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Le manifeste cyborg : la science , la

technologie et le féminisme-socialiste vers la


fin du XXème siecle
Première publication en septembre 1992
Mise en ligne le mercredi 21 juillet 2004
par Donna Haraway

Nous présentons ce texte qui a suscité des débats importants dans le monde anglo-saxon. Il veut se
situer entre post-modernisme et marxisme en offrant une dimension critique du féminisme.
Créativité, ironie, dépassement sont pour l’auteur les moyens de bouleverser le cadre des débats
théoriques du moment.
Une autre approche est possible, toujours dans l’hypothèse de la portée critique des réflexions
féministes. Un numéro spécial de Futur Antérieur sera consacré à ces questions à la rentrée
prochaine. Il reviendra sur quelques grandes références théoriques mobilisées dans les discours
sur la différence des sexes pour tenter de situer leur sens, leur utilisation et leurs effets dans ces
discours, qui permettent aussi de situer ceux-ci en retour.

Rêve ironique d’un langage commun pour les femmes dans "le circuit intégré".

Cet essai [1] s’efforcera de construire un mythe politique et ironique fidèle au féminisme, au
socialisme et au matérialisme, peut-être plus fidèle, au sens où le blasphème est fidèle qu’au sens de
la vénération et de l’identification. Le blasphème a toujours semblé demander à prendre les choses
très au sérieux. Je ne connais pas de meilleure position à prendre par rapport au cœur des traditions
séculières religieuses et évangéliques de la politique aux États-Unis (politique du féminisme
socialiste incluse). Le blasphème nous protège de la majorité morale qui est à l’intérieur, tout en
insistant encore sur le besoin de communauté. Le blasphème n’est pas l’apostasie. L’ironie
concerne les contradictions qui ne la réduisent pas à des "touts" plus importants, même de façon
dialectique, elle concerne la tension à faire tenir des choses incompatibles ensemble parce que deux
d’entre elles ou toutes sont nécessaires et vraies. L’ironie concerne l’humour et le jeu sérieux. Elle
est aussi une stratégie de rhétorique et une méthode politique que j’aimerais voir plus à l’honneur au
sein du féminisme socialiste. Au centre de ma foi ironique, de mon blasphème, il y a l’image du
cyborg.

Un cyborg est un organisme cybernétique, un hybride de machine et d’organisme, une créature de la


réalité sociale aussi bien qu’une créature de l’imaginaire. La réalité sociale, ce sont les relations
sociales vécues, notre construction politique la plus importante, une fiction qui change le monde.
Les mouvements internationaux des femmes ont construit "l’expérience des femmes" aussi bien
qu’elles ont découvert cet objet collectif de la plus haute importance. Cette expérience, qui mêle
l’imaginaire et le réel, appartient à une espèce politique des plus cruciales. La libération repose sur
la construction de la conscience, l’appréhension imaginaire de l’oppression et donc de la possibilité.
Le cyborg est un problème de fiction et d’expérience vécue qui change ce qui compte en tant
qu’expérience des femmes à la fin du XXe siècle. C’est une lutte contre la vie et la mort, mais la
frontière entre la science-fiction et la réalité sociale est une illusion d’optique. La science fiction
contemporaine est remplie de cyborgs (des créatures à la fois animales et mécaniques qui peuplent
les univers). La médecine moderne est elle aussi remplie de cyborgs, d’associations d’organismes et
de machines, chacune conçue comme un appareil codé dans l’intimité et avec un pouvoir non
engendré dans l’histoire de la sexualité. La reproduction cyborg est détachée de la reproduction
organique. La production moderne semble pareille au rêve du travail de colonisation cyborg, un
rêve qui rend le cauchemar du taylorisme idyllique. Une guerre moderne est une orgie cyborg codée
C3I (commande-contrôle, communication-intelligence), soit 84 milliards de dollars dans le budget
de la défense américaine en 1984. Je suis en train de faire une démonstration du cyborg en tant que
fiction dressant la carte de notre réalité sociale et corporelle, et en tant que ressource imaginaire qui
suggère quelques accouplements très féconds. La biopolitique de Michel Foucault est une
prémonition flasque de la politique cyborg, un terrain grand ouvert.

A la fin du XXe siècle, notre époque, une époque mythique, nous sommes tous des chimères, des
hybrides de machines et d’organismes pensés et fabriqués. En un mot, nous sommes des cyborgs.
Le cyborg est notre ontologie, il nous donne notre politique. Le cyborg est une image condensée de
l’imagination et de la réalité matérielle, les deux centres reliés l’un à l’autre qui structurent toute
possibilité de transformation historique. Dans les traditions scientifiques et politiques occidentales
(la tradition du capitalisme raciste et à dominante "mâle", la tradition du progrès, la tradition de
l’appropriation de la nature comme ressource pour les productions de culture ; la tradition de la
reproduction du moi qui provient des images reflétées par l’autre), la relation entre l’organisme et la
machine est devenue une guerre de frontière. Dans cette guerre de frontière les jalons utilisés ont été
les territoires de production, de reproduction et d’imagination. Cet essai s’efforce de contribuer à la
culture et à la théorie socialiste-féministe dans une mode post-moderniste et anti-naturaliste et dans
une tradition utopique qui consiste à imaginer un monde excluant le genre, ce qui est sans doute un
monde sans genèse mais aussi certainement un monde sans fin. L’incarnation cyborg est en dehors
de l’histoire du salut.

Le cyborg est une créature dans un monde sans genre ; il n’a rien à voir avec la bi-sexualité, la
symbiose pré-oedipienne ou l’inaliénation du travail. Dans un sens, l’histoire du cyborg n’a pas
d’origine au sens occidental du terme, pas d’ultime ironie puisque le cyborg est aussi l’horrible
telos apocalyptique, résultat des dominations occidentales de l’individuation abstraite détachée
enfin de toute dépendance, un homme dans l’espace. Une origine historique au sens occidental, au
sens humaniste du terme dépend du mythe de l’unité originelle, la félicité et la terreur, représentées
par la mère phallique de qui tous les humains doivent se séparer, la tâche du développement
individuel et de l’histoire, les mythes puissants des jumeaux inscrits très fortement pour nous dans
la psychanalyse et dans le marxisme. Hilary Klein a déclaré que le marxisme et la psychanalyse
dans leurs concepts de travail et d’individuation dépendent de l’unité originelle en dehors de
laquelle la différence doit être engagée dans le drame de la domination qui monte en flèche de la
femme/nature. Le cyborg saute le pas de l’unité originelle de l’identification avec la nature au sens
occidental. C’est sa promesse illégitime qui devrait conduire à la subversion de sa téléologie comme
les guerres des étoiles.

Le cyborg est résolument engagé dans la voie de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la


perversité. Il est opposant, utopique et totalement dénué d’innocence. N’étant plus structuré par la
polarité du public et du privé, le cyborg définit une polis technologique partiellement basée sur une
révolution des relations sociales dans le oikos, le foyer. Nature et culture sont retravaillées ; l’une
n’a plus la possibilité d’être une ressaisie d’appropriation ou d’incorporation par l’autre. Les
relations consistant à former des "touts" à partir de "parties" (celles de la polarité et de la
domination hiérarchique comprises) existent dans le monde cyborg. Contrairement aux espoirs du
monstre de Frankenstein, le cyborg n’attend pas que son père le sauve par une restauration du
jardin, c’est-à-dire par la fabrication d’une race hétérosexuelle, par son achèvement dans un
ensemble fini, une ville et le cosmos. Le cyborg ne rêve pas de communauté sur le modèle de la
famille organique, cette fois en dehors du projet oedipien. Le cyborg ne reconnaît pas le jardin
d’Eden, il n’est pas constitué de boue et ne peut pas rêver de retourner à l’état de poussière. Les
cyborgs ne sont pas respectueux ; ils ne se rappellent pas le cosmos. Ils se méfient de l’holisme
mais sont nécessaires à la convection - ils semblent sentir naturellement les fronts politiques unis ;
le principal inconvénient avec les cyborgs, c’est que naturellement ils sont les enfants illégitimes du
militarisme et du capitalisme patriarcal (ne pas mentionner le socialisme étatique). Mais les enfants
illégitimes sont souvent extrêmement infidèles à leurs origines. Leurs pères, après tout, sont
accessoires.

Je reviendrai sur la science-fiction des cyborgs à la fin de cet essai, mais je veux maintenant
signaler l’existence de trois ruptures de frontières critiques qui rendent cette analyse politico-fictive
(politico-scientifique) possible. A la fin du XXe siècle dans la culture scientifique américaine, la
frontière qui sépare l’homme de l’animal est complètement vidée. Les dernières têtes de pont de
l’unicité ont été contaminées si ce n’est transformées en parcs d’attractions : le langage, l’utilisation
de l’outil, le comportement social, rien qui marque avec conviction la séparation de l’homme et de
l’animal. Et bien des personnes ne ressentent plus le besoin d’une telle séparation ; en effet, le lien
qui rattache l’homme aux autres créatures vivantes plaît à de nombreuses branches de la culture
féministe. Les mouvements pour les droits des animaux ne sont pas des rejets irrationnels de
l’unicité de l’homme. Ils sont une reconnaissance lucide du lien qui va au-delà de la violation
discréditée de la nature et de la culture. Ces deux derniers siècles, la biologie et la théorie
évolutionniste ont simultanément changé les organismes modernes en objets du savoir et réduit la
ligne qui sépare les hommes des animaux à une faible trace regravée en lutte idéologique (ou
disputes professionnelles) entre la vie et la science sociale. A l’intérieur de ce schéma, enseigner les
lois de la création chrétienne moderne devrait être combattu comme une forme de mauvais
traitements infligés aux enfants.

L’idéologie biologico-déterministe est la seule position ouverte en culture scientifique exprimant les
différents sens de l’animalité humaine. On laisse plus de place aux personnes, aux opinions
politiques d’extrême-gauche pour contester les différents sens de la frontière violée [2]. Le cyborg
apparaît dans le mythe précisément là où la frontière entre l’homme et l’animal est violée. Le
cyborg signale avec inquiétude et avec plaisir l’accouplement étroit entre les gens et les autres êtres
vivants. La bestialité a un nouveau statut dans le cycle de l’échange par le mariage.

Le deuxième point distinguera l’animal-humain (organisme) de la machine. Les machines pré-


cybernétiques pouvaient être hantées ; il y a toujours eu le spectre du fantôme dans la machine. Ce
dualisme a structuré le dialogue entre matérialisme et idéalisme qui fut mis en place par une
progéniture dialectique appelée esprit ou histoire, selon les goûts. Mais à la base les machines
n’étaient pas autonomes, elles ne bougeaient ni ne se fabriquaient toutes seules. Elles ne pouvaient
pas réaliser le rêve de l’homme, mais seulement le ridiculiser. Elles n’étaient pas homme mais
seulement une caricature du rêve masculin reproducteur. Et il était paranoïde de penser qu’elles
étaient autre chose. Aujourd’hui nous n’en sommes pas si sûrs. Les machines de cette fin de siècle
ont rendu la différence entre le naturel et l’artificiel, l’esprit et le corps et bien d’autres distinctions
qu’on avait l’habitude de coller aux organismes et aux machines tout à fait ambiguës. Nos machines
sont d’une vivacité dérangeante et nous-mêmes sommes d’une inertie effrayante.

La détermination technologique n’est qu’un espace idéologique ouvert par les re-conceptions de la
machine et de l’organisme comme des textes codés par lesquels on s’engage dans le jeu d’écrire et
de lire le monde [3]. Les marxistes et les féministes-socialistes condamnent la "textualisation"
systématique dans la théorie post-structuraliste et post-moderniste pour son indifférence utopique
concernant les relations vécues de domination qui fondent le "jeu" de la lecture arbitraire [4]. Il est
certainement vrai que les stratégies post-modernes, comme mon mythe cyborg, renversent
d’innombrables ensembles organiques (par exemple, le poème, la culture primitive, l’organisme
biologique). En un mot, la certitude de ce qui compte en tant que nature est ébranlée, probablement
condamnée. On a perdu l’autorisation transcendant l’autorisation et, avec elle, l’ontologie qui fonde
l’épistémologie occidentale. Mais l’alternative n’est pas le cynisme ou la perfidie, c’est-à-dire la
version d’une existence abstraite, comme ou ce qui explique le déterminisme technologique
détruisant "l’homme" par "la machine" ou "une action politique positive" par "le texte". Qui les
cyborgs seront-ils ? est une question fondamentale et la réponse un problème de suivie. Ainsi les
chimpanzés et les objets fabriqués ont une politique, alors pourquoi pas nous (de Waal, 1982 ;
Winner, 1980) ?

