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Directeur de la publication : Bernard Jouanneau.

Avril 2005 - No 44

Numéro spécial
1945 : LA LIBERATION DES CAMPS
E D I TO R I A L

SOIXANTE ANS, ÇA SUFFIT ?


errière l’ampleur des cérémonies de la procher pour se convaincre que le monde n’en matique de toute une population à raison
D commémoration du 60ème anniversaire de
la libération des camps d’extermination du
a jamais fini avec l’horreur.
Nous reviendrons inlassablement sur le
seulement de son origine.
Nous le répéterons inlassablement chaque
IIIème Reich et l’écho qu’elles ont suscité, la combat des Noirs pour l’égalité des droits, sur année ! Et c’est précisément parce que ceux
question se profile ainsi que celles plus insi- l’esclavage et la traite négrière pratiqués par qui y ont survécu et qui ont, même tardive-
dieuses encore : N’en fait-on pas trop ? A force les pays occidentaux pendant si longtemps, sur ment pour certains, accepté d’en parler et de
d’insister et d’y revenir ne risque-t-on pas de l’apartheid en Afrique du Sud comme sur les témoigner vont disparaître, que nous avons le
lasser l’opinion et de susciter des réactions de persécutions infligées en Australie aux devoir de prendre le relais.
rejet et les relents de l’antisémitisme passé ? Aborigènes. L’angoisse qui nous saisit ne réside pas
Le temps n’est-il pas venu de tourner la page Il n’est pas, de par le monde, une seule vic- dans la question de savoir si l’on nous
et de penser aux autres victimes des autres time de persécution ou de simple discrimina- écoutera encore, mais dans celle de savoir si
génocides ? tion à raison de ses origines qui ne rencontrera nous en serons dignes et si nous saurons le
L’odieuse et l’indigne répartie de Dieudon- pas notre attention et notre sollicitude. faire à la place des survivants une fois qu’ils
né évoquant la « pornographie mémorielle » Peu importent le nombre des victimes, le auront disparu. Leurs écrits, leurs propos que
révèle une contestation bien réelle qui ne doit recul du temps ou la proximité de latitude. nous devrons nécessairement évoquer y servi-
pas être négligée et qui participe d’une cer- Nous avons, une fois pour toutes, renoncé à ront. Encore faut-il s’y préparer et le travail de
taine manière du négationnisme conçu et pratiquer nous-mêmes sur ce terrain, la dis- mémoire qu’évoque ici Sam Braun commence
perçu comme une volonté récurrente d’effacer crimination, la rivalité ou la concurrence. Le pour nous par là.
le réel au nom d’un autre combat que ranime combat que nous menons, le message que nous L’Humanité n’a pas de mémoire. Elle est,
l’antisionisme et l’antisémitisme qui l’in- avons à transmettre sont universels et intem- elle demeure, elle se survit à elle-même quoi
spirent. porels. Ils ne doivent profiter à personne que les hommes en fassent. Il ne peut donc y
Une fois pour toutes, tous les génocides d’autre qu’à l’Humanité, pour laquelle nous avoir pour nous de devoir accompli, ni de
passés et actuels méritent notre attention et avons une préférence et une révérence. temps venu pour l’oubli. Tout reste à faire.
notre réflexion. Nous n’en avons éliminé Mais les choses étant dites sans la moindre Nous avons à nous préparer à transmettre
aucun et nous continuons à les évoquer tous. équivoque, nous nous abstiendrons de tout ce que nous avons lu, ce que nous avons enten-
Qu’il s’agisse des Arméniens, des Cam- dosage qui pourrait s’apparenter à une réparti- du de ceux que nous avons écoutés et rencon-
bodgiens, des Tutsis ou des Bosniaques. Nous tion de notre vigilance en fonction des modes trés. Afin que ceux auxquels nous nous
éviterons cependant autant que faire se peut de et vagues médiatiques ou de quotas déterminés adresserons le transmettent à leur tour le
les comparer ou de les soupeser sauf à les rap- selon les publics présumés auxquels on moment venu.
s’adresse. Notre vie n’y suffira pas, la leur non plus.
En ce qui concerne la Shoah — si l’on doit Alors que nous croyions, à la fondation de
Nos prochaines réunions et l’on peut continuer de la nommer ainsi en Mémoire 2000 en 1992, pouvoir nous arrêter
dépit de la querelle que même l’emploi du mot en l’an 2000, force est aujourd’hui de con-
Les lundis 2 mai, 6 juin et 4 juillet
à 19 h 30
a suscitée — nous n’en ferons jamais assez stater qu’il nous faut continuer.
au Brussel’s Café pour faire en comprendre la spécificité , qui
Bernard Jouanneau.
71, boulevard Exelmans, Paris 16°. réside dans la conception, la mise au point et
l’exécution méthodique, mise en œuvre
Après lecture, ne jetez pas ce journal, administrativement et industriellement par des
donnez-le à vos amis ! hommes ordinaires, de l’extermination systé-

