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Guy Le Gaufey

La démise de l’analyste

La transmission de la psychanalyse se présente irrésistiblement comme une sorte de quadrature du cercle. Nul n’y remet en effet en question le sacro-saint principe de la didactique, cette analyse toujours requise au titre de condition nécessaire pour la formation d’un analyste, mais tous, du même pas, s’accordent à ne pas la reconnaître comme condition suffisante. Et comment le pourraient-ils — si d’aventure ils le voulaient — puisqu’il leur faudrait alors s’accorder sur ce en quoi une telle analyse devrait s’avérer conclusive, perspective qu’on peut dire sans espoir après quatre vingt ans de freudisme diversement institutionnalisé. Nous sommes donc avec cette question en face d’un système de modalités repérables : nous savons tous localiser le nécessaire — l’analyse « didactique » — mais ce « tous » vole en éclats dès lors qu’il s’agit d’en pointer la conclusion contingente, de dire avec quelque clarté les coordonnées de l’acte par lequel l’analysant vire à l’analyste. Je souhaite montrer dans ce qui suit ce qui se passe du côté de l’analyste dans un tel virage, en établissant ce qui fait limite à son acte, et prend d’abord l’allure d’un point de butée énonciatif.

I — Une alternative bancale

Comme d’autres, j’ai eu affaire un certain nombre de fois à des fins d’analyse — pas nécessairement « didactique » — qui tournaient toutes autour d’un point qu’on peut dire structural en ce qu’il est rattaché à la nature même du transfert : était demandé avec insistance (ce fut parfois un euphémisme) que je donne un signe — aussi minime soit-il — de ce que l’analyse était bien arrivée à une (voire : sa) conclusion. N’étais-je pas à même, et mieux que quiconque, de savoir si oui ou non le travail entrepris était arrivé à quelque chose comme un terme ? Pourquoi m’appliquais-je alors (car tel était bien le cas !) à ne pas donner un tel signe,

à travers quelques chausse-trappes et perches tendues (entre autres le tortueux « qui ne dit mot consent » ?

Essentiellement du fait d’être averti que — aussi proche ou imminente que pût paraître cette « fin » — nous n’étions pas pour autant sorti du transfert. Bien au contraire, il était patent que ce dernier connaissait un symptomatique rebond du fait d’une telle demande : « donner un signe de ». C’est là l’un des axes de repérage d’un transfert, et le commentaire du Banquet donné par Lacan lors de son séminaire sur Le transfert le pointe assez bien : ce qu’Alcibiade demande à Socrate, ce n’est pas de l’aimer ; tout ce petit monde sait bien que Socrate a aimé Alcibiade et l’aime encore, c’est de notoriété publique. Non : ce qu’Alcibiade exige de Socrate, c’est que ce dernier donne un signe de son amour. Et c’est précisément ce que Socrate refuse, élude, ce qui lui permet, pour conclure, de désigner Agathon comme l’objet réel de la demande d’Alcibiade. C’est bien là un des réquisits du transfert : qu’un signe — produit par qui de droit, tout est là — vienne faire signature, vienne arrêter le glissement indéfini des significations, vienne bloquer la métonymie, en se donnant des allures d’acte. Ainsi, en tant qu’analyste, étais- je bel et bien invité à signer en premier l’acte qui aurait établi que, là, oui, il y avait eu analyse.

Et je m’en abstenais du fait de me trouver, dans ces moments-là, devant une alternative bancale dont un des termes faisait défaut. D’une part, en effet, oui, j’étais bien le plus à même de répondre à une telle question, non par un prudent « peut-être », mais par un « oui » ou par un « non ». Il est bien de la responsabilité de l’analyste, chargé de conduire une cure, de savoir

s’il est pertinent de l’arrêter ou pas. Et à différentes reprises, j’avais eu à intervenir pour signifier qu’il n’était pas question de mettre un terme à l’analyse, face à des demandes d’interrompre qui, pour une raison ou pour une autre, me paraissaient intempestives. Répondre alors « non » ne soulevait guère de problèmes, ni techniques, ni éthiques. Cette réponse d’autorité s’imposait alors, même si modulée dans ses accents selon la singularité du transfert en cours. Par contre,

à d’autres occasions où des demandes du même ordre intervenaient, et où je ne trouvais plus

de raisons de dire « non », je ne me sentais pas pour autant dans le cas où il m’aurait été possible de dire « oui ». Curieuse position, de qui estime être bien celui à qui revient la réponse, mais qui ne peut articuler qu’un refus, jusqu’au point où, le refus pur et simple n’étant plus de saison, l’accord reste impraticable. Je n’aurais pu dire « oui » (l’analyse est finie) qu’à soudain ne plus jouer le jeu du transfert, à un moment où par ailleurs tout m’avertissait qu’il était à son comble. Pas question. La chose était à mes yeux aussi claire techniquement qu’obscure en théorie : pourquoi l’analyste était-il mis hors-jeu (c’était bien là mon sentiment) au moment de se prononcer affirmativement sur ce point crucial ? Une lecture — très orientée, certes — du Richard II de Shakespeare devait, au bout d’un certain temps, apporter quelque lumière sur cette zone de franchissement.

II — Un fatal bégaiement

Richard II, c’est d’abord une histoire vraie : fils du Prince Noir, né en 1367 à Bordeaux, Richard est, à dix ans à peine, roi d’Angleterre. Après une brève régence, il gouverne en dépit du bons sens, s’aliène la majeure partie de la population par des impôts trop lourds, se met la noblesse et le Parlement à dos par une politique autoritaire et brutale, et se lance enfin dans des guerres coûteuses et infructueuses. Au retour d’une campagne militaire en Irlande, en 1399, il doit abdiquer au profit de son Cousin Henri de Lancastre, et meurt un an plus tard, à seulement 32 ans. De ce drame, fort connu des anglais, Shakespeare devait tirer sa pièce la plus politique où il met en scène le drame subjectif que peut représenter, chez quelqu’un investi d’une fonction sacramentelle intransmissible au seul gré de son détenteur, l’acte de séparation de son corps mortel et de son corps royal (nous reviendrons sur cette partition cruciale entre ces deux « corps »).