La troisième distinction est un sous-ensemble de la seconde la frontière qui sépare le physique du


non-physique nous paraît très imprécise. Les livres de physique vulgarisés traitant des conséquences
de la théorie des quanta ont la même valeur scientifique et populaire que les romans à l’eau de rose
de la collection Harlequin en tant que marqueur d’un changement fondamental de l’hétérosexualité
blanche aux États-Unis. Ils n’ont rien compris mais ils traitent le bon sujet. Les machines modernes
sont des appareils de la micro-électronique quintessenciée : elles sont partout et elles sont invisibles.
La machinerie moderne est un dieu irrévérencieux et parvenu qui ridiculise l’ubiquité et la
spiritualité du Père. La puce électronique est une surface pour écrire, gravée à l’échelle moléculaire
et qui n’est dérangée que par le bruit atomique, l’ultime interférence pour les scories nucléaires.
L’écriture, le pouvoir et la technologie sont des vieux partenaires dans les histoires occidentales de
l’origine de la civilisation, mais la miniaturisation a changé notre expérience du mécanisme. Il s’est
avéré que la miniaturisation est de plus en plus concernée par le pouvoir ; ce qui est petit n’est pas si
beau et parfaitement dangereux, comme la croisade des missiles. Comparez les postes de télévision
des années 50 ou les grosses caméras des années 70 avec les montres-télévisions-bracelets ou les
caméscopes dont on fait aujourd’hui la publicité. C’est la lumière du soleil qui compose nos
meilleures machines ; elles sont légères et propres parce qu’elles ne sont rien d’autre que des
signaux, des vagues électro-magnétiques et ces machines sont parfaitement portables et mobiles -
une immense douceur humaine en jeu à Detroit et à Singapour. Les gens, à la fois matériels et
opaques, sont loin de la fluidité de ces produits. Les cyborgs sont éther, quintessence.

L’ubiquité et l’invisibilité des cyborgs sont précisément les raisons pour lesquelles ces machines
sont si meurtrières. Elles sont aussi difficiles à voir politiquement que matériellement. Il s’agit de la
conscience ou de sa simulation [5]. Ce sont des signifiants flottants qui se déplacent dans des
camions à travers l’Europe, et qui sont bloqués avec plus d’efficacité par les femmes qui se sont
déplacées avec leurs tricots à Greenham et qui savent si bien lire le tissu cyborg du pouvoir, que par
les militants ouvriers aux positions politiques masculines. Enfin, la science la plus "ardue" touche le
domaine de la confusion des frontières la plus immense, le domaine du nombre pur, de l’esprit pur,
du C3I, de la cryptographie et de la préservation de puissants secrets - les nouvelles machines sont
si propres et si légères. Leurs ingénieurs vénèrent le soleil et médiatisent une nouvelle révolution
scientifique associée au rêve noir de la société post-industrielle. Les maladies que ces machines
propres évoquent ne sont rien d’autre que des chargements de code minuscules d’un antigène du
système immunisé, rien d’autre que l’expérience du stress. Les doigts agiles des femmes
"orientales", l’ancienne fascination des petites filles anglaises de l’ère victorienne par leurs maisons
de poupée, l’attention portée à tout ce qui est petit prend de bien nouvelles dimensions dans le
monde. Il pourrait y avoir une Alice Cyborg qui tiendrait compte des nouvelles dimensions.
Ironiquement, il pourrait y avoir les femmes cyborgs qui font des puces en Asie et des danses
spiroïdales à la prison de Santa Rita dont les unités construites mèneront à des stratégies
d’opposition efficaces.

Donc mon mythe cyborg concerne les frontières violées, les fusions puissantes, et les possibilités
dangereuses que les progressistes pourraient explorer en tant que partie d’un travail politique
nécessaire. Parmi mes prémisses, il y a le fait que la plupart des socialistes et des féministes
américaines voient les dualismes profonds du corps et de l’esprit, de l’animal et de la machine, de
l’idéalisme et du matérialisme dans les pratiques sociales, voient les formulations symboliques et
les objets physiques fabriqués associés à la "haute-technologie" et à la culture scientifique. De
L’homme unidimensionnel (Marcuse, 1964) à La mort de la Nature (Merchant, 1980), les
ressources analytiques qu’ont développées les progressistes ont insisté sur la domination nécessaire
des techniques et nous ont rappelé à un corps organique imaginé pour intégrer notre résistance. Mon
autre prémisse est que le besoin d’unité des peuples qui tentent de résister à l’intensification
mondiale de la domination n’a jamais été plus prononcé.

Dans une certaine perspective, le monde cyborg porte sur la parution ultime d’un réseau de contrôle
sur la planète, il porte sur l’abstraction ultime incarnée dans l’apocalypse de la Guerre des Étoiles
menée au nom de la défense et il touche l’appropriation ultime du corps des femmes dans : guerre-
orgie masculine (Sofia, 1984). Dans une autre perspective, un monde cyborg pourrait porter sur les
réalités sociales et corporelles dans lesquelles nul n’a peur de sa parenté commune avec les animaux
et les machines, nul n’a peur des identités où la partialité est permanente, ni des points de vue
contradictoires. Il faut considérer les deux perspectives à la fois dans la lutte politique parce que
chacune d’elles dénonce les dominations et les possibilités inimaginables qu’une position
avantageuse peut avoir. Les unités cyborg sont monstrueuses et illégitimes. Face aux circonstances
politiques actuelles, on ne pourrait guère espérer des mythes plus puissants pour résister et se
reproduire. J’aime à imaginer l’AGL (Action du Groupe Livermore) en tant que société cyborg,
dévouée à convertir les laboratoires qui pour la plupart incarnent férocement les outils de
l’apocalypse technologique et amenée à construire une forme politique qui tenterait de faire tenir
ensemble les sorcières, les ingénieurs, les aînés, les pervers, les chrétiens, les mères et les léninistes
assez longtemps pour désarmer le pays. Fission Impossible, c’est le nom du groupe d’affinité qui se
trouve dans ma ville (Affinité : en relation, non par le sang mais par le choix, l’attrait d’un groupe
nucléaire pour un autre, l’avidité).

Les identités fracturées

Il est devenu difficile de nommer le féminisme à l’aide d’un seul adjectif (ou même d’insister sur ce
nom en toute circonstance). Quand on nomme quelque chose, la conscience de l’exclusion est très
prononcée. Les identités semblent être en contradiction, partiale, et stratégique. À cause de la
reconnaissance durement gagnée de leur constitution sociale et historique, le genre, la race et les
classes ne peuvent pas nous fournir la base d’une croyance de l’unité "fondamentale". Ce n’est pas
le fait d’être des "femelles" qui ligote naturellement les femmes. Mieux, l’état d’"être" une femelle
n’existe pas, il est lui-même une catégorie très complexe construite dans des discours scientifiques
sexuels contestés et dans d’autres pratiques sociales. La conscience du genre, de la race, des classes
et une réussite que la terrible expérience historique des réalités sociales contradictoires (comme le
patriarcat, le colonialisme et le capitalisme) nous a imposées. Et qui dans mon discours fait partie
du "nous" ? Quelles sont les identités disponibles pour fonder un tel mythe (politique et puissant)
appelé "nous" ? Et qu’est-ce qui pourrait motiver l’engagement dans cette collectivité ? Une
fragmentation pénible parmi les féministes (ne pas dire parmi les femmes) a rendu le concept
"femme" insaisissable. Pour moi (et pour beaucoup qui partagent la même situation, à savoir femme
blanche, appartenant à la classe moyenne d’extrême-gauche américaine, la légion regroupe les
sources d’une crise d’identité politique. L’histoire récente pour une bonne partie de la gauche et du
féminisme américains a été de répondre à ce type de crise par des divisions sans fin et par la
recherche d’une nouvelle unité essentielle. Mais par la coalition, il y a aussi eu la reconnaissance
d’une autre réponse (affinité et non identité) [6].

Chela Sandoval, qui a d’abord considéré les moments historiques et spécifiques dans la formation
d’une nouvelle voie politique, a donné sa théorie construite sur un modèle d’identité politique
rempli d’espoir appelé la "conscience en opposition", né des aptitudes de ceux qui refusent une
adhésion stable aux catégories sociales (de race, sexe ou classe) à lire les tissus du pouvoir. "Les
femmes de couleur", une appellation contestée à son origine par les concernées et une conscience
historique qui marque l’effondrement systématique de tous les signes de l’Homme appartenant aux
traditions occidentales, construit une sorte d’identité post-moderniste à partir de la différence et de
la spécificité. Cette identité post-moderniste est totalement politique, quoi qu’on dise au sujet
d’autres post-modernismes possibles. La conscience en opposition de Sandoval touche les situations
contradictoires et non les relativismes et les pluralismes.

Sandoval insiste sur le manque de critère essentiel pour identifier qui est une femme de couleur.
Elle remarque que la définition du groupe s’est faite en fonction d’une appropriation délibérée de la
négation. Par exemple, une femme mexicaine ou une femme noire américaine n’a pas eu la
possibilité de s’exprimer en tant que femme ou en tant que noire ou mexicaine. Par conséquent, elle
se trouvait en bas d’un torrent d’identités négatives, en dehors des catégories opprimées mais
privilégiées appelées "les Femmes et les Noirs", qui prétendaient faire d’importantes révolutions. La
catégorie "femme" a nié l’existence de toutes les femmes qui ne sont pas blanches. La catégorie
"Noir" a nié l’existence de tous ceux qui ne sont pas noirs ainsi que toutes les femmes noires. Il n’y
a eu aucun "elle", aucune singularité, par contre une montagne de différences parmi les femmes
américaines qui ont su s’affirmer en tant que femmes de couleur dans l’histoire de leur identité.
Cette identité met en relief un espace construit consciemment qui ne peut affirmer la capacité d’agir
sur la base de l’identification naturelle mais seulement sur les bases d’une coalition consciente,
d’une affinité, et d’une parenté politique [7]. A la différence de "la Femme" des mouvements
féminins blancs américains, il n’y a aucune naturalisation de la matrice, du moins les arguments de
Sandoval ne sont-ils valables que par rapport au pouvoir de la "conscience en opposition".

L’argument de Sandoval doit être considéré comme la seule formulation puissante pour les
féministes, en dehors du développement mondial du discours anti-colonialiste, c’est-à-dire qui
dissout "l’Ouest" et le plus important de ses fruits - celui qui n’est pas animal, barbare ou femme,
donc homme, l’auteur d’un cosmos appelé histoire. Au fur et à mesure que l’on détruit
l’orientalisme politiquement et les identités de l’Occident, se déstabilisent celles des féministes [8].
Selon Sandoval, les femmes de couleur ont une occasion de construire une unité efficace qui ne soit
pas une réplique des sujets révolutionnaires des Marxisme et Féminisme précédents qui n’avaient
pas fait face aux conséquences de la polyphonie émergeant de la décolonisation.

