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BABYLONE ET LA CHALDÉE.

BABYLONE

ET

LA CHALDË

PAR /

M. JOACHIM MÉNANT.

PARIS

MAISONNEUVE & O, ÉDITEURS,

15, QUAI VOLTAIRE, 15.

M.DCCG.LXXV.

\

PRÉFACE.

Quand on compare la rareté des documents qui existaient naguère

sur l'histoire de la civilisation assyro-chaldêenne à Vabondance des

textes que nous pouvons consulter aujourd'hui , on éprouve un vif

désir de connaître le caractère général qui doit se dégager de tous ces

renseignements nouveaux. Aussi, bien des jugements se sont déjà

formulés avec plus d'empressement que de justesse sur le résultat des

découvertes modernes.

Il y a des précédents qui commandent la circonspection.

Nous savons, en effet, que les Grecs, qui ne connaissaient Babylone et

l'Assyrie que par des relations de seconde main, nous ont transmis bien

des erreurs.

La civilisation perse avait marqué de son empreinte une époque que

les Grecs n'ont jamais directement connue ; et, depuis que la civilisation

grecque s'est éteinte à son tour, bien des nuages se sont amassés sur

l'Orient pendant la longue période de notre développement occidental,

qui peut être regardée comme l'enfance de la civilisation moderne.

C'est pourtant avec les données qui avaient été recueillies par les

Grecs et qui nous étaient parvenues, souvent d'une manière bien

incomplète, que les érudits du dernier siècle avaient essayé de recons-

tituer l'histoire de la Haute-Asie. On a suivi pendant longtemps ces

traditions; si incomplètes qu'elles soient, il ne faut pas les rejeter, il

faut les contrôler.

VI

PREFACE.

Le moment des découvertes arriva, et des fouilles, conduites avec une

grande sagacité et un rare bonheur, nous ont mis en possession des nom-

breux monuments sur lesquels les Assyro-Chaldéens eux-mêmes avaient

écrit leur histoire.

On a nié d'abord la possibilité d'utiliser ces nouveaux documents : ils

se présentaient avec une écriture qu'il fallait d'abord comprendre. Un

quart de siècle a suffi pour résoudre des difficultés philologiques qui

paraissaient insurmontables.

Les études ont marché; les inscriptions ont été lues; et, à mesure que

chaque pas nous faisait avancer dans cette voie de progrès, les jugements

qu'on avait formulés d'abord se modifiaient nécessairement.

Ce n'est pas tout. Lorsque les inscriptions assyro-chaldéennes ont été

comprises, on a découvert des monuments appartenant à une civi-

lisation antérieure à celle qu'on avait crue à jamais oubliée et qui se fait

comprendre à son tour.

S'il y a quelque précipitation à annoncer, dès maintenant, le caractère

de cette civilisation qui a précédé la civilisation assyro-chaldéenne et

que les explorations actuelles permettent déjà d'entrevoir, il y a surto ut

de la témérité à le contester.

,

Avant de formuler un jugement sur ces époques reculées, il est indis-

pensable de recueillir les éléments sur lesquels il sera permis de

l'asseoir.

Voilà pourquoi j' ai cherché à réunir, l'an dernier, sans parti pris, et

par le seul enchaînement chronologique des faits, ce que nous connais-

sons déjà de l'histoire de l'Assyrie.

Ce que j'ai tenté pour les Annales, je vais essayer de le faire également p our l'histoire de Babylone et de la Chaldée.

PREFACE.

VII

La tâche est plus difficile, il ne faut pas se le dissimuler, car nous

n'avons pas encore découvert, pour les rois de Chaldée, des documents

analogues à ceux des rois d'Assyrie, nous racontant l'histoire de leurs

campagnes, années par années, et souvent avec des détails très-complets

et très-précis sur les causes et les résultats de leurs expéditions.

Les textes des rois de Chaldée sont pour ainsi dire exclusivement

architectoniques. La plupart du temps, les dates font défaut, et souvent

nous sommes réduits à enregistrer les noms des rois qui figurent dans

les inscriptions avec un laconisme comparable aux données de la

numismatique.

De nombreuses lacunes restent donc à combler; mais aussi de nom-

breux matériaux restent à explorer, et un jour le cadre dans lequel

l'histoire de la Haute-Asie se renferme aujourd'hui pourra se compléter

et se remplir.

Rouen, 1 er septembre 1874.

