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UNIVERSITË DI PISA

ECOLE NORMALE SUPERIEURE LETTRES ET SCIENCES HUMAINES
Ecole doctorale : Ç Philosophie : Histoire, crŽations, reprŽsentations È (ED PCHR 487)
Laboratoire Triangle UMR 5206


N¡ attribuŽ par la biblioth•que |__|__|__|__|__|__|__|__|__|__|


T H E S E
pour obtenir le grade de
DOCTEUR DE LÕENS-LSH et de lÕUNIVERSITƒ DE PISE
en Philosophie
prŽsentŽe et soutenue publiquement
par
Luca Paltrinieri
Le 18 DŽcembre 2009

Titre :

Naissance de la population
Nature, raison, pouvoir chez Michel Foucault

Sous la direction en co-tutelle de :

Arnold. I. Davidson
(Universitˆ di Pisa)
Michel Senellart
(ENS-LSH)


JURY

M. Bertrand Binoche (UniversitŽ Paris 1 Ð La Sorbonne)
M. Pierre-Fran•ois Moreau (ENS-LSH)
M. Sandro Chignola (Universitˆ di Padova)
M. Manlio Iofrida (Universitˆ di Bologna)


Tome I



Sommaire


Tome I


Introduction : Le concept de population p. I

Partie I : MŽthode

Introduction ˆ la premi•re partie p. 2

Chapitre I. De Canguilhem ˆ Foucault, expŽrience et concepts p. 10

Chapitre II. ArchŽologie p. 85

Chapitre III. GŽnŽalogie p. 130

Partie II : Biopolitique

Introduction ˆ la deuxi•me partie p. 213

Chapitre IV. Emergence p. 217

Chapitre V. Du naturalisme ˆ la biopolitique p. 245

Chapitre VI. Dispositifs : de la sexualitŽ ˆ la sŽcuritŽ p. 312



Tome II


Partie III : Gouverner

Introduction ˆ la troisi•me partie p. 363

Chapitre VII. La population dans lÕEtat (La force de lÕEtat)

Chapitre VIII. La population contre lÕEtat p. 472

Chapitre IX. Rapports de force p. 556

Conclusion p. 648

Bibliographie p. 659

Table des Mati•res p. 691
Remerciements





On ne travaille jamais seul : cÕest la raison pour laquelle il faudrait ici fournir, plus
que des remerciements, une liste de contributeurs qui, avec leurs suggestions, leurs
hypoth•ses et souvent leurs critiques, ont contribuŽ ˆ lÕach•vement de cette recherche. Je
tiens ˆ remercier, en premier lieu, mes deux directeurs de th•se, Arnold I. Davidson et
Michel Senellart, pour mÕavoir ŽcoutŽ, conseillŽ et avoir dirigŽ cette th•se avec
bienveillance. LÕapport de leurs rŽflexions ˆ ce travail est Žnorme. Ensuite, Manlio Iofrida
(UniversitŽ de Bologne) qui mÕa fait dŽcouvrir la pensŽe de Foucault et mÕa initiŽ ˆ la
recherche, en me donnant un enseignement qui a laissŽ des traces ineffa•ables dans mon
cheminement de pensŽe. En ce qui concerne le sujet spŽcifique de cette th•se, jÕai eu la
chance de pouvoir profiter des conseils et des suggestions dÕAlfonso Maurizio Iacono,
Tomaso Cavallo, Aldo Giorgio Gargani (UniversitŽ de Pise), Christine ThŽrŽ et Jean-Marc
Rohrbasser (INED), HervŽ le Bras (EHESS). Carine Mercier mÕa permis de lire sa th•se
fondamentale avant quÕelle ne soit publiŽe : la premi•re partie de ce travail lui doit
beaucoup. Une remarque de Fran•oise Attiba est ˆ lÕorigine dÕun changement de direction
important dans le cours de ce travail. Marcello Vitali Rosati a lu des parties du manuscrit et
ses remarques ont ŽtŽ fondamentales dans un moment crucial de la rŽdaction. JÕai discutŽ ˆ
plusieurs reprises du sujet de ce travail avec Paolo Savoia, Martin Chandonnet, Charlotte
Hess, Maria Eleonora Sanna, Claude-Olivier Doron : sans ces dialogues, mon travail
nÕaurait sans doute ni la m•me forme, ni la m•me richesse. Valentin Schaepelynck, Lucette
Colin et Edwige Phitoussi ont lu et corrigŽ avec patience mon fran•ais mŽt•que, entreprise
qui nÕest pas des moindres. Je dois enfin un remerciement particulier ˆ RŽmi Hess et
Lucette Colin, pour mÕavoir accueilli dans leur maison de Sainte Gemme o• jÕai pu profiter
de leur tr•s riche biblioth•que, ainsi que dÕun milieu de travail extraordinaire. Quant ˆ
Charlotte, cÕest sans doute ˆ sa patience et ˆ son soutien constant que je dois le plus.

Ce travail est dŽdiŽ ˆ ma m•re, ˆ sa lutte contre la mort et surtout contre la vie.


II
Introduction

LE CONCEPT DE POPULATION






On ne sera pas ŽtonnŽ de retrouver une certaine fiertŽ dans un de ces articles de
magazines que la SNCF offre sur les trains ˆ long trajet, assurant que la population
fran•aise a encore augmentŽ atteignant le seuil de 64 millions dÕindividus au 1
er
janvier
2009. On dŽc•le, de plus, un incontestable enthousiasme dans le constat que cette
croissance Ç tient essentiellement ˆ la vigueur de la natalitŽ, la meilleure dÕEurope. On peut
presque parler de baby boom ! È
1
. Il faudrait sans doute restituer cette affirmation dans une
longue histoire, et en partie douloureuse, qui est celle dÕune Ç anxiŽtŽ dŽmographique È
bien fran•aise
2
, mais on ne la comprendrait pas sans prendre en compte lÕenthousiasme
que chacun Žprouve face ˆ une nouvelle vie qui voit le jour. Dans notre monde devenu
malthusien, lÕappartenance ˆ une collectivitŽ enracinŽe dans les phŽnom•nes biologiques
de la vie et de la mort, dŽsigne encore un aspect important et pourtant relativement peu
ŽtudiŽ de notre identitŽ. La famille, la race, la nation, la patrie, ont ŽtŽ tour ˆ tour
Ç dŽconstruites È : depuis longtemps on a montrŽ comment on Ç construit È des
collectivitŽs Ç naturelles È par des processus historiques, idŽologiques ou matŽriels. Mais le
concept de population prŽsente une Žtrange Ç rŽsistance È, qui tient dÕune part, ˆ sa nature
indŽcise, entre le biologique et le social, et dÕautre part ˆ la polysŽmie extraordinaire du
mot. Il faut, par souci de clartŽ, partir dÕune interrogation toute simple : quÕest-ce quÕune
population ?
Question facile au premier abord, ˆ laquelle on serait tentŽ de rŽpondre
approximativement : Ç ensemble de personnes occupant un lieu quelconque È. Une
dŽfinition aussi large, qui a sans doute le mŽrite dÕ•tre intuitive, peut parfaitement

1
C. Lambert, Ç Le bobo est-il un bŽbŽ addict ? È, TGV magazine, 16, 2009, p. 26.
2
Cf. M. S. Teitelbaum, J. Winter, The Fear of Population Decline, London, Academic Press, 1985.
III
sÕappliquer ˆ une collectivitŽ humaine quelconque, ce qui explique ˆ la fois la diffusion et la
plurivocitŽ du terme : Ç Population aisŽe, arriŽrŽe, bruyante, dissolue, ŽvoluŽe, grossi•re,
grouillante, opprimŽe, pauvre, saine, tranquille, turbulente ; appel, avis ˆ la population ;
dŽcimer la population. Les destinŽes du monde tiennent plus quÕon ne lÕimagine ˆ cette
intŽressante population qui peuple le rez-de-chaussŽe de la capitale È, Žcrit Reybaud,
tŽmoignant dÕune confusion assez frŽquente au XIX
e
si•cle entre ÔpopulationÕ et ÔpeupleÕ
1
.
Mais encore aujourdÕhui, on parle facilement des Ç populations croyantes È, des
Ç populations laborieuses È, dÕ Ç Žtonner la population È etc, en utilisant le terme ˆ la fois
comme synonymes dÕ Ç ensemble È, de Ç peuple È, de Ç foule È, de Ç masse È : bref, le mot
de population semble mobilisable ˆ chaque fois que lÕon parle dÕun effectif dÕ•tres
humains.
Le dŽmographe poss•de naturellement une dŽfinition plus prŽcise : Ç ensemble des
individus rŽpondant ˆ une m•me dŽfinition È
2
. Le plus souvent, en dŽmographie, cette
dŽfinition est donnŽe en termes dÕunitŽ spatiale et temporelle, de telle fa•on que la
population est concr•tement Ç le nombre de personnes prŽsentes ˆ un moment donnŽ sur
un territoire donnŽ È.
3
Or, m•me si lÕappartenance dÕun individu ˆ une population est
dŽcidŽe en fonction de crit•res concrets et prŽcis, il sÕav•re en rŽalitŽ impossible de
dŽnombrer la population dÕun pays dans une pŽriode donnŽe sans une marge dÕerreur, ce
qui en fait une rŽalitŽ bien abstraite. Ainsi, le droit distingue la population lŽgale, constituŽe
par lÕensemble des rŽsidents habituels dÕun ƒtat, et la population totale qui comprend, par
exemple, les diplomates ou les militaires appartenant ˆ dÕautres pays, les Žtrangers, etc. Une
distinction similaire est utilisŽe, en Žconomie, entre Ç population prŽsente È et Ç population
rŽsidente È
4
.
Mais les difficultŽs relatives ˆ la ÔmesureÕ de la population ne sont pas les seules,
lÕEncyclopaedia of Population rapporte en effet deux dŽfinitions tirŽes de lÕOxford English
Dictionary qui semblent dŽfier lÕapparente simplicitŽ du concept : une population est Ç The
total number of people inhabiting a country, city, or any district or area È (Ç le nombre total des
personnes habitant un pays, une ville, ou un lieu quelconque È), mais elle est, en m•me

1
Reybaud, Jean Paturot, Paris, 1842, p. 158.
2
J. Vallin, La dŽmographie, Paris, La DŽcouverte, 1991 (rŽed. 2002), p. 7.
3
Cf. Cf. A. Sauvy, ThŽorie gŽnŽrale de la population, Paris, PUF, 1952-1954, p. 50 ; H. Le Bras, LÕadieu aux
masses. DŽmographie et politique, La Tour dÕAigues, ƒditions de lÕAube, coll. Ç Monde en cours È, 2002, 9-10.
4
Cf. Y. Bernard, J-C. Colli, Dictionnaire Žconomique et financier, Paris, Seuil, 1975 (rŽed. 1996), pp. 1093-
1097.
IV
temps, Ç the body of inhabitants of a place È (littŽralement : le corps des habitants dÕun lieu)
1
.
Ces deux dŽfinitions, apparemment similaires, sont en rŽalitŽ radicalement diffŽrentes et
contradictoires : dans le premier cas, la population est un nombre, une mesure. Dans le
second cas, la population est substantialisŽe et identifiŽe ˆ lÕensemble dŽnombrable des
habitants dÕun territoire.
Ainsi, cette deuxi•me dŽfinition semble autoriser une dŽfinition de la population
comme une rŽalitŽ organique et biologique qui dŽfie les deux crit•res dÕappartenance,
lÕunitŽ de temps et dÕespace : Ç demographers also use the term ÔpopulationÕ to refer to a different kind
of collectivity, one that persists through time even though its members are continuously changing through
attrition and accession. [É] The collectivity persists even though a virtually complete turnover of its
member occurs a last once each century.
2
È Autrement dit, pour le dŽmographe, il nÕy pas de
population en tant que telle si celle-ci nÕa pas de continuitŽ dans le temps, si ses membres
ne sont pas constituŽs en un groupe stable, dŽfinissable par lÕappartenance ˆ une unitŽ
territoriale, mais aussi par des crit•res politiques, juridiques, ethniques et religieux, et liŽs
par des processus de reproduction dŽterminant la succession des gŽnŽrations
3
. La
prolifŽration des crit•res de dŽfinition de la population est ˆ lÕorigine dÕune multiplication
virtuellement infinie des populations et, par consŽquent, dÕune gŽnŽralisation du terme
(population blanche, noire, homosexuelle, catholique, mais aussi population urbaine,
scolaire, rurale, etc.). Pour penser la coexistence et le dŽveloppement temporel des
diffŽrentes populations sur un m•me territoire, Alfred Sauvy insiste sur la perpŽtuation de
certains caract•res qui seraient en quelque sorte la garantie de lÕunitŽ et de lÕidentitŽ dÕune
population ˆ travers le temps, mais il est bient™t obligŽ dÕintroduire la notion de
Ç conscience de groupe È, qui seule semble pouvoir tŽmoigner de la persistance dÕune
population dans son identitŽ
4
.

1
Cf. G. McNicoll, Ç Population È, in P. G. Demeny, G. McNicoll, Encyclopaedia of Population, New York,
MacMillan Reference, 2003, Vol. II, 730-732. Il faut se garder de prendre Ç body È seulement au sens de
Ç corps È Ð en anglais pour Ç Žtendue È ou Ç masse dÕeau È on peut aussi dire Ç a body of water È - cela
renvoie ˆ une rŽalitŽ considŽrŽe comme tout.
2
S. H. Preston ; P. Heuveline ; M. Guillot, Demography : Measuring and Modelling Population Processes,
Oxford, Blackwell, 2001, p. 1.
3
Cf. M. Livi Bacci, Ç La demografia È, in Id.; G. C. Blangiardo; A. Golini (Žds.), Demografia, Torino,
Fondazione Giovanni Agnelli, 1994, p. 3.
4
A. Sauvy, TraitŽ gŽnŽrale de la population, cit., vol. I, p. 80 : Par Ç population È, il faut entendre un groupe
de personnes prŽsentant des caract•res physiques, raciaux ou culturels transmissibles et suffisamment
apparents pour se perpŽtuer distinctement. [É] Les deux populations peuvent diffŽrer soit par un caract•re
physique hŽrŽditaire, par exemple Noirs et Blancs, soit par des caract•res acquis mais transmissibles, langue,
religion, etc., soit m•me simplement par la naissance et par la conscience de groupe (caste notamment).
Mais pour quÕon puisse parler de dualitŽ et de coexistence, il faut que ces diffŽrences, soit suffisamment
V
La population dÕun certain territoire ne semble donc pas pouvoir •tre identifiŽe
simplement ˆ une sorte de soubassement biologique dotŽ dÕun dynamisme interne, ˆ savoir
la puissance de reproduction : il faut quÕen plus certains ŽlŽments caractŽrisant une
population soient suffisamment Žvidents aux membres m•mes de la population pour quÕils
puissent en faire partie. Par consŽquent lÕhistoire dÕune population cesse dÕ•tre lÕhistoire de
ses mouvements vus par rapport ˆ un nombre limitŽ de variables biologiques et
territoriales (natalitŽ, mortalitŽ, immigration, Žmigration), et elle semble plut™t concerner
lÕhistoire dÕune sociŽtŽ enti•re et faire appel ˆ des variables telles que la tradition, la culture,
la langue ou encore lÕidentitŽ politique. Une telle dŽfinition est tout naturellement tr•s
ambigu‘ car la ÔpopulationÕ tend alors ˆ se confondre avec la ÔnationÕ, un terme qui est ˆ
son tour susceptible de renvoyer simultanŽment ˆ deux entitŽs aussi ŽloignŽes que le
ÔpeupleÕ et lÕÔƒtatÕ
1
.
Mais encore une fois les probl•mes soulevŽs par une telle dŽfinition ne sÕarr•tent
pas lˆ : ˆ supposer que lÕon accepte de voir la population comme une description
purement quantitative dÕun certain groupe ou ensemble social, elle ne peut concerner
quÕune collectivitŽ humaine, alors que les dŽfinitions donnŽes par lÕŽcologie montrent une
rŽalitŽ bien plus vaste: Ç The assemblage of a specific type of organism living in a given area È, Ç All of
the individuals of one species in a given area È.
2
Remarquons dÕabord quÕune population, ainsi
dŽfinie, peut aussi bien dŽsigner une culture bactŽrienne, les plantes dÕun territoire identifiŽ
ou le nombre total dÕanimaux de telle esp•ce sur un espace donnŽ (par exemple la
population des ours blancs au Groenland). DÕailleurs, lÕextension de lÕusage du terme au
monde animal sÕest opŽrŽe tr•s t™t : une des premi•res occurrences en fran•ais appara”t
dans la Dissertation sur la p•che, sur la population et lÕ‰ge du poisson de Manget de Saint-Marc
3
.
Chez Mirabeau, grand divulgateur du terme au milieu du XVIII
e
si•cle, le mot de
population recouvre non seulement la multiplication des hommes, mais aussi celle dÕune
esp•ce animale quelconque : Ç Maintenant il est question de dŽmontrer mon principe, ˆ
savoir que la mesure de la subsistance est celle de la population. Si la multiplication dÕune esp•ce

apparentes et quÕelles aient pour effet de rapprocher les individus de m•me caract•re, de fa•on ˆ provoquer
une conscience de groupe, susceptible dÕengendrer des tensions sociales.
1
P. Kreager, Ç Quand une population est-elle une nation? Quand une nation est-elle un Žtat ? La
dŽmographie et lÕŽmergence dÕun dilemme moderne, 1770-1870 È, Population, 6, 1992, pp. 1639-1656.
2
Cf. http://www.wordinfo.info, (aussi les dŽfinitions suivantes).
3
Cf. C. ThŽrŽ ; J.-M. Rohrbasser, Ç LÕemploi du terme ÔPopulationÕ dans les annŽes 1750 È (inŽdit, je
remercie les auteurs pour mÕavoir permis la consultation), p. 7, lÕouvrage de Manget de Saint-Marc nÕa pas
de date, mais les auteurs pensent quÕil a ŽtŽ rŽdigŽ dans les annŽes 1740.
VI
dŽpendoit de la fŽconditŽ, certainement il y auroit dans le monde cent fois plus de loups
que de moutons.
1
È Les dŽfinitions Ç Žcologiques È mettent lÕaccent ˆ la fois sur
lÕappartenance ˆ une esp•ce et sur le rapport entre la population et son milieu, ou mieux
sur le concept m•me dÕŽcosyst•me, en tant que syst•me o• Ç les ŽlŽments sont des esp•ces
biologiques que leurs relations de dŽpendance (nourriture, protection des jeunes contre les
adultes prŽdateurs) mettent en situation de prospŽrer, de compenser par la reproduction
les effets de mortalitŽ, et de donner naissance Žventuellement, ˆ partir de variations
hŽrŽditaires, ˆ des nouvelles variŽtŽs plus rŽsistantes aux changements possibles des
conditions de vie, bien capables dÕadaptation È
2
.
Etroitement liŽ ˆ cette dŽfinition Žcologique, le concept de population locale
dŽsigne, en biologie, la communautŽ des individus ˆ panmixie potentielle (capable
dÕaccouplement) dans un lieu donnŽ
3
. Pour le biologiste, en effet, la population reprŽsente
Ç lÕunitŽ systŽmatique de base, ˆ laquelle appartiennent tous les •tres vivants que nous
observons È, au point que lÕesp•ce m•me peut •tre considŽrŽe comme un groupe de
populations interfŽcondes sexuellement isolŽes
4
. De fa•on similaire, en gŽnŽtique la
population mendŽlienne dŽsigne une collection dÕorganismes par opposition ˆ une
collection de g•nes. Au sein dÕune m•me population, les individus partagent un seul et
m•me Ç pool de g•nes È, de sorte que chaque accouplement a une probabilitŽ Žgale
dÕengendrer une progŽniture : la population mendŽlienne se dŽfinit donc comme une unitŽ
panmictique ˆ entrecroisement alŽatoire. EnvisagŽe comme totalitŽ, elle constitue
lÕincarnation temporaire et la manifestation visible dÕun pool de g•nes : cÕest au sein dÕune
population que les g•nes sÕorganisent en combinaisons multiples et que sÕexpŽrimentent de
nouvelles combinaisons gŽnŽtiques. LÕinteraction de ces g•nes permet ˆ la population
dÕagir comme unitŽ majeure de lÕŽvolution. CÕest en ce sens quÕErnst Mayr affirme

1
V. Mirabeau, marquis de, LÕami des hommes ou TraitŽ de la Population, Avignon, 2 vol, 1756-1758, vol. I,
p. 40.
2
G. Canguilhem, Ç La question de lÕŽcologie. La technique ou la vie È, Dialogue, Cahier, 22, mars 1974,
37-44. Dans les mod•les Žconomiques, le rapport de la population au milieu appara”t sous la forme de la
relation aux ressources : par rapport ˆ ces derni•res, dans lÕhistoire de la pensŽe Žconomique, la population
est apparue ˆ la fois comme variable endog•ne (influencŽe par le processus Žconomique) ou exog•ne
(capable dÕinfluer sur le processus Žconomique mais pas dÕ•tre influencŽe par celui-ci). Cf. C. M. Cipolla, The
Economic History of World Population, London, Penguin Books, 1962, tr. fr. Histoire Žconomique de la population
mondiale, Paris, Gallimard, 1965.
3
Ou, selon J. Daget et M-L. Bauchot, Ç lÕensemble des individus qui occupent un habitat suffisamment
restreint par rapport ˆ leur facultŽ de dŽplacement pour que ˆ lÕintŽrieur de cet habitat le jeu de la
fŽcondation croisŽe aboutisse ˆ la constitution dÕun pool gŽnique commun È (cit. in J. RuffiŽ, TraitŽ du vivant,
Paris, Fayard, 1982, p. 406).
4
J. RuffiŽ, op. cit., p. 407.
VII
quÕÇ une population a donc la capacitŽ de se transformer dans le temps È
1
, et cÕest aussi en
ce sens biologique que la population est prioritairement envisageable comme, nous lÕavons
vu, une unitŽ dotŽe dÕhistoire.
En anthropologie, ainsi, le concept de population comme communautŽ
reproductive est devenu essentiel pour Žtudier lÕŽvolution de lÕesp•ce humaine dans le
temps : la notion m•me dÕŽvolution depuis Darwin est pensable seulement par des
variations dans la population et entre populations (et donc dans une Ç mŽtapopulation È).
En effet, m•me si la transmission des caract•res gŽnŽtiques est individuelle, elle est
pensable comme sŽlection sur la base dÕune adaptation seulement par rapport ˆ une
population se transformant dans le temps.
2

Ces dŽfinitions biologiques ou Žcologiques nÕont encore pas grand-chose ˆ voir avec
la dŽfinition en statistique, o• la population reprŽsente toute agrŽgation finie ou infinie
dÕindividus comparables, animŽs ou non, pouvant faire lÕobjet dÕune Žtude. La population
ne dŽsigne plus ici ni une rŽalitŽ mesurable, puisquÕelle peut •tre infinie, ni une rŽalitŽ
essentiellement biologique, puisquÕelle consiste en un agrŽgat dÕindividus en gŽnŽral, aussi
bien choses, •tres vivants, que rŽalitŽs abstraites
3
. Toutefois, m•me cette dŽfinition qui
appara”t comme la plus simple, est compliquŽe par la diffŽrence entre la statistique
descriptive, dÕorigine administrative, et la statistique infŽrentielle : pour la premi•re, la
population est un agrŽgat dÕindividus, alors que la seconde la conceptualise comme une
entitŽ abstraite construite par lÕinteraction des taux
4
. On retrouve ici lÕopposition que lÕon
a vue en dŽmographie, entre la population comme rŽalitŽ et comme mesure.
Il est difficile de trouver une notion aussi intuitive et ancrŽe dans le langage
commun et en m•me temps aussi fondamentale pour un ensemble de sciences spŽcifiques

1
E. Mayr, Populations, esp•ces et Žvolution, tr. fr. de Y. Guy, Paris, Hermann, 1974, Žd. or. Population, Species
and Evolution, Harvard, Harvard University Press, 1970 (1
ere
Žd. Animal Species and Evolution, Harvard
University Press, 1963), p. 96.
2
Cf. C. Serrano Sanchez, Ç The Concept of Population È, International Journal of Anthropology, 11, 2-4 (15-
18), 1996, p. 16 : Ç The idea of evolution implies the transmission of an individualÕs characteristic to his
descendants, but with modification over the generations in their frequencies in the population so that it
becomes better adapted. Population is the only study unit applicable for this purpose. È
3
Y. Dodge, Statistique. Dictionnaire encyclopŽdique, Paris, Springer-Verlag France, 2004, p. 406. Ç Une
population est dŽfinie comme un ensemble dÕunitŽs statistiques de m•me nature sur lequel on recherche des
informations quantifiables. La population constitue lÕunivers de rŽfŽrence lors de lÕŽtude dÕun probl•me
statistique donnŽ. È LÕauteur donne comme exemples de population Ç lÕensemble des personnes dÕun pays,
lÕensemble des arbres dÕune for•t, lÕensemble de la production dÕune usine, ou encore lÕensemble de prix
dÕarticles de consommation forment chacun une population. È
4
Sur ce point, cf. I. Hacking, Ç Statistical Language, Statistical Truth and Statistical Reason È, in E.
McMullin (Žd.), The Social Dimensions of Sciences, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 1992, pp.
130-157.
VIII
comme la dŽmographie, la biologie, la statistique, lÕanalyse des probabilitŽs. Notre
inventaire prŽliminaire montre bien la difficultŽ de la question que lÕon sÕest posŽe : partis
de la notion apparemment simple de population, comprise comme ensemble dÕ•tres
humains localisŽs en un certain lieu, retenue de fa•on quasi intuitive aussi dans le langage
commun que dans le lexique dŽmographique, nous voici ˆ prŽsent confrontŽs ˆ un
vŽritable casse-t•te sŽmantique. Le concept de population tient ˆ une ambigu•tŽ
fondamentale, dŽrivant des deux dŽfinitions gŽnŽrales quÕon lui donne : lÕune ˆ partir dÕune
qualitŽ commune ˆ des gens, des animaux ou des choses, lÕautre ˆ partir du nombre
dŽcrivant un ensemble circonscrit. Cette ambigu•tŽ conceptuelle nŽcessite une premi•re
mise au point ŽpistŽmologique.
La vie des concepts

La constellation de sens du mot Ç population È semble difficilement ma”trisable car
chaque discipline scientifique y rattache une reprŽsentation bien prŽcise, qui ne co•ncide
pas forcŽment avec les autres. De plus, le concept de population semble dŽfier une
opposition bien Žtablie entre sciences humaines et sciences naturelles : la ÔpopulationÕ
fonctionne comme unitŽ dÕobservation tout aussi bien en Žconomie quÕen biologie, en
sociologie et Žcologie, et enfin en statistique. Entre les diffŽrentes dŽfinitions que lÕon a
vues, celle donnŽe par le statisticien se caractŽrise sans doute par un degrŽ plus ŽlevŽ
dÕabstraction et appara”t donc comme la plus ample, mais aussi la plus ŽloignŽe du langage
ordinaire. Pourrait-on dire quÕelle comprend et rŽsume les concepts de population des
autres sciences ? Plus que les englober, elle semble les simplifier jusquÕau point dÕen perdre
des caract•res essentiels : ainsi la notion dÕentitŽ vitale, rattachŽe aux dŽfinitions
biologiques, gŽnŽtiques ou anthropologiques est irrŽmŽdiablement perdue ; lÕinscription
dans un espace et un temps, impliquŽe par les dŽfinitions dŽmographiques, Žcologiques,
Žconomiques nÕest plus requise dans lÕobjet abstrait de la statistique.
1

LÕirrŽductibilitŽ des diverses dŽfinitions ˆ une seule montre que ces diffŽrentes
conceptions de population sont autant de modes diffŽrents de la penser, et que

1
H. Le Bras, Ç Peuples et populations È, in Id., (ed.), LÕinvention des populations. Biologie, idŽologie et politique,
Editions Odile Jacob, Paris, 2000, p. 9 : Ç Trop gŽnŽrale, la dŽfinition statistique ne justifie pas lÕexistence
dÕune branche distincte de savoir. Tout statisticien a affaire ˆ des Žchantillons, ˆ des ventilations dÕŽlŽments
en catŽgories, ˆ des ensembles dŽfinis. Distinguer une science de ces ensembles serait analogue ˆ distinguer
au sein des mathŽmatiques une science des Žquations. È
IX
lÕirrŽductibilitŽ dŽrive, plus encore que de la multiplicitŽ de lÕobjet, de la fa•on de le
regarder. Observation qui peut •tre banale, mais qui implique une consŽquence importante
pour nous : ces disciplines scientifiques ne se limitent pas ˆ dŽfinir leur concept de
population selon leurs intŽr•ts, leur champ dÕapplication et leurs corpus doctrinal, mais
elles se structurent sur la base de ce m•me concept. Ce nÕest pas seulement une certaine
approche disciplinaire qui dŽfinit le concept, cÕest la discipline qui se dŽfinit par rapport au
concept.
Par exemple, on a vu que la population en statistique est un ensemble dÕunitŽs qui
sont nŽcessairement commensurables (et donc susceptibles dÕ•tre calculŽes) mais non
nŽcessairement finies. Or, lÕidŽe quÕun ensemble non fini puisse faire lÕobjet dÕun calcul
rationnel est liŽe aux dŽveloppements du calcul probabiliste, qui trouve son fondement
dans la possibilitŽ quÕun jugement pratique en situation dÕincertitude nÕest pas moins
rationnel quÕun jugement absolument certain. Cette idŽe rel•ve dÕun sens nouveau de la
rationalitŽ qui commence ˆ avoir cours au milieu du XVI
e
si•cle et dont lÕexpression la plus
spectaculaire est le cŽl•bre pari de Pascal, dŽfi lancŽ ˆ la fois ˆ lÕidŽal aristotŽlicien de scientia
comme connaissance exhaustive guidant lÕaction et au scepticisme radical dÕun Montaigne
ou dÕun Le Mothe le Vayer
1
. Le sens de cette nouvelle rationalitŽ pragmatique, ou Ç nŽo-
sceptique È consistait ˆ poser lÕaction au fondement de la croyance et ˆ sÕinterroger plut™t
sur le risque et le gain possibles associŽs ˆ une action :
Ç Dans le pari de Pascal, il ne sÕagit ni simplement de la probabilitŽ que Dieu existe, ni
simplement de la fŽlicitŽ ou de la mis•re infinies qui attendent le saint et le p•cheur
respectivement. Il sÕagit plut™t du produit de deux (il est significatif que ce produit fut con•u
sous forme dÕun pari), et du rapport dÕun enjeu certain et dÕun gain incertain.
2
È

Selon Lorraine Daston, lÕinterprŽtation ÔclassiqueÕ des probabilitŽs (dominante de
1650 jusquÕau dŽbut du XIX
e
si•cle) trouve son origine dans la doctrine des Ç contrats
alŽatoires È, appartenant au domaine lŽgal et ˆ la pratique juridique et qui consiste
principalement dans la tentative de codifier mathŽmatiquement les diffŽrents niveaux de

1
LÕaffirmation du nŽo-scepticisme, ou dÕun Ôscepticisme constructifÕ, qui accepte le caract•re
inŽvitablement incertain de la connaissance - tout en soutenant quÕun certain degrŽ de connaissance est
suffisant pour lÕaction et ne rend pas moins efficace et certaine la praxis humaine Ð a ŽtŽ montrŽe par R. H.
Popkin, The History of Scepticism from Erasmus to Spinoza, University of California Press, 1979, tr. fr. Histoire du
scepticisme dÕƒrasme ˆ Spinoza, Paris, PUF, coll. Ç Leviathan È, 1995, pp. 179-202. Selon Popkin le scepticisme
de Mersenne ou Gassendi Žtait en effet une rŽponse catholique au dogmatisme protestant mais aussi au
pyrrhonisme individualiste de Montaigne ou Charron.
2
L. Daston, Ç LÕinterprŽtation classique du calcul des probabilitŽs È, Annales HSS, 44, 3, 1989, p. 719.
X
certitude qui orientaient la pratique des Ç hommes raisonnables È
1
. Ainsi, les
dŽveloppements de cette Ç mathŽmatique du risque È au cours des XVII
e
et XVIII
e
si•cles,
sont indissociablement liŽs au raisonnement sur la vie humaine et sur les rŽgularitŽs
inhŽrentes au nombre des hommes et ˆ leur application ˆ des domaines pratiques
considŽrŽs par nature comme incertains : les statistiques de mortalitŽ, les contrats de
mariage, la durŽe de la vie humaine et la dŽtermination des rentes viag•res, la diffusion des
ŽpidŽmies, le calcul des dŽc•s par tranche dÕ‰ge, mais aussi le risque de perdre une certain
cargaison au cours dÕune transaction commerciale, lÕespŽrance de gagner un pari, etc. Les
premiers essais de lÕarithmŽtique politique anglaise, et singuli•rement les cŽl•bres
Observations naturelles et politiques sur les bulletins de mortalitŽ de la ville de Londres de John
Graunt,
2
montrent la convergence de ces diffŽrents intŽr•ts et approches, et surtout
lÕinextricable lien entre la comptabilitŽ des hommes et celles que Ian Hacking a dŽcrit
comme les Ç conditions de possibilitŽ È de la mathŽmatique probabiliste : la diffusion des
connaissances mathŽmatiques au sein de la sociŽtŽ Ð notamment chez les commer•ants
comme Graunt et les hommes politiques comme Petty -, la valorisation des savoirs
pratiques et des Ç basses sciences È de la Renaissance dans le sillage de Bacon, la
transformation des signes en Žvidence inscrits dans un Ç livre de la Nature È quÕil faut
dŽchiffrer
3
. LÕŽmergence du raisonnement nŽo-sceptique et de la rationalitŽ probabiliste
classique ne sont pas des ŽvŽnements de la pensŽe qui ensuite ont eu des applications
pratiques : les risques liŽs au commerce, la comptabilitŽ, les jeux de hasard, les questions

1
L. Daston, Classical Probability in the Enlightenment, Princeton, Princeton University Press, 1988, pp. 1-
48.
2
J. Graunt, Natural and Political Observations Made Upon the Bills of Mortality, Baltimore, The John Hopkins
University Press, 1939, tr. fr de E. Vilquin, Observations naturelles et politiques repertoriŽes dans lÕindex ci-apr•s et
faites sur les bulletins de mortalitŽ, par John Graunt, citoyen de Londres, Paris, INED, 1977. La paternitŽ de lÕouvrage,
que plusieurs consid•rent comme lÕacte fondateur de la dŽmographie, a fait lÕobjet dÕun long dŽbat. Pour
deux points de vue rŽcents sur la question cf. H. Le Bras, Naissance de la mortalitŽ. LÕorigine politique de la
statistique et de la dŽmographie, Gallimard-Seuil, collection Ç Hautes ƒtudes È, Paris, 2000, qui soutient la
paternitŽ de William Petty, et S. Reungoat, William Petty observateur des ”les britanniques, INED, Paris, 2004, pp.
15-42, qui soutient le point de vue dÕune collaboration entre Petty et Graunt.
3
I. Hacking, LÕŽmergence de la probabilitŽ, trad. de M. Dufour, Paris, Seuil, 2002, Žd. orig. The Emergence of
probability: a philosophical study of early ideas about probability, induction and statistical inference, Cambridge,
Cambridge University Press, 1975, sur lÕarithmŽtique politique cf. chap. 12, sur la thŽorie des signes qui se
substitue aux signatures de la Renaissance : cf. chap. 5. Cette idŽe est originairement de Foucault, cf. MC,
pp. 40 sv., en particulier p. 77 : ÇMais si on interroge la pensŽe classique au niveau de ce qui
archŽologiquement lÕa rendue possible, on sÕaper•oit que la dissociation du signe et de la ressemblance au
dŽbut du XVII
e
si•cle a fait appara”tre ces figures nouvelles que sont la probabilitŽ, lÕanalyse, la
combinatoire, le syst•me et la langue universelle, non pas comme des th•mes successifs, sÕengendrant ou se
chassant les uns les autres, mais comme un rŽseau unique de nŽcessitŽs. Et cÕest lui qui a rendu possibles ces
individualitŽs que nous appelons Hobbes, ou Berkeley, ou Hume, ou Condillac. È
XI
religieuses et morales, ont ŽtŽ autant de mode de mise en Ïuvre dÕun raisonnement
probabiliste.
La reconstitution du rŽseau des possibilitŽs liŽes aux jugements pratiques montre
que lÕhistoire de lÕarithmŽtique politique, qui sÕest dŽveloppŽe autour du nombre des
hommes du XVII
e
si•cle, pourrait •tre envisagŽe comme la prŽhistoire dÕun Ç style de
raisonnement È qui sÕest affirmŽ plus tard, suite au dŽclin de lÕinterprŽtation Ç classique È
des probabilitŽs ˆ la fin du XVIII
e
si•cle, et qui, enfin, a Žlargi la Ç logique des chances È ˆ
la sociŽtŽ enti•re.
1
Hacking a consacrŽ un grand nombre dÕanalyses au Ç style statistique È,
en cherchant ˆ comprendre notamment comment celui-ci Ç a totalement modifiŽ
lÕexpŽrience que nous faisons du monde dans lequel nous vivons au jour le jour, un monde
intŽgralement marquŽ du sceau de la probabilitŽ : la sexualitŽ, le sport, la maladie, la
politique, lÕŽconomie, lÕŽlectron. Le triomphe de la probabilitŽ fut concoctŽ au dix-
neuvi•me si•cle, et mis au point au vingti•me. Impossible de lui Žchapper
2
. È Ce triomphe
du style statistique est liŽ historiquement ˆ la conceptualisation de la population comme
agrŽgation dÕindividus finis ou infinis, dont on peut calculer les rŽgularitŽs, les moyennes et
les variations. Impossible de comprendre la diffusion extraordinaire du concept de
Ç norme È au XIX
e
si•cle sans prendre en compte lÕŽnorme quantitŽ des donnŽes rŽcoltŽes
et des catŽgories et classifications crŽŽes par lÕanalyse statistique des rŽgularitŽs des
populations : de ce point de vue, cÕest par lÕintŽr•t que, ˆ partir du milieu du XVIII
e
si•cle,
on a portŽ aux probl•mes de population, que lÕidŽe m•me de Ç normalitŽ È et de
Ç personne normale È a pu se substituer ˆ lÕidŽe de Ç nature humaine È au cours du XIX
e

si•cle
3
.
Le concept de Ç population È en biologie a eu une fonction encore plus structurante.
Pour Fran•ois Jacob, Ç toute la thŽorie de lÕŽvolution repose sur la loi des grands
nombres È, car lÕimpulsion donnŽe ˆ la transformation des formes vivantes co•ncide avec
leur m•me puissance de reproduction et trouve sa limitation dans Ç les forces du dehors È :
Darwin et Wallace avaient bien appris la le•on de Malthus, et son idŽe de Ç freins passifs È

1
Philip Kreager, dans un article commentant largement les travaux de Hacking et Daston, a soulignŽ en
particulier le r™le central des premi•res enqu•tes dÕarithmŽtique des populations dans le dŽveloppement de
la pensŽe probabiliste, en explicitant ainsi un point qui reste souvent implicite dans ces ouvrages (cf. Ç
Histories of Demography: A Review Article È, Population Studies, 47, 1993, pp. 519-539).
2
I. Hacking, Le•on inaugurale, Paris, Coll•ge de France, 2001, p. 3.
3
Cf. I. Hacking, The Taming of Chance, Cambridge, Cambridge University Press, 1990. pp. 160-169 ; Id. Ç
Biopower and the Avalanche of Printed Numbers È, in Humanities in Society, v. 5, n¡ 3-4 Summer and Fall
1982: Ç Foucault and Critical Theory: The Uses of Discourse Analysis È, 1982, pp. 279-295.
XII
sÕopposant ˆ la croissance gŽomŽtrique de la population.
1
Ernst Mayr a dŽfini la Ç pensŽe
populationnelle È qui sÕaffirme au XIX
e
si•cle dans les ouvrages de Darwin et Galton
comme une alternative ˆ lÕessentialisme de matrice platonicienne et ˆ la conception
typologique de lÕesp•ce. Le concept de population, centrŽ sur lÕidŽe de lÕunicitŽ et de la
singularitŽ de lÕindividu, a selon Mayr jouŽ un r™le majeur dans lÕŽvolution de la discipline
en tant que Ôscience du vivantÕ bien distincte des autres sciences naturelles
2
. LÕintroduction
de la population comme concept non-essentialiste a permis de considŽrer les moyennes
comme artifices et non comme Ç erreurs È ou imperfections de lÕobservation des lois
dŽterministes (tel Žtait Žvidemment le cas selon Petty, Graunt, QuŽtelet ou Laplace). Ainsi,
pour Mayr, la notion de combinaisons alŽatoires des caract•res indŽpendants au sein dÕune
population mendelienne est exactement ce qui a permis ˆ la rŽflexion biologique du XIX
e

si•cle de conserver lÕaccent sur les aspects qualitatifs du monde vivant, le caract•re de
singularitŽ de lÕorganisme et dÕouverture du syst•me de lÕŽvolutionnisme darwinien.
Mais en m•me temps, on pourrait dire que si les contemporains de Darwin
pouvaient accepter sa thŽorie de lÕŽvolution tout en refusant le principe de sŽlection
naturelle, ce qui nous semble aujourdÕhui bien Žtrange, cÕest que Darwin lui-m•me pensait
lÕŽvolution en termes Ç populationnels È et lÕhŽrŽditŽ en termes purement individuels
3
.

1
F. Jacob, La logique du vivant. Une histoire de lÕhŽrŽditŽ Paris, Gallimard, 1970, pp. 177-195. Cf. aussi la
recension de M. Foucault parue dans Le Monde, 15-16 novembre 1970 : Ç Darwin humiliait peut-•tre
l'homme en le faisant descendre du singe, mais -chose beaucoup plus importante -il dŽpouillait l'individu de
ses privil•ges en Žtudiant les variations alŽatoires d'une population au fil du temps. È (Ç Cro”tre et
multiplier È, in DEI-II, pp. 967-972).
2
E. Mayr, The Growth of Biological Thought. Diversity, Evolution and Inheritance, Harvard, Harvard University
Press, 1982, p 46 : Ç Population thinkers stress the uniqueness of everything in the organic world. What is
important for them is the individual, not the type. They emphasize that every individual in sexually
reproducing species in uniquely different from all others, with much individuality even existing in
uniparentally reproducing ones. [É] This uniqueness of biological individuals means that we must approach
groups of biological entities in a very different spirit from the way we deal with groups of identical inorganic
entities. This is the basic meaning of population thinking. The difference between biological individuals are
real, while the mean values which we may calculate in the comparison of groups of individuals (species, for
exemple) are man-made inferences. È Sur ce theme cf. aussi J. RuffiŽ, TraitŽ du vivant, cit., pp. 621 sv.
3
Jean Gayon propose une lecture lŽg•rement diffŽrente de celle de Jacob et plus similaire ˆ celle de
Mayr. LÕidŽe que Ç lÕobjet de la transformation, ce nÕest pas lÕorganisme, mais lÕensemble des organismes
semblables qui vivent au cours des temps È (F. Jacob, op. cit., p. 184) serait ˆ attribuer, plut™t quÕa Darwin, ˆ
Wallace. Ce dernier pense le processus gŽnŽrateur de la modification des esp•ces comme un rŽsultat du
pouvoir dÕaccroissement des populations. Darwin met lÕaccent sur le sens purement descriptif de
population, qui laisse subsister une conception individualiste de la sŽlection naturelle, alors que, pour
Wallace, la population est lÕunitŽ de base active de la modification de lÕesp•ce (cf. Darwin et lÕapr•s-Darwin.
Une histoire de lÕhypoth•se de sŽlection naturelle, Paris, KimŽ, 1992, pp. 21-65.) La pierre dÕachoppement est ici
naturellement constituŽe par la notion dÕhŽrŽditŽ, que Darwin confond encore avec la gŽnŽration, car, selon
lui, Ç ce qui se transmet dÕune gŽnŽration ˆ la suivante, cÕest une miniaturisation intŽgrale de lÕorganisme
individuel È, ce qui fait de Darwin encore Ç un homme du XVIII
e
si•cle È selon G. Canguilhem (Ç Sur
XIII
Pour que le darwinisme soit confirmŽ sur le terrain de la gŽnŽtique, il a fallu sa rencontre
avec le mendŽlisme, qui expliquait les mŽcanismes hŽrŽditaires prŽcisŽment gr‰ce ˆ
lÕintroduction de la population comme sŽrie dÕŽventualitŽs statistiquement mesurables
1
.
Pour ces raisons, dans son ouvrage monumental sur lÕhistoire des styles de pensŽe
scientifique, Alistair Crombie retrace dans Ç la science des rŽgularitŽs de populations
ordonnŽes dans lÕespace et dans le temps È un des deux grands p™les de dŽveloppement
gŽnŽral de lÕesprit scientifique moderne (lÕautre Žtant la science des rŽgularitŽs
individuelles), notamment ˆ la base des deux grands ÔstylesÕ de pensŽe scientifique :
lÕanalyse statistique et probabiliste et la dŽrivation historique du dŽveloppement gŽnŽtique
2
.
Ces br•ves considŽrations nous conduisent ˆ un premier constat : ces diffŽrentes
significations ne sont probablement pas rŽductibles ˆ une seule dŽfinition de population
prŽcisŽment parce quÕelles organisent diffŽrents domaines de lÕexpŽrience, ne co•ncidant
pas nŽcessairement avec des dŽcoupages disciplinaires souvent imposŽs ˆ posteriori. Mais si
dans chaque contexte, le concept rŽpond ˆ des r•gles dÕusage spŽcifiques, cÕest prŽcisŽment
parce que dans chaque terrain dÕexpŽrience (scientifique, mais comme nous avons vu aussi
religieuse, commerciale, politique, etc.), il est connectŽ ˆ un rŽseau dÕautres concepts.
Comme le rappelle Gilles Deleuze : Ç En premier lieu, chaque concept renvoie ˆ dÕautres
concepts, non seulement dans son histoire, mais dans son devenir ou dans ses connexions
prŽsentes.
3
È Nous avons vu que dans lÕanalyse statistique font partie de la ÔfamilleÕ du
concept de population les concepts de prŽdiction, utilitŽ et Žvidence, et dans la gŽnŽtique
des populations ceux dÕindividualitŽ, dÕhŽritage et dÕŽvolution. En ce sens un concept vient
se trouver au centre dÕun rŽseau plus large, constituŽ par les diffŽrentes ÔfamillesÕ
dÕappartenance qui le rendent intimement polysŽmique et en m•me temps qui lui
conf•rent sa singularitŽ.

lÕhistoire des sciences de la vie depuis Darwin È, in Id., IdŽologie et rationalitŽ dans lÕhistoire des sciences de la vie.
Nouvelles Žtudes dÕhistoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1988, pp. 101-119).
1
F. Jacob, op. cit., pp. 220-228. Pour une explication exhaustive de la difficile et tourmentŽe rencontre
du darwinisme avec le mendŽlisme, cf. W. B. Provine, The Origins of Theoretical Population Genetics, Chicago,
University of Chicago Press, 1971.
2
A. C. Crombie, Styles of Scientific Thinking in the European Tradition: The History of Argument and
Explanation Especially in the Mathematical and Biomedical Sciences and Arts, London, Gerald Duckworth &
Company, 1995, vol. II: pp. 1245-1443, vol. III: pp. 1547-1765 ; sur Crombie et son idŽe de Ôstyle de pensŽeÕ
cf. I. Hacking, Ç Truth, Language and Reason È et Ç Style for historians and philosophers È, in Id., Historical
Ontology, Cambridge, Harvard University Press, 2000, chap. 11 et 12.
3
G. Deleuze, F. Guattari, QuÕest-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991, p. 23-24 : Ç [É] les concepts
se raccordent les uns avec les autres, se recoupent les uns avec les autres, coordonnent leurs contours,
composent leurs probl•mes respectifs, appartiennent ˆ la m•me philosophie m•me sÕils ont des histoires
diffŽrentes. È
XIV
LÕidentitŽ m•me du concept est dŽfinie ˆ la fois par les r•gles qui en spŽcifient
lÕusage ˆ lÕintŽrieur dÕune famille et par les diffŽrences quÕil entretient avec les autres
concepts du rŽseau Žlargi des familles : ici le champ dÕutilisation est un champ de
stabilisation du concept
1
. Analogiquement, si cÕest le champ de stabilisation qui dŽtermine
lÕidentitŽ du concept, cÕest ce m•me rŽseau de concepts interconnectŽs qui permet la
communication entre disciplines, ou, comme dirait Jean-Claude Perrot, les Ç migrations
dÕoutillages intellectuels ˆ travers les savoirs È : par ses relations avec ses diffŽrentes
familles, un concept peut se prŽsenter dans des provinces distinctes du savoir, en dŽviant
de sens et de statut et donc en Žlargissant sa polysŽmie
2
.
Fran•ois Jacob, par exemple, a montrŽ que lÕintroduction des Ç grandes
populations È comme objet dÕobservation statistique a jouŽ un r™le fondamental non
seulement dans la thŽorie de lÕŽvolution, mais aussi dans le traitement des grands
complexes molŽculaires par la thermodynamique. Les premiers dŽveloppements de la
cinŽtique des gaz avaient dŽjˆ convaincu Maxwell quÕil Žtait impossible de suivre le
parcours de chaque molŽcule, mais que lÕon pouvait considŽrer la distribution Ç en courbe
en cloche È des vitesses dÕune population de particules, mod•le qui sera repris par la
thermodynamique statistique de Boltzmann.
3
La thŽorie biologique de lÕŽvolution chez
Darwin et la thŽorie physique de la cinŽtique des gaz font appel au m•me type
dÕorganisation, ˆ la m•me systŽmaticitŽ impliquŽe par le concept de population.
Ç Comment se fait-il que dans des pratiques scientifiques aussi Žtrang•re lÕune ˆ
lÕautre, sans communication directe, des transformations se produisent selon la m•me
forme et dans le m•me sens ? È se demandait Foucault
4
. Sans doute la rŽponse doit •tre
cherchŽe au niveau des fractures et des modifications profondes qui affectent le champ de
stabilisation dÕun concept
5
. De nouveaux concepts apparaissent dans le rŽseau conceptuel
de la Ç population È, ou des modifications interviennent sur les concepts existants : si cÕest
lÕhorizon, son champ dÕutilisation qui change, le concept de ÔpopulationÕ peut Žtablir des

1
Cf. A. Davidson, Ç Foucault et lÕanalyse des concepts È, in Au risque de Foucault, ƒditions du Centre
Pompidou, Paris, 1997, p. 59, apr•s in Id. L'Žmergence de la sexualitŽ : ŽpistŽmologie historique et formation des concepts
trad. P.-E. Dauzat, Paris, Albin Michel, 2005; Žd. orig. The Emergence of Sexuality: Historical Epistemology and the
Formation of Concepts, Cambridge, Harvard University Press, 2002.
2
J.-Cl. Perrot, Ç Histoire des sciences, histoire concr•te de lÕabstraction È, in R. Guesnerie & F. Hartog,
Des Sciences et des Techniques : un dŽbat, Paris, ƒd. de lÕEHESS, Ç Cahier des Annales È, 45, 1998, pp. 25-37.
3
F. Jacob, op. cit., pp. 210-220.
4
Ç Entretien avec Michel Foucault È, entretien avec J. G. Merquior et S. P. Rounaer, Rio de Janeiro,
1971, in DEI-II, p. 1028.
5
A. Davidson, Ç Foucault et lÕanalyse des concepts È, cit., p. 61.
XV
nouvelles connexions, changer de sens, gagner une position plus centrale dans
lÕorganisation scientifique dÕune Žpoque ou m•me dispara”tre. Mais comment est-il
possible de suivre les transformations du champ de stabilisation dÕun concept si ces
transformations affectent le sens m•me des concepts ?
Car les migrations conceptuelles dÕune province ˆ lÕautre du savoir nous montrent
dŽsormais que ces concepts sont dotŽs dÕune Žpaisseur historique due prŽcisŽment ˆ la
fonction quÕils recouvrent. Si les concepts doivent •tre compris comme des Ç words in
sites È, chacun connectŽ ˆ un rŽseau conceptuel spŽcifique, cÕest prŽcisŽment quÕils ont leur
•tre dans des sites historiques.
1
Dans les deux cas, de la statistique ou de la biologie, que
nous avons vus, le concept de population fonctionne comme une catŽgorie de la
comprŽhension qui, ˆ un certain moment de la formation de ces sciences, a permis de
ÔdŽcouperÕ un certain espace de lÕobservation scientifique : sa polysŽmie dŽpend de sa
trajectoire historique ˆ travers un assortiment de savoirs extr•mement variŽs comme
lÕarithmŽtique politique, la thŽologie, lÕastronomie, lÕŽconomie politique, lÕanthropologie, la
statistique morale et administrative, la sociologie, le calcul des probabilitŽs, la biologie, la
psychologie, et seulement tr•s tard, ˆ partir de 1855 et de lÕintroduction du mot par Achille
Guillard, dÕune science spŽcifique, la dŽmographie
2
. Il a fallu encore plus dÕun si•cle pour
quÕen France, la dŽmographie devienne la science de la population et acqui•re une sorte de
monopole sur lÕobjet ÔpopulationÕ
3
.
DissimulŽs par la permanence lexicale du mot, de multiples sens se sont glissŽs sous
le concept de population, chacun appartenant ˆ un rŽseau conceptuel spŽcifique, chacun
indiquant un objet prŽcis, chacun rŽpondant ˆ ceux que Ian Hacking et Arnold Davidson

1
Cf. I. Hacking, Ç Historical mŽta-epistemology È, in L. Daston, W. Carl, Wahrheit und Geschichte,
Gšttingen: Vandenhoeck & Ruprecht, 1999, p. 66 : Ç Concepts are only words in their sites, in their
sentences, in the sentences as uttered, in the mouths or at the pens or terminal of the utterers, in the
authority which enables the sentences to be transmitted, shared, repeated, abused, rejected. È, Hacking met
ainsi lÕaccent sur les pratiques discursives formant ses Ôstyles de raisonnementÕ, alors que la notion de Ôstyles
de pensŽeÕ chez Crombie met lÕaccent sur la dimension intellectuelle du savoir.
2
Cfr. A. Guillard, ƒlŽments de statistique humaine ou dŽmographie comparŽe, Paris, Guillaumin & Cie, 1855.
Mais Guillard ne parvient pas ˆ donner une dŽfinition synthŽtique de la dŽmographie, qui pour lui est ˆ la
fois : lÕhistoire naturelle et sociale de lÕesp•ce humaine (point de vue des sciences naturelles) et la
connaissance mathŽmatique des populations (point de vue de la statistique sociale, inspirŽ par QuŽtelet), la
Ç loi de la population È (point de vue inspirŽ par Malthus). Sur ce point cf. M. Dupaquier, Ç La famille
Bertillon et la naissance dÕune nouvelle science sociale : la dŽmographie È, Annales de DŽmographie Historique
1983, Paris, Editions de lÕEHESS, 1984, pp. 293-311 ; L. Schweber, Disciplining Statistics. Demography and Vital
Statistics in France and England, 1830-1885, Durham, Duke University Press, 2006, pp. 35 sv.
3
Cf. P.-A. Rosental, LÕintelligence dŽmographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960),
Paris, Odile Jacob, 2003.
XVI
appellent des Ç styles de raisonnement È
1
. Au niveau historique, on devrait alors briser la
belle continuitŽ que lÕon pouvait tracer entre lÕarithmŽtique politique et la dŽmographie,
pour parler, ˆ la rigueur, de plusieurs concepts de population qui sont exprimŽs par le m•me
mot, mais qui appartiennent ˆ diffŽrents Ôstyles de raisonnementÕ, comme lÕexplique
Davidson :
Ç Dans ma terminologie, le m•me mot, quasi rŽpŽtable ˆ lÕinfini, peut exprimer des concepts
diffŽrents. Nos concepts sont stabilisŽs par un espace conceptuel, un style de raisonnement qui
spŽcifie les r•gles dÕusage de ces concepts. Ce qui pourrait para”tre identique au dŽpart peut •tre
en fait radicalement diffŽrent, selon la mani•re prŽcise dont le concept ŽnoncŽ est stabilisŽ. Un
m•me mot ou une m•me phrase pouvant •tre stabilisŽ de mani•res diverses, voire opposŽes,
nous ne comprenons pas ce qui se dit si nous ne comprenons pas le style de raisonnement qui
assure les conditions dÕinscription des mots.
2
È

Cette observation courante en ŽpistŽmologie historique est bien Žvidemment
applicable ˆ notre exemple. Le mot de Ç population È utilisŽ par Mirabeau nÕindiquait pas le
m•me concept de population chez Darwin : entre les deux, il y a eu une rupture profonde
qui co•ncide avec le dŽclin de lÕinterprŽtation ÔclassiqueÕ de probabilitŽ, mais surtout avec la
progressive Žrosion du dŽterminisme newtonien. LÕŽtude de la mortalitŽ chez Graunt et
Halley, le raisonnement sur la durŽe de la vie humaine chez Leibniz ou lÕarithmŽtique
politique de Petty, reposaient sur une hypoth•se dÕordre et de rŽgularitŽ de la nature ou de
lÕintention divine, et donc sur la conviction quÕil Žtait possible, Ç dans ces phŽnom•nes, de
dŽceler une loi ˆ lÕÏuvre.
3
È Les travaux de Daston et Hacking montrent que, jusquÕˆ la fin
du XVIII
e
si•cle, la coexistence dÕun sens subjectif (ou ŽpistŽmique) et objectif (ou
frŽquentiel) de probabilitŽ ne posait pas de probl•mes car lÕinterprŽtation classique

1
Pour Hacking les Ôstyles de raisonnementÕ sont Ç the ways in which we know, find out and evolves
skills of thinking, asking or investigating È (cf. Ç Statistical language, statistical thruth and statistical
reasonÉ È, cit., p. 133 ; Ç modes of reasoning that have specific beginnings and trajectories of
development. È (Ç Language, Truth, and Reason È, cit., p. 162. Pour A. Davidson Ç un style de raisonnement
particulier est essentiellement constituŽ par un ensemble de concepts interdŽpendants ou liŽs. Ces concepts
sont associŽs par des r•gles spŽcifiables pour former ce que nous pourrions considŽrer comme un espace
conceptuel dŽterminŽ, un espace qui Žtablit quels ŽnoncŽs il est possible de faire ou non avec ces concepts.
[É] Les styles de raisonnement donnent ˆ nos idŽes systŽmaticitŽ, structure et identitŽ ; ils sont, pour ainsi
dire, la colle qui les fait tenir ensemble È (op. cit., pp. 235, 243).
2
Cf. A. Davidson, op. cit., pp. 242-43. Sur ce point voir G. Bachelard, La formation de lÕesprit scientifique,
Paris, Vrin, 1938 (rŽed. 2004), p. 20 : Ç A une m•me Žpoque, sous un m•me mot, il y a des concepts si
diffŽrents ! Ce qui nous trompe, cÕest que le m•me mot ˆ la fois dŽsigne et explique. La dŽsignation est la
m•me, lÕexplication est diffŽrente. È ; cf. aussi C. Canguilhem, Ç Gaston Bachelard È, in Id., ƒtudes dÕhistoire et
de philosophie des sciences de la vie, Paris, Vrin, 1968, p. 177 : Ç Un m•me mot nÕest pas un m•me concept. Il faut
reconstituer la synth•se dans laquelle le concept se trouve insŽrŽ, cÕest-ˆ-dire ˆ la fois le contexte conceptuel
et lÕintention directrice des expŽriences et des observations È.
3
J.-M. Rohrabasser, Ç Qui a peur de la mathŽmatique ? Les premiers essais de calcul sur les population
dans la seconde moitiŽ du XVII
e
si•cle È, MathŽmatiques et Sciences Humaines, 40
e
annŽe, 159, 2002, p. 8.
XVII
supposait une conception dŽterministe du monde qui niait lÕexistence rŽelle du hasard et
qui admettait donc lÕexistence dÕune probabilitŽ subjective et des diffŽrents niveaux de
certitude. La prŽface de Laplace ˆ son Essai philosophique sur les probabilitŽs tŽmoigne encore
de la confiance inŽbranlable dans cet ordre et de la conviction que les probabilitŽs rel•vent
de lÕimperfection de la connaissance humaine.
1
Darwin et Boltzmann, en revanche,
habitent un monde compl•tement diffŽrent : Ç avec la mŽcanique statistique comme avec
la thŽorie de lÕŽvolution, la notion de contingence vient sÕinstaller au cÏur m•me de la
nature.
2
È Boltzmann ne traite plus la population des molŽcules dÕun gaz comme
dŽpendante des ÔcomportementsÕ individuels : m•me si on avait une connaissance prŽcise
du comportement de chaque molŽcule de gaz en termes causaux, on ne saurait rien de plus
sur la population dans son ensemble, on serait seulement obligŽs de produire dÕautres
moyennes. Le thŽor•me H de Boltzmann admet dŽsormais un certain nombre
dÕexceptions qui ne sont pas le rŽsultat dÕune connaissance imparfaite car on peut assigner
ˆ chaque ŽvŽnement une certaine probabilitŽ. Par consŽquent, m•me si on avait acc•s ˆ
lÕIntelligence supr•me de Laplace, on ne pourrait que dŽterminer la probabilitŽ quÕun
ŽvŽnement se produise.
3
LÕinterprŽtation probabiliste boltzmanienne nÕest plus une lecture
lacunaire du Livre de la Nature, mais ce nÕest pas encore le probabilisme beaucoup plus
radical formulŽ par le principe de Heisenberg, qui dŽmontre lÕimpossibilitŽ m•me dÕune
mesure simultanŽe de la position et de la vitesse dÕune particule, et qui devient pour cela
m•me lÕexpression dÕun univers o• le hasard joue une part telle que seulement lÕanalyse
statistique et les calculs des probabilitŽs en rŽv•lent la logique. Par contre, la thŽorie
cinŽtique des gaz avait littŽralement ouvert la possibilitŽ dÕun nouveau rapport entre le
langage et la rŽalitŽ, non plus basŽ sur la correspondance, mais sur la comparaison entre un
mod•le physique et le rŽel.
4


1
Ç Tous les ŽvŽnements, ceux m•mes qui par leur petitesse semblent ne pas tenir aux grandes lois de la
nature, en sont une suite aussi nŽcessaire que le rŽvolutions du soleil. [É] Nous devons donc envisager
lÕŽtat prŽsent de lÕunivers comme lÕeffet de son Žtat antŽrieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une
intelligence qui pour un instant donnŽ conna”trait toutes les forces dont la nature est animŽe et la situation
respective des •tres qui la composent, si dÕailleurs elle Žtait assez vaste pour soumettre ces donnŽes ˆ
lÕanalyse, embrasserait dans la m•me formule les mouvements des plus grands corps de lÕunivers et ceux du
plus lŽger atome : rien ne serait incertain pour elle, et lÕavenir, comme le passŽ, serait prŽsent ˆ se yeux.
LÕesprit humain offre, dans la perfection quÕil a su donner ˆ lÕAstronomie, une faible esquisse de cette
intelligence. È (P.-S. de Laplace, Essai philosophique sur les probabilitŽs (1825), Paris, Christian Bourgeois, 1986,
pp. 32-33).
2
F. Jacob, La logique du vivant, cit., p. 215.
3
Cf. D. Costantini, I fondamenti storico-filosofici delle discipline statistico-probabilistiche, Torino, Bollati
Boringhieri, 2004, pp. 160-187.
4
A. G. Gargani, Wittgenstein. Musica, parola, gesto, Milano, Raffello Cortina Editore, 2008, p. 69.
XVIII
CÕest lÕimportation de ces mod•les en Žconomie qui permet la rencontre entre
lÕŽconomie mathŽmatique, la statistique descriptive et la statistique mathŽmatique dans les
annŽes 1930 du XX
e
si•cle et la fondation de lÕŽconomŽtrie nouvelle, basŽe sur de
nouveaux objets Ç statistiques È appartenant au Ç style statistique È dŽcrit par Hacking.
1

CÕest Žgalement lÕimportation de ces mod•les en biologie qui conduit ˆ une rŽvolution
compl•te de lÕobjet : le cristal dÕADN est un objet surrŽel, Žcrit Canguilhem, Ç obtenu par
une cascade de renoncements ˆ des traits jusquÕalors tenus pour caractŽristiques de lÕ•tre
vivant [É] Parce que les physiciens et les chimistes avaient, en quelque sorte, dŽmatŽrialisŽ
la mati•re, les biologistes ont pu expliquer la vie en la dŽvitalisant.
2
È Ces crŽations
dÕobjets, ces transmigrations de mod•les dÕune discipline ˆ lÕautre devaient avoir des
impacts profonds sur les mod•les dŽmo-Žconomiques dÕun cotŽ et sur la gŽnŽtique des
populations de lÕautre, cÕest-ˆ-dire les deux racines de la dŽmographie contemporaine.
De sorte que le concept de population, apr•s un dŽtour ˆ travers la biologie
Žvolutive, la physique de particules et la gŽnŽtique, c'est-ˆ-dire des champs du savoir o• il
obŽissait ˆ des r•gles auparavant incommensurables avec lÕŽtude des populations
humaines, sÕest pour ainsi dire ÔpurifiŽÕ et a pu prendre statut et fonction dÕun concept
scientifique ˆ lÕintŽrieur dÕune thŽorie dŽmographique formalisŽe, celle de Lotka
3
. La
dŽmographie franchit son seuil de formalisation au moment o•, ˆ la dŽmarche inductive
typique de la statistique des populations, se substitue la dŽmarche analytique dŽductive,
capable de raisonner sur des donnŽes hypothŽtiques et de lier ensemble les
comportements procrŽateurs et la mortalitŽ par classe dÕ‰ge. Mais, en m•me temps, le
concept de population a ŽtŽ compl•tement reformulŽ par la biologie et lÕŽconomie : si la
dŽmographie a pu sÕimposer comme la discipline qui sÕoccupe de la population en prenant
pour objet ses relations internes, cÕest au prix dÕune faille qui la traverse de lÕintŽrieur et se
manifeste comme partage entre une Ç dŽmographie pure È qui Žtudie les mouvements de
population en relation ˆ la fŽconditŽ, la mortalitŽ, etc. - et qui c™toie la biologie, la
gŽnŽtique et la nosologie - et une Ç dŽmographie au sens large È, qui concerne les rapports
entre phŽnom•nes dŽmographiques et relations Žconomiques et sociales, entretenant ainsi

1
A. Desrosi•res, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La DŽcouverte, 1993
(rŽed. augmentŽe : 2000), pp. 345 sv.
2
G. Canguilhem, Ç Sur lÕhistoire des sciences de la vie depuis Darwin È, cit., pp. 114-115, 119.
3
A. J. Lotka, ThŽorie analytique des associations biologiques, Paris, Hermann, 1939, 2
e
partie : Ç Analyse
dŽmographique avec application particuli•re ˆ lÕesp•ce humaine È.
XIX
des rapports avec la sociologie, lÕhistoire, le droit, les sciences politiques, etc.
1

En recouvrant lÕactivitŽ humaine de son enracinement biologique jusquÕˆ son
comportement social, la dŽmographie semble donc vouloir sÕidentifier au titre du
deuxi•me tome du traitŽ de Sauvy, Ç Biologie sociale È. Dans les mod•les de
lÕautorŽgulation qui triompheront dans les annŽes 1960, la population est dŽsormais
con•ue comme une entitŽ organique contenant de mani•re endog•ne le principe de sa
propre Žvolution et ayant un rapport homŽostatique avec les ressources
environnementales : on aurait dans ce cas une Ç nature È dont lÕexpression serait, ˆ peu de
choses pr•s, affectŽe, mais seulement de fa•on accidentelle, par lÕhistoire. Mais lÕirradiation
et la multiplication du concept ne sÕarr•tent pas lˆ, ni au niveau historique, ni au niveau
disciplinaire. LÕhistoire rŽcente des populations montre que, loin dÕ•tre un objet ÔnaturelÕ,
constituŽ par des variables purement dŽmographiques, la population est aussi le rŽsultat
dÕune construction simultanŽment politique et sociale, o• interviennent de multiples
institutions, groupes, individus, dont lÕaction dŽpend de reprŽsentations et de savoirs qui
sont eux-m•mes historiques. En tant quÕobjet Ç construit et fa•onnŽ en permanence par
lÕorganisation sociale È, la population m•me est ainsi reconduite ˆ un aspect de la crŽation
des sociŽtŽs par elles-m•mes.
2
Une autre tension Žmerge alors, derri•re lÕÇ Žquivoque È de
la population comme substance et mesure : celle entre lÕauto-rŽgulation Ç biologique È de la
population par rapport au milieu, et une normativitŽ montrant son caract•re Ç social È.

La population : concept et concepts.

LÕhistoire sommaire que nous avons tracŽe nÕa naturellement aucune prŽtention
dÕexhaustivitŽ, elle montre ˆ grands traits que le concept de population pourrait faire

1
Cf. A. Sauvy, Ç Popolazione È, in Enciclopedia del novecento, Milano, Istituto della Enciclopedia Italiana
fond. da Giovanni Treccani, 1980, pp. 489-508. En confirmant ce schŽma, la ThŽorie gŽnŽrale de la population
de Sauvy commence par une Ç ƒcologie animale È pour ensuite aborder des questions Žconomiques
classiques comme la production, le travail, le capital humain, etc. par le biais du concept de Ôpopulation
optimaleÕ : Ç Nous voyons dÕabord que la lutte dÕune population primitive contre le milieu ne diff•re par
sensiblement de celle dÕune esp•ce animale. ƒquilibre entre la vie et la mort, susceptible de dŽplacement
dans un sens ou dans lÕautre. PossibilitŽ de disparition du fait m•me dÕun progr•s qui permet de mordre sur
le capital nature au lieu dÕen accro”tre les revenus. LÕŽtude dÕune sociŽtŽ humaine plus ŽvoluŽe se fait
commodŽment en utilisant la notion de population optimale. [É] La notion de population optimale est, en
fait, utilisŽe tr•s largement, de fa•on plus ou moins consciente. Les attitudes, les opinions professŽes m•me
par le grand public sÕinspirent de ce concept ou peuvent •tre analysŽes avec son aide. È (ThŽorie gŽnŽrale de la
population, Paris, Presses Universitaires de France, 2. vol., 1963 (pr. Žd. 1952), vol. 1, p. 355.
2
Cf. P.A. Rosental, Ç Pour une histoire politique des populations È, Annales. Histoire Sciences Sociales, 61
e

annŽe, n¡ 1 janvier-fŽvrier 2006 : Ç Histoire politique des populations È, pp. 24-29.
XX
lÕobjet dÕune Žtude dÕhistoire ŽpistŽmologique dans le sillage de Bachelard ou de
Canguilhem : il sÕagirait alors de montrer, au lieu dÕun progr•s linŽaire du concept ˆ travers
lÕhistoire de sa rationalisation, comment celui-ci a pris naissance dans des conditions
historiquement contingentes, comment il a fonctionnŽ dans plusieurs contextes
thŽoriques, en obŽissant ˆ de multiples r•gles de validitŽ, comment il a fait lÕobjet de
plusieurs emprunts pour enfin franchir le seuil de scientificitŽ et parvenir aux effets dÕun
discours de vŽritŽ. En bref, la discontinuitŽ et la dispersion du concept appara”tront non
pas seulement sur le plan ÔhorizontalÕ, relatif aux diffŽrentes disciplines qui emploient le
mot aujourdÕhui, mais aussi selon sa trajectoire ÔverticaleÕ, dŽrivant de plusieurs de ses
encha”nements et positions dans la hiŽrarchie d'un rŽseau conceptuels. Ainsi, m•me la
polysŽmie ÔsynchroniqueÕ du mot ÔpopulationÕ se rŽvŽlerait •tre lÕexpression de diffŽrents
concepts de ÔpopulationÕ, chacun avec une trajectoire historique complexe, qui traverse des
champs disciplinaires diffŽrents, eux-m•mes continuellement traversŽs par des ruptures et
des transformations. De sorte quÕil faudrait voir ce que Deleuze a dŽfini comme un Ôplan
dÕimmanenceÕ, sans doute ˆ des fins explicatives, plut™t comme un rŽseau tridimensionnel
de concepts qui ÔfiltreÕ notre perception du monde et de lÕhistoire, de notre monde
historique.
Mais cette polysŽmie temporelle, nÕest-elle pas en contradiction avec le concept de
population, ne dissout-elle pas compl•tement un concept dont on a dŽjˆ vu combien il est
difficile de penser lÕunitŽ ? Celle dont on a vu quelques Žpisodes est-elle une histoire du
concept ou des concepts de population ? Entre une Žpoque et une autre, entre deux rŽseaux
conceptuels, entre deux usages dÕun m•me mot affŽrant ˆ des disciplines diverses, y a-t-il
commensurabilitŽ ? La th•se de la discontinuitŽ radicale entre des rŽseaux de concepts
historiquement situŽs a permis dans les annŽes 1970-1980 un renouvellement de la fa•on
dÕŽcrire lÕhistoire et lÕhistoire des sciences dont, par exemple, lÕouvrage de Fran•ois Jacob
reprŽsente un brillant exemple
1
. Postuler les discontinuitŽs, les seuils, les ruptures a permis

1
Cfr. F. Jacob, op. cit., p. 18-19 : Ç Pour un biologiste, il y a deux fa•ons dÕenvisager lÕhistoire de sa
science. On peut tout dÕabord y voir la succession des idŽes et leur gŽnŽalogie. On cherche alors le fil qui a
guidŽe la pensŽe jusquÕaux thŽories en fonction aujourdÕhui. Cette histoire se fait pour ainsi dire ˆ rebours,
par extrapolation du prŽsent vers le passŽ. [É] Il y a une autre mani•re dÕenvisager lÕhistoire de la biologie.
CÕest de rechercher comment les objets sont devenus accessibles ˆ lÕanalyse, permettant ainsi ˆ de nouveaux
domaines de se constituer en sciences. Il sÕagit alors de prŽciser la nature de ces objets, lÕattitude de ceux qui
les Žtudient, leur mani•re dÕobserver, les obstacles que dresse devant eux leur culture. LÕimportance dÕun
concept se mesure ˆ sa valeur opŽratoire, au r™le quÕil joue pour diriger lÕobservation et lÕexpŽrience. Il nÕy a
plus alors une filiation plus ou moins linŽaire dÕidŽes qui sÕengendrent lÕune lÕautre. Il y a un domaine que la
pensŽe sÕefforce dÕexplorer ; o• elle cherche ˆ instaurer un ordre ; o• elle tente de constituer un monde de
XXI
de rejeter une approche de lÕhistoire intellectuelle consistant ˆ considŽrer les idŽes comme
des universaux invariables et lÕhistoire comme une succession linŽaire dÕidŽes : gen•se des
idŽes, continuitŽs ininterrompues, et totalisation historique sont les aspects de cette
Ç histoire des idŽes È visŽe par la critique foucaldienne dans lÕArchŽologie du savoir
1
.
Toutefois, cette discontinuitŽ a souvent risquŽ de devenir dÕobjet de recherche
quÕelle Žtait, un parti pris de la recherche historique, se traduisant dans Ç une ŽpistŽmologie
na•ve de la rupture È.
2
Plus profondŽment, lÕessentialisation de lÕapproche discontinuiste
oublie quÕoriginairement celle-ci a ŽtŽ une rŽaction polŽmique ˆ une certaine fa•on dÕŽcrire
lÕhistoire des concepts scientifiques, et que donc sa portŽe Žtait en premier lieu
mŽthodologique. Ainsi, ˆ partir de la cŽl•bre polŽmique de Sartre qui dŽsignait Foucault
comme le tueur de lÕhistoire - Ç dernier barrage que la bourgeoisie puisse encore dresser
contre Marx È -, lÕarchŽologie foucaldienne a ŽtŽ trop souvent interprŽtŽe comme une
th•se de philosophie de lÕhistoire sur la Ç nature È du dŽveloppement historique en gŽnŽral,
alors que le repŽrage des diffŽrents ŽpistŽm•s et des ruptures ÔverticalesÕ entre eux rŽpondait
dÕabord au choix de certains objets et ˆ la focalisation sur certaines disciplines. La
discontinuitŽ aurait ŽtŽ, dans ce cas, non une donnŽe historique, mais une r•gle Ç pour
lÕanalyse des sŽries temporelles.
3
È Cela permettait ˆ Foucault, par exemple, dÕaffirmer quÕen
rŽalitŽ cÕŽtait Ç tout le contraire dÕune discontinuitŽ È quÕil avait voulu repŽrer, mais plut™t
la transformation, Ç la forme m•me du passage dÕun Žtat ˆ lÕautre.
4
È
Mais il est vrai aussi que Foucault a jouŽ de fa•on Žquivoque sur un mot par nature
ambigu, lÕÇ histoire È, indiquant ˆ la fois le champ mŽthodologique des historiens et
lÕHistoire (avec un grand H), entendue comme Žvolution des sociŽtŽs humaines et objet
dÕun savoir : il sÕest servi de ses positions mŽthodologiques pour attaquer une certaine idŽe
de lÕhistoire, comme devenir qui serait le corrŽlat dÕune conscience, comme continuitŽ
rŽfŽrŽe ˆ lÕactivitŽ synthŽtique du sujet. Dans ce cas, la discontinuitŽ Ç est ˆ la fois
instrument et objet de recherche È, Ç rŽsultat de la description historique È, en bref,

relations abstraites en accord, non seulement avec les observations et les techniques, mais aussi avec les
pratiques, les valeurs, les interprŽtations en vigueur. È
1
AS, pp.184-190.
2
Cf. M. Senellart, Ç Un auteur face ˆ son livre : pourquoi faire lÕhistoire des modes de gouvernement È,
Il pensiero politico, XXIX, 3, 1996, p. 472.
3
M. Foucault, Ç Sur lÕarchŽologie des sciences. RŽponse au Cercle dÕŽpistŽmologie È, pp. 724-728. AS,
pp. 17-18 et 226-239. Pour la citation de Sartre, cf. Ç Jean-Paul Sartre rŽpond È, LÕArc, 1966, 30, p. 88.
4
M. Foucault, Ç Sur les fa•ons dÕŽcrire lÕhistoire È, in DEI-II, p. 617.
XXII
repŽrage des ruptures inscrites dans lÕordre des choses ou mieux de la pensŽe
1
. La lecture
dÕun Henri Lefebvre, soulignant que cette Ç identitŽ rationnelle de lÕacte de connaissance et
de lÕobjet connuÈ risque prŽcisŽment dÕannuler lÕhistoricitŽ fondamentale au sens marxien -
cÕest-ˆ-dire lÕidŽe constitutive de lÕhomme comme forme en devenir, crŽateur de sa propre
histoire et donc aussi de son avenir Ð est bien pertinente dans ce cas.
2
LÕhomme se trouve
comme dŽpossŽdŽ de ses forces crŽatrices, consignŽ ˆ lÕŽvŽnement silencieux et arbitraire
de la succession des ŽpistŽm•s, structures vides qui rŽgneraient sans partage sur toutes les
manifestations de la pensŽe dÕune Žpoque. Ce qui entra”ne le probl•me toujours ŽvoquŽ
dans ces circonstances : si entre un ŽpistŽm• et un autre, entre un rŽseau conceptuel et
celui qui le suit, entre deux syst•mes de pensŽes, il y a discontinuitŽ, comment expliquer la
transition, et surtout pourquoi doit-il y avoir transition ?
La rŽcusation du causalisme historique, plusieurs fois avancŽe par Foucault et
surtout par ses Žpigones, nÕest pas en soi une rŽponse, mais bien plut™t, ce qui demande ˆ
•tre Žclairci
3
. Pourquoi en effet aurait-on besoin dÕune nouvelle histoire? Ce nÕest
Žvidemment pas lÕhistoire en gŽnŽral quÕil sÕagit de rŽŽcrire, mais une histoire particuli•re,
lÕarchŽtype m•me de lÕhistoire qui se donne comme Ç activitŽ synthŽtique du sujet È. CÕest
lÕhistoire de la philosophie, mod•le inconscient de toutes les disciplines, que Foucault
voudrait Ç affranchir de leur statut incertain : histoire des idŽes, histoire des sciences, histoire de
la pensŽe, histoire des connaissances, des concepts ou de la conscience.
4
È CÕest lÕhistoire
que les historiens des Annales dŽcrivaient comme le pire exemple dÕhistoire intellectuelle
abstractive, fondŽ sur une dŽshistoricisation totale de sa pratique : une histoire

1
M. Foucault, Ç Sur lÕarchŽologie des sciences. RŽponse au Cercle dÕŽpistŽmologie È, cit., p. 726.
2
H. Lefebvre, L'idŽologie structuraliste, Paris, Anthropos, 1978, p. 131. Ç La scientificitŽ ne cherche plus
lÕobjet, les conditions de lÕobjet, de son Ç approche È, de sa perception et de sa conception, de son
apprŽhension comme tel. Elle dŽtermine lÕobjet par les conditions de la science : par les postulats
ŽpistŽmologiques. Ce nÕest pas lÕ Ç objet È qui apporte une Ç coupure È scientifique, en se distinguant comme
objet diffŽrent par rapport aux antŽcŽdents, aux autres objets. CÕest la coupure qui fait appara”tre le nouvel
objet de connaissance dans le savoir posŽ comme Ç pure È vŽritŽ. Elle pose comme probl•me ce qui
auparavant passait pour naturel, pour dŽjˆ su. Elle pose lÕobjet. È (pp. 249-250).
3
LÕhistoire, affirme Foucault, est de fait pensŽe comme le lieu privilŽgiŽ de la causalitŽ, autrement dit,
suivant la conception habituelle, Ç toute approche historique devrait se donner pour t‰che de mettre en
Žvidence des rapports de cause ˆ effet È (Ç Qui •tes-vous professeur Foucault? È in DE I-II, p. 635, cf. aussi
Ç Sur les fa•ons dÕŽcrire lÕhistoire È, ibid., pp. 613-628). En Žcrivant Les mots et les choses, Foucault rŽfutait cette
mŽthode historique basŽe sur un prŽsupposŽ Ç linŽaire È selon lequel toute Žpoque contient en elle le germe
de la suivante, ce qui reviendrait ˆ condamner lÕhistoire ˆ reconstituer le lien causal dŽterminant
lÕencha”nement des ŽvŽnements. Or, deux ŽvŽnements contemporains ne sont pas moins historiques, et la
reconstruction de lÕŽvŽnement ˆ partir des rapports entre cause et effet nÕest pas la seule. Sur ce point, cf. A.
Davidson, Ç Structures and Strategies of Discourse: Remarks Towards a History of FoucaultÕs Philosophy
of Language È, in Id., (Žd.), Foucault and his interlocutors, University of Chicago Press, 1997, pp. 1-17.
4
M. Foucault, Ç RŽponse ˆ une question È, in DEI-II, p. 714.
XXIII
philosophique de la philosophie vouŽe ˆ la description de la succession rationnelle et
ordonnŽe des idŽes, culminant dans un prŽsent o•, selon lÕenseignement hŽgŽlien, elle se
fait elle-m•me philosophie. Selon cette histoire hŽgŽlienne il nÕy a quÕun seul sujet pensant
et connaissant depuis les dŽbuts du savoir grec, cÕest lÕhomme pascalien qui subsiste
Žternellement et rŽsume en soi toutes les figures antŽrieures de la connaissance. A cette
permanence du sujet de connaissance, correspond lÕabsolue stabilitŽ et constance du
concept, Žtranger ˆ toute forme dÕhistoricitŽ. Que lÕhistoire soit ainsi pensŽe sous la forme
de la nŽcessitŽ, de la totalisation et de la finalitŽ ne doit point Žtonner : cÕest que le
philosophe choisit lui-m•me ses objets par rapport ˆ son prŽsent en les Žlevant ˆ lÕabsolu
pour en faire des objets dÕune thŽorie, cÕest-ˆ-dire des concepts. CÕest la pensŽe
philosophique qui crŽe lÕhistoire de la philosophie, tout en la subordonnant ˆ ses intŽr•ts
thŽoriques : circonscrire une Ç pensŽe pure È qui soit libre de tout conditionnement
extŽrieur, dont lÕhistoire concernerait un objet sans historicitŽ, lÕidŽe
1
.
CÕest contre cette histoire sans historicitŽ que Foucault mobilise le travail des
historiens, moins pour se dŽprendre de la philosophie, que pour ouvrir celle-ci ˆ une
historicitŽ radicale : penser les conditions de possibilitŽ historiques de la pensŽe signifie
dÕabord penser lÕhistoricitŽ m•me des concepts de la pensŽe. Mais cela signifie alors
redŽfinir la pensŽe philosophique non plus comme pensŽe dÕun absolu et de la totalitŽ,
mais comme ce qui est profondŽment impliquŽ dans d'autres Ç rationalitŽs È, celles des
savoirs et des pratiques historiques. De lˆ, le besoin de redŽfinir aussi le rapport de la
philosophie ˆ lÕhistoire des idŽes, des mentalitŽs et des concepts, cÕest-ˆ-dire tout un
ensemble dÕhistoires qui avaient ŽtŽ construites ˆ partir de la totalisation rŽtrospective de la
philosophie. En effet, il est peut-•tre justement possible, dit Foucault, de repenser les
rapports entre philosophie et histoire ˆ partir de la Ç libŽration È des disciplines
appartenant ˆ lÕÇ histoire historienne È : lÕhistoire de la folie, de la maladie, du corps, de la
sexualitŽ sont autant de dŽfis ˆ lÕhistoire philosophante de la philosophie et ˆ son
continuisme ŽpistŽmologique.
Si, en se rŽclamant ˆ la fois du Ç prŽsentisme È des premi•res Annales et de lÕhistoire
rŽcurrente de Bachelard et de Canguilhem, Foucault insiste sur la nŽcessitŽ de faire une
histoire ˆ partir du prŽsent, cÕest que lÕappartenance ˆ un tel prŽsent dŽsigne la premi•re
rupture qui sous-tend tout discours historien : la rupture par rapport au passŽ Ç qui lui

1
Cf. sur ce point, R. Chartier, Au bord de la falaise. LÕhistoire entre certitude et inquiŽtudes, Paris, Albin Michel,
1998, pp. 234-238.
XXIV
offre comme objet lÕhistoire Ð et sa propre histoire.
1
È La rŽfŽrence ˆ lÕexercice
philosophique, partant du prŽsent de sa propre discipline pour faire lÕhistoire de celle-ci,
est donc maintenue, mais le sens en est compl•tement inversŽ : lˆ o• lÕhistoire de la
philosophie retra•ait la continuitŽ dÕun progr•s qui culmine dans le prŽsent, lÕarchŽologie ne
peut pas ne pas partir de lÕŽtrangetŽ, de la distance, de la diffŽrence de ce passŽ. Si
lÕintroduction du questionnement historique dans la pensŽe philosophique se fait par la
problŽmatisation de la discontinuitŽ, cÕest que Foucault y voit dÕabord une rŽponse
possible ˆ la question centrale de son propre prŽsent philosophique, les annŽes 1960, et
notamment la pensŽe structuraliste : sortir de la Ç logique de lÕidentitŽ È qui consiste ˆ
subordonner la diffŽrence ˆ lÕidentitŽ, ˆ penser lÕautre toujours sous la forme du m•me, ce
qui revient, nous dit-il, Ç ˆ penser lÕAutre dans le temps de notre propre pensŽe.
2
È
Ainsi, ˆ partir dÕun questionnement philosophique, la pensŽe de Foucault est
devenue le lieu dÕune rencontre entre lÕhistoire des sciences et lÕhistoire historienne Ð ou
plus prŽcisŽment entre lÕhistoire ŽpistŽmologique et la Nouvelle histoire Ð rencontre qui,
Žtrangement, nÕavait jamais eu lieu auparavant
3
. Ces deux courants dÕhistoire reprŽsentaient
pourtant un exemple extraordinaire du principe foucaldien des transformations
simultanŽes ˆ distance : sans influence directe apparente, ce quÕelles mettaient ˆ jour cÕŽtait
une m•me mŽthodologie basŽe sur la prŽsupposition que des discontinuitŽ profondes
affectent le dŽveloppement historique. Or, dans lÕintroduction ˆ lÕArchŽologie du savoir,
Foucault montre clairement que lÕassomption de la discontinuitŽ comme Ç concept
opŽratoire È, conduit les ŽpistŽmologues ˆ privilŽgier les ruptures et Ç tous les hŽrissements
de la discontinuitŽ È, et les historiens au repŽrage des pŽriodisations ÔlonguesÕ, les Žquilibres
permanents des sociŽtŽs quasi-stables, lÕÇ histoire immobile È
4
. Abstraite de son contexte
mŽthodologique, lÕapproche qui consiste ˆ opposer continuitŽ et discontinuitŽ, comme sÕil
sÕagissait de deux modalitŽs du dŽveloppement historique se rŽvŽlait jadis stŽrile, et comme
engendrŽe elle-m•me par les prŽsuppositions de lÕÇ histoire philosophante È, qui croit

1
M. Foucault, Ç Sur lÕarchŽologie des sciences. RŽponse au Cercle dÕŽpistŽmologie È, cit., p. 726; AS, p.
18.
2
AS, p. 22. Cf. sur ce point V. Descombes, Le m•me et lÕautre. Quarante-cinq ans de philosophie fran•aise
(1933-1978), Paris, Minuit, coll. Ç Critique È, 1979. La question de lÕÇ histoire du prŽsent È sera approfondie
in ivi, I, 3.
3
Sur lÕhistoire de cette rencontre manquŽe, cf. E. Castelli Gattinara, La strana alleanza, Milano, Mimesis,
2003, pp. 187 sv.
4
Cf. F. Braudel, Ç Histoire et sciences sociales. La longue durŽe È, Annales E.S.C., 4, oct-dŽc. 1958, pp.
725-753 apr•s in Id., Ecrits sur lÕhistoire, Paris, Flammarion, 1969 ; E. Le Roy Ladurie, Ç LÕhistoire immobile È,
Annales E.S.C., 1974, 3, pp. 673-692.
XXV
pouvoir juger de la structure de lÕhistoire ˆ partir dÕun point de vue sub specie aeternitas. En
fait, ces analyses historiennes montraient quÕune discontinuitŽ, une rupture du champ
conceptuel ou ŽvŽnementiel, appara”t ˆ un autre niveau comme une continuitŽ dans lÕusage
et la signification du m•me concept ou une persistance de certains Žquilibres. Ainsi, si dÕun
c™tŽ Canguilhem avait intŽgrŽ aux Ç coupures È bachelardiennes lÕanalyse des filiations
conceptuelles,
1
de lÕautre, Braudel, ayant mis ˆ jour lÕenchev•trement, lÕarticulation et la
hiŽrarchisation de temporalitŽ hŽtŽrog•nes dans les phŽnom•nes historiques, soutenait
cependant que lÕhistoire se compose de couches sŽdimentaires diffŽrentes
2
. Certes, pour
Braudel il sÕagissait de pŽnŽtrer la couche trompeuse et volatile des ŽvŽnements, pour
mettre au jour lÕhistoire lente des civilisations, mais m•me son point de vue, ˆ savoir celui
de la Ç longue durŽe È, nÕŽtait dŽjˆ Ç quÕune des possibilitŽs de langage commun en vue
dÕune confrontation des sciences sociales. È
3

LÕarchŽologie foucaldienne a mis la philosophie ˆ lÕŽpreuve de cette multiplicitŽ, elle
a transposŽ ces diffŽrentes durŽes au domaine confus de lÕhistoire de la pensŽe, et ce
quÕelle a ainsi dŽgagŽ nÕest pas une loi gŽnŽrale du dŽveloppement historique, mais
plusieurs types de transformations. Plut™t que la succession linŽaire, discontinue et
inexplicable des ŽpistŽm•s, grands syst•mes vides imposant la pensŽe dÕune Žpoque, cÕest
cet enchev•trement de temporalitŽs diffŽrentes dans les rŽseaux conceptuels quÕil faut
penser : ce qui fait quÕˆ chaque moment leur histoire est au confluent de plusieurs durŽes.
Mais cela implique forcŽment une dŽmultiplication des niveaux de lÕanalyse : lÕŽvolution
dÕune mentalitŽ ne se mesure ni avec les m•me instruments, ni avec la m•me pŽriodisation
que celle d'un concept scientifique. Par consŽquent, lÕhistoire des sciences sera amenŽe ˆ

1
Cf. G. Canguilhem, IdŽologie et rationalitŽ dans l'histoire des sciences de la vie, cit, p. 26: Ç L'ŽpistŽmologie des
ruptures convient ˆ la pŽriode d'accŽlŽration de l'histoire des sciences, pŽriode dans laquelle l'annŽe et m•me
le mois sont devenus l'unitŽ de mesure du changement. L'ŽpistŽmologie de la continuitŽ trouve dans les
commencements ou l'Žveil d'un savoir ses objets de prŽfŽrence. L'ŽpistŽmologie des ruptures ne mŽprise
nullement l'ŽpistŽmologie de la continuitŽ, alors m•me qu'elle ironise sur les philosophes qui ne croient
qu'en elle. È Cf. sur ce point M. Foucault, Ç La vie : l'expŽrience et la science È, in DEIV, p. 769 : Ç[...]
Georges Canguilhem insiste sur le fait que le repŽrage des discontinuitŽs n'est pour lui ni un postulat ni un
rŽsultat; c'est plut™t une Òmani•re de faireÓ, une procŽdure qui fait corps avec l'histoire des sciences parce
qu'elle est appelŽe par l'objet m•me dont celle-ci doit traiter. È
2
Cf. par exemple, la prŽface de Braudel ˆ son La mŽditerranŽe et le monde mŽditerranŽen ˆ lÕŽpoque de Philippe
II, Paris, Armand Colin, pp. XIII-XIV o• il parle de trois ÔhistoiresÕ qui sÕentrecroisent : lÕhistoire
Ç immobile È des rapports gŽographiques, dŽmographiques de lÕhomme avec le milieu, lÕhistoire Ç sociale È
des groupes humains et de leurs rapports Žconomiques et politiques, lÕhistoire Ç ŽvŽnementielle È des
agissement individuel.
3
F. Braudel, Ç Positions de lÕhistoire en 1950 È, Le•on inaugurale au Coll•ge de France, in Id., ƒcrits sur
lÕhistoire I, Paris, Flammarion, 1969, pp. 15-38. Selon Braudel, lÕhistorien ne peut que choisir le niveau de son
analyse, mais nullement rŽduire les Ç milles vitesses et les milles lenteurs È du temps social, en aucun cas
effacer Ç tous les temps variŽs de la vie des hommes. È
XXVI
retracer d'autres histoires, d'autres continuitŽs et dÕautres ruptures par rapport ˆ lÕhistoire
des mentalitŽs ou des concepts politiques et Žconomiques, et lÕanalyse archŽologique devra
Ç dŽsarticuler la synchronie des coupures È :
Ç Ne pas croire que la rupture soit une sorte de grande dŽrive gŽnŽrale ˆ laquelle seraient
soumises, en m•me temps, toutes les formations discursives : la rupture, ce nÕest pas un temps
mort et indiffŽrenciŽ qui sÕintercalerait Ð ne serait-ce quÕun instant Ð entre deux phases
manifestes ; [É] cÕest toujours entre des positivitŽs dŽfinies une discontinuitŽ spŽcifiŽe par un
certain nombre de transformations distinctes. De sorte que lÕanalyse des coupures
archŽologiques a pour propos dÕŽtablir entre des modifications diverses, des analogies et des
diffŽrences des hiŽrarchies, des complŽmentaritŽs, des co•ncidences et des dŽcalages : bref de
dŽcrire la dispersion des discontinuitŽs elles-m•mes.
1
È

Une fois admis que les concepts sont organisŽs en rŽseaux et que ces rŽseaux ont
une histoire, il faut admettre aussi que la discontinuitŽ marquant lÕapparition, la disparition,
le changement de sens dÕun concept nÕaffecte pas forcŽment tout un domaine du savoir,
mais surtout, pas non plus tous les domaines du savoir dÕune Žpoque. Dans Les Mots et les
Choses, Foucault a montrŽ que, si lÕanalyse des richesses, la Grammaire et lÕHistoire
naturelle participent de la m•me transformation ŽpistŽmique, la durŽe de ce processus est
beaucoup plus longue dans le premier cas que dans les deux autres. Il faut alors penser les
mouvements des concepts comme des transformations ˆ des vitesses multiples qui
nÕeffacent pas ce qui prŽexiste, mais changent la configuration o• les autres concepts
m•me peuvent appara”tre
2
. Si les conditions de possibilitŽ dÕapparition des nouveaux
concepts changent avec le changement des rŽseaux conceptuels, cela ne signifie pas que la
rupture comporte une Žlision de tout le passŽ : Ç il nÕest pas intellectuellement possible, en
effet, de dŽsigner, de dŽfinir et de dŽcrire une rupture sans faire appel, ouvertement ou
subrepticement, ˆ une continuitŽ.
3
È Les discontinuitŽs, les ruptures, se nouent aux
continuitŽs dans les temps multiples qui se condensent dans le concept, font du concept
m•me le si•ge des diffŽrentiels de temps ˆ lÕÏuvre. Si la multiplicitŽ ÔsynchroniqueÕ ou

1
AS, p. 237. Sur lÕhistoire comme enchev•trement de temps hŽtŽrog•nes chez Foucault cf. aussi S.
Legrand, Les normes chez Foucault, Paris, PUF, 2007, pp. 22 sv.
2
Lorraine Daston et Peter Galison, en critiquant la prŽsumŽe fixitŽ des Žpist•m•s, dŽcrivent ainsi
lÕemergence de nouveaux codes of epistemic virtue : Ç Instead of the analogy of succession of political regimes or
scientific theories each triumphing on the ruins of its predecessors, imagine new stars winking into
existence, not replacing old ones but changing the geography of the heavens. [É] In contrast to the static
tableaux of paradigms and epistemes, this is a history of dynamic fields, in which newly introduced bodies
reconfigure and reshape those already present, and vice versa È (Objectivity, NY, Zone Books, 2007, p. 18).
3
J. DÕHondt, Ç Foucault, une pensŽe de la rupture È, in E. de Silva (Žd.) Lectures de Michel Foucault 2.
Foucault et la philosophie, Lyon, ENS Editions, 2003, p. 20.
XXVII
horizontale du concept se montre comme lÕenchev•trement de plusieurs durŽes,
correspondant ˆ plusieurs Ç histoires È qui se nouent dans lÕactuel, le but de la gŽnŽalogie
comme Ç anti-science È sera prŽcisŽment de Ç dŽsassujettir les savoirs historiques È
correspondant aux histoires et aux temporalitŽs plurielles du concept, pour montrer que
tout un ensemble de valeurs Žthiques, politiques et esthŽtiques se prŽsentent comme vŽritŽs,
mais seulement au prix de passer par une justification dont la forme est scientifique.
1
La
t‰che de la gŽnŽalogie sera de surmonter toute opposition entre synchronie et diachronie,
pour retrouver dans le prŽsent lÕhŽtŽrog•ne des temporalitŽs qui constituent le concept : Ç ce
qui fait que lÕordre est lui-m•me une nŽgociation temporaire avec ce qui serait le
dŽsordre.
2
È Il faut alors expliquer en quoi, selon nous, cette histoire proc•de dÕune
interrogation concernant la contemporanŽitŽ de la philosophie, m•me si elle ne semble pas
toucher les objets traditionnels de la philosophie, la vŽritŽ, lÕ•tre, etc., mais ce concept
beaucoup plus prosa•que et empirique quÕest la population.