Katie King a mis en relief les limites de l’identification et la mécanique politico/poétique de


l’identification "encastrée" dans la lecture du "poème", ce noyau génératif du féminisme culturel.
King critique la tendance persistante qu’ont les féministes contemporaines venant de "moments" ou
de "conversations" différentes, de taxinomiser le mouvement des femmes pour faire en sorte que
leurs propres tendances politiques apparaissent comme le telos de l’ensemble. Ces taxinomies ont
tendance à refaire l’histoire féministe de façon qu’elle apparaisse comme une lutte idéologique
parmi des types cohérents qui subsisteraient avec le temps, particulièrement ces unités typiques
qu’on appelle d’extrême gauche, libérale et féminisme-socialiste. Littéralement, on a soit fusionné
soit marginalisé tous les autres féminismes en construisant généralement une ontologie explicite et
une épistémologie [9]. Les taxinomies du féminisme produisent des épistémologies pour contrôler
la déviation qui viendrait de l’expérience officielle des femmes. Et bien sûr, "la culture des
femmes", comme les femmes de valeurs est consciemment créée par les mécanismes qui incitent à
l’affinité. Les rituels poétiques, musicaux et certaines formes de pratique académique ont été
prééminents. Les politiques raciale et culturelle des mouvements des femmes américaines sont
infiniment entremêlées. La réussite commune de King et Sandoval réside dans l’apprentissage de la
mise en place d’une unité poético/politique sans compter sur une logique d’appropriation, de fusion
et d’identification taxinomique.

La lutte théorique et pratique contre l’unité-par-la-domination ou l’unité-par-la-fusion ironiquement


n’ébranle pas seulement les justifications en faveur du patriarcat, du colonialisme, de l’humanisme,
du positivisme, de l’essentialisme, du scientisme et d’autres -ismes, mais tous revendiquent un point
de vue naturel et organique. Je crois que les extrémistes de gauche et les féministes socialo-
marxistes ont aussi ébranlé leurs/nos propres stratégies épistémologiques et que c’est un pas d’une
valeur importante pour imaginer des unités possibles. Il reste à voir si toutes les "épistémologies",
comme les politiciens occidentaux les ont connues, nous trompent dans notre devoir de construire
des affinités efficaces.

Il est important-de remarquer que construire des points de vue révolutionnaires, des épistémologies
en tant que victoire du peuple amené à changer le monde, fait partie du processus montrant les
limites de l’identification. Les outils acides de la théorie post-moderniste et les outils constructeurs
du discours ontologique qui touchent aux sujets révolutionnaires pourraient être vus comme des
alliés futiles dans la dissolution du moi occidental dans l’intérêt : Survivre. Nous sommes
atrocement conscients de ce que veut dire avoir un corps constitué historiquement. Mais à cause de
l’innocence perdue dès nos origines, il n’y a pas non plus d’expulsion du jardin. Notre politique
perd l’indulgence du sentiment de culpabilité avec la naïveté de l’innocence. Mais à quoi
ressemblerait un autre mythe politique, pour le féminisme-socialiste ? Quel type de politique
pourrait à la fois embrasser les interprétations partiales, contradictoires, ouvertes en permanence
d’un moi individuel et collectif tout en restant fidèle, efficace et ironiquement socialo-féministe ?

Je ne connais aucune autre période de l’histoire qui demande un plus grand besoin d’unité politique
pour faire face efficacement aux dominations de la "race", du "genre", de la "sexualité" et des
"classes". Je ne connais pas non plus d’autre période où il aurait pu être possible de construire cette
sorte d’unité. Nul d’entre nous n’a gardé la capacité matérielle ou symbolique de dicter la forme de
la réalité à l’un d’entre "eux". Ou du moins, à partir du moment où l’on pratique de telles
dominations, "nous" ne pouvons revendiquer l’innocence. Les femmes blanches, féministes-
socialistes incluses, ont découvert (en fait, furent forcées de remarquer) la non-innocence de la
catégorie "femme". Cette conscience ne change pas la géographie de toutes les catégories
précédentes ; elle les dénature de la même manière que la chaleur dénature les protéines. Les
féministes cyborgs doivent dire que "nous" ne voulons plus de la matrice naturelle de l’unité et que
ne pas construire forme avec elle un tout. L’innocence a fait assez de dégâts. Mais le sujet
révolutionnaire construit doit faire aussi fixer les gens vivant à la fin de ce siècle. Par rapport à
l’effilochement des identités et aux stratégies réfléchies pour les construire, la possibilité s’ouvre
pour tisser quelque chose d’autre que le linceul du lendemain de l’apocalypse qui finit avec une
telle prophétie l’histoire du salut.

Le féminisme socialo-marxiste et le féminisme de gauche ont simultanément naturalisé et dénaturé


la catégorie "femme" et la conscience des vies sociales des "femmes". Peut-être qu’une caricature
schématique peut mettre en lumière ces deux types de mouvements. Le socialisme marxiste prend
racine dans l’analyse de la masse laborieuse qui relève la structure des classes. La conséquence
d’une relation salariale est l’aliénation systématique, dans la mesure où l’ouvrier est dissocié de son
produit. L’abstraction et l’illusion gouvernent le domaine de la connaissance, la domination
gouverne dans la pratique. Le travail est la catégorie prééminemment privilégiée permettant aux
Marxistes de surmonter l’illusion et de trouver le point de vue nécessaire pour changer le monde ; le
travail est l’activité humanisante qui fabrique l’homme ; le travail est une catégorie ontologique qui
permet la connaissance d’un sujet et donc la connaissance de la subjugation et de l’aliénation.

Fidèle à une filiation, le féminisme-socialiste a progressé en s’alliant avec les stratégies analytiques
de base du Marxisme. La principale victoire des féministes marxistes et des féministes socialistes
fut de développer la catégorie du travail pour adapter ce que firent des femmes, même au moment
où la relation salariale était soumise à une vision du travail plus compréhensive sans le patriarcat
capitaliste. En particulier, le travail des femmes dans leur foyer et leurs activités en tant que mères
en général (c’est-à-dire la reproduction au sens socialiste-féministe) a pénétré la théorie sur
l’autorité de l’analogie avec le concept marxiste du travail. L’unité des femmes repose ici sur une
épistémologie basée sur la structure ontologique du "travail". Le féminisme marxiste/ socialiste ne
"naturalise" pas l’unité ; c’est une victoire possible basée sur un point de vue possible enraciné dans
les relations sociales. Le mouvement qui "essentialise" est, dans la structure ontologique du travail
ou de son analogue, l’activité des femmes [10]. L’héritage de l’humanisme marxiste avec son moi
occidental prééminent me pose un problème. Ces formulations ont contribué à mettre l’accent sur la
responsabilité journalière des femmes réelles de construire des unités, plutôt que de les naturaliser.

La version du féminisme de gauche de Catherine MacKinnon (1982-1987) est elle-même une


caricature des tendances à l’appropriation, l’incorporation et la totalisation des théories occidentales
de l’identité qui fonde l’action. Il est factuellement et pratiquement faux d’assimiler tous les
"moments" ou "conversations" de la politique récente des femmes appelée féminisme de gauche à la
version de MacKinnon. Mais la logique téléologique de sa théorie montre combien une
épistémologie et une ontologie - leurs négations incluses - efface toute différence. La théorie de
MacKinnon a eu pour seul effet la réécriture de l’histoire du domaine polymorphe appelé féminisme
de gauche. Son effet majeur a produit une théorie de l’expérience, de l’identité féminine, c’est-à-
dire une sorte d’apocalypse pour tous les points de vue révolutionnaires. C’est-à-dire que la
totalisation conçue dans le conte du féminisme de gauche parvient à ses fins (l’unité des femmes) en
appliquant l’expérience du non-être absolu. Tandis que pour les féministes socialo-marxistes, la
conscience est un acquis, pas un fait naturel. Et la théorie de MacKinnon élimine quelques-unes des
difficultés construites à l’intérieur de sujets humanistes révolutionnaires, mais au prix d’un
réductionnisme absolu.

MacKinnon déclare que le féminisme a nécessairement adopté une stratégie analytique différente du
marxisme, en regardant en premier non pas la structure des classes mais la structure du sexe/genre
et sa relation générative. La constitution des hommes et l’appropriation des femmes sexuellement. Il
est ironique que l’ "ontologie" de MacKinnon construise un non-sujet, un non-être. Le désir de
l’autre, non le travail du moi, est l’origine de la "femme". Elle développe par conséquent une
théorie de la conscience qui renforce ce qui peut compter en tant qu’expérience des "femmes" - quel
que soit le nom donné à la violation sexuelle, en fait, le sexe lui-même en ce qui concerne les
"femmes". La pratique féministe est la construction de cette forme de conscience, c’est-à-dire
l’auto-connaissance d’un moi-qui-n’est-pas. Il est pervers que l’appropriation sexuelle dans cette
sorte de féminisme garde le statut épistémologique de travail ; c’est-à-dire que le point de départ
d’une analyse qui permet de contribuer à changer le monde doit jaillir. Mais l’objectivation
sexuelle, non l’aliénation, est la conséquence de la structure sexe/genre. Au royaume de la
connaissance, l’illusion et l’abstraction sont les résultats de l’objectivation sexuelle. Une femme
n’est absolument pas aliénée de son produit, mais au sens profond, elle n’existe pas en tant que sujet
ou même sujet potentiel puisqu’elle doit son existence en tant que femme à l’appropriation sexuelle.
Être constituée par le désir d’un autre n’est pas la même chose que l’aliénation qui sépare
violemment l’ouvrier de son produit.

La théorie de l’expérience de MacKinnon est totalisante à l’extrême ; elle ne marginalise pas tant
qu’elle oblitère l’autorité de tout autre discours ou action politique des femmes. C’est une
totalisation qui produit ce que le patriarcat occidental lui-même n’a jamais réussi à engendrer- la
conscience des féministes de la non-existence des femmes, excepté en tant que produits du désir des
hommes. Je crois que MacKinnon a donné un argument correct concernant le fait qu’il n’y a aucune
version marxiste de l’identité qui puisse avec fermeté mettre sur pied l’unité des femmes. Mais en
résolvant le problème des contradictions de tout sujet révolutionnaire occidental à buts féministes,
elle développe une doctrine de l’expérience encore plus autoritaire. Si je me plains des points de
vue socialo-marxistes pour leur effacement involontaire de la différence polyvocale, inassimilable
et fondamentale, que le discours et la pratique anti-coloniaux rendent manifestes, l’effacement
délibéré de MacKinnon de toute différence moyennant la non-existence "essentielle" des femmes
n’est pas rassurant.
Dans ma taxinomie, qui comme toute autre taxinomie est une -inscription de l’histoire, le féminisme
de gauche a les moyens de considérer toutes les activités des femmes auxquelles les féministes
socialistes donnent un nom, comme des formes de travail, seulement si l’activité en question peut
être d’une certaine façon sexualisée. La reproduction avait des sens différents pour chacune des
deux tendances, l’une par rapport au travail, l’autre par rapport au sexe, toutes deux appelant les
conséquences de la domination et de l’ignorance de la réalité sociale et personnelle "la fausse
conscience".

Au-dessus, soit des difficultés, soit des contributions apportées par l’un ou l’autre auteur, ni le point
de vue marxiste, ni le point de vue féministe d’extrême-gauche n’ont eu tendance à embrasser le
statut d’une explication partiale ; on a considéré ces deux points de vue comme des totalités.
L’explication occidentale a fait tout autant ; comment l’auteur "Occident" pouvait-il incorporer
autrement ses autres ? Chacun a essayé d’annexer d’autres formes de domination en développant
ses catégories de base par analogie, simple listage ou addition. Parmi les féministes d’extrême-
gauche et les féministes socialistes blanches, un silence embarrassant au sujet de la race eut une
conséquence politique dévastatrice. L’histoire et la polyvocalité disparaissent pour devenir des
taxinomies politiques essayant d’établir des généalogies. Il n’y a pas eu de place pour que la race
(ou bien d’autres choses), théoriquement parlant, revendique la volonté de révéler la construction de
la catégorie femme ainsi que du groupe social des femmes comme un tout unifié et totalisable.
Voici à quoi ressemble la structure de ma caricature :

féminisme-socialiste - structure des classes //masse laborieuse //aliénation travail, par analogie
reproduction, par extension sexe, par addition race féminisme de gauche - structure des genres
appropriation sexuelle//objectivation//sexe, par analogie travail, par extension reproduction, par
addition race.

