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14/03/2014 21:32 ‘Je’ est une porte – Partie 3: Atmananda (Krishna Menon

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‘Je’ est une porte – Partie 3:
Atmananda (Krishna Menon)
par Philip Renard
Dans les deux premières parties de ‘Je est une porte’
1
, l’attention était
portée sur le phénomène étonnant de l’utilisation du mot « je », qui peut se
référer aussi bien à une entité limitée et bornée qu’à Cela en tant que
Lumière infinie, Liberté véritable. Dans les deux articles précédents,
Ramana Maharshi et Sri Nisargadatta Maharaj s’exprimaient à ce sujet.
Nous découvrirons dans cet article le troisième du « grand trio » formé des
trois grands enseignants authentiques de l’Advaita au vingtième siècle,
c’est-à-dire Sri Atmananda, ou Sri Krishna Menon.
Krishna Menon est né en 1883 à Peringara, près de Tiruvalla dans l’état du
Travancore (maintenant partie de l’état du Kerala). A la suite de ses études
de droit, il devint Avocat Inspecteur du gouvernement, et Superintendant de
la Police du District. Il rapporta une fois que, au début de sa vie, il pria
longuement pour rencontrer un Sat-Guru, un Enseignant dans le sens le plus
vrai du terme. Un jour de 1919, il fit la rencontre de Swami Yogananda, qui
vivait à Calcutta.
2
Leur rencontre ne dura qu’une seule nuit. Krishna Menon
fut particulièrement touché par l’immense humilité de cet enseignant. « Ceci
paralysa mon ego », déclara-t-il plus tard.
Suite à cette rencontre, il commença une sadhana, incluant bhakti et raja-
yoga, ainsi que du pur jnana-yoga. Plus tard, devenu lui-même enseignant, il
ne transmit que la forme de jnana-yoga, critiquant même les formes de
bhakti et de raja yoga .
3
Il réalisa sa vraie nature en 1923, endossa le nom de Sri Atmananda et
commença à enseigner. Parallèlement, il poursuivit son activité au sein du
Département de la Police jusqu’en 1939. Il dit une fois, plus tard, que les
professions de policier ou de militaire forment un cadre idéal pour une
sadhana spirituelle du fait que, en particulier, elles offrent le maximum
d’obstacles et de tentations.
4
Atmananda mourut à Trivandrum, la capitale du Kerala, en 1959.
L’approche proposée par Atmananda devint connue en Occident par le
livre de John Levy, La nature de l’Hommes selon le Vedanta. Lui-même
était un disciple anglais de Atmananda, demeurant régulièrement avec lui.
Levy reformula l’approche particulière de Atmananda dans un style plus
occidental, tout en conservant la manière originale et caractéristique
qu’avait Atmananda de manier la logique.
5
J’ai été amené à connaître Atmananda par un disciple de Alexander Smit,
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un hollandais lui-même disciple de Wolter Keers, lequel le fut de
Atmananda. Alexander me donna deux petits ouvrages de Atmananda,
Atma-Darshan et Atma-Nirvriti.
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Ces livres donnent un bref résumé de
l’enseignement de Atmananda. Il les écrivit dans sa langue natale, le
Malayalam, et les traduisit lui-même en anglais. Alexander les étudia
minutieusement pendant deux ans, et j’éprouve de la reconnaissance pour ce
privilège d’avoir assisté à ces réunions. J’ai eu ainsi la possibilité de devenir
familier avec l’approche spécifique de Atmananda.
En quoi cette approche est-elle spécifique ?
Par son usage linguistique, particulièrement sur le plan de la logique (ou
de la logique « subjective », voir la note 5), sa façon de réduire toute chose à
sa nature ultime, et particulièrement son insistance catégorique sur ce qu’il
appelait le « Principe-Je ».
Ce « Principe-Je » était pour lui synonyme de Réalité Ultime, d’Absolu –
rien ne le précède, c’est ce qui est réellement signifié avec le mot « Je ». Il
disait ainsi : « La Pure conscience et la paix profonde sont votre vraie
nature. Ayant compris cela de façon juste, vous pouvez parfaitement
abandonner les mots « Conscience » et « Joie », pour utiliser « Je » quand il
s’agit de vous en rapporter à la Réalité. Ne vous contentez pas de réduire les
objets à la Conscience. Ne vous arrêtez pas là. Réduisez-les jusqu’au
« Principe-Je ». Réduisez aussi tous les sentiments à la pure Joie, puis
réduisez-les au « Principe-Je ». »
7
Atmananda appréciait les mots Conscience et Joie pour parler de l’Ultime,
mais une citation comme celle-ci montre que, au bout du compte, il préférait
le terme « Principe-Je » (il dit ainsi une fois que, comparé au Principe-Je, le
mot Conscience est de la théorie !