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Le 27 janvier 2005
NOS SEANCES-DEBATS • NOS SEANCES-DEBATS
UNE JOURNEE AU
LYCEE
S21, LA MACHINE DE ALI ZAOUA HELENE-BOUCHER
MORT KHMERE ROUGE Film de Nabil Ayouch.
Film de Rithy Panh. Séance du 17 mars 2005.
Séance du 10 février 2005. Thème : les enfants des rues. Dix-huit jeunes filles du lycée Hélène-
Thème : le génocide cambodgien. Boucher (Paris 20e) ont été déportées
Le film, fiction qui se passe à Casablanca, pendant l’Occupation parce qu’elles
Rithy Panh est un rescapé des camps de décrit avec réalisme et sensibilité la vie quoti- étaient juives ; deux seulement sont
rééducation des Khmères rouges où il a été dienne, de jour et de nuit, des enfants de la rue. revenues. Deux autres avaient été
enfermé à 15 ans. Il y a perdu une partie de sa Ce sujet, difficile par la cruauté et la violence cachées par la directrice de l’époque,
famille. malgré la générosité développée par les Mlle Fontaine, qui a d’ailleurs aussi été
« Dans tuer, il y a encore une certaine enfants pour leur survie, a passionné les élèves arrêtée. Une aile du lycée était accapa-
valeur, dans destruction il n’y a plus rien d’hu- de cinq classes de la 6e au Bac. rée par l’administration allemande…
main ». Cette phrase terrible est prononcée par Le scénario tourne autour d’une bagarre qui Bien évidemment tous les ans nous
l’un des intervenants au cours du débat qui a se termine par la mort d’un des enfants que ses commémorons le souvenir de la Dépor-
suivi la projection du film devant 220 élèves trois copains les plus proches veulent enterrer tation avec une solennité particulière.
médusés. « comme un prince ». Bien sûr, il n’ont pas Cette année pour le 60ème anniversaire
Ce film confronte trois victimes rescapées d’argent, et pour réaliser leur projet, font ce de la libération d’Auschwitz, grâce à la
du centre de torture S21 et leurs bourreaux, qu’ils savent faire : voler, mendier, proposer mobilisation de toute l’équipe de
gardiens. Très vite des questions ont été des cigarettes, des colliers qu’ils fabriquent. Mémoire 2000, nous avons pu donner
posées, les élèves ayant eu le privilège d’avoir Trois débatteurs, Joël Rousseau, président au souvenir de cette période noire de
devant eux, deux témoins cambodgiens très de l’Association ESPPER, Vincent Lardy, notre histoire un relief encore plus mar-
émus dont les familles ont été victimes du coopérant au Maroc et Attal El Kadiri de l’As- qué. Toute la journée a été consacrée à
génocide, et Mme Chambeau qui a écrit un sociation Emmaüs ont répondu avec précision la Mémoire, pour les 350 élèves des 10
livre avec le réalisateur, afin de poursuivre la aux questions qui ont fusé jusqu’à la fin de la classes de première.
réflexion sur le film : séance. Ces questions ont porté sur le film et Le matin, Mémoire 2000 nous a permis
— Rithy Panh a-t-il volontairement voulu sa réalisation, sur la vie des enfants des rues, et de voir le film de Lanzmann, Shoah, en
nous épargner les scènes de torture ? sur les aides qui leur sont apportées. version de trois heures, au cinéma
— Les gardiens ont-ils été jugés après la L’éclatement de la cellule familiale et la Publicis Champs Elysées. Il fallait trou-
guerre ? carence totale d’affection sont les causes prin- ver une salle de 400 places car il y avait
— Les acteurs du film jouent-ils ou ressen- cipales du phénomène ; la pauvreté, due en les professeurs accompagnateurs, une
tent-ils le besoin de refaire leurs gestes mons- partie à la migration des campagnes vers les quinzaine de témoins, dont une des
trueux ? villes, se révèle secondaire. Dans certains élèves rescapées...Trouver une si gran-
— On ne sent pas le remords, ils rejettent la pays, la vente d’organes par les parents préci- de salle n’a pas été facile et je remercie
faute sur leurs supérieurs. pite la rupture. La solitude est compensée par vivement l’équipe de Mémoire 2000
— Comment les autres pays ont-ils laissé la vie en bande qui implique un chef tout puis- d’avoir, après bien des péripéties, réussi
faire cinquante ans après la Shoah ? sant et jaloux de ses prérogatives. La drogue cet exploit !
— Saviez-vous ce qui se passait au Cam- est une échappatoire (les enfants « sniffent » Après un repas rapide pris au lycée
bodge ? de la colle dans le film). Beaucoup meurent avec toute l’équipe de direction de
— Comment la population a-t-elle réagi à avant 20 ans. Les causes en sont la précarité, la celui-ci, qui s’est beaucoup impliquée
la chute de Pol Pot ? maladie, la violence intra- et inter-bande, et la dans la préparation de la journée, avec
— Aucun procès n’a été fait contre les diri- volonté de certains gouvernements de les faire les témoins, les professeurs et l’équipe
geants comme à Nuremberg jusqu’à ce jour. disparaître comme au Brésil. de Mémoire 2000, l’après-midi a été
Pourquoi ? Le nombre des enfants vivant dans la rue consacré aux témoignages directs,
Effectivement, comment le Cambodge a-t- est évalué dans la région parisienne à 3 000 ; dans les classes, et aux questions des
il pu siéger à l’ONU et garder son droit de ils sont essentiellement d’origine étrangère. élèves. Dans la mesure du possible
vote. Informer, raconter, expliquer, témoigner, Les filles n’apparaissent pas dans le film, mais nous avons tenté d’aborder les deux
lutter contre l’oubli, entretenir la mémoire de les travailleurs sociaux signalent leur présence aspects de la Déportation : raciale et
ce génocide-là est la force de ce documentaire dans la rue depuis une dizaine d’année. résistante.
qui nous fait réfléchir sur la nature de l’hom- L’aide est surtout apportée par les associa- Cette journée a été une étape particu-
me. tions, les Etats eux-mêmes interviennent peu. lièrement importante dans le travail de
Ce film est un « espace de dialogue où cha- La réussite d’une réintégration réside dans le mémoire que nous effectuons au lycée
cun assume ses responsabilités vis-à-vis de respect de l’enfant, sa personnalité, sa liberté par ailleurs.
l’histoire » dit Rithy Panh. et sa culture. Les effets de la drogue rendent la Yves Blondeau,
Cela permet-il de comprendre ce témoigna- réinsertion encore plus difficile. professeur d’histoire.
ge de l’un des gardiens : « Nous nous appli- V. Lardy souligne que contrairement à ce
quions à tuer... » que l’on pourrait croire, le désir d’école est
Dany Dibo-Cohen. très fort, chez ces enfants, car c’est un moyen
d’acquérir la considération.
Françoise Lévy, Claire Chahine.

2 Mémoire 2000. No 44 - Avril 2005


ON NE TE DEMANDE PAS CE QU’ON T’A FAIT,
MAIS CE QUE TU AS FAIT DE CE QU’ON T’A FAIT
(J.-P. Sartre)

