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e e La Ulnzalne littéraire 3F Numéro 84 Du 1- au 15 décembre 1969 un
e
e
La
Ulnzalne
littéraire
3F
Numéro 84
Du 1- au 15 décembre 1969
un inédit
de
arl
e
Le père de
Jacquou le Croquant
·Claude Roy. Le Journal d'Anaïs Nin
SOMMAIRE a Claude Roy Moi Je par Maurice Nadeau LE LIVRE DE LA QUINZAINE TELEVISION
SOMMAIRE
a
Claude Roy
Moi Je
par Maurice Nadeau
LE
LIVRE
DE LA QUINZAINE
TELEVISION
Eugène Le Roy
5
Jacquou le Croquant
L'Ennemi de la mort
par Michèle Albrand
8
ROMANS FRANÇAIS
Jacques Henric
Michel Huriet
. par
par Marie-Claude de Brunhoff
'1
Archées
La Fête de la dédicR('e
Harry
par Josane Duranteau
Alain Clerval
Rachel Mizrahi
Anais Nin
Journal 1931-1934
par Diane Fernandez
8
MEMOIRES
10
INEDIT
Change 4
La mode
L'invention (extraits)
Lettre à l'Union des Ecrivains
Propos recueillis par
Pierre Bourgeade
Poèmes élisabéthains
traduits par
Philippe de Rothschild
La dimension cachée
La forme et le sens
par Jean Duvignaud
L'univers de Rembrandt
Les plus belles eaux-fortes dt'
Rembrandt
par
Jean Selz
Eloge de la société de consommation
par Bernard Cazes
La guerre et le socialisme
révolutionnaire
La vie de cour dons l'ancien Japon
au temps du prince Gengi
par M.-C. de B.
w
par Georges Perec
Leonora Carrington
La mise en pièces du « Cid »
par Simone Benmussa
par Gilles Sandier
La Paix
Publicité littéraire :
Crédits photographiques
22, rue de Grenelle, Paris-7 e •
Téléphone : 222-94-03.
p.
3
D.R.
D.R.
Publicité générale : au journal.
p.
5
Photo X.
Prix du n· au Canada: 75 cents.
p.
6
Le Seuil, éd.
Gallimard éd.
Abonnements :
Un an : 58 F, vingt-trois numéros.
Six mois : 34 F, douze numéros.
p.
7
Grasset éd.
Etranger:
p.
8
Stock éd.
Un an : 70 F. Six mois : 40 F.
p.
10 Vasco.
Pour tout changement d'adresse :
envoyer 3 timbres à 0,30 F.
Règlement par mandat, chèque
bancaire, chèque postal :
p.
16 Galerie Denise René.
p. 17 D.R.
C.C.P. Paris 15.551.53.
p.
18 D.R.
Directeur de la publication :
p.20 Roger Viollet.
François Emanuel.
p.22 Roger Viollet.
Imprimerie: Graphiques Gambon
p. 23 Roger Viollet.
Printed in France
p.26 D.R.
LE LIVRE DB L'histoire d'une conversion LA QUINZAINE Claude Roy 1 Moi je Gallimard, éd.,
LE LIVRE DB
L'histoire d'une conversion
LA QUINZAINE
Claude Roy
1
Moi je
Gallimard, éd., 480 p.
Voilà bien un t i t r e à la
Claude Roy. En forme d'ai-
mable provocation à Pascal,
en dépit de Montaigne et
de Jean-Jacques, en dépit de
tous ceux qui se sont fait un
nom en littérature par confes-
sions, autobiographies et jour-
naux intimes. Mais c'est aussi
une façon d'annoncer la cou-
leur. Et, en fin de compte,
il y a là moins de désinvolture
qu'il n'y paraît.
Si « le « Moi je » n'est pas poli »,
Claude Roy, il est « par-
fois utile pour apprendre enfin à
dire nous. Ce que cet « essai
d'autobiographie veut surtout
montrer c'est le passage du « je
au « nous ou encore, la façon
dont un jeune homme qui se
prend pour le centre du monde
finit par insérer sa « petite his-
toire personnelle :. dans « la
grande liistoire des hommes
Nous sommes conviés à accompa-
gner le récitant dans la première
étape de son voyage.
1916 : Claude Roy et son père.
1956
CT",u!,' Roy et son fils.
suspecté du péché d'existentia·
lisme par les staliniens, du péché
de stalinisme par les sartriens, du
péché de scepticisme par les oppo-
sitionnels, et du péché d'aristocra-
tisme p,ar tout le monde. Mais la
menJeille des menJeilles, c'est que
j'assumais à la fois tous ces péchés-
là, prêt à m'en confesser, et à de-
mander poliment fabsolution. :.
désir d'approcher en perfection
deux grands modèles: l'un, Tché-
khov, qu'on pourrait appeler son
L'omoier et la postière
D'abord, il y eut l'enfant. Pour
Claude Roy, pas plus intéressant,
sympathique ou malheureux que
beaucoup d'autres, entre un père
froid et distant, une mère de tête
un peu légère, en somme des pa-
rents mal assortis que la Grande
Guerre avait fait se rencontrer
sous l'édredon rouge d'un lit cam-
pagnard, en pleine ligne de feu.
n était officier, elle était postière,
et cela faisait plus de quatre ans
qu'ils se donnaient mutuellement
du plaisir. L'enfant ni pré-
vu ni souhaité. Ils seront désor-
mais tenus de se marier et de vivre
ensemble. Qui paiera les pots cas-
sés ? Le jeune Claude, condamné
à sept ans de prison au lycée
d'Angoulême.
Le ton est plus gouailleur
qu'amer ou désespéré. Claude Roy
ne se sent pas coupable à la façon
de Kafka, et il ne se prend pas au
tragique. Néanmoins, et ce sera
une surprise pour beaucoup de
ceux qui le voient virevolter avec
tant d'aisance, de virtuosité, de
maîtrise, il se sent comme tout
un chacun (surtout parmi les écri-
vains) mal à l'aise dans sa peau,
timide (mais oui), peu confiant
en ses dons (qu'on peut pourtant
lui envier) et souvent porté à «en
faire trop:. (et le sachant au mo-
ment même, ce qui n'arrange pas
les choses). Voilà qui nous le rend
proche et, par ce regard porté sur
lui-même sans complaisance ni
masochisme, encore plus sympa-
thique: s'il agace parfois, il
s'agace davantage encore.
Puisqu'il en est à se juger
mais c'est d'un jugement continu
qu'il s'agit quand on se tient
comme cela sous le regard durant
presque cinq cents pages - il ne
délire pas non plus quant à son
talent d'écrivain. Il en voit les
limites et on le trouve même un
peu sévère à son endroit. Il est
vrai qu'il est aiguillonné par le
maître de vie (pour ne pas dire
de morale), l'autre à qui il res-
semble davantage par sa mobilité
d'esprit, sa curiosité en tous do-
maines, son intelligence, son côté
de brillant touche-à-tout : « Di-
derot est mon maître. Maître de
la recherche du constant dans fin-
constance, du vrai dans la versa-
tilité, du pur dans le mélange.
Maître du zig-zag d'aigle, de la
diagonale vertigineuse qui saisit
le fil des choses dans la transver·
sale du multiple
:. Vertu des
modèles : Léautaud, également,
se serait volontiers vu en fils spi.
rituel du plus spirituel des fils
du XVIIIe siècle. Chacun voit son
modèle avec ses lunettes.
La tentation politique
De cette séquestration date sans
doute pour Claude Roy un senti-
ment de culpabilité qui ne l'a
guère quitté et qu'il discerne
encore en lui vingt ans plus tard :
« Ainsi je réussissais aux alen-
tours de 1950 la menJeille d'être
Toutefois, si les écrivains qui
comptent, entre la fin du règne
de Louis XIV et la Révolution,
sont tous un peu penseurs et phi.
losophes, ou encore réformateurs
des· mœurs, ceux d'après 1920
n'ont guère évité la tentation poli-
tique, de Malraux à Drieu ou Ara·
gon jusqu'à Gide (qui retrouva
ainsi une seconde jeunesse). Clau-
de Roy, qui a vingt ans en 1935
et ne se prend pas e n cor e
pour un écrivain, commence par
la politique et prend le mauvais
chemin. Il en convient, certes,
mais comme à regret et en se
cherchant beaucoup d'excuses, et
l'on peut se demander si son sen·
timent de culpabilité ne vient pas
en partie de ce qu'il a confondu
Maurras avec Lénine, Thierry
Maulnier avec la Liberté de Dela-
croix. Il s'amuse à noter les pali-
nodies de. bien des têtes pensantes
entre 1930 et 1940 et cela fait
certes de curieux itinéraires en
zigzags, mais son « socialisme
national :. est·il justifié par les
errements de Mauriac, de Drieu,
de Giono ou de Nizan ? Il faut
plutôt le féliciter d'avoir changé
de camp en un temps où il y avait
péril à le faire, et si de nouveau,
mais cette fois à propos du stali-
nisme, il s'est nourri d'illusions,
s'il s'en nourrit encore à propos
du rôle qu'aurait pu jouer Mau-
rice Thorez (où est-il allé cher·
cher que le « fils du peuple
aurait pu être autre chose que ce
qu'il a été : un parfait valet de
Staline ?), du moins, à la diffé-
rence de la plupart de ses cama-
rades du Parti, a·t·il tiré du Rap-
port Krouchtchev les conclusions
qui s'imposaient. Peut·être n'est.
ce pas encore là l'essentiel : « Ma
véritable mutation intérieure, la
plus profonde au moins, ce n'est
pas le passage d'un projet chime·
rique de socialisme aristocratico·
fasciste (un socialisme en cluzm·
bre, une utopie amère élaborée en
vase clos) à finsertion volontaire
dans le grand projet collectif du
socialisme réel, à fadhésion aIL
P.C.F. Ma vraie conversion radio
La Quinzaine littéraire, du 1'" au 15 décembre 1969
INFORMATIONS cale, c'est le passage de fesprit d'aristocratie à fesprit de démo- cratie, que l
INFORMATIONS
cale, c'est le passage de fesprit
d'aristocratie à fesprit de démo-
cratie, que l essaie de vivre tota-
lement. (Y parvenir, une autre
affaire). »
« Conversion » qui a demandé
du temps et qui ne découle pas
d'une « révélation ». Quand le
caporal de blindés Claude Roy
s'évade du camp de Lorraine où
les Allemands le retiennent pri-
sonnier, c'est pour faire confiance
à Pétain et débarquer à Vichy où
il trouve de l'embauche. Il est,
certes encore, en excellente com-
pagnie, de Pierre Schaeffer à
Emmanuel Mounier et Albert
Ollivier, et n'est-il pas piquant
qu'il entre en rapport avec Aragon
et le couple qui n'est pas encore
devenu fameux par un article de
« l'Action Française» où il célè-
bre le poète du Crève-cœur ?
Durant cinq mois il assure des
émissions littéraires à la «. Radio
Nationale ». Assurément, les
choses étaient moins nettes ou
plus compliquées qu'elles ne nous
le paraissent aujourd'hui et Clau-
de Roy peut en effet tirer quelque
fierté de cette « guérilla de plu-
sauté, et définitivement. En pre-
nant congé du « jeune homme
plutôt bête» (il se calomnie) qu'il
a tout de même pris plaisir à nous
montrer, Claude Roy débouche
sur un « nous » qui formera la
matière de son deuxième tome.
Il faudrait dire un mot de la
façon dont Claude Roy conçoit
qu'on puisse parler de soi, en ce
moment. Ni à la façon de Jean-
Jacques, cela va sans dire, ni à
celle de Gide, ni même à celle de
Michel Leiris. Mais qui doit bien,
peut-être, aux unes et aux autres
tout en s'affirmant originale. L'ap-
pellera-t-on butinage ? On pense-
ra au papillon qui vole de thème
en thème, de buisson en buisson
(selon la saison, le lieu ou l'évé-
nement), alors qu'il faut plutôt
évoquer l'abeille, dont la ré-
flexion, on le sait, s'appelle
« miel ». Nous ne pouvons plus
nous accommoder d'un discours
suivi, Claude Royen est le pre-
mier persuadé, et pour une vérité
plus approchée, une portée plus
grande de la parole, il nous faut
laisser tomber chevilles et articu-
lations. La logique, y compris la
logique du souvenir, n'ont que
faire là où le regard fouille dans
ce qui ressemble plus à un débar-
ras (notre vie passée) qu'à un
rayon de conserves pour temps
futurs. Le coq y fait bon ménage
avec l'âne et il y aurait de la
cruauté à les séparer. Le sérieux
peut avoir le pied léger. Le ba-
vardage même se fait excuser par
le charme de la voix. Bref, Claude
Roy chante juste, dans son ton et
son registre. C'est vraiment plai-
sir de l'entendre.
A paraître
A l'occasion du centenaire de la
naissance de Gandhi, les éditions Al-
bin Michel nous proposent, sous le
titre de Gandhi et Romain Rolland,
un ouvrage où se trouvent rassem-
blés, outre la Correspondance entre
les deux hommes, des extraits du
Journal de R. Rolland et des textes.
divers.
Dans la collection «U 2 • Etudes
allemandes ., chez Armand Colin, pa-
raît une étude de François Reitel,
consacrée aux deux Allemagnes
contemporaines, dans les perspecti-
ves de la géographie humaine : les
Allemagnes, les hommes, la terre, les
régions. Une brève géographie régio-
nale de l'Allemagne ainsi qu'une bi-
bliographie et des documents en al-
lemand complètent cet ouvrage qui
met l'accent sur le milieu humain, et
sur les aspects économiques et dé-
mographiques des deux pays.
ses qu'elle a connues au cours de
ces douze mois, des souvenirs de la
vie en U.R.S.S. et sur la grande et
petite histoire du Kremlin.
Chez le même éditeur paraît un
ouvrage collectif sous la direction de
Jean Chevalier et Alain Gheerbrant :
Sous la direction de Pierre Daninos
est publié à «Edition Spéciale. un
livre intitulé le Pouvoir aux enfants et
où cinquante enfants, filles et garçons
de tous milieux, ont raconté et expli-
qué ce qu'ils pensaient de la vie, de
la mort, des villes, de l'argent, de la
guerre, de la politique. L'ouvrage,
d'une drôlerie irrésistible, est promis
à un grand succès de librairie.
Dictionnaire des symboles. Il s'agit
d'une vaste anthologie abondamment
illustrée de l'imaginaire et de l'in-
conscient collectif : les mythes, les
rêves, les couleurs, les gestes, les
formes, les figures, les coutumes, etc,
répertoriés et expliqués par une équI-
pe d'ethnologues, d'historiens et de
psychanalystes.
Aux Presses Universitaires de
France, on annonce un nouveau re-
cueil de textes de Freud inédits en
France et traduits par Jean Laplanche
et Denise Berger : la Vie sexuelle.
Signalons également, traduit pour
la première fois en français, un
commentaire du Monde comme vo-
lonté et représentation de Schopen-
hauer : De la volonté dans la nature,
ainsi qu'un ouvrage qui rassemble les
écrits pédagogiques d'Henri Wallon :
la Pensée pédagogique d'Henri Wal-
lon, par Tran-Thong.
Les quatre Grands
Prix de l'Hu-
me » qui va le conduire à la
Chez Fayard, Michel Tatu nous
présente, dans la collection «En tou-
te liberté., un ensemble de textes
d'Alexandre Dubcek : Du printemps à
l'hIver de Prague.
mour Noir ont été décernés pour
1969 à Arrabal pour l'ensemble de
son théâtre, à Yolande Paris pour
son roman Une Fève et deux étages
(Losfeld), au dessinateur Gourmelin
pour ses Chefs-d'œuvre du dessin
(Planète) et enfin au chanteur noir
ré-
Yvan Labéjof pour son disque Lichez
les chiens
(Vogue).
sistance active, puis au Parti. Le
médiateur, on le sait, fut Aragon,
« l'enchanteur Merlin des mots »
qui lave le pénitent de tout sen-
timent de culpabilité par une
phrase magique : « Petit, rim-
portant ce n'est pas d'où on vient,
Après Vingt lettres à un ami, paru
en 1967 aux éditions du Seuil
(voir
Le prix Marie Noël 1969 a été at·
tribué à Robert Gavrel pour l'ensem-
ble de son œuvre (sept recueils de
poèmes parus chez Jean Grassin :
le n° 39 de la Quinzaine), et où Svet-
lana Alliluyeva nous racontait son en-
fance et la mort de son père, la fille
de Staline
publie un nouveau livre
c'est où on va. »
Une nouvelle
famille
qui commence par son départ pour
l'Inde avec les cendres de son mari et
s'achève un an après, en décembre
1967 aux Etats-Unis : En une seule
année (Robert Laffont). On y trouvera
mêlé au récit des tribulations dlver-
les Soleils noirs, le Sang des am-
phores, En marge de la nuit, Au lar·
ge de l'amour, les Etranges, Sous le
signe de Vénus, les Sept miroirs).
Pierre Basson a obtenu le prix du
Roman Populiste pour son roman, la
Tête, paru chez Julliard, tandis que
Jean Davray est lauréat du prix Com-
bat pour son roman le Désert, publié
chez Fayard.
Dès ce moment, celui qui avait
tendance, entre un père trop dis-
tant et une mère frivole, à se
tenir pour un orphelin, découvre
ou retrouve une famille. Dès ce
moment il fait bon ménage avec
lui-même. Dès ce moment il
Maurice Nadeau
vm.
Date
s'aperçoit que son destin person-
nel prend un sens en s'insérant
dans une histoire plus vaste : «De
P.S. le suis très touché par les
nombreuses marques d'estime ou
d'amitié venues des lecteurs et amis
de la Quinzaine littéraire à l'occa-
sion du Prix qui m'a été décerné.
le les en remercie de tout cœur.
A propos de ma démission du
Renaudot, je dirais simplement que
le choix du lauréat de cette année,
choix acquis précipitamment et sans
discussion préalable, ne répond pas
au sentiment que je me fais d'une
récompense destinée jusqu'à présent
à honorer le talent plutôt que la
médiocrité. Directeur d'une collec-
tion qui publie aussi des jeunes
romanciers, j'avais en outre des
raisons personnelles de me trouver
de plus en plus mal à l'aise à l'inté·
rieur d'un jury chargé de distinguer
les mérites des uns et des autres.
M.
80uscrit un abonnement
o d'un an 58 F 1 Etranger 70 F
Stalingrad à Chateaubriant, de
Madrid à Canton, d'Athènes à
Belgrade, les hommes les plus
lucides et les plus courageux de
mon temps avaient une pensée
commune qui inspirait une action
commune. En devenant un mem-
bre de la grande armée de la rai-
son militante, je devenais un mil-
lionnième de cette masse réflé-
o de six mois 34 F 1 Etranger 40 F
règlement joint par
o mandat postal 0 chèque postal
o chèque bancaire
Ren voyez celle carte à
La Quinzaine
Unir.lre
43 rue du Paria 4.
c.c.P. 15.SH.53 Paris
chie. :. Si l'enthousiasme ancien
s'est, depuis, quelque peu refroidi,
il n'empêche que le pas a été
4
TBLEVISION Du fond des âges Eugène Le Roy /acquou le Croquant Calmann-Lévy éd., 357 P
TBLEVISION
Du fond des âges
Eugène Le Roy
/acquou le Croquant
Calmann-Lévy éd., 357 P .
L'Ennemi de la mort
Calmann-Lévy, 326 p.
mais, sous les orages, ne baissera la
tête, cette tête remplie de rêves et
des visions des grands hommes de la
Révolution.
Alors, d'un trait manichéen, il di·
vise l'humanité en deux camps :
Il avait toutes les qualités
pour ne pas • réussir » : ti-
mide, fier, intransigeant, ré-
volté, révolutionnaire, mau-
vaise tête, entêté, libertaire,
antl - bonapartiste, anti - bour-
geois, mangeur de curés, antl-
tout ce qui était bas, servile,
vulgaire.
nantis et gueux, bons et méchants.
Simpliste? Non. Car, ce parti étant
pris, il ne met pas en scène des
types, mais des gens qu'il connaît
bien et, grâce à son talent satirique,
sa verve et son humour, ou bien sa
pitié tendre, en quelques mots, il
donne vie à des personnages qui rap-
pellent parfois les pélerins de Chau-
cer vers Canterbury, allant leur pe-
tit trot.
D'un côté, le défilé des puissants :
Marchant ainsi dans la vie, Eugè-
ne Le Roy n'a pris aucun détour, ac-
cepté aucun compromis ; mépri-
sant Batteries, mondanités, intri-
gues, richesse, décorations. Des amis
l'avaient pressé pourtant de propo·
ser son œuvre à l'Académie. Il se
laissa entraîner et fut refusé : «( Le
su jet de votre roman a paru ici
inopportun, séditieux et révolu!ion-
naire et, malgré les grands éloges
donnés à votre talent
». Ici, c'était
en 1900. Soixante·neuf ans plus
tard, /acquou le Croquant est vendu
à plus de 150.000 exemplaires en
moins de deux mois, tandis qu'est
réédité l'Ennemi de la mort, son
dernier ouvrage, le plus désespéré
de tous.
Les œuvres de Le Roy ont été ré-
vélées grAce à des rencontres heu-
reuses. Celle, en gare de Thiviers,
d'un critique littéraire - Alcide Du-
solier - avec le feuilleton le Moulin
du Frau. Celle, avec /acquou le
Croquant, de Stellio Lorenzi qui,
des bûchers du Thabor à l'incendie
de l'Herm en Périgord, a ce don de
ranimer les grands feux oubliés et,
en six samedis soirs, de faire, de ce
quasi.inconnu, un auteur enfin cé·
lèbre.
Eugène Le Roy : il est l'homme
des contrastes, des heurts violents.
Racé et fruste, farouche et tendre,
c'est tout un pays reflété en lui, le
Périgord, plateaux désolés où ne
poussent que pierres à Beur de terre,
forêts sauvages de la Double véné·
neuse ou de la Barade aux loups,
jusqu'à la riche vallée de champs de
tabac et de blé. Né au Château de
Hautefort où sa mère est lingère,
élevé en pleine campagne, il est
frappé aussitôt par la misère et les
différences sociales. Il est et restera
fils de cette terre, y plongeant pro-
fondément ses racines, lui qui ja-
Nansac, Puygolfier, Auberoque,
bourgeois « emparticulés » et leurs
intermédiaires, régisseurs, gabelous,
gendarmes et, parmi eux, voilà
«l'huissier Laguyonnas sur sa ju-
ment grise, avec sa figure en lame
de couteau, ses petits favoris jaunes
et son air chattemitte », qui se rend
au Frau et puis, venant remplacer
le protecteur de J acquou, « un grand
diable de curé, sec comme un pendu
d'été, de poil rouge, torcol, avec de
gros yeux ronds et un nez crochu ».
Et cet autre, qui gesticule de mau·
vais gré autour de l'arbre tout neuf
de la Liberté : « le curé Pinot prit
le goupülon et fit le tour de l'arbre
en marmottant des oremus, et en
l'aspergeant d'eau bénite avec un pe-
tit coup sec, comme qui dit : si tu
pouvais en crever! ».
De l'autre côté, c'est le long cor-
tège des Misérables : enfants aban-
donnés qui n'échappent pas à leur
destin : Nicette, séduite, se laissant
couler au fond de l'eau, Milou
mourant sur l'échafaud (dans la pe-
tite Nicette et le grand Müou - Cal·
mann·Lévy, 1901), Damase, tué en
Afrique (Dans Mademoiselle de la
Ralphie . Rieder, 1921), paysans
en guenilles qui font mourir leur
bienfaiteur (dans l'Ennemi de la
mort), paysans humiliés, expulsés,
arrêtés, héroïques.
Et c'est, sur eux, la Grande Peur
de la Faim, venant du fond des âges,
peur du manque de pain, de l'orage
qui monte et crève, du feu éteint
soudain, malheur collé à la peau,
décor de chaumière du Petit Pou-
cet et de forêts de pauvres bûche·
rons, la Mort cheminant à leurs cô-
tés, tandis qu'ils vont, ployant le
dos.
Là aussi, Le Roy reste simple, les
décrivant sans emphase, tel qu'il les
connaît, mais intervenant de temps
en temps dans son récit, à la maniè-
re du XVIIIe siècle, pour s'excla-
mer, s'indigner, s'attendrir: «( Ah!
Les braves cœurs ! Les pauvres
gens! ».
Alors, aussitôt, sur ces bonnes pa-
roles, il est trop facile de sortir les
étiquettes : mélodrame, Epinal, réa·