Je passerai rapidement sur les nombreux linéaments de cette pièce complexe, pour n’accentuer que quelques échanges de répliques, décisives à mon sens pour ce qui nous occupe ici. L’affaire commence alors que la situation politique est on ne peut plus claire : tous les appuis du pouvoir — noblesse, clergé, peuple, armée — font désormais défaut à Richard qui sait pertinemment ne plus être à même de tenir sa position royale. Son cousin Bolingbroke (Henri de Lancastre) revient alors en triomphateur de l’exil auquel Richard l’avait condamné auparavant : et il n’échappe à personne que c’est lui qui va succéder comme roi à ce Richard qu’aucune force politique ne soutient plus. Insistons bien : la situation politique est limpide pour Richard lui-même, et il n’intrigue pas pour ruser avec le destin et maintenir coûte que coûte sa poigne sur le royaume. Aussi pénétré soit-il de sa morgue royale, il sait qu’il a fait son temps pour ce qui est de la détention du pouvoir suprême. C’est là-dessus qu’arrive Bolingbroke, flanqué du sombre Northumberland.

Après avoir été le serviteur appliqué de Richard, c’est lui, Northumberland, qui a organisé le triomphe de Bolingbroke, à qui il est maintenant dévoué corps et âme (car tel est le destin des traîtres). Et il a sa petite idée sur la transmission de la charge royale de Richard à Henri :

ayant concocté une liste des méfaits du roi Richard (et il y a lieu de l’imaginer vérace, scrupuleuse et longue), il entend que ce dernier en donne lecture face à une assemblée représentative du royaume, reconnaissant du même pas son inaptitude à une telle charge. C’est la voix de la rationalité moderne qui parle ici : à un mauvais pouvoir qui se reconnaît publiquement comme tel succéderait — en toute légitimité rationnelle eu égard à ce qui s’appellera plus tard le Welfare State — un bon pouvoir, soit, de toute évidence, le très prometteur Henri (Bolingbroke). Voilà donc nos trois personnages rassemblés maintenant dans

l’actualité d’une scène, et Northumberland se fait derechef plus pressant auprès de Richard qui

se dérobe d’abord spirituellement (il fait presque autant de jeu de mots qu’Hamlet), quand

soudain Bolingbroke s’interpose pour lancer à celui qu’il tient encore manifestement pour le Roi

la question décisive, sa question :

Are you contented to resign the crown ?

Êtes-vous décidé à abdiquer ?

Pour lui non plus, pour lui d’abord, l’état des rapports de force ne suffit pas pour trancher

une telle question, car il n’entend pas être le simple auteur d’un putsch. Il a de l’ambition : il

veut devenir un roi légitime. Il lui faut donc qu’une effective transmission ait lieu, et qu’en

conséquence Richard, de son propre et plein gré, lui remette la couronne.

Et c’est là que le génie de Shakespeare donne toute sa mesure. Pour l’apprécier

directement, il suffit de savoir que dans l’anglais de cette époque, « oui » (yes) se dit

communément « ay ». Dès lors, l’homophonie peut déployer imparablement ses effets, et

Richard de répondre :

Ay, no, for I must nothing be Therefore no « no », for I resign to thee… Pas de oui, car je dois n’être rien Et cependant pas de « non », car j’abdique pour toi…

Le « oui » que Bolingbroke quête, et le « je » qui pourrait le proférer, soudain s’équivalent

de par l’homophonie et dans l’évidence selon laquelle ils doivent, tous deux, « n’être rien ». Car

si « je » est le roi, au nom de quelle outrecuidance Bolingbroke ose-t-il poser une question

aussi impie ? Mais si au contraire « je » n’est pas, n’est plus le roi, qu’est-ce donc que ce

même Bolingbroke vient demander, et à qui ? Impossible rencontre, impossible échange entre

le pas-encore et le déjà-plus.

La deuxième ligne, quant à elle, vient souligner qu’il ne s’agit pas pour Richard de rester

dans l’indécision à cet endroit. Pour ce qui est de savoir quoi faire, il le sait. Mais ça ne lui

permet pas pour autant de répondre tout uniment à la question de Bolingbroke par un « oui »

simple et massif. Le « oui » est inarticulable par celui-là même qui est seul à pouvoir le proférer,

et justement parce que la question décisive lui est posée, elle aussi, par qui de droit.

Supposons en effet que la même question (Are you contented to resign the crown ?) ait été

lancée par un confident ou un confesseur quelconque : alors oui, Richard aurait pu, sans plus

bégayer, y aller jusqu’à plus soif de ses états d’âme en cette périlleuse situation. Mais tel n’est

pas le cas. Du fait même que la question vient de Bolingbroke, une réponse clairement

affirmative signerait l’acte de démission, et ferait donc transmission. Et Richard — non pas se

refuse à un tel acte, on le voit bien avec ce therefore no « no » — mais effectue la monstration

époustouflante de son impossibilité énonciative.

Il arrive qu’on se sente porté à quelque gratitude vis-à-vis de Shakespeare de ce qu’il ait

su dégager, avec une telle maestria, les arêtes les plus aiguës d’une certaine réalité humaine.

Évidemment, le contexte politique dans lequel il se mouvait lui facilitait à cet égard la tâche :

quand le roi est conçu, non pas comme un individu possédant la couronne, nanti d’une fonction

qui lui incomberait de surcroît, mais comme étant cette couronne qu’il a reçue en même temps

que la vie, il est clair que la question : Consentez-vous à abdiquer ? s’entend à l’instant

comme : Consentez-vous à n’être plus « je » ? Richard est roi de naissance ; s’il n’est plus roi,

il n’est littéralement plus rien, en tout cas pas l’individu x qui aurait, pendant un temps y, occupé

la charge royale et vaquerait désormais à ses occupations de petit retraité. L’espace d’après la

fonction royale est pour Richard un immédiat no man’s land, et c’est l’un des nombreux intérêts

de cette pièce que de nous le montrer en ne faisant pas coïncider l’impossible abdication et la

mort. Richard n’est pas un César qui quitterait d’un seul coup de couteau la charge suprême et

la vie ; il est contraint à un épisode de survie qui n’a plus grand-chose d’humain tant il est vrai

que la seule question de Bolingbroke (tout autant que la puissance réelle de ce dernier) l’a

privé du seul « je » qu’il ait jamais connu et pratiqué, le « je » royal.

