
les combattent, c'est l'oppression, ou
plutôt sa cause, le langage, celui
qu'elles ont reçu des hommes, les-
quels les ont, par ce moyen, d'a-
bord nommées, puis soumises et ré-
duites à la merci des mots. Ce qu'el.
les veulent promouvoir, c'est un
monde nouveau où elles retrouve·
ront l'expression de l'indépendance
originelle (rappelant en cela le vœu
secret des enfants de l'Opoponax).
dement ». Leur première tâche sera
de cultiver le désordre sous toutes
ses formes. Confusion, incohérence,
discorde, agitation, chaos, anarchie,
deviennent alors les attributs quoti.
diens de l'existence des combattan·
tes. Elles se rassemblent, elles's'exal-
tent, elles vont parler, elles parlent.
c( De jeunes hommes revêtus de com-
binaisons blanches collant à leur
corps accourent en foule au devant
d'elles. Ils sont porteurs de drapeaux
rouges aux épaules et aux talons. Ils
se déplacent avec rapidité un peu
au-dessus du sol, jambes jointes.
Elles, immobiles, les regardent venir.
S'arrêtant à distance et saluant, ils
disent, pour toi la victorieuse je me
défais de mon épithète favorite qui
a été comme une parure ».
Car le récit est fait sous la forme
indirecte. Le narrateur, à la façon
d'un récitant, ne décrit ni l'histoire,
ni les mœurs, ni les plaisirs et les
distractions des guérillères. Il se
contente de rapporter ce qu'elles en
disent. L'arme de ces combattantes
est unique, l'arme absolue, la parole,
qui devient la trame de l'action, sai·
sissant enchevêtrement du dire et du
faire. Si bien que la vertu de ce lan·
gage renouvelé devient la vérité des
guérillères, et leur combat, le livre
lui·même.
Elles disent : « Malédiction, c'est
par la ruse qu'il t'a chassée du para-
dis de la terre, en rampant il s'est
insinué auprès de toi, il t'a dérobé
la passion de connaître dont il est
écrit qu'elle a les ailes de l'aigle les
yeux de la chouette les pieds du dra-
gon. Il t'a faite esclave par la ruse,
toi qui a été grande, forte, vaillante.
Et quel livre! Tout à tour, le
blasphème, la séduction, l'insulte, le
rêve, la légende, interviennent pour
détruire l'édifice du langage reçu:
Elles disent que toutes ces formes
désignent un langage suranné. Elles
disent qu'il faut tout recommencer.
Elles disent qu'un grand vent balaie
A la main, les femmes tiennent
un livre, leur livre, qu'elles nom-
ment féminaire. Quelques pages por·
tent gravées, en lettres capitales, le
prénom des combattantes, de Pom-
peia à Phèdre, de Radegonde à Mi·
chèle, de Whilhelmine à Cosima.
Entre ces feuillets, des pages blan-
ches, à présent, pleines du livre
qu'elles viennent d'écrire.
Il ne faut pas dissimuler le très
grand attrait de ce récit, son ambi-
guïté savante, et ce souci de don·
ner au spectacle de la révolte la sé-
duction d'un langage renouvelé. Et
si l'on pense que l'entreprise des
Guérillères ne pouvait être menée
à son terme que par une femme, ré·
jouissons.nous. Bien des auteurs
masculins souhaiteraient connaître
une réussite aussi complètement af·
firmée.
André Dalmas
9
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
# • • Un eCrIVaIn acharné 1 Jean Sulivan Miroir brisé Gallimard éd., 296 p.
#
Un
eCrIVaIn acharné
1 Jean Sulivan
Miroir brisé
Gallimard éd., 296 p.
Jean Sulivan est un écrivain
acharné
En douze ans, il a édifié
une sorte d'œuvre - des romans
(Mais il y a la mer, Car je t'aime,
0, Eternité, Le5 mot5 dam la
gorge), des méditations (Le retour
à Delphes), des confidences (De-
vance tout adieu). Et cet écrivain
mes où se pétrifient ce qui fut
jadis vivant - église et littéra-
ture, belles âmes et âmes nanties,
hypocrites et puissants, institu-
tions. Sa tendresse l'appelle vers
les marges, les zones d'ombre où
passent les parias, les
les humbles ou les filles. Chré·
tien, il n'en a jamais fini de
détester les ors de Rome, les
«malabar5 et œ5 techniciem du
Ce
qui ne le rejette pas
est d'un modèle insolite. Si la
mode ne s'est pas emparée de lui,
il appartient pourtant à ceux qui
nouent avec leurs lecteurs un dia·
logue singulier. Sulivan a des
amis fanatiques, un cortège d'in-
connus qui guettent chacun de
ses ouvrages. Que cette voix' tou-
che de la sorte, et dans la nuit,
commande déjà qu'on lui prête
attention.
Cette confrérie de lecteurs pèse
sur son œuvre. Elle ordonne son
travail. C'est probablement pour
ces inconnus que Sulivan publie
aujourd'hui Miroir bri5é. Les bri-
sures de ce miroir sont de toutes
tailles et de toutes couleurs
Jean Sulivan
portraits d'amis, réfleXions sur
l'Eglise, rencontres. Ce fourre-
tout n'est pourtant pas organisé
par le hasard. Sulivan est un
écrivain jusqu'au bout des ongles
et ce désordre est gouverné. Suli-
van est un écrivain chrétien et
pas une de ses phrases, pas une
impertinence ne l'ignore.
Il est vrai que ce chrétien ne
goûte pas le confort. Son idée est
de dynamiter sans cesse les for-
du côté des chrétiens contestatai·
res. Il sent bien qu'un groupe
n'est que l'envers de l'autre: ils
tirent ensemble le même attelage
et Dieu, s'il doit dévaster, che·
mine par d'autres solitudes. Suli-
van parle beaucoup de Dieu - il
balbutie plutôt à son sujet, dans
le sillage de ces mystiques qui
Le cherchent moins dans sa pré-
sence qu'à travers l'expérience
du néant, du rien, de l'absence -
Dieu, le 5ur-étant-non-être, dit
- fragments de romans, nouvel-
l'attend mais illumine par sur·
prise ce qui en est le plus loin·
tain. On devine le bel usage lit·
téraire que ces détours de la
grâce, sa malice et ses bizarreries,
peuvent favoriser. Sulivan avoue
lui·même - et redoute - que
certains de ces récits procèdent
de Bernanos.
Bernanos ne fut jamais un
homme de lettres. Sulivan se
défend de l'être, mais allez faire
un fleuve remonter vers sa source.
Tout son livre est encombré de
ce combat entre celui qui vou·
drait nier tout apprêt et l'œil
impérieux d'un écrivain qui
observe, vérifie et ordonne jus.
qu'à ses désordres. Ce combat,
Sulivan est loin de le gagner. Il
peut faire le rude ou le familier,
le vulgaire ou le béotien, il ne se
délivre guère des rets de l'esthé-
tisme. Il peut bien écorcher les
« scribes », les académiciens et
les fonctionnaires de la littéra-
ture, il fait partie de la corpora-
tion. Mais la bataille elle-même
est pathétique parce qu'elle est
livrée sans tricherie. La précio-
sité elle-même peut avoir du sens.
les éclatées, insolences et colères,
Maître Eckart.
La même foi traverse les brefs
romans qui jalonnent le livre. Il
faut l'y chercher à la trace. un
peu comme le sang, dans les fo-
rêts, dit qu'une bête a été bles-
sée. Elle n'apparaît jamais où on
Gilles Lapouge
Miroir pulvérisé
1 tanne Champion
Bourgois éd., 336 p,
Dans sa préface à Sanctuaire, An·
dré Malraux donnait une définition
lapidaire de l'œuvre de Faulkner :
l'intrusion de la tragédie grecque
dans le roman policier. On pourrait,
paraphrasant la formule, dire du li-
vre de Jeanne Champion: c'est l'in·
trusion du surrealisme dans le ro-
man bourgeois. L'introduction de
Maurice.Edgar Coindreau confirme
la filiation faulknérienne du roman
de Jeanne Champion. Il est, en effet,
impossible de ne pas faire le rappro·
chement entre le ressassement haché
de l'idiot dans le Bruit et la Fureur
et la voix délirante du gitan dans X.
En forme de miroir pulvérisé -
emblême important dans le cours du
livre - dont la lecture doit faire l'ef-
fort de rassembler les éclats disper-
sés, X s'élabore comme une rosace
dont les pétales s'ouvrent peu à peu
devant le symbole qui les féconde.
D'où l'importance des tarots et des
signes dans un univers qui cherche
une compensation ludique à la fuite
du surnaturel. Parallèlement à la
confession d'un patient chez un ana-
lyste, se défait l'écheveau de la vie
du médecin et de son entourage fa-
milial. Psychiatre réputé, Pierre
Berthier tient de sa formation didac-
tique la vertu de tenir le monde à
la distance respectueuse de l'autori·
té et de l'indifférence. Mais il voit
sa vie d'équilibre morose et de docte
pesanteur remise en question par
l'irruption dans son cabinet d'un in·
connu, X, qui lui impose le récit de
ses fantasmes, et la tentation du sou-
terrain. Il s'agit d'un gitan qui vé-
cut une enfance terrible entre sa
mère, Violette, rongée par le cancer,
cet œillet de chair protubérant, et
ses deux tantes aux noms de fleur,
Iris et Anémone. Orphelin inconso-
lable, il parcourt le monde, avec
dans une main l'urne qui contient
les cendres de sa femme et, dans
l'autre, la Bête de la Jungle, de
James.
Comment ne pas être surpris par
la violence et le lyrisme échevelé de
cet épanchement où la démence est
visionnaire et la dérision emphati-
que? L'allégorie poétique se mêle
au tahleau de mœurs ou à l'anticipa-
tion, la gerbe torrentielle des symbo-
les à l'ironie qui décape. Les séquen-
ces alternent qui nous font passer
du monologue décousu, parfois su-
perbe de X, charriant les images à
la peinture du milieu parisien de
Berthier. Depuis sa naissance, X est
un homme errant, pélerin qui re-
monte le cours de ses rêves, explore
le souterrain à la recherche d'une
vérité perdue, victime qui veut dé-
sormais persécuter son bourreau.
C'est pourquoi le phénomène du
transfert, au lieu de s'accomplir se·
Ion la dialectique freudienne, du gi-
sant au médecin, se renverse, et
Pierre Berthier subit l'envoûtement
de son malade. Des remous violents
se produisent au cœur de la famille
du médecin, soudain inquiète de le
voir répondre aux échos du démon
tentateur et plonger de l'autre côté
du miroir. Cette petite société pari-
sienne, microcosme de notre univers
de consommation, séparée des raci-
nes de la vie et des valeurs primiti-
ves de la terre, du sang et du sexe,
accueille X avec le trouble d'une
femme qui se voile le visage devant
la manifestation sauvage de la faim
ou les prophéties de la bouche d'om-
bre. Le gitan introduit la médiation
tragique du sens de la :vie, de l'a-
mour fou et de la mort dans un mon-
de sophistiqué baignant dans l'acide
de l'intelligence et de l'érc;.tisme.
Une enfance malheureuse oppose
le prolongement nocturne de la pré-
histoire à la connaissance diurne et
desséchante du médecin. Très signi-
ficatives sont les images de la mère
immergée par les vagues de l'agonie
ou les belles scènes à la frontière
d'une Espagne encore fumante des
ruines de la guerre civile.
L'épigraphe et les textes de Lau·
tréamont, que Jeanne Champion a
choisis, nous donnent l'une des clés
de cette œuvre singulière, où les cor·
respondances oniriques s'amplifient
jusqu'à l'apocalypse finale. L'entre-
mêlement de la satire, de la révolte
et d'un imaginaire flamboyant, qui
n'est pas exempt de complaisance,
fait l'originalité, souvent savoureuse,
de ce livre.
Alain Clerval
10

Chagrin d'enfant

1 Claire Gallois

Une fille cousue de fil blanc

Buchet-Chastel éd. 199 p.

Comment vivre et survivre dans le scandale que constitue la mort d'une sœur aimée? Cette ques- tion - celle que Caligula se po- sait à propos de la perte de Dru- silla - la jeune narratrice de une

Fille COlUue de fil blanc la résout,

elle aussi, mais dans le sens de sa propre libération et non dans celui de son auto-destruction. Dans la vision de l'enfance bru- talement confrontée au néant qu'a voulu représenter Claire Gallois,

au néant qu'a voulu représenter Claire Gallois, Claire Gallois la peur de la mort, le mystère

Claire Gallois

la peur de la mort, le mystère « joué dont elle fait l'objet de la part des proches, suscite- un double scandale dans la conscien- ce de la narratrice: celui de la disparition absurde d'un être qui était le modèle du bonheur à conquérir, et celui de la triche- rie ambiguë et généralisée qui caractérise les conduites des adultes. Ce récit n'est pas seulement celui d'un chagrin d'enfant et du coup fatal porté à son univers intérieur, c'est également l'his- toire des réactions cruelles, can- dides et ironiques d'une adoles- cente devant la découverte d'un monde devenu absurde. Avec une grande justesse psychologique, l'auteur nous montre une cons- cience déchirée entre deux uni- vers: celui de la candeur et de l'amour blessé qui refusent la mort par le fantasme, le retour à l'enfance, et celui du cynisme, de la colère destinés à déjouer les mythes du monde adulte. Pour faire exister Claire et

nier sa mort, la narratrice entre- prend de se l'approprier menta- lement et même de se substituer à elle dans une aventure qu'elle imagine en partie et qu'elle vit contre les autres; tout le reste devient nécessairement caricature

comparé à ce rêve merveilleux, protégé du réel et qui n'est autre que l'accomplissement et l'assou- vissement secrets du deuil.

découverte d'une Claire

La

fiancée et morte après un. rendez- vous secret avec un amant cris- tallise chez l'enfant l'appétit de liberté et la volonté de s'affran- chir, comme elle, par la trans- gression de la morale convention- nelle. La trahison de Claire par rapport au monde des adultes sera l'encouragement décisif et la confirmation de la valeur du mo- dèle choisi pour se libérer:

« C'était cela la vie que je vou- lais, hors des limites du métro- nome, écrit la narratrice, bondis- sant dans fins tant du Pérou à la maison trop bien rangée en Bretagne, sans peur de la terre qui enfouit puisque la terre est

si

Ce qui est « cousu de fil blanc» dans cette histoire peut être le drap dont on enveloppe la jeune morte, mais c'est surtout la vision faussée de la réalité que les adul- tes tentent d'imposer à la cons- cience des adolescents. Le récit, ironique, acéré, a par- fois un peu de la belle cruauté des romans de Marie-Claire Blais ; il demeure pourtant, nous sem- ble-t-il, une sorte de revendica- tion violente et tendre à la fois du droit au rêve et au romantis- me. On y découvre un côté «Sa- gan» dans les aventures du père avec Lulu Diamant ou celle de Claire avec son bel amant, à la fois Péruvien et «impossible» L'auteur y dépeint aussi avec un cynisme parfois trop complaisant des scènes macabres que viennent ponctuer les «énormités» com- mises par les adultes. Mais il n'en reste pas moins que l'auteur a rendu très sensible l'aspect d'attente qui enveloppe de toutes parts le monde de l'en- fance; elle a 8U également faire un tableau saisissant et réaliste du choc de la mort dans une âme enfantine et des conséquences ambiguës et désordonnées de cel- le-ci sur un être indigné, meurtri dans ses rapports avec lui-même et avec le monde qui l'attend.