Sam Braun nous a adressé un très beau texte relâche, plutôt qu’un « devoir de mémoire », qu’ils font. Si j’utilise le présent, c’est que je
sur son expérience et nous l’en remercions un véritable « travail de mémoire » et espérer veux parler de tous les bourreaux et pas seule-
infiniment. Mais, faute de place, nous avons qu’à la suite de nos rencontres, conscients des ment des SS qui sévissaient à Auschwitz.
dû procéder à quelques coupes. Nous présen- pièges que leur tendra inévitablement la vie, Tous les hommes ordinaires, s’ils se lais-
tons nos excuses à l’auteur en l’assurant que ils puissent tout faire pour les éviter.[...] sent entraîner, endoctriner, par une idéologie
nous avons fait tout notre possible pour ne pas Arrive le moment où plus aucun témoin de d’exclusion, peuvent devenir des bourreaux si
altérer le sens de son message. ce qui fut ne pourra opposer un démenti formel les théoriciens de telle idéologie savent flatter
aux truqueurs de l’Histoire, aux maquilleurs leur ego et faire grandir à leurs yeux, leur peti-
N CETTE ANNEE 2005, ponctuée de de la réalité. tesse. Ils deviennent alors des tueurs qui font,
E nombreuses cérémonies à l’occasion de
la célébration du Soixantième Anniversaire de
Arrive le moment enfin où, avec la dispari-
tion du dernier témoin, les descriptions de
du mieux qu’ils peuvent ce qu’ils considèrent
comme leur travail.[...]
la libération d’Auschwitz, une grande question l’abomination humaine poussée à son Ce que nous avons aussi appris là-bas, c’est
se pose à nous, témoins du drame nazi : paroxysme rencontreront plus de septicisme à lutter contre la haine, d’où qu’elle vienne et
Qu’est-ce que la mémoire ? En quoi consiste- que d’oreilles attentives, plus de doutes que de quelle qu’en soit sa forme. [...] Ne pas être
t-elle ? Quels messages devons-nous laisser à convictions, plus d’indifférence que de com- habité par la haine, ne veut pas dire rester les
nos enfants ? passion, si nous ne savons pas former à temps, bras ballants et accepter sans réagir toutes les
N’ayant pas le recul nécessaire pour nous pour le bien de l’Humanité, les passeurs de formes de violence et d’exclusion. Le combat
substituer aux professionnels du passé et trop mémoire de demain. […] pour la liberté c’est aussi et surtout débusquer
impliqués dans la réalité de l’événement tou- Fallait-il comme l’ont fait certains dès le le fanatisme partout où il se terre. Fils de la
jours trop présent dans nos sensibilités, ce retour, s’appesantir sur la quotidienneté de la haine, dont souffrent toutes les victimes, le
n’est donc pas d’histoire au sens général dont vie concentrationnaire au point d’abreuver fanatisme, de quelque nature qu’il soit, doit
nous devons parler. leurs auditoires d’anecdotes cruelles qui ris- être combattu sans relâche.
Dans le même ordre de pensée, laissons quaient, au fil du temps de rejoindre la banali- Méfions-nous également des certitudes
aux sociologues le soin d’expliquer pourquoi té, mère de l’indifférence ? dont l’exacerbation mène au fanatisme.
et dans quelles conditions, la bête immonde Fallait-il revivre, avec nos interlocuteurs, « Lorsque la foi devient haine, a écrit Amin
décrite par Brecht peut se réveiller et mordre, certains détails de ce cauchemar comme si Maalouf, bénis soient ceux qui doutent »[...]
voire dévorer tous ceux qu’elle désigne à la nous avions vécu une épopée, comme si ce fut Nous avons aussi appris dans tous les
vindicte publique. le seul moment glorieux de notre vie ? camps de concentration et d’extermination, ce
Notre message devrait nous aider à analy- Fallait-il nous placer en héros, alors que que vous me permettrez de nommer une vertu.
ser ce qu’il serait possible de faire pour qu’une nous n’étions que des victimes ? Nous avons appris l’espérance et l’amour de la
fois nos enfants devenus adultes et respon- Ou ne fallait-il pas plutôt revivre tous les vie.[...]
sables de leur avenir, ils puissent être des indi- jours, dans l’action permanente, la pensée de Et puis une fois libérés, toute notre espé-
vidus conscients de l’importance de l’autre, Sartre lorsqu’il a écrit: « On ne te demande pas rance s’est alors portée sur la vison d’un
pour que partout dans le monde le respect de la ce qu’on t’a fait, mais ce que tu as fait avec ce monde meilleur dans lequel l’homme cesserait
dignité de chacun remplace la violence, la qu’on t’a fait ».[...] peu à peu d’être un loup pour les autres
tolérance remplace le fanatisme, l’acceptation A qui doit-on, de façon privilégiée, passer hommes.[...]
des autres, de tous les autres, remplace le rejet le relais ? Ainsi se formeront des passeurs de mémoi-
et l’exclusion . Plusieurs voies nous sont offertes. J’ai re. Par leur exemple, par la mission dont ils se
Evitant la confusion entre le concept de choisi, quant à moi, de m’adresser aux enfants sentiront investis, ils pourront peu à peu
Mémoire et celui du Souvenir, nous devrions des écoles pour essayer de leur apporter tout ce vaincre la barbarie qui se cache au fond des
leur passer le relais du souvenir afin qu’entre que j’ai appris là-bas sur la vie et ses hommes.[...]
leurs mains, ce souvenir devienne la mémoire valeurs.[...] L’échec des nazis c’est notre espérance,
de l’Humanité. J’essaye de les impliquer dans ce « travail notre amour de la vie, notre enthousiasme,
Si les souvenirs conditionnent en le préci- de mémoire » qui, comme l’a dit Pierre notre émotion devant les rires ou les pleurs des
sant le savoir historique, s’ils appartiennent à Ricœur « ne sert pas à ressasser de vieilles enfants, notre refus de la souffrance de l’autre,
ceux qui les ont vécus, s’ils témoignent du choses, mais à mettre le passé obsédant et trau- notre engagement contre les injustices faites
passé et sont l’histoire de notre monde comme matisant à distance, à l’empêcher de cor- aux êtres humains, notre combat contre toutes
elle s’inscrit dans les pierres et s’écrit dans les rompre le présent. A ce travail qui permet de se les formes de violence et d’intolérance. Nous
livres, la Mémoire, tout en puisant ses réfé- tourner vers l’avenir car il retourne la mémoi- essayons d’utiliser pour le bien de l’humanité
rences dans le passé, s’inscrit essentiellement re en projet »[...] tout le mal qu’on nous a fait, et surtout nous
dans l’avenir et ambitionne de donner à l’en- Que doit-on alors leur dire lorsque l’on prouvons que la vie est le plus beau des
semble de l’Humanité, les méthodes et les intervient auprès d’eux ? cadeaux, qu’elle est, sera et restera toujours
moyens pour éviter qu’elle ne souffre et pleu- Tout d’abord je leur explique que les bour- plus forte que la mort.
re à nouveau.[…] reaux sont des hommes ordinaires, comme Sam Braun
Nous devons, bien sûr, avec les enfants, nous le sommes nous-mêmes et ne sont pas
évoquer nos souvenirs, mais surtout faire, sans génétiquement programmés pour faire tout ce
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COURAGE ET DIGNITE
1919-1933 : la République de Weimar