8
). Il considérait en effet que le mot « Je »
est celui qui a le plus de chance d’être compris correctement. Tout les objets
de perception peuvent être incompris, tandis que ce qui peut être appelé
« vous-même », ce qui ne peut être perçu, « Je », ne peut être la cause d’une
mauvaise compréhension.
9
Il considérait le Principe-Je comme le vrai but
de chacun, car il est en fait contenu dans chaque effort.
10
L’utilisation du mot « Principe » par Atmananda ne doit pas être vu comme
une tentative intellectuelle ou philosophique pour comprendre ou cadrer le
« Je ». C’est sa façon d’utiliser un mot pour ce que « Je » est en lui-même,
« Je » en tant que tel. Ce que « Je » en tant que tel est vraiment,
précisément, précède chaque mouvement ou structuration mentale.
Avec des expressions comme « en lui-même » ou « en tant que tel », le
langage paraît court. Il touche ses limites. Une chose se réfère à elle-même.
Quelque chose en tant que tel ne se transforme pas en autre chose un instant
plus tard. C’est le point invariable dans le changement permanent, c’est sa
vraie nature, qui ne repose sur rien d’autre. Atmananda utilisait souvent le
terme sanscrit svarupa, vraie nature, qui renvoie à la permanence d’un
élément, avec d’autres termes qu’il considérait comme des synonymes,
comme « arrière-plan », « contenu », « substrat », état pur » et « état
naturel ». Il utilisait ces différents termes pour désigner une seule et même
chose.
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Chaque tentative de parler de la nature essentielle de quelque chose peut, à
la vitesse de l’éclair, se transformer en incompréhension. C’est le problème
du langage. Par exemple, un mot comme « essence » peut suggérer la
présence d’un « être » ou d’un « noyau » minuscule, subtil, au sein d’une
forme plus grossière. Comme si vous deviez découvrir l’essence de quelque
chose en augmentant de plus en plus le grossissement d’un microscope pour
essayer d’observer ce qu’il y a dans le noyau. Quelque chose de cet ordre est
présent dans les commentaires populaires du passage connu des Chandogya
Upanishad, dans lesquelles Uddalaka enseigne à son fils en coupant un fruit
en morceaux de plus en plus petits.
Atmananda, en tant que maître spirituel, insistait beaucoup sur la méprise
que peut entraîner cette myopie. En effet, ce mode d’investigation intérieure
prendra toujours au piège de ce qu’il appelait « objectivation ». Atmananda
employait les mots objectif et subjectif d’une façon inhabituelle pour
l’Occident. L’Objectif n’indiquait pas pour lui une impartialité, mais se
référait à ce qui peut être observé, c’est-à-dire un objet des sens et des
pensées. Il en est de même avec le subjectif : il ne désignait pas un point de
vue ou une opinion colorée par la personnalité, mais seulement ce qui est
Sujet – ce qui ne peut par définition être observé, et qui en Soi-même éclaire
tout objet.
11
En conséquence, une investigation consistant à rechercher quelque chose
d’intérieur comme une « essence » ou un « noyau » n’a rien à voir avec la
vision directe de l’Ultime. Aussi ne peut-on alléguer que la recherche en
physique de pointe et une véritable démarche de connaissance de soi soit
une et même chose, comme il est parfois suggéré dans certains cercles de
l’advaïta. La physique restera toujours le domaine de « l’objectif ».
Il en va de même avec le concept du « tout-embrassant », utilisé afin
d’exprimer des notions comme le Cosmos, L’Espace ou l’Infini. Atmananda
apporta une fois une indication, ou une vision des choses profitable :
« L’Espace (Akasha), bien que non perceptible par les sens, est assurément
concevable par l’esprit. Il est donc réellement objectif par nature. Si nous
ôtons de l’Espace cette dernière teinte d’objectivité, il cesse d’être mort et
inerte, pour s’illuminer et briller alors comme son substrat, la Réalité ».