LÕhistoire du concept

Il y a au moins deux raisons pour Žcrire une histoire archŽologique et gŽnŽalogique
du concept de population. La premi•re, cÕest que pendant longtemps lÕhistoire de ce
concept a ŽtŽ une histoire typiquement Ç philosophique È, dans le sens nŽgatif du terme :
une histoire Ç essentialisante È consistant dÕune part ˆ considŽrer que le concept existe
depuis toujours et de lÕautre ˆ projeter lÕidŽe moderne de population sur les acceptions
anciennes et les objets du passŽ. Une consŽquence typique de cette approche
ŽpistŽmologique consiste dans lÕusage du mot de population pour Žcrire lÕhistoire ou
traduire des ouvrages appartenant ˆ des pŽriodes o• le mot soit nÕexistait pas, soit Žtait tr•s
peu utilisŽ
3
. Une autre consŽquence en est lÕattribution dÕun m•me sens aux diffŽrents
usages du mot, qui a naturellement recouvert des significations diffŽrentes au cours de

1
FDS, pp. 9-19, et infra, chap. III.
2
P. Loraux, Ç Le souci de lÕhŽtŽrog•ne È, in Au risque de Foucault, op.cit, p. 37. Comme le dit Reinhart
Koselleck : Ç LÕhistoire des concepts met donc aussi en lumi•re la stratification complexe des significations
multiples dÕun concept datant dÕŽpoques diffŽrentes. De ce fait elle dŽpasse la stricte alternative entre
diachronie et synchronie en renvoyant bien plut™t ˆ la Gleichzeitigkeit des Ungleichzeitigkeit (contemporanŽitŽ
de ce qui nÕest pas contemporain), quÕun concept peut contenir. È (Die vergangene Zukunft : Zur semantik
geschichtlicher Zeit, Francfort, Surkhamp, 1979, tr. fr. Le Futur passŽ: contribution ˆ la sŽmantique des temps
historiques, Paris, Editions de lÕEHESS, 1990, p. 114).
3
Cf. pour une critique de ces usages anachroniques du terme cf. H. Le Bras, Ç Peuples et populations È,
cit., pp. 18-19.
XXVIII
lÕhistoire
1
. En consŽquence de ces usages rŽtrospectifs, lÕhistoire des doctrines de
population a ŽtŽ trop souvent victime de lÕidŽologie du progr•s ou du syndrome du
prŽcurseur : une bonne partie des histoires dŽdiŽes aux doctrines de population du XVII
e

et XVIII
e
si•cles, qualifie simplement ces thŽories de Ç prŽ-malthusiennes È
2
. Tout se passe
donc comme si, jusquÕˆ 1798, annŽe de publication de lÕEssai sur le principe de population, la
science de la population Žtait encore ˆ la recherche de son fondateur, emprisonnŽe dans
une sorte de prŽ-histoire en de•ˆ de la rupture ŽpistŽmologique reprŽsentŽe par Malthus.
Quelque auteur aurait obscurŽment avancŽ que le rapport entre multiplication de la
population et accroissement des ressources aurait pu •tre contradictoire, mais personne
avant Malthus nÕaurait compris la vraie nature de cette contradiction, ˆ savoir le conflit
entre accroissement gŽomŽtrique de la population et accroissement arithmŽtique des
ressources. Les chemins empruntŽs par les prŽcurseurs ressemblent ainsi ˆ des parcours
gŽniaux et inachevŽs, rŽpondant ˆ lÕavance ˆ des probl•mes qui nÕont pas encore ŽtŽ
envisagŽs, et restant pourtant dans lÕattente dÕune systŽmatisation thŽorique que seule la
rationalitŽ plus dŽveloppŽe des Žpoques ultŽrieures pourra accomplir.
3
On voit bien quelle
sorte de vision progressive de lÕhistoire sous-tend telle hypoth•se et la sŽrie des probl•mes
lourds quÕelle pose : si lÕidŽe, selon laquelle la famine, la guerre ou les ŽpidŽmies seraient
autant des contr™les rŽgulateurs destinŽs par la Providence divine, ˆ aligner la croissance
de la population sur les ressources, se rencontre dŽjˆ chez Tertullien, doit-on pour autant
en dŽduire que la doctrine du p•re de lÕEglise annonce ou prŽfigure celle de Malthus?
4
Le
livre des Nombres mentionne deux recensements tout en rappelant lÕinterdit divin quant au
dŽnombrement de la totalitŽ des communautŽs du peuple dÕIsra‘l. Doit-on en conclure
pour autant que la Bible est le Ç lieu dÕŽmergence de la question dŽmographique, le

1
Cf. C. ThŽrŽ, J.-M. Rohrbasser, Ç LÕemploi du terme ÔPopulationÕ dans les annŽes 1750 È, cit., p. 2, les
auteurs dÕailleurs critiquent le m•me Foucault comme responsable de cette confusion.
2
Cf. p.e. C. E. Stangenland, Pre-Malthusian Doctrines of Population. A Study on the History of Economic Theory
(1904), Kelley Publishers, New York, 1966 ; Gonnard, RenŽ, Histoire des doctrines de la population, Nouvelle
Librairie Nationale, Paris, 1923 ; J. J. Spengler, French Predecessors of Malthus, Duke University Press, North
Carolina, U.S.A., 1942 ; Gioli, Gabriella (Žd.), Le teorie della popolazione prima di Malthus, Milano, Franco
Angeli, 1987. Sur la tentation rŽcurrent, en histoire de lÕŽconomie, de recourir ˆ une interrogation
rŽtrospective ou au mythe du prŽcurseur, cf. J.-Cl. Perrot, Une histoire intellectuelle de lÕŽconomie politique, XVII
e
-
XVIII
e
si•cle, Paris, ƒditions de lÕEHESS, coll. Ç Civilisations et sociŽtŽs È, 1992 (introduction).
3
Cf. H. Metzger, Ç Le r™le du prŽcurseur dans lÕŽvolution de la science È, in H. Metzger, La mŽthode
philosophique en histoire des sciences, cit., p. 83 : Ç La prescience du prŽcurseur ne deviendra accessible que
lorsquÕelle sera ŽclairŽe par la lumi•re fulgurante que dŽgagera de lÕÏuvre du savant authentique qui permet
de lÕinterprŽter. LÕavant-coureur nÕaura droit ˆ la reconnaissance tardive des hommes que lorsque le coureur
annoncŽ aura touchŽ le poteau dÕarrivŽe. È
4
Cf. Paul Neurath, From Malthus to the Club of Rome and Back. Problems of Limits to Growth, Population
Control, and Migrations, London Ð New York, M.E. Sharpe, 1994, p. 4.
XXIX
moment o•, pour la premi•re fois, un peuple dans sa totalitŽ est questionnŽ en tant que
sujet-objet qui doit •tre reprŽsentŽ par une Žcriture destinŽe ˆ laisser une trace de son
existence biologique È
1
? Ne faudrait-il pas restituer la phrase de Tertullien dans le contexte
de sa thŽologie plut™t que dans le cadre d'une science prŽcoce de la population ? Et ne
faudrait-il pas plut™t comprendre que le livre des Nombres Žtait l'expression d'une pratique
essentiellement liŽe ˆ des principes tr•s anciens de gouvernement ?
Un autre mirage typique, singuli•rement dans les travaux qui se sont occupŽs de
population et de dŽmographie ˆ la suite de la thŽmatisation foucaldienne de la biopolitique,
est celui de la confusion entre recensement, dŽnombrement, sciences de la population, et
dŽmographie. La simple existence dÕune pratique de recensement nÕautorise pas ˆ parler de
dŽmographie ante-littŽram ainsi que les spŽculations de Platon sur le nombre des citoyens de
la CitŽ idŽale ne permettent pas de parler dÕoptimum de population.
2
Pour quÕil y ait
dŽmographie, il ne suffit pas de compter ou de mesurer la dimension de la population, il
faut dÕabord la volontŽ dÕen Žtudier la structure, la dynamique, les mouvements et dÕen
comprendre les mŽcanismes : en ce sens la dŽmographie, beaucoup plus qu'une science de
lÕŽcriture, comme pourrait lÕindiquer lÕanalyse Žtymologique, est une science du processus.
3

Elle est, en dÕautres termes, un produit tardif de la conviction que Ç LÕEtat moyen de la
Population ne peut •tre connu que par la sŽrie de ses mouvements.
4
È Inutile,
naturellement, de chercher cette dŽmarche chez Platon, dans la Bible ou dans la logique
qui commandait les recensements des Romains.
Plus profondŽment, la confusion anachronique entre dŽmographie et
dŽnombrement mŽconna”t tout le r•gne des savoir-faire comptables, des techniques
dÕenregistrement et leur rapport avec des sociŽtŽs bien donnŽes
5
. Comme le dit Eric

1
Cf. M. Cammelli, Ç Spettri demo-grafici e biopolitica È, in A. Vinale (Žd.), Biopolitica e democrazia,
Napoli, Cronopio, 2005.
2
CÕest la th•se de H. G. Daugherty & K. C. W. Kammeyer, An Introduction to Population, New York,
Guilford, 1995, pp. 12-15.
3
Cf. J. Vallin, La dŽmographie, Paris, La DŽcouverte, 2002, p. 9 ; H. Le Bras, DŽmographie, Paris, Odile
Jacob, 2005, pp. 417 sv. Cf. aussi J. Dup‰quier, Introduction ˆ la dŽmographie historique, Paris-Tournai-MontrŽal,
Gamma, 1974, p. 62, pour qui la dŽmographie est seulement partiellement une science de la mesure du
phŽnom•ne (une dŽmometrie), elle est surtout lÕŽtude de lÕencha”nement des ŽvŽnements populationnels
(une dŽmologie), avec la prŽtention dÕ•tre une science de lÕaction (une dŽmonomie).
4
A. Guillard, ƒlŽments de statistique humaine, ou dŽmographie comparŽe, Paris, Guillaumin, 1855, p. 271.
5
LÕŽcriture nÕa pas toujours ŽtŽ essentielle au dŽnombrements : les Inca, par exemple, utilisaient des
faisceaux de cordelettes ˆ noeud colorŽes (Cf. C. B. Loza, Ç Du bon usage des quipus face ˆ lÕadministration
coloniale espagnole, 1550-1660 È, Population, 1-2, 1998, pp. 139-160), les anciens grecs dŽnombraient des
collectifs de soldats par lÕusage des cordes, alors que dans la Bible cÕest le paiement qui permet la mise en
XXX
Brian, le sens m•me des chiffres dŽpend des savoirs qui ont ŽtŽ mis en Ïuvre dans leur
Žlaboration : Ç un chiffre est toujours le produit dÕun Žtat donnŽ de la division sociale du
travail È entre des expertises qui, dans la pŽriode moderne, sont administratives, militaires,
ecclŽsiastiques, techniques ou savantes. Si, une fois Žtablis Ç les chiffres op•rent comme
des nombres, cÕest-ˆ-dire comme des valeurs objectives È, ces chiffres sÕaccordent
parfaitement aux nombres seulement au prix de lÕadhŽsion ˆ Ç une culture historiquement
donnŽe È.
1
Ainsi Yves Charbit a bien prouvŽ que le chiffre de 5040, retenu par Platon pour
indiquer lÕeffectif des citoyens de la CitŽ idŽale, rŽpond principalement ˆ des
considŽrations arithmŽtiques, politiques et religieuses de lÕŽpoque et non ˆ la question,
typiquement moderne, de lÕŽquilibre entre nombre des hommes et ressources.
2
Son
immuabilitŽ, ne dŽrive pas de lÕŽquilibre avec la production des ressources, mais est un
moyen dÕemp•cher la dŽcadence Ð rŽsultat de tout mouvement Ð gr‰ce ˆ lÕhomogŽnŽitŽ
gŽomŽtrique et ˆ lÕexercice plein de la dike : la constance du nombre des hommes rŽpond
donc au principe de lÕorganisation de la citŽ par les dieux, argument religieux mobilisŽ par
Platon en fonction de sa th•se contre la dŽmocratie. La problŽmatique quantitative de la
CitŽ idŽale est donc ancrŽe dans une conception de lÕindividu et de lÕŽgalitŽ politique si
ŽloignŽes des n™tres, que du point de vue ŽpistŽmologique, Platon reprŽsente plut™t un cas
limite : Ç les syst•mes de rŽfŽrence Žtant diffŽrents, caractŽriser sa pensŽe de
ÔdŽmographiqueÕ appara”t profondŽment artificiel.
3
È
Comme lÕa montrŽ Canguilhem, cet artificialisme ˆ lÕorigine du Ç virus de
prŽcurseur È, rŽsulte gŽnŽralement de la transposition arbitraire dÕune structure logique et
dÕune vŽritŽ scientifique dÕune Žpoque ˆ un autre espace intellectuel. Il consiste ˆ extraire
une thŽorie ou une idŽe de leur contexte dÕŽnonciation et en faire le tŽmoignage dÕune
pensŽe dŽmographique qui serait en quelque sorte consubstantielle ˆ lÕhumanitŽ. Trop
souvent, cette dŽmarche revient ˆ effacer la diversitŽ des pratiques et des pensŽes qui, au
cours des si•cles, se sont dŽveloppŽes autour du probl•me du nombre des hommes : elles
appara”tront alors, soit comme des anticipations qui permettent au savant Ç dÕaccrŽditer sa

Žquivalence de personnes. Dans tous ces cas lÕŽcriture est seulement une circonstance possible : lÕessentiel
cÕest une opŽration matŽrielle qui a elle m•me une histoire et des usages multiples.
1
E. Brian, Ç Peut-on vraiment compter la population? È, in T. Martin (Žd), MathŽmatique et action
politique. Etudes dÕhistoire et de philosophie des mathŽmatiques sociales, Paris, INED, 2000, pp. 145-161.
2
Y. Charbit, Ç La citŽ platonicienne : histoire et utopie È, Population, vol. 57, n¡ 2, 2002, pp. 231-260.
CÕest en effet la divisibilitŽ du chiffre par tous les diviseurs entre 2 et 11 qui permet la parfaite subdivision,
principe de la justice politique.
3
Ibid., p. 258.
XXXI
dŽcouverte dans le passŽ, faute de pouvoir le faire dans le prŽsent È
1
, soit comme un
interminable cumul dÕerreurs, comme une suite de ÔsophismesÕ finalement ŽcartŽs gr‰ce ˆ
la conscience enfin rejointe de la vŽritŽ ou ˆ lÕŽtablissement de la bonne mŽthode
scientifique
2
. En ce sens, la dŽmarche archŽologique consisterait en une mise en garde
contre la tentation de considŽrer nos concepts ŽlŽmentaires comme automatiquement
applicables en tous temps et en tous lieux : lÕapproche philosophique devrait nous servir
comme thŽrapie contre cette maladie du langage et de la pensŽe qui est lÕhistoire
philosophique, selon une cŽl•bre mŽtaphore wittgensteinienne.
La deuxi•me raison pour Žcrire cette histoire Ç thŽrapeutique È du concept de
population se trouve dans les rŽponses peut-•tre trop expŽditives donnŽes ˆ lÕhistoire
idŽalisante quÕon a dŽcrite ci-dessus. Si le concept de population nÕest pas une entitŽ
Žternelle, venant de la nuit des temps et dont seules varient les modalitŽs historiques
dÕinscription dans les textes scientifiques, sÕagirait-il dÕune Ç invention È ou dÕune
Ç construction È ?
3
Et si cÕest le cas, qui aurait inventŽ le concept de population et
quÕaurait-il inventŽ prŽcisŽment ? Un concept, une catŽgorie, une substance ? Quel est le
rapport de cette invention avec la Ç chose È population, la population dans son existence
matŽrielle ?
Les dŽbats entre Ç constructionnistes È et Ç rŽalistes È occupent aujourdÕhui le devant
de la sc•ne en ŽpistŽmologie et sociologie des sciences, comme le montre le nombre des
publications qui sÕencha”nent depuis lÕapparition du Ç programme fort È de David Bloor et
du courant dÕhistoire sociale des sciences. Les productions scientifiques sont, pour les

1
G. Canguilhem, Ç Objet de lÕhistoire des sciences È, in Id., ƒtudes dÕhistoire et de philosophie des sciences de
la vie, Paris, Vrin, 1983, p. 11, cf. aussi p. 21 : Ç Un prŽcurseur ce serait un penseur de plusieurs temps, du
sien et du celui ou de ceux quÕon lui assigne comme ses continuateurs, comme les exŽcutants de son
entreprise inachevŽe. È et A. KoyrŽ : Ç Personne ne sÕest jamais considŽrŽ comme prŽcurseur de quelquÕun
dÕautre ; et nÕa pas pu le faire. Aussi, lÕenvisager comme tel est le meilleur moyen de sÕinterdire de le
comprendre. È (ibid., p. 22).
2
Un exemple typique de cette dŽmarche est lÕarticle de J. Bourdon, Ç Remarques sur les doctrines de
population depuis deux si•cles È, Population, vol. 2, n. 3, 1947, pp. 481-495, o• lÕauteur soutient
bachelardiennement que Ç lÕhistoire des doctrines de population est surtout lÕhistoire des erreurs qui ont ŽtŽ
Žmises au sujet de la population. [É] Les sophismes anciens se retrouvent sous dÕautres formes dans bien
des discussions actuelles : pour les Žcarter, le rappel des erreurs passŽes nÕest poins superflu. È
3
Pour ne prendre que deux exemples: selon Judith Revel, (Michel Foucault. ExpŽriences de la pensŽe, Paris,
Bordas, 2005, p. 153) Ç les populations È dŽfinies par lÕ‰ge, le genre, la sexualitŽ, la classe, etc. sont Ç des
groupes homog•nes construits par le pouvoir sur la base dÕun fondement prŽtendument naturel qui permet
dÕen dŽfinir la consistance identitaire, cÕest-ˆ-dire dÕun certain nombre des traits naturels communs qui en
seraient la caractŽristique È. Pour Didier Fassin (Ç La biopolitique n'est pas une politique de la vie È, Sociologies
et sociŽtŽs, 38, 2, 2006, pp. 35-48) la politique de populations Ç construit et produit des collectivitŽs humaines
ˆ travers des taux de mortalitŽ et des programmes de planification familiale, ˆ travers des r•gles d'hygi•ne et
des contr™les des flux migratoires. È
XXXII
exposants de ce courant, Ç des syst•mes de propositions et dÕactions, comme des
cosmologies constituŽes localement par les humains afin de rendre compte du monde qui
est le leur. È
1
La science est un dispositif qui invente un ordre, et il sÕagit de comprendre
comment cet ordre prend naissance ˆ partir dÕun ensemble de pratiques plus ou moins
scientifiques, pour ensuite transformer notre monde. Ainsi des thŽories universelles sont
souvent avancŽes pour rŽpondre ˆ des probl•mes particuliers : cÕest dire que la pratique
des sciences ne peut pas •tre ŽtudiŽe en sŽparant le conceptuel, lÕinstrumental et le
politique. En France, par exemple, le travail de Alain Desrosi•res sur lÕhistoire des
statistiques, repose essentiellement sur le principe que Ç les outils statistiques permettent
de dŽcouvrir ou de crŽer des •tres sur lesquels prendre appui pour dŽcrire le monde et agir
sur lui È
2
. Pour lui, les conventions dŽfinissant des objets engendrent des rŽalitŽs
continuellement nŽgociŽes qui pourtant permettent lÕaction et la coordination dÕun
ensemble dÕacteurs, donc des objets tout ˆ la fois construits et bien rŽels. En introduisant
dans les sciences de lÕhomme des mŽthodes et des exigences propres aux sciences de la
nature, la statistique moderne fabrique des Ç choses qui tiennent È, des objets engendrŽs
par le calcul des moyennes qui sont inscrits dans la rŽalitŽ comme des objets en m•me
temps dŽpendant des conventions et reflŽtant cette m•me rŽalitŽ sociale. La statistique
moderne est emblŽmatique de cette tension entre la revendication dÕobjectivitŽ et lÕunivers
de lÕaction, ou, entre la science comme gestion des choses, et la politique comme gestion
des hommes.
3

LÕaccent se trouve ainsi mis sur une histoire de la raison capable de remettre en
discussion le clivage entre science et politique, notamment en cherchant ˆ comprendre la
fa•on dont le complexe techno-scientifique et le monde social se (rŽ) dŽfinissent et se (re)
construisent simultanŽment, pour le dire avec Latour. Il est clair que la question de fond,
ici, ne concerne plus seulement le point de vue ŽpistŽmologique ou de sociologie de la
connaissance, mais celui dÕune mise en question des cadres naturels de lÕaction, dÕune
Ç ontologie o• des •tres nouveaux Žmergent È
4
. HervŽ Le Bras, dans son livre au titre
significatif LÕinvention des populations, reprend ˆ son compte une certaine partie de ces th•ses

1
D. Pestre, Ç Pour une histoire sociale et culturelle des sciences. Nouvelles dŽfinitions, nouveaux
objets, nouvelles pratiques È, Annales HSS, mai-juin 1995, n¡3, pp. 487-522.
2
A. Desrosi•res, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, cit., p. 9.
3
A. Desrosi•res, Ç Comment faire des choses qui tiennent : histoire sociale et statistique È, Histoire et
mesure, 1989, IV 3-4, pp. 225-242.
4
B. Latour, Ç Cosmopolitique de la science È, in A. W. Lasowski (Žd.), PensŽes pour le nouveau si•cle, Paris,
Fayard, 2008, p. 114.
XXXIII
en montrant comment la crŽation et la diffusion du mot, et notamment sa spŽcification ˆ
lÕintŽrieur dÕun rŽseau conceptuel, a fini par engendrer la ÔsubstanceÕ population. La
nouveautŽ conceptuelle serait ici lÕabsence dÕŽchelle qui permet ˆ la ÔsubstanceÕ population
de franchir les limites usuelles attribuŽes aux autres groupes humains :
Ç Parler de population, cÕest crŽer une substance particuli•re. [É] Plus profondŽment, avec
le terme Ç population È, appara”t une nouvelle essence ou une nouvelle substance qui peut
traverser les si•cles et les ocŽans. People est trop matŽriel pour dŽsigner toute lÕhumanitŽ aux
diffŽrents ‰ges, et mankind, inversement, est trop abstrait pour reprŽsenter seulement un nombre
variable selon lÕŽpoque et le lieu. È
1


Les approches de la sociologie des sciences insistant sur le caract•re construit de la
rŽalitŽ scientifique ont amenŽ ˆ une salutaire mise en discussion dans un domaine, celui de
la dŽmographie, o• dominait le positivisme, lÕobjectivisme et un manque gŽnŽral de
thŽorie.
2
DÕautre part, ce sont ces m•mes approches qui, de plus, ont contribuŽ ˆ diffuser
lÕimage dÕune toute-puissance de la statistique et en gŽnŽral des sciences quantitatives, en
particulier dans lÕimposition dÕun pouvoir Žtatique totalisant et rŽducteur des diversitŽs.
3

Souvent lÕarticulation entre science et politique sÕest trouvŽe placŽe sous le signe dÕun
vague relativisme sociologisant ou dÕune nette dŽnonciation de la manipulation du monde
rŽel opŽrŽe par lÕidŽologie dŽmographique. La rŽalitŽ m•me a ŽtŽ conceptualisŽe ou
intellectualisŽe enti•rement, comme si entre le concept et lÕobjet, il nÕy avait pas de solution
de continuitŽ : le mod•le scientifique est ainsi pensŽ comme une puissance presque infinie
de donation de forme ˆ la rŽalitŽ sociale et naturelle. En hypostasiant cette puissance, la
dŽnonciation des liaisons dangereuses entre science et politique semble trop souvent traduire
la fascination pour lÕidŽal promŽthŽen du contr™le total de la rŽalitŽ sociale gr‰ce aux
concepts et aux instruments scientifiques.
Or, ce mod•le du contr™le panoptique-statistique et de la construction totale de la
rŽalitŽ sociale risque de faire oublier que Ç le monde rŽsiste. Les scientifiques qui sÕobstinent

1
H. Le Bras, LÕinvention des populations. Biologie, idŽologie et politique, Paris, Odile Jacob, 2000, pp. 18, 22.
2
Cf. S. Greenhalgh, Ç The Social Construction of Population Science : An Intellectual, Institutional, and
Political History of Twentieth-Century Demography È, Comparative Studies in Society and History, vol. 38, 1, jan
1996, pp. 26-66.
3
Cf. L. Schwerber, Ç LÕhistoire de la statistique, laboratoire pour la thŽorie sociale È, Revue fran•aise de
sociologie, 37, 1, 1996, pp. 107-128. JÕexclus de ces approches le cas de Latour, qui a plusieurs fois pris ses
distances avec ces Ç constructionnismes È na•fs, cf. en particulier, Ç Croyez-vous ˆ la rŽalitŽ ? È in Id., LÕespoir
de Pandore. Pour une version rŽaliste de la activitŽ scientifique, Paris, La DŽcouverte, 2007, pp. 7-31 (Žd. orig.
PandoraÕs Hope. Essays on the Reality of Sciences Studies, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1999).
XXXIV
doivent sÕaccomoder eux-m•mes ˆ cette rŽsistance.
1
È La population, comme rŽalitŽ, est
concr•tement fa•onnŽe par des politiques de population et en m•me temps par des
comportements sexuels et procrŽateurs, par des modes de socialisation, par des
modifications climatiques et environnementaux, par des migrations, par des pratiques qui
nÕont pas forcŽment de rapport direct avec des politiques populationnistes ou
malthusiennes ; en bref par un ensemble de facteurs qui ne sont pas toujours et ne peuvent
pas •tre simplement le rŽsultat de ces politiques. Il faut parler dÕune construction
simultanŽe, par le haut et par le bas, matŽrielle et conceptuelle, de lÕobjet population
m•me, dŽrivant autant des politiques publiques et dŽmographiques que des pratiques
individuelles et des modes sociaux, du rapport avec les institutions et avec la communautŽ.
Si les travaux de Foucault et Perrot ont montrŽ que toute cette sph•re est mobilisable par
une politique dŽmographique, cÕest que celle-ci nÕest pas non plus un agrŽgat de rapports
informes en attente dÕune Ç invention È catŽgorielle qui puisse la contenir et lÕinformer par
le haut
2
.
Une histoire du concept de population doit prendre en ligne de compte cette
acception nŽcessairement politique qui marque lÕobjet depuis ses origines les plus reculŽes,
et qui dÕailleurs fait tout son intŽr•t. Comme le dit Le Bras, Ç sous couvert de ce vocable
anodin, scientifique ou tout au moins numŽrique, vaguement ennuyeux et rŽbarbatif, se
transmettent des traditions religieuses et politiques considŽrables. Parler de population,
cÕest parler dÕelles ˆ mots couverts. È
3
Ce qui est fascinant dans le concept de population,
cÕest que son parcours compliquŽ entre une variŽtŽ de disciplines, de traditions savantes et
m•me dÕusages profanes tŽmoigne de son appartenance ˆ des couples de domaines dont il
reprŽsente incessamment un point dÕarticulation : le scientifique et le politique, la
connaissance et lÕaction, la nature et le social, ce qui est et ce qui doit •tre. De ces couples de
termes, il ne suffit pas de rŽvŽler lÕimplication, comme si cela suffisait ˆ Žmettre un verdict
de culpabilitŽ ou dÕinnocence sur la dŽmographie ou sur le concept lui-m•me : la
population, comme objectivation Žconomique et biologique dÕune multiplicitŽ humaine

1
I. Hacking, Entre science et rŽalitŽ. La construction sociale de quoi ?, trad. B. Jourdant, Paris, La DŽcouverte,
2001 (Žd. orig. The social construction of what ?, Cambridge, Harvard University Press, 1999), p. 102. Sur ce
point cf. en particulier L. Fleck, Entstehung und Entwicklung einer wissenschaftlichen Tatsache, Frankfurt am Main,
Suhrkamp Verlag, 1980, (tr. fr. Gen•se et dŽveloppement dÕun fait scientifique, Paris, Flammarion, 2008).
2
Cf. P.-A. Rosental, Ç LÕargument dŽmographique. Population et histoire politique au 20
e
si•cle È,
Vingti•me si•cle. Revue dÕhistoire, 95, juillet-septembre 2007, pp. 3-14 ; J. Hetch, Ç La dŽmographie comme
question politique È, in M. Chauvi•re, M. Sassier, B. Bouquet, R. Allard, B. Ribes (eds.), Les implicites de la
politique familiale. Approches historiques, juridiques et politiques, Paris, Dunod, 2000, pp. 54-74.
3
H. Le Bras, LÕadieu aux masses. DŽmographie et politique, cit., p. 6.
XXXV
marquŽe ˆ jamais par le sceau du politique nÕest que lÕautre face de la population, comme
objectivitŽ scientifique et Ç naturelle È.
Ici encore lÕanalyse gŽnŽalogique, qui retrace les filiations divergentes des concepts ˆ
partir de leurs diffŽrentes histoires pourrait •tre dÕune aide prŽcieuse. Il ne sÕagira plus de
souligner seulement les Ç coupures È pour guŽrir lÕhistoire du concept de population du
Ç virus du prŽcurseur È et de tous ses anachronismes, mais aussi les continuitŽs inŽvitables
qui se nouent nŽcessairement aux ruptures, aux inventions, aux crŽations, lorsqu'un
concept appartient littŽralement ˆ des scansions temporelles diffŽrentes, mais aussi ˆ des
Ç viscositŽs È diffŽrentes. Du point de vue de lÕhistoire des doctrines politiques, le concept
de population nÕoccupe pas la m•me place dans une hiŽrarchie conceptuelle et nÕobŽit pas
au m•me dŽveloppement historique que selon lÕhistoire des sciences dŽmographiques,
mais entre ces temps diffŽrents, il y a incessamment des points de passage, des
correspondances, des reflets anachroniques qui mettent en question la prŽsumŽe linŽaritŽ
de l'histoire du concept
1
. Penser le concept comme le lieu o• tous ces diffŽrents temps se
rencontrent, combattent et sÕenchev•trent, penser la Ç contemporanŽitŽ de ce qui n'est pas
contemporain È ne signifie-t-il pas dŽfinir l'exercice gŽnŽalogique m•me comme un certain
usage des anachronismes, Ç une remontŽe du temps a contrario de l'ordre ŽvŽnementiel È ˆ
partir de notre prŽsent ?
2


Pourquoi Foucault ?

La difficultŽ dÕŽtudier le concept de population aujourdÕhui tient en somme, plus
encore qu'ˆ sa polysŽmie, au partage disciplinaire entre lÕhistoire des concepts politiques -
qui ne sÕoccupe gu•re des concepts scientifiques ou mi-scientifiques Ð et le cadre de
lÕhistoire ŽpistŽmologique, qui ne sÕintŽresse pas aux concepts politiques. En revanche, la
sociologie des sciences a posŽ au centre de lÕattention des objets mi-politiques, mi-
scientifiques, mais ainsi cÕest la question des conditions historiques de lÕapparition et du
dŽveloppement des concepts qui sÕen est trouvŽe effacŽ. Il est Žvident que, pour nous,

1
Cf. J. Ranci•re, Ç Le concept d'anachronisme et la vŽritŽ de l'historien È, L'Inactuel, 6, 1966, pp. 53-68 :
Ç [Dans l'histoire comme processus] il y a des modes de connexion que nous pouvons appeler des anachronies
: des ŽvŽnements, des notions, des significations qui prennent le temps ˆ rebours, qui font circuler le sens
d'une mani•re qui Žchappe ˆ toute contemporanŽitŽ, ˆ toute identitŽ du temps avec "lui-m•me"... È
2
Cf. G. Didi-Huberman, Devant le temps, Paris, Minuit, 2000, pp. 9-55. Sur l'inŽvitable combat entre Ç
une vŽritŽ toujours changeante et des concepts toujours anachroniques È, cf. P. Veyne, Ç ThŽorie, types,
concepts È, in Id., Comment on Žcrit l'histoire, Paris, Seuil, 1978, p. 190.
XXXVI
lÕhistoire foucaldienne de la Ç gouvernementalitŽ È reprŽsente une alternative ˆ ces trois
solutions, dÕautant plus que Foucault sÕest occupŽ largement du concept de population,
vers la fin des annŽes 1970.
Mais le probl•me aujourdÕhui tient prŽcisŽment ˆ lÕusage quÕon peut faire de ce
travail Žclectique, fragmentŽ, composŽ de moments profondŽment
distincts (lÕenseignement, les livres, les interventions dans lÕactualitŽ), et pourtant dotŽ
dÕune unitŽ profonde
1
. Travail qui a fait ; ces derni•res annŽes, lÕobjet dÕune diffusion et
dÕune circulation remarquables, donnant lieu ˆ des analyses historiennes ou philosophiques
qui ont renouvelŽ la pensŽe contemporaine. Toutefois, on ne pourra quÕ•tre ŽtonnŽ face ˆ
la profonde ŽtrangetŽ de la majeure partie de ces travaux par rapport ˆ la dŽmarche
foucaldienne. CÕest que cette dŽmarche reste, en bonne partie, un myst•re. On sÕest
dŽbarrassŽ, par exemple, de la critique selon laquelle le travail de Foucault Žtait
profondŽment antihistorique, et depuis un certain temps les historiens se servent des
th•ses foucaldiennes ou des outils mis au point par la gŽnŽalogie. Mais le rapport profond
du travail foucaldien ˆ lÕhistoire nÕa pas ŽtŽ Žclairci : on reste dans le doute ˆ propos de la
valeur historique des analyses sur lÕhistoire de la folie, de la prison ou de la sexualitŽ. SÕagit-
il de th•ses historiques, pouvant •tre confirmŽes ou rŽfutŽes sur le plan de lÕhistoire tout
court ? Ou sÕagit-il des th•ses philosophiques, qui rŽclament un Žclaircissement prŽalable
par lÕhistoire de la philosophie ?
La plupart de commentateurs aujourdÕhui refusent de donner une rŽponse tranchŽe,
comme le tŽmoigne lÕextraordinaire prolifŽration des travaux qui font rŽfŽrence ˆ Foucault
en histoire des sciences, sociologie, sciences politiques, etc. Les philosophes, quant ˆ eux,
revendiquent une sorte de privil•ge ˆ lÕinterprŽtation dÕune Ïuvre qui, il faut le dire,
plonge ses racines dans la philosophie et ne cesse de dŽbattre avec les options
philosophiques de son temps : phŽnomŽnologie, structuralisme, philosophie du langage. A
cela, on pourrait opposer que lÕinterdisciplinaritŽ, ˆ laquelle le travail de Foucault semble
vouŽ d•s son origine, ne peut •tre que salutaire. Mais la question est ailleurs : la confusion
systŽmatiquement entretenue entre ces diffŽrentes approches ne masque-t-elle pas la forme
du travail foucaldien, en emp•chant aujourdÕhui de travailler sur les pistes que lui-m•me a
ouvertes, notamment dans ses cours au Coll•ge de France ?

1
Cf. C. Del Vento, J.-L. Fournel, Ç LÕŽdition des cours et les ÔpistesÕ de Michel Foucault. Entretiens avec
Mauro Bertani, Alessandro Fontana et Michel Senellart È, Laboratoire italien. Politique et sociŽtŽ, 7, 2007 :
Ç Philologie et politique È, pp. 173-198.
XXXVII
En schŽmatisant beaucoup, on pourra distinguer deux types dÕapproche ˆ lÕÏuvre
foucaldienne, qui sont aussi deux fa•ons de sÕapproprier ce travail problŽmatique. DÕune
part, il y aura les commentateurs, qui consid•rent lÕÏuvre foucaldienne comme un corpus
quelconque dÕhistoire de la philosophie, dont il faut reconstruire lÕencha”nement, les
sources, le contexte, etc. Ce travail peut aller du commentaire pur et simple ˆ lÕexŽg•se,
avec les risques que ces deux fa•ons dÕaborder lÕÏuvre impliquent : la paraphrase o•
lÕexc•s dÕŽrudition, Ç qui sÕautorise un certain supplŽment de savoir, mais dont le lecteur,
fondamentalement, nÕa pas besoin pour bien comprendre le texte qui lui est donnŽ ˆ lire
1
. È
En ramenant ˆ lÕexercice universitaire du commentaire disciplinŽ une pensŽe tr•s liŽe ˆ son
prŽsent, qui Ç na”t et meurt avec son prŽsent È, qui nÕa pas cessŽ de ce concevoir comme
une expŽrience, ne risque-t-on pas de dŽsamorcer les bombes foucaldiennes
2
?
DÕautre part, il y a les usagers des ouvrages foucaldiens. Nous pensons moins ˆ ceux
qui, au nom de la malheureuse mŽtaphore foucaldienne-deleuzienne de la boite ˆ outils, ont
transformŽ la pensŽe de Foucault en un sorte de bible, quÕˆ ceux qui travaillent sur les
pistes ouvertes par Foucault, notamment dans les cours, en essayant de les inscrire dans
une analyse de notre propre prŽsent. Ici, toutefois, le risque est autre et peut-•tre plus
grand. Soit on emporte les analyses foucaldiennes dans les champs des sciences sociales et
politiques, ou de la critique littŽraire, ou de lÕhistoire des sciences, en appliquant
directement les outils foucaldiens ˆ notre actualitŽ ou ˆ un domaine historique, comme si
ces outils nÕavaient pas ˆ leur tour une historicitŽ, comme sÕils nÕŽtaient pas liŽs ˆ leur usage
dans une autre rŽalitŽ, comme sÕils nÕŽtaient pas eux-m•mes des formes plastiques en
transformation. Ainsi prend-on les analyses foucaldiennes comme des vŽritŽs historiques,
qui permettent de les dŽcliner par rapport ˆ un champ dÕŽtude spŽcifique. Le rŽsultat est
que souvent les concepts foucaldiens finissent par fonctionner ˆ lÕintŽrieur dÕun autre
syst•me de rŽfŽrence ou que les interprŽtations foucaldiennes sont Ç appliquŽes È de fa•on
plus ou moins rigide ˆ des analyses qui leur restent profondŽment hŽtŽrog•nes.
Pour nous, il ne sÕagit pas, bien entendu, de critiquer lÕune ou lÕautre de ces
approches : elles restent deux modalitŽs lŽgitimes et utiles de lÕappropriation de lÕÏuvre
foucaldienne qui ont souvent donnŽ lieu ˆ des excellents travaux, dont nous nous servons

1
C. Del Vento, J.-L. Fournel, Ç LÕŽdition des cours et les ÔpistesÕ de Michel FoucaultÉ È, cit.
2
Cf. M. Foucault, Ç Dialogue sur le pouvoir È, p. 476 : Ç je voudrais Žcrire des livres bombes, c'est-ˆ-dire
des livres qui soient utiles prŽcisŽment au moment o• quelqu'un les Žcrit ou les lit. Ensuite, ils
dispara”traient. È Cf. sur ce point A. Fontana, Ç Leggere Foucault, oggi È, in M. Galzigna (Žd.), Foucault oggi,
Milano, Feltrinelli, 2008, pp. 29-44.
XXXVIII
dans cette th•se. Toutefois, en lisant, en rŽflŽchissant, en discutant, avec les uns et avec les
autres, nous nous sommes rendu compte que la question nÕŽtait pas de comment choisir
son propre champ, mais justement de comment ne pas choisir entre ces deux options. Pour
ceux qui aujourdÕhui voudraient recueillir un certain hŽritage de la pensŽe foucaldienne, ce
nÕest pas chacune de ces approches qui est problŽmatique, mais bien plut™t leur disjonction.
Le fait de travailler sur les pistes que les ouvrages foucaldiens ont ouvert, en montrant
leurs enjeux, leurs limites, leur fŽconditŽ, ne nous autorise pas ˆ oublier la forme spŽcifique
du travail foucaldien. Ce travail impliquait dÕabord une redŽfinition des enjeux de la
philosophie et finalement, de la philosophie m•me, en la confrontant sans rel‰che ˆ son
dehors : un extŽrieur historique, mais aussi scientifique, politique, pratique, o• la pensŽe
trouvait ˆ la fois la source et le but de ses dŽplacements. Le concept de population est un
bon objet pour une philosophie qui voudrait se mesurer avec son extŽrieur, et, en
particulier, pour une philosophie politique qui, au lieu de construire des Ždifices
conceptuels, prŽf•re se tourner vers les fondements de ceux-ci. LÕhistoire de ce concept
oblige la philosophie politique ˆ remettre en discussion tout un ensemble de catŽgories
quÕelle donne pour acquis : la population serait-elle un quasi-objet scientifique, selon la
dŽfinition de Serres, dont la composition ˆ moitiŽ naturelle et ˆ moitiŽ sociale pose une
question sur la composition de la sociŽtŽ et sur la nature du collectif ?
1

Nous essayerons en somme dÕappliquer au travail de Foucault, ce que lui-m•me
appelait une Ç mise en intelligibilitŽ È : en travaillant sur une question prŽcise qui Žmerge au
cours des ses analyses gŽnŽalogiques, nous chercherons de mettre en lumi•re la forme de
la pensŽe foucaldienne. Il sÕagit donc de faire en sorte que ce travail de th•se ne se soit pas
seulement un travail qui se nourrit des concepts foucaldiens, mais qui puisse se
transformer dans une interrogation permanente de ces concepts, de leur champ de validitŽ,
de leurs conditions de possibilitŽ de leur application ˆ une analyse du prŽsent. Ainsi, le
concept de Ç population È nous a semblŽ aussi un bon objet pour mettre ˆ lÕŽpreuve la
Ç grille È thŽorique de la gouvernementalitŽ et comprendre si elle maintient ses promesses :
fournir un cadre dÕanalyse pour une histoire gŽnŽalogique des rapports de force qui

1
Cfr. M. Serres, Le parasite, Paris, Grasset et Fasquelle, 1980, pp. 301 sv. : Ç Ce quasi-objet marqueur du
sujet, comme on dit marquer un agneau pour lÕautel ou pour la boucherie, est un Žtonnant constructeur
dÕintersubjectivitŽ. Par lui, nous savons comment et quand nous sommes des sujets, quand et comment
nous ne le sommes plus È (p. 305). Sur le dŽfi que ce quasi-objet, trop ÔdurÕ et ÔnaturelÕ pour •tre simplement
objet dÕune explication sociologique, pose aux sciences sociales, cf. B. Latour, Ç Les chantiers actuels des
Žtudes sociologiques sur les sciences exactes È, in R. Guesnerie & F. Hartog, Des Sciences et des Techniques : un
dŽbat, Paris, ƒd. de lÕEHESS, Ç Cahier des Annales È, 45, 1998, pp. 11-24.
XXXIX
pourrait valoir comme une Ç ontologie historique de nous m•me È. Mais ce travail nÕŽtait
possible quÕau prix dÕun double dŽplacement par rapport aux objectifs initiaux que nous
nous sommes fixŽs lorsque nous avons commencŽ ce Žtude.
LÕobjectif Žtait, au dŽbut, de mettre en perspective historique lÕhypoth•se de la
gouvernementalitŽ et Ç vŽrifier È la Ç crŽdibilitŽ È historique de la lecture foucaldienne de
lÕŽmergence du concept de population. Il est Žvident que ce propos ne pouvait pas tenir
longtemps sans un Žclaircissement prŽalable du rapport que Foucault entretient avec
lÕhistoire. CÕest pourquoi, dans la premi•re partie de ce travail, nous chercherons ˆ mettre
en lumi•re les traits centraux de son Ç histoire de la pensŽe È, comme il aimait la dŽfinir.
Cette tentative, qui doit situer, sinon lÕintŽgralitŽ, au moins une certain partie du parcours
intellectuel de Foucault par rapport ˆ lÕhistoire ŽpistŽmologique, sÕexpose ˆ la fois au risque
de gŽnŽralitŽ et dÕincomplŽtude. Mais il faut prŽciser que notre intention ici nÕest pas
exŽgŽtique : il sÕagira plut™t de dŽfinir, ˆ travers une certaine lecture de lÕÏuvre
foucaldienne, un certain type dÕanalyse historique-critique qui doit nous permettre
dÕavancer sur les pistes que lui-m•me a ouvertes.
Dans la deuxi•me partie, nous mettrons ˆ jour une Žmergence : celle du concept de
population au milieu du XVIII
e
si•cle, et nous essayerons surtout de comprendre
comment Foucault a analysŽ cette Žmergence, quelle valeur ce concept a rev•tu ˆ lÕintŽrieur
de sa rŽflexion sur la Ç biopolitique È, et comment cette rŽflexion sÕest nourrie
constamment du travail des historiens. On abordera alors la question des textes que
Foucault lisait et quelle lecture de ces textes, sa conception des Ç dispositifs È (dispositif de
sexualitŽ, dispositif de sŽcuritŽ) autorisait.
Dans la troisi•me partie, nous ne suivrons pas une dŽmarche historienne qui devrait
conduire logiquement ˆ parcourir lÕhistoire du concept de population dans la seconde
moitiŽ du XVIII
e
si•cle ; il nous semble plus intŽressant de suivre le dŽveloppement m•me
de la dŽmarche foucaldienne dans le cours de 1978, SŽcuritŽ, territoire, population, le
conduisant dÕune analyse de lÕŽmergence du concept de population ˆ une Ç histoire de la
gouvernementalitŽ È. On restituera ˆ lÕintŽrieur de cette perspective lÕhistoire longue de la
Ç naissance de la population È pour deux raisons liŽes entre elles. En premier lieu, il sÕagit
de se servir des instruments m•me de la gŽnŽalogie pour combattre la th•se de
lÕÇ invention È de la population par un inexistant complexe scientifique-politique tout
puissant, point de vue souvent attribuŽ ˆ Foucault lui-m•me. En deuxi•me lieu, il sÕagit de
XL
revenir sur la Ç rŽsistance du rŽel È, ˆ partir de lÕÇ obstacle È que la question de la
procrŽation a posŽ incessamment aux Ç doctrines dŽmographiques È. Il sÕagira ainsi de tenir
ensemble, par notre dŽmarche, le programme dÕÇ histoire de la sexualitŽ È que Foucault a
esquissŽ dans la VolontŽ de savoir et la rŽflexion quÕil a menŽe pendant le cours au Coll•ge de
France, deux instances qui, trop souvent, ont ŽtŽ sŽparŽes dans les commentaires sur la
th•se foucaldienne de la Ç biopolitique È. On reviendra par lˆ sur le Ç myst•re È de
lÕŽmergence soudaine de la population au milieu du XVIII
e
si•cle.
Il ne sÕagit pas, toutefois, de faire une histoire Ç foucaldienne È du concept de
population, mais plut™t de saisir Ç lÕinstance de la rŽflexion dans la pratique de
gouvernement et sur la pratique de gouvernement È
1
. Il sÕagit moins de faire une histoire
de la pensŽe scientifique ou politique sur la population, que de traquer la pensŽe qui habite
la construction de lÕobjet Ç population È dans sa matŽrialitŽ propre, en mettant en relief ce
que Foucault nÕa peut-•tre pas vu ou soulignŽ. Ce dont il sera alors question, ce sont, dÕune
part, les effets de thŽorie engendrŽs par les ŽvŽnements et par la rŽflexion sur ces
ŽvŽnements ˆ lÕintŽrieur de la pratique de gouvernement, dÕautre part les effets Ç de
retour È de la gouvernementalitŽ elle-m•me, ses effets dÕobjectivation et de vŽridiction
quant aux pratiques des hommes qui se constituent en sujets de leur propre choix.
Restituer lÕÇ Žmergence È dÕun concept ˆ lÕintŽrieur dÕune expŽrience de pensŽe : en cela, nous
restons Ç foucaldiens È.

1
NB, p. 4.





Partie I


METHODE
















2
INTRODUCTION A LA PREMIERE PARTIE







Dans les derni•res pages des Mots et les choses Foucault fait une distinction entre deux
modalitŽs de la circulation et de la propagation des concepts dans le champ fragmentŽ et
hŽtŽrog•ne des sciences humaines. DÕune part, il y a des concepts Ç qui sont transportŽs ˆ
partir dÕun autre domaine de la connaissance, et qui, perdant alors toute efficacitŽ
opŽratoire, ne jouent plus quÕun r™le dÕimage.
1
È Tel est le cas, par exemple, des
mŽtaphores organicistes dans la sociologie du XIX
e
si•cle, comme lÕont montrŽ les
analyses de Georges Canguilhem et Judith Schlanger
2
. Mais dans dÕautres cas, le concept se
dŽtache au contraire du langage naturel, il sÕÇ endurcit È ˆ lÕintŽrieur dÕune thŽorie
scientifique, dŽpasse un certain nombre de Ç seuils È de scientificisation, acquiert une
Ç puretŽ È ˆ lÕintŽrieur dÕune thŽorie formelle. Ce processus ne lÕemp•che pas de continuer
ˆ mener une vie propre dans le langage ordinaire : la Ç propagation È dÕun mot, et
lÕopŽration de mŽtaphorisation qui sÕy trouve rattachŽe, Ç ne cessent de nourrir le langage
naturel, de multiplier les opŽrations dÕinterconnexion, implicite ou explicite, entre registres
distincts, et de sÕoublier lorsque sÕannule la diffŽrence entre la mŽtaphore et sa source
3
. È
Un tel concept devient alors ce que Foucault appelle un Ç mod•le È : Ç les mod•les
constituants qui ne sont pas pour les sciences humaines des techniques de formalisation ni
de simples moyens pour imaginer, ˆ moindre frais, des processus; ils permettent de former
des ensembles de phŽnom•nes comme autant dÕ ÇobjetsÈ pour un savoir possible; ils
assurent leur liaison dans lÕempiricitŽ, mais ils les offrent ˆ lÕexpŽrience, dŽjˆ liŽs ensemble.

1
MC, p. 368.
2
Cf. en particulier G. Canguilhem, Ç QuÕest-ce quÕune idŽologie scientifique ? È, in Id. IdŽologie et rationalitŽ
dans lÕhistoire des sciences de la vie. Nouvelles Žtudes dÕhistoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1988 ; Ç La
thŽorie cellulaire È, in Id., La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965 (rŽed. 1992), pp. 43-80 ; J. Schlanger, Les
mŽtaphores de lÕorganisme, Paris, Vrin, 1971.
3
I. Stengers, Ç La propagation des concepts È, in Id., DÕune science ˆ lÕautre. Des concepts nomades, Paris, Seuil,
1987, pp. 18-19.
3
Ils jouent le r™le de ÇcatŽgoriesÈ dans le savoir singulier des sciences humaines.
1
È
Dans le premier chapitre de cette partie nous donnons une image de la polysŽmie du
concept de Ç population È aujourdÕhui : donnŽe du langage ordinaire, il nÕest pas moins un
Ç mod•le structurant È pour un certain nombre de sciences. Pour utiliser une expression de
Ian Hacking, nous pourrions dire quÕaujourdÕhui la Ç population È fonctionne comme un
mŽta-concept permettant la formation et le fonctionnement de toute une sŽrie dÕautres
Ç concepts organisateurs È dans le champ des sciences humaines et sociales comme dans
celui des sciences naturelles
2
. CÕest cette ambigu•tŽ que nous avons cherchŽ de mettre ˆ
jour dans notre introduction, en esquissant une trajectoire sommaire du concept de
Ç population È ˆ travers les diffŽrents Ç styles de raisonnement È qui sÕaffirment dans la
modernitŽ : probabiliste, statistique, biologique, Žconomique. La difficultŽ dÕune histoire
conceptuelle de la Ç population È appara”t alors dans tout son Žclat : chaque Ç style de
raisonnement È stabilise le concept ˆ lÕintŽrieur dÕun rŽseau conceptuel particulier, qui lui
donne sa signification propre. Et pourtant le concept de population ne semble pas se
dissoudre dans une infinitŽ de concepts diffŽrents, dans la mesure o• il continue de recouvrir
un certain nombre dÕusages Ç profanes È dont lÕhistoire obŽit ˆ des rythmes et des
viscositŽs qui ne sont pas ceux de lÕhistoire des sciences.
La singularitŽ du concept de population impose alors de trouver une alternative ˆ la
fois au continuisme na•f de lÕhistoire des idŽes et ˆ une Ç ŽpistŽmologie de la rupture È
assumant trop souvent la discontinuitŽ Ç Žpochale È comme une hypoth•se plut™t que
comme un rŽsultat de la recherche. Si dans cette partie nous nous tournons vers lÕhistoire
ŽpistŽmologique des sciences Ç ˆ la fran•aise È (Canguilhem en particulier), et ˆ son
homologue amŽricaine, lÕHistorical Epistemology, cÕest moins pour y trouver une mŽthode du
travail que les traces dÕune problŽmatisation Ð continuitŽ ou discontinuitŽ dans lÕhistoire
conceptuelle -, qui explose littŽralement chez Foucault, le conduisant ˆ reformuler son
Ç archŽologie È comme Ç gŽnŽalogie È entre les annŽes 1960 et 1970. Mais il y a
naturellement une autre raison de se situer dans le sillage du travail entamŽ par
Canguilhem et Foucault : inŽvitablement, le parcours autour des usages intellectuels du
concept de population nous am•ne au bord du politique. Alors que lÕhistoire des

1
MC, p. 368.
2
Cf. I. Hacking, Ç Historical mŽta-epistemology È, in L. Daston, W. Carl, Wahrheit und Geschichte,
Gšttingen: Vandenhoeck & Ruprecht, 1999, pp. 53-76. Pour le rapport entre meta-concept et concept
organisateur, cf. lÕappendice ˆ cette premi•re partie.
4
statistiques et de la dŽmographie a nŽgligŽ pendant longtemps la nŽcessitŽ politique dÕune
science de la population, les historiens sÕaccordent aujourdÕhui ˆ reconna”tre que d•s son
origine la mathŽmatique des populations, chez Graunt et Petty, est politique
1
. Ici, en
revanche, il faut se libŽrer dÕune autre na•vetŽ : mettre en lumi•re les racines politiques
dÕun concept scientifique ne signifie pas le marquer ˆ jamais du sceau honteux de la
domination, ni procŽder ˆ une ŽpistŽmologie dŽnonciatrice des liaisons dangereuses entre
science et politique. La mŽthode archŽo-gŽnŽalogique de Foucault, nous semble-t-il,
reprŽsente une fa•on de travailler constamment ˆ la fronti•re entre ŽpistŽmologie et
politique sans jamais cŽder aux stigmatisations banales et ˆ la dŽnonciation facile. Le
gŽnŽalogiste ne se limite pas ˆ relever lÕarticulation entre Ç politique È et Ç scientifique È, au
contraire, cÕest justement lˆ o• cette connexion appara”t que son travail commence : Ç La
h‰te avec laquelle on rapporte d'ordinaire les contenus d'un discours scientifique ˆ une
pratique politique masque, ˆ mon sens, le niveau o• l'articulation peut •tre dŽcrite en
termes prŽcis.
2
È
Or, comme nous lÕavons remarquŽ dans lÕintroduction gŽnŽrale, ce principe a ŽtŽ
oubliŽ, nŽgligŽ, ou simplement effacŽ par la plupart des Žtudes qui aujourdÕhui se
rŽclament de lÕhŽritage foucaldien. Pour Žviter le double pi•ge symŽtrique de la rŽduction
de la gŽnŽalogie sous la forme dÕune dŽnonciation des rapports de domination ou dÕune
description Ç neutre È et impartiale des rapports des forces, il faut inverser la dŽmarche.
Partir non pas de la lecture que Foucault livre de la Ç biopolitique des populations È pour
en vŽrifier lÕexactitude ou lÕinexactitude historique, ou pire, la considŽrer comme une
donnŽe de fait, un instrument tout pr•t pour la bataille politique. Partir, par contre, des
prŽsupposŽs thŽoriques et historiques de cette lecture, mettre en lumi•re la forme de la
pensŽe foucaldienne afin dÕen rendre encore possible lÕusage pour nous, aujourdÕhui :
voici la seule voie qui nous semble praticable. Entreprendre une lecture ˆ nouveaux frais
de la mŽthode archŽo-gŽnŽalogique implique dÕabord de se dŽbarrasser dÕune sŽrie de
couples de concepts ŽlaborŽe par Foucault m•me (savoir et pouvoir, archŽologie et
gŽnŽalogie, normalitŽ et anormalitŽ, discipline et sŽcuritŽ, etc.) et comprendre les raisons
pour lesquelles Foucault a mis en place ces enqu•tes, ou autrement dit, ce que ces enqu•tes

1
Pour une vue dÕensemble, cf. J. Hecht, Ç The Past Recaptured : Population Thought, Science and
Policy Throughout History È, in R. Mackensen, L. Thill-Thouet, U. Stark (Žds), Bevšlkerungsentwicklung und
Bevšlkerungstheorie in Geschichte und Gegenwart. Deutsche Gesellschaft fŸr Bevšlkerungswissenschaft, 21. Arbeitstagung,
Frankfurt Ð New York, Campus Verlag, 1989, pp. 26-52.
2
M. Foucault, Ç RŽponse ˆ une question È, DEI, p. 691.
5
visaient rŽellement. Il nous faut alors un fil directeur pour nous dŽplacer ˆ lÕintŽrieur de
son Ïuvre, sans la prŽtention dÕen construire une interprŽtation globale et cohŽrente :
nous savons combien sa pensŽe est traversŽe par des hŽsitations et des ruptures, des
Ç retours È inattendus et des relectures dŽcapantes de son propre parcours. Ce fil directeur
devrait plut™t •tre une sorte de dispositif analytique dŽfinissant un niveau de
problŽmatisation qui permet de rendre intelligibles certains dŽplacements de la pensŽe
foucaldienne ainsi que le perpŽtuel redŽploiement dÕun bagage conceptuel.
Nous trouverons ce fil rouge dans la question du rapport entre expŽrience et
concepts, rapport qui soude ˆ notre avis la pensŽe de Foucault ˆ celle de Canguilhem dÕune
fa•on un peu diffŽrente de ce quÕon a lÕhabitude de souligner dans les Žtudes
dÕŽpistŽmologie historique. Dans le premier chapitre, nous soutenons que Canguilhem, et
Foucault ˆ sa suite, cherchent ˆ leur fa•on une alternative aux options philosophiques qui
se prŽsentent ˆ leur Žpoque pour penser la relation entre le champ de lÕexpŽrience
historique des hommes et une activitŽ non moins humaine, la crŽation des concepts. Ainsi,
assumer un point de vue philosophique signifie pour Foucault assumer un point de vue
canguilhemien considŽrant la philosophie non pas comme activitŽ livrŽe ˆ elle-m•me, mais
comme rŽflexion Ç pour qui toute mati•re Žtrang•re est bonne È : le philosophe ne doit pas
expliquer comment fonctionne un mŽcanisme social ou un processus mental, il doit par
contre dŽgager la pensŽe implicite dans le fonctionnement des mŽcanismes sociaux, dans
lÕexplication des processus mentaux, dans la mise en place des dispositifs de
gouvernement, etc. En sÕapprochant ainsi dÕune large partie de la philosophie
contemporaine qui comprend, par exemple, Wittgenstein et le pragmatisme, et quÕon
pourrait faire remonter ˆ Kant et ˆ son idŽe de la philosophie transcendantale, Foucault
soutient que la philosophie est une activitŽ de diagnostic des cadres conceptuels de notre
expŽrience. Dans la mesure o• la philosophie Žtudie la pensŽe comme une forme de
lÕaction, elle ne peut pas extraire les concepts dÕune certaine forme de lÕexpŽrience : au
contraire, son but est celui de ramener les Ç idŽes È au champ pratique dans lequel elles ont
pris forme, sans pour autant rŽduire la pensŽe ˆ un pur effet des pratiques humaines.
Entreprendre un travail historique de confrontation de la philosophie ˆ son dehors, t‰che
assumŽe dŽlibŽrŽment par Canguilhem, signifiera, pour le dernier Foucault, retracer les
Ç foyers dÕexpŽrience È dans lesquels une forme de rationalitŽ a pu prendre naissance.
Quelle est alors la forme de cette Ç expŽrience È ? LÕexpŽrience dont parle Foucault
6
nÕest pas ce qui prŽc•de sa formulation conceptuelle, laquelle en reprŽsente toujours une
trahison (solution bergsonienne), ni ce qui nous permet de retrouver lÕorigine de la pensŽe
conceptuelle (solution phŽnomŽnologique), ni ce qui est rendu possible par un syst•me
conceptuel (solution structuraliste). Les expŽriences qui intŽressent Foucault sont toujours
des expŽriences de la pensŽe qui nous permettent de prendre du recul, de la distance par
rapport ˆ ce que nous faisons, ˆ nos comportements, ˆ nos formes dÕaction. Pourtant, on
voit bien la difficultŽ de lÕentreprise : pour dŽcrire de lÕextŽrieur notre pensŽe, pour dŽcrire
lÕappareil conceptuel qui innerve nos expŽriences, il faudrait dŽjˆ pouvoir sÕen extraire, et
comme le dit Foucault, faire une Ç ethnologie de notre culture È.
Dans le deuxi•me chapitre, nous montrons que la phase dŽnommŽe
Ç archŽologique È de la pensŽe foucaldienne est enti•rement sous le signe dÕune fouille sous
nos pieds qui dans une certain sens est rendue possible par lÕŽcart entre lÕexpŽrience et la
pensŽe conceptuelle dÕun moment historique donnŽ. Ainsi, ce sont les Ç expŽriences
limites È qui nous rŽv•lent les expŽriences fondamentales de la pensŽe dans lÕhistoire
(Histoire de la folie) ; ce sont les changements de notre expŽrience de pensŽe qui nous
permettent de regarder les a priori historiques rŽgissant les expŽriences des autres Žpoques
(Naissance de la clinique) ; ou cÕest un a priori historique dŽfini par un certain savoir, une
certaine ŽpistŽm• et un certain syst•me de positivitŽ, qui reprŽsente les conditions de
possibilitŽ, et donc de contrainte, de toute expŽrience de connaissance (Les mots et les choses).
Notre hypoth•se est que lÕanalyse archŽologique Žtait dŽcevante au niveau de lÕarticulation
entre expŽriences et concepts, car elle nÕarrivait pas ˆ intŽgrer la production conceptuelle
dans une expŽrience de pensŽe. La notion de savoir pr•tait en plus le flanc ˆ la confusion
avec lÕhistoire des mentalitŽs qui con•oit le rapport entre expŽrience et pensŽe dans les
termes de lÕexpression. Pour cette raison, la gŽnŽalogie proc•de dÕune reformulation de
lÕarchŽologie ˆ partir du savoir, pour montrer quÕil est habitŽ toujours dÕune volontŽ, et que
les rapports de forces dŽfinissent en profondeur les processus de connaissance.
Dans le trosi•me chapitre, nous Žcartons alors une interprŽtation banale de la
gŽnŽalogie, entendue trop souvent comme une mŽthode analytique qui a simplement
superposŽ la dimension du pouvoir ˆ lÕanalyse des syst•mes de savoir. La mise en place de
la gŽnŽalogie implique au contraire une reformulation de la structure temporelle de
lÕarchŽologie qui proc•de de la diffŽrenciation du prŽsent de lÕactuel. La gŽnŽalogie est une
analyse qui part du prŽsent, dÕun probl•me dans le prŽsent et dÕune expŽrience de pensŽe
7
dans le prŽsent, mais son but nÕest plus seulement dÕen montrer la diffŽrence par rapport au
passŽ. La gŽnŽalogie doit pouvoir montrer la diffŽrence que nous insŽrons dans ce prŽsent
lorsque nous faisons de la rŽpŽtition des ŽvŽnements du passŽ un actuel, cÕest-ˆ-dire une
rupture qui implique une nouveautŽ radicale. Nous pourrions caractŽriser lÕattitude
gŽnŽalogique comme un certain usage instrumental de lÕhistoire : lÕhistoire nÕest pas une fin
en soi car elle ne sert pas ˆ expliquer Ç comment nous sommes devenus ce que nous
sommes ? È (question historique), mais Ç comment nous sommes arrivŽs ˆ nous penser
ainsi, par exemple comment nous sommes arrivŽs ˆ penser la vŽritŽ comme scientifique ? È
(question philosophique). LÕhistoire est lÕactivitŽ dÕ Ç estrangement È qui nous permet de
penser nos expŽriences de pensŽe dans le prŽsent, et donc de mettre en perspective les
usages que nous faisons des concepts.
Dans la mesure o• la gŽnŽalogie part de lÕexpŽrience du prŽsent pour mettre en
lumi•re la pensŽe de ce prŽsent, elle reformule le principe strict de lÕhistoire
ŽpistŽmologique - Žviter tout anachronisme de lÕ Ç histoire des idŽes È -, et se caractŽrise
comme une remontŽe vers les commencements dispersŽs et multiples de nos pensŽes ˆ
travers une pratique dŽlibŽrŽe mais contr™lŽe de lÕanachronisme. Foucault a dŽfini cette
pratique comme une Ç construction des fictions È et il a caractŽrisŽ tout son travail comme
une Ç construction des fictions È. Nous appelons Ç ŽpistŽmologique È le premier usage de la
fiction : faire semblant que les universaux nÕexistent pas, que lÕEtat, la population, etc.
nÕexistent pas sous la forme dÕobjets rŽels. Nominalisme mŽthodologique qui va permettre
ce que Foucault appelle une mise en intelligibilitŽ, c'est-ˆ-dire une composition non causaliste
des effets dans un tableau synoptique qui permet de comprendre comment les universaux
conceptuels ont ŽtŽs possibles. Cet usage permet de dŽgager lÕexpŽrience consistant ˆ
penser ces universaux ˆ lÕintŽrieur dÕune rationalitŽ vouŽe ˆ lÕaction : au nom de quelle
connaissance gouverne-t-on ainsi, quel sujet sÕagit-il de conduire, ˆ travers quel objet sÕagit-
il de gouverner ?
Nous appelons Ç politique È le deuxi•me usage de la fiction : il consiste ˆ appliquer
cette mise en intelligibilitŽ au prŽsent, en opŽrant une confrontation entre notre expŽrience
de pensŽe et cette pensŽe comme forme de lÕaction quÕon a retrouvŽe dans le passŽ. Cette
mise en intelligibilitŽ sera archŽologique - dans la mesure o• elle nous montre la diffŽrence
entre notre expŽrience de pensŽe et celle du passŽ -, et gŽnŽalogique, dans la mesure o• elle
introduit dans notre fa•on de penser une diffŽrence. Nous faisons lÕexpŽrience de cette
8
diffŽrence lorsque nous dŽcouvrons que notre forme de pensŽe est fictionnelle : nous
construisons les objets rŽels par des interprŽtations fictives du rŽel, par une sorte de
nominalisme ontologique, qui ne saurait toutefois se rŽsoudre dans un
Ç constructionnisme È intŽgral. La mise ˆ jour des Ç expŽriences historiques de la pensŽe È,
entendues comme Ç dehors È de la philosophie, introduit constamment un ŽlŽment de
matŽrialitŽ et dÕopacitŽ qui rŽsiste ˆ la construction scientifico-politique de la matŽrialitŽ
sociale. Comme pour les historiens des Annales, pour Foucault aussi il sÕagit de crŽer un
cercle vertueux entre prŽsent et passŽ, mais si pour les historiens cela sert ˆ expliquer
historiquement le prŽsent, chez Foucault la construction historique est guidŽe par une mise
en intelligibilitŽ philosophique de son prŽsent : elle nous montre lÕinnervation conceptuelle de
notre expŽrience de pensŽe.
A la fin de ce parcours ˆ lÕintŽrieur de la pensŽe foucaldienne, il appara”tra assez
clairement que la mŽthode archŽo-gŽnŽalogique nÕest rŽductible ni ˆ lÕhistoire des sciences,
ni ˆ celle de la pensŽe politique. Elle appara”t plut™t comme une construction Ç artisanale È
et mouvante pour relever historiquement lÕarticulation conceptuelle entre une formation
de pouvoir et une configuration de savoir sans postuler la prŽcŽdence de lÕun sur lÕautre.
Nous chercherons en effet ˆ montrer que lÕŽlaboration progressive du mod•le
gŽnŽalogique conduit Foucault ˆ dŽpasser la conception du rapport Ç externe È entre
instance politique et instance scientifique (un pouvoir rend certains objets disponibles ˆ un
certain savoir qui valide par consŽquent ces objets comme Ç scientifiques È et viceversa)
1
. La
gŽnŽalogie oblige ˆ repenser la construction des objets scientifiques-politiques dans un
processus o• le pouvoir se donne immŽdiatement sous la forme dÕun Ç savoir faire È et o•
un certain rapport de savoir se prŽsente immŽdiatement comme un Ç pouvoir faire È (dans
le sens dÕ•tre autorisŽ ˆ faire) quelque chose dÕun objet
2
. Immanence, donc, entre pouvoir
et savoir. Mais, dans la mesure o• un savoir se traduit immŽdiatement dans un pouvoir,
cette immanence ne conduisait-elle pas alors ˆ un renforcement de la conception du
pouvoir comme domination ? Evidemment la rŽponse rŽside dans la dŽfinition m•me des

1
Tel Žtait, en effet, le prŽsupposŽ qui rŽgissait lÕanalyse des rapports entre psychiatrie et pouvoir pŽnal
dans la perspective foucaldienne de la premi•re moitiŽ des annŽes 1970, et que S. Legrand rŽsume ainsi :
Ç La psychiatrie fournit au syst•me pŽnal lÕŽlŽment de code requis par son jeu de vŽridiction (qui implique
que lÕacte criminel soit rendu intelligible pour •tre jugŽ), et ipso facto le mŽcanisme pŽnal fournit ˆ la
psychiatrie un ŽlŽment de surpouvoir qui lui permet de sÕŽtendre et de se gŽnŽraliser. È (Les normes chez
Foucault, Paris, Presses Universitaires de France, coll. Ç Pratiques thŽoriques È, 2007, p. 256.
2
Cf. A. Desrosi•res, Ç Peut-on tout mesurer ? Les deux sens, technique et social, du verbe pouvoir È, in N.
Coquery, F. Menant, F. Weber, Ecrire, compter, mesurer. Vers une histoire des rationalitŽ pratiques, Paris, Editions
de lÕENS-Ulm, 2006, pp. 255-264.
9
relations de pouvoir comme des processus conflictuels : si le pouvoir nÕest pas une
substance possŽdŽe par les uns et subie par les autres, alors il en est de m•me pour le
savoir.
Faire une analyse gŽnŽalogique signifie prŽcisŽment rompre avec la prŽsupposition
quÕun certain rapport de force puisse se maintenir indŽfiniment en dŽtenant les clŽs dÕun
savoir qui lui est du, en exer•ant en somme un certain monopole de la pensŽe. Le concept
de dispositif, apparemment obscur et spŽcifique, reprŽsente alors la clŽ de vožte de lÕanalyse
archŽo-gŽnŽalogique. Loin dÕ•tre une Ç machine È destinŽe ˆ capturer des forces vivantes,
le dispositif doit •tre compris comme lÕagencement des rationalitŽs hŽtŽrog•nes qui rŽpond
ˆ une urgence, c'est-ˆ-dire ˆ lÕŽmergence dÕune transformation gŽnŽralisŽe des rapports de
force, tŽmoignant une Žvolution de la pensŽe. Avec le mot de Ç pensŽe È Foucault a toujours
indiquŽ une instance de lÕexpŽrience appartenant aussi bien aux gouvernants quÕaux
gouvernŽs. Ainsi lÕhistoire gŽnŽalogique du concept de population doit aboutir
logiquement ˆ une mise en lumi•re de lÕexpŽrience de pensŽe qui a permis lÕŽclosion du
concept ˆ lÕintersection entre une certaine forme du savoir et une certaine relation de
pouvoir. Nous le verrons dans la troisi•me partie.



















10
Chapitre I

EXPƒRIENCE ET CONCEPTS : DE CANGUILHEM ç FOUCAULT





Dans notre introduction, plut™t que poser des dŽfinitions a priori, nous avons
procŽdŽ par une sorte de mŽthode analytique prŽcritique, en prŽsupposant le concept de
population comme une donnŽe du langage ordinaire et scientifique et ensuite nous avons
ensuite cherchŽ ˆ le dŽcomposer en ses traits caractŽristiques. En essayant dÕ•tre fid•le ˆ
une suggestion de Canguilhem, selon qui Ç travailler un concept cÕest en faire varier
lÕextension et la comprŽhension, [É] lÕexporter hors de sa rŽgion dÕorigine, le prendre
comme mod•le ou inversement lui chercher un mod•le È, nous nous sommes retrouvŽ ˆ
mesurer lÕextension de ce qui semble dÕabord se prŽsenter comme une multiplicitŽ dans
lÕespace et dans le temps.
1
Il nous reste maintenant ˆ comprendre comment, ˆ partir de
cette multiplicitŽ bariolŽe et de ses usages incommensurables auparavant, il est possible de
confŽrer ˆ ce concept Ç par des transformations rŽglŽes, la fonction dÕune forme.
2
È
Ceci nous m•ne au volet plus explicitement philosophique de notre recherche : si
nous avons montrŽ que lÕadoption de la mŽthode archŽologique-gŽnŽalogique permet de
mettre en question certains prŽsupposŽs de lÕhistoire des idŽes, il nous reste ˆ dŽfinir en
quoi un tel projet se situe prioritairement sur le plan de la philosophie ou mieux du point
de vue dÕune certaine articulation de la philosophie avec lÕhistoire, ˆ partir de la question
du prŽsent. Cela devrait nous permettre de situer lÕÏuvre foucaldienne par rapport ˆ une
double mŽfiance : celle des philosophes, qui lÕaccusent dÕhistoriciser et donc de relativiser
la vŽritŽ, et celle des historiens qui lÕaccusent de trahir la dŽmarche historique pour
privilŽgier la surdŽtermination des ŽpistŽm•s et une version forte du culturalisme
historique
3
. Plus profondŽment ce quÕil faut relever ce sont les conditions et les

1
G. Deleuze, op. cit., p. 36.
2
G. Canguilhem, Ç Dialectique et philosophie du non chez Gaston Bachelard È, in ƒtudes dÕhistoireÉ, cit.,
p. 206.
3
Cf. J. Revel, Ç Le moment historiographique È, in L. Giard (Žd.), Michel Foucault. Lire lÕÏuvre, Grenoble, J.
Millon, 1992.
11
aboutissements dÕune rencontre qui constitue lÕarri•re plan de notre recherche sur lÕhistoire
du concept de population, rencontre dans un certain sens inŽvitable d•s quÕon parle
dÕhistoire dÕun concept : celui de lÕŽpistŽmologie et de lÕhistoire. Or, cÕest cette rencontre
qui Žtait prŽcisŽment ˆ lÕorigine dÕune certaine interrogation critique sur les limites de la
rationalitŽ et des vŽritŽs de la science, interrogation ancienne dans lÕhistoire de la pensŽe
fran•aise, qui remonte ˆ Comte, Boutroux, PoincarŽ, Meyerson, Bachelard
1
.
Les dŽveloppements de ce courant hŽtŽroclite, particuli•rement au XX
e
si•cle,
montrent combien lÕintŽr•t pour le concept scientifique replacŽ dans son histoire a
lentement amenŽ ˆ lÕidŽe dÕune philosophie qui nÕa pas ˆ Žnoncer la vŽritŽ de cette histoire,
mais qui doit plut™t sÕinterroger et •tre mise en discussion ˆ lÕaune de lÕhistoire des
concepts. Comme le soulignait en 1935 HŽl•ne Metzger, la pratique de lÕhistoire des
sciences devait prŽcisŽment ÔguŽrirÕ le philosophe Ç de lÕŽtrange manie de vouloir poser a
priori ou a posteriori des concepts dŽfinitifs sur lesquels lÕesprit pourrait appuyer sa soif de
certitude, et que lÕon pourrait appeler ˆ juste titre des concepts de droit divin. È
2
Ce nÕest
donc pas par une quelconque posture relativiste, selon laquelle encore une fois la
philosophie voudrait lŽgifŽrer sur les vŽritŽs de la science, que nous revendiquons un
rapport entre la philosophie et lÕhistoire du concept de population, mais au nom dÕune
double ouverture de la philosophie ˆ lÕhistoire des sciences et vice versa. Il nous faut alors
dÕabord dessiner clairement la forme que ce rapport entre lÕhistoire et lÕŽpistŽmologie a pris
chez un certain courant de lÕŽpistŽmologie fran•aise et expliquer pourquoi dans ce
couplage m•me il est dÕabord question dÕun certain hŽritage dissident avec la philosophie
transcendantale kantienne quÕon trouvera aussi au cÏur de lÕarchŽologie/gŽnŽalogie
foucaldiennes. Le couple Canguilhem-Foucault, qui reprŽsente dans un certain sens
lÕaboutissement et le rayonnement de la tradition ŽpistŽmologique fran•aise ˆ lÕŽtranger, et
particuli•rement de son influence sur le courant contemporain de lÕHistorical Epistemology,
nous servira ici pour mettre ˆ jour les conditions dÕune histoire ŽpistŽmologique du
concept de population.


1
Cf. pour une vision dÕensemble : M. Bibtal, J. Gayon (Žds.), LÕEpistŽmologie fran•aise 1830-1970, Paris,
PUF, coll. Ç Science, histoire et sociŽtŽs È, 2006 ; A. Brenner, Les origines fran•aises de la philosophie des sciences,
Paris, PUF, 2003; L. Fedi, Ç Le critiche al razionalismo ristretto. Un filo conduttore nella tradizione
epistemologica francese. È, in A. Cavazzini, A. Gualandi (Žds.), LÕepistemologia francese e il problema del
trascendentale storico Discipline Filosofiche, XVI, 2, Macerata, Quodlibet, 2006.
2
H. Metzger, Ç Tribunal de lÕhistoire et thŽorie de la connaissance scientifique È, in Id., La mŽthode
philosophique en histoire des sciences. Textes 1914-1939, Paris, Fayard, 1987, p. 38.
12
CANGUILHEM : LA PHILOSOPHIE ET SON DEHORS

Nous allons retracer le fil conducteur de notre recherche ˆ partir du principe
canguilhemien selon lequel Ç la philosophie est une rŽflexion pour qui toute mati•re
Žtrang•re est bonne, et nous dirions volontiers pour qui toute bonne mati•re est
Žtrang•re.
1
È LÕexpression nÕest pas redondante, elle indique en m•me temps que la
philosophie nÕest pas une rŽflexion pour ainsi dire, ˆ Ç huis-clos È, qui ne se nourrit que
dÕelle-m•me et des ces concepts, mais quÕelle est structurellement ouverte ˆ un extŽrieur,
lequel lui pose incessamment une sŽrie de probl•mes, de questions, dÕobstacles. SÕil y a un
ÔmouvementÕ de la philosophie, sÕil y a reformulation incessante de son questionnement, ce
nÕest pas par une sorte de cheminement autonome et progressif vers une vŽritŽ qui se
soustrait et se dŽvoile, mais bien ˆ cause de son ouverture primordiale au monde des
pratiques humaines, scientifiques, politiques, esthŽtiques, qui ÔproduisentÕ ˆ chaque instant
des concepts. Or, lÕouverture de la philosophie ˆ son extŽrieur implique sŽrieusement la
prise en compte dÕun genre particulier de concepts : ceux qui, se prŽsentant sous la forme
dÕŽnoncŽs scientifiques sont porteurs dÕune prŽtention ˆ la vŽritŽ. Ce sont ces concepts qui
dŽfinissent lÕhorizon de notre modernitŽ, un horizon o• entre Ç connaissance È, Ç science È
et Ç vŽritŽ È il y a un rapport en quelque sorte plŽonastique
2
. Au cours dÕun entretien avec
Badiou, Canguilhem avait posŽ en effet, de fa•on quelque peu provocatrice, une
Žquivalence entre les modalitŽs de formation des ŽnoncŽs vrais et le discours scientifique,
la science Žtant le seul Ç domaine o• lÕon puisse parler de vŽritŽ.
3
È
LÕaffirmation ne doit •tre comprise ni comme une jugement de valeur, ni comme
une assertion ontologique sur lÕexistence des objets scientifiques en tant que Ç rŽalitŽs
extŽrieures È, mais plut™t comme une analyse des conditions formelles de lÕutilisation du
mot Ç vrai È. Wittgenstein, dans De la certitude, avait remarquŽ que nous utilisons le mot
Ç vrai È en relation ˆ un type spŽcifique dÕŽnoncŽs : non pas ceux qui sont profondŽment

1
G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, 2eme Žd. revue, Paris, PUF, 1972, p. 8.
2
G. Canguilhem, Ç Philosophie et science È (enregistrement de lÕŽmission tŽlŽvisŽe du 23/01/1965 avec
A. Badiou), in Revue de lÕenseignement philosophique, 15, 2, dŽc. 1964-jan. 1965, p. 11 : Ç Une connaissance qui
nÕest pas scientifique nÕest pas une connaissance. Je maintiendrai que Ç connaissance vraie È est un
plŽonasme ; que Ç connaissance scientifique È aussi ; que Ç science et vŽritŽ È aussi ; et que tout cela cÕest la
m•me chose. Cela ne veut pas dire quÕil nÕy a, pour lÕesprit humain, aucun but ou aucune valeur en dehors
de la vŽritŽ, mais veut dire que vous ne pouvez pas appeler connaissance ce qui ne lÕest pas, et ne pouvez
donner ce nom ˆ quelque fa•on de vivre qui nÕa rien ˆ voir avec la vŽritŽ, cÕest-ˆ-dire avec la rigueur. Il y a
soit vŽritŽ au sens formel, soit vŽritŽ au sens de cohŽrence dans lÕinterprŽtation des phŽnom•nes. Il nÕy a en
a pas dÕautre. È
3
Ibid., p. 15.
13
enracinŽs dans le syst•me de croyance innervant notre forme de vie, mais ceux sur lesquels
le doute est encore possible. La vŽritŽ dÕun ŽnoncŽ tel que Ç Je sais que ceci est une main È
ne dit pas lÕexistence effective de la main, mais signifie que douter sŽrieusement dÕun tel
ŽnoncŽ signifierait en effet douter de lÕentier Ždifice de mes certitudes et faire en sorte que
soit remise en discussion une forme de vie dans son ensemble. Selon Wittgenstein, en
effet, la certitude dÕune proposition empirique ne dŽpend pas de mon expŽrience du
monde, mais des conditions grammaticales de son emploi ; cÕest-ˆ-dire que la proposition
Òappartient ˆ notre syst•me de rŽfŽrencesÓ, au sein duquel la vŽritŽ de mon ŽnoncŽ nÕest
pas une garantie du monde extŽrieur, mais simplement un moyen de contr™ler ma
comprŽhension de lÕŽnoncŽ.
1
Les truismes auxquels Moore faisait rŽfŽrence en tant que
ÒpreuvesÓ du monde extŽrieur ne sont pas basŽs sur lÕexistence indubitable dÕune rŽalitŽ
extŽrieure mais ils forment un Ždifice de propositions sÕŽpaulant les unes les autres ; ils
font partie de Ç lÕŽchafaudage de toutes nos fa•ons de voir. È
2
Mes convictions en effet
forment un syst•me, et ce qui leur donne valeur de certitude cÕest leur capacitŽ ˆ sÕinsŽrer
dans un syst•me. Dans ce sens, certaines propositions apparaissant comme empiriques,
forment en rŽalitŽ des ÒrailsÓ sur lesquels glissent toutes les propositions empiriques, cÕest-
ˆ-dire quÕelles remplissent la fonction logique de r•gle du jeu : elles sont comme le lit du
fleuve qui dÕune certaine fa•on ÒrŽgitÓ le flux linguistique.
3

En revanche, cela fait partie du jeu de langage scientifique de pouvoir dŽfinir ses
ŽnoncŽs comme Ç vrais È ou Ç faux È, prŽcisŽment parce que ces ŽnoncŽs ne font pas partie
de mon Ždifice de certitudes et ˆ quÕˆ leur propos le doute est encore possible. De ce point
de vue, les ŽnoncŽs scientifiques font partie du courant le plus superficiel du fleuve : la
fa•on de les stabiliser prŽvoit quÕˆ leur Žgard le doute ˆ propos de leur vŽritŽ ou de leur
erreur soit encore possible sans que cela affecte le lit du fleuve. CÕest prŽcisŽment pour
cette raison dÕailleurs que Hacking soutient que les ŽnoncŽs scientifiques sont ceux Ç qui se
pr•tent ˆ une capture en vrai ou faux È ou, en dÕautres termes, se prŽsentent comme des
possibles Ç candidats È ˆ la vŽritŽ ou ˆ la faussetŽ
4
. Ce qui distingue un ŽnoncŽ scientifique
dÕun ŽnoncŽ empirique cÕest en effet ce caract•re douteux montrant que lÕŽnoncŽ ne peut

1
Cf. L. Wittgenstein, On Certainty. †ber Gewi§heit, Oxford, Blackwell, 1969, tr. Fr. De la certitude,
Gallimard, 1976, ¤ 83, 80, p. 45.
2
Ibid., ¤ 211, p. 68.
3
Ibid., ¤ 96, 97, p. 49; ¤ 494, p. 119.
4
I. Hacking, Ç Language, Truth and Reason È, in Historical Ontology, Cambridge, Harvard University
Press, 2002.
14
•tre vrai ou faux quÕˆ condition dÕappartenir ˆ un certain style de raisonnement dŽfinissant lui-
m•me les conditions et les mani•res de raisonner ˆ son sujet : Ç [É] the very candidates
for truth or falsehood have no existence independent of the styles of reasoning that settle
what is to be true or false in their domain.
1
È
Ce quÕil importe de remarquer, dans lÕanalyse wittgensteinienne de Hacking, cÕest
quÕavant de pouvoir assigner des valeurs de vŽritŽ il faut savoir raisonner selon un certain
style de raisonnement. Dans son essai sur GalilŽe, Canguilhem avait exprimŽ exactement
cette idŽe en affirmant quÕavant de dire le vrai, GalilŽe Žtait Ç dans le vrai È non pas parce
que ses expŽriences confirmaient ses calculs ou parce quÕil avait en quelque sorte anticipŽ
la vŽritŽ, mais parce que il avait compris Ç que la nouvelle thŽorie du mouvement, la
dynamique galilŽenne, fournissait un mod•le des vŽritŽs physiques encore ˆ promouvoir,
vŽritŽs qui fonderaient lÕastronomie copernicienne comme rŽfutation radicale et intŽgrale
de la physique et de la philosophie aristotŽlicienne.
2
È En dÕautres termes, GalilŽe Žtait dans
le vrai parce quÕil raisonnait ˆ lÕintŽrieur dÕun certain style de raisonnement, ses ŽnoncŽs
trouvaient leurs conditions de vŽritŽ et de faussetŽ ˆ lÕintŽrieur dÕun champ de stabilisation
et ses concepts Žtaient dans une relation de Ç cohŽrence logique avec un ensemble dÕautres
concepts È
3
. Foucault aurait dit plus tard que cela m•me que la science dŽfinit comme
extŽrieur, Ç tŽratologie du savoir È, nÕest pas erronŽ au sens strict, Ç car lÕerreur ne peut
surgir et •tre dŽcidŽe quÕˆ lÕintŽrieur dÕune pratique dŽfinie.
4
È Ce quÕont en commun, les
styles de raisonnement de Hacking, les Ç sciences È de Canguilhem, et les Ç ŽpistŽm•s È
foucaldiens, cÕest quÕil sÕagit des syst•mes auto-validants, qui dŽfinissent eux-m•mes leurs
propres vŽritŽs, et pour lesquels il ne peut y avoir aucune justification externe, c'est-ˆ-dire
une fa•on de juger de la vŽritŽ dÕune proposition qui ne serait pas dŽpendante du syst•me
de propositions dont elle fait partie. Dans ce sens, Canguilhem pouvait affirmer que la
science, la religion des modernes, et seulement elle, est recherche de la vŽritŽ et partant elle
ne nŽcessite aucunement une Ç fondation È ˆ partir de la philosophie, car elle donne
prŽcisŽment la vŽritŽ ˆ partir dÕelle-m•me. CÕest ainsi quÕil peut parler dÕune Ç antŽrioritŽ de
lÕaventure intellectuelle sur la rationalisation È et dÕune primautŽ des exigences de la vie et

1
Ibid., p. 161.
2
G. Canguilhem, Ç GalilŽe, la signification de lÕÏuvre et la le•on de lÕhomme È, in Etudes dÕhistoire et
philosophie des sciences, cit., pp. 44-46. Canguilhem sÕinspire ici dÕun passage de KoyrŽ, soutenant lui aussi que
GalilŽe Žtait Ç dans le vrai È contre Descartes (cf. Etudes galilŽennes, Paris, Hermann, 1936, p. 155).
3
G. Canguilhem, La formation du concept de rŽflexe aux XVII et XVIII si•cles, Paris, PUF, 1952, pp. 5-6.
4
M. Foucault, LÕordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 35.
15
de lÕaction par rapport ˆ ce Ç quÕil faudrait dŽjˆ conna”tre et avoir vŽrifiŽ.
1
È Autrement dit,
le dŽveloppement de la pensŽe scientifique ne rŽpond pas aux exigences fonctionnelles
prescrites par la philosophie, mais ˆ des pratiques, des procŽdures organisatrices et des
dŽcisions concernant lÕorganisation de la vie humaine : comme lÕaurait dit Wittgenstein, le
discours scientifique est non fondŽ en tant que manifestation dÕun agir humain qui est lui-
m•me Ç mani•re non fondŽe de procŽder. È
2

Si le discours philosophique abandonne alors toute visŽe fondatrice, il prend comme
objet de sa mŽditation prŽcisŽment cette recherche scientifique de la vŽritŽ : le philosophe
commence son travail exactement lˆ o• sÕarr•te le travail du scientifique. La philosophie
donc, nÕest pas, selon Canguilhem, en ÔconcurrenceÕ avec la science, comme le pensait
Sartre lorsquÕil affirmait que Ç dans une sociŽtŽ technocratique il nÕy a plus de place pour la
philosophie È
3
. La philosophie, au contraire, peut exister justement parce que des concepts
scientifiques, de plus en plus ŽlaborŽs et spŽcifiques, naissent, changent, se propagent
dÕune rŽgion ˆ lÕautre du savoir, en crŽant toujours de nouveaux rŽseaux conceptuels : ce
sont ces agencements qui reprŽsentent en effet les conditions m•me de pensabilitŽ de la
vŽritŽ. Dans la mesure o• la philosophie est une rŽflexion sur la vŽritŽ scientifique,
comment pourrait-on Žtablir sa vŽritŽ sans recourir ˆ une mŽtaphilosophie, selon ce
processus de dŽdoublement infini dont Wittgenstein se moquait comme lÕessence m•me
de la mauvaise philosophie ? SÕil ne peut pas y avoir de Ç vŽritŽ de la vŽritŽ È, le discours
philosophique ne peut •tre dit ˆ son Ç tour ni vrai ni faux È : il nÕy a pas de vŽritŽ
philosophique
4
.
Or, sÕil nÕy a pas de vŽritŽ philosophique mais seulement scientifique, pourquoi
lÕapproche canguilhemienne ne se rŽduit-elle pas tout simplement ˆ lÕapproche
nŽopositiviste pour laquelle les faits scientifiques sont ceux dont sÕoccupe la philosophie ?
LÕautre regard que le philosophe jette sur la vŽritŽ scientifique lui permet en effet de voir
ce que le scientifique ne peut justement pas voir : que dans la pratique scientifique m•me,
la vŽritŽ nÕest pas lÕobjet dÕune contemplation originaire et atemporelle, mais le produit
dÕune activitŽ dont le caract•re principal est la rectification permanente, comme le souligne

1
Cf. IdŽologie et rationalitŽ, cit., p. 38.
2
L. Wittgenstein, De la certitude, cit., ¤ 110, p. 52. Sur ce point, cf. A. G. Gargani, Il sapere senza fondamenti,
Torino, Einaudi, 1975.
3
Cf. G. Canguilhem, Ç QuÕest ce quÕun philosophe en France aujourdÕhui ? È, ConfŽrence donnŽe le 10
mars 1990, sociŽtŽ des Amis de Jean CavaillŽs, Ens-Ulm, Paris.
4
G. Canguilhem, in A. Badiou, G. Canguilhem, D. Dreyfus, M. Foucault, J. Hyppolite, P. RicÏur, Ç
Philosophie et vŽritŽ È, in M. Foucault, DEI-II, pp. 476 sv.
16
Bachelard ˆ propos de la vŽritŽ scientifique, ou dÕune ÔlutteÕ, une sorte de t•te-ˆ-t•te entre
celui qui conna”t et son objet, comme lÕaffirmait Foucault dans le sillage de Nietzsche.
1
En
dÕautres termes, cÕest en sÕinterrogeant sur les conditions ˆ partir desquelles un concept
peut •tre considŽrŽ comme ÔscientifiqueÕ, que le philosophe prend nŽcessairement en
compte cette historicitŽ quÕon a vu •tre lÕun des caract•res essentiels des concepts
scientifiques. CÕest donc ˆ partir dÕune Ç ŽpistŽmologie rŽgionale È, entendue comme Žtude
critique des principes, des mŽthodes et des rŽsultats dÕune science spŽcifique, que le
philosophe est conduit ˆ mettre au jour les conditions par lesquelles certains ŽnoncŽs
peuvent se dŽfinir comme scientifiques, Ç vrais È ou Ç faux È. Il faudra pour cela
abandonner le point de vue universel de lÕ Ç histoire philosophique È et reconna”tre non
seulement la prŽsence de plusieurs rationalismes rŽgionaux, mais aussi de plusieurs
histoires qui conviennent ˆ chacun de ces champs, et comme on lÕa vu, ˆ chaque concept
2
.
Or, ce crit•re ŽpistŽmologique qui prŽexiste ˆ la tache historique implique une torsion
singuli•re de lÕactivitŽ de lÕhistorien des sciences et du rapport ˆ ses objets.
LÕobjet scientifique et son histoire

Canguilhem fait une distinction radicale entre lÕobjet de la science et lÕobjet de
lÕhistoire des sciences : le premier est un objet qui nÕa pas dÕhistoire, alors que
Ç lÕhistoire des sciences est lÕhistoire dÕun objet qui est une histoire, qui a une histoire [É]
LÕobjet du discours historique est, en effet, lÕhistoricitŽ du discours scientifique, en tant que cette
historicitŽ reprŽsente lÕeffectuation dÕun projet intŽrieurement normŽ, mais traversŽ dÕaccidents,
retardŽe ou dŽtournŽe par des obstacles, interrompue de crises, cÕest-ˆ-dire de moments de
jugement et de vŽritŽ.
3
È

En somme, lÕhistorien des sciences nÕa pas de rapport direct ˆ lÕobjet, comme le

1
Cf. en particulier, M. Foucault, Ç La volontŽ de savoir È, dans Annuaire du Coll•ge de France, 71¡ annŽe,
Histoire des syst•mes de pensŽe, annŽe 1970-71, 1971, dŽsormais dans DE I-II, pp. 1108-1112 ; Ç Nietzsche, la
gŽnealogie, lÕhistoire È, DEI-II, pp.1004-1024 ; Ç La vŽritŽ et les formes juridiques È, DEI-II, pp. 1406-1421.
Ces textes seront lÕobjet dÕune Žtude approfondie dans le chapitre suivant.
2
CÕest Bachelard qui parle par premier de Ç rationalismes rŽgionaux È par analogie aux ontologies
rŽgionales de Husserl, en se rŽfŽrant ˆ des Ç secteurs particuliers de lÕexpŽrience scientifique È caractŽrisŽs
non seulement par Ç une autonomie mais encore une autopolŽmique, cÕest-ˆ-dire une valeur de critique sur
les expŽriences anciennes et une valeur dÕemprise sur les expŽriences nouvelles. È (Le rationalisme appliquŽ,
Paris, PUF, 1949, p. 121). Canguilhem, ˆ son tour, oppose sa recherche ˆ lÕunification des savoirs typiques
de la philosophie des sciences, comme une Ç Žtude spŽciale et rŽgionale des mŽthodes et des rŽsultats dÕune
science. È (cf. Ç Philosophie et science È, cit., p. 19).
3
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, in Id., ƒtudes dÕhistoire et de philosophie des sciences de la
vie, cit., p. 17.
17
scientifique, mais ˆ lÕhistoricitŽ du discours sur lÕobjet : lˆ o• pour le dŽmographe ce qui
compte nÕest que Ç lÕici et maintenant È de la population (et on a vu que son objet est
prŽcisŽment le nombre dÕindividus sur un territoire ˆ un moment donnŽ), lÕhistorien de la
dŽmographie sÕoccupe justement des changements affectant lÕobjet scientifique
ÔpopulationÕ au cours du temps. Bien entendu, pour le dŽmographe la population a aussi
une histoire : celle de ses mouvements, de ses crises, de ses progressions, de son
interaction avec les facteurs en m•me temps naturels, sociaux et politiques : la guerre, les
maladies, lÕalimentation, etc. La dŽmographie historique sÕoccupe de cette histoire de la
population, mais pour les deux Ç le temps de cette histoire est lui-m•me un objet dŽjˆ
donnŽ lˆ.
1
È Ce qui veut dire, pour Canguilhem, que lÕhistoire de la population peut bien
faire lÕobjet dÕune Žtude scientifique conduite selon les m•mes crit•res avec lesquels
lÕhomme de science Žtudie son objet. LÕhistoire des sciences, en revanche, doit se situer sur
un autre plan, celui de lÕhistoricitŽ du discours scientifique qui porte sur la population, car
seulement cette historicitŽ permet de parler dÕune Ç science de la population È. Loin de
reprŽsenter une menace pour la discipline scientifique, lÕexistence dÕune histoire rŽpresente
exactement le discriminant entre lÕactivitŽ scientifique et lÕidŽologie, ou la connaissance
commune, car Ç la fausse science nÕa pas dÕhistoire.
2
È Prendre au sŽrieux lÕhistoire dÕune
science ne signifie pas alors utiliser lÕhistoire pour relativiser ou diminuer ses objets ou sa
rationalitŽ, mais bien au contraire montrer sa spŽcificitŽ par rapport aux autres types de
connaissance ou de non-science. Puisque dans une science les formes historiques
successives sous lesquelles se prŽsente lÕobjectivitŽ sont constitutives de lÕobjectivitŽ elle-
m•me, Canguilhem peut parler de lÕhistoricitŽ du discours scientifique comme Žtant
Ç lÕobjet È de lÕhistoire des sciences. Il sÕagit, en dÕautres termes, Ç de dŽsigner comme
champ de la vŽritŽ cette identitŽ de lÕobjectivitŽ et de lÕhistoricitŽ.
3
È
Le caract•re intrins•quement historique de la comprŽhension scientifique est
montrŽ par lÕusage de la notion bachelardienne dÕobstacle, dans la citation de Canguilhem,
qui fait rŽfŽrence exactement au fait que la connaissance scientifique proc•de toujours par
rŽorganisations ˆ partir des probl•mes qui sont des Ç rŽsistances È de la pensŽe. Pour
Bachelard lÕhistoire de la science est une histoire des ruptures, dÕabord avec la

1
Ibid., p. 16.
2
G. Canguilhem, Ç QuÕest-ce quÕune idŽologie scientifique ? È in IdŽologie et rationalitŽÉ, cit., p. 39.
3
E. Balibar, Ç Science et vŽritŽ dans la philosophie de Georges Canguilhem È, in Georges Canguilhem.
Philosophe, historien des sciences, Paris, Albin Michel, 1993, p. 61.
18
connaissance commune, mais aussi avec lÕexpŽrience, la connaissance gŽnŽrale, la
Ç philosophie des philosophes È qui voudraient lŽgifŽrer sur lÕactivitŽ scientifique, et enfin
avec les autres thŽories scientifiques elles-m•mes. Le dire-vrai de la science nÕest pas la
contemplation dÕune vŽritŽ Žternelle inscrite dans les choses ou dans lÕintellect, ni le
produit dÕun progr•s perpŽtuel vers la vŽritŽ, mais bien plut™t le rŽsultat provisoire dÕune
mise en question permanente selon un processus dynamique qui pour Canguilhem
appartient ˆ la vie m•me :
Ç Une science est un discours normŽ par sa rectification critique. Si ce discours a une histoire
dont lÕhistorien croit reconstituer le cours, cÕest parce quÕil est une histoire dont lÕŽpistŽmologue
doit rŽactiver le sens È
1
.

Le changement de plan, de lÕhistoire ˆ une ŽpistŽmologie qui sans lÕhistoire Ç serait
un doublet parfaitement superflu de la science dont elle prŽtendrait discourir È, est
commandŽ par la co•ncidence entre objectivitŽ et historicitŽ
2
. Mais ce dŽplacement
implique encore lÕadoption dÕune autre perspective sur la science m•me, que Canguilhem
rŽsumera sous la formule Ç substituer ˆ lÕhistoire des sciences la science selon leur
histoire.
3
È Alors que lÕhistorien int•gre une sŽrie des traces dans une description ordonnŽe
des rapports chronologiques et logiques entre les diffŽrentes Žtapes du dŽveloppement
dÕune discipline scientifique, lÕŽpistŽmologue suit un tout autre parcours : son travail
consiste ˆ Ç mimer la pratique du scientifique en tentant de restituer les gestes producteurs
de connaissances.
4
È Cette affirmation semble un contre-sens : on avait vu que lÕattitude de
lÕhistorien face ˆ son objet nÕest pas la m•me que celle du scientifique. Il faut donc en
prŽciser le sens, car ˆ notre avis, cÕest dans cette affirmation que se cache le ÔsecretÕ de
lÕhistoire ŽpistŽmologique.
En premier lieu, pour lÕŽpistŽmologue ce qui est fondamental est le prŽsent, identifiŽ
ˆ lÕŽtat actuel dÕune science : alors que Ç lÕhistorien proc•de des origines vers le prŽsent È,
lÕŽpistŽmologue Ç proc•de de lÕactuel vers ses commencements en sorte quÕune partie
seulement de ce qui se donnait hier pour science se trouve ˆ quelque degrŽ fondŽ par le

1
G. Canguilhem, Ç Le r™le de lÕŽpistŽmologie dans lÕhistoriographie scientifique contemporaine È, in Id.,
IdŽologie et rationalitŽ dans lÕhistoire des sciences de la vie. Nouvelles Žtudes dÕhistoire et de philosophie des sciences, Paris,
Vrin, 1988, p. 13 ; Cf. aussi Id. Ç Le concept et la vie È, in ƒtudes dÕhistoireÉ, cit., pp. 335-363.
2
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, cit., p. 12.
3
G. Canguilhem, Ç Le r™le de lÕŽpistŽmologieÉ È, cit., p. 21.
4
Ibid., p. 18.
19
prŽsent.
1
È. Bachelard avait ŽnoncŽ ce principe sous lÕŽtiquette dÕ Ôhistoire rŽcurrenteÕ :
Ç une histoire qui part des certitudes du prŽsent, et dŽcouvre, dans le passŽ, les formations
progressives de la vŽritŽ.
2
È La ÔrŽcurrenceÕ bachelardienne implique lÕŽtablissement dÕun
ÔtribunalÕ qui, ˆ partir du dernier langage parlŽ par une certaine science, puisse remonter
vers le passŽ pour y dŽcouvrir Ç le moment o• ce langage cesse dÕ•tre intelligible ou
traduisible en quelque autre, plus l‰che ou plus vulgaire, antŽrieurement parlŽ È.
3

LÕŽpistŽmologue est ainsi amenŽ ˆ faire une distinction entre Ç connaissances pŽrimŽes È et
Ç connaissances sanctionnŽes È, cÕest-ˆ-dire entre connaissances Ç mortes È et
connaissances encore vives et opŽrantes dans le prŽsent, ce qui Žloigne ˆ jamais lÕhistoire
des sciences de lÕhistoire ŽpistŽmologique :
Ç LÕhistoire, en son principe, est en effet hostile ˆ tout jugement normatif. Et cependant, il
faut bien se placer selon ce point de vue normatif, si lÕon veut juger de lÕefficacitŽ dÕune pensŽe.
[É] LÕŽpistŽmologue doit donc trier les documents recueillis par lÕhistorien. Il doit les juger du
point de vue de la raison et m•me du point de vue de la raison ŽvoluŽe, car cÕest seulement de
nos jours, que nous pouvons pleinement juger les erreurs du passŽ spirituel. [É] On peut voir
ici ce qui distingue le mŽtier de lÕŽpistŽmologue de celui de lÕhistorien des sciences. LÕhistorien
des sciences doit prendre les idŽes comme des faits. LÕŽpistŽmologue doit prendre les faits
comme des idŽes, en les insŽrant dans un syst•me de pensŽes. Un fait mal interprŽtŽ pour
lÕŽpoque reste un fait pour lÕhistorien. CÕest, au grŽ de lÕŽpistŽmologue, un obstacle, cÕest une
contre-pensŽe È
4
.

