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Octobre 2006 - N o 50
Octobre 2006 - N o 50

Directeur de la publication : Bernard Jouanneau.

EDITORIAL

Directeur de la publication : Bernard Jouanneau. EDITORIAL V V I I N N G G

VVIINNGGTT CCIINNQQ AANNSS AAPPRREESS,, TTOOUUTT RREESSTTEE AA FFAAIIRREE

A lors que je devais consacrer cet éditorial à l’accumulation des malheurs qui ont frappé

le monde cet été, j’ai choisi de revenir sur un anniversaire : celui de l’abolition en France de la peine de mort. Bien qu’elle ait été le dernier des pays de l’Union Européenne à la faire, il est à l’honneur de la France d’avoir procédé à cette abolition que l’on attendait et espérait depuis bien longtemps et nul ne peut méconnaître que cette abolition fortifiée depuis par les conventions internationales européennes qui nous obligent, soit le corollaire de la reconnaissance du premier des droits de l’homme qui est celui du droit du respect de la vie par quiconque : à commencer par les sociétés, les Etats et les Nations. Il est donc naturel que notre association qui a vocation à se préoccuper de la reconnaissance et de la mémoire de la conquête des droits de l’homme se souvienne que cette abolition n’al- lait pas de soi jusqu’au jour (le 9 octobre 1981) où elle a été adoptée en France. Aux enfants auxquels nous avons à nous adresser et qui sont nés largement après cette abolition, nous avons à le rappeler. L’importance de cette abrogation par le Par- lement qui, au moment où il l’a fait, a marqué d’un geste courageux sa raison d’être, doit être pour nous l’occasion de montrer que le combat pour les droits de l’homme est continu et néces- site des initiatives personnelles, collectives, poli- tiques et associatives. Chacun selon sa sensibilité, se souviendra

NOS PROCHAINES REUNIONS

Les lundis 9 oct, 6 nov, 4 déc. 2006 à 19 heures 30 à la “Grenouille bleue” 48, rue Balard, Paris 15°

Après lecture de ce journal, donnez-le à vos amis !

plus particulièrement du rôle joué par le prési- dent Mitterrand qui, contre l’opinion de la majorité des électeurs n’a pas failli à la promesse qu’il avait faite. D’autres salueront le courage de certains hommes politiques d’un autre bord de n’avoir pas hésité à se rallier à la cause de l’abo- lition soutenue par un gouvernement de gauche. Le plus grand nombre se souviendra du rôle tenu par le Garde des Sceaux d’alors, Robert Badinter qui a eu l’honneur de demander à l’Assemblée Nationale l’abolition de la peine de mort en France et d’en expliquer la nécessité, la légitim- ité et la légalité. Pour avoir vécu à ses côtés les heures noires des combats renouvelés qu’il a menés comme avocat, souvent à la peine, sous les huées du public, et malgré les insultes et les menaces qui n’ont pas ébranlé son indéfectible conviction, je crois pouvoir dire qu’il y a con- sacré sa vie, son honneur et son énergie, sans le moindre calcul et, pourquoi ne pas le dire, con- tre ses intérêts matériels immédiats. Le grand avocat qu’il était aurait pu s’engager dans la défense de cette cause et continuer à s’occuper par ailleurs des affaires qui le retenaient . A partir du jour où il a décidé d’y consacrer sa vie, il n’a pas pris un instant de repos qui l’éloigne de cette obsession : la société n’a pas le droit de donner la mort pour quelque raison que ce soit – fut-ce pour l’épargner à d’autres. La civilisation doit l’emporter sur la barbarie et c’est à la société pas à messieurs les assassins de tirer la première. Il faut l’avoir vu à l’œuvre d’abord dans le discours et par la plume et puis ensuite dans l’enceinte des cours d’assises dont, quoiqu’on en pense, il n’était pas familier, pour comprendre que l’homme tout court et tout seul qu’il était, dépassait l’avocat respecté qui en a sauvé plus d’un avant de les sauver tous lorsqu’il a obtenu du Parlement français l’abolition de la peine de mort en octobre 1981 et la ratification du protocole N°6 à la Convention européenne des droits de l’homme en juin 1985, qui interdit le recours à la peine de mort dans les pays sig-

nataires (45 aujourd’hui). Comparant l’abolition de la peine de mort à l’abrogation de la torture, le Garde des Sceaux rappelait à l’Assemblée que si l’une et l’autre sont atteintes à la personne, au corps, à l’in- tégrité physique de l’homme, la peine de mort seulement comporte une atteinte plus grave irrémédiable puisqu’il ne s’agit plus seulement d’infliger une souffrance ou une mutilation au condamné, mais bien de mettre un terme à sa vie même. Le parallèle était pour lui l’occasion d’an- crer encore davantage, s’il en était besoin, l’abo- lition au respect des droits de l’homme qui nous incombe et nous oblige chacun à notre place et en toutes circonstances. Le parcours accompli par Robert Badinter lui vaut aujourd’hui une légitime reconnaissance, mais il n’est pas achevé tant que la peine de mort subsistera encore dans 71 pays parmi lesquels se trouvent la Chine, l’Inde, le Japon, l’Arabie Saoudite, le Liban, l’Autorité Palestinienne, l’I- ran et l’Irak, l’Egypte, le Pakistan, le Bangladesh et l’Afghanistan. Le livre de Robert Badinter Contre la peine de mort (Ed. fayard) n’est pas seulement le repère de la mémoire du combat d’un homme au service des droits de l’homme, il constitue un puissant appel à tous leur défenseurs à continuer la lutte pour l’abrogation universelle et définitive de la peine de mort sur terre. Qui sera le Victor Hugo du XXI ème siècle ? En attendant qu’il se révèle, le temps est propice, d’ici l’élection présidentielle pour inter- roger les candidats sur la position officielle qu’ils ou elles adopteraient à la place éminente qui leur reviendrait dans les organisations inter- nationales qui auraient à en débattre et d’une manière plus générale à l’égard des chefs d’Etats des pays dans lesquels la peine de mort serait encore en vigueur. Pourquoi Mémoire 2000 ne prendrait-elle pas cette initiative? Bernard Jouanneau.