lisme socialiste! En fait, Le Roy .
par ses qualités et ses défauts - ne
saurait être rattaché à aucune éco-
le. Il est, en littérature comme dans
sa vie, un vieux solitaire, un origi-
nal, un pur, un écrivain de cœur
qui aime à raisonner, un « naïf » à
l'écriture spontanée, vigoureuse, al-
lant bon rythme, poétique dans sa
rusticité simple avec, de phrase en
phrase, l'écho de rimes retrouvées.
Ce fut aussi un homme déchiré :
il plaçait si haut son idéal révolu-
tionnaire, et l'éthique devant l'ac-
compagner, qu'il ne pouvait qu'être
blessé par la réalité. Les révolutions
passent, les vertus civiques se per-
dent. Le progrès qu'il rêvait l'in-
quiète maintenant: «Nous aurons
plus d'ingénieurs, de professeurs et
d'apprentis sous.préfets, mais moins
d'hommes ». Déçu par le présent,
angoissé par l'avenir, ses livres se·
ront sa compensation.
Cet homme de progrès s'y montre
tourné vers un passé auquel il se
raccroche d'autant plus désespéré.
ment qu 'il le sait condamné. Il veut
tout en garder. c'est sa faiblesse :
gestes, légendes, recettes, patoiseries,
proverbes. Là, le conservateur de
musée folklorique qu'il devient gê-
ne terriblement l'écrivain. Sur ce
monde déjà dépassé, il projette le
récit imaginé de sa revanche. Le
geste symbolique de Jacquou jetant
sa torche aux fagots pour brûler cet-
te nouvelle Bastille venge non seule-
ment le père bagnard et la mère
épuisée, non seulement les oncles
Nougaret, les soldats Damase, tous
les curés Bonal chassés par l'évêché,
mais il venge aussi les déceptions
de ce rêveur aux cheveux blancs, à
la grande barbe en broussaille, qua-
rante·huitard aux haines vigoureu-
ses, cet «( éclopé de la hagarre du 16
mai» comme il aimait s'appeler et
tous ceux qui ont pu croire, com-
me lui, qu'un soir le monde allait
changer (ce Ça marche, il y a des
barricades à Paris, le Vieux va dé-
guerpir ! ») (sic), éclopés des Mais
passés et à venir, tous les déçus des
lendemains désenchantés.
Lorenzi l'a compris et il a su être
fidèle à ce message. Dégageant l'in·
trigue du détail provincial, il a ra-
massé les situations, groupé plu-
sieurs personnages en un seul. En·
fin, il a su trouver les visages, les
voix, les silences et surtout les re-
gards . ce furent les grands mo-
ments de son émission - regard du
petit garçon levé vers le père au pi.
lori ou vers la mère délirant, re·
gard de l'enfance, de l'Innoncence
face au Mal, ouvert grand sur un
monde d'épouvante qu'il ne com·
prend pas, regard de tous les en·
fants traqués de tous les temps et
qui semblent tous poser la même
question muette pour laquelle on a
honte d'être adultes et de ne pou-
voir répondre, impuissants et com·
plices. C'est alors sur nous que se
retourne la camera, sur nous,
voyeurs de la vision d'un malheur
qui n'a cessé d'être actuel.
Michèle Albrand
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 décembre 1969
5
ROMANS • Une lecture actIve FRANÇAIS Tout acte est attaque. Les actes 1 Jacques Henric
ROMANS
Une lecture actIve
FRANÇAIS
Tout acte est attaque. Les actes
1
Jacques Henric
Archées
Le Seuil éd., 144 p.
de la guerre et ceux de l'amour sont
à
l'image du tir à l'arc. Aussi une
archée en appelle-t-elle d'analogues,
à
travers un temps historique proche
Ce premier roman se refuse à of·
frir une intrigue ou un scénario
qu'on puisse prendre pour le roman
lui-même, comme il arrive le plus
souvent. C'est une lecture active et
responsable qu'il exige, et qui se
p
opose de présenter Archées doit
savoir ne présenter en fait que la
lecture dont il est lui·même l'auteur.
L'archée, c'est à la fois la portée de
l'arc, et l'acte de tirer. C'est donc à
ou lointain, personnel ou non. Et
peut venir un certain lit hlanc, - ou
bien surgissent, dans la plaine en
couleurs, les vaillants aïeux au ma·
tin du combat. Jouent ensemble,
l'une avec l'autre, de très vieilles et
intimes expériences qui ne sont
qu'une. Car ce sont d'autres archées,
et la même : vivre, c'est constater
perpétuellement l'échec, puisque
la
fois une décision et son exécution,
c'est le passage de l'état de repos
et
d'attente à l'engagemenrirréversi-
ble dans le temps, puisque la flèche
ne peut se rattraper. On n'efface pas,
mais on recommence. C'est de nou-
veau l'état blanc, de nouveau la ten-
sion et l'engagement. Jamais, ici,
nous ne VOYOIUl la cihle, avec le ré·
sultat du tir, mais chaque fois le
parcours, depuis le point de départ
qui est toute l'économie d'un esprit
et d'un corps devenus ensemble le
lancement de la flèche.
La main qui écrit trace une tra·
jectoire rectiligne, mais elle ne le
peut qu'au moyen de cent mille pe-
tits guerriers longs ou trapus, le
poids du corps en avant comme il
convient aux soldats de plomb à la
charge, et le jambage arrière tiré
vers la gauche de la feuille de pa-
pier ; la frise de leur procession dé·
crit le trajet un du texte en voie de
s'écrire, comme aussi la flèche de
Zénon d'Elée le long de son par-
cours est immobile sur un nombre
incalculable de positions. La page
se couvre de ces trajectoires tou-
jours recommencées de la gauche
vers la droite, comme le livre de
Jacques Henric se constitue des re-
prises et variations de l'archée qui
se veut, se cherche, et se donne,
pour retrouver l'état de repos, l'état
de gauche, l'état blanc, mais por·
teur déjà de l'intention qui ne peut
manquer de se livrer à l'acte. Elan
direct, fait de patiences et d'impa-
tiences les unes aux autres néces-
saires.
L'acte de l'archer engage ses ta-
lons, ses jarrets, ses cuisses, son ven-
tre, sa poitrine et son dos, ses épau-
les, ses deux bras et ses mains, son
cou, son regard, et - tout cela mobi-
lisé - immobilise souverainement sa
pensée. Le Zen enseigne qu'en cet
art, le succès se donne à qui ne le
veut, ni ne le cherche, ni ne le dési-
re plus. L'échec est distraction, et
la pensée même de l'acte est une dis-
traction. L'acte, c'est l'impensable,
en somme: le Zen et Zénon s'accor-
dent là-dessus. (Pour la raison uni-
verselle, quel mauvais moment à
passer).
C'est parce que l'essentiel de l'ac-
te a toujours échappé qu'il faut bien
qu'on le recommence.
continuer, c'est recommencer, es-
sayer encore, et encore. Ecrire,
n'est·ce pas toujours échouer, et re·
partir?
Composé de séquences brèves et.
tendues comme le moment d'une vi·
sée, coupé de blancs qui sont le re-
pos, le temps mort, et le temps mê-
me, qui abandonne, qui sépare, et
qui relie les actes manqués, ce ro-
man ne pouvait que ne pas s'ache·
ver : aussi laisse·t-ille lecteur, com-
me il était logique, sur une virgule,
et le grand blanc préalable à d'au-
tres recommenceme:ots, d'autres vi·
sées, d'autres archées, ailleurs que
dans ce volume-là
/osane Duranteau
Le
#
passe intact
1 Michel Huriet
La Fête de la dédicace
Gallimard éd. 196 p.
Longue litanie, incantation parodique
qui répète, tantôt par dérison, tantôt
par désespoir, l'antienne nostalgique du
retour au pays natal, adieu ironique et
déchirant à sa jeunesse, qui tisse capri.
cieusement le contrepoint du passé au
présent, la longue phrase souple, inci·
sive, pudique, sans virgule ni ponctua·
tion, suspendue comme une liane entre
deux paragraphes, court sinueuse et
"agabonde sans s'arrêter, pour s'enfler,
symphonique, jusqu'à l'instant de cul.
miner dans l'acmé final, au terme de ce
très remarquable premier roman.
e Heureux qui, comme Ulysse
).
Michel Huriet a fait d'une commémo·
ration la matière et le thème de son
livre, ce salut doux·amer que le voya·
geur adresse aux années qui ont fui.
De passage dans sa ville natale pour la
signature de son premier livre, entre
deux haltes d'une vie nomade, le nar·
rateur, diplomate, retrouve dans la
librairie où, jeune homme, il feuilletait
avidement les bouquins, le cortège des
amis et connaissances qui traversèrent
son enfance et son adolescence. De son
professeur de lettres, ce bon Mathieu,
qui lui promettait un avenir médiocre
à son ami Creusat, radiologue dans les
quartiers pauvres et à Marianne, la pre-
mière femme de sa vie. Discret, subtil,
l'auteur narrateur se donne licence, le
temps d'une dédicace, cette fête fragile,
de comparer le jeune homme triste et
incenain de ses débuts à cet auteur
célébré dans sa ville natale et qui
savoure à peine - il a trop conscience
de la vanité d'être un auteur - le dé·
menti que le présent inflige au passé.
Au regard de la mauvaise foi qui
incline tout bomme à affecter d'un coef·
ficient positif le maigre butin qu'il a
recueilli, le narrateur mesure l'écbec
if!évitable.
Entre les pages de son livre, la Tour
de Londres, se glisse l'essaim des ima·
ges et des visages qui refluent vers lui
comme l'ombre et la douleur. C'est
sur les ruines d'un bonheur adolescent
qui paraissait indestructible, entre lei
coupes sombres de la mort qu'il a pu
écrire son livre. Tous les êtres, figu.
rants ou amis, autour de qui s'organisa
la jeunesse de Jean.Paul N ne répon.
dent pas à l'appel désordonné des sou·
venirs. Voilé par l'humour, retenu par
eette forme de pudeur naturelle aux
Anglais, un accent sensible et désin-
volte donne à ce récit une laveur
aiguë.
Mais c'est Marianne, amie d'enfance,
élevée avec lui comme une sœur, au·
près de qui il a éprouvé les premiers
troubles de la sensualité amoureuse,
métamorphosée en bourgeoise et mère
de famille, qui raccorde Jean·Paul N.
à un passé aussi intact, aussi explosif
qu'au premier jour. Au cours de la
soirée qui les réunit en tête à tête,
Jean.Paul N., avec une douceur opinâ.
tre, à travers détours et précautions qui
trahissent le trouble et la peur, ramène
invinciblement la jeune femme à leur
complicité d'autrefois, comme à l'orée
d'une région brûlante vers où ils trem·
blent de retourner. A ce jeu où tha-
cun cherche à faire chanceler l'autre,
ils n'oseront, en définitive, accomplir
le pas décisif. L'homme de lettres pu·
sillanime, ayant vaincu jusqu'à la vio·
lence de son désir et voulant que se
confondent la réalité de son livre avec
la vérité de sa vie (ce livre préfigurant
sa rencontre avec la jeune femme, en
ses moindres détails), reculera, après
avoir déclenché en Marianne la tem·
pête refoulée, mais toujours violente,
d'un amour qui l'effraye, moins devant
l'aveu d'un désarroi que devant la
crainte de trahir son livre et la stu·
pidité de vieillir.
Michel Huriet joue avec une virtuo·
sité incisive de l'équivoque entre l'écri·
vain personnage et le héros consacré
par son pays natal, enchanté de faire
figure, mais il sait très bien qu'à jouer
les auteurs, on n'est pas assuré de Je
devenir. D'où la liberté de ce récit
qui ménage sans cesse les lignes de
fuite par où s'échappe l'imaginaire
Jean.Paul N. nous livrant son art poé·
tique en même temps qu'il convoque
les souvenirs dont il a nourri son livre.
C'est pourquoi il conclura:
c Voilà.
Un nouveau livre a commencé de nai·
tre et c'est moi.:.
ATain CT",,"'"
MicheL t1UTI"t.
1
A contre-courant Rachel Mizrahi 1 Harry Grasset éd., 288 p. Dès l'abord, l'écriture de ce
A contre-courant
Rachel Mizrahi
1
Harry
Grasset éd., 288 p.
Dès l'abord, l'écriture de ce r0-
man nous fait hausser les sourcils.
Les phrases semblent écartelées, cou-
pées en tranches puis recollées par
hasard. Les noms deviennent adver-
bes, les proverbes sont pris au pied
de la lettre, les répétitions irQniques
balancent la phrase. Un esprit fron·
deur s'est·il mis en tête de démante-
ler la grande famille des Analyses,
les Logiques comme les Grammati-
cales?
et dès que Rachel Mizrahi veut en·
trer dans les problèmes métaphysi.
ques, dès qu'elle pense « trop ll, la
légèreté disparaît sous des idées
conventionnellement non·conven·
tionnelles et cela devient très en·
nuyeux.
Harry est un jeune demi.juif aIle·
mand élevé en Palestine par une mè-
re.poule qui se sacrifie. Cette mère
qui ne parle que « mèrement » ou
« poulement II ou « sucrement II
meurt heureusement. Et Harry qui
se croit inhumain parce que tout ce
qui est humain lui est étranger, fai·
sant la queue pour entrer dans un
cinéma, est enrôlé dans l'armée an·
glaise. Tout surpris, il se retrouve
au milieu de la campagne d'Italie
où tandis qu'il court parmi les obus
et divers projectiles, il voit Dieu :
« Dieu était énorme. Il avait une for
me de pied il se déplaçait posant
son pied au hasard et pensant à au-
tre chose, très haut et ailleurs. Il
n'était ni un œil ni une main. Dieu
était un pied ll.
Des champs de bataille, Harry ar-
rive en libérateur de camp de
concentration. Il y trouve même un
homme en pyjama rayé qui ne veut
pas quitter ce lieu d'asile
Dans
l'ancien appartement de ses parents,
Harry rencontre une prostituée qui
a
un mari aveugle et sourd, il s'ap·
pelle Œdipe, la guerre de Russie lui
action poetique
a
dévoré les doigts de pieds et gelé
la cervelle
Harry a un ami, soldat
comme lui, qui souffre de troubles
dentaires et métaphysiques. Pour
l'aider, Harry étudie la Mort à tra-
vers les âges puis, avec des justi-
ciers, il assassine, en privé, des
anciens nazis qui osaient calmement
revivre en pantoufles. Il se querelle
avec une dame de la Croix Rouge,
et toujours avec son esprit contes-
taire, il aborde le problème du 55,
ghiannis riaos
numéro double: 6,30 F.
Maurice regnaut
bernard vargaftig
Rachel Mizrahi.
henri deluy
Rachel Mizrahi est polyglotte : à
huit ans elle écrit en hébreu, à quin-
ze elle apprend le français pour lire
Baudelaire, puis elle vient à Paris
tibulle, properce:
41/42
pour étudier le chinois
Née à Var·
deux poèmes d'amour
et de paix
adaptés par pierre macris
sovie, élevée en Israël, elle sait l'al·
lemand et le polonais, et naturelle·
ment l'anglais. En collaboration
avec Christiane Rochefort elle a tra-
duit En Flagrant Délire de John
Lennon.
Les tournures diverses de tous ces
langages sont jetées tout à trac sur
un français calme, mais pimenté
d'humour juif (l'humour acide de
Philip Roth, pas celui de Malamud).
Le résultat surprend, réjouit et aga-
ce tout à la fois. L'agacement vient
de ce que nous voulons constam·
ment être divertis par ces acrobaties
verbales et ces images saugrenues,
de la patrie (cette patronne de bor-
del), de la guerre, de la paresse,
de la liberté, des raisons de vivre,
etc. Il rencontre même un homme
qui croit en Dieu !
Rien n'étonne Harry qui réagit
comme tout jeune homme bien, à
rebrousse· poil, à contre·courant.
Harry est un bon personnage an ti-
sartrien et ces aventures voltairien·
nes lui ont révélé la logique des
choses: le jour de la bombe d'Hi·
Situation de IITel Q!!el ll
et problèmes
de l'avant-garde (1)
roshima « partout où il portait son
regard il ne voyait que le néant. Il
n'y avait absolument rien à faire
et il le fit ll.
avec: philippe boyer, jean.paul cassagnac, henri deluy,
alain lance, pierre lusson, philippe mano, dimitri mir-
kine, christian prigent, rnitsou ronat, paul· louis rossi,
jacques roubaud, élisabeth roudinesco, j.-l. steinmetz.
Ce premier roman est comme une
pomme verte: à la fois sympathique
et horripilant.
PJ. OSWALD, 14· Honfteur
C.C.P. Rouen 2201 05 V.
Rédacteur en chef:
Henri DELUY
Marie·Claude de Brunhoff
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 décembre 1969
7
M.BMOIRE8 L'arithm.êtique de 1 Anaïs Nin loumal 1931.1934. Stock éd., 384 p. Le loumal d'Anais
M.BMOIRE8 L'arithm.êtique de
1 Anaïs Nin
loumal 1931.1934.
Stock éd., 384 p.
Le loumal d'Anais Nin con·
tient, bien sûr, de remarquables
portraits de Henry Miller, Otto
Rank, Allendy, Artaud pendant
les années 1931·1934 qui, à eux
seuls, suffiraient à captiver le
lecteur. Mais le personnage le
plus intéressant de cet itinéraire
intérieur est celui qu'Anaïs Nin
crée à partir d'elle-même. Sym-
biose exceptionnelle entre la fem·
me et l'écriture, lieu où les man·
ques et les frustrations se con·
frontent aux mots, cette œuvre
s'impose par son absolue néces-
sité. L'idée parfois fausse que l'on
se fait du journal intime comme
enlisement dans les c délices de
l'omphalopsychie (le terme est
d'Amiel) trouve ici un éclatant
démenti. Les retours en arrière
d'Anaïs Nin sont dominés par un
mouvement en avant vers une
intégrité nouvelle : se rassembler,
se retrouver, se re-créer, tel est
son but pour conjurer une enfance
dont il lui reste une sensation de
rupture et de discontinuité. « J'ai
Anai.! Nin à 12 am.
le sentiment qu'un choc initial a
rompu mon unité, que je suis un
miroir brisé ». L'image d'un mi-
roir brisé se rencontre également
chez Virginia W ooll et l'on se
demande si cette commune angois-
se de la désintégration ne s'ali-
mente pas à une même source :
le vain désir de retenir une figure
paternelle absente ou hors d'at·
teinte. Le « choc auquel Anais
se réfère eut lieu lorsque, âgée de
douze ans, elle vit partir un père
décidé à vivre seul. Il en résulta
chez elle, comme Rank le lui fit
observer, une intense culpabilité :
et protège des hommes, le rival
du père et du psychanalyste,
comme il est aussi appât, hameçon
où mordent les esprits masculins
intrigués. (Le Journal est souvent
lu par Miller et par Rank). Tel
l'androgyne, il cumule les deux
sexes : on y trouve aussi bien la
douce atmosphère des compagnies
féminines que les prises de cons-
cience par où Nin s'identifie à
l'artiste, à l'écrivain et à l'ana·
lyste. Si, dans ce mouvant miroir,
le visage
paternel de J oaquin Nin,
n'est-on pas coupable de ne pas
savoir se faire aimer? L'atmos-
phère douloureuse où se déroule
cette reconstruction d'une iden-
tité entamée, l'obligation où se
trouve Nin d'accumuler des
amours fragmentaires dans l'es-
poir de compenser le premier
amour blessé, nous entraînent
loin des complaisances et des res-
sassements.
Ce Journal, tel un être vivant,
joue des rôles multiples : il est
tantôt le père absent, tantôt le
confident qui console, tantôt
l'amant, car Nin, le monde exté-
rieur quitté, brûlante de hâte, se
jette sur son lit pour le rédiger.
Il est le gardien jaloux qui éloigne
pianiste, don juan cabotin et
charmeur, alterne avec l'ombre
grave et virile de la mère; si la
personnalité de Henry Miller,
figure complexe d'initiateur et de
père-enfant, alterne avec celle de
J une, alors sa femme, « étrange
force masculine » réfugiée dans la
mythomanie, c'est que Nin est
tantôt sous l'empire du masculin,
tantôt sous l'emprise du féminin.
Elle se cherche à travers les deux
sexes. Non qu'elle soit obsédée
par une narcissique contempla-
tion, mais elle s'efforce d'opérer
en elle-même la fusion des con-
traires. Tel nous apparaît le sens
profond de ce va-et-vient entre les
époux Miller qu'elle essaye moins
traduire l'un à l'autre. Dans son
attraction pour June, plutôt qu'un
banal érotisme, ne faut-il pas voir
la fascination qu'exerce sur elle
une femme en q!elque sorte le
double du père : mythomane,
artiste, évasive comme Joaquin,
comédienne, incohérente, impos-
sible à cerner ? Et ce désir de
recomposer à travers autrui l'uni-
té du couple, n'est·il pas la raison
pour laquelle, si jeune, Nin se
tourne vers l'œuvre de Lawrence
sur qui elle écrit un essai plein
d'intuitions (1) ? Il y a, entre
Lawrence et elle, des affinités qui
paraissent liées à une nostalgie
commune : réunir ce qui fut,
dans leur jeunesse, brutalement
opposé.
Allendy, continuée par Rank,
mais terminée, de façon ortho-
doxe, par une femme. Peut·être le
transfert sur une figure mater·
nelle lui était-il indispensable?
On soupçonne que la solidarité
de Nin avec la femme, sa com-
préhension si profonde du monde
féminin (qui éclate dans l'épisode
June) comme sa poursuite des
hommages masculins et son désir
de séduire des hommes (tous prêts
à être séduits) s'expliquent sur-
tout par une souterraine fidélité
à une mère abandonnée qu'elle
Commencé sous forme de Lettre
que la petite fille, pour attirer sur
elle l'attention et l'amour du père,
eut voulu lui faire parvenir (mais
pas plus que l'autre, cette Lettre
au père ne fut lue par son desti-
nataire) le journal est donc essen-
tiellement dialogue. Il se veut
également auto-analyse. Nin avoue
pourtant qu'elle n'aurait jamais
pu se détacher de ces pages, ni les
détacher d'elle-même, sans le se-
cours d'une psychanalyse véri-
table. Analyse commencée par
aimerait venger. Il y a dans ce
journal de nombreuses scènes où
l'enfance est comme mimée. Par
exemple celle où Nin, obligée de
s'avouer que son père fabule,
éclate en reproches. « Continue
donc », s'écrie le père, « Dis-moi
maintenant que je ne sais pas
aimer, dis-moi tout ce que ta mère
me disait », scène où c'est l'hom-
me lui-même qui la force à tenir
un rôle de mère. « Yavais rim-
pression de ne plus être moi, tr être
ma mère, tr avoir un corps las de
servir et de donner ». Sans doute
de séparer qu'elle ne tente de les
est-ce de la répétition obstinée de
telles situations que provient chez
Nin la prédominance de l'instinct
maternel, instinct qui la pousse
8
l'inconscient vers des hommes ployés, eux aussi, sous le joug du passé. D'où des réflexions
l'inconscient
vers des hommes ployés, eux
aussi, sous le joug du passé. D'où
des réflexions pénétrantes sur
l'œuvre de Miller : « lutte pour
triompher de la femme, de la
mère, de la femme en lui inter-
prétation qui éclaire la misogynie
et pourrait s'appliquer à certains
textes de Lawrence. D'où égale-
ment cette noire berceuse qu 'elle
chante à l'enfant qu'elle attend,