À partir de ce trébuchement fatal, sa dégradation va être extrêmement rapide : alors que

Northumberland à nouveau l’interpelle, My Lord, pour qu’enfin il en vienne à lire la fameuse

liste, Richard l’apostrophe :

Je ne suis pas ton seigneur, présomptueux insolent (insulting man), ni le seigneur de quiconque ; je n’ai ni nom ni titre — pas même ce nom que j’ai reçu sur les fonts — qui ne soit usurpé. Hélas, jour de malheur ! moi qui ai consumé tant d’hivers, ne plus savoir de quel nom m’appeler !

Voici donc qu’après le « je », c’est le nom lui-même qui se dérobe. Et le corps à son tour

vient immédiatement sur la sellette :

Oh ! Que ne suis-je un dérisoire roi de neige Offert au grand soleil de Bolingbroke Afin de me dissoudre moi-même en gouttes d’eau

Et c’est alors qu’il demande… un miroir, en tant que seul capable de lui offrir la vraie liste

de ses méfaits. Mais là aussi la vigilance de Shakespeare se montre sans défaut : avant même

de réclamer ce miroir à Bolingbroke, Richard commence par dire : If my word be sterling yet in

England — si ma parole a encore cours en Angleterre… Et en effet, c’est bien le problème : à

qui estime n’avoir plus la jouissance paisible et permanente de ce « je » dont nous usons tous

sans vergogne, il est permis de se demander si « sa parole a encore cours ». Mais enfin

Bolingbroke, écartant cette fois clairement le toujours pressant Northumberland, fait apporter le

III — Les deux corps du Roi

miroir, et Richard peut alors précipiter lui-même son naufrage :

Il me faut maintenant miroir Quoi ? flatteur, Point faire encore retomber comme de la les rides tension courtisans plus dramatique profondes de mes si ? merveilleusement […] jours Ô, agencée

par Shakespeare car, en dépit du fait que le cadre analytique n’est pas moins artificiel que la

scène de théâtre, par face l’absence Bolingbroke à tant d’un de folies, public ? C’est et autre a une été gloire que à la les fin fragile ef-facée protagonistes que (out-faced) ce visage eux-mêmes ; nous place

dans de tout autres conditions. Si m’intéresse au plus haut point la butée énonciative que

aussi fragile que la gloire est ce visage (il jette le miroir à

rencontre Richard du terre, seul qui fait se de brise), la question car le voilà de par Bolingbroke terre, en mille (mais éclats. quel chemin aura-t-il fallu

parcourir Cette à l’un fois, comme c’est l’image à l’autre spéculaire pour qu’une qui éclate telle question : plus de trouve « je », à plus se formuler de nom, !), plus c’est de hors face

heureux, tu me flattes […] Était-ce cette face qui a fait

— tout seulement pathos que un je corps voudrais en trop, maintenant voilà tout les ce considérer qui reste : à bien Richard plus dans pour leur avoir logique su reconnaître interne. qu’il

ne pouvait L’impossible pas dire « oui simplement » de Richard « oui à » Bolingbroke à Bolingbroke. tient Et à la il ne nature le pouvait de son pas, rapport non à la dans chose un

royale mouvement : c’est d’arrogance un lien sacré, narcissique, il ne lui est donc mais pas parce donné que d’en n’existait user comme plus d’un le moindre bien vénal espace dont énonciatif on pourrait d’où se articuler saisir ce et « se oui défaire, », si évident au gré par ailleurs de ses eu humeurs égard à l’ordre ou sous du monde. la pression des

circonstances Il ne lui extérieures. reste plus qu’une Mais à dernière s’en tenir demande là, on à ne adresser verrait vraiment à Bolingbroke, pas quel et elle rapport porte peut en effet seulement sur ce s’imaginer corps en trop entre : Then, un Richard give me contraint leave to à go l’abdication — Alors, permettez-moi et un analyste de invité m’en non aller. moins Sur

quoi fermement Shakespeare (supposons-le) lui fait lancer à lâcher son presque les rênes ultime du jeu transfert. de mots J’ose en faisant croire d’abord en effet répondre qu’aucun à analyste Bolingbroke ne va : Go, jusqu’à some penser of you, qu’il convey l’est de him droit to divin, the tower. vicaire Intraduisible de je ne sais « quelle convey inconsciente » puisqu’il

signifie transcendance. à la fois transporter, Et donc pour conduire, saisir quelque convoyer pertinence (Transportez-le dans ce à rapprochement la tour), mais aussi qu’ici bien, j’effectue, dans il le est langage nécessaire juridique, de s’introduire faire cession plus d’un avant bien, dans le ce transmettre. qui fait le vrai (Un drame Conveyancer de Richard est : un certes, notaire le

spécialisé couronnement dans est la rédaction un sacrement, des actes mais de cette transmission dimension de — propriété, dont Shakespeare d’où, par un sait irrésistible fort bien

glissement jouer, à l’occasion du sens, — la est signification plus que discrète de : voleur dans habile, la pièce. faussaire.) Non : le drame Sur quoi de Richard, donc Richard c’est reprend qu’en tant la que balle Roi, au bond il a deux (car corps comme , et Œdipe que la à question Colonne, de tout Bolingbroke déchu soit-il, vient, il comme sait encore un scalpel, ce que faire parler séparation veut dire) entre : eux : elle vise exactement à ce que l’un de ces deux corps dise qu’il n’est

plus uni à l’autre, et c’est ce qui ne se peut pas. Pour l’entendre, nous devons nous aventurer un peu dans Oh, Ah, cette bien Good théorie dit ! Conveyers ! Faussaires théologico-juridique, are êtes-vous you all assez tous extravagante et exotique pour nous, mais

qui à l’époque de Shakespeare était parfaitement reçue, et devenue aussi banale que, par

exemple aujourd’hui, a true king’s la théorie fall). astronomique et abracadabrante du big bang.