12
L’enseignement de Atmananda est entièrement centré sur le Sujet. Il
s’attache exclusivement à Cela qui connaît. Cela qui connaît n’est pas un
Connaisseur (pas un Lui ou une Elle), mais la Connaissance en tant que telle
(Jnana). Cette « Connaissance en tant que telle », il l’appelait aussi
« Expérience » (Anubhava), voulant dire par là « Expérience en tant que
telle », et aussi Sensation en tant que telle (Rasa), tous trois étant synonymes
de la Puissance qui, finalement, est le « Je » suis. Les textes
suivant illustrent ce point : « Le « Principe-Je » est la seule expérience que
chacun puisse avoir. Malgré son ignorance, il ne peut que avoir l’expérience
de Lui-même […] Si l’expérience intègre de nombreux objets, ce n’est pas
l’Expérience. Vous superposez des objets à votre Expérience. Votre
Expérience est une et unique, à jamais » ; et : « je vous ai déjà prouvé que
personne ne peut connaître ou expérimenter autre chose que son propre Soi,
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le « Principe-Je » […] La seule expérience est « Je », et « Je » est le seul
mot qui désigne l’expérience » ; et enfin : « « Le « Principe-Je » est la seule
chose qui existe ; « Je » ne demande aucune preuve non plus. Ce qui est
objectif ne peut exister indépendamment de ce « Je », et le « Le « Principe-
Je » est donc la seule Réalité ultime. »
13
Cette façon radicale de s’exprimer, pour laquelle toute chose peut être
réduite à Cela qui connaît, implique non pas que les objets doivent être
ignorés ou éliminés, mais au contraire qu’ils doivent être considérés comme
pointant vers la Réalité. Dans le but de reconnaître le Soi, la plupart des
textes de la Tradition de l’Advaïta recommandent comme étant le mieux
d’apprendre à ne pas accorder d’attention aux objets des sens. Mais
Atmananda, concrètement, mettait au clair que rien n’est un obstacle.
Personne n’est jamais vraiment englouti dans un objet, ou entravé par un
obstacle. Rien ne doit être ôté. « Rien ne voile la conscience. »
14
L’ego non plus n’est pas un ennemi. Au contraire, Atmananda le voit
comme une aide : « Même l’ego, tellement méprisé, est d’une grande aide
pour la réalisation de la Vérité. La présence de l’ego chez l’homme, même
sous une forme distordue, est infiniment préférable à son absence, comme il
en est par exemple pour un arbre » ; et : « C’est l’ego dans sa totalité qui
cherche la libération et lutte pour elle. Quand elle est orientée vers la Réalité
ultime, la part matérielle s’effondre automatiquement et seule reste la
Conscience en tant que « Principe-Je ». C’est la libération. »
15
L’insistance de Atmananda pour une non-dualité radicale ne veut pas dire
qu’il analyse cela dans son contact quotidien avec les gens. L’ego est déjà
totalement dissous, et c’était aussi le cas lors de ses contacts de maître à
étudiant. En d’autres termes, il n’avait pas l’illusion que le schéma qu’il
donnait s’avérait déjà et définitivement vrai pour ses étudiants ou lecteurs
dans leurs activités. Il n’estimait donc pas utile du tout de mettre sur un
piédestal la « non-séparation », ou non-dualité, dans ses activités
d’enseignant ou d’officier dans la police. Clamer trop tôt que « tout est
Conscience », dans un cadre mondain ou relationnel, lui apparaissait comme
un piège, et il continua à mettre en évidence l’état de séparation tant que
celui-ci constituait la réalité de la vie de l’étudiant. Il ne considérait donc
pas l’advaita, la non-dualité, comme étant applicable dans la relation entre
maître et disciple. « Pensez à votre Guru uniquement dans le cadre de la
dualité », disait-il. « Appliquez totalement votre cœur à cela, et perdez-vous
dans le Guru. Alors l’Ultime dansera devant vous comme un enfant »
16
Ajoutons à cela : « l’Advaita ne fait que pointer vers le Guru. Vous
n’atteindrez pas l’Advaita avant d’avoir atteint l’état sans ego. Ne pensez
même jamais que vous ne faites qu’un avec le Guru. Ceci ne vous conduira
jamais à l’Ultime. Au contraire, cette pensée ne fera que vous étouffer.