Pour Canguilhem aussi, lÕŽpistŽmologue, en sÕimmergeant dans lÕhistoire dÕune
science, doit Ç mesurer ˆ la derni•re thŽorie scientifique apparue la validitŽ de celles qui
lÕont prŽcŽdŽe È
5
, selon le principe de la rŽcurrence. Mais, ce faisant, il montre prŽcisŽment
que les concepts, les notions et les attitudes qui maintenant font partie de la connaissance
scientifique Ç ont ŽtŽ, ˆ leur Žpoque, un dŽpassement et par consŽquent [il montre] en quoi
le passŽ dŽpassŽ reste le passŽ dÕune activitŽ ˆ laquelle il faut conserver le nom de
scientifique È
6
. CÕest pourquoi chez Canguilhem, le principe de subordination ÔprŽsentisteÕ
de la comprŽhension historique ˆ la tache ŽpistŽmologique de clarification de lÕactivitŽ
scientifique ne c•de pas ˆ une tŽlŽologie qui fait du dernier Žtat de la science

1
G. Canguilhem, Ç LÕhistoire des sciences dans lÕoeuvre ŽpistŽmologique de Gaston Bachelard È, in
ƒtudes dÕhistoireÉ, cit., p. 178.
2
G. Bachelard, LÕactivitŽ rationaliste de la physique contemporaine, Paris, Vrin, 1953, p. 26.
3
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, p. 13.
4
G. Bachelard, La formation de lÕesprit scientifique, cit., p. 17.
5
D. Lecourt, Pour une critique de lÕŽpistŽmologie : Bachelard, Canguilhem, Foucault, Paris, Fran•ois Maspero,
1974, p. 76.
6
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, cit., p. 14.
20
lÕaccomplissement absolu et non plus discutable du savoir scientifique. PrŽcisŽment parce
que lÕhistoire ŽpistŽmologique consid•re la science comme une construction historique
dont font partie ses Žtats antŽrieurs, elle renonce ˆ la fonction de Ç police ŽpistŽmologique
sur les thŽories du passŽ È
1
. Appara”t ainsi clairement la fonction de lÕŽpistŽmologie par
rapport ˆ la science : si selon Canguilhem lÕŽpistŽmologue ÔmimeÕ lÕacte de la production
scientifique ce nÕest pas pour le fonder, car la science produit dÕelle-m•me les normes de sa
propre vŽritŽ, mais plut™t pour rendre intelligible la construction rectifiŽe et contrastŽe de
la science en la repla•ant dans lÕhistoricitŽ m•me de cette actualitŽ qui est celle de lÕhomme
de science face ˆ son objet.
Mais il y a une autre raison pour laquelle le travail de lÕŽpistŽmologue est une activitŽ
mimŽtique par rapport au travail scientifique : comme lÕŽpistŽmologue-historien ne trouve
pas son objet dans le lieu thŽorique dÕune science, par dŽfinition atemporel, Ç il constitue
lui-m•me un objet ˆ partir de lÕŽtat actuel des sciences biologiques et humaines, Žtat qui
nÕest ni la consŽquence logique ni lÕaboutissement historique dÕaucun Žtat antŽrieur dÕune
science distincteÉ È
2
. Ce nÕest pas en dŽcrivant lÕŽvolution linŽaire de lÕactivitŽ scientifique
mais en repla•ant lÕobjet scientifique dans Ç lÕhistoire inapparente, problŽmatique, de
lÕagrŽgation des concepts È
3
, que lÕhistorien construit son objet de travail, c'est-ˆ-dire
lÕhistoricitŽ du discours scientifique. Ainsi, il montre en m•me temps que lÕobjet
scientifique est une construction. Car, lÕobjet des sciences selon Canguilhem ce nÕest
Žvidemment pas Ç lÕobjet naturel È que lÕexpŽrience trouve pour ainsi dire Ôna•vementÕ,
comme si la nature Žtait dŽjˆ ÔdŽcoupŽeÕ en objets, mais le produit de la construction
permanente et progressive qui est justement la thŽorie scientifique :
Ç Nous entendons par objet lÕobjet dÕŽtude, le matŽriau de travail, dont lÕhistoire des sciences
nous permet dÕŽtablir, une fois de plus, que le travail thŽorico-expŽrimental de la connaissance le
constitue, bien loin de le rencontrer tout prŽparŽ.
4
È

LÕobjet des sciences est, autrement dit, le rŽsultat dÕune mŽthode, dÕun travail
thŽorique, il est positionnŽ, aurait dit Bachelard, comme Ç perspective des idŽes È
5
. Le
concept de Ç rupture ŽpistŽmologique È chez Bachelard devait en effet montrer que

1
G. Canguilhem, Ç Le r™le de lÕŽpistŽmologie dans lÕhistoriographieÉ È, cit. p. 21.
2
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, cit., p. 18.
3
G. Le Blanc, Canguilhem et les normes, Paris, PUF, p. 6.
4
G. Canguilhem, Ç Sur lÕhistoire des sciences de la vie depuis Darwin È, in Id., IdŽologie et rationalitŽ, cit.,
p. 111.
5
G. Bachelard, Essai sur la connaissance approchŽe, p. 246. Cf. G. Canguilhem, Ç Une ŽpistŽmologie
concordataire È, in Hommage ˆ Gaston Bachelard, Paris, PUF, 1957.
21
Ç lÕŽvidence premi•re nÕest pas une vŽritŽ fondamentale È car, par rapport aux objets
immŽdiatement donnŽs ˆ lÕexpŽrience quotidienne, les objets scientifiques prŽsentent
toujours un aspect Žlusif, non-Žvident, Ôhard-wonÕ
1
. Si le travail de la phŽnomŽnologie
husserlienne consiste ˆ remonter ˆ lÕÇ expŽrience vŽcue È dÕune rencontre originaire
avec un phŽnom•ne libŽrŽ de toute prŽcomprŽhension, au contraire le seul phŽnom•ne
intŽressant pour la science est celui construit thŽoriquement et techniquement comme
un objet, dans lÕexpŽrience de conceptualisation scientifique et dans celle du
laboratoire : cÕest pour cela que Ç la vŽritable phŽnomŽnologie scientifique est donc
bien essentiellement une phŽnomŽnotechnique.
2
È
On voit bien que le travail devant faire appara”tre lÕobjet scientifique est
prŽcisŽment le travail du concept : en ce sens lÕobjet des sciences ressemble au Gegenstand
kantien, car il est prŽcisŽment lÕeffet dÕune ÔsaisieÕ, de lÕÔunificationÕ et de lÕŽlaboration
dÕune multiplicitŽ sensible de la part du concept
3
. Le concept est la forme qui contient,
Ôce qui donne formeÕ ˆ un certain contenu, lÕÔextensionÕ, cÕest-ˆ-dire lÕensemble dÕobjets qui
le ÔsaturentÕ, pour reprendre le vocabulaire de Frege. Bien que le Begriff kantien soit souvent
gŽnŽriquement associŽ ˆ une reprŽsentation mentale, sa fonction est exactement celle
dÕunifier une multiplicitŽ sensible spatio-temporelle en lui donnant la forme dÕun objet. Or
cÕest sur cette derni•re fonction, le don de ÔformeÕ, quÕinsiste en particulier Bachelard en
dŽfinissant le r™le de ce quÕil appelle encore ÔidŽeÕ et que Canguilhem appellera ÔconceptÕ :
lÕeffet structurant de lÕactivitŽ rationaliste.
4
Le concept nÕest pas le reflet mental dÕune
rŽalitŽ qui prŽc•derait la science, il nÕest pas de Ç lÕordre de la rŽminiscence È, il nÕest pas
ÔessenceÕ dŽ•ue, mais il est Ç plut™t un programme È pour la construction des objets

1
Cf. G. Bachelard, La psychanalyse du feu, Paris, Gallimard, 1938, pp. 9-10: Ç En fait, lÕobjectivitŽ
scientifique nÕest possible que si lÕon a dÕabord rompu avec lÕobjet immŽdiat, si lÕon a refusŽ la sŽduction du
premier choix, si lÕon a arr•tŽ et contredit les pensŽes qui naissent de la premi•re observation. Toute
objectivitŽ, džment vŽrifiŽe, dŽment le premier contact avec lÕobjet. Elle doit dÕabord tout critiquer : la
sensation, le sens commun, la pratique m•me la plus constante, lÕŽtymologie enfin, car le verbe, qui est fait
pour chanter et sŽduire, rencontre rarement la pensŽe. È Cf. aussi L. Daston, Ç The Coming into Being of
Scientific Objects È, in Id. (Žd.), Biographies of Scientifics Objects, Chicago, University of Chicago Press, 2000, p.
2.
2
G. Bachelard, La Formation de lÕesprit scientifique, p. 61.
3
Rappellons que dans sa signification latine conceptus dŽsigne exactement lÕaction de contenir, de
recevoir : Žtymologiquement concipere dŽrive de cum + capere, com-prendre, tenir ensemble ; mais concipere
signifie aussi Ç former en son sein È ce quÕon accueille de lÕextŽrieur (dÕo• la Ç conception È de la vie dans le
ventre maternel).
4
Cf. Canguilhem, Ç Gaston Bachelard et les philosophes È, in ƒtudes dÕhistoireÉ, cit., pp. 202-203.
22
scientifiques.
1

CÕest Žvidemment ˆ partir de cette construction bachelardienne de lÕobjet
scientifique en passant par le concept, que Canguilhem peut affirmer que lÕobjet
scientifique est toujours second, mais Ç non dŽrivŽ È par rapport ˆ lÕobjet ÔnaturelÕ : il est le
rŽsultat dÕun mŽthode qui ne garantit en rien sa Ôco•ncidenceÕ avec une rŽalitŽ extŽrieure car
il nÕest pas le reflet immuable de la Ç chose È, mais le produit du travail historique du
concept. CÕest exactement ici que se situe lÕhistoire ŽpistŽmologique des sciences : par une
autre ÔconstructionÕ, montrant que le rŽseau conceptuel gr‰ce auquel la science forme ses
objets est historique, lÕŽpistŽmologue-historien montre que la construction dÕobjets
scientifiques advient toujours par ÔlÕannexionÕ et ÔlÕinformationÕ dÕun ensemble de
matŽriaux et de pratiques extŽrieurs ˆ la science. LÕhistoire canguilhemienne des concepts
dŽcrit exactement ce travail de ÔsaisieÕ et de ÔformationÕ dÕun matŽriel Žtranger par des
concepts qui circulent et se propagent dÕun domaine ˆ lÕautre du savoir :
Ç [É] la biomŽtrie et la psychomŽtrie ne peuvent •tre constituŽes par Qu•telet, Galton,
Catell et Binet quÕˆ partir du moment o• des pratiques non-scientifiques ont eu pour effet de
fournir ˆ lÕobservation une mati•re homog•ne et susceptible dÕun traitement mathŽmatique. [É]
Donc lÕhistoire des sciences, dans la mesure o• elle sÕapplique ˆ lÕobjet ci-dessus dŽlimitŽ, nÕa pas
seulement rapport ˆ un groupe des sciences sans cohŽsion intrins•que mais aussi ˆ la non-
science, ˆ lÕidŽologie, ˆ la pratique politique et sociale.
2
È

LÕhistoire des sciences canguilhemienne sÕapplique alors ˆ mettre en rapport la
science avec son extŽrieur, la non-science, ou lÕensemble des valeurs non scientifiques.
Cette histoire montre que le travail scientifique invente des relations non-nŽcessaires avec
des pratiques non-scientifiques, avec un Ç dehors È de la science qui se prŽsente toujours
comme problŽmatique, ce qui fait que les ÔinventionsÕ des scientifiques Ç sont des rŽponses
ˆ des questions quÕils se sont posŽes dans un langage quÕils avaient ˆ mettre en forme.
3
È La
prŽcaritŽ et lÕimprŽvisibilitŽ de ces rŽponses, la nature Ç ŽvŽnementielle È de la
connaissance, sont Žvidentes lˆ o• des nouveaux probl•mes surgissent et des nouvelles
rŽponses sont apportŽes. De lˆ lÕintŽr•t de Canguilhem pour les naissances, les filiations,
les changements de sens, les ruptures, les Ç stabilisations È des concepts qui ne doivent pas
•tre rebattus sur lÕencha”nement logique des thŽories : lÕhistoire dÕun concept nÕest pas
Ç logique È dans le sens quÕelle ne rŽpond pas au mod•le typique dÕune marche progressive

1
Cf. G. Bachelard, Le rationalisme appliquŽ, p. 122.
2
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, cit., p. 18.
3
Ibid., p. 19.
23
et rationelle vers la vŽritŽ
1
. PrivilŽgier lÕhistoire des Ç filiations È des concepts par rapport ˆ
la thŽorie signifie pour Canguilhem se dŽgager dÕun risque qui Žtait effectivement prŽsent
dans la dŽmarche bachelardienne : celui de croire que lÕactualitŽ dÕune science donne un
point de vue Ç supŽrieur È et donc une possibilitŽ de jugement non seulement par rapport ˆ
lÕhistoire de la science mais aussi par rapport ˆ lÕhistoire de la rationalitŽ tout court.
En revanche, penser lÕhistoire non linŽaire de la rationalitŽ ˆ partir de lÕhistoire non
nŽcessaire du concept ne signifie pas non plus croire que cette histoire soit compl•tement
hasardeuse. Il sÕagit au contraire de montrer quÕˆ chaque moment lÕapparition et la
transformation dÕun concept rŽpond ˆ des conditions bien prŽcises de possibilitŽ et de
formulation de certains probl•mes, exactement comme sa prŽsence continuŽe au cours
dÕune certaine pŽriode historique montre la Ç permanence dÕun m•me probl•me È.
2
SÕil
fallait rŽsumer en quelques mots la dŽmarche de lÕhistoire ŽpistŽmologique des concepts
on pourrait dire quÕil sÕagit par lˆ de penser les modalitŽs par lesquelles les conditions de
possibilitŽ dÕun concept ne sont pas ses conditions de nŽcessitŽ selon le dŽveloppement
progressif dÕun ordre rationnel.
De lÕhistoire des sciences ˆ la philosophie

Le travail de Canguilhem consiste ainsi ˆ enraciner lÕactivitŽ scientifique dans un
contexte singulier et prŽcis, qui est dÕabord celui dÕune sociŽtŽ particuli•re ˆ un moment
historique donnŽ : Ç Žtudier les sciences selon leur histoire È signifie ainsi que la Ç science
doit appara”tre dans un univers qui la rend possible È, c'est-ˆ-dire un ensemble de
pratiques, de techniques et de concepts qui sont formulŽs pour rŽpondre ˆ des probl•mes
actuels È
3
. Cela nÕimplique pas que la mise en Žvidence des Ç conditions externes È et
historiques de la vŽritŽ conduise ˆ affirmer la totale dŽpendance de celles-ci par rapport ˆ
des supposŽes lois de nature sociologique. Du point de vue de lÕŽpistŽmologue-historien,
lÕexternalisme et lÕinternalisme aboutissent en rŽalitŽ ˆ une fausse opposition entre, dÕune
part, une Ç sociologie naturaliste dÕinstitutions È qui nŽglige la prŽtention de vŽritŽ du
discours scientifique et conduit ˆ sa compl•te relativisation, de lÕautre, une Ç histoire sans

1
G. Canguilhem, La formation du concept de rŽflexe au XVII
e
et XVIII
e
si•cles, Paris, PUF, 1955, pp. 5-6.
2
D. Lecourt, Pour une critique de lÕŽpistŽmologie, cit., pp. 77-84.
3
Propos prononcŽ par Canguilhem pendant le cours de 1961/62 sur le statut de la science moderne, et
citŽ in P. Macherey, Ç Georges Canguilhem : un style de pensŽe È, Cahiers philosophiques, 69, dŽc. 1996,
C.N.D.P., Paris, pp. 47-56.
24
thŽorie È du fait scientifique qui consiste ˆ appliquer aux thŽories scientifiques les m•mes
crit•res (paradigmes, hypoth•ses) que les scientifiques appliquent ˆ leur objets
1
. Dans les
deux cas lÕobjet de lÕhistoire des sciences est assimilŽ ˆ lÕobjet de la science : que la vŽritŽ
scientifique soit ainsi considŽrŽe comme le rŽsultat de conditions ÔexternesÕ de la thŽorie, ou
comme une adŽquation ˆ lÕobjet rŽel - obtenue par la pure logique de la pensŽe -, cÕest par
un paradigme grammatical de type causal-reprŽsentationnel quÕest abordŽe lÕexplication
historique. En revanche, lÕapparent positivisme de lÕaffirmation canguilhemienne Ç il nÕy a
des vŽritŽs que scientifiques È, se rŽv•le •tre le contraire m•me de toute scientisme, non
seulement parce quÕelle pose avec force lÕindŽpendance dÕun certain nombre de valeurs par
rapport ˆ la vŽritŽ scientifique, mais aussi parce quÕelle dŽnonce la rŽduction de la science ˆ
un fait scientifique qui peut •tre compris selon le m•me discours scientifique :
Ç En voulant rŽduire ˆ des faits scientifiques la gen•se et le sens de la science, le scientisme se
rend incapable de comprendre la valeur de ce quÕil cherche ˆ concevoir. Il transforme en fait ce
qui est un travail et un ensemble rŽglŽ dÕopŽrations, qui nÕont de sens que sÕils trouvent dans une
expŽrience quÕils nÕont pas faite quelque chose ˆ faire. Le scientisme rend la science impossible
en voulant la rendre obligatoire.
2
È

Autrement dit, la fausse alternative du Ç tandem internalisme-externalisme È
3

emp•che de prendre sŽrieusement en compte le contexte expŽrientiel, non seulement en
tant que celui-ci est une condition de possibilitŽ du discours scientifique, mais aussi en
tant que cible des discours scientifiques Ç critiques et progressifs pour la dŽtermination de
ce qui, dans lÕexpŽrience, doit •tre tenu pour rŽel.
4
È Du point de vue dÕÇ une histoire de la
vŽritŽ È, le processus m•me de la raison doit •tre entendu Ç moins comme un pouvoir
dÕaperception des rapports essentiels dans la rŽalitŽ des choses ou de lÕesprit quÕun pouvoir
dÕinstitution des rapport normatifs dans lÕexpŽrience de la vie.
5
È
Or, le probl•me et le dŽfi que les vŽritŽs scientifiques posent, en tant que seules
expressions de la vŽritŽ de notre Žpoque, cÕest quÕelles se donnent ˆ la totalitŽ de
lÕexpŽrience sous le mode du rapport du scientifique ˆ son objet : de fa•on universelle,

1
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, cit., p. 15.
2
G. Canguilhem, Ç La fonction et lÕobjet de lÕhistoire des sciences È, confŽrence tenu ˆ lÕE.N.S. en 1964,
inŽdit, citŽ in M. Fichant, Ç Georges Canguilhem et lÕidŽe de la philosophie È, in Georges Canguilhem, philosophe,
historien des sciences, cit., p. 45.
3
Cf. E. Brian, Ç Action et abstraction. Notes dÕactualitŽ sur lÕhistoire des sciences È, in in R. Guesnerie &
F. Hartog, Des Sciences et des Techniques : un dŽbat, cit., pp. 39-54.
4
G. Canguilhem, Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, cit., p. 17.
5
G. Canguilhem, Ç Note sur la situation faite en France ˆ la philosophie biologique È, Revue de
MŽtaphysique et de Morale, 1947, p. 332.
25
dŽfinitive et atemporelle. Pour quÕune science puisse se dŽfinir comme telle ˆ un certain
moment de son Žvolution, il faut quÕelle soit en mesure de valider elle-m•me ses propres
vŽritŽs. Puisque ces vŽritŽs sont des rŽponses scientifiques ˆ des probl•mes qui se sont
prŽsentŽs ailleurs, dans les domaines non-scientifiques de la pratique politique, sociale,
Žthique, etc., elles se prŽsentent comme des rŽponses normatives et valorisantes dans ces
m•mes champs. La vŽritŽ scientifique se prŽsente ainsi comme une Ç illusion dogmatique È
hŽgŽmonique dans lÕentier champ de lÕexpŽrience humaine, lorsque le mod•le explicatif qui
caractŽrise les procŽdures Ç fondationnelles È de la science est Ç exportŽ È dans des
domaines o• la valorisation de la vie humaine rŽpond ˆ des crit•res Žtrang•res au ÔrŽalismeÕ
scientifique. Le Ç conflit inŽvitable È entre une vŽritŽ scientifique qui se prŽsente comme
procŽdure dominante de valorisation et les autres valeurs de la vie humaine fait sans doute
rŽfŽrence ˆ la bataille nietzschŽenne entre les interprŽtations mais pourrait rappeler aussi la
critique wittgensteinienne contre la Zivilisation moderne et la ÔmŽcanisationÕ de la vie quÕelle
comporte
1
. Pour Canguilhem, ce conflit ne peut •tre envisagŽ quÕen se pla•ant sur un autre
plan, le plan philosophique :
Ç On nÕa aucun intŽr•t ˆ revendiquer pour le jugement de prescription la forme du
jugement scientifique, tant quÕon a pas Žtabli que la forme du jugement scientifique est la seule
forme valide ou valable de jugement. Mais il est facile de voir que lÕexamen de ce probl•me exige
que le point de vue scientifique strict soit dŽpassŽ. Valider le jugement scientifique, cÕest rendre
le jugement scientifique dŽpendant du jugement de valeur. Or les sciences normatives se
proposent lÕinverse. È

La question de la Ç validation du jugement scientifique È, et donc lÕenjeu dÕune
rŽflexion sur la vŽritŽ, implique que les probl•mes de la pensŽe ne sont pas rŽduits ˆ des
probl•mes scientifiques et que les jugements de valeur ne sont pas ramenŽs ˆ des
jugements scientifiques. CÕest justement le principe de non-concurrence entre science et
philosophie qui permet ˆ Canguilhem de dessiner les deux taches dÕun projet
philosophique se caractŽrisant comme mise en perspective des vŽritŽs scientifiques par
rapport ˆ la totalitŽ de la vie humaine : en premier lieu la philosophie Ç doit confronter
certains langages spŽciaux, certains codes, avec ce qui reste fonci•rement et

1
Ce nÕest pas un hasard si la rŽfŽrence ˆ Wittgenstein, rare chez Canguilhem, revient sous sa plume dans
un des textes o• la critique du rŽductionnisme mŽcaniste est la plus violente : dans la confŽrence Ç Le
cerveau et la pensŽe È, la critique wittgensteinienne du rapport mŽcanique entre expŽrience et pensŽe est
citŽe justement pour critiquer la rŽduction de la pensŽe ˆ un effet physique produit dans le cerveau Ç par
lÕintroduction en lui du monde (extŽrieur), empruntant ˆ cet effet la voie des canaux sensoriels È. (Cf.
Perspective et SantŽ, 14, ŽtŽ 1980, pp. 81-98, apr•s in Georges Canguilhem. Philosophe, historien des sciences, cit., pp.
11-33).
26
fondamentalement na•f dans lÕexpŽrience vŽcue.È ; deuxi•mement la philosophie est Ç le
lieu o• la vŽritŽ de la science se confronte avec dÕautres valeurs telles que les valeurs
esthŽtiques ou les valeurs Žthiques.
1
È
La philosophie, selon Canguilhem, part justement de la Ç prŽsomption dÕune
totalitŽ È qui est Žtrang•re au spŽcialisme de la discipline scientifique parce que son but est
de Ç savoir comment situer la valeur de la vŽritŽ par rapport aux autres valeurs humaines,
compte tenu de leur commun enracinement vital È, cÕest-ˆ-dire dÕune expŽrience qui reste
inassimilable ou de toute fa•on non-totalisable par la vŽritŽ scientifique.
2
Le probl•me qui
se pose nÕest donc pas celui de la ÔlimitationÕ de la vŽritŽ scientifique au nom dÕune
lŽgitimitŽ qui voudrait se poser elle-m•me comme universelle, scientifique, mais celui de
montrer que la vŽritŽ scientifique Ç nÕest pas le seul valeur ˆ laquelle lÕhomme puisse se
consacrer.
3
È LÕhistoire des sciences est alors philosophique justement parce quÕelle montre
que la m•me vŽritŽ scientifique est originairement le lieu dÕun rencontre : celui de la
science avec la non-science, les conditions politiques, Žconomiques et sociales de la
rationalitŽ scientifiques, et tout un ensembles dÕactivitŽs et dÕexpŽriences humaines qui
nÕont pas pour finalitŽ la connaissance. Par rapport ˆ ces activitŽs Ç le point de vue
scientifique est un point de vue abstrait qui traduit un choix et donc une nŽgligence.
4
È
mais cÕest prŽcisŽment ce choix qui permet au jugement scientifique de se poser comme
jugement de rŽalitŽ. Or, pour la philosophie cÕest le nŽgligŽ, cÕest tout ce qui reste en de•ˆ
de la ÔcoupureÕ crŽŽe dans le rŽel par la sŽlection des objets scientifiques, qui est centrale :
Ç Philosophiquement, ce que la science rejette nÕest pas moins important que ce quÕelle
projette de faire. Le rejet de la science, la science lÕappelle le faux et ne lui reconna”t aucune
valeur. Mais ce faux que la logique tient en rapport permanent dÕopposition au vrai, la
philosophie doit en revendiquer pour ainsi dire les droits.
5
È

Le point de vue philosophique en histoire de sciences consiste ˆ Žvaluer la fonction
hŽgŽmonique de la vŽritŽ scientifique dans un domaine dÕactivitŽs humaines en examinant
la constitution historique de tout ce qui a ŽtŽ rejetŽ par cette vŽritŽ m•me, et qui donc ne

1
Ç Philosophie et vŽritŽ È, cit., pp. 477, 481. Cf. aussi Ç Philosophie et science È, cit., p. 15 : Ç La
philosophie cÕest la science confrontŽe ˆ dÕautres valeurs qui lui sont Žtranger•s. Par exemple les valeurs
esthŽtiques ou morales. CÕest cette confrontation, avec prŽsomption dÕunitŽ concr•te au terme, qui me
parait •tre lÕobjet de la philosophie. È
2
Cf. D. Lecourt, Georges Canguilhem, Paris, PUF, 2008, p. 86.
3
Cf. Ç Philosophie et science È, cit., p. 15.
4
G. Canguilhem, Essais sur quelques probl•mes concernant le normal et le pathologique, cit. p. 149.
5
G. Canguilhem cit. in M. Fichant, Ç Georges Canguilhem et lÕidŽe de la philosophie È, cit., p. 41.
27
se trouve plus Ç fondŽ dans le prŽsent È : lÕerreur, le monstre, les ÔruinesÕ de lÕhistoire de la
rationalitŽ. LÕhistoire canguilhemienne des concepts ne peut donc pas se caractŽriser ni
comme une science, ni comme une histoire de science, mais plut™t comme une rŽflexion
philosophique sur la science, sur la fa•on dont les sciences construisent leurs objets gr‰ce ˆ
un rŽseau de concepts dont le dŽveloppement historique implique des effets de formation,
de circulation, dÕexclusion : Ç De lÕhistoire ˆ la science, philosophiquement questionnŽe,
cÕest-ˆ-dire quant ˆ la formation, ˆ la rŽformation et la formalisation des concepts, surgit
une philosophie de la science.
1
È
CÕest alors dans le r™le que Canguilhem assigne ˆ la philosophie et ˆ son rapport
avec la science, quÕon aper•oit clairement toute lÕambigu•tŽ de lÕhŽritage kantien dans sa
rŽflexion
2
. DÕun cotŽ on aura reconnu lÕinspiration typiquement transcendantale dÕune
philosophie qui nÕest pas apprŽhension directe de lÕobjet, intentio recta vers lÕobjet, mais
plut™t recherche des conditions de possibilitŽ de la connaissance : elle est donc intentio
obliqua par rapport ˆ lÕobjet, cÕest-ˆ-dire explication des instruments conceptuels dont se
sert la science pour conna”tre les objets
3
. DÕautre part, lorsque il Žnonce lÕimpossibilitŽ
dÕune vŽritŽ de type philosophique, Canguilhem refuse justement la prŽtention ˆ la vŽritŽ
de lÕanalytique transcendantale kantienne, identifiant le transcendantal ˆ un ensemble
complet et dŽfinitif des formes a priori de la connaissance. Ainsi on pourrait dire que tout
un large pan de la philosophie fran•aise contemporaine, de Brunschvicg, ˆ Bachelard
jusquÕˆ Foucault, sÕest efforcŽ de suivre le programme kantien de mise en lumi•re de ce qui
transcende et prŽc•de la connaissance scientifique, tout en cherchant ˆ historiciser le
transcendantal pour pouvoir prendre sŽrieusement en considŽration Ç une historicitŽ qui
est ˆ la fois celle du concept et de la vŽritŽ, permettant de rapporter comment ˆ chaque
fois une vŽritŽ autre mettant en jeu dÕautres concepts vient au jour.
4
È En dÕautres termes,
et il est dŽjˆ patent dans le concept de Ç rupture È ŽpistŽmologique chez Bachelard, si la
philosophie ne peut intervenir quÕˆ posteriori sans dŽterminer les vŽritŽs de la science, cÕest

1
G. Canguilhem, Ç Gaston Bachelard È, cit., p. 175.
2
HŽritage, celui de Kant, particuli•rement important pour toute la tradition fran•aise en ŽpistŽmologie
et histoire des sciences, de Boutroux, ˆ Bruschvicg, ˆ Cavailles, ˆ Vuillemin, cf. L. Fedi, J.-M. Salanskis
(Žds.), Les philosophes fran•ais et la science : dialogue avec Kant, Paris, ENS ƒditions, 2001.
3
F. Barone, Ç Del criticismo kantiano o della filosofia come Òriflessione trascendentaleÓ È, Studi Kantiani,
n¡ VI, 1993, pp. 11-21.
4
J.-M. Salanskis, Ç Storia, concetto, veritˆ È, in A. Cavazzini, A. Gualandi (Žds.), LÕepistemologia francese e il
problema del trascendentale storico, cit., pp. 255-279. En soulignant cette contradiction, Gilles Gaston Granger
parle dÕÔhommage dissidentÕ rendu ˆ Kant (cit. in L. Fedi, J.-M. Salanskis (Žd.), Les philosophes fran•ais et la
science, cit., p. 8).
28
que ces vŽritŽs m•mes sont les produits dÕune histoire, faites dÕobstacles et de ruptures, et
non dÕun ensemble des catŽgories immobiles et prŽconstituŽes dŽbusquŽes par la
philosophie.
LÕautre aspect de lÕhŽritage kantien dans la philosophie de Canguilhem est sa
vocation ouvertement critique : contre le scientisme qui voudrait Žlargir les principes de la
connaissance scientifique ˆ chaque domaine de lÕactivitŽ humaine, il sÕagit justement de
faire une ÔcritiqueÕ philosophique, cÕest-ˆ-dire de dŽfinir les limites de la connaissance
scientifique par rapport ˆ lÕensemble des valeurs Žthiques, politiques, esthŽtiques, etc. Ainsi
la philosophie canguilhemienne se prŽsente dŽjˆ comme cette activitŽ critique que
Foucault reprendra plus tard ˆ son compte : Ç La philosophie ne peut pas ne pas •tre une
attitude critique, relativement ˆ toutes les fonctions humaines quÕelle entend juger
puisquÕelle en cherche le sens en le rŽintŽgrant dans la plŽnitude de la conscience.
1
È CÕest
sans doute dans ce sens que Canguilhem pr™nait la constitution dÕune Critique de la raison
mŽdicale pratique qui puisse reconna”tre dans le phŽnom•ne de la guŽrison la collaboration
entre le savoir scientifique-expŽrimental et le non-savoir des valeurs vitales crŽŽes par
lÕorganisme en dŽbat avec son milieu
2
. DÕailleurs, dans son ouverture ˆ lÕensemble des
activitŽs humaines, en cherchant ˆ comprendre ses liens avec lÕexpŽrience vŽcue, la
philosophie montre sa vocation ÔpopulaireÕ, elle se montre comme lÕÇ affaire de tous et non
seulement des philosophes È
3
.
Mais encore une fois, lÕincapacitŽ du transcendentalisme kantien ˆ penser lÕhistoire
de sciences se rŽv•le comme une incapacitŽ de penser la transformation - opŽrŽ aussi par la
science - des cadres de lÕexpŽrience humaine. Kant con•oit la connaissance transcendantale
exactement comme le scientifique con•oit son objet : il Žtudie lÕa priori de la connaissance
comme un ensemble immuable des catŽgories et des concepts dŽfinissables par les
catŽgories mathŽmatiques et physiques de son Žpoque. Si lÕa priori est fermŽ et dŽfinitif, la
sensibilitŽ pourrait naturellement fournir de nouveaux matŽriaux pour des concepts

1
G. Canguilhem, cours de 1942-1943 donnŽ ˆ Strasbourg, inŽdit, citŽ in G. Le Blanc, Canguilhem et les
normes, cit., p. 17.
2
G. Canguilhem, Ç Une pŽdagogie de la guŽrison est-elle possible ? È, Nouvelle revue de psychanalyse, 17,
1978, pp. 13-26. DÕailleurs le philosophe soutient que cÕest seulement depuis Kant Ç que la connaissance de
la vŽritŽ nÕest pas suffisante pour rŽsoudre la question philosophique totale È, donc lÕexercice m•me de la
philosophie comme Ç totalisation de lÕexpŽrience È nÕŽtait possible quÕˆ partir du projet critique. (cf. Ç
Philosophie et vŽritŽ È, p. 485). Sur ce r™le dÕÇ intellectuel critique È cf. C. Debru, Ç LÕengagement
philosophique dans le champ de la mŽdecine : Georges Canguilhem aujourdÕhui È, in J.-F. Braunstein (Žd.),
Canguilhem, histoire des sciences et politique du vivant, Paris, PUF, 2007, pp. 45-62.
3
G. Canguilhem, Ç Du concept scientifique ˆ la rŽflexion philosophique È, Cahiers de philosophie, I, 1966-
67, p. 63.
29
dÕexpŽrience, mais il sÕagirait alors non pas dÕune invention mais dÕune dŽcouverte : ce qui
est historiquement changeant est lÕexpŽrience et non pas les formes de lÕexpŽrience. Comme
on le verra bient™t, lÕhŽritage conflictuel du kantisme dans le courant ŽpistŽmologique
fran•ais devait aboutir, chez Foucault, ˆ une critique du projet phŽnomŽnologique,
Žgalement incapable de penser les transformations de la forme de lÕexpŽrience ˆ lÕaune des
transformations de la connaissance scientifique.
Pour rŽsumer, on pourrait dire que les rapports entre science et philosophie chez
Canguilhem sont caractŽrisŽs par une double ouverture : dÕun c™tŽ cÕest en sÕouvrant au
monde de la vŽritŽ scientifique comme produit dÕune rectification permanente que la
philosophie cesse dÕ•tre pourvoyeuse de vŽritŽ Žternelles et intemporelles. La science, dans
son dŽveloppement historique, montre ainsi ˆ la philosophie ses propres limites et ses
propres possibilitŽs
1
. De lÕautre cÕest la philosophie qui ouvre la science ˆ son extŽrieur, en
montrant comment ses concepts ne sont pas le simple reflet dÕune rŽalitŽ extŽrieure, avec
laquelle le savoir serait Ç en correspondance È, mais rŽpondent ˆ des utilitŽs fonctionnelles
et ˆ des conditions de possibilitŽ qui sont enracinŽs dans un complexe dÕactivitŽs
humaines.
LÕhistorien-philosophe doit alors comprendre en m•me temps comment et
pourquoi la connaissance est le rŽsultat des conditions qui ne sont pas de lÕordre de la
connaissance, mais aussi comment la vŽritŽ scientifique implique toute une sŽrie dÕeffets
sur les pratiques non-scientifiques. La vocation de la philosophie, chez Canguilhem, est
dÕŽtudier la rationalitŽ de lÕentreprise scientifique ˆ partir de son Ç autre È, les modalitŽs
non-scientifiques de valorisation de la vie humaine et spŽcifiquement ˆ partir de la
normativitŽ du vivant. La conceptualisation ˆ lÕÏuvre dans les sciences se trouve ainsi
confrontŽe ˆ une altŽritŽ Žnigmatique que lÕhistoire ŽpistŽmologique re-problŽmatise
continuellement, en tant quÕŽvŽnement dÕune rationalitŽ en train de se faire et de se dŽfinir
comme telle
2
. La consŽquence de ce double mouvement, dÕailleurs en pleine continuitŽ
avec la tradition ŽpistŽmologique fran•aise, est que lÕhistoire de la rationalitŽ
canguilhemienne se trouve toujours en relation avec un extŽrieur technique, politique,
biologique, composŽ des pratiques, des corps vivants, des rapports de pouvoir, sans

1
Cf. A. Cutro, Ç Scienza e filosofia in Bachelard e Canguilhem È, in A. Cavazzini, A. Gualandi (Žds.),
LÕepistemologia francese e il problema del trascendentale storico, cit., pp. 223-236.
2
Cf. ˆ propos de lÕaltŽritŽ Žnigmatique caractŽrisant le labeur du concept et son Ç dŽbat interne È, Y.
Schwartz, Ç Une remontŽe en trois temps : Georges Canguilhem, la vie, le travail È, in Georges Canguilhem.
Philosophe, historien des sciences, cit., pp. 305-321.
30
toutefois Ç abandonner les valeurs de rationalitŽ, objectivitŽ et universalitŽ de la pensŽe
scientifique.
1
È Selon Canguilhem, sÕil y a un point de vue proprement philosophique
consistant ˆ mettre en relation la vŽritŽ de la science avec la totalitŽ des autres valeurs
humains, il doit se situer exactement entre deux p™les : lÕexpŽrience subjective comme
indŽpassable centre dÕŽvaluation et la nŽcessitŽ du concept qui contrebalance et justifie
incessamment la premi•re au nom dÕune rationalitŽ objective.
LÕexpŽrience, la subjectivitŽ et le travail du concept

Si lÕhistoire ŽpistŽmologique de Canguilhem peut •tre con•ue comme une rŽflexion
sur le devenir de la raison et de ses bifurcations ˆ partir de lÕhistoire des sciences, cette
approche nÕimplique pourtant pas du tout un relativisme et un nihilisme, comme semblent
le suggŽrer les lectures condamnant lÕhistoricisme et le rŽgionalisme de lÕhistoire
ŽpistŽmologique
2
. Au contraire, plut™t que de vider la rationalitŽ de sa valeur explicative et
normative, il sÕagit de comprendre la naissance et la formation de cette m•me rationalitŽ ˆ
partir de son autre, ˆ partir de lÕindistinction entre raison et non-raison, comme le souligne
dÕailleurs Foucault au cours dÕune lecture rŽtrospective de son parcours et surtout de
lÕenseignement de son ma”tre Canguilhem :
[É] les analyses d'histoire des sciences, toute cette problŽmatisation de l'histoire des
sciences (qui, elle aussi, s'enracine sans doute dans la phŽnomŽnologie, qui en France a suivi ˆ
travers Cavaill•s, ˆ travers Bachelard, ˆ travers Georges Canguilhem, toute une autre histoire), il
me semble que le probl•me historique de l'historicitŽ des sciences n'est pas sans avoir quelques
rapports et analogies, sans faire jusqu'ˆ un certain point Žcho, ˆ ce probl•me de la constitution
du sens : comment na”t, comment se forme cette rationalitŽ, ˆ partir de quelque chose qui est
tout autre?
3


Foucault reporte la question, Ç comment penser la formation de la rationalitŽ ˆ
partir du non-rationnel È, ˆ une question beaucoup plus large, que la phŽnomŽnologie avait
posŽe dans lÕavant-guerre et qui Žtait devenue Žgalement la question centrale du
structuralisme, mais que lÕon pourrait plus gŽnŽralement considŽrer comme le chiffre de la
pensŽe fran•aise au XX
e
si•cle : Ç Comment se fait-il qu'il y ait du sens ˆ partir du non sens

1
A. Cavazzini, Ç Introduzione È, in Id.; A. Gualandi (Žds.), LÕepistemologia francese e il problema del
trascendentale storico, Discipline Filosofiche, XVI, 2, Macerata, Quodlibet, 2006, p. 6.
2
Cf. P. Jacob, LÕempirisme logique. Ses antŽcŽdents, ses critiques, Paris, PUF, 1980, pp. 12 sv.
3
M. Foucault, Ç QuÕest-ce que la critique ? Critique et AufklŠrung È, Bulletin de la SociŽtŽ fran•aise de
philosophie, 84
e
annŽe, 2, avril-juin 1990, pp. 35-63 (communication ˆ la SociŽtŽ fran•aise de philosophie,
sŽance du 27 mai 1978).
31
? Comment le sens vient-il?
1
È. On sait quÕentre les rŽponses qui ont ŽtŽ donnŽes en France
ˆ cette question, Foucault trace une ligne de partage entre une Ç philosophie de
lÕexpŽrience, du sens et du sujet È (Sartre et Merleau-Ponty) et une Ç philosophie du savoir,
de la rationalitŽ et du concept È (Cavaill•s, Bachelard, KoyrŽ, Canguilhem). Non seulement
Foucault montrait que la lecture de Husserl dans le contexte fran•ais sÕŽtait faite ˆ partir de
ces deux lignŽes de pensŽe Ç hŽtŽrog•nes È et auparavant inconciliables, mais il faisait
remonter cette m•me opposition ˆ une disjonction plus ancienne, entre Ç Bergson et
PoincarŽ, Lachelier et Couturat, Maine de Biran et Comte È.
2
On pourrait dire, en
simplifiant, que lÕopposition est faite entre vitalisme et positivisme, irrationalisme et
rationalisme, ou plus simplement et relativement ˆ notre intŽr•t spŽcifique, entre les deux
grandes approches dÕanalyse des concepts qui existent depuis Descartes et qui consistent
dÕune part ˆ Žtudier le concept selon son rapport au sujet, en tant que forme de lÕesprit qui
apprŽhende des objets, ou selon sa fonction reprŽsentative, et donc son rapport aux
objets. Or, comme lÕa fait remarquer Alain Badiou, cette opposition entre philosophie du
concept et philosophie de la conscience nÕest en rŽalitŽ pas tr•s claire ni utile : elle ne
permet pas de situer, par exemple, des penseurs comme Deleuze, vitaliste mais ennemi de
toute philosophie de la conscience, ou Derrida, fascinŽ par le probl•me des idŽalitŽs
mathŽmatiques chez Husserl et par la pensŽe structuraliste mais en m•me temps critique
implacable du rationalisme et du conceptualisme
3
.
Mais cette difficultŽ vaut surtout pour Canguilhem qui, tout en affirmant
lÕopposition entre Sartre et Cavaill•s, tout en se situant dans le sillage bachelardien de
lÕenqu•te philosophique autour du concept et de la rationalitŽ, avait adhŽrŽ nŽanmoins au
courant vitaliste, en affirmant, dans les annŽes 1940 et 1950, lÕexistence dÕune continuitŽ
entre sa philosophie biologique et le bergsonisme, et soutenant Ç la rŽsistance du marxisme
et lÕexistentialisme ˆ lÕobjectivation et ˆ la mathŽmatisation de la vie È
4
. Plus encore, cÕest
lÕopposition de la philosophie de Canguilhem ˆ la philosophie du sujet qui fait probl•me.
Car, si dÕun c™tŽ lÕhistoire ŽpistŽmologique met en doute le r™le traditionnel du sujet de

1
Ibid., p. 43.
2
Ç La vie, lÕexpŽrience, la science È, in DEIV, p. 764.
3
Cf. A. Badiou, Deleuze. La clameur de lÕ•tre, Paris, Hachette, 1997. A cette opposition Badiou substitue
lÕopposition Bergson-Brunschwicg : la perception concr•te du temps selon une mŽtaphysique de la totalitŽ
vivante et lÕintuition Žternelle des idŽalitŽs mathŽmatiques selon une mŽtaphysique de la raison crŽatrice,
Ç dÕun c™tŽ, une exaltation de la co•ncidence dynamique avec lÕOuvert. De lÕautre, une mŽfiance organisŽe
contre tout ce qui nÕest pas spŽcifiable comme ensemble clos dont un concept est la signature. È (p. 144).
4
Cf. G. Bianco, Ç La vita nel secolo. Da Canguilhem a Deleuze passando per Bergson È, in Id. (Žd.),
Gilles Deleuze, Georges Canguilhem. Il significato della vita, Milano, Mimesis, coll. Ç Volti È, pp. 7-51.
32
connaissance et efface la figure de la subjectivitŽ crŽatrice ˆ profit de lÕanalyse des rŽseaux
conceptuels, de lÕautre Canguilhem est considŽrŽ, du point de vue de sa philosophie de la
mŽdecine, comme le thŽoricien de lÕirrŽductibilitŽ de lÕexpŽrience subjective du malade
face ˆ lÕobjectivisation du savoir mŽdical. Le fil conducteur de lÕouvrage fondamental de
Canguilhem, Le normal et le pathologique, est en effet le primat quÕune nouvelle philosophie
de la mŽdecine doit accorder ˆ lÕexpŽrience vŽcue du malade par rapport au discours
dŽshumanisant et naturalisant du mŽdecin, afin de ne pas dissoudre la singularitŽ du
pathologique ˆ une variation quantitative du normal
1
. Dans le sillage des travaux de
WeizsŠcker, Ruyer et Goldstein, il sÕagissait pour Canguilhem dÕinterprŽter la maladie non
comme un Žcart par rapport ˆ une moyenne statistique, mais comme lÕŽmergence dÕun
nouveau comportement de lÕorganisme dans son rapport avec le milieu. La le•on de Kurt
Goldstein consistait ˆ considŽrer lÕorganisme comme un individu au sens littŽral : un tout
non divisŽe dont lÕactivitŽ seule peut donner sens aux ŽlŽments qui le composent. Par
consŽquent, cÕest lÕunitŽ de lÕorganisme qui fait sens et la biologie m•me est, selon
Goldstein, sciences des individus car elle Ç a affaire ˆ des individus qui existent et tendent ˆ
exister, cÕest-ˆ-dire ˆ rŽaliser leur capacitŽs du mieux possible dans un environnement
donnŽ.
2
È La conception singuli•re et subjective du pathologique chez Canguilhem
sÕenracinait en somme dans le contexte plus large dÕune philosophie de lÕindividualitŽ
biologiquement fondŽe et aboutissait ˆ lÕidŽe dÕactivitŽ normative du vivant.
A ce propos, il faut parler dÕune double signification de la norme en biologie et en
mŽdecine : est normal ce qui est conforme ˆ la r•gle mais aussi ˆ la valeur dÕun Žtat quÕon
souhaite rŽtablir, puisque le vivant humain Ç qualifie lui-m•me comme pathologiques, donc
comme devant •tre ŽvitŽs ou corrigŽs, certains Žtats et comportements apprŽhendŽs È.
3
En
exprimant une distinction entre positif et nŽgatif, entre le normal et le pathologique, la
norme rŽf•re donc la rŽalitŽ ˆ une valeur, et se qualifie ainsi comme un concept polŽmique
dans la mesure o• elle dŽlimite un extŽrieur en le chargeant dÕune Žvaluation nŽgative.
CÕest par rapport ˆ cet extŽrieur, et en sÕopposant ˆ lÕirrŽgulier et lÕanormal quÕil reprŽsente,
que la norme se pose comme une possibilitŽ de rŽgulation. Il faut alors relever le caract•re

1
G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 1966, p. 53.
2
K. Goldstein, Remarques sur les probl•mes ŽpistŽmologiques de la biologie, cit. in G. Canguilhem, La connaissance
de la vie, p. 11. Sur ce point, cf. surtout Le normal et le pathologique, cit., pp. 119-134. Sur le rapport entre
Goldstein et Canguilhem, cf. G. Le Blanc, La vie humaine. Anthropologie et biologie chez Georges Canguilhem, Paris,
PUF, 2002, pp. 33-46.
3
G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, cit., p. 77.
33
normatif de ce qui est normal, cÕest-ˆ-dire le fait de pouvoir •tre pris comme rŽfŽrence
dÕobjets qui ne peuvent pas encore •tre dits comme tels : Ç le normal cÕest donc ˆ la fois
lÕextension et lÕexhibition de la norme. Il multiplie la r•gle en m•me temps quÕil
lÕindique È.
1
Affirmer que le normal cÕest, au fond, la norme exhibŽe dans le fait, et cela
dans lÕaccomplissement dÕun projet normatif, cÕest dire que la norme en soi-m•me nÕa
aucun sens et quÕelle se dŽmarque de la loi naturelle prŽcisŽment par sa contingence
puisque la possibilitŽ de r•glement quÕelle offre Ç contient, du fait quÕil ne sÕagit que dÕune
possibilitŽ, la latitude dÕune autre possibilitŽ qui ne peut •tre quÕinverse È.
2

Autrement dit, si Canguilhem dŽcrit lÕactivitŽ normative comme une expression
vitale primordiale, ce nÕest pas pour la rŽfŽrer ˆ lÕimmutabilitŽ dÕune loi naturelle, mais
pour la rŽfŽrer ˆ lÕindividu dans un certain milieu,
3
bref pour en faire une sorte de
mŽcanisme crŽatif, se dŽpassant soi-m•me en tant que produit dÕun Ç effort spontanŽ du
vivant pour dominer le milieu et lÕorganiser selon ses valeurs de vivant È.
4
En effet, ce qui
dŽfinit la santŽ par rapport ˆ la maladie pour Canguilhem nÕest pas la prŽsence de la
norme, mais une certaine Ç surabondance de moyens È de lÕorganisme sain qui lui permet
de tolŽrer des variations des normes pour instituer des autres Ç jeux vitaux È, en bref de
jouer selon dÕautres r•gles. Ce qui signifie dÕabord que lÕorganisme en bonne santŽ est
capable de vivre et de se maintenir dans un autre milieu - quÕil peut aussi structurer selon ses
capacitŽs et ses nŽcessitŽs vitales - alors que lÕorganisme pathologique est contraint de
vivre dans un milieu Ç rŽtrŽci È sÕimposant ˆ lui, puisquÕil est incapable de toute
normativitŽ. Ainsi, la santŽ tŽmoigne dÕun Ç pouvoir normatif de mettre en question des
normes physiologiques usuelles È, alors que lÕanormal, loin dÕ•tre celui qui nÕobŽit pas aux
normes, cÕest peut-•tre celui qui Ç leur obŽit trop È.
5
La vie m•me conf•re une certaine
valeur ˆ lÕorganisme normŽ sur la base de sa capacitŽ ˆ dŽlimiter et ˆ structurer son milieu
vital. La dŽtermination m•me dÕun sens objectif du pathologique que le physiologiste
construit dans lÕexpŽrience de laboratoire nÕest que lÕexpression de la capacitŽ normative
du vivant dans le nouveau milieu du laboratoire : Ç LÕhomme normal cÕest lÕhomme

1
Ibid., p. 176.
2
Ibid., p. 177.
3
Cf. G. Canguilhem, La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965, pp. 129 sv.
4
Le normal et le pathologique, cit., p. 156.
5
La connaissance de la vie, cit., p. 168. Remarquons que ces expressions, Ç pouvoir normatif È, Ç normes
individuelles È, Ç milieu rŽtrŽci È, sont empruntŽes ˆ Goldstein.
34
normatif, lÕ•tre capable dÕinstituer de nouvelles normes, m•mes organiques.
1
È CÕest en ce
sens que le couple normal/pathologique exprime une Ç polaritŽ dynamique È de la vie, cette
derni•re Žtant en m•me temps conforme ˆ des normes et crŽatrice des nouvelles normes
prŽcisŽment par sa capacitŽ de jouer au-delˆ de toute norme. Tout en fonctionnant comme
un principe de rŽgularitŽ Ç naturelle È, la norme se trouve ainsi ˆ lÕintŽrieur et ˆ lÕextŽrieur
de lÕindividualitŽ vivante, entendue comme processus normalisŽ et normalisateur en m•me
temps, perpŽtuellement en dŽbat avec son milieu. Comme le dit Badiou paraphrasant
Canguilhem, Ç tout vivant est un centre, parce quÕil constitue un milieu normŽ, o•
comportements et dispositions prennent sens au regard dÕun besoin.
2
È
Cette conception de lÕactivitŽ normative du vivant implique pour Canguilhem que
les notions de santŽ, de maladie, de valeur vitale, de norme doivent •tre interprŽtŽes Ç en
rŽfŽrence spŽcifique ˆ lÕexpŽrience humaine subjective, avec ses connotations existentielles
et psychologiques habituelles.
3
È Si Ç vivre cÕest rayonner, organiser son milieu ˆ partir dÕun
centre È, lÕhomme, ne se distinguant pas des animaux sur ce point, structure son milieu
spŽcifique : Ç le monde de sa perception, cÕest-ˆ-dire le champ de son expŽrience
pragmatique o• ses actions, orientŽes et rŽglŽes par les valeurs immanentes aux tendances,
dŽcoupent des objets qualifiŽs, les situant les uns par rapport aux autres, et tous par
rapport ˆ lui.
4
È Dans ce sens, on peut affirmer que Canguilhem pratique un double
dŽplacement par rapport au dogme ontologique fondamental de la biologie, consistant ˆ
attribuer lÕindividualitŽ ˆ la plus infime particule de mati•re, par exemple la cellule : il
dŽfinit lÕindividualitŽ biologique comme Ç un terme dans un rapport È, comme relation
avec le milieu interne et externe de lÕorganisme, et en m•me temps comme une activitŽ
normative premi•re consistant en un dŽpassement continu de la forme m•me de
lÕindividu
5
. Toutefois, ce triple privil•ge accordŽ ˆ la relation sur la mati•re, ˆ la puissance
sur la forme et ˆ lÕindividuation sur lÕindividu - o• on peut lire clairement lÕidŽe

1
Le normal et le pathologique, p. 67.
2
A. Badiou, Ç Y a-t-il une thŽorie du sujet chez Georges Canguilhem ? È, in Georges Canguilhem.
Philosophe, historien des sciences, cit., p. 296.
3
J. Gayon, Ç Le concept dÕindividualitŽ dans la philosophie biologique de Georges Canguilhem È, in M.
Bibtal, J. Gayon (Žd.), LÕŽpistŽmologie fran•aise 1830-1970, Paris, PUF, coll. Ç Sciences, histoire et sociŽtŽs È,
2006, p. 440 ; sur ce point cf. aussi A. Cutro, Tecnica e vita, cit., pp. 51-62.
4
G. Canguilhem, Ç Le vivant et son milieu È, in Id., La connaissance de la vie, cit., p. 152.
5
G. Canguilhem, Ç La thŽorie cellulaire È, in La connaissance de la vie, cit., pp. 71 sv. Sur ce point G. Le
Blanc, La vie humaine, cit., pp. 21-39 et D. Lecourt, Ç La conception de lÕindividu dÕapr•s Georges
Canguilhem È, in Georges Canguilhem. Philosophe, historien des sciences, cit., pp. 262-270.
35
nietzschŽenne de la crŽation des valeurs comme affirmation de la vie
1
- ce triple privil•ge
suffit-il pour affirmer que lÕexpŽrience du vivant en tant que tel est Ç subjective È ? Il suffit,
en dÕautres termes, de parler dÕindividualitŽ biologique pour asseoir les fondements dÕune
philosophie du sujet Ç comme ensemble des fonctions qui rŽsistent ˆ lÕobjectivation È ?
Pierre Macherey a remarquŽ que lÕexpŽrience du vivant humain chez Canguilhem est
caractŽrisŽe par une duplicitŽ fondamentale entre expŽrience consciente et expŽrience
inconsciente qui tient au fait que le Ç vivant reprŽsente simultanŽment deux choses : il est
dÕabord lÕindividu ou lÕ•tre vivant, apprŽhendŽ dans sa singularitŽ existentielle, telle que la
rŽv•le de mani•re privilŽgiŽe le vŽcu conscient de la maladie ; mais il est aussi ce quÕon
pourrait appeler le vivant du vivant : ce mouvement polarisŽe de la vie qui, dans tout
vivant, le pousse ˆ dŽvelopper au maximum ce quÕil est en lui dÕ•tre ou dÕexister.
2
È Dans le
vŽcu de la maladie, le passage ˆ la subjectivitŽ se caractŽrise comme lÕexpŽrience
proprement humaine de lÕindividualitŽ biologique en tant que processus dÕindividuation
qui conf•re des valeurs ˆ ses comportements dans sa relation ˆ la vie : en bref comme
expŽrience de la normativitŽ vitale elle-m•me
3
. Dans ce sens, cÕest une troisi•me notion
dÕexpŽrience que Canguilhem discr•tement introduit dans lÕEssai : Ç celui dÕune impulsion
qui tend vers un rŽsultat sans avoir la garantie de lÕatteindre ou de sÕy maintenir ; cÕest lÕ•tre
erratique du vivant, sujet ˆ une infinitŽ dÕexpŽriences, ce qui, dans le cas du vivant humain,

1
Si le rapport entre Canguilhem et Nietzsche a ŽtŽ soulignŽ par des nombreux commentateurs, dont
Foucault m•me, Giuseppe Bianco mÕa fait remarquer quÕune influence au moins aussi forte sur la
conception canguilhemienne de la philosophie comme critique des valeurs a ŽtŽ exercŽe par les philosophes
de lÕEcole de Baden : Rickert et Windelband, selon qui la philosophie doit justement enqu•ter sur les
Ç conditions È des activitŽs scientifiques et esthŽtiques et sur les fa•ons dont elles Ç rŽalisent È leurs valeurs.
Bien quÕil ne soit pas dans les objectifs de ce travail de reconstruire le rŽseau dÕinfluences qui sous-tend la
pensŽe de Canguilhem, nous pensons quÕil sÕagit dÕune piste fŽconde pour contrebalancer lÕimage un peu
na•ve du Ç nietzschŽisme È de Canguilhem et surtout pour mettre en lumi•re lÕinfluence nŽokantienne, car
cette polaritŽ Kant-Nietzsche est aussi importante, ˆ notre avis, pour comprendre la mŽthode
archŽologique-gŽnŽalogique chez Foucault.
2
P. Macherey, Ç De Canguilhem ˆ Canguilhem en passant par Foucault È, in Georges Canguilhem.
Philosophe, historien des sciences, cit., p. 287.
3
Cf. Cf. G. Le Blanc, Canguilhem et les normes, cit., p. 46 : Ç Ce qui est ˆ lÕorigine dÕune individuation, cÕest
une perception : je me sens malade. En revanche, ce qui est ˆ lÕorigine de la subjectivitŽ, cÕest une
construction significative que je donne ˆ cette perception initiale par laquelle je mÕŽprouve comme sujet de
la maladie dans un acte de conscience : je me sais malade et, par consŽquent, je suis malade. Une subjectivitŽ
vivante implique non seulement une activitŽ individualisatrice mais aussi la modification de son rapport ˆ
soi par la conscience de cette activitŽ. È Ainsi la polaritŽ m•me entre normal et pathologique ne prend de
sens que par rapport ˆ lÕindividu jugeant, c'est-ˆ-dire dans la subjectivation : Ç Ce qui est normal, pour •tre
normatif dans des conditions donnŽes, peut devenir pathologique dans une autre situation, sÕil se maintient
identique ˆ soi. De cette transformation cÕest lÕindividu qui est juge parce que cÕest lui qui en p‰tit, au
moment m•me o• il se sent infŽrieur aux t‰ches que la situation nouvelle lui impose È (Le normal et le
pathologique, p. 119).
36
est la source positive de toutes ses activitŽs.
1
È Si le vivant est en quelque sorte toujours
prŽsubjectif, Ç sujet ˆ une expŽrience È que lui impose le milieu, cÕest prŽcisŽment cette
expŽrience de la vie qui est ˆ la source de la normativitŽ permettant au vivant de se poser
comme sujet de son milieu. En structurant son milieu par la production des normes et par
une activitŽ incessante de valorisation, le vivant humain devient centre de son milieu, cÕest-
ˆ-dire centre dÕune expŽrience qui est construction de normes.
Et pourtant, on lÕaura remarquŽ, un seuil de distinction entre lÕhomme et lÕanimal
nÕexiste pas encore, m•me au niveau du passage entre individualitŽ et subjectivitŽ, si nous
ne spŽcifions pas les caract•res de lÕexpŽrience que le vivant humain fait de son milieu. Or,
lÕexpŽrience anthropologique se dŽfinit exactement par un certain rapport ˆ la
connaissance, et donc par un certain rapport entre la vie et le concept : le vivant humain
non seulement extrait une certaine information de son milieu pour le structurer, mais
encore donne une certaine valeur ˆ cette information en tant que connaissance de son milieu.
Dans son essai de 1966 sur Ç Le concept et la vie È, Canguilhem cherchait de surmonter
lÕopposition quÕavait dessinŽ classiquement Bergson, entre la vie comme puissance
dynamique de dŽpassement et le concept comme Ç fixation È, Ç objectivation È,
Ç naturalisation È de lÕŽlan vital. Pour Canguilhem vie et concept ne sont pas opposŽs :
vivre est aussi conna”tre, former des concepts est une mani•re de vivre, car le concept
m•me peut •tre compris comme une information que Ç tout vivant prŽl•ve sur son milieu
et par laquelle inversement il structure son milieu.
2
È Ainsi, la pensŽe abstraite nÕest pas
lÕautre de la vie, mais une expression spectaculaire de la vie m•me : Ç La facultŽ des
concepts est saisie comme moment problŽmatique de lÕexpŽrience du vivant.
3
È De lˆ trois
consŽquences, reflŽtant en m•me temps une sŽrie de problŽmatiques contemporaines et
lÕinfluence rŽciproque entre Canguilhem et Foucault.
En premier lieu, si la rupture entre expŽrience et connaissance est maintenue, cÕest ˆ
lÕintŽrieur dÕune expŽrience anthropologique plus large qui est celle de lÕerrance, c'est-ˆ-dire
la capacitŽ propre au vivant humain de se tromper justement parce quÕil est capable de
donner une certaine valorisation ˆ lÕinformation, susceptible dÕentrer en conflit avec
dÕautres valorisations. Ce conflit montre le caract•re dynamique de lÕexpŽrience humaine,
toujours confrontŽe ˆ de nouveaux milieux quÕelle m•me restructure, mais aussi le

1
P. Macherey, op. cit., p. 288.
2
M. Foucault, Ç La vie : lÕexpŽrience et la science È, cit., p. 774.
3
Y. Schwartz, Ç Une remontŽe en trois temps È, cit., p. 308.
37
dŽplacement nŽcessaire et continu de la connaissance : Ç LÕhomme se trompe quand il ne
se place pas ˆ lÕendroit adŽquat pour recueillir une certaine information quÕil recherche.
Mais aussi, cÕest ˆ force de se dŽplacer quÕil recueille de lÕinformation.
1
È Si encore dans la
premi•re version de lÕEssai Canguilhem avait insistŽ sur la Ç coupure È entre vie et
connaissance au profit de la technique, en 1966 il con•oit dŽsormais la science comme une
forme de normativitŽ sociale : les confŽrences sur Ç Le concept et la vie È sont en effet
prononcŽes la m•me annŽe de la publication des Nouvelles rŽflexions sur le normal et le
pathologique, o• le philosophe montre que la normativitŽ sociale doit •tre entendue comme
un prolongement problŽmatique de la normativitŽ vitale
2
. LÕerreur scientifique, ainsi que
lÕopposition vrai-faux, sont inscrites dans la puissance erratique de la vie m•me, dans la
Ç possibilitŽ dÕerreur intrins•que ˆ la vie È que la biologie dŽcouvre comme structure m•me
de lÕhŽrŽditŽ : si les sciences ont une histoire qui proc•de de leurs erreurs, cÕest quÕelles
sont le prolongement dÕune puissance erratique qui constitue la vie de lÕhomme comme
Ç vivant vouŽ ˆ ÔerrerÕ et ˆ se ÔtromperÕ È
3
.
LÕexpŽrience humaine devient en ce sens le lieu o• lÕexpression Ç connaissance de la
vie È peut •tre entendue dans son double sens : connaissance dont la vie est en m•me
temps le sujet et lÕobjet. La connaissance scientifique et objectivante de la vie nÕest pas
coupŽe de lÕexpŽrience erratique du vivant humain : Ç La science explique lÕexpŽrience,
mais elle ne lÕannule pas pour autant.
4
È Cette connaissance nÕest pas pourtant conciliŽe avec
lÕexpŽrience : elle dessine plut™t le lieu du conflit quÕon a vu plus haut, entre lÕexigence
normative de la vŽritŽ scientifique et les autres valorisations que le vivant humain reconna”t
aux cours de son expŽrience en tant que Ç centre È de son milieu. Ce conflit, quÕon a vu
•tre le lieu propre de la philosophie, est dessinŽ dans lÕessai sur Ç Le vivant et son milieu È :
Le milieu propre de lÕhomme cÕest le monde de sa perception, cÕest-ˆ-dire le champ de son
expŽrience pragmatique o• ses actions, orientŽes et rŽglŽes par les valeurs immanentes aux
tendances, dŽcoupent des objets qualifiŽs, les situent les uns par rapport aux autres et tous par
rapport ˆ lui. En sorte que lÕenvironnement auquel il est censŽ rŽagir se trouve originellement
centrŽ sur lui et par lui. Mais lÕhomme, en tant que savant, construit un univers de phŽnom•nes

1
G. Canguilhem, Ç Le concept et la vie È, cit., p. 364.
2
Nous traitons mieux ces questions in infra, chap. V, pp. 312 sv.
3
Cf. G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, pp. 207 sv., M. Foucault, Ç La vie : lÕexpŽrience et la
science È, cit., pp. 774-775. On reviendra apr•s sur les Nouvelles rŽflexions, puissamment influencŽes par
Foucault (cf. P. Macherey, Ç De Canguilhem ˆ Canguilhem en passant par Foucault È, cit.).
4
G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, cit., p. 131. Sur ce point cf. aussi La connaissance de la vie, cit.,
p. 10 : Ç Il nÕest pas vrai que la connaissance dŽtruise la vie, mais elle dŽfait lÕexpŽrience de la vie, afin dÕen
abstraire, par lÕanalyse des Žchecs, des raisons de prudence (sapience, science, etc.) et des lois de succ•s
Žventuels, en vue dÕaider lÕhomme ˆ refaire ce que la vie a fait sans lui, en lui ou hors de lui. È
38
et de lois quÕil tient pour un univers absolu. La fonction essentielle de la science est de
dŽvaloriser les qualitŽs des objets composant le milieu propre, en se proposant comme thŽorie
gŽnŽrale dÕun milieu rŽel, cÕest-ˆ-dire inhumain. Les donnŽes sensibles sont disqualifiŽs,
quantifiŽes, identifiŽes. LÕimperceptible est soup•onnŽ, puis dŽcelŽ et avŽrŽ. Les mesures se
substituent aux apprŽciations, les lois aux habitudes, la causalitŽ ˆ la hiŽrarchie et lÕobjectif au
subjectif
1
.

Cet Ç univers absolu È construit par la science contredit lÕexpŽrience consciente de
lÕhomme, mais en m•me temps structure cette expŽrience en tant quÕil organise le milieu
humain techniquement, et donne ˆ lÕhomme Ç une sorte dÕinconsciente fatuitŽ qui lui fait
prŽfŽrer son milieu propre ˆ ceux dÕautres vivants, comme ayant plus de rŽalitŽ et non pas
seulement une autre valeur.
2
È Le concept de vie est tout naturellement une expression de
cet accord conflictuel entre expŽrience et science, dans la mesure o• la prŽtention de la science
ˆ dissoudre les valeurs du vivant Ç dans lÕanonymat de lÕenvironnement mŽcanique,
physique et chimique, [É] doit englober le vivant humain lui-m•me È, ce qui nÕemp•che
pas que la connaissance et la production des concepts font partie de lÕactivitŽ par laquelle
le vivant humain Ç ma”trise È et structure son milieu.
Deuxi•mement, le recentrement sur lÕexpŽrience du vivant comme altŽritŽ
Žnigmatique inscrite au cÏur m•me de la production du concept semble en effet conduire
ˆ la valorisation de la subjectivitŽ expŽrientielle. Mais de quel sujet sÕagit-il ? CÕest dans le
rapport entre lÕindividu vivant et connaissant (dans les deux sens de connaissance :
scientifique et expŽrimentŽe par le vŽcu) et le Ç vivant du vivant È, cÕest-ˆ-dire la vie m•me,
quÕŽmerge le sujet. Le sujet est prŽcisŽment la forme toujours rŽvocable de cette rencontre,
car il est le lieu dÕun conflit entre les valeurs du vivant et lÕobjectivitŽ scientifique
3
. Le sujet
humain surgit dans le rapport entre connaissance et vie, cÕest-ˆ-dire dans le conflit entre
deux expŽriences qui au m•me titre appartiennent ˆ la normativitŽ vitale et qui sÕinscrivent
dans ce troisi•me sens dÕexpŽrience comme activitŽ erratique du vivant : lÕexpŽrience bien
prŽcise de soi-m•me dans le vŽcu et lÕexpŽrience de soi comme objet dÕune connaissance
scientifique. De sorte que si lÕexpŽrience est premi•re et constitutive par rapport au sujet,
elle est toujours aussi expŽrience de connaissance de soi-m•me comme objet : ce nÕest pas

1
Ç Le vivant et son milieu È, in La connaissance de la vie, cit., p. 153.
2
Ibid.
3
Cf. A. Badiou, Ç Y a-t-il une thŽorie du sujet chez Georges Canguilhem ? È, cit., p. 297 : Ç SÕagissant en
tout cas du sujet humain, il est impliquŽ dans les deux termes du conflit. En tant que sujet de la science, il
est constituant, par mathŽmatique, expŽrimentation et technique, de lÕunivers absolu rŽel dont tout centre
est abstrait. En tant que sujet vivant, il objecte ˆ cet univers par la singularitŽ mouvante de son milieu
propre, centrŽ, normŽ, signifiant. È
39
le sujet qui est protagoniste de lÕexpŽrience, le sujet m•me est plut™t un effet dÕune expŽrience
qui le pose en m•me temps comme objet. Il y a donc, bien sur, chez Canguilhem, quelque
chose comme une expŽrience subjective, mais cette expŽrience est immŽdiatement aussi une
expŽrience de dŽ-subjectivation par la rencontre entre le vŽcu et le concept, par la position
de soi-m•me comme objet et surtout par la crŽation toujours renouvelŽe des normes qui
contredisent lÕexpŽrience subjective initiale. Il sÕagit dÕune subjectivation en quelque sorte
paradoxale, parce quÕelle ne peut se donner que comme destruction dÕune subjectivitŽ
prŽcŽdente et avec les conditions de son propre dŽpassement. Mais on pourrait aussi dire
que si cette subjectivitŽ est provisoire cÕest quÕelle est expression dÕune expŽrience dont le
propre est lÕerreur, elle nomme ainsi en m•me temps une nŽcessitŽ et un Žchec, le lieu de
lÕerrance du vivant : Ç La subjectivitŽ cÕest alors uniquement lÕinsatisfaction. Mais cÕest
peut-•tre lˆ la vie elle-m•me.
1
È
En troisi•me lieu, et conformŽment ˆ lÕhŽritage conflictuel avec le kantisme quÕon a
vu plus haut, le rapport dÕimmanence entre le concept et la vie am•ne Canguilhem ˆ
rŽcuser lÕidŽe de sujet transcendantal : cÕest lˆ la le•on la plus innovante de lÕessai sur Ç Le
concept et la vie È sÕinscrivant explicitement dans la suite de nouvelles dŽcouvertes de la
biologie molŽculaire qui ont valu ˆ Fran•ois Jacob, AndrŽ Lwoff et Jacques Monod le prix
Nobel pour la physiologie et la mŽdecine en 1965
2
. Ces dŽcouvertes am•nent la biologie
molŽculaire, selon Canguilhem, ˆ rien moins quÕune nouvelle conception de la vie comme
structure informative basŽe sur lÕidŽe que lÕhŽrŽditŽ m•me est transmission dÕun message.
Par consŽquent, cÕest la biologie qui change de langage en passant de mŽtaphores
gŽomŽtriques et mŽcaniques au langage Ç de la thŽorie du langage et celui de la thŽorie des
communications È
3
. La Ç nouvelle connaissance de la vie È ne ressemble plus ˆ la
reprŽsentation, au portrait de la vie, elle ressemble dŽsormais Ç ˆ la grammaire, ˆ la
sŽmantique et ˆ la syntaxe È : cÕest comme si le Linguistic Turn ˆ lÕÏuvre dans la philosophie
- qui avait fait du probl•me du langage non pas le moyen mais lÕobjet de la rŽflexion - avait
enfin rejoint et rŽvolutionnŽ la connaissance biologique. Si le concept peut dŽsormais
sÕinscrire dans la continuitŽ avec la vie, cÕest que le vivant m•me est porteur dÕun logos,
dÕune information, dÕun code, et la vie nÕest alors que transmission, communication

1
Ç Le concept et la vie È, p. 364.
2
Cf. sur ce point, J. Gayon, Ç Le concept dÕindividualitŽ dans la philosophie biologique de Georges
Canguilhem È, cit., pp. 455 sv.
3
Ç Le concept et la vie È, p. 360.
40
structurŽe conceptuellement, en bref la vie peut •tre dŽfinie comme un Ç sens inscrit dans
la mati•re È. Du coup, tout le rŽseau des significations, qui constitue le milieu propre de
lÕhomme, est ramenŽ ˆ cette activitŽ de crŽation de sens par la transmission de messages
quÕest la vie :
La vie fait depuis toujours sans Žcriture, bien avant lÕŽcriture et sans rapport avec lÕŽcriture,
ce que lÕhumanitŽ a recherchŽ par le dessin, la gravure, lÕŽcriture et lÕimprimerie, ˆ savoir la
transmission des messages
1
.

Une telle conception de la vie, dit Canguilhem, implique alors un certain retour ˆ
lÕaristotŽlisme, ˆ lÕidŽe que la possibilitŽ de la connaissance est inscrite dans lÕobjet ou la
chose, dans ce vivant dont la nature est une ‰me, ou un logos. Pour Aristote, Ç le monde est
intelligible, et les vivants en particulier le sont, parce que lÕintelligible est dans le monde È,
parce que les formes de raisonnement correspondent forcement ˆ la logique m•me du
vivant. Or, apr•s la Ç RŽvolution copernicienne È, cette position semble intenable ˆ cause
de la double hypoth•se de Kant : tout concept est un point de vue et les conditions de
lÕexpŽrience sont les conditions de possibilitŽ de lÕexpŽrience dÕun sujet transcendantal. Par
consŽquent, chez Kant on proc•de toujours de la connaissance ˆ la chose, c'est-ˆ-dire ˆ
partir des formes a priori du sujet transcendantal, mais en ce sens la logique transcendantale
ne peut pas comprendre le phŽnom•ne de la vie comme ce qui prŽc•de la connaissance
m•me et la rend possible, ne peut pas comprendre non plus la connaissance comme un
effet de lÕorganisation du vivant. LÕimpossibilitŽ dÕune connaissance a priori de la causalitŽ ˆ
lÕÏuvre dans le vivant, affirmŽe dans la Critique de la facultŽ de juger, signait ainsi le divorce
entre lÕhorizon de la logique transcendantale, dŽcoupŽe sur les a priori des sciences
physiques et mathŽmatiques et Žlargi aux sciences naturelles, et lÕ Ç horizon po•Žtique de la
nature naturante È. Ce que pointe ici Canguilhem, cÕest alors la possibilitŽ dÕune nouvelle
connaissance de la vie qui ne passe plus par la connaissance des conditions de possibilitŽ
de lÕexpŽrience dÕun sujet pour ainsi dire coupŽ du monde et de sa nature de vivant, mais ˆ
partir de ce Ç centre de rŽfŽrence È absolu quÕest justement le vivant : Ç Ce nÕest pas parce
que je suis pensant, ce nÕest pas parce que je suis sujet au sens transcendantal du terme,
cÕest parce que je suis vivant que je dois chercher dans la vie la rŽfŽrence ˆ la vie.
2
È La

1
Ibid., p. 362. Cf. avec Ç Le cerveau et la pensŽe È, cit., p. 25 : Ç Mais lÕessentiel de lÕenvironnement
social humain cÕest dÕ•tre un syst•me de significations. Une maison nÕest pas per•ue comme pierre ou bois
mais comme abri, un chemin nÕest pas de la terre aplanie, cÕest un passage, une trace È.
2
Ç Le concept et la vie È, p. 352.
41
connaissance de la vie est possible non par une structuration de lÕobjet ˆ partir du sujet
pensant, mais parce que la vie m•me est structurŽe comme un concept, comme une
Ç information È de la mati•re. De lˆ, lÕidŽe, dŽjˆ ancienne chez Canguilhem, que dans la
connaissance de la vie les a priori sont du c™tŽ de lÕobjet et non du sujet, et que cÕest
finalement ce dŽsŽquilibre fondamental qui fait de la connaissance une errance et de la
subjectivitŽ une insatisfaction :
DŽfinir la vie comme un sens inscrit dans la mati•re, cÕest admettre lÕexistence dÕun a priori
objectif, dÕun a priori proprement matŽriel et non plus seulement formel. [É] DŽfinir la vie
comme un sens, cÕest sÕobliger ˆ un travail de dŽcouverte. [É] La connaissance est donc une
recherche inqui•te de la plus grande quantitŽ et de la plus grande variŽtŽ dÕinformation. Par
consŽquent, •tre sujet de la connaissance, si lÕa priori est dans les choses, si le concept est dans la
vie, cÕest seulement •tre insatisfait du sens trouvŽ.
1


Nous voyons alors comme la nouvelle approche de la notion de vie reformulait
enti•rement la question de la connaissance, entendue dŽsormais comme recherche
erratique dÕun sens de la vie ˆ partir dÕune conception subjective du vivant qui Ç travaille
contre lÕhypoth•se dÕun sujet transcendantal.
2
È La postulation de lÕexistence dÕun a priori
matŽriel ne pouvait pas amener ˆ une naturalisation et ˆ une objectivation de la vie car
cette objectivation Žtait toujours comprise ˆ partir de la subjectivation dŽ-subjectivante de
lÕexpŽrience erratique dÕun vivant. Dans ce sens, cette expŽrience m•me est une ouverture
ˆ lÕhistoire, lÕhistoire des Ç erreurs È de la vie dont lÕhistoire de la vŽritŽ des sciences est
lÕautre visage : comme le montre Foucault dans son article, lÕhistoire ŽpistŽmologique de
Canguilhem pouvait se poser comme alternative ˆ la phŽnomŽnologie, et donc comme une
mŽthode philosophique dÕenqu•te seulement en sÕappuyant sur une autre conception de la vie
et du vivant. Mais nous pouvons constater Žgalement que ces trois derni•res questions Ð la
continuitŽ conflictuelle entre vie et connaissance dans lÕexpŽrience, la subjectivation
comme dŽ-subjectivation permanente, la vie comme inscription du sens dans la mati•re Ð
correspondent en rŽalitŽ, plus quÕun refus frontal de la phŽnomŽnologie, ˆ une
reformulation totale des ses instances. Les termes du bin™me contenu dans le titre du
dernier article signŽ par Foucault, Ç lÕexpŽrience et la science È dessinent en fait, plus
quÕune opposition, un conflit et une polaritŽ qui appartiennent ˆ la vie m•me. En ce sens,

1
Ibid., pp. 362, 364. Mais cette rŽfŽrence ˆ un a priori objectif co•ncidant avec une pluralitŽ des codes
dÕinformation et des formes de communication ne rejoint-il pas un certain structuralisme qui con•oit lÕa
priori du savoir comme un Ç espace transcendantal de communication È, selon lÕexpression utilisŽs quelques
annŽes plus tard par M. Serres ? (Cf. Herm•s II : LÕInterfŽrence, Paris, Minuit, 1974).
2
Cf. Badiou, op. cit., p. 302.
42
la dŽfinition du vivant humain donnŽe par Canguilhem Žtait forcŽment une rŽponse ˆ un
questionnement plus large dont la biologie des annŽes 1960, avec toutes ses rŽvolutions, ne
pouvait pas faire lÕŽconomie : la question anthropologique, posŽe par un vivant qui, en tant
quÕobjet de connaissance, est en m•me temps sujet dÕune expŽrience de la vitalitŽ
normative qui met toujours en Žchec la connaissance objective. Dans la rŽponse que
donne Canguilhem, la question du statut de la science biologique par rapport ˆ la
fondation dÕune connaissance anthropologique, est rŽsolu par lÕaffirmatif : Ç [É] nous
pensons que la biologie humaine et la mŽdecine sont des pi•ces nŽcessaires dÕune
ÔanthropologieÕ.
1
È En m•me temps, et nous lÕavons vu, lÕexistence dÕun questionnement
philosophique qui est confrontation permanente entre les Ç langages spŽciaux È des
sciences et les autres valeurs dŽcoulant de lÕexpŽrience de la vie humaine comme totalitŽ,
montre tr•s prŽcisŽment quÕÇ aucune science ne peut rŽsoudre sur son propre terrain la
question, de caract•re non scientifique, quÕest sa possibilitŽ comme activitŽ de lÕesprit
humain.
2
È

SCIENCE ET EXPERIENCE: LES SCIENCES HUMAINES ENTRE
PHENOMENOLOGIE ET STRUCTURALISME

Il est Žvident que le point de vue de Canguilhem, soutenant la nŽcessitŽ du rapport
biologie-anthropologie sans pourtant conclure ˆ lÕexhaustivitŽ de cette approche, est un
point privilŽgiŽ dÕobservation sur le probl•me plus gŽnŽral des Ç sciences humaines È et les
bouleversements qui caractŽrisent celles-ci dans les annŽes 1950 et 1960. La psychanalyse,
lÕethnologie, la linguistique structurale, et toutes les tendances plus actives de la
connaissance anthropologique sont tiraillŽes entre deux grands projets qui dŽfinissent en
quelque sorte la spŽcificitŽ de la philosophie fran•aise en ces annŽes : dÕune cotŽ la
tentative de conjuguer la phŽnomŽnologie et le matŽrialisme dialectique, sous le signe du
Ç retour ˆ lÕhomme concret È,
3
de lÕautre le programme structuraliste de fondation dÕune

1
Ç Le normal et le pathologique È, in La connaissance de la vie, cit., p. 169.
2
G. Canguilhem, Ç Philosophie et science È, cit., p. 15.
3
Cf. M. Foucault, Ç Structuralisme et post-structuralisme È, DEIV, p. 434 : Ç Il ne faut pas oublier non
plus que, pendant toute la pŽriode de 1945 ˆ 1955, en France, toute l'UniversitŽ fran•aise - je dirais la jeune
UniversitŽ fran•aise, pour la distinguer de ce qu'a ŽtŽ la tradition de l'UniversitŽ - a ŽtŽ tr•s prŽoccupŽe, tr•s
occupŽe m•me, ˆ b‰tir quelque chose qui Žtait non pas Freud-Marx, mais Husserl-Marx, le rapport
phŽnomŽnologie-marxisme È. Ce programme Žtait aussi tout ˆ fait celui du premier Foucault, comme le
dŽmontrent dÕailleurs lÕIntroduction au Le R•ve et lÕExistence de Binswanger et lÕessai fort diffŽrent mais presque
43
connaissance dŽbarrassŽe de tous les mythes de lÕhumanisme, singuli•rement en montrant
que les Ç nouvelles sciences humaines È ont mis au centre de lÕattention une pensŽe
(idŽologie, inconscient, langue, structureÉ) qui a dŽjˆ en quelque sorte dŽpassŽ lÕhumain et
quÕen tous cas ne se laisse pas rŽsoudre ˆ lÕactivitŽ dÕun sujet. Naturellement ce nÕest pas
lÕobjectif de ce travail de reconstituer le dŽbat de lÕŽpoque autour des sciences humaines :
au delˆ de lÕimmensitŽ de la t‰che il faudrait dŽjˆ constater que non seulement une
dŽfinition univoque de phŽnomŽnologie et de structuralisme semble impossible, mais aussi
que le projet phŽnomŽnologique de Merleau-Ponty et la rŽponse structuraliste
entretiennent une parentŽ ambigu‘ entre eux et avec les travaux de Canguilhem. En effet,
lÕintŽr•t pour les travaux de Gelb et Goldstein, pour les conqu•tes rŽcentes de la biologie,
mais aussi pour Koffka et les donnŽes expŽrimentales de la GestaltthŽorie, etait manifeste
dans La structure du comportement de Merleau-Ponty, qui cherchait ˆ reformuler la question
de la connaissance transcendantale en sÕappropriant et en dŽpassant le projet
phŽnomŽnologique husserlien.
Rappelons bri•vement les origines de cette problŽmatique. Comme il est connu, la
philosophie kantienne avait opposŽ ˆ la naturalitŽ cognitive la construction du sens et des
objets ˆ partir des structures a priori universelles et nŽcessaires du sujet de la connaissance,
ce qui avait enfermŽ la constitution subjective de la connaissance entre les deux p™les de
lÕuniversalitŽ apriorique et de la particularitŽ empirique. La phŽnomŽnologie husserlienne
avait alors essayŽ ˆ tout prix de ÔlibŽrerÕ la connaissance transcendantale de lÕhypoth•que
des structures subjectives a priori, en se qualifiant elle m•me comme une reprise du projet
critique kantien
1
. En effet, la tentative du premier Husserl - donner un fondement logico-
mathŽmatique ˆ lÕentier domaine des sciences de lÕesprit gr‰ce ˆ une philosophie entendue
comme Ç science rigoureuse È Ð ne pouvait pas se trouver vraiment en conflit avec
lÕextension de la problŽmatique transcendantale kantienne aux domaines esthŽtique et
moral.
2
Ce que, par contre, Husserl reprochait ˆ Kant, cÕŽtait dÕavoir posŽ la question
transcendantale dÕune Ç fa•on trop simpliste È, car il nÕavait pas soumis ˆ la critique (ou

contemporain Maladie mentale et personnalitŽ. Cf. Sur lÕ Ç homme concret È, cf. F. Gros, Foucault et la folie, Paris,
PUF, 1997, pp. 6-10. Sur les diffŽrents marxismes qui se chevauchent ˆ cette Žpoque dans lÕÏuvre m•me de
Foucault, cf. M. Iofrida, Ç Marxismo e comunismo in Francia negli anni Õ50 : qualche appunto sul primo
Foucault È, in Id., Per una storia della filosofia francese contemporanea. Da Jacques Derrida a Maurice Merleau-Ponty,
Modena, Mucchi, 2007.
1
E. Husserl, Ç Kant et lÕidŽe de la philosophie transcendantale È, in Id., Erste Philosophie (1923-1924), tr.
fr. Philosophie premi•re, tome 1, Paris, PUF, coll. Ç EpimŽthŽe È, 1970, pp. 299-368.
2
E. Husserl, Logische Untersuchungen (1913), tr. fr. Recherches logiques. ProlŽgom•nes ˆ la logique pure, tome
1, Paris, PUF, coll. Ç EpimŽthŽe È, 1959, pp. 237-239.
44
mieux, ˆ la Ç rŽduction È) le prŽsupposŽ du rapport sujet-objet, dÕune monade psychique
opposŽe ˆ un Ç monde extŽrieur. È Cela aurait amenŽ Kant ˆ concevoir dÕune part la
conscience comme un syst•me fini de formes aprioriques en attente dÕun contenu sensible,
et de lÕautre lÕobjet comme le corrŽlat de lÕactivitŽ subjective et formelle du sujet
connaissant. Nous savons que prŽcisŽment par cette dŽpendance de la connaissance par
rapport ˆ la sensibilitŽ Kant dŽfinissait la spŽcificitŽ de la connaissance humaine et sa
limitation par rapport ˆ lÕintuition intellectuelle divine. Pour Husserl, toutefois, cÕest
prŽcisŽment la dŽfinition de lÕa priori de la connaissance comme un ensemble de
prescriptions formelles qui fondait toute lÕenqu•te transcendantale sur un prŽsupposŽ
relativiste-subjectiviste et qui allait bient™t rendre possible la successive dŽgŽnŽration
idŽaliste (mais aussi le relativisme du psychologisme, du sociologisme et de lÕhistoricisme,
premi•re cible de la phŽnomŽnologie). La rŽduction de lÕa priori ˆ la configuration
spŽcifiquement humaine de la Ç raison pure È conduit, selon Husserl, ˆ une conception
naturaliste-psychologiste de lÕa priori qui ne peut en aucun cas fonder lÕobjectivitŽ de la
connaissance, mais finit par enfermer la philosophie transcendantale dans une thŽorie
anthropologique : Kant serait responsable dÕavoir fondŽ la possibilitŽ de la connaissance
sur la constitution empirique de la raison humaine
1
.
Une thŽorie radicale de la connaissance, pour Husserl, doit pouvoir fonder les
structures de lÕobjectivitŽ et de la subjectivitŽ sur une Žvidence plus fondamentale (ou
apodictique) : pour que la philosophie transcendantale puisse •tre science, connaissance de
lÕobjet, il faut que dans le phŽnom•ne lÕobjet ne se donne pas comme un simple
Ç construit È, mais bien avec les conditions qui le rendent possible, comme objectivitŽ
pure. Il faut, autrement dit, quÕil y ait une transparence entre ce qui se donne ˆ la
conscience et les conditions auxquelles cet objet se donne. Les habillage conceptuels du
savoir scientifique servent ˆ construire un rŽseau de relations constantes entre des
symboles pour permettre lÕaction et, par consŽquent, ne peuvent pas fonder une
connaissance de lÕessence dÕun objet. La philosophie doit par contre dŽsavouer toute
objectivation scientifique et remonter ˆ une expŽrience originaire (lÕErlebnis) : une forme
Ç pure È, prŽreflexive et antŽprŽdicative, o• le lien entre expŽrience subjective et monde
extŽrieur se fait par le biais de lÕintentionnalitŽ dirigŽe vers lÕobjet.
Or, seule la conscience capable de se transcender vers lÕobjectivitŽ pure, vers le

1
Cf. Recherches logiques, cit., tome III, pp. 242-243.
45
phŽnom•ne, est vraiment transcendantale, en ce quÕelle peut saisir le rapport entre
lÕobjectivitŽ idŽale et le vŽcu conscient, lÕidŽe et le rŽel. Cette autoŽvidence et transparence
absolue de la conscience est obtenue gr‰ce ˆ la rŽduction phŽnomŽnologique, qui consiste
prŽcisŽment dans la suspension de toute donnŽe Žtrang•re ˆ la conscience qui ne soit pas
fondŽe dans la conscience m•me : seulement en annulant le monde extŽrieur, la conscience
peut assumer soi-m•me comme objet et en m•me temps comme une subjectivitŽ concr•te
et absolue. Si cette annulation du monde extŽrieur ressemble ˆ un idŽalisme et ˆ un
solispisme, en rŽalitŽ, du point de vue phŽnomŽnologique, elle est pour une conscience
humaine le seul moyen de saisir lÕobjectivitŽ : lÕ Ç intuition de lÕessence È est prŽcisŽment
une connaissance synthŽtique a priori (synthŽtique car elle a pour contenu la conscience
m•me et a priori car elle rend possible toute connaissance ultŽrieure, ou mieux, elle est
lÕexpŽrience de lÕa priori comme tel). Il est Žvident que toutes les distinctions posŽes par
Kant se trouvaient brouillŽes : lÕa priori, nÕŽtant plus indŽpendant par rapport ˆ lÕexpŽrience
et accessible immŽdiatement par une intuition, Žtait redŽfini comme Ç matŽriel È : Ç une
lŽgalitŽ qui dŽtermine les contenus de lÕexpŽrience en tant que tels en nouant entre eux des
rapports marquŽs du sceau de la nŽcessitŽ, rŽinvestissant ainsi lÕŽlŽment matŽriel de la
connaissance laissŽ ˆ la contingence et ˆ la pure expŽrience (comme lÕautre de lÕa priori, a
posteriori), par Kant È
1
. A partir du moment o• lÕintuition de lÕessence redonne ˆ lÕobjet ses
connotations objectives, lÕa priori cesse dÕ•tre dŽpendant de la configuration spŽcifique
propre ˆ lÕintellect humain mais surtout cesse dÕ•tre purement formel. Si lÕa priori de la
connaissance reste ancrŽ dans une subjectivitŽ transcendantale, on pourrait dire que
lÕErleben, en tant quÕexpŽrience vŽcue dÕune altŽritŽ qui est sa propre conscience, fait dŽjˆ
appara”tre cet Žcart rŽflexif qui rend possible lÕactivitŽ rŽflŽchissante et donc constitue le
Ç monde de la vie È comme a priori communautaire, structure du monde objectif. LÕŽnigme
kantienne de la non-cohŽrence entre conscience et monde, qui semblait aboutir
nŽcessairement ˆ un relativisme, semblait enfin rŽsolu.
Le projet phŽnomŽnologique pouvait, ˆ diffŽrents titres, •tre convaincant mais une
sŽrie de questions restaient ouvertes : la conscience intentionnelle parvenait-elle ˆ fonder la
connaissance de lÕobjet en annulant le monde extŽrieur ou se trouvait-elle de nouveau face

1
J. Benoist, LÕa priori conceptuel. Bolzano, Husserl, Schlick, Vrin, Paris, 1999. En rŽalitŽ la position de
Husserl est bien plus complexe, car comme le soutien lÕauteur (et comme le remarquait dŽjˆ Foucault), la
phŽnomŽnologie ouvre la voie ˆ un a priori perceptif mais aussi ˆ un a priori grammatical, structurellement
conceptuel. Mais ici je mÕintŽresse ˆ lÕintuitivisme dans la mesure o• cette position ouvrira la voie parcourue
par Merleau-Ponty.
46
ˆ une essence reculant ˆ lÕinfini vers une origine idŽale ? La rŽduction husserlienne et le
subsŽquent primat dÕune sorte de sph•re Žgologique ne parviennent-ils pas plut™t ˆ
renforcer le paradigme cartŽsien dÕun esprit Ç privŽ È et coupŽ du monde ? Mais la vraie
question sous-tendue par la tentative de dŽpassement du formalisme kantien est celle du
statut ambigu de la rŽduction phŽnomŽnologique, car elle concerne une expŽrience
subjective concr•te, le vŽcu, et en m•me temps se pose comme cette connaissance
synthŽtique ˆ priori qui chez Kant Žtait prŽcisŽment dŽliŽe de lÕexpŽrience.
Merleau-Ponty essaiera de se rŽapproprier le projet phŽnomŽnologique husserlien
dans la tentative de le dŽpasser, ˆ partir de la question de lÕexpŽrience. Il ne sÕagit plus,
pour Merleau-Ponty, de fonder lÕexpŽrience dans lÕintuition des essences, ce qui reste selon
lui redevable du platonisme, mais de sÕinstaller dans lÕexpŽrience m•me du monde
quotidien pour pouvoir enfin remonter ˆ une expŽrience vŽcue fondamentale prŽcŽdent
lÕopposition m•me entre subjectivisme et objectivisme, empirisme et intellectualisme, rŽel
et imaginaire : celle que dans ses derniers Žcrits, dans le cadre dÕune ontologie de lÕætre, il
aurait dŽfini comme lÕexpŽrience de la chair, indistinction entre mon corps et le monde
humain, animal, vŽgŽtal
1
.
Dans ce sens, on peut affirmer que Merleau-Ponty fait jouer lÕexpŽrience de pensŽe
propre de la philosophie, encore plus que contre la science, comme sa vŽritable condition de
possibilitŽ : la recherche du fondement de la connaissance et de la conceptualisation nÕest
possible que dans lÕexpŽrience dÕune Ç perception commen•ante È dans laquelle sujet
constituant et objet constituŽ ne sont pas encore opposŽs lÕun ˆ lÕautre. Ainsi, revenir ˆ
lÕexpŽrience dans le geste philosophique signifie revenir ˆ une ouverture originaire, ˆ ce
Ç contact na•f avec le monde È qui prŽc•de logiquement les constructions idŽalisantes de la
science, car Ç cÕest ˆ lÕexpŽrience quÕappartient le pouvoir ontologique ultime.
2
È Par
consŽquent, la rŽduction chez lui nÕouvre pas sur un champ transcendantal prŽcŽdant
lÕexpŽrience m•me, comme chez Husserl, mais elle ram•ne ˆ lÕexpŽrience fondamentale qui
est celle de la pensŽe : Ç Nous nÕavons jamais devant nous des individus purs, des glaciers
dÕ•tre insŽcables, ni des essences sans lieu ni date, non quÕils existent ailleurs, au delˆ de

1
M. Merleau-Ponty, PhŽnomŽnologie de la perception, p. 579. En ce sens la rŽfŽrence ˆ lÕanalyse existentielle
en psychologie, ˆ Goldstein et ˆ Von UexkŸll, aux rŽsultats rŽcents de la psychologie, pouvait servir ˆ
Merleau-Ponty pour dŽpasser la perspective husserlienne et montrer une co•ncidence substantielle entre le
projet phŽnomŽnologique et les avancŽes scientifiques en mati•re de psychologie.
2
M. Merleau-Ponty, Le visible et lÕinvisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 148.
47
nos prises, mais parce que nous sommes des expŽriences, cÕest-ˆ-dire des pensŽes.
1
È
On voit bien que la rŽcusation du transcendentalisme kantien passe, selon Merleau-
Ponty, par la dŽcouverte dÕun a priori expŽrientiel, cÕest-ˆ-dire dÕune Ç vie irrŽflŽchie È et
corporelle o• la conscience est enracinŽe. Dans ce sens lÕexpŽrience Ç sauvage È ou
premi•re vers laquelle doit revenir la philosophie nÕest pas ce qui est immŽdiatement
Žvident, mais ce qui est enseveli Ç sous les sŽdiments des connaissances ultŽrieures È, cÕest
le prŽ-humain qui rend possible lÕactivitŽ proprement humaine de la connaissance et qui
doit •tre rŽactivŽ Ç par un travail comparable ˆ celui de lÕarchŽologue.
2
È LÕarchŽologie
merleau-pontienne peut ainsi •tre dŽfinie comme une Ç contre histoire È, car son but est
celui de revenir au moment de lÕinstitution dÕune structure dÕhistoricitŽ fondamentale qui
caractŽrise lÕhumain et qui se rŽv•le dans le langage : on peut reconna”tre aisŽment ici que
la question de lÕarchŽologie chez Merleau-Ponty Žtait strictement liŽe ˆ la question de lÕa
priori de lÕhistoire dont parle Husserl dans son Žcrit sur lÕOrigine de la gŽomŽtrie.
En m•me temps, le projet husserlien de surmonter une fois pour toute lÕantith•se
entre sujet et objet dans la rŽduction transcendantale est inflŽchi par Merleau-Ponty dans la
recherche dÕune gen•se du transcendantal ˆ partir de lÕexistence humaine concr•te dont les
sciences humaines Ð psychologie de la forme, anthropologie structurale de LŽvi-Strauss,
etc. Ð rŽv•lent les structures ˆ la fois aprioriques et historiques. De lˆ en dŽcoule une
position paradoxale des sciences humaines dans le projet merleau-pontien : elles sont
toujours secondes par rapport ˆ lÕexpŽrience subjective ou intersubjective, car elle nŽcessitent
dÕune fondation phŽnomŽnologique, mais elles disent en m•me temps la vŽritŽ de cette
m•me expŽrience dans toute une sŽrie de rŽsultats qui sont repris par la philosophie afin
dÕen expliciter leur signification fondamentale
3
. Ainsi, dŽjˆ ˆ partir de son premier ouvrage,
la rŽfŽrence aux savoirs Ç positifs È sur lÕhomme pouvait se faire critique de lÕobjectivisme
positiviste dans les sciences humaines, mais dŽfinissait aussi un rapport de collaboration
profonde entre psychologie et phŽnomŽnologie dans lÕŽlaboration dÕune anthropologie
renouvelŽe, capable dÕassumer la distinction entre fait et existence.

1
Ibid., p. 154-155.
2
M. Merleau-Ponty, Ç Lettre ˆ Martial GuŽroult È, Revue de MŽtaphysique et de Morale, 4, 1962, pp. 401-
409. Encore plus importante pour lÕŽlaboration de lÕarchŽologie foucaldienne, les notes du cours de 1959-
1960 sur LÕOrigine de la gŽomŽtrie de Husserl, ouvrage dont on conna”t lÕimportance dans le contexte fran•ais
en ces annŽes et dont on verra lÕimportance pour Foucault, o• on peut lire : Ç Husserl a un probl•me de
surgissement du langage parce quÕil devine derri•re les choses dites une archŽologie des choses dites,
quÕelles ne sont pas derri•re, quÕelles renvoient ˆ un primordial. È, (in Merleau-Ponty, notes de cours sur
LÕOrigine de la gŽomŽtrie de Husserl, p. 52, note 6).
3
Cf. J.-F. Lyotard, La phŽnomŽnologie, Paris, PUF, 1955, p. 48.
48
Ce que Merleau-Ponty retient de Goldstein, comme dÕailleurs Canguilhem, est en
effet lÕidŽe que le vivant est normatif et producteur de valeur et donc enti•rement donneur
dÕun sens et porteur dÕune finalitŽ que la science mŽconna”t lorsquÕelle ram•ne lÕactivitŽ
vitale ˆ lÕexplication causale. Les donnŽes primaires mises en lumi•re par la biologie et les
sciences humaines permettent ainsi dÕŽclairer lÕexpŽrience originaire du rapport au monde
et reprŽsentent donc un point dÕappui pour affirmer lÕirrŽductibilitŽ du comportement
humain ˆ lÕexplication scientifique. Toutefois, dans lÕordre humain lÕorganisme se modifie
en fonction du sens et le corps en fonction de la conscience, ce qui reformule
compl•tement le rapport entre lÕordre vital et lÕordre culturel particulier de lÕhomme :
Ç LÕordre humain de la conscience nÕappara”t pas comme un troisi•me ordre superposŽ aux
deux autres, mais comme leur condition de possibilitŽ et leur fondement.
1
È Le
comportement, pour Merleau-Ponty, int•gre en somme lÕordre vital et en m•me temps
rŽabsorbe le vital dans le vŽcu en affirmant que le corps humain, par le fait m•me dÕ•tre un
corps vivant et conscient, est fondamentalement sŽparŽ du simple corps vivant. Dans ce
sens, lÕapproche phŽnomŽnologique rŽcuse la possibilitŽ pour la science de surmonter le
dualisme cartŽsien ‰me-corps, quÕil dŽnonce comme lÕontologie impensŽe que toute pensŽe
scientifique sous-tend silencieusement : comme le dit Guillaume Le Blanc, Ç la sŽparation
nÕest pas entre corps et conscience mais plut™t entre un rŽgime vŽcu corps-conscience
thŽmatisŽ par Merleau-Ponty sous lÕexpression de corps propre et un rŽgime connu corps-
conscience construit par la science, imposant un corps organique dont le principal risque
concerne lÕintroduction dÕune dualitŽ spontanŽe de lÕ‰me et du corps.
2
È
Il est vrai que le statut de cette expŽrience originaire change au cours de la rŽflexion
merleau-pontyenne : strictement solidaire de la perception, dans PhŽnomenologie de la
perception, lÕexpŽrience est encore liŽe ˆ une existence fondamentalement humaine et donc
relative au sujet du mouvement de transcendance plut™t que comprise comme av•nement
de sens : Ç cÕest finalement lÕhomme qui se transcende vers un comportement nouveau ou
vers autrui ou vers sa propre pensŽe ˆ travers son corps et sa parole.
3
È Plus tard, et
notamment dans le Visible et lÕinvisible, lÕexpŽrience comprise phŽnomŽnologiquement
comme Ç retour ˆ la chose m•me È, est devenue expŽrience de lÕætre avant la sŽparation du
prŽthŽorŽtique et de lÕidŽalisation, et donc occasion de redŽfinition de la philosophie

1
M. Merleau-Ponty, La structure du comportement, p. 218.
2
G. Le Blanc, La vie humaine, cit., p. 59.
3
M. Merleau-Ponty, PhŽnomŽnologie de la perception, p. 226.
49
m•me comme ontologie, dont la t‰che explicite est la rŽactivation dÕun prŽ-humain. Celui-
ci sera alors tout ˆ la fois ce qui est proprement humain et ce qui rend possible
lÕexpŽrience humaine. Ce retour ˆ un prŽ-humain, on sait quÕil se fera par la double voie de
la ÔdŽcouverteÕ du langage comme structure prŽcŽdant la construction de sens et de
lÕintersubjectivitŽ dont la conscience Ç nous permet en derni•re analyse de comprendre le
savoir scientifique.
1
È La reformulation de la thŽmatique husserlienne de la Lebenswelt devait
ainsi aboutir ˆ lÕabandon de toute tentative de fondation de la connaissance dans une
conscience absolue. Et pourtant, toute lÕanalyse de lÕexpression comme Ç ouverture au
monde È dans les derniers ouvrages de Merleau-Ponty, pose ˆ nouveaux frais lÕŽnigme
dÕune subjectivitŽ parlante qui caractŽrise la mani•re spŽcifiquement humaine dÕ•tre au
monde : ce nÕest pas la langue saussurienne, structure anonyme et arbitraire, mais bien une
Ç parole authentique È qui seule peut •tre ˆ lÕorigine de lÕinstitution de sens
2
. LÕexpŽrience
originaire, il est vrai, sÕarticule toujours sur un Ç monde È dont la structure est dŽjˆ donnŽe,
mais cette structure nÕa de sens que pour une existence qui est depuis toujours le
mouvement m•me par lequel lÕhomme sÕins•re dans une situation historique et sociale. Par
consŽquent la conscience m•me acquiert, dans le dernier Merleau-Ponty, une historicitŽ
dŽrivant du fait quÕelle doit sÕarticuler sur un monde qui est toujours dŽjˆ-lˆ, et donc
forcŽment Ç opaque È, une forme du vŽcu o• lÕessence ne peut pas se donner dans cette
transparence de la conscience ˆ soi-m•me qui Žtait lÕeidŽtique husserlienne.
Or, si le structuralisme met en crise la phŽnomŽnologie ˆ la fin des annŽes 1950,

1
M. Merleau-Ponty, Ç La philosophie et la sociologie È, in Signes, Paris, Gallimard, 1960, p. 140. CÕŽtait
donc le dernier Merleau-Ponty qui, dans ses cours sur Saussure ˆ la Sorbonne, et puis dans Signes et La prose
du monde, avait en premier manifestŽ de lÕintŽr•t pour la linguistique structurale, dans le cadre dÕun
dŽpassement du projet phŽnomŽnologique de Husserl et de Heidegger qui devait Žgalement conduire de
lÕexistence ˆ lÕexpression. Et il faudrait alors ajouter que la question de la lŽgitimitŽ philosophique de
lÕanthropologie Žtait dŽjˆ une des pi•ces majeures du dŽbat sur le schŽmatisme transcendantal qui en
Allemagne opposait Cassirer ˆ Heidegger, le premier fondant le projet nŽo-kantien sur la nŽcessitŽ
dÕouverture de la philosophie aux sciences humaines, le deuxi•me dŽnon•ant ‰prement la vocation de
lÕanthropologie ˆ prendre la place laissŽe vide par la philosophie comme lÕŽni•me rŽduction de lÕouverture
ontologique de lÕ•tre humain au monde ˆ une science de lÕŽtant. Dans ce sens, une bonne partie du dŽbat
sur lÕanthropologie dans la France de ces annŽes est influencŽe par les positions prises par Heidegger dans
son Kant et le probl•me de la mŽtaphysique (traduit en 1953) et plus encore par son dŽbat avec Sartre sur
lÕhumanisme
2
Cf. M. Merleau-Ponty, Ç Le langage indirect et les voix du silence È, Signes, p. 108 : Ç Toute perception,
toute action qui la suppose, bref tout usage humain du corps est dŽjˆ expression primordiale, Ð non pas ce
travail dŽrivŽ qui substitue ˆ lÕexprimŽ des signes donnŽs par ailleurs avec leur sens et leur r•gle dÕemploi,
mais lÕopŽration premi•re qui dÕabord constitue les signes en signes, fait habitŽ en eux lÕexprimŽ par la seule
Žloquence de leur arrangement et de leur configuration, implante un sens dans ce qui nÕen avait pas, et qui
donc, loin de sÕŽpuiser dans lÕinstant o• elle a lieu, inaugure un ordre, fonde une institution ou une
traditionÉ È.
50
cÕest exactement ˆ partir du probl•me du langage soulevŽ par Merleau-Ponty, comme le
dira Foucault : Ç Alors, le probl•me du langage s'est fait jour, et il est apparu que la
phŽnomŽnologie n'Žtait pas capable de rendre compte, aussi bien qu'une analyse
structurale, des effets de sens qui pouvaient •tre produits par une structure de type
linguistique, structure o• le sujet de la phŽnomŽnologie n'intervenait pas comme donateur
de sens.
1
È La rŽponse structuraliste ˆ la phŽnomŽnologie se fait ˆ partir dÕune pluralitŽ
dÕapproches, lesquelles se laissent difficilement dŽcrire sous une m•me Žtiquette : les
parcours de LŽvi-Strauss, de Barthes, de Lacan, de DumŽzil, dÕAlthusser ne sont ni
homog•nes, ni linŽaires, au point que le structuralisme m•me devrait •tre dŽfini comme
une Ç rencontre divergente È dÕo• les protagonistes sont ressortis en changeant leur
rŽfŽrences, leurs compatibilitŽs et incompatibilitŽs
2
. Tr•s gŽnŽralement, on peut toutefois
repŽrer une sŽrie dÕidŽes communes ˆ toutes ces dŽmarches qui les caractŽrisent par
opposition ˆ la phŽnomŽnologie. DÕabord la valorisation dÕun certain formalisme et dÕun
certain holisme qui dŽrivent de la dŽtermination de part en part relationnelle de lÕobjet :
lÕidŽe, dŽrivŽe de la linguistique saussurienne, que le sens dŽcoule de la disposition et des
liens entre les parties dÕun syst•me structurŽ symboliquement (qui peut •tre la culture, les
mythes, lÕinconscient, la thŽorie, etc.), plut™t que dÕun acte fondateur dÕun sujet
transcendantal. Revenir sur la th•se saussurienne signifie alors pour toute une sŽrie
dÕanalyses structurelles prendre radicalement en compte lÕhypoth•se dÕune crŽation de sens ˆ
partir de la nature relationnelle du langage indŽpendamment de toute activitŽ crŽatrice
dÕune conscience ou de lÕagir humain. La fa•on la plus simple de dŽfinir une analyse
structurelle est alors peut-•tre celle, classique, donnŽ par Michel Serres : Ç Sur un contenu
culturel donnŽ, quÕil soit Dieu, table ou cuvette, une analyse est structurale (et nÕest structural
que) lorsquÕelle fait appara”tre ce contenu comme un mod•le.
3
È

1
ÇStructuralisme et post-structuralisme È, cit., pp. 434-435.
2
Cf. E. Balibar, Ç Le structuralisme : une destitution du sujet ? È, Revue de mŽtaphysique et de morale, 1, 2005,
pp. 5-22. Sur lÕimpossibilitŽ de dŽfinir le structuralisme de fa•on cohŽrente, cf. M. Foucault, Ç Foucault
rŽpond ˆ Sartre È, in DEI-II, p. 693 : Ç Le structuralisme, c'est une catŽgorie qui existe pour les autres, pour
ceux qui ne le sont pas. C'est de l'extŽrieur qu'on peut dire untel, untel et untel sont des structuralistes. C'est
ˆ Sartre qu'il faut demander ce que c'est que les structuralistes, puisqu'il consid•re que les structuralistes
constituent un groupe cohŽrent (LŽvi-Strauss, Althusser, DumŽzil, Lacan et moi), un groupe qui constitue
une esp•ce d'unitŽ, mais cette unitŽ, dites vous bien que, nous, nous ne la percevons pas. È
3
M. Serres, Hermes Ð La communication, Paris, Minuit, 1968, p. 32. Cf. la dŽfinition similaire de J.-M.
Benoist : Ç une analyse nÕest structurale que lorsquÕelle fait appara”tre un contenu comme mod•le, cÕest-ˆ-
dire lorsquÕelle sait isoler un ensemble formel dÕŽlŽments et de relations sur lequel il est possible de
raisonner sans faire appel ˆ la signification du contenu donnŽ È (La rŽvolution structurale. Althusser, Barthes,
Lacan, LŽvi-Strauss, Paris, Grasset, 1975)
51
Quelles sont les implications de cette approche en philosophie ? DÕabord, et encore
une fois, une certaine reformulation de la question du transcendantal. La transparence de
la conscience ˆ soi-m•me dans la rŽduction eidŽtique husserlienne est tenue simplement
pour impossible, car tout acte de pensŽe est toujours dŽjˆ articulŽ sur des codes
symboliques, advenant seulement ˆ lÕintŽrieur dÕun rŽseau de possibilitŽ qui constitue en
quelque sorte lÕa priori objectif de toute pensŽe (dÕici le voisinage avec lÕa priori objectif de la
biologie selon Canguilhem). Mais, de plus, la tentative merleau-pontienne de faire Žclater
toute subjectivitŽ dans lÕexpŽrience de la chair comme rŽversibilitŽ du sentant et du senti se
trouve rejetŽe, dans la mesure o• elle finit toujours par articuler la co•ncidence
dÕimmanence et de transcendance sur un corps propre dont lÕappartenance au monde
prŽc•de le syst•me symbolique : lÕexpŽrience du touchant-touchŽ qui fait de mon corps
Ç un morceau de monde È, reprŽsente ainsi toujours un certain contenu expŽrientiel
inassimilable qui trouve expression dans le syst•me symbolique. Les analyses structurales
contestent prŽcisŽment cette antŽrioritŽ de lÕexpŽrience sur le langage, ou mieux la
conviction de pouvoir atteindre dans lÕexpŽrience une origine de la pensŽe qui serait
extŽrieure au langage comme au symbolisme et qui en dŽsigne en m•me temps le contenu.
Le langage nÕa pas besoin du Ç prŽsent vivant È de la parole pour •tre signifiant, la pensŽe
nÕa pas besoin de lÕacte donateur de sens dÕun cogito pour exister car lÕorigine du sens est
dans le langage m•me : prendre au sŽrieux lÕaffirmation de Merleau-Ponty que Ç le langage
nous a È signifie Ç que nous sommes parlŽs par la langage È, que le jeu relationnel des
formes prŽc•de lÕessence. Deux points sÕav•rent alors cruciaux, sur lesquels la
Ç dŽcouverte È merleau-pontienne des structures signifiantes du langage se trouve
contestŽe de lÕintŽrieur : dÕabord en subordonnant le langage ˆ la parole, Merleau-Ponty ne
serait pas parvenu ˆ se libŽrer de la question du sujet car toute expression provenant dÕun
vŽcu reste prisonni•re du regard, de la perception ou du toucher qui ne peuvent quÕ•tre
subjectifs. Il aurait ensuite sous-ŽvaluŽ la systŽmaticitŽ inhŽrente ˆ lÕorganisation du
langage comme une condition de la pensŽe indŽpendante du contenu infra-linguistique ou
intuitif, en bref la possibilitŽ que lÕa priori objectif soit un a priori conceptuel, o• les liens
entre les concepts dŽterminent ce qui est pensŽ, vŽcu, ŽnoncŽ et en gŽnŽral les formes
m•me de lÕexpŽrience.
1


1
En bref, comme le dit J. Benoist, lÕacceptation de lÕidŽe dÕun a priori conceptuel consiste ˆ affirmer que
Ç Nous ne disposons pas de notre pensŽe È (LÕa priori conceptuel, cit., p. 204.) Ricoeur avait dŽjˆ dŽfini la philosophie
structuraliste comme un Ç kantisme sans sujet, voir un formalisme absolu È (Esprit, nov. 1963).
52
Il sÕagit alors, par une mŽthode essentiellement comparatiste, et sans recourir ˆ
aucune Ç perception commen•ante È, de saisir la structuration grammaticale dÕun syst•me
symbolique, dÕun ensemble de relations rŽglementŽes qui exc•dent lÕactivitŽ dÕun sujet, un
transcendantal sans sujet o• lÕexpŽrience et la construction conceptuelle rŽpondent ˆ un m•me
syst•me de r•gles. Or, cette destitution du sujet, nÕŽtait toutefois nullement apophantique,
ni une mŽconnaissance de la subjectivitŽ aboutissant ˆ un pur Ç objectivisme È. Dans le
programme structuraliste, il sÕagissait plut™t de comprendre la Ç formation È des sujets au
sein des structures transidividuelles ; autrement dit de comprendre la subjectivitŽ non pas
comme une cause et une origine donatrice de sens, mais plut™t comme lÕeffet permanent
dÕune destruction et dÕune reconstruction.
1
Mais, de lÕautre c™tŽ, la postulation dÕune
structuration de sens prŽ-cognitive et prŽ-subjective pose la question des conditions par
lesquelles lÕexpŽrience humaine peut devenir lÕobjet dÕune connaissance Ç scientifique È et
Ç positive È, cÕest-ˆ-dire, comme on lÕa vu, dÕune recherche de la vŽritŽ. Si nos syst•mes
sociaux, lÕinconscient et finalement la vie m•me sont structurŽs comme des langages, ne
serait-ce pas la t‰che dÕune sŽmiologie (dŽclinŽe diffŽremment dans les diffŽrents champs
du savoir : ethnologie, psychanalyse, Žconomie, etc.) de dire la vŽritŽ de lÕhomme et de son
expŽrience ? De ce point de vue, la vague structuraliste, peut •tre dŽfinie aussi comme un
certain retour ˆ une forme dÕempirisme (entendu comme lÕopposŽ dÕune pensŽe du
transcendental) o• lÕexpŽrience reste toutefois une donnŽe dŽpendant de la structuration
linguistique et conceptuelle antŽrieure.
Les rŽponses donnŽes ˆ la question de la connaissance de lÕhumain semblent ainsi
osciller, ˆ partir de la fin des annŽes 1950, entre deux p™les qui sont aussi deux fa•ons de
comprendre lÕarticulation entre expŽrience et concepts. Soit lÕexpŽrience humaine est
mobilisŽe, en tant que rŽsidu inassimilable, contre lÕemprise objectiviste de la connaissance
scientifique, et alors toute connaissance de lÕhomme sera accomplie au nom de son
existence dans une histoire dialectique et conclura ˆ un humanisme (la voie de Sartre), ou
devra remonter ˆ une expŽrience plus fondamentale dÕouverture Ç aux choses sans
concept È
2
qui fonde en m•me temps toute connaissance conceptuelle (la voie de Merleau-
Ponty). Soit lÕexpŽrience est relŽguŽe ˆ ce r™le de lÕa posteriori kantien, dans le cadre dÕun
rationalisme Žlargi, rŽclamant la possibilitŽ dÕune connaissance conceptuelle du fait humain

1
Cf. E. Balibar, Ç Le structuralisme : une destitution du sujet ? È, cit. Ici encore, autre point en commun
avec Canguilhem : lÕidŽe de la subjectivitŽ dŽ-subjectivante.
2
M. Merleau-Ponty, LÕÏil et lÕesprit, Paris, Gallimard, 1964, p. 43.
53
ˆ partir des Žquivalences formelles entre syst•mes symboliques. Toute anthropologie
deviendra alors science en se dŽbarrassant de lÕhumanisme, marxisme compris (cÕest le
chemin, par exemple, dÕAlthusser, qui selon la belle formule de Descombes cherche de
Ç quitter le terrain dangereux de la praxis et de la ÔdialectiqueÕ, laisser les rŽgiments
existentiels sÕexpliquer seuls avec lÕartillerie structuraliste, passer du c™tŽ de celle-ci,
profiter de la surprise gŽnŽrale pour mettre la main dessus et rester enfin le ma”tre du
jeu.
1
È).
Et pourtant le structuralisme - qui de ce point de vue ne semblerait •tre rien dÕautre
que le reprŽsentant de lÕexigence scientifique dans le domaine anthropologique - ne peut se
rŽsumer ni ˆ la rŽduction de lÕexpŽrience ˆ une philosophie du concept, ni ˆ une simple
dŽterminisme de la structure par rapport ˆ la libertŽ et lÕaction humaine. Ce qui Žtait visŽ
dans la critique de la phŽnomŽnologie nÕŽtait pas lÕexpŽrience elle-m•me, mais bien son
appauvrissement, sa rŽduction ˆ une expŽrience vŽcue qui ne sortait pas des cadres du
quotidien et du Ç moi È
2
. LÕanthropologie, lÕethnologie, la psychanalyse avaient mis au jour
des champs nouveaux o• ce qui se jouait Žtait lÕexpŽrience de lÕautre (le Ç sauvage È, le
Ç primitif È, lÕaliŽnŽ, le criminel) ou lÕexpŽrience de lÕautre (le r•ve, la magie, la
schizophrŽnie, ou tout simplement lÕinconscient) : les analyses structurelles de LŽvi-Strauss
montreront que ces expŽriences sont autant de formes de pensŽe qui imposent une inversion
radicale de la philosophie m•me
3
. Affirmer que Ç la pensŽe sauvage est logique, dans le
m•me sens et de la m•me fa•on que la notre È
4
dŽsignait en m•me temps un programme et
un dehors. Le programme Žtait celui de comprendre lÕirrationnel par une raison plus
universelle selon un processus de dŽplacement permanent qui relance constamment le
dŽpassement de ses limites.
5
Mais ce dehors, terre de conqu•te de lÕanthropologie, nÕallait-il

1
V. Descombes, op. cit., p. 140.
2
Cf. cette dŽclaration rŽtrospective de Foucault, qui pourrait •tre prise un peu comme le manifeste des
reproches quÕˆ lÕŽpoque le structuralisme adressait ˆ la phŽnomŽnologie : Ç L'expŽrience du
phŽnomŽnologue est, au fond, une certaine fa•on de poser un regard rŽflexif sur un objet quelconque du
vŽcu, sur le quotidien dans sa forme transitoire pour en saisir les significations. [É] Le travail
phŽnomŽnologique, consiste ˆ dŽployer tout le champ de possibilitŽs liŽes ˆ l'expŽrience quotidienne. En
outre, la phŽnomŽnologie cherche ˆ ressaisir la signification de l'expŽrience quotidienne pour retrouver en
quoi le sujet que je suis est bien effectivement fondateur, dans ses fonctions transcendantales, de cette
expŽrience et de ces significations. È (Ç Entretien avec D. Trombadori È, in DEIV, p. 43).
3
Cf. F. Keck, LŽvi-Strauss et la pensŽe sauvage, PUF, Paris, 2004, p. 7 : Ç La question ÔQuÕest-ce que
penser ?Õ prend un nouveau sens ˆ partir du moment o• elle se pose dans la description dÕun tatouage, dÕun
masque, dÕun rituel ou dÕune organisation sociale. È
4
C. LŽvi-Strauss, La pensŽe sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 335.
5
Dans ce sens nous nous rapprochons de lÕanalyse de Balibar (op. cit.), p. 18 : Ç Ainsi la structure nÕest
plus un tout, elle nÕest plus ˆ proprement parler une combinatoire (les deux choses Žtant ˆ vrai dire
54
pas prŽcisŽment mettre en crise la raison en dŽsignant son processus dÕautodŽpassement
comme la racine de lÕexclusion et puis de la rŽduction rŽitŽrŽe de lÕautre au m•me ?

