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AU PAYS DES LETTRES – CHEZ OCTAVE MIRBEAU

D’un geste violent et saccadé, Mirbeau jetait à ses canards de Labrador des morceaux
de pain bis. « Venez, mes enfants », leur disait-il avec des inflexions câlines. Au fond, l’âme
de cet âpre satiriste – Goya romancier – est tendre et candide. Et les volatiles gracieux et
gauches, aux ailes mordorées, accouraient, rayant la moire de l’étang. Mirbeau s’arrêta
brusquement et médita. Son visage normand, front large barré d’un trait dur, yeux bleus,
moustache rousse, s’anima d’un sourire ravagé… Les canards écoutaient, le bec en l’air…
– Des écoles, s’écria l’écrivain passionné (que j’étais venu voir au début de cette
enquête, parce que nul plus que lui ne se soucie de réfléchir en ses œuvres les préoccupations
sociales de l’époque), des écoles, des groupements littéraires ? Il n’y en a plus , et
heureusement, bon Dieu ! À peine quelques vieillards, chevronnés du romanisme … Si des
malins s’avisent de fonder un semblant d’école, c’est pour bénéficier de la notoriété des gens
embauchés… Naturalisme, humanisme, qu’est-ce que c’est que ça ? Des embryons, des
resucées…
– La littérature est-elle davantage teintée de sociologie ? interrogeai-je.
– L’art social est une chose morte, décréta Octave Mirbeau. Il n’y a en littérature que
la vie. La littérature doit être la peinture de l’être humain, dans ses rapports avec la nature, les
mœurs, les lois… Créer des êtres vivants, voilà qui vous a une portée sociale ! Mais le prêche,
dans le roman ou à la scène, laisse indifférents spectateurs et lecteurs.
– Vos Mauvais bergers ?
– Justement… Je n’aime pas cette pièce-là. L’esthétique de ça est mauvaise… il y a là-
dedans de la conférence… Le littérateur d’aujourd’hui, me dites-vous, se pique davantage de
sociologie… Ce n’est pas son rôle… Il n’a pas à prendre parti… (Il m’apparut que Mirbeau
oubliait un peu les sarcasmes cruels du Roman d’une femme de chambre, les déformations
caricaturales, à la Daumier, à la Rowlandson , dont ce terroriste a poursuivi, là et ailleurs, «
les Prêtres, les Soldats, les Juges, les Hommes qui éduquent, dirigent et gouvernent les
hommes »). L’écrivain, reprit-il, n’a qu’à exposer, tout uniment. c’est au lecteur à conclure.
On ne doit jamais alourdir une œuvre d’un thèse…
– L’Étape ?
– L’Étape !… Bourget est mort, enterré depuis longtemps…
Un projectile de pain bis, destiné à une sarcelle, tomba droit sur le dos verdâtre d’un
caneton… Mirbeau, d’une voix incisive, militaire, continua :
– Les graves événements politiques de ces dernières années n’ont guère eu, à mon
avis, de répercussion sur les œuvres. Prenez Barrès, que je tiens pour un des premiers de ce
temps… Esprit court, buté, pas de grandes visions, emprisonné dans son nationalisme, mais
bel artiste. Eh bien, c’est « l’Affaire » qui l’a révélé à lui-même, mais elle ne l’a pas orienté
vers des chemins nouveaux : son nationalisme (décentralisation, fédéralisme, etc.) était latent,
couvait en lui. L’Affaire ne l’a pas dévoyé, mais déterminé dans sa vraie voie .
– Passons aux influences ; celles des Scandinaves, des Russes ou de Nietzsche ; celle,
plus proche, de Renan ?
– Tenons-nous-en à Renan… Que reste-t-il du renanisme ? Lemaitre vous le dira, s’il y
consent. L’œuvre de Renan a contenu tout ce qu’une œuvre humaine peut contenir, affranchie
de tous les préjugés et servie par un style d’une séduction suprême. Ses caudataires l’ont trahi.
Renan était un vrai dogmatique : il avait foi en la science, en la raison. L’ironie est le contraire
du scepticisme.
– Parlons critique, maintenant. La critique littéraire compte-t-elle encore, est-elle
féconde, les « prière d’insérer » des industriels littéraires ne lui font-ils pas du tort ?
– Je constate chaque jour et déplore que la presse laisse le public ignorant de tout ce
qui se fait en science, psychologie, philosophie. Et pourtant, ce mouvement-là n’est-il pas plus
important que l’agitation littéraire ? Berthelot n’est pas moins grand que Hugo… J’aurais ma
vie à refaire, je me jetterais à corps perdu dans les sciences . Quelle gloire de faire de la vie ;
qui sait ? de découvrir peut-être une loi physique ou biologique ? Les journaux ne s’occupent
guère que des œuvres d’imagination ; ils supputent que la littérature doit être pour eux une
source de revenus, et le critique s’efface devant le courtier de publicité. La critique
dramatique est plus sincère ; il est vrai qu’elle dispose d’autres moyens d’action ; les
gracieusetés de canapé et l’efficace distribution des billets de faveur… La critique littéraire,
elle, a vécu. D’ailleurs, pourrait-on suivre avec sûreté l’effroyable et stérile production des
romanciers, poètes, essayistes, humoristes, nouvellistes de l’heure présente ? Ils sont trop…
C’est inouï ce qu’il y a de gens de lettres ! Je reçois tous les jours des épîtres d’inconnus qui
veulent se lancer dans ce sale métier. « Monsieur, m’écrient-ils, je suis ancien receveur
d’octroi ; j’ai eu des déboires, je me suis heurté à l’esprit rétrograde d’un supérieur, clérical
fieffé. » Ou bien : « J’ai été annihilé par la haine sectaire de mon sous-chef, implacable franc-
maçon, etc. Je vais transposer ça en roman… Qu’en dites-vous ? » Et ils espèrent en vivre, les
malheureux ! Ce qu’il y a de poètes dans l’Administration !