L’ALLEMAGNE PAYS DE CULTURE N ous n’oublierons pas, après les cérémonies


commémorant la découverte, il y a soixante
ET DE CIVILISATION ans, de l’abomination des camps d’extermination,
la présence lumineuse de Madame Veil.
1918 – Signature de l’armistice près de international d’Amsterdam contre la guerre Pour la dignité qu’elle a montrée malgré des
Compiègne. Fondation du parti communis- impérialiste et le fascisme ; échec de la souvenirs douloureux, nous voulons la remercier.
te allemand. Conférence internationale sur le désarme- Oui, merci Madame pour vos témoignages sur les
1919 – Acceptation des conditions ment à Genève. différents lieux où vous avez pris la parole pour
fixées par le Traité de Versailles. Adoption • Déménagement de l’école d’architec- dire avec courage au monde combien il est
de la Constitution de Weimar. ture du Bauhaus de Dessau à Berlin. Prix aujourd’hui plus que jamais nécessaire de célé-
1920 – Fondation du parti national- Nobel de physique décerné à Werner Hei- brer ceux « dont il ne reste que le nom ».
socialiste des ouvriers allemands (NSDAP) senberg. Devant le Mur où les noms gravés résonnent
à Munich. 1933 – Hitler nommé Chancelier. Fer- comme le fracas des wagons à bestiaux remplis
• Sortie du film de Robert Wiene Le meture du Bauhaus. L’Allemagne quitte la de déportés, et dont la vocation est de pérenniser
Cabinet du Dr. Caligari. Société des Nations. la mémoire, merci d’avoir rendu aux victimes
1921 – Traité de paix entre l’Allemagne « une parcelle de l’identité qu’on leur a volée ».
et les Etats-Unis. BERLIN ENTRE HAUTE CULTURE Devant ce Mur nous avons partagé votre
• Albert Einstein prix Nobel de phy- ET MISERE émotion et votre appel au recueillement.
sique. Fritz Lang tourne Les Trois Dénonçant le 27 janvier à Auschwitz l’assassinat
Lumières. On trouve, dans cette Allemagne de la de plus d’un million et demi d’êtres humains
1922 – Manifestations nazies à Munich. République de Weimar, un concentré ensevelis « dans le plus grand charnier de tous
• Fritz Lang tourne son premier Docteur exceptionnel d’expériences artistiques ; les temps » par des bourreaux qui sciemment ont
Mabuse, Murnau tourne Nosferatu. c’est l’irruption d’une génération nouvelle porté atteinte à l’Humanité entière, vous avez
1923 – Tentative de putsh à Munich par magnétiquement attirée par la capitale et appelé à l’union des hommes « pour lutter contre
Hitler et le général Ludendorff. qui choisira majoritairement l’exil ou le la haine de l’autre, contre l’antisémitisme et le
1924 – Procès d’Hitler à Munich. suicide à l’arrivée au pouvoir d’Hitler. racisme, contre l’intolérance ».
1925 – Election de Hindenburg à la pré- • Quelques créateurs Vous avez recommandé « la vigilance contre la
sidence de la République. Peintres : Otto Dix, George Grosz, John folie des hommes », exhortation qui en ce lieu
1926 – L’Allemagne est acceptée dans Heartfiel, Rudolf Schlitter…. prenait tout son sens.
la Société des Nations. Goebbels devient Metteurs en scène : Erwin Piscator… Soulignant que cette vigilance revient désormais
responsable de la circonscription de Berlin Architectes : Erich Mendelsohn, Bruno aux générations à venir, vous avez insisté sur
pour le parti national-socialiste. Taut… l’obligation faite aux enseignants de tout
• Film de l’année : Métropolis de Fritz Compositeurs et musiciens : Ernst Kre- transmettre objectivement. Car, avez-vous
Lang. nek, Kurt Weill, Bruno Walter, Otto Klem- déclaré, c’est à l’histoire maintenant d’expliciter la
1927 – Ouverture du théâtre de Piscator. perer, Herman Scherchen… spécificité de la Shoah : l’extermination systéma-
Inauguration de la pièce d’Ernst Toller, Cinéastes : Fritz Lang, Friedrich Wil- tique, scientifique... parce que l’idéologie nazie
Hop-là, nous vivons ! Prix Nobel de chimie hem Murnau… avait décidé l’élimination de tous les juifs.
à O.H. Wieland. Rendant hommage aux victimes en les plaçant
1928 – Signature du pacte Briand-Kel- Dans cette République fragile, marquée dans l’Histoire, vous avez contribué à la sérénité
logg. à la fois du signe de la créativité et de la de toutes ces manifestations.
• Succès de L’Opéra de Quat’sous de souffrance sociale, un tiers des sociétés Merci Madame.
Brecht et Kurt Weill. Prix Nobel de chimie allemandes sont implantées à Berlin, ainsi Elyett Rodrigues, Régine Gailhanou.
à A.O.R Windaus. Fondation de l’Associa- que 3 000 banques et 650 000 chômeurs
tion des écrivains révolutionnaires-proléta- dès le début des années trente. UNE LETTRE DE CECILE BARBO DUMERCY,
riens (ASSO) à Berlin. Berlin est la capitale des foires indus- classe de 1re S1, lycée Hélène-Boucher.
1929 – Electrification du métro de sur- trielles, des échanges commerciaux inter-
face à Berlin. nationaux et de la corruption. Inflation, Le 27 janvier 2005, à l’occasion de l’anniversaire
• Prix Nobel de littérature attribué à crise, désespoir, oppression, amertume, de la libération du camp de concentration et
Thomas Mann. Roman d’Alfred Döblin, misère, malnutrition, chute du mark. Le d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, nous
Berlin Alexanderplatz. luxe et le gaspillage, les prostitutions en sommes allés voir le film Shoah, de Claude
1930 – Sortie du film L’Ange bleu de tous genres y côtoient la famine et les Lanzmann, puis des témoins de cette barbarie
Josef von Sternberg, adapté du roman bandes organisées. nazie sont venus nous faire part de leur vécu.
d’Heinrich Mann Professor Unrat. La voie est ouverte au nazisme. Les témoins de cette terrible époque ne sont pas
1931 – Ouverture de la Maison de la Colette Gutman. venus nous faire un cours d’histoire, mais ils ont
radio à Berlin, architecte : Hans Pœcile. témoigné de leur vie quotidienne dans les
1932 – Nouveau chancelier : Von Papen. camps. En parlant de cette terrible période, ils
Sur 22 millions de salariés, le nombre de ont su nous émouvoir et aussi nous faire rire,
chômeurs déclaré dépasse 6 millions et tout en nous faisant réfléchir à nos devoirs.
demi dans toute l’Allemagne. Congrès Nous les remercions vivement d’être venus
témoigner.