L’HOLOCAUSTE

CHEZ

QUISLING

Un nouveau centre sur l’Holocauste

vient d’ouvrir à Oslo. Celui-ci est unique, car installé dans la maison qu’occupa le collaborateur principal du nazisme en Norvège, Vidkun Quisling (exécuté en

1945 pour haute trahison). Tout un sym-

bole. Quisling – “ministre-président” dans la Norvège occupée – s’appropria Villa Grande en 1941 et en fit sa résidence avec sa femme Maria, jusqu’en 1945. Pendant la guerre, la villa fut le symbole de l’oc- cupation, la barbarie et la violence. A la libération, Quisling fut condamné à mort et exécuté le 10 sep- tembre. Sa demeure tant honnie fut utilisée comme

caserne pour les alliés. Après la guerre, Villa Grande, belle résidence surplombant la mer à la presqu’île de Bygdøy, quartier huppé d’Oslo, fut pendant un temps une mai- son de repos et puis une école pour le personnel de santé, avant d’être rachetée par l’État et classée. L’idée d’en faire un centre sur l’Holocauste fut adoptée par le Parlement en 2000, non sans débat. Cer- tains trouvèrent incongru d’évoquer la souffrance de l’Holocauste dans la salle de bal de Vid- kun Quilsing. D’autres – plus nombreux,

considérèrent au contraire que cela per- mettrait d’exorciser le spectre du passé. Le centre devait être l’exact opposé de tout ce qui caractérisait le nazisme, idéo- logie d’uniformisation, de persécution et d’extermination. Finalement, un tout nouveau centre sur l’Holocauste fut installé à Bygdøy en

2005 et ouvert au public au mois d’août.

Il s’appelle “Centre d’études sur l’Holo- causte et sur les minorités religieuses” et a pour but “d’étudier les mécanismes qui amenèrent les catastrophes du passé et garder vivante la mémoire des victimes”. Il voudrait aussi agir sur le présent, faire

des recherches et mettre en garde contre toute forme de discrimination ou de per- sécution en raison de la religion, la race ou l’origine. Ces ambitions, vastes mais un peu floues (pas encore complètement définies) ne sont pas sans risques. Le dan-

ger serait de mettre sur un même niveau l’Holocauste et des exactions d’aujour- d’hui, avec un risque évident de banalisa- tion. Les dirigeants du centre s’en défen- dent, mais espèrent que les expositions susciteront autant de réactions que de “réflexions” pour demain. La fameuse salle de bal est aménagée dans ce sens. Elle est entièrement dépouillée, mais avec un jeu de reflets interactifs et un “espace de réflexion” spécifique au milieu. La visite commence par une exposition

mal. Le directeur du centre, Odd-Bjørn Fure, considère que le régime pronazi norvégien fut l’un des plus extrême de tous les régimes européens qui collaborè- rent avec Hitler. Des membres importants du NS (parti nazi norvégien) voulurent aussi organiser le génocide des “romani- chels et autres SDF” en Norvège, s’inspi- rant du système hitlérien pour les Juifs. Il y aussi des révélations sur l’après- guerre. Par exemple comment le gouver- nement (issu de la résistance) refusa à une centaine de Juifs survi- vants des camps d’entrer en Norvège, puisqu’ils n’avaient pas la nationali- té norvégienne. Le verse- ment d’indemnités aux victimes prit très long- temps. L’emplacement du centre dans cette résiden- ce en apparence si pai- sible, mais en fait si char- gée d’histoire et de souffrance, donne un caractère exceptionnel à la visite de Villa Grande. Il ne faut pas oublier le parc, refait à l’identique. On imagine Vidkun Quis- ling se promenant dans les allées. Sa mémoire sinistre n’a pas quitté les lieux.

Vibeke Knoop.

*La raison pour laquelle il y avait si peu de juifs en Norvège en 1940 est que les législateurs d’Eidsvoll, qui rédigèrent la constitution en 1814, leur interdirent l’accès au royaume. Ils y furent de nou- veau admis en 1851, après le combat du poète Henrik Wergeland, et notamment son poème la “Juive”. En 1940, il y avait environ 1 800 juifs en Norvège.

MERCI !

Encore une fois un grand merci à Francine Chritophe qui a accepté mal- gré une fatigue bien justifiée, de venir à Drancy apporter son témoignage irremplaçable devant une classe médusée de 36 élèves de terminale. Vous devez lire son livre Une petite fille privilégiée. C’est toujours chez Pocket!

petite fille privilégiée . C’e st toujours chez Pocket! plus classique. Des textes, des images, des

plus classique. Des textes, des images, des éléments sonores, des films et des objets montrent la persécution, la déporta- tion et le génocide des juifs et autres minorités européennes. Le décor est sobre. Un escalier sinistre mène à la cave, à la partie consacrée aux camps d’exter- mination. Pour la première fois, on met en lumiè- re le destin des juifs norvégiens*. 765 périrent. 532 furent dénoncés (par des Norvégiens), arrêtés (par la police norvé- gienne) et transportés par le navire Donau le 26 novembre 1942, puis transférés à Auschwitz. Seuls 9 survécurent. Au total 771 Juifs norvégiens furent déportés. Il n’y eut que 34 survivants. Pour cet aspect, le Centre agit comme un vrai révélateur. On avait tendance, depuis la guerre, à oublier ce passé peu glorieux. Les Norvégiens se donnèrent un meilleur rôle, en s’imaginant tous résis- tants. Les vérités de Villa Grande font

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Mémoire 2000. N o 50 - Octobre 2006

Salut

Elyett!

E lyett Rodrigues nous a quitté. Cela a été un choc pour tous ceux de l’as-

sociation qui l’appréciaient depuis plus de dix ans. Dix années durant lesquelles elle a été une fidèle et infatiguable mili- tante. Dix années au cours desquelles nous avons eu le temps d’aimer sa dis- crétion, sa gentillesse. Discrète et réservée, elle l’était, mais passionnée aussi. Les atteintes aux droits de l’homme et l’injustice la faisaient sor- tir de sa réserve et elle pouvait même devenir véhémente… le propre d’une militante sincère. Elyett était d’une fiabilité sans faille et on pouvait être certains que, lorsqu’el- le prenait en charge une action, elle la menerait à terme avec conscience , talent et minutie. Souvenons-nous des deux festivals dont elle s’était occupés : “Les droits des enfants” en 2000 et “Les