Vous qui assurez votre habile ascension de par la chute d’un vrai roi (by

Le Voilà. roi Richard a deux corps peut quitter : l’un qui la scène. naît et Il meurt, y reviendra peut être juste malade le temps ou de fou desceller ; et l’autre l’autre qui, lien au sacré, contraire, celui ni du ne mariage naît ni ne qui meurt, l’unit à et sa pas femme plus (que ne connaît le prudent la maladie Northumberland ou la folie. a charge Nous d’exiler avons,

hélas, en France). une façon Puis, toute après moderne une dernière de rater tirade l’affaire — à en elle la seule comprenant un grand à moment notre galop de théâtre mental de — Richard citoyen d’un sera État tué dans tutélaire une : sorte nous de pensons rixe par (sans un des même fidèles « penser de Bolingbroke, » à proprement Exton, qui parler) conclut qu’il :

existe « Je vais d’un au côté roi vivant des « apporter fonctions ce » roi (comme mort ». « Président de la République », par exemple) qui

possèdent Le corps-en-trop au moins une a fini sorte par d’intemporalité, trouver la place et qui de lui l’autre revient des depuis individus toujours x qui, : celle au du terme linceul. de

Tous certaines est bien. procédures Grâce à préétablies, l’impossibilité viennent énonciative les occuper qui, dès pour son bégayant un temps aveu, y. Rien a installé de tel sa avec faille la théorie au cœur des du deux « vrai corps roi », du la roi, transmission ne serait-ce aura que eu pour lieu. la Le raison nouveau suivante roi, le : elle « roi s’est vivant forgée », n’a tout plus au

qu’à long bien du Moyen-Âge, se tenir — l’armée à une époque des Northumberland où l’État était y loin veillera. d’être institué comme il l’est pour nous aujourd’hui, à savoir comme unifiant toutes les fonctions qu’il articule en son sein. Au contraire,

dans le Moyen-Âge anglais, durant lequel l’État moderne commence certes à s’organiser, la

que

« royaume ») qui l’accompagne et dont il a la charge.

personne

du

roi

est

bien

plus

« unifiante »

ne

l’est

alors

la

« couronne »

(ou

le

La difficulté concernant cette personne royale est d’ordre strictement juridique (et, de fait, ce sont bien les juristes anglais qui ont lentement, difficilement, élaboré cette théorie des deux corps du roi entre le XII e et le XVI e siècles) : comment rendre compte de la transmission des biens de la couronne, non seulement à l’intérieur d’une même dynastie (possédant elle-même ses propres règles de transmission), mais aussi bien entre des dynasties différentes ? Cette difficulté était d’importance car, en ces temps de féodalité, à chaque changement de roi (intra ou extra dynastique), une kyrielle de procès était engagée par tous les féodaux qui pouvaient alors estimer que tel bien n’était qu’une propriété personnelle du roi défunt et donc il convenait que, lui mort, ce bien revienne à celui à qui ce roi, de son vivant, l’avait pris. Sur quoi, bien sûr, le nouveau roi lançait ses propres juristes pour prouver que non, que tout cela lui revenait de par son souci de maintenir l’intégrité de la couronne, du royaume.

Ainsi donc les juristes anglais en vinrent à définir la couronne (avec tous ses biens de toute nature) comme n’importe quel évêché ou l’Église toute entière, à savoir comme étant juridiquement un mineur ; mais un mineur d’un genre assez spécial puisqu’il est par principe exclu qu’il atteigne jamais à une quelconque majorité, une sorte de mineur éternel. Moyennant quoi il lui fallait un curateur, quelqu’un qui, juridiquement toujours, a pendant un certain temps la charge des biens dudit mineur, peut éventuellement les faire fructifier, mais risque de sévères sanctions si, à la fin de son mandat, les biens en question ont diminué aussi peu que ce soit (tout ceci reste encore parfaitement valable de nos jours). Ce curateur, c’était bien sûr le roi, semblable en cela au pape, lui aussi curateur de longue date de cette mineure éternelle (mais ô combien riche à l’époque !) qu’était l’Église. Dès lors, le problème juridique était au moins circonscrit : la couronne jouissait bien, en tant que mineur, d’une espèce d’intemporalité , et ne restait plus qu’à expliquer comment se succédaient les curateurs puisque, s’ils étaient tous censés être adultes et sains d’esprit, il leur était pleinement reconnu la faculté de vieillir, de tomber malades et de mourir. C’est alors qu’à travers mille rapprochements avec la bouillonnante théologie médiévale, les juristes anglais en vinrent à bâtir cette notion inédite, qui m’intéresse au plus haut chef dans toute cette longue et ténébreuse affaire : le roi en tant que curateur de la couronne doit être reconnu comme l’unique représentant vivant d’une corporation unitaire.

Kèskessèksa ? aurait pu écrire Queneau. C’est d’abord une corporation — au sens médiéval du terme, c’est-à-dire le rassemblement d’une pluralité d’individus (humains ou biens juridiques divers, ici peu importe) en une unité reconnaissable juridiquement. Un peu nos (trop modernes) « associations ». Ainsi les villes franches, ou les différents corps de métiers, réunissaient leurs membres dans des « corporations », des unités juridiques étendues aussi

bien dans l’espace que dans le temps. Le duché de Lancastre, par exemple, pour ne pas quitter trop vite cette belle famille, fut transformé à la suite d’innombrables chicaneries politico- juridiques en la corporation Duché de Lancastre : ses biens meubles et immeubles, les humains qui la composaient, tous pouvaient naître, s’altérer et disparaître, la corporation Duché de Lancastre n’en restait pas moins identique à elle-même, du point de vue juridique toujours. Ce genre de corporation n’était pas, à soi tout seul, une nouveauté : les romains avaient connu ça. Mais par contre, comme le proclama fièrement le juriste anglais Blackstone, cette notion générale de corporation « a été considérablement raffinée et améliorée par le génie habituel de la nation anglaise, ce par le biais des corporations unitaires, consistant en une personne seulement, ce dont les Romains n’avaient aucune idée. »