L’Advaita ne fait que pointer vers l’Ultime. »
17
L’attitude dévotionnelle était considérée par Atmananda comme une aide
précieuse. Mais il clarifie cela dans un de ses enseignements : une telle
attitude n’a de valeur que relative à son propre Guru. « Cette Personne
particulière, par laquelle nous avons eu le grand privilège d’être éveillé,
voilà la SEULE FORME que chacun devrait adorer et envers qui faire Puja,
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pour le contenu du cœur de chacun, comme personnalisation du Guru de
chacun. Il est vrai que tout est le Sat-Guru, mais seulement lorsque le nom et
la forme ont disparu, et pas autrement. L’aspirant authentique devrait donc
être averti de ne pas se faire berner par une attitude dévotionnelle envers
toute autre forme, celle-ci fût-elle celle de Dieu ou de l’homme. »
18
Dans un
autre texte, il montre à quel point il était fermement dualiste quant à la
relation entre maître et disciple : « un disciple ne devrait jamais faire
allégeance à deux gurus en même temps », ce à quoi il ajoute : « admettre
plus d’un guru à la fois est plus dangereux que de ne pas en avoir du
tout. »
19

L’histoire qui suit illustre la façon dont Atmananda montrait, dans la vie
quotidienne, comment chaque niveau (l’Absolu et le relatif) nécessite sa
propre approche, afin que nul n’applique l’approche non-duelle au niveau
d’être relatif. Au commencement de sa carrière comme inspecteur au
département de police, Atmananda interrogea un homme suspecté d’être un
voleur. Celui-ci refusant d’avouer, il lui dit alors : « Si vous avez réellement
commis ce vol , comme je le crois, il serait préférable pour vous d’avouer ce
crime et d’admettre votre erreur. Si, en revanche, vous voulez me cacher la
vérité, vous pouvez le faire dans le moment actuel, mais ce Principe en vous
qui voit toutes vos actions vous fera souffrir tout le restant de votre vie pour
avoir menti une fois. Vous ne pourrez jamais cacher la Vérité à ce Principe
qui est en vous. »
20
Ceci met en lumière la sensibilité nécessaire pour vivre
la vérité, qui ne consiste pas à avancer de façon péremptoire que le
mensonge est aussi Conscience. Imaginons les conséquences des dires
d’Atmananda : mentir une seule fois entraînerait une vie entière de
souffrance ! Cette déclaration vient d’un enseignant radical de la non-
dualité, et le réaliser nous stimule à prendre en considération le paradoxe
apparent entre ce que Atmananda enseigne au plus niveau de
compréhension, et la reconnaissance des conséquences des actions
individuelles dans la vie quotidienne. Notre identification avec la dualité du
monde nous amène à éprouver les conséquences de nos actes.
Malgré cette précision dans la façon de manier le concept de
« séparativité », au niveau où les différences ne doivent pas être déniées,
Atmananda était radicalement non-dualiste. Sa radicalité produisait un style
d’écriture par lequel il ne s’exprimait pas au sujet d’un « Je » ou d’un
« principe-Je », mais bien plutôt à partir de cette perspective. Ainsi écrivit-il
dans son livre Atma-Darshan des passages où la Conscience elle-même
s’exprime, où « Je » parle, et non pas le dénommé Atmananda. Il invite le
lecteur à voir les choses depuis ce point de vue, celui du « Je », comme
unique et seule Réalité.