mais n'aura jamais : « Tu seras
être cette obstination bienheu-
reuse est·elle due à l'influence de
Rank. dont on sait les travaux sur
le mythe de la naissance du
héros, car on constate chez son
élève un souci de revenir aux
sources, comme prélude d'une re·
naissance, d'un rétablissement du
moi, opérés grâce à « f arithméti·
que de finconscient qui tend à
un enfant sans père comme j'étais
un enfant sans père
Tu ferais
mieux de mourir parce que dans
ce monde il n'existe pas de vrai
père
L'homme est un enfant qui
a peur de la paternité ». Il est
remarquable de voir comment Nin
a su mettre cet instinct de créa-
tion au service de l'art et des
amitiés. Ses amis masculins l'ont
f équilibre des forces ». Il est cer-
tain que Nin a su se nourrir de
son Journal plus qu'il ne s'est
nourri d'elle. Elle s'est guérie de
la hantise de tout noter, de tout
conserver, dont l'origine est sans
doute le geste d'une petite fille
vainement agrippée à l'étoffe
cruelle et fuyante du manteau
paternel, geste dont elle a con-
juré l'amertume et l'angoisse :
souvent poussée à délaisser son
Journal pour le domaine pure-
ment imaginaire du roman, mais
« Il n'est pas obligatoire d'être à
jamais marqué par le premier
moule
Diane Fernandez
si Nin a composé toute une œuvre
à laquelle elle donna le titre glo-
bal de Cities of the Interior, (2)
elle n'abandonna jamais ses
cahiers et leur quête libératrice.
Quelle entreprise plus romanesque
que de s'enfanter soi-même? Peut-
(1) D.H. Lawrence, un unpro-
fessionnal Study dont les volumes
suivants sont traduits.
(2) Les miroirs dans le jardin.
Stock 1962. Une espionne dans la
maison de l'amour. Stock 1964.
COMMERCE
Cahier 14
vient de paraître
Qu'est-ce que la Métaphysique?
M. HEIDEGGER
(traduction nouvelle de Roger Munier, préférée par l'auteur.)
et
Le récit du délogé, de Roger Caillois
Rappel : cahier 9, Lou Salomé Andreas-Rilke
Cahier 13, le Cantique des Cantiques.)
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bon pour une plaquette gratuite
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0 0 ou 0 _nn_n
n
_ nn
n_
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 décembre 1969
9
Change: la mode, l'invention Effets de mode Jean·Pierre Faye publie un nouveau volume de "Chan·
Change: la mode, l'invention
Effets de mode
Jean·Pierre Faye publie un
nouveau volume de "Chan·
ge -. Celui-ci s'intitule " la
Mode, l'Invention - et com·
porte des études de Michel
Butor. Jean-Paul Aron. Roland
Barthes, Claude Ollier. Jean
Paris, etc. Ce volume com·
prend également des " Frag·
ments - de Balzac ou de Mal·
larmé, des définitions de die·
tlonnaire dont quelques·unes
sont piquantes et très actuel·
les.
Qu'on le veuille ou non, tous
ceux qui font métier d'écrire sont
assez subtilement mis désormais
sous le joug d'une mode intellec·
tuelle, à tous les niveaux de ses
effets possibles, qui pour se parer
des plumes de la tolérance n'en a
pas moins la peau peu perméable
à tout ce qui pourrait indiquer unë
véritable subversion des formes et
des sens.
Pour avoir jeté bas les idoles de
l'unité métaphysique, l'écrivain,
parmi d'autres, n'en a pas perdu
pour autant le goût de l'idolâtrie
(adoration qui va du pareil au
même, en confondant dangeureuse.
ment l'un et l'autre). Qu'il se laisse
prendre si volontiers au contrat de
mode «( fais ce qui me plaît et je
te dirai qui tu es » - très provisoi.
rement) tient à ce qu'il y trouve
Encore qu'en votre mode, ma-
dame, vous mettiez infiniment plus
d'audace - et d'humour - que
nous n'en mettons dans la nôtre:
peut.être parce que vous n'avez pas
tout à fait perdu le goût, vous, de
faire de votre parure l'instrument
de votre plaisir.
Philippe Boyer
Déf"mition8
Ce nouveau volume collectif de la série
Change? C'est le conflit et le contre-temps
de l'invention et de son piège : la mode.
Ou ce qui a été nommé la rhétorique
de
MODE, s1. Ce qui est du plus grand
usage à l'égard des choses qui dé·
pendent du goût et du caprice des
hommes.
mode, ou l'écriture de mode : " dans ce
présent absolu, dogmatique, vengeur, où
NOUVEAU VOCABULAIRE
la Mode parle? -
êurieusement, cliaque grande secousse
qui s'est emparée de l'écriture littéraire
- grande prose balzacienne, ou rupture
ou Dictionnaire portatif de la Lan·
gue française, avec la prononcia-
tion,
Contenant une définition claire
et précise de tous les mots, leur
genre, et les différentes acceptions
dans lesquelles ils sont ou peuvent
être employés, tant dans leur sens
propre que leur sens figuré;
Augmenté de tous les mots intro-
duits par la Révolution.
An XII (1803)
Balzao: Le démodé
Cette phrase : Ce qui n'est pas
à la mode, renferme dans sa courte
contexture le catalogue complet des
gloires déchues; elle enserre dans
sept petits mots l'histoire des mé·
rites méconnus, et des sots recon·
nus; des femmes passées et des
beaux en perruque; elle met sur
la même ligne les banquiers écono·
mes, les juges inamovibles, les 221,
les voitures jaunes, les héros de
juillet et les chiens anglais.
La plèbe de nos lecteurs d'ima·
giner peut-être que nous faisons
de la gratuité ou de la passion :
poétique mallarméenne - est accompa·
gnée par une critique ironique de l'effet
de mode. Balzac dénombre" les mots à
la mode ». Mallarmé fonde, dirige et rédige
pendant plusieurs mois " La Dernière
Mode ".
Ici une autre méthode est essayée : cere
tains" mots à la mode - sont retrouvés
dans leur contexte le plus ancien, et ainsi
comme démontés et mis à nu. Cette" ultra·
nudité ", remarquait Butor, que la Mode a
pour fonction tout à la fois de désigner
et de voiler.
Démonter le lexique et la syntaxe de
mode. en les écartant de la main, c'est en
même temps se donner une chance de
dévêtir et de toucher le corps même de
la langue qui s'invente.
MODE, s. m. / disposition régu.
lière; / ton dans lequel une pièce
est composée; ou Mœuf, manière
de conjuguer, terme de philosophie,
forme, manière d'être; -, s. f.
Mas, usage (dans les mœurs, les
vêtements, les plaisirs, les maniè·
res); usage actuel, mais passager,
dépendant du goût, du caprice;
manière.
J. P. F.
DICTIONNAIRE UNIVERSEL
de Pierre - Claude - Victoire Boiste
6< édition, augmentée par l'auteur
de nouveaux exemples de phrases
formant une collection de maximes
et pensées morales de bons au-
teurs, etc. (1803).
nullement ; nous regardons et nous
écrivons. En France tout est mode :
mais trois jours suffisent à user la
gloire la plus haute, le succès le
plus éclatant. Trois jours c'est
tout: le quatrième, on importune,
le cinquième, on ennuie, le sixième
on vous hait, et l'on vous proscrit,
le septième. Ce fut le temps de
faire le monde.
« De ce qui n'est pas à la mode D,
La Mode, Paris, oct.·nov.-déc. 1830,
une possibilité d'être que rien ne
lui garantit plus par ailleurs : le
droit d'émarger à certains registres,
et de reconnaître ici ou là, à défaut
d'une œuvre ou de lui-même, au
moins l'orthographe d'un nom qui
pourrait être le sien.
La mode intellectuelle qui nous
occupe aurait alors pour fonction
d'écarter son nouvel objet, l'écri·
ture, de ce lieu des corps où désir
et sens se prennent ensemble. Ce
qui va bien dans le sens d'une so-
ciété plus soucieuse du maintien
d'un ordre, destiné à juguler les
forces du désir, que de l'invention
d'un monde qui se soucierait d'arti·
culer ces forces entre elles.
MODALISTE, s. m. partisan des
modes, ibid.
Si la nature laissait une femme
telle que la mode l'arrange, elle
serait inconsolable.
ibid.
TEXTUAIRE, adj., s. m., livre où
il n'y a que le texte; qui sait bien
le texte (des lois); s. m. pl. sec·
taires qui ne s'attachent qu'au texte
(des livres saints).
t. 5, p. 300.
Ainsi l'on voit s'instaurer une
pression, voire un terrorisme, de
la mode dont l'effet de censure
s'avère à l'usage autrement plus
subtil et plus efficace que la désor·
mais folklorique interdiction à
l'affichage dont s'amusent encore
nos ancêtres, les descendants des
Gaulois. L'ordre social établi laisse
apparaître de trop belles conver·
gences d'intérêts entre ceux qui
organisent la répression et ceux qui,
dans le champ particulier de la
production littéraire, s'y asservis·
sent si volontiers, pour qu'on n'y
mette pas de part et d'autre un peu
de bonne volonté.
DICTIONNAIRE UNIVERSEL
de Boiste, 1823
10
LUCIEN La lettre de Soljenitsyne ELIA Moscou (A.F.P.). - L'écrivain soviétique Alexandre Soljenitsyne, exclu
LUCIEN
La lettre de Soljenitsyne
ELIA
Moscou (A.F.P.). - L'écrivain
soviétique Alexandre Soljenitsyne,
exclu ces jours derniers de l'Union
des Ecrivains de la R.S.F.S.R. (Rus-
sie), a protesté violemment contre
cette exclusion en envoyant à cette
union la « lettre ouverte » suivante :
« Il est honteux que vous ayez
ainsi foulé aux pieds vos propres
statuts. Vous m'avez exclu sans que
je fusse présent, comme s'il y avait
le feu, sans même m'avoir envoyé
une convocation ou un télégramme,
sans même m'avoir donné les qua-
tre heures nécessaires pour venir de
Riazan et assister à la séance.
tre vous cherchera à rayer la signa-
ture apposée sous la résolution prise
aujourd'hui. »
» Aveugles guides d'aveugles,
vous ne remarquez même pas que
vous allez dans la direction oppo-
sée à celle que vous aviez annon-
cée. En ce temps de crise, vous
êtes incapables de proposer à notre
société, qui est gravement malade,
quoi que ce soit de constructif, quoi
que ce soit de bon, sinon votre
haine, votre vigilance, votre « tenir
et ne pas lâcher ».
Votre stupidité
» Vous avez montré clairement
que la décision a précédé 1'« exa-
men». Vous était-il plus facile de
trouver, en mon absence, de nouvel·
les accusations ? Aviez-vous peur
d'être obligés de m'accorder dix
minutes pour répondre ?
» Je suis donc obligé de rempla.
cer ma réponse par cette lettre.
» Vos articles épais tombent en
lambeaux, votre stupidité s'anime
mollement, mais il n'y a pas d'ar-
guments. Il y a seulement le vote
à l'unanimité et les mesures admi-
nistratives. Et c'est pourquoi, à la
lettre de Lidia Tchoukovskaya, qui
est l'orgueil de la littérature russe
engagée, ni Cholokhov ni vous tous
n'avez osé répondre. Mais les pinces
administratives vont se refermer sur
elle. Comment as-tu pu admettre
qu'on lise ton livre qui n'a pas été
édité ? Quand les autorités ont déci-
dé de ne pas éditer, étouffe-toi,
n'existe pas, ne permets à personne
de te lire.
» On prépare aussi l'exclusion de
Lev Kopelev, ancien combattant du
front, qui a déjà fait dix ans de
camp alors qu'il était innocent. Mais
maintenant il est coupable. Pour-
quoi donc intervenir en faveur des
persécutés ? Pourquoi donc a-t·il ré-
vélé des entretiens secrets avec une
personnalité influente ? Mais pour-
quoi donc avez·vous de telles conver-
sations que vous cachez au peuple ?
Ne nous avait-on pas promis, il y a
cinquante ans, qu'il n'y aurait plus
jamais de diplomatie secrète. d'en-
tretiens secrets, de nominations et
de limogeages secrets et incompré-
hensihles, que les masses discute-
que sa perte se rapproche. Si de-
main les glaces de l'Antarctique fon·
daient, l'humanité tout entière cou-
lerait. Et alors, à qui enfoncerez-
vous dans la tête l'idée de la « lutte
de classe » ?
» Et je ne parle même pas de
ce qui se passera quand les quel-
ques bipèdes encore vivants erre·
ront sur la Terre devenue radio-
active et mourront. Il est temps de
se rappeler que nous appartenons
d'abord à l'humanité, que l'homme
s'est distingué de l'animal par la
pensée et le langage. Et que les
hommes, naturellement, doivent
être libres. Et que si on les enchaîne
nous reviendrons au stade de l'ani-
mal.
» La proclamation publique des
faits d'une manière honnête et
complète : voilà la première condi-
tion de santé de toute société, y
compris la nôtre. Celui qui ne veut
pas de cela, celui qui ne se soucie
pas de la patrie, celui-là ne pense
qu'à son intérêt. Celui qui ne veut
pas de cela pour la patrie, celui-là
ne veut pas la guérir de ses mala-
dies, mais seulement les faire entrer
à l'intérieur pour que la putréfac-
tion se produise là.
Les ratés
La conscience (et la gloire) des
lettres rus ses contemporaines,
Alexandre Soljenitsyne, a été exclu
de l'Union des Ecrivains soviétiques.
A· ses persécuteurs, l'auteur d'Une
journée d'Ivan Denissovitch a ré·
pondu par la lettre que nous pu·
blions ( dans une traduction de
l'A.F.P.).
Une vague d'indignation soulève
la· plupart des intellectuels du mon-
de entier contre une mesure stupide
sans doute mais d'une terrible effi.
cacité : mis hors d'état de publier
en URSS, Soljenitsyne est désormais
mis officiellement hors
d'écrire.
En France, signalons parmi
les protestataires deux organisations
généralement amies de l'URSS : le
Comité national des Ecrivains et
l'Union des Ecrivains.
dela
» Novembre, 1969.
» Alexandre Soljenitsyne.»
Diaspora
vient de paraître
EÉPHÉMÈRE
N° 11
"Odyssée pitoyable et mirobo-
lante d'un Tartarin de Damas
Georges Bataille
lyrique, bavard, mais avec le bon-
heur d'expression des conteurs
Le Coupable
(pages retranchées)
de l'Orient
là le roman
drame sans
larmes
Lucien Elia réussit
picaresque d'un
"
Philippe Denis
Cahiers d'ombres
MATTHIEU GALEY
L'Express
Michel Leiris
Plus rien
» Essuyez le cadran de l'horloge.
Vos montres sont en retard par rap·
port à notre temps. Ecartez les
lourds rideaux que vous aimez tant.
Vous ne soupçonnez même pas que
dehors il fait jour. Ce n'est plus le
temps des sourds, l'époque sombre
où il n'y avait pas d'issue, où il
vous avait plu d'exclure Akhma·
tova. Et ce n'est plus, non plus,
l'époque de la timidité et des temps
frileux où vous aviez exclu Paster·
nak. en poussant des hurlements.
raient de tout ouvertement ?
» Les « ennemis vont entendre »,
voilà votre excuse. Les « ennemis »
éternels et permanents donnent une
justification facile à l'existence de
vos fonctions et au fait que vous
existez. Comme s'il n'y avait pas
d'ennemis quand on nous avait pro-
mis que la vérité serait toujours dite
immédiatement. Mais que feriez-
vous sans ennemis ? Vous ne pour-
riez même pas vivre sans ennemis.
La haine, la haine qui ne le cède
Yves Bonnefoy
Dans le leurre du seuil
André du Bouchet
·figure
Laura Riding
Poet: a lying ward
"Lucien Elia plonge dans le tor-
rent de son sujet avec une vo-
lupté, une envie de tout montrer,
de tout nommer, qui font de ce
"roman" un document passion-
nant, une suite un peu étourdis-
sante de tableaux de mœurs.
scénes familiéres et folkloriques,
leçons de vocabulaire. de liturgie.
de gastronomie."
Pascal Quignard
FRANCOIS NOURISSIER
Les Nouvelles Littéraires
La parole et le bouclier
r-T-
dessins de Tàpies et de Dürer
» Cette honte ne vous a·t-elle pas
suffi ?
en rien à la haine raciale, est deve-
nue votre atmosphère stérile. Mais
» Voulez·vous l'épaissir? Mais
Ed. de la Fondation Maeght
10 rue Treilhard, Paris 8
l'heure est proche où chacun d'en·
c'est ainsi qu'on perd le sens de
l'humanité intégrale et unique et
FLAMMARION
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 décembre 1969
11
e UI est-ce? Pierre Bourgeade a rencontré un certain nombre d'écrivains à qui il a
e
UI est-ce?
Pierre Bourgeade a rencontré un certain
nombre d'écrivains à qui il a posé des
questions inusitées. Elles ne se rappor-
tent ni à leur vie ni à leur œuvre, mais
à ce qu'Ils ont en eux de caché, de secret,
d'Imaginaire, ce qu'en somme, ils ont fait
passer dans leurs ouvrages, sans toujours
en être conscients. et qu'Ils n'auraient pas
toujours envie de révéler.
Il y avait là. pour la Quinzaine littéraire
la possibilité d'un jeu. Qui est l'écrivain
rencontré par Pierre Bourgeade?
Les lecteurs qui nous envoient une ré·
ponse juste, dans le délai d'un mols,
bénéficient d'un abonnement de trois
mois (ou, S'ils sont abonnés, voient leur
abonnement prolongé de trois mois). Ceux
qui auront découvert tous les écrivains
interrogés (ou presque tous) recevront
de la Quinzaine littéraire un cadeau.
Les écrivains interrogés jusqu'à présent
étaient François Mauriac, André Pieyre de
Mandiargues, J.M.G. Le Clézio. Nathalie
Sarraute, Eugène Ionesco, Pierre Klossow·
ski, Raymond Queneau. Marguerite Duras
est le huitième et Claude Roy le neuvième.
Qui répond aujourd'hui aux questions de
Pierre Bourgeade?
Pierre Bourgeade. Vous rê-
vez?
P. B.
Vous le revoyez?
dans France-Soir pour recher-
cher des rêves?
çais, peut-être?
X. Oui. Dans d'autres rêves.
P. B. Dans la Quinzaine litté-
X. Oui. Et vous?
P. B.
Oui. J'avais découpé
P. B. Dans quelles circons-
tances.
P. B.
Oui.
l'annonce. Je Ils les petites an-
nonces tous les jours.
X. Je suis avec lui. Nous de-
X.
Souvent?
vons partir. Nous devons partir
très vite. Il ne reste que sept
X. CHERCHE REVES POUR
P.
B. Quelquefois.
minutes. SEPT MINUTES. Je fais
ma valise, aussi vite que je
X.
Quoi 7
peux, et au fur et à mesure que
je la fais, elle se vide. Elle ne se
COLLECTION. Mon nom. Mon
adresse. J'ai eu beaucoup de ré-
ponses. J'ai fait paraître l'an-
nonce une seule fols, Il y a plus
P. B. Des trucs qui font peur.
remplit pas. Je la remplis de
journaux. Je n'emporte que des
d'un an, et je reçois encore des
lettres. J'en ai reçu plusieurs
ces jours-ei.
X. Par exemple.
journaux. Le type me dit : « Fais
vite. Fais vite •• La valise n'est
P. B.
Ça ne m'étonne pas.
P. B. Je suis en haut d'une
montagne. Je regarde les nua-
ges, en bas. Ils montent. Quand
Ils m'atteidront, je mourrai. Ce
n'est pas des nuages, c'est un
gaz. Je ne peux pas m'échapper.
Ils montent. Ils m'atteignent. Je
me réveille.
jamais prête. Tout d'un coup je
me dis : « Ce n'est pas : sept
minutes. C'est : cette minute.»
C'est un jeu de mots. Vous savez
que j'ai fait passer une annonce
X. Les gens ont écrit. Télé-
phoné. Maintenant, je voudrais
faire paraître une nouvelle an-
nonce. Dans le Chasseur Fran-
raire, en tout cas. Mais le Chas-
seUl' Français est plus lu. A une
certaine époque, je correspon·
dais avec des espions, ou plutôt,
avec une jeune fille très timide,
ce qui fait que je n'avais pas osé
lui donner mon nom, mais un
faux nom. Je donnai ce faux nom
à une boîte postale privée et
j'allai y chercher mon courrier;
je ne reçus qu'une seule lettre.
Un jour que je venais en vain
chercher du courrier, je vis deux
ou trois messieurs retirer le
leur : ils ployaient sous le poids
de centaines de missives. La
tenancière de l'officine me
laissa entendre qu'il s'agissait
de correspondants du Chasseur
Français.
X. Je fais souvent un rêve
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tre mon annonce 1
analogue. Je suis devant une
montagne. Je la regarde. Je me
dis: « Ce n'est pas une mon-
tagne. C'est de l'eau. C'est une
montagne d'eau. Elle va m'écra-
ser. D Je me fais peur. Je dirige
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Mexique. Il grimpe sur une pyra·
mide, une de ces pyramides à
marches. C'est un effort ter-
rible. Il arrive en haut. Là, il
grave nos deux noms sur la
pierre et il pisse dessus.
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X.
Après, Il descend et Il
ELE EPARGNE 55 Qut.
CHA. 56-90
entre à la Trappe.
Chez vous ce soir TV Àble
ant. NI Qut. ni monnay. Es·
Ce sont des gens Jeunes qui
écrivent. Pas une seule personne
âgée. Des jeunes filles, des écri·
vains, des peintres, des em·
ployés de bureau. L'un de ces
correspondants m'a téléphoné.
Il ne voulait pas m'écrire. Il vou-
lait absolument me voir. Il vou-
lait absolument me remettre son
rêve « en mains propres D. C'est
l'expression qu'II a utilisée.
FacilitéS de pelement.
P. B. Ciel 1
sai gret. IS engag. 1er _s.
MARTIN 25' ANNEE.
OCCASIONS
ELY. 70022.
2 mols .pr, IIvr. 627001-046-
TV. NI caution ni tlrellN.
Fonnule nouvelle. 607-13--41
P. B. Vous avez été chercher
DIVERSES
X. Il en est sorti.
ANIMAUX
le rêve?
13
J:NTRJ:TIJ:N SJ:CRJ:T X. Oui. Sur les quais. Dans Pyramides humides un petit café, sur les
J:NTRJ:TIJ:N
SJ:CRJ:T
X. Oui. Sur les quais. Dans
Pyramides humides
un petit café, sur les quais.
a mis dans sa lettre des mor-
ceaux d'écorce de platane. Des
débris de rêve.
P. B.
Il avait le rêve à la
main?
P. B. Faites-vous des rêves
prémonitoires?
X. Non. Il m'avait dit: ft J'au-
Transports en commun
rai France-Soir à la main •• Je
suis entré dans le café. Il y avait
plusieurs hommes. Ils lisaient
tous France-Soir. Nous nous
sommes trouvés quand même.
Je reçois des lettres d'Injures
quelquefois. On me dit : « Sa-
X. Presque jamais. Mais il
m'est arrivé plusieurs fois de
rêver quelque chose qui allait
arriver dans la vie de quelqu'un
d'autre. Par exemple, une nuit,
je rêve d'une amie qui me dit :
Rêves pour collection.
« It's a midget •• « Midget .,
laud. -
c'est un mot anglais peu cou-
P. B.
Vous répondez à cha-
que lettre?
rant qui veut dire « naine -. Le
lendemain mon amie me raconte
cette histoire : une femme vient
la voir, lui parle longuement de
X. OuI. Sauf aux injures. On
me pose des questions : « Est-ce
que vous échangez les rêves?
Est-ce que vous les achetez?
Est-ce que vous avez l'intention
sa Jeune fille, des soucis qu'elle
lui donne, etc. Mon amie écoute.
La jeune fille entre. C'est une
naine.
de les publier? n.
-
P.
B.
La mère ne l'avait pas
dit?
P. B. Montrez m'en un.
X. Non. Elle avait tout dit,
X. Oui, Il a dit qu'II ne savait
X.
Mals je ne peux pas 1
sauf ça.