LE PROGRAMME ARCHEOLOGIQUE ENTRE PHENOMENOLOGIE ET
STRUCTURALISME

Dans cette configuration, la position de Foucault est plus ambigu‘ et complexe que
ce que lÕŽtiquette de Ç structuraliste È donne ˆ penser, souvent apposŽe de force et qui lui-
m•me a rŽcusŽe.
1
Les mots et les choses ne semblent pourtant pas poser de doute quant au
Ç ralliement È de Foucault dans les rangs structuralistes. Comme GŽrard Lebrun lÕa
remarquŽ, Les mots et les choses doit •tre dŽfini comme un Ç livre de combat È, o• les analyses
structurales, et plus encore la conception du langage quÕelles sous-tendent, sont mobilisŽes
contre la figure de lÕhomme et le Ç sommeil anthropologique È personnifiŽs par la
phŽnomŽnologie de Merleau-Ponty et plus profondŽment par celle de Husserl
2
. Contre la
Ç confusion È entre empirique et transcendantal impliquŽe par lÕanalyse du vŽcu, dŽfini
comme Ç un discours qui permettrait dÕanalyser lÕhomme comme sujet, cÕest-ˆ-dire comme
lieu de connaissances empiriques mais ramenŽes au plus pr•s de ce qui les rend possibles,
et comme forme pure immŽdiatement prŽsente ˆ ces contenus È
3
, il sÕagissait de faire valoir
lÕanalyse des structures formelles qui dŽvoilent les conditions de possibilitŽ de la
connaissance dans lÕ Ç •tre du langage È. De lˆ la mobilisation, dans les derni•res pages de
Les mots et les choses, de la linguistique, de lÕethnographie, et de la psychanalyse en tant que
Ç contre-sciences È reprŽsentant une sorte de contestation interne au projet des sciences
humaines. En ce sens lÕarchŽologie pourrait •tre caractŽrisŽe comme une analyse faisant

indissociables), mais elle est un proc•s de dŽplacement indefinement Žlargi et variŽ ˆ la surface de la terre des
couples oppositionnels qui, insŽrŽs dans autant des rŽcits qui se rŽpondent les uns les autres, font de la
nature le paradigme de la culture, o• de lÕaltŽritŽ concr•te dans laquelle les hommes projettent leurs propres
relations, et donc leur singularitŽ È.
1
Cf. AS, p. 261 : Ç Je nÕai [...] pas voulu reconduire au-delˆ de ses limites lŽgitimes lÕentreprise
structuraliste. Et vous me rendrez facilement cette justice que je nÕai pas employŽ une seule fois le terme de
structure dans Les Mots et les choses. È ; aussi Ç PrŽface ˆ lÕŽdition anglaise È, in DE II, p. 13 : Ç En France,
certains ÇcommentateursÈ bornŽs persistent ˆ m'apposer l'Žtiquette de ÇstructuralisteÈ. Je n'ai pas rŽussi ˆ
imprimer dans leur esprit Žtroit que je n'ai utilisŽ aucune des mŽthodes, aucun des concepts ou des mots
clefs qui caractŽrisent l'analyse structurale. È
2
Ç Les Mots et les choses ciblent correctement la pensŽe de Merleau-Ponty, mais lÕauteur semble tenir pour
acquis que Merleau-Ponty exprime la vŽritŽ de Husserl Ð ce qui est tr•s discutable, on le sait. È, cf. G.
Lebrun, Ç Note sur la phŽnomŽnologie dans Les Mots et les choses È, Michel Foucault philosophe. Rencontre
internationale Paris 9, 10, 11 janvier 1988, p. 44-45.
3
MC, p. 331-332.
55
partie de cette Ç formalisation gŽnŽrale de la pensŽe et de la connaissance È qui a pour
Ç t‰che de purifier la vieille raison empirique par la constitution de langages formels, et
dÕexercer une seconde critique de la raison pure ˆ partir de formes nouvelles de lÕa priori
mathŽmatique.
1
È Et cÕest dÕailleurs en ces termes que Canguilhem salue lÕouvrage dans son
fameux article o• il ne reconna”t pas seulement le Ç structuralisme È de Foucault mais fait
du structuralisme m•me cette Ç philosophie du concept È dont on a pu voir toutes les
ambigu•tŽs
2
.
Et pourtant, il a ŽtŽ maintes fois soulignŽ que la phase archŽologique de la pensŽe
foucaldienne, et en particulier celle qui sÕŽtend entre Folie et dŽraison et Naissance de la clinique,
avec son insistance sur les Ç a priori concrets È, les structures de la perception et le retour ˆ
une Ç expŽrience fondamentale È est fortement redevable ˆ la phŽnomŽnologie et
singuli•rement au vocabulaire de Merleau-Ponty
3
. Selon FrŽdŽric Gros, Ç lÕarchŽologie
foucaldienne nÕest quÕune phŽnomŽnologie dŽsertŽe par le th•me de lÕoriginaire È, car
Merleau-Ponty aurait prŽcŽdŽ Foucault avec son idŽe dÕun a priori expŽrientiel qui est en
m•me temps Ç ouverture ˆ lÕhistoire È. M•me si, chez Foucault (et notamment dans
Naissance de la clinique), il nÕy aurait pas retour ˆ lÕexpŽrience sauvage merlau-pontienne et au
contact avec lÕ Ç ætre brut È, lÕarchŽologie finirait par reproduire le dŽsŽquilibre sans fin
relancŽ entre structure a priori de la connaissance et expŽrience, jouŽes lÕune contre lÕautre :
Ç la structure pour ne pas penser lÕexpŽrience comme rŽsultat de factualitŽs inertes,
lÕexpŽrience pour Žcarter lÕombre transparente dÕune structure formelle pure.
4
È Une
polaritŽ, celle-ci, typique dÕune pensŽe comme celle de Merleau-Ponty qui avait voulu
Ç faire descendre le transcendantal dans lÕhistorique È.
5

Mais lÕinfluence phŽnomŽnologique nÕest-elle pas aussi puissante sur toute la
premi•re gŽnŽration des philosophes qui entrent en contact avec les mŽthodes
structuralistes ? Le lexique merleau-pontien est une sorte de passage obligŽ pour tous ceux

1
MC, p. 394. Cf. aussi Ç PrŽface ˆ lÕŽdition anglaise È, cit., p. 13 : Ç S'il est une approche, pourtant, que je
rejette catŽgoriquement, c'est celle (appelons-la, en gros, phŽnomŽnologique) qui donne une prioritŽ absolue
au sujet de l'observation, attribue un r™le constitutif ˆ un acte et pose son point de vue comme origine de
toute historicitŽ -celle, en bref, qui dŽbouche sur une conscience transcendantale. Il me semble que l'analyse
historique du discours scientifique devrait, en dernier lieu, ressortir ˆ une thŽorie des pratiques discursives
plut™t qu'ˆ une thŽorie du sujet de la connaissance È.
2
C. Canguilhem, Ç Mort de lÕhomme ou Žpuisement du cogito ? È, Critique, 1967, n. 242,
3
B. Han, LÕontologie manquŽe de Michel Foucault. Entre lÕhistorique et le transcendental, ed. JŽr™me Millon,
Grenoble, 1998 ; P. Sabot, Ç LÕexpŽrience, le savoir et lÕhistoire È, Archives de Philosophie, 2006, 2, pp. 285-303.
4
F. Gros, Ç Quelques remarques de mŽthode ˆ propos de Naissance de la clinique È, Michel Foucault et la
mŽdecine, p. 54-55.
5
M. Merleau-Ponty, Ç La philosophie et la sociologie È, cit.
56
qui, au dŽbut des annŽes 1960, essaient de sÕemparer des acquis de la psychologie de la
forme ou de la linguistique structurale pour penser autrement le rapport entre
anthropologie et sciences humaines. Pour saisir la spŽcificitŽ de la mŽthode archŽologique,
il vaut peut •tre mieux se concentrer sur les aspects qui la distancient de la phŽnomŽnologie
et du structuralisme. Appara”tront alors plusieurs archŽologies foucaldiennes, chacune des
ouvrages publiŽes par Foucault dans les annŽes 1960 correspondant ˆ une volontŽ bien
prŽcise de mettre un place un projet de subversion de la phŽnomŽnologie elle-m•me, ce qui
conduira lentement ˆ lÕŽlaboration de la gŽnŽalogie
1
. Il faut, ˆ notre avis, comprendre
lÕarchŽologie et son Žvolution moins comme un prolongement plus ou moins rŽussi de la
phŽnomŽnologie ou comme une Ç application È des principes structuralistes ˆ lÕhistoire,
que comme une tentative de se dŽprendre de cette alternative m•me par un double
mouvement : faire valoir la le•on structuraliste contre la phŽnomŽnologie et, surtout ˆ partir
de la fin des annŽes 1960, critiquer cette m•me le•on dans la mesure o• elle Žtait porteuse
dÕun projet dÕobjectivation intŽgrale de la connaissance anthropologique et
dÕessentialisation de la Ç nature humaine È. CÕest sur cette voie que Foucault pouvait
rencontrer un autre projet dÕhistoricisation du transcendantal o• lÕexpŽrience nÕŽtait plus
con•ue dans les termes dÕun Ç retour È ˆ lÕorigine et dÕune Ç libŽration È qui est en m•me
temps Ç fondation È de la connaissance objective : lÕhistoire ŽpistŽmologique de
Canguilhem, et plus gŽnŽralement lÕhistorie des sciences
2
.

Le redoublement de lÕexpŽrience: lÕÇ expŽrience fondamentale È

Le lien entre lÕhistoire ŽpistŽmologique et la mŽthode archŽologique a ŽtŽ aussi

1
Cf. sur ce point la contextualisation tr•s articulŽe de C. Mercier, Michel Foucault et la constitution de lÕhomme
moderne, th•se de doctorat soutenue ˆ lÕUniversitŽ de Paris 10 Ð Nanterre, 2007 (inŽdit). Mercier soutien que
ce nÕest pas en reniant la phŽnomŽnologie que se constitue lÕarchŽologie, mais en reprenant ses
questionnements et en les subvertissant (notamment sur les conditions historiques de possibilitŽ de la
science et sur la gen•se de lÕŽpoque moderne comme r•gne de lÕhomme, les questions respectivement de
lÕHusserl de la Krisis et de lÕHeidegger de ætre et temps).
2
MalgrŽ notre mŽfiance ˆ propos des dŽclarations Ç rŽtrospectives È, avec lesquelles Foucault reconstruit
souvent son parcours de fa•on unitaire en effa•ant les ruptures et les hŽsitations, nous croyons quÕil faut
prendre au sŽrieux lÕaffirmation suivante : Ç [É] il y eut tout de m•me aussi toute une sŽrie dÕindividus qui
nÕont pas suivi le mouvement [du structuralo-marxisme]. Je pense ˆ ceux qui sÕintŽressaient ˆ lÕhistoire des
sciences, qui, en France, fut une tradition considŽrable, sans doute ˆ la suite de Comte. En particulier autour
de Canguilhem, qui a ŽtŽ dans lÕUniversitŽ fran•aise, dans la jeune UniversitŽ fran•aise, extr•mement
influent. Or, beaucoup de ses Žl•ves nÕŽtaient ni marxistes, ni structuralistes. Et lˆ, je parle de moi, si vous
voulez È. (Ç Structuralisme et post-structuralisme È, cit., p. 435).
57
plusieurs fois soulignŽ, et il faut sans doute se souvenir, on lÕa vu, que Foucault lui-m•me
aimait sÕinscrire dans cette tradition.
1
Toutefois notre point de vue diffŽre un peu sur cette
question : plus quÕune mŽthode dÕanalyse des concepts, ce que Foucault aurait trouvŽ chez
Canguilhem Žtait la possibilitŽ de concevoir autrement lÕarticulation entre science et
expŽrience, situant la philosophie dans un rapport aux sciences qui nÕest ni de fondation,
ni de subordination par rapport ˆ la mŽthode scientifique. Si la phŽnomŽnologie nÕa pas
pu, selon Foucault, se libŽrer du mythe du vŽcu au fondement de la connaissance, et donc
de la figure du sujet donneur de sens, pour Canguilhem le vŽcu m•me est dŽjˆ prŽcŽdŽ par
une autre articulation, celle entre la vie vivante et la vie connaissante :
Ç La phŽnomŽnologie a demandŽ au ÇvŽcuÈ le sens originaire de tout acte de connaissance.
Mais ne peut-on pas ou ne faut-il pas le chercher du c™tŽ du ÇvivantÈ lui-m•me? G. Canguilhem
veut retrouver, par l'Žlucidation du savoir sur la vie et des concepts qui articulent ce savoir, ce
qu'il en est du concept dans la vie. C'est-ˆ-dire du concept en tant qu'il est l'un des modes de cette
information que tout vivant prŽl•ve sur son milieu et par laquelle inversement il structure son
milieu. [É]Former des concepts, c'est une mani•re de vivre et non de tuer la vie; c'est une fa•on
de vivre dans une relative mobilitŽ et non pas une tentative pour immobiliser la vie;
2
È

C'est dire que lÕexpŽrience vŽcue est toujours dŽjˆ habitŽe et structurŽe par une
connaissance de son milieu qui constitue un motif originaire de la vie m•me et dont la
connaissance scientifique constitue un prolongement : non seulement les valeurs
scientifiques structurent peu ˆ peu lÕexpŽrience humaine, mais si lÕhomme modifie son
environnement ˆ lÕaide de la technique, ce qui change est son rapport constituant ˆ une
expŽrience fonci•rement historique. Nous lÕavons vu dÕailleurs, toute la rŽflexion de
Canguilhem montre que si la vie forme les concepts, les concepts en retour restructurent
et reformulent le champ de lÕexpŽrience : il nÕy a pas dÕhŽtŽrogŽnŽitŽ entre le concept et
lÕexpŽrience, mais plut™t un dŽbat permanent fondŽ sur la notion dÕerreur
3
.
La question de la relation entre lÕexpŽrience, le discours et la formation des concepts

1
G. Gutting, Michel Foucault Archaeology of Scientific Reason, Cambridge, Cambridge University Press, 1989;
F. Braustein, Ç Bachelard, Canguilhem, Foucault. Le "style fran•ais" en ŽpistŽmologie È, cit. ; A. Davidson,
Ç ƒpistŽmologie et archŽologie : de Canguilhem ˆ Foucault È, in LÕŽmergence de la sexualitŽ, cit., pp. 327-349 ;
F. Delaporte, Ç Foucault, Canguilhem et les monstres È, in Braunstein (Žd.), Canguilhem. Histoire des sciences et
politique du vivant, Paris, PUF, 2007. Pour une approche critique cf. C. Mercier, Michel Foucault et la constitution
de lÕhomme moderne, cit., pp. 153-175.
2
Ç La vie : lÕexpŽrience et la science È, DEIV, p. 773-774.
3
Ce qui vaut aussi en sens inverse : la science doit toujours se mesurer ˆ des expŽriences qui lÕobligent ˆ
une reformulation de ses concepts. Les ÔrupturesÕ scientifiques, ou simplement les nouvelles fa•ons de
regarder un objet, sont toujours contemporaines dÕune redŽfinition radicale de la totalitŽ de lÕhorizon
conceptuel, cf. G. Canguilhem, EtudesÉ, cit., p. 171 Ç Les concepts, les mŽthodes, tout est fonction du
domaine dÕexpŽrience ; toute la pensŽe scientifique doit changer devant une expŽrience nouvelle. È
58
est tellement enracinŽe dans la rŽflexion de Foucault quÕil ne cessera dÕy revenir tout au
long de son chemin de pensŽe. On rappellera que dans les Mots et les choses, la recherche
vise explicitement une certaine Ç expŽrience de lÕordre È qui constitue un moyen terme
entre les Ç ordres empiriques È et la Ç thŽorie de lÕordre È
1
. Mais dŽjˆ dans lÕHistoire de la folie,
le devenir historique du rapport entre raison et dŽraison Žtait dŽcrit non comme
Ç lÕŽvolution des concepts thŽoriques, ˆ la surface dÕune connaissance ; mais en tranchant
dans lÕŽpaisseur historique dÕune expŽrience È pour Ç ressaisir le mouvement par lequel est
devenue finalement possible une connaissance de la folie È
2
. On reconna”tra ici lÕun des
grands principes qui commandaient lÕapproche structuraliste ˆ la question de lÕexpŽrience
(approche en partie imposŽe par le livre m•me de Foucault) : interroger et faire parler
lÕexpŽrience de lÕautre, de celui qui nÕa pas droit aux mots ou dont les mots ont ŽtŽ effacŽs,
de celui qui par consŽquent, a ŽtŽ privŽ des privil•ges de la pensŽe. Dans la premi•re
prŽface ˆ Folie et DŽraison cÕest cet autre de lÕexpŽrience qui a ŽtŽ oubliŽ, cet autre qui a ŽtŽ
rŽduit au Ç silence È, ˆ qui sÕadresse lÕanalyse archŽologique, dans le but de Ç tacher de
rejoindre, dans lÕhistoire, ce degrŽ zŽro de lÕhistoire de la folie, o• elle est expŽrience
indiffŽrenciŽe, expŽrience non encore partagŽe du partage lui-m•me.
3
È LÕarchŽologie, de
ce point de vue, est assimilable ˆ lÕentreprise des anthropologues dans le sens o• elle se
caractŽrise comme entreprise de dŽchiffrement de lÕautre de la raison, cÕest-ˆ-dire comme
un rationalisme Žlargi. Mais subitement ce regard jetŽ sur lÕautre se transforme dans une
mise en doute radicale du m•me, cÕest-ˆ-dire de lÕhistoire de la culture et de la rationalitŽ
qui est confrontŽe ˆ ses limites spatiales et temporelles. Il nÕy a pas dÕexpŽrience de lÕautre
qui ne soit pas expŽrience de nous-m•mes, de notre rationalitŽ : Ç Interroger une culture
sur ses expŽriences-limites, cÕest la questionner, aux confins de lÕhistoire, sur un
dŽchirement qui est comme la naissance m•me de son histoire.
4
È Il sÕagit alors de montrer
que le travail de lÕhistoire (c'est-ˆ-dire, lÕÏuvre de la raison occidentale) nÕest possible quÕˆ
partir dÕune dŽcision qui sŽpare la raison de la folie en la liant en m•me temps ˆ jamais ˆ

1
Ç Entre ces deux rŽgions si distantes [les ordres empiriques et les thŽories de lÕordre], r•gne un
domaine, qui, pour avoir surtout un r™le dÕintermŽdiaire, nÕen est pas moins fondamental [É] CÕest lˆ
quÕune culture [É] se trouve devant le fait brut quÕil y a, au-dessous de ses ordres spontanŽs, des choses qui
sont en elles-m•mes ordonnables, qui appartiennent ˆ un certain ordre muet, bref quÕil y a de lÕordre. [É]
Ainsi dans toute culture entre lÕusage de ce quÕon pourrait appeler les codes ordinateurs et les rŽflexions sur
lÕordre, il y a lÕexpŽrience nue de lÕordre et de ses modes dÕ•tres. Dans lÕŽtude que voici, cÕest cette
expŽrience quÕon voudrait analyser È. (MC, pp. 12-13).
2
Histoire de la folie ˆ lÕ‰ge classique, p. 266-267.
3
Ç PrŽface È, in DEI, p. 160.
4
Ibid., p. 161.
59
soi-m•me en tant que son Ç autre È : la dŽraison pourra ainsi appara”tre, ˆ partir de lÕ‰ge
classique, comme autre de lÕhistoire, de lÕÏuvre, de la raison.
Signalons trois prŽsupposŽs de ce geste de retour sur le moment du partage entre
raison et folie : dÕabord reconstituer lÕexpŽrience de la folie signifie automatiquement
Ç faire une histoire des conditions de possibilitŽ de la psychologie È qui sÕŽcrit Ç comme
dÕelle-m•me È, cÕest-ˆ-dire reprendre le projet de Maladie mentale et personnalitŽ, dont le but
Žtait de restituer les conditions de possibilitŽ de la maladie mentale et de son explication
psychologique. Cela signifie que la psychologie m•me, comme science, nÕa ŽtŽ possible
quÕˆ partir dÕune expŽrience bien particuli•re : celle o• la structure binaire raison/dŽraison
se transforme en une structure ternaire, homme-vŽritŽ-folie, o• la folie est censŽe rŽvŽler,
en Ç nŽgatif È, la vŽritŽ de lÕhomme
1
.
Mais que signifie reconstituer la Ç structure de lÕexpŽrience È de la folie que signifie-
t-elle si ce nÕest la faire parler, dans ses mots, et en dehors de toute rŽfŽrence ˆ une vŽritŽ
psychiatrique dans Ç ces textes qui viennent dÕen dessous du langage, et qui nÕŽtaient pas
faits pour accŽder jusquÕˆ la parole ? È De lˆ le paradoxe sous-tendu par lÕentreprise
foucaldienne, que Derrida ne tardera pas ˆ dŽnoncer : il faut faire parler dans le langage de
la raison ce qui par dŽfinition lÕexc•de, car son exclusion fonde la possibilitŽ m•me de la
raison. Mais comment pouvons-nous •tre sžrs que cela ne co•ncide pas encore une fois
avec une Ç captation È de lÕexpŽrience autre dans le langage du m•me, et donc de lÕŽni•me
rŽduction de la dŽraison au langage de la raison ? Et, plus subtilement encore, si nous
sommes encore capables de parler de la dŽraison ce nÕest pas parce que cette dŽraison
habite depuis toujours notre discours rationnel, qui se montre ainsi comme un dialogue
perpŽtuel entre sens et non-sens ?
2
.
Au-delˆ des critiques de Derrida, Foucault est profondŽment conscient de
lÕimpraticabilitŽ du chemin de Ç retour ˆ lÕorigine È : dans son Žtat sauvage, la Ç puretŽ
primitive È de la folie nÕest naturellement pas atteignable car dans lÕexpŽrience que nous en
faisons maintenant tout un ensemble historique Ç des notions, institutions, mesures

1
Cfr. le chapitre sur le Cercle anthropologique, dans Histoire de la folie, et en particulier, p. 653 : Ç Force nous
est de constater quÕen faisant lÕhistoire du fou nous avons fait Ð non pas certes au niveau dÕune chronique
des dŽcouvertes, ou dÕune histoire des idŽes, mais en suivant lÕencha”nement des structures fondamentales
de lÕexpŽrience Ð lÕhistoire de ce qui a rendu possible lÕapparition m•me dÕune psychologie. Et par lˆ nous
entendons un fait culturel propre au monde occidental depuis le XIX
e
si•cle : ce postulat massif dŽfini par
lÕhomme moderne, mais qui le lui rend bien : lÕ•tre humain ne se caractŽrise pas par un certain rapport ˆ la
vŽritŽ ; mais il dŽtient, comme lui appartenant en propre, ˆ la fois offerte et cachŽe, une vŽritŽ. È
2
Cf. J. Derrida, Ç Cogito et Histoire de la folie È, in Id., LÕŽcriture et la diffŽrence, Paris, Seuil, 1967.
60
juridiques et polici•res, concepts scientifiques È la tient Ç captive È. Autrement dit, le
langage de la raison a modifiŽ profondŽment lÕexpŽrience de la folie : pour pouvoir rŽcupŽrer
dans le discours le dialogue originaire entre raison et dŽraison il faudrait dÕabord sÕarracher
ˆ lÕexpŽrience qui est la notre. Finalement, ˆ lÕintŽrieur du discours Ç plein È de la raison
occidentale la seule forme qui reste ˆ la parole du fou, du dŽment est celle du Ç vide, du
vain, du rien È.
Puisque il nÕest pas possible de revenir, dans le langage dÕune rationalitŽ historique
qui est la notre, ˆ la vŽritŽ qui Žtablit cette m•me rationalitŽ, il faudra revenir au moment
historique de la dŽcision dÕexclure la folie du r•gne de la raison. Le but de lÕentreprise
historique sera alors de remonter ˆ cette Ç dŽcision fulgurante, hŽtŽrog•ne au temps de
lÕhistoire, mais insaisissable en dehors de lui, qui sŽpare du langage de la raison et des
promesses du temps ce murmure dÕinsectes sombres.
1
È Il est facile de montrer, comme
Derrida lÕa fait, que cette position implique encore le prŽsupposŽ mŽtaphysique de lÕorigine
pure dÕun langage qui Ç prŽcŽdait È (dans un sens plus logique que temporel) cette dŽcision,
dans lequel sens et non-sens, raison et dŽraison communiquent, appartiennent au m•me
sol. Cette parole originaire qui sŽpare lÕhistoire et lÕÏuvre de la raison de lÕabsence
dÕhistoire et dÕÏuvre quÕest la dŽraison trahit encore une nostalgie des origines, le dŽsir de
retour ˆ une Ç expŽrience primordiale È dÕindistinction entre raison et folie dont la
comprŽhension mettrait au jour les conditions de possibilitŽ de la rationalitŽ scientifique,
selon le mod•le de lÕ Ç expŽrience commen•ante È merleau-pontienne. Toutefois ce retour
ˆ lÕexpŽrience primordiale nÕouvre pas sur les Ç donations originaires de sens È, mais sur la
structure tragique dÕun partage qui est enti•rement historique.
DÕailleurs il est clair que lÕimpossibilitŽ de remonter ˆ une expŽrience originaire
anhistorique est due au fait que les formes m•mes de lÕexpŽrience ne sont pas rŽfŽrŽes ˆ un
contenu indŽpendant du vŽcu, ni ˆ une immuable nature humaine, mais ˆ des conditions
historiques, ˆ des pratiques sociales qui en rendent possible la manifestation et en
dŽfinissent les transformations
2
. Chaque Žpoque (la Renaissance, lÕŽpoque classique et la
modernitŽ) correspond ˆ une Ç expŽrience fondamentale È de la folie qui lui donne un sens

1
Ibid., p. 164.
2
Cf. G. Gutting, Michel FoucaultÕs Archaeology of Scientific Reason, cit., p. 70: Ç It is important to understand
what Foucault means in speaking of an ageÕs Ç experience È of madness. For one thing, he does not mean
that people of the age were aware of certain intrinsic characteristics of the mad that the other ages did not
notice. Rather, an ageÕs experience of madness is its distinctive way of viewing madness, its manner of
ÒconstitutingÓ madness as an object. Moreover, this constitution is not merely a mental interpretation. It is
essentially connected to the institutions and practices an age used to deal with the mad. È
61
dŽterminŽ (cosmique, ontologique, anthropologique). Dans ce deuxi•me sens la folie est
une expŽrience historique correspondante ˆ une certaine conscience du partage,
conscience structurŽe par un ensemble de normes, concepts, institutions : si depuis le
XIX
e
si•cle par exemple nous expŽrimentons la folie comme Ç maladie È cÕest ˆ partir de
lÕensemble des dispositions historiques qui lÕont constituŽe comme un objet, en particulier
le discours Ç vrai È de la psychiatrie
1
. Mais chaque expŽrience fondamentale de la folie fait
signe vers lÕexpŽrience originaire de la dŽraison comme lÕautre de la raison : dans la
littŽrature et lÕexpŽrience artistique elle renvoie ˆ une expŽrience de la folie qui est en
quelque sorte sous-jacente par rapport aux structures historiques. Chaque Ç expŽrience
fondamentale È de la folie est ainsi toujours une certaine rŽpŽtition de lÕexpŽrience
originaire du partage entre raison et folie, en ce quÕelle refl•te, sous la double forme de
lÕexpression artistique et de lÕoubli, le refus par la conscience, cette dŽchirure originaire.
2

Le concept dÕÇ expŽrience fondamentale È renvoie alors ˆ deux projets
profondŽment hŽtŽrog•nes : dÕune part il doit servir en quelque sorte ˆ mettre en lumi•re
les conditions de possibilitŽ de la psychologie et de la psychiatrie en les arrachant ˆ une
mŽtapsychologie purifiŽe. Dans ce sens lÕ Ç expŽrience fondamentale È est proche du
tentative phŽnomŽnologico-anthropologique de rŽvŽler les structures primaires et
anhistoriques de lÕexistence humaine o• sÕenracinent les connaissances objectives, m•me si
elle nÕaboutit pas ˆ une fondation mais ˆ une conscience tragique du partage. DÕautre part
il sÕagit de montrer que lÕexpŽrience fondamentale de la folie correspond ˆ chaque Žpoque
ˆ une expŽrience collective du partage originaire, et donc ˆ une sŽrie de formes de
conscience, lesquelles sont autant de non-consciences de la folie, dÕautres gestes de
partage. Ici lÕÇ archŽologie du silence È se rapproche forcŽment de lÕhistoire sociale, de

1
Dans un entretien donnŽ en 1961, Foucault soutenait ainsi que Ç Comme Dumezil le fait pour les
mythes, jÕai essayŽ de dŽcouvrir des formes structurŽes dÕexpŽrience dont le schŽma puisse se retrouver,
avec des modifications, ˆ des niveaux diversÉ È (Ç La folie nÕexiste que dans la sociŽtŽ È in DEI-II, p. 196).
M. Potte-Bonneville parle de deux dimensions Ð ontologique et historico-structurale Ð de lÕexpŽrience
moderne de la folie (Michel Foucault, lÕinquiŽtude de lÕhistoire, Paris, PUF, 2004). C. Mercier (op. cit., p. 77) parle
plut™t dÕ Ç expŽrience historique ŽclatŽe qui dŽcoule, ˆ chaque Žpoque, de lÕorganisation concr•te du partage
originaire entre raison et dŽraison È, en tout cas, le statut historique de lÕexpŽrience de la folie/dŽraison reste
ambigu et comme scindŽ entre ces deux alternatives.
2
Cf. F. Gros, Foucault et la folie, cit., p. 37 : Ç Le moment de dŽraison se laisse comprendre comme
resurgissement intempestif de lÕorigine (origine absolue de la folie comme absence dÕÏuvre), mais la
rŽpŽtition de cette origine (rev•tue dÕun sens neuf : cosmique, ontologique, anthropologique) assure le
dŽploiement ˆ chaque fois dÕune nouvelle sŽrie de gestes historiques È. Impossible de ne pas penser, comme
le sugg•rent dÕailleurs Gros et Mercier, ˆ la description heideggŽrienne des Žpoques de la mŽtaphysique
comme oubli de lÕætre, ce qui montre ˆ quel point lÕinfluence dÕHeidegger est importante sur le jeune
Foucault.
62
lÕhistoire des mentalitŽs et de lÕhistoire culturelle, comme dÕailleurs Mandrou, dans son
compte rendu pour les Annales, ne pouvait manquer de le remarquer
1
.
Entre ces deux alternatives, la perspective de lÕanthropologie structurale ouverte par
LŽvi-Strauss pouvait se prŽsenter comme un dŽpassement de la perspective
phŽnomŽnologique car elle mettait en lumi•re les structures inconscientes et collectives
dÕun Ç transcendantal sans sujet È. De plus, la mŽthode comparatiste mise au point par
DumŽzil pouvait •tre utilisŽe pour dŽceler dans un ensemble historique textuel, les
institutions, les pratiques et les mesures structurant lÕ Ç expŽrience fondamentale È et
collective de la folie ˆ chaque Žpoque. Mais, en m•me temps, le comparatisme
structuraliste laissait sans solution la question de lÕaltŽritŽ radicale entre les diffŽrentes
expŽriences fondamentales de la folie et les diffŽrentes formes de conscience qui lui
correspondent. Ainsi le rapport ambigu de lÕHistoire de la folie ˆ la pensŽe structuraliste tient
en premier lieu ˆ ce statut indŽcis de lÕexpŽrience, en m•me temps Ç expŽrience
commen•ante È et profondŽment historicisŽe.
Le r™le de lÕexpŽrience dans les Žcrits de jeunesse

Pour comprendre la gen•se de cet Žtrange doublet de lÕexpŽrience on doit faire
encore un pas en arri•re et revenir au tout premier Žcrit publiŽ par Foucault, lÕIntroduction ˆ
Le R•ve et lÕexistence de Ludwig Binswanger, o• nous retrouvons, avec la notion
dÕ Ç expŽrience fondamentale È, ˆ la fois une proximitŽ plus grande avec lÕapproche
phŽnomŽnologique et lÕune des matrices du concept dÕexpŽrience dans Folie et dŽraison. Le
programme de la Daisenanalyse consistait ˆ coupler psychiatrie et analyse
phŽnomŽnologique dans la tentative de sÕopposer ˆ lÕexplication positiviste de la maladie
mentale et dÕenraciner la comprŽhension du psychiatre dans lÕunivers singulier du malade.
On retrouve donc encore la polŽmique contre la rŽduction positiviste de la connaissance

1
R. Mandrou Ð F. Braudel, Ç Trois clŽs pour comprendre la folie ˆ lÕ‰ge classique È, Annales, 1962, vol.
17, n. 4, pp. 761-772. Il faut prŽciser que sur cette deuxi•me conception de lÕexpŽrience lÕinfluence des
historiens des Annales (Febvre en particulier) est forte, et ˆ travers lÕhistoire des mentalitŽs naturellement
cÕest la rŽfŽrence ˆ Durkheim quÕon peut lire dans les concepts rŽcurrents de perception morale et sensibilitŽ,
utilisŽs pour dŽbarrasser lÕanalyse historique de lÕ Ç Žconomicisme È. Toutefois, Foucault ne pouvait pas
suivre Durkheim lˆ o•, avec son concept de Ç reprŽsentation collective È, il postulait lÕexistence dÕune
subjectivitŽ sociale et supra-individuelle dont le dŽterminisme se substituait tout simplement ˆ celui de la
subjectivitŽ mŽtaphysique, au point de rŽduire la sociologie m•me ˆ une Ç psychologie collective È (cf. E.
Durkheim, Ç ReprŽsentations individuelles et reprŽsentations collectives È, in Sociologie et philosophie, Paris,
PUF, 1996, p.45-46). Dans les chapitres suivants nous prŽciserons le rapport entre Foucault et lÕŽcole des
Annales.
63
de lÕhomme ou du vivant ˆ une connaissance de Ç fait È, comme sÕil sÕagissait dÕun fraction
quelconque du Ç monde objectif È, ainsi que le retour vers un code fondamentalement
expŽrientiel au nom de lÕanalyse de lÕexistence concr•te comme forme originaire de lÕ•tre-
au-monde, selon une terminologie dÕŽvidente ascendance heideggŽrienne. Mais
Binswanger allait en m•me temps au delˆ de la le•on heideggŽrienne lorsquÕil faisait de la
Daisenanalyse un instrument conceptuel pour interroger le vŽcu de lÕexpŽrience
psychopathologique
1
. Ce quÕil mettait ainsi en place Žtait une forme dÕanalyse dont Ç le
projet nÕest pas dÕ•tre une philosophie et dont la fin est de ne pas •tre une psychologie È,
mais plut™t un type particulier dÕanthropologie ˆ vocation ontologique qui avait pour t‰che
Ç dÕarticuler une analyse de lÕ•tre-homme sur une analytique de lÕexistence È
2
. La
description phŽnomŽnologique dÕexpŽriences singuli•res doit rŽvŽler les formes
fondamentales de lÕexistence humaine, mettre au jour la donation de sens opŽrŽe par le
Dasein dans lÕacte de se transcender vers un monde.
CÕest ici quÕintervient le r•ve, qui reprŽsente une Žtape importante de
lÕacheminement de lÕanalyse vers les formes fondamentales de lÕexistence, car pour
Binswanger celui-ci est avant tout un mode dÕ•tre o• lÕexistence humaine se donne de
fa•on privilŽgiŽe. Foucault montre que ce privil•ge assignŽ au r•ve par la Daisenanlyse se
rattache ˆ une longue tradition interprŽtative qui dŽsigne le r•ve comme le lieu dÕune
expŽrience ˆ la fois imaginaire et Žthique. Dans lÕexpŽrience du r•ve lÕhomme se dŽcouvre en
effet toujours comme un •tre transcendŽ par une vŽritŽ qui sÕoffre seulement dans la
forme Žnigmatique et opaque de lÕimage. En m•me temps, ces images ne se prŽsentent
jamais comme les produits dÕune expŽrience privŽe, ancrŽe dans lÕunivers isolŽ du r•veur,
elles lui rŽv•lent plut™t sa fa•on originaire dÕ•tre au monde comme Ç modulateur È,
crŽateur de ce monde m•me et de son destin : ainsi le r•ve Ç met ˆ jour la libertŽ plus
originaire de lÕhomme È. Le r•ve est ainsi le lieu dÕune expŽrience profondŽment
contradictoire qui est celle dÕune existence o• la nŽcessitŽ dÕun monde transcendant se lie ˆ

1
Cf. E. Basso, Ç Fenomenologia e genealogia. A partire da Foucault lettore di Binswanger È, in M.
Galzigna, Foucault oggi, Milano, Feltrinelli, p. 260.
2
M. Foucault, Introduction, in DEI-II, p. 94. Dans la torsion que Binswanger impose ˆ lÕanalytique
heideggŽrienne, cet •tre-homme, ne sera alors que Ç le contenu effectif et concret de ce que lÕontologie
analyse comme la structure transcendantale du Dasein, de la prŽsence au monde È (ibid.) Il est Žvident que
lÕanalytique proposŽe par Binswanger, qui fait du Dasein la condition du vŽcu, est enti•rement immanente
car elle se base sur lÕidŽe que Ç lÕhomme est le seul moyen de parvenir ˆ lÕhomme È, comme le dit Foucault.
Par consŽquent Basso (cf. n. 1 p. 104) en conclut que lÕimmanence de lÕa priori historique et de lÕanalyse
gŽnŽalogique foucaldienne, ainsi que leur caract•re diagnostique, dŽrivent enti•rement de la mŽthode
transcendantale-analytique de la daisenanalyse de Binswanger. Comme on le verra dans le prochain chapitre
nous parvenons ˆ une toute autre conclusion.
64
la libertŽ de la crŽation imaginative et du libre accomplissement de soi :
Ç Il n'est pas possible d'appliquer au r•ve les dichotomies classiques de l'immanence et de la
transcendance, de la subjectivitŽ et de l'objectivitŽ ; la transcendance du monde onirique dont
nous parlions plus haut ne peut se dŽfinir en termes d'objectivitŽ, et il serait vain de la rŽduire, au
nom de sa ÇsubjectivitŽÈ, ˆ une forme mystifiŽe d'immanence. Le r•ve dans sa transcendance, et
par sa transcendance, dŽvoile le mouvement originaire par lequel l'existence, dans son
irrŽductible solitude, se projette vers un monde qui se constitue comme le lieu de son histoire; le
r•ve dŽvoile, ˆ son principe, cette ambigu•tŽ du monde qui tout ensemble dŽsigne l'existence qui
se projette en lui et se profile ˆ son expŽrience selon la forme de l'objectivitŽ. È
1


Dans le r•ve le vŽcu peut remonter en de•ˆ de lÕopposition sujet-objet et atteindre la
dimension fondamentale o• lÕexistence se constitue un monde en se donnant les structures
originaires de la spatialitŽ et de la temporalitŽ : Ç Le r•ve cÕest le monde ˆ lÕaube de son
premier Žclatement quand il est encore lÕexistence elle-m•me et quÕil nÕest pas dŽjˆ
lÕunivers de lÕobjectivitŽ.
2
È Si lÕanalyse existentielle retrace dans le r•ve une Ç expŽrience
fondamentale È - et non seulement une sŽrie des contenus symboliques, comme le fait la
psychanalyse -, cÕest quÕil rend accessible la structure transcendantale de lÕ•tre-au-monde
humain, contre toute rŽduction positiviste du phŽnom•ne humain ˆ Ç contenu objectif È et
contre toute objectivation psychanalytique du sujet r•vant comme figure purement
symbolique. Pour cette raison, le sujet r•vant lui-m•me, loin dÕ•tre une pure figure
archŽtypique, est dŽcrit par Binswanger comme Ç le fondement de toutes les significations
Žventuelles du r•ve È et par consŽquent comme Ç le devenir et la totalitŽ de lÕexistence elle-
m•me.
3
È LÕanalytique de lÕexpŽrience onirique fonctionne ainsi chez Binswanger comme la
rŽduction transcendantale chez Husserl : en mettant en suspens les donnŽes quotidiennes
de lÕexpŽrience, elle vise ˆ reconstruire le mouvement de lÕimagination Ç au cours du r•ve È,
et par lˆ ˆ rŽvŽler la structure fondamentale du rapport de lÕexistence au monde o•
Ç lÕexistence est encore son monde È, lÕespace Ç direction de lÕexistence È et le temps
Ç mouvement de son histoire È. Le r•ve se rŽv•le ainsi •tre la condition premi•re de
possibilitŽ de lÕimagination, entendue comme mouvement originaire dÕune Ç libertŽ qui se

1
Ibid., p. 121. Cette contradiction entre lÕhŽtŽrodŽtermination et lÕÇ Žmergence de ce quÕil y a de plus
individuel dans lÕindividu È est intrins•quement liŽe ˆ lÕambigu•tŽ de la mort : Ç Au plus profond de son r•ve,
ce que l'homme rencontre, c'est sa mort -mort qui dans sa forme la plus inauthentique n'est que
l'interruption brutale et sanglante de la vie, mais dans sa forme authentique l'accomplissement de son
existence. È Jamais lÕinfluence de Heidegger, que Foucault lisait, selon le tŽmoignage de Defert, depuis 1952,
nÕest aussi Žvidente.
2
DEI-II, p. 128.
3
Ibid., p. 126.
65
fait monde et finalement sÕancre dans ce monde comme dans son destin È
1
.
Ainsi Foucault peut affirmer que le passage de lÕanalyse anthropologique du r•ve ˆ
lÕanalytique ontologique de lÕimagination chez Binswanger prend la forme dÕune
Ç rŽduction transcendantale de lÕimaginaire È dont il suit les Žtapes dans son introduction. Il
est vrai que ce programme devra sÕaccomplir comme une Ç anthropologie de lÕexpression È
qui nÕest possible que Ç dans un dŽpassement de la phŽnomŽnologie È.
2
Ce dŽpassement
fait signe vers lÕhistoire, le moment ou le mouvement primitif de lÕexistence se donnant
une temporalitŽ et un monde sÕaccomplit dans le monde rŽel : cÕest Žvidemment ˆ lÕhistoire
du matŽrialisme historique que pense ici Foucault, lÕhistoire comme rŽalisation concr•te de
lÕessence humaine, dŽsaliŽnation qui lib•re lÕhomme vrai de toute objectivation scientifique
et en m•me temps du rŽgime de production capitaliste. Ce dŽpassement laisse toutefois
subsister le sens profondŽment anhistorique de lÕexpŽrience onirique, un sens qui dŽrive de
la phŽnomŽnologie : non seulement lÕ Ç expŽrience fondamentale È du r•ve sÕoppose aux
Ç faits È et ˆ lÕobjectivation scientifique positiviste, mais encore elle rend possible, dans
lÕimagination, lÕouverture de lÕexistence ˆ un dimension dÕhistoricitŽ qui est
Ç transcendance de lÕexistant lui-m•me dans le moment de sa temporalitŽ È. Certes, dans le
r•ve, lÕhomme fait lÕexpŽrience dÕune historicitŽ Ç authentique È de lÕexistence qui dÕailleurs
lui permet de Ç devenir ˆ la mani•re de lÕhistoire È, cÕest-ˆ-dire de sÕaccomplir comme
existence concr•te dans le monde extŽrieur. Mais lÕexpŽrience fondamentale du r•ve, quant
ˆ elle, nÕest pas traversŽe par lÕhistoire : ce qui change selon les Žpoques, Foucault le dit
clairement, cÕest la justification du rapport du r•ve au monde, mais ce rapport, quant ˆ lui,
reste essentiel et en quelque sorte hors de lÕhistoire parce que cÕest ce qui ouvre la
possibilitŽ m•me de lÕhistoricitŽ dans lÕexistence
3
. Comme lÕ Ç a priori historique È de

1
Ibid., p. 138 sv. LÕimagination comme mouvement opposŽ ˆ la fixitŽ de lÕimage est le lieu de la libertŽ
prŽcisŽment parce quÕelle consiste ˆ Ç se viser soi-m•me comme sens absolu de son monde, se viser comme
mouvement d'une libertŽ qui se fait monde et finalement s'ancre dans ce monde comme dans son destin. Ë
travers ce qu'elle imagine, la conscience vise donc le mouvement originaire qui se dŽvoile dans le r•ve.
R•ver n'est donc pas une fa•on singuli•rement forte et vive d'imaginer. Imaginer au contraire, c'est se viser
soi-m•me dans le moment du r•ve; c'est se r•ver r•vant. È
2
Ibid, p. 147. CÕest ici que lÕinfluence de Merleau-Ponty est Žvidente : si la phŽnomŽnologie husserlienne
Žlucide lÕactivitŽ signifiante du sujet, elle manque le moment o• lÕexpŽrience vŽcue se rŽalise dans des
structures objectives qui dŽpassent le sujet : elle Ç est parvenue ˆ faire parler les images ; mais elle nÕa donnŽ
ˆ personne la possibilitŽ dÕen comprendre le langage. È En dÕautres termes, pour que le moment de la libertŽ
soit atteint il est nŽcessaire que le mouvement de lÕimagination m•me soit dŽpassŽ pour permettre ˆ
lÕexistence de sÕaccomplir Ç dans une histoire objective. È
3
Ibid., p. 113: Ç Ce qui a changŽ selon les Žpoques, ce n'est pas cette lecture du destin dans les r•ves, ni
m•me les procŽdŽs de dŽchiffrement, mais plut™t la justification de ce rapport du r•ve au monde, de la
66
Husserl est une figure immobile prŽcisŽment en tant quÕa priori de lÕhistoricitŽ (ce qui rend
possible lÕhistoricitŽ comme structure du Lebenswelt), ainsi pour le jeune Foucault
lÕexpŽrience fondamentale du r•ve montre la structure anthropologique atemporelle
de lÕhistoricitŽ de lÕexpression humaine:
Ç Non que le r•ve soit la vŽritŽ de l'histoire, mais en faisant surgir ce qui dans l'existence est
le plus irrŽductible ˆ l'histoire il montre le mieux le sens qu'elle peut prendre pour une libertŽ qui
n'a pas encore atteint, dans une expression objective, le moment de son universalitŽ.
1
È

Que la folie soit pensŽe, dans Histoire de la folie, encore comme une Ç expŽrience
fondamentale È explique pourquoi elle pouvait se prŽsenter sous la forme des Ç expŽriences
limites È qui disent en quelque sorte la vŽritŽ de la raison tout en montrant les conditions
de possibilitŽ de son histoire. Les Ç expŽriences limites È de Sade, Hšrderlin, Nerval,
Artaud fonctionnent, dans lÕŽconomie de lÕHistoire de la folie, ˆ lÕinstar de lÕidŽe, exprimŽe
dans lÕessai sur Binswanger, de lÕexpŽrience onirique en tant que connaissance de la raison
ŽveillŽe : ces Ç effleurements È de la dŽraison montrent les limites de notre expŽrience
Ç positive È de la folie comme maladie mentale et en rŽv•lent ainsi sa constitution
historique. De la m•me fa•on, le rapport essentiel du langage des sciences humaines avec
la mort, attestŽ pour le Foucault de Naissance de la clinique par le fait que le discours
scientifique fait de la mort un moment essentiel de comprŽhension du corps humain,
trouve son contrepoints dans le procŽdŽ de Roussel, qui met au jour dans lÕexpŽrience
littŽraire un Ç vide constitutif È ˆ partir duquel le langage parle tout seul.
2
Dans les Žcrits
sur Bataille, Blanchot, Klossowski, Roussel, ces discours littŽraires extŽrieurs ˆ la
philosophie reprŽsentent le retour dÕune expŽrience occultŽe de la folie comme lÕautre de la
raison : en parlant le m•me langage que la folie, la littŽrature montre que son langage nÕest
rien dÕautre que le langage du langage de la raison
3
. Dans Les mots et les choses ce sont encore
les expŽriences littŽraires qui annoncent non seulement chaque nouvel ŽpistŽm•, mais

mani•re de concevoir comment la vŽritŽ du monde peut anticiper sur elle-m•me et rŽsumer son avenir dans
une image qui ne saurait la reconstituer que brouillŽe È.
1
Ibid, p. 147.
2
Cf. M. Foucault, Raymond Roussel, Paris, Gallimard, coll. Ç Folio-Essais È, 1992, pp. 205 sv. Sur ce
point, cf. Pierre Macherey, Ç Foucault lecteur de Roussel : la littŽrature comme philosophie È, dans A quoi
pense la littŽrature ?, Paris, PUF, coll. Ç Pratiques thŽoriques È, 1990.
3
Cf. R.-P. Droit, Michel Foucault, entretiens, Paris, Odile Jacob, 2005, p. 86 : Ç Au fond Blanchot,
Klossowski, Bataille, qui ont ŽtŽ finalement les trois auxquels je me suis interessŽ dans les annŽes 1960,
Žtaient pour moi beaucoup plus que des Ïuvres littŽraires ou des discours intŽrieurs ˆ la littŽrature. CÕŽtait
des discours extŽrieurs ˆ la philosophie. È Cf. F. Gros, Foucault et la folie, cit., pp. 86-111 ; F. P. Adorno, Le
style du philosophe, Paris, KimŽ, 1998, pp. 27-47.
67
encore la dissolution de lÕhomme moderne dans lÕexpŽrience dÕun langage qui se replie sur
soi indŽfiniment. Si la littŽrature entretient un rapport privilŽgiŽ avec les Ç expŽrience
limites È cÕest sans doute quÕelle rŽv•le cette Ç absence dÕÏuvre È par laquelle le langage
m•me ne restitue plus la vŽritŽ premi•re de lÕexpŽrience mais plut™t une expŽrience
irrŽductible de la nŽgativitŽ, de cette altŽritŽ originaire quÕest la dŽraison. Si ce langage qui
Ç parle tout seul È dans le renouvellement dÕune expŽrience de la dŽraison reprŽsente une
critique implicite de lÕexpression phŽnomŽnologique et de son illusion de Ç nouer le
langage ˆ la puretŽ des choses non encore dites È, ne finit-il pas toutefois par reproduire la
chim•re dÕune expŽrience originaire arrachŽe ˆ tout discours de la Raison ?
Conscient de ce danger (jusquÕau point dÕinterrompre sa rŽflexion sur la littŽrature
au moment ou il rŽcusera dŽfinitivement toute originairetŽ de lÕexpŽrience, ˆ la fin des
annŽes 1970), Foucault avait inflŽchi son travail, ˆ partir dÕHistoire de la folie, dans le sens
dÕune histoire des Ç expŽriences limites È faisant appara”tre les configurations
ŽpistŽmologiques et expŽrientielles dÕune Žpoque. Plus quÕanalyser la structure ontologico-
anthropologique de lÕexistence humaine, il sÕagit dŽsormais de mettre en lumi•re des
formes dÕexpŽrience collectives, inconscientes et historiques. Foucault avait commencŽ ˆ
Žlaborer ce deuxi•me registre de lÕexpŽrience ˆ partir du petit essai Žcrit sur commande
dÕAlthusser et publiŽ la m•me annŽe de lÕIntroduction : Maladie mentale et personnalitŽ. Dans cet
ouvrage il sÕagissait justement dÕaller au bout du parcours annoncŽ dans lÕIntroduction et de
montrer que lÕexpŽrience subjective de la maladie mentale nÕest rien dÕautre que la
traduction de lÕexpŽrience contradictoire du r•ve dans un conflit irrŽductible : Ç retrait dans
la pire des subjectivitŽs, et chute dans la pire des objectivitŽsÈ. Mais alors Ç si cette
subjectivitŽ de l'insensŽ est, en m•me temps, vocation et abandon au monde, n'est-ce pas
au monde lui-m•me qu'il faut demander le secret de cette subjectivitŽ Žnigmatique ?
1
È
CÕest dans les conflits au sein dÕune sociŽtŽ, dans le Ç milieu rŽel du malade È que se trouve
le fondement concret de la pathologie mentale : si Ç la maladie n'a sa rŽalitŽ et sa valeur de
maladie qu'ˆ l'intŽrieur d'une culture qui la reconna”t comme telle È cÕest que le malade
mental est lÕexpression directe des contradictions objectives de la sociŽtŽ capitaliste. Dans
ce sens Foucault sÕengageait dans une perspective socio-anthropologique en critiquant, du

1
M. Foucault, Maladie mentale et personnalitŽ, cit., p. 69. Dans la th•se dÕune continuitŽ essentielle entre
normal et pathologique on peut dŽjˆ saisir une premi•re influence, embryonnaire, des th•ses de Canguilhem
(Le Normal et le pathologique Žtait paru dix ans avant, en 1943, et Foucault y fait une rŽfŽrence explicite dans la
conclusion de son ouvrage), m•me si les rŽfŽrences prŽdominantes sont naturellement les travaux de
Goldstein et Merleau-Ponty.
68
point de vue marxiste, les Ç illusions culturelles È dÕun Durkheim ou de Ruth Benedict,
selon qui la maladie serait une sorte dÕŽcart par rapport ˆ la nature dŽfinie statistiquement
ou anthropologiquement
1
. Or, si la folie ne se rŽduit ni ˆ lÕhistoire individuelle, ni ˆ une
sorte de rŽsidu nŽgatif des cultures, il sÕagit de la comprendre comme un fait historique :
En rŽalitŽ, c'est dans l'histoire seulement que l'on peut dŽcouvrir les conditions de possibilitŽ
des structures psychologiques ; et, pour schŽmatiser tout ce que nous venons de dire, on peut
admettre que la maladie comporte, dans les conditions actuelles, des aspects rŽgressifs, parce que
notre sociŽtŽ ne sait plus se reconna”tre dans son propre passŽ ; des aspects d'ambivalence
conflictuelle, parce qu'elle ne peut pas se reconna”tre dans son prŽsent; qu'elle comporte, enfin,
l'Žclosion de mondes pathologiques, parce qu'elle ne peut pas encore reconna”tre le sens de son
activitŽ et de son avenir
2
.

La pathologie mentale donc Žtait d•s 1954 comprise comme expŽrience historique
qui rŽclame une comprŽhension au plan de lÕhistoire matŽrialiste et du point de vue dÕune
fondation de la psychopathologie matŽrialiste. Or, cÕest justement ce mod•le dÕexplication
historique qui, aux yeux de Foucault mais aussi du lecteur, se rŽv•le dŽcevant pour penser
lÕarticulation rŽelle entre expŽrience et histoire. En effet, lorsquÕil sÕagit dÕexpliquer le
rapport entre la Ç dialectique conflictuelle dÕune situation È et le Ç conflit rŽel du malade È
cÕest la rŽflexologie de Pavlov, entendue comme Ç Žtude expŽrimentale du conflit È que
Foucault convoque, selon un schŽma causaliste-dŽterministe qui fait dŽpendre la maladie
mentale dÕune sorte de physiologie gŽnŽrale qui est, en m•me temps, une pathologie
3
.

RŽtrospection

Dans la premi•re rŽdaction de lÕintroduction gŽnŽrale au deuxi•me volume dÕHistoire
de la sexualitŽ, Žcrite en aožt 1983 et qui ne sera pas publiŽe dans le livre, en revenant sur
son parcours dans une de ses habituelles interprŽtations rŽtrospectives, Foucault prŽcisait

1
Ibid., p. 73 : Ç La conception de Durkheim et celle des psychologues amŽricains ont ceci de commun
que la maladie y est envisagŽe sous un aspect ˆ la fois nŽgatif et virtuel. NŽgatif, puisque la maladie est
dŽfinie par rapport ˆ une moyenne, ˆ une norme, ˆ un Ç pattern È, et que, dans cet Žcart, rŽside toute
l'essence du pathologique : la maladie serait marginale par nature, et relative ˆ une culture dans la seule
mesure o• elle est une conduite qui ne s'y int•gre pas. Virtuel, puisque le contenu de la maladie est dŽfini
par les possibilitŽs, en elles-m•mes non morbides, qui s'y manifestent: pour Durkheim, c'est la virtualitŽ
statistique d'un Žcart ˆ la moyenne, pour Benedict, la virtualitŽ anthropologique de l'essence humaine; dans
les deux analyses, la maladie prend place parmi les virtualitŽs qui servent de marge ˆ la rŽalitŽ culturelle d'un
groupe social. È
2
Ibid., pp. 89-90. Cf. aussi p. 103 : Ç En fait, c'est parce que l'aliŽnation historique est la condition
premi•re de la maladie, que l'on a fait de l'aliŽnation psychologique et juridique la sanction de la maladie. È
3
Ibid., p. 92 sv., cf. sur ce point F. Gros, Foucault et la folie, cit., pp. 7-27.
69
que ce qui lÕavait poussŽ ˆ abandonner ses positions des annŽes 1950 Žtait justement une
profonde insatisfaction quant ˆ lÕinterprŽtation de la notion dÕexpŽrience et de son
historicitŽ, qui lÕavait convaincu de rejeter dos ˆ dos les alternatives de lÕanthropologie
philosophique et de lÕhistoire sociale :
Ç ƒtudier ainsi, dans leur histoire, des formes d'expŽrience est un th•me qui m'est venu d'un
projet plus ancien: celui de faire usage des mŽthodes de l'analyse existentielle dans le champ de la
psychiatrie et dans le domaine de la maladie mentale. Pour deux raisons qui n'Žtaient pas
indŽpendantes l'une de l'autre, ce projet me laissait insatisfait : son insuffisance thŽorique dans
l'Žlaboration de la notion d'expŽrience et l'ambigu•tŽ de son lien avec une pratique psychiatrique
que tout ˆ la fois il ignorait et supposait. On pouvait chercher ˆ rŽsoudre la premi•re difficultŽ
en se rŽfŽrant ˆ une thŽorie gŽnŽrale de l'•tre humain ; et traiter tout autrement le second
probl•me par le recours si souvent rŽpŽtŽ au Ç contexte Žconomique et social È ; on pouvait
accepter ainsi le dilemme alors dominant d'une anthropologie philosophique et d'une histoire
sociale. Mais je me suis demandŽ s'il n'Žtait pas possible, plut™t que de jouer sur cette alternative,
de penser l'historicitŽ m•me des formes de l'expŽrience
1
. È

Cette exigence, se traduisant dans lÕhistoricisation des Ç expŽriences
fondamentales È, ne pouvait pas manquer de se heurter au projet originaire de retracer les
conditions de possibilitŽ objectives de la maladie mentale : poser le probl•me de la
constitution historique du concept dÕaliŽnation signifie abandonner lÕhorizon qui
commandait encore lÕapproche de Maladie mentale et personnalitŽ pour sÕinterroger sur la
constitution historique de la maladie mentale et de la psychologie
2
. Dans Folie et dŽraison
cÕest le grand syst•me dÕinternement de lÕ‰ge moderne qui, en constituant la folie comme
objet pour un savoir positif, rend possible lÕexpŽrience mŽdicale de la maladie mentale. Et
en m•me temps, comme le remarque Macherey, Ç cÕest lÕexpŽrience de la folie qui permet
de comprendre lÕentreprise de la psychologie, plut™t que la psychologie elle-m•me ne
comprend la folie.
3
È Que les expŽriences fondamentales de la folie soient ainsi
profondŽment historiques et vouŽes ˆ rŽvŽler la structure historique dÕune science de la

1
Ç PrŽface ˆ lÕHistoire de la sexualitŽ È, DEIV, p. 579.
2
CÕest en effet le principe qui commande la rŽŽcriture de la deuxi•me partie de Maladie mentale et
personnalitŽ et sa publication en 1962 sous le titre Maladie mentale et psychologie (Paris, PUF, 1962), o• ˆ p. 78 on
peut lire : Ç En fait, avant le XIX
e
si•cle, l'expŽrience de la folie dans le monde occidental Žtait tr•s
polymorphe; et sa confiscation ˆ notre Žpoque dans le concept de ÇmaladieÈ ne doit pas nous faire illusion
sur son exubŽrance originaire. È Le terme de confiscation, selon Macherey, sugg•re ainsi Ç le libre
foisonnement de ces expŽriences singuli•res È. Il y aurait alors Ç un nouveau rŽalisme, qui ne serait plus le
rŽalisme de la science mais un rŽalisme de lÕexpŽrience, promue ˆ son tour au statut dÕune forme originaire
et vraie, traversant librement lÕhistoire qui ne serait que le lieu occasionnel de sa manifestation : il sÕagirait ici
dÕun rŽalisme de la folie, comme objet non dÕun savoir, mais dÕune expŽrience È (Ç Aux sources de lÕHistoire
de la folie : une rectification et ses limites È, Critique, 471-472, 1986, pp. 753-774).
3
P. Macherey, op. cit., p. 769.
70
maladie mentale, voilˆ le paradoxe sous-tendu par une archŽologie qui se pose dÕabord
comme rŽduction historique du th•me de lÕoriginaire et qui aboutira, on le verra dans le
chapitre suivant, ˆ la thŽorisation dÕun a priori historique radicalement anti-
phŽnomŽnologique. Mais la consŽquence majeure de cette historicisation des expŽriences
fondamentales qui conduit de Maladie mentale et personnalitŽ ˆ Histoire de la folie est un
renversement total de la perspective : il ne sÕagit plus de dŽmasquer, gr‰ce au savoir positif
de la science matŽrialiste, la maladie comme un effet de lÕaliŽnation diffuse dans la sociŽtŽ,
mais de montrer Ç que le concept de maladie mentale nÕa de sens que sur le fond de cette
procŽdure dÕexclusion, dont les origines ou les raisons ne sont pas ˆ chercher dans une
quelconque forme de savoir positif.
1
È Dit autrement, les conditions dÕapparition du
concept de maladie mentale et lÕobjectivation de la figure du malade mental doivent •tre
comprise sur le fond dÕune expŽrience fondamentale qui se rŽalise autant sur le plan
thŽorique que sur le plan pratique : il faut penser lÕŽmergence m•me dÕun champ des
sciences humaines relativement ˆ une certaine forme de lÕexpŽrience
2
.
Or, il est connu que, au delˆ des nombreux changements de la problŽmatique sous-
jacente, Foucault prŽsentait souvent le rapport entre connaissance, formes de pouvoir et
ces Ç expŽriences fondamentales È (dont la folie) comme le noyau central de sa rŽflexion et
comme son programme de recherche constant :
Ç Notre civilisation a dŽveloppŽ le syst•me de savoir le plus complexe, les structures de
pouvoir les plus sophistiquŽes : qu'a fait de nous cette forme de connaissance, ce type de
pouvoir? De quelle mani•re ces expŽriences fondamentales de la folie, de la souffrance, de la
mort, du crime, du dŽsir et de l'individualitŽ sont-elles liŽes, m•me si nous n'en avons pas
conscience, ˆ la connaissance et au pouvoir? Je suis certain de ne jamais trouver la rŽponse; mais
cela ne veut pas dire que nous devons renoncer ˆ poser la question.
3
È

Encore plus, le rapport entre les trois grands axes de problŽmatisation, le sujet, le
pouvoir et le savoir, est souvent rŽflŽchi, dans les derni•res rŽflexions de Foucault, sous
lÕangle du rapport entre une expŽrience et son concept. Si dans lÕintroduction au deuxi•me
volume de lÕHistoire de la sexualitŽ, lÕexpŽrience est dŽfinie comme la Ç corrŽlation, dans une

1
Ibid., p. 772. Cf. HF, p. 635: Ç C'est en ce point prŽcisŽment que l'opŽration de Pinel et de Tuke
s'ins•re dans l'expŽrience classique. Cette libertŽ, horizon constant des concepts et des pratiques, exigence
qui se cachait elle-m•me et s'abolissait comme de son propre mouvement, cette libertŽ ambigu‘ qui Žtait au
coeur de l'existence du fou, voilˆ qu'on la rŽclame maintenant dans les faits, comme cadre de sa vie rŽelle et
comme ŽlŽment nŽcessaire ˆ l'apparition de sa vŽritŽ de fou. È
2
Cf. L. Tarantino, Ç Per una storia dellÕesperienza. Archeologia e fenomenologia: tra lo storico e
lÕoriginarioÈ, Chiasmi International, 4, 2002, pp. 87-102.
3
DE IV, p. 148.
71
culture, entre domaines de savoir, types de normativitŽ et formes de subjectivitŽ È, cette
corrŽlation se donne, se laisse voir et lire sous la forme dÕun concept : la folie, la maladie, le
dŽsir, lÕindividu, la sexualitŽ, sont autant de fa•ons de rŽflŽchir ˆ sa propre expŽrience et
aux expŽriences qui nous constituent
1
. En 1982 Foucault souligne par exemple le
parallŽlisme entre lÕabsence dÕun concept de lÕhomosexualitŽ et lÕimpossibilitŽ de lÕexpŽrience
de lÕhomosexualitŽ dans la Gr•ce ancienne
2
. Mais sans doute lÕŽcrit dans lequel Foucault a
dŽnouŽ avec le plus de clartŽ et de cohŽrence le rapport entre lÕexpŽrience et la rŽflexion,
ou mieux un certain type de rŽflexion, est la premi•re prŽface ˆ LÕusage des plaisirs, que jÕai
citŽ plus haut. En mettant en Žvidence la question cruciale de lÕhistoricitŽ de lÕexpŽrience,
nous comprenons que le vrai probl•me de lÕarchŽologue-gŽnŽalogiste nÕest pas dÕexpliquer
les changements affectant une structure de la connaissance (ou un certain type de regard
mŽdicale, ou la succession des Žpist•mes), mais de mettre en lumi•re le Ç domaine o• la
formation, le dŽveloppement et la transformation des formes dÕexpŽriences peuvent avoir
lieu È. Or, ce domaine, nÕest rien dÕautre que Ç lÕhistoire de la pensŽe È : ni lÕhistoire de la
philosophie, ni celle de la science, car pour pensŽe il faut entendre
Ç ce qui instaure, dans diverses formes possibles, le jeu du vrai et du faux et qui, par
consŽquent, constitue l'•tre humain comme sujet de connaissance ; ce qui fonde lÕacceptation ou
le refus de la r•gle et constitue l'•tre humain comme sujet social et juridique; ce qui instaure le
rapport avec soi-m•me et avec les autres, et constitue l'•tre humain comme sujet Žthique.
3
È

Cette pensŽe nÕest pas donc forcŽment Ç thŽorie È : lˆ o• lÕŽcole dÕhistoire des
sciences soulignait la Ç coupure È entre lÕexpŽrience quotidienne et le concept scientifique,
il sÕagit au contraire, pour Foucault, de traquer dans la vie et lÕexpŽrience une pensŽe qui
serait la Ç forme m•me de lÕaction, comme lÕaction en tant quÕelle implique le jeu du vrai et
du faux È
4
. On voit bien que la trace profonde dÕune certaine le•on structuraliste Ð par
exemple celle des Mythologies barthŽsiennes - est encore vivante, lorsque Foucault dŽsigne
comme t‰che de son Ç histoire des syst•mes de pensŽe È la recherche de cette Ç forme de
lÕaction È quÕest la pensŽe dans lÕexpŽrience apparemment plus banale et anodine :

1
UP, p. 10. Cf. aussi Ç PrŽface ˆ lÕHistoire de la sexualitŽ È, cit., p. 578, o• la sexualitŽ est envisagŽe comme
Ç une expŽrience complexe o• se lie un champ de connaissance (avec des concepts, des thŽories, des
disciplines diverses), un ensemble de r•gles (qui distinguent le permis et le dŽfendu, le naturel et le
monstrueux, le normal et le pathologique, le dŽcent et ce qui ne l'est pas, etc.), un mode de relation de
l'individu ˆ lui-m•me (par lequel il peut se reconna”tre comme sujet sexuel au milieu des autres). È
2
Ç Entretien avec Michel Foucault È, in DEIV, p. 286.
3
DEIV, p. 579.
4
Ibid., p. 580.
72
Ç Que l'on me pardonne de revenir au m•me point: nous sommes des •tres pensants.
Autrement dit, que nous tuions ou soyons tuŽs, que nous fassions la guerre ou que nous
demandions une aide en tant que ch™meurs, que nous votions pour ou contre un gouvernement
qui ampute le budget de la SŽcuritŽ sociale et accro”t les dŽpenses militaires, nous n'en sommes
pas moins des •tres pensants, et nous faisons tout cela au nom, certes, de r•gles de conduite
universelles, mais aussi en vertu d'une rationalitŽ historique bien prŽcise
1
. È

Il est Žvident que ce projet recelait un risque, qui dÕailleurs sera ˆ lÕorigine dÕune sŽrie
de malentendus avec les historiens au moins depuis lÕHistoire de la folie : une fois ŽcartŽe
lÕidentification avec lÕhistoire des idŽes ou de la philosophie, lÕŽtude de la Ç rationalitŽ
historique È peut se confondre avec une histoire des mentalitŽs ou des reprŽsentations.
CÕest ce risque, qui ferait de son histoire des rationalitŽs un chapitre de lÕhistoire sociale,
que Foucault sÕefforce de conjurer tout au long de son parcours. Nous considŽrons quÕune
Žtape significative de ce dŽbat souterrain avec les historiens est lÕŽlaboration du concept de
Ç savoir È comme espace intermŽdiaire entre lÕopinion et la connaissance scientifique et,
par consŽquent, la dŽfinition des Ç syst•mes de pensŽe È comme Ç les formes dans
lesquelles, ˆ une Žpoque donnŽe, les savoirs se singularisent, prennent leur Žquilibre et
entrent en communication.
2
È Mais ce dŽbat permanent est aussi lÕoccasion de dŽfinir et de
dŽlimiter son propre travail, comme au cours de la cŽl•bre Ç Table ronde È de 1978 avec les
historiens, o• Foucault y dŽcrit lÕarchŽo-gŽnŽalogie comme une Ç histoire de lÕobjectivation È
portant prŽcisŽment sur Ç ces ŽlŽments que les historiens consid•rent comme donnŽes
objectivement È (en particulier lorsquÕils Ç font de la ÔsociŽtŽÕ lÕhorizon gŽnŽral de leur
analyse et lÕinstance par rapport ˆ laquelle ils doivent situer tel ou tel objet particulier È)
3
.
Toutefois ce nÕest quÕen 1983 que Foucault clarifie avec plus de prŽcision ce quÕil entend
par histoire de la pensŽe : Ç une analyse de ce quÕon pourrait appeler des foyers
dÕexpŽrience, o• sÕarticulent les uns sur les autres : premi•rement, les formes dÕun savoir
possible ; deuxi•mement, les matrices normatives de comportement pour les individus ; et
enfin des modes dÕexistence virtuels pour des sujets possibles.
4
È Cette pensŽe venant Ç de
partout È, quÕil sÕagit de retrouver dans le moindre geste dÕun employŽ administratif, dans
les grandes Ç dŽcouvertes È scientifiques ou dans les formes qui dŽfinissent le sujet dans
son rapport au vrai et ˆ soi-m•me, nÕest rien dÕautre quÕune expŽrience bien prŽcise de dŽtachement

1
Ç La technologie politique des individus È, in DEIV, p. 816.
2
Ç Titres et travaux È, DEI-II, p. 874.
3
Ç Table ronde du 20 mai 1978 È, DEIV, pp. 33-34.
4
GSA, pp. 4-5.
73
et de problŽmatisation par rapport ˆ ce qui semble aller de soi, ˆ ce qui se donne comme
Ç horizon objectif È de lÕexpŽrience :
Ç La pensŽe n'est pas ce qui habite une conduite et lui donne un sens; elle est plut™t ce qui
permet de prendre du recul par rapport ˆ cette mani•re de faire ou de rŽagir, de se la donner
comme objet de pensŽe et de l'interroger sur son sens, ses conditions et ses fins. La pensŽe, c'est
la libertŽ par rapport ˆ ce qu'on fait, le mouvement par lequel on s'en dŽtache, on le constitue
comme objet et on le rŽflŽchit comme probl•me
1
. È

Dans cette identification de la pensŽe ˆ une expŽrience, qui est en m•me temps
Ç mise en parenth•se È dÕun horizon expŽrientiel et thŽorique donnŽ, ne retrouve-t-on pas
un Žcho phŽnomŽnologique qui nous renvoie aux tout dŽbuts de la rŽflexion
foucaldienne ? En particulier, lÕÇ expŽrience de pensŽe È semble dŽsigner, dans la derni•re
partie de lÕouvrage foucaldien, prŽcisŽment ce qui permet lÕarticulation entre des
Ç structures universelles È, que Foucault dŽfinit souvent comme des Ç rationalitŽs È, et les
Ç formes singuli•res de lÕexpŽrience È. Loin dÕopposer la pensŽe, la rationalitŽ et le concept
ˆ lÕexpŽrience, Foucault souligne que la prŽsence de la pensŽe en tant que telle dŽfinit
lÕexpŽrience, que lÕexpŽrience m•me (comme connaissance, pratique, relation ˆ soi-m•me
et aux autres) est donc toujours travaillŽ par la pensŽe prŽcisŽment parce quÕelle est
toujours une certaine mani•re de penser :
Ç Les formes singuli•res de l'expŽrience peuvent bien porter en elles des structures
universelles ; elles peuvent bien n'•tre pas indŽpendantes des dŽterminations concr•tes de
l'existence sociale ; cependant, ni ces dŽterminations ni ces structures ne peuvent donner lieu ˆ
des expŽriences (c'est-ˆ-dire ˆ des connaissances d'un certain type, ˆ des r•gles d'une certaine
forme et ˆ certains modes de conscience de soi et des autres), si ce n'est ˆ travers la pensŽe. Pas
d'expŽrience qui ne soit une mani•re de penser et ne puisse •tre analysŽe du point de vue d'une
histoire de la pensŽe; c'est ce qu'on pourrait appeler le principe d'irrŽductibilitŽ de la pensŽe.
2
È

Et pourtant, tŽmoignant de lÕimmense distance parcourue depuis ses dŽbuts
phŽnomŽnologiques, nous voyons prŽcisŽment que lÕ Ç historicisation des
expŽriences fondamentales È devait amener Foucault vers une histoire critique de la pensŽe
qui postulait une Ç historicitŽ propre de la pensŽe È, une spŽcificitŽ des ŽvŽnements de pensŽe
qui ne les rŽduit ni aux actes donateurs de sens dÕun sujet mŽtaphysique, ni ˆ lÕexpression
des dŽterminations Žconomiques, sociales, politiques dÕune Žpoque. LÕhŽritage
structuraliste, dÕailleurs, est bien Žvident dans lÕidŽe que les Ç jeux de vŽritŽ È continuent ˆ

1
Ç PolŽmique, politique et problŽmatisations È, DEIV, p. 597.
2
DEIV, p. 580.
74
rŽpondre ˆ des r•gles, que la pensŽe m•me est organisŽe selon une certaine systŽmaticitŽ,
universalitŽ, nŽcessitŽ qui structurent lÕexpŽrience et que la critique doit mettre au jour
dans le but de relever des Ç formes de franchissement possible È
1
.
Mais que signifie retrouver dans les derniers Žcrits de Foucault les traces de cet
ancien dŽbat entre phŽnomŽnologie et structuralisme autour de la notion dÕexpŽrience ?
En se situant, comme nous lÕavons fait, aux deux extr•mes temporels de la production
intellectuelle de Foucault, ne risque-t-on pas dÕimposer une interprŽtation ˆ la fois globale
et superficielle ? La re-interprŽtation que Foucault fait de sa propre Ïuvre, et encore de ses
dŽbuts, peut-elle vraiment restituer lÕunitŽ cohŽrente dÕun objet permanent et sous-tendant
lÕintŽgralitŽ de lÕentreprise foucaldienne ? On conna”t dÕailleurs les pi•ges recelŽs par ces
lectures rŽtrospectives : plus que par un souci dÕexactitude critique et historique, elles sont
commandŽes par la volontŽ de trouver une cohŽrence entre les enqu•tes en cours et le
travail accompli. Ceci dÕune double fa•on : en inscrivant son travail dans des filiations ou
des parentŽs intellectuelles (Blanchot, Bataille, Nietzsche, Hyppolite, Canguilhem, lÕhistoire
des sciences, le structuralisme), et en redessinant ˆ chaque fois lÕenti•re Ç architecture È de
son Ïuvre en relation avec les Ç dŽcouvertes È quÕil vient de faire.
2
Ces totalisation
rŽtrospectives aboutissent, le plus souvent, ˆ crŽer une continuitŽ artificielle par laquelle
Foucault parvient ˆ expliquer ˆ soi-m•me son propre parcours tout en effa•ant les doutes,
les discontinuitŽs, les ruptures, en bref le travail de sa pensŽe.
3
En lisant le dernier
Foucault, on peut croire que son probl•me a Ç toujours ŽtŽ le sujet È
4
, que les analyses sur
le pouvoir disciplinaire Žtaient en quelque sorte dŽjˆ prŽfigurŽes dans Histoire de la folie ou
pire, que le concept dÕexpŽrience sous-tend, comme une idŽe immobile et compl•te, toute
sa rŽflexion depuis les origines. Or, de m•me quÕon ne peut pas trouver, selon lÕhistoire
archŽologique, un m•me concept sous un m•me nom dans deux moments historiques
diffŽrents, on ne peut pas penser que, pour Foucault, lÕexpression Ç expŽrience
fondamentale È indique la m•me chose dans les annŽes 1950 et 1980. Il suffit de rappeler, ˆ
ce propos, que lÕArchŽologie du savoir et les Žcrits Ç gŽnŽalogiques È successifs, marquent une
rupture profonde avec lÕidŽe que lÕexpŽrience fondamentale puisse impliquer toujours un

1
Cf. Ç Michel Foucault È, DEIV, p. 632; Ç QuÕest-ce que les Lumi•res È, p. 574.
2
Cf. sur ce point R. Chartier, Ç Le pouvoir, le sujet, la vŽritŽ. Foucault lecteur de Foucault È, in A Bord de
la Falaise, op. cit., pp. 191-208.
3
Cf. M. Senellart, Ç GouvernementalitŽ et Raison dÕEtat È, in Situations de la dŽmocratie, Seuil-Gallimard,
Paris, 1993, pp. 273-303.
4
Cf. Ç Le sujet et le pouvoir È, in DEIV, p. 223.
75
certain retour au partage originaire : cette autocritique reprŽsente ainsi une sorte dÕadieu au
prŽsupposŽs de la phŽnomŽnologie et de la sociologie durkheimienne et dŽtermine un
relative effacement de la notion dÕexpŽrience dans la rŽflexion des annŽes 1970
1
.
Mais dÕautre part ce sont ces multiples retours en arri•re qui permettent dÕextraire
de chaque ouvrage des rŽflexions mŽthodologiques par une sorte de Ç bilan È de
lÕexpŽrience de pensŽe quÕa ŽtŽ son Žcriture. Chaque nouveau concept, et donc chaque
expŽrience, suscite une rŽdŽfinition de la mŽthode, c'est-ˆ-dire une nouvelle expŽrience de
pensŽe du chercheur m•me : cÕest la raison pour laquelle Foucault disait que ses livres
devaient fonctionner Ç comme une expŽrience, pour celui qui l'Žcrit et pour celui qui le lit,
beaucoup plus que comme la constatation d'une vŽritŽ historique.
2
È De ce point de vue
Foucault int•gre sa conception de lÕexpŽrience ˆ ce quÕon pourrait appeler sa mŽthode
heuristique : opŽrer des dŽplacements Ç latŽraux È proc•dant de cette expŽrience de pensŽe
qui est lÕŽcriture signifie au fond reformuler ˆ chaque fois la direction m•me de la
recherche et donc, comme le disait lui m•me, se dŽplacer comme lÕÇ Žcrevisse È
3
. CÕest
parce que lÕexpŽrience est au centre de la Ç gnosŽologie È foucaldienne, cÕest parce que elle
fait en quelque sorte partie du travail du concept, que lÕÏuvre foucaldienne reste
constamment ouverte ˆ lÕauto-rŽflexion et ˆ lÕinvention non seulement sur le plan des ses
objets, mais aussi sur celui de sa mŽthodologie.
Et pourtant, cette dŽmarche aussi a subi une mutation dans les toutes dernier•s
annŽes dÕactivitŽ de Foucault, en 1983-84 : comme le dit Gros, Ç on a lÕimpression forte,
cette fois, dans ces reprises rŽflexives, que Foucault dŽploie bien une unitŽ systŽmatique de son
Ïuvre. È Il sÕagira alors de partir de lÕexpŽrience pour explorer les trois axes du savoir, du
pouvoir et du sujet, ce dernier reprŽsentant dŽsormais plus quÕÇ un avant prŽcaire de
lÕinvention philosophique È, une sorte de Ç cl™ture conceptuelle. È Dans ce fort retour ˆ la

1
Cf. AS, p. 28 : Ç D'une fa•on gŽnŽrale, l'Histoire de la Folie faisait une part beaucoup trop
considŽrable, et d'ailleurs bien Žnigmatique, ˆ ce qui s'y trouvait dŽsignŽe comme une ÔexpŽrienceÕ, montrant
par lˆ combien on demeurait proche d'admettre un sujet anonyme et gŽnŽral de l'histoire; È
2
DEIV, p. 40 sv : Ç Quand je commence un livre, non seulement je ne sais pas ce que je penserai ˆ la
fin, mais je ne sais pas tr•s clairement quelle mŽthode j'emploierai. Chacun de mes livres est une mani•re de
dŽcouper un objet et de forger une mŽthode d'analyse. Mon travail terminŽ, je peux, par une sorte de regard
rŽtrospectif, extraire de l'expŽrience que je viens de faire une rŽflexion mŽthodologique qui dŽgage la
mŽthode que le livre aurait dž suivre. È CÕest sans doute la raison pour laquelle chaque prŽface appara”t
toujours dŽcalŽe par rapport au corps du livre et plus quÕexprimer le contenu du livre m•me semble dŽjˆ en
annoncer un autre ˆ partir de la nouvelle rŽflexion mŽthodologique que lÕŽcriture a engagŽ. Cf. sur ce point
F. Gros, Ç Foucault face ˆ son Ïuvre È, in P. F. Moreau (Žd.), Lectures de Michel Foucault III. Sur les Dits et
Žcrits, Lyon, ENS Editions, 2003, pp. 93-101.
3
NB, p. 80.
76
notion dÕexpŽrience comme vecteur ultime dÕunitŽ des recherches foucaldiennes il y aurait
donc quelque chose de lÕordre dÕun bilan dŽfinitif qui ne peut pas •tre rŽduit ˆ lÕŽni•me
rŽtrospection visant la rŽŽlaboration de la mŽthode : la notion dÕexpŽrience se prŽsenterait
alors comme Ç la surface des glissement conceptuels et mŽthodologiques indŽfinis.
1
È Un
retour, celui de la notion dÕexpŽrience, qui Žtait en quelque sorte dŽterminŽ par la
problŽmatisation prŽcŽdente, en 1980-1982, de la notion de sujet, mais qui permettait,
dans sa triple articulation, de mettre en lumi•re lÕautre enjeu fondamental dÕune
philosophie qui se voulait Ç critique È : la pensŽe et son historicitŽ. Plus encore que
chercher dans ce concept dÕexpŽrience une Žni•me totalisation qui jetterait finalement une
lumi•re dŽfinitive sur lÕensemble de lÕÏuvre foucaldienne, il nous semble alors que le
rapport entre lÕexpŽrience et la pensŽe - dans sa dimension conceptuelle en ce qui
concerne les productions scientifiques - pourrait •tre tenu comme un fil conducteur qui
permet de suivre et dÕinterroger les multiples dŽplacements mŽthodologiques foucaldiens,
en premier lieu celui qui sÕop•re entre la dimension archŽologique et gŽnŽalogique de sa
recherche.
Ce fil permet de rŽinterroger lÕensemble du parcours archŽologique-gŽnealogique
sans le rŽduire ni ˆ un Žpisode de lÕhistoire des sciences, ni ˆ une Ç phŽnomŽnologie
avortŽe È, ni ˆ un chapitre dÕhistoire intellectuelle ou ˆ des idŽes politiques. Il est aussi vrai
que suivre ce fil ne reprŽsente peut-•tre pas la fa•on plus Ç philologique È dÕaborder
lÕoeuvre foucaldienne, et de la restituer telle quÕelle sÕest construite : le probl•me de la
construction des concepts dans une expŽrience de pensŽe exprime plut™t notre
interprŽtation et notre appropriation de cette oeuvre ˆ partir dÕun point de vue qui est
forcement rŽtrospectif. Repenser le rapport entre concept et expŽrience signifie ainsi
repenser profondŽment les effets du geste foucaldien de Ç mise en parenth•se È des
universaux historiques et de rŽduction nominaliste des entitŽs naturelles comme la folie, la
mort, le crime, la sexualitŽ, qui ont fait la cŽlŽbritŽ de lÕhistoire archŽologique et
gŽnŽalogique
2
. Ce geste, on essaiera de le montrer, ne doit pas seulement mettre en lumi•re

1
F. Gros, Ç Foucault face ˆ son Ïuvre È, cit., pp. 100-101.
2
Cf. NB, pp. 4-5 : Ç Autrement dit, au lieu de partir des universaux pour en dŽduire des phŽnom•nes
concrets, ou plut™t que de partir des universaux comme grille dÕintelligibilitŽ obligatoire pour un certain
nombre de pratiques concr•tes, je voudrais partir de ces pratiques concr•tes et passer en quelque sorte les
universaux ˆ la grille de ces pratiques. [É] Je pars de la dŽcision, ˆ la fois thŽorique et mŽthodologique, qui
consiste ˆ dire : supposons que les universaux nÕexistent pas, et je pose ˆ ce moment lˆ la question ˆ
lÕhistoire et aux historiens : comment pouvez-vous Žcrire lÕhistoire si vous nÕadmettez pas ˆ priori que
quelque chose comme lÕƒtat, la sociŽtŽ, le souverain, les sujets existent ? È
77
la formation historique des concepts, lÕensemble rŽglŽ des pratiques discursives ou les
mŽcanismes anonymes dÕune certaine technologie de pouvoir, il doit surtout redŽcouvrir
dans lÕŽpaisseur historique le rapport entre une certaine forme de lÕexpŽrience et un certain
savoir/pouvoir, rapport dÕo• se dŽgagera le concept scientifique. Le diffŽrend ˆ la base de
toutes les oppositions tracŽes par Foucault entre lÕhistoire ŽpistŽmologique et la
phŽnomŽnologie et la revendication dÕappartenance ˆ la premi•re contre la seconde
tradition, se fondent, ˆ notre avis, sur la mise en question du rapport entre une certaine
expŽrience humaine et la conceptualisation des rationalitŽs scientifiques.
Retour ˆ Canguilhem ?

Il est dŽsormais clair que notre appropriation de lÕÏuvre foucaldienne se rŽalise
aussi, nous lÕavons dŽsormais largement vu, ˆ partir dÕun point de vue particulier : celui du
rapport entre vie et concepts dans la philosophie de Canguilhem. Comprendre la pensŽe
comme une certaine expŽrience nÕŽtait-ce pas exactement ce que Canguilhem faisait
lorsquÕil dŽfinissait le rapport entre lÕexpŽrience du vivant et le concept, non pas dans les
termes dÕune opposition ou dÕun dŽpassement dialectique, mais en considŽrant la pensŽe
scientifique m•me comme une expŽrience du vivant ? La distance entre la phŽnomŽnologie
et lÕarchŽologie est peut •tre prŽcisŽment indiquŽe par la diffŽrence entre lÕidentification de
lÕexpŽrience ˆ une pensŽe qui prŽc•de forcement lÕaliŽnation de soi dans lÕobjectivitŽ
scientifique - quÕon a vu chez Merleau-Ponty et qui selon Foucault ramenait encore une
fois toute lÕexpŽrience au cogito - et la dŽfinition dÕune expŽrience de la pensŽe qui ne saurait
en aucun cas se renfermer ni dans une Ç perception commen•ante È, ni dans le cadre
formelle des explications scientifiques. Ce que la pensŽe de Canguilhem reprochait plus ou
moins silencieusement ˆ toute une fili•re philosophique dont elle-m•me Žtait en quelque
sorte issue (en gros, le courant vitaliste bergsonienne et la phŽnomŽnologie) Žtait de
concevoir lÕexpŽrience comme une instance en perpŽtuel conflit avec un concept qui
risque toujours de lÕenserrer dans des mailles objectivantes. Mais cela conduit, comme le
prŽcise Foucault ˆ la fin de son article sur Canguilhem, ˆ un appauvrissement de
lÕexpŽrience m•me : si la phŽnomŽnologie avait dŽjˆ introduit le corps, la sexualitŽ, la mort
et la perception dans lÕanalyse philosophique, tout y Žtait ramenŽ ˆ la centralitŽ du
cogito car, de son point de vue, m•me si le Ç je pense È est fondŽ sur le Ç je suis È, cÕest
toujours le premier qui donne son sens au Ç je suis È. En effet, en dŽfinissant un registre de
78
lÕexpŽrience qui prŽc•de le sujet m•me, la phŽnomŽnologie merleau-pontienne pouvait se
concevoir comme un dŽpassement de la perspective husserlienne, mais du moment o•
cette expŽrience Žtait dŽfinie par Merleau-Ponty comme expŽrience dÕun corps humain
producteur de sens, que ce soit dans un Ç cogito tacite È, un Ç je primordial È ou dans la
rŽversibilitŽ du sentant et du senti de la Ç chair È, lÕactivitŽ conceptuelle de production de
lÕobjet Žtait toujours seconde par rapport ˆ la formation dÕun sujet de lÕexpŽrience : le sujet
semble •tre la forme indŽpassable de la rŽduction de lÕexpŽrience au vŽcu par le retour ˆ
lÕoriginaire. Ainsi, lÕexpŽrience commen•ante de la phŽnomŽnologie doit toujours
retrouver invariŽes, par delˆ tout dŽveloppement historique, les formes fondatrices de la
subjectivitŽ, justement parce que le retour vers les Žvidences fondatrices de la pensŽe se
base sur lÕidŽe dÕune expŽrience Ç sans concept È qui Ç est toujours la m•me È.
1
Par
consŽquent, selon Foucault, chez Husserl comme chez Merleau-Ponty, la subjectivitŽ
cartŽsienne reste le point de rŽfŽrence dÕune expŽrience vŽcue qui non seulement se
dŽrobe ˆ la rationalitŽ de toute science mais aussi au travail de lÕhistoire.
Chez Canguilhem, en revanche, la tentative phŽnomŽnologique de remonter
archŽologiquement ˆ une expŽrience vŽcue comme originaire qui prŽcŽderait la connaissance
m•me en lÕancrant dans le monde per•u-vŽcu de lÕexpŽrience, Žtait remplacŽe
implicitement par une histoire des filiations conceptuelles et des ruptures ˆ travers
lesquelles la connaissance reconstruit continuellement le milieu humain : dans lÕexpŽrience
du vivant, dans la construction permanente de soi-m•me et des cadres fondamentaux de sa
perception, cÕest lÕhistoricitŽ m•me de la raison dans son autocrŽation permanente qui se
trouvait questionnŽe
2
. Cette approche a permis ˆ Foucault de rŽcuser le projet
transcendantal de la phŽnomŽnologie qui sÕŽtendait de Husserl ˆ Merleau-Ponty et de
concevoir la philosophie comme un regard critique jetŽ sur les Ç constructions È
scientifiques, politique, Žthiques, qui structurent lÕexpŽrience humaine.
Cette conception impliquait naturellement une vision du sujet, que rejoignait encore,

1
Cf. E. Husserl, La terre ne se meut pas, Paris, Minuit, 1989 ; Id., LÕorigine de la gŽomŽtrie, Paris, PUF, 1962.
2
Cf. M. Foucault, Ç Structuralisme et post-structuralisme È, in DEIV, p. 443 : Ç Oui, mais - et c'est peut-
•tre lˆ o•, encore une fois, j'essaierai de me dŽtacher de la phŽnomŽnologie qui Žtait mon horizon de dŽpart
- je ne pense pas qu'il y ait une sorte d'acte fondateur par lequel la raison dans son essence aurait ŽtŽ
dŽcouverte ou instaurŽe et dont tel ou tel ŽvŽnement aurait pu ensuite dŽtourner; je pense en fait qu'il y a
une autocrŽation de la raison et c'est pourquoi ce que j'ai essayŽ d'analyser, ce sont des formes de rationalitŽ
: diffŽrentes instaurations, diffŽrentes crŽations, diffŽrentes modifications par lesquelles des rationalitŽs
s'engendrent les unes les autres, s'opposent les unes aux autres, se chassent les unes les autres, sans que pour
autant on puisse assigner un moment o• la raison aurait perdu son projet fondamental, ni m•me assigner un
moment o• on serait passŽ de la rationalitŽ ˆ l'irrationalitŽÉ È
79
sous certains aspects, la subjectivitŽ du vivant canguilhemien. Pour Canguilhem, on lÕa vu,
le sujet surgit dans le rapport entre la connaissance et la vie, en tant quÕexpŽrience de
connaissance de soi-m•me comme objet. Cette expŽrience Ç subjective È est donc en
rŽalitŽ, non pas lÕexpŽrience du sujet mais une expŽrience de dŽsubjectivation permanente :
la subjectivitŽ m•me est une entreprise perpŽtuelle de dŽsubjectivation, elle appara”t
seulement comme nŽgatif de lÕobjectivation scientifique. De m•me, pour Foucault
lÕexpŽrience ne peut •tre ni subjective (dans le sens qui appartiendrait au sujet dÕŽprouver
des expŽriences), ni objective : il sÕagit plut™t de penser la formation corrŽlative du sujet et
de lÕobjet de la connaissance dans lÕexpŽrience de connaissance. LÕimmanence de
lÕexpŽrience et du concept, en particulier dans les Žcrits archŽologiques, fait de lÕexpŽrience
de pensŽe le milieu commun o• se forment un objet et un sujet : la pensŽe ne saurait •tre
pensŽe dÕun objet sans constituer le sujet comme sujet, et la conscience elle-m•me comme
conscience dÕune relation
1
. Le sujet se constitue seulement dans un face ˆ face avec le
signifiant, lÕŽnonciation ou lÕobjet. Dans les deux mod•les, canguilhemien et foucaldien, les
objets que lÕexpŽrience doit aborder sont, dÕun point de vue kantien, des constructions
conceptuelles (et plus tard, chez Foucault, aussi des constructions du pouvoir ou du
sujet) : un point de vue Ç neutre È sur la Ç chose È, dŽbarrassŽ de toute construction
conceptuelle est impossible.
Mais, en m•me temps, la double influence du structuralisme et de la le•on
canguilhemienne a amenŽ Foucault ˆ dŽplacer les structures aprioriques de la connaissance
au delˆ du sujet transcendantal : que cet a priori se trouve objectivŽ dans le mouvement de
la vie m•me ou dans les structures du langage implique que lÕexpŽrience de la pensŽe
exc•de nŽcessairement la subjectivitŽ. Comme pour Canguilhem la connaissance de la vie
ne passe plus par la connaissance des conditions de possibilitŽ de toute expŽrience
possible, ainsi pour Foucault les conditions de la formation des ŽnoncŽs et des concepts
sont celle de lÕexpŽrience rŽelle, du c™tŽ de lÕobjet, de la formation historique
2
. Etudier
lÕŽmergence dÕun nouveau concept et dÕun nouveau objet, signifie ainsi penser ensemble
les conditions de la connaissance et une certaine expŽrience, comme lÕindique tr•s

1
Cf. ˆ ce propos la dŽfinition de pensŽe que Foucault donne dans la notice (sur lui-m•me) Žcrite pour le
Dictionnaire des philosophes : Ç Si par pensŽe on entend l'acte qui pose, dans leurs diverses relations possibles,
un sujet et un objet, une histoire critique de la pensŽe serait une analyse des conditions dans lesquelles sont
formŽes ou modifiŽes certaines relations de sujet ˆ objet, dans la mesure o• celles-ci sont constitutives d'un
savoir possible. È (cf. Ç Foucault È, DEIV, p. 632).
2
Cf. G. Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 1986, p. 67.
80
prŽcisŽment Serres dŽjˆ dans sa recension de Folie et dŽraison : Ç [É] lÕÏuvre de Michel
Foucault nÕest aucunement une histoire (une chronique) de la psychiatrie, dans la mesure
o• lÕexploration rŽcurrente ˆ laquelle il se livre ne met pas au jour des prŽsciences. Elle est
une archŽologie du sujet malade au sens plus profond, cÕest-ˆ-dire plus quÕune Žtiologie
gŽnŽralisŽe, dans la mesure o• elle met au jour des conditions de connaissances
indissolublement liŽes ˆ des conditions de maladie.
1
È
LÕÇ expŽrience fondamentale È des premiers Žcrits a subit, dŽjˆ ˆ partir de Folie et
dŽraison une double, profonde, transformation. DÕun c™tŽ elle nÕa cessŽ dÕ•tre expŽrience
dÕune transcendance qui arrache le sujet ˆ sa fixitŽ, une transformation de soi-m•me qui
Ç dŽsigne lÕhomme comme •tre transcendŽ È, une dŽsubjectivation qui met en crise les
catŽgories traditionnelles de la philosophie, le sujet et lÕobjet. Pourtant cette Ç expŽrience
limite È ne rencontrera plus les structures originaire de lÕexistence humaine, mais lÕ•tre
nŽgatif dÕun langage qui Ç moutonne ˆ lÕinfini È, un Ç murmure È qui ruisselle sans fin dÕun
vide essentiel, une expŽrience qui nÕest Ç ni la vŽritŽ ni le temps, ni lÕŽternitŽ ni lÕhomme,
mais la forme toujours dŽfaite du dehors.
2
È. LÕexistence ne pourra plus sÕenraciner dans
cet Ç espace nu È du langage pour retrouver lÕ Ç •tre brut È du monde, comme le voulait
Merleau-Ponty : lÕexpŽrience philosophique doit plut™t sÕenfoncer dans ce dehors du
langage pour dŽcouvrir Ç que cÕest en lui et dans le mouvement o• il dit ce qui ne peut •tre
dit que sÕaccomplit une expŽrience de la limite telle que la philosophie, maintenant, devra
bien la penser.
3
È Mais dÕun autre point de vue, lÕ Ç expŽrience limite È est la forme sous
laquelle Foucault a pensŽ lÕarticulation de lÕhistoire et du savoir, et donc lÕhistoricisation de
lÕÇ expŽrience fondamentale È
4
. Si les Ç expŽriences limites È sont un point de vue privilŽgiŽ
pour lÕarchŽologue cÕest quÕelles redoublent et contestent dans ses marges lÕexpŽrience
comme moment Ç total È et montrent ainsi quÕelle rŽpond toujours ˆ des limites et ˆ un
syst•me de nŽcessitŽs qui est historique. En ce sens lÕexpŽrience de pensŽe, champ
privilegiŽ de la rŽflexion transcendantale du sujet, se trouve confrontŽe au Ç dehors È
historiquement changeant des significations dÕune culture :
Ç [É] La cha”ne signifiante par quoi se constitue lÕexpŽrience unique de lÕindividu est
perpendiculaire au syst•me formel ˆ partir duquel se constituent les significations dÕune culture:

1
M. Serres, Ç GŽometrie de lÕincommunicable: la Folie È, in Hermes 1 : La communication, cit., p. 190.
2
M. Foucault, Ç La pensŽe du dehors È, DEI-II, p. 555. Cf. aussi Ç Le langage ˆ lÕinfini È, DEI-II, pp.
278-289.
3
Ç PrŽface ˆ la transgression È, DEI-II, p. 277.
4
Cf. Ph. Sabot, Ç LÕexpŽrience, le savoir et lÕhistoire dans les premiers Žcrits de Michel Foucault È,
Archives de philosophie, 69, 2, 2006, pp. 285-303.
81
ˆ chaque instant la structure propre de lÕexpŽrience individuelle trouve dans les syst•mes de la
sociŽtŽ un certain nombre de choix possibles (et de possibilitŽs exclues) inversement les
structures sociales trouvent en chacun de leurs points de choix un certain nombre dÕindividus
possibles (et dÕautres qui ne le sont pas).
1
È

CÕest pour cette raison que Foucault pouvait rencontrer Canguilhem, philosophe de
la Ç mati•re Žtrang•re È ˆ la philosophie, avec Blanchot, Bataille, Klossoswki, penseurs dÕun
extŽrieur de la philosophie restituŽ par lÕexpŽrience limite : ce qui se trouve contestŽ, avec ce
double passage par le dehors de la philosophie, cÕest lÕexistence m•me dÕune subjectivitŽ
transcendantale
2
.
Cette insistance sur les codes fondamentaux dÕune culture, sur lÕÇ expŽrience de
lÕordre È, sur lÕÇ inconscient positif È du savoir, rencontre le souci dÕune grande partie des
dŽmarches Ç structuralistes È : mettre ˆ jour un Ç a priori objectif È finalement dŽbarrassŽ de
lÕactivitŽ du sujet transcendantal. Ici encore la position foucaldienne est ambigu‘ : dÕun
c™tŽ lÕattention aux rŽgularitŽs du savoir empirique dÕune Žpoque tŽmoigne sans doute de
lÕinfluence structuraliste, de lÕautre lÕessence m•me du projet archŽologique sonne comme
une mise en garde contre la tentative de faire valoir des contenus non moins empiriques de
lÕobservation que ceux de lÕanalyse existentielle comme connaissances dŽfinitives dÕune
nature humaine. Apr•s avoir critiquŽ la possibilitŽ dÕautofondation du discours
philosophique et pr•chŽ lÕouverture aux mŽthodes et aux rŽsultats des sciences humaines,
les divers structuralismes risquent, ˆ la fin des annŽes 1960, de sÕenliser dans la
contradiction consistant ˆ recourir ˆ la m•me autofondation en tant que sciences
3
. Si
lÕanalyse structurale se pose elle-m•me comme un nouvel objectivisme, lÕanalyse
structurale oublie que toute critique de la constitution subjective de lÕexpŽrience peut se
faire seulement au prix de contester Žgalement le primat de lÕobjet de la connaissance
comme entitŽ immobile qui attendrait seulement dÕ•tre dŽcouverte.