– La concurrence des dames écrivains …
– Autre histoire. Savez-vous l’une des causes de leur formidable envahissement ? Les
femmes du monde ne veulent plus faire d’enfants, elles ne veulent plus s’occuper de leur
ménage… Alors, elles font ce qu’on fait quand on ne sait plus où se tourner : de la littérature.
Quand on a fait faillite partout, qu’on ne peut pas réussir dans la finance, dans les
hypothèques, dans la cordonnerie, on se met homme de lettres !
(Je songeais, à part moi, que Mirbeau, avant d’échouer au port littéraire, avait mené
une vie fort mouvementée ; depuis son enfance de réfractaire et son aventureuse adolescence,
que d’avatars ! Il fut sous-préfet au 16-Mai, boursier, patron de barque, etc. )
M’ayant ainsi expliqué le cas des littératrices, Mirbeau excepta presque aussitôt la
jeune comtesse qui a signé Le Cœur innombrable et Le Visage émerveillé …
– Que pensez-vous, fis-je, des tendances conservatrices de l’Académie Française ?
– L’Académie ? Je l’ignore. J’y compte quelques amis personnels, de réelle valeur ,
mais l’ensemble, la majorité ! ! Ces bonnes gens-là n’ont rien à voir avec les lettres… Ils ont
parmi eux trop de personnages opulents et titrés, et très épineux, très chatouilleux… Il y en a
un qui vit de la cagnotte d’un tripot… Et ils font paraître des scrupules qui me renversent…
Ainsi, tenez, il se présente à leurs suffrages un monsieur qui possède le clos de Chambertin,
M. Stéphen Liégeard . Eh bien ! ils ne le nomment pas ! Qu’est-ce qu’il leur faut donc ? Le
clos Chambertin, n’est-ce donc pas plus que le bagage de M. de Vogüé ou de M. Dangin ?
M. Mirbeau, excité, s’abandonnait à des jugements sévères que je n’ose rapporter. Il
m’entretint de réconciliations impossibles, « tant que certaines questions ne seront pas réglées
». Après son réquisitoire, il ajouta :
– Je me sens meilleur à la campagne, plus indulgent…
– Citez-moi, dis-je enfin, des “jeunes” intéressants, originaux.
Octave Mirbeau le loua vivement L’Immoraliste d’André Gide, « admirable livre dont
on n’a pas parlé » ; les drames touffus, où il y a des parties de premier ordre, de Paul Claudel,
consul à Fou-Tcheou ; Les Cœurs malades, d’Eugène Montfort, « beaucoup d’accent, de
sensibilité, de vérité » ; de Paul Léautaud, Petit ami, « sujet scabreux , mais des dons
étonnants » ; Charles-Louis Philippe , père de Bubu de Montparnasse. Puis il entonna le los
d’un cultivateur des environs de Bourbon-l’Archambault, cet Émile Guillaumin qui vient, en
ses Mémoires d’un métayer, de décrire avec un si probe réalisme la vie paysanne, les champs
et les bestiaux, et les marchés de la petite ville .
Nous fîmes lentement le tour du parc. Des allées ombreuses, nous descendîmes au
potager. Mirbeau se passionna jadis pour les fleurs (il est plus compétent qu’un horticulteur de
Haarlem). Son jardin de Carrières-sous-Poissy, planté de magnolias et d’iris du Japon, fut
chanté par le père Goncourt Et, de son imaginaire Jardin des supplices, s’exhalait l’enivrante
odeur des lotus et des palétuviers. Son enthousiasme pour la flore n’a pas décru, mais la
beauté des fruits et des légumes le ravit ; il parle de ses figues, de ses tomates, de ses
framboises, en termes qui eussent séduit Chardin, Cézanne et Mme de Noailles.
Nous rentrâmes dans le cabinet de travail. Mirbeau assura ses bésicles et me lut une
page colorée d’un article composé le matin même, exaltant – tels autrefois Maeterlinck,
Pissarro, Rodin, Jean Lombard ou Monet – le nouvel artiste dont il s’est féru, Aristide Maillol,
statuaire .
Nous fûmes admirer des lithographies de Degas ; la causerie vagabondait de M. de
Féraudy à la dénonciation du Concordat , en passant par les plans des généraux russes .
Mirbeau abondait en paradoxes saisissants. Le soir tombait. De la terrasse, nous
contemplâmes le plateau de Boissy-l’Aillerie et la prairie grasse et drue où folâtraient en
liberté ânons, veaux, génisses et poulains.
Puis l’automobile nous ramena à ronde allure jusqu’à la gare la plus voisine de
Cormeilles . Et je pris congé d’Octave Mirbeau, de qui les ennemis eux-mêmes reconnaissent
l’irrésistible crânerie, l’impulsive loyauté, le lyrisme magnifique et ingénu…
Le Matin, 8 août 1904
Interview réalisée par Louis Vauxcelles

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