4 Mémoire 2000. No 44 - Avril 2005


R E TO U R A AU S C H W I T Z D’UN JOUNAL INTIME…
epuis notre libération et le retour dans nos
D pays, nous n’avons pas quitté Auschwitz.
On y pense, on en parle, entre nous, à nos
vie normale tout en revivant, en pensée, l’hor-
reur dont nous avions été les témoins, miracu-
leusement revenus ?
L e 27 janvier (jour de mes 68 ans), on célé-
brait à Auschwitz, très solennellement, le
soixantième anniversaire de la libération des
proches, à ceux qui ont perdu des parents, aux L’histoire a connu des horreurs, Auschwitz camps nazis de concentration et d’extermination.
jeunes des écoles, juifs et non juifs. On écrit les a toutes dépassées. Etrange et combien pesante coïncidence !
aussi. Beaucoup d’entre nous sont interviewés Le plus surprenant est que très vite s’orga- Je dois au débarquement des Américains à
par les médias. nisèrent des voyages à Auschwitz. Des Casablanca en 1942 d’avoir échappé à la
A l’approche du soixantième anniversaire parents, des personnalités de passage en déportation programmée des juifs du Maroc.
de la libération du camp de l’enfer, les médias Pologne, des professeurs, des écoliers y L’Histoire m’a enseigné aussi que le Sultan, nous
s’y intéressent : nous nous trouvons devant un venaient (et viennent toujours) du monde considérant comme ses sujets, nous en avait pro-
phénomène sans pareil dans l’Histoire. entier. tégés. Je rends hommage à cet esprit de toléran-
L’Allemagne hitlérienne avait décidé d’ex- Des rescapés y reviennent, accompagnant ce qui semble aujourd’hui avoir déserté notre
terminer le peuple juif. Pour ce faire, elle avait des groupes de visiteurs. Ils découvrent un monde.
créé des camps, sans parler de la faim, de la paysage qui n’est pas tout à fait celui qu’ils Et toujours des questions et des images qui me
déshumanisation et des chambres à gaz. avaient connu. Mais les souvenirs retrouvent hantent. Pourquoi ai-je échappé à ce génocide ?
On ne peut que se féliciter qu’il y ait eu des vie. Les questions des jeunes et des adultes Pourquoi la vie fait-elle ce tri injuste ? Pourquoi
survivants grâce, notamment, à l’avance de font émerger un passé toujours présent. Non, n’ai-je pas été cet enfant à la casquette, d’une
l’Armée Rouge. Auschwitz n’était pas tout à fait ce que l’on huitaine d’années, qui lève les bras sous la
Quand nous partîmes de Drancy, nous voit. Mais c’est là qu’il y eut Auschwitz avec menace ? Comme, rétrospectivement, ne pas
ignorions où nous allions. Dans le train, les ses crématoires, ses coups, ses assassinats m’identifier à lui ? Comment ne pas lire dans le
mères apaisaient leurs enfants. Elles suppliè- quotidiens. C’est là qu’on a vu disparaître des regard apeuré de ces familles l’effroi de la
rent un groupe de jeunes désirant s’évader de millions de juifs et de Tsiganes. mienne ? Pourquoi sa famille, dont on le sépare,
ne pas le faire, invoquant les sanctions qui Les rescapés qui y reviennent, avec des et pas la mienne ? Pour que je continue peut-être
s’abattraient sur elles et leurs familles. Qui proches, des enfants, de jeunes lycéens de à m’interroger, et d’autres après moi, sur l’innom-
pouvait imaginer l’horreur qu’était la chambre divers pays, revivent-ils chaque fois leur mable, pour que le questionnement demeure à
à gaz (le Himmel Kommando, commando du vécu ? Pas physiquement bien entendu, mais travers les temps et donne à
ciel). Même la sélection à l’arrivée, les la mémoire les renvoie des dizaines d’années l’Humanité la seule dimension tragique où elle
camions qui attendaient les vieillards, les en arrière. En vérité eux-mêmes n’ont pas puisse se reconnaître.
mères, et les enfants, ne pouvaient nous éclai- compris ce que fut l’enfer nazi. Pourtant il leur Intolérable malédiction qui pèse sur l’homme !
rer. C’est seulement à l’entrée du camp que les faut le raconter à ceux qu’ils accompagnent. Cérémonie, dit-on, pour que l’humanité n’oublie
internés, chargés de marquer les numéros sur En tout état de cause, en parlant pour expli- pas. Cruelle ironie néanmoins que le spectacle
nos bras (nous cessions d’être des humains, quer leur vécu passé, certains le revivent en de cette Humanité qui s’évertue à oublier qu’il ne
notre nom était rayé) nous apprirent ce qu’était pensée. Mais, disent les psychanalystes, faut pas oublier.
ce Kommando. d’autres se libèrent. L’essentiel est de ne pas Consécration du « grand oubli », énième
Un petit nombre survécut par miracle. On admettre l’oubli, de mettre en garde le monde commémoration de l’enterrement de la mémoire.
les interrogea : les parents sans espoir, des contre l’horreur. Alain Finkelkraut parle à juste titre de « mémoire
journalistes, des réalisateurs… Certains furent Et pourtant, ce monde connaît des guerres, vaine », dit oui à la commémoration qui est un
amenés à voyager à travers le monde. des massacres, des attentats aveugles ! Mais le devoir à l’égard des morts, mais doute de ses
Bientôt la tragédie acquit un nom : Shoah, nom d’Auschwitz ne peut s’effacer des vertus pédagogiques. « Face aux vivants, il faut
qui englobe l’horreur, l’esclavagisme et le mémoires. d’abord savoir à qui on a affaire et dire le vrai
massacre des innocents ! Tant qu’il y aura des témoins capables de sans désemparer, puisque dire c’est faire, mais il
Comment avons-nous pu reconstruire une transmettre leur expérience, Auschwitz unira faut dire juste. Penser à cette nouvelle forme
le passé au présent. On peut se demander ce pernicieuse et vicieuse de l’antisémitisme
qu’il adviendra quand les rescapés ne pourront d’aujourd’hui qui consiste à reprocher aux juifs de
UNE LETTRE D’ ELSA WADEL,
plus participer à ces pèlerinages ! L’émotion confisquer toute la douleur du monde. »
classe de 1re L1, lycée Hélène-Boucher.
(le mot est faible) n’est pas sur le point de dis- Serge Seban.
paraître. Le vécu n’appartient qu’aux rescapés,
Je ne suis pas juive, non. Mais ce film-
dont le souci est encore de ne pas laisser s’es-
documentaire m’a énormément touchée et je A PROPOS DE LA CHUTE…
tomper le souvenir du crime nazi.
voudrais vous dire merci. Merci de nous avoir Le nazisme n’est-il qu’une parenthèse dans
Le voyage du 27 janvier dernier, en souve-
inculqué ce devoir de mémoire, de nous avoir l’Histoire ? Le film d’Olivier Hirschbiegel
nir de la libération d’Auschwitz par l’Armée
fait réfléchir. Merci à ces hommes et à ces n’apporte aucune réponse autre que la per-
Rouge, a prouvé que le monde n’est pas prêt formance extraordinaire de Bruno Ganz
femmes qui ont témoigné et pour le courage
d’oublier. La France était dignement représen- dans le rôle d’Hitler vivant ses dernières
dont ils ont fait preuve.
tée notamment par le Président Jacques Chirac heures : dans une nef de fous qui prend
Jamais nous ne pourrons réaliser ce qu’ils ont
et notre grande amie Simone Veil. eau de toutes parts, un vieux despote
enduré et l’horreur dans laquelle ils ont vécu.
Notre mot d’ordre « N’oublions jamais » capricieux trépigne de rage devant l’incom-
Mais nous pouvons tout de même nous dire :
est toujours actuel. pétence de « son » peuple incapable de
Plus jamais ça. Pour eux, pour nous, pour le
Henry Bulawko. gagner la guerre…La montagne semble
futur. Faisons preuve d’intelligence, soyons avoir accouché d’une souris.
Président de l’Union des Déportés d’Auschwitz
tolérants et humains. Colette Gutman.