1
MC, p. 392.
2
DE IV, p. 53 : Ç C'est vrai, cette histoire des sciences dont j'ai commencŽ ˆ m'occuper est fort ŽloignŽe
de ce que j'ai rencontrŽ ˆ propos de Bataille, de Blanchot, de Nietzsche. Mais jusqu'ˆ quel point? Quand
j'Žtais Žtudiant, l'histoire des sciences, avec ses dŽbats thŽoriques, s'est trouvŽe dans une position stratŽgique.
[É] Paradoxalement, un peu dans le m•me sens que Nietzsche, Blanchot, Bataille. On se demandait: dans
quelle mesure l'histoire d'une science peut-elle mettre en doute sa rationalitŽ, la limiter, y introduire des
ŽlŽments extŽrieurs? Quels sont les effets contingents qui pŽn•trent une science ˆ partir du moment o• elle
a une histoire, o• elle se dŽveloppe dans une sociŽtŽ historiquement dŽterminŽe? D'autres questions
suivaient celles-ci: peut-on faire une histoire de la science qui soit rationnelle? Peut-on trouver un principe
d'intelligibilitŽ qui explique les diverses pŽripŽties et aussi, le cas ŽchŽant, des ŽlŽments irrationnels qui
s'insinuent dans l'histoire des sciences? È
3
Cf. sur ce point A. Cutro, Ç Foucault e lÕepistemologia. Scienza e politica tra strutturalismo, marxismo e
psicanalisi È, cit., p. 10 sv.
82
Plus que dans les termes dÕune inclusion, le rapport de lÕarchŽologie au
structuralisme serait alors ˆ poser dans les termes dÕune appropriation de ses mŽthodes par
une analyse historique qui vise ˆ mettre en question les conditions de possibilitŽ du
structuralisme m•me. Ce rapport ambigu, de proximitŽ et de distance, est bien mis en
Žvidence dans une entretien datant de lÕannŽe suivant la publication de Les mots et les choses :
Ç Ce que jÕai essayŽ de faire, cÕest dÕintroduire des analyses de style structuraliste dans des
domaines o• elles nÕavaient pas pŽnŽtrŽ jusquÕˆ prŽsent, cÕest-ˆ-dire dans le domaine de lÕhistoire
des idŽes, lÕhistoire des connaissances, lÕhistoire de la thŽorie. Dans cette mesure, jÕai ŽtŽ amenŽ ˆ
analyser en termes de structures la naissance du structuralisme lui-m•me. CÕest dans cette
mesure que jÕai au structuralisme un rapport ˆ la fois de distance et de redoublement. De
distance, puisque jÕen parle au lieu de le pratiquer directement, et de redoublement, puisque je ne
veux pas en parler sans parler son langage.
1
È

Le projet archŽologique foucaldien, trop souvent rŽduit ˆ une sŽrie dÕobservations
plus ou moins mŽthodologiques, avait alors prŽcisŽment lÕambition de retracer les
conditions de possibilitŽs des sciences humaines en retrouvant les commencements
dispersŽs dÕune figure qui Žtait en quelque sorte la fondation oubliŽe ou refoulŽe de ces m•mes
sciences : lÕhomme comme doublet empirico-transcendental, sujet et objet de la
connaissance, expression dÕune vie qui se conna”t elle-m•me en sÕobjectivant. Si ce projet
sÕapparente indŽniablement ˆ tous les anti-humanismes qui circulent ˆ la m•me Žpoque en
France, il ne faut pas oublier que lÕobjet de la critique foucaldienne est une figure bien
prŽcise : celle dŽrivant du Ç renversement È qui a fait des expŽriences nŽgatives comme la
folie, la maladie ou la mort des phŽnom•nes objectivables, cibles dÕune connaissance
empirique se prŽsentant en m•me temps comme connaissance transcendantale (c'est-ˆ-dire
comme connaissance de la possibilitŽ de la connaissance de lÕ•tre humain). Comme on
verra dans le chapitre suivant cÕest cette confusion entre connaissance empirique et
connaissance transcendantale qui fait lÕobjet de la critique foucaldienne, dans la mesure o•
elle permettait au projet global des sciences humaines de se prŽsenter comme une nouvelle
anthropologie. De ce point de vue les Ç contre-sciences È structuralistes (psychanalyse,
ethnologie, linguistique) - qui Ç ne cessent de dŽfaire cet homme qui dans les sciences
humaines fait et refait sa positivitŽ È - pouvaient certainement reprŽsenter une alternative,
au pacte de ne pas sÕapprocher Ç dÕun concept gŽnŽral dÕhomme.
2
È Que lÕethnologie

1
Michel Foucault, Ç La philosophie structuraliste permet de diagnostiquer ce quÕest ÒaujourdÕhuiÓ È,
(entretien avec G. Fellous), La Presse de Tunisie, 12 avril 1967. Reproduit dans Dits et Žcrits, tome I, p. 583.
2
MC, pp. 390-391.
83
devienne intŽgralement une science de la nature ˆ la qu•te dÕun code universel exprimant les
invariants de toutes les structures, comme pouvaient le faire supposer certains propos de
LŽvi-Strauss
1
, est un projet aussi rŽvolutionnaire que dangereux : rŽvolutionnaire si, selon
le mot m•me de LŽvi-Strauss, elles Ç dissolvent lÕhomme È, dangereux si se rŽsout dans une
anthropologie qui laisse dans lÕimpensŽ la confusion entre empirique et transcendantal qui
a prŽsidŽ ˆ la naissance de lÕhomme moderne. Ne pas rŽflŽchir ˆ cette figure de lÕhomme
signifie, en effet, oublier toute une sŽrie dÕeffets politiques que les connaissances sur
lÕhomme impliquent. Ce nÕest pas un hasard si cÕest cet Ç Homme È que Foucault aurait
retrouvŽ dÕabord sous la forme Ç dÕimage rŽmanente È de lÕÇ oscillation È entre individu
juridique et individu disciplinaire, et plus tard sous la forme dÕune Ç figure È de la
population
2
.
Au cours de son travail Foucault a refusŽ la double alternative reprŽsentŽe par une
histoire dialectique dont lÕhomme est le protagoniste et une histoire empirique des
mentalitŽs ou des reprŽsentations, et a mis au point une mŽthode dÕinterrogation
historique qui reste intimement liŽe ˆ un projet philosophique : Žcrire une histoire de
lÕexpŽrience de la constitution corrŽlative du sujet et de lÕobjet. Le Ç moteur È de la rŽflexion
foucaldienne et de ses innombrables dŽplacements nÕest-ce pas la tentative constante de
Ç capturer È cette histoire muette, cette Ç autre È histoire de la raison qui est lÕhistoire des
expŽriences, ce qui lÕoblige ˆ se dŽplacer constamment non seulement entre diffŽrentes
Žpoques mais aussi ˆ Žlaborer des nouvelles mŽthodes ? D•s lors que le projet
archŽologique porte sur les conditions de possibilitŽ dÕune expŽrience de lÕhomme comme
objet dÕun savoir, il nÕest plus dŽfinissable comme une entreprise purement
ŽpistŽmologique, y compris ˆ un niveau historique, mais devra nŽcessairement inclure les
dimensions politique et Žthique. LÕoriginalitŽ de la rŽflexion foucaldienne par rapport au
courant de lÕhistoire des sciences, et cela dŽjˆ ˆ partir de Folie et dŽraison, consisterait alors
en ceci : Žtudier lÕhistoire dÕun concept signifie toujours Žtudier lÕhistoire dÕune expŽrience
bien prŽcise, celle du redoublement de lÕexpŽrience m•me dans la pensŽe de ce concept
3
.

1
Cf. C. LŽvi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, I, p. 71.
2
Cf. PP, p. 60 et STP, p. 81.
3
DEIV, p. 442 : Ç Alors que les historiens des sciences, en France, s'intŽressaient essentiellement au
probl•me de la constitution d'un objet scientifique, la question que je me suis posŽe Žtait celle-ci: comment
se fait-il que le sujet humain se donne ˆ lui-m•me comme un objet de savoir possible, ˆ travers quelles
formes de rationalitŽ, ˆ travers quelles conditions historiques et finalement ˆ quel prix? Ma question, c'est
celle-ci: ˆ quel prix le sujet peut-il dire la vŽritŽ sur lui-m•me? ˆ quel prix est-ce que le sujet peut dire la
vŽritŽ sur lui-m•me en tant que fou? È
84
CÕest parce que la Ç vie des concepts È, quÕon a ŽtudiŽe dans notre introduction comme
une sorte dÕinstance indŽpendante, fait partie de lÕexpŽrience du vivant, selon
lÕenseignement de Canguilhem, quÕil fallait pour Foucault aller au delˆ de cet enseignement
m•me et problŽmatiser non seulement lÕhistoire dÕun concept mais aussi lÕhistoricitŽ de
lÕexpŽrience. Plus que de remettre en cause un certain Ç biologisme È, qui dÕailleurs nÕa
jamais vraiment appartenu ˆ Canguilhem, il fallait sÕinterroger sur les conditions historiques
et politiques de lÕŽmergence de certains concepts, il fallait aller au delˆ de lÕhistoire
ŽpistŽmologique pour montrer que les conditions de la circulation des concepts entre des
discours scientifiques et politiques rŽsident dans la mise en place de certaines technologies
de savoir/pouvoir. Mais, indŽniablement, se donner pour t‰che une histoire de la pensŽe ˆ
partir des formes fondamentales dÕexpŽrience ne signifie-t-il pas en quelque sorte
reprendre la dŽfinition canguilhemienne de la philosophie comme le lieu o• le rapport
entre valeurs scientifiques et certains Ç codes fondamentaux de lÕexpŽrience È est dŽbattu ?
Au moins de ce point de vue, en titrant son tout dernier Žcrit Ç La vie : lÕexpŽrience et la
science È Foucault aura dŽcrit non seulement une polaritŽ appartenant ˆ la pensŽe de
Canguilhem, mais aussi un trait fondamental de son parcours philosophique.

















85
Chapitre II

ARCHEOLOGIE




Ç Changer le style de pensŽe, cÕest ce qui compte dans
ce que je fais, et persuader les gens de changer leur style
de pensŽe, cÕest ce qui compte dans ce que je fais. È
Wittgenstein



La lecture que Foucault donnait en 1983-1984 de lÕensemble de son Ïuvre indiquait
trois moments que lÕon pourrait dŽfinir, suite aux observations du chapitre prŽc•dent,
comme une sorte de Ç triangle de lÕexpŽrienceÈ. Dans lÕintroduction ˆ LÕusage des plaisirs, en
effet, Foucault soutenait que parler de la sexualitŽ comme d'une expŽrience singuli•re,
Ç supposait aussi qu'on puisse disposer d'instruments susceptibles d'analyser, dans leur
caract•re propre et dans leurs corrŽlations, les trois axes qui la constituent : la formation des
savoirs qui sÕy rŽf•rent, les syst•mes de pouvoir qui en r•glent la pratique et les formes
dans lesquelles les individus peuvent et doivent se reconna”tre comme sujets de cette
sexualitŽ È
1
. La reconstruction foucaldienne contredisait ainsi la description d'une
succession linŽaire entre une enqu•te archŽologique, concernant essentiellement le
probl•me du savoir, une gŽnŽalogie qui correspondrait ˆ sa Ç politisation È, et enfin, une
investigation des Ç problŽmatisations de soi È dans lÕantiquitŽ, qui abandonnerait les
recherches prŽcŽdentes en faveur dÕun recentrement sur lÕŽthique
2
. Si cette vision

1. UP. p. 3. Cf. sur ce point, A. Davidson, Ç ArchŽologie, GŽnŽalogie, Ethique È, in D. C. Hoy, Michel
Foucault, lectures critiques, Bruxelles, Le Point Philosophique, 1989, pp. 243-255 : Ç Ce que fait la gŽnŽalogie,
cÕest moins se substituer ˆ lÕarchŽologie quÕŽlargir le type dÕanalyse en jeu. Il sÕagit, comme le dit Foucault
dans ses derniers textes, dÕaxes diffŽrents dont Ç lÕimportance relativeÉ nÕest pas toujours la m•me pour
toutes les formes dÕexpŽrience. Ces axes dÕanalyse ne sÕopposent pas mais se compl•tent. È (p. 250).
2. Lecture, celle-ci, souvent typique de ceux qui adoptent une approche biographique. LÕŽlaboration de la
problŽmatique du pouvoir serait alors un effet du choc de mai Õ68, alors que le dŽplacement vers les
techniques de gouvernementalitŽ et ensuite les techniques de soi seraient des rŽponses aux changements du
contexte politique motivŽes par le souci de rendre ses analyses opŽratoires (Cf p. e. J. Colombel, Michel
Foucault, la clartŽ de la mort, Paris, ed. Odile Jacob, 1994, pag. 209 sv). Or, si le contexte politique
contemporain est sans doute important pour quelquÕun comme Foucault, qui prŽtendait rŽflŽchir ˆ partir de
son expŽrience et dÕun engagement vis-ˆ-vis du prŽsent, les formes dÕarticulation de lÕanalyse philosophique
86
rŽtrospective est peut-•tre discutable du point de vue de la reconstruction historique de la
pensŽe de Foucault, elle reprŽsente nŽanmoins un effort prŽcieux du philosophe pour
reconstituer une unitŽ de son parcours ˆ partir du rapport entre expŽrience et pensŽe
conceptuelle. CÕest dans lÕŽtablissement de ce rapport que nous avons vu lÕimportance de
la le•on dŽcisive de Canguilhem, pour qui la tache du philosophe consiste prŽcisŽment ˆ
sÕinterroger sur le rapport entre la vŽritŽ scientifique et un certain domaine de
lÕexpŽrience : ainsi, lÕespace prŽ-conceptuel est celui dÕune expŽrience humaine qui a
toujours ŽtŽ l'expŽrience d'une connaissance. Nous vivons un univers modelŽ par des
concepts qui font continuellement Žmerger des objets, et qui rendent possibles des
pratiques. Le premier Foucault a repris et radicalisŽ la question du rapport immanent entre
expŽrience et concepts, en soutenant que faire lÕhistoire dÕun concept cÕest en quelque
sorte faire lÕhistoire dÕune expŽrience. Il a commencŽ par prendre ses distances avec
lÕ Ç expŽrience originaire È, prŽ-conceptuelle, de la phŽnomŽnologie, pour montrer que
celle-ci est habitŽe et organisŽe par des structures conceptuelles historiques : dans Histoire
de la folie ou Naissance de la clinique, lÕexpŽrience rŽelle est dŽfinie par ce qui est pensable ˆ un
moment donnŽ. Il a ainsi essayŽ, en mettant ˆ profit la le•on structuraliste, de dŽgager un
Ç transcendantal sans sujet È, mais au lieu de faire co•ncider ce transcendantal avec un a
priori objectif, il a ŽtudiŽ, dans les Mots et les choses, la formation dÕune expŽrience corrŽlative
de lÕhomme comme d'un doublet empirico-transcendental qui serait l'impensŽ des sciences
humaines.
Dans ce chapitre et le suivant, nous verrons comment, ˆ partir de la question du
rapport entre expŽrience et concepts, entendue comme une polaritŽ ouverte et irrŽductible
ˆ une forme dialectique, Foucault a ensuite essayŽ de retracer cette articulation dans les
termes des pratiques discursives, des pratiques de gouvernement, de la relation ˆ soi. Comme
il le disait lui-m•me, il sÕagissait non seulement dÕŽtudier les formes de l'expŽrience, mais
aussi de faire de lÕexpŽrience le moteur de sa rŽflexion, ce qui impliquait en m•me temps un
dŽplacement continu et un sorte dÕinach•vement de la t‰che philosophique elle m•me
1
. Ce
qui nous semble en revanche constant, malgrŽ d'innombrables ruptures et revirements,
cÕest le Ç principe dÕirrŽductibilitŽ de la pensŽe È : la fa•on foucaldienne de rŽsoudre le

ˆ lÕactuel sont bien plus complexes et en aucune fa•on rŽductibles ˆ une dŽtermination de ce type, comme
nous le verrons.
1. Cf. en particulier, Ç Entretien avec Michel Foucault È, DEIV, pp. 43-47 ; Ç Pour une morale de
lÕinconfort È, DEIII, p, 787 ; HS, pp. 29-30, 183-184, 232-233 et A. Davidson, Ç Michel Foucault e la
tradizione degli esercizi spirituali È, in M. Galzigna (Žd.), Foucault oggi, Milano, Feltrinelli, 2008, pp. 163-179.
87
probl•me central du rapport entre expŽrience et concepts consiste en effet ˆ concevoir la
pensŽe elle-m•me comme une expŽrience possible, et lÕexpŽrience aussi comme une
mani•re de penser.
Nous pensons Žgalement que lÕanalyse archŽo-gŽnŽalogique peut difficilement se
soustraire ˆ sa vocation pour devenir intŽgralement histoire et formuler des hypoth•ses
historiques sur ce que les •tres humains sont, Žtaient ou sont devenus rŽellement, son but
Žtant plut™t de comprendre ce que les hommes pensent •tre, ont pensŽ •tre ou pensent
qu'ils devraient •tre
1
. Que le point de vue des transformations de la pensŽe soit
implicitement liŽ ˆ la fa•on dont les sujets se comportent, au sens o• les Ç rŽgimes de
vŽridiction È sont nŽcessairement articulŽs ˆ des pratiques (discursives, de pouvoir, de
relation ˆ soi) et provoquent en retour des effets sur la fa•on dont les hommes pensent,
sont conduits ou se conduisent ˆ lÕintŽrieur dÕun champ de rapports de force, ce sera
prŽcisŽment l'objet de lÕanalyse gŽnŽalogique
2
.
Le principe que nous allons suivre au cours de notre lecture consiste en somme ˆ
radicaliser lÕinterprŽtation rŽtrospective que Foucault donnait de son propre parcours :
quÕil sÕagisse de la dissection des cadavres, des mŽcanismes disciplinaires, du contr™le
panoptique, de la direction de conscience, de la technologie gouvernementale du
libŽralisme ou des techniques de soi, ce sont bien sžr des pratiques qui nous ont forgŽs
comme nous sommes aujourdÕhui, mais le niveau sur lequel le gŽnŽalogiste se situe est
celui des expŽriences historiques de pensŽe par lesquelles des pratiques ont ŽtŽs ŽlaborŽes et
mises en examen, ont ŽtŽ mises ˆ lÕÏuvre dans la constitution de soi comme sujet de ses
propres actions et comme objet dÕun savoir possible. Si un travail sur lÕŽmergence du
concept de Ç population È peut relever dÕune histoire de la pensŽe, cÕest dans la mesure o•
il cherche prŽcisŽment ˆ comprendre cette Žmergence ˆ partir des conditions auxquelles
Ç lÕ•tre humain ÔproblŽmatiseÕ ce quÕil est, ce quÕil fait et le monde dans lequel il vit.
3
È
Notre insistance sur lÕexpŽrience de pensŽe plut™t que sur la seule pensŽe signifie alors

1. Cf. pour une approche similaire, centrŽe sur la contemporanŽitŽ et pourtant critique par rapport aux
formes traditionnelles des mŽthodes sociologiques, cf. N. Rose, The Politics of Life Itself. Biomedicine, Power and
Subjectivity in the Twenty-First Century, Princeton University Press, 2007, (p. 37, 80)
2. Cf. NB, pp. 29-34. Cf. aussi Ç PrŽface ˆ lÕHistoire de la sexualitŽ È, cit., pp. 579-580 : Ç La ÇpensŽeÈ ainsi
entendue n'est donc pas ˆ rechercher seulement dans des formulations thŽoriques, comme celles de la
philosophie ou de la science; elle peut et doit •tre analysŽe dans toutes les mani•res de dire, de faire, de se
conduire o• l'individu se manifeste et agit comme sujet de connaissance, comme sujet Žthique ou juridique,
comme sujet conscient de soi et des autres. È et Ç ç propos de la gŽnŽalogie de lÕŽthique È, in DEIV, p. 612,
o• Foucault souligne que Ç lÕhomme est un •tre pensant jusque dans ses pratiques les plus muettes È.
3 UP, p. 18.
88
que par Ç pensŽe È il faut entendre une forme de problŽmatisation qui est toujours aussi
une certaine forme de lÕaction. Nul doute que lÕanalyse gŽnŽalogique de la
Ç gouvernementalitŽ È entamŽe dans les annŽes 1970 est le terrain o• appara”t le plus
clairement la fa•on dont Foucault a voulu mettre au jour la pensŽe impliquŽe par une
certaine forme de lÕaction :
Ç Je nÕai pas ŽtudiŽ, je ne veux pas Žtudier la pratique gouvernementale rŽelle [É] JÕai voulu
Žtudier lÕart de gouverner, cÕest-ˆ-dire la mani•re rŽflŽchie de gouverner au mieux et aussi en
m•me temps la rŽflexion sur la meilleure mani•re possible de gouverner. CÕest-ˆ-dire que jÕai
essayŽ de saisir lÕinstance de la rŽflexion dans la pratique de gouvernement et sur la pratique de
gouvernement. È
1


De ce point de vue, lÕanalyse gŽnŽalogique des formes de gouvernement nÕest pas
dissociable du niveau archŽologique de la recherche, dans la mesure o• il sÕagit
prŽcisŽment de comprendre comment un certain art de gouverner est nŽcessairement liŽ ˆ
un champ conceptuel et ˆ un certain style de pensŽe sans quÕil y ait pour autant une sorte
de prioritŽ de la pensŽe philosophique sur lÕaction et ses effets sur une certaine Ç mati•re È
(quÕil sÕagisse du savoir, du corps ou de la substance Žthique). QuÕil y ait Ç une contrainte
anonyme È de la pensŽe, quÕil faille Ç traquer dans toutes les choses ou gestes muets qui lui
donnent une figure positive È : le renversement de lÕapproche de l'histoire de la
philosophie opŽrŽ par lÕarchŽologie consistait prŽcisŽment en cela
2
. Ce sera toujours cette
idŽe dÕune pensŽe, en quelque sorte implicite, ˆ l'intŽrieur d'une certaine forme de lÕaction
et des comportements, qui permettra ˆ Foucault de ne pas confondre son archŽo-
gŽnŽalogie avec les autres formes Ç histoires È qui lui sont irrŽductibles : histoire des

1 NB., p. 4. Cf. N. Rose, Powers of Freedom. Reframing political thought, Cambridge University Press, 1999, p.
8 : Ç [É] the activity of government is inextricable bound up with the activity of thought. It is thus both
made possible by and constrained by what can be thought and what cannot be thought at any particular
moment in our history. To analyse the history of government, then, requires attention to the conditions
under which it becomes possible to consider certain things to be true Ð and hence to say and do certain
things Ð about human beings and their interrelations as they produce, consume, reproduce, act, infract, live,
sicken, die. È
2. Cf. Ç Une histoire restŽe muette È, in DEI-II, p. 576. Dans ce texte, une recension de La Philosophie des
Lumi•res de Cassirer, Foucault exprime en ces termes la distance de lÕenqu•te archŽologique par rapport ˆ
lÕhistoire de la philosophie : Ç Cassirer (et en ceci, il demeure obscurŽment fid•le aux analyses de Dilthey)
accorde ˆ la philosophie et ˆ la rŽflexion une primautŽ qu'il ne remet pas en question: comme si la pensŽe
d'une Žpoque avait son lieu d'Žlection dans des formes redoublŽes, dans une thŽorie du monde plus que
dans une science positive, dans l'esthŽtique plus que dans l'oeuvre d'art, dans une philosophie plus que dans
une institution. Sans doute faudra-t-il - ce sera notre t‰che - nous libŽrer de ces limites qui rappellent encore
f‰cheusement les traditionnelles histoires des idŽes; il faudra savoir reconna”tre la pensŽe en sa contrainte
anonyme, la traquer dans toutes les choses ou gestes muets qui lui donnent une figure positive, la laisser se
dŽployer dans cette dimension du Ç on È, o• chaque individu, chaque discours ne forme rien de plus que
l'Žpisode d'une rŽflexion. È
89
mentalitŽs et des idŽes, histoire sociale, histoire des sciences, histoire ŽpistŽmologique,
histoire des thŽories politiques.
Si Foucault cherchera ˆ intŽgrer progressivement dans son projet dÕhistoire de la
pensŽe le niveau de la pratique, cÕest quÕil sÕagit dÕŽviter un autre Žcueil : celui consistant ˆ
concevoir la pensŽe comme une sorte de reflet du rŽel, ou plut™t comme une sorte de
fausse conscience gŽnŽrŽe par les rapports entre sujets, et qui ensuite rŽagirait sur le rŽel
lui-m•me selon le schŽma bien connu de lÕidŽologie ou du fŽtichisme marxien. LÕanalyse
gŽnŽalogique aura pour t‰che de dŽcrire la pensŽe comme forme de lÕaction tout en
abandonnant le schŽma causaliste de lÕaction/rŽaction entre des niveaux de rŽalitŽ dŽcalŽs
entre eux
1
. CÕest parce que le sujet moderne pense quÕon peut le gouverner, mais cÕest parce
quÕil se pense et se conduit dÕune certaine fa•on, ˆ partir des possibilitŽs de pensŽe et
dÕaction de son moment historique, que lÕart de le gouverner aura une certaine forme.
Gouverner des corps, des ‰mes ou des choses, cÕest toujours faire face ˆ une rŽalitŽ
matŽrielle et spirituelle complexe, qui en quelque sorte, rŽsiste, rŽagit, se dŽrobe. CÕest ainsi
quÕappara”t le sens gŽnŽral du gouvernement comme action sur une action, visant ˆ
structurer le champ dÕactions des autres et donc ˆ former des conduites qui ne sont jamais
des crŽations ex-nihilo, car gouverner signifie exactement agir sur des comportements, des
actions, des pensŽes, non pas pour les emp•cher mais pour les articuler les uns sur les
autres, les rŽunir sous une m•me forme, les unifier sous un m•me tŽlos
2
.
Le point de vue gŽnŽral du gouvernement des conduites rŽv•le aussi la continuitŽ
entre lÕanalyse des mŽcanismes disciplinaires et lÕanalyse de la gouvernementalitŽ dans la
gen•se de lÕEtat moderne, dont on a pu dire qu'il impliquait une Žlision des techniques
politiques de gestion de la santŽ individuelle et collective pour renvoyer lÕanalyse au plan
abstrait des idŽes politiques
3
. Au contraire, la publication des cours des annŽes 1973-1975
montre que cÕest pendant lÕŽtude des mŽcanismes disciplinaires quÕŽmerge pour la
premi•re fois le probl•me du gouvernement, dans sa double logique individualisante et

1. Cf. le probl•me de la formation des Ç rationalitŽs pratiques È, in Ç La poussi•re et le nuage È, DEIV,
pp. 10-19. Cf. aussi la lecture de N. Rose du nŽolibŽralisme anglais des annŽes 1980, qui selon lui nÕa pas ŽtŽ
la rŽalisation dÕune philosophie, mais le rŽsultat de Ç contingent lash-ups of thought and action, in which
various problems of governing were resolved through drawing upon instruments and procedures that
happened to be available [É] But, in the course of this process, a certain rationality, call it neo-liberalism,
came to provide a way of linking up these various tactics, integrating them in thought so that they appeared
to partake in a coherent logic. È (Powers of Freedom, cit., p. 27).
2. Ç Le sujet et le pouvoir È, DEIV, pp. 236-237.
3. Cf. pour une critique de ce type, cf. B. Curtis, Ç Foucault on Governmentality and Population : the
Impossible Discovery È, Canadian Journal of Sociology, 27, 4, Fall 2002, pp. 505-533.
90
totalisante
1
. LÕŽmergence du registre de la gouvernementalitŽ, dans les annŽes 1978-1979,
ne comporte donc pas lÕŽviction des mŽcanismes disciplinaires mais plut™t lÕintŽgration de
ceux-ci dans une perspective plus ample : il sÕagit de mettre en rapport les microtechniques
disciplinaires avec les Ç technologies de gouvernement È, dont font partie des constructions
thŽoriques, politiques et Ç scientifiques È ˆ la fois, mais aussi ˆ lÕintŽrieur dÕun cadre
historique plus large qui inclura jusquÕau pastorat chrŽtien et au gouvernement de soi et
des autres dans lÕantiquitŽ
2
.
En tout cas il ne sÕagit nullement dÕŽtudier Ç les effets dÕorganisation sociale È
impliquŽs par des dispositifs pratiques, mais dÕinterroger la pratique gouvernementale du
point de vue stratŽgique et programmatique Ç dans la mesure o• elle a des effets
dÕobjectivation et de vŽridiction quant aux hommes eux-m•mes en les constituant comme
sujets.
3
È Lorsque Foucault, dans un cŽl•bre passage de Surveiller et punir, parle de lÕ‰me
comme d'un effet du dressage corporel, il montre en m•me temps que lÕ‰me est produite
comme ce niveau que le gouvernant doit nŽcessairement atteindre pour que certaines
techniques de conduction de soi-m•me soient intŽriorisŽes, ce qui fait de lÕ‰me m•me Ç
lÕŽlŽment o• sÕarticulent les effets dÕun certain type de pouvoir et la rŽfŽrence d'un savoir,
lÕengrenage par lequel les relations de pouvoir donnent lieu ˆ un savoir possible, et le
savoir reconduit et renforce les effets de pouvoir È
4
. Ce quÕil sÕagit dÕatteindre, ˆ travers
toute une sŽrie dÕinterventions matŽrielles sur le corps (la Ç technologie politique du
corps È), est en rŽalitŽ une certaine immatŽrialitŽ de lÕesprit ; ce quÕil sÕagit de rŽaliser est

1. Si cÕest dans le cours sur les Anormaux quÕŽmerge pour la premi•re fois le probl•me du gouvernement
comme Ç technique gŽnŽrale dÕexercice du pouvoir È, cÕest en relation ˆ lÕ Ç organisation disciplinaire È,
dŽcrite dans le cours de lÕannŽe prŽcŽdente, qui en reprŽsente le Ç dispositif type È (cf. A, p. 45). Dans la
le•on du 28 novembre du cours sur Le pouvoir psychiatrique, Foucault retrace la matrice du dispositif
disciplinaire dans la formation des communautŽs religieuses au Moyen Age (PP, pp. 65-70), et lÕannŽe
suivante prŽcise les conditions de la formation de la pastorale chrŽtienne comme Ç gouvernement des
‰mes È (cf. A., p. 165 sv.). CÕest ˆ partir de la double problŽmatisation de la discipline des corps et du
gouvernement des ‰mes, que la thŽmatique du pouvoir pastoral sera reprise dans le cadre de lÕanalyse de la
gouvernementalitŽ dans SŽcuritŽ, territoire, population (pp. 119-232) et dans le cours Du gouvernement des vivants.
Sur le rapport entre ces cours relativement ˆ la question du gouvernement, cf. M. Senellart, Ç Situation des
cours È, in STP, pp. 381-411.
2. Cf. STP, p. 10 : Ç Il nÕy a pas lÕ‰ge du lŽgal, lÕ‰ge du disciplinaire, lÕ‰ge de la sŽcuritŽ. Vous nÕavez pas
des mŽcanismes de sŽcuritŽ qui prennent la place des mŽcanismes disciplinaires, lesquels auraient pris la
place des mŽcanismes juridico-lŽgaux. En fait, vous avez une sŽrie dÕŽdifices complexes dans lesquels ce qui
va changer, bien sžr, ce sont les techniques elles-m•mes qui vont se perfectionner, ou en tout cas se
compliquer, mais surtout ce qui va changer, cÕest la dominante ou plus exactement le syst•mes de
corrŽlation entre les mŽcanismes juridico-lŽgaux, les mŽcanismes disciplinaires et les mŽcanismes de
sŽcuritŽ È.
3. M. Foucault, manuscrit inŽdit de lÕintroduction au sŽminaire de 1979, citŽ par M. Senellart, Ç Situation
des cours È, cit., p. 405.
4. SP, p. 34.
91
une certaine forme de gouvernement qui ne peut renoncer ˆ ce moment immatŽriel. Cela
est particuli•rement Žvident aussi dans la rŽflexion autour du Panopticon, dans la mesure o•
le dispositif panoptique doit induire pour le prisonnier le sentiment dÕune visibilitŽ
permanente qui fera en sorte que le regard du surveillant soit Ç exteriorisŽ È dans un
comportement, de sorte que chacun pourra exercer la surveillance sur lui-m•me et assurer
le fonctionnement Ç automatique È du pouvoir
1
. Or, la force du Panoptique, selon
Bentham, consiste prŽcisŽment ˆ assurer Ç ˆ lÕesprit un pouvoir sur lÕesprit È gr‰ce ˆ la
force physique exercŽe sur les corps ˆ travers les mŽcanismes disciplinaires :
Ç Force herculŽenne È, cÕest-ˆ-dire une force physique qui porte, en un sens, sur le corps,
mais qui soit telle que cette force qui enserre, qui p•se sur le corps, au fond, ne soit jamais
employŽe et quÕelle soit affectŽe dÕune sorte dÕimmatŽrialitŽ qui fasse que cÕest de lÕesprit ˆ
lÕesprit que passe le processus, alors quÕen fait, cÕest bien, le corps qui est en question dans le
syst•me du Panopticon
2
. È

Que lÕanalyse gŽnŽalogique concerne le niveau de la pensŽe m•me lorsquÕelle Žtudie
lÕÇ anatomo-politique È du corps humain, et quÕelle porte donc sur les fa•ons dont les
hommes se pensent, sÕimaginent et se projettent dans le futur ˆ travers leurs pratiques
savantes, et les pratiques de gouvernement de soi et des autres, est dÕautant plus vrai en ce
qui concerne le deuxi•me volet de lÕanalyse des syst•mes de bio-pouvoir, la biopolitique
des populations. Comme on le verra dans la partie suivante, dans une bonne partie des
rŽflexions concernant la population au XVIII
e
si•cle, ˆ la prŽoccupation immŽdiate de
mesurer la population se mŽlangeaient inŽvitablement des critiques du gouvernement
royal, des dŽbats philosophiques (sur la tolŽrance, le luxe, le cŽlibat, le dŽveloppement des
arts et des sciences), lÕŽlaboration de mod•les utopiques de sociŽtŽ, des suggestions de
rŽforme morale, des projections sur le futur
3
. LÕŽmergence du concept de population ne
peut pas se comprendre en dehors dÕune pensŽe qui est aussi une certaine forme de
lÕaction gouvernementale. Cela revient prŽcisŽment ˆ se demander : pourquoi et comment
la population, et plus largement une certaine modalitŽ du gouvernement de la vie qui sÕy
rattache, a pu, ˆ un certain moment, devenir un probl•me ? Quelles transformations du savoir
ont rendu possible lÕapparition du concept de population et quels nouveaux domaines ce

1. Cf. SP, p. 201 sv. ; cf. aussi Ç LÕoeil du pouvoir È, in DEIII, pp. 197-198.
2. PP, p. 76.
3. Cf. S. Tomaselli, Ç Moral Philosophy and Population Questions in Eighteenth-Century Europe È, in
M. S. Teintelbaum, J. Winter, Population and Resources in Western Intellectual Traditions, Cambridge, 1989, pp. 7-
29 (pp. 7-9), J. Hetch, Ç LÕavenir Žtait leur affaire: de quelques essais de prŽvision dŽmographique au XVIII
e

si•cle È, European Journal of Population, 6, 1990, pp. 285-322.
92
concept a permis de mettre en intelligibilitŽ ? De quel forme de gouvernement est-il le
corrŽlat et sur quels objets a-t-il permis dÕintervenir ? Quel sujet sÕagit-t-il de gouverner ?
Ainsi, mettre au jour les origines du concept de population signifie, de notre point de vue,
comprendre comment une certaine fa•on de penser la vie a ŽtŽ incorporŽe, selon ces trois
axes, ˆ une expŽrience.
La dŽfinition dÕ Ç ontologie historique de nous-m•me È, qui correspond
probablement ˆ lÕeffort synthŽtique le plus poussŽ que lÕensemble de l'Ïuvre de Foucault
ait accomplie, dŽlimite un domaine de questions et dÕenqu•tes rŽpondant ˆ cette
problŽmatisation de lÕexpŽrience humaine en trois temps : Ç comment nous sommes-nous
constituŽs comme sujets de notre savoir; comment nous sommes-nous constituŽs comme
sujets qui exercent ou subissent des relations de pouvoir; comment nous sommes-nous
constituŽs comme sujets moraux de nos actions È
1
. Comme nous le montrerons dans le
chapitre suivant, lÕ Ç ontologie historique de nous-m•mes È exprime un point de vue qui
reste de part en part philosophique tout un impliquant une torsion singuli•re de la
philosophie, qui devient dŽsormais mise ˆ lÕŽpreuve de la pensŽe dÕune sŽrie dÕexpŽriences
historiques de pensŽe : telle est lÕexplication, selon notre lecture, de la dŽfinition de la
philosophie comme Ç travail critique de la pensŽe sur elle-m•me.
2
È
Dans ce chapitre et dans le suivant, nous allons parcourir quelques traits de la
rŽflexion foucaldienne ˆ partir de la grille de lecture que nous avons mise au point dans le
chapitre prŽcŽdent, concernant la relation entre expŽrience et formation des concepts dans
un discours. Notre but ici nÕest naturellement pas dÕopŽrer une reconstruction exhaustive
de la pensŽe foucaldienne, mais plut™t de constituer une Ç bo”te ˆ outils È pouvant servir ˆ
une analyse historique du concept de population
3
. Dans ce sens notre entreprise se
rapproche de toutes les lectures qui, plut™t que de faire lÕexŽg•se des textes foucaldiens,
sÕefforcent dÕinscrire les concepts foucaldiens dans des lignes dÕanalyse du prŽsent ou de
lÕhistoire (nous pensons aux diffŽrents usages des analyses foucaldiennes dans les champs

1. Ç QuÕest-ce que les Lumi•res ? È, DEIV, p. 576.
2. UP, p. 16. Cf. aussi Ç ç propos de la gŽnŽalogie de lÕŽthique : un aper•u du travail en cours È, DEIV, p.
612 : Ç Or, si le travail de la pensŽe a un sens diffŽrent de celui qui consiste ˆ rŽformer les institutions et les
codes -, c'est de reprendre ˆ la racine la fa•on dont les hommes problŽmatisent leur comportement (leur
activitŽ sexuelle, leur pratique punitive, leur attitude ˆ l'Žgard de la folie, etc.). [É] C'est l'attachement au
principe que l'homme est un •tre pensant, jusque dans ses pratiques les plus muettes, et que la pensŽe, ce
n'est pas ce qui nous fait croire ˆ ce que nous pensons ni admettre ce que nous faisons; mais ce qui nous fait
problŽmatiser m•me ce que nous sommes nous-m•mes. È
3
. Sur le cŽl•bre concept de Ç bo”te ˆ outils È comme instrument pour lÕanalyse des rapports de pouvoir
et pour les luttes qui sÕengagent autour dÕeux, cf. Ç Les intellectuels et le pouvoir. Entretien avec Michel
Foucault et Gilles Deleuze È, DEII, pp. 307-315.
93
sociologiques, dans les sciences sociales et politiques, dans les Žtudes des genres, dans les
Žtudes littŽraires ou dans lÕhistoire des sciences). Toutefois, la plupart de ces Žtudes
emportent les concepts foucaldiens ˆ lÕintŽrieur dÕautres champs dÕanalyse, ils les font
fonctionner selon dÕautres problŽmatiques et dÕautres exigences, ils les font travailler dans
dÕautres styles de pensŽe.
Nous nÕavons naturellement rien contre ces tentatives, mais nous resterons en
revanche au plus pr•s de la mŽthodologie foucauldienne. Pour cette raison, dans ces deux
chapitres nous essaierons en m•me temps de dŽfinir une sŽrie dÕoutils conceptuels et une
forme gŽnŽrale de lÕanalyse archŽo-gŽnŽalogique comme critique de la pensŽe. CÕest une
entreprise qui, au jour dÕaujourdÕhui, appara”t bien difficile et sans doute soumise ˆ une
sŽrie de limites indŽpassables : une certaine partie des cours de Foucault au Coll•ge de
France nÕa pas encore ŽtŽ publiŽe, un certain nombre de matŽriaux restent inŽdits. Surtout,
des interprŽtations convaincantes de lÕensemble de lÕÏuvre foucaldienne ne sont pas
encore apparues, malgrŽ la prolifŽration de la littŽrature secondaire. Notre but est bien plus
modeste : il sÕagit de sÕinterroger sur lÕusage de ces outils ˆ partir de leur Žlaboration et
dÕobŽir, par consŽquent, ˆ une injonction de Foucault lui-m•me : Ç veiller, autant quÕil est
possible, ˆ garder ˆ chaque travail, tel quÕil se fait, sa forme spŽcifique, ne pas lÕisoler du sol
o• il est nŽ, de ce qui peut le lŽgitimer, lui donner sa valeur et son sens È
1
.


LÕHISTOIRE ARCHEOLOGIQUE : LE DOCUMENT COMME MONUMENT


Dans un entretien donnŽ en 1966, ˆ la suite de la publication de Les mots et les choses,
Foucault dŽfinit lÕarchŽologie comme lÕŽtude de Ç lÕespace dans lequel se dŽploie la pensŽe,
ainsi que des conditions de cette pensŽe, son mode de constitution.
2
È Dans ce sens,
lÕarchŽologie se prŽsente comme la description de lÕespace de naissance et de
transformation des concepts. Mais dans quelle mesure cette dŽfinition gŽnŽrale rŽsume ou
masque-t-elle les prŽcŽdentes dŽfinitions dÕarchŽologie et quel est le lien entre cette
enqu•te sur lÕespace conceptuel et lÕhistoire ? Dans lÕHistoire de la folie, on lÕa vu
prŽcedemment, la conception archŽologique de lÕhistoire renvoyait ˆ une approche devant

1
. Ç A propos des faiseurs dÕhistoire È, DEIV, p. 414.
2. Ç QuÕest-ce quÕun philosophe ? È, DEI-II, p. 581.
94
dŽcouvrir, au dessous du devenir Ç horizontal et dialectique È, une Ç verticalitŽ constante È,
celle de la Ç structure tragique È du partage entre raison et dŽraison
1
. LÕÇ archŽologie du
regard mŽdical È de Naissance de la clinique a abandonnŽ toute prŽtention de retour ˆ une
sorte de structure originaire du partage entre raison et dŽraison, et se pose dŽsormais
comme une analyse des structures historiques de la perception mŽdicale o• lÕinfluence de
la phŽnomŽnologie a cŽdŽ le pas ˆ la linguistique structurale
2
. Dans Les mots et les choses, et
dans les nombreux entretiens qui suivent, lÕarchŽologie est dŽfinie comme la Ç science de
lÕarchive È, la description historique des transformations affectant Ç les configurations
propres ˆ chaque positivitŽ È, qui doit rendre compte des relations existantes entre les
discours des diffŽrentes sciences
3
. Existe-t-il un aspect commun ˆ ces diffŽrentes
dŽfinitions et que lÕon peut restituer dans la forme dÕune dŽfinition gŽnŽrale pouvant servir
de fil conducteur ˆ une recherche ?
ç cotŽ du sens phŽnomŽnologique, mobilisŽ par Merleau-Ponty pour dŽcrire son
projet de contre-histoire, il existait dans les annŽes 1960 au moins deux autres acceptions
majeures du terme Ç archŽologie È. Une acception psychanalytique du terme mettait
lÕaccent sur le dŽsir et lÕinconscient qui reprŽsentaient pour ainsi dire le substrat cachŽ de la
conscience et que le travail psychanalytique devait faire revenir ˆ la surface ˆ travers une
Ç archŽologie du sujet È et une rŽactivation du Ç refoulŽ historique de notre prŽsent È
4
. Un
autre sens courant, que Foucault devait nŽcessairement conna”tre, avait ŽtŽ fixŽ par LŽvi-
Strauss dans sa cŽl•bre Ç Introduction È ˆ Anthropologie et sociologie, o• le programme de
Marcel Mauss Žtait dŽfini comme Ç une archŽologie des attitudes corporelles È : en ce sens
lÕarchŽologie est recherche de lÕarcha•que, fondation oubliŽe dont les effets sont encore
vivants dans les pratiques quotidiennes dÕaujourdÕhui
5
. Ces deux sens laissent des traces
Žvidentes dans le travail de Foucault, il suffit de penser ˆ la prŽface ˆ lÕŽdition anglaise de
Les mots et les choses, o• il dŽfinit lÕentreprise archŽologique comme un travail de mise en
lumi•re de Ç lÕinconscient positif du savoir È, ou aux entretiens o• il la dŽfinit comme un
Ç travail dÕexcavations sous ses propres pieds È devant mettre au jour Ç le sous-sol de notre

1. Ç PrŽface È, DEI-II, p. 161.
2. Cf. sur ce point, C. Mercier, Michel Foucault et la constitution de lÕhomme moderne, cit., pp. 113-135.
3. MC, p. 230-231, 329 ; Ç Michel Foucault, ÔLes mots et les chosesÕ È, DEI-II, p. 527 ; Ç Sur les fa•ons
dÕŽcrire lÕhistoire È, DEI-II, p. 617.
4. Cf. par exemple P. RicÏur, De lÕinterpretation. Essai sur Freud, Seuil, Paris, 1965, pp. 430 sv. Sur ce point
cf. aussi G. Agamben, Signatura Rerum. Sul metodo, Torino, Bollati Boringhieri 2008, pp. 97 sv.
5. C. LŽvi-Strauss, Ç Introduction ˆ lÕoeuvre de Marcel Mauss È, in M. Mauss, Anthropologie et sociologie,
1968 (1950), Paris, PUF, p. X.
95
conscience È
1
.
Toutefois, on doit •tre reconnaissant ˆ George Steiner d'avoir doublement mal
interprŽtŽ le sens foucaldien dÕarchŽologie, ce qui a provoquŽ de nettes mises au point par
Foucault et la rŽvŽlation dÕune sorte de Ç source cachŽe È, bien quÕattendue, de son concept
dÕarchŽologie : dans ses Fortschritte der Metaphysik, Kant avait en effet utilisŽ le m•me
terme pour dŽsigner lÕ Ç histoire de ce qui rend nŽcessaire une certaine forme de pensŽe È,
ou, en dÕautres termes, une histoire des formes a priori de la connaissance.
2
Or, cÕest
probablement par rapport ˆ Kant et ˆ la philosophie transcendantale, un rapport exprimŽ
encore une fois dans les termes de cet Ç hŽritage dissident È caractŽrisant lÕhistoire
ŽpistŽmologique, quÕon peut retracer la spŽcificitŽ de lÕarchŽologie foucaldienne
3
. Tout
comme lÕentreprise de Ç rectification des connaissances È de la philosophie transcendantale
se traduisait chez Canguilhem dans le constat que la philosophie nÕa pas dÕobjet propre et
qu'elle doit donc se rŽsoudre ˆ lÕŽtude des instruments conceptuels de connaissance des
objets, ainsi, le lien entre les diffŽrentes archŽologies foucaldiennes, quÕil sÕagisse des
Ç conditions de possibilitŽ de la psychologie È dans lÕHistoire de la folie, des Ç conditions de
possibilitŽ de l'expŽrience mŽdicale telle que l'Žpoque moderne l'a connue È dans Naissance
de la clinique, ou de Ç ce qui a rendu possible È un savoir sur lÕhomme dans Les mots et les
choses, consiste dans la tentative de comprendre comment une certaine connaissance, ˆ un
moment prŽcis, ˆ ŽtŽ possible
4
. Le deuxi•me point qui rassemble toutes ces recherches est
quÕelles participent en quelque sorte au dŽbat philosophique de lÕŽpoque autour des
sciences humaines, esquissŽ dans le chapitre prŽcŽdent, mais au lieu de prendre
directement parti dans ce dŽbat Ç pour ou contre lÕÇ homme È È, lÕarchŽologie cherche ˆ

1. cf. Ç PrŽface ˆ lÕŽdition anglaise È, DEI-II, p. 877 ; Ç Michel Foucault, ÔLes mots et les chosesÕ È, DEI-
II, p. 528 ; Ç Qui •tes-vous, professeur Foucault ? È, DEI-II, p. 641.
2. Cf. G. Steiner, Ç The Mandarin of the Hour: Michel Foucault È, The New York Times Book Review, n¡ 8,
28 febbraio 1971, pp. 23-31 et les deux rŽponses de Foucault, Ç Monstrosities in Criticism È, Diacritics, t. I,
n¡ 1, Fall 1971, pp. 57-60 (DEI-II, pp. 1082-1091) et Ç Foucault Responds È, Diacritics, t. I, n¡ 2, Winter
1971, p. 60 (DEI-II, pp. 1107-1108). Le texte de Kant est Fortschritte der Metaphysik (rŽdigŽ en 1793, publiŽ en
1804), in Gesammelte Schriften, Berlin, Walter de Gruyter, t. XX, 1942, p. 341 (Les Progr•s de la mŽtaphysique en
Allemagne depuis le temps de Leibniz et de Wolff ; trad. L. Guillermit, Paris, Vrin, 1973).
3. Ce nÕest pas un hasard si Foucault, ˆ la fin de sa carri•re, et au cours des ses habituelles rŽtrospections,
a plusieurs fois inscrit son parcours dans la tradition critique de Kant, en situant son Histoire critique de la
pensŽe dans la droit ligne de lÕimpŽratif kantien de Ç conna”tre la connaissance È (Ç QuÕest-ce que la critique? È
(Critique et AufklŠrung, 27 maggio 1978), Bullettin de la SociŽtŽ Fran•aise de Philosophie, avril-juin 1990, n¡ 2, pp.
35-63 ; Ç Foucault È, DEIV, p. 631 ; et aussi Ç QuÕest-ce que les Lumi•res È, DEIV, pp. 562-578 ; Le
gouvernement de soi et des autres, cit., pp. 4-38). Entre les nombreux commentateurs qui ont soulignŽ le rapport
Foucault-Kant, je signale cf. G. Canguilhem, Ç Mort de lÕhomme ou Žpuisement du Cogito È, cit., G.
Deleuze, Foucault, cit., pp. 67-68 ; B. Han, Ç LÕa priori historique selon Michel Foucault : difficultŽs
archŽologiques È, in E. de Silva (ed.), Lectures de Michel Foucault, Lyon, ENS Editions, 2003, pp. 23-38.
4. Ç PrŽface È, DEI-II, p. 194 ; NC, p. XV ; MC, p. 13, 46, 245, 329.
96
retracer les conditions de possibilitŽ de ce dŽbat m•me. Pourquoi la modernitŽ de
lÕanthropologie se prŽsente-t-elle non plus comme une simple discipline parmi les autres
mais comme la forme m•me de tout savoir possible, en recouvrant ainsi la place que Kant
assignait ˆ lÕanalyse transcendantale ? En dŽpit des innombrables Ç rŽvolutions È de sa
pensŽe, la question de la prŽhistoire de lÕŽnigme kantienne Ç Was ist der Mensch ? È, sous-
tend encore subrepticement le questionnement sur les modalitŽs de gouvernement et
lÕŽmergence du concept de population au XVIII
e
si•cle
1
.
LÕarchŽologie comme anti-phŽnomŽnologie : lÕa priori historique

Au premier abord, lÕarchŽologie semble •tre fid•le au sens que Kant donnait ˆ la
recherche transcendantale comme Ç connaissance qui sÕoccupe en gŽnŽral moins dÕobjets
que de notre mode de connaissance des objets, en tant que celui-ci doit •tre possible a
priori È.
2
Pour Foucault, il sÕagit en effet exactement de mettre en place une entreprise de
Ç connaissance de la connaissance È
3
. Mais en rŽalitŽ lÕentreprise foucaldienne se base
Žgalement sur le refus du deuxi•me sens que Kant donnait ˆ la philosophie
Ç transcendantale È, celle-ci lÕidentifiant au Ç syst•me de tous les principes de la raison
pure È.
4
Nous savons que cette duplicitŽ de la dŽfinition de transcendantal rŽgissait lÕŽdifice
kantien : lÕentreprise critique devait en m•me temps surmonter la critique sceptique de
Hume au dogmatisme mŽtaphysique et sÕaffranchir du Ç bombardement des sensations È
5
,
auquel est soumis le sujet de la connaissance dans la thŽorie humienne. LÕapproche critique
pouvait se donner un statut fondationnel et intemporel seulement en se concevant comme
Ç transcendantal È, cÕest-ˆ-dire relatif ˆ un ensemble de principes a priori qui, en prŽcŽdant
toute expŽrience possible, rendait possible la connaissance elle-m•me. Or, on lÕa vu dans le
chapitre prŽcŽdent, une certaine partie de lÕŽcole ŽpistŽmologique fran•aise, et Canguilhem

1. Que cette question soit en quelque sorte ancienne dans le m•me corpus foucaldien nÕest pas
seulement dŽmontrŽe par lÕIntroduction ˆ lÕAnthropologie de Kant, (cf. sur cela les observations de I. Hacking,
Ç Self-improvement È, in Historical Ontology, Cambridge, Harvard University Press, 2002, pp. 115-120), mais
aussi bien par le cours tenu presque dix annŽes auparavant, en 1954-55, ˆ lÕENS, portant sur les Probl•mes de
lÕanthropologie, et qui contient dŽjˆ les questions majeures affrontŽes dans lÕintroduction et apr•s dans Les mots
et les choses (cf. la transcription rŽŽditŽe par J. Lagrange ˆ partir de ses notes et conservŽe ˆ lÕIMEC, Fonds
Foucault, C.2.1 / FCL 2. A03-08, en particulier pp. 20-28, sur Kant, et 46-62, sur Nietzsche).
2. I. Kant, Critique de la Raison Pure (KrV), tr. fr. de A. Renaut, Paris, Aubier, 1997, p. 110 (B 25).
3. Cf. la confŽrence donnŽe ˆ la SociŽtŽ Fran•aise de Philosophie le 27 mai 1978, dans laquelle Foucault
revient sur quelque prŽsupposŽ de fond concernant lÕanalyse archŽologique et sa diffŽrence par rapport ˆ la
gŽnŽalogie (Ç QuÕest-ce que la critique ? (Critique et AufklŠrung) È, Bulletin de la SociŽtŽ Fran•aise de Philosophie,
2, avril-juin 1990, pp. 35-63.)
4. I. Kant, Critique de la Raison Pure, cit., p. 112 (B 27).
5. JÕemprunte cette expression ˆ Daston-Galison, Objectivity, cit., p. 380.
97
en particulier, avait essayŽ de sÕaffranchir du mythe de la connaissance transcendantale
kantienne, en montrant que la circonscription dÕun a priori de la connaissance finalement
indŽpendant de toute condition empirique se brisait sur le principe de l'historicitŽ de la
connaissance et des concepts, comme garantie m•me de leur scientificitŽ. Alors que chez
Kant les variations historiques sont par essence empiriques et sÕinscrivent nŽcessairement
dans une forme invariante transcendantale, pour Canguilhem lÕinnovation scientifique
proc•de avec une reformulation des cadres de lÕexpŽrience, qui restent dŽterminants tout en
Žtant temporels, constituants de la connaissance, tout en Žtant constituŽs dans le temps.
Que cette position soit en soi particuli•rement problŽmatique a ŽtŽ plusieurs fois
remarquŽe : pour ne considŽrer que la critique ponctuelle de Jean-Michel Salanskis, il est
possible que cette posture philosophique dŽrive, encore plus que dÕune valorisation du
dynamisme Žvolutif de la science, dÕun certain hŽgŽlianisme mal assumŽ selon lequel le
concept nÕa pas de qualitŽ ni de structure hors de la Ç nŽgativitŽ È absolue du temps
1
. Cela
conduirait la tentative dÕhistorisation du transcendantal, en particulier dans sa version
Ç fran•aise È, ˆ une figure de lÕÇ hŽraclitŽisme È qui non seulement relativise radicalement
toute vŽritŽ et rationalitŽ, mais en plus, ˆ partir du moment o• elle historicise le cadre
m•me ˆ lÕintŽrieur duquel il est possible de comprendre le dŽveloppement historique, finit
par nier la possibilitŽ m•me de lÕhistoire : Ç lÕhistoricisation radicalement assumŽe
dŽvoilerait en effet une mouvance de tous les termes de lÕaffaire rationnelle dans le

1. Cf. J. M. Salanskis, Ç Kant, la science et lÕattitude philosophique È, in L. Fedi, J. M. Salanskis (Žds.), Les
philosophies fran•aises et les sciences : dialogue avec Kant, Paris, ENS Editions, 2001, pp. 199-235 (p. 222). Il faut
rappeler en effet que, si pour Hegel le concept (et avec lui la philosophie) est nŽcessairement une figure du
prŽsent, cÕest que le temps est compris exclusivement sous la forme dÕune nŽgativitŽ qui fait succŽder des
moments distincts : Ç Le temps contient la dŽtermination du nŽgatif. Pour nous, il est quelque chose de
positif, un fait positif ; mais il peut aussi signifier le contraire. Cette relation avec le nŽant est le temps, et
cette relation est telle que nous pouvons non seulement la penser, mais aussi la saisir par lÕintuition
sensible. È (G. F. Hegel, La raison dans lÕhistoire, Paris, coll. Ç 10-18 È, p. 181). Or, selon Salanskis, Hegel rŽduit
le concept au temps, donc ˆ une figure purement nŽgative, destinŽe ˆ sÕauto-supprimer. Mais les choses sont
plus complexes : comme le dit bien Macherey, chez Hegel Ç DÕune part la pensŽe, en tant quÕelle est son
propre Ç acte È, appara”t comme issue du temps : elle se forme progressivement au cours de ce devenir
temporel o• se succ•dent les figures limitŽes qui sortent les unes des autres, dans le cadre
dÕunedŽveloppement orientŽ, le Ç devenir soi du vrai È. DÕautre part la pensŽe, ˆ travers toute cette
progression, poursuit un but unique qui est de Ç sortir du temps È, donc de sÕen dŽtacher. Du point de vue
de cette fin, la nŽgativitŽ du temps appara”t comme nŽgation absolue, nŽgation de la nŽgation, qui revient
sur elle-m•me pour se supprimer : si le temps a une fonction spŽculative Ð il est le lieu dÕapparition de la
pensŽe Ð cÕest justement en raison de ce pouvoir quÕil dŽtient de sÕŽliminer lui m•me dans son propre
proc•s. È Par consŽquent, Ç si la pensŽe appartient au temps, dans le dŽroulement duquel elle appara”t, cÕest
dans la mesure o• le temps lui m•me, pris dans la totalitŽ de son concept, appartient ˆ la pensŽe, cÕest-ˆ-dire
est en soi rationnel. Le concept est donc ce savoir du temps qui en apprŽhende le caract•re intrins•quement
rationnel, le reconna”t comme prŽsence ˆ soi de lÕEsprit et ainsi le ma”trise, lÕaccomplit. È (P. Macherey,
Ç Hegel et le prŽsent È, Cahiers philosophiques n¡13, dŽcembre 1982, p. 7-19).
98
contexte de laquelle rien ne peut plus •tre posŽ comme acquis, rien ne peut plus •tre dŽcrit
comme accumulation intellectuelle.
1
È Or, que la vŽritŽ soit dŽfinie en termes de cohŽrence
entre mondes intellectuels et historico-sociaux, th•se qui dŽcoule, au moins chez
Canguilhem et Foucault, prŽcisŽment du rapport entre concept et expŽrience, implique-t-
elle nŽcessairement la th•se de lÕhistoricisation globale et absolue du transcendantal ? Dans
un dŽbat avec le kantien Giulio Preti, en 1972, Foucault semble en douter et pencher pour
une interprŽtation de lÕarchŽo-gŽnŽalogie au sens mŽthodologique, laissant en suspens la
question du transcendantal au sens kantien :
Ç Tout au long de ma recherche, je m'efforce, ˆ l'inverse, d'Žviter toute rŽfŽrence ˆ ce
transcendantal, qui serait une condition de possibilitŽ pour toute connaissance. Quand je dis que
je m'efforce de l'Žviter, je n'affirme pas que je sois sžr d'y parvenir. Ma fa•on de procŽder en ce
moment est de type rŽgressif, dirais-je ; j'essaie d'assumer un dŽtachement de plus en plus grand
pour dŽfinir les conditions et les transformations historiques de notre connaissance. J'essaie
d'historiciser au maximum pour laisser le moins de place possible au transcendantal. Je ne peux
pas Žliminer la possibilitŽ de me trouver, un jour, face ˆ un rŽsidu non nŽgligeable qui sera le
transcendantal
2
. È

Il nous semble que deux questions importantes viennent ˆ la lumi•re dans cette
remarque : dÕabord que lÕhistoire est considŽrŽe par Foucault comme une sorte de
stratag•me qui lui permettrait dÕassumer un certain dŽtachement par rapport ˆ nos
habitudes de pensŽe ; deuxi•mement, quÕil sÕagit, par lÕhistoricisation, non pas de se
dŽbarrasser de la th•se du transcendantal kantien, mais bien plut™t de son hypoth•se. La
rŽflexion menŽe par Foucault depuis la moitiŽ des annŽes Õ50 jusquÕˆ la fin des annŽes Õ60
autour du concept dÕa priori historique, est de ce point de vue Žclairante. Naturellement,
lÕexpression nÕŽtait pas nouvelle ˆ lÕŽpoque : elle avait ŽtŽ introduite par Husserl dans son
appendice ˆ la Krisis sur lÕorigine de la gŽomŽtrie, que Foucault connaissait depuis les
annŽes 1950 mais qui sera traduite par Derrida seulement en 1962 pour ensuite rejoindre
rapidement le centre du dŽbat ŽpistŽmologique fran•ais
3
. Dans la cŽl•bre question
husserlienne se nouent en effet les interrogations sur lÕhistoricitŽ de la vŽritŽ, sur le
dŽveloppement de la rationalitŽ et de leurs rapport avec lÕexpŽrience subjective : comment

1. J.-M. Salanskis, Ç Storia, concetto e veritˆ È, cit., p. 278.
2. ÇLes probl•mes de la culture. Un dŽbat Foucault-Preti È, DEI-II, p. 1241.
3. E. Husserl, Ç LÕorigine de la gŽomŽtrie È (appendice 3 au paragraphe 9, trad. de J. Derrida), in Id., La
crise des sciences europŽennes et la phŽnomŽnologie transcendantale (ed. or. Die Krisis der Europaischen Wissenschaften und
die Transzendentale Phaenomenologie, 1954), tr. fr. de G. Granel, Paris, Gallimard, 1976, pp. 403-427. Dans une
lettre de 1962 ˆ Daniel Defert, Foucault parle Ç de lÕimportance de ce texte si dŽcevant È qui Ç lÕoblige ˆ
approfondir sa notion dÕarchŽologie È (cf. D. Defert, Ç Chronologie È, cit., p. 50).
99
expliquer lÕorigine et la persistance des objectivitŽ idŽales de la gŽomŽtrie, le fait quÕelles
trouvent naissance ˆ une certaine Žpoque et puissent par consŽquent valoir comme vŽritŽs
dans toutes les Žpoques successives ? Contre Kant, Husserl affirmait que la gŽomŽtrie Žtait
une formation de sens, vivante et progressive, dont la construction graduelle et
systŽmatique est possible gr‰ce ˆ la rŽactivation incessante de ses Žvidences originaires. La
science sÕinstitue en premier lieu comme tradition, cÕest-ˆ-dire comme transmission idŽale
entre prŽsent et passŽ fondŽe sur la sŽdimentation et la rŽactivation perpŽtuelle des
Žvidences originaires dans un langage. LÕhistoricitŽ des objets gŽomŽtriques nÕest donc pas
tellement la condition de leur changement dans lÕhistoire, mais plut™t celle de leur
intersubjectivitŽ ; elle concerne leur communicabilitŽ, le fait quÕils constituent un
Žchafaudage intersubjectif garantissant la permanence du sens entre plusieurs gŽnŽrations
tout en Žtant la base pour des nouvelles formations de sens. En ce sens, chaque
explicitation gŽomŽtrique, chaque Ç mise en Žvidence nÕest rien dÕautre quÕun dŽvoilement
historique, Ç un acte historique et, en tant que tel, par une nŽcessitŽ dÕessence, il porte en
lui lÕhorizon de son histoire È
1
.
Mais de quelle histoire sÕagit-t-il ici ? Husserl le dit clairement: ÒlÕhistoire nÕest
dÕentrŽe de jeu rien dÕautre que le mouvement vivant de la solidaritŽ et de lÕimplication
mutuelle de la formation de sens et de la sŽdimentation du sens originaires.
2
È Une
authentique histoire de la philosophie ou des sciences nÕest pour Husserl possible quÕen
reconduisant les formations de sens historiques donnŽes dans le prŽsent, cÕest-ˆ-dire leurs
Žvidences, Ç jusquÕˆ la dimension dissimulŽe des archi-Žvidences qui la fondent È. Ce qui
signifie, en dÕautres termes, que tout fait historique a nŽcessairement sa structure de sens
dans un a priori structurel qui lui est propre et que Husserl appelle lÕa priori historique et
concret. M•me les faits que lÕhistoricisme fait valoir comme dŽmonstration de la relativitŽ
de toute chose historique, dit Husserl, se fondent sur Ç une Žvidence absolument
inconditionnŽe, sÕŽtendant au dessous de toutes les facticitŽ historiques, une Žvidence
vraiment apodictique [É]. Toute problŽmatique et toute monstration historique, au sens
habituel, prŽsupposent dŽjˆ lÕhistoire comme horizon universel de question, non pas
expressŽment, mais toutefois comme un horizon de certitude implicite qui, dans toute
indŽterminitŽ vague dÕarri•re-fond, est la prŽsupposition de toute dŽtŽrminabilitŽ, cÕest-ˆ-

1. E. Husserl, op. cit., p. 419.
2. Ibid., p. 420.
100
dire de tout projet visant ˆ la recherche et ˆ lÕŽtablissement de faits dŽterminŽs.
1
È Cette
Žvidence, cet allant-de soi de toute chose historique, lÕa priori historique de Husserl, est lÕa
priori universel de lÕhistoire, une structure universelle dÕessence, qui se tient en notre prŽsent
historique et par consŽquent en tout prŽsent historique passŽ ou futur en tant que tel : ce
nÕest pas lÕa priori qui est historique, mais cÕest lÕhistoricitŽ elle-m•me qui trouve son origine
dans une structure apriorique proprement humaine. LÕa priori universel et historique de
Husserl est donc une structure invariable constamment prŽsente dans notre horizon
commun. Ce qui fait que nous tenons pour un fondement parfaitement assurŽ que le
monde environnant humain est essentiellement le m•me aujourdÕhui et toujours, cÕest la
sph•re spatio-temporelle des formes, prise comme Žvidence dans toute idŽalisation de
lÕobjet. Cette idŽalisation est implicite dans la structure m•me de lÕintentionnalitŽ comme
renvoi objectif. Si cÕest seulement gr‰ce ˆ cet a priori quÕune science peut se prŽsenter
comme aeterna veritas, une explication historique authentique est en m•me temps une
Žlucidation ŽpistŽmologique, ou une fondation de la science qui doit dÕabord, selon
Husserl, sÕattacher ˆ dŽvoiler cet a priori.
Comment Foucault reprend-t-il ˆ son compte la question cruciale de lÕa priori
historique ? En lui donnant plusieurs dŽfinitions qui correspondent aux diffŽrentes Žtapes
de lÕŽloignement de lÕarchŽologie vis-ˆ-vis de la phŽnomŽnologie, de son rapprochement
avec le structuralisme et enfin de la prise de distance avec celui-ci. Un article de 1957, Ç La
recherche historique et la psychologie È, contient la premi•re dŽfinition articulŽe dÕ Ç a
priori conceptuel et historique È. La recherche dans la psychologie contemporaine ne peut
•tre comprise, selon Foucault, que comme travail Ç aux marges dÕhŽrŽsie de la science È et
Ç arrachement perpŽtuel aux formes constituŽes du savoir È car, loin de faire avancer la
psychologie dans sa droite ligne, elle doit mettre en lumi•re les conditions auxquelles la
psychologie peut exister et progresser. Dans ce sens, la recherche dŽvoile la vocation
intime de la psychologie, ˆ savoir, non la rectification des erreurs, mais la rŽvŽlation des
illusions de lÕesprit :
Ç Le mouvement par lequel la recherche psychologique va au-devant d'elle-m•me ne met pas
en valeur les fonctions ŽpistŽmologiques ou historiques de l'erreur scientifique, car il n'y a pas
d'erreur scientifique en psychologie, il n'y a que des illusions. Le r™le de la recherche en
psychologie n'est donc pas de dŽpasser l'erreur, mais de percer ˆ jour les illusions; non pas de

1. Ibid., p. 422.
101
faire progresser la science en restituant l'erreur dans l'ŽlŽment universel de la vŽritŽ, mais
d'exorciser le mythe en l'Žclairant du jour d'une rŽflexion dŽmystifiŽe
1
. È

En mettant ˆ jour lÕ Ç a priori historique et conceptuel È de la psychologie, la
recherche empirique se montre en rŽalitŽ comme lÕŽlŽment universel du dŽveloppement de
la psychologie, dans la mesure o• celle-ci Ç ne poursuit pas, comme les autres sciences le
chemin de sa vŽritŽ, elle se donne dÕemblŽe les conditions dÕexistence de sa vŽritŽ.
2
È Autrement dit,
la t‰che que Foucault assigne ˆ la psychologie, si elle veut retrouver son sens, est pour ainsi
dire critique : plut™t que de construire un Ždifice de vŽritŽs positives, elle doit toujours
revenir sur ses m•mes conditions de possibilitŽ, elle doit toujours porter un nouveau
soup•on critique sur le Ç choix quÕelle a fait en se constituant comme recherche. È
Dans Naissance de la clinique, lÕ Ç a priori historique et concret du regard mŽdical
moderne È se trouve chargŽ de toutes les ambigu•tŽs dont souffre lÕouvrage. DÕun c™tŽ lÕa
priori semble sÕidentifier ˆ la Ç distribution originaire du visible et de l'invisible dans la
mesure o• elle est liŽe au partage de ce qui s'Žnonce et de ce qui est tu È, soit une
articulation prŽconceptuelle entre voir et parler qui semble renvoyer ˆ lÕespace perceptif
phŽnomŽnologique
3
. Mais il ne faut pas se tromper. La t‰che critique de lÕarchŽologie ne
consiste pas proprement ˆ rŽvŽler le soubassement immobile de notre pensŽe (lÕarchŽ),
quant ˆ rŽvŽler que les Ç retours ˆ lÕoriginaire È ne sont en rŽalitŽ que la dŽcouverte des
transformations plus anciennes, qui ont-elles-m•mes leur conditions de possibilitŽ : la
transformation de lÕespace social de la maladie, qui a donnŽ naissance ˆ lÕexpŽrience
clinique ; les bouleversements de lÕespace conceptuel qui organise lÕexpŽrience mŽdicale,
lorsque Ç les processus de la mort sont en mesure dÕÇ Žclairer les phŽnom•nes organiques
et leurs perturbations È ; la formation dÕun certain regard mŽdical sur le corps vivant ˆ
partir de la mort, qui traduit la jonction de la clinique et de lÕanatomo-pathologie
4
. Toutes
ces transformations indiquent que le Ç langage des choses sans concepts È, la structure a

1. Ç La recherche scientifique et la psychologie È, DEI-II, pp. 170-172.
2. Ibid., p. 184.
3. NC, p. 197, p. VII, cÕest la raison pour laquelle Han (LÕontologie manquŽe de M. Foucault, cit., p. 84) parle
ˆ ce propos dÕune Ç phŽnomŽnologie de la perception appliquŽ È.
4. NC, p. 22 sv. ; p. 145 ; p. 151 sv. Cf. Ç Michel Foucault explique son dernier livre È, DEI-II, p. 800 :
Ç D'abord, le th•me du commencement (arch• en grec signifie commencement). Or je n'essaie pas d'Žtudier
le commencement au sens de l'origine premi•re, du fondement ˆ partir de quoi tout le reste serait possible.
Je ne suis pas en qu•te de ce premier moment solennel ˆ partir duquel, par exemple, toute la mathŽmatique
occidentale a ŽtŽ possible. Je ne remonte pas ˆ Euclide ou ˆ Pythagore. Ce sont toujours des
commencements relatifs que je recherche, plus des instaurations ou des transformations que des
fondements, des fondations. È
102
priori que la phŽnomŽnologie retrouvait ˆ la base de notre rŽgime de visibilitŽ en tant
qu'ordre de lÕexpŽrience humaine, nÕest rien dÕautre que le rŽsultat dÕune transformation
profonde des structures de lÕexpŽrience qui a eu lieu deux si•cles auparavant sous le nom
de ce positivisme que Merleau-Ponty sÕeffor•ait de rŽcuser. LÕarchŽologie du regard
mŽdical, en tant qu'histoire des conditions de possibilitŽ de lÕaffirmation de la mŽdecine
clinique, tŽmoigne du fait que cette transformation habite encore silencieusement notre
expŽrience :
Ç Les pouvoirs signifiants du per•u et sa corrŽlation avec le langage dans les formes
originaires de l'expŽrience, l'organisation de l'objectivitŽ ˆ partir des valeurs du signe, la structure
secr•tement linguistique du donnŽ, le caract•re constituant de la spatialitŽ corporelle,
l'importance de la finitude dans le rapport de l'homme ˆ la vŽritŽ et dans le fondement de ce
rapport, tout cela Žtait dŽjˆ mis en jeu dans la gen•se du positivisme. Mis en jeu, mais oubliŽ ˆ
son profit. Si bien que la pensŽe contemporaine, croyant lui avoir ŽchappŽ depuis la fin du XIX
e

si•cle, n'a fait que redŽcouvrir peu ˆ peu ce qui l'avait rendu possible.
1
È

LÕarchŽologie est lÕhistoire des transformations oubliŽes de cette expŽrience du
monde vŽcu qui, chez le dernier Husserl et surtout chez Merleau-Ponty, Žtait
nŽcessairement et constamment ˆ lÕorigine du monde connu et objectif. Mais en m•me
temps, si lÕexpŽrience perd son primat ontologique chez Foucault, elle maintient un r™le
ŽpistŽmologique bien prŽcis : cÕest bien parce que les formes de lÕexpŽrience sont
changeantes comme le sont les structures conceptuelles, quÕˆ un certain moment lÕa priori
structurant une expŽrience qui nÕest plus la n™tre peut venir ˆ la lumi•re. LÕa priori
historique de lÕexpŽrience mŽdicale moderne devient visible justement parce que notre
expŽrience, notre regard mŽdical, est en dŽcalage par rapport ˆ lÕespace de visibilitŽ du
regard clinique, prŽcisŽment parce que nous nous situons dŽsormais dans une diffŽrence
irrŽductible par rapport ˆ ce rŽgime de visibilitŽ. CÕest le mouvement historique m•me,
cÕest le changement des formes profondes de lÕexpŽrience, qui rend possible la t‰che
critique, en rendant accessible aujourdÕhui ce qui ne lÕŽtait pas hier :
Ç La mŽdecine comme science clinique est apparue sous des conditions qui dŽfinissent, avec
sa possibilitŽ historique, le domaine de son expŽrience et la structure de sa rationalitŽ. Elles en
forment l'a priori concret qu'il est possible maintenant de faire venir au jour, peut-•tre parce
qu'une nouvelle expŽrience de la maladie est en train de na”tre, offrant sur celle qu'elle repousse
dans le temps la possibilitŽ d'une prise historique et critique.
2
È


1. NC, p. 203.
2
. NC, p. XI.
103
En trouvant ses conditions de possibilitŽ dans lÕhistoire, la t‰che archŽologique est
intimement historique : Ç Nous sommes vouŽs historiquement ˆ l'histoire, ˆ la patiente
construction de discours sur les discours, ˆ la t‰che d'entendre ce qui a ŽtŽ dŽjˆ dit.
1
È Cette
injonction trace en m•me temps un domaine et une mŽthode pour lÕarchŽologie. Le
domaine est dŽsormais et dorŽnavant celui de Ç choses dites È dont il faut donner une
description historique pour pouvoir en dŽduire la Ç forme È de lÕexpŽrience passŽe
2
. Le
concept mŽthodologique est celui de diffŽrence, qui nÕŽtait rien dÕautre que le concept
primordial de toutes les analyses inspirŽes par le comparatisme structural. LÕintonation
structuraliste est bien Žvidente dans lÕaffirmation que lÕenqu•te critique portera dŽsormais
sur un langage dont le sens Ç nous surplombe, conduit notre aveuglement, mais attend
dans lÕobscuritŽ notre prise de conscience pour venir au jour et se mettre ˆ parler.
3
È
Ce qui pour nous est plus intŽressant, cÕest que le concept de diffŽrence permet de
rejeter dŽfinitivement la mŽthode du Ç commentaire È, basŽ sur le prŽsupposŽ que le sens
authentique du discours y demeurerait comme un non-dit cachŽ par des voilements
successifs, et quÕÇ il s'agit, en Žnon•ant ce qui a ŽtŽ dit, de redire ce qui n'a jamais ŽtŽ
prononcŽ È. Commenter signifie ainsi prŽsupposer Ç un exc•s du signifiŽ sur le signifiant,
un reste nŽcessairement non formulŽ de la pensŽe que le langage a laissŽ dans l'ombre,
rŽsidu qui en est l'essence elle-m•me, poussŽe hors de son secret.
4
È Dans cette tentative de
faire parler finalement le non-dit qui habite secr•tement notre discours, on peut
reconna”tre aisŽment la t‰che dÕune hermŽneutique justifiant le recours ˆ lÕŽtymologie pour
remettre au jour le sens authentique dÕun terme : dŽmarche, celle-ci, typique de lÕapproche
heideggŽrienne
5
. Foucault emprunte une toute autre direction mŽthodologique : considŽrer
seulement les faits historiques, les ŽvŽnements de lÕapparition des discours, sans
prŽsupposer aucun Ç reste È, et les analyser comme sÕils formaient un syst•me composŽ par
les diffŽrences qui les opposent :
Ç Il faudrait alors traiter les faits de discours, non pas comme des noyaux autonomes de
significations multiples, mais comme des ŽvŽnements et des segments fonctionnels, formant
syst•me de proche en proche. Le sens d'un ŽnoncŽ ne serait pas dŽfini par le trŽsor d'intentions

1. NC, p. XII.
2. Cf. les Žclaircissements qui seront donnŽ ensuite dans Ç RŽponse ˆ une question È, DEI-II, p. 714. ;
AS, p. 180 sv.
3. NC, p. XII.
4.Ibid.
5. Le texte plus critique et lucide sur la mŽthode Žtymologique heideggŽrienne est probablement lÕarticle
de J. Barnes, Ç Heidegger spŽlŽologue È, Revue de MŽtaphysique et de Morale, n¡2, 1990, pp. 173-195. Pour une
critique dŽfinitive de lÕhermŽneutique heideggŽrienne par Foucault, cf. PP, p. 237-238.
104
qu'il contiendrait, le rŽvŽlant et le rŽservant ˆ la fois, mais par la diffŽrence qui l'articule sur les
autres ŽnoncŽs rŽels et possibles, qui lui sont contemporains ou auxquels il s'oppose dans la sŽrie
linŽaire du temps
1
. È

MalgrŽ les observations de Dufrenne et de tous ceux qui ont cherchŽ de mani•re
insistante ˆ mettre en relation lÕarchŽologie foucaldienne avec la Destruktion
heideggŽrienne, cÕest ici que le divorce avec Heidegger est dŽfinitivement consommŽ :
plut™t que de faire revivre le passŽ en dŽcouvrant le sens cachŽ des discours, il sÕagit de
comprendre les r•gles de systŽmatisation de ces discours ˆ partir dÕÇ une structure
d'objectivitŽ identique : o• la totalitŽ de l'•tre s'Žpuise dans des manifestations qui en sont
le signifiant signifiŽ È.
2
CÕest lˆ le sens profond de ce qui est peut-•tre la dŽfinition la plus
cŽl•bre de lÕarchŽologie donnŽe dans lÕArchŽologie du savoir (mais reprise encore une fois du
texte de Canguilhem sur Les mots et les choses) : Ç description intrins•que du monument È qui
proc•de ˆ la transformation des Ç documents en monuments È
3
. Dire que les discours sont
traitŽs comme des monuments, signifie en un certain sens retourner la dŽmarche historienne
classique qui approche le monuments du passŽ comme des documents portant des traces,
quÕil faut interprŽter pour en dŽcouvrir le sens cachŽ. Au contraire, lÕhistoire
archŽologique :
Ç ne traite pas le discours comme document, comme signe d'autre chose, comme ŽlŽment
qui devrait •tre transparent mais dont il faut souvent traverser l'opacitŽ importune pour
rejoindre enfin, lˆ o• elle est tenue en rŽserve, la profondeur de l'essentiel; elle s'adresse au
discours dans son volume propre, ˆ titre de monument. Ce n'est pas une discipline
interprŽtative: elle ne cherche pas un Ç autre discours È mieux cachŽ. Elle se refuse ˆ •tre Ç
allŽgorique È
4
. È

En quoi ce refus de redoubler les plans de lÕanalyse pour aller vers la recherche dÕun
sens cachŽ ou dÕune cause sous-jacente pourrait remplir la condition primordiale de
lÕhistoire archŽologique ? Plut™t que lÕ Ç histoire monumentale È nietzschŽenne, plusieurs

1. NC, p. XIII.
2. NC, p. 96. Cf. M. Dufrenne, Pour lÕhomme, Paris, Seuil, 1968, p. 41 sv. qui compare lÕarchŽologie ˆ
lÕhermŽneutique heideggŽrienne, pour une critique de cette comparaison cf. I. Hacking, Ç Michel Foucault
ImmatureÕs Science È, in Historical Ontology, cit., pp. 87-98.
3.Cf. AS, p. 15, p. 188 ; Ç RŽponse ˆ une question È, cit., p. 710 ; G. Canguilhem, Ç Mort de lÕhomme ou
Žpuisement du cogito ? È, cit. A noter que Martial GuŽroult, dont on sait lÕimportance pour le
dŽveloppement de la mŽthode structurale en philosophie en ces annŽes, avait utilisŽ la m•me mŽtaphore
pour se rŽfŽrer aux discours philosophiques que lÕhistorien doit saisir comme Ç monuments philosophiques
en tant quÕils poss•dent cette valeur intrins•que qui le rend indŽpendant du temps È (cf. Le•on inaugurale au
Coll•ge de France, 4 dŽc. 1951).
4. AS, p. 188.
105
fois citŽ par les commentateurs, notre hypoth•se est quÕil faut prendre au sŽrieux la
rŽponse de Foucault ˆ Steiner et porter notre regard sur les Fortschritte der Metaphysik
kantiens.
La question de Kant dans les Fortschritte concerne la possibilitŽ m•me dÕune histoire
de la mŽtaphysique : si faire une histoire des progr•s des sciences empiriques est
relativement facile, comment faire une histoire de cette Ç mer sans rivages sur laquelle le
progr•s ne laisse aucune trace È, la mŽtaphysique
1
? La mŽtaphysique non dogmatique, en
tant que Ç science des principes a priori È ne peut se donner que comme un Ç tout ou un
rien È, ˆ partir du moment o• elle se fait critique, en se donnant elle-m•me ses propres
limites. Pour cette raison, Kant soutient que des trois stades parcourus par la
mŽtaphysique, le dogmatisme rationaliste reprŽsentŽ par Leibniz, lÕempirisme sceptique
reprŽsentŽ par Hume et le criticisme de la raison pure, le dernier seulement marque un rŽel
avancement de la raison et ouvre la possibilitŽ dÕun vrai progr•s de la mŽtaphysique. CÕest
ici qui rŽside un paradoxe : comment faire une histoire de la mŽtaphysique si, avant le
stade critique, celle-ci nÕaccomplit aucun progr•s par rapport ˆ son but essentiel, qui est le
passage de la connaissance du sensible ˆ celle du suprasensible ? Ç On ne peut pas Žcrire
une histoire de la chose qui nÕest pas arrivŽe et pour laquelle jamais rien nÕa ŽtŽ procurŽ en
fait de prŽparation et de matŽriaux.
2
È Le paradoxe, en effet, ce serait de vouloir faire une
histoire, par dŽfinition toujours empirique (ex datis), de ce qui par essence nÕa pas
dÕhistoire : la Raison qui se dŽveloppe sur la base des concepts, et qui par consŽquent
requiert une connaissance ex principiis. Lorsque nous Žtudions les philosophies passŽes,
notre intŽr•t nÕest pas seulement historico-empirique : notre intŽr•t pour les idŽes du passŽ
tient au fait quÕil sÕagit de faits de la Raison. CÕest prŽcisŽment ici quÕintervient la dŽfinition
de l'archŽologie :
Ç Une histoire philosophique de la philosophie est elle-m•me possible non pas
historiquement ou empiriquement, mais rationnellement, cÕest-ˆ-dire a priori. Car encore quÕelle
Žtablisse des faits de raison, ce nÕest pas au rŽcit historique quÕelle les emprunte, mais elle les tire
de la nature de la raison humaine, au titre dÕarchŽologie philosophique. Ce qui a permis aux
penseurs parmi les hommes de raisonner sur lÕorigine, le but et la fin des choses. Est-ce que ce
fut ce quÕil y a de final dans le monde ou seulement la cha”ne des causes et des effets ou est-ce
que ce fut la fin de lÕhumanitŽ elle-m•me qui fut leur point de dŽpart ?
3
È


1. Cf. I. Kant, Les progr•s de la mŽtaphysique, cit., p. 9. Le lien entre archŽologie et philosophie critique est
confirmŽe par les notes des Defert, Ç Chronologie È, cit., p. 32.
2. Ç Feuilles dŽtachŽes se rapportant aux Ç Progr•s de la mŽtaphysique È, in Ibid., p. 109.
3. Ibid., pp. 107-108.
106
Le philosophe-archŽologue, en tant quÕhistorien, Žtudie les idŽes des philosophies
prŽcŽdentes en tant que faits de la raison et monuments des Žpoques passŽes : non pour
dŽcouvrir la cha”ne des causes et des effets qui a dŽterminŽ leur formation, mais pour les
insŽrer dans un rŽseau dÕautres idŽes qui dŽcrit lÕensemble de la pensŽe, dans le tableau des
Ç conjectures È que lÕarchŽologue reconstruit autour dÕun monument. Assumer comme
objet le Ç sol È sur lequel repose une connaissance, cela signifie littŽralement se priver de
tout sol et entreprendre une recherche dont ni le cumul des connaissances, ni une certaine
loi finale dŽcrivant le Ç progr•s È de la rationalitŽ ne peuvent fournir la clŽ : lÕarchŽologue
kantien est celui qui nÕa que sa raison face ˆ des faits de raison.
Remarquons quÕici la problŽmatique kantienne semble parfaitement homog•ne au
questionnement de lÕarchŽologue foucaldien. Evidemment ce dernier ne cherche pas ˆ
mettre en lumi•re les structures a priori de la connaissance appartenant ˆ un sujet
transcendantal en gŽnŽral, mais elle adh•re en quelque sorte au principe selon lequel
lÕarchŽologie, en tant quÕhistoire Ç des conditions de possibilitŽ È, ne peut pas dŽpendre des
Ç faits È dŽfinis empiriquement par lÕhistorien comme sÕil sÕagissait de Ç matŽriaux bruts È
auxquels donner un sens, selon la dŽmarche caractŽristique de la philosophie de lÕhistoire.
Autrement dit, Foucault revendique sous le terme m•me dÕarchŽologie lÕadoption dÕun
mod•le anti-causaliste adaptŽ prŽcisŽment ˆ lÕanalyse des transformations des espaces de
possibilitŽ de la pensŽe. La comprŽhension de la pensŽe dans son dŽveloppement
historique, la connaissance de la connaissance, est possible en introduisant des relations de
type logique dans le champ de lÕhistoire, plut™t que des relations causales dans lÕordre des
pensŽes
1
. Non pas quÕil sÕagisse de refuser le paradigme causaliste tout court : ce dernier
reste logiquement correct dans la description des faits historiques Ç empiriques È, et
Foucault dÕailleurs continue dÕen faire usage lˆ o•, comme dans Histoire de la folie ou
Naissance de la clinique, il sÕagit de mettre en relation les transformations des cadres
ŽpistŽmologiques avec les changements pratiques et institutionnels
2
. Mais assumer

1. Cf. Ç Qui •tes-vous, professeur Foucault ? È, DEI-II, p. 635 et aussi Ç Sur les fa•ons dÕŽcrire
lÕhistoire È, DEI-II, p. 614 ; Ç Linguistique et sciences sociales È, DEI-II, pp. 852-853. Naturellement cet
anti-causalisme est aussi profondŽment nietzschŽen, cf. F. Nietzsche, Le Gai savoir, cit., III, ¤ 112 pour ne
prendre quÕun exemple, voir aussi sa critique de la profondeur en tant que cause sous-jacente, cf. Aurore.
PensŽes sur les prŽjugŽs moraux, in Îuvres philosophiques compl•tes, Paris, Gallimard, 1980, t. IV, ¤ 446. Sur cette
interprŽtation nietzschŽenne cf. aussi M. Foucault, Ç Nietzsche, Freud, Marx È, DEI-II, p. 596.
2. Cf. Ç PrŽface ˆ lÕŽdition anglaise È, DEI-II, p. 879. Sur la lŽgitimitŽ du causalisme dans lÕexplication
historique, lorsquÕelle se dŽfinit comme description de lÕintrigue, cf. P. Veyne, Comment on Žcrit lÕhistoire, Paris,
Seuil, 1978, pp. 123-144 ; pour une critique de lÕexplication causale Ç scientifique È dans le champ historique
107
lÕexplication causaliste dans lÕŽtude de lÕhistoire des sciences en tant quÕhistoire de
transformations de la pensŽe, signifie en effet retrouver ce quÕon suppose en amont
comme loi de dŽveloppement, et prŽsupposer donc que Ç la raison humaine est en quelque
sorte dŽtentrice des lois de son histoire. È
1
Cela signifie alors encourir dans toute une sŽrie
de mŽprises :
Ç la difficultŽ ˆ saisir le rŽseau qui peut relier les unes aux autres des recherches aussi diverses
que les tentatives de taxinomie et les observations microscopiques ; [É] lÕobligation de partager
le savoir en deux trames qui sÕenchev•trent bien quÕelles soient Žtrang•res lÕune ˆ lÕautre: la
premi•re Žtant dŽfinie par ce quÕon savait dŽjˆ et par ailleurs (lÕhŽritage aristotŽlicien ou
scolastique, le poids du cartŽsianisme, le prestige de Newton), la seconde par ce quÕon ne savait
pas encore (lÕŽvolution, la spŽcificitŽ de la vie, la notion dÕorganisme) ; et surtout lÕapplication de
catŽgories qui sont rigoureusement anachroniques par rapport ˆ ce savoir
2
. È

Ce sont donc les diffŽrents anachronismes de lÕhistoire des idŽes quÕil sÕagit de
dŽjouer avec la mŽthode archŽologique. LÕarchŽologie sÕoppose ainsi ˆ lÕhistoire des idŽes
dans le m•me sens o• Ç lÕhistoire philosophique de la philosophie È kantienne sÕoppose ˆ
Ç lÕhistoire des opinions qui surgissent ici ou lˆ È : si on sÕen tient aux ressemblances
d'opinions, en effet, ce qui appara”tra ce sont des encha”nement causaux suivant le fil dÕun
dŽveloppement historique rationnel, mais jamais le soubassement apriorique qui en rend
compte :
Ç Car dans lÕhistoricitŽ du savoir, ce qui compte, ce ne sont pas les opinions, ni les
ressemblances quÕˆ travers les ‰ges on peut Žtablir entre elles (il y a en effet une ÇressemblanceÈ
entre Lamarck et un certain Žvolutionnisme, comme entre celui-ci et les idŽes de Diderot, de
Robinet ou de Beno”t de Maillet); ce qui est important, ce qui permet dÕarticuler en elle-m•me
lÕhistoire de la pensŽe, ce sont ses conditions internes de possibilitŽ.
3
È

Ces Ç conditions internes de possibilitŽ È de lÕŽmergence dÕun nouveau savoir sont
donnŽes par le rŽseau conceptuel traduit par cette Ç masse È des discours que dÕailleurs
Foucault appellera bient™t, dans ces lignes dÕactualisation que constituaient ses entretiens,

et notamment de lÕempirisme logique en histoire, en tant que confusion entre doxa et ŽpistŽmŽ, cf. ibid., pp.
213-231.
1. Cf. Ç Foucault rŽpond ˆ Sartre È, DEI-II, p. 693, et AS, p. 234. Pour une critique analogue du
mŽcanisme de lÕexplication causaliste chez Wittgenstein, cf. Philosophische Untersuchungen, Basil Blackwell,
Oxford, 1953, tr. Fr. Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, ¤ 194, o• lÕon critique lÕassimilation faite entre
le fonctionnement du langage et celui dÕune machine qui semble porter dŽjˆ en elle Ç dÕune fa•on
mystŽrieuse ses mouvements possibles È, cÕest-ˆ-dire quÕelle poss•de des possibilitŽs de mouvement qui sont
comme lÕombre du mouvement lui-m•me : il semble alors que ma comprŽhension co•ncide avec la possession
de lÕ ÒombreÓ du fait qui anticipe la venue du fait lui-m•me.
2. MC, p. 139.
3. MC, p. 287-288.
108
lÕÇ archive È.
1
Transformer ces discours de documents en monuments signifie les mettre en
relation les uns avec les autres pour Žtablir le jeu de diffŽrences qui les rend comparables
entre eux, qui en Žtablit les voisinages et les distances. Comme lÕarchŽologue kantien
nÕinterpr•te pas les faits de raison, mais les dŽcrit en tant que diffŽrentes Žtapes du
dŽveloppement nŽcessaire de la raison, ainsi lÕarchŽologue foucaldien construit des
ÒtableauxÓ dans lesquels les discours ne sont pas interprŽtŽs ni reportŽs ˆ leur matrice
dŽterminante, mais ordonnŽs, distribuŽs, et finalement confrontŽs entre eux, disposŽs en
ÒsŽries de sŽriesÓ
2
. On aura reconnu, dans les prŽsupposŽs de cette analyse sŽrielle et
diffŽrentielle, les principes de lÕanalyse structuraliste dÕun DumŽzil ou dÕun LŽvi-Strauss.
Toutefois, chez Foucault, la description des relations qui sont ˆ la Ç surface m•me des
discours È ayant pour but de Ç rendre visible ce qui nÕest visible que dÕ•tre trop ˆ la surface
des choses È, sÕoppose en plus au paradigme philosophique des Ç causes premi•res È et des
encha”nements temporels nŽcessaires qui en dŽrivent. LÕarchŽologue du savoir pourrait se
revendiquer de la maxime de Wittgenstein : Ç Ce qui est juste et intŽressant nÕest pas dire:
cela est nŽ de cela, mais cela pourrait •tre nŽ de cette fa•on È
3
. Si lÕarchŽologie ne rŽpond

1. Cf. Ç Michel Foucault, Les mots et les choses È, DEI-II, p. 527 : Ç il faut avoir ˆ sa disposition l'archive
gŽnŽrale d'une Žpoque ˆ un moment donnŽ. Et l'archŽologie est, au sens strict, la science de cette archive. È ;
Ç Sur les fa•ons d'Žcrire l'histoire È, DEI-II, p. 623 : Ç mon objet n'est pas le langage mais l'archive, c'est-ˆ-
dire l'existence accumulŽe des discours. L'archŽologie, telle que je l'entends, n'est parente ni de la gŽologie
(comme analyse des sous-sols) ni de la gŽnŽalogie (comme description des commencements et des suites),
c'est l'analyse du discours dans sa modalitŽ d'archive. È
2. Cfr. AS, pp. 13-16, o• est Žvident lÕhommage foucaldien ˆ lÕ Ç histoire sŽrielle È, expression crŽe par
Pierre Chaunu pour dŽcrire la mŽthode employŽe dans sa th•se, SŽville et lÕAtlantique (1550-1650), Paris,
S.E.V.P.E.N, 1959 (que Foucault connaissait, cfr. Ç Revenir ˆ lÕhistoire È, DEI-II, p. 1144). Chaunu dŽfinit
lÕhistoire sŽrielle comme une histoire Ç qui sÕintŽresse moins au fait individuel [É] quÕˆ lÕŽlŽment intŽgrable
dans une sŽrie homog•ne, susceptible de porter ensuite les procŽdŽs mathŽmatiques classiques dÕanalyse des
sŽries, susceptible, surtout, dÕ•tre raccordŽ aux sŽries quÕutilisent couramment les autres sciences humaines È
(Ç Dynamique conjoncturelle et histoire sŽrielle È, Industrie, 6 juin 1960, apr•s in Id., Historie quantitative et
histoire sŽrielle, Cahiers de Annales 37, Paris, Armand Colin, 1978, chap. 1). Braudel, de sa part, compl•te
cette dŽfinition et par celle de sŽrie Ç une succession cohŽrente, ou rendu cohŽrente, de mesures liŽes les unes
aux autres, soit une fonction du temps historique dont il faudra avec patience Žtablir le cheminement, puis la
signification, dÕautant que le tracŽ en est parfois incertain, que le calcul qui intervient dans sa gen•se ne le
fixe jamais ˆ lÕavance de fa•on automatique. È (Ç Pour une histoire sŽrielle : SŽville et lÕAtlantique È, Annales
E.S.C., 3, mai-juin 1963, pp. 541-553). Sur le rapport de Foucault ˆ la Ç Nouvelle Histoire È citŽ dans
lÕintroduction de lÕArchŽologie du savoir et se rŽfŽrant principalement aux travaux de Fernand Braudel,
Emmanuel Le Roy Ladurie et Jacques Le Goff, cf. J. Le Goff, Ç Foucault et la Nouvelle Histoire È, in Au
risque de Foucault, cit., pp. 129-139. Le Roy Ladurie, de sa part, a dŽfini lÕintroduction ˆ lÕArchŽologie du savoir,
comme Ç la premi•re dŽfinition de lÕhistoire sŽrielle È (Ç Entretien ˆ France-Culture È, 10 juillet 1969, cit. in
F. Dosse, Histoire du structuralisme, Paris, La DŽcouverte, 1992, vol. II, p. 277).
3. L. Wittgenstein, Bemerkungen Ÿber Frazers Golden Bough Ð Remarks on FrazerÕs Golden Bough,
Brynmill Press, Norfolk, 1979, tr. Fr. Remarques sur le Rameau dÕOr de Frazer, Editions de lÕAge de lÕHomme,
Paris, 1982, p. 35 : Ç Je crois que le fait dÕentreprendre une explication est dŽjˆ quelque chose de ratŽ pour la
raison que lÕon doit simplement assembler correctement les choses que lÕon sait, et ne rien y ajouter, et la
satisfaction ˆ laquelle on sÕefforce de parvenir par lÕexplication sÕobtient dÕelle m•me È, o• on peut lire
Žgalement Ç LÕexplication historique, lÕexplication qui prend la forme dÕune hypoth•se dÕŽvolution, nÕest
109
pas aux crit•res mŽthodologiques Ç scientifiques È de lÕexplication historique causaliste,
cÕest quÕelle est une enqu•te conceptuelle authentiquement philosophique qui, au lieu de
tendre vers une Ç architectonique È,
1
cherche Ð pour continuer de le dire ˆ la mani•re de
Wittgenstein - ˆ dŽcrire en transparence Ç les fondements des Ždifices possibles È.
2

Chez Foucault, cette tache descriptive prend la forme de la comparaison des
discours appartenant ˆ diffŽrentes formations discursives qui montrent les changements
profonds intervenus dans les syst•mes de pensŽe, sans pour autant rechercher lÕexplication
de ces changements dans des crises, des Žvolutions ou des causes
3
. Ainsi, dans lÕArchŽologie
du savoir, il est clair que le passage du document au monument ne signifie au fond rien
dÕautre que de penser les discours m•mes comme des rŽgularitŽs qui sÕauto-rŽglent ˆ partir
de la dŽfinition des ŽnoncŽs qui les composent Ç comme des ŽvŽnements (ayant leurs
conditions et leur domaine dÕapparition) et des choses (comportant leur possibilitŽ et leur
champ dÕutilisation).
4
È Comme le dit bien Deleuze, lÕŽnoncŽ est Ç insŽparable dÕune
variation inhŽrente È qui en fait une Ç multiplicitŽ È : ˆ la fois descriptif et prescriptif pour
lÕapparition dÕautres ŽnoncŽs, rŽglŽ par lÕensemble systŽmatique des autres ŽnoncŽs et
rŽglant cet ensemble m•me.
5
Mais, de plus, la Ç multiplicitŽ È de lÕŽnoncŽ, sa double
fonction dŽterminante/dŽterminŽ et son appartenance ˆ une formation discursive rŽglŽe,
nous rŽv•lent prŽcisŽment que les ŽnoncŽs ne sont rien dÕautre que la Ç fonction
dÕexistence È des concepts dans le discours et que la formation discursive nÕest que lÕangle
dÕapproche de cet espace conceptuel que nous avons dŽcrit dans lÕintroduction. Etudier les
discours comme Ç monument È signifie prŽcisŽment Žtudier cet espace conceptuel non pas
ˆ partir dÕune prŽsŽance de la pensŽe qui ferait des ŽnoncŽs la Ç traduction È des concepts
dans le discours, mais ˆ partir de lÕespace discursif m•me et de ses conditions de

quÕune mani•re de rassembler les donnŽes Ð dÕen donner un tableau synoptique. Il est tout aussi possible de
considŽrer les donnŽes dans leurs relations mutuelles et de les grouper dans un tableau gŽnŽral, sans faire
une hypoth•se concernant leur Žvolution dans le temps È. Sur cet aspect de la pensŽe de Wittgenstein, cf.
notamment J. Bouveresse, Wittgenstein : la rime et la raison, Paris, Minuit, 1973, pp. 212 sv.
1. AS, p. 205.
2. L. Wittgenstein, Vermischte Bemerkungen, Suhrkamp, Frankfurt a. M., 1977, tr. Fr. Remarques M•lŽes,
Editions T.E.R., 1984, p. 19. Sur la description chez Foucault, cf. Ç La naissance dÕun monde È, DEI-II, pp.
814-815, Ç Sur les fa•ons dÕŽcrire lÕhistoire È, cit., p. 617.
3. Cf. Ç Entretien avec Michel Foucault È, DEI-II, p. 1030.
4. AS, p. 177. Cf. aussi Ç Sur lÕarchŽologie des sciences. RŽponse au cercle dÕŽpistŽmologie È, in DEI-II,
p. 736.
5. Cf. sur ce point G. Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 1986, pp. 14-16. Wittgenstein avait soutenu le
m•me principe en disant que certaines propositions empiriques peuvent compter ˆ la fois comme devant
•tre contr™lŽe et comme r•gle de contr™le, selon lÕensemble des autres propositions dont elles font partie,
cf. L. Wittgenstein, De la certitude, cit., ¤ 98.
110
fonctionnement
1
.
Il est alors Žvident quÕune telle dŽfinition de lÕarchive allait reformuler la question de
lÕa priori dans un sens qui, du point de vue kantien, est pour le moins problŽmatique. La
co•ncidence entre plan constitutif et plan constituŽ dans lÕanalyse des discours faisait de
lÕarchive ˆ la fois lÕensemble des discours effectivement prononcŽs et Ç le syst•me gŽnŽral
de la formation et de la transformation des ŽnoncŽs È
2
. Cela signifie que les conditions de
possibilitŽ des discours se trouvent sur le plan des discours m•mes, de fa•on immanente,
en donnant lieu ˆ une conception de lÕÇ a priori historique È qui m•me selon Foucault est
un Ç peu barbare È. En tant que figure purement et enti•rement empirique, lÕa priori
historique de Foucault ne reprŽsente en somme que lÕaspect conditionnant des
transformations affectant lÕarchive, comme il appara”t clairement dans la cŽl•bre dŽfinition
de lÕarchŽologie du savoir:
Ç cet a priori n'Žchappe pas ˆ l'historicitŽ: il ne constitue pas, au-dessus des ŽvŽnements, et
dans un ciel qui ne bougerait pas, une structure intemporelle; il se dŽfinit comme l'ensemble des
r•gles qui caractŽrisent une pratique discursive: or ces r•gles ne s'imposent pas de l'extŽrieur aux
ŽlŽments qu'elles mettent en relation; elles sont engagŽes dans cela m•me qu'elles relient; et si
elles ne se modifient pas avec le moindre d'entre eux, elles les modifient, et se transforment avec
eux en certains seuils dŽcisifs. L'a priori des positivitŽs n'est pas seulement le syst•me d'une
dispersion temporelle; il est lui-m•me un ensemble transformable
3
. È

Penser radicalement lÕhistoricitŽ de lÕa priori signifie en somme transposer la question
critique sur le plan historique : notre connaissance est limitŽe en tant qu'elle est
historiquement dŽterminŽe, au sens o• ˆ chaque moment, chaque connaissance rŽpond ˆ
des conditions de possibilitŽ de lÕexpŽrience qui sont elles-m•mes historiques. La limite
que Kant avait soulignŽe dans le manque d'une lÕintuition intellectuelle chez l'homme et
donc de la nŽcessaire limite de la sensibilitŽ dans la formation de lÕobjet de la connaissance,
est soulignŽe par Foucault dans un sens historique : la limite rŽsulte du fait quÕon habite un
ici et maintenant et quÕon dispose dÕune archive limitŽe pour composer des ŽnoncŽs douŽs
de sens. Ainsi la focalisation sur les discours, impliquant le refus de considŽrer lÕa priori
comme un ensemble de catŽgories mentales, aboutit ˆ un rŽsultat rigoureusement Žtranger
ˆ lÕarchŽologie kantienne : ˆ lÕŽvŽnŽmentialisation et ˆ lÕempiricisation de lÕa priori. Entre la

1. Cf. pour une analyse de ce type, A. Davidson, Ç Foucault et lÕanalyse des concepts È, cit., je me permet
de renvoyer Žgalement ˆ mon Ç Pratiques et langage chez Wittgenstein et Foucault È in F. Gros, A. Davidson
(Žds), Foucault-Wittgenstein. Des possibles rencontres, ˆ para”tre chez KimŽ, Paris, 2009.
2. AS, pp. 178-179.
3. AS, p. 175.
111
solution kantienne (histoire archŽologique de ce qui a ŽtŽ toujours immobile et universel),
et la solution husserlienne (Žvolution conceptuelle des sciences ˆ lÕintŽrieur dÕun cadre
trans-historique de lÕhistoricitŽ, dont il sÕagit toujours de rŽactiver les archi-Žvidences
fondatrices), lÕarchŽologie foucaldienne suit ainsi la piste canguilhemienne en assumant
comme son propre objet la transformation radicale des cadres m•mes de la connaissance et
de lÕexpŽrience (clinique, de la maladie mentale, etc.). Mais m•me cette solution est
possible, en quelque sorte, seulement en tant que critique kantienne de Husserl, en
rŽtablissant fortement le sens dÕune limite indŽpassable posŽ ˆ la connaissance
transcendantale par la postulation des conditions internes et nŽcessaires qui dŽfinissent la
possibilitŽ m•me de la connaissance.