J. MÉNANT.

NOTA.

Nous avons continué à suivre , pour les

références , les abréviations

consacrées par l'usage pour désigner les principaux recueils d'inscriptions

auxquels nous avons eu recours et que nous avons indiqués dans nos précé-

dentes publications.

INTRODUCTION.

Voilà donc cette grande Babylone que j'ai

bâtie pour la demeure de ma souveraineté,

dans la force de ma puissance et dans l'éclat

de ma gloire.

(Daniel, IV, 27.)

Les ruines de laChaldée étaient connues depuis longtemps, mais elles

n'avaient pas attiré d'une manière spéciale l'attention de l'Occident. Dès le

xvi e siècle Eldred, Rauwolff et quelques voyageurs avaient signalé les

restes imposants des anciennes constructions de Babylone. Plus tard, vers la fin du dernier siècle, Niebuhr en avaitdonné, lepremier, peut-être, une

description satisfaisante ; puis les récits de l'abbé de Beauchamp, de Ker-

Porter et de Rich, étaient venus augmenter l'intérêt qui commençait à

s'attacher à ces ruines. Quoiqu'il en soit, c'est seulement au moment où

on a pu soupçonner la possibilité de lire les nombreuses inscriptions

qu'on découvrait sur les derniers vestiges de ces monuments, qu'on a en-

trepris une exploration sérieuse de la Mésopotamie inférieure. Le résul-

tat des fouilles exécutées en Assyrie avait fait concevoir l'espérance légi-

time d'importantes découvertes.

Les monuments de la Chaldée devaient être, comme ceux de l'Assyrie,

décorés de bas-reliefs et d'inscriptions .Les historiens grecs nous parlent des

images des Dieux et des figures symboliques qui ornaient les temples. La

Bible nous dit avec quel orgueil Nabuchodonosor contemplait les splen-

dides sculptures de son palais au milieu desquelles il avait répéter son

image et inscrire le récit de ses exploits. Cependant on n'a pas encore

découvert dans ces ruines de grands bas-reliefs ni de longues inscrip-

tions comme dans les palais assyriens. On serait tenté de croire que les

rois de Chaldée n'avaient pas suivi l'usage traditionnel des rois d'As-

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syrie ; une circonstance matérielle vient peut-être expliquer l'insuccès de

nos recherches à cet égard.

Le sol de la Chaldée ne renferme qu'une terre argileuse essentielle-

ment propre à la fabrication de la brique, le marbre et la pierre ne s'y

rencontrent pas. Si on s'est servi jadis, dans les édifices de Babylone et

des villes du Bas-Euphrate de ces précieux matériaux, ils ont attiré les premiers la convoitise des démolisseurs ; ils ont été employés depuis

longtemps dans la construction de nouveaux monuments qui ont disparu à leur tour ; et, à la suite de transformations successives plus ou moins

nombreuses, ils ont été réduits en poussière. Après le marbre et la pierre

on a arraché les revêtements de briques ; on sait que depuis de longues

années, les anciens palais de Babylone sont exploités comme des carriè-

res qui alimentent aujourd'hui toutes les constructions modernes.

Mais si les grands bas-reliefs, si les longues inscriptions ont disparu,

on peut espérer arriver à des découvertes d'une autre nature ; il est pos- sible de rencontrer un jour des tablettes, des cylindres ou des barils analogues à ceux qui nous ont conservé le récit détaillé des campagnes

des rois assyriens.

Il existe encore une autre source de renseignements. En effet, nous

trouvons, dans les archives de Ninive, des fragments qui nous ren- seignent sur les rapports des deux empires et il est probable qu'on dé- couvrira bientôt des documents plus étendus; c'est ainsi que l'histoire dont

nous esquissons le cadre pourra se compléter un jour. Si nous n'avons pas des détails aussi précis sur les rois de Chaldée, les

monuments que l'on connaît déjà nous permettent de sortir des limites de l'histoire de l'Assyrie, de remonter plus haut et de descendre plus bas.

L'écriture des monuments delà Chaldée ne diffère de celle des inscrip-

tions de Ninive que par des nuances paléographiques plus ou moins

faciles à apprécier, mais qui n'entravent point la lecture des textes. C'est

une des nombreuses variétés des écritures en caractères cunéiformes qui

se rattachent au même type, et qui, pendant plus de vingt siècles, ont été

en usage sur les bords du Tigre et de l'Euphrate. La langue dans laquelle ces documents sont conçus est la même que

celle des monuments de Ninive. C'est encore l'assyrien ou plutôt l'assyro-

chaldéen, si l'on veut comprendre dans la même désignation les deux peuples qui en ont fait le plus long usage.