Dans un autre contexte, la théoricienne française Julia Kristeva a déclaré que les femmes sont
apparues en tant que groupe historique après la Seconde Guerre mondiale, avec le groupe des
"jeunes" par exemple. Ses dates sont incertaines mais aujourd’hui nous avons pour habitude de nous
rappeler qu’en tant qu’objets du savoir et en tant qu’acteurs de l’histoire "la race" n’a pas toujours
existé, "les classes" ont une genèse historique et les "homosexuels" sont bien des cadets. Ce n’est
pas par hasard si le système symbolique de la famille de l’homme, et donc l’essence de la femme, se
détériore au moment même où les réseaux de la convection entre les peuples de la planète sont
d’une multiplicité, d’une fécondité et d’une complexité sans précédent. "Le capitalisme avancé"
n’est pas en mesure de transmettre la structure de ce moment historique. Au sens occidental, la fin
de l’homme est en jeu. Ce n’est pas par hasard si la femme ne se disloque pas en femmes de notre
époque. Peut-être que les féministes socialistes n’étaient pas vraiment coupables d’avoir mis en
place une théorie de l’essentialisme qui a supprimé la particularité et les intérêts contradictoires des
femmes. Je crois que nous l’avons été, du moins en participant à la logique, aux langages, aux
pratiques de l’humanisme des Blancs et en recherchant un seul terrain de domination pour préserver
notre voix révolutionnaire. Aujourd’hui, nous avons moins d’excuses. Mais conscientes de nos
échecs, nous risquons d’être exagérément différenciées et d’abandonner notre devoir, à savoir
mettre en place une convection partiale et réelle. L’ "Épistémologie" touche à la connaissance de
cette différence.

L’informatique de domination

Par rapport à la position épistémologique et politique que je m’efforce de prendre, j’aimerais faire
l’esquisse d’un dessin reflétant une unité possible, un dessin redevable aux principes d’étude
socialistes et féministes. L’étendue et l’importance des réaménagements des relations sociales
mondiales, rattachés à la science et à la technologie, établissent le cadre de mon croquis. J’ai parlé
en faveur d’une politique fondée sur les revendications touchant aux changements fondamentaux de
la nature des classes, des races et des genres dans un système naissant de l’ordre mondial analogue
dans sa nouveauté et dans sa portée à celui créé par le capitalisme industriel. Nous sommes passés
d’une société organique industrielle à un système d’information polymorphe (de tout travail à un
amusement), un jeu mortel. A la fois matérielles et idéologiques, les dichotomies peuvent être
expliquées dans le tableau suivant qui décrit les transitions séparant les vieilles dominations
hiérarchiques confortables des nouveaux réseaux angoissants que j’ai appelés l’informatique de
domination.

Représentation Simulation
Roman bourgeois, réalisme Science fiction, post-modernisme
Organisme Constituant biotique
Profondeur, intégrité Surface, limite
Chaleur Bruit
Biologie en tant que pratique clinique La biologie en tant qu’inscription
Physiologie Communication d’équipement
Petit groupe Sous-système
Perfection Optimisation
Eugénisme Contrôle de population
Décadence, "Montagne magique" Obsolescence, choc futur
Hygiène Stress de la gestion
Microbiologie, tuberculose Immunologie, SIDA
Division organique du travail Ergonomie, cybernétique du travail
Spécialisation fonctionnelle Construction modulaire
Reproduction Réplique
Spécialisation du rôle sexuel organique Stratégies génétiques optimales
Déterminisme biologique Inertie évolutionniste, contraintes
Communauté écologique Écosystème
Chaîne raciale des êtres vivants Néo-impérialisme, humanisme des Nations-Unies
Gestion scientifique du foyer/ de l’entreprise Entreprise mondiale/petite firme d’électronique
Famille/Marché/Usine Femmes dans le circuit intégré
Salaire familial Valeur comparable
Public/Privé Citoyenneté cyborg
Nature/Culture Domaines de la Différence
Coopération Majoration des communications
Freud Lacan
Sexe Manipulation génétique
Travail Robotique
Esprit Intelligence artificielle
Seconde Guerre Mondiale Guerre des Étoiles
Patriarcat capitaliste blanc. Informatique de domination
Cette liste suggère plusieurs choses intéressantes. Tout d’abord, ce qui se trouve dans la colonne de
droite ne peut pas être codé comme "naturel", une réalisation qui bouleverserait aussi le codage
naturaliste de la colonne de gauche. On ne peut pas revenir en arrière ni idéologiquement ni
matériellement. Ce n’est pas simplement le fait que Dieu soit mort ; la "déesse" l’est aussi. Ou bien
c’est que les deux sont revivifiés dans des mondes remplis d’une politique micro-électronique et
bio-technologique. Par rapport à des sujets comme les composants biotiques, on peut penser non en
terme de propriétés essentielles mais en termes d’études, de contraintes de frontière, de pourcentage
des flux, de systèmes logiques, des coûts des contraintes humiliantes. La reproduction sexuelle est
une sorte de stratégie de reproduction parmi d’autres, avec les coûts et les bénéfices comme une
fonction du système d’environnement. Les idéologies concernant la reproduction sexuelle ne
peuvent plus être raisonnablement rattachées aux notions du sexe et du rôle du sexe comme aspects
organiques dans des objets naturels (organismes et familles par exemple). On démasquera un tel
raisonnement en le qualifiant d’irrationnel et ironiquement les cadres appartenant à une corporation
qui lit Play-Boy et les féministes de gauche qui sont contre la pornographie formeront de drôles
associations en démasquant conjointement cette irrationalisme.

Pour la race également, on doit formuler les idéologies sur la diversité humaine en termes de
fréquences des paramètres comme le groupe sanguin ou le Quotient Intellectuel. Il est "irrationnel"
d’évoquer les concepts du primitif et civilisé. Selon les libéraux et les extrémistes, la recherche de
systèmes sociaux intégrés donne lieu à une nouvelle pratique appelée "ethnographie expérimentale"
dans laquelle un objet organique gaspille son attention au jeu de l’écriture. Au niveau idéologique,
nous constatons que le racisme et le colonialisme se traduisent dans le langage en termes de
développement et sous-développement, pourcentages et contraintes de la modernisation. Tout objet
ou tout individu peut être pensé en termes de désassemblage et de réassemblage ; nulle architecture
"naturelle" ne peut empêcher le système du projet. Dans toutes les villes du monde, tant les
quartiers financiers que le traitement de l’exportation et les zones de libre-échange proclament ce
fait élémentaire du "capitalisme récent". L’univers entier des objets que l’on peut connaître
scientifiquement doit être formulé en tant que problèmes dans la communication d’équipement
(pour ceux qui gèrent) ou en tant que théories du texte (pour ceux qui résisteraient). Les deux
propositions sont des sémiologies cyborg.

On devrait s’attendre à des stratégies de contrôle pour se concentrer sur les conditions des frontières
et les interfaces, sur les pourcentages des flux de l’autre côté des frontières (et non sur l’intégrité
des objets naturels). L’ "intégrité" ou la "sincérité" du moi occidental donne lieu à des procédures
de décision et à des systèmes d’expert. Par exemple, les stratégies de contrôle qu’on applique aux
capacités des femmes à mettre au monde de nouveaux êtres humains seront développées dans les
langages du contrôle de la population et de la maximisation de la réussite de l’objectif pour les
décideurs individuels. Les stratégies de contrôle seront formulées en termes de pourcentages, coûts
des contraintes, degrés de liberté. Les êtres humains, comme tout autre élément ou sous-système,
doivent être localisés dans une architecture du système dont les modes d’opération de base sont
probabilistes et statistiques. Nul objet, espace ou corps n’est sacré en lui-même. N’importe quel
élément peut être connecté avec n’importe quel autre à condition que la norme et le code à
proprement parler puissent être construits pour transformer des signaux en un langage commun.
Dans ce monde, l’échange transcende le transfert universel que les marchés capitalistes si bien
analysés par Marx opèrent. La pathologie privilégiée qui affecte toutes sortes d’éléments dans cet
univers est le stress-effondrement des communications (Hogness, 1983). Le cyborg n’est pas sujet à
la biopolitique de Foucault ; le cyborg simule la politique, un terrain d’opérations bien plus
puissant.

Le type d’analyse des objets du savoir, scientifiques et culturels, qui sont apparus historiquement
depuis la Seconde Guerre mondiale, nous prépare à remarquer quelques insuffisances importantes
dans l’analyse féministe qui s’est poursuivie, comme si les dualismes organiques et hiérarchiques
qui règlent le discours à "l’Ouest" depuis l’ère aristotélicienne régnaient encore. On les a démontés
pour en réutiliser les "pièces" ou, comme Zoe Sofia (Sofoulis) pourrait l’écrire, on les a "techno-
digérés". Les dichotomies qui séparent l’esprit du corps, l’animal de l’humain, l’organisme de la
machine, le public du privé, la nature de la culture, les hommes des femmes, le primitif du civilisé
sont toutes en question idéologiquement. La situation actuelle des femmes est leur
intégration/exploitation dans un système mondial de production/reproduction et de communication
appelé l’informatique de domination. Le foyer, le lieu de travail, le marché, l’arène publique, le
corps lui-même, on peut développer tout cela de façon presque infinie, polymorphe et le connecter
avec les conséquences importantes pour les femmes et les autres, conséquences qui elles-mêmes
sont très différentes pour des gens différents et qui rendent les puissants mouvements d’opposition
internationaux difficiles à imaginer et essentiels pour survivre. La théorie et la pratique s’adressant
aux relations sociales de la science et de la technologie (où il est crucial d’inclure les systèmes du
mythe et des sens qui structurent notre imagination) sont une des voies à prendre pour reconstruire
la politique socialiste-féministe. Le cyborg est une sorte de moi personnel et collectif post-moderne,
désassemblé et réassemblé. C’est le moi que les féministes doivent coder. Les technologies de
communication et les biotechnologies sont les outils cruciaux qui refont nos corps. Ces outils
incarnent et mettent en vigueur de nouvelles relations sociales pour les femmes dans le monde. On
peut en partie comprendre les technologies et les discours scientifiques comme des formalisations,
c’est-à-dire comme des moments gelés, des interactions sociales fluides les constituant, mais on
pourrait aussi les voir comme des instruments pour mettre en vigueur les sens. La frontière qui
sépare l’outil du mythe, l’instrument du concept, les systèmes historiques des relations sociales des
anatomies historiques de corps possibles, les objets du savoir inclus, est perméable. En effet, le
mythe et l’outil se désignent mutuellement.

De plus, les sciences des communications et les biologies modernes sont construites par un
mouvement commun - La traduction du monde en un problème de codage la quête d’un langage
commun dans lequel toute résistance au contrôle des instruments disparaît et où toute hétérogénéité
peut être soumise au désassemblage, au réassemblage, à l’investissement et à l’échange.

Dans les sciences de communications, on peut illustrer cette traduction du monde en un problème
de codage, en regardant les théories des systèmes cybernétiques qui sont appliquées à la technologie
du téléphone, à la création d’ordinateurs, au déploiement des armes ou à la construction et à la
maintenance de bases de données. Dans chaque cas, la solution aux questions-clé repose sur une
théorie du langage et du contrôle ; l’opération-clé détermine les pourcentages, directions et
probabilités du déroulement d’une série appelée informations. Des frontières d’une perméabilité
différentielle aux informations sous-divisent le monde. L’information n’est que cette sorte
d’élément quantifiable (la base de l’unité) qui permet le transfert universel et donc un pouvoir
instrumental sans encombre (appelé la communication efficace). Ce qui menace le plus un tel
pouvoir est l’interruption de la communication. Tout effondrement du système est une fonction du
stress. On peut condenser les principes essentiels de cette technique par l’image du C3I,
Commande-Contrôle-Communication-Intelligence, le symbole militaire pour ses opérations
théoriques.

