Mme Régine Robin

Du corps cyborg au stade de l'écran
In: Communications, 70, 2000. pp. 183-207.
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Robin Régine. Du corps cyborg au stade de l'écran. In: Communications, 70, 2000. pp. 183-207.
doi : 10.3406/comm.2000.2069
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_2000_num_70_1_2069
Régine Robin
Du corps cyborg
au stade de Pécran :
les nouvelles frontières
II n'y a plus de frontières. Du moins, elles n'ont plus le même rôle ni
le même sens qu'autrefois. Avec la mondialisation, la constitution des
grands espaces économiques (l'ALENA, - l'Union européenne), avec la
montée des régionalismes et des communautarismes, avec la fragilisa
tion des Etats-nations, avec les nouveaux nomadismes, la flexibilité, du
travail, l'essor de la communication, l'Internet, la vitesse des flux, les
frontières se franchissent, certaines sont rendues obsolètes, d'autres
encore deviennent poreuses. Le monde s'achemine-t-il vers la fin des
frontières ?
Nous mettons ici l'accent sur un autre type de frontières, celles qui
balisent notre définition de l'humain et de sa finitude, ainsi que nos cadres
symboliques, considérés jusque-là comme infranchissables.
Parmi ces franchissements « post-humains », il faut considérer d'abord
ce que David Le Breton appelle l'« adieu au corps2», le rapport de
l'homme à la machine, la constitution d'« hybrides », que, depuis long
temps, nous rencontrons dans la science-fiction.
Ce dépassement de toutes les frontières, cette fragilisation du moi, cette
impossible position de sujet sans prothèses multiformes mécaniques et
chimiques, la littérature les a anticipés, en particulier le meilleur de la
science-fiction. Celle-ci a mis en scène, relayée par le cinéma, une hybri-
dité généralisée, le rapport homme/animal et le dépassement de la bar
rière des espèces, la transgression du symbolique, bien avant le scandale
de la « vache folle ». Qu'on se souvienne de The Fly, porté à l'écran par
David Cronenberg dans un remake génial. Cronenberg s'est d'ailleurs
spécialisé dans ces zones frontières et dans la transgression des limites :
le viral généralisé dans Rabid, les frontières du dedans/dehors dans Dead
Ringers, l'homme couplé à la machine au point de devenir machine lui-
même, comme dans Videodromme, où le personnage principal finit par
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Régine Robin
devenir une espèce de vidéoscope géant vidé de toute mémoire, que cha
cun vient déprogrammer et reprogrammer à son tour ; victime du pro
fesseur O'Blivion (« Oubli »), il se suicidera.
On voit ici intervenir le problème de la mémoire. Comment ne pas
évoquer le plus grand des auteurs de science-fiction, Philip K. Dick, et
son célèbre roman - porté à l'écran sous le titre Blade Runner par Ridley
Scott en 1983. Un homme est chargé de repérer et de tuer des Androïdes,
des « Replicants », qui ne sont pas des êtres humains mais des simulacres
d'êtres humains. Parmi les critères de différenciation, la mémoire et le
sentiment de l'identité et de la continuité de la personne sont essentiels ;
il s'agit d'avoir une histoire, une mémoire, des souvenirs, d'avoir été
engendré par un père et une mère, ce qui est le propre de l'espèce humaine
et à quoi les Replicants ne peuvent pas prétendre. Mais, dans le royaume
de Blade Runner, l'imposture porte précisément sur l'historicité des indi
vidus et sur leur mémoire : Ràchel (une Replicant qui ne sait plus si elle
l'est) montre au personnage principal,' chargé de détruire les Replicants,
des photographies de ses parents ; elle a une enfance et des souvenirs — un
inconscient, en quelque sorte. Ébranlé un moment (il tombe amoureux
d'elle), le héros se rendra finalement compte de l'imposture. Il y a deux
versions du film : celle demandée par Hollywood à Ridley Scott, où le
héros sauve Rachel ; celle du metteur en scène avant la censure, où le
héros tue Rachel et accomplit sa mission. Là encore, la mémoire et l'his
toire, la dimension temporelle, l'histoire du sujet deviennent des enjeux
fondamentaux. Chez Philip K. Dick toujours, dans ce qui deviendra, porté
à l'écran, Total Recall, et qui s'appelle We Can Remember for You Whol
esale, la société Rekal Incorporated implante des souvenirs extra-factuels
à ses clients. Elle vante ses produits :
le vrai souvenir et tout ce qu'il comporte d'imprécisions, d'omissions et
d'ellipses, pour ne pas dire de déformations 3.
Il s'agit de fictions. Dans le journal Le Monde, on lit cependant la chose
suivante : •
Depuis la crise d'apoplexie qui l'a frappé en 1997, Johnny Ray est
complètement paralysé. Il voit, entend, mais ne peut plus bouger ni
parler. Muré en lui-même, il survit tant bien que mal, le corps traversé
de tubes et de sondes, dans une chambre du Veteran's Hospital
d'Atlanta4.
Cela commence comme un fait divers tragique. Mais la suite est plus
étonnante :
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Pourtant, lorsqu'il parvient à surmonter sa fatigue et sa souffrance, il
réalise un exploit sans précédent : il contrôle un ordinateur par la seule
force de la pensée, grâce à un appareil électronique implanté dans son
cerveau. Lorsqu'on lui caresse la tête, on sent deux bosses dures sous
la peau, au-dessus de l'oreille et au sommet du crâne5.
Ainsi, ce qui n'était que science-fiction (comme dans Johnny Mnemonic)
devient du réel, même s'il est encore expérimental.
Quatre moments nous retiendront : le cyborg (effacement des frontières
du corps), le virtuel (effacement des frontières entre le réel et l'univers
de la simulation), l'hypertexte (révolution dans le mode de la lecture et
fragilisation des frontières entre l'auteur et le lecteur) et la perte de l'his
toricité (effacement des frontières entre le vrai et le faux, le passé et le
présent, le passé et l'image du passé).
Le cyborg.
Qu'est-ce qu'un cyborg ?
Un organisme cybernétique, un hybride de machine et d'organisme, une
créature qui est à la fois une réalité sociale et une vérité de fiction6.
Le cyborg, qui est devenu un nom commun pour désigner toutes les
créatures qui se meuvent dans le cyberspace, est un entre-deux qui relève
à la fois de la nature, de l'espèce humaine et du construit, de l'artificiel,
de la prothèse ou de la machine intelligente. Il n'a pas de sexe ou tous
les sexes, il se reproduit tout seul. Il n'a pas d'origine. On voit à l'œuvre,
dans le cyborg, tous les fantasmes du recul des limites et des frontières,
surtout celles qui nous définissent en tant qu'humain : matière organique
périssable, sexuation, reproduction sexuelle, rapport à l'altérité.
Hybridité, dépassement des limites, maîtrise du corps : nous sommes
habitués à la chirurgie esthétique, elle ne nous choque pas ; pas plus que
nous choquent. les greffes d'organes, les transfusions sanguines, ou les
multiples prothèses, depuis les membres jusqu'aux implants dentaires.
Un pas de plus, et ce seront les implants organiques - comme dans Johnny
Mnemonic, qui a un véritable , « disque dur » implanté dans sa tête, y
conservant des données secrètes très importantes, et qui devient, par là
même, l'objet d'une poursuite infernale. Un pas de plus, dans le réel, ce
sont les extropiens, qui se mutilent sans être malades (femmes qui se font
enlever les seins pour prévenir un éventuel cancer, etc.), et c'est le corps
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devenu le siège de multiples expérimentations, depuis le body-buildings
le body-art, jusqu'à une réfection complète de « soi »: Orlan développe
un art de la chair, et, pour ce faire, il lui faut totalement transformer son
visage : elle a subi sept opérations depuis 1990, comme dispositif de ce
qu'elle appelle le « Chef-d'œuvre suprême : la réincarnation de saint
Orlan7 ». Il s'agit de lui composer un visage à partir d'images numérisées
de tableaux célèbres : le front de Monna Lisa, le nez de la Diane d'un
tableau de l'école de Fontainebleau, la bouche de l'Europe de Boucher,
le menton de la Vénus de Botticelli. Chaque opération est une perfor
mance, dans tous les sens du terme : les acteurs ont tous des habits de
Paco Rabanne et la salle d'opération est décorée de crucifix, de fruits en
plastique. On ne fait à la patiente que des anesthésies locales, ce qui lui
permet de « conduire » les opérations ; durant l'une d'elles, en 1993, elle
a lu un livre de psychanalyse, répondu au téléphone ou par fax à des
correspondants lointains qui assistaient par caméra-vidéo à l'opération.
Elle a déclaré à un journaliste du New York Times qu'elle cesserait tout
ce manège lorsque son visage serait au plus près du collage préétabli par
l'ordinateur. Ce qu'elle poursuit dans cette « folie » est un idéal de per
fection : que le corps devienne lui-même une image numérique !