INTRODUCTION.

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Nous avons suivi, pour la transcription des noms propres, le principe

que nous nous sommes toujours imposé. Quand un nom se présente, pour la première fois dans nos recherches, nous transcrivons, autant que pos-

sible, les articulations de sa forme originelle. Si ce nom se trouve dans

des documents qui nous l'ont transmis à travers les âges, nous lui donnons,

dans chaque document, la transcription que la tradition lui a consacrée.

Il en est qui sont arrivés ainsi jusqu'à nous, après avoir été plus ou moins altérés, et qui finissent par avoir une forme essentiellement moderne, nous

la leur conservons dans la discussion ou dans nos exposés, mais nous leur rendons, dans nos citations, celle que chaque document comporte, telle

qu'elle est parvenue à notre connaissance, en remontant ainsi quelque-

fois jusqu'à la forme primitive.

11 est désormais inutile de rappeler l'origine et les développements des

études philologiques qui ont permis de lire les documents de cette his-

toire. Ceux qui s'intéressent aux travaux de cette nature doivent être au

courant de ces premières découvertes et connaître la part que nous y

avons prise; notre but, dans ces pages, a été de réunir les résultats des

travaux épars dont les monuments de la Chaldée ont été l'objet et d'y donner l'unité qui se dégage déjà de leur ensemble.

Nous croyons pouvoir distribuer les documents que nous avons recueil- lis en six groupes qui correspondent à six périodes.

La première période comprend les traditions légendaires qui nous

sont transmises sur les premiers âges du monde et sur l'origine de

la Chaldée.

La seconde période embrasse des faits qui touchent à l'histoire propre-

ment dite : elle comprend les renseignements qui nous sont fournis sur

l'état de ces contrées avant l'occupation des peuples qui, plus tard, en ont

fait la gloire. Mais alors des invasions de différente nature ne nous per-

mettent pas de distinguer la part qui revient à chacun. L'Assyrie et la

Chaldée ont être soumises l'une à l'autre dans des temps reculés, sans

qu'il soit possible de déterminer à qui l'on doit rapporter la prédomi-

nance primitive.

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BABYLONE ET LA CHALDÉE.

La troisième période comprend ce que nous nommerons «les premiers

empires de Chaldée,» sans qu'il soit possible d'en fixer le point de départ.

Ces empires se sont fait jour dans plusieurs localités du Bas-Euphrate

pour s'absorber ensuite dans une unité puissante dont Babylone a été le centre. La limite supérieure de cette période peut être reportée à l'an

3000 a. J.-C. , elle se termine vers la fin du xn e siècle avant notre ère.

> La quatrième période commence au moment où nous voyons la lutte

s'engager entre l'empire d'Assyrie et l'empire de Chaldée. Tuklat-pal-

Assar, vers l'an 1100 a. J.-C, porte les premiers coups à la puissance chaldéenne. Babylone, menacée d'abord, soumise après de longs efforts,

devient la vassale de l'Assyrie. Cette période s'étend jusqu'à la chute de

Ninive, vers l'an 625 a. J.-C.

La cinquième période s'ouvre au moment Babylone a retrouvé son

autonomie. C'est alors que la Chaldée va atteindre au plus haut déve-

loppement delà puissance, c'est l'époque du «grand empire de Chaldée. »

Les rois de Babylone restaurent ses palais et ses temples. Nabuchodonosor

en fait une ville nouvelle et en porte l'influence sur la plus grande partie du

monde civilisé. Cette période de grandeur s'étend jusqu'aux conquêtes de Cyrus.

La sixième période commence à la prise de Babylone par les Perses,

l'an 540 a. J.-C. A cette époque l'élément arien s^avance à son tour à la

conquête du monde. Pendant toute la durée du règne des Achéméiiides,

la vie de Babylone n'est plus qu'une longue agonie, c'en est fait de la Chaldée. Nous comprenons dans cette période de décadence la domination macédonienne. Alexandre essaie en vain de rendre à la ville superbe sa

grandeur passée, elle ne devait plus se relever. Nous n'essaierons pas de

fixer par une date le moment où Babylone a disparu du monde, nous la

suivrons quelque temps encore jusqu'à ce que la Chaldée tout entière ait

été oubliée par les peuples de l'Occident.