En biologie moderne, on peut illustrer cette traduction du monde en un problème de codage par la
génétique moléculaire, l’écologie, la théorie évolutionniste socio-biologique, et l’immunobiologie.
On a traduit l’organisme en problèmes de codage génétique et d’affichage. La biologie, une
technologie écrite informent généralement la recherche [11]. Dans un sens, les organismes ont cessé
d’exister en tant qu’objets du savoir, donnant lieu à des composants biotiques, i.e. certains types de
moyens informatiques. On pourrait examiner les mouvements analogues de l’écologie en sondant
l’histoire et l’utilité du concept de l’écosystème. L’immunobiologie et les pratiques médicales
qu’on lui associe sont pour nous des exemples qui révèlent le privilège du codage et les systèmes de
reconnaissance en tant qu’objets du savoir, et en tant que constructions d’une réalité physique. La
biologie est ici une sorte de cryptographie. La recherche est nécessairement un type d’activité du
domaine de l’information. Les ironies abondent. Un système tendu va de travers ; ses processus de
communication s’effondrent ; il n’arrive pas à faire la différence entre le moi et autrui. Les bébés
humains avec leurs cœurs de babouin suscitent un embarras moral national. (Chez ceux qui
défendent les droits des animaux autant que chez les gardiens de la pureté humaine). Aux États-
Unis, les homosexuels et les consommateurs de drogue par voie intraveineuse sont les victimes
"privilégiées" d’une horrible maladie du système immunitaire qui marque (inscrit sur le corps), la
confusion des frontières et la pollution morale... (Treichler, 1987). Mais ce genre de digressions
dans les sciences des communications et dans la biologie s’est raréfié ; une réalité de ce monde,
surtout économique, est là pour soutenir mes déclarations à savoir que pour nous ces sciences et ces
technologies indiquent des transformations fondamentales dans la structure du monde. Les
technologies de communication dépendent de l’électronique. Les états modernes, les firmes
multinationales, les processus politiques, le pouvoir militaire, les apparats de l’État providence, les
systèmes de satellite, la fabrication de nos imaginations, les systèmes de contrôle du travail, les
constructions médicales de nos corps, la pornographie commerciale, la division internationale du
travail et l’évangélisme religieux dépendent étroitement de l’électronique. La micro-électronique est
la base technique des simulaires, donc, des copies sans les originaux.

J’ai utilisé l’image de Rachel Grossman (1980) des femmes dans le circuit intégré pour donner un
nom à la situation des femmes dans un monde si étroitement restructuré par les relations sociales de
la science et de la technologie [12]. J’ai employé l’étrange circonlocution "les relations sociales de
la science et de la technologie"pour montrer que nous n’avons pas affaire à un déterminisme
technologique mais à un système historique qui dépend des relations structurées parmi les gens.
Mais la phrase devrait aussi montrer que la science et la technologie pourvoient de sources fraîches
de pouvoir, que nous avons besoin de sources fraîches d’analyse et d’action politique(Latour,
1984). Certains des nouveaux arrangements concernant les races, sexes et classes fondés sur les
relations sociales que la haute technologie facilite peuvent rendre le féminisme socialiste plus
applicable à une politique progressiste efficace.

L’économie du travail fait à la maison - "Homework Economy" - en dehors de


la maison

La "Nouvelle Révolution Industrielle" produit une nouvelle classe ouvrière à l’échelle mondiale,
tout comme elle produit de nouvelles sexualités et de nouvelles ethnicités. L’extrême mobilité du
capital et une division internationale du travail en plein essor sont mêlées à l’émergence de
nouvelles collectivités et à l’affaiblissement de groupements familiaux. Les développements ne sont
neutres ni au niveau du genre, ni au niveau de la race. Les hommes blancs appartenant aux sociétés
industrielles avancées sont devenus (et c’est nouveau) vulnérables à des pertes d’emploi. Ce n’est
pas simplement parce que les femmes des pays du Tiers Monde représentent une force de travail
que les multinationales préfèrent, particulièrement dans le secteur de l’électronique. Le tableau, plus
méthodique, concerne la reproduction, la sexualité, la culture, la consommation et la production. Si
l’on prend le prototype de la Silicon Valley, la vie de nombreuses femmes s’est structurée autour de
leur emploi dépendant de l’électronique et leurs réalités intimes montrent une monogamie
hétérosexuelle en série, la garde des enfants à négocier, une distance par rapport à une famille
agrandie ou par rapport à la plupart des autres communautés traditionnelles, une forte probabilité de
solitude et une extrême vulnérabilité sur le plan économique au fur et à mesure qu’elles vieillissent.
La diversité ethnique et raciale des femmes de Silicon Valley constitue un microcosme de
différences conflictuelles au niveau culturel, religieux, familial, éducatif ainsi qu’au niveau du
langage.

Richard Gordon a qualifié cette nouvelle situation d’ "Homework Economy" [13]. Même si pour lui
le phénomène de devoirs "domestiques" est en relation avec l’assemblage électronique, Gordon
entend par "Homework Economy" une restructuration du travail qui a surtout les caractéristiques
anciennement attribuées aux métiers féminins, des métiers effectués par des femmes exclusivement.
Le travail est redéfini comme à la fois féminin et féminisé, qu’il soit effectué par des hommes ou
par des femmes. Être féminisé veut dire être rendu vulnérable à l’extrême, être désassemblé,
réassemblé, exploité comme une réserve de la force laborieuse. Être considéré plus comme un
serviteur que comme un travailleur. Être sujet à des modifications d’horaires en plus ou en moins de
l’horaire hebdomadaire, qui bafouent la limitation de la durée du travail journalier, menant à une
existence qui avoisine sans cesse l’état d’obscénité, complètement extérieure et réductible au sexe.
La déqualification est une vieille stratégie récemment applicable aux travailleurs qui avaient
autrefois des privilèges. De toutes façons, l’"Homework Economy" ne se réfère pas seulement à la
déqualification à grande échelle, et ne nie pas non plus que de nouvelles régions à très haute
qualification sont en plein essor, même pour les femmes et les hommes exclus auparavant d’un
emploi qualifié. Le concept cherche plutôt à indiquer que l’entreprise, le foyer, le marché sont
intégrés dans une échelle nouvelle et que les places des femmes sont cruciales - et ont besoin d’être
analysées par rapport aux différences qui existent parmi elles. Ce sont les nouvelles technologies
qui rendent possible (et non pas qui causent) l’"Homework Economy" en tant que structure
organisationnelle capitaliste mondiale. Le succès de l’attaque contre les métiers des hommes
syndiqués, relativement privilégiés, blancs pour la plupart, est rattaché au pouvoir des nouvelles
technologies de communication d’intégrer et de contrôler le travail malgré une dispersion étendue et
malgré la décentralisation. Les conséquences de ces nouvelles technologies se font ressentir chez les
femmes par la perte des allocations familiales (si jamais elles avaient accès à ce privilège de Blanc)
et par la nature de leurs propres métiers qui deviennent à forte intensité de capital ; par exemple, le
travail de bureau et les infirmières.

Les nouveaux arrangements économiques et technologiques sont aussi en relation avec


l’effondrement du système de sécurité sociale, par conséquent on demande de plus en plus aux
femmes de supporter la vie de tous les jours pour elles-mêmes aussi bien que pour les hommes, les
enfants et les personnes âgées. La féminisation de la pauvreté - engendrée par le démantèlement de
la sécurité sociale et par l’"Homework Economy" dans laquelle les emplois stables se raréfient - est
devenue un problème urgent. Les motifs des différentes femmes à la tête de leur foyer dépendent de
la race, la classe ou la sexualité que les femmes assument régulièrement. La vie quotidienne, en
partie en tant que fonction infligée par leur statut obligatoire de mère, n’est guère nouvelle. Le type
d’intégration à l’économie capitaliste de bout en bout, basée de plus en plus sur la guerre, est
nouveau. En particulier la contrainte exercée sur les femmes noires, qui ont réussi à fuir les travaux
d’employés de maison et qui aujourd’hui ont un travail d’employé similaire, a de nombreuses
répercussions sur la pauvreté noire imposée et maintenue avec l’emploi. Les jeunes femmes des
régions industrialisées du Tiers Monde se retrouvent de plus en plus être la seule (du moins la
majeure) source de revenus familiaux. Ces évolutions doivent avoir d’importantes conséquences sur
la psychodynamique et la politique des genres et des races.

Dans le cadre des trois étapes principales du capitalisme (commercial/pré-industriel, monopoliste,


multinational) - attachées aux nationalisme, impérialisme et au multinationalisme et en relation avec
les trois périodes esthétiques dominantes : réalisme, modernisme, et post-modernisme - j’aimerais
signaler que certaines structures familiales touchent dialectiquement aux structures du capital et à
ses corrélations politiques et culturelles. Bien qu’elles soient vécues problématiquement et
inégalement, les structures idéales de ces familles pourraient se schématiser ainsi : 1) la famille
nucléaire patriarcale, structurée par la dichotomie qui pare le public du privé et accompagnée par
l’idéologie blanche bourgeoise des sphères séparées et le féminisme bourgeois anglo-américain du
XIXe siècle ; 2) la famille moderne mise en oeuvre par la sécurité sociale et des institutions comme
les allocations familiales, en plus d’une floraison d’idéologies féministes hétérosexuelles, leurs
versions gauchisées représentées par le Greenwich Village dans les années 1914. 3) la "famille" de
l’"Homework Economy" et sa structure contradictoire avec des femmes à la tête du foyer et son
explosion de féminismes, l’intensification paradoxale et l’érosion du genre lui-même. Ceci est le
contexte dans lequel les prévisions du chômage structurel dans le monde qui découle des nouvelles
technologies s’intègrent au schéma de l’"Homework Economy". Comme la robotique et les
technologies qu’on lui associe sont les facteurs de pertes d’emplois chez les hommes des pays
"développés" et qu’elles ne font qu’amplifier l’insuccès à créer des emplois masculins dans le
"développement" du Tiers Monde, et comme l’automatisation est la règle, même dans les pays où la
main-d’œuvre est en surplus, la féminisation du travail s’intensifie. Les femmes noires aux États-
Unis ont su longtemps à quoi cela ressemble d’être confronté au sous-emploi structurel
("féminisation") des hommes noirs, ainsi qu’à leur position très vulnérable dans l’économie des
salaires. Le fait que la sexualité, la reproduction, la famille, et la vie communautaire soient mêlées à
la structure économique, à plusieurs niveaux qui ont aussi fait la différence entre la situation des
femmes blanches et celle des femmes noires, n’est plus un secret.

Les nouvelles technologies ont aussi un effet profond sur la faim et sur la production de nourriture
utile à la subsistance du monde. Rae Lessor Blumberg (1983) estime que les femmes produisent
environ 50% de la nourriture de base mondiale [14]. Les technologies de la Révolution Verte
dialoguent avec la production industrielle à haute technologie pour modifier les divisions du travail
selon le sexe. La reformulation des projets, de la culture, du travail et la reproduction de la force de
travail scientifique et technique représentent un autre aspect critique des relations sociales des
nouvelles technologies. Le danger social et politique majeur réside dans la formation d’une
structure sociale très forte réunissant des masses de femmes et d’hommes de tous groupes ethniques
confondus, mais surtout des gens de couleur, réduits à une "Homework Economy", à
l’analphabétisme à des degrés divers, au licenciement et à l’impuissance contrôlés par les dispositifs
technologiques répressifs allant du divertissement à la surveillance et la disparition. Une politique
féministe-socialiste adéquate devrait s’adresser aux femmes appartenant surtout aux catégories
professionnelles privilégiées, aux domaines scientifiques et technologiques qui construisent les
discours scientifico-techniques, les méthodes et les objets [15].

Le sujet n’est qu’un seul aspect dans les recherches sur la possibilité d’une science féministe, mais
il est important. Quelle sorte de rôle constitutif dans la production du savoir, de l’imagination et de
la pratique, les nouveaux groupes qui font de la science ont-ils ? Quel type de responsabilité
politique peut-on construire pour souder les femmes ensemble à travers les hiérarchies scientifico-
techniques qui nous séparent ? Pourrait-il y avoir des moyens de développer une politique féministe
scientifico-technologique en alliance avec une science antimilitariste ouverte à des groupes d’action
et de transformation ?