« Je suis cette Conscience qui demeure après que tout ce qui est objectif
se soit retiré de Moi. Réalisant que tout objet, où qu’il se trouve, est une
affirmation de Moi, je me réjouis de Moi-même partout et en tout », et : «
c’est en Moi qu’apparaissent et se fixent les pensées et les sentiments. Je
suis leur Témoin immuable. Je suis la Lumière de la Conscience dans toutes
ces pensées et ces perceptions, et la Lumière de l’Amour dans tous les
sentiments. »
21
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Deux ans plus tard, il écrivait Atma-Nirvriti dans le même style : « le
monde brille à cause de Ma Lumière ; sans Moi, rien n’est. Je suis la lumière
dans la perception du monde », et : « Quand il y a pensée, je me vois Moi-
même ; en l’absence de pensée, je demeure dans Ma propre gloire. »
22
Ce sont de beaux textes, dont l’originalité peut créer un choc de
reconnaissance, peut-être plus encore que les textes traditionnels sur « le »
Soi. Le Soi, après tout, reste une indication pointant vers quelque chose qui
se conjugue à la troisième personne. Parler au sujet du Soi, par suggestion,
peut ralentir la compréhension qu’il existe autre chose que « moi », c’est-à-
dire simplement Je, la première personne. Non, je suis déjà Cela. Je suis
Cela. « Le Je » n’est pas cela. C’est donc la reconnaissance du fait que je
suis déjà Cela, la Conscience elle-même, qui me permet de m’exprimer en
tant que Moi. L’auteur nous montre, à nous lecteurs, l’exemple de la façon
de se reconnaître Soi-même, et en conséquence de parler à partir de cette
perspective. Le lecteur est invité, dans le passage suivant, à faire de même, à
expérimenter cette reconnaissance : « Je suis pure joie. Toutes les activités
des organes des sens et de la pensée ont pour but la joie. Leurs activités sont
donc puja (actes de dévotion), réalisé par Moi. Je suis à jamais en repos,
percevant sans attachement ce puja. Encore et encore, elles m’atteignent à
mon insu et tombent dans la passivité. Sortant de cela, elles continuent à
nouveau leur puja. Une fois qu’elles comprennent que leurs activités
revienne à faire puja en Moi, et que dans la passivité elles demeurent à Mon
contact, toutes leurs souffrances cessent. Par la suite, l’action sera une non-
action, et la passivité sera une non-passivité, car l’ignorance aura été
déracinée. »
23
Atmananda transmet habilement dans ces textes la compréhension que, dans
notre façon de penser et de parler, un renversement peut aussi se produire.
Nous regardons déjà à partir de ce que nous cherchons ; nous n’avons nul
besoin d’aller ailleurs. Nombre d’auteurs attribuent à la pensée et aux
sentiments le statut d’ennemi. En fait, ces facultés expriment la célébration
de Nous-même. Toute ma pensée pointe dans Ma direction, afin d’atteindre
la dissolution dans la paix que Je suis, et cet élan dans Ma direction n’est
pas une agression. Supposer, faussement, que les pensées et les émotions
doivent être éliminées provient en fait de l’identification avec quelqu’un en
souffrance – dérangé par ces pensées et ces sentiments. Atmananda, avec
justesse, appelle ceci un puja (et il traduit ce terme par actes de dévotion).
En effet, Cela vers quoi cette dévotion est orientée est si totalement Sans-
objet*, qu’en Cela elle ne qu’être absorbée. Il est donc approprié de dire que
Je, étant sans-objet, suis la seule direction juste pour toutes les pensées et les
émotions – lesquelles constituent une justification devant être dissoute, afin
de pouvoir ultimement demeurer en Moi.
« La vraie nature de la pensée est Conscience, et la vraie nature du
sentiment est Joie. A chaque apparition de la pensée ou d’un sentiment, vous
êtes dans votre Vraie Nature en tant que Conscience et Joie. », et : « Dans le
sommeil profond, vous êtes dans votre Vraie Nature. Dans une profonde
peine, vous êtes dans votre Vraie Nature. Dans le calme absolu, ou sous
l’emprise de la terreur, vous êtes dans votre Vraie Nature. Pendant une
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discussion animée, vous êtes dans votre Vraie Nature. Quand vous arrivez à
la fin de toute activité (ce qu’on appelle mort), vous êtes dans votre Vraie
Nature. Dans toutes ces expériences, vous êtes toujours dénué de toute idée
de corps ou de mental, et dans la transcendance de l’esprit, vous êtes
toujours dans votre Vraie Nature. »
24
Ce passage englobe vraiment tous les états pouvant être expérimentés,
rien d’autre n’est à ajouter. Je ne suis jamais dépossédé de ma Vraie Nature,
je ne peux jamais m’en échapper. Ce « Je » utilisé par tous – toujours le
même mot, toujours « Je », toujours dirigé vers le Soi, vécu par tous en tant
que « Moi », ma Vraie Nature. Chaque état ou sentiment de séparation
s’absorbe en Moi. « Je » n’est plus une porte, mais Cela qui absorbe en tant
que tel.