Toucher à l'espèce, mais aussi, dans un énorme fantasme de toute-
puissance, toucher au sexe ! L'odyssée du transsexualisme commence
dans les années 50 aux Etats-Unis. Certains individus ont le sentiment
d'appartenir au sexe opposé, d'être victimes d'une erreur de la nature.
Ils vont donc chercher, par tous les moyens, à réparer cette erreur de la
nature en eux, à dénoncer l'imposture du réel. La nature s'est trompée
en eux ; il va falloir lui faire retrouver son équilibre. Comme le dit Denis
Salas 8, il s'agit de creuser la fracture entre le corps réel et le corps voulu.
Le droit s'est trouvé immédiatement interpellé. Peut-on transgresser
l'« indisponibilité de l'état des personnes » ? Doit-on tenir compte du désir
du « patient » de changer de sexe ? L'exemple de Daniel Van Osterwijck
est éclairant à ce sujet. Daniel Van Osterwijck était fonctionnaire de la
Commission européenne des droits de l'homme. Il (elle) subit de 1969 à
1974 douze opérations chirurgicales à Londres qui lui donnent la mor
phologie d'un homme. En 1973, il présente une requête auprès de l'état
civil belge, une demande de modification de l'état civil : il veut que ses
papiers portent la mention ,« Daniel, fils de... » et' non «Daniel, née
Danièle, fille de... ». Le tribunal belge refuse. Daniel Van Osterwijck a
alors recours à la Cour européenne, en appel, et obtient gain de cause :
en refusant de reconnaître un élément déterminant de sa personnalité,
le droit belge l'enferme dans un sexe qui n'est plus guère le sien, stipule
le tribunal européen. La Cour met l'accent sur le droit à la vie privée, le
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droit à l'accomplissement de sa propre personnalité. Il s'agit de sortir
de la contradiction entre corps réel et corps rêvé. Daniel a donc le droit
de changer de prénom, et que cela soit porté sur ses papiers d'identité.
Le tribunal entérine ainsi la prééminence du sexe choisi sur le sexe donné.
Il s'agit en fait de rectifier l'état civil, la fameuse « erreur de la nature ».
Et Daniel obtient un nouvel acte de naissance qui pourrait être considéré
comme un faux, une révision de son histoire personnelle. On voit qu'on
assiste par là à une rupture radicale du lien anthropologique, et à un
passage à l'acte qui met l'imaginaire sur le devant de la scène. Tout se
passe, nous dit Denis Salas, comme si le transsexuel entendait créer une
autre loi de la nature aux termes de laquelle la naissance ne serait plus
irréversible. Il s'agit bien d'une mise à mort du temps constitutif de son
identité, or toute identité personnelle se joue d'abord dans la capacité à
intégrer les moments de son histoire, à se placer dans une histoire qui
vous dépasse. On n'est jamais au point zéro.
Même scénario en France. La Cour européenne des droits de l'homme
a condamné la France pour atteinte au respect de la vie privée car les
tribunaux français avaient refusé de modifier l'état civil d'une personne
qui avait changé d'apparence sexuelle à la suite de traitements hormonaux
et d'opérations chirurgicales. En décembre 1992, la Cour de cassation
rendait un arrêt se conformant au jugement de la Cour européenne. Les
juridictions françaises ont été condamnées au nom de la liberté de l'ind
ividu à voir ses papiers porter les mentions du sexe qu'il estime être le
sien. Le principe de l'« indisponibilité de l'état des personnes » ne semble
plus prévaloir. Comme le dit Jacqueline Rubellin-Devichi :
Seulement, s'il est vrai que la Cour de Cassation n'a pas voulu affirmer
ce qu'elle avait dénoncé auparavant [la réalité du sexe psychosocial], s'il
est vrai qu'elle s'est contentée de décider que, en vertu du principe du
respect dû à la vie privée, l'état civil devait désormais indiquer le sexe
dont la personne avait pris désormais Y apparence, il ne nous paraît faire
aucun doute que, en admettant l'inscription à l'état civil du changement
de sexe, la Cour de cassation n'a pu ni n'a voulu créer un troisième sexe,
une catégorie d'êtres humains auxquels le mariage serait interdit9...
Le grand mot est lâché : Y apparence. Comment ne pas évoquer le
Prozac et toutes les pharmacopées cosmétiques qui permettent la trans
formation de l'« âme », une «médicalisation de l'existentiel10», dans
cette période où l'individu est devenu. « incertain », pour reprendre la
formule d'Alain Ehrenberg 11.
Dans tous ces traitements, recours, nouvelles pratiques, nouvelles don
nes, c'est bien le régime de l'image — image de soi -, de l'apparence, de
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la surface, qui est privilégié ; celui aussi du « pas de limites », de l'eff
acement du symbolique, qui fait du désir de l'individu, de l'imaginaire, la
source de ces possibilités. Non seulement le fantasme s'est effacé au profit
de passages à l'acte, mais le réel est traité comme si l'on faisait fi de sa
dimension d'impossible.
Toucher au sexe, mais aussi à la procréation sexuée ! On sait qu'en
1978, aux États-Unis, naquit Louise Brown, premier bébé conçu sans
rapport sexuel, le premier « bébé.éprouvette », bientôt suivi par Amand
ine, le premier « bébé éprouvette » français, en 1982.
En 1983 eut lieu, en Australie, la première fécondation in vitro, en
recourant à un ovule donneur ; en 1984, on assista à la naissance du
premier bébé à partir d'un embryon congelé. Cette étape fut très impor
tante car la congélation des embryons, leur « disponibilité », leur deve
nir-errant en quelque sorte, inaugure des expérimentations multiformes
qui tendent à transcender le temps, la génération, la maternité et la
paternité, tous les rapports symboliques dans lesquels nous vivons. En
1985, en France, une jeune femme obtint le droit d'être inséminée avec
le sperme congelé de son mari mort. Certains juristes firent alors valoir
« le droit de chacun à donner la vie et sa liberté de choisir les moyens
par lesquels il pourrait donner la vie12 ». Elle fit cependant une fausse
couche.
En 1987, aux Etats-Unis, un procès retentissant opposa un couple
demandeur, les Stern, à Mary Whitehead, qui refusait de donner l'enfant
dont elle avait été la mère porteuse. Le droit se devait d'innover et de
trancher : le tribunal donna raison aux demandeurs, au nom du respect des
« termes du contrat », jugement qui allait au-devant du désir subjectif du
couple demandeur et qui, dans la logique du contrat, c'est-à-dire dans la
liberté de disposer de son corps, de le mettre en circulation, ne faisait pas
de différence entre corps humain et marchandise. En France, le principe
de l'« indisponibilité des personnes » comme catégorie juridique empêcher
ait un tel résultat pour le moment, mais la pression est grande, en parti
culier dans le cadre européen, pour assimiler la disposition de son corps à
un droit et donc pour permettre que les technologies de la reproduction
entrent dans une logique de la circulation « des biens » et des contrats les
régissant. En 1987, un médecin a implanté un ovaire dans le bras gauche
d'une jeune femme, afin de lui conserver ses fonctions reproductrices, mises
à mal par une radiothérapie anticancéreuse. On espérait, par ce procédé,
lui faire avoir une grossesse après prélèvement d'un ovocyte, fécondation
in vitro et implantation dans son utérus. Faut-il continuer la liste ?
En octobre 1987, en Afrique du Sud, une femme de 48 ans, Pat
Anthony, mettait au monde des triplés qui étaient les enfants génétiques
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de sa fille et de son gendre, devenant la première « grand-mère porteuse ».
Ainsi,' ces triplés sont à la fois les frères et les enfants de leur mère
génétique et les fils et les petits-fils de leur mère porteuse. Il est encore
trop tôt pour constater les conséquences de cette confusion identitaire, de
cet emmêlement des origines et des générations.
En Italie, il y a quelques années, un médecin s'enorgueillissait d'avoir
rendu possible un rêve impossible : la conception chez des femmes ayant
atteint l'âge de la ménopause. Ces femmes deviendraient mères à l'âge
d'être grand-mère.
La fabrication d'enfants hors du rapport sexuel, totalement in vitro,
déboucherait sur la véritable ou totale « émancipation de la femme »,
selon Jean-Louis Touraine :
Après-demain, j'en suis . certain, le développement fœtal pourra se
dérouler in vitro, dans une sorte de couveuse particulière, de son origine
à son terme... L'enfantement existera sans grossesse. Et il ne fait aucun
doute que, lorsque cette méthode sera développée, elle aura tendance à
se généraliser... Rien ne pourra efficacement s'opposer à cette
sion13.
Le glissement vers la réalisation de fantasmes plus inquiétants encore
ne s'est pas fait attendre, depuis la pensée de manipulations génétiques
de l'embryon humain jusqu'à la constitution de clones. C'est ainsi que
Robert Edward a suggéré de cloner chaque embryon afin que chaque
adulte trouve à volonté dans son double congelé des tissus de rechange
parfaitement compatibles 14. B. Chiarelli, quant à lui, propose de produire
des hybrides « hommes-singes » pouvant servir de « sous-hommes » des
tinés aux travaux répétitifs et déplaisants 15.