Un grand nombre de scientifiques et de techniciens de la Silicon Valley, les "cow-boys" de la haute


technologie inclus, ne veulent pas travailler sur la science militaire. Est-ce que ces préférences
personnelles et ces tendances culturelles peuvent être soudées en une politique progressiste au sein
de cette classe professionnelle moyenne dans laquelle les femmes, et les femmes de couleur,
finissent par être très nombreuses ?

Les femmes dans le circuit intégré

Laissez-moi résumer la situation des femmes historiques dans les sociétés industrielles avancées,
comment ces positions ont été restructurées en partie par l’intermédiaire des relations sociales de la
science et de la technologie. Si un jour il a été possible de caractériser idéologiquement la vie des
femmes par la distinction des domaines privé et public - qu’on nous suggère par les images de la
division de la vie de la classe ouvrière entre l’entreprise et la maison, de la vie bourgeoise entre le
marché et la maison et l’existence du genre entre les domaines politiques et personnels -, c’est
aujourd’hui une idéologie totalement trompeuse, même de montrer comment les deux termes de
cette dichotomie se construisent dans la pratique et la théorie. Je préfère l’image d’un réseau
idéologique, qui suggère la profusion des espaces et des identités et la perméabilité des frontières
dans les corps individuels et dans les corps politiques. "La gestion de réseau" est à la fois une
pratique féministe et une stratégie collective multinationale - le tissage sert aux cyborgs en
opposition. C’est une question de dispersion. La tâche consiste à survivre dans la diaspora.

Pour caractériser l’informatique de domination, il faut le décrire comme une intensification massive
de l’insécurité et de l’appauvrissement culturel, avec un échec commun des réseaux de subsistance
pour les plus vulnérables. Puisqu’une bonne partie de ce tableau se mêle avec les relations sociales
de la science et de la technologie, l’urgence d’une politique socialo-féministe s’attaquant à la
science et à la technologie est évidente. Une grande partie se réalise aujourd’hui et les terrains utiles
à un travail politique sont importants. Par exemple, les efforts pour développer des formes de lutte
collective chez les femmes qui ont un travail rémunéré, comme le district 925 de la SEIU, devraient
être une grande priorité pour chacune d’entre nous. Ces efforts sont profondément attachés à une
restructuration technique des méthodes de travail et à des réformes du prolétariat. Ils fournissent
aussi un accord sur un type d’organisation du travail plus complet, incluant les problèmes de la
communauté, de la sexualité, de la famille qui n’ont jamais de privilèges dans les grands syndicats
industriels des hommes blancs.

Les nouveaux arrangements structurels liés aux relations sociales de la science et de la technologie
évoquent une forte ambivalence. Mais il n’est pas nécessaire finalement d’être découragé par
l’implication de la relation des femmes de la fin de ce siècle, dans les notions de travail, culture,
production de connaissances, sexualité et reproduction. Pour d’excellentes raisons, la plupart des
marxistes voient mieux la domination et ont du mal à comprendre ce qui ne peut ressembler qu’à la
fausse conscience ainsi qu’à la complicité des gens dans leur propre domination du capitalisme
d’aujourd’hui. Il est crucial de bien se rappeler que ce qui est perdu, peut-être surtout du point de
vue des femmes, ressemble à des formes virulentes d’oppression, de la naturalisation nostalgique
dans le visage de la violation courante. L’ambivalence qui touche les unités dérangées (dont la
culture de haute technologie se fait le médiateur) ne demande pas à classer la conscience par
catégories comme "la critique lucide fondant une épistémologie politique solide" contre "la fausse
conscience manipulée", mais une compréhension subtile des plaisirs grandissants, des expériences
et des pouvoirs dotés d’un sérieux potentiel pour changer les règles du jeu.

Il y a des raisons de mettre son espoir dans les bases naissantes de nouvelles sortes d’unités à
travers la race, le genre, et la classe tandis que ces unités élémentaires de l’analyse socialiste-
féministe elles-mêmes supportent des transformations inconstantes. Les accélérations de la pauvreté
subie dans le monde en liaison avec les relations sociales de la science et la technologie sont
sévères. Mais ce que les gens subissent n’est pas d’une clarté parfaite, et nous manquons de liaisons
suffisamment subtiles pour construire collectivement des théories de l’expérience efficaces. Les
efforts actuels - marxistes, psycho-analytiques, féministes, anthropologiques - pour clarifier même
"notre" expérience sont rudimentaires.

Je suis consciente que ma position historique apporte une perspective bizarre - on a pu réaliser en
biologie un PhD sur une jeune fille catholique irlandaise grâce à l’impact du spartnik sur la
politique scientifique et de l’éducation nationale. J’ai un corps et un esprit construits aussi bien par
la race et la guerre froide d’après la Seconde Guerre mondiale, que par les mouvements des
femmes. Il y a plus de raisons d’espérer se concentrer sur les effets contradictoires de la politique
conçue pour fabriquer de loyaux technocrates américains, ce qui fabrique aussi un grand nombre de
dissidents, que de se concentrer sur les défaites actuelles.

La partialité permanente des points de vue féministes a des conséquences sur ce que nous attendons
des formes d’organisation politique et de participation. Nous n’avons pas besoin d’une totalité pour
bien travailler. Le rêve féministe d’un langage commun (comme tous les rêves en faveur d’un
langage d’une vérité parfaite), de donner un nom d’une fidélité parfaite à l’expérience, est un rêve
totalisant et impérialiste. Dans ce sens, la dialectique est aussi un rêve du langage, de résoudre la
contradiction. Ironiquement peut-être il nous est possible d’apprendre à partir de nos fusions avec
les animaux et les machines comment ne pas être homme, l’incarnation des logos occidentaux. Du
point de vue du plaisir de ces fusions puissantes et taboues, que les relations sociales de la science
et de la technologie rendent inévitables, il pourrait en effet y avoir une science féministe.

Cyborgs : un mythe de l’identité politique

J’aimerais conclure sur un mythe de l’identité et des frontières qui pourrait informer les
imaginations politiques de cette fin du XXe siècle. Dans cette histoire, je suis redevable à des
écrivains comme Joanna Russ, Samuel R. Delany, John Varley, James Tiptree Jr, Octavia Butler,
Monique Wittig et Vonda Mc Intyre [16]. Ce sont les conteurs qui explorent ce que signifie être
concrétisé dans les mondes de la haute technologie. Ce sont les théoriciens pour cyborgs. Les
féministes françaises comme Luce Irigaray ou Monique Wittig, avec tout ce qui les sépare, savent
comment écrire le corps, comment tisser l’érotisme, la cosmologie et la politique à partir de l’image
de la concrétisation, et surtout pour Wittig, à partir de l’image de la fragmentation et de la
reconstitution des corps [17]. Les féministes américaines de gauche comme Susan Griffin, Andrée
Lorde, Adrienne Rich ont profondément modifié nos imaginations politiques - et peut-être un peu
trop restreint ce que nous tolérons comme corps ami et langage politique [18]. Elles insistent sur le
côté organique, en l’opposant au technologique. Mais leurs systèmes symboliques et les positions
de l’éco-féminisme et du paganisme féministe remplies d’organicismes peuvent être seulement
compris dans les termes de Sandoval comme des idéologies justes dans cette fin de siècle. Elles
dérouteraient complètement quiconque ne serait pas préoccupé par les machines et la conscience du
capitalisme d’aujourd’hui. Dans ce sens-là, elles font partie du monde cyborg. Mais on a aussi les
énormes richesses pour les féministes, qui embrassent explicitement les possibilités inhérentes à
l’effondrement des distinctions claires entre l’organisme et la machine et les distinctions similaires
qui structurent le moi occidental. C’est la simultanéité des effondrements qui casse les matrices de
la domination et qui ouvre les possibilités géométriques. Qu’est-ce qu’on pourrait apprendre de la
pollution "technologique" personnelle et politique ? Je jette un rapide coup d’œil sur deux textes qui
s’imbriquent l’un dans l’autre pour leur idée de la construction d’un mythe cyborg d’une aide
potentielles : constructions de femmes de couleur et du moi monstrueux dans la science-fiction
féministe.

J’ai suggéré auparavant qu’on pourrait comprendre les "femmes de couleur" comme une identité
cyborg, une subjectivité puissante synthétisée à partir des fusions des identités étrangères et dans les
couches complexes de sa "biomythographie" Zami (Lorde, 1982 ; King 1987a, 1987b). Il y a les
grilles matérielles et culturelles qui font la carte de ce potentiel : Andrée Lorde (1984) a su prendre
le ton dans le titre de sa "Sister Outsider". La Sœur Outsider est la femme des mers que les
ouvrières américaines, femelles et féminisées, sont supposées regarder comme l’ennemi qui les
empêche de se solidariser, qui menace leur sécurité. A terre, à l’intérieur de la frontière américaine,
la sueur Outsider est potentiel au milieu des races et des identités ethniques des femmes
manœuvrant en faveur de la division, de la compétition, et de l’exploitation dans les mêmes
industries. "Les femmes de couleur" représentent la main-d’œuvre préférée des industries basées sur
la science, les femmes réelles pour qui le marché sexuel mondial, le marché du travail et la politique
de reproduction se "kaléidoscopent" dans la vie quotidienne. Les jeunes femmes coréennes
employées dans l’industrie du sexe et dans l’assemblage électronique sont recrutées dans les hautes
écoles ; elles ont une instruction pour le circuit intégré. Le degré ’alphabétisation distingue la main-
d’œuvre féminine "bon marché" qui attire tant les multinationales.

Contrairement aux stéréotypes de l"’oral primitif", l’alphabétisation est une marque des femmes de
couleur, que les femmes noires américaines et les hommes ont acquise à travers l’histoire du temps
où l’on risquait sa vie pour apprendre et enseigner à lire et à écrire. Pour tous les groupes colonisés,
l’écriture a une signification spéciale. Elle a été décisive pour les mythes occidentaux dans la
distinction des cultures orales et écrites, pour les mentalités primitives et civilisées et, plus
récemment, pour l’érosion de cette distinction dans les théories post-modernistes attaquant le
phallocentrisme de l’Ouest et son culte du travail monothéiste, phallique, et autoritaire, le nom
unique et parfait [19]. Les contestations concernant les sens de l’écriture représentent la forme
majeure de la lutte politique contemporaine. Libérer le jeu de l’écriture est terriblement sérieux. La
poésie et les histoires des femmes de couleur américaines touchent sans cesse à l’écriture, à l’accès
au pouvoir de signifier mais cette fois ce pouvoir ne doit être ni phallique, ni innocent. L’écriture
cyborg ne doit pas être confondue avec la chute, l’imagination d’un il-était-une-fois-un tout existait
avant le langage, avant l’écriture, avant l’Homme. L’Écriture cyborg concerne le pouvoir de
survivre, non sur la base de l’innocence originelle mais sur la base permettant de saisir les outils
pour marquer le monde qui les a marqués comme autres.

Les instruments sont souvent des histoires, des histoires racontées à nouveau, des versions qui
inversent et déplacent les dualismes hiérarchiques des identités naturalisées. En racontant à nouveau
les histoires d’origine, les auteurs cyborgs bouleversent les mythes du centre de l’origine de la
culture occidentale. Nous avons tous été colonisés par ces mythes d’origine et leur désir que
l’apocalypse se réalise. Les histoires d’origine phallocentrique les plus décisives pour les féministes
cyborgs sont construites dans les technologies réelles - les technologies qui écrivent le monde, la
biotechnologie et la micro-électronique - qui ont récemment textualisé nos corps comme s’ils
étaient des problèmes de code sur la grille C3I. Les histoires féministes cyborgs ont pour tâche de
recoder la communication et l’intelligence pour renverser la commande et le contrôle.