Pas si fous, ces Romains ! Car s’il est relativement facile de saisir ce que veut dire « corporation unitaire » : une corporation composée, à tout instant, d’une seule personne (comme de même nous croyons comprendre ce qu’est une classe à un seul élément), il est plus ardu de comprendre à quoi une telle notion peut servir. En bref, c’est un rassemblement sur le seul axe du temps : dans cette corporation, les curateurs royaux se succèdent à la queue leu leu, de sorte que si, dans le temps présent, il n’y en a jamais qu’un, avec la corporation, nous nous sommes donnés d’un seul coup tous les rois passés, présent , et à venir. À quelque dynastie qu’il appartienne, aussi imprévisible que soit la survenue de tel et tel, une fois roi, il sera membre de la même corporation. C.Q.F.D. Par l’acte juridique qui fonde la corporation unitaire royale, est fondée la fonction « Roi de… », étant entendu que cette fonction ne dénotera qu’un terme à la fois.

À peine la chose posée avec quelque clarté sur le plan juridique (et donc symbolique), l’imaginaire est venu remplir sa fonction en présentant une figure mythique — mais au plus haut degré exemplaire de ce que peut être cette intrigante corporation unitaire : le phénix. A-t- on jamais vu deux phénix se chauffant l’un contre l’autre au soleil du soir ? Non ! Pas plus que deux Papes priant ensemble dans la même église. Rois, Papes, évêques, phénix, tous se succèdent dans la solitude temporelle, avec cet avantage considérable pour le dernier de la série qu’en lui se confondent à l’évidence l’individu et l’espèce.

Il a bien deux corps, lui aussi : son corps d’individu (le x ième de la lignée) — corps qu’on estimait durer environ cinq cent ans — mais à l’approche de la fin, mettant le feu à son nid et attisant le tout de ses propres ailes, ce corps individuel sombrait dans la fournaise pour donner naissance à un autre corps. La comparaison régulière du roi et du phénix n’est devenue d’ailleurs canonique qu’à partir de cette théorie des deux corps du roi. Comme le phénix en effet, le roi est à lui seul l’individu et l’espèce, puisqu’on le tient pour l’unique représentant d’une corporation unitaire où s’égrènent des alter ego qu’il ne rencontrera jamais, sinon à mettre gravement en péril la corporation unitaire elle-même.

IV — Les deux faces du transfert

Pour couper ici droit au but, je prétends que l’analyste est dans une position fondamentalement identique : toujours unique membre d’une corporation unitaire. On m’objectera tout de suite, j’imagine, le pullulement, le foisonnement actuel d’analystes de tout poils, se rassemblant, se séparant… mais je maintiens : bien plus que l’appellation lancée par Lacan (qui la reprend de Valéry) de « profession délirante » où chacun irait disant : « Il n’y a que moi, moi, moi » — tandis qu’une petite voix lui susurrerait : « Mais il y a aussi untel, et untel, et untel », autrement dit un sentiment d’unicité uniquement basé sur l’exaspération narcissique et l’élimination imaginaire de l’autre, je propose de considérer, grâce à cette notion de corporation unitaire, que l’analyste à deux corps. Cette affirmation ne cherche pas à s’imposer comme une assertion ontologique (ouf !), mais comme une hypothèse heuristique (ah !).

D’où pourrait-il bien tenir une aussi singulière propriété ? Sûrement de naissance, je veux dire : dès sa mise en fonction, à partir du moment où il a reçu l’imposition d’un transfert et n’aura pas cherché à prendre la poudre d’escampette. Au début donc, admettons-le, est le transfert — pour autant du moins que quelqu’un, dans ce qui suit dénommé « analyste », aura su en accuser réception… et attendre la suite. Le voilà donc se prêtant au jeu du transfert, acceptant d’occuper la place du semblant, dira Lacan, soutenant de sa présence, dans son silence relatif et sa non-réponse, une fantasmagorie discrète ou débridée qui va constituer l’axe de la cure — et de ce fait être en plein cœur de la question de sa conclusion.

S’il existe une difficulté technique dans la conduite d’une cure, elle paraît bien être là, bien plus qu’au niveau des interprétations : comment faire, dans la singularité évidente de chaque cure, pour donner toute sa place au transfert ? C’est face à une telle question — je le suppose du moins — que Lacan a énoncé son provocant : « Il n’y a pas d’autre résistance à l’analyse que celle de l’analyste ». Or il n’est pas très difficile de repérer que cette résistance de l’analyste à s’offrir au jeu du transfert s’effectue selon deux voies en apparence tout opposées, mais terriblement unies, de fait.

Dans l’une, l’analyste, peut-on dire, « s’y croit » : il n’arrive pas à ne pas se prendre pour cet analyste que son patient lui dit être. Ce dire-là est d’ailleurs assez souvent d’une pertinence remarquable, renforcée parfois de nos jours par les débordements d’un style qui incite l’analyste à en prendre plus qu’à son aise avec le cadre de la cure. Il existe ainsi des façons de répondre « Présent » à l’appel du transfert qui, loin d’en permettre le déploiement, intimident et, ce faisant, restent avec le refoulement dans une connivence bien difficile à entamer par la suite.

L’autre pente, c’est celle du refus direct : brutal, amusé, froid, amphigourique, professionnel, interprétatif, il a mille visages. Il a même été sanctifié théoriquement par Maurice Bouvet et sa notion de « bonne distance » du transfert : l’analyste est conçu comme pouvant faire la différence entre ce que le patient dit de lui, et ce qu’il est, lui, « en réalité ». Nanti de la connaissance de cet écart, il peut alors conduire le patient de son aveuglement (dû a ses projections libidinales) à une plus ou moins claire saisie de ladite « réalité » de l’analyste, dégagée du fatras de ces projections qui introduisent des distorsions pathologiques. La critique sévère de Lacan à cet endroit reste sans appel pour nous : l’analyste, certes, peut savoir ce qui est dit de lui, mais pour ce qui est de savoir ce qu’il est — aurait-il joui d’une analyse didactique longue et pénétrante — il n’est guère mieux loti que d’autres si le narcissisme est bien, fondamentalement, une fonction de méconnaissance.