C'est impossible. Quelqu'un me
confie un rêve. Je ne peux abso-
qui est sous la cagoule. Un Jour,
il ne se réveille pas au même
endroit. Le rêve continue. Il
P. B.
Une naine?
pas s'il était lui-même ou s'il
était un autre en train de rêver
qu'il était Borges.
lument pas le montrer.
arrive jusqu'au lieu du supplice.
On enlève la cagoule. C'est lui.
X.
P. B.
C'est vrai.
Oui.
P. B.
Il est peut-être moi?
P. B. Je ne connaissais pas
Borges : Bourgeade. C'est la
X. On me demande aussi s'II
P. B. Mince!
existe un club. Les gens sont
très seuls. Ils aimeraient entrer
même chose. Dommage que je
n'en sois pas sûr.
X. Oui. Il est vrai que j'ai fait
dans une société secrète. Une
société de rêve en commun. De
transports en commun.
aussi, un jour, un vrai rêve pré-
monitoire. J'étais en voyage à
l'étranger. Je vais voir des amis
qui habitent une sorte de grand
ce récit. Mais je pense souvent
à celui des deux théologiens.
Deux théologiens se combattent.
L'un fait que l'autre brûle vif.
Puis lUi-même est brûlé vif. Il
arrive devant Dieu. Il volt alors
que, pour Dieu, son ennemi et lui
sont la même personne. Borges
est un génie.
X. Mais oui. Qui êtes-vous?
P. B. Ce n'est pas possible?
P. B.
Et vous? Qui êtes-
vous?
X. Non. On ne peut pas rêver
à deux. Ni à plusieurs. N'est-ce
pas?
P. B
n
H.L.M. Je couche chez eux. La
nuit je rêve que je suis contre
le mur de l'H.L.M., que quelque
chose m'écrase contre le mur
avec une force insensée. C'est
une sensation aHreuse. Impres-
sion de mourir. Envie de chanter,
de vomir, de rire. Et une volx dit
que le lendemain quelqu'un va
X. Tiens, vous êtes comme
moi, quand on vous interroge,
vous mettez votre main sur votre
bouche, vous mordez vos doigts
et vos lèvres.
P. B. Oui.
mourir là. Un enfant. Or il n'y
avait pas d'enfant dans cette fa-
mille. Je n'ai prévenu personne.
Le lendemain, un petit garçon
est venu faire une course dans
l'immeuble. Il a mis la tête dans
la cage pour voir si l'ascenseur
Cette fols, il s'est passé quelque chose de bizarre. Sur 31 réponses reçues,
24 désignent Michel Butor comme ('écrivain avec qui s'est entretenu Pierre
Bourgeade. Trois de nos lecteurs seulement ont reconnu Claude Roy : M. Victor
Cherner à Paris 19', Mlle Nicole Gilbert à Paris 15' (4" réponse Juste),
Mlle Rose Fer à Nyons. S'il est vrai que beaucoup des paroles de Claude Roy
eussent pu être prononcées par Michel Butor, et s'II est vrai encore que nos
deux écrivains ont beaucoup de goûts en commun (pour Jules Verne, par
exemple, ou pour Proust, et c'est à propos de ces deux exemples que sont
surtout nées les erreurs d'Identification), Il n'en reste pas moins qu'on pour.
rait, sur d'autres Indices Il est vrai, difficilement les confondre. Quoiqu'il en
soit,citons la lettre de Nicole Gilbert :
X. On s'explique aussi. On
arrivait. Il a eu la tête écrasée.
m'envoie le rêve et, avec le
rêve, le mode d'emploi. te J'avais
fait ceci la veille. C'est parce
que, etc. )J On m'envoie des des-
Chère Quinzaine,
Quand on Joue à l'Interviewé mystérieux, on ne publie pas, quinze Jour.
P. B. C'est affreux.
sins explicatifs.
X. Oui. Dans Borges, il y a
des rêves plus eHrayants en-
core. Un homme rêve tous les
avant, un • Mol Je • trop révélateur 1
Exemples : le roman d'amour déçu, et aussi le goût de Proust - qui serait
banal s'II n'était pas exprimé en reprenant l'Image de la fleur Japonaise utilisée
Justement par Giraudoux à propos de Proust (et l'on sait combien Claude Ro.y
aime et connait Giraudoux).
A partir de là, tout est clair : la Chine, Alice au Pays des Merveilles, etc.
P.
B. Erotiques?
X.
Parfois. Les hommes. Pas
les femmes. Un jour, quelqu'un
jours d'un condamné qu'on con-
duit au supplice, le visage cou-
vert d'une cagoule. Il se réveille
toujours à temps. Il ne sait pas
Nicole Gilbert
La Quinzaine littéraire, du 1- au 15 décembre 1969
13
INÉDIT Deux poètes cc métaphysiques " Lea Editions Seghers pu- blient un recueil de •
INÉDIT
Deux poètes cc métaphysiques "
Lea Editions Seghers pu-
blient un recueil de • poèmes
élisabéthains,. choisis et
traduits par Philippe de Roth-
schild. Del contemporains
de Shakespeare jusqu1aux
poètes métaphysiques, on y
suit le touts de la poésie an-
glaise. Nous donnons deux
poèmes de deux des plus
grands poètes métaphysiques.
Ils sont précédés de quelques
extraits d'une étude de Ste-
phen Spender qui présente
ce volume.
Oui, j'aime et la blonde et la rousse. Celle
Qui s'offre abondante ou qu'indigence trahit,
Celle à s'en aller seule ou par masques et ris,
Celle des foins ou du faubourg la belle,
Celle qui croit ou le prétend,
Celle œil-éponge et larmoyant,
Ou, bouchon sec, sans un pleur pour autant,
Oui j'aime, toi, toutes, elles et elles,
Oui j'aime qui je sais est l'infidèle.
Pour nou., Angl.I., pen.er
• EII •• béth.ln -, ç'est voir une
p6rlode qui commence bien
avant et s'étend bien af)rèl les
quarante-clnq ans, 1558-1603. du
règne d'Elisabeth. L'aube de la
poésie élisabéthaine commence
avec les Tudor, sous le règne de
son père Henri VIII, se poursuit
après elle jusque dans les pé-
nombres et le. Incertitudes des
règnes Jacobins et Carollnlens
(James 1"', Charles 1 er , Charles
Il). La période Tudor·Ellsabeth,
c'est le .olell du premier matin,
.lIlonn6, d'éclairs de violence.
Puis vient une grande plaine
de paix toute relative, entrecou-
pée de guerres, de menaces,
d'alarmes et terreurs. l'époque
s'achève dans l'obscurité d'un
crépuscule mourant. Plus tard,
s'élèvera un nouvel astre luml·
neux, la lune puritaine de Mil·
ton, face au grand soleil élisa-
béthain.
copes habituent le regard aux
Images de la lune. le. astro-
nomes font état de surprenantes
étoiles, de téméraires comètes.
N'est-il quelque vice qui te séduise ?
N'est·ce point ton tour, tel pour ta mère ce fut?
Les vieux vices usés, un nouveau cherches-tu ?
L'homme fidèle est-ce là ta hantise ?
Ne l'est aucun, point ne le sois •
J'en veux, prend-en, tous deux vingt fois.
Vole-moi, mais sans lien, et lâche-moi.
Dois-je pour exercer sur toi mon zèle,
L'époque élisabéthaine est
celle où l'on passe de l'état
féodal au monde moderne Indi·
vidu'alisé, où le héros, en dépit
de forces hostiles agissantes, se
. lance dans de grandes aven·
tures.
l'accent est mis sur la nou-
veauté. L'art nait d'un conflit
entre l'inédit audacieux et les
voles - presque antiques -
Etre un sujet soumis d'une fidèle ?
Vénus entend mes soupirs et me jure
Sur le plus doux d'amour, sur sa variété,
Qu'elle n'en a rien su ; ce ne peut s'accepter.
Elle va, s'informe, vient et m'assure
Hélas, les pauvres, deux ou trois
Hérétiques d'amour, d'émois,
du classicisme. La· poésie élisa·
béthalne - elle est en cela de
la Renaissance -
veut absorber
D'une constance alarmante font loi.
Soit, leur ai.je dit: Tu te veux fidèle?
Qui fidèle est se fie à l'infidèle.
Nous qui sommes de l'Ile, en
relisant les poèmes de cette
anthologie, nous voyons les re·
flets de l'aube, puis du plein
jour, enfin de la nuit envahis-
sante. Tableau qu'historiens ou
critiques se plairont à rectifier.
Ainsi, la poésie des débuts, sur·
tout celle de Wyatt, est plus
complexe qu'II ne parait. La plus
tardive, celle de George Herbert,
retourne à l'innocence. C'est au
déclin du règne d'Elisabeth et
le plus d'Idées nouvelles, de
matériaux nouveaux tirés des
• Terres-Neuves • sans cesser
de poursuivre les leçons des
classiques, les règles héritées
de l'antiquité. Laissant de côté
ceux qui veulent Innover' pour
seulement Innover, l'origina)lté
élisabéthaine est d'assimiler le
nouveau mals de retourner aus·
sitôt aux sources anciennes.
Elle diffère en cela de la démar·
che moderne qui, pour suivre.
les lois de l'invention scientlfl·
que, Impose le neuf, efface le
passé soudain suranné. C'était
alors l'occupation de nouveaux
territoires que l'on voulait colo-
niser et cultiver avec les Ins-
truments des anciennes clvlli·
John Donne (1572-1631)
Chansons et Sonnets. 1633
L'HOMME
L'Homme est toute symétrie.
Bel équilibre membre à membre tel
Tout de l'univers monde à monde
Chaque au plus distant fraternel.
Pieds et tête, l'intimité les lie
Commme aux lunes, aux ondes.
satlons.
à l'arrivée de James 1 er que la
poésie anglaise perd de son
Innocence, s'enfonce en une
complexité croissante, mais à
travers de nouvelles richesses
Il y passe comme un regret
de la lumineuse simplicité du
vrai grand Jour élisabéthain.
Shakespeare Introduit plus de
mots nouveaux dans sa poésie
qu'aucun autre poète. Pourtant
Il se moque de la mode et de
l'écriture qui recherche unique-
ment la nouveauté. Les Elisabé·
thalns s'arrangent pour absorber
les Idées, les changements de
leur temps, sans pour autant
admettre une littérature sans
précédents, qui ne pourrait être
jugée par les normes du passé.
Il se méfient de l'originalité, Ils
ont peur d'un avenir qui englou·
tirait le passé, Ils en appellent
à Rome et Athènes.
Rien si loin n'est allé
Qu'Homme n'ait pris, tenu pour prise et proie.
Son œil enclot l'astre volé.
Si peut qu'il soit, il est la sphère.
L 'herbe vive en nos 'chairs soigne et côtoie
L'ami qui la requière.
Fier, Il y attache son nom.
Etre moderne c'est se laisser
envahir par des théories, des
découvertes. Elles mettent en
cause valeurs et croyances dont
les hommes se èroyaient sars.
Copernic, dont les théories sont
largement répandues, déloge la
terre du centre du système
80lalre. Les Inventions concré-
tisent les théories. Des téles·
L'étoile, Un lit défait.
La nuit, le rideau qu'un soleil dépose.
Chants d'aube et le cerveau renaît.
Toute chose en chacun s'inscrit.
En nos chairs au fait d'être, à notre esprit
Miroite effet et cause.
Stephen Spender.
L'Homme a des serviteurs
Plus qu'il n'en peut connaître. Errant il gronde.
S'en prend à qui lui veut du bien.
Pâle et hâve de mal et peur.
o torce d'amour ! L'Homme est un monde.
Un autre est son soutien.
Georges Herbert (1593. 1633)
Le Tempk. 1633
14
AUX ÉDITIONS RENCONTRE ANTHOLOGIE DELA CORRESPONDANCE FRANÇAISE Chaque volume renferme • des notices
AUX ÉDITIONS RENCONTRE
ANTHOLOGIE
DELA
CORRESPONDANCE
FRANÇAISE
Chaque volume renferme
• des notices biographiques sur chacun des auteurs
des informations sur la genèse de la correspondance
la présentation suit l'ordre chronologique de la date de
naissance des auteurs.
7 volumes de près de 500 pages en moyenne, au format de
12,5 x+8,5 cm, reliés plein Skivertex vert foncé ombré, dos
et plat supérieur gaufrés or, faux nerfs, coins arrondis,
signet de soie or.
On peut, à de rares exceptions près, considérer la litté-
rature épistolaire comme un genre disparu. Elle n'a
pas survécu à la généralisation de l'usage du télé-
phone. Depuis « Le Trésor épistolaire de la France»
d'Eugène Crépet paru en 1865, il n'existait aucUne
anthologie importante de la correspondance française.
Le moment est donc vènu de dresser un bilan de ce
genre littéraire tenant compte des admirables décou-
vertes faites par de nombreux chercheurs et amateurs
depuis le début du siècle. Ce choix des plus belles et
intéressantes lettres en langue française vous le
trouverez dans les sept magnifiques volumes parus
aux Editions f?.encontre sous la direction d'André
MAISON. Il constitue une riche et passionnante
documentation historique, sociale et humaine, de la
.5R.
vie de la France du XVIe au xxe siècle.
Dans les bonnes librairies
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 décembre 1969
15
ARTS La dimension cachée Jean-Louis Ferrier La forme et le sens Denoël, éd. 217 pages.
ARTS
La dimension cachée
Jean-Louis Ferrier
La forme et le sens
Denoël, éd. 217 pages.
Entretiens avec Vasarely
P. Belfond, éd. 182 p.
Quelque chose a changé dans
l'appropriation de la peinture
par le langage - et peut-être
d'abord ceci que l'on ne traite
plus la peinture comme un
langage
V 0 ici quelques
années, la présentation des
figures plastiques excitait un
curieux dévergondage méta-
physique, d'autant plus frap-
pant qu'il répondait à l'im-
pressionnisme des critiques.
Quattrocento n'était un spec-
tacle pour Vasari ou Piero
della Francesca. Il s'agit de tout
autre chose, puisque le peintre
a à intervenir dans cet univers
où se mêlent les constructions
établies par le passé et les nou-
velles esquisses d'une structure
encore non formulée. On sait
que les peintres italiens n'ont
pas vu Florence dans son archi-
tecture nouvelle, mais qu'ils ont
construit par avance une ville,
image systématique de ce que
devait être le monde en devenir.
En présentant la Forme et le
sens, Jean-Louis Ferrier estime
qu'il propose des éléments pour
une sociologie de l'art: il s'agit
d'expliquer et de rendre compte
du texte pictural et du système
qu'il implique, lequel englobe
à la fois le peintre, le monde
où il s'enracine et les prolon-
gements de son expression sur
les publics qu'il touche avec
plus ou moins de rapidité. On
voit qu'il s'agit de tout autre
chose que d'associer librement
des idées abstraites à propos
de la peinture.
Certes, on reconnaît dans ce
parti-pris l'écho de la réflexion
de Merleau-Ponty (dont on sait
l'importance qu'il attachait à la
fin de sa vie, au déchiffrement
de l'art des peintres) et de
Pierre Francastel. Au-delà ou
en-deçà des théories ou des
esthétiques, la trame même des
œuvres propose un ensemble
de signifiants dont nous devons
en somme chercher la significa-
tion. Renversement qui explique
peut-être l'élément passionnel
qu'entretient l'existence d'une
œuvre d'art.
De tous les textes contenus
dans la Forme et le sens, l'ana·
lyse que propose J.-L. Ferrier
de l'œuvre de Klee est sans
doute la plus frappante. Il existe
en somme assez peu d'études
sur Klee qui cherchent à expli-
quer le cheminement de cette
création à travers les spécula-
tions rigoureuses du plus pré-
médité des peintres contempo-
rains.
On suit donc les démarches
de ce que Ferrier appelle • un
Ainsi, Vasarely ou les jeunes
peintres américains. Mais pas
tout avec le même bonheur.
Pour les uns, comme Rauschen-
berg, il s'agit peut-être de dé-
truire le monde établi, la civili-
sation américaine, en la disqua-
lifiant par d'absurdes (apparem-
ment) rençontres de signes. Et
c'est un peu ce que Manet avait
réussi en tirant d'un Giorgione
célèbre et académisé la repré-
sentation d'une fille nue au mi·
lieu de rapins habillés. Ferrier
a raison d'évoquer ce rappro-
chement.
Pour d'autres, et précisément
Vasarely, il s'agit de définir par
avance (un peu comme l'avait
tenté Klee) le système du
monde lui-même, tel qu'il résulte
de l'action de l'histoire contem·
poraine et de l'action des tech·
niques. A la folie technocratique
déchaînée, le peintre objecte
l'inquiète recherche d'une grille
cachée sous l'apparente bonne
conscience de notre monde.
Vasarely : Hommage à Malevitch, 1952·1958
imaginaire opératoire " qu'il
serait aussi vain de déduire des
idéologies successives et pas
toujours cohérentes du Bauhaus
que de tirer comme l'ont fait
certains critiques américains
d'une sensibilité mystique. Dès
lors, il ne s'agit pas de nommer
le fantastique ou l'onirisme,
mais de comprendre pour quelle
raison l'onirisme et le fantas-
tique (désignés par nous) sont
des instruments de spéculation
agissant sur la matière ou, plus
largement, le cosmos.
Si « les formes sont des
forces dans les tableaux de
Klee n, cela signifie d'abord que
le système du peintre est de
construire un univers, sans
doute plongé dans le clair-
obscur de la connaissance inté-
rieure (non de la subjectivité!)
mais qui rende compte de la
composition des choses réelles,
un visage, un paysage. Il s'agit
d'un
fait de civilisation" com-
parable à celui qui, au XVIe siè-
cle, entraîne certains savants
et certains peintres à recons-
truire l'anatomie du corps
humain.
On voit que la méthode de
Ferrier peut aider la peinture à
retrouver son statut de spécu-
lation objective sur la réalité.
Parlant des nouvelles recher-
ches picturales américaines ou
s'entretenant avec Vasarely, il
esquisse un système de lan-
gage capable de rendre compte
du système pictural.
Bien entendu, la civilisation
technicienne n'est pas un spec-
tacle pour le peintre, pas plus
que la civilisation italienne au
On dira que l' • éthIque" de
Vasarely n'entraîne pas une
adhésion révolutionnaire. Mais
l'idéologie se soucie-t-elle d'in-
tégrer la recherche qui creuse
sous le monde pour trouver le
langage caché ? Les • socia-
listes " du temps de Marx se
moquaient de cette • classe so-
ciale " qu'ils prétendaient ne
voir nulle part. Evidemment, la
forme interne et dynamique de
la
matière sociale n'éclate pas
en
plein jour: elle est une cons-
truction utopique dont la suite
des événements seule apporte
la preuve. Elle est en somme
un pari. Et la peinture, le sys-
tème des peintres tel que le
définit J.-L. Ferrier, sont, eux
aussi, un pari sur la connais-
sance du monde.
1 Jean Duvignaud
18
• La BlaIn de ReBlbrandt 1 Henry Bonnier L'Univers de Rembrandt 80 reprod. de dessins.
La
BlaIn de ReBlbrandt
1
Henry Bonnier
L'Univers de Rembrandt
80 reprod. de dessins.
Henri Scrépel, éd. 120 p.
combien nuancée, leur propre
finalité, alors que certains
autres, mais non moins remar-
quables, ne sont que des exer·
cices graphiques ou des études
en vue d'un travail plus poussé.
Mais ce qui donne à nos yeux
tant de prix à ces dessins où
l'on peut suivre sur le papier
le mouvement même de la main
de Rembrandt, et ce qui différen·
cie essentiellement l'esprit d'un
tel travail de celui de sa pein-
ture, c'est l'extraordinaire liber-
té avec laquelle cette main s'est
exprimée, sûre d'elle, sûre de
son pouvoir évocateur, même
alors que les formes sont, en
quelques traits, plus suggérées
que décrites.
Cette main de Rembrandt,
c'est elle aussi qui nous étonne
et qui nous éblouit dans le tra-
vail, cette fois longuement éla-
boré, de ses eaux-fortes dont les
plus belles pièces, plus de deux
cents, nous sont montrées à
l'exposition du Louvre. Ici, nous
pouvons suivre les intentions
du graveur et la progression de
ses idées relatives à la façon
de concevoir un sujet au fur
et à mesure qu'il le voyait appa·
raÎtre sur le cuivre, et nous les
suivons d'autant mieux qu'une
succession d'états pour une
même gravure nous permet de
voir les changements apportés
par l'artiste en reprenant la
planche à l'acide ou à la pointe
sèche, et en modifiant les encra-
ges et les papiers. (Signalons
la perfection des épreuves expo-
sées, la plupart d'entre elles
ayant été tirées par Rembrandt
lui·même sur sa propre presse).
C'e,st ainsi que, dans bien des
cas, on peut constater la dispa-
rition progressive des détails,
un acheminement vers ('obscur
et cet attachement toujours plus
rigoureux à la lumière essentiel·
le : répandue d'abord largement
sur la scène - comme dans le
groupe de Jésus-Christ au tom·
beau - elle
se réduit peu à peu
n'être plus qu'une mystérieuse
irradiation des personnages eux-
mêmes et devient, au dernier
état, un éclairage à peine suffi·
sant à déchiffrer les trois ou
quatre principales figures émer·
geant des ténèbres.
Rembrandt reste ainsi dans
ses eaux·fortes ce qu'il s'est
montré dans ses peintures, un
a mou r eux de l'ombre, un
enfouisseur dans le secret de la
nuit des parcelles d'or qui sour-
dement brillent du feu de la ré·
vélatlon. Opération à la· fols
mystique et alchimique, où le
théâtre de la Bible transforme
chaque acte en mystère, apporte
à
Exposition Les plus belles
eaux·fortes de Rembrandt
Catalogue préfacé par
Maurice Serullaz et Frits Lugt.
Musée du Louvre,
Galerie Mollien.
Les ouvrages et les exposi·
tions consacrés à Rembrandt,
en cette année du troisième
centenaire de sa mort, nous
entraînent à unè nouvelle
exploration de son œuvre,
dont l'étendue et la disper·
sion font que nul peintre,
parmi les plus célèbres, n'est,
en vérité, aussi mal connu.
Rares, en effet, sont ceux qui
peuvent se flatter d'avoir vu
plus qu'une faible partie des
six cents peintures, des trois
cents gravures et des innom·
brables dessins qu'il a lais-
sés, et la connaissance des
importantes collections hol·
landaises et anglaises ne sau·
rait dispenser de celle des
vingt-quatre Rem b r and t
conservés à Léningrad, au
Musée de l'Ermitage.
chaque drame, dans l'opacité
de la souffrance et du malheur,
ces quelques gouttes de soleil
qui propagent l'espoir.
à
Il est néanmoins plus facile
de voir les tableaux que les des·
sins, et c'est pourquoi l'on
prendra grand plaisir au choix
qu'en a fait, dans son livre,
Henry Bonnier. Dans cet Univers
de Rembrandt, l'auteur retrace
l'histoire de tout ce qui fut
effectivement pour le peintre
un « univers» sans doute limité
dans l'espace, mais d'une ri·
chesse illimitée dans la vision
de son esprit créateur.
Ces dessins à la plume d'oie
ou au roseau, à l'encre de Chine
et, surtout, au lavis de bistre,
montrent l'importance de ces
procédés dans l'œuvre de Rem-
brandt et comment ce fut pour
lui un moyen d'expression inter-
médiaire entre le tracé purement
linéaire et la peinture. Les
Chaumières sou s un ciel
d'orage, la Vue de Londres, une
Sainte Famille, sont, en outre,
des dessins ayant trouvé dans
leur exécution même, dans leur
coloration monochrome mais
Rembrandt : /éaru·Christ présenté au peuple (1655).
La Quinzaine littéraire, du 1"' au 15 décembre 1969
17