Aux sens propre et figuré, la politique du langage s’infiltre dans les luttes des femmes de couleur ;
les histoires sur le langage ont un pouvoir spécial dans les riches écrits contemporains des femmes
de couleur américaines. Par exemple, l’histoire qu’on nous a racontée à nouveau de la femme
indigène Malinche, mère de la race "bâtarde" métisse du nouveau monde, maître des langages et
maîtresse de Cortès, porte un sens particulier dans la construction de l’identité mexicaine (des
Chicanos). Dans l’Amour pendant la guerre (1983), Cherrée Moraga explore les thèmes de
l’identité pour quelqu’un qui n’a jamais possédé la langue originelle, à qui personne n’a raconté
l’histoire originelle, quelqu’un qui n’a jamais vécu dans l’harmonie d’une hétérosexualité légitime
dans le jardin de la culture et donc, qui ne peut fonder l’identité sur un mythe ou sur la chute de
l’innocence aux noms naturels, du père ou de la mère [20]. L’écriture de Moraga, sous une forme
poétique, nous apparaît comme le même type de violation que pour Malinche qui maîtrise une
langue de la conquête - une violation, une production illégitime qui permet de survivre. Le langage
de Moraga ne forme pas un "tout" ; il est consciemment épicé, c’est une chimère d’anglais et
d’espagnol, les deux langues de la conquête. Mais c’est ce monstre chimérique qui, sans
revendiquer un langage originel avant la violation, conçoit les identités érotiques, compétentes et
puissantes des femmes de couleur. La sueur Outsider fait allusion à la possibilité de la survie du
monde non pas à cause de son innocence mais à cause de son habileté à vivre sur les frontières,
d’écrire sans fonder le mythe de l’unité originelle et de l’apocalypse à laquelle on n’échappe pas,
c’est-à-dire le retour final à l’unité de la mort que l’Homme a imaginée être, la Mère, puissante et
innocente, libérée à la fin de l’autre spirale de l’appropriation par son fils. L’écriture marque le
corps de Moraga, l’affirme comme le corps d’une femme de couleur, et l’affirme contre un éventuel
passage dans la catégorie sans marque du père anglo-américain ou dans le mythe orientaliste de
"l’analphabétisme originel" d’une mère qu’il n’a jamais. Malinche était alors mère, et non Ève
avant de manger le fruit défendu. L’écriture soutient la sœur Outsider et non la Femme avant la
chute dans l’écriture, nécessaire à la famille phallocentrique de l’Homme.

L’Écriture est avant tout la technologie des cyborgs, les surfaces gravées de cette fin de siècle. La
politique cyborg est la lutte pour le langage et la lutte contre la communication parfaite, contre le
code unique qui traduit parfaitement chaque sens, le dogme du phallocentrisme. C’est pourquoi la
politique cyborg insiste sur le bruit et préconise la pollution, jouissance des fusions illégitimes de
l’homme et de la machine. Celles-ci sont les associations qui rendent l’Homme et la Femme si
problématiques, bouleversant la structure du désir, la force imaginée pour engendrer le langage et le
genre et donc bouleversant la structure et les modes de reproduction de l’identité "occidentale", de
la nature et culture , du miroir et de l’œil, de l’esclave et du maître, du corps et de l’esprit. "Nous"
n’avons pas choisi à l’origine d’être cyborgs mais ce choix fonde les principes d’une politique
libérale et d’une épistémologie qui imaginent la reproduction des individus avant de plus
importantes reproductions des "textes".

A partir de la perspective des cyborgs, libérés du besoin de fonder une politique dans "notre"
position privilégiée de l’oppression contenant toutes les autres dominations, on constate de
puissantes possibilités. Les féminismes et les marxismes se sont échoués sur les impératifs
épistémologiques occidentaux pour construire un sujet révolutionnaire à partir du contexte d’une
hiérarchie d’oppressions et/ou une position latente de supériorité morale, d’innocence et un plus
grand contact avec la nature. Sans aucun rêve originel disponible d’un langage commun ou de
symbiose originelle promettant de protéger d’une séparation "masculine" hostile, mais inscrit dans
le jeu d’un texte qui finalementa privilégié la lecture ou l’histoire du salut, "se" reconnaître comme
totalement impliquée dans le monde nous libère du besoin de fonder une politique sur
l’identification, les parties d’avant-garde, la pureté et le maternage. Dépouillée de toute identité, la
race bâtarde nous enseigne le pouvoir des marges et l’importance d’une mère comme Malinche. Les
femmes de couleur l’ont faite passer de la mère de la peur de la masculinité à la mère instruite qui
apprend à survivre.

Ce n’est pas seulement la déconstruction originelle mais aussi la transformation liminale. Chaque
histoire commençant par l’innocence originelle et les privilèges du retour à un tout imagine que le
drame de la vie est l’individuation, la séparation, la naissance du moi, la tragédie de l’autonomie, la
chute dans l’écriture, l’aliénation, c’est-à-dire une guerre, tempérée pour un sursis imaginaire dans
les entrailles d’autrui. Ces histoires sont réglées par une politique reproductive - la renaissance sans
défaut, la perfection, l’abstraction. Dans cette affaire on imagine les femmes soit meilleures, soit
pires, mais tout le monde s’accorde sur le fait qu’elles ont moins d’individualité, une plus faible
individuation, plus de fusion vers l’oral, la mère, ayant moins d’enjeux dans l’autonomie masculine,
une voie qui ne passe pas par la femme, la primitive, le stade zéro, l’étape du miroir et son
imaginaire mais par les femmes et, autre temps du présent, les cyborgs illégitimes, non pas
engendrés par les femmes, qui refusent les ressources idéologiques des représailles pour avoir une
vie réelle. Ces cyborgs sont les gens qui refusent de disparaître au signal, peu importe combien de
fois un commentateur remarque le triste passage d’un autre primitif, d’un autre groupe organique,
supprimé par la technologie occidentale, par l’écriture. Ces cyborgs de la vie réelle (par exemple, le
village d’Asie du Sud-Est, les ouvrières des firmes électroniques décrites par Aihwa Ong)
réécrivent activement les textes de leurs corps et de leurs sociétés. Dans ce jeu, survivre représente
l’enjeu. Laissez-moi conclure par une lecture très partiale de la logique des monstres cyborgs de
mon second groupe de textes, la science-fiction féministe.

Les cyborgs qui peuplent la science fiction féministe rendent les statuts de l’homme ou de la
femme, de l’humain, de l’objet fabriqué, du membre d’une race, de l’entité individuelle, ou du corps
très problématiques. Katie King met au clair pourquoi le plaisir de lire ces fictions ne se base pas
autant sur l’identification. Les étudiants qui se retrouvent face à Joanna Russ pour la première fois,
des étudiants qui ont appris à lire des écrivains comme James Joyce ou Virginia Wolf sans
broncher, ne savent pas quoi faire d’œuvres comme l’Homme femelle ou Les Aventures d’Alyx dans
lesquelles les personnages refusent que le lecteur soit en quête d’un "tout" innocent tout en
reconnaissant qu’on puisse vouloir être en quête de l’héroïsme, de l’érotisme exubérant et d’une
politique sérieuse. L Homme femelle est l’histoire de quatre versions d’un seul génotype ; toutes se
rencontrent, mais, même prises ensemble, elles ne forment pas un tout, ne résolvant pas les
dilemmes de l’action morale et violente ou ne supprimant le scandale en plein essor du genre. La
science-fiction féministe de Samuel R. Delany, surtout les Contes de Nevérÿon, ridiculise les
histoires de l’origine en refaisant la révolution néolithique, en rejouant les mouvements basés sur la
civilisation occidentale pour renverser leur plausibilité. James Tiptree Jr, un auteur dont les oeuvres
ont été considérées comme particulièrement "mâles" jusqu’à ce que son "vrai" sexe ait été révélé,
raconte les histoires de la reproduction basée sur des technologies non-mammifères comme
l’alternation (voir fin p. 161). John Verley construit le cyborg suprême dans la découverte féministe
de l’existence de Gaea, une folle déesse-planète-vieille femme-moyen technologique, surface sur
laquelle une assemblée extraordinaire de symbioses post-cyborgs se multiplie. Dans une de ses
oeuvres, Octavia Butter décrit une sorcière africaine qui mesure ses pouvoirs de transformation aux
manipulations génétiques de sa rivale (La Graine Sauvage), décrit l’époque pervertie qui transporte
la femme noire américaine moderne dans l’esclavage, là où ses actions qui ont un lien avec
l’ancêtre-maître blanc déterminent la possibilité de sa propre naissance (kindred), et enfin, sont
décrites les idées illégitimes de l’identité et de la communauté d’un enfant, adopté, produit
d’espèces croisées qui en vient à se connaître comme son propre ennemi - (Survivor).

Le Superluminal de Vonda Mclntyre, parce qu’il est particulièrement riche de références aux
violations des frontières, peut fermer ce catalogue truffé de monstres prometteurs et dangereux qui
aident à redéfinir les plaisirs, la politique d’incarnation et l’écriture féministe. Dans un roman où
nul personnage n’est "absolument" humain, le statut de l’homme est très problématique. Orca, une
plongeuse changée génétiquement, peut communiquer avec les chausseurs de baleines et survit au
fond des océans, mais elle a envie d’explorer l’espace comme un pilote, ce qui nécessite des
implants bioniques mettant en cause sa parenté avec les cétacés. Les transformations sont effectuées
par des vecteurs de virus qui transportent un nouveau code de développement, par la greffe
chirurgicale, par des implants d’appareils micro-électroniques, par des doubles analogues... Laenea
devient pilote en acceptant une greffe du cœur et toute une série d’opérations lui permettant de
survivre en transit à une vitesse dépassant celle de la lumière. Tous ces personnages explorent les
limites du langage, le rêve de l’expérience de communication et le besoin de limitation, de partialité
et d’intimité, même dans ce monde de transformation constante et de connection.

Dans l’imagination occidentale, les monstres ont toujours défini les limites de la communauté. Les
Centaures et les Amazones de la Grèce antique ont établi les limites de polis au centre du mâle grec
humain en interrompant le mariage et les pollutions de la frontière du guerrier avec l’animalité et la
femme. Les frères siamois et les hermaphrodites en France fondèrent le discours sur le naturel et le
surnaturel, le médical et le légal, les prodiges et les maladies - tous importants pour établir une
identité moderne [21]. Les sciences de l’évolution et du comportement des singes et des gorilles ont
marqué les multiples frontières des identités industrielles de cette fin de siècle. Les monstres
cyborgs dans la science-fiction féministe définissent des possibilités politiques et des limites bien
différentes de celles proposées par la fiction banale de l’Homme et de la Femme.

Prendre au sérieux l’image des cyborgs et les considérer autrement que comme nos ennemis a
d’autres conséquences. Nos corps, nous-mêmes ; les corps sont les cartes du pouvoir et de l’identité.
Ces cyborgs ne sont pas des exceptions. Un corps cyborg n’est pas innocent ; il n’est pas né dans le
jardin ; il ne cherche pas l’identité unitaire et donc ne génère pas des dualismes antagonistes
illimités (ou jusqu’à la fin du monde) ; pour lui, l’ironie va de soi. Un est trop peu, et deux n’est
qu’une possibilité. Le plaisir intense dans la technique, la machine, cesse d’être un péché, mais il
devient un aspect de l’incarnation. La machine n’est pas ce qu’on doit animer, vénérer et dominer.
La machine est "nous", nos processus, un aspect de notre incarnation. On peut être responsables de
machines ; elles ne nous dominent pas, elles ne nous menacent pas. Nous sommes responsables des
frontières, nous sommes elles. Jusqu’à maintenant l’incarnation des femelles a paru donnée,
organique, nécessaire, et elle a semblé signifier l’habileté à materner et toutes les métaphores qui en
découlent. Les cyborgs pourraient considérer l’aspect du sexe et de l’incarnation sexuelle fluide,
partiale, plus sérieusement. Après tout, il se pourrait que le genre ne représente pas l’identité
globale, même s’il est ancré profondément dans l’histoire.