Mémoire 2000. No 44 - Avril 2005 5


H OT E L LU T E T I A
l m’arrive assez souvent de passer boule- Le lendemain matin, nous avons pu nous oncle vient me chercher pour m’emmener
I vard Raspail, devant l’hôtel Lutétia. Chaque
fois, depuis juin 1945, je regarde la fenêtre du
laver, absorber un petit déjeuner. Depuis, je
sais qu’il y avait des infirmières, des scouts,
chez lui, retrouver ma tante et mes cousines.
Elles arrivent du Vercors. Lui est en uniforme,
premier étage, à gauche du porche d’entrée. des civils, des militaires… J’ai vu des sourires pas encore démobilisé. Papa et grand-mère
C’est la fenêtre de ma chambre. Ma et entendu des voix paisibles. Des voix qui restent avec Maman.
chambre du 12 juin 1945, le jour même de parlaient ma langue ! Le docteur est passé. Je traverse le hall de l’hôtel au milieu du
l’anniversaire de mon père. Il avait 38 ans, Maman attendait, couchée, son crâne rasé, son va-et-vient constant de nouveaux arrivés, cer-
cela faisait six ans que je ne l’avais pas vu. visage creux, le drap remonté jusqu’au cou tains sur des civières. On donne à boire. Nous
Nous étions arrivés à Paris par la gare de d’où dépassait juste le col de la chemise kaki avons eu si soif dans les camps que nos gorges
l’Est, amenés en ambulance, puisque maman de papa, sa seule chemise : il était nu sous sa demeurent sèches. Je parais sur le porche,
ne pouvait plus marcher. Il était minuit, minuit vareuse de prisonnier. devant la foule massée qui attend.
trente. On roulait facilement à Paris en 1945. Le docteur tapota la joue de maman : — Une enfant, il y a une enfant...
Au Lutétia, on nous donna quelque chose à — T’en fais pas, mon p’tit gars, on te sau- — Une enfant qui est revenue...
manger, puis on nous mena dans notre vera. A quoi le voient-ils ? C’est vrai la mode est
chambre : Papa a entendu : N’aie pas peur, mon p’tit aux cheveux longs, gonflés sur le dessus. Les
— Dormez, le docteur passera demain. bonhomme, je ne te ferai pas de mal. miens sont courts, mon regard aussi, peut-
Que tous ces gens étaient aimables, sou- Ce qui est sûr, c’est que papa répondit de sa être...
riants. Le couloir était sombre et silencieux, la belle voix de basse : — Une enfant, une enfant...
chambre aussi. — Docteur, ce petit garçon, c’est ma Je l’entends encore en suivant mon oncle.
Pour la première fois depuis 1939, nous femme. Je rentre le soir au Lutétia retrouver Papa et
nous retrouvions tous les trois. Maman et moi Je vais passer des heures à la fenêtre en Maman. Nous verrons deux ou trois médecins.
allongées sur des lits jumeaux, papa sur un attendant que l’on retrouve ma grand-mère et On nous donnera un petit colis de sucre, de
fauteuil, les pieds sur une chaise. qu’elle vienne à pied, puis en métro, de si loin. savon, un gilet, un peu d’argent, une carte de
Tous les trois : dans le silence ! En 1945, il y a un trottoir central boulevard rapatriés.
2005. Brusquement en écrivant ces lignes Raspail. C’est là que se groupent les familles Je verrai encore ceux qui attendent, chaque
me revient le silence. Silence si lourd, si inat- des déportés. Sur de grands panneaux, les gens jour, me dévisager avec surprise, angoisse ou
tendu, si… silencieux qu’il m’emplit encore. de Lutétia collent des listes à chaque arrivée de amitié. Des dames m’embrasseront.
Il faut le savoir : un camp n’est que violen- rescapés. Je regarde ces hommes et ces Une ambulance, le troisième jour, viendra
ce, bruits et cris. Un camp n’est que vies (et femmes angoissés, fébriles, qui bougent tous chercher Maman.
quelles vies) en commun, compagnonnage ensemble, qui se portent d’un coup vers une Nous irons tous les trois chez grand-mère
forcé, promiscuité de chaque instant, même nouvelle liste. Ce sont des bottes d’hommes et puisque notre appartement n’est plus à nous.
aux latrines, quarante à la fois. De solitude, de femmes serrés comme des bottes de poi- Un collabo l’occupe. Il y a mis ses meubles,
point. Sauf au cachot. reaux, et projetés brusquement face au pan- puisque les nôtres sont partis en Allemagne.
Les nuits sont transpercées de hurlements. neau. Puis, tout à coup, l’un tombe, évanoui, Même mes livres et mes poupées ont été
Soixante ans plus tard me revient ce silen- ou encore un autre quitte en courant et s’en- emportés.
ce, cette nuit de silence ; me revient si fort tout gouffre comme un fou dans l’hôtel. Mais je n’ai plus besoin de poupées.
à coup, presque de quoi paniquer. Cette nuit On me donne une belle robe en rayonne. A Francine Christophe.
silencieuse, et douce. fleurs roses. Une culotte, des sandales. Mon Février 2005.

BIRKENAU, vide absolu a déteint sur mon esprit, et en me prome- tout simplement plus là, disparaissent dans le néant.
nant dans ces lieux terribles mon cœur est anesthé- Je me retourne, et mes yeux creux scrutent au loin
31 JANVIER 1999 sié, mes yeux sont secs et ma gorge nouée. Mais l’œil unique du mirador. Les rails arrivent à leur terme,
Charlotte avait dans les 15 ans quand elle a visité chaque parcelle de terrain gelé, chaque paillasse, et leur terme marque la fin de l’humanité. […] Y a-t-il
Auschwitz et en a ramené un témoignage émouvant, chaque barbelé assassin, chaque ruine, si réelle, une justice ? les chambres à gaz sont là, devant moi,
lucide et profond, paru dans notre numéro 21. Nous ne chaque vestige de mort crie par son effroyable réalité souillées encore de l’asphyxie de pauvres malheu-
pouvions éditer ce numéro spécial sans en republier et se grave dans ma mémoire. J’emprunte le chemin reux, et le soleil ose venir promener ses rayons dorés
quelques extraits. qui menait à la chambre à gaz. C’est sur la droite. Les parmi les morceaux calcinés. […] C’est remuant, cette
barbelés toujours m’accompagnent et maintenant un vision, ça retourne l’estomac et l’esprit et mon cœur
La silhouette noir brique du mirador se détache nette- rayon de soleil frileux joue dans les fils de fer. On est à jamais meurtri. […] Maintenant j’entends des cris
ment sur le ciel blanc. Je la regarde, je l’affronte, j’es- pourrait presque croire qu’il ne s’est rien passé ici. qui me rappellent vers le confort de la vie civilisée. La
saie de la comprendre. Les rails enneigés s’engouf- Peut-être à cette hauteur sentaient-ils l’odeur des « visite » s’achève dans une sombre lumière de fin du
frent sous le bâtiment et accompagnent le vent tout au cadavres qui brûlent et réalisaient-ils... […] Je marche. monde, car les nuages voilent le soleil durant mon
long du camp ; doucement, je les suis en marchant à Comme des automates, mon pied gauche, puis le retour. […] La nuit est tombée maintenant. Je vais par-
petits pas. Il fait froid, très froid, un froid de glace qui droit, puis le gauche passent puis repassent l’un tir et des gens continueront à habiter le village d’Au-
brûle à force de geler ; le vent se lamente et transper- devant l’autre et me font lentement progresser vers le schwitz, à se réveiller le matin et ouvrir les volets pour
ce jusqu’au cœur des fous qui s’aventurent dans cet bout du camp. Bout du monde. Maintenant j’y suis. se retrouver nez-à-nez avec un complexe de mort
endroit maudit ; et le silence, le silence ici est plus Les rails brusquement s’arrêtent, et cet arrêt peut-être industrialisée. A chacun sa misère… Il paraît que
assourdissant que partout ailleurs.[…] Tout est vide et est le plus terrible. Soudain, ces rails qui représen- l’herbe ne repousse plus dans le camp.
inexistant. C’est ça qui m’impressionne le plus. Ce taient malgré tout la vie des pauvres martyrs ne sont Charlotte Rachline.