DŽcrire lÕarchive

En tant quÕa priori, lÕarchive est toujours un ensemble de r•gles qui dŽfinissent, pour
chaque Žpoque, des limites prŽcises : de dicibilitŽ, de conservation, de mŽmoire, de
rŽactivation, dÕappropriation des ŽnoncŽs
1
. La description de lÕarchŽologie contenue dans
la prŽface des Mots et les choses contient toutes les figures dont Foucault se sert pour Žtudier
cet a priori historique :
Une telle analyse, on le voit, ne rel•ve pas de lÕhistoire des idŽes ou des sciences: cÕest plut™t
une Žtude qui sÕefforce de retrouver ˆ partir de quoi connaissances et thŽories ont ŽtŽ possibles;
selon quel espace dÕordre sÕest constituŽ le savoir; sur fond de quel a priori historique et dans
lÕŽlŽment de quelle positivitŽ des idŽes ont pu appara”tre, des sciences se constituer, des
expŽriences se rŽflŽchir dans des philosophies, des rationalitŽs se former, pour, peut-•tre, se
dŽnouer et sÕŽvanouir bient™t. Il ne sera donc pas question de connaissances dŽcrites dans leur
progr•s vers une objectivitŽ dans laquelle notre science dÕaujourdÕhui pourrait enfin se
reconna”tre; ce quÕon voudrait mettre au jour, cÕest le champ ŽpistŽmologique, lÕŽpistŽm• o• les
connaissances, envisagŽes hors de tout crit•re se rŽfŽrant ˆ leur valeur rationnelle ou ˆ leurs
formes objectives, enfoncent leur positivitŽ et manifestent ainsi une histoire qui nÕest pas celle
de leur perfection croissante, mais plut™t celle de leurs conditions de possibilitŽ; en ce rŽcit, ce
qui doit appara”tre, ce sont, dans lÕespace du savoir, les configurations qui ont donnŽ lieu aux
formes diverses de la connaissance empirique. Plut™t que dÕune histoire au sens traditionnel du
mot, il sÕagit dÕune Ç archŽologie È
2
.

Dans ce texte on peut reconna”tre les trois concepts primordiaux qui dŽfinissent le
fonctionnement de lÕa priori historique dans son ensemble :

1. Cf. OD, pp. 10-38.
2. MC, p. 13.
112
1) le savoir, qui sÕoppose au terme de Ç connaissance È et ˆ son inflation, reprŽsente
le syst•me anonyme et collectif des rŽgularitŽs discursives (rŽticule conceptuel ou canevas
des possibles) qui prŽc•dent la connaissance scientifique et la rendent possible. Le savoir
foucaldien est composŽ, dans une sociŽtŽ donnŽe, par Ç les connaissances, les idŽes
philosophiques, les opinions de tous les jours, mais aussi les institutions, les pratiques
commerciales et polici•res, les mÏurs È.
1
Le domaine du savoir occupe une position
intermŽdiaire entre lÕinfrastructure du sens commun et les disciplines scientifiques
formalisables. En somme, le savoir est ce qui, tout en ne trouvant pas nŽcessairement une
expression dans le discours scientifique, le sous-tend et le rend possible : il dŽfinit, pour le
discours scientifique, une fa•on dÕ•tre Ç dans le vrai È, pour reprendre lÕexpression de
Canguilhem. Mais alors que celui-ci, comme on lÕa vu dans le cas de GalilŽe, se pla•ait sur
le plan ŽpistŽmologique, cÕest-ˆ-dire sur le plan des conditions internes de transformation du
savoir scientifique et de production dÕun domaine dÕŽnoncŽs, lÕarchŽologie du savoir doit
saisir les conditions de possibilitŽ externes du discours scientifique dans les cohŽrences
internes au domaine dÕŽnoncŽs qui constituent Ç le champ dÕhistoricitŽ o• apparaissent les
sciences.
2
È.
Comme Foucault le dira dans lÕArchŽologie du savoir, il faut distinguer entre les
domaines scientifiques (objet dÕune ŽpistŽmologie qui traite des relations intradiscursives au
sein dÕun discours scientifique) et les territoires archŽologiques (qui dŽsignent des relations de
savoir interdiscursives). Ce qui appara”tra ainsi est le savoir comme le fond composŽ aussi
par des fictions, des rŽflexions, des rŽcits sur lesquels les sciences apparaissent sans que ce
fond se trouve pour autant exclu ou rŽabsorbŽ dans la science qui lÕaccomplit (comme
cÕŽtait le cas des connaissances Ç mal faites È ou Ç pŽrimŽes È dans lÕŽpistŽmologie
bachelardienne)
3
. Lorsque Hacking montre que le concept dÕinfŽrence statistique a pu se
former ˆ partir des techniques de lÕarithmŽtique politique ou des rentes viag•res ; lorsque
M. Poovey montre que les Ç faits È de lÕexpŽrience moderne, en tant que donnŽes sensibles

1. Cf. ÒMichel Foucault, Les mots et les chosesÓ (interview de R. Bellour), in Les Lettres fran•aises, n¡ 1125, 31
mars-6 avril 1966, pp. 3-4, dŽsormais in DEI, p. 526.
2. Cf. Ç Sur lÕarchŽologie des sciences È, DEI-II, p. 759. Sur ce point, sont Žclairantes les explications de
A. Davidson, Ç ƒpistŽmologie et archŽologie. De Canguilhem ˆ Foucault È, in LÕŽmergence de la sexualitŽ, cit.,
pp. 327-337 ; cf. aussi F. Delaporte, Ç Foucault, Canguilhem et les monstres È in Braunstein (ed.), Canguilhem,
histoire des sciences et politique du vivant, Paris, PUF, 2007, pp. 91-112.
3. Cf. AS, p. 249 ; MC, p. 179 : Ç Une rŽforme de la monnaie, un usage bancaire, une pratique
commerciale peuvent bien se rationaliser, se dŽvelopper, se maintenir ou dispara”tre selon des formes
propres ; ils sont toujours fondŽs sur un certain savoir : savoir obscur qui ne se manifeste pas pour lui-
m•me en un discours, mais dont les nŽcessitŽs sont identiquement les m•mes que pour les thŽories
abstraites ou les spŽculations sans rapport apparent ˆ la rŽalitŽ. È
113
et gŽnŽralisables comme preuves dÕŽvŽnements probables, viennent de transactions
commerciales et de leurs registres en comptabilitŽ double, ce sur quoi ils focalisent leur
attention cÕest le savoir comme espace de possibilitŽs au sein duquel sÕorganisent les
discours Ç bien formŽs È de la citadelle scientifique
1
.
2) les ŽpistŽm•s, souvent confus avec des sortes de pŽriodisations historiques, sont en
rŽalitŽ Ç lÕensemble des relations quÕon peut dŽcouvrir, pour une Žpoque donnŽe, entre les
sciences quand on les analyse au niveau de leurs relations discursives.
2
È Les ŽpistŽm•s
dŽfinissent les conditions de possibilitŽ du champ du savoir, au niveau de lÕespace de
circulation des concepts que nous avons dŽcrits dans lÕintroduction :
Ç Ce que moi, dans Les Mots et les Choses, jÕai appelŽ Ç ŽpistŽm• È n'a rien ˆ voir avec les
catŽgories historiques; je veux dire, en somme, avec ces catŽgories qui ont ŽtŽ crŽŽes ˆ un certain
moment historique. Quand je parle d'ŽpistŽm•, jÕentends tous les rapports qui ont existŽ ˆ une
certaine Žpoque entre les diffŽrents domaines de la science. [É] Ce sont tous ces phŽnom•nes
de rapports entre les sciences ou entre les diffŽrents discours dans les divers secteurs
scientifiques qui constituent ce que j'appelle ŽpistŽm• d'une Žpoque. Donc, pour moi, l'ŽpistŽm•
n'a rien ˆ voir avec les catŽgories kantiennes.
3
È

Plus que des totalitŽs fermŽes qui se substitueraient les uns aux autres suivant les
diffŽrentes Žpoques en sÕimposant ˆ la pensŽe de tous les hommes, caricature trompeuse
qui ferait des ŽpistŽm•s Ç des visions du monde È ou des Ç structures de pensŽe È, il
faudrait les voir comme des ensembles mobiles, Ç des scansions, des dŽcalages, des
co•ncidences qui sÕŽtablissent et se dŽfont.
4
È LÕŽpistŽm• ne peut •tre compris
indŽpendamment des migrations dÕoutillages intellectuels ˆ travers les savoirs et des
batailles quÕune discipline Žmergente conduit sur ses marges : comment le calcul a-t-il pu
se prŽsenter au XVII
e
si•cle comme un raisonnement sur la sociŽtŽ enti•re ? Comment le
concept de croissance et dÕŽquilibre ont-il pu circuler entre les XVI
e
et le XVIII
e
si•cles et

1. Cf. I. Hacking, LÕŽmergence de la probabilitŽ, cit., chap. 12, 13 ; M. Poovey, A History of Modern Fact :
Problems of Knowledge in the Sciences of Wealth and Society, Chicago University Press, 1998.
2. Cf. AS., p. 259.
3. Cf. Ç Les probl•mes de la culture È, cit., p. 1239.
4. Cf. AS, p. 260. Foucault a ici combattu la vision trompeuse de lÕŽpistŽm• qui lÕidentifie ˆ une sorte lÕa
priori formel qui Ç serait, de plus, dotŽ dÕhistoire : grande figure immobile et vide qui surgirait un jour ˆ la
surface du temps, qui ferait valoir sur la pensŽe des hommes une tyrannie ˆ laquelle nul ne saurait Žchapper,
puis qui dispara”trait d'un coup dans une Žclipse ˆ laquelle aucun ŽvŽnement n'aurait donnŽ de prŽalable:
transcendantal syncopŽ, jeu de formes clignotantes. È (AS, p. 176). Probablement ˆ cause des trop
nombreuses incomprŽhensions auxquelles il a donnŽ lieu, Foucault a ensuite abandonnŽ le terme qui refait
surface, assez curieusement dans Surveiller et punir (p. 312) et surtout dans la VolontŽ de savoir (p. 189). Ici en
particulier le terme ne revient pas par hasard : il sÕagit de montrer le lien entre la naissance de la biopolitique
et lÕŽmergence de lÕÇ homme È, c'est-ˆ-dire de rŽcontextualiser la problŽmatique de Les mots et le choses ˆ
lÕintŽrieur de la gŽnŽalogie de la biopolitique.
114
entre des espaces de savoir aussi diffŽrents que lÕarchitecture, la mŽdecine, lÕŽconomie
politique, les thŽories sur la population ? Quelles transformations ont subi ces concepts et
comment la notion dÕŽquilibre a-t-elle pu se dŽtacher peu ˆ peu de lÕordre volontaire et
normatif pour passer ˆ celui Ç des encha”nements naturels, dŽterministes, rel•vant non
dÕun programme dÕactions humaines, mais de la dŽcouverte de lois non-Žvidentes, et
toujours peu apparentes de premier abord È ?
1
Plut™t quÕavec les Ç paradigmes È de Kuhn
ou les Žpoques de Heidegger, il faudrait souligner ici le rapport de la notion dÕŽpistŽm•
avec cette Ç histoire concr•te de lÕabstraction È au sens de Perrot, en tant que recherche sur
les Ç acc•s au savoir È comprenant autant la pensŽe technicienne que les thŽories
administratives et politiques.
3) la positivitŽ, qui dans les premi•rs ouvrages archŽologiques, on lÕa vu, dŽsignait le
passage de lÕirrationnel au rationnel dans le sens dÕun progr•s, dŽfinit dans Les mots et les
choses le mode dÕ•tre des objets qui entrent dans un domaine scientifique et des ŽnoncŽs
qui, pour reprendre la dŽfinition de Hacking, Ç se pr•tent ˆ une capture en Ôou vrai ou
fauxÕ.
2
È Ici, le rapport est plus immŽdiat et visible avec lÕhistoire ŽpistŽmologique dÕun
Canguilhem et dÕun Bachelard, quÕon a vue largement dans le chapitre prŽcŽdant, mais au
lieu dÕune seule rupture avec le sens commun qui dŽfinit en quelque sorte lÕacte fondateur
de la science, lÕarchŽologie foucaldienne retrouve les jeux de plusieurs seuils qui ne sont
franchis ni en m•me temps, ni nŽcessairement : seuil de positivitŽ (dŽsignant lÕapparition ou
la transformation dÕun syst•me de formation des ŽnoncŽs), seuil dÕŽpistŽmologisation (franchie
lorsque un groupe dÕŽnoncŽs acquiert une fonction dominante), seuil de scientificitŽ
(correspondant ˆ lÕintroduction des crit•res formels dans la crŽation des ŽnoncŽs), seuil de
formalisation (correspondant ˆ la formalisation compl•te dÕun domaine dÕŽnoncŽs). Il sÕagit
prŽcisŽment de ne pas suivre lÕexemple de Husserl en rabattant lÕhistoire de toutes les
sciences sur celle des mathŽmatiques, seule pratique discursive qui a franchi dÕun coup les
quatre seuils et qui promet donc de retrouver, dans le geste initial des fondateurs de la
gŽomŽtrie, en m•me temps les fondements de toute science et lÕorigine de lÕhistoricitŽ.
LÕarchŽologue doit, au contraire, suivre la formation des diffŽrents objets scientifiques, et
mesurer leur degrŽ de Ç rŽalitŽ È, en examinant le rapport ni homog•ne, ni rŽgulier que les

1. J.-C. Perrot, Ç LÕhistoire intellectuelle : une histoire concr•te de lÕabstraction È, cit., p. 33. Sur la notion
dÕŽquilibre en Žconomie voir Žgalement Id., Une histoire intellectuelle de lÕŽconomie politique, cit., pp. 237-273.
2. I. Hacking, Ç Language, Truth, and Reason È, cit., p. 161, 164.
115
formations discursives entretiennent avec ces diffŽrents seuils
1
.
De fa•on analogue, Daston dŽplace le probl•me des seuils du plan ŽpistŽmologique
au plan ontologique en dŽfinissant son travail historique comme une Ç mŽtaphysique
appliquŽe È : lÕŽtude de la fa•on dont des objets scientifiques Žmergent et disparaissent de
lÕhorizon de travail des scientifiques
2
. Ce qui vient ˆ la lumi•re, cÕest alors lÕhistoire des
saillances et des Žmergences. La Ç saillance È (Ç salience È) indique la fa•on dont des objets qui
appartiennent au sens commun, ˆ lÕexpŽrience privŽe, et en gŽnŽral au niveau
prŽscientifique entrent dans le savoir pour •tre Ç transformŽs en objets scientifiques È par
un ensemble de techniques qui donnent ˆ ces objets la consistance, la visibilitŽ et la soliditŽ
dÕobjets mesurables. LÕŽmergence signale, en revanche, lÕapparition dÕune nouveautŽ plus
radicale, qui consiste dans la redŽfinition de lÕobjet m•me par la science et par une
Ç floraison soudaine È des discours qui sÕy rŽfŽr•nt
3
. Pour les historiens il y a Žmergence
d•s quÕil y a changement du point de vue sur un phŽnom•ne qui redŽfinit ce phŽnom•ne
comme compl•tement nouveau : gŽnŽralement en lui donnant un nom.
Ainsi Daston souligne lÕimpossibilitŽ de juger a priori de lÕexistence ou de la non-
existence dÕun objet scientifique, de sa dŽcouverte et de son invention : la rŽalitŽ m•me de
lÕobjet est une question de degrŽs dans un continuum, et son existence est conditionnŽe ˆ
son implication dans un champ dÕobservation scientifique incluant dÕautres concepts et des
pratiques concernant d'autres objets. Un crit•re pour dŽterminer la rŽalitŽ dÕun objet
scientifique est sa productivitŽ comme instrument ˆ lÕintŽrieur dÕun rŽseau de significations

1. AS, pp. 252-256. Sur la critique ˆ lÕanalyse historico-transcendentale et du subjectivisme impliquŽ par
la notion dÕa priori historique chez Husserl, cf. Ç Entretien avec Michel Foucault È, DEI-II, pp. 1032-1033 :
Ç Le probl•me, pour lui, Žtait de savoir comment il est possible d'enraciner effectivement, au niveau de
l'Žvidence, de l'intuition pure et apodictique d'un sujet, une science qui se dŽveloppe selon un certain
nombre de principes formels et jusqu'ˆ un certain point vides. Comment la gŽomŽtrie, par exemple, a pu
poursuivre pendant des si•cles cette course de la formalisation pure et •tre, en m•me temps, une science
pensable en chacun de ses points par un individu susceptible d'avoir de cette science une intuition
apodictique ? [É] C'Žtait cela le probl•me de Husserl: toujours, par consŽquent, le probl•me du sujet et de
ses connexions. [É] La question du philosophe n'est plus celle de savoir comment tout cela est pensable, ni
comment le monde peut •tre vŽcu, expŽrimentŽ, traversŽ par le sujet. Le probl•me maintenant est celui de
savoir quelles sont les conditions imposŽes ˆ un sujet quelconque pour qu'il puisse s'introduire, fonctionner,
servir de noeud dans le rŽseau systŽmatique de ce qui nous entoure. È
2. L. Daston, Ç The coming into being of scientific objects È, in Id. (Žd.) Biographies of Scientific Objects,
Chicago, University of Chicago Press, 2000.
3. Ian Hacking, Ç PrŽface ˆ lÕŽdition fran•aise È in Id., LÕŽmergence de la probabilitŽ, Paris, Seuil, coll.
Ç Liber È, 2002, p. 23 (ed. or. cit.). En physique, en biologie, et en gŽnŽral dans les thŽories de la complexitŽ
on parle dÕŽmergence lorsque Ç au fur et mesure que les syst•mes acqui•rent des degrŽs de plus en plus
ŽlevŽs de complexitŽ organisationnelle, ils prŽsentent des nouvelles propriŽtŽs qui, en un certain sens,
transcendent les propriŽtŽs de leurs parties constitutives et dont lÕexistence ne peut •tre prŽdite ˆ partir des
lois gouvernant les syst•mes plus simples È (cf. Jaegwon Kim, Ç Making Sense of Emergence È, Philosophical
Studies, 95, 1999, pp. 3-36, tr. fr. in Id., Trois essais sur lÕŽmergence, Paris, Ithaque, 2005, p. 29.)
116
culturelles, de pratiques matŽrielles et de dŽrivations thŽorŽtiques qui travaillent cet objet
1
.
Tout en restant sur le plan de la formation des discours, Foucault affirme vouloir
dŽcrire lÕŽmergence des objets de la connaissance ˆ partir des pratiques discursives qui les
ont forgŽs comme tels. Dans ce sens non seulement le discours cesse dÕ•tre une simple
surface dÕinscription dÕobjets qui Ç auraient ŽtŽ instaurŽs ˆ lÕavance È, mais lÕobjet m•me
nÕexiste dŽsormais Ç que sous les conditions positives dÕun faisceau complexe de
rapports È : relations entre institutions, processus Žconomiques, formes de comportement,
syst•mes des normes, techniques, classifications, etc
2
. Ainsi lÕopŽration archŽologique
nÕŽvolue pas en direction dÕune analyse linguistique du signifiŽ, ni vers une ontologie
linguistique, mais vers une analyse des discours en tant que vŽritables pratiques de
formation des objets qui, comme lÕŽcrit Foucault, Ç font beaucoup plus qu'utiliser ces
signes pour dŽsigner des choses È
3
. Si dans Les mots et les choses, le sens nÕest comprŽhensible
que comme l'expression dÕune syntaxe que lÕon peut chaque fois rapporter aux r•gles
instituantes du champ prŽconceptuel, dans lÕArchŽologie du savoir la description
archŽologique bute dŽsormais sur le champ des pratiques discursives qui constituent les
objets prŽcisŽment parce que celles-ci sont investies dans un champ de conduites et de
reprŽsentations.
Il nÕest pas question ici de revenir en dŽtail sur un passage que les commentateurs ne
connaissent dŽsormais que trop bien, celui entre archŽologie et gŽnŽalogie. Il suffira de
dire que, avec lÕabandon de la conception Ç Žpoquale È de lÕhistoire, lÕautocritique
concernant la notion Ç ambigu‘ È dÕexpŽrience de lÕHistoire de la folie, lÕinsistance sur le
rapport entre pratiques discursives et non-discursives, lÕArchŽologie du savoir, bien plus quÕun
livre destinŽ ˆ expliciter la mŽthode des enqu•tes archŽologiques prŽcŽdentes, se prŽsente
en rŽalitŽ comme une rŽŽlaboration programmatique de cette mŽthode qui annonce les
recherches gŽnŽalogiques.
4
Mais m•me cette transformation, pour autant quÕelle soit due ˆ

1. Sur la notion dÕÇ existence relative È des objets scientifiques cf. aussi B. Latour, Ç On the Partial
Existence of Existing and Nonexisting Objects È, in Biographies of Scientific Objects, cit., pp. 247-269 et surtout
Ç Pasteur et lÕhistoricitŽ des choses È, in Id. LÕespoir de Pandore. Pour une version rŽaliste de lÕactivitŽ scientifique,
Paris, La DŽcouverte, 2001, pp. 151-181.
2. AS, pp. 59-71.
3. AS, p. 67.
4. Pour une analyse des dŽplacements, y compris traumatiques, qui conduisent Foucault ˆ mettre en
valeur la question des pratiques non discursives et des relations de pouvoir au cours des annŽes 1970, cf. le
classique H. L. Dreyfus, P Rabinow, Michel Foucault: Beyond Structuralism and Hermeneutics, The University of
Chicago Press, Chicago, 1982, tr. Fr. Michel Foucault. Un parcours philosophique, Paris, Gallimard, 1984 et F.
Gros, Michel Foucault, Paris, PUF, 2004, pp. 50-55. Toutefois, une sŽrie dÕinterviews rŽalisŽes dans les annŽes
60 tŽmoigne que le probl•me de lÕarchŽologie Žtait dŽjˆ le rapport entre savoir et non savoir (cf. Ç LÕhomme
117
des raisons circonstancielles (mai 1968, lÕexpŽrience tunisienne, et surtout les critiques
suivant la parution de Les mots et les choses), reprŽsente un aboutissement qui Žtait dŽjˆ en
quelque sorte prŽfigurŽ dans lÕorientation m•me de lÕarchŽologie vers le champ du savoir et
qui rendait finalement cette derni•re inassimilable ˆ une entreprise purement
ŽpistŽmologique, fžt-ce sous la forme que Canguilhem avait donnŽe au rapport entre
expŽriences et productions scientifiques.
Ce dernier, dans une petite note en bas de page de sa confŽrence emblŽmatique sur
Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, avait Žcrit quÕavant dÕ•tre objet pour une science, Ç un
objet naturel nÕest pas naturellement naturel, il est objet dÕexpŽrience usuelle et de
perception dans une culture.
1
È Cette remarque, qui n'est sans doute qu'une banalitŽ aux
yeux de lÕhistorien des sciences, dŽsigne en rŽalitŽ le champ dÕobservation propre de
lÕarchŽologue, dans la mesure o• son analyse historique se place non pas au seuil de la
scientificitŽ dÕun concept pour Žtablir comment une science a pu prendre forme contre un
niveau prŽscientifique, mais sur le seuil dÕŽpistŽmologisation, au niveau des Ç pratiques
discursives dans la mesure o• elles donnent lieu ˆ un savoir, et o• ce savoir prend le statut
et le r™le de la science.
2
È Dans le sens o• elle doit mettre au jour dans le savoir les
Ç conditions externes de possibilitŽ È de la discipline scientifique et Ç le champ de son
histoire effective È
3
, lÕarchŽologie thŽmatise en fait des non-objets, elle se dirige vers les
commencements dispersŽs de ce qui nÕest pas encore un objet scientifique. DÕo• la
possibilitŽ dÕinversion de lÕanalyse archŽologique, qui dans les derni•res pages de
lÕArchŽologie du savoir marque le passage ˆ lÕanalyse gŽnŽalogique : non plus analyser le
domaine du savoir en vue de la formation des sciences et des figures ŽpistŽmologiques,
mais Ç interroger le savoir dans une direction diffŽrente et le dŽcrire dans un autre faisceau
de relations È. LÕexemple privilŽgiŽ de la sexualitŽ montre quÕil sÕagit dŽsormais de saisir des
pratiques discursives investies dans des conduites qui sont faites dÕobjets, dÕŽnonciations
possibles, de concepts et de choix ; lÕexemple de la peinture montre comment Ç la peinture

est-il mort? È, op. cit., p. 571). Il nous semble donc temps de redonner sa juste place ˆ lÕidŽe selon laquelle
lÕhypoth•se gŽnŽalogique dŽcoulerait de la faillite de lÕhypoth•se archŽologique, idŽe par trop liŽe ˆ une
vision structuraliste du rŽseau discursif per•u comme un ensemble dÕŽlŽments reliŽs entre eux sans rapport
avec lÕextŽrieur, comme le soutiennent Dreyfus et Rabinow. On se reportera, ˆ ce propos, ˆ A. Kremer-
Marietti, Michel Foucault : ArchŽologie et GŽnŽalogie, Paris, Libraire gŽnŽrale Fran•aise, 1985, et C. Mercier, op. cit.,
pp. 421 sv.
1. Cf. Ç LÕobjet de lÕhistoire des sciences È, cit., p. 16, et il poursuit : Ç Par exemple lÕobjet minŽral et
lÕobjet cristal nÕont pas dÕexistence significative en dehors de lÕactivitŽ du carrier ou du mineur, du travail
dans la mini•re ou dans la mine È.
2. AS, p. 260.
3. Ç Sur lÕarchŽologie des sciencesÉ È, cit., p. 753.
118
prend corps dans des techniques et dans des effets È ; mais cÕest le programme plus large
de lÕarchŽologie du savoir politique qui dŽfinit lÕensemble de ces recherches comme une
mise en lumi•re des pratiques discursives qui traversent le comportement politique au
niveau Ç stratŽgique È :
Ç On essaierait de voir si le comportement politique d'une sociŽtŽ, dÕun groupe ou une classe
nÕest pas traversŽ par une pratique discursive dŽterminŽe et descriptible. Cette positivitŽ ne
co•nciderait, Žvidemment, ni avec les thŽories politiques de l'Žpoque ni avec les dŽterminations
Žconomiques: elle dŽfinirait ce qui de la politique peut devenir objet d'Žnonciation, les formes
que cette Žnonciation peut prendre, les concepts qui s'y trouvent mis en oeuvre, et les choix
stratŽgiques qui s'y op•rent. Ce savoir, au lieu de l'analyser, ce qui est toujours possible - dans la
direction de l'ŽpistŽm• ˆ laquelle il peut donner lieu, on l'analyserait dans la direction des
comportements, des luttes, des conflits, des dŽcisions et des tactiques. On ferait appara”tre ainsi
un savoir politique qui n'est pas de l'ordre d'une thŽorisation seconde de la pratique, et qui n'est
pas non plus une mise en application de la thŽorie.
1
È

Comme il est connu, ce dŽplacement nÕimplique pas lÕabandon de lÕinstance du
savoir scientifique, ni de sa rŽduction ˆ une sorte de Ç stratŽgie de pouvoir È qui agirait soit,
au niveau idŽologique, en changeant la conscience des hommes, soit Ç par transposition È
des notions de la pratique politique au domaine scientifique
2
. Il sÕagit bien Žvidemment de
lÕimplication du discours scientifique dans un rapport circulaire avec des pratiques
discursives qui rel•vent du savoir politique, mais la prise en compte du niveau politique
des discours - comme sÕil sÕagissait dÕune dimension supplŽmentaire sÕajoutant ˆ
lÕarchŽologie du savoir - ne suffit par pour caractŽriser lÕentreprise gŽnŽalogique
3
. Comme
on le verra dans le chapitre suivant, le rapport pouvoir-savoir, envisagŽ du point de vue de
la gŽnŽalogie, dŽfinit un changement plus gŽnŽral de lÕanalyse philosophique des syst•mes
de pensŽe qui traduit ˆ la fois une nouvelle notion dÕexpŽrience et un nouveau style
dÕanalyse historique. Cette transformation sÕop•re ˆ partir du r™le que le concept
dÕÇ homme È joue dans la naissance des sciences humaines.



1. AS, pp. 261-265.
2. Cf. Ç RŽponse ˆ une question È, DEI-II, pp. 716-717.
3. Il ne suffit pas non plus de caractŽriser la gŽnŽalogie comme le domaine gŽnŽriquement politique des
recherches vouŽes ˆ changer les monde conceptuel, comme semble le suggŽrer Hacking (Ç Historical Meta-
Epistemology È, cit., pp. 73-74.)
119
LÕA PRIORI HISTORIQUE DES SCIENCES HUMAINES : LA FIGURE DE
LÕHOMME ET LES METAMORPHOSES DE LÕEXPERIENCE

La critique Ç kantienne È de Foucault ˆ Husserl et Merleau-Ponty se situait, on lÕa vu
dans le chapitre prŽcŽdent, dans le dŽbat sur le r™le des sciences humaines qui traverse les
annŽes 1960. DŽsormais, il est clair que Foucault cherchait ainsi ˆ montrer que le Ç retour ˆ
lÕexpŽrience È pr™nŽ par la phŽnomŽnologie nÕouvrait en rŽalitŽ que sur Ç un transcendantal
dÕillusion È dans la mesure o• la rŽduction phŽnomŽnologique prŽsupposait une figure de
lÕÇ homme È qui renvoyait ˆ la fois au projet positiviste des sciences humaines et ˆ la
structure du sujet moderne
1
. Or, si cette figure de lÕhomme et du sujet font lÕobjet dÕun
refus profond de la part de Foucault, ce nÕest pas en raison d'une soit-disant adhŽsion a
priori ˆ une forme quelconque de nihilisme nietzschŽen ou ˆ celle dÕun formalisme
dÕempreinte structuraliste, mais cÕest que ces figures reprŽsentent ˆ ses yeux une profonde
amputation de lÕexpŽrience. Celle-ci co•ncide avec la naissance des sciences humaines et
avec la transformation de lÕhomme en Ç objet È de connaissance. Que lÕŽdifice des sciences
humaines ait ŽtŽ b‰ti en transformant les expŽriences nŽgatives de la folie, de la maladie, de
la mort, en conditions de possibilitŽ dÕune connaissance objective, Ç positive È et
scientifique de lÕhomme, est une th•se qui appara”t tr•s t™t, et dŽjˆ dans lÕarticle sur Ç La
recherche scientifique et la psychologie È. La psychologie sÕest donnŽ depuis le dŽbut la
forme dÕune science positive en refoulant toutes les Ç dimensions de nŽgativitŽ de
lÕhomme È, ou mieux, en le transformant en occasion de connaissance positive :
Le travail rŽel de la recherche psychologique n'est donc ni l'Žmergence d'une objectivitŽ, ni le
fondement ou le progr•s d'une technique, ni la constitution d'une science, ni la mise au jour
d'une forme de vŽritŽ. Son mouvement, au contraire, est celui d'une vŽritŽ qui se dŽfait, d'un
objet qui se dŽtruit, d'une science qui ne cherche qu'ˆ se dŽmystifier: comme si le destin d'une
psychologie qui s'est choisie positive et a requis la positivitŽ de l'homme au niveau de ses
expŽriences nŽgatives Žtait paradoxalement de ne faire qu'une besogne scientifique tout enti•re
nŽgative. Que la recherche psychologique ne puisse entretenir avec la possibilitŽ d'un savoir et la
rŽalitŽ d'une recherche que des rapports nŽgatifs, c'est lˆ le prix dont elle paie le choix de
positivitŽ qu'elle a fait au dŽpart et auquel on contraint tout psychologue d•s l'entrŽe du temple
2
.

On pourrait dŽcouvrir ici lÕacte fondateur de lÕarchŽologie des sciences humaines qui
Foucault dŽveloppera dans lÕHistoire de la folie : si la t‰che critique de la pensŽe consiste
prŽcisŽment ˆ rŽvŽler lÕa priori conceptuel des sciences humaines, ce sera en redŽcouvrant

1. Sur les critiques faites ˆ Husserl dans ce sens, Introduction ˆ lÕAnthropologie, cit., pp. 68, 76-79.
2. Ç La recherche scientifique et la psychologie È, DEI-II, pp. 185-186.
120
toutes les expŽriences de la nŽgativitŽ humaine qui ont ŽtŽ transformŽes en positivitŽs,
cÕest-ˆ-dire en occasion de connaissance objective de la vŽritŽ de la Ç nature humaine È.
Ainsi, Ç c'est du point de vue de l'inconscient qu'est possible une psychologie de la
conscience qui ne soit pas pure rŽflexion transcendantale, du point de vue de la perversion
qu'une psychologie de l'amour est possible sans qu'elle soit une ŽthiqueÉ Sa positivitŽ, la
psychologie l'emprunte aux expŽriences nŽgatives que l'homme en vient ˆ faire de lui-
m•me.
1
È Ce nÕest pas seulement le programme dÕune archŽologie de la psychanalyse qui
fait surface ici, ni le schŽma annonciateur de ce renversement de la nŽgativitŽ de la
dŽraison en positivitŽ de la raison qui, dans Histoire de la folie, sera attribuŽ bien avant Freud
ˆ Descartes : cÕest tout simplement lÕobjet m•me de lÕarchŽologie, la constitution de la
figure moderne de lÕhomme comme sujet/objet dÕune connaissance vŽridique dont la
possibilitŽ rŽside dans la transformation des expŽriences de la nŽgativitŽ Ç sans fond È en
occasions dÕune connaissance objective de lÕhomme.
Si lÕarchŽologie des sciences humaines ne peut •tre en aucun cas rŽduite ˆ une pure
histoire des sciences, cÕest prŽcisŽment que son enqu•te sur lÕa priori des diffŽrentes
sciences humaines est destinŽe depuis le dŽbut ˆ mettre au jour une figure de lÕhomme qui
traduit un profond bouleversement de lÕexpŽrience humaine en tant que telle. La figure de
lÕhomme critiquŽ dans Les mots et les choses trouve ses prŽsupposŽs dans la Ç rŽduction de
lÕexistence humaine au dŽterminisme de lÕhomo natura È
2
, nouvelle dŽclinaison de
lÕ Ç objectivation È intŽgrale de la connaissance anthropologique que Canguilhem et
Merleau-Ponty dŽnon•aient de leurs points de vue respectifs. La critique de cette inversion
des expŽrience nŽgatives et Ç sans limites È dans des positivitŽs se retrouve non seulement
dans la Ç domestication È de la dŽraison dŽcrite dans lÕHistoire de la folie,
3
mais aussi au cÏur
de lÕenqu•te archŽologique sur lÕÇ homme normal È de Naissance de la clinique : Ç cÕest ˆ partir

1. Ibid., p. 181.
2. Ibid.
3. Et notamment sous la forme du jeu entre la dŽfinition de Ç sujet de droit È et celle de Ç sujet normal È
en psychopathologie, quÕon retrouvera dans les annŽes 1970 dans les enqu•tes sur le pouvoir psychiatrique,
cf. HS, p. 176 : Ç La psychopathologie du XIXe si•cle (et la n™tre peut-•tre encore) croit se situer et prendre
ses mesures par rapport ˆ un homo natura, ou ˆ un homme normal donnŽ antŽrieurement ˆ toute
expŽrience de la maladie. En fait, cet homme normal est une crŽation; et s'il faut le situer, ce n'est pas dans
un espace naturel, mais dans un syst•me qui identifie le socius au sujet de droit; et par voie de consŽquence,
le fou n'est pas reconnu comme tel parce qu'une maladie l'a dŽcalŽ vers les marges de la normale, mais parce
que notre culture l'a situŽ au point de rencontre entre le dŽcret social de l'internement et la connaissance
juridique qui discerne la capacitŽ des sujets de droit. La science ÇpositiveÈ des maladies mentales, et ces
sentiments humanitaires qui ont promu le fou au rang d'•tre humain n'ont ŽtŽ possibles qu'une fois cette
synth•se solidement Žtablie. Elle forme en quelque sorte l'a priori concret de toute notre psychopathologie ˆ
prŽtention scientifique. È
121
de la mort quÕune science de la vie a ŽtŽ possible È, cÕest en faisant du processus de la mort
un phŽnom•ne rŽvŽlant le fonctionnement de lÕorganisme vivant, quÕune mŽdecine
positive a ŽtŽ possible. Mais ici la perspective du bouleversement dans lÕordre des savoirs
sÕaccompagne de la Ç dŽcouverte È dÕune structure anthropologique finie de lÕhumain qui
annonce lÕanalytique de la finitude dans Les mots et les choses
1
. Ce rapport sera finalement
explicitŽ dans lÕŽdition de 1972 :
Ç [É] de lÕexpŽrience de la DŽraison sont nŽes toutes les psychologies et la possibilitŽ m•me
de la psychologie ; de la mise en place de la mort dans la pensŽe mŽdicale est nŽe une mŽdecine
qui se donne comme science de lÕindividu. [É] La possibilitŽ pour lÕindividu dÕ•tre ˆ la fois sujet
et objet de sa propre connaissance implique que soit inversŽ dans le savoir le jeu de la finitude.
Pour la pensŽe classique, celle-ci nÕavait dÕautre contenu que la nŽgation de lÕinfini, alors que la
pensŽe qui se forme ˆ la fin du XVIII
e
si•cle lui donne les pouvoirs du positif : la structure
anthropologique qui appara”t alors joue ˆ la fois le r™le critique de limite et le r™le fondateur
dÕorigine.
2
È

Il en ressort clairement ici que la transformation de la nŽgativitŽ des expŽriences
limites en positivitŽs co•ncide avec la transformation de la t‰che infinie de la connaissance
du monde extŽrieur en connaissance finie de lÕhomme. LÕhomme moderne, lÕhomme
Ç normal È du positivisme que la phŽnomŽnologie retrouvait au fond de la rŽduction
transcendantale, cÕest cet homme nŽcessairement fini qui fait dans lÕexploration empirique
de sa finitude lÕexpŽrience de sa vŽritŽ. LÕarchŽologie devait ˆ ce point logiquement aboutir
ˆ lÕexamen des prŽsupposŽs des sciences humaines de la fin du XVIII
e
si•cle. Adopter un
point de vue archŽologique, ˆ ce point, signifie envisager la transformations des
expŽriences nŽgatives en connaissance positives non plus sous lÕangle dÕun Ç progr•s È de la
rationalitŽ vers une connaissance finalement objective de la folie ou de la mort, mais du
point de vue des transformations de lÕespace conceptuel qui ont crŽŽ la structure
anthropologique Ç finie È de lÕhomme moderne comme structure de connaissance.
3
Il
sÕagit, en dÕautres termes, et pour reprendre notre fil directeur, de comprendre comment la
modification dÕun espace conceptuel a produit lÕexpŽrience rŽelle que lÕhomme fait de soi-
m•me en tant quÕobjet de connaissance : comment il a ŽtŽ possible de penser la folie

1. NC, 1963, p. 199 : La possibilitŽ pour lÕindividu dÕ•tre ˆ la fois sujet et objet de sa propre connaissance
implique une inversion dans la structure de la finitude. [É] CÕest ce retournement qui a servi de condition
philosophique ˆ lÕorganisation dÕune mŽdecine positive ; inversement, celle-ci, au niveau empirique, a ŽtŽ la
premi•re percŽe vers ce rapport fondamental qui noue lÕhomme moderne ˆ son originaire finitude.
2. NC, p. 200-201.
3. Cf. sur la fondation de la connaissance de lÕhomme au XVIIIe si•cle, S. Moravia, La scienza dellÕuomo nel
settecento, Laterza, Roma-Bari, 1970, rŽed. 1978, pp. 3-141.
122
comme maladie dans lÕespace de lÕasile et ensuite comment il a ŽtŽ possible de penser la
maladie elle-m•me ˆ partir de la Ç bipolaritŽ mŽdicale du normal et du pathologique È.
1

Dans Les mots et les choses il sÕagissait prŽcisŽment de montrer que la fondation des
sciences humaines ne pouvait se donner que gr‰ce ˆ ce double mouvement ˆ partir duquel
l'homme moderne peut penser la finitude et la limite comme ce qui lui appartient en
propre, et ainsi se donner comme t‰che justement la connaissance des limites dans
lesquelles il peut conna”tre les phŽnom•nes. Le travail comparatif menŽ sur les a priori
historiques des Žpist•mes classique et moderne, montre la disparition de cette
Ç transparence È de la reprŽsentation qui Ç dŽlivre le continu de lÕ•tre È dans lÕ‰ge classique.
Le dŽbut de lÕŽpoque moderne co•ncide avec lÕimplication de lÕhomme dans son propre
syst•me de savoir et avec sa transformation en un Ç doublet empirico-transcendantal È ˆ la
fois sujet et objet de connaissance. La reprŽsentation cesse dÕ•tre transparence originelle lˆ
o• lÕhomme devient condition de son propre monde: cÕest en se confrontant pour la
premi•re fois ˆ la facultŽ intrins•quement humaine de reprŽsentation, quÕune Ç part de
nuit È sÕintroduit dans le langage
2
. LÕhomme se dŽcouvre ˆ la fois utiliser un langage quÕil
ne ma”trise jamais compl•tement et en m•me temps appartenir ˆ un organisme vivant quÕil
ne parvient pas ˆ expliquer : il est confrontŽ ˆ lÕimpossibilitŽ de fonder rationnellement son
savoir. LÕopacitŽ qui entoure lÕopŽration de cognition est en somme intrins•quement liŽe ˆ
lÕapparition concomitante de la facultŽ reprŽsentative de lÕhomme et de la possibilitŽ de
Ç conna”tre È la reprŽsentation en elle-m•me. A partir de ce moment la connaissance ne
pourra plus assurer le lien externe entre les mots et les choses, mais seulement sÕinterroger
sur ce qui rend possible une connaissance en gŽnŽral ˆ partir des conditions a priori de la
subjectivitŽ : elle deviendra une analytique de la finitude, c'est-ˆ-dire une analyse des
structures de la connaissance de lÕhomme en tant quÕ•tre doublement limitŽ, comme sujet
de connaissance limitŽ par la sensibilitŽ et comme objet dÕune connaissance empirique
3
.

1. NC, p. 36.
2. MC, p. 337.
3. MC, pp. 323-329. Sur le concept dÕanalytique de la finitude et sa filiation heideggŽrienne, cf.
C. Mercier, op. cit., 293-317. LÕauteur ne mentionne pas lÕinfluence de Jules Vuillemin, LÕhŽritage kantien et la
rŽvolution copernicienne, Fichte Ñ Cohen Ñ Heidegger, Paris, PUF, 1954, qui est probablement la source
philosophique plus importante de la lecture foucaldienne de Heidegger, dans la mesure o• Vuillemin
montrait comment Ç la pensŽe des hŽritiers du kantisme È sÕŽtait attachŽe ˆ apporter des solutions aux
contradictions de la philosophie transcendantale en se dirigeant de plus en plus vers la finitude proprement
humaine : Ç chaque interprŽtation nouvelle se dresse contre la prŽcŽdente, qu'elle accuse d'•tre en rŽalitŽ
retournŽe ˆ une Ç mŽtaphysique de l'infini È, c'est-ˆ-dire ˆ une situation philosophique non conforme aux
exigences de la RŽvolution copernicienne et autorisant par consŽquent les dŽplacements de concepts.
L'histoire des interprŽtations et la descente vers l'intuition s'Žprouvent donc tout naturellement comme
123
Selon Foucault, Kant le premier reconna”t que lÕhomme moderne nÕest possible quÕˆ
titre de figure dÕune finitude qui, depuis le XIX
e
si•cle, sert de sol presque Žvident ˆ notre
pensŽe. En faisant de la finitude le fondement gr‰ce auquel la connaissance est possible,
lÕentreprise transcendantale y avait reconnu non seulement une nŽgativitŽ, lÕimpossibilitŽ
de la connaissance de lÕinfini propre ˆ lÕ‰ge classique, mais aussi la possibilitŽ dÕune
connaissance positive liŽe aux contenus concrets, dÕexpŽrience, et donc finalement libŽrŽe
du dŽsir abstrait dÕinfini de la mŽtaphysique dogmatique. Mais en ce sens, lÕentreprise
transcendantale ne pourra exister ˆ partir de ce moment que comme une enqu•te autour
de lÕhomme, dont la singuli•re constitution empirico-transcendentale rend possible toute
connaissance. Comme lÕavait soulignŽ Husserl, cette entreprise de fondation de la
possibilitŽ de la connaissance dans une finitude typiquement humaine risque de se
confondre avec un anthropologie : Ç Depuis Kant, lÕinfini nÕest plus donnŽ, il nÕy a plus
que la finitude, et cÕest en ce sens que la critique kantienne portait avec soi la possibilitŽ Ð
ou le pŽril Ð dÕune anthropologie.
1
È Or, lÕanthropologie sÕexpose, selon Foucault, ˆ
confondre les niveaux de la connaissance empirique et transcendantale, lˆ o• des
connaissances empiriques concernant lÕhomme sont chargŽes dÕune signification
transcendantale, cÕest-ˆ-dire considŽrŽes comme Ç connaissances de la connaissance È
humaine. La perspective anthropologique voudrait ainsi faire valoir les connaissances
empiriques de lÕhomme en tant que conditions de possibilitŽ de ces connaissances m•mes,
en suggŽrant ainsi que la connaissance de lÕa priori nÕest plus la t‰che de la philosophie
transcendantale, mais de ce genre particulier de savoir empirique que sont les sciences
humaines.
Kant avait ŽvitŽ cette option en relŽguant lÕopacitŽ qui entoure la connaissance
humaine depuis lÕ‰ge moderne dans le noum•ne, mais alors toute la pensŽe moderne sÕŽtait
proposŽe, dÕapr•s Foucault, Ç de rŽflŽchir dans la forme du Pour-soi les contenus de lÕEn-
soi.
2
È CÕest, autrement dit, le grand Žgarement des anthropologies philosophiques apr•s
Kant, comme le dit Foucault dans son Introduction ˆ lÕAnthropologie de Ç faire valoir

l'approfondissement progressif du concept de la finitude. È (p. 14). Dans ce sens, Ç La philosophie moderne
croit supprimer la religion quand, en rŽalitŽ, elle veut en •tre le substitut. Car si elle dŽcouvre la finitude, elle
dŽvoile aussi l'essence Žternelle de cette finitude. È (p. 302), la critique de Vuillemin se dirigera alors vers les
figures modernes du Cogito, entendu comme un Ç reste du sacrŽ È qui sÕoppose au travail de lÕhistoire (p.
306). LÕinfluence de ces lignes sur le dernier chapitre de Les mots et les choses nÕest que trop Žvidente, il reste
toutefois ˆ souligner que Foucault refusera prŽcisŽment la solution historiciste et hŽgŽlienne de Vuillemin en
transformant lÕarchŽologie en gŽnŽalogie.
1
. M. Foucault, Ç Philosophie et psychologie È, entretien avec A. Badiou, DEI, p. 446.
2
. MC, p. 338.
124
l'Anthropologie comme Critique, comme une critique libŽrŽe des prŽjugŽs et du poids
inerte de l'a priori ; alors qu'elle ne peut donner acc•s ˆ la rŽgion du fondamental que si elle
demeure dans l'obŽdience d'une Critique È
1
. La philosophie contemporaine est tombŽe
dans un profond Ç sommeil anthropologique È, dans lÕillusion dÕavoir un Ç acc•s naturel au
fondamental È, cÕest-ˆ-dire en attribuant un pouvoir transcendantal aux contenus
empiriques de la connaissance de lÕhomme. LÕÇ homme È de cette connaissance
anthropologique se retrouve ainsi •tre une figure relŽguŽe dans une passivitŽ originaire de
la nature qui prŽc•de toute activitŽ constituante, car cette nature, au lieu dÕ•tre une Ç forme
fondamentale du rapport ˆ lÕobjet È, comme elle l'Žtait chez Kant, tramŽe de catŽgories qui
la rendaient intelligible, appara”t dŽsormais simplement comme une nature empirique de
lÕhomme qui dŽfinit Ç la limite a priori de ses connaissances È
2
. Le transcendantal, plut™t
quÕune structure dŽterminante de notre connaissance, appara”t dŽsormais comme un
prŽsupposŽ de lÕexpŽrience dŽvoilŽ par lÕexpŽrience elle-•me, Ç un originaire qui n'est pas
chronologiquement premier, mais qui d•s qu'apparu dans la succession des figures de la
synth•se, se rŽv•le comme dŽjˆ lˆ È.
3
Dans lÕordre empirique ainsi dŽvoilŽ, qui est par
essence temporel, les structures de lÕa priori apparaissent comme une origine dans le temps,
un originaire qui Ç nÕest pas le rŽellement primitif, cÕest le vraiment temporel È. Ou autrement
dit : une autre consŽquence de la confusion anthropologique entre lÕempirique et le
transcendantal est cette tendance ˆ confondre lÕa priori avec lÕoriginaire, et donc ˆ faire
reculer Òvers un commencement, vers un archa•sme de fait ou de droit, les structures de lÕa
prioriÓ.
4

Pour cette raison, dans la philosophie contemporaine, la tentative doublŽe de
l'incapacitŽ de saisir par une connaissance empirique les conditions de possibilitŽ de la
connaissance appara”t, selon Foucault, comme une qu•te des origines, un retour infini vers
une origine qui recule ˆ lÕinfini. Autre fa•on de dire que la tentative husserlienne de mettre
en lumi•re la structure atemporelle de lÕhistoricitŽ, lÕa priori historique husserlien, gr‰ce ˆ un
savoir apodictique, est destinŽe ˆ lÕŽchec. Elle finit soit dans les bas-fonds du
transcendentalisme pur, soit pour lier, comme chez le dernier Husserl, la subjectivitŽ
transcendantale Òˆ lÕhorizon implicite des contenus empiriques, quÕelle seule a la possibilitŽ

1. M. Foucault, IntroductionÉ, cit., p. 76.
2. M. Foucault, IntroductionÉ, cit., p. 78.
3. Ibid., p. 25.
4. Ibid., p. 66..
125
de constituer, de maintenir et dÕouvrir par des explicitations infiniesÓ
1
. En concevant lÕa
priori historique ˆ la fois comme une structure intemporelle et originaire dŽvoilŽe par un
savoir autoŽvident, Husserl a effacŽ le sens de la distinction entre transcendantal et
empirique, sur laquelle Žtait fondŽe lÕentreprise critique. Dans ce sens Foucault adresse ˆ
Husserl la m•me accusation de formalisme et d'anthropologisme que ce dernier avait
adressŽe ˆ Kant :
Ç Il Žtait, certes, du projet initial de Husserl, de libŽrer les rŽgions de l'a priori des formes o•
l'avaient confisquŽ les rŽflexions sur l'originaire. Mais parce que l'originaire ne peut jamais •tre lui-
m•me le sol de sa propre libŽration, c'est finalement ˆ l'originaire con•u dans l'Žpaisseur des
synth•ses passives et du dŽjˆ lˆ qu'a renvoyŽ l'effort pour Žchapper ˆ l'originaire con•u comme
subjectivitŽ immŽdiate. La rŽduction n'ouvrait que sur un transcendantal d'illusion, et elle ne
parvenait point ˆ jouer le r™le auquel elle Žtait destinŽe, Ñ et qui consistait ˆ tenir la place d'une
rŽflexion critique ŽlidŽe. È
2


La critique de la psychologie et de la psychiatrie comme sciences humaines, avec
toutes les consŽquences politiques qui seront ŽtudiŽes par Foucault dans les annŽes 1970,
sÕenracine dans cette critique de lÕoriginaire comme structure rŽvŽlŽe dans le vŽcu, et dÕune
connaissance empirique de la nature humaine comme connaissance transcendantale. Il
nÕest peut-•tre pas non plus incorrect de dire que les enqu•tes sur les mŽcanismes
disciplinaires et les formes dÕassujettissement trouvent leurs conditions de possibilitŽ dans
la critique de la figure moderne de Ç lÕhomme È
3
. Il est certain en tous cas que dŽjˆ
lÕarchŽologie des sciences humaines sÕattachait au lien plus ou moins implicite entre
phŽnomŽnologie et marxisme pour en dŽnoncer le prŽsupposŽ profond : la conviction que
lÕhomme ne pourrait se dŽsaliŽner quÕen explicitant lÕarri•re-plan ayant fondŽ les
expŽriences cognitives. Conviction par laquelle la reprise des contenus des sciences
humaines dans le programme phŽnomŽnologique pouvait prendre une signification
politique :
Ç Inventer les sciences humaines, c'Žtait en apparence faire de l'homme l'objet d'un savoir
possible. C'Žtait constituer l'homme comme objet de la connaissance. Or, dans ce m•me XIX
e

si•cle, on espŽrait, on r•vait le grand mythe eschatologique suivant: faire en sorte que cette
connaissance de l'homme soit telle que l'homme puisse •tre par elle libŽrŽ de ses aliŽnations,
libŽrŽ de toutes les dŽterminations dont il n'Žtait pas ma”tre, qu'il puisse, gr‰ce ˆ cette
connaissance qu'il avait de lui-m•me, redevenir ou devenir pour la premi•re fois ma”tre et
possesseur de lui-m•me. Autrement dit, on faisait de l'homme un objet de connaissance pour
que l'homme puisse devenir sujet de sa propre libertŽ et de sa propre existence. [É] Or l'homme

1. MC, p. 261.
2. M. Foucault, Introduction ˆ lÕAnthropologie de Kant, cit., pp. 67-68.
3. C. Mercier, op. cit., pp. 453 sv.
126
sujet, l'homme sujet de sa propre conscience et de sa propre libertŽ, c'est au fond une sorte
d'image corrŽlative de Dieu. L'homme du XIX
e
si•cle, c'est Dieu incarnŽ dans l'humanitŽ. Il y a
eu une sorte de thŽologisation de l'homme, redescente de Dieu sur la terre, qui a fait que
l'homme du XIX
e
si•cle s'est en quelque sorte lui-m•me thŽologisŽ.
1
È

CÕest donc au nom dÕune totalitŽ de lÕexpŽrience humaine, comprenant ˆ la fois les
cadres conceptuels de son Žlaboration et les Ç expŽriences limites È, comme on a vu dans le
chapitre prŽcŽdent, que Foucault Žlabore sa critique contre lÕÇ abstraction humaniste È et le
Ç sommeil anthropologique È dans lequel sÕest enfermŽe la philosophie moderne.
2
Critique
curieuse, qui sÕattache au marxisme tout en suivant la le•on marxienne du Ç renversement È
de la dialectique hŽgŽlienne pour attaquer lÕabstraction qui a fait de la figure moderne de
lÕhomme la Ç redescente de Dieu sur la terre È. CÕest dans ce contexte quÕintervient la
polŽmique sur la mort de lÕhomme, dont la clŽ, comme le rŽv•lent les derniers pages de
lÕIntroduction ˆ lÕAnthropologie, est en rŽalitŽ la nietzschŽenne Ç mort de Dieu È : comme le
dieu nietzschŽen, lÕhomme nÕest quÕune figure de la pensŽe, nŽe des configurations entre
les mots et les choses
3
. Il nÕest sans doute pas question de revenir sur la masse de
polŽmiques provoquŽes par ces propos : Foucault lui-m•me sÕŽtait dŽjˆ assez appliquŽ ˆ
attiser le feu dans les annŽes suivant la parution de Les mots et les choses. Le surgissement de
la question des pratiques dans lÕArchŽologie du savoir suffit ˆ elle seule ˆ montrer
lÕinsuffisance de lÕarchŽologie des sciences humaines. Mais cette insuffisance ne provenait-
elle pas prŽcisŽment de lÕincapacitŽ de lÕarchŽologie ˆ articuler les Ç expŽriences de pensŽeÈ
avec le savoir conceptuel ? M•me sans confondre lÕa priori historique avec cette Ç grande
figure immobile et vide qui surgirait un jour ˆ la surface du temps È, il est Žvident que la
mise en lumi•re, dans Les mots et les choses, des syst•mes contraignants rendant possibles les
descriptions cohŽrentes dÕune Žpoque, Žtablissait un rapport un peu mŽcanique et
univoque entre les cadres conceptuels et lÕexpŽrience de cette Žpoque:
Cet a priori cÕest ce qui, ˆ une Žpoque donnŽe, dŽcoupe dans lÕexpŽrience un champ de savoir
possible, dŽfinit le mode dÕ•tre des objets qui y apparaissent, arme le regard quotidien de
pouvoirs thŽoriques, et dŽfinit les conditions dans lesquelles on peut tenir sur les choses un
discours reconnu pour vrai.
4



1. Ç Foucault rŽpond ˆ Sartre È, DEI-II, pp. 691-692.
2. Ç Je rŽpondrai ceci : c'est l'humanisme qui est abstrait! Tous ces cris du coeur, toutes ces
revendications de la personne humaine, de l'existence sont abstraites: c'est-ˆ-dire coupŽes du monde
scientifique et technique qui, lui, est notre monde rŽel.È (DEI-II, p. 545).
3. IntroductionÉ, cit., pp. 78-79.
4. MC, cit., p. 171.
127
On est bien loin, ici, de cette expŽrience massive, collective et culturelle, qui, dans
lÕHistoire de la folie, dŽterminait la perception de Ç lÕautre È en excluant un Ç dehors È qui en
reprŽsentait la vŽritŽ. La lourde autocritique de Foucault ˆ la fin des annŽes 1960 montre
bien que cette Ç expŽrience Žnigmatique È restait ˆ la fois trop pr•s dÕun Ç sujet anonyme et
gŽnŽral de lÕhistoire È - et donc dÕune histoire des mentalitŽs -, et dÕune idŽe dÕorigine
supposant Ç au ras de lÕexpŽrience, avant m•me quÕelle ait pu se ressaisir dans la forme
dÕun cogito, des significations prŽalables È, risquant par lˆ de se confondre avec une
phŽnomŽnologie
1
. Mais on pourrait dire que dans Les mots et les choses le pŽriple
archŽologique a fait un tour de 180 degrŽs pour se trouver face au probl•me opposŽ : celui
dÕune pensŽe qui prŽc•de toute expŽrience possible, et qui rend par consŽquent incohŽrent
toute tentative de mettre au jour les Ç expŽriences de pensŽe È impliquŽes dans lÕaction et
dans les pratiques :
Ç Ë toutes les Žpoques, la fa•on dont les gens rŽflŽchissent, Žcrivent, jugent, parlent (jusque
dans la rue, les conversations et les Žcrits les plus quotidiens) et m•me la fa•on dont les gens
Žprouvent les choses, dont leur sensibilitŽ rŽagit, toute leur conduite est commandŽe par une
structure thŽorique, un syst•me, qui change avec les ‰ges et les sociŽtŽs - mais qui est prŽsent ˆ
tous les ‰ges et dans toutes les sociŽtŽs. [É]. On pense ˆ l'intŽrieur d'une pensŽe anonyme et
contraignante qui est celle d'une Žpoque et d'un langage. Cette pensŽe et ce langage ont leurs lois
de transformation. La t‰che de la philosophie actuelle et de toutes ces disciplines thŽoriques que
je vous ai nommŽes, c'est de mettre au jour cette pensŽe d'avant la pensŽe, ce syst•me d'avant
tout syst•me... Il est le fond sur lequel notre pensŽe ÇlibreÈ Žmerge et scintille pendant un
instant...
2
È

Guillaume Le Blanc a bien montrŽ qu'en fondant les transformations de lÕŽpistŽm•
moderne sur le Ç pli anthropologique È et sur le doublet empirico-transcendental,
lÕentreprise archŽologique menŽe dans Les mots et les choses laissait en suspens prŽcisŽment
les deux questions qui ont permis lÕarticulation des sciences humaines ˆ la fois sur des
cadres de lÕexpŽrience et des pratiques : la Ç question mentale È, ou le probl•me des
rapports entre lÕhomme Ç intŽrieur È et lÕhomme Ç extŽrieur È, et la problŽmatique de
lÕhomme modifiable qui dŽtermine la question de Ç lÕhomme normal È
3
. Le Blanc attribue,
sans doute ˆ raison, cet oubli ˆ la volontŽ dÕen finir avec la figure de lÕhomme Ç au nom
dÕune nouvelle expŽrience du langage È : cÕest prŽcisŽment le Ç parti pris È linguistique,
lÕidŽe que Ç tout est discours È, lÕinfluence des analyses structurales et de la philosophie du

1. Cf. AS, p. 28 ; OD, p. 49.
2. DEI-II, p. 543.
3. G. Le Blanc, LÕesprit des sciences humaines, Paris, Vrin, 2005, pp. 31-47, 87-100.
128
langage qui oriente toute lÕanalyse archŽologique vers la figure de la pensŽe qui dŽtermine
lÕexpŽrience dÕune Žpoque
1
. Le principe anti-causaliste nÕŽtait plus ici dÕun grand secours,
dans la mesure o• il orientait la recherche vers la pure dimension de la pensŽe et du
discours, et faisait donc de lÕhomme un •tre de discours destinŽ ˆ sÕeffacer dans la nouvelle
expŽrience du langage. Toutefois, plus quÕun parti pris Ç externe È, il semble que finalement
ici lÕanalyse archŽologique ne fasse quÕobŽir ˆ ses propres principes : elle reste enti•rement
dŽterminŽe par un a priori historique caractŽrisŽ justement par la rŽduction discursive de
lÕhomme ˆ une Ç figure de la vŽritŽ È
2
. LÕanalyse archŽologique reste en somme prise dans
le m•me agencement quÕelle dŽcrit, et qui se rŽv•le prŽcisŽment dans lÕincapacitŽ ˆ dŽgager
la pensŽe impliquŽe dans une certaine expŽrience : la pensŽe du prŽsent.
CÕest ici en effet qu'apparaissent de la fa•on la plus Žvidente les contradictions du
rapport entre pensŽe conceptuelle et syst•me des pratiques dans lÕanalyse archŽologique :
cÕest notre expŽrience de pensŽe, lÕexpŽrience dÕune vŽritŽ de lÕhomme qui se dŽfait dans le
discours, qui rend finalement visible lÕa priori rŽgissant lÕŽpoque moderne. Par consŽquent,
lÕarchŽologie laisse nŽcessairement dans lÕopacitŽ la Ç pensŽe qui prŽc•de notre pensŽe È
dans le sens logique et non historique de Ç prŽcŽder È, en bref, elle ne peut pas montrer lÕa
priori historique de notre Žpoque. LÕaporie de la dŽmarche archŽologique consiste, encore
plus quÕˆ laisser lÕhomme dŽpourvu de toute initiative et de toute capacitŽ dÕaction face ˆ
une histoire qui lui sÕimpose, ˆ ne pas •tre en mesure de penser ces m•mes conditions de
possibilitŽ, ˆ ne pas pouvoir se caractŽriser elle-m•me comme une Ç expŽrience de
pensŽe È, au sens quÕon a vu : comme Ç pensŽe de la pensŽe È capable de mettre en lumi•re
les cadres qui structurent notre expŽrience. En bref, lÕarchŽologie risque prŽcisŽment de
perdre son statut philosophique dÕenqu•te sur notre fa•on de penser. Ce qui nÕest pas un
faible risque, car cÕŽtait prŽcisŽment ce statut qui dŽfinissait lÕarchŽologie par rapport ˆ
lÕhistoire sociale, des mentalitŽs ou des sciences. LÕarchŽologie phŽnomŽnologique avait
prŽservŽ son penchant philosophique en se posant comme contre-histoire ; lÕarchŽologie
foucaldienne, dans la mesure o• elle construit le rapport entre expŽriences et concepts ˆ
partir du rapport extŽrieur ˆ lÕhistoire, risque de se dissoudre enti•rement dans lÕhistoire.
CÕest de cette difficultŽ que dŽrive ˆ la fois lÕabandon du mot et du concept dÕexpŽrience et

1. Ibid., p. 84 : Ç Si le langage est la promesse de la dispersion anthropologique, lÕarchŽologie reprŽsente
lÕeffort philosophique pour faire advenir cette promesse et sortir ainsi du pli anthropologique des sciences
humaines. È
2. Cf. les observations similaires de F. Gros, Ç Une philosophie de la vŽritŽ È, in M. Foucault, Philosophie,
Paris, Gallimard, 2005, pp. 15-16.
129
lÕŽlaboration de la gŽnŽalogie, Žlaboration paradoxale, consistant en une Ç historisation È
encore plus radicale Ç qui ne laissera rien au-dessous de soi, qui aurait la stabilitŽ rassurante
de la vie ou de la nature.
1
È Mais cette conversion ultŽrieure ˆ lÕhistoire ne provient pas
d'un quelconque dŽsenchantement ou dÕune critique de la philosophie
2
. Elle consiste
plut™t dans la tentative de rendre la philosophie Ç enti•rement politique et enti•rement
historienne È, cÕest-ˆ-dire au plus pr•s de la question du prŽsent, ce qui implique, comme
nous allons le voir, le retournement de lÕanalyse archŽologique
3
. Si ce retournement
sÕaccompagne et sÕaccomplit dans lÕeffacement du mot Ç expŽrience È, ce nÕest pas en
raison de lÕeffacement de la question de lÕexpŽrience mais, au contraire, parce quÕil ne sÕagit
plus de penser lÕexpŽrience et la pensŽe dans leur extŽrioritŽ, comme si lÕune se rŽvŽlait •tre
la clŽ Ç explicative È de lÕautre, mais dans un m•me mouvement crŽatif o• la pensŽe est
finalement et intŽgralement la forme dÕune action qui a constituŽ notre propre expŽrience
de nous-m•mes. Le vieux probl•me canguilhemien du rapport entre expŽrience et
concepts peut alors trouver une solution vŽritablement philosophique : lÕontologie
historique de nous-m•mes.














1. Ç Nietzsche, la gŽnŽalogie, lÕhistoire È, DEI-II, p. 1015.
2. CÕest le point de vue dÕAndrŽ Burgui•re, qui cependant ajoute que Ç les raisons de cette conversion
comme ses objectifs restent philosophiques È (LÕŽcole des Annales. Une histoire intellectuelle, Paris, Odile Jacob,
2006, p. 242.) Cela signifie, aux yeux de Burgui•re, que Foucault a fait un usage Ç instrumental È de lÕhistoire
ˆ des fins philosophiques et politiques, cÕest-ˆ-dire afin de dŽnoncer le Ç complot permanent È de la
collusion intrins•que du pouvoir et du savoir. Or, ˆ notre sens, il nÕy a rien de plus loin de la gŽnŽalogie que
cette vision conspirationniste de lÕhistoire : dans ce sens, la gŽnŽalogie reste aussi fid•le que lÕarchŽologie au
principe de ne pas faire de lÕhistoire Ç la servante de la philosophie È (Ç Nietzsche, É È, cit., p. 1017). On le
verra mieux dans le chapitre suivant, avec la critique de la notion dÕidŽologie.
3. Ç La question de la philosophie, cÕest la question de ce prŽsent qui est nous-m•mes. CÕest pourquoi la
philosophie aujourdÕhui est enti•rement politique et enti•rement historienne. Elle est la politique immanente
ˆ lÕhistoire, elle est lÕhistoire immanente ˆ la politique. È (ÒNon au sexe roiÓ, DEIII, p. 266).

130
Chapitre III

GƒNƒALOGIE



Ç Comment se fait-il que la pensŽe ait un lieu dans
lÕespace du monde, quÕelle y ait comme une origine,
et quÕelle ne cesse, ici et lˆ, de commencer toujours ˆ
nouveau ? È
Foucault, MC, p. 364






Dans une entretien datant de 1967, Foucault dŽfinissait lÕarchŽologie comme une
Ç ethnologie de la culture ˆ laquelle nous appartenons È et il disait vouloir se situer Ç ˆ
lÕextŽrieur È de cette culture pour Ç voir comment elle a pu effectivement se constituer.
1
È
Le terme ÔethnologieÕ montre bien le sens de la dŽmarche foucaldienne : il sÕagit, pour
dŽcrire notre prŽsent, prŽcisŽment dÕen prendre les distances, de se rendre Žtranger ˆ ce
prŽsent comme sÕil Žtait un pays exotique. DŽmarche paradoxale, dans laquelle
lÕarchŽologie Žtait prise au pi•ge, car vouloir dŽcrire de lÕextŽrieur lÕentrelacement des
pratiques discursives qui constitue notre prŽsent reviendrait ni plus ni moins ˆ sÕextraire de
notre archive, alors que Ç cÕest ˆ lÕintŽrieur des ses r•gles que nous parlons.
2
È Pourtant,
une page de lÕArchŽologie du savoir marque tr•s prŽcisŽment le passage ˆ un autre usage de la
description archŽologique qui peut aussi valoir comme diagnostic de notre prŽsent et
annonce en cela clairement lÕanalyse gŽnŽalogique :
L'analyse de l'archive comporte donc une rŽgion privilŽgiŽe : ˆ la fois proche de nous, mais
diffŽrente de notre actualitŽ, c'est la bordure du temps qui entoure notre prŽsent, qui le surplombe et qui
l'indique dans son altŽritŽ ; c'est ce qui, hors de nous, nous dŽlimite. La description de l'archive dŽploie ses
possibilitŽs (et la ma”trise de ses possibilitŽs) ˆ partir des discours qui viennent de cesser
justement d'•tre les n™tres ; son seuil d'existence est instaurŽ par la coupure qui nous sŽpare de
ce que nous ne pouvons plus dire, et de ce qui tombe hors de notre pratique discursive ; elle
commence avec le dehors de notre propre langage; son lieu, c'est l'Žcart de nos propres
pratiques discursives. En ce sens elle vaut pour notre diagnostic. [É] Le diagnostic ainsi

1
Ç Qui •tes-vous, professeur Foucault ? È, in DEI-II, p. 633.
2
AS, p. 179.
131
entendu n'Žtablit pas le constat de notre identitŽ par le jeu des distinctions. Il Žtablit que nous
sommes diffŽrence, que notre raison c'est la diffŽrence des discours, notre histoire la diffŽrence
des temps, notre moi la diffŽrence des masques. Que la diffŽrence, loin d'•tre origine oubliŽe et
recouverte, c'est cette dispersion que nous sommes et que nous faisons
1
.

Ici, en somme, Foucault inverse le sens de lÕanalyse archŽologique en redŽployant
son principe basique de diffŽrence dŽfini dans Naissance de la clinique : ce ne sont plus les a
priori historiques des Žpoques passŽs qui font surface comme diffŽrences absolues par
rapport ˆ lÕexpŽrience prŽsente, cÕest prŽcisŽment lÕa priori que structure notre regard qui
devient accessible ˆ partir de lÕanalyse historique du passŽ, comme diffŽrence par rapport ˆ
ce que nous ne sommes plus. Nous avons vu que ce retournement Žtait en quelque sorte
implicite dans la dŽmarche archŽologique m•me : comme la thŽologie nŽgative ne peut pas
parler directement des attributs de Dieu et se rŽsigne ˆ parler de ce quÕil nÕest pas, depuis
Histoire de la folie lÕarchŽologie rŽv•le notre a priori historique non pas directement mais en
creux, ˆ partir de sa diffŽrence par rapport aux autres ŽpistŽm•s. Du point de vue de la forme
gŽnŽrale de lÕanalyse historique, une fois historicisŽ la figure de lÕa priori et introduit le
concept de Ç pratique discursive È, la gŽnŽalogie ne rŽsulte peut •tre pas beaucoup plus
dÕun changement dans lÕordre de la finalitŽ que de la mŽthode
2
. Changement qui est
toutefois capitale, car il oriente enti•rement la rŽflexion critique, ˆ partir de LÕordre du
discours et en particulier dans les cours au Coll•ge de France, vers la direction de lÕanalyse
philosophique dÕun prŽsent envisagŽ du point de vue de sa diffŽrence par rapport ˆ lÕactuel.
La Ç diffŽrence È nÕest plus pensŽe ˆ partir de lÕincommensurabilitŽ entre prŽsent et passŽ
ou de la distance entre expŽrience et pensŽe : elle est introduite dans le prŽsent en tant
quÕŽcart par rapport ˆ la rŽpŽtition de lÕŽvŽnement qui produit lÕactualitŽ. Il convient alors
de prŽciser le rapport entre ces trois termes, ŽvŽnement, prŽsent, actualitŽ, rapport o• se
joue le vrai sens de la gŽnŽalogie.


1
AS, pp. 179-180, je souligne. Sur lÕactivitŽ de diagnostic comme mise en Žvidence de la diffŽrence
entre le prŽsent et le passŽ, cf. aussi Ç Foucault rŽpond ˆ Sartre È, DEI-II, p. 693.
2
Cf. les observation rŽtrospectives de Foucault ˆ ce propos : Ç En ce sens, cette critique n'est pas
transcendantale, et n'a pas pour fin de rendre possible une mŽtaphysique: elle est gŽnŽalogique dans sa
finalitŽ et archŽologique dans sa mŽthode. ArchŽologique -et non pas transcendantale -en ce sens qu'elle ne
cherchera pas ˆ dŽgager les structures universelles de toute connaissance ou de toute action morale possible;
mais ˆ traiter les discours qui articulent ce que nous pensons, disons et faisons comme autant d'ŽvŽnements
historiques. Et cette critique sera gŽnŽalogique en ce sens qu'elle ne dŽduira pas de la forme de ce que nous
sommes ce qu'il nous est impossible de faire ou de conna”tre; mais elle dŽgagera de la contingence qui nous
a fait •tre ce que nous sommes la possibilitŽ de ne plus •tre, faire ou penser ce que nous sommes, faisons ou
pensons. È (Ç Qu'est-ce que les Lumi•res? È, DEIV, p. 574).
132
DE LA THEOLOGIE NEGATIVE A LÕONTOLOGIE HISTORIQUE DE
NOUS-MEMES : LA QUESTION DU PRESENT

Ç Fabricant et fabriquŽ, lÕŽvŽnement est dÕemblŽe un morceau de temps et dÕaction
mis en morceaux, en partage comme en discussion È Žcrit lÕhistorienne Arlette Farge.
1
Ce
Ç morceau de temps È est selon Foucault ce qui inaugure notre prŽsent comme le moment
de sa rŽpŽtition et la constitution dÕune actualitŽ :
Ç Et c'est vrai que, dans mes livres, j'essaie de saisir un ŽvŽnement qui m'a paru, qui me para”t
important pour notre actualitŽ, tout en Žtant un ŽvŽnement antŽrieur. [É] Tous ces ŽvŽnements,
il me semble que nous les rŽpŽtons. Nous les rŽpŽtons dans notre actualitŽ, et j'essaie de saisir
quel est l'ŽvŽnement sous le signe duquel nous sommes nŽs, et quel est l'ŽvŽnement qui continue
encore ˆ nous traverser.
2
È

Loin dÕ•tre lÕirruption de lÕirrationnel et de lÕimpensable qui sÕoppose au jeu des
structures, lÕŽvŽnement dŽfinit donc une certaine forme du prŽsent par sa rŽpŽtition : il a
reprŽsentŽ, ˆ un certain moment, le changement du rapport de force, la rupture qui ouvre
notre prŽsent, mais pour nous il a perdu dŽsormais toute nouveautŽ en devenant le proche,
le quotidien, lÕintime, et par lˆ m•me lÕinvisible, ce que nous ne percevons pas.
3
LÕactualitŽ,
par contre, est dŽfinie par une expŽrience de pensŽe inscrite dans le prŽsent qui permet de
prendre une certaine distance par rapport ˆ ce prŽsent m•me et qui par consŽquent fait de
cette rŽpŽtition un moment unique. Le prŽsent dŽvient alors Ç un jour comme les autres,
ou plut™t, un jour qui [comme les autres], nÕest jamais comme les autres È
4
. Ce nÕest ni un
ŽvŽnement, ni la structure dÕune rŽpŽtition perpŽtuelle, qui dŽfinit lÕactualitŽ de notre
prŽsent, mais prŽcisŽment le mouvement de pensŽ qui est impliquŽ dans notre expŽrience
du prŽsent. Ainsi, la Ç situation actuelle È est dŽfinie non pas par un ensemble des
mŽcanismes Žconomiques et sociaux, mais Ç par cette esp•ce dÕinterface entre, dÕune part,

1
A. Farge, Ç De lÕŽvŽnement È, in Id., Des lieux pour lÕhistoire, Paris, Seuil, 1997, p. 82. Je ne traiterai pas
ici du r™le important de la question de lÕŽvŽnement dans la philosophie fran•aise, je renvoie pour cela ˆ A.
Gualandi, La rupture et lÕŽvŽnement. Le probl•me de la vŽritŽ scientifique dans la philosophie fran•aise contemporaine, Paris,
LÕHarmattan, 1998.
2
Ç La sc•ne de la philosophie È, DEIII, p. 574. Sur ce point, cf. F. Ewald, Ç Foucault et lÕactualitŽ È, in
Au risque de Foucault, cit., pp. 203-212.
3
Sur la fausse opposition entre ŽvŽnement et structure, cf. Ç Revenir ˆ lÕhistoire È, DEI-II, pp. ;
Ç Entretien avec Michel Foucault È, DEIII, p. 145 ; sur lÕŽvŽnement comme changement des rapports de
force et inversion de la domination dans la lutte, Ç Nietzsche, la gŽnŽalogie, lÕhistoire È, DEI-II, p. 1016.
4
Ç Structuralisme et post-structuralisme È, DEIV, p. 448. Cf. sur ce point G. Deleuze, F. Guattari, QuÕest-
ce que la philosophie, cit., p. 107 : Ç LÕactuel nÕest pas ce que nous sommes, mais plut™t ce que nous devenons,
ce que nous sommes en train de devenir, cÕest-ˆ-dire lÕAutre, notre devenir-autre. Le prŽsent, au contraire,
cÕest ce que nous sommes et, par lˆ m•me, ce que nous cessons dŽjˆ dÕ•tre È.
133
la sensibilitŽ des gens, leurs choix moraux, leur rapport ˆ eux-m•mes et, dÕautre part, les
institutions qui les entourent.
1
È La pensŽe incorporŽe dans lÕaction en tant que forme de
cette action au quotidien, dans le sens quÕon a dŽfini plus haut, est prŽcisŽment ce qui
soustrait le prŽsent ˆ la rŽpŽtition monotone de lÕŽvŽnement et crŽe cette actualitŽ qui se
distingue par une expŽrience qui est seulement le n™tre.
A partir de cette structure temporelle, Foucault tire un certain nombre de
consŽquences. En premier la gŽnŽalogie nÕaura plus pour but de mettre en lumi•re la
Ç pensŽe dÕavant la pensŽe È comme lÕarchŽologie, mais prŽcisŽment la pensŽe en tant que
forme rŽflexive de dŽtachement par rapport ˆ lÕaction, pensŽe qui permet de prendre du
recul par rapport ˆ ce quÕon est et ˆ ce quÕon fait, comme on lÕa vu dans le chapitre
prŽc•dent, une pensŽe qui rŽflŽchit au prŽsent et le rend un Ç actuel È. Prendre en compte
cette pensŽe signifie que la gŽnŽalogie, ou la philosophie tout court, sera orientŽe vers
lÕactualitŽ, cÕest-ˆ-dire que, en imitant le geste de lÕ AufklŠrung kantien, elle cherchera ˆ
mettre ˆ jour la diffŽrence que lÕaujourd'hui introduit par rapport ˆ hier
2
. Comme il Žmerge
distinctement dans les textes Ç kantiens È du dernier Foucault, la dŽmarche philosophique
est enti•rement vouŽe ˆ lÕactualitŽ, non seulement dans le sens quÕelle cherche ˆ lÕŽclairer
mais aussi dans le sens quÕelle appartient compl•tement ˆ lÕŽvŽnement du prŽsent que nous
sommes :
[É] Avec ce jeu entre la question Ç QuÕest-ce que lÕAufklŠrung ? È et la rŽponse que Kant va
lui donner, il me semble quÕon voit la philosophie devenir la surface dÕŽmergence de sa propre
actualitŽ discursive, actualitŽ quÕelle interroge comme un ŽvŽnement dont elle a ˆ dire le sens, la
valeur, la singularitŽ philosophique et dans lequel elle a ˆ trouver ˆ la fois sa propre raison d'•tre
et le fondement de ce qu'elle dit. Et par lˆ m•me on voit que la pratique philosophique, ou
plut™t que le philosophe, tenant son discours philosophique, ne peut pas Žviter de poser la
question de son appartenance ˆ ce prŽsent
3
.

Dire que Kant pose pour premi•re la question du prŽsent, comme actualitŽ, comme
situation historique bien dŽterminŽ dans lÕordre de la connaissance, des sciences et de
lÕinstitution m•me du savoir ˆ sa propre Žpoque, cÕest faire une lecture foucaldienne de
Kant, cÕest transposer la question kantienne des limites de la connaissance en question

1
Ç Un syst•me fini face ˆ une demande infinie È, DEIV, p. 369.
2
Ç QuÕest-ce que les Lumi•res È, DEIV, p. 564. Par Ç textes kantiens È jÕentends, outre cette confŽrence,
la premi•re le•on du 5 janvier du cours aux Coll•ge de France de 1983, Le gouvernement de soi et des autres
(GSA), pp. 3-39, et la confŽrence ˆ la SociŽtŽ Fran•aise de Philosophie, Ç QuÕest-ce que la critique ?
(Critique et AufklŠrung) È, cit. Sur ces Žcrits, cf. F. Gros, Ç Foucault et la le•on kantienne des Lumi•res È,
Lumi•res, 8 : Ç Foucault et les Lumi•res È, 2eme sŽmestre 2006, pp. 159-167.
3
GSA, p. 14. Cf. aussi Ç La technologie politique des individus È, in DEIV, p. 813.
134
dÕappartenance historique. La modernitŽ, en ce sens, cette modernitŽ de lÕhomme comme
•tre fini, est un certain mode de relation ˆ lÕŽgard de lÕactualitŽ qui Ç marque en m•me
temps une appartenance et se prŽsente comme t‰che È. Ce nÕest pas que nous sommes
modernes parce quÕon appartient ˆ la modernitŽ, et on sait combien Foucault revendiquait
cette modernitŽ kantienne et refusait toute rŽfŽrence ˆ une postmodernitŽ
1
, nous sommes
modernes parce que nous pensons notre prŽsent comme actualitŽ.
Recomposons alors les pi•ces de notre puzzle. La philosophie prend notre prŽsent ˆ
la fois comme point de dŽpart et dÕarrivŽe, elle doit Žclairer lÕactualitŽ que nous sommes
tout en Žtant enracinŽe dans un prŽsent. Ce prŽsent nous lÕhabitons en actualisant
lÕŽvŽnement qui lÕa ouvert, cÕest-ˆ-dire en le rŽpŽtant comme une singularitŽ dans une
expŽrience de pensŽe qui est ˆ chaque fois unique. Mais prŽcisŽment cette singularitŽ de
notre prŽsent est tellement proche de nous, elle nous constitue au point que nous ne la
percevons pas : nous considŽrons lÕŽvŽnement qui a constituŽ notre prŽsent comme notre
monde naturel, lÕŽlŽment Žvident dans lequel nous vivons prŽcisŽment parce que cet
ŽvŽnement est intŽgrŽ dans des syst•mes de pensŽe qui font corps avec un mode dÕ•tre et
des rŽseaux conceptuels qui sont intŽgralement incorporŽs dans une expŽrience
2
. La t‰che
de la philosophie consiste alors prŽcisŽment ˆ Ç faire voir ce que nous voyons È : les
rapports de force, les formes de savoir, les techniques de soi dont lÕŽvidence aveuglante
anime les comportements quotidiens.
3
Ç ƒvŽnementialiser È notre prŽsent pour quÕil
devienne actualisable, signifie en effet Ç rompre son Žvidence È pour en montrer la
singularitŽ, selon un processus qui rappelle lÕ Ç Žstrangement È du thamauzein aristotŽlicien.
4

CÕest ˆ partir de ce moment que la question de lÕappartenance du travail foucaldien ˆ
la philosophie cesse de se poser, dans le sens que ce travail reste philosophique seulement

1
Ç Structuralisme et post-structuralisme È, DEIV, p. 447.
2
Cf. Ç QuÕappelle-t-on punir È, DEIV, p. 638 : Ç Il m'a semblŽ que le travail d'un intellectuel, ce que
j'appelle un Ç intellectuel spŽcifique È, c'est de tenter de dŽgager, dans leur pouvoir de contrainte mais aussi
dans la contingence de leur formation historique, les syst•mes de pensŽe qui nous sont devenus maintenant familiers,
qui nous paraissent Žvidents et qui font corps avec nos perceptions, nos attitudes, nos comportements. È (je souligne).
3
Ç La philosophie analytique de la politique È, DEIII, pp. 540-541. Cf. Ç Est-il donc important de
penser ? È, DEIV, p. 180 : Ç [La pensŽe] c'est quelque chose qui se cache souvent, mais anime toujours les
comportements quotidiens. Il y a toujours un peu de pensŽe m•me dans les institutions les plus sottes, il y a
toujours de la pensŽe m•me dans les habitudes muettes. La critique consiste ˆ dŽbusquer cette pensŽe et ˆ
essayer de la changer : montrer que les choses ne sont pas aussi Žvidentes qu'on croit, faire en sorte que ce
qu'on accepte comme allant de soi n'aille plus de soi. Faire la critique, c'est rendre difficiles les gestes trop
faciles. È
4
Sur la notion dÕŽvŽnemŽtialisation, qui sera dŽcrite plus tard sous le terme de Ç problŽmatisation È
lorsque les ŽvŽnements seront dŽcrits explicitement comme des ŽvŽnements de pensŽe, cf. Ç Table ronde de
20 mai 1978 È, DEIV, pp. 23-25.
135
en redŽfinissant la philosophie m•me comme diagnostic du prŽsent pour laquelle, comme
aurait dit Canguilhem, Ç toute mati•re Žtrang•re est bonne È.
1
Mais cette activitŽ
proprement philosophique dÕŽclairage du prŽsent implique nŽcessairement une dŽmarche
historienne, ou mieux gŽnŽalogique dans le sens o• il sÕagit de remonter aux ŽvŽnements
qui ont constituŽ notre prŽsent comme tel et cÕest dans ce sens que la dŽmarche
gŽnŽalogique constitue un vrai dŽpassement de lÕarchŽologie. Cette derni•re restait en
quelque sorte soumise aux principes basilaires de lÕŽpistŽmologie historique, cÕest-ˆ-dire
Žviter toute anachronisme en introduisant des seuils et des ruptures, alors que la
gŽnŽalogie, en se donnant ce prŽsent m•me comme objet unique et dernier, doit remonter
le temps a contrario de lÕordre ŽvŽnementiel ˆ travers une Ç pratique contr™lŽ de
lÕanachronisme È. Assumer le risque de lÕanachronisme, en toute connaissance de cause,
revient ˆ soumettre les contenus historiques ˆ des questions que les hommes des autres
Žpoques ne pouvaient pas se poser, mais aussi revenir vers le prŽsent lestŽ des probl•mes
qui ne sont plus les n™tres, pour pouvoir regarder diffŽremment ce prŽsent m•me
2
. Nul
Žtonnement alors que les usages anachroniques de la tragŽdie et de la mythologie grecques
par Nietzsche mais aussi par Freud aient pu rŽsulter comme les vrais mod•les de la
dŽmarche gŽnŽalogique : cÕest quÕil ne sÕagit plus seulement de neutraliser lÕanachronisme
gŽnŽrŽ par un acte de connaissance nŽcessairement ancrŽ dans le prŽsent, mais de
reconna”tre lÕappartenance ˆ ce prŽsent comme une t‰che essentielle de la pensŽe critique.
Ce souci du prŽsent nÕest pas en somme une fiction rŽtrospective qui a trouvŽ dans la
rŽfŽrence ˆ Kant son lieu dÕŽlection, mais le principe basilaire qui permet de comprendre
les longues cavalcades de lÕhistoire gŽnŽalogique qui auraient ŽtŽ interdites ˆ la dŽmarche
archŽologique et qui permettent, par exemple, de retrouver ˆ la racine de lÕƒtat-providence
moderne le croisement entre un pouvoir juridico-politique sÕexer•ant sur des sujet civils et
un pouvoir pastoral qui, depuis bien de si•cles, sÕexerce sur des individus vivants
3
.

1
Cf. Ç La sc•ne de la philosophie È, DEIII, p. 573 : Ç [É] je ne suis pas philosophe dans le sens
classique du terme - peut-•tre ne suis-je pas philosophe du tout, en tout cas, je ne suis pas un bon
philosophe - est que je ne m'intŽresse pas ˆ l'Žternel, je ne m'intŽresse pas ˆ ce qui ne bouge pas, je ne
m'intŽresse pas ˆ ce qui reste stable sous le chatoiement des apparences, je m'intŽresse ˆ l'ŽvŽnement. [É]
RŽpondre ˆ la question : qui sommes-nous ? Et qu'est-ce qui se passe? Ces deux questions sont tr•s
diffŽrentes des questions traditionnelles: qu'est-ce que l'‰me? Qu'est-ce que l'ŽternitŽ? Philosophie du
prŽsent, philosophie de l'ŽvŽnement, philosophie de ce qui se passeÉ È Cette attitude singuli•re est ˆ
lÕorigine ˆ la fois des hŽsitations de Foucault quant ˆ se dŽfinir un philosophe et ˆ lÕorigine de lÕirradiation de
son travail dans la sociologie, lÕhistoire des sciences, etc.
2
Cf. ˆ ce propos lÕarticle fondamental de N. Loraux, Ç Eloge de lÕanachronisme en histoire È, Le genre
humain, Juin 1993 : Ç LÕancien et le nouveau È, Paris, Seuil, pp. 23-39.
3
Cf. Ç Omnes et singulatim : vers une critique de la raison politique È, DEIV, p. 144.
136
CÕest prŽcisŽment cette appartenance au prŽsent qui cherche ˆ diagnostiquer sa part
dÕactualitŽ que Foucault appelle Ç ontologie historique de nous-m•mes È ou Ç ontologie du
prŽsent È
1
. Par les usages quÕil fait de ce mot, Foucault dŽsigne une type dÕanalyse qui, ˆ
travers lÕenqu•te historiques sur les ŽvŽnements qui nous ont constituŽs comme tels,
cherche ˆ mettre en lumi•re la pensŽe qui caractŽrise notre fa•on dÕhabiter un prŽsent. Non
pas donc une histoire Ç de ce que nous sommes devenus È, mais une histoire de nos modes
de pensŽe et de leur imbrication dans des expŽriences, histoire qui doit rŽpondre ˆ la
question Ç comment sommes-nous arrivŽs ˆ penser ainsi ? È et ˆ la question
canguilhemienne, Ç comment sommes-nous arrivŽs ˆ penser la vŽritŽ comme
scientifique ? È, Ç comment lÕhomme a pu-t-il devenir un Ôanimal de vŽritŽ ? È
2
. En
dŽfinissant cette ontologie historique comme une Ç ontologie de nous m•mes È, Foucault se
rapproche encore une fois de lÕÇ ontologie rŽgionale È husserlienne, entendue comme
comprŽhension visant une entitŽ ou une genre particulier. En prŽcisant que cette ontologie
porte sur une pensŽe qui habite des pratiques, une autre comparaison pourrait •tre
esquissŽe avec la comprŽhension prŽ-ontologique heideggŽrienne
3
. Mais lÕÇ ontologie
historique de nous-m•mes È ne se prolonge ni dans une hermŽneutique ontologique, ni
dans une analytique du Dasein : elle se manifeste plut™t dans un •thos critique, dans une
attitude philosophique de diagnostic des limites de notre pensŽe qui a pour vocation de se
transformer elle-m•me en expŽrience, en Ç Žpreuve historico-pratique des limites que nous
pouvons franchir.
4
È Dans ce sens, le probl•me du rapport entre expŽrience et pensŽe Žtait
rŽsolu en mettant ˆ lÕŽpreuve les analyses historico-critiques avec une expŽrience de
lÕactualitŽ qui est immŽdiatement expŽrience de pensŽe dans le prŽsent et sur le prŽsent. Si
lÕ Ç histoire du prŽsent È est la tentative paradoxale de montrer le socle prŽcognitif de notre
expŽrience, cette histoire trouve sa raison dÕ•tre prŽcisŽment dans une ontologie du
prŽsent, cÕest-ˆ-dire dans une analyse philosophique permanente de notre expŽrience de
pensŽe. La volontŽ de comprendre notre pensŽe dans son prŽsent est le moteur les plus efficace
de la connaissance et de la rŽflexion proprement historiennes.
Cette appartenance nŽcessaire de la philosophie au prŽsent, sous la forme dÕun •thos

1
Cf. Ç QuÕest-ce que les Lumi•res È, DEIV, pp. 574-577 ; Ç A propos de la gŽnŽalogie de lÕŽthique È,
DEIV, p. 618.
2
Cf. F. Gros, Ç Michel Foucault, une philosophie de la vŽritŽ È, cit., p. 11.
3
Sur ce dernier point, cf. B. Han, LÕontologie manquŽe de Michel Foucault, cit., pp. 305-321.
4
Ç QuÕest-ce que les Lumi•res È, DEIV, p. 575 ; Ç Structuralisme et post-structuralisme È, DEIV, pp.
448-449.
137
critique est ˆ mon sens la formulation dans des termes philosophiques dÕune attitude qui
avait portŽe, ˆ partir des annŽes 1970, ˆ la multiplication des Ç lignes dÕactualisation È du
discours thŽorique foucaldien (entretiens, interventions publiques, articles de quotidien,
etc.), mais implique aussi que le discours m•me foucaldien, et surtout ses analyses
historiques, ne seront comprŽhensibles quÕˆ partir de son prŽsent et de la tentative de
rendre ce prŽsent intelligible en tant quÕactuel
1
. Dans son cours de 1976, Ç Il faut dŽfendre la
sociŽtŽ È, Foucault a pris en examen ce discours historique qui part du prŽsent pour
introduire dans lÕactualitŽ un changement allant au-delˆ de la seule Ç prise de conscience È -
et quÕon pourrait appeler Ç politique È. Quel meilleur exemple dÕattitude Ç enti•rement
politique et enti•rement historienne È que le discours de la Ç guerre des races È, avec sa
gŽnŽralisation tactique du savoir historique ˆ partir dÕune grille dÕintelligibilitŽ centrŽe sur le
prŽsent ?
2
Et pourtant, la question de lÕÇ instrumentalisation È, philosophique ou politique,
de lÕhistoire montre tr•s prŽcisŽment que la gŽnŽalogie, en tant quÕanalyse politique et
historienne ˆ la fois, se situe aux antipodes de lÕusage politique de lÕhistoire.
La gŽnŽalogie et lÕhistoire

CÕest parce que la philosophie est liŽe ˆ lÕactualitŽ et cÕest parce que cette actualitŽ
est Ç politique È, quÕelle est enti•rement historienne. La question Ç quÕest-ce que notre
prŽsent ? È ne peut quÕ•tre posŽe ˆ partir de lÕhistoire, mais en m•me temps notre histoire
ne peut •tre faite quÕˆ partir de notre prŽsent. Ce principe, en soi-m•me, ne semble pas
ŽloignŽ du prŽsentisme de la premi•re gŽnŽration des Annales. Lorsque Fevbre et Bloch
Žtudiaient les fluctuations Žconomiques et monŽtaires du passŽ cÕŽtait ˆ partir de
lÕexpŽrience de la grande dŽpression Žconomique de lÕŽpoque : prŽsent et passŽ Žtaient liŽs
dans un mouvement dÕŽclairage rŽciproque, le prŽsent Žtant en m•me temps le point de
dŽpart et le point dÕarrivŽe de lÕanalyse historique.
3
Ainsi, si lÕhistoire ne peut partir que des

1
Dans lÕune de ses derni•rs entretiens, en parlant de ses recherches sur lÕantiquitŽ, Foucault disait Ç Je
pars dÕun probl•me dans les termes o• il se pose actuellement et jÕessaie dÕen faire une gŽnŽalogie. È (Ç Le
souci de la vŽritŽ È, DEIV, p. 674).
2
FDS, passim, en particulier, pp. 169-190, 204.
3
Cf. en particulier L. Febvre, Ç De lÕhistoire-tableau, essai de critique constructive È, Annales EHS, 5,
1933, p. 267 : Ç Entre le passŽ et le prŽsent pas de cloison Žtanche, cÕest lÕantienne des Annales. Ce qui ne
veut pas dire : le prŽsent et le passŽ sont interchangeables Ð mais bien : sachons utiliser la force manifeste de
suggestion quÕexerce, sur lÕesprit des historiens, sÕils veulent bien comprendre le passŽ, la connaissance
prŽcise des faits contemporaines È. Sur le prŽsentisme de lÕŽcole des Annales, cf. A. Burgui•re, LÕEcole des
Annales. Une histoire intellectuelle, Paris, Odile Jacob, 2006, pp. 33 sv. ; sur le rapport de la gŽnŽalogie
foucaldienne ˆ ce prŽsentisme, J. Le Goff, Ç Foucault et la Ônouvelle histoireÕ È, cit. ; sur le prŽsentisme en
138
objets du prŽsent pour remonter vers le passŽ selon un dŽmarche rŽgressive et
anachronique, cÕest que lÕexpŽrience du prŽsent est la vraie Žnigme ˆ rŽsoudre, le vrai objet
de lÕanalyse historienne : Ç LÕincomprŽhension du prŽsent na”t fatalement de lÕignorance du
passŽ. Mais il nÕest peut-•tre pas moins vain de sÕŽpuiser ˆ comprendre le passŽ, si lÕon ne
sait rien du prŽsent.
1
È Žcrit Bloch. Les historiens des Annales insisteront sur la
construction de ce cercle vertueux entre prŽsent et passŽ, qui nÕest rien dÕautre que la
construction de lÕobjet de lÕhistorien ; voici comment Braudel dŽcrit ce cercle dans son
petit livre-manifeste sur La MŽditerranŽe : Ç Ce que nous avons voulu tenter, cÕest une
rencontre constante du passŽ et du prŽsent, le passage rŽpŽtŽ de lÕun ˆ lÕautre, un rŽcital
sans fin conduit ˆ deux voix franches. [É] LÕhistoire nÕest pas autre chose quÕune
constante interrogation des temps rŽvolus au nom des probl•mes et curiositŽs Ð et m•me
des inquiŽtudes et des angoisses Ð du temps prŽsent qui nous entoure et nous assi•ge È
2
.
Or, dans la fili•re des Annales, et plus gŽnŽralement de lÕhistoriographie fran•aise au
XX
e
si•cle, la dŽclaration dÕappartenance de lÕhistorien ˆ son prŽsent est la condition non
seulement dÕune rŽflexion sur le r™le de lÕhistoire et de lÕhistorien par rapport aux autre
domaines des sciences humaines (comme chez Braudel, Chaunu, Le Goff ou Nora), mais
aussi dÕune rŽflexion mŽthodologique sur le Ç rŽgime dÕhistoricitŽ È auquel il appartient,
celui-ci se dŽterminant toujours au croisement entre les modalitŽs de transmission des
sources et la dŽmarche rŽgressive de lÕhistorien
3
. Dit autrement, la condition de lÕauto-

histoire et plus en gŽnŽral comme Ç obsession È de la civilisation contemporaine, cf. F. Hartog, RŽgimes
dÕhistoricitŽ, Paris, Seuil, 2003, pp. 113 sv.
1
M. Bloch, Apologie pour lÕhistoire ou mŽtier de lÕhistorien, Paris, Armand Colin, 1993, p. 95.
2
F. Braudel, La MŽditerranŽe. LÕEspace et lÕHistoire, Paris, Arts et MŽtiers Graphiques, 1977 (rŽed.
Flammarion, 1985), p. 7; de Braudel cf. en particulier ƒcrits sur lÕhistoire, Paris, Flammarion, 1969, pp. 239-
314. Sur ce rapport entre histoire et prŽsent, et pour me limiter aux ouvrages que certainement Foucault
connaissait, cf. P. Chaunu, cf. Ç Histoire au prŽsent È, in Id., Histoire quantitative et histoire sŽrielle, Cahier des
Annales n¡ 37, Paris, Armand Colin, 1978, pp. 5-7 ; P. Ari•s, Histoire des populations fran•aises, Paris, Seuil,
1948 (rŽed. augmentŽe 1971), pp. 11-16, et en particulier Id., LÕenfant et la vie familiale sous lÕAncien RŽgime,
Paris, Le Seuil, 1973, p. 26 : Ç Nous partons nŽcessairement de ce que nous savons du comportement de
lÕhomme dÕaujourdÕhui, comme dÕun mod•le auquel nous comparons les donnŽes du passŽ Ð quitte ensuite ˆ
considŽrer le mod•le nouveau, ainsi construit ˆ lÕaide des donnŽes du passŽ, comme une seconde origine, et
ˆ redescendre vers le prŽsent et modifier lÕimage na•ve que nous avions au dŽbut. È
3
Cf. M. Bloch, Ç Fustel de Coulanges, historien des origines fran•aises È (1919), dans M. Bloch,
LÕHistoire, la Guerre, la RŽsistance, Gallimard, Paris, 2006, pp. 370 sv. Sur cet aspect de la pensŽe
historiographique de Bloch, je me suis servi de A. Cavazzini, Le statut du rŽcit et des archives dans l'historiographie
contemporaine, th•se en Histoire et Civilisation, CRH-EHESS, sous la direction de A. Farge, 2007, chap. II.
Sur la notion de Ç rŽgime dÕhistoricitŽ È, cf. F. Hartog, RŽgimes dÕhistoricitŽ, cit., p. 118 : Ç Un rŽgime
dÕhistoricitŽ nÕa dÕailleurs jamais ŽtŽ une entitŽ mŽtaphysique, descendue du ciel et de portŽe universelle. Il
nÕest que lÕexpression dÕun ordre dominant des temps. TissŽ de diffŽrents rŽgimes de temporalitŽ, il est,
pour finir, une fa•on de traduire et dÕordonner des expŽriences du temps Ð des mani•res dÕarticuler passŽ,
prŽsent et futur Ð et de leur donner un sens. È Ces rŽflexions renvoient naturellement ˆ R. Koselleck et ˆ sa
139
reflexion mŽthodologique Žtait le refus de cette coupure absolue entre le prŽsent et le
passŽ qui Žtait encore, chez Fustel de Coulanges par exemple, garantie de la Ç neutralitŽ È
de lÕhistorien, de son abstraction de lÕaujourdÕhui et de son immersion dans un passŽe
compl•tement pŽrimŽe. Chez Foucault, la gŽnŽalogie nietzschŽenne devient le lieu
privilŽgiŽ dÕun raisonnement qui imite profondŽment le geste auto-rŽflexif de lÕŽcole des
Annales : contre lÕÇ histoire des historiens È qui suppose un Ç point dÕappui hors du temps È
et se rŽv•le en cela profondŽment solidaire du platonisme, lÕauthentique sens historique
implique un dŽdoublement du regard de lÕhistorien qui ouvre la dimension distinctive de la
gŽnŽalogie :
Ç Les historiens cherchent dans toute la mesure du possible ˆ effacer ce qui peut trahir, dans
leur savoir, le lieu d'o• ils regardent, le moment o• ils sont, le parti qu'ils prennent,
l'incontournable de leur passion. Le sens historique, tel que Nietzsche l'entend, se sait
perspective, et ne refuse pas le syst•me de sa propre injustice. [É] c'est un regard qui sait d'o• il
regarde aussi bien que ce qu'il regarde. Le sens historique donne au savoir la possibilitŽ de faire,
dans le mouvement m•me de sa connaissance, sa gŽnŽalogie. La wirkliche Historie effectue, ˆ la
verticale du lieu o• elle se tient, la gŽnŽalogie de l'histoire.
1
È

Le sens historique ne livre pas seulement une histoire de lÕobjet, il est
continuellement une mise en perspective de la position m•me de lÕhistorien et de sa
construction de lÕobjet, et par cela il montre que le mode dÕ•tre du passŽ est celui de son
surgissement dans le prŽsent. M•me si cette dŽmarche semble calquer lÕhistoire des
Annales, justement lˆ o• elle semble se rapprocher de la dŽmarche historienne, en rŽalitŽ
elle sÕen Žloigne dŽfinitivement dans la mesure o• elle se caractŽrise comme une activitŽ
dÕŽclairage du prŽsent qui est de part en part philosophique. Comme chez Bachelard, cÕest
le prŽsent qui est problŽmatique car dans ce prŽsent il est possible dÕaccŽder ˆ une vŽritŽ :
lÕhistoire doit •tre enti•rement mise au service de cette recherche philosophique de la
vŽritŽ dans le prŽsent.
2
Ce que signifie quÕil ne sÕagit pas dÕutiliser lÕexpŽrience actuelle
comme un moyen pour comprendre le passŽ ou vice-versa, mais de comprendre et rŽactiver
la charge du passŽ dans le prŽsent, prŽcisŽment dans la mesure o• ce prŽsent est objet dÕune pensŽe qui
le rend actuel.

description de la nouvelle relation qui se tisse dans le rŽgime moderne dÕhistoricitŽ entre temps et histoire,
cf. Die vergangene Zukunft : zur semantik geshichtlicher Zeit, Francfort, Suhrkamp, 1979, tr. Fr. Le Futur passŽ,
Paris, Žd. EHESS, 1990.
1
Ç Nietzsche, la gŽnŽalogie, lÕhistoire È, DEI-II, p. 1018.
2
Cf. lÕusage de lÕhistoire chez Bachelard: E. C. Gattinara, Epistemologia e storia, Milano, Franco Angeli,
1996, pp. 191 sv.
140
La distance de la gŽnŽalogie par rapport ˆ lÕhistoire est encore plus Žvidente si on la
confronte au travail de Pierre Nora, qui ˆ premi•re vue semble reprendre ˆ son compte et
sans aucun Žcart la t‰che de lÕhistorien du prŽsent foucaldien : faire Ç consciemment surgir
le passŽ dans le prŽsent (au lieu de faire inconsciemment surgir le prŽsent dans le passŽ È
1
.
Double injonction qui semble magistralement rŽsumer la dŽmarche archŽo-gŽnŽalogique :
rŽcuser le Ç rŽtrospectivisme È anachronique de lÕhistoire des idŽes ˆ la faveur de
lÕanachronisme perspectif de lÕhistoire du prŽsent. Et pourtant les objectifs des deux
programmes divergent, car pour Nora il sÕagit dÕŽlargir le champ de lÕhistoire en faisant
appel ˆ la mŽmoire collective qui doit jouer Ç pour lÕhistoire contemporaine, le r™le quÕavait
jouŽ pour lÕhistoire moderne lÕhistoire dite de mentalitŽs.
2
È Nous savons que cÕŽtait
prŽcisŽment ce r™le que Foucault ne voulait pas faire jouer ˆ lÕarchŽologie et quÕil sÕeffor•ait de
conjurer depuis lÕHistoire de la folie. Pourtant la tentative de mettre en lumi•re la Ç pensŽe
dÕavant la pensŽe È, conduite dans Les mots et les choses, pr•tait encore le flanc ˆ la confusion
avec une histoire de mentalitŽs qui, dans la dŽfinition quÕen donna Gaston Bouthoul en
1952, prŽsupposait Ç derri•re toutes les diffŽrences et les nuances individuelles [É] une
sorte de rŽsidu psychologique stable, fait de jugements, de concepts et de croyances
auxquels adh•rent au fond tous les individus dÕune m•me sociŽtŽ È
3
.
CÕest ici peut-•tre la cause plus grave de lÕincomprŽhension entre lÕarchŽologue du
savoir et les historiens : pour lÕhistorien des idŽes ou pour lÕhistorien de la sociŽtŽ la notion
de savoir comme ensemble des discours rŽglŽs impliquait presque automatiquement la
rŽfŽrence aux mentalitŽs ou ˆ la Ç conscience collective È. Mais, malgrŽ les efforts de Bloch
pour articuler depuis le dŽbut la notion de mentalitŽ ˆ des pratiques sociales, aux jeux du
philosophe cette notion renvoyait prŽcisŽment ˆ ce que lÕhistoire gŽnŽalogique rŽcusera
avec force : aux contraintes et aux phantasmes mŽtaphysiques dÕune inertie collective, et
enfin ˆ une histoire qui, privilŽgiant le collectif, le rŽpŽtitif et lÕautomatique, normalise
toute singularitŽ Žnonciative et semble paralyser toute contingence liŽe ˆ lÕactualitŽ
4
. Dans

1
P. Nora, Ç Le retour de lÕŽvŽnement È, in Faire de lÕhistoire, Paris, Gallimard, 1974, t. I, p. 225.
2
P. Nora, entrŽe Ç MŽmoire collective È, in J. Le Goff, R. Chartier, J. Revel (Žds.), La Nouvelle Histoire,
Paris, Retz, 1978, pp. 400-401.
3
G. Bouthoul, cit. in G. Duby, LÕhistoire continue, Odile Jacob, Paris, 1991, pp. 119-120. Sur lÕhistoire des
mentalitŽs, cf. A. Burgui•re, op. cit., pp. 71-98, 269-297.
4
Ainsi les mentalitŽs sont souvent pensŽes dans le sens dÕune rŽsistance et dÕun retard par rapport au
changement qui, de fait, a lieu ailleurs : pour J. Le Goff, lÕhistoire des mentalitŽs doit sÕintŽresser de plus
pr•s ˆ Ç la tradition cÕest-ˆ-dire les fa•ons dont se reproduisent mentalement les sociŽtŽs, les dŽcalages,
produits du retard des esprits ˆ sÕadapter au changement et de lÕinŽgale vitesse dÕŽvolution des diffŽrents
secteurs de lÕhistoire. [É] LÕinertie, force historique capitale, qui est plus le fait des esprits que de la mati•re,
141
ce sens, lÕopposition entre histoire des idŽes et histoire des mentalitŽs non seulement
reproduit de fa•on irrŽflŽchie lÕopposition entre culture savante et culture populaire, mais
encore rŽduit les mots, les idŽes et les pensŽes de cette derni•re ˆ des Ç simples objets quÕil
faut dŽnombrer afin dÕen restituer la distribution inŽgale È
1
.
Cette rŽification intŽgrale des contenus de pensŽe pouvait elle convenir ˆ un projet
comme celui de Foucault, qui depuis ses dŽbuts sÕeffor•ait de penser le lien entre concepts
et expŽrience ? Les nombreuses remarques et les distinguos contenus dans lÕArchŽologie du
savoir ainsi que dans des nombreux entretiens, pointant du doigts les inerties et les
Ç constances È que les historiens attribuent aux phŽnom•nes gŽnŽraux et collectifs, en leur
faisant Ç jouer le r™le nŽgatif dÕun frein en relation avec l' ÔoriginalitŽÕ de l'inventeur È,
suffisent ˆ montrer combien la notion de mentalitŽ pouvait •tre insatisfaisante au niveau
archŽologique
2
.
Mais plus profondŽment, la difficultŽ de la notion de mentalitŽ, dŽrivait du fait
m•me quÕelle Žtait issue dÕune rŽaction ˆ Ç lÕimpŽrialisme de lÕhistoire Žconomique È et
comme contrepoids des Ç mŽcanismes dŽcharnŽs È des structures Žconomiques
3
. Si, ˆ
premi•re vue, lÕhistoire des mentalitŽs semble encore une fois co•ncider avec lÕanti-
Žconomicisme foucaldien, elle dŽrive dÕun simple renversement du rapport
structure/superstructure qui laisse subsister lÕexplication causaliste de lÕarticulation
action/esprit, et a souvent fait des mentalitŽs les expressions spontanŽe du social entendu
comme une totalitŽ homog•ne et non clivŽe. Dans la mesure o• le concept dÕexpression
implique un dualisme entre le niveau des comportements et celui des sentiments ou des
pensŽes correspondants, peu importe que les expressions prŽc•dent, suivent, traduisent,

car celle-ci est souvent plus prompte que ceux-lˆ. Les hommes se servent des machines quÕils inventent en
gardant la mentalitŽ dÕavant ces machines. Les automobilistes ont un vocabulaire de cavaliers, les ouvriers
dÕusines du XIXe si•cle la mentalitŽ des paysans quÕŽtaient leurs p•res et leur grands-p•res. La mentalitŽ est
ce qui change plus lentement. Histoire des mentalitŽs, histoires de la lenteur dans lÕhistoire. (Ç Les
mentalitŽs. Une histoire ambigu‘ È, in J. Le Goff, P. Nora, Faire lÕhistoire, Paris, Gallimard, 1974, vol. III, pp.
76-93).
1
R. Chartier, Ç Histoire intellectuelle et histoire des mentalitŽs È, in Id., Au bord de la falaise, cit., p. 47. De
ce point de vue, lÕhistoire des mentalitŽs a naturellement fait lÕobjet dÕune sŽrie des critiques, de celle,
classique, de F. Venturi, selon qui lÕhistoire sociale Ç Žtudie les idŽes quand elles sont devenues des
structures mentales, sans saisir le moment crŽatif et actif È (Utopia e riforma nellÕIlluminismo, Torino, Einaudi,
1970, p. 24), ˆ celle plus articulŽe de J. Ranci•re, qui accuse lÕhistoire des mentalitŽs, et plus en gŽnŽral la
mŽthodologie sŽrielle, dÕeffacer dÕemblŽe toute activitŽ transindividuelle crŽatrice des normes et consid•re
partant que Ç La nature du mouvement dŽmocratique et social moderne est de dŽfaire lÕordre symbolique
qui donne mati•re aux opŽrations dÕinterprŽtation et dÕŽcriture propres ˆ lÕhistoire des mentalitŽs È (Les noms
de lÕhistoire. Essai de poŽtique du savoir, Seuil, Paris, 1992, p. 183).
2
M. Foucault, Ç De la nature humaine : justice contre pouvoir È, DEI-II, p. 1348 ; AS, pp. 18, 151, 159.
3
J. Le Goff, Ç Les mentalitŽsÉ È, cit., pp. 79, 89.
142
prescrivent, masquent, justifient les comportements
1
. Dans tous ces cas, remarque Paul
Veyne, on sÕexpose aux risques dÕune Ç psychologie de convention È qui consiste ˆ rŽifier
les entitŽs psychiques et les valeurs en le considŽrant comme Ç le doublet mental du corps
social È : Ç pour savoir la vraie opinion des gens, il faut plut™t prendre garde ˆ ce quÕils
pratiquent quÕˆ ce quÕils disent, ˆ cause quÕils lÕignorent eux-m•mes, car lÕaction de la
pensŽe par laquelle on croit une chose est diffŽrente de celle par laquelle on conna”t quÕon
la croit È
2
.
Cela explique lÕaccent posŽ, ˆ partir de lÕArchŽologie du savoir, sur les pratiques
discursives, et puis ˆ peu ˆ peu lÕinsistance de la gŽnŽalogie sur les pratiques Ç muettes È,
sur lÕ Ç histoire politique des corps È. En prenant directement en examen le rapport entre
le corps et les mŽcanismes de pouvoir qui lÕinvestissent, lÕ Ç histoire politique du corps È
reprŽsente lÕinverse exact dÕune histoire des mentalitŽs qui tient compte des corps
seulement Ç par la mani•re dont on les a per•us ou dont on leur a donnŽ sens et valeur.
3
È
Mais m•me lÕhistoire des corps intŽresse Foucault prŽcisŽment et uniquement dans la
mesure o• elle concernera des expŽriences porteuses dÕune pensŽe et habitŽes par cette
pensŽe. Cet intŽr•t circonscrit ˆ la pensŽe est prŽcisŽment ce qui marque la diffŽrence entre
la gŽnŽalogie et les autres analyses historiennes concernant le terrain des pratiques et des
objets effectifs. Les dŽbats de Foucault avec les historiens ˆ la fin des annŽes 1970 dŽlimitent
prŽcisŽment le domaine de la gŽnŽalogie qui reste, comme on a vu au dŽbut du chapitre
prŽcŽdent, enti•rement une histoire de la pensŽe introduisant Ç des fragments
philosophiques dans des chantiers historiques.
4
È LÕengouement rŽcent pour les analyses
gŽnŽalogiques en histoire ou en sciences sociales risque en effet de faire oublier lÕaspect
peut-•tre plus important de lÕopŽration gŽnŽalogique : non pas analyser des pratiques
rŽelles comme si elles Žtaient lÕincarnation dÕune certaine rationalitŽ, dÕun mode de penser,
des programmes ou des techniques spŽcifiques, non pas analyser la sociŽtŽ disciplinaire
comme une Ç sociŽtŽ disciplinŽe È, mais reconna”tre la rŽalitŽ intrins•que dÕun certain

1
GSA, p. 4.
2
P. Veyne, Comment on Žcrit lÕhistoire, cit., pp. 249, 257-260. LÕarticle tr•s influent de A. Dupront,
Ç Probl•mes et mŽthodes dÕune histoire de la psychologie collective È, Annales, 16, 1, 1961, pp. 3-11, est
caractŽristique dÕune approche fondŽe sur lÕexpression. Ici, en effet, on peut lire : Ç La donnŽe historique est,
dans le temps de lÕhistoire, expression ; lÕhistoire de la psychologie collective nÕa de sens que dans lÕŽtude de
ce que lÕexpression exprime. È Ainsi, si lÕhistoire doit rendre manifeste comment les hommes vivent et font
leurs gestes et dŽcrire Ç la dynamique crŽatrice en lÕhumain m•me È, ce sera toujours en atteignant lÕÇ arri•re-
plan È psychologique des actes et des reprŽsentations, et pour mettre en lumi•re lÕÇ historiquement vŽcu È.
3
Cf. VS, p. 200. Sur lÕ Ç histoire politique des corps È, cf. aussi A, p. 199 ; SP, pp. 30-34.
4
Ç Table ronde du 20 mai 1978 È, DEIV, p. 21.
143
rŽgime de rationalitŽ dans la mesure o• il joue un r™le programmatique et prescriptif en se
donnant une formulation vraie ou fausse :
Il s'agit de faire l'analyse d'un ÇrŽgime de pratiquesÈ - les pratiques Žtant considŽrŽes comme
le lieu d'encha”nement de ce qu'on dit et de ce qu'on fait, des r•gles qu'on s'impose et des
raisons qu'on se donne, des projets et des Žvidences. [É] Ces programmations de conduite, ces
rŽgimes de juridiction/ vŽridiction ne sont pas des projets de rŽalitŽ qui Žchouent. Ce sont des
fragments de rŽalitŽ qui induisent ces effets de rŽel si spŽcifiques qui sont ceux du partage du
vrai et du faux dans la mani•re dont les hommes se ÇdirigentÈ, se ÇgouvernentÈ, se ÇconduisentÈ
eux-m•mes et les autres. Saisir ces effets dans leur forme d'ŽvŽnements historiques - avec ce que
•a implique pour la question de la vŽritŽ (qui est la question m•me de la philosophie) -, c'est ˆ
peu pr•s mon th•me
1
.

La gŽnŽalogie ne peut d•s lors •tre ni une Ç histoire de la pensŽe È tout court, ni une
histoire des ŽvŽnements historiques, elle se caractŽrise tr•s prŽcisŽment comme une
histoire des Ç effets de rŽel È dÕune certaine pensŽe, et ce sont prŽcisŽment ces effets quÕil
faut saisir en tant quÕŽvŽnements qui prennent du sens ˆ partir dÕune certaine expŽrience
historique (dans le sens que dans cette exp•rience ils trouvent leurs conditions de
possibilitŽ et en retour la modifient). Dans la mesure o• ces ŽvŽnements de pensŽe sont
historiques, et donc par dŽfinition fragiles, prŽcaire, contingents, ils montreront en rŽalitŽ
la fragilitŽ des Žvidences qui habitent notre pensŽe. Alors que pour les historiens, lÕenqu•te
historique est une fin en elle-m•me, pour Foucault lÕhistoire a toujours pour fin une mise
en perspective philosophique de la pensŽe actuelle et pour t‰che de montrer sa fragilitŽ, sa
contingence, en un mot son Ç actualitŽ È dans le sens quÕon a vu plus haut
2
.
Ainsi, si la gŽnŽalogie reste une philosophie, et donc une activitŽ de diagnostic des
cadres conceptuels de notre expŽrience qui doit rŽvŽler des transformations possibles, elle
se caractŽrise par une certaine Ç instrumentalisation È de lÕhistoire :
Ç [de lÕhistoire], JÕen fais un usage rigoureusement instrumental. CÕest ˆ partir dÕune question
prŽcise, que je rencontre dans lÕactualitŽ, que la possibilitŽ dÕune histoire se dessine pour moi.
Mais lÕutilisation acadŽmique de lÕhistoire est essentiellement une utilisation conservatrice :
retrouver le passŽ de quelque chose a essentiellement pour fonction de permettre sa survie. [É]
Les histoires que je fais ne sont pas explicatives, elles ne montrent jamais la nŽcessitŽ de quelque

1
Ibid., 22, 29.
2
Ç Structuralisme et post-structuralisme È, DEIV, p. 449 ; Ç Interview de Michel Foucault È, DEIV, p.
693 : Ç Ce type d'analyse dit la prŽcaritŽ, la non-nŽcessitŽ et la mobilitŽ des choses. Tout cela est absolument
liŽ ˆ une pratique et des stratŽgies qui sont elles-m•mes mobiles et se transforment. Je suis ahuri de
constater que des gens ont pu voir dans mes Žtudes historiques l'affirmation d'un dŽterminisme auquel on
ne peut pas Žchapper. È
144
chose, mais plut™t la sŽrie dÕenclenchements par lesquels lÕimpossible sÕest produit, et reconduit
son propre scandale, son propre paradoxe, jusquÕˆ maintenant.
1
È

Robert Castel a remarquŽ le danger impliquŽ dans une telle dŽmarche: si le
gŽnŽalogiste est toujours situŽ, sÕil fait toujours un certain Ç usage È de lÕhistoire qui
cherche ˆ donner un contenu rŽel ˆ la rŽflexion sur notre prŽsent, comment Žviter le
rŽvisionnisme, qui consiste justement ˆ Ç rŽinterprŽter le passŽ en fonctions des intŽr•ts du
prŽsent ? È
2
. Dans la rŽponse ˆ cette question se joue le dŽbat de la gŽnŽalogie avec
lÕhistoricisme, dŽbat qui reprŽsente le vrai enjeu sous-jacent du cours de 1974, Ç Il faut
dŽfendre la sociŽtŽ È. Daniel Defert a bien montrŽ que le sujet de ce cours nÕest pas un
concept universel de la guerre, ni une thŽorie gŽnŽrale de la guerre : cÕest plut™t
lÕŽmergence dÕune forme discursive sur la guerre qui prend elle m•me partie dans une
guerre gŽnŽrale de savoirs, cÕest un discours qui a lui-m•me la forme de la guerre.
3
Le
discours de la Ç guerre de races È sÕinscrit dans un champ historico-politique o• le discours
historique est une arme dans la bataille politique, et la politique m•me un Ç calcul des
rapport des forces dans lÕhistoire È
4
. On comprend alors que le gŽnŽalogiste puisse faire
Ç lÕŽloge È de ce discours : non seulement, avec sa polyvalence tactique et son inversion des
modes habituels dÕintelligibilitŽ fondŽs sur la Ç neutralitŽ de lÕobservateur È, le discours
Ç guerrier È fonctionne comme un formidable analyseur des rapports de pouvoir/savoir,
mais en plus il met lÕaccent sur lÕimplication du gŽnŽalogiste m•me dans ce champ des
rapports des forces
5
. Le discours de Ç la guerre de races È ne dŽfinissait-t-il pas alors le
projet gŽnŽalogique, dans la mesure o• celui-ci avait pour programme prŽcisŽment
lÕinsurrection des Ç savoirs assujettis È contre la tyrannie et la hiŽrarchisation des discours
scientifiques englobants
6
?

1
R.-P. Droit, Michel Foucault, entretiens, Paris, Odile Jacob, 2005, pp. 134-135.
2
R. Castel, Ç PrŽsent et gŽnŽalogie du prŽsent : une approche non Žvolutionniste du changement È, in
Au risque de Foucault, cit., pp. 161-168.
3
D. Defert, Ç Le Ôdispositif de guerreÕ comme analyseur des rapport de pouvoir È, in J.-C. Zancarini
(Žd.), Lectures de Michel Foucault, vol. 1 : A propos de Ç Il faut dŽfendre la sociŽtŽ È, Lyon, Ens ƒditions, 2000, pp.
59-65.
4
FDS, p. 146.
5
Cf. Ç Pouvoir et savoir È, DEIII, p. 411 : Ç Je parle de la veritŽ, jÕessaie de voir comment se nouent,
autour des discours considŽrŽs comme vrais, des effets de pouvoir spŽcifiques, mais mon vrai probl•me, au
fond, cÕest de forger des instruments dÕanalyse, dÕaction politique sur la realitŽ qui nous est contemporaine
et sur nous-m•mes. È
6
FDS, pp. 8-19, en particulier p. 11 : Ç La gŽnŽalogie, ce serait donc, par rapport au projet d'une
inscription des savoirs dans la hiŽrarchie du pouvoir propre ˆ la science, une sorte d'entreprise pour
dŽsassujettir les savoirs historiques et les rendre libres, c'est-ˆ-dire capables d'opposition et de lutte contre la
coercition d'un discours thŽorique unitaire, formel et scientifique. È
145
Pourtant dans le m•me Cours de 1976, comme plusieurs commentateurs lÕont
remarquŽ, on peut dŽtecter une sorte de terme du processus gŽnŽalogique inaugurŽ en
1970, dans la mesure o• la grille du discours guerrier est mise ˆ lÕŽpreuve et enfin rejetŽe
1
.
La raison est que ce m•me discours de la lutte permanente et infinie entre deux parties, ce
discours de la domination comme ŽlŽment principal de la politique, sÕest enfin auto-
dialectisŽ et transformŽ dans un discours philosophique de type dialectique qui fait du
prŽsent le moment o• la vŽritŽ sÕaffirme dans la forme juridique de lÕEtat. Lˆ o• pour les
historiens de la Ç guerre de races È le prŽsent Žtait le moment de la perte, de lÕoubli, de la
domination subie - et il fallait alors remonter ˆ lÕorigine perdue de la bataille, de lÕinvasion,
de la conqu•te -, ˆ partir de Si•yes et plus gŽnŽralement du discours de la nation
bourgeoise, cette grille dÕintelligibilitŽ historique se trouve doublŽe par une deuxi•me, qui
fait du prŽsent le moment o• la bourgeoisie sÕaffirme comme nation susceptible de se
rŽaliser dans lÕuniversalitŽ Žtatique. Le prŽsent devient alors le moment de la plŽnitude, de
la totalisation, de la pacification ou mieux du retournement du discours de la guerre en
lutte civile, discours dÕautodŽfense dÕune sociŽtŽ qui se donne comme objectif non pas la
victoire de la guerre contre lÕautre race, mais lÕadministration et la purification de soi-
m•me. Moment remarquable o• la formation dÕune biopolitique comme administration
des forces de la nation bourgeoise se double de la crŽation de lÕennemi intŽrieur qui
menace ces m•mes forces car il apporte le risque dÕune dŽgŽnŽrescence : le monstre, le
masturbateur, le fou, le criminel, et tous les Ç incurables È
2
. Mais ce qui nous intŽresse pour
lÕinstant cÕest la figure du Ç prŽsent È dans ce discours historique compl•tement vouŽ aux
rapport entre la nation et lÕEtat et qui culmine dans lÕEtat m•me. Ce prŽsent est posŽ
comme une Ç rŽalisation È de lÕhistoire, un moment au-delˆ de lÕhistoire m•me, en quelque
sorte soustrait ˆ lÕhistoire et qui donc peut •tre le point de dŽpart de lÕintelligibilitŽ
historique :
[É] ˆ partir du moment o• l'histoire est polarisŽe par le rapport nation/ƒtat,
virtualitŽ/actualitŽ, totalitŽ fonctionnelle de la nation/universalitŽ rŽelle de l'ƒtat, vous voyez
bien que le prŽsent va •tre le moment le plus plein, le moment de la plus grande intensitŽ, le
moment solennel o• se fait l'entrŽe de l'universel dans le rŽel. Ce point de contact de l'universel
et du rŽel dans un prŽsent (un prŽsent qui vient de se passer et qui va se passer), dans

1
Cf. sur ce point, Ç DŽbat È in J.-C. Zancarini (Žd.), Lectures de Michel Foucault, cit., pp. 67-80 ; M.
Senellart, Ç GouvernementalitŽ et Raison dÕEtat È, cit. ; jÕai analysŽ en profondeur cet abandon de la Ç grille
guerri•re È dans mon travail de ma”trise, Michel Foucault : dal discorso guerriero alla problematica governamentale,
UniversitŽ de Bologne, 2001.
2
Cf. A., pp. 297-300.
146
l'imminence du prŽsent, c'est cela qui va lui donner, ˆ la fois, sa valeur, son intensitŽ, et qui va le
constituer comme principe d'intelligibilitŽ. Le prŽsent, ce n'est plus le moment de l'oubli. C'est,
au contraire, le moment o• va Žclater la vŽritŽ, celui o• l'obscur, ou le virtuel, va se rŽvŽler en
plein jour. Ce qui fait que le prŽsent devient, ˆ la fois, rŽvŽlateur et analyseur du passŽ
1
.

Naturellement cette histoire auto-dialectisŽe fournira le mod•le ˆ la philosophie de
lÕhistoire : la philosophie dialectique de Hegel ˆ Koj•ve (en passant naturellement par
Marx) rŽsultera dÕun parasitage philosophique de lÕhistoire, de lÕ Ç importation È de cette
idŽe du prŽsent comme moment de la vŽritŽ universelle dans le champ philosophique. Or,
si la gŽnŽalogie abandonne le mod•le dialectique de la philosophie de lÕhistoire, cÕest parce
que ce mod•le historique qui part du prŽsent comme rŽalisation pleine rate la Ç pensŽe
stratŽgique È que les grands Etats du XIX
e
si•cle se sont donnŽs pour penser les rapports
de forces.
2
Renversement total de la grille dialectique, car la gŽnŽalogie doit prŽcisŽment
dŽsarticuler ce prŽsent pour montrer quÕil est actualisable, ŽvŽnementiel, non-nŽcessaire :
elle doit le dissoudre en remontant vers cette Ç myriade dÕŽvŽnements perdus È qui lÕa
constituŽ, et dont il faut faire une histoire effective qui Ç introduira le discontinu dans notre
•tre m•me.
3
È Les cŽl•bres analyses stratŽgiques de Foucault ne peuvent se servir du
mod•le de lÕhistoire dialectique dans la mesure o• elles doivent mettre en lumi•re non pas
un dŽveloppement historique continu et culminant dans le prŽsent, mais faire Žmerger les
rapport des forces conflictuels qui constituent, ˆ ces yeux, le fait m•me dÕun pouvoir qui
sÕexerce plut™t quÕ•tre possŽdŽ
4
. Il nÕy a pas de principe de Ç totalisation È possible du
conflit permanent des forces hŽtŽrog•nes.
La mise en place de cette Ç grille dÕintelligibilitŽ È est dÕailleurs strictement
conjoncturelle : elle rŽpond ˆ la nŽcessitŽ dÕexplorer historiquement la stratŽgie du
libŽralisme, entendu comme rŽflexion critique sur la pratique gouvernementale. La
stratŽgie du gouvernement libŽral consiste ˆ crŽer toute une sŽrie de passerelles, de ponts,

1
FDS, pp. 204-205.
2
Cf. Ç Pouvoirs et stratŽgies È, DEIII, p. 426 ; cf. aussi Ç Dialogue sur le pouvoir È, DEIII, pp. 464-477.
Sur la critique de Foucault ˆ la pensŽe dialectique, cf. en particulier E. Balibar, Ç Foucault et Marx, LÕenjeu
du nominalisme È, in Michel Foucault philosophe, Actes de la rencontre internationale, Paris : 10,11,12 janvier 1988,
Paris, Seuil, 1989, pp. 55-75.
3
DEI-II, p. 1015-1017, mais en gŽnŽral tout le texte o• la rŽfŽrence ˆ la wirliche Historie nietzschŽenne en
tant quÕactivitŽ de diagnostic est naturellement centrale : Ç lÕhistoire effective, elle, regarde au plus pr•s, mais
pour sÕen arracher brusquement et le ressaisir ˆ distance (regard semblable ˆ celui du mŽdecin qui plonge
pour diagnostiquer et dire la diffŽrence) È. Cf., sur la dŽrivation littŽraire de ce mod•le du prŽsent, DEI-II, p.
533 : Ç Le prŽsent, dans le roman de Thibaudeau, ce nÕest pas ce qui ramasse le temps en un point pour
offrir un passŽ restituŽ et scintillant ; cÕest, au contraire, ce qui ouvre le temps sur une irrŽparable
dispersion È.
4
cf. SP, p. 31.
147
de connexions entre deux logiques de limitation du gouvernement Žtatique : lÕaxiomatique
juridico-dŽductive, con•ue ˆ partir des droits de lÕhomme, et la voie inductive de
lÕutilitarisme, con•ue ˆ partir des Ç limites de compŽtence È de lÕaction Žtatique
1
. Homo
juridicus et homo Ïconomicus, deux sujets et deux stratŽgies hŽtŽrog•nes et qui restent telles,
tout en formant une rationalitŽ gouvernementale en quelque sorte scindŽe en son intŽrieur,
et qui appellent donc une grille dÕintelligibilitŽ fondŽe sur la conjonction de phŽnom•nes
hŽtŽrog•nes plut™t quÕˆ leur Ç rŽsolution È dans une unitŽ :
Ç La logique dialectique, cÕest une logique qui fait jouer des termes contradictoires dans
lÕŽlŽment de lÕhomog•ne. Et ˆ cette logique de la dialectique je vous propose de substituer,
plut™t, ce que jÕappellerai une logique de la stratŽgie. [É] La logique de la stratŽgie, elle a pour
fonction dÕŽtablir quelles sont les connexions possibles entre des termes disparates et qui restent
disparates. La logique de la stratŽgie, cÕest la logique de la connexion de lÕhŽtŽrog•ne et ce nÕest
pas la logique de lÕhomogŽnŽisation du contradictoire.
2
È

On atteint vraiment ici le point de rupture dŽfinitif non seulement avec la
dialectique, mais aussi avec lÕhistoire des mentalitŽs, dont le but Žtait de retrouver toujours
sur le plan de la synth•se interprŽtative une cohŽrence de lÕaction humaine, en situant tout
ŽvŽnement, forme, Ïuvre dÕart et, en gŽnŽral, chaque fait historique dans Ç la conscience
du collectif des hommes qui lÕaccomplirent.
3
È En insistant sur le fait que les Ç disparates È
doivent rester tels, le gŽnŽalogiste renonce au principe unificateur de la Ç mentalitŽ
collective È ou de la Ç synth•se dialectique È, sans pour autant renoncer ˆ la recherche dÕun
principe dÕintelligibilitŽ. Le gŽnŽalogiste ne recherche plus la Ç cohŽrence È des actions dans
le Ç tout È dÕun complexe collectif unifiŽ et pacifiŽ, mais il met plut™t en lumi•re leur intime
discordance, leur conflictualitŽ, ainsi que la fiction de leur composition rŽtrospective.
Logique fragmentaire et belliqueuse de la gŽnŽalogie, romantique et nietzschŽenne ˆ la fois.
Mais que signifie faire une analyse du prŽsent en terme dÕhŽtŽrogŽnŽitŽ ? Nous

1
NB, pp. 38-48, 280, cf. aussi le rŽsumŽ du cours Ç Naissance de la biopolitique È, DEIII, p. 820.
2
NB, p. 44. Cf. aussi p. 23 (note) : Ç HŽtŽrogŽnŽitŽ ne veut pas dire contradiction, mais tensions,
frictions, incompatibilitŽs mutuelles, ajustements rŽussis ou manquŽs, mŽlanges instables etc. Cela veut dire
aussi t‰che sans cesse reprise, parce que jamais achevŽe, dÕŽtablir une co•ncidence soit au moins un rŽgime
commun. È Ce principe de la Ç connexion des hŽtŽrog•nes È est une Žvidente rŽminiscence romantique : le
witz comme Ç conjonction disjonctive È des ŽlŽments qui restent hŽtŽrog•nes, indŽpendants et
contradictoires Žtait le principe cardinal de lÕŽcole de Iena. Deleuze avait longuement parlŽ dÕintelligibilitŽ
des sŽries hŽtŽrog•nes dans Logique du sens (Paris, Minuit, 1969, cf. en particulier, pp. 57-62, et la cŽl•bre
onzi•me sŽrie, Ç Du non sens È, pp. 83-91). Dans ce texte cependant, Deleuze parle de Ç connexion È ˆ
propos des sŽries homog•nes et de Ç conjonction È des sŽries hŽtŽrog•nes. Dans son Ç Whitman È (Critique et
clinique, Paris, Minuit, 1993, pp. 75-80), Deleuze parle explicitement dÕune logique de la composition du tout
qui vient apr•s les fragments Ç et les laisse intacts, ne se propose pas de les totaliser È. Je remercie Charlotte
Hess de mÕavoir donnŽs ces Žclaircissements.
3
A. Dupront, Ç Probl•mes et mŽthodes dÕune histoire de la psychologie collective È, cit., p. 9.
148
avons vu que selon Loraux lÕhŽtŽrog•ne est une nŽgociation temporaire de lÕordre avec le
dŽsordre
1
; on peut alors dŽfinir le gŽnŽalogiste comme celui qui fait intervenir le travail
historique comme instance de lÕhŽtŽrog•ne, du possible, du conflictuel dans son prŽsent.
Le gŽnŽalogiste ne dŽtient pas la vŽritŽ de lÕhistorien, il se sert de cette vŽritŽ pour
dŽstabiliser son prŽsent. Ç Faire sa propre histoire È, Ç aller chercher soi-m•me un objet
historique È
2
, formules qui trop souvent ont ŽtŽ interprŽtŽes comme lÕabandon de la
posture philosophique pour sÕadonner au mŽtier dÕhistorien, rŽpondent en rŽalitŽ ˆ une
nŽcessitŽ enti•rement philosophique dans le sens tr•s spŽcifique quÕon a dŽfini : Ç donner ˆ
la rŽflexion sur nous-m•mes, sur notre sociŽtŽ, sur notre pensŽe, notre savoir, nos
comportements, un contenu rŽel. È NŽcessitŽ qui prŽsume prŽcisŽment lÕabandon de la
philosophie de lÕhistoire, dans la mesure o• il ne suffira plus dÕattribuer un sens ˆ un
matŽriau historique Ç brut È mais il faudra essayer Ç de faire faire ˆ la pensŽe lÕŽpreuve du
travail historique ; une mani•re aussi de mettre le travail historique ˆ lÕŽpreuve dÕune
transformation des cadres conceptuels et thŽoriques. È
3
Plus que lÕhistorien ˆ la chasse des
archives, il faut voir dans le gŽnŽalogiste lÕinventeur dÕune nouvelle fa•on de lire lÕarchive :
en se mettant ˆ lÕabri du travail de lÕhistorien et toujours un pas ˆ cotŽ de celui-ci, pour rŽ-
interprŽter le travail historique en fonction de son actualitŽ. La figure du gŽnŽalogiste noue
ainsi une parentŽ avec lÕŽpistŽmologue canguilhemien qui, on se rappellera, Ç mime È le
travail du scientifique sans se confondre avec celui-ci. On peut comprendre alors la
singuli•re injonction de Castel, qui ˆ mon avis dŽfinit parfaitement le travail du
gŽnŽalogiste en le diffŽrenciant ˆ jamais non seulement de tout rŽvisionnisme, mais aussi
de toute philosophie de lÕhistoire :
Ç Une construction gŽnŽalogique doit reposer sur le respect absolu des donnŽes historiques
telles quÕelles sont ŽlaborŽes par les historiens. En ce sens, elle est rŽfutable par la connaissance
historique, car on ne voit pas au nom de quoi un non-historien pourrait prŽtendre en dire plus
sur le passŽ (en gŽnŽral, il en sait moins). Par contre, il peut sÕautoriser ˆ redŽployer le matŽriel
historique en fonction de la batterie de questions actuelles quÕil pose au passŽ. Il construit ainsi
un autre rŽcit avec les m•mes matŽriaux. È
4


Il me semble alors quÕon peut caractŽriser le rapport du gŽnŽalogiste ˆ lÕhistoire sous
la forme dÕun dialogue permanent fait de remarques et dÕauto-corrections, qui nÕest peut-

1
P. Loraux, Ç Le souci de lÕhŽtŽrog•ne È, cit., p. 37.
2
Ç QuÕest-ce que la critique ? È, cit., p. 49 ; Ç A propos des faiseurs dÕhistoire È, DEIV, p. 413.
3
DEIV, p. 413.
4
R. Castel, Ç PrŽsent et gŽnŽalogie du prŽsent : une approche non Žvolutionniste du changement È, in
Au risque de Foucault, cit., pp. 161-168.
149
•tre rien dÕautre que la forme spŽcifique dÕune attitude beaucoup plus large : chercher des
interlocuteurs. Nous savons ˆ combien de divergences et de incomprŽhensions (mais aussi
ˆ combien de travaux fŽconds) ce dŽbat ˆ donnŽ lieu, ceci nÕest pas le lieu pour en rendre
compte
1
. Il faut par contre souligner ce qui souvent a ŽtŽ mŽsestimŽ dans ce dŽbat : la
construction gŽnŽalogique rŽpond aux principes de celui qui, depuis Platon, est un des
modes principaux de connaissance philosophiques du rŽel, la fiction.
Fabriquer des fictions

Si la gŽnŽalogie nÕest pas une histoire, mais une construction qui se sert des
matŽriaux historiques, quel est le statut de son rŽcit ? Foucault ne lÕa dit que trop
clairement et sans ambigu•tŽs ˆ plusieurs reprises, dans un arc temporel qui couvre
pratiquement toute sa rŽflexion gŽnŽalogique : Ç je nÕai jamais rien Žcrit que des fictions.
2
È
Rapport donc dÕexclusion entre lÕanalyse historique foucaldienne, qui resterait du c™tŽ du
romanesque, et la vŽritŽ, qui resterait du c™tŽ du scientifique (ou de lÕhistorique, en tout cas
de lÕhistoire en tant que science des faits) ? Nullement, car pour Foucault cÕest ˆ travers la
fiction que sÕŽtablit un certain rapport ˆ la vŽritŽ dans la mesure o• toute sa recherche est
orientŽe ˆ une vŽritŽ de son prŽsent :
Il me semble qu'il y a possibilitŽ de faire travailler la fiction dans la vŽritŽ, d'induire des effets
de vŽritŽ avec un discours de fiction, et de faire en sorte que le discours de vŽritŽ suscite,
fabrique quelque chose qui n'existe pas encore, donc ÇfictionneÈ. On ÇfictionneÈ de l'histoire ˆ
partir d'une rŽalitŽ politique qui la rend vraie, on ÇfictionneÈ une politique qui n'existe pas encore
ˆ partir d'une vŽritŽ historique
3
.

1
Je ne cite quÕˆ titre dÕexemple le dŽbat cŽl•bre avec lÕhistorien LŽonard sur Surveiller et punir (M. Perrot
(Žd.), LÕimpossible prison. Recherches sur le syst•me pŽnitentiaire au XIX
e
siŽcle, Paris, Seuil, 1980), le dŽbat posthume
autour de Pierre Rivi•re (P. Lejeune, Ç Le cas de Pierre Rivi•re pour une relecture È, Le DŽbat, 66, sept.-oct.
1991, pp. 92-106). Je me suis servi, pour reconstruire en partie le dŽbat avec les historiens, de trois recueils :
R. Chartier, D. Eribon (Žds.), Foucault aujourdÕhui, Paris, LÕHarmattan Ð INA, 2006 ; I. Goldstein (Žd.),
Foucault and the Writing of the History, Oxford & Cambridge, Blackwell, 1994 ; D. Franche, S. Prokhoris, Y.
Roussel, Au risque de Foucault, cit.
2
Ç Les rapports de pouvoir passent ˆ lÕintŽrieur des corps È (1977), DEIII, p. 236. DŽclaration
conforme ˆ ce qui disait dix avant ˆ propos de Les mots et les choses : Ç Ç Mon livre est une pure et simple
fiction: c'est un roman, mais ce n'est pas moi qui l'ai inventŽ, c'est le rapport de notre Žpoque et de sa
configuration ŽpistŽmologique ˆ toute cette masse d'ŽnoncŽs È (Ç Sur les fa•ons dÕŽcrire lÕhistoire È, DEI-II,
p. 613). Il le rŽp•te en 1980, cf. Ç Foucault Žtudie la raison dÕEtat È, DEIV, p. 37 et Ç Entretien avec Michel
Foucault È, DEIV, pp. 45 sv.)
3
DEIII, p. 236. Cf. aussi Ç Foucault Žtudie la raison dÕEtat È, cit., p. 40 : Ç J'essaie de provoquer une
interfŽrence entre notre rŽalitŽ et ce que nous savons de notre histoire passŽe. Si je rŽussis, cette interfŽrence
produira de rŽels effets sur notre histoire prŽsente. È ; et Ç PrŽcisions sur le pouvoir. RŽponses ˆ certaines
critiques È, DEIII, p. 633 : Ç En rŽalitŽ, ce que je veux faire, et lˆ rŽside la difficultŽ de la tentative, consiste ˆ
opŽrer une interprŽtation, une lecture d'un certain rŽel, qui soit telle que, d'un c™tŽ, cette interprŽtation
150

La gŽnŽalogie donc, doit produire des Ç effets de vŽritŽ È en redŽployant le matŽriel
historique dans le prŽsent. Mais sommes-nous sžrs que cela Ç respecte È vraiment le travail
des historiens, comme le voudrait Castel ? Ce principe utilitaire ne conduit-il pas plut™t,
encore une fois, au discours partisan, au discours de la Ç guerre de races È, ˆ la politique-
fiction du roman gothique ˆ la fin du XVIII
e
si•cle ?
1
Si au fond il ne sÕagit que de produire
des Ç effets de vŽritŽ È dans son propre prŽsent, de quelle vŽritŽ sÕagit-il prŽcisŽment ?
Question difficile, dans laquelle se joue enti•rement la question de lÕutilitŽ de la grille
interprŽtative foucaldienne. Mais il me semble que ce nÕest pas la seule raison pour
considŽrer la notion de fiction dans un sens non trivial, comme le principe qui dŽfinit la
pratique dÕŽcriture archŽo-gŽnŽalogique. Car cette fiction trouve naturellement sa
dŽfinition dans les Ç Žcrits littŽraires È de Foucault, mais dŽfinit tr•s prŽcisŽment le rapport
que sa recherche historique entretient avec le prŽsent, et encore mieux lÕanalyse quÕil fait de
ce rapport.
A la racine de lÕusage foucaldien du concept de fiction il y a bien lÕimpossibilitŽ
archŽologique de saisir de lÕextŽrieur la structuration conceptuelle imbriquŽe dans notre
forme de vie, dans notre expŽrience. Car m•me au gŽnŽalogiste il ne suffit pas de se placer
sur la Ç bordure du temps qui surplombe notre prŽsent È pour que la description historique
puisse englober lÕŽchafaudage de nos connaissances, encore faut-il que cette distance
puisse se traduire dans une expŽrience de pensŽe qui permet de prendre du recul par
rapport ˆ son propre mouvement de pensŽe. Le gŽnŽalogiste doit pouvoir sÕabstraire de
son prŽsent mais pour le conna”tre : lÕactivitŽ fictionnelle sera alors prŽcisŽment ce qui va
permettre cet Ç Žstrangement È.
Revenons aux Žcrits littŽraires, o• toutes les descriptions de la fiction sont fortement
marquŽe par deux auteurs : Borges et Sollers. Pour le premier les fictions sont des
Ç fragments philosophiques È dans une trame narrative : la pensŽe, est mise ˆ lÕŽpreuve du
rŽel, m•me sÕil sÕagit dÕun rŽel narratif. Tous ses contes peuvent •tres lus comme des
Ç simulations È de lÕexistence des thŽories philosophiques, il dŽcrivent des mondes rŽgis par
des idŽes qui sont les n™tres : lÕidŽalisme de Berkeley, grand protagoniste du conte Tlon,
Uqubar, Orbis Tertius ; la thŽorie des mondes possibles dans le conte La biblioth•que de Babel ;

puisse produire des effets de vŽritŽ et que, de l'autre, ces effets de vŽritŽ puissent devenir des instruments au
sein de luttes possibles. Dire la vŽritŽ pour qu'elle soit attaquable. È
1
FDS, pp. 188-189.
151
les paradoxes philosophiques de la temporalitŽ dans Le condamnŽ et Ireneo FunŽs, etc
1
. Ainsi
la Ç fiction È de Borges nÕest pas seulement la mise en Ïuvre dÕune procŽdure littŽraire :
elle dŽvoile pour ainsi dire le Ç secret È dÕun savoir et dÕune pensŽe qui habite dŽjˆ notre
monde, elle permet de faire une autre expŽrience de ces savoirs, et cÕest lˆ sa puissance
critique :
Ç Tout en dŽcrivant les savoirs ou les civilisations (il faut dire que la civilisation moderne est
prŽcisŽment fondŽe sur ces savoirs), il met en relief le poids de l'inquiŽtude et de l'angoisse qui
rŽsident dans la civilisation moderne constituŽe autour de ces savoirs : c'est lˆ, me semble-t-il,
que rŽside la force critique que poss•de la littŽrature borgŽsienne.
2
È

La fiction est donc pour Borges un acte de connaissance, et plus prŽcisŽment une
connaissance de notre pensŽe. Pour le Foucault des annŽes 1960, le fictif, en tant que
Ç nervure verbale de ce qui nÕexiste pas È, est lÕexpŽrience dÕun anonymat ordonnŽ du
langage qui se donne ˆ voir dans son Žloignement indŽfini des choses. Comme les
taxonomies des Borges mettent ˆ lÕŽpreuve la pensŽe en crŽant des espaces impensables,
ainsi la fiction, langage sans les choses et qui dŽtruit la nŽcessitŽ des choses, montre que la
distance de ce langage est la Ç lumi•re o• elles sont È, Ç le simulacre o• se donne seulement
leur prŽsence. È Pour quÕil y ait fiction il faut alors un langage qui se maintient dans cette
distance tout en la montrant : Ç tout langage qui parle de cette distance en avan•ant en elle
est un langage de fiction.
3
È Cette double fonction, mettre ˆ distance et la montrer, fait de
la fiction non pas une fable mais le rŽgime m•me du rŽcit, dans la mesure o• ce rŽgime
dŽfinit lÕimplication de lÕauteur dans son rŽcit : Ç La fiction, cÕest la trame des rapports
Žtablis, ˆ travers le discours lui-m•me, entre celui qui parle et ce dont il parle.
4
È
LÕencyclopŽdie chinoise de Borges montrait un usage des mots qui ne se plie pas
aux r•gles de la pensŽe, et ainsi fonctionnait comme une contestation implicite du langage
objectivant, minait Ç la possibilitŽ m•me des choses È
5
. Le mŽcanisme fictionnel analysŽ
par Foucault se rŽpercute sur le sujet m•me de lÕŽnonciation, montrant que la disjonction

1
J. L. Borges, Ficciones, EmecŽ, Buenos Aires 1960 (1956), tr. fr. Fictions, Paris, Gallimard, 1974.
2
Ç Le savoir comme crime È, DEIII, p. 85.
3
Cf. DEI-II, pp. 308-309. Cf. sur ce point MallarmŽ : Ç Le langage lui est apparu lÕinstrument de la
fiction : il suivra la mŽthode du langage (la dŽterminer). Le langage se rŽflŽchissant. Enfin la fiction lui
semble •tre le procŽdŽ m•me de lÕesprit humain Ð cÕest elle qui met en jeu toute mŽthode, et lÕhomme est
rŽduit ˆ la volontŽ. È (cit. in P. Sollers, Ç Logique de la fiction È, Tel quel, n. 15, automne 1963, pp. 3-29, apr•s
in Id., Logique de la fiction et autres textes, ƒd. CŽcile Defaut, Nantes, 2006, p. 38.)
4
Ç LÕarri•re fable È, DEI-II, p. 534.
5
J. Revel, Ç La naissance littŽraire du biopolitique È, in Ph. Arti•res (Žd.), Michel Foucault. La littŽrature et
les arts, Paris, KimŽ, 2004, p. 58.
152
entre langage et pensŽe dŽstabilise finalement le Ç je pense È cartŽsien en lÕouvrant au
dehors du langage, comme dans lÕessai sur Blanchot :
Ç Or ce qui rend si nŽcessaire de penser cette fiction - alors qu'autrefois il s'agissait de penser
la vŽritŽ -, c'est que le Çje parleÈ fonctionne comme au rebours du Çje penseÈ. Celui-ci conduisait
en effet ˆ la certitude indubitable du Je et de son existence; celui-lˆ au contraire recule, disperse,
efface cette existence et n'en laisse appara”tre que l'emplacement vide. La pensŽe de la pensŽe,
toute une tradition plus large encore que la philosophie nous a appris qu'elle nous conduisait ˆ
l'intŽrioritŽ la plus profonde. La parole de la parole nous m•ne par la littŽrature, mais peut-•tre
aussi par d'autres chemins, ˆ ce dehors o• dispara”t le sujet qui parle.
1
È

CÕest pour cette raison, dÕailleurs, que la Ç fonction auteur È, qui nÕest quÕune des
spŽcifications de la fonction sujet, Ç entrave la libre circulation de la fiction È et le cŽl•bre
Žloge de sa disparition se conclut avec le souhait que la fiction puisse fonctionner
dŽsormais Ç selon un autre mode, [É] qui ne sera plus celui de lÕauteur, mais qui reste
encore ˆ dŽterminer ou peut-•tre ˆ expŽrimenter.
2
È Cet Ç autre mode È de fonctionnement
est celui dŽcrit par Sollers, qui dÕailleurs sÕinspire de lÕŽtude foucaldienne sur Binswanger,
o•, on se rappellera, Foucault dŽfinit lÕimaginaire comme un Ç mode de l'actualitŽ, une
mani•re de prendre en diagonale la prŽsence pour en faire surgir les dimensions
primitivesÈ. DŽbarrassŽe de toutes les figures du retour ˆ lÕoriginaire ou au primitif, la
fiction pour Sollers fonctionne, ˆ la mani•re de Borges, comme une instance de
connaissance de notre pensŽe : Ç LÕhomme ne sait au fond ce quÕil peut penser ; la fiction
est lˆ pour le lui apprendre.
3
È Mais en plus Sollers met lÕaccent sur la connaissance
fictionnelle comme expŽrience fondamentale dont les mod•les sont encore lÕimagination,
la mŽmoire, le r•ve. ExpŽriences analogiques, o• le sujet fait dÕabord l'apprentissage de la
perte de cohŽrence de son raisonnement, de la subversion de lÕencha”nement logique des
ŽvŽnements car ceux-ci se manifestent Ç simultanŽment È, comme dans les r•ves de De
Quincey. Et pourtant cette dŽpossession de la force rationnelle du Ç je pense È nÕest pas le
naufrage de toute mŽthode, au contraire, la fiction est prŽcisŽment la mŽthode de
comprŽhension qui permet de relier le Ç je È fictif ˆ Ç une structure repŽrŽe intuitivement
comme fixe, mais dialectiquement en devenir È, et qui, par le jeu des comparaisons et des
mises en relation, retrace la forme de la cohŽrence logique comme un processus, un
mouvement :

1
Ç La pensŽe du dehors È, DEI-II, p. 548.
2
Ç QuÕest-ce quÕun auteur ? È, DEI-II, p. 839 (Variante).
3
Ç Logique de la fiction È, cit., p. 19.
153
Ç A ce point, nous devons abandonner tout prŽjugŽ logique, et plut™t nous livrer aux
inductions, aux rapprochements les plus imprŽvus. MŽthode : je tente dÕobserver ˆ sa source la
nŽcessitŽ o• je suis de recourir ˆ la cohŽrence. Je pactise avec toutes les opŽrations de ma pensŽe
en attente de se retrouver. Mon point de dŽpart est que Ç cela È veut •tre compris (ce qui
sÕoppose par dŽfinition ˆ : compris une fois pour toutes), au sens o• il serait correct, m•me
abusivement, dire : un livre veut •tre lu. Ou encore : le monde, mon esprit, moi, Ç tout cela È,
sont une fiction. La fiction est leur antidote. Doit sÕen extraire la vŽritŽ.
1
È

Non pas donc Ç dissolution de la raison È, mais dissolution des fictions que la raison
construit, pour pouvoir enfin montrer la cohŽrence de la raison m•me, ce quÕon peut penser.
La logique analytique montre comment on pense et ce quÕon pense, la logique de la fiction
rŽv•le les possibilitŽs de la pensŽe. Encore une fois la rŽfŽrence est ˆ Wittgenstein et ˆ sa
mŽthode comparative qui, ˆ travers la Ç dissolution de lÕanalyticitŽ È
2
, montrait que le
langage, avant dÕ•tre interprŽtŽ ˆ travers le filtre des reprŽsentations, est appliquŽ et
construit dans nos vies quotidiennes et pour ainsi dire Ç agi È de lÕintŽrieur. Mais alors,
Ç comprendre le langage È signifie non pas montrer le logiquement nŽcessaire, mais les
Ç possibles È de la pensŽe : seulement en imaginant dÕautres formes de vie, dÕautres usages
du langage, dÕautres comportements, nous rŽvŽlons Ç en creux È le fonctionnement de
notre propre langage.
Il est aussi Žvident que la logique de la fiction pouvait •tre proche de la mŽthode
archŽologique, proche de son insistance sur les conditions de possibilitŽ de la pensŽe, avec
une diffŽrence : si lÕarchŽologie dŽcouvre les conditions de possibilitŽ des pensŽe passŽes,
la fiction littŽraire vaut directement comme diagnostic de notre pensŽe et, sans passer par
lÕhistoire, comme une sorte dÕarchŽologie de notre prŽsent. Ce que, on lÕaura compris, nÕest
quÕune dŽfinition ante-litteram de la gŽnŽalogie. Nous ne serons pas ŽtonnŽs alors de
retrouver dans lÕessai sur Blanchot un autre rapprochement entre la dŽmarche
gŽnŽalogique et la connaissance Ç par fiction È, nous rŽvŽlant ce qui, en Žtant le plus proche
de nous, reste invisible :
Ç Les fictions chez Blanchot seront, plut™t que des images, la transformation, le dŽplacement,
l'intermŽdiaire neutre, l'interstice des images. [É] Le fictif n'est jamais dans les choses ni dans
les hommes, mais dans l'impossible vraisemblance de ce qui est entre eux: rencontres, proximitŽ
du plus lointain, absolue dissimulation lˆ o• nous sommes. La fiction consiste donc non pas ˆ faire voir
l'invisible, mais ˆ faire voir combien est invisible l'invisibilitŽ du visible.
3
È


1
Ibid., p. 21.
2
A. G. Gargani, Wittgenstein. Musica, parola, gesto, Milano, Raffaello Cortina, 2008, pp. 113-121.
3
Ç La pensŽe du dehors È, DEI-II, p. 552.
154
Il est intŽressant de remarquer que la gŽnŽalogie a rŽinvesti ce th•me de la fiction en
lÕintŽgrant ˆ lÕhistoire tout en gardant sa fonction primaire dÕ Ç Žstrangement È et la valeur
euristique de celui-ci. Affirmer que le gŽnŽalogiste construit des fictions signifie que les
histoires foucaldiennes ne sont jamais rŽductibles ˆ lÕHistoire et en tant que processus
cumulatif, et que donc il ne faut pas chercher dans le passŽ la cause de ce que nous sommes
devenus, mais plut™t une indication de ce que aujourdÕhui nous pourrions •tre. Ce passage
du nŽcessaire au possible est m•me le cÏur de la Ç mise en intelligibilitŽ È dÕune rŽalitŽ
historique ˆ travers la recherche des connexions possibles entre les ŽlŽments hŽtŽrog•nes de
lÕexpŽrience historique :
Ç Disons que ce qui permet de rendre intelligible le rŽel, cÕest de montrer simplement quÕil a
ŽtŽ possible. Que le rŽel soit possible, cÕest •a sa mise en intelligibilitŽ.
1
È

Montrer comment quelque chose (la folie, la prison, lÕEtat, lÕinstitution) a ŽtŽ
possible, signifie naturellement comprendre comment il a ŽtŽ pensable : comment a-t-on pu
penser de punir ˆ travers la prison ? Comment a-t-on pu penser lÕEtat ˆ partir du
gouvernement des ‰mes, cÕest-ˆ-dire ˆ partir des r•gles qui nÕŽtaient pas pensŽes dans la
perspective de la puissance de lÕEtat mais pour conduire des hommes vers le salut, dans un
horizon eschatologique ?
2
Dans la mesure o• la gŽnŽalogie doit mettre en lumi•re une
Ç forme de pensŽe È qui se manifeste par des problŽmatisations, elle est dŽfinie par deux
usages de la fiction qui font, bien sžr, partie dÕun m•me mouvement et quÕon sŽpare ˆ une
fin explicative.
JÕappellerai le premier un usage ŽpistŽmologique de la fiction : il consiste ˆ prendre le
contre-pied de lÕhistoricisme, qui prŽsuppose lÕexistence des universaux pour le passer Ç ˆ
la r‰pe de lÕhistoire È, et ˆ supposer que les universaux nÕexistent pas. Cela permet de
demander quelle histoire on peut en faire
3
. Dans son cours SŽcuritŽ, Territoire, Population,
Foucault par exemple disait que la phŽnomŽnologie nous a appris que la folie existe, ce qui
ne veut pas dire que ce soit quelque chose, alors que lui soutenait que Ç la folie nÕexiste pas,
mais •a ne veut pas dire quÕelle ne soit rien È
4
. La phŽnomŽnologie pense en somme la
folie comme un Ç objet idŽal È qui existe dÕabord dans nos esprits et puis, peut-•tre, dans la
rŽalitŽ en tant que consŽquence de lÕidŽe quÕon a de la folie. Il suffirait alors de changer de

1
NB, p. 35.
2
M. Senellart, Les arts de gouverner. Du regimen mŽdieval au concept de gouvernement, Paris, Seuil, 1995, p. 24.
3
STP, p. 5.
4
STP, p. 122.
155
point de vue et nous pourrions nous libŽrer de cette illusion, de cette idŽe fausse. Le
probl•me que se pose Foucault est exactement ˆ lÕopposŽ : comprendre comment ˆ partir
dÕun discours vrai, dÕun discours insŽrŽ dans un certain rŽgime de vŽritŽ, disons pour
simplifier Ç scientifique È, un objet qui nÕexistait pas devient Ç quelque chose È ˆ travers
toute une sŽrie de pratiques bien rŽelles
1
. Ce qui revient ˆ dire que, si la pensŽe peut
produire des effets dans le rŽel cÕest ˆ condition justement de pouvoir sÕinsŽrer dans une
pratique rŽelle, discursive et politique. Nominalisme mŽthodologique donc, qui, en
Žliminant par hypoth•se les universaux comme lÕEtat, lÕŽconomie ou la mentalitŽ, Žcarte du
coup lÕidŽe dÕune Ç cause unique È dÕun certain dŽveloppement historique.
2
Ce
nominalisme mŽthodologique, qui maintient une certaine continuitŽ avec lÕanti-causalisme
de Les mots et les choses, aboutit ˆ une dŽmultiplication causale, ˆ la dŽcouverte dÕun rŽseau
causal complexe et dense o• les universaux, dans leur matŽrialitŽ, viennent ˆ exister.
3

Je prends un exemple qui concerne de pr•s mon probl•me de la population :
lÕexplosion, dans les annŽes 1760, dÕune vaste littŽrature sur la masturbation enfantine,
dont le cŽl•bre traitŽ de Tissot, LÕonanisme, ne reprŽsente que la partie emergŽe de
lÕiceberg.
4
Cette immense incitation aux discours fait partie dÕune vraie croisade, ˆ la fois
mŽdicale et morale, contre la masturbation : dŽveloppement, selon les bien connues th•ses
foucaldiennes, dÕun dispositif de savoir/pouvoir centrŽ sur la pŽdagogisation du sexe de
lÕenfant qui fait de celui-ci ˆ la fois la clŽ de la santŽ future des adultes et de lÕavenir de la
sociŽtŽ et de lÕesp•ce.
5
Mais pourquoi la question de la masturbation sÕest-elle ainsi diffusŽe
au XVIII
e
si•cle ? Il y a ˆ cela plusieurs rŽponses donnŽes par les historiens. Une
explication basŽe sur lÕhypoth•se de la rŽpression sexuelle, selon laquelle le dŽveloppement
de la sociŽtŽ capitaliste aurait transformŽ lÕÇ organe de plaisir È en Ç instrument de

1
NB, p. 21-22. Cf. lÕÇ irrŽalisme technique È de N. Rose, Reframing Political Thought, cit., p. 32 : Ç My own
irrealism is technical, not psychologistic. It is technical in so far as it asserts that thought constructs its irreal
worlds through very material procedures. Thought, that is to say, becomes real by harnessing itself to a
practice of inscription, calculation and action. È
2
NB, p. 35 et note ; STP, p. 244.
3
Sur la Ç dŽmultiplication causale È, cf. Ç QuÕest-ce que la critique ? È, cit., p. 50 ; Ç La poussi•re et la
nouage È, DEIV, p. 24.
4
Cf. S. A. Tissot, LÕonanisme : Dissertation sur les maladies produites par la masturbation (1768), rŽed. Le
Sycomore, Paris, 1980 ; cf. sur ce livre F. Vidal, Ç Onanism, Enlightenment Medicine and the Immanent
Justice of Nature È, in L. Daston, F. Vidal, The Moral Autorithy of Nature, The University of Chicago Press,
Chicago-London, 2004, pp. 254-281. Cf. aussi P. Dutoit-Mambrini, De lÕOnanisme, ou Discours philosophique et
moral sur la luxure artificielle et sur tous les crimes relatifs, Lausanne, Impr. de A. Chapuis, in-12, 1760. Pour
quelques donnŽes quantitatives sur lÕextension de la littŽrature contre la masturbation, cf. J.-L. Flandrin, Les
amours paysannes. XVI
e
-XIX
e
si•cles, Gallimard, Paris, 1975, p. 206-207 ; pour un encadrement gŽnŽral de la
question J. Stengers, A. Van Neck, Histoire dÕune grande peur : la masturbation, Paris, Pocket, 2000 (1984).
5
Cf. VS, pp. 138 sv. ; et plus en particulier cf. A, pp. 217-248.
156
performance È soumis au mŽcanisme de production. Dans ce sens, Ç la lutte contre
lÕautosatisfaction peut •tre considŽrŽe comme une tentative de rŽtablir lÕordre chez
lÕindividu, dont le seul objectif doit •tre le rendement.
1
È Une autre explication se base sur
la diffusion de lÕidŽologie Žconomique, selon laquelle on aurait reprochŽ au masturbateur
un certain usage Žgo•ste du plaisir et de la jouissance sans que cela conduise au bonheur de
la sociŽtŽ (ˆ la diffŽrence de lÕintŽr•t)
2
. Une troisi•me explication sÕappuie sur la structure
dŽmo-Žconomique, montrant quÕˆ lÕŽpoque lÕ‰ge pour le mariage avait reculŽ dans les
campagnes en obligeant la jeunesse ˆ un cŽlibat prolongŽ.
3
Ces explications sont-elles
fausses ? Nullement, elles prŽsentent peut-•tre trop de confiance dans certains prŽsupposŽs
thŽoriques susceptibles de se transformer en causes (rŽpression, idŽologie, biologie), mais en
tant quÕexplications historiques elles restent relativement solides. Par contre, prises
singuli•rement, elles sont insuffisantes car elles semblent expliquer de fa•on monocausaliste
lÕessor de la littŽrature anti-masturbation au XVIII
e
si•cle en le rŽduisant ˆ un
ŽpiphŽnom•ne des transformations qui ont lieu ailleurs (dans lÕhistoire de lÕŽconomie, de la
mentalitŽ, ou des changements dŽmographiques). Mais ces explications nÕexpliquent pas
comment il a ŽtŽ possible que de telles transformations ont abouti ˆ une forme spŽcifique de
pensŽe.
En revanche, en Žliminant la cause sous-jacente de chacune des ces trois
explications, lÕhistorien gŽnŽalogiste peut le considŽrer comme des recherches historiques
dŽcrivant un certaine nombre dÕeffets, et peut donc produire ce quÕil appelle une Ç mise en
intelligibilitŽ historique È, c'est-ˆ-dire une Ç composition des effets È dans un tableau
synoptique. Ce quÕil sÕagit de produire alors, autour dÕun ŽvŽnement comme celui de cette
explosion de la littŽrature sur la masturbation, cÕest un Ç poly•dre dÕintelligibilitŽ È qui, ˆ
partir de la multiplicitŽ des processus historiques divers (dŽmographiques, Žconomiques,
intellectuelles, politiques, relatifs aux transformations du rapport ˆ soi ou de la mentalitŽ,
etc.), puisse montrer les possibles Ç phŽnom•nes de coagulation, dÕappui, de renforcement

1
Cf. J. Van Ussel, SexualunterdrŸckung, Hamburg, Rowohlt, 1970, tr. fr. Histoire de la rŽpression sexuelle,
Paris, Robert Laffont, 1972, p. 191. Van Hussel naturellement se base sur les idŽes de Marcuse (cf. pp. 198
sv.)
2
T. Laquer, Le sexe en solitaire, Paris, Gallimard, 2005, pp. 303 sv.
3
Sur ce point le dŽbat ˆ ŽtŽ immense en 1970 et Foucault le connaissait bien, citons seulement J.-L.
Flandrin, Ç Contraception, mariage et relations amoureuses dans lÕOccident chrŽtien È, in Id., Le Sexe et lÕOccident,
Paris, Seuil, 1981 (1969), pp. 109-125.
157
rŽciproque, de mise en cohŽsion, dÕintŽgration È
1
.
Il sÕagit en somme dÕutiliser le principe romantique de Ç connexion des
hŽtŽrog•nes È pour produire une comparaison entre des phŽnom•nes aussi diffŽrents
que des pratiques, des lois, de r•glements, des idŽes, etc. sans les rŽabsorber dans une
structure causale ou dialectique, mais pour essayer de montrer quelques faces du
prisme pratico-rŽflexif dans lequel est apparu le probl•me de la masturbation
2
. On
retrouve ici le probl•me de Canguilhem : non pas faire une histoire de lÕobjet cristal
comme entitŽ naturelle, ce que signifie faire une histoire gŽologique de la terre, mais faire
une histoire de ce qui a permis ˆ un certain moment de penser que cela est un cristal. Avec
toutefois une diffŽrence remarquable : lÕexplosion de la littŽrature sur la masturbation est
un ŽvŽnement rŽflexif, un ŽvŽnement de la pensŽe qui va avoir de consŽquences lourdes
sur les pratiques de gouvernement des corps, sur la fa•on dont la pratique mŽdicale sÕest
organisŽe, et sur la fa•on dont la famille moderne sÕest formŽe, en bref sur toute une
pratique rŽflŽchie qui provoque un changement du sujet et de lÕobjet de lÕobservation. Il
nous semble en somme que le but des fictions historiques de Foucault est de saisir des
rapports possibles entre une pensŽe et une expŽrience telles quÕils se manifestent dans la
production dÕun savoir et dÕun discours rŽflexifs qui modifient lÕobjet et le sujet de
connaissance. La supposition fictive de lÕinexistence des universaux trouve alors sa raison
profonde dans celui qui Žtait dŽjˆ lÕobjectif de lÕarchŽologie et qui, en tant que tel, justifiait
lÕadoption de la mŽthode anti-causaliste : retracer, dans des ŽvŽnements de la pensŽe,
lÕexpŽrience de la formation corrŽlative des sujets et des objets. Comme le soutient Castel,
plut™t que produire une histoire des encha”nements causals entre les ŽvŽnements, le
gŽnŽalogiste semble se greffer sur le travail des historiens pour produire une intelligibilitŽ
diffŽrente et adŽquate ˆ son objet :
Mais quand il s'agit de phŽnom•nes aussi complexes que la production d'un savoir ou d'un
discours avec ses mŽcanismes et ses r•gles internes, l'intelligibilitŽ ˆ produire est beaucoup plus
complexe. Il est vraisemblable qu'on ne peut arriver ˆ une explication unique, une explication en
termes de nŽcessitŽ. Ce serait dŽjˆ beaucoup si l'on arrivait ˆ mettre en Žvidence quelques liens
entre ce que l'on essaie d'analyser et toute une sŽrie de phŽnom•nes connexes
3
.


1
STP, pp. 244-245 : Ç Au fond lÕintelligibilitŽ en histoire ne rŽside peut-•tre pas dans lÕassignation dÕune
cause toujours plus ou moins mŽtaphorisŽe dans la source. LÕintelligibilitŽ en histoire rŽsiderait peut-•tre
dans quelque chose quÕon pourrait appeler la constitution ou la composition des effets È. La dŽfinition du
Ç poly•dre dÕintelligibilitŽ È se trouve dans Ç Table ronde du 20 mai È, DEIV, p. 24 et dans NB, p. 35.
2
STP, p. 282.
3
Ç Entretien avec Michel Foucault È, DEIV, p. 77.
158
Que ce travail puisse encore •tre dŽfini comme le travail dÕun historien est une
question ˆ laquelle nous nÕavons pas de rŽponse tranchŽe : il se place dans lÕespace
indŽfinissable, entre histoire et philosophie, dÕune histoire tout ˆ fait originelle de la
pensŽe. Nous nous limitons ˆ remarquer que dans les diffŽrentes dŽfinitions du travail
gŽnŽalogique comme Ç fiction È, Foucault fait Žmerger constamment la ligne de partage
entre le factuel et le vraisemblable, ce qui emp•che de considŽrer son travail historique
comme lÕŽni•me rŽcit brouillant la distinction entre histoire et fiction.
1
En montrant
comment on construit du rŽel en le Ç fictionnant È, la fiction gŽnŽalogique se rŽv•le
toujours elle-m•me comme fiction situŽe, en tant que vŽhicule du Ç sens historique È,
entendu au sens nietzschŽen comme caract•re situŽ et perspectif de la connaissance.
Ce sont les consŽquences intŽressantes du travail de cette fiction epistŽmo-
historienne sur la philosophie en tant que diagnostic du prŽsent. Ici se situe le deuxi•me
usage de la fiction, que jÕappellerai politique au sens quÕil implique une transformation de
lÕexpŽrience de lÕŽcrivain comme du lecteur. En revendiquant ses anciennes positions,
Foucault insiste ˆ plusieurs reprises sur le fait que la fiction historique nÕest au fond rien
dÕautre que lÕoccasion dÕune expŽrience, et que cette expŽrience consiste ˆ se dŽtacher
dÕune certaine fable pour devenir acteur de la fable suivante, et donc dÕune nouvelle sc•ne
de pensŽe :
Ç [É] les personnes qui me lisent, en particulier celles qui apprŽcient ce que je fais, me disent
souvent en riant: ÇAu fond, tu sais bien que ce que tu dis nÕest que fiction.È Je rŽponds toujours:
ÇBien sžr, il n'est pas question que ce soit autre chose que des fictions.È [É] Mais mon
probl•me n'est pas de satisfaire les historiens professionnels. Mon probl•me est de faire moi-
m•me, et d'inviter les autres ˆ faire avec moi, ˆ travers un contenu historique dŽterminŽ, une
expŽrience de ce que nous sommes, de ce qui est non seulement notre passŽ mais aussi notre
prŽsent, une expŽrience de notre modernitŽ telle que nous en sortions transformŽs. Ce qui
signifie qu'au bout du livre nous puissions Žtablir des rapports nouveaux avec ce qui est en
questionÉ
2
È

Que la construction gŽnŽalogique fonctionne comme une expŽrience pour celui qui
Žcrit et celui qui lit nÕest au fond que le rŽsultat de lÕŽni•me Ç problŽmatisation È de
Foucault quant ˆ sa question initiale : comment penser le rapport entre expŽriences et
concepts.
3
La gŽnŽalogie nÕa pas expulsŽ les expŽriences qui inquiŽtaient les constructions

1
Cf. sur lÕimportance de cette distinction pour le travail de lÕhistorien, A. Davidson, Ç EpistŽmologie
des preuves dŽformŽes È, in LÕŽmergence de la sexualitŽ, cit., pp. 245-302.
2
Ç Entretien avec Michel Foucault È, cit., p. 44.
3
Si les Ç mises en intelligibilitŽ È correspondent ˆ autant dÕexpŽriences directes et personnelles qui
changent la position du sujet de connaissance, on peut comprendre les Ç pŽrŽgrinations È mŽthodologiques
159
archŽologiques, elle les a transformŽes en fictions, en expŽriences de pensŽe qui ne sont ni
vraies ni fausses car elles permettent ˆ la fois de penser le devenir possible du rŽel et le jeu
du vrai et du faux qui rŽgit nos expŽriences de pensŽe :
Ç Une expŽrience est toujours une fiction; c'est quelque chose qu'on se fabrique ˆ soi-m•me,
qui n'existe pas avant et qui se trouvera exister apr•s. C'est cela le rapport difficile ˆ la vŽritŽ, la
fa•on dont cette derni•re se trouve engagŽe dans une expŽrience qui nÕest pas liŽe ˆ elle et qui,
jusqu'ˆ un certain point, la dŽtruit. [É] Ainsi ce jeu de la vŽritŽ et de la fiction - ou, si vous
prŽfŽrez, de la constatation et de la fabrication - permettra de faire appara”tre clairement ce qui
nous lie - de fa•on parfois tout ˆ fait inconsciente - ˆ notre modernitŽ, et en m•me temps, nous
le fera appara”tre comme altŽrŽ. L'expŽrience par laquelle nous arrivons ˆ saisir de fa•on
intelligible certains mŽcanismes (par exemple, l'emprisonnement, la pŽnalisation, etc.) et la
mani•re dont nous parvenons ˆ nous en dŽtacher en les percevant autrement ne doivent faire
qu'une seule et m•me chose. C'est vraiment le coeur de ce que je fais.
1
È

Le travail de la fiction consiste en somme ˆ appliquer au prŽsent la mŽthode de la
Ç connexion des hŽtŽrog•nes È ˆ travers une confrontation incessante entre notre
expŽrience de pensŽe et cette pensŽe comme Ç forme de lÕaction È quÕon retrouve dans le
passŽ. Cette mise en intelligibilitŽ sera archŽologique, dans la mesure o• elle nous montre
la diffŽrence entre notre expŽrience de pensŽe et celle du passŽ, et gŽnŽalogique, dans la
mesure o• elle introduit dans notre fa•on de penser une diffŽrence. Nous faisons
lÕexpŽrience de cette diffŽrence lorsque nous dŽcouvrons que notre m•me forme de
pensŽe et le rapport que nous Žtablissons avec la vŽritŽ est seulement un possible. La fiction,
en produisant Ç une vŽritŽ dans la rŽalitŽ d'aujourd'hui È, se transforme en expŽrience dÕune
actualitŽ qui sÕinscrit dans le prŽsent et, par une interfŽrence entre la connaissance
historique et la rŽalitŽ dÕaujourdÕhui, change notre fa•on de penser et de vivre
2
. Les fictions

foucaldiennes, lÕabsence dÕun background thŽorique continu et systŽmatique, la rŽcusation de Ç la mŽthode
universellement valables È du structuralisme, lÕŽtrange dŽfinition dÕÇ empirisme aveugle È pour indiquer une
ŽpistŽmologie qui reste fid•le ˆ lÕobjet tout en refusant de discerner en lui quelconques caract•res
nŽcessaires et intemporels prŽtendument prŽdŽterminŽs par le mod•le m•me de la connaissance. La
dŽmarche foucaldienne ne consiste absolument pas ˆ rŽcuser purement et simplement le mod•le ni ˆ faire
dispara”tre lÕobjet. Il semble plut™t, ˆ les faire jouer lÕun contre lÕautre, sÕinsinuer entre les deux mod•les
explicatifs et faire de lÕobjet la limite Žchappant sans cesse ˆ lÕenqu•te et appellent toujours une rectification
pragmatique : Ç Je nÕai pas de thŽorie gŽnŽrale et je nÕai pas non plus dÕinstrument sžr. Je t‰tonne, je
fabrique, comme je peux, des instruments qui sont destinŽs ˆ faire appara”tre des objets. Les objets sont un
petit peu dŽterminŽs par les instruments bons ou mauvais que je fabrique. Ils sont faux, si mes instruments
sont fauxÉ JÕessaie de corriger mes instruments par les objets que je crois dŽcouvrir, et ˆ ce moment lˆ,
lÕinstrument corrigŽ fait appara”tre que lÕobjet que jÕavais dŽfini nÕŽtait pas tout ˆ fait celui-lˆ, cÕest comme •a
que je bafouille ou titube, de livre en livre. È (Ç Pouvoir et savoir È, DEIII, pp. 404-405)
1
Ç Entretien avec Michel Foucault È, cit., pp. 45-46.
2
Ç Foucault Žtudie la Raison dÕEtat È, DEIV, p. 40. CÕest ici que Foucault dŽfinit Žgalement la diffŽrence
entre le Ç savoir È qui cherchent ˆ produire les Ç mises en intelligibilitŽ È foucaldienne et la connaissance
historique : DEIV, p. 57 : Ç Je vise dans ÇsavoirÈ un processus par lequel le sujet subit une modification par
160
foucaldiennes font usage des documents et des reconstructions historiques Ç vraies È, mais
de telle fa•on quÕˆ travers leur lecture soit possible une expŽrience de Ç transformation du
rapport que nous avons ˆ nous-m•me et au monde È. Or, selon Foucault, ce Ç nous È se
construit non pas par lÕadhŽsion ˆ un certain nombre de principes, mais prŽcisŽment par
lÕexpŽrience dÕune fa•on commune de penser, cette expŽrience m•me ne pouvant se dŽfinir
que comme une pratique collective :
Une expŽrience est quelque chose que l'on fait tout ˆ fait seul, mais que l'on ne peut faire
pleinement que dans la mesure o• elle Žchappera ˆ la pure subjectivitŽ et o• d'autres pourront, je
ne dis pas la reprendre exactement, mais du moins la croiser et la retraverser. Revenons un
instant au livre sur les prisons. [É] dans le livre, s'exprime une expŽrience bien plus Žtendue que
la mienne. Il n'a rien fait d'autre que de s'inscrire dans quelque chose qui Žtait effectivement en
cours; dans, pourrions-nous dire, la transformation de l'homme contemporain par rapport ˆ
l'idŽe qu'il a de lui-m•me. D'autre part, le livre a aussi travaillŽ pour cette transformation. Il en a
ŽtŽ m•me, pour une petite partie, un agent
1
.

En faisant de la gŽnŽalogie un travail de fiction, dans le double sens ŽpistŽmologique
et politique que nous avons vu, Foucault restait finalement ˆ lÕintŽrieur du champ
philosophique tout en opŽrant une transformation de la philosophie dans cette direction
Ç politique et historienne È qui impose de comprendre la pensŽe m•me au croisement entre
une Ç histoire de la vŽritŽ È et une Ç politique de la vŽritŽ È. LÕobjectif de la gŽnŽalogie nÕest
donc pas dÕŽtablir la Ç vŽritŽ historique È ni de faire un certain usage politique de la vŽritŽ
historienne, mais de situer la question de la vŽritŽ, qui est la question de la philosophie,
exactement au croisement entre lÕanalyse de lÕŽvŽnement historique et celle des rapports de
forces qui dŽfinissent le champ des relations de pouvoir : comprendre la production de la
vŽritŽ, ou les rŽgimes de vŽridiction, ˆ partir des situations historiques des rapports de force.
Dans la capacitŽ ˆ tenir ensemble ces deux dimensions - historique et politique - de la
vŽritŽ, se joue toute la fŽconditŽ et lÕusage possible, encore aujourdÕhui, de la grille archŽo-
gŽnŽalogique.




cela m•me qu'il conna”t, ou plut™t lors du travail qu'il effectue pour conna”tre. C'est ce qui permet ˆ la fois
de modifier le sujet et de construire l'objet. Est connaissance le travail qui permet de multiplier les objets
connaissables, de dŽvelopper leur intelligibilitŽ, de comprendre leur rationalitŽ, mais en maintenant la fixitŽ
du sujet qui enqu•te. È
1
Ç Entretien avec Michel Foucault È, cit., p. 47.
161
POLITIQUE DE LA VERITE

Dans la premi•re le•on du cours de 1978, Foucault semble encore une fois prendre
position dans lÕinterminable dŽbat sur le rapport entre gŽnŽalogie et histoire :
Ç Mais apr•s tout, ce que je fais, je ne dis pas ce pour quoi je suis fait, parce que je nÕen sais
rien, mais enfin ce que je fais, ce nÕest, apr•s tout, ni de lÕhistoire, ni de la sociologie, ni de
lÕŽconomie. Mais cÕest bien quelque chose qui, dÕune mani•re ou dÕune autre, et pour des raisons
simplement de fait, a ˆ voir avec la philosophie, cÕest-ˆ-dire avec une politique de la vŽritŽ, car je
ne vois pas beaucoup dÕautres dŽfinitions du mot Ç philosophie È sinon celle-lˆ. È
1


Nous avons, pour Žclaircir cette expression Žnigmatique de Ç politique de la vŽritŽ È,
deux pistes que je synthŽtise en faisant rŽfŽrence ˆ deux citations de Foucault relativement
proches temporellement, la premi•re donnŽe dans un entretien de 1977, et la deuxi•me
issue du dŽbat avec les historiens du 1978, que jÕai dŽjˆ abondamment citŽ. Dans le
premier entretien, le travail archŽologique accompli dans Les mots et les choses est dŽcrit
comme une description des modifications dans les r•gles de formation des ŽnoncŽs qui
sont acceptŽs comme scientifiquement vrais. Ce qui est en question alors est Ç ce qui rŽgit
les ŽnoncŽs et la mani•re dont ils se rŽgissent les uns les autres pour constituer un
ensemble de propositions acceptables scientifiquement [É]. Probl•me en somme de
rŽgime, de politique de l'ŽnoncŽ scientifique. Ë ce niveau, il s'agit de savoir non pas quel
est le pouvoir qui p•se de l'extŽrieur sur la science, mais quels effets de pouvoir circulent
entre les ŽnoncŽs scientifiques; quel est en quelque sorte leur rŽgime intŽrieur de
pouvoir È
2
. Mettre ˆ jour lÕorganisation discursive rŽgissant les savoirs constituŽs, nous le
savons, Žtait bien la t‰che de lÕarchŽologie. A partir de lÕOrdre du discours, cette organisation
est pensŽe comme lÕeffet dÕune Ç volontŽ de vŽritŽ È se manifestant ˆ la fois comme un
Ç pouvoir de contrainte È qui p•se de lÕextŽrieur sur le discours et comme une structuration
du discours m•me par des procŽdures internes qui jouent comme des Ç principes de
classification, dÕordonnancement, de distribution.
3
È Il est significatif quÕen 1977 Foucault
dŽcrive les rapports hiŽrarchiques entre les ŽnoncŽs comme des relations de pouvoir, qui
dŽfinissent le Ç rŽgime intŽrieur du pouvoir È du discours scientifique : il nÕaurait peut-•tre
pas donnŽ la m•me dŽfinition dans les annŽes 1960. Toutefois on pourrait concevoir une
analyse de la Ç politique de la vŽritŽ È dÕun certain discours ou dÕune discipline scientifique

1
STP, pp. 4-5.
2
Ç Entretien avec Michel Foucaul È (Fontana-Pasquino, juin 1976), in DEIII, p. 143-144.
3
OD, pp. 19-23.
162
qui essaierait de saisir les procŽdures internes dÕorganisation des ŽnoncŽs, et donc des
concepts, appartenants ˆ ce discours : cÕest ce qui semble suggŽrer Foucault. Et pourtant
nous savons que depuis lÕHistoire de la folie lÕarchŽologie concerne aussi bien un extŽrieur des
disciplines scientifiques constituŽes, que ce soit en termes dÕexpŽrience fondamentale, de
problŽmatiques sociales, de pratiques politiques. Cependant, toutes ces dimensions nÕŽtant
au fond comprises quÕˆ partir de la formation discursive dÕun savoir. Ce nÕest pas la
dimension de la science mais celle du savoir qui est pertinente pour lÕarchŽologie, dans la
mesure o• le rŽgime gŽnŽral (ou Ç politique È) dŽfinissant le fonctionnement des ŽnoncŽs
scientifiques nÕappara”tra quÕen mettant en lumi•re le syst•me des dŽpendances
interdiscursives entre les discours scientifiques appartenant ˆ une m•me formation
discursive
1
. LorsquÕil parle de Ç politique de lÕŽnoncŽ scientifique È, Foucault dŽsigne donc
un Ç extŽrieur È par rapport ˆ une discipline scientifique donnŽe et lÕanalyse
ŽpistŽmologique des relations intradiscursives, mais un Ç intŽrieur È par rapport au savoir,
c'est-ˆ-dire le rŽseau des relations interdiscursives qui forment le syst•me contraignant des
r•gles de formation des ŽnoncŽs vrais.
Dans sa confŽrence sur Ç La vŽritŽ et les formes juridiques È, en 1972, Foucault parle
en effet de deux histoires de la vŽritŽ : celle qui se fait, dans lÕhistoire des sciences, ˆ partir
de la correction permanente de ses propre principes et, on pourrait ajouter, par la crŽation
de ses propres concepts, ˆ lÕintŽrieur dÕun certain discours scientifique : Ç lÕhistoire interne È
de la vŽritŽ.
2
LÕhistoire externe de la vŽritŽ, par contre, prŽsuppose quÕil y a, dans nos
sociŽtŽs, Ç plusieurs autres lieux o• la vŽritŽ se forme, o• un certain nombre des r•gles du
jeu sont dŽfinies È : ici Foucault se rŽf•re aux pratiques judiciaires en tant que formes de
relation de lÕhomme ˆ la vŽritŽ, mais de notre point de vue on pourrait Žgalement dire que
cette histoire Ç externe È est celle de la formation et de la propagation des concepts entre
diffŽrentes sph•res du savoir, comme on lÕa vu dans le cas du concept de population. Dans
le rapport entre ces diffŽrents niveaux se forment les concepts scientifiques et cÕest
dÕailleurs dans ces diffŽrents champs quÕune certaine vŽritŽ scientifique se prŽsente comme
normative, comme nous lÕavons vu en discutant lÕaffirmation de Canguilhem sur la
scientificitŽ de la vŽritŽ. La diffŽrence entre histoire interne et externe semble en somme

1
Cf. A. Davidson, Ç EpistŽmologie et archŽologie : de Canguilhem ˆ Foucault È, in Id. LÕŽmergence de la
sexualitŽ, cit.
2
M. Foucault, Ç La vŽritŽ et les formes juridiques È, in DEI-II, pp. 1408-1409, cf. aussi Id., LÕordre du
discours, Paris, Gallimard, 1971.
163
dŽsigner le rapport entre histoire ŽpistŽmologique des sciences dans la tradition
bachelardienne et lÕarchŽologie : la premi•re sÕoccupe de lÕhistoire interne de la vŽritŽ, la
deuxi•me de lÕhistoire externe des conditions de possibilitŽ et de circulation de la vŽritŽ.
Toutefois, on aura compris que lÕÇ histoire externe È de la vŽritŽ, dans la mesure o•
elle est liŽe ˆ une ensemble de pratiques non seulement scientifiques mais, par exemple,
juridiques, pose une autre question, beaucoup plus large : celle des effets de la vŽritŽ
scientifique sur une formation discursive, et encore plus celle du rapport circulaire de cette
vŽritŽ avec un extŽrieur technique, social, biologique, composŽ des pratiques, des corps
vivants, des rapports de pouvoir. Cette question est dŽfinie tr•s prŽcisŽment dans la
deuxi•me citation : Ç Le probl•me politique le plus gŽnŽral nÕest-il pas celui de la vŽritŽ?
Comment lier l'une ˆ l'autre la fa•on de partager le vrai et le faux et la mani•re de se
gouverner soi-m•me et les autres?
1
È. Question de lÕŽmergence des dŽpendances
extradiscursives entre un certain savoir et un certain pouvoir qui marque, on le sait, le
passage ˆ la gŽnŽalogie gr‰ce ˆ lÕarticulation de la dimension de lÕanalyse interne de la
formation discursive, du rŽgime de la vŽritŽ, avec la dimension, externe ˆ ce discours, des
rapports de pouvoir.
Il faut •tre sur ce point tr•s prŽcis : affirmer que la production de la vŽritŽ peut avoir
lieu ailleurs que dans la procŽdure scientifique ne signifie pas quÕil y ait des vŽritŽs non-
scientifiques. On ne voit pas pourquoi il faudrait parler de lÕhistoire des pratiques
judiciaires en tant quÕhistoire externe de la vŽritŽ si cette vŽritŽ nÕest pas celle, objective,
rationnelle et universelle de la pensŽe scientifique. Plus quÕun abandon du principe
canguilhemien de la vŽritŽ moderne comme vŽritŽ scientifique, il faut essayer de
comprendre alors pourquoi un discours ou un ŽnoncŽ qui prend naissance dans une sŽrie
de pratiques rŽglŽes qui ont leurs formes dÕobjectivitŽ, de subjectivitŽ et de savoir, ne peut
se prŽsenter comme Ç vrai È quÕen assumant une forme spŽcifique, et plus particuli•rement
Ç scientifique È dans la modernitŽ. CÕest, en dÕautres termes, le rapport entre histoire interne et
externe de la vŽritŽ qui importe, mais dans la mesure o• il sÕagit de mettre en lumi•rer par
une histoire gŽnŽalogique et fictionnelle, le Ç rŽgime de vŽritŽ È de notre prŽsent. Dans un
important entretien donnŽ en 1976, Foucault dŽfinit encore une fois ce rŽgime dans les
termes dÕune Ç politique gŽnŽrale de la vŽritŽ È, concernant la sŽlection des discours vrais,
les r•gles et les instances qui dŽfinissent les ŽnoncŽs vrais ou faux, les sanctions relatives,

1
Ç Table ronde du 20 mai 1978 È, DEIV, p. 30.
164
les techniques et les procŽdures pour lÕobtention du vrai, le statut de ceux qui dŽfinissent le
Ç r•gles de fonctionnement È du vrai : tous des aspects de la production de la vŽritŽ dŽjˆ
analysŽes dans lÕOrdre du discours. Mais cette fois la Ç politique de la vŽritŽ È sÕarticule avec
une Ç Žconomie politique de la vŽritŽ È caractŽrisŽe par cinq traits fondamentaux : le
fonctionnement de la vŽritŽ exclusivement sous la forme du discours scientifique,
lÕincitation Žconomique et politique ˆ laquelle elle est soumise, lÕŽnorme diffusion et
Ç consommation È de la vŽritŽ dans un ensemble dÕappareil et dÕinstitutions diffuses dans le
corps social, le contr™le exercŽ par quelques grandes institutions (universitŽ, armŽe,
Žcriture, mŽdias), le dŽbat politique et lÕaffrontement social et idŽologique qui se dŽroule
autour dÕelle
1
. Par Ç rŽgime de vŽritŽ È il faut alors entendre prŽcisŽment Ç lÕarticulation sur
une sŽrie des pratiques dÕun certain type de discours qui, dÕune part, le constitue comme
un ensemble liŽ par un lien intelligible et, dÕautre part, lŽgif•re et peut lŽgifŽrer sur ces
pratiques en terme de vrai ou faux.
2
È Le Ç rŽgime de vŽritŽ È est un principe de mise en
ordre, un discours qui rend intelligible une sŽrie de pratiques hŽtŽrog•nes en Žtablissant
une cohŽrence entre elles ˆ travers et en fonction dÕune sŽrie de propositions qui vont-elles
m•mes •tre soumises au partage du vrai et du faux : en bref, cÕest encore une fois de la
pensŽe, une rŽflexion sur les pratiques qui fait en sorte quÕelles soient Ç organisŽes È en vue
de la production de quelque chose. Ce Ç quelque chose È sont ces universels (la folie, la
sexualitŽ, lÕEtat, la population) qui, suite ˆ la dŽcision thŽorico-mŽthodologique quÕon a vu,
Ç nÕexistent pas È mais Ç deviennent cependant quelque chose, quelque chose qui pourtant
continue de ne pas exister È. On a vu le statut indŽcis, historique et rŽel, des Ç objets È
scientifiques chez Canguilhem et Daston. Ici Foucault soutient que ces choses viennent ˆ
lÕexistence ˆ travers un ensemble de pratiques bien rŽelles structurŽes par un rŽgime de
vŽritŽ : couplage qui Ç forme un dispositif de savoir-pouvoir marquant effectivement dans
le rŽel ce qui nÕexiste pas et le soumet lŽgitimement au partage du vrai et du faux.
3
È
Alors que lÕarchŽologie restait en quelque sorte finalisŽe ˆ la comprŽhension de
Ç jeux de pouvoir È intŽrieurs ˆ la formation discursive, la gŽnŽalogie va apporter le point
de vue Ç extŽrieur È des pratiques pour comprendre comment un savoir et un pouvoir sur
lÕhomme se construisent ensemble par la production dÕeffets de vŽritŽ. Dans la perspective
gŽnŽalogique entre histoire interne et externe de la vŽritŽ va alors se crŽer une sŽrie de

1
Ç Entretien avec Michel Foucault È, DEIII, pp. 158-159.
2
NB, p. 20.
3
NB, pp. 21-22.
165
rapports circulaires et de renforcements rŽciproques qui mettent constamment en jeu des
techniques de savoir et des stratŽgies de pouvoir
1
. Question, dÕabord, de la prŽexistence
des rapports politiques en tant que conditions de formation du champ discursif des
disciplines scientifiques, aspect abordŽ par Foucault dŽjˆ en 1968 :
Ç la pratique politique a transformŽ non le sens ni la forme du discours, mais ses conditions
d'Žmergence, d'insertion et de fonctionnement; elle a transformŽ le mode d'existence du
discours mŽdical. [É] ces transformations dans les conditions d'existence et de fonctionnement
du discours ne Ç se rŽfl•tent È, ni ne Ç se traduisent È, ni ne Ç s'exprimentÈ dans les concepts, les
mŽthodes ou les ŽnoncŽs de la mŽdecine : elles en modifient les r•gles de formation. Ce qui est
transformŽ par la pratique politique, ce ne sont pas les ÇobjetsÈ mŽdicaux (la pratique politique
ne transforme pas, c'est trop Žvident, les Çesp•ces morbidesÈ en Ç foyers lŽsionnels È), mais le
syst•me qui offre au discours mŽdical un objet possible [É] ; ce qui est transformŽ par la
pratique politique, ce ne sont pas les mŽthodes d'analyse, mais le syst•me de leur formation [É]
; ce qui a ŽtŽ transformŽ par la pratique politique, ce ne sont pas les concepts, mais leur syst•me
de formation
2
.

La relation extradiscursive est ici abordŽe en essayant dÕŽviter un Žcueil majeur dans
lÕanalyse de la formation dÕune discipline scientifique : rŽduire la transformation des
rapports entre pratiques politiques et syst•mes de savoir ˆ la question de la transposition des
concepts entre le domaine politique et le domaines scientifique et, par consŽquent, forclore
la question des rapports entre savoir et pouvoir dans la question de lÕidŽologie scientifique
3
. En
dÕautres termes, il est bien clair dŽjˆ ˆ partir de ce moment que la problŽmatisation du
savoir/pouvoir nÕaboutit pas au Ç dŽvoilement È des procŽdures historiques de domination
cachŽes derri•re la prŽsumŽe naturalitŽ des objets scientifiques, ni ˆ la dŽnonciation de la
fonction extra-thŽorique, idŽologique et politique dÕune certaine construction scientifique :

1
Ç Entretien avec Michel Foucault., cit., p. 160 : Ç la vŽritŽ est liŽe circulairement ˆ des syst•mes de
pouvoir qui la produisent et la soutiennent, et ˆ des effets de pouvoir quÕelle induit et qui la reconduisent È.
2
Ç RŽponse ˆ une question È, DEI-II, pp. 717-718. Pour une explication similaire, cf. Ç Entretien avec
Michel Foucault È, DEI-II, p. 1029 : Ç Mais si le lien existant entre les formations non discursives et le
contenu des formations discursives n'est pas du type ÇexpressifÈ, de quel lien s'agit-il ? [É] Il m'a semblŽ
que ce lien devait •tre cherchŽ au niveau de la constitution, pour une science qui na”t, de ses objets
possibles. Ce qui rend possible une science, dans les formations prŽdiscursives, c'est l'Žmergence d'un
certain nombre d'objets qui pourront devenir objets de science ; c'est la mani•re par laquelle le sujet du
discours scientifique se situe ; c'est la modalitŽ de formation des concepts. È
3
Sur la question de lÕidŽologie scientifique, entendue ˆ la fois comme : 1) auto-justification des intŽr•ts
dÕun type de sociŽtŽ dont lÕobjet est hyperbolique par rapport ˆ la norme scientifique, 2) obstacle et
condition de possibilitŽ prŽcŽdant la constitution de la science, 3) croyance qui louche du cotŽ de la science
instituŽ, dont elle cherche ˆ imiter le style, cf. G. Canguilhem, Ç QuÕest-ce que une idŽologie scientifique ? È,
in IdŽologie et rationalitŽÉ, cit., pp. 33-45. Sur la transposition mŽtaphorique des concepts de lÕespace politique
ˆ lÕespace scientifique et les risques dÕune apprŽhension exclusivement culturaliste et psychologiste, cf. J.
Schlanger, Les mŽtaphores de lÕorganisme, Paris, Vrin, 1971, pp. 22-27, 31-45.
166
Dans les analyses marxistes traditionnelles, l'idŽologie est une esp•ce d'ŽlŽment nŽgatif ˆ
travers lequel se traduit le fait que la relation du sujet avec la vŽritŽ, ou simplement la relation de
connaissance, est troublŽe, obscurcie, voilŽe par les conditions d'existence, par les relations
sociales ou par les formes politiques qui s'imposent de l'extŽrieur au sujet de la connaissance.
L'idŽologie est la marque, le stigmate de ces conditions politiques ou Žconomiques d'existence
sur un sujet de connaissance qui, en droit, devrait •tre ouvert ˆ la vŽritŽ
1
.