Dénoncer chacune de ces pentes dans ses excès singuliers ne nous conduirait cependant pas loin car elles ne sont que deux ripostes élémentaires à la nature bifide du transfert tel que Freud lui-même a su l’épingler dès Remémorer, répéter, perlaborer. Contrairement à la remémoration directe que pouvait offrir la technique hypnotique, la cure analytique et sa règle fondamentale connaissent rapidement d’apparentes butées dans la remémoration, à partir desquelles Freud en vient à postuler que ce qui n’est pas remémoré est précisément ce qui se met en acte dans le transfert. Celui-ci est alors conçu comme Agieren, mise en acte de ce qui échappe, du fait de la puissance du refoulement, à la remémoration. Comment faire, donc, avec cet encombrant Agieren ? « Le travail thérapeutique, écrit Freud, consiste pour une grande partie dans la reconduction vers le passé ». Et plus clairement encore : « L’analyste fête comme un triomphe de la cure lorsqu’on réussit à liquider par le travail de souvenir quelque chose que le patient voudrait évacuer par une action ».

Ce que le patient présente comme lié à l’actualité de la situation analytique est à tenir pour un élément du passé que la répétition et le refoulement ont coupé de sa vraie provenance. L’attitude de l’analyste-Freud est bien alors de refuser cette actualité — aussi diversement que se module ce refus — en ne voyant en elle qu’une ruse du refoulement. Jusque-là, Bouvet a raison, et l’on peut bien convenir, comme Freud l’écrit explicitement, qu'« une grande partie » du travail avec le transfert consiste en cela. « Une grande partie » : pas tout. Cet élément-clef du travail analytique connaît sa propre limite interne, qui n’a pas échappée à Freud lorsqu’il a écrit ses Remarques sur l’amour de transfert.

L’amour qui se déclare — quand il se déclare — doit-il être tenu pour pure mise en acte de ce qui se refuse à la remémoration ou pour quelque chose d’actuel, de fondé dans la situation même de la cure ? Les cinq premiers sixièmes du texte en question détaillent à quel point cet amour est dicté par la résistance au traitement, et puise au plus profond de la névrose infantile ses exigences d’accomplissement. Bouvet a toujours raison : l’analyste doit s’en tenir

au « je ne suis pas celui que vous croyez », il se refuse. Mais tel n’est pas, pour Freud, le point

final. En désignant cette énamoration comme « pas réelle », nous avons, concède Freud, dit la

vérité à la patiente, aber doch nicht die ganze, « mais cependant pas toute », puisque cette

énamoration de transfert présente, au fond, les mêmes caractéristiques que toute énamoration,

même si elle est un peu plus marquée dans sa dépendance au modèle infantile. Ces

restrictions, avoue-t-il, ne sont « ni tout ni l’essentiel ».

Résumons-nous donc : on n’a aucun droit de contester à l’énamoration apparaissant dans le traitement analytique le caractère d’un amour "authentique" (einer "echten" Liebe).

Il y a bien — et au-delà même de cette problématique particulière de l’amour de transfert

— de l’actuel dans la cure, l’analyste n’est pas là seulement en tant qu’effigie des temps

anciens, mais en corps, impliqué « vraiment ». Au demeurant, nul n’en doute. Ainsi donc, à

l’occasion, il sera justifié à s’y croire, comme de même il sera justifié à ne pas s’y croire, à se

refuser à cette actualité. Faudra-t-il, en désespoir de cause, le considérer comme coincé dans

un jeu de cache-tampon à l’envers, le plus souvent à dire : « je n’y suis pas » (tu brûles), et à

l’occasion : « Ici, j’y suis » (tu gèles) ? Un spécialiste du double « je » ?

V — L’individu et sa fonction

Un petit retour, ici, aux héros de Shakespeare, de préférence royaux : sans atteindre à

cette décomposition spectrale de Richard II, un Henri V, un Lear, ne manquent pas d’arriver sur

le devant de la scène pour dire le déchirement qu’il y a à être roi, le déchirement qu’il y a pour

un humain à soutenir une fonction. Et c’est toujours, pour le spectateur, le moment d’une

identification forcenée à ce héros saisi sur le vif de sa défaillance intime face à l’horrible

question : quel rapport un individu entretient-il avec sa fonction ? — Il semble bien que la chose

ne se dévoile pleinement que si l’on enfle ladite fonction à quelque majesté. Et pourtant, c’est

avec les seules pincettes logiques que nous allons maintenant reprendre cette question.

Une fonction — au sens frégéen du terme — est exemplairement de la forme : « Roi

de… », c’est-à-dire une écriture qui possède une certaine syntaxe, donc lisible, mais qui, avant

tout, exhibe une place vide. Tant que cette place reste vide, la fonction ne désigne rien et ne

signifie pas grand-chose. Elle est, constitutivement, dans l’attente de l’objet qui lui donnera,

d’un seul coup, Sinn et Bedeutung, sens et dénotation. Et qu’est-il donc, cet objet ? Où le

trouver ? Sa définition — l’unique définition qu’en donne Frege — est d’une généralité à faire

peur : « Un objet est tout ce qui n’est pas une fonction » Ne nous laissons cependant pas

intimider, et suivons le mode d’emploi : plaçons un objet de notre choix à l’endroit du vide de la

fonction. Soit donc : « Roi de la lune » — Ça ne produit pas beaucoup d’effet ! Ni en sens ni en dénotation, je n’ai le sentiment d’avoir beaucoup avancé. Sinon d’avoir découvert que ce n’est peut-être pas tout à fait n’importe quel objet qu’il fallait mettre à la place du vide, comme m’y invitait avec largesse le mode d’emploi. Oui, décidément, il vaut mieux choisir des noms de lieux qui ont eu des rois. « Roi d’Angleterre » : parfait ! Ça marche ! Je sens bien que ça signifie, et même que ça dénote . Je me risque encore : « Roi de Patagonie » : c’est toujours bon. Alors, « Roi de l’océan Atlantique » ? Plouf !