Enfin, il y a quelques semaines, deux homosexuels anglais ont voulu
devenir « pères » . Une mère porteuse a accepté de porter l'enfant issu des
spermatozoïdes de l'un d'entre eux. Des jumeaux sont nés, dont ils sont
devenus les « parents » d'un nouveau type, même si, jusque-là, la légis
lation anglaise ne reconnaissait pas cette nouvelle forme de paternité. Où
l'on renoue dans le réel avec tous les fantasmes inscrits dans la science-
fiction, là où ils n'étaient que des fantasmes. Avec les technologies de
reproduction, les fantasmes s'incarnent directement dans le réel. Monette
Vacquin n'a pas tort de voir en elles « l'amorce d'un immense mouvement
de dédifférenciation portant en lui la menace d'une atteinte à la source
de toute pensée16 ».
Il faut alors imaginer les nouvelles perspectives ouvertes par le clonage.
En 1997, dans un laboratoire d'Ecosse, une équipe de scientifiques clonait
victorieusement une brebis pour la première fois - on avait jusque-là
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réussi à cloner des moutons à partir de cellules embryonnaires, mais, cette
fois, il s'agissait de prendre une cellule somatique, ce qui est une tout
autre histoire. Un déluge de textes suivit cette annonce, projets de régl
ementation à échelles nationale ou mondiale en cas de tentation de clonage
humain. Jacques Testard nous mit en garde : .
Ce qui arriva avec la procréation assistée vient d'arriver avec le clonage,
c'est-à-dire la reproduction conforme d'un seul individu. . . Jusqu'à quel
stade de développement les noyaux cellulaires sont-ils totipotents, c'est-
à-dire capables de délivrer toute l'information nécessaire pour un nou
veau développement ? Cette question vient de trouver une réponse adé
quate grâce à Dolly. . . Les auteurs écossais de Dolly auraient déjà reçu
de nombreuses demandes de particuliers s'estimant assez exceptionnels
pour être clones... C'est pourquoi je crois que certains possibles doivent
être refusés. On les reconnaît à leur bruit insupportable, aux perturbat
ions qu'ils annoncent dans le tissu mental, culturel et politique.
Contrairement à certains discours, l'« essai d'homme » n'est pas le fait
de techniques qui court-circuitent ou corrigent un fonctionnement
défectueux afin de donner vie à un enfant comparable à ceux qu'on
conçoit normalement. . . il est le fait de ces propositions pour faire naître
un enfant privé de racines biologiques (don anonyme de sperme) ou
incubé dans une matrice étrangère (mère porteuse), ou encore pour
choisir l'enfant sur descriptif génétique (diagnostic pré-implantatoire).
Le clonage de l'humain triomphe dans cette catégorie des manipulations
qui font violence à l'humanité17...
Aujourd'hui, le problème se pose réellement de savoir si - et quand -
on pourra cloner des individus humains, les fabriquer, les instrumenta-
liser, les réduire en esclavage, etc. 18.
Le clonage reproductif humain perturberait tous les systèmes de fili
ation existants et « pourrait conduire, à terme, à la suppression même des
relations de filiation. D'autre part, la coexistence dans une même popul
ation de personnes nées d'un père et d'une mère et de personnes nées
par reproduction génétiquement asexuée créerait des problèmes d'identité
civile difficilement solubles, ainsi que des conditions sociales d'une di
scrimination éventuelle qui serait moralement inadmissible 19 » . On se met
à parler, même si c'est pour s'en scandaliser, de « variétés infra-humai
nes » ou de « post-humanité » 2(V
Insistons, encore une fois : ce qui était de l'ordre de l'univers de la
représentation (fiction) ou ce qui était de l'ordre des images de syn
thèse (simulation) devient possible dans le réel, dans un passage à l'acte
que la technique permettra un jour. Comme le dit Isabelle Rieusset-
Lemarié :
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La société des clones, ce n'est pas l'univers aseptisé pourvoyeur d'ennui
de créatures banales à force d'être standardisées, c'est la prolifération
métamorphique des créatures transgéniques, du porc à organes
humains, à cette oreille poussée sur le dos d'une souris ! Effet singulier
garanti, à défaut de l'unicité : c'est de l'« art vivant », de l'art conçu à
même le vivant... De ce point de vue, aucune commune mesure entre
les clones biologiques transgéniques et les clones de synthèse, même si
ces créatures artificielles sont conçues sous le signe de la métamorphose.
C'est toute la différence entre un morphing et l'hybridation réelle de
deux êtres vivants, entre une reproduction qui reste de l'ordre de la
représentation, qui appartient à la dimension réelle de l'image, et un
mode de reproduction qui, pour être technique, n'en opère pas moins
à même le matériau biologique21.
Le « cyberspace » : la dernière frontière ?
Le terme cyberspace a été lancé par W. Gibson dans son roman Neu-
romancer (1984).
Le héros de Gibson, Case, n'a que mépris pour son corps, qu'il appelle
« viande » et non « chair ». Il s'agit d'un misfit déglingué dans le réel, qui
ne se sent vraiment revivre que dans ce monde « autre », ce tiers-lieu que
sont l'écran et son interface avec ce qui s'y passe, une alternative à toutes
les identités conventionnelles.
Monde de simulation, monde virtuel, au sens où en parle Philippe
Quéau :
Le cyberspace n'est pas simplement une nouvelle Utopie, une nouvelle
Amérique ouverte aux colonisateurs et prête à se structurer d'après la
volonté des entrepreneurs de réseaux, c'est aussi le lieu de déploiement
d'une nouvelle manière d'être au monde, de penser le monde et d'agir
sur lui22.
La déréalisation est partout puisque. tout est dématérialisé, qu'on n'a
jamais affaire qu'à un écran, à des univers simulés, à des interactions
instantanées mais à distance.
Le virtuel, on l'a assez dit et écrit, a tendance d'abord à abolir l'espace
et le temps. Le réseau des réseaux, dans son decentrement, offre en effet
d'infinies possibilités qui vont toutes dans le sens d'une déréalisation,
d'une décorporation, en même temps qu'elles accroissent les possibilités
de communication, d'interaction, d'information. Je n'évoquerai ici que
quelques usages parmi les plus importants. Pensons à tout ce que nous
pouvons faire aujourd'hui, non pas à titre exceptionnel mais dans notre
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quotidien, à tout ce qui modifie la relation de soi aux autres, et de soi à
soi. Depuis longtemps nous nous parlons à distance grâce au téléphone :
nous n'avons pas en face de nous la personne à laquelle nous parlons.
Nous avons pris l'habitude de cette séparation entre la présence de la
voix, Pimmédiateté de la communication et l'absence de la personne, de
son corps. Ce qui nous paraît miraculeux dans la conversation télépho
nique, c'est l'immédiateté de la communication, l'abolition du temps et
de l'espace. La seule limite est financière : le coût de la communication.