femmes aujourd’hui” en 2002. Deux thèmes qui lui tenaient particulièrement à cœur. Ces deux festivals ont été des réussites à tous points de vue. Elle s’y était donnée sans ménagement. Souvenons-nous aussi de la qualité des articles qu’elle écrivait pour notre journal. Elle y mettait non seulement de

la passion, mais son travail était précis, documenté, sérieux. Elyett n’est pas venue et restée par hasard à Mémoire 2000, ni même pour occuper son temps devenu libre. Rentrée définitivement d’Algérie où elle est née et où elle a eu à connaître dès l’école pri- maire les lois scélérates de Vichy, elle a consacré sa vie professionnelle et même au delà de la retraite, à l’enseignement qu’elle a poursuivi bien après l’indépen- dance. Contrainte d’interrompre sa fonc- tion, elle a trouvé à Mémoire 2000 le lieu et l’occasion de poursuivre sa mis- sion. Que ses enfants et son amie Danielle Touzet, membre de Mémoire 2000, trou- vent ici l’expression de la reconnaissan- ce de l’association envers elle. Comme la place et le temps manquent ici, nous en reparlerons dans le prochain journal où seront évoqués ses combats et ses écrits. Elle est la première des “anciens” de Mémoire 2000 à partir. Elle va beaucoup nous manquer ; le travail va se poursuivre, mais sa place restera vide… toujours. Salut Elyett!

Nom : GRASS ; Prénom : GUNTHER

Nom : Grass. Prénom : Gunther. Nationalité : Allemande . Titres : Prix Nobel de littérature. Engagé dans la Waffen SS. Quoi dire ? Quoi penser ? Bien sûr, Gunther Grass est un grand écrivain, bien sûr sa personnalité, ses opi- nions, ses prises de positions ont toujours été du bon côté, bien sûr le pardon, paraît- il, existe et l’indulgence pour les fautes commises appartient à la civilisation judéo-chré- tienne. Alors, d’où viennent cette immense déception, cette immense désillusion teintée de tristesse. Quoi, si lui aussi, alors tous ! Oui sans doute. Même dans sa défense, il est maladroit en indiquant n’avoir commis aucune exac- tion, précisant même que l’unité SS dans laquelle il se trouvait n’était, après tout, qu’une unité d’élite à la pointe de tous les dangers. Les deux lettres SS parlent pourtant d’elles- mêmes. On ne va pas lui enlever le Nobel ni les titres acquis tout au long d’une vie exem- plaire. Cette tache restera dans la mémoire et il y a ce sentiment d’inquiétude extrême d’imaginer ce qu’il en restera plus tard, bien plus tard. Un Pape qui a été aux jeunesses hitlériennes (il y avait beaucoup d’autres cardinaux candidats), un prix Nobel qui a été SS c’est vraiment la banalisation du mal.

Mémoire 2000. N o 50 - Octobre 2006

Daniel Rachline.

OU ETIONS-NOUS AU TEMPS DU DARFOUR ?

D ébut juillet 2006, l’intérêt quasi mondial autour d’un ballon de football a fait le

quotidien de l’info dans une ambiance d’hys- térie collective ! Pendant ce temps là, dans l’indifférence totale, et ce depuis 2003 déjà, 300 000 per- sonnes ont été massacrées par les milices jan- jawids alliées du gouvernement du Soudan. En silence, deux millions et demi d’hommes, de femmes et d’enfants ont été déplacés, affamés, torturés et bombardés par l’aviation soudanaise. Les plaintes des opprimés, victimes, veuves, les pleurs d’enfants violés, d’orphe- lins affamés n’ont pas semblé atteindre, enco- re moins émouvoir l’opinion internationale, tandis que les enquêteurs de l’ONU ont quali- fié de crimes de guerre et crimes contre l’hu- manité, les exactions sur les civils du Darfour et dans le même temps, Kofi Annan déclarait:

“Le Darfour, c’est l’enfer sur terre”. Dans cette même période, El Bachir (qui rappelons-le, créa le régime islamiste au Sou- dan, à la suite d’un coup d’état), continuait d’enrichir ses partisans et paradait en recevant luxueusement le sommet arabe à Khartoum ! Comment rester indifférent ? Combien de temps encore pourrons-nous dire :“je ne savais pas” ? Une mobilisation a eu lieu le 10 juillet der- nier au théâtre de la Madeleine pour que cesse

ce terrible et inadmissible génocide du XXI ème siècle. Les demandes exprimées ont été très fortes:

1 – que la France intervienne d’urgence au Conseil de Sécurité des Nations Unies,

2 – qu’elle mette au plus vite les forces

armées au service de la protection des civils du Darfour, d’autant qu’elles stationnent aux frontières soudano-tchadiennes,

3 – qu’elle augmente sa contribution au

Programme Alimentaire Mondial pour cette partie du monde. N’oublions pas : “Se taire, c’est être com- plice de non assistance à personnes massa- crées”. J’ai envie de dire à nos politiques : “Quit- tez les stades” ! même si cette évocation fait toujours froid dans le dos, et élevons-nous ensemble contre cette nouvelle épuration eth- nique ! Si vous souhaitez rejoindre le collectif Urgence Darfour :

www.urgencedarfour.org

Joëlle Saunière.

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un génocide sous nos yeux :

le 1er du XXIème siècle

un génocide sous nos yeux : le 1er du XXIème siècle

N ous avons toujours fait entendre notre voix sur toutes les atteintes aux droits de l’hom-

me, dans l’Histoire et au présent. Nous avons dénoncé à juste titre les génocides des peuples

arménien, juif, tsigane, cambodgien, musulman

Nos débats, nos séances,

nos colonnes en abondent. Mais le Darfour? Qu’attendons-nous pour sensibiliser autour de nous sur le premier génocide du 21ème siècle? Est-ce parce qu’en dehors des spécialistes, per- sonne n’y comprend rien? Qui sont les vic- times, qui sont les bourreaux? Que s’y passe-t- il et pourquoi? Des massacres sont perpétrés, on parle de plus de 300 000 morts depuis 2003, des populations entières sont déplacées – plus de 3 millions. Comment essayer de comprendre? Remonter aux sources? La place manque ici et les raccourcis sont souvent trompeurs, mais un bref historique de cette région et des parties qui s’affrontent, me semble nécessaire. “Bilad al-Sudan” signifie “Terre des noirs”. Dans l’avancée de l’islam sur le continent afri- cain, les peuples locaux avaient un choix limi- té: être dans la “dar al-islam” – la soumission –, ou en dehors, “dar al-harb” la conversion ou l’esclavage. “Dar four” est le pays des “Four”, une des trois ethnies, avec les Massalit et les Zaghawa qui composaient cet ancien sultanat indépen- dant situé à l’Ouest du Soudan. Il s’agit d’un territoire grand comme la France, frontalier du Congo au Sud, du Tchad à l’Ouest, de la Libye au Nord. Au 18ème siècle, cette population plu- riethnique était régie par un mélange de légiti- mité musulmane et de rituels sacrés africains. Le Darfour était majoritairement islamisé au milieu du 19 ème siècle alors que le Sud-Soudan restait païen ou christiannisé. Après les périodes turque et anglaise, marquées par des épisodes troublés, souvent l’objet de prédicateurs reli- gieux illuminés et millénaristes, le Darfour fut rattaché au Soudan en 1917.