Et je découvre ainsi, à travers la laborieuse méthode des réussites et des échecs, que cette fonction toute bête, à peine posée sur le papier avec sa petite place vide, découpe dans ce monde infini des objets qui semblaient à ma portée un sous-ensemble assez flou (le roi des imbéciles en fait-il partie ? Plutôt oui !), mais très restreint. Voici donc que la plus modeste fonction possède elle aussi un corps corporatif, puisque ces objets aptes à la satisfaire s’isolent et se regroupent dans ce que Frege a appelé très tôt le Wertverlauf, le « parcours de valeurs » de la fonction. À peine a-t-on posé une fonction digne de ce nom que — blip, blop — un formidable partage s’est opéré dans l’univers des objets passés, présents et à venir, réunissant en une classe un ensemble d’objets, plus qu’hétéroclites peut-être, mais dont chacun possède cette qualité de pouvoir « satisfaire à » la fonction : mis à l’endroit de la place vide, il fera produire à cette fonction un sens et une dénotation, i. e. une nouvelle série d’objets formant classe, développant ce fameux parcours de valeurs.

Introduisons-nous ici à une petite subtilité, à défaut de quoi tout risquerait de déraper dans le contresens. Ne sont pas à confondre l’objet qui vient satisfaire à la fonction (qu’on appellera désormais « x », par exemple ci-dessus « Angleterre », « Patagonie »), et l’objet qui apparaît du fait que cette fonction, une fois satisfaite de par un x déterminé, dénote un y, lui aussi nécessairement déterminé (Elizabeth II). Mais il peut se faire qu’un x dénote une multitude de y. Soit la fonction : « Nombre… ». Si je me donne comme classe des x : 0, pair, impair, , (tous exclusifs l’un de l’autre, donc bien co-déterminés), et que je choisisse de satisfaire à ma fonction par « pair », « nombre pair » dénote une infinité de nombres, rassemble cette infinité sous l’égide de la classe dont la fonction complétée énonce le trait d’appartenance.

La corporation unitaire est bien une machine du même type qu’une fonction frégéenne, avec cette contrainte supplémentaire : étant entendu qu’un seul x peut venir à la place du vide, s’il satisfait, il ne produira à tout moment qu’un y, et non alors au titre d’individu, mais au titre d’une classe ne possédant qu’un seul élément (ce qu’on appelle aussi une singleton). Avec ce dernier point, la corporation unitaire de la théorie des deux corps du roi anticipe une véritable loi d’airain de la logique des classe : s’il est toujours permis de décomposer une classe en ses éventuelles sous-classes, il n’est jamais permis de briser la classe à un élément pour mettre la

main sur cet élément. On peut donc toujours décomposer une classe à x éléments en x classes

à un élément, mais on ne passera pas du même pas de chacune de ces x-classes (dites

« classes unitaires ») à l’élément qui lui appartient.

Ainsi pouvons-nous comprendre l’espèce d’erreur que j’imputais précédemment à notre

hâte naturelle de citoyen d’un État tutélaire : croire qu’un individu y est dénoté par la fonction F

complétée de son argument x (par exemple que l’individu François Mitterand dénote le

quatrième président de la V e République française). Dans nos temps étatiques et post-

révolutionnaires, on peut peut-être se permettre de voir les choses sous cet angle ; mais

Richard II, lui, ne pouvait pas se prendre pour l’individu Richard appartenant à la classe Roi

d’Angleterre, puis prenant ses distances vis-à-vis de cette classe. Il ne pouvait être — en raison

même de la théorie des deux corps du roi — que la classe Roi d’Angleterre, celle-ci ne comprenant jamais qu’un seul individu : lui au temps t 1 , Bolingbroke au temps t 2 . Il est donc

irréductiblement double — et il le sait : classe à un élément, et cet élément. Corporation

unitaire, et seul membre « actuel » de cette corporation. Voilà le drame, qui s’énonce bien

mieux au-devant d’une scène que dans la pénombre d’un confessionnal, car il ne cherche pas

tellement à prendre à partie la divinité ; il ne veut que s’adresser à tous en disant : « Dans ma

classe unitaire, je suis seul, je ne m’en sors pas ». Et chacun de lui répondre in petto : « moi

aussi ; moi non plus ».

VI — L’impétueux in petto final

Cette silencieuse adhésion à la complainte de l’individu isolé dans sa classe unitaire fait

foule. Différente en cela du groupe — et plus encore de la meute — la foule protège la solitude

de chaque un qui la compose, et son héros est plutôt un prisonnier . Reste à savoir pourquoi —

en fonction de ce qui précède — j’estime que l’analyste relève à cet endroit d’une logique pré-

étatique , de cette logique dont souffrait Richard II, laquelle s’avère incapable d’expliquer le lien

entre l’individu et la classe unitaire, celle qui n’a que cet individu pour élément. C’est sur une

base logique — et non patho-logique — que je rapproche l’analyste sur un certain temps

conclusif d’une cure, et Richard II face à la question de Bolingbroke.

Il n’est d’analyste — ai-je proposé — qu’à supporter sa mise en fonction comme tel dans

un transfert. Je n’imagine pas à cet endroit une quelconque opération de sélection qui, portant

sur un individu, le déclarerait capable de supporter ledit transfert ; je laisse ça aux commissions

de didacticiens (il doit bien en exister encore) qui s’estiment à même de savoir que l’individu x

possède bien les traits qui lui permettront de satisfaire à la fonction analyste (et donc

d’appartenir à la classe « analyste » ; car satisfaire à, c’est appartenir). Laissons donc l’être de

cet individu là où il est, c’est-à-dire hors de notre atteinte pour l’instant.