On peut maintenant s'envoyer un fax. Abolition des distances, toujours,
puisqu'il est possible d'envoyer un message court ou long à l'autre bout
du monde. Dans ce cas, on n'a ni la présence de la personne à laquelle
on s'adresse ni celle de sa voix (communication asynchrone). Au centre
d'une vaste constellation de communications, on peut ne jamais se séparer
de ce réseau. Il y a les téléphones sans fil, que l'on transporte d'une pièce
à l'autre de son appartement ; il y a les téléphones de voiture, et aussi,
depuis peu, les téléphones portables, que l'on peut garder en permanence
dans sa serviette, voire dans une poche. Certains ne permettent pas de
communiquer très loin et exigent, pour fonctionner, d'être convenable
ment orientés, d'autres sont de vrais substituts du téléphone auquel on
est habitué. On peut aussi se promener avec un ordinateur portable à pile
et consulter son courrier électronique. Il est également possible de se
réunir à plusieurs grâce, à la téléprésence, l'un des membres de cette
réunion d'un nouveau type se trouvant à Paris, le deuxième à New York
et le troisième à Londres, et de prendre des décisions importantes sur-le-
champ. Bref, s'il y tient, l'individu peut, aujourd'hui, à tout moment être
relié aux autres, et ce, d'un bout à l'autre de la planète. Mais on peut
également différer ses messages, aussi bien par fax (la télécopie) que par
un répondeur ou par le courrier électronique, le e-mail. La messagerie
électronique est moins coûteuse qu'un coup de téléphone puisque l'usager
ne paie que la liaison au serveur central, quelle que soit la distance entre
le lieu d'émission et celui de réception. Tous ceux qui sont ainsi munis
d'une adresse électronique peuvent s'envoyer des messages, qui ne sont
lus que lorsqu'on ouvre son ordinateur. On peut donc stocker ses messag
es, un peu à la manière dont on entend sur un répondeur ceux que l'on
vous a transmis par téléphone. Ces messageries électroniques sont, en
général, celles-là mêmes qui donnent accès à Internet, vaste réseau décent
ralisé et décentré de plus d'une centaine de pays où peuvent s'échanger
des informations de toute nature, où se consultent des banques de données
sophistiquées et où se font et se défont des forums de discussion et des
réseaux de convivialité. Tout ceci est à mettre en relation avec la vitesse
des avions (même si l'accès au Concorde est des plus limités aujourd'hui),
des trains du type TGV, avec l'habitude de se déplacer, des « jet set » au
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tourisme de masse, de la mobilité, de l'éloignement du lieu d'habitation
et du lieu de travail, qui fait que, d'une façon ou d'une autre, le monde
s'est rétréci, que sans avoir le « don d'ubiquité » il est de plus en plus
fréquent de vivre dans des univers différents, passant de la ville à la
campagne, d'un continent à un autre, d'une ville à une autre, d'une langue
à une autre, etc. Le courrier électronique vient se surajouter à tous les
téléphones avec répondeur, cellulaires, portables, boîtes vocales, bipers
de toutes sortes - comme les Tattoo récemment mis sur le marché -, toutes
les messageries portables, tout ce qui fait que l'individu est constamment
branché sur les autres, qu'il est rejoignable à tout instant. Communication
spectrale, au sens que lui donnent Jean Baudrillard et Marc Guillaume
dans Figures de Valtérité23. Depuis longtemps, nous avons pris l'habitude
de suivre les événements en temps réel. Ainsi, nous avons vu en direct à
la télévision la guerre du Golfe, ou du moins ce qu'il y avait à en voir :
points qui se croisaient sur l'écran, calcul de positions de cibles, faisceaux
lumineux abstraits. Ce direct, ce temps réel nous accompagne en per
manence. C'est bien ce phénomène qui fait réagir en particulier
Paul Virilio, qui, dans un ouvrage récent, met en garde contre les
effets à long terme d'un tel phénomène : « Actuellement, avec la révolu
tion des transmissions, nous assistons aux prémices d'une "arrivée génér
alisée" où tout arrive sans qu'il soit nécessaire de partir, la liquidation
du voyage (c'est-à-dire de l'intervalle d'espace et de temps) se doublant,
en cette fin du XXe siècle, de l'élimination du départ : le trajet perd ainsi
les composantes successives qui le constituaient au bénéfice de la seule
arrivée24.
L'absence de distance crée, d'après lui, le citoyen terminal, infiniment
branché sur une absence d'espace et de temps qui n'a plus de rapport
qu'avec le lointain, le global, qui ne connaît plus la proximité, le local, le
lieu. Il n'y aura plus qu'une mobilité sur place, qu'une nouvelle forme
d'enfermement :
Télé-achat, télé-travail à domicile, appartements et immeubles câblés,
cocooning, dit-on. A l'urbanisation de l'espace réel succède alors cette
urbanisation du temps réel, qui est finalement celle du corps propre du
citadin, citoyen terminal bientôt suréquipé de prothèses interactives
dont le modèle pathologique est cet « handicapé moteur » équipé pour
contrôler son environnement domestique sans se déplacer physique
ment, figure catastrophique d'une individualité qui a perdu, avec sa
motricité naturelle, ses facultés d'intervention immédiate, et qui s'aban
donne, faute de mieux, aux capacités de capteurs, de senseurs et autres
détecteurs à distance qui font de lui un être asservi à la machine avec
laquelle, dit-on, il dialogue25.
193
Régine
Robin
Le monde a tendance à devenir un « éternel présent », celui de l'écran
où l'individu vit dans l'instantané de la communication et l'ubiquité d'être
partout à la fois. L'Internet permet également d'avoir accès à toutes sortes
d'informations et de banques de données sur n'importe quel sujet : de
l'annuaire du téléphone à la liste des hôtels du Cap, en Afrique du Sud,
des horaires des lignes aériennes à la biographie de Boulgakov, etc. En
cela, il double le Minitel, allant bien au-delà, en attendant de le remplacer
définitivement.
Internet élimine les liens verticaux de hiérarchie, les médiations. Il
constitue un vaste processus de démocratisation, de liens horizontaux,
entre égaux, d'où sont éliminés les discriminations dues à l'hégémonie,
les choix institutionnels dominants. Universalisme de proximité, dirait
P. Lévy, de petites communautés contestataires où s'élaborent le meilleur
et le pire. De là ces récriminations d'intellectuels médiateurs qui perdent
potentiellement ou réellement leur droit au contrôle de la parole, au
contrôle des signes26.
Internet n'est pas seulement un lieu d'échange de communications ou
d'information, un lieu d'interaction dans le cadre de forums de discussion
de toutes sortes, ni même un lieu d'envahissement publicitaire ou porno
graphique (encore que l'accès aux sites pornographiques ne soit la plupart
du temps pas gratuit) en attendant le véritable cybersex, ni seulement un
lieu où s'expérimentent de nouvelles formes de communautés civiques
transnationales, mais un véritable laboratoire où s'explorent de nouvelles
formes d'identités.
On a pu mesurer à cet effet l'importance dû dernier livre de Sherry
Turkle, Life on the Screen 27. Elle y expose de nombreuses expérimentat
ions identitaires auxquelles Internet donne lieu. Son diagnostic est
nuancé : Internet accentue ou révèle ce qui est déjà à l'œuvre chez l'indi
vidu, et cela peut se révéler bénéfique — ainsi, lorsque les gens connaissent
des inhibitions « dans la vraie vie » (in the real life), les expérimentations
identitaires peuvent être thérapeutiques. Sherry Turkle montre qu'entre
les identités fixées de notre état civil et l'éclatement total il y a un énorme
espace que les pseudonymies et simulations identitaires ou pages personn
elles d'Internet peuvent occuper dé façon positive. Sur la couverture de
son livre, les mots « "RL" is just one of my window, and it's usually not
my best one », ce sont ceux d'un étudiant d'un collège américain qui voit
le monde à partir de son ordinateur : il passe son temps à être trois ou
quatre personnalités différentes sur le Web, dans les Mud's (multi-user
domains), il explore des faces cachées de lui-même. Est-il ce qu'il prétend
être chaque fois (« You are who you pretend to be ») ou est-il ce qu'il dit
de lui-même : « Remember, here, you are what you say » ?
Le cyberspace oblige à un nouvel examen de notre moi, des relations
194
Du corps cyborg au stade de récran
aux autres, à la communauté, à la citoyenneté, au sexe, au genre. Il oblige
aussi à repenser, les frontières, toutes les frontières. Le cyberspace oblige
à penser l'identité comme fluide. Une identité vue à travers des fenêtres
diverses, au sens de l'ordinateur.
Steven Rubio, dans un site consacré à la revue Bad Subjects du
24 février 1996, examine sur Yahoo les 16 923 pages personnelles dévo
lues aux gens qui se présentent comme du milieu de 1' entertainment. La
plupart du temps, les « mini-autoportraits » ou « autobiographies » et
parcours sont très stéréotypés, s'inspirant d'une basic cyberculture que
tous les utilisateurs du réseau ont en commun, si bien que la présentation
de soi finit par devenir l'image qu'on s'imagine que les autres attendent
de voir et de lire : photo, petit texte court (genre CV), goûts, lectures et
films préférés. Cependant, un certain nombre de pages sortent de l'ordi
naire et constituent une véritable expérimentation narrative et identitaire.
On a souvent dit que le Net incitait au narcissisme, et, en un sens, c'est
particulièrement vrai. Une incursion dans certains sites dévolus au journal
intime — en particulier en anglais et en français — le montre à l'évidence,
encore qu'un certain usage ludique de la chose permette tous les dévoie-
ments. Car Internet supprime les médiations : on peut s'y montrer et y
déployer ses écrits sans l'intermédiaire des tamis et filtrages que sont un
comité de lecture, une maison d'édition, et sans le secret du vrai journal
intime.
Il faudrait postuler qu'Internet permet à la fois l'expérience du chan
gement d'identité et le minimum de consistance, au-delà de la fragment
ation que la continuité temporelle (tous les jours une chronique, une
entrée) impose. Le tout est bien entendu marqué par la prolifération de
« je », de « moi », ce moi morcelé, dissocié, saturé ou multiple, si malmené
dans la « vie réelle ». Qu'est-ce qu'Internet change à l'identité personn
elle ? Plus que de Narcisse, c'est de Protée qu'il faudrait parler. Ce n'est
pas le moi qui se mire dans un miroir pour s'admirer et se perdre, c'est
celui qui est dans la métamorphose perpétuelle, incapable de se poser,
d'être entier, un moi qui est dans la fragmentation, le tourniquet de
l'inconsistance, mais qui se ressaisit néanmoins dans un nouveau type
d'unité28.
Internet et littérature.