Mais, génial metteur en scène de .Jésus guérissant les malades (la fameuse Pièce aux cent flo- rins) , des Trois Croix, de la Pré- sentation au Temple, de la Mort de la Vierge, l'aquafortiste est aussi le paysagiste le plus atten· tif aux simples spectacles de la nature. La Chaumière à la grange de foin, le Paysage aux trois arbres, le Paysage aux trois chaumières, le Bouquet de bols, sont des œuvres qui, plus que toute autre peut-être, rejoi- gnent, par une sorte de nervo- sité naturelle du trait, la liberté des dessins. Une des planches les plus curieuses de l'exposition' du Louvre est une Fuite en Egypte pour laquelle Rembrandt, vers 1653, utilisa un cuivre déjà gra·

vé par Hercules Seghers. Il représentait Tobie traînant (par terre) son grand poisson et suivi de l'Ange Raphaël portant son épée, figures que Rembrandt effaça sur le métal pour les remplacer dans le même pay- sage (si typiquement segher- sien) par la Sainte Famille en route vers l'Egypte. Une épreuve de la planche de Seghers tirée avant ces transformations per- met de la comparer avec les trois états dus au travail dé Rembrandt. (N'oublions pas que celui-ci, dan s la collection d'œuvres d'art qu'il dut se rési- gner à vendre en 1657, possédait huit tableaux de Seghers). Or, ceux que cette « collaboration • a pu étonner - indigner ou enchanter ? - seront peut-être

