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CONFERENCE

donnée à Saint-Quentin le 25 mars 2008


par Nadine SORET
en amont du spectacle Votre serviteur, Orson Welles de Richard FRANCE

Introduction
L’un des derniers films d’Orson Welles, F. for fake (1975) traduit en français par
Vérités et mensonges, reprend et interroge l’ensemble de l’œuvre du cinéaste. Usant à plaisir
d’auto-citations et de clins d’oeils à ses productions antérieures, Orson Welles réalise là une
étonnante introspection à mi-chemin entre l’autobiographie et la fiction, à laquelle il
imbrique étroitement la question du faux dans l’art en général. Orson Welles s’y montre
d’ailleurs à l’écran dès la toute première séquence du film, déguisé en prestidigitateur,
indiquant ainsi au spectateur que la principale question posée est bien celle de l’illusion en
général et de l’illusion cinématographique en particulier. Si nous retrouverons dans ce film
inclassable une problématique récurrente posée par le cinéaste dans nombre de ses réalisations
filmiques, il est en revanche plus délicat de comprendre les intentions réelles du réalisateur
qui pratique là à la fois l’autodérision (ses éternels soucis financiers, ses combats perdus, ce
fameux Don Quichotte qu’il n’a jamais pu terminer…),

Image du Don Quichotte commencé par Orson Welles

le culte de la personnalité (son omniprésence dans la plupart de ses films, sa réussite


artistique, son aura de séducteur toujours entouré de jolies femmes…) tout en jouant avec la
figure de la mise en abyme (le choix de la camera super 8 et de ses images qui sautent
renforçant ici l’apparence illusoire du film d’amateur). La pièce qui sera prochainement jouée
à Saint-Quentin prolonge cette réflexion du cinéaste (qui fut également un grand acteur de
théâtre) sur son art en feignant de lui laisser la parole librement.
Les problèmes complexes soulevés par le questionnement autobiographique semblent
d’ailleurs avoir été difficiles à gérer pour ce géant du cinéma et du théâtre, qui n’a eu de cesse
d’intervenir ou de se montrer dans la plupart de ses films.
Géant dans les deux sens du terme, à la fois par sa stature physique impressionnante -
dont Jean-Claude Drouot se rapproche de façon tout à fait étonnante – et par le gigantisme de
sa carrière artistique. A partir de 1968, Orson Welles entreprend en effet une série d’entretiens
avec son ami Pierre Bogdanovitch qui seront regroupés bien plus tard dans un ouvrage de
référence - malheureusement introuvable aujourd’hui - sous le titre Moi Orson Welles. Il
faudra plus de quinze ans pour aboutir à l’achèvement de cette autobiographie ! C’est en
grande partie grâce à ce travail accompli par Bogdanovitch que Richard France, spécialiste
américain qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur Orson Welles1, pourra rédiger la pièce
intitulée Votre serviteur Orson Welles. La pièce sera ensuite adaptée par Jacques Collard pour
sa version française.

UNE VIE MARQUEE SOUS LE SCEAU DU DESTIN

Deux approches du cinéaste, celle de Pierre Bogdanovitch et celle de J.C. Allais2, nous
livrent un certain nombre d’ éléments-clés pour comprendre la personnalité de cet individu
hors du commun dont voici un rapide résumé :
Le petit Welles, né le 6 mai 1915, est le second enfant d’une famille très favorisée :
son père est une sorte de play-boy, industriel, ingénieur, hôtelier, qui « aimait se dire
inventeur. Il était généreux et tolérant, adoré de tous ses amis. Je lui dois une enfance
privilégiée et l’amour des voyages. Ma mère était une femme d’une beauté mémorable, elle
s’occupait de politique, elle était une championne de tir au fusil, ainsi qu’une pianiste de
concert très douée. Je tiens d’elle l’amour de la musique et de l’éloquence sans lesquels aucun
être humain n’est complet 3».