Une autre frontière se trouve bousculée : celle qui oblige à repenser les
statuts de la littérature, du livre et du texte. Une nouvelle textualité s'impose
aujourd'hui sur l'Internet, dont la portée est considérable. L'hypertexte
s'inscrit dans un âge où la complexité, la multiplicité, l'hétérogène, l'aléa-
195
Régine Robin
toire, l'instabilité et la fragmentation régnent dans notre vie quotidienne,
entraînant la redéfinition de notre environnement et de nos identités.
Comment définir l'hypertexte ?
Il s'agit [...] d'un ensemble constitué de « documents » non hiérarchi
sés reliés entre eux par des « liens » que le lecteur peut activer et qui
permettent un accès rapide à chacun des éléments constitutifs de
l'ensemble29.
Plus brièvement encore, par « hypertexte », on peut entendre l'écriture
non séquentielle.
L'hypertexte demande de nouvelles compétences à la fois de la part du
lecteur, qui doit pouvoir « naviguer » à travers les éléments de l'ensemble,
et de la part de l'écrivain, qui doit organiser le réseau complexe des liens
potentiels, des chemins à prendre ou à laisser dans l'œuvre ainsi consti
tuée.
Pour mieux comprendre l'importance de l'hypertexte, comparons-le à
l'organisation du codex, le livre tel que nous avons l'habitude de le lire,
avec la page comme espace de lecture.
1) Alors que le livre est une donnée matérielle que l'on tient en main,
que l'on peut manipuler, objet que l'on peut déplacer, l'hypertexte, qui a
l'écran comme support, est totalement immatériel. Pour en saisir une
donnée concrète, il faut imprimer la version que l'on a sous les yeux.
2) Alors que le livre constitue une totalité finie, l'hypertexte, objet
virtuel, est infini. Je ne saisis jamais qu'une version du parcours que j'ai
effectué entre les pages-écrans, les nœuds, et les mises en rapport que j'ai
établies entre ces pages-écrans, par des liens qui ont consisté à cliquer
sur des mots, qu'ils soient en surbrillance ou non. Je me suis constitué un
chemin à travers une potentialité ouverte dans l'œuvre.
3) L'hypertexte de fiction est non linéaire. Il n'a pas à être lu en
continuité, page après page, lesquelles sont, dans un livre, numérotées.
Je peux sauter des liens proposés, revenir en arrière, trouver d'autres
parcours, d'autres cheminements, lesquels doivent pouvoir faire sens,
mais dans un autre type de narrativité. Résolument rhizomatique,
l'hypertexte de fiction rompt avec nos habitudes encyclopédiques.
4) Alors que le livre de fiction a un début (Vincipit) et une fin, l'hyper
texte de fiction, même s'il a un début apparent, peut être pris à n'importe
quel moment de ses potentialités et abandonné aussi à n'importe quel
moment. Il déçoit donc nos habitudes de lecteurs de roman par une
certaine circularité, une indétermination, une ouverture infinie. Loin
d'être dans l'esthétique de la représentation, il s'apparente aux textes
196
Du
corps cyborg au stade de l'écran
modernistes, dont la narrativité a précisément consisté à détruire la logi
que, les liens hypotaxiques du roman réaliste.
5) Non linéarité, ouverture infinie, version toujours différente, immaté
rialité : tout cela entraîne une activité nouvelle du lecteur. Nous savons
aujourd'hui que le lecteur n'a jamais été une figure passive, mais il est
vrai que l'hypertexte appelle une nouvelle activité de sa part. Non que
l'hypertexte soit vraiment interactif (ce n'est pas le lecteur qui écrit le
texte), mais le lecteur crée son cheminement dans l'œuvre, il choisit les
liens qui le font passer d'une page-écran à une autre, se construit des
parcours alternatifs, si bien que George Landow30 a pu proposer une
figure nouvelle, celle du wreader, pour montrer la coopération de l'auteur
et du lecteur, une nouvelle place de colecteur ou de coauteur.
La « mise en littérature » devient tout autre, effaçant les frontières de
genres, provoquant une « indéfinition » dans la métamorphose perpét
uelle. Afternoon, de Michael Joyce, grand hypertexte de fiction, se com
pose de 539 pages-écrans reliées par 950 liens (dispositif informatique
qui fait passer de l'espace-texte à un autre). Il est impossible de lire à la
suite ces 539 pages. Ce serait fastidieux de toute façon, mais c'est imposs
ible d'abord parce que l'auteur l'a voulu ainsi : si l'on se contentait de
lire de façon séquentielle les pages-écrans, il arriverait un moment où on
ne pourrait pas aller plus loin. Le lecteur, pour se déplacer dans l'histoire,
doit à certains moments répondre par oui ou par non à des questions, ce
qui lui permet de nouveaux parcours dans l'espace-texte. Il peut aussi
cliquer sur certains mots pour se déplacer dans le texte, mais ces mots
ne sont pas en surbrillance, il faut qu'il les devine. Ainsi, la suite de
l'histoire dépend pour le lecteur du chemin parcouru, elle n'est pas la
même pour tout le monde. Il s'agit d'un récit « borgésien », proprement
labyrinthique, en perpétuelle métamorphose et recomposition, sans véri
table début ni fin. L'auteur le dit d'emblée :
Dans toute fiction, la clôture est une qualité suspecte, mais ici c'est
encore plus manifeste. Quand l'histoire ne progresse plus, ou quand elle
tourne en rond ou quand vous êtes fatigués de suivre les chemins,
l'expérience de sa lecture est terminée.
Il y a en effet vingt débuts possibles, vingt façons d'entrer dans le dispos
itif textuel. Tout commence par cette phrase : « / want to say I may have
seen my son die today » («Je voudrais dire que j'ai peut-être vu mon fils
mourir aujourd'hui »). Il est impossible de connaître le tout de l'histoire, la
totalité des possibilités, la totalité des cheminements. Mais le lecteur est
sans cesse actif, à l'affût. Il construit en quelque sorte son propre texte, ses
propres parcours. Dans le cas d'Afternoon, Michael Joyce a repris son texte
197
Régine Robin
de 1986 à 1992, l'a modifié constamment. Le medium accentue la pression
de l'œuvre ouverte, toujours à reprendre et toujours reprise.
La pratique de l'hypertexte de fiction est récente : elle date d'une dizaine
d'années - tout au plus une quinzaine. Elle a suscité des enthousiasmes
(R. Coover, G. Landow), mais aussi des interrogations chez ses propres
créateurs (M. Joyce, S. Moulthrop). Il conviendra de tester les réussites et
les problèmes posés par cette pratique. Dans l'environnement électroni
que, nous savons que les usages quotidiens ne sont pas littéraires mais
fortement interactifs. Du courrier électronique aux groupes de discussion
(en temps réel ou non : Chat Groups ou News Groups), des MOOs (multi-
users dimensions, object-oriented), qui sont des environnements sociaux
où les gens se rencontrent « virtuellement » pour discuter et interagir, aux
anciens MUDs (multi-users Dungeons and Dragons), des jeux de rôle, il y
a de nombreuses communautés virtuelles qui se construisent autour de
participants unis par un centre d'intérêt commun. Les personnes qui se
parlent dans de tels environnements, en fait, s'écrivent, car tout passe par
du texte. Les présentations de soi de même que les dialogues donnent ainsi
naissance à des formes narratives qui ne sont pas de l'oral mais de l'écrit,
un écrit qui mime l'oralité mais qui doit tenir compte de procédures tech
niques, une façon d'inscrire des mimiques par des « emoticons » — signes
qui indiquent le sourire, l'émotion, la colère, le contentement, etc. Ces nou
veaux modes d'expression transforment l'écriture par l'adoption de formes
plus courtes dans une syntaxe quelque peu déstructurée, par le recours aux
onomatopées, aux icônes et aux abréviations. Soumises à un minimum de
pression normative, ces micro-narrations font reculer les frontières entre
l'oral et l'écrit dans une hétéroglossie généralisée. Ces usages ont déjà
transformé nos pratiques culturelles, comme elles ont déjà bouleversé nos
identités. A plus forte raison, les nouvelles pratiques littéraires.
En quoi l'hypertexte de fiction constitue-t-il un renouvellement des
formes littéraires ? Qu'apporte-t-il au romancier, au poète ou au nouvell
iste ? Quelles nouvelles pratiques de lecture peut-on remarquer ? Peut-on
craindre un nouveau « Ceci tuera cela », comme l'avait prédit un person
nage de Victor Hugo devant l'essor du livre qui serait amené à tuer le
langage vivant de la cathédrale ? Nouvelles créations, destructions de nos
habitudes littéraires et de nos traditions ?
Simulacres et perte de l'historicité ?
Nous sommes bien entrés dans une société du simulacre, de l'effacement
des frontières entre réel et imaginaire, entre possible et impossible, entre
réel et virtuel.