6 Mémoire 2000. No 44 - Avril 2005


DU BON USAGE DE LA MEMOIRE

Soixante ans. C’est cet anniversaire que l’on a Mais depuis que les rescapés de la Shoah ont sible à quiconque de s’identifier aux bourreaux
choisi pour célébrer en grande pompe, la libéra- pu commencer à raconter, depuis l’instauration devenus l’incarnation du mal absolu. Or, ce
tion des camps d’extermination nazis. Pourquoi du « devoir de mémoire », on a multiplié com- sont bien des hommes et des femmes, et non des
soixante ans ans ? On dit que c’est parce que les mémorations, visites de camps, témoignages monstres sortis des ténèbres, qui ont agi. Au
témoins se font de plus en plus rares et que plus avec l’espoir que « plus jamais » si inlassable- lieu de répéter que le nazisme est l’exemple
tard, il sera trop tard. Certes. Mais alors pour- ment martelé, nous ne verrions ce genre d’hor- paroxysmique de ce que « l’Homme peut faire
quoi n’avoir pas choisi de fêter le cinquantenai- reur récidiver. à l’Homme ». Il aurait fallu aussi et surtout,
re de cette libération ? Les témoins étaient plus L’histoire récente a prouvé le contraire. expliquer, analyser les raisons, toutes les rai-
jeunes encore et sûrement plus nombreux ! Toute la seconde moitié du XXe siècle a été sons : politiques, sociales, idéologiques, psy-
On peut penser que par l’éclat particulier jalonnée de massacres et de génocides plus chologiques… qui ont présidé à l’avènement de
donné à cette commémoration, on essaie de odieux les uns que les autres, et comme jadis, cette idéologie, qui a permis à des hommes et
faire d’une pierre deux coups et utiliser cet évé- personne n’a rien fait pour les empêcher. des femmes très raffinés, très civilisés, à un
nement pour agir aussi contre un antisémitisme Il semblerait que l’on n’ait rien appris, ou moment de leur histoire, d’exercer en toute
qui se fait de plus en plus sentir en Europe et qui alors très peu. Mais peut-être la méthode de légitimité et bonne conscience, les plus inima-
commence à inquiéter sérieusement nos diri- transmission n’a-t-elle pas été suffisamment ginables horreurs sur d’autres humains.
geants. En outre, il a sans doute fallu ce temps claire ? Une mémoire schématique, simplificatrice
à l’ex-bloc soviétique pour pouvoir renouer En ce qui concerne le « plus jamais ça », et uniquement dénonciatrice, risque de ne servir
avec une histoire moins trafiquée. cette phrase est devenue au fil du temps un slo- à rien. Pour faire œuvre utile et pour permettre
A l’occasion de cet événement unique, tout gan, employée pour tout et n’importe quoi, à cet événement de survivre aux derniers resca-
le monde s’est accordé pour faire appel à la récupérée même par des syndicats : elle ne veut pés, il faut désormais, aux témoignages qui en
mémoire et l’ériger en objet pédagogique. plus rien dire. Quant aux témoignages, ils sont appellent à l’émotion éphémère, sans cesse
Cette idée, Mémoire 2000 l’a eue, il y a trei- toujours poignants, mais ils font davantage associer l’histoire, la littérature, l’art, la culture
ze ans et elle a même été à l’origine de la créa- appel à l’empathie, à la sensibilité qu’à l’intelli- qui imposent une distanciation indispensable,
tion de l’association. Mais aujourd’hui on peut, gence ou à la réflexion et l’on connaît les rempart contre l’oubli.
sans renier quoi que ce soit, se demander si limites de l’empathie... C’est un vrai travail dont l’historienne
nous avons fait bon usage de cette mémoire. Par ailleurs, depuis que l’on évoque ces évé- Annette Wieviorka vient de poser, par son der-
S’agissant des commémorations, elles sont nements, les valeurs comme le Bien et le Mal nier ouvrage, les premières bases.
légitimes, utiles. Elles sont un hommage néces- ont été présentées de façon si manichéenne, si Lison Benzaquen.
saire aux morts et aux survivants. simplificatrice, si caricaturale, qu’il est impos-