Anne Fabre-Lucs

peter laslett

UN MONDE QUE NOUS AVONS

PERDU

Les structures sociales de l'Angleterre pré-industrielle

"De Lucien Fèbvre à Braudel, puis à Goubert, trois générations d'historiens ont entrepris l'inventaire de la France perdue. C'est une semblable exploration que Laslett inaugure pour l'Angleterre ". GILLES LAPOUGE - Le Monde

NOUVELLE BIBLIOTHEQUE SCIENTIFIQUE DIRIGEE PAR FERNAND BRAUDEL

EP

flammarion

Pierre Frédérix

HISTOIRE DE LA VILLE ÉTERNELLE

Une fresque vivante, imagée, captivante de Rome à travers 30 siécles d'Histoire.

ALBIN MICHEL

POÉSIB e Notre vraie Michel Deguy dustrielle qui (j'abrège trop) a 1 Figuratiom Gallimard éd.
POÉSIB
e
Notre
vraie
Michel Deguy
dustrielle qui (j'abrège trop) a
1
Figuratiom
Gallimard éd. 272 p.
besoin de la c per50nne:t com-
me terme - au moins au niveou
de la c vente:t (p. 125).
Moins que jamais, s'agis-
sant d'un livre où la pensée,
prête à tout embrasser, se
traque sans cesse elie-mê-
me, change sa visée, recon-
sidère nouvellement son ob-
jet, se projette au-devant
d'elle-même, de sorte qu'elle
est toujours à suivre, moins
que jamais Il ne saurait être
question de vouloir faire le
tour du propriétaire; tout au
plus de fixer quelques repè-
res, de quoi seulement met-
tre le lecteur en état d'alerte.
p'une manière plus générale,
Figuration5 entreprend de défen-
dre la poésie contre tout ce qui
la menace, la science aussi bien
que la vie bourgeoise, la philo-
sophie, le progrès de l'industrie,
l'éthique, l'idéologie politique,
les moyens de diffusion ou d'in·
formation, les malentendm de
notre temps qui est celui de la
ment le recouvrent, le fondenL
Les métaphores de la profon.
deur, de l'abîme (plongée et re·
montée verticale) - rejoignent cel-
les de l'aveuglement (tâches aveu-
gles, colin-maillard, etc.), de l'en-
ciellement ou dè l'enli8ement, de
l'homme muet devant la source,
du voyage, de la traversée vers le
lieu possible et impossible de la
r e n con t r e, rond-point. -table
échange et de correspondance.
Ici, entre. le noir et le blanc,
l'Un
et l'Autre, ou n'importe
mauvaÎ5e identité des contraires ;
quels termes opposés, le mot et
Commençon8 donc par ce qui
d'abord 8'empare de nOU8,' par
l'extraordinaire pou88ée de la
phra8e (par poésie, j'y perue. il
faut entendre cette liberté de ,ui·
vre les où s'esquive fhi5-
toire, 14 ventriloquie du rythme.
plaie à jamai8 béante, échancrure
de l'Etre (en elle toute profon-
deur) parce que l'immédiateté
est perdue, parce que tout notre
malheur est d'avoir perdu le Souf·
fle, parce que, pour nous qui vi-
vons sur la terre, non dans le
monde (dans une totalité, cf.
p. 155), condamnês à la diversité,
l'abolition de la le re·
couvrement de l'unité, de la plé.
nitude sont de l'ordre du rêve
(c rousseatriste ., p. 155). Seul
nous échoit de jeter un pont -
celui de la parole - pour répon.
dre à un appel, à une aspiration
par le Vide. On comprend, vu le
non·lieu de toute explication, que
Michel . Deguy songe aux mysti-
ques (p. 35, p. 266) pour rendre
compte d'une pareille expérience
de c l'altérité. (3) où ne doit rien
attendre celui qui n'accepterait
pas d'être égaré, tributaire, abso-
lument, d'une heureu8e décou-
verte, mais où, sans recourir c fi
p. 48), éruption de vocable8, bou8'
culade, vertige, ivre88e et cri, ga·
lop, chevauchée - et le8 mots
volent comme de8 motte8 de ter·
fins tance pouvoir 5urnatu-
rel, c'est la révélation de lui-mê-
me que f homme se fait à lui-
même •.
re -
gésine de fwiom, le sens
toujours tiré au-delà par une for·
ce qui lui e8t comme étrangère
(proprement, la vis poetica). Sur
ce point, pas de distinction à
faire entre le8 poèmes, le8 propo-
sition8, le8 étude8 si ce que,
dan8 les dernières (8ur Baude-
laire, Lautréamont), la pen8ée se
fait- plus serrée et qu'il est bon,
après les avoir lues, de revenir
aux poèmes, de s'immerger une
nouvelle fois, de se laisser repren·
dre, hanter.
C'est par la négative seulement
que les choses (comme être, non
comme étant) peuvent être res·
saisies. Du même coup, elles de·
meurent à l'écart d'elles-mêmes,
le langage étant passage du même
au même par le nom (p. 146).
En d'autres termes, la terre est
ce qui s'atteint seulement dans
cette lé"gère et implacable dÎ5tance
que le comme, à dis·
tance de 50i «figure »,
(p.
157) . Ou encore(
je para-
phrase une autre page, qu'on ne
m'en veuille pas d'un tel entasse·
Michel Depy
ment
sur
un point si grave).
qu'on s'en tienne à l'exemple du
racisme opposant le blanc et .le
noir, refus exacerbé de la diffé-
rence par quoi est rendu impOSe
sible le rapprochement des sem-
blables (cf. p. 103, 188). A ce
propos, je constaterai seulement,
cela est essentiel, que Michel De·
guy ne refuse pas son intérêt aux
mathématiques, ou à la linguisti-
que, ou à la conquête de l'espace,
etc., la poésie, par sa lutte avec
ces adversaires, s'enrichissant de
l'échange; mais elle les com-
prend en les dépassant, elle est
d'un autre ordre, elle n'apporte
pas de preuves, elle n'est rien si
elle ne se place pas à côté, si elle
l'Etre ne peut être rejoint que
Par le renouvellement de la
syntaxe - et tout autant du lexie
que (1) - apparaît le souci de
se délivrer du langage usuel. par·
tant des réalités qu'il recouvre.
Non par un grand refus, celui, en
particulier qui ferait rejeter en
bloc la culture, abusivement ap-
pelée bourgeoise: c'est l'ordre
bourgeois, ce sont les habitudes
la chose, le sens et le son, etc., la
distance n'est plus ignorée mais
en quelque sorte mesurée (et la
violence le cède aux égards, la
poésie elle-même n'étant que vio·
s'il est di(, et dit symboliquement.
Le lieu de la rencontre, la table
de change et de correspondance
lence contenue), elle est rendue
devient clairière figurative, 5cène
de fécriture. L'Etre, donné com·
habitahle, franchie ou en tous cas
me vrai, s'efface derrière son re·
résolue - et par poésie, j'y pen-
se, il faut entendre la dame, la
symétrie, deux et fintervalle,
flet, l'originel, derrière le figuré,
(p.
48). Toute rencontre, snr le
de pensée de la bourgeoisie sco·
tout n'est que représentation.
Dira-t-on artifice, et qu'à été lâ-
chée la proie pour l'ombre? Im-
p088ible de nous défaire d'un tel
larisée qu'il faut combattre pied
à pied, par exemple en réinter·
rogeant sans relâche les œuvres,
les auteurs qui demeurent nos
sources ou, non moins profondé.
ment, en hâtant la fin de l'Au-
teur, au profit, entendons-nous,
d'une mise en commun de la poé-
sie (2) de manière à nier l'éthi-
que attachée à notre société in-
soupçon (4): miroir introduit
dans le monde, au cœur de cha-
que être, (le langage) introduit le
problème supplémentaire de sa
facticité, de son propre reflet en
lui-même (5).
ne submerge pas par en dessous,
modèle de la métaphore, impli-
que donc un écart, disons cet exil,
cet espace neutre, cette absence,
centre vacant et marge blanche
du vivre qui domine, surtout de·
puil> Mallarmé et Reverdy, la
poésie.
Anéantissement qui n a n t i t,
comme les éléments p-aralogi-
ques du langage, nous l'avons vu,
submergent le sens et véritable-
(p.
183), puisqu'il est la condi·
tion d'un retour, d'une ressem-
blance, d'une réunion. Mais aussi
_
S'il est tout ce dont je dispo!le,
le figuré lui·même est origine,
mais comtitutif, la vraie nature
étant perdue. Premier, le langage,
12
INFORMATIONS nature parlant des choses, renvoyant aux choses, 'ramène en réalité à lui- DEFENSE DES
INFORMATIONS
nature
parlant des choses, renvoyant aux
choses, 'ramène en réalité à lui-
DEFENSE DES l'IDAYINB
même, (page
169) plutôt qu'allégoriquement.
Voilà 'pourquoi te poème c mythi.
l'immanence, que notre reconnais-
sance est à effectuer, ce n'est pas
au-delà du fini, mais en lui, que
l'infini est à chercher :
Jacques Vergès, l'avocat bien connu
que dit la figure de sa naissance
comme naissance de la figure,
anamnèse du secret, c
du secret» (p. 181). Le titre du
Aucun désir n'est exaucé
Les choses d'ici font figure pour
[ici
Pierre Ch.appuis,
livre s'éclaire ainsi suffisamment.
pour ses prises de position en faveur
du F.L.N. et de Djamila Bouhlred du-
rant la guerre d'Algérie, publie, aux
Editions de Minuit, Pour les , idayine.
C'est la plaidoirie qu'il aurait pronon-
cée en faveur des commandos pales-
tiniens qui attaquèrent fin 68 et début
69 deux avions de la compagnie israé-
lienne El AI à Athènes et à Zurich, si
les autorités ne lui avalent contesté
le droit de plaider.
Cet ouvrage est précédé d'une pré-
THOMAS MORE
En confondant figure et ori·
gine. Michel Deguy ne s'esquive
pas par une pirouette: «Dieu
1. Mais comment sans arbitraire dé·
tacher ces deux aspects d'une forme
elle.même
indissociable
du
fond?
face de Jérôme Lindon qui prend
vigoureusement parti pour les Pales-
tiniens, • ces hommes aux mains
nues (qui) n'ont pour armes que
celles qu'ils nous ont dérobées, et
d'abord les Instruments de rupture
d'où sont nées nos libertés démocra-
et la
crise de la pensée
européenne
ne nous parle plus, il s'est in-
terrompu: il faut prendre les
«Ce dont le poème est l'expérience,
et que nous pouvooa appeler le poé.
tique, et le langage de œtle expé·
mots sur soi (6) ». C'est comme
principe qu'il nous faut accueil-
lir le poème, comme le lieu, et
le seul, d'une naissance, comme,
véritablement, notre seule res·
source, notre source de vie, de
recommencement (d'où le retour
de termes comme inaugural, an·
nonce, épiphanie), de reposses-
sion par la justice rendue «aux
relations simples où DOUS avons
été mis (7)
André Prévost
rience (la poétique), ne pas deu.
Telle est la difficulté;) (p. 145).
tiques
Il les volt • acculés à
Docleur es Lellres
l'espoir '.
2. L'expérience,
on
le
sait,
s'en
poursuit autour de 1. Rcwue de poé-
sie; cf. le fra@:ment intitulé F/lÙcequ
LB GBNlAL 8TRAT*GE
MAME
(p.
169)
et la conclusion du
livre,
comme, antérieurement, 1. dernière
page de Actes (1966),
3. L'expression et l'explication qui
la suit sont d'Octavio paz (L'Are el ,.
lyre, Gall. 1965, p, 180, et, plus géné.
ralement, toute 1. aection de Le révé.
lation poétique),
Plotr Grigorenko, le général sovié·
tique mis à la retraite et récemment
placé dans un asile psychiatrique
pour avoir pris la défense des Tatars
de Crimée, avait mis en doute, on le
salt, la • génialité • de Staline en ce
qui concerne les débuts de la guerre
germano-russe. Sous le titre Staline
4. Et Michel Deguy s'anaclle à Lau·
tréamont comme acharné, plI.r la pa.
et ,. deuxième guerre mondiale, les
édItions de l'Herne publient l'étude
retelltlssante de Piotr Grigorenko.
ESPRIT
rodie,
à
rendre
Je
J'en demande pardon à ceux
qui crieront à de délirantes élu-
cubrations à propos de ce livre et
des graves questions qu'il soulève
en effet, mais, je les presse de
répondre, y a·t-il pages plus bel·
les, plus émouvantes, plus dé-
pouillées en somme pour dire,
mieux qu'ici, non les transports
de la pa8sion, mais l'accord du
merveilleux et du quotidien, la
patience de vivre, le doux effort
de paix, de sympathie, d'amour
(voyez notamment p, 79, la con-
clusion de la pièce intitulée Le
principe)? Aveugle, volontaire-
ment, celui qui ne vei'rait pas,
même, que dans l'évocation des
signes de reconnaissance, des ges·
tes les plus élémentaires (8), pel"
ce la nostalgie, rousseauiste enco-
vrai du faux.
5. Grille, dans Poèmes deltJ pres·
DISTINCTIONS
qu'île (1961, p. 13&).
6. Jàcqûes Derrida: L'écriture et la
différence (Seuil, 1967, p, 104), et un
peu
plus loin:
c: Laisser l'écriture.
c'est n'être là que pOUl' lui laisser le
passage, pour être l'élément diaphane
LA CONTESTATION
EN U.R.S.S.
de sa procession:
tout et rien (,
)
seul l'écrit me fait exister en me nom·
mant ».
Notre ami et • conseiller", Joseph
Breitbach, dont le dernier ouvrage,
Rapport sur Bruno (GalilmaFd), est
présent à toutes les mémoires, vient
de recevoir l'une des plus hautes dis-
tinctions allemandes : la Grand-Croix
de l'Ordre du Mérite. Nous nous ré-
jouissons qu'elle vienne récompenser,
7.
Actes, p. 172.
en même temps que l'écrivain, un des
8.
Gestes, par exemple, du repas pris
L'interrogatoire de
P.-M. Litvinov
ensemble, de la jeune fille promenant
les enfimts à bout de bras, du collier
que l'on passe, ou, parmi les signes,
«ce simple tas de neuf pierres érigé
au début du voyage, sur un bas·côté
V. Boukovski
devant ses juges
de piste neigeuse
(p. 194) ».
meilleurs artisans du rapprochement
intellectuel entre la France et l'Alle-
magne.
Maurice Nadeau vient de recevoir le
Grand Prix de la Critique, décerné par
le Syndicat des Critiques littéraires.
pour son Gustave Flaubert, écrivain.
Le général Grigorenko
Les écrivains
clandestins
M.
A.u-
Le « Samizdat :t
re, d'une communication imme-
Ville
diate au·delà ou plus exactement
en deçà des mots, avant eux et
les rendant inutiles. Mais ce n'est
dans le livre qu'un point de fuite
par lequel juger mieux de notre
misère et de notre chance : par
et dans la poésie (figure primor.
diale de l'amitié, de l'amour?).
tout est possible, tout est vain,
tout est accueil, différence, tout
se rejoint, tout est vérité, illu-
sion, manque, pari, évidence ob!;·
cure. Aussi, n'avais-je pas tort de
me référer à Pascâl ? Notre vraie
nature n'est pas tant perdue
qu'elle est à inventer et ce n'est
pas hors de ce monde, mais dans
Date
Les
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sous Nixon
d'un an 58 F 1 Etranger 70 F
o
de six mois 34 F 1 Etranger 40 F
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Deux Allemagnes
socialistes
Renvoye! celle carte à
La Quinzaine
Novembre 1969, 7 F
littéraire
43 rue du Temple, Paru 4.
C.C.P. Paris
ESPRIT
19, rue Jacob, Paris 6 8
C.C.P. Paris 1154-51
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
13

ENTRETIEN

P. Schaeffer et le

ID
ID

Pierre Schaeffer, qui dirige le Service de la Recherche à l'O.R.T.F. et qui est plus géné- ralement connu comme compo- siteor et théoricien de la mu- sique concrète (on se souvient de son Traité des objets mu- sicaux, publié en 1966), est également l'auteur d'un récit comme Clotaire Nicole, d'un essai comme Amérique, nous t'ignorons (1945), du roman

les Enfants de cœur

relatait son expérience des mouvements de jeunesse ca- tholique). JI vient de publier, aux Editions du Seuil, un se- cond roman. le Gardien de

(où il

volcan, qui se réfère à une conférence internationale te- nue à Mexico en 1948 • sur le partage des longueurs d'on- de entre les 90 pays de la planète" et d'où ne sont point absentes maintes allusions à l'un des • éveilleurs " de Pierre Schaeffer : l'énigmati- que Gurdjieff. Dans le recueil des Entretiens avec Pierre Schaeffer que Marc Pierret publie chez Pier- re Belfond dans quelques jours nous avons choisi un extrait du dialqgue sur le Gardien de volcan, JI y est précisément question de Gurdjieff.

ttr_ jE" &&5 !mi Ipr ,';1
ttr_
jE" &&5
!mi
Ipr
,';1

Marc Pierret. Lorsque Gurd- jieff répondait aux questions, comment le faisait-il?