198
Du corps cyborg au stade de l'écran
Gigantesque déréalisation à laquelle Baudrillard a consacré l'essentiel
de son œuvre. L'ère de la simulation, dit-il, s'ouvre par une dissolution
de tous les référentiels. Il s'agit d'une substitution au réel des signes du
réel, d'une dissolution du réel par son double opératoire. Plus de diffé
rence entre le vrai et le faux. La médiatisation du réel, c'est la représent
ation. Qu'un signe puisse s'échanger contre du sens. La simulation
s'oppose à la représentation :
Celle-ci part du principe d'équivalence du signe et du réel (même si
cette équivalence est utopique, c'est un axiome fondamental) . La simul
ation part à l'inverse de l'utopie du principe d'équivalence, part de la
négation radicale du signe comme valeur, part du signe comme réversion
et mise à mort de toute référence31.
Baudrillard parle de simulacres, de tout ce qui, dans le social, en parti
culier par la simulation, participe de l'œuvre de démétaphorisation et de
déréalisation du réel.
Dans la préface de son roman Crash ! (1973), J.G. Ballard écrit ceci :
De plus en plus nous sommes amenés à réviser nos notions de passé,
de présent et d'avenir. Tout comme le passé, sur le plan social et psy
chologique, a succombé à Hiroshima et à l'âge nucléaire, le futur cesse
à son tour d'exister, dévoré par un présent proliférant. Nous avons
annexé demain à aujourd'hui, nous l'avons réduit à l'état de simple
terme parmi les alternatives qui s'offrent à nous. L'étendue de nos choix
ne connaît plus de limites. Nous vivons dans un monde quasiment
infantile où tout désir, qu'il s'agisse d'habillement, de voyage, de mode
de vie, de rôles sexuels ou d'identification, peut être aussitôt satisfait.
J'ajouterai que selon moi l'équilibre de la réalité et de la fiction s'est
radicalement modifié au cours de la décennie écoulée, au point d'aboutir
à une inversion des rôles. Notre univers est gouverné par des fictions de
toute sorte : consommation de masse, publicité, politique considérée et
menée comme une branche de la publicité, traduction instantanée de
la science et des techniques en imagerie populaire, confusion et télesco
page d'identités dans le royaume des biens de consommation, droit de
préemption exercé par l'écran de télévision sur toute réaction personn
elle au réel. Nous vivons à l'intérieur d'un énorme roman. Il devient
de moins en moins nécessaire pour l'écrivain de donner un contenu
fictif à son œuvre. La fiction est déjà là. Le travail du romancier est
d'inventer la réalité 32.
On peut se demander si l'on ne vit pas la fin de l'historicité. Nous
serions non seulement dans l'« ère du vide33 », dans l'ère du faux34, du
199
Régine Robin
simulacre35, l'ère de la déréalisation, mais aussi dans l'impossibilité de
saisir la dimension du temps, du passé.
Pour Frederic Jameson36, la période du capitalisme tardif ou postmo
derne est caractérisée par le règne de l'image, du simulacre de l'absence
de profondeur, donc de la prééminence de la surface en même temps que
d'une perte de l'historicité. Tous les modèles épistémologiques qui oppos
aient de façon complexe l'essence à l'existence, le latent au manifeste,
l'authentique à l'inauthentique, le signifiant au signifié se sont écroulés.
Ils ont été remplacés par une pensée et une esthétique de la fragmentation,
de la multiplicité, de l'intertextualité, de tout ce qui peut faire commun
iquer une surface avec une autre surface sans profondeur de champ ni
réelle dimension temporelle. De là le pastiche, la confusion et la juxta
position des styles, comme en architecture. Le pastiche est l'imitation
d'un style, une imitation des styles du passé, qui se voient cannibalises.
On est bien, selon la formule de Guy Debord, dans une société de
l'échange généralisé, dont l'image est devenue la forme ultime de la mar
chandise. De là l'image modifiée du passé. Ce qui fut dans le roman
historique la généalogie du monde bourgeois et son expérimentation, le
projet collectif d'une classe, est devenu une collection d'images stéréoty
pées. Le passé comme réfèrent s'est effacé. Il reste des textes du passé,
des textes sur le passé, des images du passé et une fascination nostalgique,
comme pour le cinéma rétro dans la France des années ,70 (on pourrait
ajouter aujourd'hui la manie des commémorations et de la muséification).
Aux États-Unis, un film comme American Graffiti (1973), de George
Lucas, donne à voir une certaine Amérique des années 50. Ce film va
jouer de multiples connotations, non de l'époque dont il est censé faire le
portrait mais, au deuxième ou au troisième degré, de représentations
d'images concernant ces « années ». Ce qu'on retrouve dans l'identifica
tion aux images, ce n'est pas l'époque, le passé, mais notre rapport ima
ginaire à ce passé, amplifié par le kitsch et par un certain nombre d'images
dites « typiques ». Le présent est colonisé par la nostalgie et constitué de
remake.
On pourrait faire la même analyse avec le roman : Jameson prend
l'exemple de Ragtime, de E.L. Doctorow. Le livre se donne pour un
panorama des deux premières décennies de ce siècle. Sa thématique est
le passage des luttes de la gauche radicale, des grèves des années précé
dant la Grande Guerre, aux innovations technologiques des années 20.
Le destin de trois familles structure l'œuvre : l'une appartient au groupe
anglo-américain, l'autre à celui des immigrants, la troisième à celle des
Noirs. La narration décentre la première, créant de multiples foyers,
entrecroisant les mouvements et les conflits, car les trois familles sont
ouvrières et créatrices de formes nouvelles comme le ragtime, le vaudeville
200
Du
corps cyborg au stade de l'écran
ou le cinéma. L'auteur mélange des personnages ayant réellement existé
(comme la famille de Houdini) et la famille de Tateh, personnage pure
ment fictif, le Noir devenant une figure intertextuelle qui circule entre les
deux autres. Quelque chose dans le roman court-circuite l'interprétation :
les destins historiques, tels ceux d'Emma Goldmann, Henry Ford, Pier-
pont Morgan ou Houdini, ne font que réifier le savoir minimal qu'on a
de l'époque et obligent à mobiliser un savoir déjà là. D'où cette impression
de déjà-vu, de stéréotypie que dégage l'œuvre, pourtant grandiose, à
moins qu'elle ne suscite une véritable « inquiétante étrangeté ». Le style
de Doctorow, en plus, cherche en anglais l'équivalent d'un passé simple,
temps qui, comme l'indique Benveniste, est la marque de quelque chose
de révolu, coupé du présent, sans rapport avec l'énonciateur. Doctorow
se fait ainsi le chantre du passé radical, et radicalement révolu, de la
gauche américaine. Le passé comme réfèrent a tout simplement disparu.
Le roman ne représente pas le passé, il représente nos idées et images
concernant ce passé. Il s'agit d'une pop histoire.
Pour Jameson, cette perte d'historicité se caractérise par une extrême
fragmentation et par une temporalité de type schizophrénique. Quelque
chose s'est rompu, dit-il, dans la chaîne signifiante, dans le symbolique.
Ni la société ni le sujet ne peuvent assumer leur propre histoire. Ils se
trouvent dans des moments de présent juxtaposés, sans lien, discontinus
et fragmentés. Cela entraîne un repli sur soi, une attitude autistique qu'un
autre chercheur, à propos du virtuel, appellera l'« autisme interactif37 ».
Cette perte d'historicité diagnostiquée par Jameson ne doit jamais nous
quitter pour penser les avatars et le devenir du sujet virtuel. Elle rencontre
en effet un phénomène qui s'origine ailleurs, celui de la remise en question
de Freud, et notamment de la notion de fantasme. C'est au nom de cette
critique (qui met en cause le fantasme) qu'un ensemble de psychiatres,
de psychanalystes et de chercheurs a mis au point la Recovered Memory
Therapy (RMT), pour traiter les symptômes divers affectant certains
individus qui auraient été abusés sexuellement dans leur enfance soit par
des proches — leur père en particulier —, soit par des individus appartenant
à des sectes sataniques. Les malades en traitement auraient tout oublié,
et ces thérapies sont censées leur rendre le souvenir de ces abus et les
amener à intenter un procès à leurs auteurs présumés. Ce problème est
explosif aux États-Unis en ce moment, et les adversaires de la RMT
partent en guerre contre le False Memory Syndrome. Ce qui nous intéresse
ici, c'est que le point de départ est l'attaque contre Freud, contre la théorie
du fantasme. Lorsque Freud s'aperçoit, que le récit de ses patients est
récurrent, qu'il inclut toujours des épisodes qui évoquent l'inceste, il
comprend que ce sont des « vérités psychiques », des représentations, des
scénarios imaginaires fondamentaux, des fantasmes - ce qui ne veut pas
201
Régine Robin
dire, que, çà et là, il n'y ait pas des patients ayant véritablement été
soumis à des actes incestueux. L'attaque contre Freud tend ainsi à él
iminer le fantasme et la représentation, à laisser s'établir une collusion
entre le symptôme et le réel pris dans une fascination non distanciée et
non distanciable. Il est question non plus du problème de la « construction
en analyse » et de ses incertitudes, mais de l'idée que le réel est là dans
sa facticité, même enfoui, et qu'avec des techniques dé suggestion adé
quates il resurgira tout armé, telle Athéna de la cuisse de Jupiter. Ce réel,
cette immédiateté compacte est mise sur le devant de la scène de l'ima
ginaire, déréalise le réel lui-même, restant collé à lui comme de la glu. Il
n'y a plus de limites à la « construction » d'un passé imaginaire qui vient
faire irruption dans le réel (voir les procès pour inceste intentés aux
parents, aux Etats-Unis, là où ont cours de. telles conceptions), psycho-
tisant le social de façon profonde. .