Un long cortège de calamités

bosniaque, tutsi, etc

Du début du siècle à l’indépendance en 1956, le Soudan était divisé en “dar”, foyers tri- baux, sous l’autorité de chefs locaux. La pério- de qui suivra sera marquée par une succession de régimes “nassériens”, de dictatures consen- suelles, de soulèvements, et de coups d’état militaires. On constate aussi l’émergence d’une rhétorique raciale utilisée politiquement. Les “Arabes” du Nord sont favorisés par Khartoum et les provinces “noires” du Sud et de l’Ouest, musulmanes ou chrétiennes, sont économique- ment négligées. Tous étant noirs, la distinction est culturelle. Elle tient au mode de vie, à l’an- tagonisme de tribus “arabisées” envers les tri- bus “africaines”, et à la confrontation tradition- nelle opposant les tribus pastorales aux tribus d’agriculteurs sédentarisés. Mais elle tient aussi à la dimension esclavagiste ancrée dans l’uni- vers mental des dominants qui permettra plus tard, par l’inhumanité qu’elle porte, les exac- tions dont nous sommes témoins aujourd’hui. N’oublions pas que l’esclavage noir perdure encore de nos jours au Soudan. L’explosion

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démographique (de 3 à 6 millions en 20 ans!)

que connaît la province, rend plus âpre la lutte pour le contrôle des ressources. C’est en 1968 qu’est fondé le Darfour Development Front (DDF) par Ibrahim Diraige avec comme objec-

tif d’en finir avec la gestion catastrophique de la

région et du problème endémique du manque

d’eau. Une longue période de troubles meurtrit

le Darfour. En effet, il est utilisé comme base

arrière dans le conflit triangulaire entre le Sou- dan, le Tchad et la Libye. Au Soudan et au Tchad, le Nord musulman est en lutte contre le Sud chrétien. Le libyen Kadhafi veut annexer le Tchad. Chacun joue sa partie, arme et utilise à son profit le terrain et les factions antagonistes au Darfour. Depuis, la province n’est que cortè- ge de calamités et de famines Le SPLM/SPLA créé en 83 au Sud par John Garang réclamait un Soudan uni, laïc et démo- cratique. La rébellion compte 20 000 hommes en 89 et 60 000 en 91. En juillet 1989, le Front National Islamiste, conduit par Omar el-Béchir, s’empare du pouvoir à Khartoum. Il abroge toutes les libertés, supprime les partis politiques

et lance ses forces contre la rébellion-sécession.

A partir de 1999, le pétrole commençant à cou-

ler au Soudan, Khartoum ne cessera de lancer son armée et ses milices contre les populations civiles qui ont la malchance de se trouver sur les voies de l’avancée des travaux pétroliers.

L’ethnicité instrumentalisée

Un “Livre noir” paru en 2000 démontrera, s’il en était besoin, le mode de domination des membres des tribus arabes du Soudan sur leurs compatriotes. Les Darfouriens comprennent qu’ils sont en dehors des circuits du pouvoir et de l’argent. Il suffisait, pour le pouvoir, de conforter les “Arabes” dans leur sentiment selon lequel les “Africains” étaient la cause de tous leurs maux, et que les paysans noirs repré-

sentaient un danger vital pour leur survie. Tou- jours le même schéma sur le chemin du génoci- de: l’instrumentalisation de l’ethnicité. En février 2003, l’insurrection éclate à nouveau au Darfour, entraînant une contre-insurrection “de

la terre brûlée”, de la part des autorités souda-

naises. Khartoum bombarde les villages afri- cains, les écoles, et organise des pogroms par le biais de milices sanguinaires, les “janjawids”. Ces “cavaliers du diable” sont recrutés par le pouvoir parmi les tribus arabes sans “dar”, et regroupent des bandits de grands chemins, des droit commun, des étrangers, des chômeurs. Ils sont lancés à l’assaut des hommes, femmes et enfants des villages du Darfour. La dimension raciste est toujours présente dans ces razzias: on entend des propos comme “Tuez les esclaves”, “Fuyez, esclaves pour que le bétail des Arabes puisse brouter”, “Nous tuons les Noirs et quand nos vaches font un veau noir, nous le tuons”, “Nous avons reçu l’ordre de tuer tous les Noirs” (Human Rights Watch; Amnesty Intl). L’armée soudanaise largue sur les villages des barils de pétrole remplis d’explosifs et de ferrailles). Puis arrivent les hordes à cheval qui pillent les cases, les troupeaux, violent les

femmes et les filles dès l’âge de 8 ans, castrent, tuent les hommes et les jeunes garçons, parfois les brûlant vifs, empoisonnent les puits, percent les réservoirs d’eau, incendient les maisons et les champs. Les survivants se retrouvent sans ressources sur les pistes. Près de 3 millions de personnes sont déplacées, la plupart vers des camps surpeuplés et insalubres, eux-mêmes attaqués sous les yeux des ONG présentes. L’ai- de internationale se met en place en 2004, mal- gré l’obstruction du gouvernement central, par l’envoi de denrées alimentaires, qui ne repré- sentent selon les organisations humanitaires que la moitié des besoins.