Maison natale d’Orson Welles à Kenosha dans le Wisconsin

1
Le Théâtre d’Orson Welles, Richard France et Orson Welles à propos de Shakespeare, Richard France
2
Orson Welles, J.C. Allais, N° 16 de la revue Premier Plan
3
Eléments tirés de Orson Welles, Danièle Parra et Jacques Zimmer, Editions Filmo 13, p. 15 et de Orson Welles,
Cahiers du cinéma, p. 49
L’enfant grandit dans une ambiance de culture raffinée qui n’exclut pas quelques
touches d’excentricité et développe très tôt des dons assez extraordinaires : il sait lire à deux
ans et parle déjà aussi couramment qu’un adulte. Il apprend à jouer du piano à trois ans et
réalise sa première adaptation de Shakespeare à sept ans. La légende prétend qu’il aurait ainsi
joué Le Roi Lear à lui seul. Placé à dix ans dans une école dirigée par un psycho-pédagogue,
l’enfant laisse perplexe les sommités scientifiques venues lui poser des questions. Un journal
local va jusqu’à consacrer à cet enfant prodige un article titré : « Dessinateur, acteur, poète, il
n’a que dix ans ». En réalité, le jeune Orson Welles est encore bien plus que cela, puisqu’il est
aussi écrivain, metteur en scène, décorateur, et surtout acteur. Ainsi interprète-t-il, dans sa
dixième année, la pièce Peter Rabbit dans une salle de Chicago. A onze ans, le petit génie
rédige une analyse de ainsi parlait Zarathoustra de Niestche, puis voyage jusqu’en Chine. Son
père lui a permis également de parcourir avec lui en Amérique et l’Europe, où le jeune garçon
a pu rencontrer le célèbre illusionniste Houdini, qui apparaîtra plus tard comme une figure
récurrente dans de nombreux films. Ses parents parviennent enfin à trouver un établissement
secondaire plus conforme à sa précocité et l’inscrivent à la Tood School de Woodstock
(Illinois). La légende raconte qu’il monte là Androclès et Le Lion de G.B. Shaw en jouant les
deux rôles à la fois ! En sportif accompli, l’adolescent pratique le football, l’équitation et la
natation. Il porte d’immenses feutres et fume déjà de respectables cigares. Mais il s’intéresse
surtout au théâtre et, dirigeant la troupe de l’école, monte un condensé des huit pièces
historiques de Shakespeare. En 1930, le jeune homme gagne un prix récompensant sa mise en
scène de Jules César de Shakespeare.
Mais les malheurs du jeune Orson commencent lorsqu’en 1925 il perd sa mère. Cinq
ans plus tard, il perd cette fois son père et se retrouve orphelin à l’âge de quinze ans. Un ami
de sa mère, le docteur Bernstein (dont le nom apparaît dans Citizen Kane), le prend en charge
pour s’occuper de son éducation. Son tuteur, qui lui avait fait cadeau, avant le décès de ses
parents, d’un théâtre de marionnettes, n’est sans doute pas étranger à l’amour que le jeune
garçon porte au théâtre, et ne parviendra pas à le retenir dans sa décision d’arrêter ses études.
Un an plus tard, âgé de seize ans et mesurant 1,80m, Orson Welles quitte la Todd School, se
déclarant « incapable de faire une addition, mais avec une connaissance considérable du
théâtre ». Le jeune homme a décidé de partir pour le « vieux continent ». Il arrive ainsi en
Irlande et parcourt le pays avec une voiture à âne. Lorsqu’il arrive à Dublin,

il se présente alors au directeur du Gate Theatre comme une vedette du théâtre de New York.
Ce dernier est facilement berné car Welles s’est habilement grimé et sa voix chaude et grave
le fait passer pour plus âgé qu’il ne l’est vraiment. Orson est engagé et joue notamment le duc
Alexandre de Wurtemberg (80 ans !) dans Le Juif Süss de Feuchtwanger et le rôle du spectre
dans Hamlet. Il approfondit son expérience de la scène : « Je commençai en jouant les
premiers rôles…en vedette. Les petits rôles vinrent plus tard ». N’ayant pu trouver
d’engagement à Londres, il part ensuite pour l’Espagne où il se fait passer pour un auteur de
romans policiers et s’initie à la tauromachie, puis revient aux Etats-Unis en 1933 où il
entreprend l’édition et l’illustration d’un volume des œuvres complètes de Shakespeare
intitulé Shakespeare pour tous qui obtient un certain succès. Il repart ensuite au Maroc qu’il
sillonne à pied (à ce que l’on dit…).

L’HOMME PAR QUI LE SCANDALE ARRIVE

Après cette expérience formatrice, le jeune homme possède une immense culture
littéraire et théâtrale, ainsi qu’une solide maîtrise des artefacts de la scène. Il démontre
également des aptitudes notoires pour la prestidigitation. Rentré aux Etats-Unis, Orson Welles
organise pour la Todd School, son ancienne école, un festival d’art dramatique au cours
duquel il fait la connaissance de Virginia Nicholson, actrice de dix-huit ans qu’il épousera
quelques mois plus tard. En 1939, le couple donnera naissance à une fille.

Engagé dans la troupe de Katherine Cornell, le jeune acteur ne parvient pas à décrocher les
premiers rôles.
Il joue par exemple le rôle de Tybalt dans Roméo et Juliette ou de Marchbanks dans Candida
de Shaw. Cependant il met aussi en scène Les trois sœurs de Tchekov ainsi que Le Tsar Paul
de Merejkowski.

Quelque temps après, Orson Welles a enfin la satisfaction de commencer à se faire connaître
à Broadway et s’associe avec John Houseman pour monter, à partir de 1934, des pièces à
tendance sociale. En 1936, l’administration de Roosevelt (dont Welles écrira un jour certains
discours) décide de subventionner cinq troupes de Brodway. Welles et Houseman se voient
ainsi confier la direction du Federal Theatre où ils monteront peu après la fameuse troupe du
Mercury Theatre. C’est à ce moment qu’apparaît le premier scandale : Welles et Houseman
osent monter la tragédie de Shakespeare Jules César en faisant apparaître César en dictateur
faciste portant le costume noir de Mussolini. Puis les deux hommes enchaînent en proposant
au public un Macbeth entièrement joué par des acteurs noirs où l’action, loin des brumes
froides de l’Ecosse, est située en Haïti sous la dictature de l’empereur Jean-Christophe, et où
le culte vaudou remplace les sorcières.

The « Woodoo Macbeth »

Les réactions sont féroces à ce « Woodoo Macbeth » qui apparaît comme une provocation aux
bonnes mœurs et provoque un certain remous dans la bonne société.
Houseman et Welles souhaitent ensuite mettre en scène une sorte de satire de la vie
politique américaine en forme d’opéra intitulée The craddle will rock, mais de nombreux
opposants, à la fois opposants politiques et ennemis du Federal Theatre, font pression auprès
de Washington qui ordonne à la police de fermer les portes du théâtre. Houseman et Welles
refusent d’obéir et donnent une unique représentation (triomphale) dans une salle désaffectée
devant deux mille personnes. L’aventure glorieuse du Federal Theatre tourne court, faute de
moyens, mais la troupe du Mercury Theatre s’est fait remarquer, ce qui est le principal.Les
acteurs sont engagés en 1938 par la chaîne C.B.S. pour jouer chaque semaine à New York une
émission dramatique devant les micros. Cette série radiophonique s’appelle La Première
Personne du singulier. La voix chaude et grave d’Orson Welles y fait des merveilles.

C’est dans le cadre de cette série qu’est diffusée la fameuse émission adaptant La
Guerre des mondes de H.G. Wells, qui déclenche une véritable panique parmi les auditeurs.
En effet, les gens croient à la réalité d’une attaque de notre planète par les Martiens. « Les
gens fuyaient dans tous les sens, dans une bousculade apocalyptique ; les coups de téléphone,
les accidents, les suicides, les accouchements prématurés, les violences, les prières, les
confessions des pécheurs soudain repentis se multiplièrent ; on enregistra même des fuites
vers les monts du Dakota. On était au bord du pillage et de l’anarchie. L’hystérie collective
dura toute la nuit. » (J.C. Allais)
Gros titres dans les journaux au lendemain de la fausse alerte

C’était le 30 octobre 1938. L’homme capable de créer une telle panique devient
aussitôt, pour les gens du cinéma, un « miraculeux garçon » (wonder boy) qui devait aussi
bien être capable de remplir les caisses des salles de cinéma…

LE PERE DU CINEMA MODERNE

Cet exploit insolite vaut à Orson Welles de décrocher, en 1939, le plus fabuleux
contrat de toute l’histoire du cinéma. En réalité, il a tous les droits, la liberté la plus totale,
plus une prime immédiate de 150 000 dollars et 25 % des bénéfices bruts pour tous les films
qu’il daignera réaliser. Du jamais vu ! Sa première réalisation sera l’adaptation
cinématographique d’un roman de Joseph Conrad intitulé Au cœur des ténèbres. Mais Orson
Welles, resté fidèle à ses idéaux, veut plus que cela.

• Citizen Kane
Il commence à tourner Citizen Kane, en s’inspirant d’assez près de la vie d’un magnat
de la presse nommé W.Randolph. Hearst dont il caricature les tentatives hégémoniques. Avant
même que le film soit terminé, une association de producteurs rameutés par le publiciste-
milliardaire Hearst et par la « haineuse commère » des journaux de ce dernier, Louella
Parsons, propose de brûler le négatif du film « pour le bien de l’art et de l’industrie
cinématographique » ! La compagnie R.K.O. elle-même se trouve menacée dans son
existence. Le film est néanmoins achevé et présenté à la presse. Les critiques sont
enthousiastes : il s’agit moins d’un film qu’ une « gageure artistique, moins une œuvre qu’une
démonstration démesurée, totale, universelle, des possibilités du cinéma » (J.C. Allais) et
cependant réalisé par quelqu’un qui abordait cet art depuis peu. Welles, à la fois acteur et
réalisateur de son film, y met en place une véritable syntaxe cinématographique. Les
techniques qu’il inaugure dans Citizen Kane seront reprises dans la plupart de ses films : il
expérimente notamment là ce qu’il appelle le procédé de la « caméra subjective » :
l’enquêteur et ses témoins apportent chacun leur propre point de vue sur le héros, dont le
spectateur possède ainsi plusieurs visions complémentaires. Le film ne présente pas un héros,
mais un individu dont l’histoire est connue avant même que commence le récit. Il n’y a donc
pas de suspense, et la notion de destin n’existe pas non plus.
Technique de la contre-plongée dans Citizen Kane : « La persistance de la contre-plongée dans Citizen Kane fait
que nous cessons vite d’en avoir une conscience claire, alors même que nous continuons à en subir l’emprise. Il est donc
plus vraisemblable que le procédé corresponde à une intention esthétique précise : nous imposer une certaine vision du
drame. Vision que l’on pourrait qualifier d’infernale, puisque le regard semble venir de la terre. »

Cependant, au-delà de ces innovations, Citizen Kane constitue aussi une charge
virulente contre les engrenages vicieux de la société capitaliste, et du pouvoir des médias, à tel
point que Richard Wright, un autre critique, va jusqu’à affirmer : « Un seul Orson Welles
suffit. Deux entraîneraient sans doute la fin d’un civilisation. Dix mille feraient exploser la
société comme une bombe ». Cette bombe, la société américaine fort bien organisée va
s’employer immédiatement à la désamorcer. D’abord en l’isolant : le film est distribué avec
difficulté, puis en l’enterrant : l’échec financier est littéralement organisé.

• La Splendeur des Amberson


La société de production va s’arranger ensuite pour lui proposer à titre de second film
l’adaptation d’un mièvre roman à l’eau de rose de Booth Tarkington, The Magnificent
Amberson (La Splendeur des Amberson).

A partir de ce scénario très conventionnel, Welles réalise un film magistral sur


l’écroulement d’une grande famille américaine ayant pour toile de fond l’arrivée de la
civilisation industrielle. Il y évoque les dangers liés au progrès. Mais il ne peut empêcher que
son propos soit trahi : on remonte le film en son absence, on y ajoute des scènes
supplémentaires, en faisant passer l’intrigue sentimentale au premier plan. Le film connaît un
échec commercial encore plus grand que Citizen Kane. Alors que Welles se trouve en
Amérique du Sud pour tourner un autre film commandité par le gouvernement américain (et
qui ne verra d’ailleurs jamais le jour), on fait « sauter » le jeune directeur qui avait embauché
Orson Welles, on dénonce le contrat de ce dernier et on lui retire un projet de tournage qui lui
était réservé. Welles disparaît des studios pendant quatre ans. Le 1er janvier 1942, la rupture
est consommée.
C’est alors le retour vers le théâtre : son Tour du monde en 80 jours adapté de Jules
Verne en 1946 est un vrai succès. Welles joue également comme acteur dans plusieurs films :
il est même acteur principal dans The Stranger (Le Criminel) de Victor Trivias présenté
souvent à tort comme un film d’Orson Welles.

• La Dame de Shangaï
Laissons la parole à J.C. Allais : « Le retour de notre homme à la réalisation de films
se fit, s’il faut l’en croire, d’une manière curieuse. Ayant besoin de 50 000 dollars pour les
décors d’un spectacle qu’il montait à Boston, Orson appela au téléphone, en désespoir de
cause, un producteur d’Hoolywood et lui dit : « Versez-moi immédiatement 50 000 dollars et
je réalise immédiatement un film pour vous. » « D’accord. Quel sera le titre ? » Avisant un
magazine policier qui traînait dans la cabine, Welles lut un titre au hasard. Et c’est ainsi que
fut réalisé La Dame de Shangaï ! On emprunta le yacht d’Errol Flynn, et on se transporta à
Mexico, puis en pleine jungle. Welles fit reconstruire un village de pêcheurs. La fin fut
tournée à San Francisco. Quand les producteurs de la Columbia et leur patron Harry Cohn
virent le résultat, ils furent à tout jamais dégoûtés d’Orson qui s’attaquait à tout : l’argent,
l’héroïsme, la justice, le mythe de la femme, outrageant tout ce que l’américain moyen
respecte comme si cela était de nature divine.

Les producteurs de la Columbia se vengèrent au montage, comme de juste, et certaines


séquences furent censurées. » En tournant La Dame de Shangaï, Welles avait agi comme s’il
lui fallait en profiter pour dire en une dernière fois tout ce qu’il avait sur le coeur, sciant
sciemment la branche sur laquelle il était assis. Certes, il n’avait pu se permettre de détruire le
mythe de Rita Hayworth, qu’il présentait là comme une mangeuse d’hommes aux cheveux
courts, que parce que la « star » de la Columbia était son épouse ( la deuxième). Et voilà que
même elle, il la détruisait ! Leur divorce n’arrangeait rien. Le réalisateur n’avait décidément
plus rien à faire à Hollywood dont il démontait si ostensiblement les artefacts.

• Macbeth
Avant que le scandale n’éclate, toutefois, il avait réussi à persuader une petite firme, la
Republic, de tourner un Macbeth pour un devis de 75 000 dollars en vingt et un jours, après
quatre mois de répétition sur un plateau désaffecté. C’est donc au cours de l’été 1948 que la
troupe du Mercury Theatre regroupée pour l’occasion est engagée pour tourner ce nouveau
Macbeth, début de la trilogie shakespearienne de Welles.
Macbeth définit et porte à son sommet un genre qui n’avait connu jusque là qu’une
seule approche, avec le Henry V de Laurence Olivier encensé par la critique américaine : le
théâtre cinématographique. Ce Macbeth est une petite merveille, réalisée dans un décor de
scène très épuré. Là, le cinéma n’enregistre pas, n’orchestre pas, n’illustre pas la tragédie de
Shakespeare : véritable chef-d’œuvre d’adaptation shakespearienne au cinéma, il la met
véritablement en scène avec une économie de moyens telle qu’elle semble devenir au final un
dépouillement soigneusement étudié. La brume cauchemardesque qui envahit à certains
moments le plateau semble y noyer métaphoriquement la noirceur des âmes. L’ensemble est
saisissant d’étrangeté et de mystère. Le film est composé majoritairement de plans-séquences
très longs. Le seul couronnement du roi dure près de dix minutes. Les critiques qui ont
encensé l’adaptation de Laurence Olivier descendent en flèche celle d’Orson Welles..
D’autres en revanche voient là une véritable création artistique, un traitement intelligent et
tout en finesse, loin de l’académisme et du conformisme de Laurence Olivier. Visiblement, le
travail de Welles dérange toujours autant aux U.S.A. si bien que ce dernier se résout à partir
pour l’Europe, espérant que son approche y soit mieux comprise et mieux accueillie.
En France, il se liera d’amitié avec Sacha Guitry, Marcel Pagnol et d’autres artistes
non moins célèbres.

Pagnol à gauche, Welles à droite

• Othello
Mais c’était oublier que le bras d’Hollywood se moque des cinq mille kilomètres
d’océan qui séparent le Nouveau Continent de l’Ancien. Le prix de la liberté et de
l’indépendance est cher à payer. Pour réaliser sa deuxième adaptation de Shakespeare au
cinéma, il lui faudra plus de quatre ans (de 1949 à 1952), tourner au Maroc
Essaouira, Maroc

les somptueux décors naturels d’Othello

en Italie, à Chypre, financer le tournage avec ses cachets d’acteur, trouver quatre
Desdemone consécutives ( Lea Padovani, Cécile Aubry, Betzy Blair, Suzanne Cloutier).

Orson Welles et Suzanne Cloutier


Composé d’environ 2.000 plans, le film constitue une vraie prouesse technique en
raison des interruptions successives du tournage, reprises quelques mois après une fois les
finances arrivées… « Chaque fois que vous voyez quelqu’un encapuchonné, expliquera-t-il,
soyez sûr que c’est une doublure. Il m’a fallu tout faire en champ-contre-champ parce que je
n’arrivais jamais à réunir Iago, Desdémone, Roderigo, etc… ensemble devant la caméra. »
Finalement, Othello est présenté à Cannes en tant que film marocain, ce qui ne l’empêchera
pas de remporter la Palme d’or avec Deux sous d’espoir de Renato Castellani.

•Falstaff
Poursuivant l’aventure esthétique commencée avec Macbeth, Welles réalisera de
nouveau « à compte d’auteur »une refonte de plusieurs tragédies de Shakespeare : Falstaff, en
1966, qui est non seulement une réussite du point de vue technique mais également en ce qui
concerne la performance d’acteur de Welles. En effet ce dernier incarne John Falstaff, et sa
passion dévorante pour le dramaturge anglais irradie le film. Il considèrera plus tard Falstaff
comme sa plus grande réussite : « mon meilleur film est Falstaff, ensuite Les Ambersons.
Falstaff est le complément, quarante ans plus tard, de ce Citizen Kane que j’ai tourné à l’aube
de ma vie. »

J.C. Drouot ( qui joue le rôle principal dans la pièce de Richard France) a également
confié à un journaliste4 : « Le Welles que j’admire le plus est celui de l’aveu de Falstaff. Là, il
est d’une immense stature. Il prend le pouvoir, il tisse sa toile, il vous entraîne dans son
labyrinthe et mène le jeu. Il est formidable de justesse dans de nombreux rôles, mais c’est
dans la Démesure qu’il révèle tout son talent. »

•M. Arkadin
Contraint à gagner sa vie comme acteur dans des films de troisième ordre (en
particulier dans des films de Sacha Guitry), Orson Welles commence parallèlement l’écriture
d’un roman : M. Arkadin, en s’inspirant de la vie d’un célèbre et richissime marchand de
canons nommé Bazil Zaharoff..
Or il se trouve qu’un producteur français indépendant décide de faire réaliser par
Welles lui-même l’adaptation de ce roman, avec Welles lui-même dans le rôle principal. Idée
audacieuse, qui satisfait pleinement l’ego légèrement sur-dimensionné de celui à qui l’on fait
cette proposition.

C’est ainsi que Welles réalise Confidential Report (M. Arkadin), histoire d’un
trafiquant d’armes, milliardaire fabuleux, qui prétend avoir perdu la mémoire en 1927 et
utilise un jeune aventurier minable, Van Stratten, (lequel courtise sa fille Raina) pour
retrouver les témoins de son passé à travers le monde.

4
Le Mague, interview de J.C. Drouot, source citée
Mais à mesure que l’enquête progresse, ces témoins sont assassinés. La dénonciation
de la civilisation de l’argent est âpre, polémique, profonde et violente. Mais en même temps,
le personnage d’Arkadin exerce sur le spectateur une fascination difficilement récusable :
c’est un monstre superbe, et tout Welles est là. Le personnage d’Arkadin appartient à la
mythologie. Sa richesse et ses possessions n’ont d’égal que le pouvoir qu’il détient sur les
êtres. Véritable dieu surpuissant, Arkadin tire les ficelles d’un monde corrompu et grotesque.
Et en s’égarant dans le dédale de ses origines, il finit, comme Icare, par s’abîmer en mer.
Le film sort en 1955. Les décors et les superbes scènes tournées en Espagne
témoignent de l’attachement que Welles a éprouvé pour ce pays (certains paysages et scènes
seront retrouvés notamment dans les rushes de Don Quichotte). Orson Welles tiendra
d’ailleurs à ce que ses cendres soient dispersées après sa mort au-dessus de cette terre
espagnole dont il se sent si proche.

• La Soif du mal
L’année suivante, dix ans se sont écoulés depuis le scandale de La Dame de Shangaï et
Hollywood estime que, peut-être, le « wonderboy » s’est assagi dans les épreuves. On lui
offre deux rôles importants, le premier dans Le Salaire du diable de Jack Arnold, le second
dans Les Feux de l’été de Martin Ritt. Et enfin, la société Universal lui confie la réalisation de
Touch of evil ( La Soif du Mal, 1957).

Marlene Dietrich et Welles dans La Soif du mal


Incorrigible, Welles entreprend de recommencer ce qu’il avait fait pour La Dame de
Shangaï, retournant comme une crêpe le médiocre policier qui lui était proposé (publié en
France sous le titre Manque de pot) pour en faire un tonitruant pamphlet « contre l’esprit
policier et une civilisation où la Justice devient règlement de comptes à partir du moment où
elle s’appuie sur cet esprit-là ». Le banal récit policier devient une vision shakespearienne du
monde contemporain. Evidemment, les ennuis se déclarent dès le tournage et le film est
caviardé au moment de la distribution.

• Le Procès
De retour en Europe, Welles rencontre André Bazin, journaliste et fondateur des
Cahiers du cinéma à qui il accorde un long entretien que le critique reprendra dans un livre.
Mais Welles devra attendre cinq longues années, faute de moyens, avant de pouvoir réaliser
un autre de ses chef-d’œuvres : l’adaptation du Procès de Kafka, en 1962. Le réalisme
excessif (voire expressionniste) de Kane et de La Soif du mal y cède la place à un onirisme de
cauchemar.

Sans trahir Kafka, le réalisateur rejette le désespoir total et la passivité de son héros.
Le Procès est un film baroque, tourné à Paris dans l’ancienne gare désaffectée d’Orsay.
Welles n’hésite pas à en confier une séquence à Alexeieff, grand spécialiste russe de la
technique des premiers dessins animés aux aiguilles. Mais c’est aussi un film déstabilisant,
s’achevant sur la vision apocalyptique du champignon atomique.

• Autres réalisations
Après Une histoire immortelle, tournée en 1968 pour la télévision française, et
plusieurs documentaires réalisés pour la télévision espagnole, les dernières œuvres
commercialement distribuées de Welles seront des films-essais : F. for fake (Vérités et
mensonges), Filming Othello (évoquant le tournage du film).

Au final, Welles nous a laissé un héritage incroyable, en réalisant quelques-uns des


monuments du patrimoine cinématographique mondial.

CONCLUSION

J’aimerais, pour conclure cette conférence trop rapide, vous citer un extrait de l’article
« Orson Welles » d’un célèbre Dictionnaire du cinéma : « Le « phénomène » que fut , en fin
de compte, le passage d’Orson Welles sur cette planète ne cesse de donner lieu à des
découvertes, à des séquelles diverses, ainsi qu’à des publications, dont la nomenclature ne
sera close que dans de très nombreuses années – et c’est encore lui rendre un fastueux
hommage que de, simplement, ici, le signaler. Il est ainsi devenu un personnage
d’imagination, quasiment fantastique, dans un passionnant roman-romanesque, entre rêve et
réalité historique, publié par Actes Sud en 1993 : l’Orson de Jean-Pierre Thibaudat. » Il
manquait l’adaptation de sa biographie au théâtre, ceci est désormais chose faite avec la
superbe réussite de Richard France.

La pièce Votre serviteur Orson Welles met en scène un personnage âgé, obèse,
qui marche avec difficulté et souffle fréquemment, bref un homme aux antipodes du jeune
séducteur que nous venons d’entr’apercevoir. Obligé, à 70 ans passés, de vendre sa voix dans
des spots publicitaires radiophoniques vantant de la nourriture pour chiens ou des téléphones
portables, l’artiste est avachi, humilié, violé par la nécessité de gagner sa vie. Pour se
redonner un peu de cœur au ventre, il interrompt parfois les enregistrements de publicité pour
lancer une ou deux plaisanteries triviales. Pari risqué que celui de proposer cet antique
monstre sacré aux regards de la salle comme objet de spectacle ! Et pourtant, en dépit de cette
déchéance difficilement supportable, le Génie et la séduction de l’intelligence opèrent.
Welles, malgré sa disgrâce apparente, sa fragilité exacerbée, l’incompréhension qui l’entoure
et les difficultés de toutes sortes auxquelles il doit faire face reste, grâce au texte de Richard
France, un homme à la complexité attachante et exceptionnelle. Dans une interview accordée
au journal culturel Le Mague 5, Jean-Claude Drouot, après avoir longuement réfléchi sur la
personnalité de celui qu’il incarne au théâtre, confesse son admiration pour Welles, qu’il
considère comme un « personnage très impressionnant [car] sa stature [et] son aura mettent
les gens à distance. » Jean-Claude Drouot dit encore :« Il a cette faconde, ce charisme inouï »
Humaniste, libéral et démocrate, Welles reste et restera celui qui a su se rallier à la
politique de Franklin Roosevelt à l’heure du New Deal et de la lutte antifaciste, cet homme de
radio, de cinéma et de théâtre qui a osé faire jouer des noirs dans cette Amérique puritaine et
xénophobe des années 30, ce journaliste, éditorialiste, conférencier et écrivain à l’immense
culture, cet acteur, réalisateur, scénariste et producteur engagé, toujours prêt à dénoncer les
disfonctionnements de notre société moderne…bref, ce génie artistique extraordinaire.
5
www.lemague.net/dyn/spip.php?article 2437