Pierre Schaeffer. Il Y avait beaucoup de monde : des gens serrés, assis autour de lui, qui le regardaient fumer tranquille- ment des cigarettes. Sa seule présence faisait que le moindre geste, la moindre question, la plus imperceptible réaction du groupe prenaient un sens inatten- du, se déployaient au travers de conscience extrêmement ducti- les, ouvertes à d'autres dimen- sions, à de multiples significa-

tions

répondrai aux questions qu'on me posera ». Et le processus de désintégration commençait :

coup de balai sur les habitudes mentales, sur le cloisonnement

du

rant, ça n'en finissait pas. Au début, lorsque le silence deve- nait trop gênant, des questions fusaient, idiotes vraiment : la veuve inconsolable, la concierge qui avait ses phobies, les amou- reux en mal d'amour, les scru- puleux qui s'appliquaient. Les questions tombaient dans le si- lence. Alors, Gurdjieff répondait, c'était selon, avec humour ou gentillesse, parfois durement. Tout le monde écoutait.

Gurdjieff prévenait : cc Je

moi C'était cruel, exaspé-

Quelle était votre atti-

tude personnelle?

Je jubilais; je me gor-

geais de cette noce de campa-

Je sentais chez Gurdjieff,

contrairement à ce qu'on a sou- vent dit, une grande délicatesse.

gne

M. P.

P. S.

Mais il ne s'arrêtait pas à la

Puis, après le temps des

bonté:

questions personnelles, peu a peu les gens prenaient de la distance : plutôt que d'eux-mê- mes, ils commençaient à parler de ce dont il est inutile qu'on parle Ici, du « travail. justement.

entrait-on

chez Gurdjieff ?

P. S. Les gens étaient d'abord

préparés par des groupes - comme ceux de Madame de Salzmann, qui avait reçu l'ensei- gnement de Gurdjieff et l'avait accompagné dans ses voyages. Personnellement, ce groupe me suffisait. Je n'avais pas très en-

vie de voir Gurdjieff. Mais un jour, Madame de Salzmann me fit rejoindre une quarantaine de ces cc idiots D, entassés dans le fameux appartement de la rue des Colonels Renard.

M.

P. Comment

M. P. Comment prenait-on la

parole dans ces réunions?

P. S. Je me rappelle ce si-

lence, terriblement pesant! Une fois passés les balbutie- ments du début, lorsque quel- qu'un osait prendre la parole,

Mais lors-

c'était avec crainte

que Gurdjieff maltraitait l'un de nous: « Vous, stupide merdité ! » ce n'était pas une insulte adres-

sée spécialement à tel ou à tel, mais un rappel à l'ordre général. Chacun mesurait alors sa propre inattention, sa propre légèreté.

N'est-ce pas le déses- vous a mené là ?

poir qui

P. S. JI disait qu'il ne pouvait

quelque chose que pour les dé- sespérés.

M. P.

M. P. Finalement, que vous

a-t-il apporté, votre Gurdjieff?

JI m'a presque délivré

de mon anxiété, sauvé de ma

P. S.

propre destruction. Je m'interro- geais, chaque jour davantage, sur le questionnement même, mais je ne m'intéressais plus telle- ment aux banales questions que j'étais venu poser, dont la sot- tise, la vanité ou la naïveté s'étaient d'eUes-mêmes révé-

Ainsi je suis resté long-

lées

temps muet, assidu et comblé. Gurdjieff m'a toujours rendu mon respect, sans paroles. M. P. Lorsque nous avons parlé de Clotaire Nicole, vous avez évoqué l'exercice du lan- gage, ses trahisons, mais en même temps ce noyau irréduc- tible de vérité qu'il y a dans le langage; à présent, vous dites- qu'avec Gurdjieff vous avez abou- ti au silence. Qu'est-ce que vous mettez dans ce silence? Est-ce encore du langage ou bien autre chose? Quelque chose dont on ne peut parler? Quelque chose comme ce silence vers quoi tend toute musique, selon une inter- prétation célèbre? P. S. L'histoire du pot de miel, que raconte Luc Dietrich,

répond à votre question. Comme tous Jes écrivains, je m'offre et je me mange. Aussi, lorsque je me suis approché de Gurdjieff, je compris que parler, voire se confier sous la houppelande de l'amitié, c'était donner à manger son miel aux mouches. Au con- traire, chaque fois qu'un homme

s'efforce de rentrer en lui-même et de faire silence, il produit son

A un certain moment, il

faut s'arrêter de parler si l'on veut se rassembler soi-même. Il faut apprendre à taire tout ce qui est de l'ordre de l'indicible. L'indicible, ce n'est pas « plus. ou « mieux. que le di cible : c'est

son envers. Certains états de

ferveur, de densité ou de souf- france réclament expressément

Bien entendu, par-

Ier n'est pas écrire. Ecrire, au moins d'une certaine façon, est

aussi faire son miel. Plus exac- tement, la cire.

miel

le silence

M. P.

Mais on peut aussi se

mentir à sol-même.

P. S.

M. P. Le mensonge consola-

A quoi bon?

teur, n'est-ce pas un thème fon-

damental de l'enseignement de Gurdjieff ?

P. S. Gurdjieff disait que

1'homme est une créature si dé- sespérante, dont le destin est si funeste, qu'on se demande com- ment il a le courage de vivre Gurdjieff disait avoir hérité des enseignements thibétains ou au- tres de très anciens et trè.s im- portants témoignages sur ce point. Mais c'est une histoire

trop longue et trop compliquée pour que je l'entreprenne.