pu étonner - indigner ou enchanter ? - seront peut-être Rembrandt : Adam et Eve (1638),

Rembrandt : Adam et Eve (1638), détail.

intéressés de savoir qu'un troi- sième auteur doit être cité dans cette composition : Adam Els- heimer, dont un dessin conservé au Fitzwilliam Museum de Cam- bridge montre les figures de Tobie traînant (par terre) son grand poisson et suivi de l'Ange Raphaël portant son épée, dans une attitude en tout point sem-

blable à celle des figures de Seghers. Le minuscule village, dont on voit le clocher pointer dans le lointain, existe, lui aussi, dans le dessin d'Elsheimer qui, d'autre part, peignit une Fuite en Egypte dont s'inspira Rem- brandt. Ce fut peut-être pour lui une manière de la lui restituer. Jean Selz

pour lui une manière de la lui restituer. Jean Selz LE DE YERRES EN UN ENSEMBLE

LE DE YERRES EN UN ENSEMBLE ARCHITECTURAL, LES DIVERS SPORTIFS, SOCIAUX ET CULTURELS DE LA COMMUNE.

L'ENSEMBLE DE CES EST AU SERVICE DE L'ENSEMBLE DE LA POPULATIQN. LEUR UTILISATION:

TOUT AU LONG DE LAJOURNH. DE LA SEMAINE ET D.E PAR LES JEUNç.S COMME PAR LES ADULTES,

ASSURE LEUR PLEIN EMPLOI.

.

réalisation gllP L'Abbaye, Yerres Essonne-925.39,8ü

ÉCONOMIE

La société de consommation

POLITIQUE

Raymond Ruyer Eloge de la lociété de comommation Calmann.Lévy éd., 331 p.

risque trompeur. Le lecteur biaisé ou peu averti des questions éconoJ;JlÏques l'isque de ne voir là· dedans qu'un simple plaidoyer pour la consommation privée, et un dénigrement systématique de toute action de l'Etat sur la struc· ture de la demande. Il y a de cela bie!! sûr, et l'on pourrait s'amuser à faire un parallèle entre Ruyer et le' Milton Friedman de Freedom and Capitalism. En un temps qui, comme le nôtre, a enfin pris conscience de l'impor- tance économique et sociale des équipements dits collectifs, pren- dre position pour une modération des dépenses publiques semble le signe d'un esprit réactionnaire ou passéiste. Ce serait oublier ce que les dé· fenseurs les plus lucides des « con- sommations collectives savent bien, et que l'on peut résumer dans les trois points suivants:

1° Si les mécanismes du marché, c'est·à-dire la régulation de l'offre et de la demande par le jeu des prix sont toujours utilisés (voire « redécouverts dans les pays de l'Est) alors qu'on ne s'éclaire plus

à la lampe à pétrole, ce n'est pas

à la suite d'une inexplicable aber-

ration mentale, mais à cause des avantages fonctionnelles qu'ils présentent, et notamment la pos- sibilité de décentraliser les déci- sions jusqu'au niveau dee ména- ges, leur permettant ainsi de pra· tiquer ce que Ruyer appelle joli- ment l' « autogestion de leur salaire

Dans une interview récente à France.Culture, l'auteur a expli- qué la genèse de ce livre au titre agressif, en la faisant remonter aux travaux qu'il a effectués il y a une vingtaine d'années sur l'uto- pie (cf. son livre l'Utopie et leI Utopies, P.U.F., 1950), et qui l'amenèrent à constater à' la fois la place éminente faite à l'éduca- tion par la }>lupart des utopistes, et leur horreur de l'argent, du commerce et, plus généralement de l'économie - deux sentiments qu'il n'a pas eu de mal à retrouver én observant la réalité du xx' siècle. Il faut également mentionner, pour bien comprendre l'esprit d'un ouvrage singulièrement atta· chant malgré quelques outrances, une phrase telle que celle·ci (p. 258) : « La marche de lhis- toire ne peut s'interpréter par la lutte des classes à lintérieur d'un système économique. Elle n'est pas une dialectique, qu'elle soit à base d'idées ou d'imtitutions- technico.économiques. Elle est

une oscillation

entre la production économique et le détournement de cette pro- duction par les pouvoirs politiques

pour des fins variées Ce détour- nement prend des formes varia· bles d'une société ou d'une épo. que à l'autre, mais il se traduit toujours par une utilisation des

ressources procurées par la vie économique en vue d'utilisations d'ordre politique, religieux, cul- turel, etc., différentes de celles qui résultent de la logique de léchange.

lIne

opération doit s'apprécier non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan social, c'est poser un problème réel, mais ce n'est pas le résoudre, tant s'en

faut, car il n'est que trop tentant d'invoquer une rentabilité sociale

C'est là que le titre du livre. difficilement vérifiable pour dé-

Dire que la

La Quinzaine

Uü6rair.

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La Quinzaine littéraire, du' 1" au 15 décembre 1969

fendre n'importe quel investisse· ment, à partir du moment où ses résultats sont intangibles ou n'ap- paraissent qu'à très long terme. La relation de causalité entre un avantage, même bien tangible (comme par exemple un sement de la production natio- nale), et les facteurs qui l'ont engendré n'est pas toujours aisée à déceler, comme en témoignent toutes les discussions entre spécia. listes sur les « retombées » posi- tives des grands programmes amé- ricains militaires et spatial,lx. Ces programmes constituent-ils un moteur de la croissance écono· mique sans lequel celle·ci aurait été moins élevée, ou bien faut-il n'y v.oir qu'un luxe accessible aux pays riches, et à ces pays seule- ment ? Dans le même ordre d'idées, le secteur tertiaire, au- qu,el l'auteur consacre plusieurs pages pleines de verve satirique, est-il appelé à un fort développe. ment parce qu'il est fournisseur de « services » (et non de biens matériels), article très demandé dans une société dont le niveau de vie s'élève, ou bien parce qu'il constitue une enclave impuné- ment « improductive », où l'on n'a pas à faire la preuve de sa rentabilité, sociale ou non, puis- que la demande est souvent ali- mentée par des fonds publics, et que l'offre concerne Souvent, elle aussi, des avantages intangibles (éducation, culture, par exemple) ? Avouons qu'il n'y a pas de réponse simple, et que l'auteùr marque souvent des points incontestables, surtout 'lorsqu'il traite de la so· ciété française, où la promotion est . plus volontiers recherchée dans la « cléricature que dans le secteur des entreprises.

De même on ne peut qu'être d'accord avec lui lorsqu'il note

qu'un système de production réglé par le mouvement ·des prix. et assujetti à la règle du résultat bénéficiaire, c'est-à-dire d'un excès des revenus obtenus les dépenses engagées, comporte' des garde-fous internes puisqu'il ne peut pas continuer très longtemps à fonctionner à perte, alors que toute régulation non économique

peut s'aider de la contrainte ou

des motivations psychologiques

pour masquer ses erreurs de calcul.

·,Faut·il alors taxer Ruyer d'uto- pisme, et le soupçonner de

d'une société sans contrainte, où les sacrifices de tous ordres se né- gocjeraient sur la base d'un . échange purement volontaire ? Ses observations touchant les dé· buts de l'histoire des Etats-Unis (pp. 248-249), où la « fonction politique était une fonction comme les autres » pourraient le laisser penser. Mais on ne saurait pour autant lui imputer' une con. fiance aveugle dans l'échange gé. néralisé comme fondement de la

vie sociale, car il li bien éonscience que la politique, comme les biens de consommation, répond à un besoin que l'o'n ne peut pas éli· miner en le niant : « la vie poli. tique, pbur l'homme, est psycho. logiquement, et aussi spirituelle. ment, plus satisfaisante que l acti·

vité économique, parce' qu'elle l exprime à la fois plus profondé•. ment et plus totalement»

Elle satisfait ce que Ruyer, dans un texte fort brillant paru il y: a

quelques années (1), appelait la

« nutrition psychique L'ennui, c'est que l'aliment risque souvent de se transformer en poison Peut-on extraire de ce livre quelques vues sur l'avenir? L'Eloge est fort sévère pour la prospective, qu'il définit comme·:

« spéculation + irresponsabilité + citations de Paul Valéry (p. 132),' tout en marquant en même temps les limites des pro; jections quantitatives à long ter· me. Mais il ne s'interdit cepen· dant pas de suggérer la possibi. lité que l'économie de marché finisse ,ar s'effondrer sous le poids des dépenses improductives

de la société politique, ce qui obligerait ensuite à redécouvrir petit à petit les éIements de base de l'efficacité économique, dont l'humanité ne peut plus se passer durablement à moins de vivre « à la simienne (ce qui, âu fond, se

pratique déjà

). Perspective qui,

après tout, n'a rien d'absurde, et a en tout cas le mérite de nous faire quitter les sentiers battus des orthodoxies régnantes. Mais on s'est peut-être déjà rendu compte que Ruyer ne cherchait pas à se conformer : malgré un usage un peu trop laxiste du mot « clerc son livre aurait, je crois, grande. ment plu à Julien Benda.

Bernard Cazes

(1) Cahiers

de

l'Institut de,.

Science Economie Appliquée, sé-

rie M, 17 (juin 1963).