PREMIÈRE PÉRIODE.

ÉPOQUE LÉGENDAIRE.

L'histoire des origines de Babylone et de la Chaldée est pour ainsi

dire l'histoire des origines de l'humanité. Le récit en est écrit dans

les premiers chapitres delà Genèse; mais, à côté du laconisme de la ré-

daction mosaïque qui n'avait pas en vue l'histoire spéciale dont nous allons

nous occuper, nous trouvons des renseignements particuliers dans les

écrivains profanes et dans les monuments que les découvertes modernes

nous permettent d'apprécier.

Nous consulterons ces différentes sources d'information, mais les don-

nées qui nous reportent à la plus haute antiquité étant consignées dans

les fragments qui nous sont parvenus des livres de Bérose, c'est par là

qu'il convient de commencer.

Bérose, d'une famille sacerdotale, était à Babylone vers l'an 330

avant J.-C. Il était, ainsi qu'il le dit lui-même, contemporain d'Alexandre,

fils de Philippe. C'était, d'après Tatien, le plus savant des historiens

de la Haute-Asie. Il était très-versé dans la connaissancè des anciennes

traditions de sa patrie ; il les fit pénétrer parmi les Grecs qui nous les

ont transmises. Vitruve nous apprend, qu'il quitta Babylone et qu'il vint

s'établir dans l'île de Cos où il ouvrit une école d'astrologie. Il inventa,

ou il introduisit chez les Grecs, un genre particulier d'horlogerie. On

connaît quelques fragments des ouvrages d'astrologie auxquels Bérose a

attaché son nom. Suivant les tendances diverses des écrivains qui lui ont fait des emprunts, la renommée de l'astrologue a peut-être effacé

quelquefois celle de l'historien. Pline (vu, 37) nous apprend que les

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BABYLONE ET LA CHALDÉE.

Athéniens lui avaient élevé, dans le Gymnase, à cause de ses prédic-

tions divines, une statue dont la langue était d'or. Il écrivit en grec, vers l'an 280 avant J.-C, une histoire des antiquités

de la Chaldée et la dédia à Antiochus-Soter. Cette histoire comprenait

trois volumes dont nous ne possédons plus que des fragments conservés dans les récits de quelques historiographes qui ont vécu à différentes époques et qu'il est utile de rappeler. C'est d'abord Flavius Josèphe, le

grand historien des Juifs, né à Jérusalem, l'an 33 de J.-C. Saint Clé-

ment, catéchiste d'Alexandrie, né au commencement du n e siècle et

mort en 217 de J.-C. Eusèbe, évêque de Césarée, le rédacteur du

Symbole de Nicée, qui vécut de 267 à 338. Enfin, George le Syncelle, ainsi nommé à cause des fonctions qu'il remplissait auprès du Patriarche

de Constantinople et décédé vers Tan 800. Tous ces écrivains n'ont puiser dans Bérose que ce qui pouvait servir à la thèse qu'ils prétendaient

soutenir, et encore aucun d'eux ne paraît avoir connu l'œuvre même du

savant chaldéen. Ainsi le Syncelle, dont les écrits ne sont pas exempts de précipi-

tation ni d'erreur, emprunte ses citations à Eusèbe, qu'il prétend rectifier

souvent. Eusèbe paraît se référer à Jules Africain, qui écrivait dans le ni 6 siècle de notre ère ; Jules Africain nous reporte à Alexandre Poly-

histor qui florissait 75 ans avant J.-C, et celui-ci s'en réfère à Apollo-

dore, qui vivait quelques années plus tôt. Josèphe semble également

s'être inspiré d'Alexandre Polyhistor, bien qu'il n'indique pas toujours

la source à laquelle il a puisé. Clément d'Alexandrie a eu sous les yeux les œuvres de Juba, roi de Mauritanie, qui régnait vers l'an 30 avant J.-C.

et qui paraît avoir recueilli les renseignements, malheureusement trop

restreints qu'il nous donne, dans les livres mêmes de Bérose, auquel il

accorde une entière confiance.

Il est certain que le texte primitif de Bérose, en passant par tant de mains, ainsi tronqué et mutilé, a du se trouver notablement altéré. Nous verrons dans quelles limites les découvertes modernes nous permettent

d'y avoir confiance.