Cette critique de la notion dÕidŽologie est en rŽalitŽ une critique ˆ une vision
abstraite de la science comme activitŽ dŽsintŽressŽe qui devrait atteindre une rŽalitŽ auto-
subsistante par lÕŽpuration de ses catŽgories artificielles et Ç situŽes È. Au contraire, le
gŽnŽalogiste devra montrer son propre point de vue comme situŽ et nŽcessairement situŽ,
car Ç les conditions politiques, Žconomiques dÕexistence ne sont pas un voile ou un
obstacle pour le sujet de connaissance, mais ce ˆ travers quoi se forment les sujets de
connaissance, et donc les relations de vŽritŽ.
2
È On pourrait dire quÕici le probl•me de
Foucault est un peu lÕinverse de la critique des idŽologies scientifiques, car pour lui il ne
sÕagit pas de dŽnoncer ce qui est faux ou non-scientifique, mais plut™t de comprendre
comment un certain discours ˆ un certain moment Ç devient scientifiquement vrai È : en
fonctionnant ˆ lÕintŽrieur dÕun rŽseau dÕautres discours et un ensemble des r•gles qui le
dŽfinissent comme vrai, mais aussi en Žtant impliquŽ avec des pratiques matŽrielles qui le
rendent possible comme vrai. En dÕautres termes il ne sÕagit pas de faire
Ç le partage entre ce qui, dans un discours, rel•ve de la scientificitŽ et de la vŽritŽ et puis ce
qui rel•verait d'autre chose, mais de voir historiquement comment se produisent des effets de
vŽritŽ ˆ l'intŽrieur de discours qui ne sont en eux-m•mes ni vrais ni faux.
3
È

Par consŽquent lÕanalyse gŽnŽalogique ne problŽmatise pas seulement lÕinfluence des
relations de pouvoir sur les constructions scientifiques, mais pose explicitement le
problŽme des Ç effets de retour È de la vŽritŽ scientifique sur les pratiques discursives
appartenant aux champs politiques : question des effets de pouvoir dÕune vŽritŽ qui oblige ˆ
se lier ˆ elle, ˆ se plier ˆ elle, et finalement ˆ Ç produire de la vŽritŽ È et ˆ Ç gouverner ˆ la
vŽritŽ È. Pour rŽsumer, la question, cŽl•bre, du cercle entre pouvoir et savoir pourrait •tre
envisagŽe de fa•on pour ainsi dire Ç externe È : cÕest lÕexercice du pouvoir qui rend
disponible au savoir un certain champ des objets, tandis que le savoir scientifique valide
indirectement les procŽdures de ce m•me pouvoir. Par exemple, cÕest lÕinternement de

1
Ç La vŽritŽ et les formes juridiques È, DEI-II, p. 1420.
2
Ibid., pp. 1420-1421.
3
Ç Entretien avec Michel Foucault È, cit., p. 148.
167
toute une population rapprochant des personnages fort diffŽrents les uns des autres
(prodigues, dŽbauchŽs, pauvres, scandaleux, homosexuels, fous) qui a fourni un objet au
savoir psychiatrique, et par consŽquent la science psychiatrique, en tant que forme de
lÕhygi•ne publique, a validŽ les procŽdures m•me de ce pouvoir en constatant la
Ç dangerositŽ È du Ç crime-folie È
1
. De ce point de vue gŽnŽalogique, le Ç rŽgime de la
vŽritŽ È est constituŽ par une double dŽpendance extradiscursive : dŽpendance de la vŽritŽ
par rapport ˆ des pratiques politiques, et dŽpendance des mŽcanismes de pouvoir par
rapport aux effets de vŽritŽ
2
.
Mais la critique de lÕidŽologie entreprise par Foucault oblige en rŽalitŽ ˆ penser plus
en profondeur la construction mutuelle du pouvoir et du savoir. En insistant sur les effets
productifs de ce que dÕordinaire est considŽrŽ comme Ç idŽologie È, le propos foucaldien
met en effet en question lÕautonomie de lÕespace conceptuel Ç scientifique È, et donc la
possibilitŽ m•me dÕisoler un champ de vŽritŽ dont les r•gles sont indŽpendantes par
rapport ˆ la dimension politique. Cela est dÕautant plus vrai lorsquÕil sÕagit de retracer
lÕŽmergence des objets du savoir
3
. La notion de savoir, dont la fonction Žtait justement de
Ç mettre hors champ lÕopposition du scientifique et du non-scientifique, la question de
lÕillusion et de la rŽalitŽ, la question du vrai et du faux.
4
È, reprŽsentait en effet une
contestation implicite du rapport Ç externe È entre science et politique. Si le point de vue
gŽnŽalogique signale un changement radical, reprŽsentant Ç lÕenvers historique
indispensable ˆ lÕarchŽologie du savoir
5
È, cÕest que la circularitŽ du savoir/pouvoir est
pertinente au niveau de la pratique m•me de dŽsignation et de dŽfinition de lÕobjet, celui-ci se trouvant
dÕemblŽe inscrit dans un savoir qui est un Òpouvoir faireÓ quelque chose de cet objet.
LÕobjet du savoir lui-m•me nÕest au fond quÕun mod•le grammatical renvoyant ˆ un
arri•re-plan dÕactions et de dŽcisions. Car la vraie question de la gŽnŽalogie, et au fond de
notre travail, ce nÕest pas de comprendre comment articuler un savoir scientifique, avec
son syst•me de r•gles et de pratiques savantes, ˆ un ensemble de pratiques faisant partie
dÕun rŽgime de Ç pouvoir È qui les prŽcŽderait ou les suivrait, qui serait plus large ou plus

1
Cf. Ç LÕŽvolution de la notion dÕ Ç individu dangereux È dans la psychiatrie lŽgale du XIXe si•cle È,
DEIII, pp. 443-464.
2
Cf. Ç Entretien avec Michel Foucault È, DEIII, p. 160 : Ç la vŽritŽ est liŽe circulairement ˆ des syst•mes
de pouvoir qui la produisent et la soutiennent, et ˆ des effets de pouvoir qu'elle induit et qui la reconduisent.
RŽgime de la vŽritŽ. È
3
Cf. Ç Nietzsche, la gŽnŽalogie et lÕhistoire È, DEI-II, pp. 1011-1014.
4
Cf. Du gouvernement des vivants, Le•on 1, 9 janvier 1980.
5
PP, p. 239.
168
restreint, et qui en tout cas sÕarticulerait de fa•on Ç externe È et mŽcanique avec le champ
du savoir, par le biais dÕun champ intermŽdiaire des relations interdiscursives. Il nous
semble que le principe de la Ç connexion des hŽtŽrog•nes È indique une autre mŽthode de
comprŽhension par rapport au repŽrage des seuils et des niveaux scientifique et politique.
De notre point de vue, lÕexpression Ç politique de la vŽritŽ È signifie clairement que la
gŽnŽalogie ne peut sÕaccommoder dÕŽtudier les pratiques politiques sŽparŽment du plan des
connaissances scientifiques, mais pointe prŽcisŽment la question du rapport politique qui
habite profondŽment la vŽritŽ scientifique. Dire que la gŽnŽalogie doit Ç replacer le rŽgime de
production du vrai et du faux au cÏur de lÕanalyse historique et de la critique politique
1
È
signifie aller bien au delˆ du jeu de dŽpendances extradiscursives entre un discours
scientifique Ç vrai È et un champ de pratiques politiques. Cela signifie poser la question de
la Ç politisation È de la vŽritŽ scientifique, ou encore de sa Ç polŽmisation È, en tant quÕelle
est le rŽsultat dÕune situation relationnelle et conflictuelle. En tout cas, cÕest ˆ cette
situation polymorphe et guerri•re que Foucault songe lorsque il parle du mod•le
nietzschŽen de la Ç politique de la vŽritŽ È : la connaissance est de lÕordre de lÕŽvŽnement,
de la relation stratŽgique, elle est lÕÇ effet dÕune bataille È, Ç le rŽsultat historique et ponctuel
de conditions qui ne sont pas de l'ordre de la connaissance È. Les conditions politiques
Ç sont le sol o• se forment le sujet, les domaines de savoir et les relations avec la vŽritŽ È
2
.
Cette dimension intrins•quement Ç polŽmique È de la vŽritŽ Žmerge avec une
Žvidence particuli•re lorsque Foucault dŽtaille le paradigme aristotŽlicien de la
connaissance, dans son premier cours tenu au Coll•ge de France en 1971 et toujours
inŽdit, dont lÕargumentation est toutefois bri•vement ŽbauchŽe dans le RŽsumŽ du Cours.
DÕapr•s Foucault, le mod•le aristotŽlicien de la connaissance postule quatre hypoth•ses: un
lien entre la sensation et le plaisir, lÕindŽpendance dÕun tel lien ˆ lÕŽgard de lÕutilitŽ vitale
manifestŽe par la sensation, un rapport proportionnel direct entre lÕintensitŽ du plaisir et la
quantitŽ de connaissance dŽlivrŽe par la sensation, lÕincompatibilitŽ entre la vŽritŽ du plaisir

1
Ç Table ronde du 20 mai 1978 È, DEIV, p. 27.
2
Ç La vŽritŽ et les formes juridiques È, DEI-II, pp. 1418-1420. Cf. Ç Entretien avec Michel Foucault È,
DEIV, p. 54 : Ç C'est lˆ o• la lecture de Nietzsche a ŽtŽ pour moi tr•s importante: il ne suffit pas de faire
une histoire de la rationalitŽ, mais l'histoire m•me de la vŽritŽ. C'est-ˆ-dire que, au lieu de demander ˆ une
science dans quelle mesure son histoire l'a rapprochŽe de la vŽritŽ (ou lui a interdit l'acc•s ˆ celle-ci), ne
faudrait-il pas plut™t se dire que la vŽritŽ consiste en un certain rapport que le discours, le savoir entretient
avec lui-m•me, et se demander si ce rapport n'est ou n'a pas lui-m•me une histoire ? È
169
et lÕerreur de la sensation.
1
Ainsi la vision sensible, contemplation des vŽritŽs extŽrieures
par lÕ‰me immatŽrielle, sert de mod•le ˆ la connaissance et cÕest bien le rapport entre
lÕimmŽdiatetŽ dÕune perception visuelle dŽsintŽressŽe et le Òbonheur de la contemplation
thŽoriqueÓ qui prouve la validitŽ de la reprŽsentation. Cette immŽdiatetŽ renvoie au second
point du mod•le reprŽsentationnel, o• Aristote exclut la dimension vitale de lÕutilitŽ du lien
qui tend entre eux le dŽsir de connaissance, lÕimmŽdiatetŽ de la sensation et la vŽritŽ :
La perception visuelle, comme sensation ˆ distance dÕobjets multiples, donnŽs simultanŽment
et qui ne sont pas en rapport immŽdiat avec lÕutilitŽ du corps, manifeste dans la satisfaction
quÕelle emporte avec soi le lien entre connaissance, plaisir et vŽritŽ.
2


En sÕopposant ˆ ce mod•le, Foucault sÕinspire du Gai Savoir de Nietzsche : lÕintŽr•t -
ou lÕutilitŽ vitale - est placŽ radicalement avant la connaissance. La connaissance est
toujours situŽe, elle est en elle-m•me une certaine relation stratŽgique au sein de laquelle le
sujet et lÕobjet de la connaissance sont irrŽmŽdiablement impliquŽs ensemble, elle est
toujours une ÒinventionÓ
3
dŽrivŽe en fonction des besoins et des intŽr•ts de lÕexistence. Il
nÕy a pas de lien direct entre la sensation et la contemplation thŽorŽtique car entre les deux
sÕintercale toujours une volontŽ anonyme et polymorphe qui sous-tend le syst•me
cognitif.
4
Nietzsche op•re en somme une vŽritable ÒruptureÓ entre la connaissance et la
chose, entre lesquelles il ne reconna”t aucune ressemblance, aucune affinitŽ prŽliminaire.
LÕordre rationnel exprime lÕapprivoisement du chaos obtenu par lÕintervention humaine :
lÕadŽquation entre lÕintellect et la chose nÕest que le rŽsultat dÕune volontŽ dÕadŽquation. La
gŽnŽalogie op•re en somme un Ç dŽplacement È, depuis les Ç essences È vers la volontŽ,
depuis le Ç reflet des choses È vers lÕaction, depuis la fixitŽ de lÕobjet vers sa dynamique
constitutive. De fait, pour le Foucault lecteur de Nietzsche, il nÕy a pas dÕessence ni de la
connaissance ni de ses conditions universelles, puisque celle-ci est toujours le rŽsultat
historique de conditions qui ne sont pas dÕordre cognitif (dans le sens de la contemplation
thŽorŽtique dÕun ordre rationnel nŽcessitant) mais qui appartiennent ˆ un contexte dÕaction

1
M. Foucault, Ç La volontŽ de savoir È, DE I-II, pp. 1108-1112. La diffŽrence thŽmatisŽe ici entre
sensation et plaisir peut •tre renvoyŽe ˆ la distinction Žtablie par Richard Rorty entre Ç lÕoeil du corps È
rŽcoltant les sensations particuli•res, et Ç lÕOeil de lÕEsprit È, capable de saisir les universaux pour les
Ç intŽrioriser È. Cf. Philosophy and the Mirror of Nature, Princeton, Princeton University Press, 1979.
2
Ç La volontŽ de savoir È, cit., pp. 1110-1111.
3
Le terme utilisŽ par Nietzsche est Erfindung qui sÕoppose directement ˆ Ursprung, Ç origine È; sur ce
point, voir cf. M. Foucault, Nietzsche, la gŽnealogie, lÕhistoire, DEI-II, pp. 1023 sv.
4
Ç La volontŽ de savoir È, cit., p. 1109.
170
dŽterminŽ historiquement et Ç communautaire È.
1
Le dŽsir de connaissance est ainsi resituŽ
dans un contexte o• il co•ncide avec les objectifs propres ˆ un certain milieu : dans ce sens,
lÕon pourrait dire, ˆ la mani•re de Wittgenstein, que les ŽnoncŽs cognitifs eux-m•mes sont
ramenŽs ˆ des modes de fonctionnement propres ˆ une Ç forme de vie spŽcifique È, mais
dans la lignŽe Foucault-Canguilhem on pourrait Žgalement dire que les ŽnoncŽs sont
ramenŽs ˆ une expŽrience conflictuelle et relationnelle. La discorde des instincts, la lutte,
lÕorigine Ç basse È et intŽressŽe de la connaissance sÕoppose ˆ la transparence originelle de
la reprŽsentation, ce que Foucault traduit par lÕimage contrastante de lÕopacitŽ dÕun flux
vital non rationalisable, qui ne peut •tre ni fondŽ ni reprŽsentŽ.
La prŽexistence m•me de la lutte met au jour dÕune part lÕaction et dÕautre part la
matrice pratique de la connaissance : en lieu et place dÕune simple contemplation de la
vŽritŽ mŽtahistorique, de la dŽcouverte dÕun objet passif, dÕune Ç technologie
dŽmonstrative È de la vŽritŽ qui fait corps avec une interprŽtation idŽalisŽe de la pratique
scientifique, Foucault voit les tentatives, les erreurs, les usages, les batailles, correspondant
ˆ Ç une autre position de la vŽritŽ, [É] une vŽritŽ dispersŽe, discontinue, interrompue, une
vŽritŽ qui se produit comme un ŽvŽnement.
2
È Cette vŽritŽ qui nÕest pas Ç constatŽe È, mais
suscitŽe, arrachŽe, produite dans des rapports de pouvoir et de ritualisation, a peu ˆ peu ŽtŽ
recouverte, parasitŽe, colonisŽe par la technologie de la vŽritŽ-connaissance, de la sorte
quÕentre la vŽritŽ Ç scientifique È, objective et dŽmontrable, et la vŽritŽ-ŽvŽnement il y a
encore un rapport de pouvoir et de domination Ç qui est peut-•tre irrŽversible È
3
. La
rŽcusation de lÕorigine et de tout schŽma tŽlŽologique de la vŽritŽ-connaissance trouve sa
raison dans la nŽcessitŽ de construire la gŽnŽalogie du disparate des pratiques hŽtŽrog•nes et
des savoirs divergents qui dissolvent en leur sein m•me les objets et les sujets de lÕhistoire.
La gŽnŽalogie doit alors montrer que ces objets et ces sujets ne sont pas les expressions
plus ou moins accomplies dÕune essence originelle, mais les concrŽtions provisoires dÕune
histoire ŽvŽnementielle de la vŽritŽ :
Or, si le gŽnŽalogiste prend soin dÕŽcouter lÕhistoire plut™t que dÕajouter foi ˆ la
mŽtaphysique, quÕapprend-il ? Que derri•re les choses il y a Ç tout autre chose È : non point leur
secret essentiel et sans date, mais le secret quÕelles sont sans essence, ou que leur essence fut
construite pi•ce ˆ pi•ce ˆ partir des figures qui lui Žtaient Žtrang•res.
4



1
Cf. Ç La vŽritŽ et les formes juridiques È, DEI-II, p. 1419.
2
PP, p. 236-237.
3
Ibid., p. 238.
4
Ç Nietzsche, la gŽnŽalogie, lÕhistoire È, DEI-II, p. 1006.
171
Ce que la gŽnŽalogie met en question, cÕest en somme, le conflit mŽtaphysique entre
•tre et devenir, le prŽsupposŽ selon lequel Òce qui est, ne devient pas, ce qui devient nÕest
pas.Ó
1
Sur ce principe de non-exclusion de lÕ•tre et du devenir se fonde, encore plus que
lÕanalyse de la circularitŽ entre savoir et pouvoir, celle de la leur coappartenance historique :
ainsi toute Ç politique de la vŽritŽ È renvoie ˆ une Ç histoire de la vŽritŽ È et vice versa. La
gŽnŽalogie foucaldienne, ˆ lÕinstar de la gŽnŽalogie nietzschŽenne, se constitue comme
histoire du recouvrement de la veritŽ-ŽvŽnement par la vŽritŽ-science et seulement dans ce
sens elle se constitue, on lÕa vu, comme Ç anti-science È, comme insurrection des Ç savoirs
mineurs È, des instances multiples et hŽtŽrog•nes par lesquels on a construit notre rapport
ˆ la vŽritŽ contre lÕuniformitŽ du discours scientifique
2
. La gŽnŽalogie est anti-science non
pas parce quÕÇ opposŽ È par principe ˆ lÕinstance scientifique, mais prŽcisŽment parce
quÕelle ne prŽsuppose ni nÕexplique lÕarticulation entre Ç scientifique È et Ç politique È, et lit
lÕaffirmation m•me de la vŽritŽ scientifique comme un processus ŽvŽnementiel
nŽcessairement politique. Pour le dire autrement, ce nÕest pas lÕarticulation
science/politique qui est pertinente pour lÕanalyse gŽnŽalogique, mais lÕarticulation
Ç rŽgime de vŽritŽ È/ Ç rŽgimes de pratiques È, car celle-ci met en Žvidence prŽcisŽment le
probl•me de Foucault : comment les hommes se gouvernent par la production de la

1
F. Nietzsche, Gštzen-DŠmmerung oder Wie man mit dem Hammer philosophirt, tr. Fr. CrŽpuscule des idoles,
Paris, Gallimard, 1974, p. 25. Pour bien saisir lÕimportance de cet aspect dans le travail de Foucault, il faut se
rappeler la mŽthodologie que ce dernier cherche ˆ mettre en place et qui refuse de faire de la pratique un
accident des objets pour au contraire Žriger les objets en corollaires de ces pratiques, en Ç prŽcipitŽs È de
lÕhistoire. Comme Paul Veyne le dit Òce qui est fait, lÕobjet, sÕexplique par ce quÕa ŽtŽ le faire ˆ chaque moment
de lÕhistoire ; cÕest ˆ tort que nous nous imaginons que le faire, la pratique, sÕexplique ˆ partir de ce qui est
fait.Ó (Ç Foucault rŽvolutionne lÕhistoire È, in Id. Comment on Žcrit lÕhistoire, Paris, Seuil, 1971, p. 363). Valoriser
la dimension du faire revient ˆ affirmer que les Ôobjets naturelsÕ ne deviennent tels quÕen fonction dÕune
pratique objectivante qui est au fond lÕunique et vraie mati•re de lÕhistoire. Naturellement encore une fois ici
la rŽfŽrence est nietzschiŽnne, cf. par exemple : Zur Genealogie der Moral Eine Streitschrift (1887), tr. Fr. La
gŽnŽalogie de la morale, Paris, Gallimard Ð Folio, 1971, p. 45 : ÒDe m•me, en effet, que le peuple distingue la
foudre de son Žclat et prend ce dernier pour une action, pour lÕeffet causŽ par un sujet qui sÕappelle foudre,
de m•me la morale populaire distingue la force de ses manifestations, comme si lÕhomme fort cachait un
substrat neutre, auquel il serait loisible de manifester ou non de la force. Un tel substrat nÕexiste pas ; il
nÕexiste pas dÕ Ç •tre È au-dessous de lÕaction, de lÕeffet, du devenir ; lÕ Ç agent È nÕest quÕajoutŽ ˆ lÕaction, -
lÕaction est tout È.
2
Il faut remarquer que justement ici Foucault livre lÕattaque plus puissante contre lÕÇ althusserisme È,
dans la mesure o• celui-ci voudrait faire reconna”tre ˆ partir de la Ç coupure È entre le jeune Marx et le Marx
de la maturitŽ, une Ç scientificitŽ È du discours marxien : Ç Quand je vous vois vous efforcer d'Žtablir que le
marxisme est une science, je ne vous vois pas, ˆ dire vrai, en train de dŽmontrer une fois pour toutes que le
marxisme a une structure rationnelle et que ses propositions rel•vent, par consŽquent, de procŽdures de
vŽrification. Je vous vois, d'abord et avant tout, en train de faire autre chose. Je vous vois en train de lier au
discours marxiste, et je vous vois affecter ˆ ceux qui tiennent ce discours, des effets de pouvoir que
l'Occident, depuis maintenant le Moyen åge, a affectŽ ˆ la science et a rŽservŽs ˆ ceux qui tiennent un
discours scientifique.È (FDS, p. 11). Cf. sur le m•me sujet, les critiques faites ˆ Balibar dans Ç De
lÕarchŽologie ˆ la dynastique È, DEI-II, pp. 1274-1275.
172
vŽritŽ.
1
SÕil serait trompeur de dŽfinir cette vŽritŽ dÕemblŽe comme Ç scientifique È, cÕest
quÕelle le devient par le fait dÕ•tre impliquŽ dans un rŽgime de pratiques de gouvernement,
qui concr•tement Ç amŽnagent des domaines o• la pratique du vrai et du faux peut •tre ˆ la
fois rŽglŽe et pertinente.
2
È
Dans Naissance de la biopolitique le marchŽ est pris comme exemple dÕun tel domaine :
au XVII
e
si•cle le marchŽ est un lieu de justice, et lÕobjet dÕune Ç juridiction È, car cÕest le
souverain qui sÕoccupe dÕŽtablir le juste prix de marchandises, en sanctionnant les fraudes,
en rŽglant lÕŽchange etc. Au XVIII
e
si•cle, dans la rŽflexion de lÕŽconomie politique, le
marchŽ devient par contre le lieu dÕun ensemble des mŽcanismes spontanŽs, qui
naturellement sont encore rŽglŽes par de mŽcanismes de contr™le politique. Toutefois, ces
mŽcanismes nÕagissent pas ou pas seulement dans le sens de la juridiction, en prescrivant
ce qui est ˆ faire et ce qui nÕest pas ˆ faire, mais plut™t en laissant jouer des forces
spontanŽes, en laissant la demande se rŽgler sur lÕoffre, en Žliminant les interfŽrences entre
les intŽr•ts de lÕacheteur et ceux du vendeur. Le fonctionnement spontanŽ de lÕoffre et de
la demande dit dŽsormais la Ç vŽritŽ È de la circulation de la marchandise et les prix qui se
formeront spontanŽment vont devenir lÕŽtalon de vŽritŽ avec lequel on peut juger le bon
fonctionnement du gouvernement. En dŽcrivant ce passage du marchŽ comme lieu de
juridiction devenant lieu de vŽridiction, Foucault met en question non pas lÕidŽologie
libŽrale qui sÕimpose ˆ lÕEtat (point de vue politique, par exemple celui du matŽrialisme
dialectique) ou le fait que finalement les politiques reconnaissent la rŽalitŽ de certaines lois de
lÕŽconomie (point de vue Ç scientifique È, souvent adoptŽ dans lÕhistoire des sciences
Žconomiques). Ce qui Žmerge est un espace entier de connaissance, avec ses r•gles
quÕaujourdÕhui nous pouvons bien rŽcuser, mais en ce moment historique qui reprŽsente
bien une instance de vŽritŽ pour le gouvernement, prŽcisŽment parce que les Žchanges sur
le marchŽ fonctionnement eux-m•mes selon certaines r•gles dŽfinissant, ˆ propos dÕun
discours donnŽ, les ŽnoncŽs Ç vrais È et Ç faux È
3
. Si cet espace Žtait jusquÕˆ-lˆ soumise ˆ

1
Ç Table ronde du 20 mai 1978 È, cit., pp. 22, 27.
2
Ibid., p. 27. Voir ˆ ce propos lÕautocritique de Foucault ˆ son propre usage du mot Ç science È lorsquÕil
affirme, au cours de la le•on du 1¡ fŽvrier 1978, quÕavec la physiocratie on passe dÕune Ç art de gouverner È ˆ
une Ç science politique È (STP, pp. 109-110). LÕusage du mot Ç science È est mauvais et catastrophique, dit
Foucault dans le sŽance suivante (p. 120), car Žvidemment il semble prŽsupposer quÕˆ partir dÕun certain
moment lÕart de gouverner a dŽpassŽ une seuil scientifique, alors que la Ç scientificitŽ È de la vŽritŽ
Žconomique a ŽtŽ crŽŽe au cours dÕun processus de Ç vŽridiction. È
3
NB, p. 37. En dÕautres termes il sÕagit de comprendre le r•gles de Ç production È de la vŽritŽ, comme
on a vu dans lÕhistoire des sciences de Canguilhem et la notion de Ç style de raisonnement È chez Hacking et
Davidson : Ç [É] par production de vŽritŽ : je nÕentends pas la production dÕŽnoncŽs vrais, mais
173
une juridiction supŽrieure, il devient ˆ partir de ce moment lui-m•me rŽvŽlateur dÕune
vŽritŽ des mŽcanismes Žconomiques et donc producteur dÕune prescription (sous la forme
dÕun ensemble des r•gles, recettes, moyens en vue dÕune finÉ), sur laquelle sÕagencera une
nouvelle Ç juridiction È. La cŽl•bre formule du Marquis dÕArgenson, Ç laissez faire, laissez
passer È, est donc en m•me temps une maxime de gouvernement et un principe de vŽridiction
selon lequel lÕŽchange constitue le seul lieu dÕobservation pertinent pour comprendre
lÕŽconomie dans sa globalitŽ.
1
Si la vŽritŽ du marchŽ devient en somme la vŽritŽ selon
laquelle il faut gouverner le marchŽ m•me, cÕest que le marchŽ est dÕabord devenu le
dispositif de connaissance et le lieu de Ç vŽridiction È de lÕart de gouverner toute enti•re :
[É] cÕest bien le mŽcanisme naturel du marchŽ et la formation dÕun prix naturel qui vont
permettre Ð quand on regarde, ˆ partir dÕeux, ce que fait le gouvernement, les mesures quÕil
prend, les r•gles quÕil impose Ð de falsifier et de vŽrifier la pratique gouvernementale. Le marchŽ,
dans la mesure o•, ˆ travers lÕŽchange, il permet de lier la production, le besoin, lÕoffre, la
demande, la valeur, le prix, etc., constitue en ce sens un lieu de vŽridiction, je veux dire un lieu
de vŽridiction-falsification pour la pratique gouvernementale.[É] CÕest son r™le de vŽridiction
qui va dŽsormais, et dÕune fa•on simplement seconde, commander, dicter, prescrire les
mŽcanismes juridictionnels ou lÕabsence de mŽcanismes juridictionnels sur lesquels il devra
sÕarticuler.
2
È

Avec le concept de Ç vŽridiction È il sÕagit bien de dŽpasser la relation Ç externe È
entre savoir et pouvoir, et de porter lÕinterrogation sur lÕhistoricitŽ m•me de procŽdures
qui dŽfinissent la vŽritŽ, ou les Ç rŽgimes de vŽridiction È. Donc, non pas prŽsupposer le
postulat du primat de la connaissance scientifique sur le politique ou vice versa, non pas

lÕamŽnagement des domaines o• la pratique du vrai et du faux peut •tre ˆ la fois rŽglŽe et pertinente. È (Ç
Table ronde du 20 mai 1978 È, cit., p. 27.
1
Cf. sur cette formule de DÕArgenson, NB, p. 22, et notes 13, 16, pp. 27-28. Les contemporaines
attribuaient cette expression ˆ Gournay ou Quesnay, la paternitŽ de DÕArgenson a ŽtŽ Žtablie par A. Oncken
(Die Maxime : laisser faire, laisser passer, Bern, K. J. Wyss, 1886). Sur lÕusage de la formule par Gournay, cf. S.
Meyssonier, La Balance et lÕHorloge. La gen•se de la pensŽe libŽrale en France au XVIII
e
si•cle, Paris, Les Editions de
la Passion, 1989, p. 178. Sur le principe du laisser faire, cf. J.-Y. Grenier, LÕŽconomie dÕAncien RŽgime. Un
monde de lÕŽchange et de lÕincertitude, Paris, Albin Michel, 1996, p. 180 sv. Cf. ˆ ce propos la formulation
classique de Turgot : Ç Ce que doit faire la vraie politique est de sÕabandonner au cours de la nature et au
cours du commerce [É] sans prŽtendre le diriger par des exclusions, des prohibitions ou des prŽtendus
encouragements, parce que, pour le diriger sans le dŽranger et sans se nuire ˆ soi-m•me, il faudrait pouvoir
suivre toutes les variations des besoins, des intŽr•ts et de lÕindustrie des hommes, il faudrait les reconna”tre
dans un dŽtail quÕil est physiquement impossible de se procurer, et sur lequel le gouvernement le plus habile,
le plus actif, le plus occupŽ du dŽtail, risquera toujours au moins de se tromper de la moitiŽ. Et si lÕon avait
sur tous ces dŽtails cette multitude de connaissances quÕil est impossible de rassembler, le rŽsultat en serait
de laisser aller les choses prŽcisŽment comme elles vont toutes seules, par la seule action des intŽr•ts des
hommes animŽs et balancŽs par la concurrence libre È (Ç Lettre ˆ lÕabbŽ Terray sur la marque des fers (1773)
in Îuvres, (Daire, Žd.), T. 1, p. 376).
2
NB, pp. 33-34. Sur lÕidŽe de marchŽ cf. P. Rosanvallon, Le capitalisme utopique. Histoire de lÕidŽe de marchŽ,
Paris, Seuil, 1979, livre que Foucault connaissait (cf. Ç Naissance de la biopolitique È, in DEIII, p. 821).
174
dŽcrire leur Ç articulation È, mais voir comment le processus de vŽridiction et de juridiction
se forment ensemble, comment la connaissance prŽsuppose et implique toujours un
certain positionnement dans un champ politique, comment le pouvoir prŽsuppose et
implique une certaine connaissance de ses objets. Le but dÕune telle histoire serait de
comprendre comment les hommes se gouvernent Ç ˆ travers la production de vŽritŽ.
1
È Le
processus de Ç scientificisation de la vŽritŽ È, saisi du point de vue de lÕÇ histoire des
rŽgimes de vŽridiction È, ne consiste donc pas dans le dŽpassement de la perspective de la
Ç juridiction È. Il sÕagit plut™t dÕexaminer le couplage de lÕhistoire du droit et de lÕhistoire de
la vŽritŽ, afin de comprendre comment sÕest constituŽ dans le discours Žconomique, mais
aussi pŽnale, psychiatrique ou mŽdical un Ç certain droit de la vŽritŽ È qui reprŽsente, en soi
m•me, une position politique
2
. Par consŽquent, lÕattitude critique consiste non pas ˆ
comprendre les effets de pouvoir de la rationalitŽ, probl•me de lÕEcole de Francfort, mais
plut™t ˆ essayer de comprendre quelle forme dÕobligation comporte le vrai, et quelles
formes de juridiction dŽlimitent ses rŽgions de pertinence, quel domaine dÕobjets les
connexions et les interfŽrences entre juridiction et vŽridiction vont crŽer. Voilˆ les
objectifs dÕune Ç histoire politique des vŽridictions È
3
. Voilˆ aussi la raison pour laquelle
cette histoire de la vŽridiction Ç a une importance politique actuelle
4
È : exhiber le rŽgime
de vŽridiction qui sÕest instaurŽ ˆ un moment donnŽ, revient toujours ˆ montrer le rapport
entre Ç histoire interne È et Ç histoire externe È de la vŽritŽ dans des Ç rŽgimes de pratiques È
qui ont Ç ˆ la fois des effets de prescription par rapport ˆ ce qui est ˆ faire (effets de
Ç juridiction È), et des effets de codification par rapport ˆ ce qui est ˆ savoir (effets de
vŽridiction) È
5
.
Nous voudrions considŽrer, ˆ ce point, encore un exemple que nous utilisons ˆ titre
dÕintroduction pour la section suivante et qui reprŽsente selon nous une illustration de ce
quÕon peut attendre dÕune Ç histoire politique des vŽridictions È. On ne sait que trop bien,
et ce serait une banalitŽ dÕy revenir en dŽtail, que le mot Ç statisticien È, d•s quÕil commence

1
Ç Table ronde du 20 mai 1978 È, cit., p. 27.
2
Cf. NB, pp. 36-37.
3
Mal faire, dire vrai. Fonctions de lÕaveu en justice, tapuscrit inŽdit, 1
e
partie, p. 14. Comme il est connu, ˆ
partir des annŽes 1980 Foucault a dŽplacŽ son chantier thŽorique dÕabord dans les premiers si•cles du
Christianisme et puis dans lÕantiquitŽ, justement afin de mettre en lumi•re Ç la dispersion des rŽgimes de
vŽridictions dans les sociŽtŽs comme les n™tres È. Si ces analyses se dŽfinissent comme un Ç contre-
positivisme qui nÕest pas le contraire du positivisme mais plut™t son contrepoint È (ibid., p. 15), cÕest
justement quÕil sÕagit de remonter ˆ des Žpoques o• la vŽritŽ nÕŽtait pas encore exclusivement lÕapanage de la
Ç science È : il sÕagit donc de lÕŽni•me redŽploiement de la gŽnŽalogie comme Ç anti-science È.
4
NB, p. 38.
5
Ç Table ronde du 20 mai È, cit., p. 22.
175
ˆ •tre utilisŽ en Italie ˆ partir du milieu du XVII
e
si•cle, dŽrive naturellement de Stato et est
synonyme de Ç politique È. Le mot Ç statistique È dŽsigne ˆ lÕorigine les connaissances
nŽcessaires pour dŽcrire les forces de lÕƒtat, sa population et sa richesse.
1
Les historiens de
la statistique savent aussi, en ce qui concerne le nombre des hommes, o• les ƒtats
naissants ont trouvŽ les Ç matŽriaux È de leurs Ç comptes de la puissance È : dans les status
animarum, Ç les registres des ‰mes È qui sont tenus dans les paroisses de fa•on plus ou
moins rŽguli•re depuis le Concile de Latran en 1215 et se gŽnŽralisent, ˆ partir de la
RŽforme, tant en pays catholique quÕen pays protestant. Ces registres ont fait tr•s t™t
lÕobjet de lÕintŽr•t du souverain, bien Žvidemment ˆ ces fins fiscales et militaires qui
reprŽsentent pendant bien longtemps la clŽ des avancements en mati•re de connaissance
de la population
2
. En ce qui concerne la France, cÕest au cours du XVI
e
si•cle que
lÕenregistrement des bapt•mes et des dŽc•s vient ˆ •tre ordonnŽ par lÕadministration
royale. LÕŽdit de Villers-Cotter•ts (1539), obligeant les curŽs ˆ tenir des registres de
catholicitŽ pour les bapt•mes, les dŽc•s et les mariages ˆ lÕŽchelle du royaume et de les
dŽposer au greffe du baillage, est normalement interprŽtŽ comme le franchissement dÕune
nouvelle Žtape dans lÕaccroissement du contr™le administratif de lÕEtat sur la population.
Les choses ne sont pourtant pas aussi simples m•me aux yeux des dŽmographes-
historiens: RenŽe Le MŽe a montrŽ que lÕŽdit suivait toute une sŽries de tentatives locales
ou rŽgionales pour enregistrer un certain nombre dÕŽvŽnements. Or ces tentatives visaient
des objectifs multiples et tŽmoignent des multiples moyens mis en Ïuvre : il fallait
sÕassurer que certains hŽritages ou bŽnŽfices soient attribuŽs ˆ la bonne personne, que
toute une sŽrie de relations Ç familiales È ne dŽgŽn•rent pas en bigamie ou polygamie, il
fallait emp•cher les mariages clandestins, le concubinage, etc. En somme, toute une sŽrie
de raisons qui Žtaient locales et religieuses. La prioritŽ morale et religieuse en ce cas Žtait
centrale, lÕautoritŽ ecclŽsiastique lÕemportait et ces registres paroissiaux nÕŽtaient pas de
grande utilitŽ pour lÕEtat : il faudra attendre le code Louis du 1667 pour que soit faite
lÕobligation ˆ chaque curŽ en chaque paroisse de rŽdiger deux registres, une Ç minute È et

1
Cf. sur lÕorigine du mot, J. & M. Dup‰quier, Histoire de la dŽmographie, Paris, Perrin, 1985,
Ç Introduction È ; D. ReyniŽ, Ç Le regard souverain. Statistique sociale et raison d'Etat du XVIe au XVIIIe
si•cle È, in Id., C. Lazzeri (Žds.), La raison d'Etat : politique et rationalitŽ, Paris, PUF, 1992, pp. 43-82.
2
Cf. J.-C. Perrot, Une histoire intellectuelle de lÕŽconomie politique, cit., p. 23. ç des buts fiscaux on a en
Normandie une liste de feux dŽjˆ pour les annŽes 1236-1244. Philippe VI fait Žtablir en 1328 un Ç Etat des
paroisses et des feux È. Pour ne pas parler du Ç Catasto fiorentino È Žtabli en 1427-1430 ˆ Florence,
probablement le registre des habitants et de leurs biens le plus prŽcis et fiable de lÕŽpoque, rŽsultat dÕun
effort remarquable, bien quÕil ne fut sans consŽquence notable sur le plan pratique.
176
une Ç grosse È, pour y inscrire bapt•mes, mariages et sŽpultures, un des deux registres
serait ainsi Ç portŽ au greffe du juge royal pour servir de grosse È. Il faudra attendre encore
un si•cle, en 1787, pour que lÕobligation dÕenregistrement de la population soit appliquŽe
aussi ˆ ceux qui ne font pas profession de la religion catholique, les protestants aussi
commencent alors ˆ avoir une existence lŽgale, ce qui indique que ˆ cette Žpoque
seulement lÕimpŽratif de lÕEtat commence ˆ lÕemporter sur les prŽoccupations morales et
religieuses.
Cette chronologie nÕest toutefois pas compl•tement satisfaisante : encore faut-il voir
combien et comment toutes ces rŽglementations ont ŽtŽ appliquŽes et respectŽes. Pendant
plus de deux si•cles les prŽoccupations royales, notamment au sujet des mariages
clandestins, sont tr•s proches de celles des Žv•ques, mais les ordonnances royales en la
mati•re restent pratiquement lettre morte. Encore apr•s le Code Louis, de nombreux
pr•tres se refusent tout simplement ˆ tenir les registres en double copie ou de dŽposer la
grosse aupr•s des bureaux royaux ; en tout cas ce refus devient le r•gle gŽnŽrale pour le
clergŽ jansŽniste, et comme une sorte dÕembl•me de la rŽsistance au pouvoir royal. En
1729 le chancelier dÕAgessau dŽnonce le Ç plus grand dŽsordre È dans la tenue des registres
Ç si nŽcessaires pour assurer lÕŽtat des hommes et le bien des familles È.
1
Les parlements
cherchent ainsi ˆ rŽagir mais comment ? En partie en sÕappuyant sur le pouvoir des
Žv•ques (tel est le cas de lÕŽv•que de Limoges) pour obliger les curŽs ˆ respecter
lÕordonnance, dÕautre part en adressant un projet de DŽclaration sur la tenue de registres
paroissiaux aux Agents gŽnŽraux du clergŽ de France en 1729, projet refusŽ par ce dernier et
qui oblige donc Louis XV, mis sous pression par ses parlements et ses administrations, ˆ
promulguer la DŽclaration de 1736 sur les registres paroissiaux. La rŽglementation devient alors
claire, prŽcise et impŽrative : les curŽs sont obligŽs de tenir deux registres identiques et
authentiques pour que, pour chaque personne, Ç il ait une double preuve de leur Žtat È :
une vŽritable lŽgislation sur lÕŽtat civil vient alors dÕ•tre imposŽe au clergŽ. Les rŽsistances
plus ou moins affichŽes du clergŽ ˆ lÕŽdit de 1736 nÕont pas emp•chŽ que Ç les curŽs
devenaient des auxiliaires des Parlements qui allaient constamment veiller Ð par
lÕintermŽdiaire des lieutenants des baillage ou sŽnŽchaussŽe Ð ˆ la bonne et fid•le tenue de
registres, la compŽtence des officialitŽs Žtait rŽduite, les pouvoirs dÕadministration et

1
DÕAguessau, Oeuvres, Paris, 1819, t. XII, p. 195.
177
dÕinspection de lÕŽv•que devenait subalternes.
1
È
Que voit-on dans cette bataille autour des status animorum ? Un fonctionnement
singulier du pouvoir qui nÕest pas rŽductible au rayonnement dÕordres et des prescriptions
dÕen haut. Il y a bien sžr la rel•ve du pouvoir Žtatique sur le pouvoir ecclŽsiastique
relativement ˆ une fonction fondamentale de contr™le et de structuration de la population,
mais cela ne se fait pas dÕune fa•on linŽaire et nette, et les procŽdures lŽgislatives ne
suffisent pas ˆ montrer cette rel•ve. Il y a bien sžr la rŽsistance du clergŽ, mais cÕest
justement sur cette rŽsistance que les parlements sÕappuient pour donner au Roi des
arguments qui lui permettent dÕimposer de nouveaux Ždits. En plus cette rŽsistance est en
elle-m•me ambigu‘, car elle sÕinscrit dans la lutte entre les curŽs et le Žv•ques pour le
maintien de certaine prŽrogatives pastorales : en chaque point on voit un mŽlange
dÕinitiative individuelle et dÕaction administrative, dÕidŽologie scientifique et
prŽoccupations morales, des pouvoirs ecclŽsiastiques et de la Raison dÕEtat.
2
En tout cas il
nÕy a jamais un affrontement massif entre le pouvoir ascendant de lÕEtat dÕune part et une
rŽsistance homog•ne de lÕEglise de lÕautre : les Žv•ques qui sÕappuient sur les Ždits
administratifs pour imposer leur autoritŽ aux curŽes ne sont pas rares, et les rŽsistances de
ces derniers fonctionnent comme point dÕappui pour le pouvoir Žtatique
3
. Tout ce
fonctionnement complexe du pouvoir et cette multiplicitŽ des rapports de force
dissŽminŽe dans le corps social, sont effacŽs par lÕimage dÕune histoire linŽaire et
tŽlŽologique qui conduirait ˆ la progressive domination Žtatique ˆ travers le contr™le de
plus en plus serrŽ de la population. Faire une histoire gŽnŽalogique du savoir
dŽmographique signifie retrouver, sous lÕhistoire linŽaire de la Ç sŽcularisation È du pouvoir
et du passage entre le pouvoir de lÕEglise et celui de lÕEtat, le Ç grondement de la bataille
4
È
incessante entre plusieurs instances de savoir/pouvoir dissŽminŽes dans la sociŽtŽ. Il sÕagit
de retrouver, sous la forme achevŽe et sžre dÕelle-m•me des objets historiques, les
contrastes et les luttes qui lui ont donnŽ forme ˆ travers des discours qui fonctionnent
comme Ç des blocs tactiques dans le champ des rapports de force.
5
È Il sÕagit, ˆ travers

1
Cfr. R. Le MŽe, Ç La rŽglementation des registres parossiaux en France È, Annales de DŽmographie
historique, Paris, Mouton, 1975, pp. 433-473, rŽed. in Id., DŽnombrements, espaces et sociŽtŽ, Cahiers des Annales de
DŽmographie Historique, 1999, p. 53.
2
Cf. H. Le Bras, Ç LÕintelligence des dŽtails È, in R. Le MŽe, DŽnombrements, espaces et sociŽtŽ, cit, pp. 11-17.
3
Sur le principe dÕimmanence entre le pouvoir et la rŽsistance cf. VS, pp. 121-135 ; Ç Pouvoir et
stratŽgies È, DEIII, pp. 418 sv.
4
SP, pp. 296, 315.
5
VS, p. 134.
178
lÕanalyse et la connexion des Ç effets È de dispositifs pratico-discursifs, de faire Ç resurgir le
dŽsordonnŽ È sous des objets historiques bien identifiables et fa•onnŽs
1
.
Mais la bataille autour des registres paroissiaux, une fois quÕelle sera gagnŽe par
lÕEtat, nÕŽpuise pas la Ç politique de la vŽritŽ È statistique. Cette politique sÕinscrit aussi dans
le rapport des pratiques savantes aux pratiques de gouvernement, du Ç style de
raisonnement È statistique ˆ lÕart de gouverner, de la vŽridiction ˆ la juridiction. On
conna”t, ˆ ce propos, les prŽoccupations de Colbert pour lÕŽtat de la population et sa
mesure, la mise en place dÕun processus de rationalisation de la police du royaume dans les
annŽes 1660-1670 que prŽfigure lÕadministration moderne, le projet de d”me de Vauban, la
construction progressive dÕun Ždifice dÕenqu•tes basŽ sur les mŽmoires des intendants sous
lÕÏil des Contr™leurs gŽnŽraux des Finances au cours du XVIII
e
si•cle jusquÕˆ la grande
enqu•te Terray de 1772
2
. Or, le passage entre le dispositif de connaissance b‰ti autour du
Ç nombre des hommes È du XVII
e
si•cle et la Ç mathŽmatisation gŽomŽtrique de lÕordre
social È
3
au XVIII
e
nÕest pas, encore une fois, linŽaire. Au XVII
e
si•cle lÕauthentification
des donnŽes des dŽnombrements se base sur un fondement nomologique par un double
processus de juridiction, Žtabli Ç en bas È sur la validation des donnŽes selon le mode de
lÕarbitrage juridique entre les tŽmoignages et les indices matŽriels, et Ç en haut È par les
travaux des bureaux royauax qui seuls Ç garantissent des r•gles homog•nes
dÕŽlaboration È
4
. CÕest la lŽgalitŽ des donnŽes primaires rŽcoltŽes qui fonde leur lŽgitimitŽ
scientifique. La statistique est la science de cette pratique politique : Ç science de lÕEtat
transformateur de lÕordre social soumis ˆ des lois objectives.
5
È CÕest justement lÕobjectivitŽ
de ces lois, et leur accessibilitŽ ˆ la raison, qui a fait que les travaux des chiffres ont ŽtŽ de
plus en plus soumis au jugement du public, jusquÕˆ dŽfinir lÕexercice m•me de la
souverainetŽ rŽpublicaine.
6
Comme on le verra dans la deuxi•me partie, les chiffres relatifs

1
Cf. G. Procacci, Ç Le grondement de la bataille È, in Au risque de Foucault, cit., pp. 213-221.
2
La constitution dÕun savoir sur le nombre des hommes, notamment au cours du XVIII
e
si•cle en
France, a fait lÕobjet dÕune sŽrie dÕŽtudes tr•s ponctuelles, cf. en particulier J. Hecht, Ç LÕidŽe de
dŽnombrement jusquÕˆ la RŽvolution È, in Pour une histoire de la statistique, Paris, Editions de lÕINSEE, Paris,
1987, tome I, p. 21-81 ; J. & M. Dup‰quier, op. cit., chap. 3 et 4 ; E. Brian, La mesure de lÕƒtat. Admnistrateurs et
gŽom•tres au XVIII
e
si•cle, Paris, Albin Michel (Ç LÕƒvolution de lÕHumanitŽ È), 1988, notamment pp. 145-205.
3
Cf. R. Damien, Ç ProlŽgom•nes fran•ais ˆ une science politique future : Vauban, Lavoisier, Volney,
Neufch‰teau, Chaptal È, in T. Martin (Žd.), ArithmŽtique politique dans la France du XVIII
e
si•cle, Paris, INED,
2003, pp. 17-34.
4
J.-C. Perrot, op. cit., p. 22. Comme le dit Perrot, en bref, Ç lÕƒtat sÕauthentifie ˆ lui-m•me ses propres
donnŽes È et ce faisant fonde leur lŽgitimitŽ.
5
R. Damien, op. cit., p. 18.
6
K. M. Baker, Condorcet. Raison et politique, Paris, Hermann, 1988 (Žd. orig. Condorcet: from Natural
Philosophy to Social Mathematics, Chicago-London, University of Chicago Press, 1975), Ç Introduction È.
179
ˆ la population sont ainsi devenus, au cours du XVIII
e
si•cle, lÕobjet dÕun dŽbat public qui
Žtait une pi•ce dÕun dŽbat encore plus large sur la nature du bon gouvernement. De
source du pouvoir quÕelle Žtait selon les doctrines mercantilistes, la population devient
ainsi, lentement, manifestation de lÕefficacitŽ du gouvernement
1
. Et les observations sur la
Ç dŽcadence de la population È, qui traversent tout le si•cle et tous les milieux, sont
implicitement de puissantes armes de contestation de lÕabsolutisme, considŽrŽ comme le
principal responsable du dŽclin
2
.
Cette transformation a permis, comme le disent Descimon et GuŽry Ç la longue
marche du pouvoir vers une justification qui ne serait plus auto-justification.
3
È Faut-il
comprendre ce processus comme lÕaffranchissement progressif de la vŽritŽ Ç scientifique È
des ses origines politiques ? Eric Brian a montrŽ, ˆ ce propos, que le dŽveloppement de la
science statistique au XVIII
e
si•cle ne pouvait pas •tre con•u hors de la tutelle
monarchique et de celle de ses organes, les AcadŽmies. Cela vaut aussi pour de critiques
inlassables de la monarchie absolue, tel que Condorcet ou dÕAlembert
4
. En bref,
lÕexplosion des dŽbats sur la population et la diffusion m•me du terme dans les annŽes
1750 montrent que le raisonnement sur les moyens de lÕacroissement de la population est
devenu un enjeu publique, exprimant le processus dÕintervention et de conseil de plus en
plus grand de lÕ Ç opinion ŽclairŽe È dans les affaires de lÕEtat. Il y a, dans les trois grandes
classes de documents concernant la mesure de la population (les enqu•tes, les rŽpertoires
administratifs et les ouvrages dÕarithmŽtique politique), un mŽlange constant dÕinitiative
privŽe et dÕinstigation du gouvernement, de critique de lÕabsolutisme et de volontŽ
dÕÏuvrer ˆ la richesse et ˆ la grandeur du royaume. CÕest m•me ce mŽlange qui fonde
lÕŽchange entre lÕopinion savante et les administrateurs : comme le dŽcrit le rapport
circulaire entre pouvoir et savoir, les enqu•tes des intendants sont souvent sollicitŽes ˆ
travers des dŽmarches officieuses, et ensuite Ç rŽcupŽrŽes È par le Contr™leur gŽnŽral ; de
m•me, les travaux des arithmŽticiens politiques, porteurs de lÕinstance Ç scientifique È

1
P. A. Rosental, Ç Pour une histoire politique des populations È, cit., p. 25 ; J. Hecht, Ç Malthus avant
Malthus : conceptions et comportements prŽmalthusiens dans la France de lÕAncien RŽgime È, Dix-Huiti•me
Si•cle, 26, 1994, p. 67-98 : 70.
2
C. Blum, Strength in Numbers. Population, Reproduction, and Power in Eighteenth Century France. Baltimore, John
Opkins University Press, 2002, pp. 2-20.
3
R. Descimon, A. GuŽry, Ç Un Etat des temps modernes ? È, in A. Burgui•re, J. Revel (Žds.), Histoire de
la France, II : LÕEtat et les pouvoirs, Paris, Seuil, 1989, pp. 181-356.
4
E. Brian, La mesure de lÕEtat. Administrateurs et gŽom•tres au XVIII
e
si•cle, Paris, Albin Michel, 1994.
180
sÕappuient sur des donnŽes administratives
1
. Ainsi, le spectre pratico-rŽflexif de la
connaissance de la population permet de saisir lÕaspiration de lÕopinion savante, des
intellectuels et des acadŽmiciens ˆ se mettre au service du souverain. Il exprime en m•me
temps le besoin, pour lÕEtat monarchique dÕappeler une justification de ces actions au nom
de la connaissance, comme le montre lÕidŽal du despote ŽclairŽ. En tout cas, seule la
Ç connexion È des transformations du gouvernement et des activitŽs savantes, seule
lÕactivitŽ conjointe des administrateurs et des Ç savants È, permettent le dŽplacement des
dŽnombrements de population Ç de la sph•re du gouvernement vers celle des sciences È
2
.
Comme le dit lÕhypoth•se gŽnŽalogique, toute la sph•re des rapports de forces, du
gouvernement et du pouvoir, nÕa pas ŽtŽ un obstacle ˆ la mise en place dÕun dispositif de
connaissance, mais une condition de son fonctionnement. Et le passage de la juridiction ˆ
la vŽridiction, ici montrŽ par lÕimportation de crit•res dÕanalyse savante dans un univers
gouvernŽ par les catŽgories de la jurisprudence, nÕemp•che pas quÕencore en 1827 soit
rendue, aux Tuileries, une Ç Ordonnance du roi contenant les tableaux authentiques de la
population du royaume.
3
È Ainsi, lÕinscription des donnŽes des dŽnombrements dans un
registre savant aura permis ˆ la fois de confŽrer ˆ ces donnŽes lÕautoritŽ de lÕEtat et de
lŽgitimer lÕaction Žtatique devant lÕopinion publique. La connaissance scientifique de la
Ç nature È de la population, est bien Ç extŽrieure È, et dans une sorte de Ç t•te ˆ t•te È par
rapport ˆ lÕart de gouverner, mais de cette connaissance Ç le gouvernement ne peut pas
sÕen passer È
4
. Il importe de remarquer, encore plus que le rapport circulaire entre les deux
instances du Ç politique È et du Ç scientifique È, qui resteraient externes bien que liŽes, du
fait quÕelles aient surgi ensemble, quÕelles se soient dŽfinies par et dans un m•me
mouvement. Elles ont surgi du m•me Ç magma È, ainsi lÕappelle Foucault, dÕun art de
gouverner qui Žtait ˆ la fois Ç science È et dŽcision, savoir et pouvoir, et qui commence ˆ se
dissocier au XVIII
e
si•cle autour de la Ç nouvelle science È de lÕŽconomie politique
5
. A
partir de ce moment, la connaissance claire et distincte des mŽcanismes de la sociŽtŽ, du
marchŽ et des processus Žconomiques fonctionne prŽcisŽment comme une limitation
interne ˆ la gouvernementalitŽ libŽrale, fournie par lÕ Ç Žvidence È de lÕanalyse Žconomique,

1
Ibid., pp. 155-156.
2
Ibid., p. 178.
3
J.-C. Perrot, op. cit., p. 22.
4
STP, p. 359.
5
Ibid., lÕanalyse de ce processus fera lÕobjet du chapitre suivant.
181
en remplissant en somme encore une fois une fonction politique
1
. Faire une analyse
gŽnŽalogique de ce mouvement signifie, au fond, revenir sur le moment de leur sŽparation
tout en soulignant leur coappartenance, selon la r•gle que Foucault appelle
dÕÇ immanence È :
Ç Si la sexualitŽ s'est constituŽe comme domaine ˆ conna”tre, c'est ˆ partir de relations de
pouvoir qui l'ont instituŽe comme objet possible; et en retour si le pouvoir a pu la prendre pour
cible, c'est parce que des techniques de savoir, des procŽdures de discours ont ŽtŽ capables de
l'investir. Entre techniques de savoir et stratŽgies de pouvoir, nulle extŽrioritŽ, m•me si elles ont
leur r™le spŽcifique et quÕelles s'articulent l'une sur l'autre, ˆ partir de leur diffŽrence.
2
È

Comme on lÕa vu, lÕanalyse archŽologique ne sÕeffor•ait pas dÕatteindre, ˆ travers une
proposition, une rŽalitŽ immuable qui serait au-dehors du langage, mais elle cherchait
plut™t ˆ dŽterminer la place quÕoccupent les ŽnoncŽs Ç ˆ la surface m•me du discours È. On
pourrait appliquer ce m•me principe dÕimmanence aux relations entre pouvoir et savoir,
partir en somme non pas dÕun point de vue dÕhistoire des sciences ou dÕhistoire des
doctrines politiques, mais du point o• la critique de la rationalitŽ scientifique sÕarticule ˆ la
critique de la rationalitŽ politique.
A ce propos, on pourrait faire une histoire des Žvolutions des pratiques savantes
concernant la population comme des instruments pour les politiques Žtatiques, en
montrant que les catŽgories de la pensŽe dŽmographiques sont celles-lˆ m•mes que lÕEtat
utilise pour classer et identifier les individus : par consŽquent, depuis ses origines la
dŽmographie est une Ç science tournŽe vers lÕaction de lÕEtat È
3
. Cela permettrait aussi de
faire une histoire archŽologique des conditions de possibilitŽ Ç politico-administratives È du
savoir dŽmographique, montrant comment ce m•me savoir a changŽ notre rapport au
monde o• nous vivons
4
. On pourrait Žgalement faire une histoire des Ç arts de gouverner È
et de la rŽflexion sur le gouvernement des hommes montrant comment, ˆ partir de
lÕŽpoque moderne, gouverner signifie moins ma”triser des volontŽs que calculer des forces
collectives gr‰ce ˆ un savoir des quantitŽs : population, richesses, marchandises, armŽes,

1
NB, p. 63. Sur lÕÇ Žvidence È du processus Žconomique et Ç naturel È, quÕon verra mieux par la suite, cf.
F. Quesnay, Ç ƒvidence È, in EncyclopŽdie ou Dictionnaire raisonnŽ des Sciences des Arts et des MŽtiersÉ, Paris, 1751,
35 vol. tome IV (1756), pp. 146-157, dŽsormais in C. ThŽrŽ, L. Charles, J.-C. Perrot, Fran•ois Quesnay. Îuvres
Žconomiques compl•tes et autres textes, Paris, INED, 2005, pp. 61-90.
2
VS, p. 130.
3
Cf. R. Lenoir, Ç LÕinvention de la dŽmographie et la formation de lÕEtat È, Actes de la recherche en sciences
sociales, 1995, 108, 1, pp. 36-61.
4
Cf. I. Hacking, Ç Ç Biopower and the Avalanche of Printed Numbers È, in Humanities in Society, v. 5, n¡
3-4 Summer and Fall 1982: Ç Foucault and Critical Theory: The Uses of Discourse Analysis, 1982, pp. 279-
295.
182
etc
1
. Naturellement ce sont le choix mŽthodologiques et les divisions disciplinaires qui
dŽterminent ici le point de vue.
De notre point de vue, nous essaions moins dÕŽcrire une Ç histoire longue È des
savoirs sur le nombre des hommes ou des pratiques de gouverner les hommes Ç comme
des quantitŽs È, que de retracer gŽnŽalogiquement lÕÇ Žmergence È du concept de
population ˆ lÕintŽrieur dÕun conflit, dÕun affrontement Ç politique È entre plusieurs
Ç savoirs È de la population qui traduisent des positions appartenant ˆ un champ des
rapports de force
2
. Adopter le point de vue de la Ç politique de la vŽritŽ È, signifie alors
saisir les procŽdŽs conflictuels par lesquels Žmergent des concepts polysŽmiques et des
interprŽtations historiques. Il sÕagira dÕopŽrer une Ç mise en intelligibilitŽ È polyŽdrique
prenant en compte les cadres de la rŽflexion gouvernementale et les savoirs de la
population afin de resituer lÕŽmergence du concept ˆ lÕintŽrieur dÕune expŽrience donnŽe
de rŽflexion sur les pratiques gouvernementales. En bref, il sÕagit de situer lÕapparition du
mot et du concept de population ˆ lÕintŽrieur dÕune expŽrience concernant diffŽrents acteurs,
des pratiques et des pensŽes. Dans ce sens, le travail quÕon a accompli jusquÕici sur les
notions dÕÇ expŽrience È et de Ç pensŽe È doit servir ˆ resituer lÕhistoire des savoirs de la
population quÕon a esquissŽe dans lÕintroduction dans une histoire gŽnŽalogique de
lÕŽmergence du concept de population. Cette histoire devra prendre en compte
prŽcisŽment les pensŽes impliquŽes dans des expŽriences, des programmes dÕaction, des
rŽsistances : en bref tout le champ des rapports des forces.
Comme on lÕa vu, lÕapparition dÕun nouveau mot, dÕun nouvel ŽnoncŽ ou leur
nouvelle fa•on de se Ç stabiliser È, dÕacquŽrir des nouvelles significations par rapport ˆ un
champ conceptuel, reprŽsentent des innovations remarquables permettant de comprendre
la dynamique dÕun Ç style de raisonnement È scientifique. LÕŽtude de lÕŽmergence dÕun
concept, souvent rŽvŽlŽe par lÕapparition dÕun mot Žtranger, permet de mettre au jour
lÕexpŽrience de rŽflexivitŽ interne qui habite toute construction conceptuelle et prŽside ˆ sa
polysŽmie. SÕattacher gŽnŽalogiquement aux Ç temps multiples È qui se condensent dans le
concept signifie ainsi revenir aux Ç hŽtŽrog•nes È qui lÕhabitent, et qui sont la trace des
conflits politiques qui ont conduit ˆ son Žmergence. Dans une perspective gŽnŽalogique,
lÕhistoire ŽpistŽmologique du concept de population devient ainsi nŽcessairement
Ç politique È et demande dÕ•tre analysŽe du point de vue des transformations des relations

1
M. Senellart, Les arts de gouverner, cit., en particulier pp. 42-44, 55-59.
2
Ç Nietzsche, la gŽnŽalogie et lÕhistoire È, cit., p. 1012.
183
de pouvoir : la reconstruction de lÕŽmergence du concept devra dÕun c™tŽ mettre en
lumi•re le contours dÕune stratŽgie gouvernementale, de lÕautre retrouver les traces dÕune
expŽrience de ces rapports de force.
Des dispositifs

Dans le lexique foucaldien, le mot qui dŽsigne le passage de lÕarchŽologie en tant
quÕenqu•te sur lÕŽpistŽm• ˆ une Ç analytique du pouvoir È devant dŽfinir ˆ la fois le
domaine spŽcifique des relations de pouvoir et les instruments permettant de lÕanalyser, est
celui de Ç dispositif È. Le concept de dispositif permet en effet de se dŽbarrasser de la
conception juridico-discursive dominante dans la thŽorie politique, selon laquelle le
pouvoir Žmanerait dÕun point central et agirait essentiellement sous la forme nŽgative de la
rŽpression, de la censure et de la sanction
1
. La critique de Foucault ˆ cette conception est
connue : il Ç faut couper la t•te du roi È, plus que la nŽgation et lÕinterdit, il faut penser la
production de la vŽritŽ et des sujets par les rapports de pouvoir, plus que la centralitŽ du
pouvoir il faut penser sa diffusion sous des formes multiples qui sont coextensives ˆ
lÕentier champ social, et qui sÕexercent dans la Ç famille, la vie sexuelle, la mani•re dont on
traite les fous, lÕexclusion des homosexuels, les rapport entre les hommes et les
femmesÉtous ces rapports sont des rapports politiques.
2
È Cela implique que, sÕil nÕy a pas
un Ç dehors È du pouvoir, il nÕy a pas non plus un pouvoir Ç sans rŽsistances È :
Ç [É] celles-ci sont d'autant plus rŽelles et plus efficaces qu'elles se forment lˆ m•me o•
s'exercent les relations de pouvoir ; la rŽsistance au pouvoir n'a pas ˆ venir d'ailleurs pour •tre
rŽelle, mais elle n'est pas piŽgŽe parce qu'elle est la compatriote du pouvoir. Elle existe d'autant
plus qu'elle est lˆ o• est le pouvoir; elle est donc comme lui multiple et intŽgrable ˆ des stratŽgies
globales.
3
È

Le principe de la Ç coexistence È de pouvoir et de rŽsistance, selon lequel les faits de
domination ne sont que des codifications possibles et fragiles des rapports de force toujours
rŽversibles, est peut •tre un des plus connus mais aussi un des plus Žquivoques de lÕÏuvre
foucaldienne
4
. DÕune part lÕidŽe que le pouvoir est Ç toujours dŽjˆ lˆ È, quÕil nÕy a pas de
dehors, quÕil nÕy a pas de Ç marges pour la gambade de ceux qui sont en rupture È
5
, a ŽtŽ

1
VS, pp. 107-120.
2
Ç Dialogue sur le pouvoir È, DEIII, p. 473.
3
Ç Pouvoirs et stratŽgies È, DEIII, p. 425.
4
Cf. Ç LÕŽthique du souci de soi comme pratique de libertŽ È, DEIV, pp. 711, 720, 728.
5
Ç Pouvoirs et stratŽgies È, DEIII, p. 424.
184
interprŽtŽ comme la description rŽsignŽe, non privŽe dÕune certaine fascination, des
mŽcanismes de pouvoir parfaits et autosubsistants. De lÕautre, comme une injonction ˆ
penser et ˆ inventer de nouvelles formes de rŽsistances contre le pouvoir, selon le principe
de lÕÇ actualisation È des enqu•tes gŽnŽalogiques. Nous ne souhaitons pas participer ˆ ce
dŽbat : si on nÕa jamais cru que lÕanalytique du pouvoir mettait ˆ jour des relations
irrŽversibles de domination, notre objectif est encore moins de dŽcouvrir des
Ç rŽsistances È qui seraient le contre-coup ou la rŽaction aux stratŽgies du pouvoir.
DÕailleurs Foucault m•me, encore plus quÕŽlaborer des Ç contre-pouvoirs È ou des
Ç stratŽgies È de libŽration, voulait montrer Ç la prŽcaritŽ, la non-nŽcessitŽ, la mobilitŽ È des
objets de connaissance et des relations de pouvoir en tant que Ç formes historiquement
constituŽes È qui pouvaient •tre dŽfaites.
1
È RŽvŽler la contingence, les lignes de fracture,
les points faibles de nos rŽgimes de pouvoir/savoir
2
, montrer lÕhistoricitŽ des vŽritŽs qui
dŽlimitent notre fa•on de nous comprendre nous-m•mes ne signifie-t-il pas dŽjˆ
dŽstabiliser les rŽgimes de pouvoir/savoir et avancer vers une autre Ç politique de la
vŽritŽ È
3
?
Et pourtant nous soutenons que la description historique ˆ elle seule nÕest pas
suffisante et elle peut conduire ˆ une Žni•me et fruste dŽnonciation des Žtats de
domination si elle ne parvient pas ˆ mettre au jour lÕaspect fondamentalement relationnel de
lÕinnovation, de lÕinvention dÕune nouvelle stratŽgie de pouvoir, avec le champ conceptuel
qui lui correspond. Le point de vue de la Ç gouvernementalitŽ È, entendue comme Ç la
mani•re dont on conduit la conduite des hommes È
4
, permettait justement ˆ Foucault de
dŽpasser la perspective de la guerre, reproduisant ˆ lÕinfini le clivage dominant-dominŽ,
pour Žtudier le pouvoir Ç ˆ partir de la relation elle-m•me en tant que c'est elle qui
dŽtermine les ŽlŽments sur lesquels elle porte È
5
. Non pas Ç domination È dÕun sujet qui
dÕailleurs ne serait que le Ç produit È dÕune stratŽgie dominante, mais prŽsupposition dÕune
capacitŽ de mouvement, dÕinventivitŽ, de crŽation. Ces caract•res nÕappartiennent
exclusivements ni aux gouvernants, ni aux Žlites intellectuelles, mais se situent toujours ˆ la
conjonction des plusieurs stratŽgies et calculs faisant partie de lÕinstrumentaire tactique
aussi bien des Ç gouvernants È que des Ç gouvernŽs È. Plus que le clivage entre deux

1
Ç Interview de Michel Foucault È, DEIV, p. 693.
2
STP, p. 5.
3
Ç La fonction politique de lÕintellectuel È, DEIII, p. 114.
4
NB, p. 192.
5
Ç Il faut dŽfendre la sociŽtŽ È, rŽsumŽ de cours, DEIII, p. 124.
185
positions immobiles et antagonistes il faut penser la relation de pouvoir dans le sens dÕun
Ç agonisme È, Ç d'un rapport qui est ˆ la fois d'incitation rŽciproque et de lutte; moins d'une
opposition terme ˆ terme qui les bloque l'un en face de l'autre que d'une provocation
permanente È
1
. Ce que nous voudrions montrer, cÕest que la capacitŽ de conna”tre une
rŽalitŽ, lÕinventivitŽ linguistique et conceptuelle, la Ç crŽation È dÕun certain rapport de force
par une stratŽgie, la Ç production È dÕune subjectivitŽ sont toujours eux-m•mes les rŽsultats
historiques des rapports des forces, des rapport sociaux qui se dŽroulent conflictuellement et sur
diffŽrents niveaux. Cela implique une sŽrie de remarques de mŽthode.
Si le pouvoir est fondamentalement une relation, analyser gŽnŽalogiquement un
objet de savoir/pouvoir signifie en premier lieu renoncer ˆ une sŽrie de couples de
concepts qui reproduisent ˆ lÕinfini la logique dÕun pouvoir Ç dÕen haut È sÕimposant Ç aux
gens dÕen bas È selon une logique clivŽe : domination/Žmancipation, pouvoir/rŽsistance,
stratŽgie/tactique, m•me/autre, civilisation/dŽsir, etc. Cela ne signifie pas naturellement
que les Ç Žtats de domination È nÕexistent pas : le syst•me sexe/genre dŽcrit par Gayle
Rubin, par exemple, est historiquement un syst•me de domination basŽ sur la
hiŽrarchisation des sexes et la division du travail relŽguant les Ç femmes È au r™le
reproductif
2
. Mais cette domination nÕest ni un Ç fait premier et massif È
3
, ni le rŽsultat
dÕune action unidirectionnelle Ç dÕun haut È, mais plut™t une stratŽgie qui, au cours de
lÕhistoire, est plus ou moins cohŽrente et unitaire, qui se branche sur unÕessaimage de
relations de pouvoirs hŽtŽromorphes et rŽversibles. Montrer, par lÕanalyse historique, non
pas des Ç faits È de domination, mais la relation entre des instances hŽtŽrog•nes, les
ŽlŽments dÕune lutte montrant une capacitŽ dÕaction des •tres humains que normalement
on met dans la place passive de Ç dominŽs È, rel•ve peut •tre plus de la Ç fiction È, au sens
quÕon a dŽfini plus haut, que de la Ç vŽritable È pratique historique. Mais lÕessentiel, dans la
fiction, cÕest la capacitŽ quÕelle nous donne de regarder diffŽremment notre prŽsent
comme ce qui Ç a surgi plus dÕune logique de la contestation que dÕun impŽratif de
contr™le.
4
È Comme Judith Butler lÕa montrŽ, ce regard Ç autre È quÕon jette sur le prŽsent,
le fait de penser le genre comme Ç performance È plut™t que comme nature, contribue dŽjˆ

1
Ç Le sujet et le pouvoir È, DEIV, p. 238.
2
G. Rubin, Ç The Traffic in Women : Notes on the ÔPolitical EconomyÕ of sex È(1975), tr. fr.
Ç LÕŽconomie politique du sexe : transactions sur les femmes et syst•me sexe/genre È, Cahier du Cedref, 7,
1998.
3
Ç Pouvoirs et stratŽgies È, cit., p. 425.
4
N. Rose, Powers of Freedom, cit., p. 277.
186
ˆ un dŽblocage de la relation de domination car nous attribue une Ç puissance dÕagir È
(agency) que la thŽorie de la domination nie constamment
1
.
Nous croyons que le regard historien ne suffit pas ˆ remplir lÕexigence
Ç philosophique È de montrer les Ç possibles È cachŽs dans le Ç rŽel È qui nous entoure et
qui semble les plus nŽcessaire et Žvident. En effet, lÕhistoire du fŽminisme a montrŽ que
lÕinterrogation historique Ç demeurerait sans objet si elle ne partait pas de lÕhypoth•se quÕil
y a une postŽritŽ ouverte et intarissable de chaque ŽvŽnement du passŽ.
2
È. Mais il faut
pour cela mettre au jour la relation qui lie diffŽrents programmes, logiques, r•ves, idŽaux,
calculs, pratiques qui sont dissŽminŽs dans le champ social. Il faut relever la constitution
multidirectionnelle et hŽtŽroclite de ce qui se prŽsente comme uniforme et compact, selon
la vraie vocation de la gŽnŽalogie. Ce nÕest ni lÕÇ histoire des vaincus È, ni lÕhistoire de la
domination mais lÕhistoire de leur relation, quÕelle soit lutte ou conduite, qui seule peut
rŽveler la crŽativitŽ des relations de pouvoir. Souvent lÕinnovation surgit justement lˆ o• il
semble ne pas y avoir espace de mouvement, lˆ o• la domination semble la plus parfaite et
invincible, par une mutation de la pratique quotidienne qui cherche ˆ se crŽer un petit,
souvent infime, espace de jeu
3
. LÕinnovation politique, pour exister, nÕa pas plus besoin
dÕune thŽorie que la vŽritŽ scientifique dÕune ŽpistŽmologie. Par contre, elle fait souvent
rapidement lÕobjet dÕune Ç rŽcupŽration È, dÕune programmation, dÕune organisation
impliquant toute une thŽorie et une pensŽe : une contre-conduite qui se forme en
reprenant, rŽ-utilisant, rŽ-implantant une sŽrie dÕŽlŽments qui font partie dÕune conduite
donnŽ, peut se trouver ensuite Ç parasitŽ È par une nouvelle forme de gouvernement, et
enfin Ç institutionnalisŽe È, transformŽe elle m•me en conduite
4
. En tous cas, il me semble
que cÕest ˆ cette dynamique de Ç parasitage È rŽciproque entre deux parties engagŽes dans
un rapport de force quÕon pense lorsquÕon parle de relation de pouvoir.
Mais mettre lÕaccent sur la relation ne signifie-t-il pas alors appliquer le principe de la
Ç connexion des hŽtŽrog•nes È, mettre en rapport des pratiques, des croyances, des
Ç rŽgimes de vŽritŽ È auparavant ŽloignŽs entre eux pour chercher des correspondances

1
J. Butler, Gender/Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, NY, Routledge, 1990, tr. fr. Trouble dans
le genre, Paris, La DŽcouverte, 2005, pp. 257-278.
2
H. Varikas, Penser le sexe et le genre, Paris, PUF, 2006, p. 99.
3
N. Rose, op. cit., p. 280. Sur ces th•mes cf. aussi M. de Certeau, LÕinvention du quotidien, Paris, Gallimard,
Ç Folio È, 2002, p. XXXVI.
4
A. Davidson, Ç Eloge des contre-conduites È, communication orale aux colloque Foucault et le
gouvernement des vivants, ENS-LSH, Lyon, 7-8 fŽvrier 2008 ; M. Foucault, Ç Le sujet et le pouvoir È, DEIV, p.
237.
187
possibles ? Si nous cherchons des Ç possibles È liŽs ˆ notre prŽsent, alors nous pouvons
renoncer ˆ lÕexplication historique causaliste et ˆ la recherche dÕune unitŽ profonde
derri•re les phŽnom•nes complexes qui se prŽsentent dans une expŽrience historique.
Respecter les logiques hŽtŽrog•nes, faire en sorte que les Ç hŽtŽrog•nes restent tels È
signifie alors que la gŽnŽalogie, plus que des Ç explication È, gŽn•re de la complexitŽ. Il sÕagit
fondamentalement, comme nous lÕavons soutenu tout au long de ce chapitre, de
Ç complexifier È notre prŽsent (et notre fa•on de penser le pouvoir/savoir) par lÕusage de
lÕhistoire. Cela signifiera partir dÕune certaine thŽorie du pouvoir pour former une grille de
dŽchiffrement historique permettant une Ç connexion È des ŽlŽments hŽtŽrog•nes qui
participent dÕune m•me situation historique et dŽfinissent une relation de pouvoir, et puis,
ˆ partir du matŽriau historique mis au jour, Ç avancer ˆ peu ˆ peu vers une autre
conception du pouvoir È
1
.
Il nous semble que, avec la construction dÕun Ç poly•dre dÕintelligibilitŽ È autour de
lÕŽvŽnement, le Ç dispositif È est lÕinstrument thŽorique que Foucault se donne pour penser
ces diffŽrents enjeux. En premier lieu, le dispositif est Ç un ensemble rŽsolument
hŽtŽrog•ne, comportant des discours, des institutions, des amŽnagements architecturaux,
des dŽcisions rŽglementaires, des lois, des mesures administratives, des ŽnoncŽs
scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref: du dit,
aussi bien que du non-dit.
2
È Dans la mesure o• il articule du discursif ˆ des pratiques, o• il
introduit une comprŽhension et une rationalitŽ dans un ensemble opaque dÕŽlŽments
hŽtŽrog•nes, le dispositif peut •tre assimilŽ au Ç rŽgime de vŽritŽ È, mais son but est moins
le dŽcoupage dÕun champ de Ç vrai ou faux È que la possibilitŽ de rendre visibles un certain
nombre dÕobjets : le dispositif Ç cÕest ce qui guide lÕexercice de la pensŽe en qu•te dÕune
rŽalitŽ accessible seulement lorsquÕelle se trouve prise et rŽvŽlŽe dans les mailles de son
rŽseau.
3
È Dans ce sens, le dispositif est ˆ comprendre comme un Ç syst•me de connexion È
producteur de la pratique discursive
4
. Mais le dispositif mod•le aussi toute une sŽrie
dÕobjets, de corps, de conduites, de comportements : la capacitŽ de Ç crŽer des
connexions È est de ce point de vue un vrai pouvoir dÕinvention, de crŽation, de
production et enfin de transformation et dÕadaptation ˆ lÕŽtat des rapports de force.

1
VS, p. 120.
2
Ç Le jeu de Michel Foucault È, DEIII, p. 299.
3
R. SchŽrer, Ç A votre disposition È, Les IrrAIductibles, 6, 2004, pp. 109-125 : 110.
4
PP, p. 14 ; VS, p. 33.
188
Ce qui donne au dispositif soliditŽ et souplesse est justement le fait dÕ•tre composŽ
par des stratŽgies diffŽrentes qui sÕopposent, se superposent, se composent
1
. Les ŽlŽments
discursifs et non-discursifs faisant partie du dispositif sont mobiles, il y a entre eux un jeu
qui permet Ç des changements de position, des modifications de fonctions, qui peuvent,
eux aussi, •tre tr•s diffŽrents.
2
È Ainsi lÕapparition dÕun dispositif provoque lÕŽmergence de
toute une sŽrie dÕŽlŽments hŽtŽrog•nes, qui sont ensuite rŽintŽgrŽs par un processus de
Ç remplissement stratŽgique È : rŽcupŽrŽs, redŽployŽs, rŽutilisŽs dans un dŽplacement
perpŽtuel du dispositif m•me. En cela, le dispositif est une image parfaite de lÕimmanence
entre pouvoir et rŽsistance : il consiste toujours en une Ç certaine manipulation des
rapports de forces, d'une intervention rationnelle et concertŽe dans ces rapports de forces,
soit pour les dŽvelopper dans telle direction, soit pour les bloquer, ou pour les stabiliser,
les utiliser.
3
È
Il nous semble important, pour souligner le rapport dynamique du dispositif aux
rŽseau mouvant des relations de pouvoir, que le dispositif est une formation qui Ç ˆ un
moment historique donnŽ, a eu pour fonction de rŽpondre ˆ une urgence È. Le dispositif
poursuit un objectif stratŽgique par rapport ˆ un ŽvŽnement historique : ce nÕest donc pas
une Ç machine È agissant de fa•on uniforme et massive selon une logique interne
dÕaccroissement infini, mais toujours une certaine formation de pouvoir/savoir qui se
redŽploie tactiquement par rapport ˆ un ŽvŽnement. De ce point de vue, la mise en place
et lÕexistence m•me du dispositif sont toujours aussi des rŽvŽlateurs symptomatiques des

1
Ç Table ronde du 20 mai 1978 È, cit., p. 28.
2
Ç Le jeu de Michel Foucault È, DEIII, p. 300. Ainsi, tel discours peut appara”tre tant™t comme
programme d'une institution, tant™t au contraire comme un ŽlŽment qui permet de justifier et de masquer
une pratique qui, elle, reste muette, ou de fonctionner comme rŽinterprŽtation seconde de cette pratique, de
lui donner acc•s ˆ un champ nouveau de rationalitŽ.; sur la r•gle de la polyvalence tactique des discours cf.
VS, pp. 132-135.
3
Ibid, cf. Giorgio Agamben (QuÕest-ce que un dispositif ?, Paris, Payot, 2007 (ed. or. Che cosÕ• un dispositivo ?,
Roma, Nottetempo, 2006) a insistŽ sur lÕidŽe du dispositif en tant que machine destinŽe ˆ capturer les forces
du rŽel et ˆ leur donner une orientation conformŽment ˆ un plan. Toutefois Agamben rŽinterpr•te le
dispositif ˆ lÕintŽrieur de sa mŽtaphysique dualiste : dÕune part les •tres vivants ou les substances, de lÕautre
les dispositifs, qui saisissent ces forces primordiales : Ç JÕappelle dispositifs tout ce qui a, dÕune mani•re ou
dÕune autre, la capacitŽ de capturer, dÕorienter, de dŽterminer, dÕintercepter, de modeler, de contr™ler et
dÕassurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des •tres vivants. [É] JÕappelle sujet ce qui
rŽsulte de la relation, et pour ainsi dire, du corps ˆ corps entre les vivants et les dispositifs. È (pp. 31-32).
Dans ce sens, le dispositif est selon Agamben tout ce qui a fait de lÕanimal un homme (le langage), et du
sacrŽ de lÕŽconomique. Dans la modernitŽ le dispositif de gouvernement produit de la subjectivation et en
m•me temps une dŽsubjectivation qui est enveloppŽe dans tout processus de subjectivation (pŽnitence), un
mŽcanisme qui est ˆ lÕorigine de lÕŽclipse du politique et du triomphe de lÕŽconomie, qui nÕa pour but que de
reproduire soi-m•me. Agamben pense donc toujours la Ç rŽsistance È, comme lÕinnovation, sous la forme
dÕune force originairement sŽparŽe et externe que le pouvoir cherche ˆ ressaisir.
189
Ç ŽvŽnements invisibles È, imperceptibles par les contemporains ou en tout cas non per•us
comme ŽvŽnements, mais non moins importants du point de vue de la configuration
gŽnŽrale des rapports de force
1
. Soit le cas de lÕŽmergence de la Ç population È comme
probl•me politique ˆ lÕintŽrieur dÕune stratŽgie de gouvernement : elle ne peut se faire que
comme rŽponse ˆ une urgence autour de laquelle se forme un dispositif :
Ç La grande poussŽe dŽmographique de l'Occident europŽen au cours du XVIII
e
si•cle, la
nŽcessitŽ de la coordonner et de l'intŽgrer au dŽveloppement de l'appareil de production, l'urgence
de la contr™ler par des mŽcanismes de pouvoir plus adŽquats et plus serrŽs font appara”tre la Ç
population È - avec ses variables de nombre, de rŽpartition spatiale ou chronologique, de
longŽvitŽ et de santŽ - non seulement comme probl•me thŽorique, mais comme objet de
surveillance, d'analyse, d'interventions, d'opŽrations modificatrices, etc. [É] Les traits
biologiques d'une population deviennent des ŽlŽments pertinents pour une gestion Žconomique,
et il est nŽcessaire d'organiser autour d'eux un dispositif qui n'assure pas seulement leur
assujettissement, mais la majoration constante de leur utilitŽ.
2
È

Cette affirmation de Foucault, nous le verrons, est problŽmatique, dans la mesure
o• le grand probl•me que ressentent les savants du XVIII
e
si•cle nÕest pas la poussŽe
dŽmographique mais bien son contraire : la Ç dŽpopulation È (le nom quÕon donne ˆ
lÕŽpoque au depeuplement). Et pourtant il y a eu poussŽe dŽmographique et il y a eu
surtout, nous le verrons, une urgence, ainsi que la crŽation dÕun dispositif. Ici on insistera
seulement sur le fait que comprendre lÕŽmergence dÕun concept comme celui de
population signifie mettre en connexion des ŽvŽnements ŽloignŽs les uns des autres et
apparemment sans rapport, dont les contemporains nÕavaient pas nŽcessairement
conscience, mais qui sont pourtant essentiels ˆ la Ç mise en intelligibilitŽ È procŽdant par
comparaison et qui reprŽsente lÕarmature de lÕenqu•te archŽo-gŽnŽalogique. Etudier
lÕŽmergence dÕun concept essentiel comme celui de Ç population È dans un dispositif de
savoir/pouvoir centrŽ sur la vie comme celui qui se forme au XVIII
e
si•cle autour de la
sexualitŽ, cela signifie insŽrer lÕapparition du concept m•me dans une sŽrie dÕŽvŽnements
historiques rŽels : des pouvoirs, des savoirs et des comportements et non plus seulement ˆ
lÕintŽrieur dÕun rŽseau conceptuel. Le point de vue Ç constructionniste È, souvent attribuŽ ˆ
Foucault, selon lequel la rŽalitŽ ontologique de la population aurait ŽtŽ simplement crŽŽe
de toute pi•ces gr‰ce ˆ une Ç invention È savante, est en rŽalitŽ complŽmentaire dÕune
analyse des rapports de pouvoir en termes de domination. Mettre lÕaccent sur le

1
Sur ces transformations silencieuses et souvent lentes, objets privilŽgiŽs de lÕhistoire sŽrielle, cf.
Ç Revenir ˆ lÕhistoire È, DEI-II, pp. 1145-1146.
2
Ç La politique de la santŽ au XVIIIe si•cle È, DEIII, p. 18.
190
Ç gouvernement È en tant que Ç conduite des conduites È ne signifie donc pas
nŽcessairement assumer un point de vue plus large que celui de la transformation des
pratiques savantes, mais plut™t redimensionner le mythe dÕune toute puissance de lÕEtat,
qui ˆ lÕŽpoque moderne Ç crŽerait È du rŽel de fa•on en quelque sorte automatique et sans
rencontrer aucune rŽsistance. Faire une analyse gŽnŽalogique, par contre, signifie penser les
Žtats de domination comme des rŽsultats spŽcifiques des relations de pouvoir. De ce point
de vue, nous soutenons que lÕanalytique du pouvoir permet de replacer lÕŽmergence du
probl•me de la population dans une ontologie historique que, faute de mieux, jÕappelle
Ç rŽaliste È. Nous allons expliquer notre point de vue dans ces derniers pages du chapitre.

LÕontologie historique de lÕobjet population : une ontologie historique de nous-m•mes

Bien Žvidemment, le concept de Ç population È, dans la forme que nous connaissons
est, comme le dirait Le Bras, Ç une invention de la modernitŽ È, et une invention savante
1
.
En somme, m•me ˆ lÕintŽrieur dÕune histoire des formes de gouvernement, une analyse
archŽologique des transformations des savoirs reste nŽcessaire : on a vu les aberrations
auxquelles conduit une histoire des savoirs de la population qui se baserait sur des
catŽgories Žternelles et sur une sorte dÕÇ essentialisation È de lÕobjet Ç population È. CÕest
prŽcisŽment ˆ ce risque que sÕexpose une gŽnŽalogie imaginaire compl•tement
dŽconnectŽe dÕune archŽologie
2
. De ce point de vue lÕanalyse des Ç saillances È et des
Ç Žmergences È, dans la mesure o• elle Žvacue la distinction mŽtaphysique entre Ç •tre È et
Ç non-•tre È des objets, est un point de vue prŽcieux pour notre propos. Examiner le
rapport entre la problŽmatisation de lÕobjet population sur les plans de savoirs et la

1
H. Le Bras, Ç Peuples et populations È, in Id., (ed.), LÕinvention des populations. Biologie, idŽologie et politique,
Editions Odile Jacob, Paris, 2000, p. 12 : Ç Penser la population comme lÕensemble des humains prŽsents ou
attachŽs ˆ un lieu donnŽ est une idŽe rŽcente et tr•s particuli•re dont nous pouvons fixer lÕinvention ˆ
lÕŽpoque moderne. È
2
Or, comme le note tr•s justement Joshua Cole dans son The Power of Large Numbers. Populations, Politics
and Gender in Nineteenth Century France (Cornell University Press, Ithaca and London, 2000, p. 8) la gŽnŽalogie
foucaldienne de lÕEtat moderne retra•ant ses origines dans le pastorat chrŽtien est en m•me temps
sŽduisante, utile et potentiellement trompeuse. SŽduisante parce quÕelle permet de se dŽbarrasser du
vocabulaire auto lŽgitimant de la tradition libŽrale dans les sciences sociales, utile parce quÕelle permet de
crŽer des connexions entre plusieurs domaines disciplinaires (et notamment entre dispositifs de
gouvernement, mŽthodes de recensement des populations, techniques dÕŽlevage, etc.), trompeuse parce
quÕelle risque dÕautoriser une interprŽtation monolithique et rŽductrice dÕune histoire terriblement complexe
et souvent contradictoire. Tel est le cas des lectures qui c•dent ˆ la tentation dÕŽtablir un lien direct entre la
gouvernementalitŽ de la pastorale chrŽtienne et la naissance de la dŽmographie (cf. M. Cammelli, Ç Spettri
demo-grafici e biopolitica È, cit.)
191
Ç construction È de la population comme objet du gouvernement signifie sans doute
complexifier lÕanalyse mais aussi montrer comment la rŽalitŽ de lÕobjet Ç population È sÕest
constituŽe ˆ travers un travail de de-complexification qui est ˆ la fois conceptuel et
politique, et qui concerne les rapports historiques entre une Ç matŽrialitŽ biologique È de la
population et les dispositifs de savoirs/pouvoirs.
1

Il ne faut pas sous-Žvaluer les effets de lÕinnovation conceptuelle dans la mesure o•
celle-ci a permis de transformer, ˆ travers une sŽrie de pratiques tr•s concr•tes, non
seulement les populations en tant quÕobjets rŽels (cÕest lˆ naturellement lÕenjeu de la
biopolitique), mais aussi lÕidŽe quÕon se fait, ˆ partir de la fin du XVIII
e
si•cle de la nature
ou mieux de la nature humaine. Comme on le verra dans la prochaine partie, mon hypoth•se
gŽnŽrale est que si la population a pu fonctionner au XIX
e
si•cle comme un mŽta-concept
permettant dÕorganiser les diffŽrentes catŽgories des sciences humaines, et donc comme un
principe de fonctionnement des savoirs sur Ç lÕhomme normal È, cÕest que la population,
ou mieux Ç le principe de population È, comme le dirait Malthus, a fonctionnŽ dÕabord au
XVIII
e
si•cle comme une instance de dŽfinition de la nature humaine et du rapport que
celle-ci entretient avec la nature animale et vŽgŽtale. A lÕintŽrieur du continuum qui existait
encore au XVII
e
si•cle entre tous les ŽlŽments de la Nature, et donc entre la fŽconditŽ des
animaux, des plantes et des hommes, et qui se traduisait dans lÕidŽe dÕune connaissance
syncrŽtique par correspondance entre les •tres, le principe de population va crŽer une
coupure : ce sera le point de Ç vue du nombre È qui permet le passage entre lÕ Ç homo
naturae È du XVIII
e
si•cle et lÕÇ homme normal È du XIX
e
.
2
De ce point de vue, Foucault a
ŽtŽ habile ˆ montrer que lÕŽmergence du probl•me de la population comme limite
extŽrieure ˆ lÕactivitŽ gouvernementale doit •tre confrontŽe ˆ lÕŽmergence de la sociŽtŽ
civile et de lÕhomo oeconomicus et en gŽnŽral ˆ lÕimmense problŽmatique des Lumi•res autour

1
Ç As a matter of fact, the biological structure of population is related the way the flow of genes
occurs ; cultural patterns linked to social organisation, economies, ideology, etc., can produce barriers or, on
the other hand, promote gene flow and interchange. [É] What is the effect of social change on the genetic
structure of populations?. Any attempt at conclusive differentiation of human groups grossly over simplifies
reality, for the species is in fact a continuum, which results from an uninterrupted process of modification
and change. [É]Thus, while there is no plain answer as to what is the border which defines population, the
discussion of boundaries helps us to establish specific identities. A group is not, however, a permanent
entity. It has a historical dimension, of limited time depth. Thus, defining ˆ territory, recording his
occupant, and granting them an identity as the population of the territory results in a forced definition,
bringing a decrease of complexity.Ó (C. Serrano Sanchez, Ç The Concept of Population È, International Journal
of Anthropology, cit., p. 17).
2
Cf. MC, p. 85 ; Ph. Ari•s, Ç InterprŽtation pour une histoire des mentalitŽs È, in H. Bergues (Žd.), Ç La
prŽvention des naissances dans la famille. Ses origines dans les temps modernes È, Cahiers de lÕINED n¡ 35
- 1959, coll. Ç Travaux et documents È, PUF, 1960, pp. 326-327 ; I. Hacking, The Taming of Chance, cit., passim.
192
de la Ç sociabilitŽ È
1
. La force du point de vue foucaldien consiste alors ˆ Ç comparer È les
transformations des savoirs et les innovations conceptuelles aux transformations des
formes de gouvernement, sans sous-estimer aucun de ces deux niveaux mais au contraire,
en montrant gŽnŽalogiquement le champ des rapports de forces qui conduisent ˆ la
construction dÕun savoir et, en revanche, la Ç scientificisation È du politique.
Or, justement le point de vue des transformations des formes de gouvernement
montre quÕune certaine Ç rŽalitŽ È concernant le Ç nombre des hommes È rŽunis dans un
certain lieu existait bien avant lÕapparition du concept de Ç population È. Avant le dŽbut de
la conceptualisation moderne de la Ç population È il y avait un objet de savoirs, le Ç nombre
des hommes È, qui Žtait Žglaement lÕobjet dÕun sŽrie de pratiques directement politiques
(recensements, dŽnombrements) : de la fin du XVI
e
ˆ la fin du XVII
e
si•cle, nous le
verrons dans le chapitre suivant, le Ç nombre des hommes È est dŽjˆ considerŽ cause et
manifestation de la puissance du souverain. Ç Partout o• le pouvoir se constitue, on
Žnum•re [É], recenser devient indispensable pour gouverner È, rŽsume simplement
Dup‰quier, et son constat semble difficilement dŽraisonnable.
2
On ne peut pas sous-
Žvaluer cette existence Ç politique È du probl•me du Ç nombre des hommes È, prŽcŽdant sa
conceptualisation Ç scientifique È, comme on ne peut pas sous-Žvaluer lÕexistence de toute
communautŽ humaine sous le point de vue du nombre, surtout si on essaie de comprendre
comment lÕinstance scientifique et un certain type de gouvernement Ç Žconomique È se
forment ensemble ˆ partir dÕune certaine expŽrience de pensŽe et dÕun dispositif crŽŽ en rŽponse
ˆ une urgence. De ce point de vue, Perrot a plusieurs fois insistŽ sur le fait que lÕŽconomie
Ç scientifique È se constitue comme savoir pratique, rŽpondant ˆ une sŽrie dÕurgences
politiques :
Ç [É] lÕŽconomie comme science se fonde sur une discipline dont le dŽveloppement ne doit
rien ˆ un processus scientifique. Ce sont les ŽvŽnements qui poussent le souverain ˆ affiner son
information. Le calcul de la balance commerciale, par exemple, prend naissance apr•s le traitŽ
dÕUtrecht, lorsque les plŽnipotentiaires fran•ais se trouvent incapables de rŽpondre ˆ leurs
partenaires anglais. LÕurgence historique ou son inverse, la pesanteur des mati•res
administratives disposent du progr•s ou des inerties statistiques.
3
È

1
Lˆ o•, en revanche, son interprŽtation est plus contestable, cÕest lorsquÕelle ne semble pas prendre en
compte la population comme un objet rŽel construit par une double dynamique par le haut et par le bas, et
quÕelle refuse donc ce passage ˆ lÕÇ ontologie de nous-m•mes È qui Žtait implicite dans la dŽmarche
gŽnŽalogique et dans sa problŽmatisation de lÕexpŽrience.
2
J. & M. Dup‰quier, Histoire de la dŽmographie, Perrin, Paris, 1985 ; et aussi J. Hetch, Ç LÕidŽe de
dŽnombrement jusquÕˆ la RŽvolution È, in Pour une histoire de la statistique, Paris, Editions de lÕINSEE, Paris,
1987, tome I, p. 21-81.
3
J.-C. Perrot, Une histoire intellectuelleÉ, cit., p. 83.
193

La question de lÕurgence ˆ laquelle rŽpond le dispositif de pouvoir/savoir mŽrite
dÕ•tre pensŽe au-delˆ de lÕattention que lui ont accordŽ Perrot et le m•me Foucault. En
effet, nous avons vu quÕŽtudier gŽnŽalogiquement lÕŽmergence dÕun concept implique de
mettre en lumi•re la rŽalitŽ des rapports des forces et donc les Ç rŽalitŽs invisibles È
correspondantes ˆ lÕaction politique des Ç gouvernŽs È, dans la mesure o• ces actions
impliquent la construction dÕune rŽalitŽ sociale et matŽrielle que les Ç gouvernants È
doivent nŽcessairement considŽrer. La question de lÕurgence peut alors rŽvŽler un ŽvŽnement
ou une sŽrie dÕŽvŽnements souvent cachŽs ou insaisissables, et cÕest ˆ cette urgence quÕon
doit apporter le maximum dÕattention pour mettre en lumi•re la relation de pouvoir.
Contre beaucoup dÕanalyses qui rŽp•tent ˆ satiŽtŽ les principes de cette grande
stratŽgie dÕinvestissement de la vie qui serait lÕanatomo-bio-politique dirigŽe vers les corps
individuels et ˆ la population
1
, nous allons essayer de comprendre la mise en place dÕun
dispositif de savoir-pouvoir autour de la population comme la rŽponse ˆ une sŽrie de
comportements et de savoirs rŽellement efficaces qui viennent Ç dÕen bas È, comme le
montre le cas de la diffusion de la limitation des naissances dans le mariage dans la France
du XVIII
e
si•cle. Dans la mesure o•, comme le dit Ari•s, le changement quasi-clandestin
des mÏurs et dÕhabitudes corporelles Ç a prŽcŽdŽ de loin lÕobservation et la
conceptualisation È
2
on peut lŽgitimement se demander si lÕemergence du concept de
population a une relation avec les comportements concernant la procrŽation
3
. Or, cÕest
prŽcisŽment cette Ç exaltation thŽorique de la croissance dŽmographique È, rŽplique ˆ la
crainte gŽnŽralisŽe de depeuplement de la France et du monde entier, que traduit
lÕextraordinaire circulation et diffusion du concept de population au XVIII
e
si•cle.
La question a fait dŽjˆ couler beaucoup dÕencre, notamment dans les annŽes o•
Foucault entamait son Histoire de la sexualitŽ, et elle a laissŽ une trace importante dans La
volontŽ de savoir : cÕest la Ç figure È ou Ç foyer local È objet et cible du pouvoir/savoir du
Ç couple malthusien È, correspondant au grand Ç ensemble stratŽgique È de la Ç socialisation
des conduites procrŽatrices È et illustrant, avec la femme hystŽrique, lÕenfant masturbateur
et lÕadulte pervers, le Ç dispositif de sexualitŽ È. ConsidŽrer ce Ç couple malthusien È non
pas comme un Ç produit È du dispositif de sexualitŽ, mais comme un Ç foyer dÕexpŽrience È

1
VS, pp. 177 sv. JÕexpliquerai mieux lÕhypoth•se biopolitique dans les parties suivantes.
2
Ph. Ari•s, Ç InterprŽtation pour une histoire des mentalitŽs È, cit.
3
J. Hecht, Ç Malthus avant MalthusÉÈ, cit., p.78.
194
o• se nouent un savoir de la vie, un pouvoir de Ç calcul È sur sa propre vie et un nouveau
rapport ˆ soi, peut •tre considŽrŽ comme lÕobjectif de ce travail. Cela ne signifie pas,
naturellement, reproduire lÕancien et interminable dŽbat sur les causes de lÕessor de la
limitation des naissances au XVIII
e
si•cle : la mise en intelligibilitŽ foucaldienne permet
prŽcisŽment de ne pas sÕenliser dans ce genre de questionnement. Il ne faudra pas non plus
penser automatiquement la limitation des naissances comme une Ç libŽration È ou une
Ç Žmancipation È, la critique de lÕ Ç hypoth•se rŽpressive È menŽe par Foucault ayant dŽjˆ
fait justice de cette approche
1
. Il faut plut™t penser, nous le verrons mieux dans la
troisi•me partie, le contr™le des naissances comme une Ç autre politique du corps È qui
permet prŽcisŽment de rŽvŽler le Ç cotŽ obscur È des rapports de forces sous-tendant cette
Ç entrŽe des phŽnom•nes propres ˆ la vie de lÕesp•ce humaine dans lÕordre du savoir et du
pouvoir È que Foucault nommait Ç la biopolitique È
2
.
En effet, si le probl•me de la diffusion de la limitation des naissances semble
inessentiel au niveau des histoires intellectuelles qui ont ŽtŽ faites jusquÕici ˆ propos du
concept de population, il est par contre tr•s important pour une histoire des formes de
gouvernement, au moins ˆ partir de deux points de vue. En premier lieu, si on arrache le
concept de Ç population È ˆ lÕhistoire ŽpistŽmologique de la dŽmographie pour en montrer
lÕhŽritage politique, on doit Žgalement le soustraire ˆ une histoire de la gouvernementalitŽ
montrant seulement le point de vue Ç dÕen haut È. Le point de vue de la lutte qui se forme
autour de la naissance et du corps des femmes, et de la transformation des rapports des
forces quÕelle implique, permet de mettre en lumi•re lÕŽmergence de cette rŽalitŽ complexe
quÕest la population sans la rŽduire ni ˆ lÕobjet dÕune histoire des pratiques savantes, ni ˆ un
concept de lÕidŽologie Žtatique. Deuxi•mement, en insistant sur ces Ç pratiques obscures È
qui se diffusent dans le campagnes fran•aises au XVIII
e
si•cle nous voulons en rŽalitŽ
mettre lÕaccent sur la population comme objet rŽel fa•onnŽ par des savoir/pouvoirs
gouvernementaux mais aussi par une sŽrie de conduites individuelles. CÕest cet objet rŽel et
non un concept kantien, que les administrateurs et les savants de lÕŽpoque ont la charge de
comprendre et de Ç gouverner È.
Sur ce dernier point il faudrait peut-•tre abandonner une certaine na•vetŽ
Ç constructionniste È dont pourrait •tre soup•onnŽe lÕhistoire ŽpistŽmologique fran•aise et,
dans un certain sens, le parcours archŽologique de Foucault. Contre la perspective un peu

1
VS, pp. 25-67.
2
VS, p. 186.
195
intellectualiste consistant ˆ rŽduire les objets ˆ des Ç perspectives des idŽes È, nous serions
tentŽ de revenir ˆ une conception plus triviale : la population est une collectivitŽ dÕ•tre
vivants qui se reproduisent, et qui sont bien lˆ dans leur existence concr•te et matŽrielle de
chair et de sang. LÕexpression Ç la population de la France È nÕindique nullement une rŽalitŽ
abstraite mais bien un objet biologique et social, dans le sens, commun aux langues
europŽennes modernes, dÕune rŽalitŽ qui est en face de nous et opposŽe ˆ nous.
1
Par
contre lÕŽmergence du mot Ç population È et lÕŽvolution de la rŽflexion sur la population au
XVIII
e
si•cle manifestent un changement radical dans la fa•on de percevoir mais aussi de
fa•onner concr•tement cette rŽalitŽ complexe par des nouvelles formes de gouvernement
et de nouvelles conduites procrŽatrices. Dans ce sens la Ç population È est aussi un •tre
concr•tement nouveau, un Ç nouveau personnage È qui Ç vient ˆ lÕexistence È par tout un
travail pratico-rŽflexif dans le cadre dÕun rapport de force qui sÕŽtablit entre lÕaction
directe-indirecte de lÕEtat sur le milieu, lÕŽchange, la circulation, etc., et les Ç contre-
conduites È sexuelles qui se rŽpandent dans les campagnes. Selon nous, une ŽpistŽmologie
historique du concept de Ç population È ne peut •tre sŽparŽe dÕun travail dÕhistoire des
formes de gouvernement prŽcisŽment dans la mesure o• cette ŽpistŽmologie implique un renouveau de
lÕontologie, cÕest-ˆ-dire une analyse historique de ce qui est portŽ ˆ lÕexistence ˆ partir des pratiques tr•s
concr•tes qui sont ˆ la fois celles des gouvernants et de gouvernŽs
2
.
Pour cette raison, il est nŽcessaire de complŽter lÕhistoire abstraite du concept,
centrŽe sur lÕŽvolution des connaissances, par une histoire de la gouvernementalitŽ prenant
en compte les actions spŽcifique des gouvernŽs. Le point de vue des gouvernŽs est
important pour interroger nos catŽgories politique ˆ partir dÕune perspective qui a ŽtŽ
systŽmatiquement minorisŽe et marginalisŽe par lÕhistoire intellectuelle et des doctrines
politiques, son potentiel heuristique consistant prŽcisŽment dans le Ç gain dÕexpŽrience È
quÕil implique, dans sa facultŽ ˆ mettre en crise une vision prŽfabriquŽe et normative du
social
3
. Dans ce sens, le travail gŽnŽalogique de la prochaine partie se veut vraiment une
tentative dÕapplication du principe foucaldien selon lequel Žtudier lÕhistoire dÕun concept

1
Gegen-stand, object, oggetto, objeto portent tous cette signification dÕopposition et dÕexistence ÔextŽrieureÕ,
comme en tŽmoigne dÕailleurs le verbe ÔobjecterÕ. La prŽcision Ç moderne È est ici indispensable car, bien
que la dŽfinition modern dÕobjet reprend le sens latin de Ç ce qui est contre ou devant nous È, elle est tr•s
diffŽrentes de la conception mŽdiŽvale, pour laquelle objet est le contenu de lÕactivitŽ intellectuelle ou
perceptive, et donc non nŽcessairement une chose matŽrielle et existante.
2
N. Rose, Reframing Political Thought, cit., p. 32 ; L. Daston (Žd.), Biographies of Scientific Objects, cit.,
introduction.
3
H. Varikas, op. cit., pp. 65-77.
196
signifie nŽcessairement prendre en compte une expŽrience de pensŽe, car il sÕagira
concr•tement, de construire un Ç poly•dre dÕintelligibilitŽ È autour de lÕŽmergence du
concept de population prenant en compte ce Ç foyer dÕexpŽrience È quÕest le couple
malthusien. En m•me temps, selon cette modalitŽ de renvoi rŽciproque entre passŽ et
actuel que caractŽrise lÕexercice gŽnŽalogique, on pourrait appeler ce Ç poly•dre È un
dispositif, dans la mesure ou ce dernier nÕest rien dÕautre que Ç le rŽseau qu'on peut Žtablir
entre ces ŽlŽments.
1
È Loin dÕ•tre une machine destinŽe Ç ˆ capturer des forces È le
dispositif pourrait bien •tre considŽrŽ comme une Ç fiction È mŽthodologique destinŽe ˆ
mettre en lumi•re une expŽrience bien prŽcise : lÕexpŽrience de la Ç relation È de pouvoir.
Le dispositif nÕest pas ce qui a rŽellement existŽ, mais ce que nous voyons par la Ç mise en
intelligibilitŽ È archŽo-gŽnŽalogique. De mon point de vue, faire une analyse en termes de
Ç dispositifs È signifie en somme pr•ter attention ˆ des Ç urgences È, c'est-ˆ-dire ˆ lÕaction
des forces systŽmatiquement effacŽes par la description de la domination, et pourtant
inscrites dans les conditions de fonctionnement dÕune stratŽgie de pouvoir/savoir
2
. Le
principe de la Ç connexion des hŽtŽrog•nes È comme mŽthode de comprŽhension
historique pourrait bien, de ce point de vue, •tre appliquŽ non seulement ˆ des logiques
hŽtŽroclites qui habitent une m•me forme de gouvernement, mais aussi ˆ des Ç fragments È
dÕexpŽriences et de pensŽes appartenant ˆ une m•me rŽalitŽ historique. Ressaisir ces
fragments ˆ travers le dispositif archŽo-gŽnŽalogique ne signifie rien dÕautre que se rendre
famili•re lÕexpŽrience dÕun ŽvŽnement dont les acteurs ignorent ce que nous savons et que
nous prenons pour acquis, ou en dÕautres mots faire lÕexpŽrience dÕune ŽtrangetŽ qui
pourrait faire de notre prŽsent un actuel.






1
Ç Le jeu de Michel Foucault È, cit., p. 299.
2
Je suis ici proche de la lecture deleuzienne du dispositif, cf. G. Deleuze, Ç QuÕest-ce quÕun dispositif ? È,
in Id., Deux rŽgimes de fous, Paris, Minuit, 2003, pp. 316-326.
197
APPENDICE
ENTRE LÕARCHEOLOGIE ET LÕONTOLOGIE HISTORIQUE :
LÕHISTORICAL EPISTEMOLOGY


Dans son livre Historical Ontology, Hacking a repris la formule foucaldienne
Ç ontologie historique È pour dŽsigner un type dÕanalyse concernant le Ç coming into
being È, le Ç venir ˆ la naissance È des objets de lÕobservation scientifique. Il revendique en
m•me temps un usage du mot Ç ontologie È qui remonte ˆ son ancien signifiŽ du XVII
e

si•cle de Ç science de lÕ•tre È : ˆ cette Žpoque lÕontologie Žtait surtout une science de la
classification o• mieux la science des crit•res de classification des choses existantes qui
pouvait fonctionner comme une thŽorie gŽnŽrale de lÕ•tre prŽcisŽment dans la mesure o•
attribuer un nom aux choses signifiait, dans la pensŽe classique, nommer leur •tre
1
. MalgrŽ
lÕinsistance de sa rŽfŽrence ˆ Foucault, Hacking semble en effet beaucoup plus redevable
de cette ancienne conception de lÕontologie, avec toutefois la diffŽrence remarquable que
son ontologie ne sÕoccupe que des objets scientifiques des sciences sociales et humaines et
plus rarement des objets des Ç sciences dures È. Le lien quÕil noue entre ontologie et
histoire est alors compl•tement dŽterminŽ par son travail sur des concepts Ç scientifiques È
que, comme nous lÕavons vu dans notre introduction, sont historiques, situŽs et stabilisŽs ˆ
lÕintŽrieur des Ç styles de raisonnement scientifique È : en tant quÕobjets de savoirs, les
objets de lÕontologie historique de Hacking adviennent ˆ lÕexistence en m•me temps que
les concepts qui les dŽsignent. Ce nÕest donc pas un hasard si dans lÕintroduction ˆ son
livre il semble bient™t renvoyer lÕontologie historique au plan constituant de
lÕŽpistŽmologie historique, tout en affirmant que cette derni•re sert seulement ˆ fixer les
idŽes et ˆ fournir les premiers exemples dÕune ontologie
2
.
Or, bien quÕinfluencŽ par lÕhistoire ŽpistŽmologique de Canguilhem et par
lÕarchŽologie de Foucault, le courant de lÕHistorical Epistemology a trouvŽ depuis longtemps
une dŽfinition originelle et indŽpendante dans le champ de lÕhistoire des sciences. Ce nÕest
pas notre but ici de donner une dŽfinition exhaustive de ce courant ni des diffŽrences,
souvent considŽrables, entre les styles de ses diffŽrents exposants, mais seulement de

1
MC, p. 136. Ce sera naturellement ˆ Wolff de donner ˆ lÕontologie le sens de Ç mŽtaphysique gŽnŽrale
È qui la rattachait ˆ la philosophie premi•re dÕAristote tout en la diffŽrenciant par le motif leibinizien de la
primautŽ du possible sur le rŽel.
2
Cf. I. Hacking, Historical Ontology, cit., pp. 2-26 ; Ç Historical Meta-Epistemology È, cit., p. 57.
198
retracer quelques aspects de ces travaux qui pourraient dŽfinir leur place par rapport ˆ
lÕarchŽo-gŽnŽalogie de Foucault
1
. Daston a sans doute donnŽ la dŽfinition la plus claire de
lÕHistorical Epistemology, lorsquÕelle la dŽfinit comme Ç lÕhistoire des catŽgories qui
structurent notre pensŽe, qui mod•lent notre conception de lÕargumentation et de la
preuve, qui organisent nos pratiques, qui certifient nos formes dÕexplication et qui dotent
chacune de ces activitŽs dÕune signification symbolique et dÕune valeur affective.
2
È Gr‰ce
ˆ cette dŽfinition Daston peut prendre ses distances par rapport ˆ lÕÇ Žcole philosophique È
de lÕhistoire des sciences, qui pr•te principalement attention aux rapports entre idŽes
scientifiques et thŽories mŽtaphysiques (KoyrŽ), ˆ lÕhistoire rŽcurrente de Bachelard, mais
aussi ˆ lÕŽcole sociologique des sciences in context. En m•me temps, lÕHistorical Epistemology
reste selon Daston assez large pour ne pas se confondre avec une histoire de
lÕŽpistŽmologie, dans la mesure o• elle examine les pratiques engendrŽes par les
transformations et les naissances des catŽgories, et les obligations morales liŽes ˆ ces
pratiques impliquant de types spŽcifiques de subjectivation scientifique.
Dans ce sens, lÕŽmergence dÕune catŽgorie ˆ la surface dÕun savoir nÕest jamais un
ŽvŽnement neutre, sans implication sur le sujet m•me de la connaissance
3
. Par exemple,
dans leur histoire monumentale de lÕ Ç objectivitŽ È, Daston et lÕhistorien des sciences Peter
Galison montrent que le terme dÕobjectivitŽ, dans son usage moderne qui sÕaffirme autour
de 1850, est incessamment soumis ˆ tout une sŽrie de glissements de sens qui tŽmoignent
de son Žcart par rapport au mot Ç vŽritŽ È, car il indique en m•me temps une propriŽtŽ des
dŽcouvertes scientifiques, une mŽthode de comprŽhension, une position Žthique. On verra
alors deux mod•les dÕobjectivitŽ sÕaffirmer ensemble au milieu du XIX
e
si•cle : une
objectivitŽ mŽcanique basŽe sur les instruments dÕauto-enregistrement, la photographie,
lÕinfŽrence statistique, et une objectivitŽ Ç communautaire È, basŽe sur une sŽrie de
protocoles et accords dans la communautŽ scientifique qui impliquent une composante
Ç morale È non seulement dans le choix du sujet, mais aussi dans la loyautŽ du chercheur.
Dans ce sens, une histoire de lÕobjectivitŽ doit comprendre les Ç techniques de soi È que les

1
Sur le rapport spŽcifique que ces travaux entretiennent avec lÕhistoire ŽpistŽmologique de Bachelard et
Canguilhem, cf. A. Brenner, Ç Quelle ŽpistŽmologie historique ? Kuhn, Feyerabend, Hacking et lÕŽcole
bachelardienne È, Revue de MŽtaphysique et de Morale, 1, 2006, pp. 113-125 ; C. Cohen, Ç De lÕhistoire de
lÕobjectivitŽ scientifique ˆ lÕhis