AMOZ OZ PARLE DU FILM SHOAH

Au travers d’une analyse riche et concise, nique, faisant préciser avec minutie le Lanzmann ne se confond pas en théo-
Amos Oz rend compte de sa lecture de rôle de chacun, authentifie l’abomination ries métaphysiques, pour lui, ni diable, ni
Shoah, le film irremplaçable de Claude des camps d’extermination. Satan rien que des hommes persuadés
Lanzmann. « C’est un voyage dans la mémoire qui d’avoir agi « selon les ordres ».
Que nous en dit-il ? « Une création qui aspire à tout documenter : chaque fraction Sa caméra, d’après Amos Oz, nous dit :
transforme le spectateur », et il entreprend de seconde multipliée par quatre ans, par « Auschwitz était... Le passé est toujours
d’expliciter par quelle exceptionnelle six millions ». Donc toute la stratégie de présent. Rien n’est terminé. Voici l’assas-
démarche Lanzmann parvient à cette la « solution finale » consistait à traiter sin et voici la victime qui a survécu à cet
transformation. Sa façon d’interroger de ces problèmes, « conduire des millions de assassin. Voici les témoins, voici le lieu,
par le monde témoins indifférents, acteurs gens à la mort... grâce à une formule fon- voici où cela s’est passé et voici exacte-
déterminés, simples exécutants ou tor- dée sur une dose calculée et mesurée de ment comment c’est arrivé ».
tionnaires nazis et survivants, nous tromperie, d’intimidation et de ruse et sur Et le silence.
conduit à son point de vue : ce passé la destruction de la volonté des victimes, Pas de leçon, pas de morale. Aucun
monstrueux est une « affaire entre l’hom- éviter tous gestes désespérés, évasions, commentaire. Voilà Shoah, voilà sa force,
me et l’homme » qui s’est déroulée sur résistance ou explosion de paniques col- la force de douze ans de volonté impi-
notre planète et pas sur une autre. lectives ». Le recours à des moyens tech- toyable, sur les lieux mêmes de l’horreur,
Images et silences s’entrecroisent, se niques a rendu tout possible. douze ans d’efforts pour tout voir, tout
succèdent selon la détermination délibé- Parmi les moyens, la volonté de « cor- savoir.
rée de Lanzmann d’exiger des personnes rompre les mots » et pousser les exécu-
interviewées les détails, les moindres tants à exterminer pour « purifier » ; les Elyett Rodrigues.
détails. Tout s’est donc passé sur notre convaincre que les êtres humains dépla- D’après un chapitre de l’ouvrage
terre au milieu de paysages idylliques où cés, transportés, transférés, assassinés, d’Amos Oz publié en 1995 :
ont vécu des gens tout occupés à leurs enterrés, déterrés n’étaient que parasites, Les Deux Morts de ma grand-mère.
tâches quotidiennes. poux, souris, termites, bêtes de proie, leur
Se concentrer sur les faits, la tech- faisait alors accomplir un acte nécessaire.
Mémoire 2000. No 44 - Avril 2005 7
A LIRE… l’hôtel par l’Abwehr, le service d’espionnage
LE COIN DES AMIS
et de contre-espionnage dont le fonctionne-
GUY S’EN VA, ment parfois étrange fait froid dans le dos, et Je sais que ce n’est pas la mission de
DEUX CHRONIQUES PARALLELES enfin l’arrivée des « rapatriés » que l’on met- Mémoire 2000 de s’occuper des sans-abris
Francine Christophe. tra longtemps à appeler « déportés ». C’est la et de ceux d’entre eux qui meurent dans la
Préface du général André Rougerie. partie la plus émouvante, bien sûr, qui donne rue de froid, de faim, de maladie.
Ed. L’Harmattan. des détails incroyables sur cet accueil parfois Mais devant la multiplication de ces morts,
formidable, parfois aussi déplorable. devant l’abandon de ces êtres, leur solitude,
Si l’on ressent tant de souffrance dans les On apprend énormément grâce au travail le déni social et humain dans lesquels ils
deux belles histoires que nous conte l’auteur, énorme de l’auteur et, malgré la gravité du sont tenus de leur vivant et encore plus lors
c’est qu’elle-même est passée par là et qu’elle sujet, on lit ce récit agréablement grâce au de leur décès, on ne peut rester silencieux.
a souffert elle aussi, bien que petite fille dite style alerte de l’auteur. « Les droits de l’homme » c’est aussi le
« privilégiée ». C.H. droit de vivre et de mourir dignement. Ce
Histoire de Guy, tout d’abord, son copain devrait même être le premier des droits.
de Drancy, qui part pour un interminable voya- Il existe une association remarquable qui
s’appelle Les Morts de la Rue, dont
ge, dont on connaît la fin..., et celle de Michel, MES DEUX VIES
le jeune résistant qui, entre deux séances de quelques membres, lors de l’inhumation d’un
Isabelle Choko.
torture, revoit son enfance, son mariage, sa de ces SDF, se rendent au cimetière et pro-
Editions Caractères, « Témoignages ».
courte vie, avant de partir lui aussi pour le noncent des paroles d’accompagnement
camp, dont le plus dur lui sera réservé jusqu’à pour ces morts abandonnés de tous et dont
Ce n’est pas « deux vies » qu’elle raconte,
ce qu’il en meure. les tombes ne portent qu’un matricule.
mais trois. Bien sûr, il y a celle d’avant et celle
L’auteur emploie des mots durs et forts Cette cérémonie, si modeste soit-elle,
d’après, mais entre les deux il y en a une autre
pour décrire la terrible réalité, mais elle y mêle redonne identité et dignité à des êtres qui en
qui ressemble plutôt à la mort ou à l’enfer,
aussi de l’humour, de la poésie, et surtout toute ont tant manqué de leur vivant.
selon l’idée que l’on peut s’en faire.
la compassion que lui inspirent ces deux des- On sait, par les personnes qui travaillent
De celle-là, qui est loin d’être une paren-
tins fauchés. sur le terrain, que la réinsertion des SDF est
thèse, elle rapporte avec une sobriété et une
Claudine Hanau. illusoire, voire impossible. Alors, c’est le
précision inexorable sa déportation à Ausch-
moindre des devoirs de la société qui, dans
witz en même temps que celle de sa mère, le
l’indifférence générale, les a exclus que de
travail forcé au commando de Celle, puis son
LUTETIA leur accorder, au moment où ils quittent ce
séjour au camp de Bergen-Belsen au cours
Pierre Assouline. monde, une once d’attention.
duquel elle perdra sa mère, « le seul être qui
Editions Gallimard. C’est ce que j’ai tenu à faire par ce petit
lui restait au monde » et qui pourtant lui a
billet ; et aussi saluer l’œuvre que mène
donné le courage de survivre.
Pierre Assouline est assurément un conteur cette association qui mérite notre considéra-
Libérée par les Anglais, elle a pris
et aussi un bon historien. Son enquête sur tion et notre soutien.
conscience du sacrifice de ses parents « morts
l’histoire de l’hôtel Lutétia avant, pendant et Lison Benzaquen.
pour qu’elle vive ». Elle ne s’en privera pas et
juste après la guerre fourmille de détails le l’énergie qui l’anime depuis l’enfance heureu-
plus souvent inconnus, d’une variété se en Pologne la transporte et lui fait, en Fran-
incroyable. Il nous fait vivre, comme si nous y ce où elle va s’installer, se marier et fonder une Pour comprendre la banalité et la cruauté
avions habité, trois époques complètement dif- famille, croquer la vie à belles dents. de l’horreur, il fallait connaître l’avant et
férentes. La leçon qu’on en retire tient précisément à l’après.
L’avant-guerre, mondain et littéraire, l’unité de son combat pour résister et survivre, Merci Isabelle, la championne, d’être
puisque l’hôtel se situe au cœur du quartier de elle a toujours été « là où il fallait quand il le aujourd’hui parmi nous.
l’édition ; la guerre avec l’envahissement de fallait ». Bernard Jouanneau.

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