Appendice
Dans la deuxième partie de « Je est une porte » (3e millénaire n°73),
l’attention était focalisée sur la façon dont Sri Nisargadatta Maharaj
décrivait trois états ou niveaux au lieu de deux (la Conscience et le monde
manifesté), à savoir : 1) l’Absolu ; 2) le « Je suis » - connaissance (souvent
appelé conscience, du moins comme le fit son traducteur en anglais) ; et 3)
le monde des objets. En correspondance avec ce présent article, il est
intéressant de citer un passage où Sri Atmananda (qui insiste toujours sur
seulement deux états ou niveaux) offre une classification analogue en trois
niveaux, en réponse à une question au sujet de sphurana. Ce terme était
souvent utilisé par Sri Ramana Maharshi, comme vu dans la première partie
de « Je est une porte » (3e millénaire no. 72), dédiée à Sri Ramana :
« L’état naturel du « Principe-Je » dans l’homme n’est pas manifesté. Ceci
devient clair, en ce qui concerne les activités humaines, pour trois états
distincts.
1. L’état non-manifesté de clarté.
2. Devenir manifesté en tant que « Je sais que je suis », ou clarté en soi-
même.
3. Devenir manifesté en tant qu’objets.
Le second de ces trois états reste inconnu de l’homme ordinaire. Seul le
Jnani le reconnaît et le perçoit parfois clairement avant une perception. Le
passage du premier au second stade se fait par un changement subjectif vers
« Je suis » sans perte d’identité. Ceci est appelé Sphurana. C’est sans objet,
mais c’est devenu clarté en soi. Voilà tout. Lorsque je « Pincipe-Je » arrive
au troisième stade de perception, il devient manifeste en tant que jiva. […]
Le « Principe-Je » est pur et sans-attribut et s’ajoute toujours à l’attribut. En
d’autres termes, le « Principe-Je » non-manifesté se prépare tout d’abord à
se manifester en adoptant le changement subjectif menant à « Je sais que je
suis », puis il assume l’attribut et devient clairement manifesté. »
26
Revue 3e Millénaire, Hiver 2005, No. 78; p. 58-63. Traduction française, à
partir de la traduction anglaise: www.revue3emillenaire.com
*sans-objet traduit le terme No-thing, littéralement Non-quelque chose.
NOTES
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NdT: Il n’existe pas de traduction en franç des ouvrages écrits par Atmananda.
1. Publiées dans la Revue 3e millénaire, numéros 72 et 73.
2. Ni le yogi Yogananda ni le Swami Yogananda, un des disciples directs de Sri
Ramakrishna, ne devinrent célèbres en Occident
3. Voir par exemple les pages 139-140 des Notes on Spiritual Discourses of Sree
Atmananda (of Trivandrum) 1950-1959. Taken by Nitya Tripta. Trivandrum: Reddiar
Press, 1963. A la page 140 de ce livre, Atmananda utilise le mot « obstacle » pour une
voie de yoga. Ce livre a ensuite été édité par Ananda Wood, le fils de Mr Kamal Wood
mentionné en page vi, et publié dans sa totalité en version numérique sur internet. Voir
http://www.advaita.org.uk/discourses/downloads/notes_pdf.zip Dans les notes de ce
présent article, ce livre sera mentionné comme Discourses; la mention de la version
digitale de Ananda Wood est AW, avec le numéro de l’entretien (les entretiens ont été
numérotés par ordre de date by Ananda Wood); l’extrait mentionné ici vient de AW nr.
369.
4. Discourses, p. 544; AW page 467.
5. Atmananda s’exprima une fois sur sa logique particulière de la façon suivante : « Ils
[les philosophes grecs] avance par la logique et je fais de même. Mais il y a une grande
différence entre la logique qu’ils utilisaient et la mienne. La logique dont je fais usage
est quelque chose de subjectif. Leur logique est quelque chose d’objectif. Voilà la
différence. » Atmananda Tattwa Samhita. Austin, TX: Advaita Publishers, 1991; p.
119. Au sujet de John Levy, voir l’article de Hans Heimer dans The Mountain Path,
Deepam 2004; p. 29-42. John Levy, The Nature of Man According to the Vedanta.
London: Routledge & Kegan Paul, 1956.
6. Atma-Darshan, At the Ultimate, par Sri Krishna Menon – Atmananda.
Tiruvannamalai: Sri Vidya Samiti, 1946 (reprint: Austin, TX: Advaita Publishers,
1989); Atma-Nirvriti (Freedom and Felicity in the Self), par Sri Krishna Menon
(Atmananda). Trivandrum: Vedanta Publishers, 1952 (reprint: Austin, TX: Advaita
Publishers, 1989).
7. Discourses, p. 9; AW nr. 21.
8. Discourses, p. 442; AW nr. 1323.
9. Discourses, p. 7 ; AW nr. 17.
10. Discourses, p. 9 et 8; AW nr. 22 et 21.
11. Voir note 5,dans laquelle Atmananda reliait la notion de « subjectif » à sa façon de
manier la logique.
12. Discourses, p. 18; AW nr. 42.
13. Atmananda Tattwa Samhita (see note 5), p. 154 et 157; Discourses, p. 218 et 184;
AW nr. 600 et 496.
14. Atma-Nirvriti, Chapitre 20; p. 25.
15. Discourses, p. 191 et 272-273; AW nr. 512 et 802. Ce que Atmananda appelait ici
« la part matérielle » est identique à ce que Ramana Maharshi désignait par le terme
« ceci » (idam), comme distinct de « Je » (aham). Voir ‘‘Je est la porte », partie 1.
Parfois, Atmananda employait aussi ces termes : « Sans le « Je » (aham) étant là, il ne
peut jamais y avoir le « ceci » (idam) » Discourses, p. 443; AW nr. 1324.
16. Discourses, p. 270; AW nr. 790. Voir aussi p. 251; AW nr. 713. Ramana Maharshi
insistait aussi sur ce point de façon répétée. Voir Ulladu Narpadu Anubandham, nr. 39,
et Talks with Sri Ramana Maharshi. Tiruvannamalai: Sri Ramanasramam, 1955; Talk
458.
17. Discourses, p. 176; AW nr. 466.
18. Discourses, p. 16 (not in AW). L’expression « le nom et la forme » (nama-rupa) est
classique dans l’Advaita Vedanta pour désigner l’ensemble de la manifestation, mais
aussi pour le germe du monde non encore manifesté.
19. Discourses, p. 545 et 544, and xii ; AW pages 468 et 467.
20. M.P.B. Nair, Rays of the Ultimate. Santa Cruz, CA: SAT, 1990; p. 53-54; et
14/03/2014 21:32 ‘Je’ est une porte – Partie 3: Atmananda (Krishna Menon)
Page 9 sur 9 http://www.advaya.nl/deur3_fr.htm
Atmananda Tattwa Samhita (voir note 5), p. 45-50.
21. Atma-Darshan, Chapitre 16 (p. 23) et 17 (p. 24).
22. Atma-Nirvriti, Chapitre 1 (p. 1) et 11 (p. 12).
23. Atma-Nirvriti, Chapitre 19 (p. 22-23). Voir aussi Discourses, p. 179; AW nr. 476.
24. Rays of the Ultimate (voir note 20), p. 125 et 126.
25. Voir Brihad-aranyaka Upanishad ( the oldest Upanishad) I.4.1: « Au début, ce
[monde] était seulement le Soi (atma), dans la forme d’une personne (purusha).
Regardant autour de lui, il ne voyait rien d’autre que le soi. Il dit tout d’abord : « Je
suis ». Alors apparut le nom de Je (aham). In the beginning this (world) was only the
self (atma), in the shape of a person (purusha). Ainsi, même aujourd’hui, lorsque l’on
s’adresse à quelqu’un, il répond d’abord : « c’est moi », puis parle quel que soit le nom
qu’il puisse avoir » The Principal Upanisads. Translated by S. Radhakrishnan.
London: George Allen & Unwin, 1953; p. 163.
26. Discourses, p. 153; AW nr. 410. Cette parenthèse met en évidence la relation entre
les trois grands enseignants de l’Advaita. Voir aussi Discourses, p. 169; AW nr. 448.
Philip Renard enseigne à la Fondation Advaya, en Hollande. Né en 1944, il
découvrit la spiritualité au travers d’une méthode d’enseignement d’origine
Javanaise, appelée Subud, dans laquelle un exercice appelé Latihan lui
donna la base d’une vision pénétrante (insight), libre de tout concept et de
toute méthode. La non-dualité est au centre de l’enseignement de Philip
Renard, et le but de la Fondation Advaya est de mettre la non-dualité au
centre de l’attention.

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