Bérose avait à sa disposition ces fameuses Bibliothèques de Briques

dont Pline nous a conservé le souvenir et dont les fouilles modernes nous

ont révélé l'importance. Comme à Ninive, il y avait à Babylone, à Bor-

sippa, à Orchoé et dans les grandes villes de la Chaldée, des Archives

ÉPOQUE LÉGENDAIRE.

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qui renfermaient les traditions nationales auxquelles le prêtre chaldéen

a dû nécessairement puiser.

A cette époque, récriture de ces archives était comprise non-seulement à Babylone, mais encore dans toute la Haute-Asie. La langue assyro-

chaldéenne a été écrite en caractères cunéiformes jusque sous lesSéleucides et même dans le 1 er siècle avant J.-C. Bérose pouvait donc consulter ces

sources précieuses, nous avons la certitude qu'il y a eu recours. Déjà, on

a pu rapprocher des débris importants de ces curieuses archives des frag-

ments mêmes de Bérose, et ce contrôle nous fait vivement regretter ce qui

a été perdu de ses écrits.

Voici, d'après ses compilateurs, les traditions qu'il avait recueillies

sur .l'origine du Monde ; elles nous sont transmises par Eusèbe, qui cite

lui-même, d'après Alexandre Polyhistor, ce passage du premier livre de

Bérose.

LA CRÉATION.

« Bérose déclare dans le premier livre de ses [Antiquités] Babyloniennes

qu'il était contemporain, par la naissance, d'Alexandre, fils de Philippe. Il raconte que l'on conserve avec grand soin, à Babylone, les documents

les plus nombreux, embrassant un espace de temps qui monte à plus de 150,000 ans et que ces documents contiennent l'histoire du Ciel , de la

Terre et de la Mer, l'origine première des choses, les annales des Rois

et le récit de leurs actes

« Il dit d'abord que la Babylonie est située entre deux fleuves, le Tigre

et l'Euphrate. Le blé y croît à l'état sauvage avec l'orge, la vesce et le sésame. Il pousse aussi dans les marais des racines que l'on mange et que l'on appelle gonges : elles remplacent l'orge. On trouve également dans ce

pays des palmiers, des pommiers et tous les autres arbres fruitiers, ainsi

que des poissons et des oiseaux de terre et d'eau. La partie de cette ré-

gion qui touche à l'Arabie est stérile ; celle qui est opposée à l'Arabie est

montueuse et fertile.

« Il y eut à l'origine, à Babylone, une multitude d'hommes de diverses nations qui avaient colonisé la Chaldée, et ils vivaient sans règle, à la

manière des animaux. « Mais dans la première année [du monde] apparut, sortant de la mer

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BABYLONE ET LA CHALDÉE.

Erythrée, dans la partie elle touche à la Babylonie, un animal doué cle raison, qu'on appelle Oannès (Qàw/jç). Apollodore raconte égale- ment ce fait. Ce monstre avait le corps d'un poisson ; mais au-dessous de

sa tête de poisson il avait une seconde tête, une tête humaine, des pieds

d'homme sortaient de sa queue de poisson, et il était doué d'une parole

humaine. Son image est encore conservée parmi nous. L'animal dont il s'agit vivait pendant le jour au milieu des hommes, sans prendre de nour-

riture, leur enseignant les sciences et les principes de tous les arts, les

règles de la fondation des villes, de la construction des temples, de la mesure et de la délimitation des terres, les semailles et les moissons,

enfin l'ensemble de ce qui adoucit les mœurs et constitue la civilisation ;

de telle façon, que depuis lors, personne n'a plus rien inventé de nou-

veau. Puis au coucher du soleil ce monstrueux Oannès rentrait dans la

mer et passait la nuit au milieu des flots, car il était amphibie. Dans la suite il parut encore d'autres animaux semblables, l'auteur annonce

qu'il en parlera dans l'Histoire des Rois. Il ajoute qu' Oannès écrivit, sur l'origine des choses et les règles de la civilisation, un livre qu'il remit

aux hommes. »

(Mûller, Ber. Frag. de Reb. Bab. lib. 1°, 1-4.)

Quel était le contenu de ce livre précieux ? Alexandre Polyhistor donne ainsi, d'après Bérose, le résumé des connaissances chaldéennes sur la

création du monde.