Sur votre dernier ro-

man, le Gardien de volcan, plane

M. P.

longue et trop compliquée pour que je l'entreprenne. Sur votre dernier ro- man, le Gardien de
longue et trop compliquée pour que je l'entreprenne. Sur votre dernier ro- man, le Gardien de
pot de miel AUBIER-MONTAIGNE 13,quaiConti Paris 2 ouvrages de François PERROUX Professeur au Collège de
pot de miel
AUBIER-MONTAIGNE 13,quaiConti Paris
2 ouvrages de François PERROUX Professeur au Collège de France
Directeur de l ' , S E,A
collection RES (O;r;gée par Henri Chambre et A Jeann;ére)
n Indépendance de la nation"
l'ombre de Gurdjieff
tite Mexicaine exquise et brune,
P. S. Gurdjieff est mort, mais
une Lady Butterfly, berlinoise et
18,00 F
je me souviens.
collection Développement
M. P.
Il Y est présent mais
insaisissable
. P. S. Justement. Le Gardien
baroque, aux week-ends capita-
listes et adultérins, la sérieuse
Thérèse
M. P. Si nous parlions de
François PERROUX interroge
Herbert MARCUSE 9,90F
Thérèse
de volcan n'est pas un témoigna-
ge, c'est un roman! Pour une
fois, j'ai consciemment, volontai-
rement, décidé d'écrire ul'!e œu-
vre qui possédait ses nécessités
propres. Mais comme je suis un
peu compliqué, j'ai écrit un ro-
man à plusieurs entrées, portant
le défi d'une triple expérience.
P. S. Thérèse, l'éternel
avec une réponse de Marcuse en postface
nin qui me surveille, l'ange gar-
dien qui me houspille tout au
long de mon œuvre
Thérèse est
véridique, rigoureuse, sérieuse,
elle
La Thérèse du Gardien de
volcan est semblable à cette
jeune femme qui, un jour, me
CAHIERS DENIS LANGLOIS
LIBRES Panagoulis, le sang de la Grèce
mena chez Gurdjieff
M. p'. Pourquoi, en quoi, « tri-
M. P. Vous m'aviez annoncé
ple lt?
L'affaire Panagoulis ".
c'est celle de la lutte du
peu pic grec contrc
la dictature. Par la voix dc Panagoulis torturé, bravant ses juges,
P. S. En langage musical,
la Résistance gn:cque exprimc son espoir.
cela s'appellerait une fugue à
trois entrées dans ce roman.
trois thèmes. Quel est le troi-
sième ? S'agit-il des femmes?
trois voix : tout le monde se fuit
Nil 161, 124 pages
6,15 F
P. S. Attendez
quand je
dis
et parfois
se rattrape
cc les autres n, j'y comprends les
TEXTES BARRINGTON MOORE Jr.
. M. P. Tout le monde. c'est-à-
femmes
(je les comprends
dire qui?
même assez bien, si vous me
P. S. Il y a d'abord l'auteur
permettez!)
Non, le troisième
A L'APPUI Les origines sociales de la dictature
et de la démocratie
qui écrit, comme vous savez,
Traduit de l'anglais par Pierre Clinquart
pour s'élucider. lui-même. Nous
n'en parlerons pas. Cette voix-là
est celle qui m'agace le plus,
mais elle persiste et je n'y peux
rien.
thème est tout 'bonnement éso-
térique.
M. P. Comment l'entendez-
vous?
L'auteur tente de dégager les conditions historiques qui ont présidé
à l'éclosion des démocraties de type parlementaire, occidental, ou
des dictatures de droite ou de gauche.
P. S. Il faut lire entre les li-
432 pages
27,80 F
M. P. Ensuite?
P: S. Ensuite, il yale thème,
et le thème c'est les autres. Et
les autres, ce sont les délégués
de tous les pays du monde, réu-
nis au Mexique pour cette gran-
de conférence internationale de
volcano-séismologie. Ces autres
qui actionnent de façon si déri-
soire, si rasoir, le mécanisme
aride, stérile, de ces grandes
conférences internationales. Le
milieu est gourmé, les péripéties
pratiquement nûlles, la procédu-
gnes : l'auteur, selon une tradi-
tion millénaire, dépose ici et là
d'imperceptibles signes d'intelli-
MAURICE DOBB
gence ;
il en dit le moins possi-
Etudes sur le développement
du capitalisme
ble ; au lecteur de se débrouiller
Traduit de l'anglais par Liane Mazère
avec ces marques
qui a des yeux
Que celui
M. P. Aidez-moL
Le concept de féodalité, les origines de la bourgeoisie, l'émergence
du capital industriel, la croissance du prolétariat, etc. L'auteur
interroge l'évolution économique, tant au passé qu'au présent.
P. S. J'aurai la bonté de vous
dire qu'il y a, dans le premier
chapitre, puis dans le dernier,
deux petites phrases, phrases
424 pages
27,80 F
JEAN-YVES POUILLOUX
Lire les Essais de Montaigne
qui chatouillent le bon goût d'une
autre de mes Thérèse, nommée
Par cet essai sur les Essais, le lecteur est invité à sa propre relecture.
124 pages
6,15 F
Lia Lacombe
La première, c'est
re Irritante de bêtise et d'ineffi-
Tli causes donc je suis (sans vir-
PETITE PIERRE JALEE
cacité
J'ai vécu cette
expé-
gule, à la ligne) ; même chose
COLLECTION L'Impérialisme en 1970
rience vipère au poing, et je
MASPERO
crois bien avoir rendu, dans son
filigrane le plus perfide et le
plus vrai, ra sottise de l'homme
collectif - surtout quand cet
homme-là est délégué par son
gouvernement.
pour la deuxième, qui en est la
réplique : Tu causes donc je
dors
Vous ai-je suffisamment
Par l'auteur du Pillage du tiers monde, un examen des contradic-
tions du systéme impérialiste, aboutissant à certaines perspectives
politiques.
aidé?
n° 49, 234 pages
6,15 F
M. P.
P.
S.
Non?
PAUL LAFARGUE
M.
P. C'est cela l'ésotéris-
Le droit à la paresse
M. P. Intéressant, mais la fa-
me?
çon dont vous en parlez présente
,ces choses de façon bien aus-
Présentation nouvelle de Maurice Dommanget
P.
S. Le contraire de l'ensei-
gnement habituel. Le Maître n'a
Avant tous, Paul Lafargue opposait l'essentiel au droit au travàil:
tère!
·rien à dire, mais il promet de
P. S. Austère? Oui et non. Je
le droit à la paresse. La réédition, avec une préface nouvelle de
Dommanget, de cet ouvrage - figurant auparavant dans la Biblio-
thèque socialiste - lui rend la place qui lui était due.
vous recommande l'histoire des
Barnk Houllouj, des trois petits
répondre à la question quand
elle est bonne.
nO 50,192 pages
6,15 F
M. P.
A Gurdjieff, vous lui
Mongols extérieurs
Et l'énig-
PARTISANS N° 49
avez posé. la bonne question?
matique Seminovitch, délégué de
l'U.R.S.S., disparu de manière
P. S.
Il est mort avant. Mais
FRANÇOIS Le mouvement des Lycées
de toutes façons, je n'en aurais
pas été capable
MASPERO
bien étrange chez les Indiens
Otomis insoumis
M. P. Pas de femmes?
1, Place
Les auteurs de ce numéro ont été parmi les artisans de la préhis-
toire, de l'histoire et le seront, ils l'espérent, de l'avenir du mouve-
ment lycéen. C'est à ce titre que Partisans leur a donné la parole.
Paul-Painlevé
Paris VC
8,70 F
P. S. Quelques-unes. Une pe-
C by Pierre Belfond,
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
15
ARTS La Revue de l'Art Jusqu'au début de l'année 1969, les revues d'art en France
ARTS
La Revue de l'Art
Jusqu'au début de l'année
1969, les revues d'art en France
pouvaient être classées en deux
catégories : celles consacrées à
l'actualité, à tendance souvent
polémique et tonalité fréquem-
ment littéraire - et les autres,
qui, accordant une part plus ou
moins large au passé, dans des
articles généralement de se-
conde main, d'humeur ou d'op-
portunité, participent de cette
consacrés soit à la publication
de documents inédits ou de dé-
couvertes, soit à des mises au
point de problèmes généraux.
D'autre part, une sorte d'appareil
critique composé par une biblio-
graphie internationale (savante,
mais encore trop mince), une re-
vue des expositions internatio-
nales (encore trop limitée et dé-
calée dans le temps) et un bilan
de l'activité des musées fran·
Jean Mignon: Combat d'hommes nus. Vienne
littérature du délassement que
les Anglo-saxons nom, men t
coHee table books.
De revue d'art scientifique, et
qui fît sa part à l'érudition, sans
pour autant se muer en bulletin
confidentiel - point, C'est cette
lacune que vint combler en jan-
vier dernier la Revue de l'Art.
Publication trimestrielle consa-
crée aux arts du Moyen Age et
des temps modernes (mettant
donc délibérément de côté pré-
histoire et antiquité), elle s'est
assignée le champ total de la pro-
duction plastique, avec la volon-
té explicite d'accorder son im-
portance légitime à l'architec-
ture. Elle comporte deux parties.
D'une part, des articles de fond
écrits par des spécialistes et
çais. Enfin, fait digne de remar·
que dans notre tradition chau·
vine, la Revue compte parmi ses
collaborateurs d'illustres histo·
riens étrangers, tels Mayer Sha·
piro et Anthony Blunt.
Les cinq premiers numéros
parus ont concrétisé ce program-
me par des textes à la hauteur
de son ambition. Quelques
exemples. Jean Taralon, dans le
numéro 4, consacre un long arti-
cle aux peintures romanes du
XII· siècle récemment décou-
vertes au cours de travaux, dans
l'église de La Varenne-Bourreau
(Mayenne) : une description mi-
nutieuse permet à l'auteur de po-
ser des problèmes d'interpréta·
tion - tel le mystère de la
vierge, unique en son genre au
XII· siècle, assise en majesté
dans une déposition de croix -
et d'évoquer à partir de ces dif-
ficultés herméneutiques, l'en·
semble de la problématique de
l'art roman. Bella Bessard et Syl-
vie Bégin (n° 1) reconstituent,
grâce à des documents d'archi-
ves, l'étonnant hôtel de Tarpan-
ne, sis rue des Bernardins, dé·
moli en 1830 et dont seul sub-
siste aujourd'hui un portique à
l'Ecole des Beaux-Arts. C'est au
contraire comme le bilan des re·
cherches et découvertes de
l'érudition depuis 1945 que se
situe l'article de Carol Heitz sur
l'art carolingien, tandis que
Mayer Shapiro élucide avec sub-
tilité le rôle de la nature morte
dans l'œuvre de Cézanne (n° 1).
Après un tel sommaire, le lec-
teur ne sera pas peu surpris de
sa présentation matérielle. L'il-
lustration est abondante, certes,
pertinente et qui accompagne la
progression des textes. Mais la
typographie est banale, les ca-
ractères trop petits, la mise en
page monotone, sans surprise et
sans âge. Pourquoi cette routine
de l'expression, ce mépris de la
lettre?
Le problème mérite d'autant
plus d'être posé qu'il n'est pas,
en France, propre à la Revue de
l'Art. Il vaudrait qu'un de nos sé-
miologues se penchât une fois
sur la signification de la mise en
page, sur les rapports qui lient
le contenu des articles et leur
disposition dans l'espace : rap-
port ambigu et complexe, de ren-
forcement mutuel, de subordina-
tion ou encore d'antagonisme,
opposant alors contenu mani-
feste et contenu latent. Pareille
étude nécessiterait une confron·
tation et une comparaison de la
mise en page dans les différents
pays. On s'apercevrait par exem-
ple que l'Italie et la France re-
présentent des attitudes anti-
thétiques. Dans les revues ita-
liennes la charge sémantique de
la mise en page est si forte
qu'elle en arrive parfois à pren-
dre le pas sur celle des articles.
Les publications françaises, au
contraire, tendent à réduire l'ap-
port signifiant de l'organisation
graphique. (Comparez Metro à
Connaissance des Arts ou Ediliz·
zia Maderna à l'Architecture
d'aujourd'hui.)
En fait, et pour les mêmes rai-
sons qu'il faudrait développer. le
graphisme (contemporain) n'in-
téresse pas plus le Français que
l'architecture (contemporaine)
et ne suscite pas davantage le
mécénat. Mais outre cette moti-
vation générale. le parti neutre
adopté par la Revue de l'Art cor-
respond sans doute au désir.
naïf, de combattre une certaine
image clinquante de la France
par l'understatement graphique,
en même temps qu'à une éthique
de l'ascèse intellectuelle : ne
livrer le savoir qu'à ceux qui
l'ont mérité et ne se sont laissé
arrêter ni par l'aridité ni par
l'ennui.
Plus profondément, la neutra-
lité de la mise en page adoptée
par la Revue de l'Art semble cor·
respondre à une volonté de se
cantonner dans l' • objectivité -.
Le refus d'une organisation con-
temporaine de l'espace graphi-
que exprime bien le refus ou la
défiance d'une certaine approche
et de certaines méthodes : la
Revue a pris le parti de l'érudi·
tion contre celui de la structura-
tion. L'analyse des sommaires
en apporte la preuve. Au dernier
numéro: Serlio est·i1I'archltecte
d'Ancy·le·Franc? A propos d'un
dessin inédit de la Bibliothèque
nationale, par Jean Guillaume.
Quelques œuvres oubliées ou
inédites des peintres de la fa·
mille de Beaubrun, par Jacques
Wilhem, Antoine Coypel: la ga·
lerie d'Enée au Palais Royal, re-
présentent les Etudes, tandis
que les Notes et documents sont
consacrés à une tête de satyre
de Cellini, un album de croquis
inédits de Jacques-Louis David,
etc. De même, l'art actuel - ar-
chitecture ou peinture, exigeant
par leur nature même une problé-
matique et une approche nou-
velles - est pratiquement ab-
sent. (Le dernier numéro s'ar-
rête à une interview de 1921 de
Kandinsky.)
La naissance de la Revue de
l'Art doit donc être saluée avec
respect. Mais si cette publica-
tion veut conquérir le public
qu'elle mérite et pas seulement
celui des spécialistes, il faut
qu'elle opte pour une écriture ac-
tuelle et que, par le texte et la
mise en page conjugués, elle
satisfasse non plus seulement la
curiosité - héritage du XIX· siè-
cle - mais aussi le besoin con-
temporain d'organiser et de pro-
blématiser le savoir.
Françoise Choay
16
.XPOSITION Giacometti Peu d'expositions ont été aussi éclairantes pour l'œuvre d'un artiste que la
.XPOSITION Giacometti
Peu d'expositions ont été
aussi éclairantes pour l'œuvre
d'un artiste que la rétrospec-
tive Alberto Giacometti. Ceux
qui suivaient depuis longtemps
ses travaux, les expositions
que lui a consacré depuis dix-
huit ans la Galerie Maeght, et,
plus encore, ceux qui se sou-
viennent de ses envois aux an-
ciennes expositions surréalis-
tes, pouvaient croire qu'ils con-
naissaient bien l'œuvre de Gia-
cometti. Pourtant, de nombreu-
ses pièces demeurées dans
l'ombre de son atelier apparais-
sent aujourd'hui à beaucoup
comme une révélation, en parti-
culier celles des années 1925
à 1935, d'un intérêt fondamen-
tal pour la compréhension du
parcours singulier suivi par le
sculpteur pendant plus de cin-
quante années avec une énergie
constamment en lutte contre
"insatisfaction et l'inquiétude.
marque l'apparition d'une tech-
nique au doigté nerveux de la-
quelle il ne s'écartera que fur-
tivement pour y revenir et y
rester fidèle jusqu'à sa mort.
L'intelligence, le pouvoir ex-
pressif d'un tel modelé, s'affir-
ment dans un premier bronze,
la Tête d'enfant, de 1917. Mais
cet enfant qu'il était encore
lui-même au début de son ap-
prentissage se désoriente bien-
tôt devant les difficultés que
lui apporte l'étude même de
son art. Lorsqu'il aura sur-
monté ses premières incerti-
tudes, voyagé en Italie, vu à
Rome "art égyptien, et décou-
vert à Paris le Cubisme, c'est
dans une nouvelle direction,
très éloignée de ses premiers
travaux, que se déroulera
d'abord son évolution.
L'étendue de l'œuvre sculpté,
et l'importance parallèle des
peintures et des dessins, cette
triple activité dont chaque éta-
pe est ici représentée, faisant
surgir le sens profond d'un tra-
vail qu'il nous est donné de
contempler pour la première
fois dans son ensemble, c'est
cela d'abord qui frappe dans
une exposition où le choix des
œuvres et leur présentation
(groupement, séries, juxtaposi-
tions) sont l'effet d'une ré-
flexion judicieuse. Le grand
mérite en revient à Jean Ley-
marie et à Hélène Adhémar,
ses organisateurs.
Ce que nous savions déjà, et
ce qui nous est confirmé par
les trois cents œuvres rassem-
blées à l'Orangerie des Tuile-
ries, c'est que la figure humai-
ne - le corps humain et sur-
tout le visage, le corps n'étant
pour ainsi dire qu'une torche au
bout de laquelle brûle la flam-
me d'un visage - a toujours
été, du début jusqu'à la fin,
l'unique thème et le grand tour-
ment de Giacometti, l'insonda-
ble miroir où s'est heurtée con-
tinuellement la lancée de ses
interrogations. Il est ainsi
émouvant et significatif que son
premier buste, un portrait en
plâtre de son frère Diego, mo-
delé en 1914, à l'âge de treize
ans, soit une Image si manifes-
tement Interrogatrice. En outre,
son exécution, encore timide,
L'influence cubiste, nous la
trouvons dans un Torse de 1925
et dans le Petit homme ac-
croupi dont la géométrisation
rappelle le Brancusi du Baiser.
La synthèse est encore plus
poussée dans la Femme-cuI/-
1ère. de 1926, où le sculpteur a
trouvé dans une esthétique
d'origine africaine (un tel ob-
jet est l'attribut de l'épouse
d'un chef en Côte-d'Ivoire) la
forme exactement mitoyenne
entre celle d'une femme et
celle d'une cuillère. La réduc-
tion des figures à une géomé-
trie schématique s'accentue au
coUrs de la même année au
point d'approcher de très près
l'abstraction avec le Couple, et
même, semble-t-il, d'y parvenir
avec les Personnages dont,
seul, le titre exprime encore
une intention figurative. (Plus
tard, en 1934, une œuvre pure-
ment abstraite comme le Cube
- qui n'est pas un cube - an-
noncera l'art d'un Gilioli mais
demeurera exceptionnelle dans
le travail du sculpteur.) Il est
enfin remarquable que Giaco-
metti, qui ne s'attarda guère au
Cubisme (il n'y vint, il est vrai,
que tardivement), ait réalisé
l'œuvre la plus typique de
cette école, sa Composition
cubiste, plus complètement re-
présentative de ce mode d'ex-
pression qu'aucune œuvre de
Zadkine ou de Laurens qui en
furent les premiers maîtres.
Et voici
que, soudain,
en
Giacometti: L'Obier illVi$ible
1927, Giacometti revient au
portrait et à ce modelé où l'on
17
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
Giacometti sent le mouvement des doigts sur la pâte, modelé qu'il avait appris dans ses
Giacometti
sent le mouvement des doigts
sur la pâte, modelé qu'il avait
appris dans ses années de
travail auprès de
Bourdelle
et qu'il
avait abandonné au
profit de surfaces plus lisses.
le portrait de son père et
celui de sa mère semblent ce-
pend"ant iiaierter sur ie pro-
blème du visage auquel, provi-
soirement, il apporte une solu-
tion avec un nouveau bronze
où, cette fois, le visage du
père, inscrit dans un triangle,
est devenu tout à fait plat: les
lèvres, le nez, les yeux, n'y ap-
paraissent que gravés d'un
trait sans aucun relief. Il
probable que c'est là le point
de départ des recherches futu-
res qui lui feront bouleverser
la frontalité de la sculpture et
donner souvent à ses portraits
(notamment aux Bustes de
Diego de 1953-54) un visage en
lame de couteau.
En attendant, les idées de
synthèse réapparaissent. les
visages deviennent mystérieux,
les traits presque indéchiffra-
bles; le modelé est simplifié à
l'extrême sur des surfaces
d'une géométrie épurée (Tête
qui regarde, Femme). Enfin, les
corps se métamorphosent en
objets à peine anthropomor-
phes, selon une technique pro-
che du fer forgé (Homme,
Femme couchée qui rêve, etc.).
Puis, tout change de nouveau,
et c'est la grande période sur-
réaliste entre 1930 et 1935.
Et, là encore, le Surréalisme
trouve en Giacometti son sculp-
teur le plus insigne. la Boule
suspendue, parfaite mécanique
érotique, l'Objet désagréable à
jeter, la Cage, dont le thème
sera repris d'une autre façon
en 1950, la Table, et l'Objet in-
visible, statue qu'André Breton
désignait dans l'Amour fou
comme· l'émanation même du
désir d'aimer et d'être aimé-,
sont des œuvres dont le con-
tenu poétique semble Inépui-
sable.
Giacometti : Annette IV
Tant de travaux, tant d'idées,
tant de recherches, toutes ces
années d'invention et de con·
tinuel renouvellement, n'étaient
cependant que le prélude à
l'œuvre capitale que Giaco-
metti allait accomplir et que
se partageront trois thèmes
principaux: les Nus debout, les
Hommes qui marchent, et les
Bustes.
C'est dans ces minces figures
et figurines apparues en 1945,
d'abord minuscules, de la taille
d'un insecte (35 mHlimètres avec
le socle), et qui deviendront
quinze ans plus tard ces gran-
des statues, hautes de plus de
3 mètres, qu'on a pu voir dres-
sées sur le ciel de Provence, à
a Fondation Maeght, à Saint-
Paul, c'est dans ces personna-
ges dont l'élongation et l'immo-
bile. garde à vous - font son-
ger aux divinités hellénistiques
figées dans leur secret, que le
sculpteur a trouvé le sens de
80n tourment créateur, sinon
son apaisement, et ce que,
dans un beau texte (publié
dans le n° 1 de l'Ephémèrel.
Yves Bonnefoy a appelé • l'ex-
pression tragique par excellen-
ce -. Obstiné à recommencer
sans fin, et avec une puissance
chaque Jour accrue, les mêmes
figures, Giacometti obéissait à
l'irrésistible tentation de me-
ner toujours plus loin le peu-
plement de ce pays désolé où
la Femme debout est là spec-
tatrice muette et angoissée de
l'Homme qui marche. Etrange
couple que le destin sépare,
elle, enracinée dans le sol par
cet énorme et unique pied qui
la condamne à une immobilité
rassurante, lui, toujours en
marche, en fuite, occupé, pré-
occupé, traversant des places
vides, • sous la pluie -, dit un
titre, ou • par un matin enso-
leillé -, dit un autre, toujours
ailleurs, quels que soi e nt
l'heure et le temps. la femme
de la terre devant l'homme du
vent.
l'exposition, pour la sculp-
ture, s'achève par la série ma-
gistrale des bustes. Bustes
d'Annette qu'un léger mouve-
ment des épaules en avant si-
tue dans l'instant précédant la
parole; bustes de Diego, au
bronze parfois peint en tons
ocrés qui les rapprochent des
portraits à l'huile d'Aicha Sa-
pane ou de Caroline, portraits
où le modèle est toujours re-
présenté de face, l'artiste ayant
besoin de comprendre ce qui
se passe au fond des yeux;
bustes d'Elle Lotar, dont le der-
nier, sculpté quelques mois
avant sa mort, offre aux regards
un visage à la fols scrutateur
et secret, avec des yeux que
la curiosité dévore et une
bouche qui se tait dans une
contraction des lèvres appa-
remment douloureuse. Ultime
et tragique réplique du Buste
de Diego modelé à treize ans.
Image utile à orienter toute ré-
flexion sur la sculpture de Gia-
cometti. Dernière image que
nous emportons de son fasci-
nant univers sur lequel plane,
dans notre souvenir, avec nos-
talgie, le sourire de son visage
aux gros traits boursouflés,
sourire qui semblait toujours
vouloir atténuer, modestement,
l'intelligence de ses paroles.
Jean Selz
18
PHILOSOPHIE La grâce et la loi Leszek Kolakowski Chrétie1l$ sans Eglise Trad. du polonais par
PHILOSOPHIE
La grâce et la loi
Leszek Kolakowski
Chrétie1l$ sans Eglise
Trad. du polonais
par Anna Posner
c BibL de Philosophie »
Gallimard éd. 823 p.
Le grand livre de Kolakowski
pose implicitement deux
questions qui hantent l'his-
toire contemporaine le
marxisme Institutionalisé est-
i! toujours condamné au sort
Quelque deux ans après avoir
écrit cette phrase, le 21 octobre
1966 - dixième anniversaire de
l' c Octobre » polonais - au
cours d'une manifestation organi-
sée par les étudiants à la Faculté
d'Histoire de l'Université de Var-
sovie, Leszek Kolakowski pro-
nonça un discours. fi établissait
un bilan des conquêtes d' c Octo-
bre » où il opposait les espoirs
suscités alors à l'involution qui
suivit. fi dénonça les restrictions
à la liberté de la parole, l'étau de
profondément, Kolakowski y
éclaircit des structures correspon-
dant au dialogue entre une pen-
sée vivante et sa forme réifiée.
d • une Eglise établie, les
révisionnistes au sort des
hérétiques?
A travers le foisonnement de
l'histoire religieuse du XVII" siècle,
où paraissent tour à tour anabap-
tistes révolutionnaires allemands,
antitrinitariens polonais, menno-
nites hollandais, quakers, Jacob
Boehme et Angelus Silesius, Bé-
rulle et Surin, Antoinette Bouri-
gnon et Labadie, Kolakowski pro-
pose un c modèle idéal » pour
comprendre le mouvement
cette deuxième Réforme qui· im-
et ensuite le principe de prédes-
tination et de grâce irréductible.
Le fidèle devenaii assuré du salut
à condition (suffisante) qu'il soit
un membre orthodoxe de sa com-
munauté confessionnelle. Or,. Ka-
lakowski caractérise la deuxiè-
me vague des réformateurs du
XVII" siècle par son opposition si·
multanée aux deux théories -
catholique et protestante. Vis-à-
vis de l'Eglise catholique, ce sera
la négation de la nécessité du cul-
te extérieur en vue du salut. A
l'égard des Eglises réformées
la négation de la nécessité de
Si la réponse est exemplaire,
c'est que le destin personnel de
l'auteur a confirmé son analyse
intellectuelle. Le8zek Kolakowski
a en effet joué un rôle de pre·
mier plan dans le mouvement ré-
visionniste polonais des années 50.
Or, contrairement à la plupart de
ses amis, il n'a jamais vou1u quit-
ter le parti et il renonça aux
polémiques politiques lonque
Gomulka condamna le mouve-
ment révisionniste qui l'avait
pourtant porté au pouvoir en
1956. Intéressé par la philosophie
médiévale et la pensée catholique
contemporaine dès &es premiers
travaux, Kolakowski se retran-
cha dans une recherche apparem-
ment plus abstraite, sur les mou-
vements hérétiques du XVII" siècle.
Pourtant, s'il se plia ainsi à la
discipline du parti, sa conception
même du travail de l'histoire re·
pose sur la conviction que « des
phénomènes observés actuelle·
ment permettent de découvrir
da1l$ le passé certaines qualités
du monde humain qui, sans
cela, demeureraient inaperçues ».
L'idéal, nous dit.il, est « une si-
tuation dans laquelle la descrip-
tion générolisante et la raison du
choix se rapportant au domaine
étudié sont un seul et même ins-
trument ». La raison de ce choix,
il nous la dit clairement dans sa
préface : « Ce qui m'intéresse
essentiellement, ce n'est pas que
(ces hérétiques) soient effective-
ment des hérétiques mais plutôt
qu'ils doivent l'être. En d'autres
termes, je ne co1l$idère pas ceux
des éléments de leur pensée qui
les ont placés occasionnellement
en dehors de f Eglise, mais plu.
tôt ceux qui les y situent obliga-
toirement (puisqu'ils comportent
la négation fondamentale de
fidée même d'Eglise) ».
la censure, l'ingérence politique
condamnant toute recherche ori-
ginale dans lei! sciences humaines
et sociales, l'abîme croissant en-
tre le Parti et l'opinion, l'applica.
tion arbitraire de la loi. Le len-
demain, il était expulsé du Parti
Ouvrier Unifié Polonais. Moins
de deux ans plus tard, le 25 mars
1968, à la suite des manifestations
des étudiants qui suivirent l'in-
terdiction des représentations du
drame les Aïeux du poète national
polonais Adam Mickiewicz, il
était, avec cinq autres professeurs,
suspendu de sa chaire à l'Univer-
sité de Varsovie. Le communiqué
officiel annonçant 4lette mesure
affirmait que c les plus hauts in-
térêts de f Etat et de la nation
demandent qu'il soit mis dans
fimpossibilité d'influencer la jeu-
nesse ».
La raison pour laquelle. son ex-
pulsion était en effet c inélucta·
ble », on la trouve dans un texte
datant de 1957, « Responsabilité
et Histoire ». Dans une conversa-
tion imaginaire entre un Clerc et
un anti-Clerc, Kolakowski y pra-
fessait une foi dont il ne devait
plus jamais se départir :
Leszek Kolakowski, par
David Levine
pllquait un antagonisme irréduc-
tible entre les valeurs fondamen-
tales du christianisme et les Egli.
ses établies, et qui s'opposait aus-
si bien à l'Eglise catholique
qu'aux Eglises réformées issues
de Luther ou de Calvin.
« - Je ne croirai jamais que la
vie morale et intellectuelle de
fhumanité suit les lois des inves·
tissements économiques, c'est-à-
dire fattente d'un lendemain
meilleur à travers f épargne d'au-
jourd'hui, qu'il faille mentir afin
que la vérité puisse triompher,
acquiescer au crime afin de SQ,lV
vegarder le bien
En dernière
i1l$tance, je resterai fidèle à cette
opinion.
L'Eglise romaine avait élaboré
la théorie ex opere operato. selon
laquelle les actes liturgiques sont
valables et accordent les grâces
nécessaires indépendamment des
qualités morales du prêtre (et
même, jusqu'à un certain point,
du fidèle) , s?ils sont accomplis
selon les prescriptions du· droit
canonique. Cette théorie place à
l'abri de toute critique la callte
sacerdotale, celle· ci étant fondée
- Quoi qu'il arrive?
sur des critères. juridiques et non
- Quoi qu'il arrive. »
Bien entendu, Chrétiens sa1l$
Eglise n'est pas, sous l'apparence
d'une œuvre d'histoire, un apo·
logue où les hérétiques corres·
pondraient aux révisionnistes, et
les Eglises établies au marxisme
institutionalisé. Beaucoup plus
pas moraux, tout en garantissant
aux fidèles d'accéder aux grâces
à travers des opérations purement
extérieures, à seule condition
d'obéissance.
La Réforme a substitué à la
théorie ex opere operato le prin·
cipe de justification par la foi,
l'orthodoxie. «Cette double oppo.
sition, é cri t Kolakowski, est
f équivalent, dans la pratique, de
rexigence de la suppression des
Eglises en tant qu'i1l$titutions vi·
sibles, si f on remarque que
fEglise en tant qu'i1l$titution so-
ciale est définie par f existence de
la caste sacerdotale qui, dans les
deux cas, est ai1l$i privée de sa
raison d'être ».
Bien entendu, il s'agit là d'un
modèle idéal, abstrait. En fait,
Kolakowski étudie dans son livre
toutes les formes du christia·
nisme du xVIr' siècle, des plus
radicales jusqu'aux plus portées
à des solutions de compromis,
ainsi que la façon dont elles ont
pénétré les Eglises elles·mêmes,
et les tentatives de leur assimila·
tion institutionnelle. Du point de
vue historique, il fait apparaître
les tentatives du christianisme
non confessionnel sous l'aspect de
phénomènes purement négatifs,
leur existence ne pouvant être
saisie que par référence à la reli·
giosité organisée contre laquelle
La Qu1nzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
19
elles se constituent. « Par princi. de la théolosie et du christian;"· pe - écrit·il
elles se constituent. « Par princi.
de la théolosie et du christian;"·
pe - écrit·il - elle, ne peuvent
pas trtJIUformer les forme. collec-
tive. et hiérarchique. de vie relie
giewe à leur fQt;on, puilque cela
.isnifierait oblisatoirement (et
sisnifie effectivement daru de.
Cal particulien) qu'elle• • e .ont
appropriée. jUitement une .true-
ture matérielle rationnelle, en
contradiction avec le. principel
de leur prote.tation; le. chré-
tieRl non conjeuionneù .ont
tout au plu,. capable. de créer,
à fintérieur ou à côté de. collee.
tivité,' ecclé.ialtique, de, « Brou-
pel de prel.ion • qui contraignent
f adver.aire li une aI.imilation
nerttrali.ante de lertn idéel et à
modifier dan. une certaine me-
sure la relisio.ité orsani.ée :t.
tique8 contemporaines. Mais l'ana·
lyse 8tructurelle de Kolakow8ki
dépa88e ce8 analogie8. Le côté
le plu8 pa88ionnant de son
étude concerne le conflit entre