Vraie mémoire, fausse mémoire : n'en est-il pas aujourd'hui de même
s'agissant des relectures de l'Histoire auxquelles nous assistons ? Je ne
veux pas parler de la nécessaire relecture périodique de l'Histoire (nou
velles sources, nouvelles hypothèses, nouvelles interprétations), il ne s'agit
pas de cela. Je n'évoque même pas ici le négationnisme, qui nie l'existence
des chambres à gaz dans les camps d'extermination de la Seconde Guerre
mondiale et voit le génocide des juifs comme un complot « sioniste » 38.
Je fais allusion à ce qui déferle depuis une dizaine d'années et qui va
s'amplifiant. Là encore, nous sommes confrontés à du « pas de limites »,
pas de castration, car il n'y a pas de bornes à cette dérive. On assiste à
un « auto-engendrement » du passé collectif : le passé est « refait » pièce
par pièce comme le corps humain, il est instrumentalisé. C'est d'autant
plus redoutable qu'avec les images virtuelles on peut substituer de « faux
souvenirs » aux vrais, « truquer » tout le passé, le confondre avec le pré
sent.
Dans son bel ouvrage sur. la mémoire allemande, The Claims of
Memory, Caroline Wiedmer relate le fait suivant : lors d'une visite au
camp de concentration de Sachsenhausen, un adolescent confia à un de
ses amis que le film de Spielberg, La Liste de Schindler, était supérieur.
Le récit qu'on lui avait fait de l'histoire du camp durant la visite ne
pouvait pas surpasser les narrations auxquelles il était habitué. Caroline
Wiedmer se demande si le jeune homme en question pouvait vraiment
faire le partage entre la réalité et la fiction. Il se pourrait bien, poursuit-
elle, que, pour lui, ce qui reste d'un camp de concentration dût être
interprété dans les mêmes termes que ceux des productions fictionnelles
touchant à l'Holocauste. Il se pourrait aussi que ce jeune ait cru confu
sément que le camp était lui aussi une sorte de production fictionnelle,
une construction de la réalité à comparer directement avec la construction
202
Du
corps cyborg au stade de l'écran
de la « vraie » histoire d'Oskar Schindler dans le film de Spielberg. De
toute façon, ce qui frappe l'auteur de cette recherche, c'est que l'authent
icité du site ne provoque aucun effroi :
[...] l'Holocauste est devenu un récit tellement usé que les attentes du
consommateur en matière d'originalité et de représentation de
F« authenticité » sont désormais mieux rendues par Hollywood que par
la vie « réelle » 39.
Le cinéma hollywoodien a produit Reagan, lequel portait en lui toute
une conception de l'Histoire. Habitué à incarner des personnages de fic
tion ou à travestir des personnages historiques, Reagan eut beaucoup de
mal à établir une frontière bien nette entre le réel et l'imaginaire. C'est
ainsi qu'il dit à Itzak Shamir, alors Premier ministre israélien, en 1983,
qu'il avait assisté en personne à la libération d'un camp de la mort ; il
n'en était rien, mais, en face de son interlocuteur, il aurait aimé que ce
fût vrai. En fait, produit de l'industrie du simulacre, Reagan confondait
le réel et le mythe.
Se voulant rassurant auprès d'un public juif, Reagan dit que, contrai
rement à d'autres hommes politiques de la droite américaine, il croyait
que l'Holocauste avait bien eu lieu, parce qu'il l'avait vu représenté au
cinéma, ce qui avait fait dire à Jules Feiffer que, s'il n'avait pas vu de
films sur le sujet, il aurait traité l'Holocauste comme il avait traité la
théorie de l'évolution de Darwin.
*
* *
Faux passé, faux présent : faut-il désespérer ?
C'est bien ce à quoi nous invite Paul Virilio. Dans tous ses livres40, il
nous annonce qu'on va vers la catastrophe. Il nous dit qu'il n'y a plus de
vitesse, donc plus d'espace. Qu'il n'y a plus de langue, que l'on se trouve
tous à « baragouiner » sous l'hégémonie de l'anglais. On pourrait dire
aussi qu'avec Internet il n'y a plus d'identité, puisqu'on peut s'inventer
un pseudonyme, réinventer son sexe et essayer d'expérimenter des bio
graphies autres. Et alors ? Là encore, il s'agit de distinguer les expéri
mentations ludiques des dérives. Paul Virilio regrette qu'il n'y ait plus de
proximité, donc plus d'enracinement : on fait le tour de la terre sur écran,
on parle à des gens de New York, de Tokyo, de Sydney, mais on ne connaît
pas son voisin de palier. En somme, envahis par la technique, emportés
par les nouvelles technologies, on ne serait plus de son village, on ne serait
plus avec ses voisins, on ne serait plus de son petit horizon, on ne serait
203
Régine Robin
plus de sa « patrie charnelle », terme de Péguy qu'on peut récupérer dans
d'autres idéologies. Il faut faire attention, je crois, à ce pessimisme
anti-technique conservateur, à ces dérives discursives heideggériennes, à
une pente qui finirait par être paralysante pour la pensée. On ne revient
jamais en arrière, en particulier en ce ' qui concerne la technologie.
Méfions-nous des discours s'acharnant sur les nouvelles formes de déter-
ritorialisation et qui sont nostalgiques d'identités fixes.
Critique des nouvelles bio-technologies ? Certes, mais à condition de
ne pas mettre en avant un discours régressif, qui viendrait à disqualifier
toute recherche et la science sous prétexte que nous vivons une période
de dérives. Combien de fois n'entendons-nous pas remettre en question
l'idéal de Descartes : « Maîtres et possesseurs de la nature », ou ridiculiser
le mythe de Prométhée, parce que cela peut mener aux manipulations
génétiques via les « expériences » des médecins nazis 41 ? Comment ne pas
faire un parallèle entre ces discours et tous ceux qui, constatant la faillite
de l'URSS,1 « s'appuyant » sur les crimes de Staline et du stalinisme,
disqualifient non seulement l'idée de socialisme, de révolution (y compris
la Révolution française), mais aussi les idées des Lumières et toutes les
problématiques du progrès. S'il y a une crise du symbolique, il y a aussi
une crise du rationalisme et, par là même, montée de tous les obscuran-
tismes.
Critique des dérives du virtuel ? Elles sont indispensables, mais à condi
tion que, là encore, on ne s'enferme pas dans le refus, le rejet ou le simple
discours de la catastrophe. Pierre Lévy et Philippe Quéau me semblent
être aujourd'hui les chercheurs qui ont le mieux réussi à approcher les
technologies du virtuel sans les démoniser. Ils en voient aussi toutes les
possibilités : la constitution d'une intelligence collective, des relations
transversales plutôt que hiérarchiques, de nouvelles façons de « faire
société », de nouvelles formes de déterritorialisation, de nouvelles formes
d'identité non liées au contexte, un nouvel universel de contact et non de
totalisation sémantique, des communautés virtuelles à la fois locales et
internationales, une potentialité énorme pour le débat démocratique. Sim
ples potentialités, mais pourquoi ne pas tenter de les actualiser ?
Mais rien n'est joué. Il se peut que l'humanité n'arrive plus à départager
la représentation et la simulation, le vrai et le faux, le réel et la fiction,
le réel et le virtuel. Il se peut aussi que la logique du marché transforme
l'être humain en matière à commerce dans la marchandisation , de ses
organes, de ses gènes, de ses gamètes et ovules ; qu'une logique dévoyée
des droits, appuyée sur un relativisme absolu, la montée de l'individua
lisme et de l'ethnicisme liquident tout le tissu symbolique du social. Il se
peut que Baudrillard ait raison, que le réel ait déjà disparu. Le citoyen
pourrait-il alors avoir quelque prise sur ce qui reste ?
204
Du corps cyborg au stade de l'écran
Est-on entré dans ce monde sans frontières, dans un univers où ce qui
compte c'est ce qui reste ? Et quel est ce « reste »? De nouveaux réseaux,
des petites communautés, des groupes de contestation, une nouvelle forme
de citoyenneté mettant directement en relation le local et le global en
court-circuitant le national, de nouvelles formes de convivialité, d'écri
ture, de littérature, de communication par-delà la « communication » ?