Il n’est que temps

Pendant ce temps on ergote dans les capi- tales et à l’ONU: massacres de masse? crimes contre l’humanité? génocide? Ces actes relè- vent-ils de l’art. 2 de la Convention pour la pro- tection et la répression du crime de génocide? Comme dans toute infraction pénale, dans la qualification d’un acte , il faut rechercher l’in- tention, la volonté d’accomplir cet acte. La volonté du gouvernement soudanais confronté à une rébellion issue de la population et intégrée

à elle comme poisson dans l’eau, est bien “d’en

assécher la mare”. La ferveur et la brutalité avec lesquelles l’armée gouvernementale et sa milice

se déchaînent sur les ethnies Massalit, Four et Zaghawa, montrent sa détermination à extermi- ner cette population. Oui, il s’agit bien d’un génocide froidement décidé par le pouvoir. Devant l’éveil — tardif — de la conscience internationale, le Soudan accepte du bout des lèvres, la présence d’une force africaine (les maigres contingents de l’UA) qui n’agit qu’en observateur impuissant. Ces contingents (et les ONG présentes) deviennent, à leur corps défen-

dant des alliés des génocideurs: les rebelles ne tirent pas sur des troupes africaines, alors que ces dernières n’empêchent nullement les Janja- wids de poursuivre leurs massacres. Pour mener son “entreprise” à terme, le gouvernement doit

à présent compter avec la présence humanitaire

internationale. Mais, du fait de la situation d’ex- trême dépendance des 3 millions de Darfouri déplacés, il ne lui est plus nécessaire de tuer

activement pour faire mourir

vivres et d’eau, la famine et les épidémies s’en chargent aussi bien. Le temps qui passe… A l’ONU les américains invoquent claire- ment le terme de génocide ce à quoi ne se résout pas encore Kofi Annan dont l’attitude a été bien frileuse sur ce dossier. Devant ce désastre humanitaire, il est enfin question du déploie- ment éventuel d’une force des Nations Unies au Darfour. Mais le Soudan s’y oppose toujours. Il n’est que temps. Même si, quand on a vu l’attitude récente des casques bleus, au Rwanda, en Bosnie ou ailleurs, où ils ont été impuissants, ont battu en retraite et sont piteusement rentrés, on est en droit d’être inquiets.

Maurice Benzaquen.

L’insuffisance de

sources : Human Rights Watch, Amnesty Interna- tional, rapports de l’ONU, Serge Farnel, Philippe Bolopion, Monique Mas

Mémoire 2000. N o 50 - Octobre 2006

Deux événements exceptionnels : une soirée avec Amos Gitaï, un festival avec Costa-Gavras !

C omme tous les ans, nous avons le plaisir cette année encore de présen-

ter un film en avant-première. Ces séances ont pour objet, d’une part de donner à nos adhérents et sympathi- sants l’occasion de se rencontrer, de se rendre compte du travail de l’association, et d’autre part d’ aider l’association à pou- voir continuer son action. Le film que nous proposons en avant- première le mardi 7 novembre 2006, en présence du réalisateur, au cinéma Le Reflet Médicis, est le très beau document d’Amos Gitaï : News from home news from house. Ce documentaire parle de Mémoire et comme tel, il ne pouvait que nous intéres- ser et nous donner envie de faire partager cet intérêt. Réservez-nous cette soirée, vous ne le regretterez pas! Nous vous attendons nombreux

MARDI 7 NOVEMBRE 2006 à 20 heures 30

Cinéma Le Reflet Médicis 3 rue Champollion 75005 Paris

Prix des places

(au profit de Mémoire 2000) :

30 euros pour une personne 50 euros pour un couple.

Réservations :

TEL : 01 40 47 73 48 Nous comptons sur vous!!

C omme tous les ans, au mois de décembre, Mémoire 2000 a le

plaisir d’organise un festival sur cinq matinées. Ce festival traite tout au long de ces séances d’un thème particulier, et nous invitons chaque jour une per- sonnalité pour venir débattre avec les élèves du thème choisi. Cette année, du 4 au 8 décembre, nous traiterons de l’engagement à tra- vers l’œuvre d’un cinéaste. Et qui mieux que Monsieur Costa- Gavras pouvait illustrer ce thème? Aussi passerons-nous cinq de ses très beaux films : “Section Spéciale”, “Z”, “L’Aveu”, “La main droite du diable” et “Music Box”. En plus de nous fournir des films remarquables, Costa-Gavras nous fera l’honneur et le plaisir de participer à deux de nos séances : celle d’ou- verture le 4 décembre, et celle de clô- ture le 8 décembre. Gageons que ce festival sera une belle réussite. De nombreux réserva- tions nous sont déjà parvenues. Nous tenons à remercier ici très chaleureusement, Monsieur Costa- Gavras et invitons ceux parmi les adhérents et sympathisants qui le souhaitent à venir assister à cet évé- nement exceptionnel.

MEMOIRE 2000

Un bel ouvrage !

B ien connue par ses ouvrages sur la socié- té juive française, Béatrice Philippe

vient de réaliser une somme qui fera date : un DVD-Rom extraordinairement complet et

vivant sur l’histoire des juifs de France. L’in- teractivité de ce support permet aussi bien de consulter des documents inédits, de se repor- ter à une chronologie détaillée sur 2000 ans d’histoire, d’écouter, lus par des acteurs, le discours de députés de l’Assemblée de 1789

) ou le texte

inoubliable de Marc Bloch sur sa judéité. Rien de plus facile que de choisir parmi les 250 dossiers thématiques celui qui vous intéresse. Une image revient souvent, celle de chariots chargés de familles avec leurs pauvres bagages qui sont expulsées d’ ici ou de là et puis les chariots reviennent dans l’autre sens quand le pays s’ouvre à nouveau à eux. Les trains n’existaient pas encore C’est aussi une chronique détaillée qui va de la destruction du Temple en 70 après J.C. jusqu’à nos jours et lorsqu’un mot est diffici- le à comprendre, ou dans une autre langue, un glossaire permet d’en trouver le sens. Ce DVD sera aussi très apprécié des jeunes car il remplace bon nombre des livres qu’ils n’auraient pas eu l’envie de lire ! Ils seront bien plus tentés de jouer avec ses mul- tiples entrées. Si cet ouvrage permettra aux juifs de mieux connaître leur histoire, il sera aussi une source d’information importante pour les non juifs qui le consulteront et donc un grand pas vers une meilleure compréhension et plus de tolérance…

Claudine Hanau.

(dont celui de l’abbé Grégoire

Histoire des juifs de France” est disponible au prix de 49,99 euros dans le réseau FNAC ou sur commande sur le site :www.mindscape.com

Un festival “hautement politique”…

Ce qui s’est passé cet été au Festival du documentaire de Lussas, n’a pas de nom. Voilà un Festival qui devait consacrer trois journées à des documentaires israéliens et où les programmateurs décident, en vertu des événements qui se sont déroulés entre Israël et le Hezbollah, de modifier la programmation et de supprimer certains docu- mentaires israéliens au profit de films libanais et palestiniens. On n’avait jamais vu ça !!

Si l’on doutait encore que, depuis des années déjà, la conscience politique ou la conscience tout court d’une certaine élite intel-

lectuello-culturelle de notre pays, avait atteint le niveau de la mer, voire le dessous

Quand l’affect prend le pas sur la réflexion et le raisonnement on en arrive à de telles aberrations. Le plus triste c’est que cet événement est symptomatique de la haine et de l’injustice qui frappent Israël de plus en plus sou- vent. Car enfin, en quoi le boycottage infligé aux cinéastes israéliens peut-il être de quelque manière que ce soit utile à la réso- lution ou à la compréhension du conflit qui oppose les Israéliens au Hezbollah ? Une chose est la critique ou l’expression d’un désaccord avec une politique ou des actions menées par les Israéliens, une autre

est la condamnation haineuse systématique

nous avons là une éclatante confirmation.

Personne n’a à y gagner.

Lison Benzaquen.

Mémoire 2000. N o 50- Octobre 2006

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Pierre Mendès France : ”Je sens que les antisémites me considèrent comme juif…”

Pierre Mendès France : ”Je sens que les antisémites me considèrent comme juif…”

Un petit livre de Michel Winock* (90 p.) indis- pensable pour comprendre la fascination exer- cée par Pierre Mendès France sur toute une génération pour laquelle il représentait le modèle de l’homme politique. Par quelles qua- lités, par quels actes, les a-t-il séduits ?

“Je vous rendrai compte des résultats que nous avons obtenus ” En juin 1954 PMF est appelé par le prési- dent René Coty pour former un nouveau gou- vernement. Il s’agit de la question indochinoi- se, après la défaite de Dien Biên Phu, le 7 mai. Son discours d’investiture dure à peine vingt minutes, mais il est passé à la postérité, grâce à la célèbre expression : Gouverner, c’est choi- sir. Si nous n’arrivons pas à faire la paix, déclare-t-il, nous allons vers une guerre géné- ralisée : Il faut donc que le cessez-le-feu inter- vienne rapidement, le gouvernement que je constituerai se fixera un délai de quatre semaines pour y parvenir ; nous sommes aujourd’hui le 17 juin, je me présenterai devant vous le 20 juillet et je vous rendrai compte des résultats que nous avons obtenus. Si aucune solution satisfaisante n’a pu aboutir à cette date, vous serez libérés du contrat qui nous aura liés et mon gouvernement remettra sa démission à M. le Président de la Répu- blique. Le 20 juillet, mission accomplie : les accords de Genève sont signés, le cessez-le- feu est réalisé, des élections générales sont prévues pour 1956. Dans les jours qui suivent, il sera au palais du bay de Tunis, pour y négocier en secret

avec Bourguiba et y prononcer un discours par lequel le gouvernement français reconnaît et proclame l’autonomie interne du gouverne- ment tunisien. Car PMF ne fait pas partie de ceux qui attendent que les choses se règlent d’elles- mêmes : en moins de six semaines il a réglé deux des principaux problèmes de la France. Juste avant de s’attaquer, avec la CDE, au pro- blème qui empoisonne la politique française depuis des années : le réarmement allemand.

Les huit qualités Ses objectifs : moderniser la France, recon-

vertir l’économie – à méditer en 2006. Il s’at- tire alors la haine des petits producteurs, en se heurtant à des intérêts puissants. Le poujadis- me est en plein essor, et avec lui, l’antisémitis- me. Entre la France d’hier, archaïque et villa- geoise, et la France de demain, industrielle et citadine, le combat prend la dimension d’une lutte de civilisation. Il sera mis en minorité sur la question de l’Algérie. Le 5 février, il monte à la tribune, au milieu d’un charivari effroyable. Cris, sifflets, injures. Le gouverne- ment le plus populaire de la IV ème République s’achève dans le tumulte et dans la haine. PMF ne reviendra plus jamais au pouvoir. Selon Michel Winock, il possédait les huit qualités indispensables à un homme d’Etat : le caractère, le courage, la conviction, le patrio- tisme, la compétence, la méthode, la pédago- gie. Et l’incorruptibilité. Tout ce dont manquaient cruellement, selon

de Gaulle, les hommes de son temps :

que les

événements deviennent graves, le péril pres- sant, que le salut commun exige d’un seul

coup l’initiative, le goût du risque, la solidité :

aussitôt, la perspective change et la justice se fait jour, une sorte de lame de fond pousse au premier plan l’homme de caractère. (Le fil de l’épée). Ayant la plus haute idée de la fonction publique, il savait, fait remarquer M. Winock, parfaitement pratiquer la vertu d’ingratitude :

un homme d’Etat, selon lui, ne renvoie pas l’ascenseur. Cette attitude est rare, et c’est pourquoi, du reste, les hommes d’Etat sont rares.

“Voilà les faits” L’histoire du Mendésisme commence avec la chute de PMF et s’explique en partie par son manque total d’affinités avec Machiavel. Selon lui, les hommes sont naturellement bons, à condition qu’ils soient éduqués. C’est ce qu’il s’applique à établir dans ses causeries radiophoniques du samedi, sans grandiloquen- ce, à l’instar de Roosevelt : ce qui compte, c’est d’élever le niveau de conscience de cha- cun sur les difficultés de l’heure. Le propre de la démocratie est d’être volontaire, c’est un état d’esprit… La recherche obstinée de la paix au Proche- Orient, accompagne la fin de sa vie. Originai- re d’une vieille famille sépharade issue du Portugal, il déclare à la revue L’Arche en 1976: Je sais que je suis juif, mes enfants, qui n’ont pas la foi plus que moi, savent qu’ils sont juifs, je sens que les antisémites me consi- dèrent comme juif ; voilà les faits.

Colette Gutman.

*Pierre Mendès France, Michel Winock (Bayard- BNF, Collection les grands hommes d’Etat).

La violence scolaire : jusqu’à quand?

L e rapport paru cet été qui fait état de la violence incroyable qui règne en milieu scolaire, a soulevé un tollé notamment

chez les enseignants, comme s’ils se sentaient mis en cause par cet état de fait qui n’est pas nouveau et qu’eux-mêmes ont sou- vent dénoncé. Tant que les choses n’étaient pas écrites noir sur blanc, elles semblaient, peut-être, virtuelles et facilement gommables comme par magie! Les professeurs doivent bien comprendre qu’ils ne sont en rien coupables et que, surtout, ils sont les premières victimes de cette violence. Toute la société est devenue violente, comment l’école y aurait-elle échappé? On impute, depuis des années, la violence au malaise social,

au chômage, à la misère… Mais ces maux sont vieux comme le monde, il n’y a rien là de nouveau! En revanche la violence à

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l’école, ça c’est nouveau!! Certains s'époumonent depuis des années pour alerter et dire que cette violence est le résultat d’une intégration ratée ; on n’a pas voulu les entendre. A vouloir, comme cela a été fait depuis plus de vingt ans, exa- cerber les différences soi-disant par respect pour elles et pour les mettre en avant, on n’a réussi qu’a favoriser une communautari- sation de plus en plus forte avec des communautés étanches, revendicatives et agressives. On en est là presque arrivé à une société tribale avec des conflits intertribaux… La société française s’est atomisée et la notion de nation, elle, a totalement disparu. Au fil du temps, le mot Nation est devenu une obscénité qu’il fallait bannir du vocabulaire et des esprits comme si nation équi- vaut à nationalisme au sens péjoratif du terme. Alors qu’il ne s’agit de rien d’autre que de créer du lien, une culture et un objectif communs : “regarder dans la même direction !” Va-t-on enfin le comprendre? L.B.

Mémoire 2000. N o 50 - Octobre 2006

QUI NE DIT MOT CONSENT…

L e 14 août dernier, à Téhéran, s’est ouverte au Musée d’art contemporain

palestinien, une exposition de caricatures de l’Holocauste. Exposition organisée en “riposte” aux caricatures de Mahomet parues, il y a quelques mois, dans un jour- nal danois et reprises par d’autres jour- naux occidentaux. On aurait pu s’attendre à trouver dans cette exposition des caricatures touchant Jésus, Moïse, voire le Pape ou des rab- bins. Que nenni ! Et l’on se demande par quel prodige la rétorque à des “insultes” proférées à l’encontre de l’Islam par des organes de presse européens, se transfor- me en diatribes négationnistes antijuives et antiisraéliennes.

Sans doute les organisateurs de ce concours ont-ils pensé qu’en caricaturant l’Holocauste, ils s’attaquaient là à un tabou européen intouchable et que cela allait déclencher un cataclysme psycholo-

gique dévastateur chez les Occidentaux

Ce à quoi l’on a assisté après l’exposi- tion n’indique en rien que le choc fut insurmontable. Certes il y eut quelques réactions

sans

plus !! Ni manifestations de masses, ni pleurs, ni grincements de dents … Il faut dire aussi que seuls juifs et Israéliens ont été malmenés par ces des- sins, ce qui peut paraître normal tant il semble désormais acquis que toute cri- tique de l’islamisme, d’où qu’elle vienne, ne doive provoquer représailles et ven-

geance que sur Israël et, par amalgame, sur tous les juifs. Ces glissements insidieux, répétés et rapportés sans étonnement ni analyse par les médias, finiront bien par imprégner des esprits toujours plus nombreux, à la recherche d’explications simples à des situations compliquées. Sans compter que les intérêts économiques et pétroliers

“diplomatiquement” offusquées

n’incitent guère à être contrariants. Ainsi de plus en plus souvent Israël et les juifs apparaissent-ils comme ceux par qui tous les malheurs arrivent. Les responsabilités ainsi établies, on se prend alors à compatir et à comprendre les pauvres islamistes qui doivent bien pouvoir se défendre contre une si malé- fique force israélo-juive… C’est ubuesque, mais bien commode. La théorie du bouc émissaire n’est plus toute jeune, mais elle sert toujours A jouer les aveugles et les muets consentants on risque un jour de devoir le payer très cher car, comme le dit un com- muniqué de Yad Vachem exhortant la communauté internationale à réagir : le silence face à des déclarations malfai- santes, engendre des actions malfai- santes. A qui croyez-vous que l’on s’en pren- drait après les juifs ? Devinez Lison Benzaquen.

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C ’est l’une des vitrines les plus impressionnantes : celle où les

pauvres valises, portant souvent en gros le nom de celui ou celle à qui elle apparte- nait sont entassées les unes sur les autres. L’une d’entre elles cependant a repris le chemin fait soixante ans plus tôt en sens inverse. Prêtée par le Musée d’Auschwitz au Mémorial de la Shoah, à Paris, pour les besoins d’une exposition, elle s’est retrouvée dans une autre vitrine, cette fois parisienne. Or cette valise n’est pas anonyme : elle porte une étiquette, il y a un nom sur cette étiquette et ce nom est celui du père d’un garçon qui avait quatre ans à l’époque de la déportation et qui ne l’a jamais revu. Imaginez quelle émotion a ressenti celui qui devenu un homme, visite le Mémorial avec sa fille, reconnaît le nom de son père et découvre ainsi l’objet qui a accompagné celui-ci dans ce voyage sans retour. Il ne demande qu’une chose mainte- nant, c’est que la valise reste au Mémorial du pays d’où est parti son père et ne retourne donc pas à Auschwitz.

Mémoire 2000. N o 50 - Octobre 2006

Cela serait comme une seconde dépor- tation, une seconde mort. Mais les Polonais qui gèrent le musée du camp ont refusé cette demande malgré de nombreuses interventions de personna- lités. La thèse soutenue par les responsables du musée polonais est qu’il est de leur devoir de préserver la mémoire collective. Mémoire collective contre mémoire individuelle ? C’est sur ce thème que nous avons débattu de manière très animée lors du dernier Conseil de Mémoire 2000. Les avis étaient bien partagés, les uns soutenant qu’il y a infiniment plus de visi- teurs en Pologne qu’à Paris, les autres donnant raison à ce fils meurtri, pour qui cet objet représente l’image de son père, parti un jour, une valise à la main Une sorte de “pierre tombale” sur laquelle il pourrait désormais se recueillir… Le musée polonais ne compte pas en rester là et a saisi la justice française. Espérons que l’affaire délicate s’il en est, si elle se poursuit, sera jugée en toute humanité. C’est bien là le point essentiel. Claudine Hanau.