la c religion de la grâce • et la
« religion de la loi >. Il voit dans
ce un c fond > anthropo-
logique permanent. Le8 fidèle8 de
la religion de la grâce c propo-
sent un modèle de vie dan8 lequel
la communication revêt un ca-
ractère « exi8tentiel .; ceci ai-
gnifie qu'elle est une ouverture
giewe de futopie exiltentielle
qui .e renouvelle à mainte. re-
prÎ!Je' au cour. de f hiltoire, en
tant que. tentative, toujoun auui
dé.e.pérée pour extirper de la
vie les lieRl réifié! et le. rempla-
cer par le. lieRI penonneù •.
me Cette attitude c anti-réduc-
tionni8te ., Kolakowski y e8t arri.
vé aprè8 la longné nuit 8tali-
nienne, lor8qu'i1 écrivait, en 1957:
Marxi8te8, Le8zek Kolakow8ki
tient pourtant le8 phénomène8
religieux pour irréductible8. Il 8e
refuse de trancher 8'il faut le8
expliquer par une genè8e ou le8
rattacher à l'hi8toire, c s'il con-
« Les valeur. morale. permanen-
te., en évolution continuelle, sont
notre .upport le plUl .ûr lorsque
la réalité noUl demande de faire
un choix, lequel elt, après tout,
aU!J.i de nature morale >.
Dan8 8a conclu8ion à son der·
nier livre, Kolakow8ki affirme que
b i 1 a t
é raI e non médiati8ée,
exempte de calcul, et par là même
débarra88ée de la crainte, du ju-
gement, de l'envie, de l'attente,
de8 8crupule8, de la contrainte,
de8 commandements et de8 ordre8.
Cette ver.îon du chriltiani.me,
«noUl avoRl be'soin d'unè acti.
vité qui noUi permette non seu·
lement d'établir les lieRl existant
entre les moyeRl et la fin,
auui d'établir de fQt;on intelli-
Sible la fin de notre comporte-
ment elle-même • De cette activi·
té, ChrétieRl .aRl -ESIÎ!Je e8t un
On voit les analogie8 avec les
'conflits de la con8cience et de l'or-
gani8ation dan8 le8 société poli-
celle de Paul et du jeune Luther
- et plus tard celle de Kierke-
saard - e.t f articulation reli-
vient de traiter les thème, de la
phénoménolosie exiltentielle con-
temporaine comme un effort en
vue de laïciler en quelque .orte
fhéritase théolosique; ou .'il ne
vaut pal mieux chercher dans
Cel contrOtJer!Je!J lointaine. la
dification historique apportée pu
le chriltîani!Jme -à dei que.tioRl
qui, dan. leur. contenUi le. plUl
authentiquel, sont indépendantel
beau témoignage.
CORltantin JeleRlki.
LE DE YERRES EN UN ENSEMBLE ARCHITECTURAL, LES DIVERS
SPORTIFS, SOCIAUX ET CULTURELS DE LA COMMUNE.
L'ENSEMBLE DE CES EST AU SERVICE DE L'ENSEMBLE DE LA POPULATIQN. LEUR UTILISATION:
TOUT AU LONG DE LA JOURNH, DE LA SEMAINE ET D.E PAR LES JEUNtS COMME PAR LES ADULTES,
'
ASSURE LEUR PLEIN EMPLOI.
réalisation gllP L·Abbaye. Verres - 91. Essonne - 925.39.80
B88AI Une théorie du romanesque ment d'une espérance humaniste Le prod.ueteur d.e romans me .oit
B88AI
Une théorie
du romanesque
ment d'une espérance humaniste
Le prod.ueteur d.e romans me
.oit une culture. soit une naHté
qu'ü faut précisément restaurer. »
(p. 186).
Cependant, même s'il est menacé,
Michel Zeraft'a
Personne
et personnage
Le romanesque
des années 1920
aux années 1950.
Klincksieck. éd. 496 p.
directement, dérive du réel, repré-
sente l'élément médiateur entre le
style et les contraintes du monde
extérieur : produit de la création,
et en aucun cas modèle. Aussi bien,
les différences réglées entre la pero
sonne, - traduction de la Weltans-
chauung de l'écrivain et rapport à
l'intériorité -, et les personnages
sur ce concept de personne s'accro·
chent les questions théoriques que
Zeraffa ne peut éluder, et dans les·
quelles il nous paraît pris, comme
enserré dans le foisonnement extra·
ordinaire des exemples qu'il donne,
- comme ahsorbé dans le roman, com·
me « enromancé ». La dernière
phrase de son essai « le héros de
roman est une personne dans la me·
sure même où ü est le signe d'une
embarras théorique. C'est pourquoi
on peut être tenté de confronter le
livre de Zeraft'a avec la méthode de
Mikael Riffaterre, chacune des deux
recherches étant exemplaire dans la
radicalité de ses options. Riffaterre
définit (1) le -littéraire
comme l'ensemble du livre et de ses
lecteurs, la totalité des lecteurs étant
représentée par le « lecteur moyen »
ou « surlecteur ». Ce lecteur topi-
que est déterminé
d'après dès _lec-
L'objet de Zeraft'a, c'est de déli·
miter le champ précis du roman.
Le découpage chronologique et l'as-
pect historique de l'étude ne res-
treignent nullement la portée de
l'entreprise : car en fait, dans le
cadre exhaustif et massif d'une thèse
de doctorat, c'est de l'essence du
romanesque en soi qu'il ne cesse
d'être question.
Les butées historiques de l'étude
définissent peut-être ce qu'on peut
teurs réels qui, réagi,ssant à la lec-
ture de l'œuvre dans un processus
expérimental, l' « exécutent » com·
me un musicien fait d'une partition.
La réalité, l'auteur, a pu dire Rifla·
terre à la décade de Cerisy.La Salle
sur l'enseignement de la littérature,
ne sont que des succédanés du texte.
appeler l'agonie du roman. En 1920,
on passe de la description de l'in·
sertion individuelle dans un ordre
social extérieur, à la restitution de
l'intériorité aux « mille humeurs
diverses » (Mauriac); en 1950
apparaissent les premières formes
du Nouveau Roman, et le champ
romanesque qui se rétrécit jusqu'à
s'évanouir. Du même coup se trouve
situé l'effort du romancier: proje.
ter sur le monde et dans des formes
verbales sa vision de la personne;
et se trouve aussi défini le projet
de Zeraft'a : décrire ces formes ver·
bales, les classer, en déduire une
évolution du genre littéraire en dé·
générescence. C'est donc le contenu
même du roman qu'il s'agit de
mettre en ordre. S'il faut lui trouver
une place dans une taxinomie des
genres critiques, celle de critique
thématique doit lui être assignée.
Zeraffa se livre à un travail descrip-
tif des signifiés, et, même s'il se
sert des formes littéraires pour les
diversifier, et pour procéder à
l'ordonnancement de cette multi·
tude, il cherche le pro jet, le sens,
l'unité de la création. « Comme tous
les autres arts, le roman rend
- produits en signes et rapports à
l'extériorité - sont-elles la règle de
toute la recherche de Zeraft'a. Rien
n'est plus éclairant à cet égard que
le schéma en couple d'oppositions,
régi par les titres de Culture et de
Réalité. Le producteur de romans
crée soit une culture, soit une réalité
selon deux ordres distincts. C'est
sur eette distinction, symptomatique
d'une évolution historique, que re-
pose l'hypothèse de la création dans
le roman. Dans l'ordre de la culture,
la conscience détermine ses catégo-
ries spécifiques selon plusieurs
axes : l'axe du « stream », courant
de oonscience, engendre l'authenti.
cité, la diversité des désirs et des
impressions; le temps, axe de la
subjectivité, supporte la mémoire et
la durée; et, à la croisée des che·
mins, la personne, faite de diversité
et de temps, s'effectue et se produit
d'une façon, pourrait-on dire, « bio-
graphique ». Le personnage, tel
qu'il existe par exemple chez Balzac,
qui joue le rôle de parangon et de
butée critique, relève, à l'inverse,
de la réalité définie par la société, le
récit, l'histoire, en bref par l'orga.
nisation extérieure au sujet et
contraignante pour lui. Ce type
littéraiie se retrouve dans le nou·
veau: type de récit qui s'inaugure
après 1950, et invalide la personne
dans sa « profondeur ». Ainsi Ze·
raft'a peut, avec justesse, mettre en
évidence la situation historique de
la notion de personne, qui relève
d'une mythologie humaniste inquiè.
te de sa propre disparition : « Le
romanesque dont nous schématisons
les traits dans ce tableau (p. 185),
témoigne d'une situation historique.
ment réeUe de l'individu. La disso·
lution de la personne, qui paraît à
première vue caractériser le roman
moderne (après James, et jusqu'à
nos jours) est un phénomène socio·
logique et politique interprété du
« Temps perdu» à l' « Homme
sans qualités» par un groupe d'écri-
vains cultivés, comme l'anéantisse·
certaine vision de la personne » pour
simple qu'elle paraisse, fait problè.
me : cette Cl: vision de la personne »,
quelle en est la causalité, quel en est
le fonctionnement ? La personne se
définit comme la projection de la
Weltanschauung de l'auteur et ce
mécanisme détermine les formes lit·
téraires dont Zeraffa fait ailleurs
l'analyse: on voudrait sur ce point
poursuivre à la fois les réflexions de
Freud, critique littéraire dans les
Essais de Psychanalyse Appliquée et
les constructions de Macherey sur
la production littéraire, de façon
moins négative toutefois que ne le
fait ce dernier. Car, dans la pro-
jection de la personne, si l'auteur
s'identüie, d'où lui viennent ses
modèles d'identification? Quelles
sont les figures pour cette mise en
images? Il peut s'agir d'un rapport
entre l'objet littéraire et le sujet
individuel, ou bien du reflet de
structures sociales dont l'auteur est
le support, représentatif de l'ins-
tance collective ? Qui projette, qui
sert d'écran? Le mécanisme de pro-
duction de l'idéologie de la personne
reste à définir dans ces questionne.
ments. Or les lignes en -sont tracées
dans le livre de Zeraffa. Lorsqu'il
Ce qui compte dans la réaction du
lecteur n'est pas ce qu!il pense ou
ce qu'il ressent, mais le point du
texte où il réagit : non le contenu
mais sa place dans la chaîne signi-
fiante. Pour Riffaterre, la probléma.
tique critique exclut l'auteur; pour
Zeraft'a au contraire l'impact sur le
lecteur dépend de la façon dont l'au·
teur conçoit la personne, et cette
vision délimite il son tour les pero
sonnages. Deux façons de lire, un
choix à dans la théorie de la
littérature. Nul doute,
que ce choix ne soit provisoire et
que plus tard il apparaisse comme
périmé, aussi vain que peut nous
paraître maintenant la querelle Bàr·
thes-Picard, et comme le seront bien·
tôt d'autres querelles; les polémi.
ques ne sont jamais vaines. Pour
l'heure, tel semble être un choix pos·
sihle : la théorie de la littérature
passe par une théQrie de la création
ou une théorie de la lecture des
œuvres.
En .fait, _c'est ce qu'indique Ze·
évoque Balzac, il met en lumière raffa. Car son livre, par la richesse
les phénomènes de groupement, de et la multiplicité des exemples, par
mise en ordre, de
construction d'une
compte des changements, des va·
riations de la personne humaine. »
La personne humaine, contenu
référentiel intermédiaire entre le
modèle littéraire et le concept phi.
losophique, permet d'engendrer, par
oppositions et distorsions, la notion
de personnage. Objet de littérature
par excellence, être verbal, sujet de
roman, le personnage, à la diffé·
rence de la personne qui, presque
totalité à partir d'un détail, qui
construisent le personnage, alors
que la production de la personne se
fait par recomposition d'une unité,
souvent à travers la plus grande
fragmentation, le plus entier mor·
cellement : Proust et son isomorphe
anglo-saxon, Dorothy Richardson, en
sont le meilleur exemple. La disso-
ciation exprime la personner la .com·
position produit le personnage. Ce-
pendant les causes de ces différen·
ces ne sont pas données et l'analyse
historique, en liaison avec une théo-
rie des idéologies dont la littérature
fait partie, demeure en filigrane.
justesse de ses analyses, témoigne
d une parfaite lecture et surtout
donnè à lire. Sans doute en cela
atteint·il parfaitement son objectif
nI S'agit, comme Je Tâi senti, <le
faire relire les _romans qu'il décrit.
Si l'on avait pu oubliet la fascina-
tion du romanesque, Zeraffa la rend
sensihle et prégnante, et permet par
là·même de lire mieux ceux qUi
n'écrivent plus de romans. L'impli.
cation romanesque, quant à elle,
concerne et le lecteur et l'auteUl'
sous la forme de cette seule ques-
tion commune à Zeraft'a et à Riffa·
terre : comment être ?
Catherine Backès.
Mais la problématique des auteurs
et de la création rend inévitahle cet
(1) Cf. l'article d'Eliane Jacques- daris-,
Critique, n° 266 :
Pour un non-lieu :- cti-
tique 8cleptlflque ou évaluation littéraire:
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
21
POLITIQUE Une défense Brian Crozier Franco 1 Trad. de l'anglais par Jean-René Major Mercure de
POLITIQUE
Une défense
Brian Crozier
Franco
1
Trad. de l'anglais
par Jean-René Major
Mercure de France éd. 612 p.
l'auteur de cette bIogra-
phie de Franco écrit, dans sa
préface: «J'al une formation
de journaliste, non d'histo-
rien, mals pour ce livre, j'ai
usé de méthodes d'historien
et de journaliste Il ajoute
qu'il a étudié «en profon-
deur, la question espagnole.
et que son livre n'avait pu
être entrepris qu'« à condi-
tian que j'obtienne la colla-
boration des autorités espa-
gnoles et l'accès à leurs ar-
chives sur les points liti-
gieux •. le lecteur peut pen-
ser en conséquence que cet
ouvrage est le résultat de ri-
goureuses investigations et
que l'auteur a eu libre accès
aux archives du Gouverne-
ment espagnol. Cela, simple-
ment, n'est pas vrai. Crozler
a vu quelques documents es-
pagnols, mais s'il a consulté
des documents touchant « les
points litigieux »', Il a bien
gardé secret leur contenu.
Sa recherche est celle d'un
amateur, l'interprétation de
cette recherche Incomplète
est superficielle, et le résul-
tat est décevant.
A cause de quelque raison
psychologique non divulguée, Cro-
zier a senti la nécessité de débu-
ter par une mise. en garde politi-
que. Il était, nous affirme-t-il,
ses que c'était là la pierre de
touche de ses recherches concer-
nant la guerre civile d'Espagne.
Il assure ses lecteurs c: qu'il n'est
nullement certain que les Alle-
« un ardent supporter de la Répu-
blique durant la guerre civile:t,
mands:t aient bombardé Guer-
nica.
« On pourrait presque,
et ce ne fut que plus tard qu'il
commença à «remettre en ques-
tion:t ses convictions pro-républi-
caines. Si Crozier avait jamailil été
un partisan bien informé de la
République espagnole (ce que le
lecteur peut réellement mettre en
doute) avant de vivre à Madrid
pour écrire son livre, son cerveau
fut effectivement lavé dans la
capitale de Franco et aujourd'hui
il pourrait posséder l'une des cer-
velles les plus propres de Londres.
Il admet que ses conclusions sont
«dans l'ensemble favorables à
Franco », mais il affirme que ces
conclusions favorables sont fon-
dées sur des faits et des recher-
ches, et non sur quelque sympa·
thie pour le Caudillo, avec qui
il n'a que deux points communs:
lf ailleurs, écrit-il, dans son ou-
vrage, en arriver li cette conclu-
sion en lisant les télégrammes
conservés dans les archives alle·
mandes. »
Les arohives espagnoles
de Londres, Berlin reçut des inter-
pellations urgentes des ambassa-
des allemandes de Londres et
d'ailleurs, et que Berlin, en re-
tour, télégraphia des messages à
Salamanque et à la Légion Con-
dor en Espagne; il est évident
que ces télégrammes ont reçu des
réponses à leur tour. Si nous les
possédions - Crozier n'a même
pas remarqué leur absence-
nous pourrions commencer à tirer
quelques conclusions des archives
allemandes. Malheureusement ces
dépêches n'ont jamais été trou·
vées. Elles ne sont pas à Bonn,
et toute la documentation de
l'Ambassade allemande en Espa-
gne nationaliste fut brûlée par
l'Ambasl3ade à la fin de la guerre
civile. Il n'y a rien non plus dans
les documents de la Légion Con-
dor en ce qui concerne Guernica
et le 26 avril 1937.
de demander à ses amis espagnols
de consulter leurs archives. Mais
il existe des preuves suffisantes
pour établir que Guernica fut dé-
truite par des bombes incendiai-
res jetées par avions, et les seuls
avions disponibles étaient ceux
de la Légion Condor. Les récits
de cette période de nombreux
témoins oculaires et de nombreux
journalistes sont, à eux seuls,
convaincants. Assez curieusement,
la preuve de la destruction de
Guernica par bombes incendiaires
se peut trouver dans un document
nationaliste intitulé Guernica:
Peu de temps après l'édition
de son livre, il y a deux ans en
Angleterre, il déclara publique-
ment qu'il possédait une «nou-
The Official Report, publié à
velle évidence importante:t qui
démontrait que les Allemands
n'étaient pas responsables de la
destruction de la ville. Il n'a ja-
mais publié cette évidence, mais
il y a deux mois, dans une lettre
au Times, il déclara que l'accu-
sation contre les Allemands était
Londres en 1938 par les éditeurs
anglais de Crozier qui étaient,
durant la guerre civile, les édi·
teurs les plus prolifiques de pro-
pagande pro-Franco en Angle-
terre.
Un massaore
qui n'a pas eu lieu
« de haïr le communisme et
lf oc-
cuper nos loisirs li peindre :t. Mais
haine idéologique et art du Di-
manche ne sont pas suffisants
pour des recherches historiques.
Pour juger de la véracité des
faits et de la qualité des recher-
ches de Crozier, étudions l'atten-
tion qu'il accorde à deux événe·
ments de la carrière de Franco :
«un mythe:t, et «incompatible
avec r évidence des archives du
Ministère des Affaires Etrangères
allemand et avec quelque autre
évidence aujourlfhui accessible. :t
Il est impossible de ne pas
suspecter Crozier de rechercher
la documentation la plus favora·
ble à son protagoniste, comme il
l'a fait dans ses pages sur Guer-
nica, et la plus défavorable aux
opposants de son protagoniste,
comme il l'a fait pour un autre
événement qui avait lieu la même
semaine que l'incendie de Guer-
nica.
1) la destruction de la ville bas-
que de Guernica le 26 avril 1937,
et 2) les pourparlers diplomati-
ques de Franco avec Hitler en
juin 1940, à l'époque de la chute
de la France.
Crozier écrit à propos de la
reddition du couvent de Santa
Maria de la Cabeza, occupé par
un groupe de gardes civils pro-na-
tionalistes - avec quelques fem-
mes et quelques enfants - sous
le commandement du capitaine
Guerniea
J'ai choisi l'événement de Guer.
nica parce que Crozier lui-même
laisse à penser à plusieurs repri-
Il est difficile de prouver soit
la responsabilité allemande, soit
l'innocence allemande en partant
«d'évidence des archives du Mi-
nistère des Affaires Etrangères
allemand ». Guernica fut détruite
le 26 avril 1937. Le premier télé-
gramme concernant Gue r n i c a
trouvé dans les archives alleman-
des actuellement, est daté du 4
mai, c'est-à· dire huit jours après
l'événement. Il est clair pour qui-
conque étudiant ce problème,
que, . aux environs de midi, le 27
avril, quand les premières nou-
velles sur Guernica commencèrent
à paraître dans toute la presse
Il reste un endroit où la preuve
de la destruction de
Guernica existe encore sans aucun
doute, aujourd'hui. C'est dans les
archives espagnoles. Mais en dépit
de la vantardise de Crozier qui
affirme que ces archives lui ont
été ouvertes, il n'y a pas d'indica-
tion qu'il ait même demandé quoi
que ce soit concernant Guernica.
Il est en vérité étrange que, sur
ce point tellement controversé,
les Allemands n'aient pas gardé
les documents qui auraient prou-
vé leur innocence, soit dans les
archives de la Wilhelmstrasse,
soit dans celles de la Luftwaffe
ou encore dans celles de l'Ambas-
sade à Madrid; il est également
étrange que Crozier ait préféré
spéculer sur des fragments de
documents allemands plutôt que
Cortès: c: Le siège fut levé le
1 er mai 1937, sur la blessure mor·
telle de Cortès, rinvestissement
par les Républicains de la forte-
resse improvisée et le massacre
de ses défenseurs.:t Ce massacre
n'eut, en fait, pas lieu, ainsi qu'en
22
de Franco Je • SUIS témoigne le compte rendu officiel nationali8te. De telle8 fau88C8 affirmation8
de Franco
Je
SUIS
témoigne le compte rendu officiel
nationali8te. De telle8 fau88C8
affirmation8 80nt, malheureu8C-
ment, nombreu8C8 dan8 ce livre.
Le récit de Crozier racontant
le8 pourparler8 de Franco avec
Hitler en été 1940, illu8tre une
foi8 de plu8 les méthodes peu
sérieuses de recherche adoptées
par l'auteur.
Pour la défense de Franco, il
écrit, se référant à la tlituation
des environs du 10 juin 1940,
quand MU880lini entra en guerre,
que «Franco ne chercha pas au
dernier moment la gloire d'une
victoire acquise par un autre.
La première allu8ion faite par
l'écrivain à une offre de Franco
à Hitler pour prendre part à la
guerre, concerne celle du 15 août.
Crozier cache délibérément à 8e8
mal
dans
lecteur8 le fait que Franco écrivit
à Hitler le 3 juin; le 10 juin le
ta
Caudillo dépêcha cette lettre à
Hitler par un me88ager 8péci a l:
le général Vigon. Vigon rencon-
tra Hitler et Von Ribbentrop .le
16 juin; troi8 jour8 plu8 tard
l'Ambas8adeur à Berlin
présenta le8 revendication8 de
Franco 8ur une part du butin de
la victoire d'Hitler 8ur la France.
Franco n'a pa8 déclaré la guer-
re, contrairement à ce que fit
MU880lini: il formula 8e8 récla-
mation8, prétextant qu'il avait
déjà combattu contre la France
durant la guerre civile, quand lui
et Hitler avaient combattu en-
semble contre le8 même8 ennemi8,
l'Angleterre 'et la France. En con-
séquence, lui Franco, méritait une
part de8 pri8e8 de guerre 8ur la
France.
Il informa le8 Allemand8, le
peau
nouvelU
19 juin, qu'il entrerait en guerre,
à condition de recevoir, aprè8 la
victoire, le Maroc, l'Oranie et de8
territoire8 pour agrandir le Rio
deI Oro et la Guinée e8pagnole.
Il fit aU88i un autre ge8te héroï-
que. Quoique n'ayant pa8 parti-
cipé à la lutte contre la France
en 1940, il 8uggéra néanmoin8
que, pour 8e préparer à la lutte,
au ca8 où l'Angleterre ne 8e ren-
drait pa8, il lui 80it donné «du
ravitaillement, des munitions, du
carburant et des équipements qui
cesbron
se trouveraient certainement dans
les stocks de guerre français. »
Crozier félicite Franco pour 80n
habileté dan8 8es marchandages
avec Hitler. Mai8 pui8qu'il n'ap-
porte au lecteur que le8 faits favo-
rable8 à 8e8 thè8e8, le lecteur e8t
amené à douter de la valeur de
se8 conclu8ion8. Elle8 80nt fondée8
sur la moitié de8 fait8 qui llont
en faveur de 80n protagoniste.
,.w.'
Herbert Southworth
Fr.neu, ]IlIT Da.virl Levirœ.
Franco est-U vraiment persuad' que les
ROBERT"'LAFFONT
Allem.ands n'ont pas bombardé Guernica?
Un mot Bur la traduction: par mo-
ment elle Bouffre d'un mauque de
connaiB88nce de la 8cène eBpagnole;
et l'auteur qui, danB le texte anglais eBt
né en AuBtralie, devient natif de l'Au·
triche dans la venion française.
La Quinzaine littéraire, du 16 au 30 novembre 1969
23
Un scandale littéraire Dans ces premières semaines d'octobre la presse Italienne a fait une large
Un scandale littéraire
Dans ces premières semaines
d'octobre la presse Italienne a
fait une large place à une nou-
velle affaIre politique qui a écla-
té dans la vie littéraire sovié-
tique à propos de la parution du
roman-pamphlet de Vsevolod
Kochetov 0 u e voulez· vous?
dans la revue moscovite Oktlabr
(Octobre) dont Kochetov est
précisément directeur.
Dans une récente Interview,
Strada s'est déclaré • communis-
te de gauche mals non .chlnols •.
Sion ajoute que Strada constl·
tue un cas unique d'Intellectuel
communiste qui, dans la presse
de son propre parti, critique en
connaissance de cause la vie cul-
turelle et politique soviétiques,
se jetant au cœur de ·saproblé-
mati que de
développement et
Ce nouveau. scandale. Inté-
resse directement l'Italie car.
dans son roman, Kochetov lance
une violente attaque contre la
politique du parti communiste
italien et en particulier contre un
intellectuel communiste, Vittorio
Strada, tenu pour un des meil-
leurs connaisseurs de la littéra-
ture russe d'hier et d'aujourd'hui.
Dans le roman, Vittorio Strada fi-
gure sous la forme d'un person-
nage caricatural nommé, pe-
. sante allusion, Benito Spada. Ko-
chetov fait exposer par ce Spada
les thèses soutenues par le
P.C.!. sur l'autonomie des partis
communistes, sur le sens de la
participation è la lutte parlemen-
taire, sur la néçesslté d'une atti·
prenant parti pour les tendances
novatrices, on comprendra pour-
quoi il représente un os, et dur,
pour les bureaucrates soviéti-
ques, et on comprendra aussi la
raison des attaques furieuses de
Kochetov.
Déjà, il y a deux ans, un per-
sonnage du groupe Kochetov, le
professeur Alexis Metchenko, un
des gardiens de l'orthodoxie lit·
téralre soviétique, avait eu avec
Strada une violente polémique à
propos de Gorki, de Maïakovski
et du • réalisme socialiste. :
Piazza dei Popoto, à Rome
tude cri t 1 que vis-à-vis
de
l'U.R.S.S., sur l'indépendance de
l'art et de la culture par rapport
aux comités centraux et aux or-
ganismes bureaucratiques. En
même temps, pour discréditer
ces idées aux yeux des lecteurs
il fait prononcer à
son personnage des tirades plei-
nes de sympathie pour Trotsky
et pour Mussolini. A un moment
donné un ouvrier déclare : • Qui
aujourd'hui critique l'Union so-
viétique n'est pas un vrai com-
muniste. et Kochetov, à plu-
sieurs reprises, affirme que les
communistes comme Spada ne
sont communistes que pour la
forme. Ce sont des. po.rcs • qui
piétinent et m 0 rd e n t leur
• mère ., c'est·à·dire l'U.R.S.S.
Avant de regarder de plus près
Je roman, son auteur et les réac-
tions suscitées par lui en Italie,
il convient de présenter la vic-
time, c'est-à-dire Strada. Strada,
qui a quarante ans, est inscrit au
P.C.!. depuis une vingtaine d'an-
nées. Il a fait des études de phi-
losophie et a passé son doctorat
à Milan avec Antonio Banfl, le
patron des' jeunes philosophes
italiens de tendance marxiste.
En 1957, il partit pour Moscou où
il demeurera jusqu'en 1961, fré-
quentant l'Université Lomonosov
et se consacrant à une étude
sur la littérature et la culture
russes modernes. Son étude ne
plut pas aux autorités sovié·
tiques qui l'accusèrent de • révi-
sionnisme •. Togliatti lui-même
intervint en faveur de Strada.
Strada refusa de faire son. auto-
critique • et retourna avec sa
femme, russe, en Italie où Il eut
une activité de critique littéraire
dans la presse communiste et
ies r e vue s culturelles. Ces
essais datant de cette première
période sont recueillis dans un
volume Littérature soviétique
53-63 publié en 1964 par les Edi-
teurs Réunis. Dans ce livre l'es-
sai le plus important (et le meil-
leur) est consacré à Pasternak
dont le Docteur Jivago est quali-
fié d' • œuvre profondément so-
viétique • et qualifié, ainsi que
les livres de Soljenitsyne, com-
me l'expression la plus vraie des
dificultés de développement de
la société soviétique. Le roman
de Doudintsev, On ne vit pas
seulement de pain, est analysé
avec une vive sympathie comme
la dénonciation de • l'aliénation
bureaucratique • soviétique, dé-
nonciation qui, selon Strada, est
encore trop douce. Quant à Ko-
chetov, dont il examine un ro-
man, Strada y voit un dogma-
tisme excessif, réactionnaire et
antisocialiste, sans compter une
extrême suffisance littéraire de
décadent.
Cette année, Strada, qui entre-
temps a fait traduire et publier
des écrivains comme Boulgakov
et Platonov et des théoriciens
comme Propp et Bakhtin, a ras-
semblé en un volume d'autres
essais. Ce livre, publié chez Ei-
naudi, s'intitule Tradition et révo-
lution dans la littérature russe.
La gamme des sujets est large et
variée, allant de Tourgueniev,
Dostoïevski et Tchekov, au pre-
mier Congrès des écrivains so-
viétiques (1934) et au débat qui
s'ouvrit dans le parti bolchevik
durant les tractations de paix de
Brest-Litowsk. Dans sa préfa-
ce, l'auteur précise ses propres
positions politiques et esthéti-
ques. S'appuyant sur les. forma-
listes • russes il respecte l'œu-
vre d'art dans son autonomie et
ce, comme condition préliminai-
re d'une lecture marxiste du tex-
te.
St rada soutenait la ligne d'avant·
garde maïakovsklenne contre la
ligne du • réalisme socialiste.
de marque gorklenne. Aujour-
d'hui entre en lice le nommé Ko-
chetov, le leader ultra des écri-
vains conservateurs soviétiques,
ennemi acharné de Soljénitsyne
et de • Novy Mir ., la revue de
Tvardovsky. Kochetov qui, même
en URSS, n'est guère considéré
comme un écrivain, a écrit une
série de pamphlets romancés où
il dénonce au Pouvoir et à l'opi-
nion publique les dangers que fe-
raient courir au pays les intellec-
tuels·anticonformistes.
Sur le plan politique, Strada
déclare rejeter « l'hérédité stali·
nienne partagée à égalité entre
soviétiques et chinois - et se
prononce pour un socialisme
compris comme « libération
concrète de l'homme dans la ten-
sion formatrice de l'individuel et
du social, dans la dialectique 0b-
jective du singulier et du collec·
tif -.
Et, naturellement, dans ses ro-
mans-délations. les individus
réels sont caricaturés et déni-
grés. Ce personnage n'a pas d'é-
quivalent en Occident. Il n'en a
que dans le passé le plus som-
bre de la Russie, dans un Fadeev
Bouigarine par exemple, qui,
sous le règne du tsar Nicolas 1",
se rendit tristement célèbre par
sa collaboration littéraire avec la
Troisième section, c'est-à-dire la
police politique. Les écrivains so-
viétiques progressistes nom-
ment d'ailleurs Kochetov le
• Boulgarine soviétique •.
Dans Oue voulez·vous ? Ko-
chetov se livre à un véritable
strip-tease idéologique. Il atta-
que non seulement les commu-
nistes italiens coupables d'avoir
condamné l'occupation militaire
en Tchécoslovaquie, mals aussi
des personnalités soviétiques
à BOille comme Roumiantsev, vice-prési- dent de l'Académie des Scien- ces, reconnaissable sous la figu-
à BOille
comme Roumiantsev, vice-prési-
dent de l'Académie des Scien-
ces, reconnaissable sous la figu-
re falote d'un caricatural « mar-
xiste antidogmatique •. Mais le
clou de l'œuvre de Kochetov est
un angélique « personnage posi-
tif. qui réhabilite les tragiques
massacres de Staline et qualifie
de «calomnie délibérée. la
thèse répandue en URSS par le
vingtième Congrès du PCUS se-
lon laquelle Staline fut frappé de
stupeur par l'attaque allemande.
Parmi les arguments pour prou-
ver le contraire Kochetov décla-
re qu'en URSS: « il n'y avait pas
de cinquième colonne parce
qu'avaient été liquidés les Kou-
laks et détruites toutes les for-
ces d'opposition dans le parti ».
geants du PCI, l'a démontré. Na-
turellement Kochetov (qui, soit
dit en passant est l'écrivain so-
viétique le plus populaire en Chi-
ne) exprime des positions qui ne
sont pas seulement les siennes.
Il porte à l'extrême, disons-le,
grosso modo, des thèses parta-
gées par une partie du groupe di-
rigeant soviétique et agit pour le
compte d'un «groupe de pres-
sion. outrancier auquel l'actuel-
le politique soviétique, surtout à