19

IN&DIT Boukharine • • Nicolas Boukharine se trou- vait aux Etats-Unis lors- qu'éclata la révolution
IN&DIT
Boukharine •
Nicolas Boukharine se trou-
vait aux Etats-Unis lors-
qu'éclata la révolution de
février 1917. Depuis le début
de la guerre, il avait adopté
les positions pacifistes les
plus radicales, celles de la
g a u che zimmerwaldienne.
Toutefois, lorsque ce groupe
refusa de collaborer avec
kharine, Maiskl et Manouilski,
jugèrent, comme Martov, que
le sectarisme de Lénine était
dangereux et ils s'écartèrent
un peu de lui. Boukharine se
séparait également de Lénine
sur un autre point, celui du
droit des nations à l'auto-
détermination. Alors que Lé-
nine voulait surtout utiliser la
force dissolvante des mouve-
·ments nationaux pour aider
à la destruction de l'Etat,
Boukharine jugeait que la
lutte nationale n'était légitime
,que dans les pays coloniaux
où l'idée socialiste n'avait pas
encore pénétré. Par ailleurs,
car, au stade actuel du déve-
loppement des Etats multina-
tionaux (Autriche, Hongrie,
Russie, etc.), la victoire des
mouvements • nationaux -
serait en fait celle de la bour-
geoisie qui verrait ainsi se
renforcer son influence et
son pouvoir.
du numéro 1 de Spartak, daté
du 20 mai 1917. C'est sans
ceux qui, tout en condamnant
.Ies naufrageurs de l'Inter-
nationale -, n'avaient pas
rompu avec eux, beaucoup
jugèrent cette position dan-
gereuse parce qu'elle isolait
les dirigeants des travail-
leurs. Il fallait que tous les
groupes en lutte contre le tsa-
risme serrent les rangs. Les
militants qui éditaient Nashe
Ces divergences n'empêchè-
rent pas Boukharine, dès son
retour en Russie au début de
mai 1917, de se placer aux
côtés de Lénine, à la gauche
du parti. A Moscou, il fonda
avec Olminski un hebdoma-
daire, Spartak, qui définissait
ainsi la ligne à suivre: • Nous
autres socialistes, avont été
jusqu'à présent plus démocra-
tes que socialistes. (u.) Dé-
sormais, il faut être plus
socialistes que démocrates,
ne pas mener le combat seu-
lement contre la bourgeoisie
mais aussi contre tous les
sociaux-démocrates qui sont
plus démocrates que socia-
listes. -
doute le premier texte publié
par Boukharine depuis son
retour en Russie. Si la para-
bole de Schulz et Sidorov a
été imaginée pour les besoins
de cette publication populaire
destinée au grand public (et
dont il ne reste aujourd'hui
qu'un ou deux exemplaires),
les autres passages de ce
texte reprennent les idées
énoncées dans l'Economie
mondiale et l'Impérialisme.
Siovo, organe des •
unitai-
res - de Trotsky, tout comme
le groupe bolchévik de Novyi
Mir, à New York, avec Bou-
On note que Boukharine n'ex-
plique pas l'attitude de la
classe ouvrière dans les pays
belligérants de la même façon
que Lénine et que la • trahi-
son - des chefs de la social-
démocratie y est présentée
d'une toute autre manière.
Le texte que nous présentons
ici est signé N.B. Il est extrait
Marc Ferro
Dans les milieux ouvriers,
deux points de vue se sont tou-
jours opposés en ce qui concer-
ne le problème de la guerre :
Cela explique comment la bour-
geoisie peut assujettir les
esprits.
une perspective petite bourgeoi-
se et une perspective proléta-
rienne. La· première considère
avant tout les intérêts de la pa-
trie capitaliste, seule-
ment la démocratisation de l'or-
gouvernemental. La seconde
prend pour mesure les intérêts
du prolétariat international, les
intérêts de la révolution interna-
tionale.
Il n'y a rien d'étonnant à ce
que le premier point de vue
puisse exister parmi les prolétai-
res. Les travailleurs ne sauraient
prendre conscience, du premier.
coup, des antagonismes qui op-
.posent leurs intérêts propres à
ceux de leurs maîtres. De mê-
me, ils ne sauraient mesurer
tout de suite combien le mouve-
ment révolutionnaire internatio-
nal est important pour eux et
ifs se consacrent plutôt à la dé-
fense de leur pays, autant dire
à la défense du système étati-
que mis en place par ceux qui
les exploitent et les assujettis-
sent.
La bourgeoisie dispose d'une
grande quantité de moyens pour
mystifier les travailleurs. Il suf-
fit de mentionner ces journaux
qui, au jour le jour, mentent, ca-
lomnient, dénaturent les faits,
égarent et trompent les masses.
Nous sommes actuellement à
une époque où l'ensemble des
rapports sociaux traditionnels
éclate sous la pression des évé-
nements. La guerre mondiale a
déchaîné un ouragan (
). La
Boukharine.
paix sera faite par d'autres que
par ceux qui en sont à l'origine
ou qui l'ont déclenchée.
La guerre actuelle est une
guerre capitaliste. Et chaque
guerre capitaliste est un cas par-
ticulier de la concurrence entre
les différents groupes pour le
partage des revenus que peut
procurer le travail fourni par les
classes exploitées. De nos jours,
la concurrence entre les capita-
listes a sensiblement changé de
nature. Dans les pays de tran-
sition elle porte presque exclu-
sivement sur la concurrence à
l'extérieur, c'est-à-dire contre
des capitalistes étrangers poùr
la domination du marché mon-
dial. A l'intérieur des frontières
de chaque pays capitaliste, le
gros capital a entièrement do-
mestiqué la petite production. Il
a unifié la vie économique, pris,
dans son étau d'acier, les mono-
poles industriels, les a associés
aux grosses banques qu'il a pla-
cées à sa tête. Ainsi s'est cons-
tituée la puissance formidable
du capital financier, unifiant la
banque et l'industrie, plaçant
20
La guerre et le socialisme révolutioDnaire éric losfeld édite ce mois-ci 5grands livres tout l'appareil
La guerre et le
socialisme révolutioDnaire
éric losfeld
édite ce mois-ci
5grands livres
tout l'appareil économique entre
les mains d'un petit groupe de
directeurs de banques et de rois
de l'industrie. L'artisanat fut ré-
duit à rien, la petite industrie
subit le même sort. Les fortunes
moyennes se métamorphosèrent
en appendice du gros capital. Il
n'y eut plus guère de concur-
rence éntre capitalistes car il n'y
avait plus personne à vaincre:
tout était entre les mains d'un
petit groupe qui monopolisait la
production. La vie économique
d'un pays devenait le patrimoine
despotiquement géré par La cli-
que qui était à la tête du capital
financier.
Mais si la concurrence dépé-
rissait à l'intérieur des pays ca-
pitalistes, cela ne signifiait pas
qu'elle eût disparu. Au contrai-
re. Elle renaissait avec une
puissance redoublée entre les
nations, c'ast-à-dire entre leurs
classes dirigeantes. Naguère la
rivalité s'exerçait à l'Intérieur
des frontières; avec la forma-
tion des trusts, chacun d'entre
eux est entré en concurrence
avec les autres. Aujourd'hui,
chaque grand Etat (Grande-Bre-
tagne, Allemagne, Amérique)
s'est converti en une sorte de
super-trust, qui mène le combat
avec un autre dans le but de se
partager les pays. faibles et
attardés.
La guerre est un des moyens
employés pour atteindre ce but.
L'arme en est l'appareil d'Etat,
gagné par le militarisme et mili-
tarisé. L'Etat lui-même (la patrie
capitaliste) n'est en fait que la
forme organisationnelle que
s'est donnée un groupe de bour-
geois qui ne veulent pas seule-
ment 'préserver leurs biens mais
accroître leur puissance pour
augmenter privilèges et revenus.
Ainsi, l'Etat est une sorte de
gigantesque association d'entre-
preneurs, le trust d'un capitalis-
me d'Etat; le pouvoir exécutif
(le ministère) constitue la direc-
tion de cette énorme firme. L'en-
trée d'une paire de soi-disant
socialistes dans l'un de ces gou-
vernements ne change rien à l'af-
faire. C'est un peu comme si les
patrons, pour calmer les travail-
leurs, les Invitaient à participer
aux bénéfices et, pour ce faire,'
cooptaient deux d'entre eux qui
seraient autorisés à avoir accès
au bureau du Directeur Général.
La forme de régime choisie par
la bourgeoisie ne change rien à
l'affaire. Naturellement, pour la
classe ouvrière, la nature du ré-
gime n'est pas indifférente, car,
en république, elle peut mieux
mener la lutte des classes qu'en
monarchie. Mais, au fond, la for-
me que prend le pouvoir bour-
geois ne modifie en rien ses
limites.
Ainsi, à notre époque, la
concurrence entre les capitalis-
tes est, en gros, une concur-
rence à l'échelle mondiale entre
des groupes d'alliés qui pren-
nent le nom de • grandes puis-
sances • ou encore de .patries •.
Elles s'en prennent avant tout
aux petits pays : • sauvages •
des pays tropicaux, Etats de-
meurés agricoles comme la Tur-
quie, la Serbie etc; et puis leurs
intérêts se heurtent lors du par-
tage.
La concurrence des patries
capitalistes est devenue parti-
culièrement acharnée ces der-
nières années parce que les
grands carnassiers ont déjà pillé
et partagé entre eux le monde
entier. Il leur faut penser à un
re-partage, à un pillage de l'un
par l'autre. Voilà pourquoi nous
parlons de guerre inexpiable,
et que nous disons que seule la
révolution du prolétariat socia-
liste pourra y mettre fin.
Voyons maintenant quels sont
les intérêts des travailleurs dans
les guerres de ce type. La poli-
tique de pillage d'un gouverne-
ment bourgeois peut apporter
aux travai lieurs un mieux-être
temporaire. C'est un fait. Ayant
pillé les terre des autres, ayant
conquis de nouvelles sources de
matières premières, a yan t.
acquis de nouveaux débouchés,
occupant de nouveaux territoi-
res où les capitaux peuvent se
placer avec profit, la bourgeoisie
développe en force son écono-
mie. L'industrie croît plus vite,
la demande en travailleurs aug-
mente, les salaires montent.
Pour dire vrai, dans les colonies,
les bourgeois écorchent vifs les
peu pie s • demi· sauvages .,
quand ils leur apportent la • civi-
lisation européenne ., en ne don-
nant aux travailleurs qu'un sou
pour vivre.
La victoire de • la patrie. po-
se des problèmes de même na-
ture. Certes, elle permet un dé-
veloppement plus rapide de l'in-
dustrie et les bourgeois peuvent,
en quelque sorte, en partager les
qui nont pas besoin
de prix littéraire
emmanuelle arsan
"les tartuffes du meilleur monde se signent, puis joignent les
mains quand passe emmanuelle, (n,) emmanuelle se promène
de blanc vêtue et comme les anges ne pensent qu'à imiter ses
ébats, l'enfer sera bientôt désert", raymond marquès,
nouvelles de l'érosphère 30,85 f.
michèle firk
"suicidée" par la police guatémaltèque en septembre 1968,
michèle firk avait écrit: ':
je représente tout;ce\qui fait horreur:
un terrain mouvant, l'insécurité, l'instabilité, ''l'as.ociabilité'',
il n'en sera que plus facile de me condamner au nom d'un goût
suspect pour" les aventures" et le Il tiers monde" et de faire
oublier qu'il s'agit avant tout d'un combat politique",
écrits 10,20 f.
benjamin péret
"une œuvre protéenne, chaloupée, virevolteuse, élégiaque,
câline, péremptoire, un monument hétéroclite du jamais-dit,
du jamais-vu, du jamais-toujours et du jamais-jamais ",
robert bénayoun.
œuvres complètes tome 1:
poésie (le passager du transatlantique, immortelle
maladie, dormir, dormir dans les pierres, le grand jeu,
je ne mange pas de ce pain-là, inédits). préface,d'andré
breton, illustrations de max ernst, tanguy, arp. 30,85 f.
raphaël
de l'œuvre de maurice raphaël, andré breton a pu dire
qu'elle était de celles qui, pour lui, disposaient
Il entre toutes, d'un pouvoir alertant",
il attirait l'attention sur elle, dès 1952, la caractérisant comme
Il une cryptesthésie lyrique des bas-fonds ".
œuvres complètes tome 1:
ainsi soit-il, claquemur 15,40 f.
tome Il: le festival. de deux choses l'une 15,40 f.
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après cela, les audaces du living theater paraissent désuètes
comme semblent bien démodées les audaces
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La Quinzaine llttéraire, du 1" au 15 àécembre 1969
Boukharine De gauche à droite : Kuuain.en, Boukharine et MolotoV. profits avec les ouvriers, leur
Boukharine
De gauche à droite : Kuuain.en, Boukharine et MolotoV.
profits avec les ouvriers, leur
donnànt une augmentation pour
services rendus. En cas de dé-
faite, les bénéfices des fabri-
constituent une trahison des in-
térêts du prolétariat?
cants diminuent, les salaires su-
bissent également une baisse.
Voilà ce qui lie les intérêts des
capitalistes et les intérêts des
ouvriers L
) et
qui fait que,
dans la majorité des pays, au
début de la guerre les ouvriers
ont suivi leur gouvernement.
Cette façon de voir fut celle des
sociaux - patriotes, petits - bour-
geois du type Scheidemann,
Plekhanov, Guesde, à la traîne
des impérialistes. Leur théorie
est l'expression exacte, la justi-
fication " immortelle» de cette
harmonie des intérêts entre le
Capital et le Travail. Mais la pra-
tique, entrer dans le gouverne-
ment de la bourgeoisie comme
l'ont fait Thomas, Vandervelde,
'Sembat, Tseretelli, émane des
intérêts généraux de l'Etat bour-
geois. Pourquoi disons-nous que
cette théorie et cette pratique
Prenons un exemple. Imagi-
nons deux usines géantes, l'une
appartenant à Schulz, l'autre à
Sidorov. Dans la première tra-
vaillent des Allemands, dans la
seconde des Russes. Ils se li-
vrent une concurrence à mort.
Ils ont déjà absorbé leurs
concurrents de petite taille et se
livrent à des accrochages fu-
rieux. Et voilà que Schulz va voir
ses ouvriers et leur dit : cc Nos
affaires se présentent d'one fa-
çon telle que de deux choses
l'une: ou bien notre usine périt
ou bien c'est celle des Sidorov;
si vous m'aidez à écraser ces
gros porcs de Russes, tout ira
bien pour nous et vous recevrez
une augmentation ». De son côté,
Sidorov s'adresse à ses ouvriers
et leur dit : " Mes enfants, les
Allemands sont en train de nous
avoir; nous sommes dans une
mauvaise passe, donnez-moi un
coup de main, je vous donnerai
une augmentation ». Supposons
que les ouvriers écoutent leurs
maîtres, qu'ils les aident, cau-
sa.nt toutes les" crasses» pos-
sibles, les Allemands aux Rus-
ses et réciproquement. Suppo-
sons que, dans cette épreuve,
Schulz l'emporte. Il avale les
entreprises de Sidorov, agrandit
la sienne, utilise les ouvriers de
Sidorov. Ses ouvriers (alle-
mands) reçoivent une augmen-
tation.
gloire de sa puissance. Ainsi,
les ouvriers ont vendu leurs inté-
rêts à long terme pour une poi-
gnée de roubles ou de marks et
ils se sont vendus eux-mêmes
(
).
Les semaines passent (
).
Un beau jour, les ouvriers alle-
mands veulent faire grève. Mais
les ouvriers d'origine russe les
gênent, ils n'ont rien de commun
avec eux et ne veulent pas d'his-
toires. Désormais, Schùlz peut
faire ce qu'il veut des uns et des
autres. Désarmés, ses ouvriers
allemands ne peuvent plus ni
faire grève ni répondre. La soli-
darité des travailleurs est bri-
sée, Schulz l'a étranglée à la
Telle est la situation à laquelle
amènent, à l'échelle mondiale,
les appels de Scheidemann et
de Plekhanov. Pour eux, ce qui.
compte avant tout, ce sont les
intérêts de la "patrie.; mais
il s'agit en réalité des intérêts
de l'Etat bourgeois, des affaires
de l'Etat bourgeois qui coïnci-
dent seulement avec les intérêts
immêdiats de la classe ouvrière
de tel ou tel pays et qui sont
absolument opposés aux inté-
rêts à long terme de cette même
classe ouvrière, au mouvement
ouvrier dans son ensemble,
c'est-à-dire aux intérêts de la ré-
volution socialiste et à la libéra-
tion de la classe ouvrière •. (
(signé N.B.)
).
• Dans Spartak du 20 mai 1917, p.3
à 6.
22
BI8TOIBB Le Japon du siècle Ivan Morris La vie de cour 1 dans rancien Japon
BI8TOIBB
Le Japon du
siècle
Ivan Morris
La vie de cour
1
dans rancien Japon
tre-t-il pas en guerre contre un
historien écossais qui traite les
aristocrates de la période Heian
au temps du Prince Gen ji
Gallimard éd., 322 p.
de «dilettantes gloutons, avides,
frivoles, souvent ignoblement li·
cencieux, totalement efféminés,.
incapables d'aucune action no·
comme un des Beaux Arts, ne pou·
vaient donc pas garder de carac-
tère privé, ce qui provoquait, bien
entendu, des complications inter-
minables, utiles aux romancières.
Comment
vivait-on
au
ble
» ?
Japon à la fin du X· siècle,
à l'époque du Prince Genji,
le héros du célèbre roman
de Murasaki Shikibu? Nous
nous tromperions en imagi-
mie régnait sans trop de drames,
les dames jalouses n'avaient pas
le droit de montrer leurs senti-
ments. La litote était toute puis-
sante. La crainte de se montrer
trop explicite l'emportait toujours
sur celle d'être obscur. L'on voit
ici comhien l'intervention clari-
ficatrice de Ivan Morris est né-
cessaire.
nant les images classiques de
samouraïs, de geishas
La
musique Samisen, et la céré-
monie du thé, rien de tout
cela n'existait.
Des concours de poésie, de mu·
sique et même de parfum passion-
naient aussi ces oisifs constam·
ment occupés. Chacun se devait
d'inventer soi·même son propre
parfum. Le Prince Genji était,
bien entendu, un maître en la
matière. Il dansait aussi fort bien.
Le voir danser Les Vagues de la
Mer Bleue fut un instant d'une
extraordinaire beauté, raconte
Mme Murasaki; le nom de Genji,
Prince de Lumière, paraissait plus
que jamais lui convenir.
A l'époque de la grande CIVI-
lisation Heian, la cour vivait dans
le culte de la Beauté, le raffine·
ment était poussé jusqu'au plus
infime détail. La chose de loin
la plus importante était la nais-
sance. Etre bien né était une
condition sine qua non. Les
nobles de la cour méprisaient tout
le reste, les provinciaux étaient
considérés comme de pauvres ba·
lourds, les militaires n'attiraient
pas un regard, quant au reste de
la population il n'existait pas
pour ces esthètes vivant en vase
clos. Etre exilé signifiait mourir
de chagrin.
Nous sommes bien renseignés
sur la vie patricienne de cette
époque grâce à deux· ouvrages
écrits par des romancières de la
cour au temps des Fujiwara: Sei
Shônagon, l'auteur des Notes de
Chevet et Murasaki Shikibu qui
Ivan Morris nous raconte Heian
Kyô, la cité de la Paix et de la
Tranquillité, avec ses larges ave·
nues plantées de saules et organi.
sées géométriquement, comme
Manhattan. Le charme des sai·
sons, de la lumière, de la rosée
devant lesquels seuls les rustres
demeuraient insensibles. La pé-
nombre des maisons toujours ou·
vertes où les écrans d'apparat
(kicho) permettaient seuls un sen·
timent d'intimité. Cette pénom-
bre fut à l'origine de Qlaint im·
broglio sentimental. Et le froid
qui y régnait en hiver a provoqué
une mode extrêmement élaborée,
manteaux et gilets s'enfilant les
uns sur les autres. Cet assemblage
donnait lieu à des subtilités de
couleurs difficilement concevables
maintenant. Si un personnage ne
savait pas harmoniser parfaite.
ment la couleur de la doublure
d'une de ses manches avec le ton
du reste de ses vêtements, il rece-
vait un regard glacial de mépris.
Tout était inspiré par la civili-
sation chinoise, mais de deux siè-
L'époque était donc fort paci-
fique, les ministres Fujiwara gou·
vernaient au milieu des intrigues
de palais
S'il n'y eut pas d'empe.
reur Fujiwara, leur influence
dura fort longtemps; beaucoup
d'épouses d'empereurs et de très
hauts fonctionnaires étaient Fuji.
wara, Mme Murasaki descendait
d'une branche cadette.
L'attitude Heian ressemblait Ir-
l'idéal de ·la Renaissance, la
sprezzatura, qui dédaignait tout
ce qui était guindé et académique.
Le culte de l'esthétique fixait le
cadre à l'intérieur duquel les
gens «bien exprimaient et pou-
vaient ressentir leUrs émotions.
Bien que la sensibilité fût la mar-
que du vrai gentilhomme, elle se
transformait rarement en passion
romantique, cela aurait été fort
choquant. L'influence bouddhiste,
l'idée que le monde physique est
·une illusion, que la vie n'a pas
plus de consistance que la rosée
ou le fil de la vierge jetait les
personnages du monde de Genji
dans des rêves mélancoliques. Il
était de bon ton d'être mélanco-
lique.
cles auparavant
Un lettré (et
tout courtisan devait être lettré)
se devait d'écrire et de parler
chinois, seules les femmes pou-
vaient écrire en japonais. La cal·
ligraphie tenait une place dange-
reuse parmi ces adorateurs de la
Beauté. On croyait, en effet, que
la manière dont quelqu'un se ser-
vait de son pinceau indiquait sa
sensibilité, son éducation, sa per-
sonnalité. Mal écrire ou ne pas
La société Heian était basée sur
une hiérarchie très rigide : selon
le rang tout était réglé par un
·ordre rigoureux, la couleur des
robes, la hauteur des portes d'en-
trée, le genre de calèche que l'on
.pouvait posséder, les femmes que
l'on pouvait épouser. La polyga-
Le Karma,· les tabous, les su-
perstitions régissaient aussi la vie
de ces personnages fort habiles à
les utiliser à leur avantage. Que
répliquer devant un drapeau ta-
bou accroché à la fenêtre d'une
dame? Comment protester de-
a
écrit le premier roman psycho-
logique: Le roman de Genji, 54
chapitres ou livres (plus de 1.100
pages en traduction), un roman
inachevé deux fois plus long que
Don Quichotte ou Guerre et Paix,
mais ne représentant que les deux
tiers d'A la Recherche du Temps
Perdu avec lequel il a de grandes
similitudes. Les lecteurs passion.
nés du Romàn de Genji (dont la
traduction anglaise d'Arthur Wa·
ley fait loi) n'hésitent pas à com·
parer Murasaki à Marcel Proust.
Plus de dix mille ouvrages ont
été écrits sur le Roman de Genji.
Celui·ci comble nos vœux: tout
y
est clair, précis,. expliqué avec
calme et admiration. Professeur
de langue et civilisation japonaise
à l'Université de Columbia, Ivan
Morris a traduit les Notes de Che-
vet en anglais, et s'est imprégné
de l'esprit de cette époque. N'en-·
être capable de composer un poè-
me à tout bout de champ étaient
des tares absolument rédhibitoi-
res. L'envoi d'une lettre était
entouré de conventions artistiques
multiples. Tout d'abord, Il fallait
choisir une feuille de papier dont
l'épaisseur, la dimension, le des-
sin et la couleur convenaient aux
sentiments que l'on voulait expri-
mer, selon la saison et même le
temps. Le teXte était généralement
une poésie de trente-et-une sylla-
bes. Des bien· établis gui-
daient le pliage du billet, qui
était ensuite attaché à une petite
branche .de. feuillage. ou à un
bouton de Heur, puis confié à un
messager. les lettres, considérées
Peinture japoaaüe L'offrande de branchu MerU
La Quinzaine littéraire, du 1· au 15 àécemlJre 1969
23
COLLECTIONS Le Japon vant une superstition: une anec- dote de Sei Shônagon est bien connue:
COLLECTIONS
Le Japon
vant une superstition: une anec-
dote de Sei Shônagon est bien
connue: alors qu'elle racontait
une histoire à l'Impératrice, une
autre courtisane éternua: cela
voulait dire que Sei Shônagon
était une menteuse
Dossiers
des
Lettres Nouvelles
poussée de l'actualité. Autant de rai-
sons qui devaient tout naturellement
amener Maurice Nadeau à constituer
une collection consacrée à des ouvra-
ges de réflexion sur la littérature,
l'art, la politique ou l'événement ain-
si que sur les grands courants de la
pensée contemporaine dans les dif-
férents domaines des sciences hu-
maines.
pour cet essai le Grand Prix de la
Critique 1969).
Nous sont également proposées
des études sur l'art,
le cinéma ou
tout autre problème de l'actualité
culturelle : la Réussite et l'échec de
Picasso, par John Berger, ou le
L'irréalité de ce monde est mis
en lumière par le titre du dernier
Les
• Dossiers
des Lettres Nou-
chapitre du Roman de Genji : Le
Le prestige dont jouit la collection
des • Lettres Nouvelles" lui attire
un grand nombre de manuscrits que
sa vocation exclusivement romanes-
que ne lui permet pas d'accueillir,
en dépit de tout l'Intérêt qu'ils peu-
vent bien souvent présenter et de
l'audience qu'ils ne manqueraient pas
d'atteindre. Des extraits de ces ou-
vrages nous sont fréquemment pro-
posés dans la revue du même nom,
mais Il est bien évident que c'est là
une solution de pis-ailer et que, d'au-
tre part, par ses dimensions et son
rythme de parution, celle-ci n'est pas
toujours en mesure de à la
velles", créés en 1962, comptent au-
jourd'hUi une trentaine de titres et
groupent, sous cette dénomination gé-
nérale, tout un ensemble d'ouvrages
sur des sujets très divers mais qui
Royaume millénaire de Jérôme Bosch,
par Wilhelm Fraenger (voir les nO' 65
et 15 de la Quinzaine); le Cinéma
est mort, vive le cinéma (l'Invention
du magnétoscope), par Roger Boussi-
not; le Happening, par Jean-Jacques
Lebel.
Pont Flottant des Rêves. C'est
une des nombreuses clefs de l'ou-
vrage:
ont
pour commun' dénominateur l'ori-
Tandis que je franchis le pont
Qui passe sur la rivière Yume
Je vois que notre monde
Est lui aussi comme un pont
flottant de rêves.
Des essais historiques, philosophi-
ques, sociologiques, psychanalyti-
ques : Culture et mise en condition,
par H. M. Enzensberger; les Fanatl·
ques de l'apocalypse, étude sur les
hérésies millénaires du Moyen Age,
par Norman Cohn; Parole donnée, re-
cueil d'articles, parus dans diverses
revues, sur la religion et les tradi-
tions musulmanes, par Louis Massi-
gnon; Fourier aujourd'hui, par Emile
Lehouck (voir le n° 19 de
la Quinzai-
Marie,CÙlude de Brunhoff
ginalité de l'approche et la rigueur
de la formulation. On y trouvera no-
tamment des études littéraires : MI·
chel Leiris et la quadrature du cer-
cie, par Maurice Nadeau; Cha·
briand et le Temps perdu, par André
Vial ; Queneau déchiffré, par Claude
Simonnet; le Second volume de Bou-
vard et Pécuchet, par Geneviève Bol-
lème; Gustave Flaubert, écrivain, par
Maurice Nadeau (qui vient d'obtenir
ne) : Eros et Thanatos (un des grands
FEUILLETON
- Vous ne comprenez pas ? me demanda au bout d'un instant
Otto Apfelstahl, en me regardant par-dessus sa tasse de thé.
- Disons que votre question est pour le moins ambiguë.
- Ambiguë?
- Il n'y a pas qu'une seule personne qui m'ait, comme vous
dites, donné mon nom.
- Je vais donc vous préciser ma question, puisque vous pensez
que cela est nécessaire; je ne fais pas allusion à votre père, ni
à l'un des membres de votre famille ou de votre entourage dont
vous pourriez tenir votre prénom, c'est une coutume, je crois,
encore assez répandue; je ne pense pas non plus à l'individu qui,
il y a cinq ans, vous a fourni votre actuelle identité, mais, bel et
bien, à celui dont vous portez le nom.
- A celui dont je porte le nom! m'exclamai-je.
- Vous l'ignoriez?
- Je l'ignorais, en effet. Et que fait cet autre Gaspard?
- Nous voudrions bien le savoir. C'est d'ailleurs, pour ne rien
vous cacher, le but de cette entrevue.
- Je ne vois pas en quoi je pourrais vous être utile. J'ai toujours
pensé que les papiers que l'on m'avait donnés étaient faux.
- Gaspard Winckler était à l'époque un enfant de huit ans. Il
par Georges Perec
Ré$umé des chapitres précédents :
Le f'lê(lrrateur, dont on a, entre temps, enfin appris le nom: Gaspard
Winckler, a un entretien avec un inconnu qui, d'emblée, lui pose
une question surprenante.
était sourd-muet. Sa mère, Caecilia, était une cantatrice autri-
chienne, mondialement connue, qui s'était réfugiée en Suisse
pendant la guerre. Gaspard était un garçon malingre et rachitique,
que son infirmité condamnait à un isolement presque total. Il
passait la plupart de ses journées accroupi dans un coin de sa
chambre, négligeant les fastueux jouets que sa mère ou ses
proches lui offraient quotidiennement, refusant presque toujours
de se nourrir. Pour vaincre cet état de prostration qui la désespérait,
sa mère résolut de lui faire faire le tour du monde; elle espérait
que la découverte de nouveaux horizons, les changements de climat
et de rythme de vie auraient un effet salutaire sur son fils et
peut-être même déclencheraient un processus au terme duquel il
pourrait recouvrer l'ouïe et la parole car, tous les médecins consul-
PIERRE-GEORGES CASTEX BAUDELAIRE CRITIQUE D'ART succès de la collection) et le Corps d'amour, par Norman
PIERRE-GEORGES CASTEX
BAUDELAIRE
CRITIQUE D'ART
succès de la collection) et le Corps
d'amour, par Norman Brown.
En préparation :
Les textes de l'écrivain voisinent avec les reproductions des œuvres
d'art évoquées. Cet album est précédé d'une étude qui décrit les
aspects principaux de la critique baudelairienne.
Des essais politiques : Trotsky vi.
vant, par Pierre Naville (dont Jorge
Semprun prépare actuellement une
adaptation cinématographique) et Lit·
térature et révolution, par Léon Trots-
ky; les Dirigeants soviétiques et la
lutte pour le pouvoir, par Boris l. Ni-
colaevski; les Juifs de France et l'Etat
d'Israël, paru tout récemment.
Souvenirs et réflexions - recueil
d'essais sur la Tchécoslovaqulè, par
le philosophe est-allemand Ernst Fis-
cher, exclu du parti à la suite de ses
écrits et de ses déclarations publi-
ques à propos de l'agression soviéti-
que.
PAUL SURER
Art et révolution - une étude de
John Berger sur le sculpteur sovié-
tique Neizvestny (voir le n° 18 de la
Quinzaine) •
CINQUANTEANS
Des témoignages et des documents
d'actualité : les Nôtres (vie et mort
d'un agent soviétique), par Elisabeth
Poretski (voir le n° 77 de la Quinzai-
ne); Mémoire pour la réhabilitation
de Zinoviev, par Gérard Rosenthal ;
les Vautours de la guerre froide et
le F.B.I. inconnu, par Fred J. Cook
Les oppositions à Franco - le fruit
d'une enquête menée pendant deux
ans à travers toute l'Espagne dans les
milieux de l'opposition, par le jour-
naliste espagnol Sergio Vilar.
DE THEATRE
(voir le
nO 8 de la Quinzaine); les
Drogués de la rue, par J. Larner et
R. Tefferteller (enquête menée à New
York dans la faune des drogués par
Œuvres choisies - réédition revue
et largement augmentée d'un ouvra-
ge paru chez Julliard et qui rassem-
ble les principaux essais historiques
et philosophiques de Walter Benjamin.
Large panorama de l'activité dramatique en France depuis la fin de
la première guerre mondiale jusqu'à nos jours.
ces deux sociologues et constitué par
les confessions hallucinantes qu'ils
ont enregistrées au magnétophone
(voir le n° 22
de la Quinzaine).
Dans le poing de la révolution - un
livre de José Ygleslas qui décrit la
vie d'une petite ville cubaine.
EDITIONS SEDES - 5, PI. de la Sorbonne
Paris V·
tés étaient formels sur ce point, aucune lésion interne, aucun