IMMIGRATION SUBIE ?

C ette semaine, un hebdomadaire titre en première page : faut-il

avoir honte d’être français? Bonne question. C’est déjà arrivé il y a soixante dix ans et cela arrive encore aujourd’hui. Combien de reportages dans la pres- se écrite, la presse télévisée nous mon- trent des images et nous parlent des immigrés, des noirs, des arabes, femmes, enfants, tous délogés, là par des CRS, ici poursuivis par les déclara- tions fracassantes des politiques, et les “rafles” faites au faciès – Oui alors on peut avoir honte d’être français. Qui subit ces contrôles d’identité et ces humiliations sans soulever la moindre réaction? Il est facile de devi- ner. On ne peut sans doute pas recevoir toute la misère du monde dans notre beau pays, mais quand on la voit cette misère, à côté de nous, chez nous, tra- quée, vilipendée, l’impuissance serre la gorge. Sommes-nous encore capables de nous révolter ? la réponse est dans la question.

Daniel Rachline.

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LES BIENVEILLANTES Jonathan Littell Gallimard

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LE PATRIMOINE JUIF, C’EST QUOI ?

D’abord le titre. Difficile à interpréter pour qui ne connaît pas Eschyle, cet auteur grec qui a écrit l’Orestie. Qui s’en souvient ? Ensuite 910 pages. C’est gros, c’est lourd, c’est dense. On pense à tous les formidables romans de Tolstoï, Grossman, Dostoïevski Cela foisonne de personnages, c’est minu- tieux, mille détails : impressionnant. Le sujet : terrifiant. Littell raconte l’histoi- re (vraie et inventée) d’un ancien nazi, fin, cul- tivé, aimant les arts, les lettres, les hommes, qui décrit tranquillement sans états d’âme comment il est devenu un bourreau absolu. Il ne regrette rien, il décrit, il explique. Il a participé à tout, en bon SS qu’il a été : mas- sacres de juifs en Russie, dans les camps à Auschwitz. Il parle à la première personne. Lire ce monument est une dure épreuve, mais on va jusqu ‘au bout, on s’accroche. On se dit que la comparaison avec les grands auteurs cités n’est pas bonne car ici, finalement tout est malsain, chaque phrase laisse un arrière goût de honte qu’un homme, un écrivain ait pu se glisser dans la peau d’un tel personnage. Veut-il démontrer que chacun de nous pourrait en faire autant ? Si oui, notre avenir est bien noir. Daniel Rachline

LA PESTE SOIT DE L’AMERIQUE Sholem Aleikhem Ed. Lévy

Un classique de l’humour juif, traduit du yid- dich. On en a bien besoin en ce moment.

D.R.

Patrimoine est devenu un mot à la mode, galvaudé, mais c’est aussi un mot qui touche parfois de près à la mémoire. Aussi faut-il se réjouir qu’il mobilise des foules autour de lieux symboliques. Il en est de même du patrimoine juif inconnu, parfois visible mais rarement mis en valeur. Savez-vous qu’il existe une “journée européenne de la culture juive” et que la France vient de la célébrer le 3 septembre dernier lors d’une réunion organisée au Sénat ? Et que trente villes européennes célébraient le même jour cet événement ? C’est au sein de cette institution qu’a été créée la Charte des Maires de France, à laquelle ont adhéré plusieurs grandes villes . Leur but : faire connaître le patri- moine juif de leur ville, en le réhabilitant et en organisant visites et manifestations diverses . Un exemple en a été donné par le représentant du Maire de Bayonne, ville riche en souvenirs de la longue présence des juifs, lesquels ont occupé des fonc- tions diverses, souvent importantes, dont celle de Maire, et qui développe une poli- tique de remise en état de lieux comme la synagogue ou un très ancien mikvé. Et pour mieux connaître ces lieux, se repor- ter au DVD (voir notre rubrique qui y est consacrée, p. 5) : “Histoire des juifs de France” de Béatrice Philippe, qui contient entre autres merveilles, des itinéraires passionnants à travers cinq régions fran- çaises.

Claudine Hanau.

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LE COIN DES AMIS

C’est avec une immense tristesse que nous avons appris le décès le 11 sep- tembre dernier de notre amie

Elyett RODRIGUES

C’était une militante et une amie fidèle, dévouée, efficace et d’une gran- de gentillesse. Elle prenait très à cœur l’action de l’association. Elle va beau- coup nous manquer Nous adressons à sa famille nos pensées les plus attristées.

Notre amie Pnina BOTBOL- COHEN SOLAL, vient de perdre son père. Nous pensons à elle très affec- tueusement dans cette dure épreuve.

HOMMAGE

David Grossman, un des plus grands écri- vains israéliens, connu dans le monde entier, a perdu son fils Uri dans les dernières heures de la guerre d’Israël contre le Hez- bollah. Nous voulons rappeler la touchante déclaration qu’il a faite lors des funérailles de son fils : “Je ne dirai rien maintenant sur la guerre dans laquelle tu as été tué. Nous, notre famille, nous avons déjà perdu cette guerre. L’Etat d’Israël va faire maintenant son examen de conscience. Quant à nous, nous nous replierons sur notre douleur, enveloppés de l’immense amour que nous ressentons de la part de tant de gens que, pour la plupart, nous ne connaissons pas.David Grossman est une grande figure du camp de la paix en Israël. Nous voulons lui rendre ici un hommage de solidarité et d’amitié.

Daniel Rachline.

Mémoire 2000 sur internet L’adresse du site :

www.memoire2000.asso.fr

Vous pourrez y consulter, entre autres, chaque numéro du journal

Ce journal est le bulletin de liaison de Mémoire 2000 – association régie par la loi de 1901 – 55, avenue Marceau, 75116 Paris. Tél : 01 40 47 73 48. Fax : 01 47 23 56 64. e.mail : jouanneau.bernard@neuf.fr Comité de rédaction :

Bernard Jouanneau, Lison Benzaquen, Daniel Rachline, Colette Gutman, Réalisation : Pierre Gailhanou, Lison Benzaquen.

Mémoire 2000. N o 50 - Octobre 2006