Parions donc, à la Pascal, sur l'entrée dans un nouveau symbolique et
sur de nouvelles formes de lien social et de création. Si « le reste », c'est
tout cela, il y a encore quelques raisons d'espérer. Car la pratique du
« virtuel », le « stade de l'écran », me paraît être aujourd'hui un nouveau
lieu de déambulation, de flânerie, de rêve, de découvertes inouïes. « Navi
guer », « explorer » : les métaphores de la navigation ne sont pas le fait
du hasard. Et peut-être que les nouveaux « chiffonniers » de l'Histoire,
les nouveaux et derniers flâneurs, sont ces inconnus que l'on rencontre,
la nuit, sur son écran, au bout du monde.
Régine Robin
Université du Québec, Montréal
NOTES
1 . Cet article reprend, en tenant compte de nouveaux développements et publications dans le
domaine, certains de mes travaux antérieurs. Il s'agit du Golem de récriture. De l'autofiction au
cybersoi, Montréal, XYZ, 1997 ; « Désymbolisation, déréalisation : un monde sans limites ? »,
L'Inactuel, n° 7, printemps 1997, p. 77-95 ; « Le virtuel et l'historicité : de la matrice à la matrix »,
in Jean-François Chiantaretto (sous la dir. de), Écriture de soi, Écriture de Vhistoire, Paris, Inpress,
1997, p. 133-144 ; « Le texte cyborg », Études françaises, vol. 36, n° 2 (« Internet et littérature »,
sous ma direction), 2000, p. 11-38 ; « Ma page web : home page papiers perdus », RITM, n° 20
(« Récits de vie et médias », sous la dir. de Philippe Lejeune), 1999, p. 79-98.
2. David Le Breton, L'Adieu au corps, Paris, Métailié, 1999.
3. Philip K. Dick, « De mémoire d'homme », dans Total Recall, Paris, UGE, coll. « 10/18 »,
1991, p. 74.
4. Yves Eudes, « Des surhommes au banc d'essai », Le Monde, dimanche 5-lundi 6 décemb
re 1999, p. 12-13.
5. Ibid., p. 12.
6. Donna Haraway, « A Manifesto for Cyborgs. Science, Technology and Socialist Feminism in
the 1980s », Socialist Review, 1985, n° 80, vol. 15, p. 65 (je traduis).
7. Sur Orlan, voir Mark Dery, Escape Velocity. Cyberculture at the End of the Century, New
York, Grove Press, 1996, et le catalogue de l'exposition des Rencontres internationales de la
photographie tenues en Arles en 1996, Réels, fictions, virtuel, Arles, Actes Sud, 1996.
8. Denis Salas, Sujet de chair et Sujet de droit. La justice face au transsexualisme, Paris, PUF,
1994. Voir également sur le sujet le livre classique de Robert Stoller, Recherches sur l'identité
sexuelle, Paris, Gallimard, 1978 ; et Catherine Millot, Horsexe. Essai sur le transsexualisme, Paris,
Point hors ligne, 1983.
9. Jacqueline Rubellin-Devichi, « Défense et illustration du droit français à l'égard du trans-
205
Régine Robin
sexualisme », in Sur Videntlté sexuelle. A propos du transsexualisme, Ed. de l'Association freu
dienne internationale, 1996, p. 145-146.
10. Edouard Zarifian, Le Prix du bien-être. Psychotropes et société, Paris, Odile Jacob, 1996.
11. L'Individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
12. Tous ces exemples sont empruntés à Monette Vacquin : Frankenstein ou les Délires de la
raison, Paris, F. Bourin-Julliard, 1989, et « Le face-à-face de la science et du sexuel >, in Jacques
Testard (sous la dir. de), Le Magasin des enfants, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1994, p. 390-
414 ; Louise Vandelac, « Pour une analyse critique des dispositifs d'évaluation scientifique, éthique
et sociale des technologies de reproduction », Ruptures, vol. 2, n° 1, 1995, p. 74-101 ; Francine
Descarries et Louise Vandelac, « Présentation. L'engendrement du savoir », Cahiers de recherche
sociologique, n° 23, 1994, p. 5-24 ; Isabelle Lasvergnas, « UUnheimliche de la procréatique
humaine », Trans (Montréal), n° 2, printemps 1993, p. 107-125.
13. Jean-Louis Touraine, Hors de la bulle, Paris, Flammarion, 1985, p. 226-228.
14. Cité dans Jacques Testard, L'Œuf transparent, Paris, Flammarion, 1986, p. 139-140 ; et
dans le livre de Lucien Sève, Pour une critique de la raison bioéthique, Paris, Odile Jacob, 1994,
p. 216-217.
15. Cité par Lucien Sève, Pour une critique de la raison bioéthique, op cit., p. 217.
16. Monette Vacquin, Frankenstein ou les Délires de la raison, op cit., p. 191.
17. Jacques Testard, « Oser décider l'interdit », Libération, 29-30 mars 1997, p. 5.
18. Voir Henri Atlan, Marc Auge, Mireille Delmas-Marty, Roger-Pol Droit et Nadine Fresco,
Le Clonage humain, Paris, Éd. du Seuil, 1999.
19. Henri Atlan, « Possibilités biologiques, impossibilités sociales », ibid., p. 28.
20. Voir la polémique déclenchée en Allemagne par Peter Sloterdijk, en septembre 1999.
Sloterdijk avait été invité, en juillet, à s'exprimer dans le cadre d'un colloque sur Heidegger. Dans
sa conférence, « Des règles du parc humain. Une réponse à la lettre sur l'humanisme », l'auteur
se demandait si l'évolution n'allait pas vers une réforme de la « qualité de l'espèce ». En fait,
malgré un vocabulaire douteux, il faisait appel, à l'âge post-épistolaire, à des états généraux des
sciences de l'homme pour discuter des limites de la biotechnologie et de la formulation d'un code
de conduite. L'affaire fit grand bruit, entraînant une intervention de Jûrgen Habermas.
21. Isabelle Rieusset-Lemarié, La Société des clones à l'ère de la reproduction multimédia,
Arles, Actes Sud, 1999, p. 13.
22. Philippe Quéau, « Le virtuel, un état du réel », in Virtualité et Réalité dans les sciences,
textes réunis par Gilles Cohen-Tannoudji, Paris, Frontières, 1995, p. 61-93 (ici, p. 66).
23. Jean Baudrillard et Marc Guillaume, Figures de l'altérité, Paris, Descartes et Compagnie,
1994.
24. Paul Virilio, La Vitesse de libération, Paris, Galilée, 1995, p. 28-29.
25. Ibid., p. 33.
26. On trouvera cette position bien développée dans Dominique Wblton, Internet et après ?,
Paris, Flammarion, 1999.
27. Sherry Turkle, Life on the Screen, New York, Simon and Schuster, 1995.
28. On trouvera une expérimentation autobiographique sur ma page personnelle à l'adresse
suivante : http ://www.er.uqam.ca/nobel/r24136.
29. Jean Clément, « La machine à raconter des histoires », in Le Journal des Instituteurs, Paris,
Nathan, 1991. Voir aussi, du même, « L'hypertexte de fiction : naissance d'un nouveau genre »,
in Michel Lenoble et Alain Vuillemin (dir.), Littérature et Informatique. La littérature générée
par ordinateur, Presses universitaires de l'Artois, 1995 ; et « Afternoon. A Story. Du narratif au
poétique dans l'œuvre hypertextuelle », article trouvé sur le site de l'université de Paris VIII
(http ://hypermedia.univ-paris8.fr/groupe/biblio/html) .
30. George Landow, The Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology, Bal
timore, Johns Hopkins University Press, 1992. Voir aussi G. Landow (éd.), Hypertext and Literary
Theory, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1994 (nouv. éd. 1997).
31. Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, Paris, Galilée, 1981, p. 16.
32. J.G. Ballard, Crash /, Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1992, p. 11.
33. Gilles Lipovetsky, L'Ere du vide. Essais sur l'individualisme contemporain, Paris, Gall
imard, 1983.
34. Umberto Eco, La Guerre du faux, Paris, PUF, 1987.
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Du corps cyborg au stade de l'écran
35. Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, op. cit.
36. Fredric Jameson, Postmodernism or the Cultural Logic of Late Capitalism, Durham, Duke
University Press, 1991.
37. Vivian Sobchack, « New Age Mutant Ninja Hackers : Reading MONDO 2000 », in Mark
Dery (éd.), Flame Wars : The Discourse of Cyberculture, Durham, Duke University Press, 1994,
p. 18.
38. Sur tous ces problèmes, voir en particulier Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la
mémoire, Paris, La Découverte, 1987. Voir aussi, du même, Le Trait empoisonné. Réflexions sur
Vaffaire Jean Moulin, Paris, La Découverte, 1993.
39. Caroline Wïedmer, The Claims of Memory, Cornell University Press, 1999, p. 166 (je
traduis).
40. Paul Virilio, Le Cybermonde, la politique du pire, Paris, Textuel, 1996 ; et La Vitesse de
libération, op. cit.
41. Le livre de Monette Vacquin, par ailleurs si éclairant, n'est pas indemne de ce travers.