On peut approcher la question idéologique de ce qui compte en tant qu’activité quotidienne et


expérience en exploitant l’image du cyborg. Les féministes ont récemment déclaré que les femmes
sont soumises à la quotidienneté, que les femmes plus que les hommes assument la vie quotidienne
et donc ont une position épistémologique privilégiée, potentiellement pourtant. Mais il y a un aspect
irrésistible à cette revendication, un aspect qui met en lumière l’activité féminine sous-évaluée et
qui porte le nom de fondement de la vie. Le fondement ? Que peut-on dire de l’ignorance des
femmes, de toutes les exclusions, de tous les échecs de la connaissance et de l’apprentissage ? Que
peut-on dire des hommes qui ont accès à la capacité quotidienne d’apprendre comment construire
les choses, les différencier, jouer ? Et les autres incarnations ? Le genre cyborg est une possibilité
locale qui prend une vengeance globale. La race, le genre et le capital réclament une théorie cyborg
des touts et des parties. On ne peut pas conduire les cyborgs à produire une théorie totale mais on a
l’expérience intime des frontières, leur construction et déconstruction. On a un système de mythe
qui attend de devenir un langage politique pour fonder une seule manière de regarder la science et la
technologie et de se confronter à l’informatique de domination - de façon à agir avec force.

Une dernière image : les organismes et l’organisme et la politique holistique dépendant des
métaphores de la Renaissance et appellent invariablement aux ressources du sexe reproductif. Je
suggérerais que les cyborgs ont plus affaire avec la régénération et se méfient de la matrice
reproductive et de la plupart des naissances. Pour les salamandres, la régénération après une
blessure, par exemple la perte d’un membre, implique une croissance nouvelle de la structure et la
fonction se remet en marche, avec la possibilité constante de jumeler d’autres produits
topographiques bizarres à l’endroit de l’ancienne blessure. Mais la croissance d’un membre peut
être monstrueuse, double, puissante. Nous avons toutes été blessées, profondément. Nous
demandons la régénération, pas la renaissance et, dans notre reconstruction possible, il y a le rêve
utopique rempli d’espoir d’un monde monstrueux qui exclut le genre.

Dans cet essai, l’image du cyborg a permis d’exprimer deux arguments très importants : d’abord, la
production d’une théorie universelle, totalisante est une erreur majeure qui passe en grande partie à
côté de la réalité, probablement toujours certainement aujourd’hui. Deuxièmement, prendre ses
responsabilités pour les relations sociales de la Science et de la technologie veut dire refuser une
métaphysique anti-science, une démonologie de la technologie et donc embrasser la tâche habile qui
consiste à reconstruire les frontières de la vie quotidienne, en connexion partiale avec les autres, en
communiquant avec toutes nos parties. Ce n’est pas Seulement que la Science et la technologie Sont
les moyens possibles de Satisfaire les humains, ce n’est pas non plus la matrice de dominations
complexes. L’image cyborg peut Suggérer une sortie en dehors du labyrinthe de dualismes dans
lequel nous avons expliqué nos corps et nos instruments à nous-mêmes. Ceci est le rêve non pas
d’un langage commun mais d’une "heteroglossia" puissante et infidèle. C’est l’imagination d’une
féministe qui a le don de S’exprimer dans des langues inconnues pour jeter la peur dans les circuits
des "super-sauveurs" de la nouvelle droite. Ce qui Signifie à la fois la destruction et la construction
de machines, d’identités, de catégories, de relations, d’histoires spatiales. Bien que les deux soient
attachés dans la donnée spiroïdale, j’aimerais mieux être un cyborg qu’une déesse.

(Traduit par Anne Djoshkoukian)

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[1] Cet essai a été publié dans Socialist Review et en version élargie dans Donna Haraway, Simians,
Cyborgs and Women : The Reinvention of Nature, Routledge, New York, 1991.

[2] Pour des écrits utiles sur les mouvements et les théories de la science radicale féministe et de
gauche, et sur les thèmes biologiques et biotechniques, voir Bleier (1984, 1986), et Keller (1985).
Voir également les revues, Radical Science Journal (qui s’appelle depuis 1987 Science as Culture)
et Science for the People.

[3] Pour les approches de gauche et/ou féministes de la technologie et de la politique, voir Cowan
(1983), et Rothschild (1983). Voir également Global Electronics Newsletter 867 West Dana St.,
San Francisco, CA, 94041, USA ; ISIS, Women’s International Information and Communication
Service, PO Box 50 (Cornavin), 1211 Genève 2, Suisse, et Via Santa Maria Dell’Anima 30, 00186
Rome, Italie. Pour les approches fondamentales des études sociales de la science qui ne perpétuent
pas la mystification libérale selon laquelle tout a commencé avec Thomas Kuhn, voir Knorr-Cetina
(1981), et Young (1979).

[4] Un argument provocateur et compréhensif de la politique et de la théorie de la post-modernité


est soutenu par Frederic Jameson (1984). Il maintient que le post-modernisme n’est pas une option,
un style parmi d’autres, mais une dominante culturel qui requiert la réinvention radicale d’une
politique de gauche ; il n’y a plus de lieu qui donne de sens à la fiction réconfortante de la distance
critique. Jameson souligne aussi qu’il n’est pas possible d’être pour ou contre le post-modernisme
(qui serait une décision essentiellement moraliste). Ma position est que les féministes (et les autres)
ont besoin d’une réinvention historique - seulement un cyborg peut réaliser une telle tâche. Les
vieilles formes de domination du patriarcat blanc capitaliste paraissent relativement innocentes
maintenant ; elles normalisent l’hétérogénéité, par exemple, dans l’homme et la femme, le Blanc et
le Noir. "Le capitalisme avancé" et le postmodemisme déclenchent l’hétérogénéité sans la norme, et
nous sommes aplatis, sans la subjectivité (qui a besoin de profondeur, même d’une profondeur qui
nous noie). Il est l’heure d’écrire La mort de la clinique. Dans les méthodes de la clinique il s’agit
des corps et des travaux ; nous avons des textes et des surfaces. Nos formes de domination ne
fonctionnent plus à travers la médicalisation et la normalisation ; elles fonctionnent à travers le
"networking", la reformulation des communications, et le maniement du stress. La normalisation est
déplacée par l’automation, la redondance complète. Les textes de Michel Foucault, La naissance de
la clinique (1963), Surveillir et punir (1975), et L’histoire de la sexualité (1976), nomment le
pouvoir jusqu’au moment de son implosion. Le discours de la biopolitique est déplacé par le
techno-babillage, le langage des substantifs épicés - les corporations multinationales ne laissent
aucun nom entier. Dans un numéro de la revue Science figurent les noms Tech-Knowledge,
Genentech, Allergen, Hybritech, Compupro, Genen-cor, Syntex, Allelix, Agrigenetics Corp.,
Syntro, Codon, Repligen, MicroAngelo de Scion Corp., Percom Data, Inter Systems, Cyborg Corp.,
Statcom Corp., et Intertec. Si nous sommes emprisonnés par le langage, pour nous en sortir il faut
des poètes, une espèce d’enzyme culturelle pour briser le code. L’ "heteroglossia" cyborg est une
forme de la politique culturelle radicale. Pour la poésie cyborg, voir Perloff (1984) et Fraser (1984).
Pour l’écriture féministe "cyborg" (moderniste et post-moderniste), voir HOW(ever), 871 Corbett
Ave, San Francisco, CA 94131, USA.

[5] Voir Baudrillard, Simulations. Frederic Jameson (1984, p. 66) explique que, selon la définition
platonicienne, le simulacre est la copie pour laquelle il n’y a pas d’original, c’est-à-dire, le monde
du capitalisme avancé, de l’échange pur. Voir le numéro spécial sur la technologie (la cybernétique,
l’écologie, et l’imagination post-moderne) de Discours, (Printemps/ Été, 1987).

[6] Des développements puissants d’une politique de coalition émergent des auteurs du Tiers
Monde : "Nous habitons sur la troisième planète du soleil." Voir Sun Poem par l’écrivain jamaïcain,
Edward Kamau Braithwaite, et le conte rendu par Mackey (1984). Les auteurs des contributions au
Home Girls : A Black Feminist Anthology, présenté par Barbara Smith, subvertissent ironiquement
les identités naturalisées en même temps qu’elles construisent un lieu qui leur est propre. Voir
particulièrement la contribution de Reagan dans cette collection.

[7] Hooks (1981, 1984). Bambara (1981) a écrit un roman extraordinaire dans lequel un groupe de
théâtre de femmes de couleur, "The seven Sisters", construit une forme d’unité.

[8] Sur l’orientalisme dans le féminisme et ailleurs, voir Edward Said, L’orientalisme, Mohanty
(1984), et le numéro spécial de feminist Studies (1984) Many Voices, One Chant : Black Feminist
Perspectives.

[9] Katie King (1986) a développé une théorie subtile des taxinomies féministes comme des
généalogies de pouvoir dans l’idéologie et les polémiques féministes.

[10] Le rôle central de la théorie psychanalytique de "object relations" et d’autres stratégies


universalisantes dans la discussion de la reproduction, du travail affectif et le travail maternel de
plusieurs approches à l’épistémologie souligne le fait que ces auteurs résistent à ce que j’appelle le
post-modernisme. Pour moi, les stratégies universalisantes et ces versions de la psychanalyse
rendent plus difficile l’analyse de "la position des femmes dans le circuit intégré" et amènent à des
difficultés systématiques dans l’investigation de la construction de genre de la vie sociale.
L’argument pour un point de vue féministe (feminist standpoint) est développé par Harding (1986),
Hartsock (1983), et Smith (1974). Pour les révisions des théories du matérialisme féministe et des
points de vue féministes qui répondent aux critiques, voir Harding (1986, pp. 163-96) et Hartsock
(1987).

[11] Pour des analyses et des pratiques autour des débats six la biotechnique, voir GeneWatch, a
Bulletin of the Committee for Responsible Genetics, 5 Doane St., 4th floor, Boston MA 02109,
USA, et Genetic Screening Study Group, Cambridge, MA, USA.

[12] Pour l’idée des "femmes dans le circuit intégré", voir d’Onofrio-Flores et Pfafflin (1982), et
Fuentes et Ehrenreich (1983).

[13] Pour les analyses de "l’économie domestique hors de la maison", voir Gordon (1983), et
Stallard (1983) qui fournit des indications bibliographiques utiles.

[14] Le lien entre les relations sociales de la Révolution Verte et les biotechnologies, comme les
techniques génétiques appliquées aux plantes, rendent les pressions sur la terre dans le Tiers Monde
de plus en plus intenses. Selon les estimations de l’agence agricultural AID (New York Times, 14
octobre 1984), en Afrique les femmes produisent près de 90% des produits agricoles, entre 60 et
80% en Asie, et près de 40% dans le Moyen-Orient et en Amérique Latine. Blumberg soutient que
la politique agricole des organismes mondiaux, aussi bien que celle des multinationales et des
gouvernements nationaux du Tiers Monde, ignore, en général, le problème de la division sexuelle
du travail. La suprématie masculine peut être une cause aussi importante que le capitalisme, le
colonialisme, et la sécheresse, de la tragédie actuelle des femmes en Afrique. Ou mieux, le
capitalisme et le racisme sont d’habitude dominés par les hommes dans leurs structures. Voir
Blumberg (1981).

[15] Pour penser les implications politiques, culturelles et raciales de l’histoire des femmes de
science, voir Haas et Perucci (1984), et Rossiter (1982).
[16] Voir King (1984). Pour la science-fiction féministe voir Octavia Butler, Wild Seed, Mind of My
Mind, Kindred, Survivor ; Suzy McKee Charnas, Motherliness ; Anne McCaffery, The Ship Who
Sang, Dinosaur Plante ; Vonda Mclntyre, Superluminal, Dreamsnake ; John Varley, Titan,
Wizard, Demon.

[17] Les féministes françaises contribuent à la "heteroglossia" cyborg. Voir en particulier les écrits
de Luce Irigaray et de Monique Wittig.

[18] Toutes ces poétesses sont très complexes, particulièrement dans leurs façons de traiter les
mensonges et les identités décentrées personnelles et collectives. Voir Lorde (1984), et Rich (1978).

[19] Voir Jacques Derrida, De la grammalogie (en particulier partie 2), et Claude Lévi-Strauss,
Tristes Tropiques.

[20] Pour les analyses de l’écriture des femmes de couleur, voir Evans (1984), Christian (1985).

[21] Voir Dubois (1982). Le nom "monstre" est lié par son étymologie au verbe "démontrer".