l'intérieur, semble trop libérale.
Les allusions à la « S" colonne •
et à 1937 ont une trop évidente
signification.
n'a pas été sollicité) et surtout
s'il s'agit d'un ennemi ouverte-
ment déclaré ».
Avec une impudence quasi
professionnelle Kochetov enten-
dait simplement « recueillir des
matériaux. pour son roman. Et
c'est ainsi que Kochetov a pu
dans Que voulez-vous? trans-
former la femme de Strada en
une néo-stalinienne qui, indignée
par le • révisionnisme· de son
mari, l'abandonne finalement
pour retourner en Russie (un au-
tre leit-motiv kochetovien, c'est
le chauvinisme grand-russien au-
quel il confère des formes aber-
rantes : dans son roman
un ex-
Le roman de Kochetov révèle
également le caractère de son
auteur. Dans l'été 1966, Koche-
tov vint en Italie et, par l'inter-
médiaire d'un fonctionnaire de
l'Union des écrivains, fit pres-
sion sur Strada pour être reçu
chez lui. Strada, comme il l'a dit
dans une interview, céda et reçut
Kochetov avec la courtoisie que
l'on a pour un hôte (même s'il
SS d'origine russe entend l'appel
Encore. plus que contre les in-
tellectuels, Kochetov se déchaî-
ne contre le PCI et, en général,
contre les PC occidentaux qui ne
sont pas de stricte obédience.
Dans « "Unita • du 2-10 Giancar-
lo Pajetta un des actuels diri-
de la terre natale et, uniquement
de ce fait, se sent régénéré) .
Mme Strada, qui est d'origine
sibérienne, a dû faire des décla-
rations à la presse et l'assùrer
de son « parfait accord • avec
son mari.
Les conclusions qu'on peut ti-
rer du cas Kochetov sont plutôt
amères. Pendant qu'un authenti-
que écrivain comme Soljenitsyne
est persécuté et réduit au silen-
ce dans sa patrie, pendant que
Daniel et Siniav:ski sont jetés
dans les nouveaux camps de
concentration, pendant que l'at-
mosphère de la vie littéraire et
politique soviétiques se fait tou-
jours plus lourde, un Kochetov
peut se permettre n'importe
quelle attaque sous la bienveil-
lante protection des autorités. A
la fin d'un récent article dans
« Rinascita., Strada écrit que,
en URSS comme dans les autres
pays de structure identique, les
intérêts des intellectuels coïn-
cident avec ceux de la classe ou·
vrière et des masses du pays.
Qui attaque les intellectuels au
nom des ouvriers ne sert pas le
peuple, mais l'asservit. » Le mal-
heur, ajouterai-je, est que les Ka-
chetov ne sont ni des ouvriers ni
des intellectuels : ce sont des
bureaucrates, et ils sont encore
très puissants.
Guido Davico Bonino.
La revue "Annales"
Depuis sa création, en 1929, la re-
vue Annales occupe une place privi-
légiée dans la recherche historique.
Elle est demeurée fidèle aux
enseignements de ses fondateurs,
Lucien Febvre et Marc Bloch,
qui ont renouvelé l'histoire en
p 0 r tan t attention aux phéno-
mènes sociaux, aux mentalités, aux
techniques, aux sensibilités, à la vie
quotidienne - bref, à toutes ces for-
ces humbles, lentes et souterraines
qui modèlent les sociétés plus impé·
rieusementque ne le font les grands
événements.
Pourtant, demeurer fidèle à Lucien
FeQvre, . c'ast aussi ne jamais s'en-
sÇlmmeiller. La recherche, depuis qua-
ra'Qte aris a donc obéi à Febvre en le
dépassant. Elle a étendu à la démo-
graphie, plus récemment à la psycha-
nalyse ou à l'ethnologie, le souci ini-
tiai d'ouvrir le champ historique aux
conquêtes des autres sciences. Au-
jourd'huI, c'est au tour de la revue
Annales de rajeunir. Elle le fait moins
en modifiant son contenu qu'en dé·
coupant selon de nouvelles catégo-
ries ce contenu. Le seul Inventaire des
rubriques qui ordonnent la nouvelle
formule indique ainsi le sens dans
lequel entendent travailler avec Fer-
nand Braudel, Charles Morazé et
Georges Friedmann ses nouveaux di-
recteurs, Le Goff, Le Roy ladurie et
Marc Ferro.
Depuis quelques années, les tech·
niques scientifiques envahissent le
champ de "histoire. Celle-cI a même
pu parattre à certains, encombrée par
les chiffres et les statistiques, par les
• recherches quantitatives". On eût
dit que les historiens, longtemps dé·
solés de manier un discours non
scientifique, étaient éberlués que l'or-
dinateur, soudain, se soumît à leur
discipline. Il semble aujourd'hUI qu'un
nouveau palier soit atteint. Il ne
s'agit pas, certes, de démanteler cet
appareil scientifique mais plutôt de
l'asservir mieux à la recherche his-
torique. Annales crée une rubrique,
• Outllla.ge", avec le propos de dire
je dernier état des méthodas et tech·
niques modernes. L'avantage est dou-
ble: un riche travail méthodologique
et épistémologique est engagé en
même temps que les autres articles
peuvent être délestés d'une partie de
leur armature chiffrée.
l:Ine autre rubrique, • Frontière nou-
velle", annonce que la revue n'est
pas disposée à camper sur les terri-
toires déjà conquis. On y cherche à
patrouiller sur les frontières du sa·
voir, quitte à affronter quelques pé-
rils. Que de tels articles soient grou-
pés dans une même rubrique opère
à la fols comme signe et comme
garde-fou.
Autre novation:
une rubrique au
titre un peu provocant, • L'histoire
moins l'Europe". Son propos est de
• mondialiser" l'histoire. Comme il
fallut naguère briser le cadre des his-
toires nationalistes ou nationales,
Annales voudrait aujourd'hui lutter
contre • l'européo-centrisme ".
Enfin, Annales respecte une de s·es
vocations - l'information sur les au-
tres ·sclences sociales. G.L
La Quinzaine Uttéraire, du 16 au 30 novembre 1969
25
THEATRE Grotowski à Londres et à New York C'est Londres qui aura eu la Ciemny,
THEATRE
Grotowski
à Londres et à New York
C'est Londres qui aura eu la
Ciemny, en polonais, a des
primeur,
à l'étranger, de l'A po-
calypsls cum flgurls de Jerzy
Grotowski (1). Jouée réguliè-
rement à Wroclaw depuis le
début de l'année, l'œuvre sera
présentée en novembre et dé·
cembre (à New-York, puis à
San Francisco et Los Angeles) 0
ainsi qu'Akropolis et le Prince
Constant, ce dernier faisant au-
paravant l'objet de quelques
représentations à Manchester,
Liverpool et Lancaster.
Apocalypsis cum flguris n'est
certes pas une œuvre facile.
Elle ne se livre pas à la pre-
mière, ni même aux premières
représentations. Tout y sur-
prend et tout y retient. Et déjà
de trouver allongés sur le par-
quet ces hommes, cette femme,
vêtus de costumes sans âge
d'un blanc crémeux, quand on
pénètre dans la salle nue dont
l'éclairage est réduit à deux
projecteurs aux faisceaux pa-
rallèles posés au sol. Les spec-
tateurs (ils ne sont que qua-
rante) prennent place sur un
banc de plain pied, le long des
murs.
sens multiples
: le sombre,
l'aveugle,
l'innocent,
le
de-
Ils ont été introduits furtive-
ment dans une «party., au
moment où l'excitation - de
l'alcool et du sexe - mettant
le feu aux joues, l'un des par-
ticipants, le maître de maison,
peut entraîner ses compagnons
dans un psychodrame sacrilège.
Ceux-ci acceptent allègrement
d'être qui Lazare, qui Judas. La
femme est Marie-Madeleine, et
cet autre, Jean. Le meneur de
jeu qui a allure de berger
meuré, l'idiot au sens dostoïev-
ski en. Ici tête de Turc et souf·
- bottes noires et longue cape
de tissu bourru - se désigne
comme Simon-Pierre. Il ne leur
manque qu'un Christ. Dans les
rires et les sarcasmes, Simon-
Pierre attribue le rôle à Ciemny,
malingre, dérisoire, lui seul
vêtu de noir - une blouse mal
ajustée tombant sur ses jam-
bes nues - et qui tient en ses
mains une ca n n e blanche
d'aveugle.
fre-douleur. Ciemny ne com-
prend pas le jeu, reste en de-
hors, ou échoue quand il tente
maladroitem.ent de participer.
C'est pourtant en fonction de
lui que le rituel s'organise. On
le provoque, on le bafoue. Il est
le ciment de la connivence en-
tre ses persécuteurs qui font
de lui un Christ aux outrages.
Est-ce encore, est-ce bien un
jeu? Ils sont et ne sont pas
leurs personnages, et Ciemny
particulièrement. Et r a n g e r
d'abord à ce qui se passe, il
assume son rôle douloureux
dans la deuxième partie, quand
aux projecteurs se substituent
des bougies plantées en fais-
ceau ou brandies au poing.
Richard Cieslak (le prince
constant) s'est dépassé dans
ce spectacle, intériorisant, ap-
profondissant son personnage.
pathétiquement opaque et re-
fermé d'abord sur la lumière
qui l'habite sans qu'il en soit
conscient, et puis s'ouvrant
comme un fruit éclaté sous une
pression irrésistible, et irra-
diant alors. Un très grand
acteur.
Acteur-créateur comme ses
camarades (en particulier
toni Jaholkowski, Grand Inqui-
siteur, l'autre pôle), car c'est
ensemble qu'ils ont, par des
esquisses, des propositions de
jeu, élaboré sous la direction
de Grotowski un spectacle qui,
pour la première fois au
Théâtre - Laboratoire, n'est pas
« d'après. une œuvre drama-
tique. On dirait qu'il s'agit d'un
montage et d'une improvisation
collective, si ces termes - qui
rendent compte des tentations
du jeune théâtre de par le
monde - ne risquaient de prê-
ter à malentendus. Sans doute,
le texte est emprunté à la Bible,
Dostoïevski, T.S. Eliot et, plus
accessoirement, à Simone Weil,
mais il n'a rien d'une mosaïque;
il est toujours utilisé en contre-
pQint et avec une valeur méta-
phorique. On n'a recouru aux
mots de la tribu que toutes les
scènes retenues et mises en
place : à la fin était le Verbe.
Enfin, si "on a procédé, au long
d'un travail étendu sur plus de
500 répétitions, à des improvi-
sations de toute nature (corps,
voix, paroles), le spectacle est
définitivement arrêté' mainte-
ment qu'il est produit; les
écrous sont serrés, bien serrés.
Il ne peut plus « bouger. que
sous la poussée intérieure d'un
mûrissement lent et secret se
situant au niveau du jeu.
Aucune œuvre de Grotowski
ne se fonde sur de tels contras-
tes : elle est d'ombres et de
lumières, de noirs et de blancs,
de cris d'angoisse et d'éclats
de joie. Les silences y pren-
nent un relief étonnant, et ce
qui a lieu pendant les noirs est
ce qui va le plus au cœur : un
martellement de pas, une la·
mentation qui se prolonge
quand la lueur de la dernière
bougie a été écrasée au sol. Le
" théâtre pauvre. atteint ici un
seuil qu'il semble difficile d'ou-
trepasser.
Raymonde Temkine.
1. Quelques r.epr.ésentations dans la
crypte de l'église anglicane de St
George-in-the-East.
Grotowski, ApocnLypsis cum figuris
26
Brecht au Théâtre de la Ville l B. Brecht Tambours et trompettes Théâtre de la
Brecht au Théâtre de la Ville
l B. Brecht
Tambours et trompettes
Théâtre de la Ville
Nos compatriotes raffolent du
comique troupier; même lors·
quil est un peu élaboré: Fabbri
avec Les Hussards avait trouvé
le pactole; on aime s'amuser de
ce qu'on aime, et la chose mili·
taire entre dans la catégorie des
amours. Ils ont même accepté,
comme des bêtes de battue, et
qui commencent à comprendre
que la Couronne -d'Angleterre a
ses raisons que la raison du peu-
ple ne connaît pas : cette pègre
de toujours dont les Ministres de
la Guerre débarrassent réguliè-
rement les Ministres de l'Inté·
rieur en l'envoyant vers les chan-
tiers. Cette dernière image est
saisissante.
la mode aidant, et sur fond d'hu·
manisme chrétien, des pièces
« contre la guerre - : nos « hon·
nêtes gens - se veulent belles
âmes. Mais voilà que devant une
pièce comme Tambours et Trom-
pettes, - un spectacle pourtant
qui, depuis que le Théâtre de la
Ville est ouvert, est le premier à
faire réellement honneur à ce
théâtre -, voilà que là-devant on
ne joue plus, et que les grenouil-
les de la critique bourgeoise,
tout fiel caché, toute hargne de-
hors, perdent toute mesure: leur
rage devant Brecht, comme cha-
que fols, fait plaisir à voir : on
dirait qu'on les déshabille, et les
voilà qui détalent en retenant
leurs bretelles et leurs jarretiè-
res. Et c'est précisément cela:
Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville
Certes, Farquhar n'est pas
Shakespeare, ni Sophocle, et
quand Brecht « refait - L'Officier
recruteur, c'est moins fort que
lorsqu'il refait Antigone ou Co-
riolan. La pièce a des longueurs,
des temps morts, l'intrigue sen-
timentale, avec travestisse-
ments selon Molière et Beaumar-
chais, traîne souvent. Aussi bien
le travail de Vincent et Jour-
dheuil n'a pas la précision, la
densité qu'il avait dans une piè-
fenseurs de leur pays », comme
le dit un adaptateur français du
XIX· siècle, qui ne devait pas
être marxiste. Quand Brecht
s'empare de cette même pièce,
le traitement qu'il lui fait subir la
rend, en effet, Insupportable aux
gens de bien (s). Il l'adapte en
1955, un an avant sa mort, et elle
fut jouée au Berliner Ensemble
dans une mise en scène de Ben-
no Besson, qui collabore à l'adap-
tation. Dans un texte français de
Geneviève Serreau, percutant et
d'une grande liberté d'allure, J.-P.
Vincent et son «dramaturge-
Jean Jourdheuil nous la présen-
tent aujourd'hui, et sur un mode
juste : intelligent, sec, et agres-
sif - celui précisément qu'on ne
supporte pas.
des négociants et des banquiers
de l'Angleterre éternelle. L'arri-
vée des officiers recruteurs dans
une petite ville anglaise bien
tranquille, jouant le rôle de révé·
lateur, va faire apparaître sou-
dain les contradictions sociales,
les conflits d'Intérêts, habituelle-
ment masqués par la routine et
la respectabilité. Tous masques
tombés, les fantoches de la bour-
geoisie se houspillent et criail·
lent : le fabricant de chaussures
(qui dit recrues, dit godillots), le
banquier Smuggler, saisi par la
débauche et la crainte de voir,
après Boston, les actions tom-
ber elles aussi, Madame Prude,
gorgone et pasionaria de l'Ordre
Moral, qui indique aux flics les
fornicateurs qu'assagira le recru-
tement forcé, et, au milieu de
cette enfance, le juge Balance
(admirablement joué par Jac-
ques Debary), hobereau patriote
qui adore les officiers comme dé·
fenseurs de l'ordre et de la pa-
trie, mais qui n'en veut pas pour
époux de sa fille, propriétaire
terrien coincé entre tes Intérêts
de classe et les intérêts privés.
Tout ce beau monde, réconcilié
par le recrutement forcé (le juge
Balance a déniché l'article de 101
J'autorisant), va sabler le cham·
pagne pendant qu'un matamore
empanaché (abominablement
joué par Maurice Teynac), em·
mène, au pas, vers l'Amérique,
et en chantant l'Angleterre et
son roi, tous ces bons Il rien :
ce plus ramassée, plus forte, la
Noce chez les petits-bourgeois,
dont ils avaient donné une pré-
sentation magistrale. Certains
des acteurs de la troupe régu-
liète du Théâtre de la Ville, sont
visiblement assez étrangers au
jeu brechtien et, à la ruse qu'il
exige. Les architectures miniatu-
en montrant le dessous des car·
tes, Brecht dévoile, il casse le
re de Christine Laurent ont un
peu la banalité des stéréotypes.
jeu,
Il met à nu, il «les - met
nus : forcément, on rit.
Reste que cette mise en scène
a fort intelligemment compris
Quand Voltaire nous décrit
Candide tombé entre les griffes
des sergents recruteurs, il se
contente de railler, dans un es-
prit vaguement antimilitariste,
les pratiques dont usaient les
rois pour se procurer le matériau
de leurs « boucheries héroï-
ques -. Quand George Farquhar,
en 1706, écrit, avec L'officier r.
cruteur une pièce anglaise dans
le goat de la Restauration, il n'é-