« Il y eût un temps le monde était Ténèbres et Eau, et, dans ce

milieu, vivaient des animaux monstrueux, quelques-uns s'engendraient

spontanément; ils avaient des figures étranges : des hommes avec deux

ailes, quelques-uns avec quatre; d'autres à deux faces ou à deux têtes,

l'une d'homme, l'autre de femme, sur un seul corps et avec les deux sexes

en même temps ; des hommes avec des jambes de chèvres et des cornes

à la tête; d'autres avec des pieds -de cheval; d'autres encore avec les

membres postérieurs d'un cheval et ceux de devant d'un homme, sem- blables aux hippocentaures. Il y avait aussi des taureaux à tête humaine, des chiens à quatre corps et à queue de poisson, des chevaux à tête de

chien, des hommes également à tête de chien, des animaux à tête et à

corps de cheval et à queue de poisson, d'autres quadrupèdes toutes

les formes animales étaient confondues. Des poissons, des reptiles, des

LA CRÉATION.

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serpeuts et toutes sortes de monstres merveilleux présentant la plus

grande variété dans leurs formes et dont on voit les images dans les pein- tures du temple de Bélus. Une femme, nommée Omoroka ('O^ôpwxa), présidait à cette création; elle porte, dans la langue des Chaldéens, le nom de Thavatth (QacvàzB, c'est l'assyrien tihavti), qui signifie en grec

la Mer (Qakcccrcra) ; on l'identifie aussi avec la Lune.

'« Les choses étant en cet état, Bélus survint et coupa la femme en

deux. De la moitié inférieure de son corps il fit la Terre, de la moitié su-

périeure le Ciel, et tous les êtres qui étaient en elle disparurent. Ceci est

une manière figurée d'exprimer la production de l'univers et des êtres animés de la matière humide. Bélus alors trancha sa propre tête, et les autres dieux ayant pétri avec la terre le sang qui en coulait, formèrent

les hommes qui pour cela sont doués d'intelligence et participent de la

pensée divine.

« [C'est ainsi que] Bélus, que les Grecs expliquent par Zeus, ayant

divisé les ténèbres, sépara le Ciel et la Terre et créa le Monde. Tous

les Etres animés qui ne pouvaient pas supporter l'action de la lumière

périrent. Bélus voyant que la Terre était déserte quoique fertile, com-

manda à l'un des Dieux de lui couper la tête et, pétrissant le sang qui

coulait avec la terre, il façonna les hommes ainsi que les animaux qui

peuvent vivre au contact de l'air. Ensuite Bélus forma aussi les étoiles,

le soleil, la lune et les cinq planètes. « Voilà ce que, suivant Alexandre Polyhistor, Bérose raconte dans

son premier livre. »

(Millier, Ber. Frag. de Reb. Bab. lib. 1°, 4-6.)

Le Syncelle est beaucoup plus concis. Dans une autre circonstance où

il paraît résumer les données de l'historien, il s'exprime ainsi :

« Bérose, l'auteur des Chaldaïques, qui florissait au temps d'Alexandre

de Macédoine, comme il le dit, ayant trouvé à Babylone de nombreux

documents qu'on y conservait avec grand soin et qui embrassaient en- viron 150,000 ans, avec quelque chose de plus, a composé, d'après eux,

des histoires pleines de vanité nationale, sur le Ciel, la Terre et la Mer, sur l'antiquité des Rois et leurs actions, sur la situation de la Babylonie

et sa fertilité, sur des animaux à la figure en dehors de la nature sortis

de la mer Erythrée et autres fables du même genre. »

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BABYLONB ET LA CHALDÉE.

Il est évident qu'il y a, chez les historiographes qui nous ont transmis

ces fragments, un parti pris. Si le Syncelle eût fait un troisième résumé,

il ne resterait plus de Bérose qu'un récit monstrueux qui ne mériterait

plus de fixer l'attention.

Nous nous garderons bien de chercher à reconstruire, d'après les récits fragmentaires de Bérose, le système théogonique et cosmogonique des Assyro-Chaldéens. Il y a tout un travail qui ne peut être spécial à Ba-

bylone et à la Chaldée, et qui doit s'étendre, non-seulement à l'Assyrie, mais encore à tous les peuples avec lesquels les Assyro-Chaldéens se

sont trouvés en rapport. Chaque jour des découvertes nouvelles de plus