Car cette fonction, elle, n’a rien de spécifiquement actuel ; c’est même tout son charme

au niveau de l’écriture logique où l’on n’a pas sans arrêt à se demander si elle existe ou pas. Elle rentre Imaginons docilement plutôt dans que, tous bon an les mal calculs an, non où on seulement veut bien ce l’engager. transfert Ce aura n’est été qu’au soutenu, moment mais

où que on son posera jeu complexe la question aura de la produit vérité de des l’assertion effets repérables à laquelle — on aboutit il arrive qu’on que se de tournera telles choses ver le arrivent x, et qu’on — et s’assurera que le patient de son se trouve actualité engagé ou de dans son inactualité, la perspective l’un de et l’autre devenir ayant analyste. comme Qu’est- il se ce doit qui des disqualifie conséquences l’analyste fort différentes. à opiner dans la cure et hors la cure de façon affirmative sur ce

point ? Une très ancienne critique revient à dire que dans ce cas, la transmission sera grevée

Or si un x a satisfait à la fonction analyste, le moment de la conclusion ne me semble pas

par des considérations fatalement trop narcissiques, l’impétrant s’appliquant à ressembler au

modèle (comme aussi bien à en dissembler), le modèle de son côté se montrant toujours plus

pouvoir être envisagé comme celui où il n’y satisferait plus (pour quelque raison que ce soit),

mais comme celui où la fonction est lue pour ce qu’elle est, c’est-à-dire recélant

soucieux qu’il ne le croit d’assurer sa descendance. Tout ça est assez juste, et cependant

insuffisant dans la mesure où l’analyste ne possède plus à mon sens aucun lieu énonciatif d’où

contingent le fait que ce vide-là ait été occupé par cet x plutôt que par un autre. Qui n’a pas

il pourrait proférer un tel jugement.

nécessairement en son sein une place vide, ce qui a pour effet de rendre assez soudainement

accès à cette division fonction/individu et à la contingence qui la met en acte reste dans la

position Quel plus rigorisme, ou moins dira-t-on paranoïsée ! C’est du viator, bien le de même celui qui qui se a encore trouve un en bout fonction de chemin d’analyste à faire. et qui, Et la une fameuse fois la porte « chute fermée, » du sujet-supposé-savoir continue d’avoir sa petite ne consiste idée sur sûrement tout ça pas ! Pourquoi à penser diable qu’il n’existe serait-il disqualifié rien de tel, à mais ce moment, à pouvoir crucial instaurer en effet, dans de la l’ordre transmission d’un savoir ? — le Parce fait qu’est que ce alors sujet-là atteint est en une lui

fonction, un point de soit mutité quelque dont chose le non-respect qui est toujours risque d’embrouiller prêt à fonctionner soudain pour toute peu l’affaire. qu’on lui prête un x

apte à Ce meubler qu’il y son a en vide effet essentiel. d’actuel dans le transfert me paraît pouvoir être ramené à ceci : le

lien que Dans l’individu la même x (je veine, ne peux à la le toute dénoter fin du autrement) séminaire entretient sur L’Angoisse, avec la fonction parlant alors analyste de (fonction l’athéisme, dont Lacan il est en l’unique risquait membre la définition dans suivante la situation : « où éliminer nous le la saisissons dimension : de dans la un présence transfert). du

Je monde tiens de pour la preuve toute-puissance de cet état ». de On choses le mesure le fait que bien la avec curiosité ce parfois bonheur extravagante d’expression, qui il tient ne

considère (ou retient) pas certains un seul analysants instant que ce s’avère monde systématiquement de la toute-puissance déçue n’existe lorsque pas. telle Il le présente ou telle

au particularité contraire de nanti l’individu de ce degré x se dévoile. d’existence Ceci que peut Quine parfaitement prêtait aux se propositions comprendre logiques au niveau quand de la il

les dialectique qualifiait de d'« la entités demande semi-crépusculaires d’amour, mais dévoile » : qu’on aussi les du dote même d’un pas objet que apte ce n’est à les pas satisfaire, l’individu et

doute qu’il est pétri de la même pâte que le reste de l’humanité

les voilà toute ragaillardies, nous livrant des objets on ne peut plus objectaux. souffrante. Ce qui est par contre l’objet évident de cette curiosité, c’est le lien que cet individu-ci

x qui

est

visé ;

nul

ne

entretient avec cette fonction-là. Comment fait-il ? Qu’est-ce que ça lui fait ? Qu’est-ce qu’il fait

? Or ce lien ni ne se cède, ni ne se partage. Nous vivons tous à son endroit sous le régime

du « À chacun le sien » (et aucun Dieu pour tous ; rien pour subsumer la diversité de ces liens

même — dévoile l’un de ses traits les mieux cachés : son intrinsèque incomplétude.

l’incernable et innombrable collection de ces fonctions — qui n’est autre que le symbolique lui-

Par contre, qu’on en élimine « la dimension de la présence » en écartant tout objet, et

singuliers). C’est la raison pour laquelle le x qui a satisfait à la fonction ne peut faire signe qu’il s’en

Ce point est décisif en logique : n’importe quel terme singulier peut être ramené à une

exclut de lui-même sans se déjuger, sans réduire de ce pas son acte à un faire technicien. Mais

classe unitaire , à la seule et unique condition qu’on en détache l’affirmation d’existence. Ainsi

qu’apparaisse la toujours improbable contingence de sa mise en fonction, et il ne lui reste plus

m’est-il permis de tenir pour équivalent le terme singulier « Socrate », et l’affirmation selon

qu’à en être démis, sans pouvoir l’accepter, lors même qu’il sait ne pouvoir y échapper. In fine,

son éventuel assentiment se déploie dans le silence sans bord de l’in petto — pour autant du

laquelle il existe un individu x, et que cet x satisfait (et est seul à satisfaire) à la fonction

Socrate. Cette trouvaille d’écriture, que nous devons à Russell, nous permet pour finir de mieux

moins que la tenue de son acte lui importe.

poser notre problème.

Mai 1991