dérèglement génétique, aucune malformation anatomique ou phy-
siologique n'étaient responsables de sa surdimutité qui ne pouvait
être imputée qu'à un traumatisme enfantin dont, malheureusement,
les tenants et les aboutissants étaient encore inconnus bien que
l'enfant ait été montré à de nombreux psychiatres.
Genève, lorsqu'il fut sûr que. vous étiez en sécurité, Caecilia et
Gaspard partirent pour Trieste, où ils embarquèrent à bord d'un
yacht de 25 mètres, le Sylvandre, un magnifique bâtiment capable
de leur faire traverser les typhons. Ils étaient six à. bord :
- Tout ceci, me direz-vous, semble n'avoir que peu de rapport
avec votre propre aventure et ne vous explique toujours pas
comment vous avez pu vous retrouver sous l'idendité de ce pauvre
enfant. Pour le comprendre, il vous faut d'abord savoir que, à la
fois par précaution et par goût du travail bien fait, l'Organisation
de Soutien qui vous prit en mains ne se servait pas de faux papiers,
mais de passeports, pièces d'identité et tampons authentiques
qui lui étaient fournis par des employés d'administration acquis
à sa cause. Il se trouve que que le fonctionnaire genevois qui
devait s'occuper de votre cas mourut trois jours avant votre arrivée
en Suisse, sans avoir rien préparé, alors que l'on avait déjà fixé
tous les relais, toutes les étapes de votre voyage ultérieur. L'orga·
nisation fut prise de court. C'est -alors qu'intervint Caecilia
Winckler, qui appartenait à cette organisation, qui en était même
une des principales responsables eri Suisse. Et c'est ainsi que,
pour parer au plus pressé, l'on vous remit le passeport, à peine
maquillé, qu'elle avait fait établir quelques semaines auparavant
pour son propre fils.
Caecilia, Gaspard, Hugh Barton, un ami de Caecilia qui était en
quelque sorte le commandant de bord, deux matelots maltais qui
faisaient aussi fonction de stewart et de cuisinier, et un jeune
précepteur, Angus Pilgrim, spécialisé dans l'éducation des sourds-
muets. Il ne semble pas, contrairement à l'espoir de Caecilia, que
le voyage ait amélioré l'état de Gaspard qui, la plupart du temps,
restait dans sa cabine et ne consentait qu'exceptionnellement à
monter sur le pont pour regarder la mer. De la lecture des lettres
que Caecilia, Hugh Barton, Angus Pilgrim, et même Zeppo et Felipe,
les deux matelos, écrivirent à cette époque, et que, pour des
raisons que vous comprendrez plus tard, j'ai été amené à consulter,
il se dégage, au fil des mois, une impression poignante: ce voyage,
conçu avant tout comme une cure, perd peu à peu sa raison d'être;
il s'avère de plus en plus qu'il a été inutile de l'entreprendre, mais
il n'y a non plus aucune raison de l'interrompre; le bateau erre,
poussé par
les vents, d'une côte à
l'autre, d'un port à l'autre,
- Et lui?
- Les règlements internationaux admettent volontiers qu'un
enfant mineur partage le passeport d'un de ses parents.
- Mais que serait-il arrivé ensuite?
- Rien, je suppose; ils se seraient arrangés pour que Gaspard
ait un autre passeport; je ne pense pas qu'ils aient songé à vous
redemander un jour le vôtre.
- Alors pourquoi pensez-vous que j'aurais pu les rencontrer?
- Vous ai-je dit quelque chose de semblable ? Vous ne me
s'arrête un mois ici, trois mois là, cherchant de plus en plus
vainement l'espace, la crique, l'horizon, la plage ou la jetée où le
miracle pourrait se produire; et le plus étrange est encore que
plus le voyage se poursuit et plus chacun semble persuadé qu'un
tel endroit existe, qu'il y a quelque part sur la mer une île, un
atoll, un roc, un cap où soudain tout pourra arriver, où tout se
déchirera, tout s'éclairera, qu'il suffira d'une aurore un peu parti-
culière, ou d'un coucher de soleil, ou de n'importe quel événement
sublime ou dérisoire, un passage d'oiseaux, un troupeau de
baleines, la pluie, le calme plat, la torpeur d'une journée torride. Et
chacun se raccroche à cette illusion, jusqu'au jour où, au large
de la Terre de Feu, pris dans une de ces soudaines tornades qui
sont là-bas presque quotidiennes, le bateau sombre.
laissez pas continuer : quelques semaines après votre passage à
(à suivre)
La Quinzaine littéraire, àu 1- au 15 àéceml)re 1969
TRÉATRB A travers le m.iroir Pén'lope, de Leonora Car- rlngton, a été représentée lors de
TRÉATRB
A travers le m.iroir
Pén'lope, de Leonora Car-
rlngton, a été représentée lors
de la dernière biennale de
Paris. La pièce paraîtra dans
le prochain numéro des ca·
hiers Renaud-Barrault (édl·
tians Gallimard).
feuilles, de clairons de feutre
comme • sortant du plasma ter·
restre., ou de mer qui se
• casse • sur une plage. Ce dé-
cor cède la place à une façade
de salon de beauté en ruines
où apparaissent des femmes
encapuchonnées qui s'écrou-
lent avec des. gestes d'insec-
tes sous une pluie d'insecti-
est devenu Noir
avec une horrible explosion
a éclaté un dimanche
Aucun des hommes d'Etats n'a
pu accoucher d'autre chose
que de bruit. •
cide
Tous ces êtres repré-
Leonora Carrlngton est pein-
tre, poète, auteur dramatique.
Elle a appartenu au groupe
surréaliste alors qu'elle était
jeune et avait fait la connais·
sance de Max Ernst. L'aventure
de l'imaginaire, Leonora Car·
rlngton l'a vécue pleinement et
douloureusement. Elle râconte
cette expérience dans un admi·
rable récit, En-bas, paru en
1945, aux Editions de la Revue
Fontaine.
Dans ce récit, les fulguran-
ces de l'intuition traversent et
éclairent de longs moments
d'abandon aux forces profon·
des du subconscient. C'est
dans l'intervalle de ces batte-
ments lumineux que le lecteur
entrevoit des formes fantasti-
ques, un univers dont l'éclai-
rage dévie les contours. Cette
démarche de "esprit ouvre un
chemin de la connaissance.
C'est par ces révélations suc-
cessives que Leonora Carring-
ton a exploré toutes les res-
sources de sa sensibilité. Elle
a minutieusement aiguisé sa
perception de la nature. Elle
savait que son corps, dans un
rapport étroit et précis avec les
choses, arriverait à la faire pé-
nétrer plus avant dans la con·
naissance du monde que l'on
dit • fantastique. par ignoran-
ce et qui n'est souvent qu'une
patiente captation des irradia-
tions qui émanent des êtres,
des objets, des animaux.
Dans Opere sinistre, qu'elle
vient de terminer, Leonora Car-
rington met en scène un mon-
de apocalyptique où des bébés
morts, un rat sur roues, des
astronautes, des cannibales arc·
en-ciel, un shaman, des léo-
pards, autruches, antilopes,
kangourous, poissons, et des
animaux fabuleux: bœuf, aigle,
lion, ange, des mains, un ordi·
nateur, un escargot qui tient
une feuille dans son bec, toute
une faune en panique grouille
dans une coquille Saint-Jacques
sur un fond sonore de portes
qui claquent, de spasmes de
sentent notre monde actuel où
se propagent des maladies lu-
naires. Les hommes sont des
vermines atteints d'une lèpre
malsaine, Harold w.i1son, Nixon
Par une contagion étrange, la
nature, les animaux, les mères
meurent. Il faut, pour que la
vie ne s'éteigne pas, retrouver
la mère qui pondra un œuf fer-
tile. C'est une autruche qui
sera ce messie de la fécon-
dité. L'Autruche fait son appa-
rition accompagnée par les
créée, il y a quelque dix ans,
dans des décors et des costu-
mes de l'auteur.
Pénélope a dix-huit ans. Elle
vit avec sa nourrice au sixième
étage de la grande maison de
ses parents. Si elle est restée
enfermée si longtemps • en-
haut., dans cette nursery,
c'est qu'il vaut mieux ne pas
la montrer trop longtemps
en société, sa grande imagi-
nation et sa sensibilité excep-
tionnelle risqueraient de dérou-
UNE CHEMISE
DE NUIT
DE
FLANELLE
par
LEONOR.A
CARRINGTON
COLLECTION c L'AGE D'OR.
DIRIGEE PAR HENRI PARISOT
et le Papé s'offrent. pour sau·
ver le monde, à se faire fécon-
der. Et c'est le rat qui lit, dans
le journal. le résultat de ces
étranges grossesses.
chants des cannibales. «Ceux-
ci portent des instruments di-
vers et chantent dans n'im-
porte quel ordre avec des voix
d'oiseaux, de chiens, de petits
enfants, de vieillards, d'auto-
«Etendu, dans le Vatican, le
Pape
Cœur brisé,
car inséminé par un cardinal
après neuf mois a seulement
pété.
Wilson n'a pas eu meilleure
chance que le Pape.
Mais Nixon, gonflé, sans
connaissance,
énorme de semence
astronautique
bus, d'objets cassés, de joyeux,
de noyés, aigus, plats, tout ce
qu'on voudra. Un soprano avec
une voix d'eunuque vêtu d'œil-
lets d'Inde, chante en solo de
temps en temps.»
Une des pièces de Leonora
Carrington, Pénélope, vie n t
d'être représentée à la Bien-
nale de Paris, dans une mise
en scène de Catherine Monod.
Alejandro Todorowsky l'avait
ter les gens mal informés.
Pénélope vit avec ses jouets
et sa nourrice. de temps en
temps surveillée par sa gouver-
nante, une sorte de fée cara-
bosse, seul lien avec le monde
des adultes. Son frère vient la
chercher car, pour ses dix-huit
ans, un dîner est offert en son
honneur « en bas •.
Ses désirs, son imagination
transfigurent les personnages.
Elle tire à elle le réel et le resti-
tue dans l'horreur ou dans la fée-
rie. Elle remet les personnages
dans les cauchemars qui lui
conviennent et qui leur convien-
nent. Amoureuse de son che-
val à bascule, elle se transfigu-
rera elle-même en cheval pour
se confondre' avec lui. Sa mère
s'échappera de son tombeau,
amoureuse elle aussi du che-
val et le disputant à sa fille.
Toute la lignée fèmelle sortira
du cercueil mais les hommes
de la famille Quatrepieds eux
aussi, horde de fantômes, vien-
dront de la terre pour tuer le
cheval, le père les dirigeant
avec l'angoisse accrochée à
ses longs cheveux, alors que
les arbres, dans le jardin blanc,
s'évanouissent de peur.
L'humour, pas un instant, ne
fait défaut à Leonora Carring-
ton. Elle utilise un bric-à-brac
de fantômes et de fées cara·
bosses en feignant d'y croire
et pour prendre au piège de
sa véritable magie, de ses vrais
fantômes, de ses vrais délires.
Pénélope a traversé le miroir
comme ('Alice de Lewis Car-
roll. Lire Leonora Carrington,
voir Pénélope, c'est pénétrer
dans l'imaginaire, c'est partici-
per à la transparence, lutter
yeux ouverts avec l'invisible,
élargir le champ du possible,
c'est porter une attention indif-
férente aux événements les
plus surprenants, c'est ne
s'étonner de rien.
Simone Benmussa
26
• Deux contestatIons 1 Roger Planchon La mise en pièces du « Cid» Th. Montparnasse.
Deux contestatIons
1
Roger Planchon
La mise en pièces du « Cid»
Th. Montparnasse.
1 Aristophane
La Paix
Lyon. Théâtre du S".
Phallus partout. Même Lyon
n'est plus pudibonde. Dans le
spectacle de Maréchal (La Paix,
d'Aristophane) , il se dresse,
plus ou moins métaphorique, à
chaque détour du dialogue ou
du chœur, symbole empanaché
des joies et libertés de la paix
retrouvée. Dans le spectacle de
Planchon, passé de Villeurbanne
à Paris, il a, beau, ce phallus, dé-
signer l'érotisme '(dénoncé ou
glorifié ? C'est ambigu) de la
société de consommation, Il
n'en est pas moins ---' tout en
or, précis, gonflable, et deux
mètres de haut - objet de fière
allure : ce spectacle a aa Tour
de Pise.
avaient parlé, sur la scène, des
problèmes, des contradictions,
voire des impossibilités du théâ-
tre dans la société qui est la
'nôtre. Gignoux, dans Une très
courte soirée, parlait pertinem-
ment, en avril 6S, du théâtre
• d'avant mai -. Chéreau, dans
Le prix de la révolte au marché
noir, envisageant le théâtre
d'après mai -, exprimait des
doutes et la probable impuis-
sance politique du théâtre.
s'amenuise : l'inspiration (ou
la force d'attaque) du texte fai-
sant défaut, la machinerie se
déchaîne. Chaque mot, chaque
image, chaque situation est
immédiatement illustrée en gags
visuels, dans un déluge de gad-
gets jaillis de partout, des cin-
tres, des trappes et des cou-
lisses. Ce bric-à-brac en délire,
qui veut nous étourdir, est très
vite exténuant. • Le théâtre,
c'est n'importe quoi, à condition
de le rendre théâtral -, nous dit
le texte.
Eh
Et puis, que
Planahon joue et ruse
Planchon m'excuse (il sait l'ad-
miration et l'amitié que j'ai pour,
sur nos désirs et besoins 'natu-
rels, sans interdits ni tabous,
sur tout cela que notre
tion chrétienne et· boLlrgeoise
nous a appris à taire et
ser, il n'en reste pas moins que
ce rire fait long feu. Aristophane
n'est pas Rabelais, ni Shakes-
peare ; on est loin du rire pro-
gressiste de l'un, qui décape,
jette bas les masques, fait ta-
ble rase, comme de l'obscénité
shakespearienne, ce sceau glo-
rieux posé sur l'humaine et tra·
gique ,condition. Quant à la
guerre, on attend aûjourd'hui,
sur elle, d'autres explications,
celles de Brecht par exemple.
Dan s l'un et l'autre de
ces spectacles le pro p 0 s
était c 1 air, et la sincérité
évidente, voire convaincante.
On n'en peut pas dire autant
Un appel à la liberté,
de cette mise en pièces
:
à
force d'être virtuose et rusé,
la fois insolent et remarqua-
blement prudent, on ne sait plus
trop ce que Planchon veut dire,
sinon le plaisir que l'exercice
lui donne, à lui et à sa troupe.
Dans Les, tro,is mousquetaires,
il parlait du théltre en metteur
en scène, et ce spectacle avait
la clarté d'une épure. Parlant ici
en animateur (contestataire,
s'entend) d'un ensemble cultu-
,rel, il ruse et joue, il • s'avance
masqué -. Dans un spectacle
sans réelle agressivité il bro-
cerde en brouillant les pistes;
Il a beau se brocarder lui-même,
le jeu n'est pas sans complai-
sance narcissique; ce spectacle
est fait pour les copains, les
mandarins que nous sommes, et
pour les bourgeois en lisière
de bourgeoisie, intelligemment
épris du théâtre, ce pandémo-
nium aujourd'hui en folie. Le
début est assez fulgurant : sur
une scène où l'on joue Le Cid,
une guimbarde fait irruption,
portant M. Fafurle, Français
moyen ml-poujadiste, mi-contes-
tataire (remarquable Je a n
Bouise) et sa double épouse, la
ménagère et la demi-mondaine
évaporée (géniale Loleh Bellon) ,
toutes deux lectrices de Elle et
de Marie-Claire. Et Hellzapoppin
commence, ou un film de Jerry
Lewis (puisque Planchon entend
s'y référer) : dans un tohu-bohu
laborieusement délirant, conduit
à
lui), si je ne Rarle plus en cri-
tique théâtral. Mais quand on a
subi les grandes manœuvres
policières d'un certain samedi,
quand on a vu ses amis arrêtés
• préventivement -, ou frappés
et jetés à l'hôpital parce. qu'ils
refusaient une certaine • cul-
ture -, c'est-à-dIre une certaine
société, on est moins disposé à
accueillir avec connivence des
jeux de théâtre, brillants et ano-
dins, sur cette même • culture -,
des jeux qui peuvent apparaître
alors un peu anachroniques,
'
voire déplaoés.
Cette • mise en pièces - du
Cid, qui se termine par une mise
en boîte de Hair, une mise à
mort de Pierre Corneille, et une
mise en conserves de produits
culturels, est un spectacle
burlesque, exceptionnellement
éblouissant. Il ne dit pas grand-
chose, en teut cas rien de radi-
cal, sur la signification actuelle
du théâtre et de la culture dans
la société où nous sommes
(c'est pourtant" le propos), mais
l'intelligence et le brio de j)lan-
chon ont un étrange pouvoir de
méduser.
Un m ••• age a •• ea aourt
Une aréation aolleoûve
Née de Mai 68, de ses
débats, de ses séquelles (Plan-
chon conduisait alors le • col-
loque de Villeurbanne -), cette
création collective tient à se
dater: un ballet en voiles rouges
et noirs (la Loïe Fuller à l'heure
de mai), avec inscriptions à la
bombe à peinture, est là pour
mettre le sceau : cette scène,
mi-épique, mi-ironique, résume
toute l'ambiguïté du spectacle.
D'autres, avant Planchon,
dans le style des • comics -,
les pétards fusent dans l'Hôtel
de la Culture, où règnent les
classiques Vaubourdolle. Mais
cela s'essouffle vite, et le rire
Mieux vaut peut-être alors -
puisque le spectacle de Plan-
chon entend se situer dans le
sillage d'Aristophane - mettre
carrément sur la scène, et sans
aucune référence à l'actualité,
un moment de la' politique grec-
que, en l'occurrence la Guerre
du Péloponèse, comme l'a fait
Maréchal en mettant en scène
La Paix en tant que simple témoi-
gnage historique et dionysiaque.
Je ne suis pas fort épris de
cette pièce, avec ses relents
de poujadIsme aristophanesque.
-Ecrite contre les va-t-en-guerre
d'Athènes et de Sparte, et pour
aider à la signature de la paix
(quelques mois après, en 421,
la fragile Paix de Nicias inter-
venait), cette œuvre n'en a pas
moins un message assez court,
en somme celui-ci : • Arrêtez la
guerre; la paix, c'est: bouffez,
buvez, baisez, faites des enfants
et retournez au bon vieux temps
de nos pères Travail, famille,
patrie, et retour à la terre, le
programme n'est guère exaltant.
On a beau nouS rappeler aussi
que le rire d'Aristophane porte
Cela dit, et c'est là l'intel·
ligence de Maréchal,' ce spec-
tacle, par Soh dionysisme même
parvient à nous dire plus que la
pièce ne' nous dit. Dans les, do-
cuments par quoi Maréchal
nous éclaire son spectacle, on
cite Nietzsche: • Qu'est-ce que'
la fête? un temps hors du temps
quotidien, ûn temps libéré de
tout ce qui entrave et limite. A
l'ordre d'une existence soumise
aux interdits sacrés en profanes
s'oppose l'effervescence de la·
fête -, et le commentaire
ajoute: • le théâtre, comme la
fête peut être, par la -libération
des forces créatrices, esquisse
d'une vie nouvelle, d'une liberté
qui peut alors trouver le goût et
des raisons de • changer la
-. Dans la mesure où le
spectacle de Maréchal. appuyé
sur le texte intelligent et sen-
sible de Debidour, est très pré-
cisément une orchestration,
assez magistrale, de' ce thème,
il est superbe, et fort. Le déchaη
nement physique' des comé-
diens, l'intelligence de "orga-
nisation et de l'animation de
l'espace, la vigueur du rythme,
la cocasserie des musiques, le
bondissement dionysiaque de la
verve et de' la vie, la force
d'expression des masques de
Jacques Angéniol, tout cela
donne à ce spectacle une puis-
sance d'éclatement. un pouvoir
d'appel (d'appel à la liberté),
plus • révolutionnaires - en un
sens que la contestation trop
habile d'une. culture - dont on
demeure complice.
Gilles Sandier
La Quinzaine littéraire, du 1" au 15 décembre 1969
TOUS LES LIVRES Livres publiés aOMAN8 l'aANçAI8 une nouvelle collection consacrée Il cette littérature de
TOUS LES LIVRES
Livres publiés
aOMAN8
l'aANçAI8
une nouvelle collection
consacrée Il cette
littérature
de l'imaginaire.
• Lettres Nouvelles-
256 p., 20,80 F.
.!\ travers la vie
d'une petite ville
hongroise après
tous les aspects
du talent
de cette romancière .
par Marc Baroll
Lettres Modernes,
652 p., 70 F.
J. Paço d'Arcos
• Eugène Le Roy
Cellule 27
Table Ronde,
192 p., 18,70 F.
Deux femmes enfermées
dans la même cellule
d'une prison et dans
le souvenir de l'homme
qui a marqué le\lr vie.
L'ennemi de la mort
Calmann-Lévy,
la guerre, l'enfantement,
dans la douleur,
d'une démocratie
BIOGRAPIIIE8
POE81E
MEMOIRE8
populaire européenne.
326 p., 14,40 F.
CORRE8PON-
Par l'auteur de
• Jacquou le Croquant -,
un roman régionaliste
et populaire dont le
héros, un médecin, est
un champion de la
DANCES
Richard Matheson
Je .ul. une légende
L'homme qui rétrécit
Pierre Dalle Nogare
Corp. Imaginaire
Collection • Poésie -
Jean XXIII
Lettre. il ma famille
Traduit de l'italien
par Ph. Rouillard,
J. Lonchampt,
S. Couquet et A. Marin
Nomb. lIIustr. hors-texte
Cerf, 1008 p., 50 F.
727 lettres qui couvrent
la vie de ce pape dont
va être engagé sous peu
le procès
de canonisation.
Traduits de l'américain
Konrad Adenauer
M6molre •• Tome III
par
Claude Eisen
Flammarion, 80 p., 7,50 F.
{1956-1963)
Paul Lesourd
Emmanuelle Arsan
bonté absolue.
Nouvelle. de
Réédition.
Jean Ethlers·Blals
r6ro
Hachette, 400 p., 50 F.
Voir le n° 56
re
Denoël, 192 p et 208 p.,
8,50 F le volume.
Deux romans
A.les
de la Quinzaine.
J.-M. Benjamin
Le. mystère.
du Padre Plo
couverture de Ch. Luu
fantastiques.
• Albert Memml
Le .corplon
Grasset, 96 p., 9 F.
12 photos hors-texte
IlIu.tratlons de
R. Bertrand
Lo.feld, 218 p., 30, 85 F.
ou la confiance
Imaginaire
Un recueil de nouvelles
frotlques par l'auteur
cf • Emmanuelle -.
Vahé Godel
Signes particuliers
Grasset, 96 p., 9 F.
• Antonin Artaud
Lettre. il Génlca
Athena.lou
1 frontispice,
12 planches hors-texte
352 p., 19,20 F.
La vie du capucin
sitgmatisé dont
le procès en
canonisation va bientôt
être entrepris.
par J. Rosenthal
René Barjavel
Lft chemin. de
3 hors-texte
Gallimard, 304 p., 22 F.
Par l'auteur de : • La
libération du Juif-
et de • La statue
Arthur Miller
Enchanté
de vou. connaitre
et autre. nouvelle.
Traduit de l'américain
R. Laffont, 360 p., 22 F.
• Edmond Jabès
Elya
Gallimard, 132 p., 11 F.
de
sel. (voir le n° 16
Gallimard, 394 p., 26 F.
Des lettres écrites entre
1921 et 1940 et où
Artaud, psychopathe
Stéphane Mallarmé
Correspondance III
Katmandou
de la Quinzaine).
Neuf récits par "auteur
des • Sorcières
de génie, décrl,t
(1886-1889)
Presses de la Cité,
de SaJem. et de
• René de Obaldia
384 p., 17 F.
Catherine
• La mort
Le dernier roman de
Innocentl
Grasset, 228 p., 15 F.
Il la femme qu il aime
tourments
Recueillie, classée
et annotée
de Prémonvilfe
d'un commls·voyageur -.
l'auteur de •
La nuit
des temps -, dont
l'adaptation
cinématographique
pas.e actuellement sur
les écrans parisiens.
Le. drap. de papier
Table Ronde,
d un h?mme enfermé
dans 1absolu
de lui-même.
256 p., 17,50 F.
Une chronique Il
la fols sévère et
lucide d'un certain
milieu très parisien.
• Abdéjamil Nourpélssov
La saison de. épreuve.
Adapté du kazakh
REEDITION
René Barjavel
Le dlllble l'emporte
Denoêl, 240 p., 8,50 F.
R66dltlon d'un des
premiers romans
de science-fiction
de l'auteur.
par louri Kazakov.
Traduction française
de L. Denis
Gallimard, 320 p., 22 F.
Jean de La Fontaine
Alexis Socratos
Ero. et Paych6
Préface de M. Gall
Losfeld, 254p., 30 F.
Une fantaisie érotique
où se mêlent le vieux
thème d'Eros et
de Psyché et les thèses
marcuslennes sur
la libération
de l'homme.
Un roman qui fait suite
Fable.
illustrations
de Daniel Billon
Jacques Chardonne
Ce que je voulais
vou. dire aujourd'hui
Grasset, 256 p., 20 F.
Un recueil de lettres
qui révèlent
un Chardonne
primesautier
par H. Mondor
Gallimard, 448 p., 32 F,
Un recueil de lettres
adressées aux nombreux
correspondants
français et étrangers
de Mallarmé, alors
célèbre, et qui contient
des document capitaux
sur son Idéal poétique.
au • Crépuscule. et
nous montre
les premiers
Hachette, 129 p., 15 F.
et Inattendu.
balbutiements de l'esprit
révolutionnaire
M6mo1re. de
Mademoiselle Avrillion
sur l'Imp6rlltrice
H. P. Lovecraft
Marivlc Charpentier
chez les habitants
JoHphIne
GandhI
des steppes
Gilbert Cesbron
France-Empire,
d'Asie Centrale.
Je sul
• Le Temps Retrouvé.
Mercure de France,
304 p., 19,20 F.
te peau.
A
l'occaliion
Uiffont, 352 p., 14,30 F.
L'Itinéraire spirituel de
cieux jeunes Noirs
• Européanisés. qui,
leur diplôme en mains,
retrouvent l'Afrique.
.Hermann Peter Piwltt
La couleur tombée
du dei.
Traduit de l'américain
par Jacques Papy
Denoël, 240 p., 8,50 F.
du centenaire
de la naissance
J.E. Swllawtor
R6clt d'un hôtel meubl6
Traduit de l'allemand
Homo wotlcu. re.
H. P. Lovecraft
par Anne Gaudu
de Ghandi, une étude
sur le philosophe.
384 p., 23,90 F
Les savoureux Mémoires
de celle qui fut
la confidente
et une Image Intime
Dagon et
tre. récita
Losfeld, 194 p., 24,60 F.
Une description
anticipée et quelque
peu parodique de ce
que serait une société
fondée sur
la primauté du sexe.
Gallimard, 200 p., 14 F.
et Insolite de Bonaparte.
le moraliste et l'homme
Dix
nouvelles en prose
d'Etat.
par
un des écrivains
de terreur
Préface de F. Truchaud
Traduit de l'anglais
Maurice Parturler
Jacques Chenevière
o.phM ou 1'6cole
les plus originaux
par Paule Pérez
• Maurice Dommanget
P. Belfond, 352 p., 26 F.
liment.
de la nouvelle
génération allemande.
Augu.te Blanqui
Des origine •
Momy et son temps
Nomb. illustrations
Hachette, 320 p., 25 F.
Rencontre,
.p., 18,30F.
Un recueil de nouvelles
pleine. d'Invention et
de tendresse contenue.
il la révolution de 1148
.Jean Rhys
Pierre Véry
Bonjour minuit
Marcel Proust
A la recherche du temps
perdu - Tome VI :
(Premier. combats
et première. prisons)
Un grand patron
Traduit de l'anglais
Mouton, 352 p., 39 F.
Un ouvrage appuyé sur
des documents Inédits
et qui nous présente
Il la fols le portrait
Le tu'rl
ur
La prisonnière (suite)
par J. Bernard
La première partie
Rencontre,
504 p., 18,30 F.
Réédités en un seul
volume, deux des
et Ui
• Lettres Nouvelles •
d'une biographie
de l'homme
et du politicien.
20 planches hors-texte
luclen Ella
Denoël, 224 p., 20,30 F•
L
,rat6.
Une grande
de la diaspora
Flammarion, 416 p., 25 F.
anglaise qui publia
de· • L'Enfermé ",
par un spécialiste
du mouvement social
meilleurs roman.
de P. Véry.
de Philippe Juillan
• La Gerbe Illustrée -
Gallimard, 496 p., 85 F.
• George Sand
et de la révolution
Un roman plein de
charme et d'humour,
dan. la tradition
de • "6&ole juive
am6rlcalne -.
pour la première fois,
en 1939 et que
française.
Correaponclance
Tome VI
les Anglais viennent
Emile Zola
{1143-Juin 1145)
de redécouvrir.
Le • .Rougon-Mac:quart
Tome 1
Jean-Claude Gulllebaud
Pierre Vellletet
Préface de
Jean Rhys
Chaban-Delmas
Textes réunis, clas.és
et annotés
par George. Lubin
J.-C. Le Blond-Zola
Les tigre •• ont
ou l'art d'Itre heureux
17 reproductions
76 illustrations
Fritz Lelber
plu. beaux il voir
Traduit de l'anglais
Seuil, 688 p., 20 F
Lev -bond
en politique
Grasset, 256 p., 17 F.
Garnier, 1088 p., 45 F.
532 nouvelles lettres,
Collection • Ailleurs
et· demain-
Laffont, 408 p., 20 F.
Un roman de science-
fiction qui Inaugure
• Victor Hatar
Anlbel
Traduit du hongrois
par G. Kassai
et J. F-aure-Cou.ln
Le
portrait
dont 324 entièrement
par Pierre Leyris
Mercure de France,
Emile Zola
Le ventre de Paria
Edition établie
et
la biographie politique
240 p .• 22,90 F.
de
ce personnage
Un recueil de nouvelles
inédites, de cette
correspondance qui a
obtenu en 1967 le prix
de l'édition critique.
qui nous révèle
et présentée
complexe. par deux
reporters Il -Sud-Ouest-.
28
du 5 au 20 novembre 1969 Mercure de France, CRITIQUI: PHILOSOPHIE 208 p., 13,50 F.
du 5 au 20 novembre 1969
Mercure de France,
CRITIQUI:
PHILOSOPHIE
208 p., 13,50 F.
HISTOIRII:
LINGUISTIQUE
LITT:l:RAIRB
Henri Guillemin
Pas à pas
Gallimard, 466 p., 29 F.
Où le célèbre
pamphlétaire s'explique
dans tous les domaines
de la biologie
et de la psychologie
humaines.
sur le cheminement
• La philosophie
au siècle des Lumières
(Des origines à 1715).
Mouton, 499 p., 49 F.
Les grandes coalitions
d'intérêt pendant
les dernières années
du règne de Louis XIV.
• Barbey d'Aurevilly
Ouvrage collectif sous
la direction de J. Petit
Lettres Modernes,
160 p., 20 F.
Les techniques
romanesques
de Barbey <d'Aurevilly.
• Le savoir moderne »
Denoël, 554 p., 49, 25 F.
Un ouvrage pratique
qui répond à l'ensemble
des questions que le
non-spécialiste peut se
poser dans ce domaine.
de quarante années
de travail.
HISTOIRI:
• Henri Michaux
Façons d'endormi,
façons d'éveillé
Gallimard, 248 p., 22 F.
Les mécanismes t1u rêve
et de la rêverie
---------. Claude Mettra
Le grand printemps
des gueux
Un témoignage sur la
grande misère
de l'enseignement
primaire en même
temps qu'un document
social et humain
sur un petit village
de Lozère .
Atlas historique
Provence, Comtat
Venaissin, Principauté
(Chron!que de l'an 1525) • Georges Bortoli
Collection • R -
Vivre à Moscou
A.
Balland, 192 p., 15 F.
Laffont 232 p
15 F
de Monaco, Principauté
d'Orange, Comte de Nice
La révolte de
cent mille paysans
.
• Jean Paulus
326 cartes en couleurs
La fonction symbolique
sous l'égide des
• Configuration critique
d'Edgar Allan Poe
Ouvrage collectif
Lettres Modernes,
analysés, sous un jour
inattendu, par le plus
lucide des poèt.es.
A. Colin, 240 p., 240 F.
prophètes
,.,
Par journaliste
de. 1O.R.T.F., qui a
séjourné en U.R.S.S.
256 p., 28 F.
drame qui s'éteindra
dans le sang et
où sombrera
la civilisation allemande.
a décembre 1968 .
Edgar Poe aujourd'huI.
De la préhistoire à la
• régionalisation _
la somme
des connaissances
actuelles sur une région
particulièrement riche
en témoins du passé.
révolutionnaires: un janvier 1966
Prévost
Thomas More et la crise
de la pensee européenne
8 hors-texte
de Hans Holbein
Mame, 412 p., 40 F.
La synthèse
d'une longue suite
de recherches
et de réflexions
sur l'œuvre de More
considérée au point
de vue philosophique
et littéraire.
et le langage
dans les manuels
et traités de psychologie
et sciences humaines.
Ch. Dessard éd.,
173 p., 33 F., diff. Sedim.
Un ouvrage fondé sur
les travaux de Janet,
Wallon, Piaget ainsi que
sur ceux de Saussure,
Benveniste Sapir
et Chomsky.
Albert Pie
Freud et la morale
Cerf, 192 p., 15 F.
La doctrine
psychanalytique
considérée comme
une éthique.
Raymon Cartier
Histoire mondiale
de l'après-guerre
Tome 1·: 1945-1953
SCIENCES
De la fin de la guerre
• François Richaudeau
La lisibilité
- Médiations -
Gonthier, 304 p., 30,20 F.
De l'analyse structurelle
et sémantique
de la phrase
aux techniques
d'une lecture rapide
et d'une bonne
mémorisation.
à la mort de Staline
William Burroughs
Apomorphine
Trad. de l'américain
par M. Beach
et C. Pélieu
L'Herne, 104 p., 11 F.
Ecrite à l'intention
de son fils, une
confession de l'auteur
du • Festin nu _
contre la 9rogue.
350 documents
Presses de la Cité,
432 p., 100 F.
La marche du monde
depuis la signature
de la capitulation
allemande jusqu'aux
lisières de l'actualité.
Claude Palllat
20 ans qui déchirèrent
la France
Tome 1 : Le guêpier
32 p. de photos
E. de La Rochefoucauld
Femmes d'hier
et d'aujourd'hui
Grasset, 240 p., 18 F.
Les femmes
dans la littérature
française du Grand
Siècle au • nouveau
roman -.
Roger Buvat
La cellule végétale
Nombr. illm:trations
Hachette, 256 p., 15 F.
Les découvertes de
la cytologie végétale
grâce à l'utilisation
du microscope
électronique.
Laffont, 630 p., 32 F.
Le dossier de la
décolonisation d'après
les archives secrètes.
.Henri Sérouya
Les étapes
de la philosophie juive
Tome 1 : Antiquité
hébraïque
Grasset, 480 p., 36 F.
La formation
de la pensée juive: