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JEUNES FILLES EN BLANC * N° 21 FLORENCE S’EN VA ET REVIENT

JEUNES FILLES EN BLANC * N° 21 FLORENCE S’EN VA ET REVIENT par Suzanne PAIRAULT *

par Suzanne PAIRAULT

*

Qui a volé la nouvelle invention du professeur Martel, une pince dont le célèbre chirurgien devait expliquer les avantages à un groupe de confrères ? A l’hôpital de Flouville, les soupçons s’égarent. Camus le clochard ou le jeune Nino, garçon de cirque, ont-ils quelque chose à se reprocher ? Son enquête va mener Florence vers d’autres horizons et elle fera la connaissance d’un étrange petit malade nommé Flenaud. Lequel pourrait bien être la clef de l’énigme.

JEUNES FILLES EN BLANC * N° 21 FLORENCE S’EN VA ET REVIENT par Suzanne PAIRAULT *

Suzanne Pairault

Ordre de sortie

Jeunes Filles en blanc

Série

Armelle, Camille, Catherine Cécile, Dominique, Dora, Emmeline, Evelyne, Florence,

Francine, Geneviève,

Gisèle, Isabelle, Juliette, Luce, Marianne, Sylvie.

(entre parenthèses, le nom de l'infirmière.)

  • 1. Catherine infirmière 1968 (Catherine)

  • 2. La revanche de Marianne 1969 (Marianne)

  • 3. Infirmière à bord 1970 (Juliette)

  • 4. Mission vers l’inconnu 1971 ( Gisèle)

  • 5. L'inconnu du Caire 1973 (Isabelle)

  • 6. Le secret de l'ambulance 1973 (Armelle)

  • 7. Sylvie et l’homme de l’ombre 1973 (Sylvie)

  • 8. Le lit no 13 1974 (Geneviève)

  • 9. Dora garde un secret 1974 (Dora)

    • 10. Le malade autoritaire 1975 (Emmeline)

    • 11. Le poids d'un secret 1976 (Luce)

    • 12. Salle des urgences 1976

    • 13. La fille d'un grand patron 1977 (Evelyne)

    • 14. L'infirmière mène l'enquête 1978 (Dominique)

    • 15. Intrigues dans la brousse 1979 (Camille)

    • 16. La promesse de Francine 1979 (Francine)

    • 17. Le fantôme de Ligeac 1980 (Cécile)

    • 18. Florence fait un diagnostic 1981

    • 19. Florence et l'étrange épidémie 1981

  • 20. Florence et l'infirmière sans passé 1982

  • 21. Florence s'en va et revient 1983

  • 22. Florence et les frères ennemis 1984

  • 23. La Grande Épreuve de Florence 1985

Suzanne Pairault

Ordre de sortie

Jeunes Filles en blanc

Série

Armelle, Camille, Catherine Cécile, Dominique, Dora, Emmeline, Evelyne, Florence,

Francine, Geneviève,

Gisèle, Isabelle, Juliette, Luce, Marianne, Sylvie.

(entre parenthèses, le nom de l'infirmière.)

  • 1. Catherine infirmière 1968 (Catherine)

  • 2. La revanche de Marianne 1969 (Marianne)

  • 3. Infirmière à bord 1970 (Juliette)

  • 4. Mission vers l’inconnu 1971 ( Gisèle)

  • 5. L'inconnu du Caire 1973 (Isabelle)

  • 6. Le secret de l'ambulance 1973 (Armelle)

  • 7. Sylvie et l’homme de l’ombre 1973 (Sylvie)

  • 8. Le lit no 13 1974 (Geneviève)

  • 9. Dora garde un secret 1974 (Dora)

    • 10. Le malade autoritaire 1975 (Emmeline)

    • 11. Le poids d'un secret 1976 (Luce)

    • 12. La fille d'un grand patron 1977 (Evelyne)

    • 13. L'infirmière mène l'enquête 1978 (Dominique)

    • 14. Intrigues dans la brousse 1979 (Camille)

    • 15. La promesse de Francine 1979 (Francine)

    • 16. Le fantôme de Ligeac 1980 (Cécile)

      • 1. Salle des urgences 1976

Série Florence

  • 2. Florence fait un diagnostic 1981

  • 3. Florence et l'étrange épidémie 1981

  • 4. Florence et l'infirmière sans passé 1982

  • 5. Florence s'en va et revient 1983

  • 6. Florence et les frères ennemis 1984

  • 7. La Grande Épreuve de Florence 1985

Suzanne Pairault

Ordre alphabétique

Jeunes Filles en blanc

Série

Armelle, Camille, Catherine Cécile, Dominique, Dora, Emmeline, Evelyne, Florence,

Francine, Geneviève,

Gisèle, Isabelle, Juliette, Luce, Marianne, Sylvie.

(entre parenthèses, le nom de l'infirmière.)

  • 1. Catherine infirmière 1968 (Catherine)

  • 2. Dora garde un secret 1974 (Dora)

  • 3. Florence et les frères ennemis 1984 (Florence)

  • 4. Florence et l'étrange épidémie 1981 (Florence)

  • 5. Florence et l'infirmière sans passé 1982 (Florence)

  • 6. Florence fait un diagnostic 1981 (Florence)

  • 7. Florence s'en va et revient 1983 (Florence)

  • 8. Infirmière à bord 1970 (Juliette)

  • 9. Intrigues dans la brousse 1979 (Camille)

    • 10. La fille d'un grand patron 1977 (Evelyne)

    • 11. La Grande Épreuve de Florence 1985 (Florence)

    • 12. La promesse de Francine 1979 (Francine)

    • 13. La revanche de Marianne 1969 (Marianne)

    • 14. Le fantôme de Ligeac 1980 (Cécile)

    • 15. Le lit no 13 1974 (Geneviève)

    • 16. Le malade autoritaire 1975 (Emmeline)

    • 17. Le poids d'un secret 1976 (Luce)

    • 18. Le secret de l'ambulance 1973 (Armelle)

    • 19. L'inconnu du Caire 1973 (Isabelle)

  • 20. L'infirmière mène l'enquête 1978 (Dominique)

  • 21. Mission vers l’inconnu 1971 ( Gisèle)

  • 22. Salle des urgences 1976 (Florence)

  • 23. Sylvie et l’homme de l’ombre 1973 (Sylvie)

SUZANNE PAIRAULT

FLORENCE S’EN VA ET REVIENT

ILLUSTRATIONS DE PHILIPPE DAURE

SUZANNE PAIRAULT FLORENCE S’EN VA ET REVIENT ILLUSTRATIONS DE PHILIPPE DAURE HACHETTE 7

HACHETTE

8
I L ' AVION prit la piste, stoppa un instant, ronfla plus fort et s'élança pour

I

L'AVION prit la piste, stoppa un instant, ronfla plus fort et s'élança pour enfin s'enlever dans le ciel. Bientôt on ne distingua plus qu'une petite tache claire qui s'effaça derrière les nuages. Debout derrière la vitre de l'aéroport, Florence poussa un grand soupir et se dirigea vers la sortie. Celui que l'avion emportait, c'était Gilles, - le docteur Gilles Martin, dont elle avait fait la connaissance alors qu'il préparait son internat à l'hôpital de Rouville où elle était infirmière 1 . Presque aussitôt, une vive sympathie

: 1. Voir La Salle des Urgences, dans la même collection.

les avait attirés l'un vers l'autre. Et quand le jeune médecin avait quitté Rouville pour Paris, leurs sentiments n'avaient pas changé. Lorsqu'on avait offert au jeune homme un stage de six mois aux Etats-Unis, il avait d'abord hésité, pour ne pas s'éloigner de Florence. Mais elle avait insisté : l'occasion était de celles qu'on n'a pas le droit de laisser passer; la carrière de Gilles était en jeu, et pour rien au monde elle n'eût voulu y mettre obstacle. Restée seule, Florence eut l'impression que son courage l'abandonnait lentement, comme un ballon qui se dégonfle. Elle revivait le moment des adieux, la grande silhouette mince penchée vers elle, les yeux bleus

plongeant dans ses yeux gris. « II ne faut pas que je pense sans cesse à lui, sinon je n'aurai pas la force d'attendre », se disait-elle. Son métier, heureusement, était assez absorbant pour occuper son esprit du matin au soir. A Rouville, le manque de personnel forçait souvent les infirmières à rester dans leurs services au-delà de l'heure réglementaire. Elles le faisaient de bon cœur : dans l'hôpital tout le monde s'entendait bien, chacun était toujours prêt à aider les autres. Même Robert, l'interne facétieux, dont les plaisanteries dépassaient parfois les limites du bon goût, ne se dérobait jamais quand il s'agissait de rendre service.

Le

car

l'autobus

un autre autobus

Comme le

... trajet de retour, ce soir, semblait long ! Florence avait hâte

...

...

de se retrouver dans l'atmosphère familière où elle ne comptait que des amis. Chemin faisant, elle pensait à « ses » malades - ceux qui dépendaient d'elle, et qui, en ce moment même,

attendaient peut-être son retour. Elle se proposait de passer leur dire bonsoir avant de monter se coucher. Un bonsoir amical, ce n'est pas grand-chose, mais cela peut aider à s'endormir. La façade de l'hôpital apparut enfin au tournant de la route. Au second étage, où se trouvait le service de Florence, celle-ci trouva Clotilde, la camarade qui la remplaçait, en train de préparer les "médicaments de la nuit. Elle lui demanda comment la journée s'était passée. « Très bien, répondit Clotilde. Le 5 ne souffre plus du tout; le 4 a refait un peu de température, mais le docteur Crépin, qui a passé la contre-visite, pense que ce ne sera rien.

  • - Je vais leur dire bonsoir, annonça Florence.

  • - Toujours la même, notre Flo ! Tu dois être fatiguée,

pourtant — et un peu triste aussi, je suppose. Tu ferais mieux de dîner légèrement et d'aller te coucher tout de suite. » Florence sourit. « Quand on s'occupe, on pense moins ! » dit-elle. Elle entrouvrit doucement la porte d'une chambre. Là le malade dormait déjà : le somnifère qu'on lui donnait avait agi. Le suivant était un homme âgé, opéré la veille

d'une hernie. « Je vous attendais, dit-il gentiment. Je ne voulais pas m'endormir avant votre retour.

  • - Mais maintenant que vous m'avez vue, vous allez dormir tout de suite, n'est-ce pas ?

    • - Je vous le promets », déclara-t-il.

Au bout du couloir se trouvait un des malades favoris de Florence, un jeune garçon de quinze ans, Nino, acrobate de son métier et malin comme un singe.

Il était entré à l'hôpital avec une cheville abîmée à la suite d'un exercice trop violent; on avait d'abord craint une fracture. Heureusement il n'en était rien, mais on préférait le garder quelques jours encore avant de le laisser rejoindre le cirque ambulant où il travaillait avec ses parents. A la vue de la jeune fille, ses yeux_ brillèrent. « Ah, mademoiselle Flo ! J'avais peur que vous ne veniez pas !

  • - Je te l'avais promis. Tu n'as donc pas confiance en

moi?

  • - Faut pas dire ça, c'est méchant. Il paraît que vous êtes allée à Roissy ?

    • - En effet. Comment le sais-tu ?

    • - J'ai fait parler l'autre infirmière. Oh, j'arrive toujours

à savoir ce que je veux ! Vous êtes allée accompagner

quelqu'un ?

  • - Quel petit curieux ! Oui, je suis allée conduire un

ami. Ça te satisfait ?

  • - Vous n'avez pas eu envie de prendre l'avion, vous

aussi? Moi, ça ne m'est encore jamais arrivé. C'est qu'un cirque, ça ne s'emporte pas comme une valise !

  • - Tu as l'air joliment agité, Nino. Que dirais-tu d'une

petite cuillerée de sirop pour dormir? » Le jeune garçon fit la grimace. « Ces trucs-là, je ne suis pas pour, moi. Chez nous, l'écuyère en prend tout le temps; on dit que c'est ça qui lui donne mauvais caractère. A votre avis, c'est ça, ou les chevaux ?» Là jeune infirmière se mit à rire. « Je n'en sais rien, je ne suis pas écuyère et je dors très bien sans rien prendre. »

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Nino eût volontiers bavardé ainsi toute la soirée, mais il vit que Florence, elle, avait sommeil. « Alors venez m'embrasser, mademoiselle Flo.

- Quel bébé tu fais ! » dit-elle en se penchant vers lui. Au sortir de la chambre, la jeune infirmière aperçut dans le couloir une silhouette massive, un visage rougeaud, des cheveux grisonnants. « Camus ! » s'exclama-t-elle. L'homme s'arrêta. « Oui, mademoiselle Florence. Vous voyez, je fais ma petite balade du soir. - Alors que vous devriez être dans votre lit ! Vous n'êtes pas raisonnable, Camus.

  • - Raisonnable ! répéta-t-il indigné. Est-ce qu'y a des

gens qu'ont envie d'être raisonnables ? Y doivent joliment s'embêter !» Florence sourit. Camus le clochard était un habitué de l'hôpital de Rouville; il y venait deux ou trois fois par an soigner un ulcère gastrique qui cédait au repos et au régime, mais reparaissait infailliblement dès que Camus reprenait sa vie vagabonde. « Allez vous coucher, dit Florence. Soyez gentil, faites-moi plaisir. » Camus eut un grand geste, digne d'un mousquetaire de la grande époque. Il posa une main sur sa, poitrine, l'autre sur son front, et s'inclina aussi bas que le lui permettait sa corpulence. « Si vous le prenez comme ça, mademoiselle Flo ... Vous voyez : Camus a jamais rien pu refuser aux dames » ...

Florence savait ce qui allait suivre. Le clochard, changeant brusquement d'attitude, prit un air suppliant. « Je vais dormir pour vous faire plaisir. Mais faudrait

aussi me faire, vous, un plaisir en échange. Une cigarette ...

une toute petite cigarette

un bout de cigarette

... - Je n'en ai pas. D'ailleurs vous savez bien que cela vous est défendu. - Une moitié ? un quart ? » Comme elle ne répondait même plus, il poussa un grand soupir et s'éloigna, tête basse, vers sa chambre. Avant de descendre dîner, la jeune fille décida de donner un coup d'œil à la salle d'opération, afin de s'assurer une dernière fois que tout était en ordre. C'était important, en effet : le lendemain matin, M. Martel, le directeur de Rouville, devait présenter à un groupe de chirurgiens une nouvelle pince hémostatique, mise au point sur ses indications, et qui pourrait réduire considérablement la durée d'une intervention abdominale. A midi, avant de partir pour Roissy, Florence avait déjà inspecté la salle; tout lui avait paru correct. Mais elle se dit qu'un détail avait pu lui échapper. Elle aimait et admirait M. Martel; elle savait qu'il avait confiance en elle. C'était elle, d'ailleurs, qui devait servir le chirurgien pendant la démonstration du lendemain, et elle tenait à ce qu'il fût satisfait. La salle d'opération se trouvait au troisième et dernier étage du bâtiment B, juste au-dessus du service de Florence. Sans prendre la peine d'appeler l'ascenseur, elle monta rapidement l'escalier et ouvrit la porte de la pièce.

...

Dès le premier regard, elle eut l'impression que quelque chose avait changé. Au bout d'un instant elle fit une découverte qui la laissa bouleversée. Cela provenait du

stérilisateur vitré dans lequel étaient rangés les objets prêts à l'emploi. La boîte contenant la pince de M. Martel ne s'y trouvait plus.

« Ce n'est pas possible

» balbutia-t-elle.

... Elle s'approcha et examina de plus près, à travers la vitre, les objets rangés sur chaque tablette. Elle se souvenait parfaitement de la boîte, oblongue, aux coins arrondis. Cette boîte n'avait pas simplement changé de place : elle avait complètement disparu. La jeune infirmière sentit une sueur froide couler entre

ses épaules. Elle avait du mal à rassembler ses idées.

Voyons ...

la boîte se trouvait là à midi, elle en était sûre.

Depuis lors, personne n'avait eu à entrer dans cette salle;

tout y était impeccable, la stérilisation achevée

seul un

... scrupule de dernière heure l'avait poussée à y monter ce soir ... Elle sortit, referma la porte et resta un moment immobile. Quelqu'un, évidemment, avait pris cette boîte :

on voyait encore l'espace vide qu'elle avait occupé sur le rayon. S'il ne s'était agi que d'un instrument ordinaire, Florence ne se serait pas tourmentée : on l'aurait facilement remplacé par un autre. Mais cette pince! cette pince que tous les chirurgiens, peut-être, appelleraient bientôt « pince de Martel » ! A qui s'adresser? Qui interroger? Clotilde, qui ne travaillait pas en chirurgie, ne montait jamais à cet étage. Vidal, l'anesthésiste, n'avait pas été convoqué ce

jour-là.

Florence

pensa

à

l'interne

Robert, qui

justement était de garde. Elle descendit vivement et alla frapper à la porte du jeune homme. « Entrez ! » répondit une voix nonchalante. Robert était allongé sur le lit et feuilletait un

magazine. « C'est toi, Flo? Qu'est-ce qui se passe? Une urgence ?

  • - Non, pas du tout.

  • - J'aime mieux ça! fit-il en laissant tomber son

magazine et en étirant les bras. Mais alors, qu'est-ce qui me vaut l'honneur de ta visite? Tu te sens trop seule depuis que

Gilles est loin ?

  • - Ne plaisante pas, Robert, c'est sérieux. Dis-moi : es-

tu monté à la salle d'opération cet après-midi ? » II ouvrit de grands yeux.

« Moi ? Je me demande ce que je serais allé y faire. Tu sais aussi bien que moi qu'on n'a pas opéré aujourd'hui. Tout est fin prêt pour la démonstration de cette fameuse pince ...

  • - Justement ! C'est d'elle que je voulais te parler. Je viens de monter, moi, pour donner un dernier coup d'œil.

Et figure-toi, Robert : la pince a disparu ! » Le jeune interne fronça les sourcils.

« Disparu ! Tu rêves tout éveillée, ma pauvre Flo !

  • - Viens voir, je t'en

prie. La boîte qui contenait la

pince n'est plus dans le stérilisateur.

  • - Le patron est passé dans la journée.

Il

a pu aller

revoir sa chère pince. Tu sais qu'il y tient comme à la prunelle de ses yeux.

  • - C'est bien naturel, puisque c'est lui qui l'a inventée.

- Je sais, je sais, dit Robert. J'en suis très content pour

lui, moi aussi. Mais il me semble

»

... Florence n'écoutait plus. Après tout, Robert avait peut- être raison. Le patron était venu à l'hôpital dans l'après- midi. C'était peut-être lui qui avait pris la pince. Pour quelle raison? elle n'en savait rien. Mais en ce cas, pour la stériliser après y avoir touché, il avait dû la remettre dans la petite étuve. Pourquoi n'avait-il pas prévenu Florence? C'était simple : il savait qu'elle était absente. Oui, tout cela s'enchaînait assez bien. Quoi qu'il en fût, une seule personne était capable de répondre à la question : M. Martel lui-même. E.lle retourna au poste de son étage, déjà occupé par la garde de nuit, et composa au téléphone le numéro personnel du patron.

- Je sais, je sais, dit Robert. J'en suis très content pour lui, moi aussi. Mais

On lui répondit que M. Martel dînait en ville. Elle insista :

« Je suis une de ses infirmières de Rouville. Pourriez- vous me dire comment le joindre? C'est urgent. » On lui donna un numéro, qu'elle fit aussitôt. Une voix féminine lui répondit. « Excusez-moi, madame. On m'a dit que le docteur Martel se trouvait chez vous. Je suis Florence, infirmière à Rouville. Me serait-il possible de lui dire un mot?

  • - Ne quittez pas. »

Elle entendit un bruit de pas, puis le docteur Martel

prit l'appareil. <•• « C'est vous, ma petite Flo ? Vous avez un problème? Mais pourquoi Robert ne m'a-t-il pas appelé lui-même ? Il ne peut pas quitter le malade ?

  • - Il ne s'agit pas d'un malade, mais c'est grave tout de même. Je viens de constater que votre pince avait disparu.

Je me demandais si c'était vous qui ...

  • - Disparu ! s'exclama M. Martel. Mais c'est

impossible ? Vous êtes sûre de ce que vous dites, Flo ?

  • - Absolument sûre, monsieur. J'espérais que c'était

vous qui en aviez eu besoin, je ne comprends pas

...

préféré vous

prévenir ...

  • - Vous avez bien fait; j'arrive. »

J'ai

Florence remonta dans la salle d'opération. Sous la lumière froide des ampoules, elle paraissait lugubre. Au bout d'un moment, la jeune infirmière entendit l'ascenseur, puis un pas rapide dans le couloir. Quelques instants plus tard, le patron entrait à son tour. Il se dirigea aussitôt vers le stérilisateur.

« C'est pourtant vrai

...

ici même, ce matin.

murmura-t-il. Je l'avais placée

  • - Et à midi elle y était encore », déclara la jeune fille.

M. Martel passa la main sur son front. « Aucun doute :

elle a été volée ! Mais par qui, mon Dieu ? Un confrère malveillant ?

  • - Un confrère jaloux, peut-être, suggéra Florence. En

Ce cas, il avait sûrement un complice dans l'hôpital.

  • - Vous avez raison, Flo. Il faut découvrir la ou les

personnes qui ont pu monter au troisième cet après-midi. » II réfléchit un instant. « Mais avant tout, je dois prévenir les chirurgiens à

qui j'avais promis de montrer cette pince demain matin. Leur avouerai-je la vérité ? Cela paraîtrait trop invraisemblable. Je dirai seulement qu'un incident imprévu m'oblige à remettre ma démonstration à plus tard. » Florence plaignait le patron de tout son cœur. Bien sûr, il pourrait faire fabriquer une nouvelle pince. Mais cela demanderait du temps - et si, dans l'intervalle, celui qui avait pris l'instrument le présentait lui-même et s'en attribuait l'invention ? « Je vous remercie, Flo, dit M. Martel, de m'avoir averti immédiatement. Demain nous commencerons notre enquête. Quand avez-vous vu cette boîte pour la dernière fois ?

  • - A midi, monsieur. Avant de partir pour Roissy, je me suis assurée que tout était en place.

  • - Et personne, à votre connaissance, n'avait de raison de monter ici dans l'après-midi ?

  • - Absolument personne. » Le visage du patron se

crispa. « Vous opérerez quand même demain matin, monsieur ? interrogea la jeune infirmière.

  • - Naturellement. Avec les. instruments habituels »,

ajouta-t-il en se forçant à sourire. Il semblait avoir repris tout son calme. Tandis qu'il s'éloignait, Florence referma la porte de la salle et se dirigea vers le quartier des infirmières, qui se trouvait dans le bâtiment voisin. Sur le palier, elle rencontra Clotilde qui remontait aussi.

« Je ne t'ai pas vue à la cantine, dit Clotilde. Je parie que tu n'as pas dîné. Je sais bien qu'on n'a pas faim quand on a du chagrin. Mais six mois, tu verras, c'est vite passé.

  • - Il s'agit d'autre chose, Clotilde

...

» Elle raconta

l'affaire à sa camarade. « Mais c'est incroyable ! s'exclama celle-ci. Pauvre M. Martel ! Que va-t-il se passer demain matin ?

  • - Il décommande ses invitations. Il opérera comme

d'habitude.

  • - Flo, qui a pu faire le coup, à ton avis ?

  • - Je n'en ai pas la moindre idée. »

Elle soupira. Si encore elle avait pu parler de tout cela à Gilles ! Mais Gilles était loin, très loin, presque à New York déjà ...

II CELA ne me servira sans doute à rien, dit M. Martel, mais je suis décidé

II

CELA ne me servira sans doute à rien, dit M. Martel, mais je suis décidé à découvrir l'auteur de ce vol. J'y pense depuis ce matin, mais je n'avais pas le temps de m'en occuper : ce soir je suis décidé. - Vous ne voulez pas faire appel à la police, patron ? demanda Robert. - La police à l'hôpital, c'est gênant. Et puis la police ne peut pas se rendre compte de ce que cet objet signifiait pour moi. » M. Martel avait réuni dans son bureau, outre la surveillante, Mme Benoit, les médecins et le personnel hospitalier du second étage. Pour monter à la salle

d'opération, en effet, il fallait passer devant la grande

porte vitrée qui fermait l'entrée du service. Quelqu'un avait pu, dans l'après-midi de la veille, remarquer sur le palier une présence inhabituelle. « Si le voleur a pris l'ascenseur, observa le docteur Crépin, il a pu gagner le troisième en toute tranquillité.

  • - Vous oubliez, dit la surveillante, que depuis lundi

l'ascenseur grinçait affreusement entre les deux derniers étages. Je n'ai eu un ouvrier que ce matin à la première heure. Donc on ne pouvait emprunter l'ascenseur sans que, du second, on l'entende.

  • - C'est vrai, dit Clotilde, et je suis sûre qu'il n'a pas fonctionné hier.

  • - On est donc monté par l'escalier, conclut M. Martel. Il y a eu beaucoup de visiteurs, Clotilde ?

    • - Pas plus qu'à l'ordinaire. D'ailleurs, personne ne peut

passer la porte ou circuler dans le couloir sans que je le

remarque. Nous faisons particulièrement attention depuis qu'un visiteur du 12 a volé un portefeuille dans la chambre 10. Tu t'en souviens, Flo?

  • - Si je m'en souviens ! Heureusement Sandra avait vu

cet individu pénétrer au 10 où il n'avait rien à faire. Nous avons pu lui mettre la main au collet et récupérer l'argent. »

Sandra, l'aide-soignante noire, confirma les déclarations de Clotilde. Aucun visiteur n'était sorti d'une salle ou d'une chambre avant la fin des visites. A ce moment-là, tous s'étaient dirigés vers l'ascenseur ou l'escalier pour regagner le rez-de-chaussée. Mais aucun n'était monté au troisième. On questionna aussi les femmes de service, de jeunes Portugaises qui travaillaient à Rouville depuis longtemps.

L'une d'elles, Rosa, était spécialement affectée au second étage. « Parlez-lui doucement, recommanda Florence. Elle est d'autant plus susceptible qu'elle comprend mal le français. Elle serait bouleversée si elle pensait qu'on la

soupçonne.

  • - Il ne s'agit pas de la soupçonner, rectifia M. Martel,

mais de lui demander si elle n'a rien remarqué d'anormal dans le service au cours de l'après-midi. » II posa la question à la jeune femme, qui au début ne comprit pas.

« D'anormal ? répéta-t-elle.

  • - Je veux dire : avez-vous vu quelqu'un monter au

troisième? » Là, Rosa secoua vigoureusement la tête.

« Ça, non, affirma-t-elle. Personne il est monté. Moi fini mon carreau à midi, après ça frotter la rampe en cuivre. Personne monté, sûr, sûr.

  • - Pour elle-même, vous en répondez? demanda le patron à Mme Benoit.

    • - Absolument », répondit la surveillante.

Robert, l'interne, suivait des yeux la jeune Portugaise. « Je me demande d'ailleurs, ricana-t-il, ce que cette fille quasi illettrée pourrait bien faire d'une pince de chirurgien !

  • - Je vous l'ai déjà dit, répliqua M. Martel : je suis

persuadé que celui qui a commis le vol ne l'a pas fait pour

son propre compte. Cet objet ne peut avoir d'intérêt que pour un homme du métier.

  • - Vous pensez, patron, qu'un chirurgien serait

capable ...

  • - Je ne pense rien, je ne comprends pas, voilà tout.

Mais si nous connaissions celui qui a fait le coup, nous pourrions, en l'interrogeant, remonter jusqu'au vrai coupable. » Ils restèrent tous un moment silencieux. Tout à coup le docteur Crépin suggéra :

« Et les malades eux-mêmes? Nous n'avons pas pensé à eux. Du moins à ceux qui peuvent se lever. » M. Martel secoua la tête. « Vous avez entendu, Crépin, ce que nous a dit San- dra. Une surveillance particulière est exercée dans le

couloir à l'heure des visites. Or le vol n'a pu être commis que pendant l'après-midi, puisque Florence a vu la boîte à midi et constaté sa disparition alors que les derniers visiteurs avaient quitté l'hôpital. » II y eut encore un silence. « II y aurait encore une possibilité, fit soudain Robert :

c'est que le voleur ait l'habitude de circuler dans les couloirs, de sorte que sa présence pourrait passer inaperçue.

  • - Tu penses à quelqu'un ? interrogea le patron.

  • - Camus, par exemple, répondit

Robert.

.

  • - Camus, c'est vrai

...

fit M. Martel songeur. L'idée ne

m'en était pas venue, mais c'est possible. » II fit rappeler Rosa. Bien sûr, celle-ci avait vu le clochard : on le voyait tout le temps et partout. « Mais aurait-il pu monter au troisième sans que vous vous en aperceviez ? » demanda le patron. De nouveau c'était trop compliqué pour elle. Il fallut appeler une de ses camarades, Elena, qui, elle, parlait bien le français. Quand Elena lui posa la question,

Rosa haussa les épaules et se répandit en un flot de paroles. « Elle ne peut pas dire, traduisit Elena. Camus, il est

toujours là à vous regarder travailler; on dirait que ça l'amuse, lui qui ne fait jamais rien. Rosa ne croit pas qu'il soit monté au troisième, mais elle ne le jurerait pas devant le Bon Dieu. » Quand elles furent reparties, les autres échangèrent un regard. « Je crois, déclara Robert, qu'il n'y a pas d'hésitation possible. Camus, en somme, est le seul qui ait pu monter sans qu'on s'en aperçoive. Il reste donc le seul suspect.

  • - Et pour le compte de qui aurait-il agi ?

  • - C'est ce qui reste à découvrir.

  • - Et comment l'aurait-on décidé? Camus n'a pas

besoin d'argent : il couche sous les ponts et cherche son dîner dans les poubelles.

  • - N'exagérez pas, Robert, dit sévèrement

Mme Benoit. Disons que Camus vit plus ou moins de

mendicité. Et il ne trouve pas toujours quelque bonne âme pour lui donner un reste.

  • - Peut-être, reconnut l'interne. Mais, s'il ne court pas

après l'argent, il y a, vous le savez comme moi, une chose

pour laquelle il ferait n'importe quoi.

  • - Les cigarettes

...

murmura Florence.

  • - Oui, les cigarettes ! A l'hôpital il en est privé. Alors

vous imaginez la scène : « Regarde ce beau paquet de «

cigarettes, Camus ! Il est à toi si tu vas me chercher « une petite boîte sans rien dire à personne » ...

  • - Mais qui aurait pu

...

? dit M. Martel.

  • - Toujours avec des cigarettes, on arriverait bien à le

lui faire avouer. Pas moi, évidemment : il se méfie de moi parce que je le taquine. Mais quelqu'un qu'il aime bien,

Florence, par exemple

...

»

La jeune fille rougit. « Ne comptez pas sur moi pour cela, déclara-t-elle sèchement.

  • - Pourquoi pas ? Insista Clotilde. Tu n'as donc pas

envie de connaître le fin mot de cette affaire ?

  • - J'en ai autant envie que vous. Mais je suis sûre que

Camus n'y est pour rien.

  • - Et pourquoi ?

  • - Parce que Camus est honnête ! Il est paresseux,

gourmand, bavard, tout ce que vous voudrez, mais ce n'est pas un voleur. Bien plus : Camus savait ce que représentait cette pince pour M. Martel. Or il vous aime bien, monsieur, comme il m'aime, moi, comme il

lui faire avouer. Pas moi, évidemment : il se méfie de moi parce que je le

aime tout Rouville. Oui, même Robert qui le fait

toujours enrager. Et jamais, jamais, même pour dix paquets de cigarettes, il ne voudrait que l'un de nous ait des ennuis par sa faute. » M. Martel intervint. « Vous pourriez peut-être malgré tout lui poser quelques questions, Florence.

  • - Non, monsieur,

répondit-elle fermement.

Il

est

d'autant plus chatouilleux qu'il est pauvre : il ne

supporterait pas l'idée qu'on puisse le soupçonner.

  • - Et si c'était lui tout de même ? hasarda le docteur

Crépin.

  • - Je suis sûre du contraire, insista la jeune infirmière.

Je m'en porte garante, si vous voulez.

  • - Très bien, très bien, dit le patron. Mais, Florence, si

vous le défendez avec tant de véhémence, ne serait-ce pas parce que vous avez, vous, une autre idée du coupable ?

  • - Je n'en ai pas plus que vous, monsieur, répondit la

jeune fille. Mais je vous le répète, ce n'est pas Camus ! » Le patron et la surveillante échangèrent un coup d'œil rapide. Puis M. Martel regarda sa montre : il avait un rendez-vous et devait partir immédiatement.

Florence le suivit de près. Comme elle passait devant Robert, celui-ci lui glissa en riant :

« Dis donc, Flo, tu me parais bien sûre

...

Et

si

le

voleur, c'était toi, par hasard ? » Elle haussa les épaules sans répondre. Personne, en dehors du travail, ne prenait l'interne au sérieux. Elle avait encore ses occupations du soir à terminer : préparer ses médicaments, donner ses instructions à la garde

de nuit. Sans compter le bonsoir qu'elle disait toujours à ses malades. Elle s'attarda un moment auprès de Nino. Elle adorait les enfants, et le gamin, malgré ses quinze ans, semblait encore si jeune ! Il lui rapportait les histoires du cirque, lui

parlait de l'écuyère qu'il n'aimait pas, du montreur de chiens savants qui, lui, était « un chic type ». Il lui racontait l'histoire de l'éléphant qui s'était échappé un jour en pleine campagne et que la gendarmerie avait eu tant de mal à rattraper. « Ça vous plairait, mademoiselle Flo, la vie du cirque? Je vous vois très bien en dompteuse, moi. - J'ai assez à faire à dompter mes malades ! » répondit- elle en riant. Elle le quitta pour descendre à la cantine. En apercevant Camus au bout du couloir, rôdant à son habitude d'une porte à l'autre, elle se sentit heureuse d'avoir pris sa défense. Pourquoi le soupçonner, lui? Uniquement parce que c'était un pauvre diable ? Mais elle pressa le pas pour éviter son éternel : « Une cigarette, un tout petit

bout

» qui finissait par l'agacer.

... Après le dîner, elle remonta dans sa chambre. La photo de Gilles, placée bien en vue sur la commode, semblait lui dire « Six mois, c'est vite passé, ma Flo ! » Elle achevait de se déshabiller quand on frappa à sa porte. « Entrez ! dit-elle en enfilant son peignoir. Ah, c'est toi, Clotilde ! Tu viens me faire une petite visite ? » Elle remarqua alors que le visage de Clotilde était grave. « Ce n'est pas ça, Flo. Mais je pense qu'il vaut mieux que je t'en parle, pour que tu fasses attention.

Après ton départ, nous sommes restés quelques instants dans le bureau du patron.

  • - « Nous », c'est-à-dire ?

  • - Mme Benoit, les médecins et moi.

  • - Et alors ?

Alors

je ne sais pas comment m'expliquer

La

-

... façon dont tu as défendu Camus a un peu surpris tout le

...

monde. On pense que tu sais quelque chose.

  • - Si je le savais, pourquoi ne le dirais-je pas ?

  • - Parce que

oh, c'est difficile

On

a

pensé que-

... c'était peut-être toi qui avais pris la pince.

...

voilà ...

  • - Moi ! »

Florence se laissa tomber sur son lit. Quand Robert, un

moment plus tôt, lui avait fait cette sotte plaisanterie, elle n'y avait même pas pris garde, croyant qu'il s'agissait d'une

de ses taquineries habituelles. Mais les autres trop fort !

...

Non, c'était

« Tu as pu croire ça, toi, Clotilde ?

  • - Moi ? bien sûr que non ! Et pourtant ...

  • - Pourtant quoi ?

  • - Ecoute, Flo, il faut reconnaître que les circonstances

sont contre toi. Tu es la dernière personne à avoir vu cette pince à midi, la première à avoir constaté son absence.

Personne d'autre que toi ne semble être remonté à la salle d'opération dans l'intervalle. » Florence l'interrompit :

« Ainsi j'aurais pu prendre cette pince ! Pas pour mon

usage personnel, évidemment

J'aurais donc agi pour le

... compte d'un concurrent, peut-être un ennemi de M. Martel ! Je suis sûre que lui-même n'y avait pas pensé. Mais Mme Benoit va lui en parler, évidemment ...

  • - Oh, sans méchanceté ! Tout le monde admet que tu avais des excuses.

    • - Des excuses pour commettre un vol !

    • - Ecoute-moi, Florence : personne ne croit que tu

aurais pu agir par intérêt. Seulement, bien sûr, il y a

Gilles.» Florence sursauta

« Gilles ! En quoi cette horrible histoire le concerne-t- elle ?

  • - Eh bien plus gênée.

...

tu comprends

...

» Clotilde était de plus en

« Gilles est parti faire un stage de chirurgie aux Etats- Unis. Cette pince est une nouveauté. Tu aurais pu vouloir qu'il soit le premier à la présenter là-bas.

  • - Mais ce n'est pas lui qui l'a inventée !

  • - Je sais, je sais

...

Mais tu aurais pu vouloir

...

  • - Et il aurait accepté ! Tu connais Gilles, Clotilde, tu

sais qu'il est la droiture même, incapable de la moindre

indélicatesse. A Rouville tout le monde l'a apprécié 1

...

M.

Martel avait en lui une confiance totale. Oh, mon Dieu ! » Cette fois Florence fondit en larmes. Qu'elle ait voulu donner cet atout à Gilles, c'était déjà tellement

malhonnête

...

Mais penser que Gilles ait pu accepter cela,

non, c'était intolérable ! « Ne pleure pas, ma Flo, dit Clotilde en passant affectueusement un bras autour de son amie. Je n'aurais pas voulu te faire de peine. Mais j'ai pensé qu'il valait mieux te prévenir, afin que tu sois sur tes gardes.

  • - Sur mes gardes ? Que veux-tu dire ?

1. Voir La Salle des Urgences, dans la même collection.

  • - Il ne faudrait pas donner des armes contre toi, tu comprends ...

    • - Je comprends », dit amèrement Florence.

Elle éclata de nouveau en sanglots. La tête sur l'épaule de Clotilde, elle répétait :

« Mais tu n'y crois pas, toi, Clotilde ? Jure-moi que tu n'y crois pas !

  • - Je te le jure », balbutia Clotilde éperdue.

- Il ne faudrait pas donner des armes contre toi, tu comprends ... - Je comprends
III QUELQUES JOURS plus tard, Florence reçut la première lettre de Gilles. Elle était gaie et

III

QUELQUES JOURS plus tard, Florence reçut la première lettre de Gilles. Elle était gaie et enthousiaste.

« J'ai fait un excellent voyage, écrivait-il, et j'ai été reçu partout comme un ami. Mon stage aux Etats-Unis ne sera pas du temps perdu, loin de là. Tout serait parfait si tu

ne me manquais pas autant, ma Flo. » II ajoutait :

« Tu vas recevoir un petit cadeau; ce n'est pas grand- chose, mais je veux que tu penses à moi chaque fois que tu porteras la main à ta poche. » Cette lettre réconforta Florence, qui se sentait mal à l'aise depuis la disparition de la pince Martel et la

confidence de Clotilde. Elle se répétait qu'il ne fallait

pas prendre tout cela au sérieux, que dans le bureau du patron on avait échangé des hypothèses auxquelles personne n'accordait de valeur. Cependant, à Rouville, tout le monde parlait de la pince Martel; chaque fois qu'on y faisait allusion, Florence se sentait gênée. Elle avait l'impression qu'on ne la regardait pas de la même façon qu'auparavant. Le docteur Crépin, dont la femme était une de ses meilleures amies, lui paraissait soucieux. Il pouvait avoir cent raisons de

l'être, et pourtant

Il semblait aussi à Florence que Clotilde

... l'observait avec un air de pitié. Robert lui jetait de temps à autre un coup d'œil ironique. Depuis plusieurs jours Mme Benoit n'était pas venue, comme elle le faisait souvent, bavarder un moment au poste de garde du second étage. En répondant à Gilles, Florence ne lui parla pas du vol. Elle n'aurait guère pu le faire sans lui confier son souci. Et pour rien au monde elle n'aurait voulu assombrir la joie dont témoignait sa lettre. Heureusement, il y avait les malades. Eux, en tout cas, n'avaient pas changé à son égard. La jeune femme du 4 - une opérée de la vésicule - allait déjà mieux; elle commençait à faire quelques pas dans sa chambre. Elle accueillit Florence avec un bon sourire. « Ça va vraiment bien, vous savez! J'ai passé une très bonne nuit. - Alors, pas de comprimé ce soir? Vous ne devriez plus en avoir besoin. » La malade avoua :

« C'est que je suis toujours nerveuse, même bien portante. Je n'y peux rien, dès que je suis seule, je

Elle avait l'impression qu'on ne la regardait pas de la mime façon.

35

commence à me tourmenter. Je me dis que ma petite Colette va rater son bac, que mon Jacques peut rencontrer de mauvais camarades, des garçons qui se droguent peut-

être

...

ce serait affreux !

 

-

Vous savez bien que ce n'est pas vrai.

-

Je sais, je sais

...

Mais je ne peux pas m'empêcher d'y

penser.

 
 

-

Alors je vais vous faire une proposition. Nous

mettrons sur votre table de chevet un comprimé partagé en deux. Ce sera à vous de juger ce que vous devez faire : si vous en prenez une moitié, ce sera déjà un progrès, si vous

prenez les deux, je serai très déçue.

 

-

Et si je n'en prends pas du tout ?

-

Je penserai que vous avez remporté une victoire sur

vous-même. Et que peu à peu vos vilaines idées finiront

par vous abandonner.

 
 

-

Vous croyez ? soupira la jeune femme.

-

J'en suis sûre.

-

Alors j'essaierai. »

 

Un petit succès, pensa Florence en sortant. Si on la laissait à elle-même, cette grande nerveuse abuserait des calmants et mettrait sa santé en danger. L'hôpital doit servir aussi à donner de bonnes habitudes. »

Le patient voisin, opéré d'une hernie, trouvait, lui, le temps bien long.

«

Je

ne

comprends

pas

Mon

petit-fils

a

été

... également opéré d'une hernie à la suite d'un effort au

football. Eh bien, deux jours plus tard il était debout.

  • - Quel âge a-t-il, votre petit-fils ?

  • - Dix-neuf ans.

  • - Et vous ?

  • - Soixante-seize.

  • - N'est-il pas naturel qu'on prenne plus de précautions

à votre âge qu'au sien ? Nous n'avons pas envie de vous voir revenir dans quinze jours parce que votre cicatrice se sera ouverte ! » Le malade sourit. « Vous avez raison, je ne suis qu'un vieil imbécile.

  • - Vieux peut-être, imbécile certainement non ! »

répliqua la jeune infirmière en souriant à son tour. Nino, lui, n'avait pas besoin qu'on lui remonte le moral. Il ne tenait plus en place. Florence le trouva dans une posture incroyable, suspendu des deux mains aux

barreaux de son lit et levant haut les jambes pour essayer de faire une culbute à l'envers. « Que fais-tu là, Nino ?

  • - Il faut bien que je m'entraîne un peu. Dans mon métier, si on reste trop longtemps tranquille, on perd ses moyens. Je ne veux pas retourner au cirque en marchant comme un ours !

    • - Rester tranquille, je crois que ça ne t'est jamais

arrivé! Pas même le lendemain de ton accident, tu te rappelles ?

  • - Si je me rappelle ! Vous m'ayez menacé de m'attacher dans mon lit !

  • - Et tu m'as répondu que tu savais défaire tous les nœuds ...

    • - La pure vérité, je vous jure, miss Flo ! »

II appelait souvent la jeune fille « Miss » parce qu'il

trouvait cela plus élégant. L'écuyère du cirque, dont le vrai nom était Jeanne Mouton, se présentait comme Miss Noble sur les affiches.

Au poste de garde, une visiteuse attendait, installée sur une petite chaise que sa volumineuse personne dépassait largement, de sorte qu'elle semblait assise en l'air. Il s'agissait de Mme de la Pacaudière, qui n'était ni malade ni soignante, mais amie et bienfaitrice de l'hôpital'. Un peu

encombrante parfois, l'excellente femme - mais si bonne qu'on ne lui refusait jamais rien. « Devinez, Flo, ce que j'ai imaginé pour nos petits ? Un puzzle, oui, un puzzle géant, avec je ne sais combien de pièces ! Ils pourront se mettre à plusieurs pour le faire, en se le passant de lit en lit. Une bonne idée, n'est-ce pas ? - Il me semble, madame, objecta Florence, qu'un puzzle de ces dimensions ne peut se construire que sur une grande table.

  • - J'ai tout prévu ! répliqua la visiteuse triomphante.

J'ai commandé une grande planche de contre-plaqué qu'on montera sur des tréteaux et qu'on pourra transporter d'un lit à l'autre. » Florence pensa à Caroline, l'infirmière de pédiatrie,

qui avait déjà si peu de place dans ses salles

...

Cette

énorme plaque n'était pas faite pour faciliter sa tâche. Mais on ne disait jamais non à Mme de la Pacaudière, qui prit le silence de la jeune fille pour un acquiescement.

« II faut que j'aille annoncer mon projet à votre camarade, dit-elle. Aidez-moi à me lever, mon enfant : je ne sais pourquoi, il me semble que j'ai pris un ou deux kilos depuis l'été. » Mme de la Pacaudière n'avait pas besoin de prendre

1. Voir Florence et l'étrange épidémie, dans la même collection.

quelques kilos pour peser un poids respectable. Florence l'aida à se remettre sur ses pieds. « Et Gilles ? Pas de nouvelles ? demanda-t-elle avant de s'éloigner. - Si, madame, excellentes. Tout va très bien; il est enchanté de son début de stage. - C'est anormal : d'après mon expérience les hommes ne sont jamais contents. Les femmes non plus, d'ailleurs! » Là-dessus elle s'éloigna majestueusement, pareille à un trois-mâts toutes voiles dehors. La journée finie, Florence retrouvait ses soucis; quoique dans l'hôpital on ne parlât plus guère de la disparition de la pince, malgré elle, elle y pensait encore.

Quelques jours plus tard, le portier, qui se chargeait de distribuer le courrier aux différents étages, lui remit un petit paquet oblong, portant des timbres américains. « On ne vous oublie pas, là-bas, Florence ! » dit-il d'un air malicieux. C'était évidemment l'envoi annoncé par Gilles. Bien que mourant d'envie de savoir ce qu'il contenait, elle voulut attendre d'être seule pour l'ouvrir. Le soir, dans sa chambre, elle s'assit devant sa table et développa l'objet avec précaution. Avec ravissement, elle découvrit un portefeuille de cuir fauve - sa couleur favorite. Dans l'angle étaient gravées les initiales F.M. Des larmes de joie montèrent aux yeux de la jeune

fille. F.M

Florence Martin! Que de fois elle avait elle-

... même griffonné ces initiales sur un bout de papier, en pensant au temps où elles seraient vraiment les siennes !

Mais ainsi gravées et venant de Gilles, elles étaient comme une promesse de bonheur. « Je ne me servirai pas de ce portefeuille -tous les jours, se dit-elle, j'aurais trop peur de l'abîmer! Et puis, surtout, je ne voudrais pas que tout le monde puisse voir

ces initiales, puisque je n'ai pas encore le droit de les porter. Ce cadeau sera un secret entre Gilles et moi. Je le rangerai ici, dans mon tiroir, et le regarderai quand je serai seule. » Elle mit les timbres de côté pour les donner aux petits malades de Caroline et froissa le papier dans la corbeille. Le lendemain, au petit déjeuner, Clotilde lui demanda:

« II paraît que tu as reçu un cadeau d'Amérique ?

  • - Qui te l'a dit ?

  • - Le portier, bien sûr. Il en était tellement content qu'il l'a raconté à tout le monde. Heureuse, Flo ?

    • - Très, très heureuse. »

Comme Florence ne lui disait pas en quoi consistait le cadeau, Caroline, discrète, ne posa pas de question. Son amie le lui montrerait plus tard, quand elle en aurait envie. La journée se passa sans incident. Vers le soir, on reçut une urgence, un couvreur qui était tombé d'un toit. Il avait eu la chance d'atterrir sur un tas de sable; cependant une de

ses jambes semblait assez mai en point. La radio décela une fracture et M. Martel décida de réduire celle-ci le soir même. « Assurez-vous, Flo, que tout est prêt là-haut, dit-il à la jeune infirmière. Et téléphonez à l'anesthésiste que j'aurai besoin de lui. »

Florence n'était pas remontée dans la salle d'opération depuis la disparition de la pince. Elle avait beau se dire qu'il faudrait bien y aller un jour ou l'autre, elle éprouvait une sensation désagréable à penser que le moment était venu. Elle téléphona à l'anesthésiste, puis, laissant Clotilde seule au poste de garde, s'engagea résolument dans l'escalier. La porte de la salle était fermée, comme toujours. Elle l'ouvrit et poussa un cri. Là, sous ses yeux, posée sur une petite table près de l'étuve, se trouvait la boîte qui contenait la pince de Martel! Un instant la jeune fille crut qu'elle rêvait. Puis elle s'approcha, souleva le couvercle de la boîte métallique.

Florence n'était pas remontée dans la salle d'opération depuis la disparition de la pince. Elle avait

C'était bien la pince, revenue comme par enchantement. Florence tremblait de la tête aux pieds. Il lui semblait qu'elle allait s'évanouir. Le premier moment de stupeur passé, elle tourna les talons, redescendit vivement à l'étage

inférieur et entra au poste de garde. Son expression effraya Clotilde. « Flo ! Que se passe-t-il ?

  • - Oh, Clotilde, elle est revenue !

  • - Revenue ? Qui donc ? » Florence balbutia :

« La pince de Martel ! Elle est là-haut, dans la salle

d'opération, sur la petite table ...

  • - Flo, ce n'est pas possible !

  • - Monte, Clotilde, je t'en supplie. Tu verras que je dis la vérité. »

Clotilde obéit. Quand elle redescendit, elle semblait stupéfaite, elle aussi. « C'est vrai, Flo, elle est là.

  • - Mais comment, comment est-elle revenue ?

  • - Elle a été vraisemblablement rapportée par la

personne qui l'avait prise. Tu vas annoncer la bonne

nouvelle au patron et à Mme Benoit ?

  • - Naturellement, et tout de suite ! »

Florence trouva ceux-ci dans le bureau de la surveillante. Quand elle leur apprit que la pince était revenue, ils parurent moins surpris qu'elle ne s'y attendait. Ils ne posèrent pas de questions, mais échangèrent un long regard. La jeune infirmière, un peu décontenancée, retourna dans son service. Comme toujours, le travail l'absorba au point de chasser toute autre pensée.

Le soir, en remontant de la cantine, elle rencontra

Robert. « Crois-moi, Flo, tu ferais mieux de tout raconter. Personne ne t'en voudra, tu peux en être sûre. Maintenant que tout le monde a compris ...

  • - A compris quoi ?

  • - Ne fais pas l'idiote ! » jeta l'interne en s'éloignant.

Que voulait-il dire? Faisait-il allusion à ce soupçon ridicule qui avait pu se porter sur Florence, le jour où la pince de Martel avait disparu ? Mais non, tout cela était fini, la pince retrouvée. Après tout, Robert ne le savait peut-être pas encore ?

Elle rentra dans sa chambre, ouvrit son tiroir et admira de nouveau le cadeau de Gilles. Comme ce portefeuille

était joli ! Et les lettres F.M

Elle les porta à ses lèvres

... puis commença à écrire au jeune médecin. Le lendemain matin, elle arrivait au poste de garde quand, à sa grande surprise, Sandra, la jeune aide- soignante, lui dit que Mme Benoit l'attendait dans son bureau. « Tu fais un tour dans les chambres, Sandra? Je pense que je n'en ai pas pour longtemps. » Elle frappa à la porte de la surveillante. Mme Benoit était assise à sa grande table, l'air grave et soucieux.

« Asseyez-vous, ma petite fille, dit-elle. Je vous demande d'avoir confiance en moi et de tout me dire. Après quoi je vous promets que nous n'en parlerons plus jamais.

  • - Vous dire quoi, madame ? interrogea Florence.

  • - Vous me comprenez parfaitement. La pince de M.

Martel a reparu : tout est pour le mieux. Mais on sait

maintenant que vous n'êtes pas étrangère à cette affaire.

  • - Moi ! »

Florence avait poussé un cri. La tête lui tournait; elle entendait Mme Benoit comme dans un songe.

« Tout est clair, ma pauvre petite. D'abord vous avez été la seule personne à monter au troisième le jour où la pince a disparu. L'idée nous est venue peu à peu que vous aviez pu confier cette pince au docteur Martin pour qu'il la présente lui-même à New York. Cependant nous n'en étions

pas sûrs

...

»

Florence l'interrompit. « Vous dites « nous », madame. Cela signifie, je

suppose, vous-même et le docteur Martel? » Mme Benoit ne répondit pas. Mais son silence était

une réponse. « Et maintenant ? interrogea Florence, la gorge serrée.

  • - Maintenant nous avons des preuves. Vous avez reçu

un paquet d'Amérique hier matin, je crois ?

  • - Oui, madame. Gilles Martin est pour moi, vous le

savez, un grand ami. Est-ce un crime s'il me gâte un peu?

  • - Certes non. Mais que contenait ce paquet ? »

Florence hésita. Il lui aurait été facile de montrer son portefeuille. Mais il y avait ces initiales, qui signaient en quelque sorte des fiançailles. Cela ne regardait personne d'autre qu'elle et lui. « Vous voyez, reprit Mme Benoit, vous ne pouvez pas répondre. Eh bien, je vais le faire à votre place, moi. Ce paquet est arrivé hier matin, or la pince de Martel s'est retrouvée à sa place hier après-midi. Et c'est vous-même qui l'avez découverte, comme vous aviez constaté sa disparition. Avouez que la coïncidence est singulière. »

Florence eut l'impression d'être prise dans un piège affreux. Tant pis : elle montrerait le portefeuille, elle laisserait voir les initiales. On la taquinerait sans doute, mais après tout, à Rouville, tout le monde était plus ou moins au courant.

« Ce que j'ai reçu, madame, c'est un portefeuille de cuir. Si vous voulez le voir, il se trouve dans le tiroir de ma commode. - Qui nous dit que ce portefeuille, vous ne le possédiez pas avant ? Il est étrange que vous ne l'ayez pas montré dès hier à vos camarades. Dites-moi la vérité tout simplement : ce paquet contenait la pince que le docteur Martin vous a renvoyée aussitôt après l'avoir présentée à ses nouveaux confrères. » Florence était trop bouleversée pour pouvoir se défendre. Ses mains tremblaient si fort qu'elle devait les appuyer sur ses genoux. « Vous êtes troublée, ma pauvre enfant, c'est naturel. Mais un peu de courage, parlez, tout s'arrangera. - Vous pensez vraiment ce que vous dites, madame ? » articula la jeune infirmière avec effort. Mme Benoit hocha la tête. « Et M. Martel ? - Lui aussi, sans doute, mais il ne vous en veut pas. Il sait d'ailleurs Gilles Martin trop honnête pour présenter cet instrument à qui que ce soit sans en nommer l'inventeur. En ce qui vous concerne, il a dit en souriant que l'amour faisait parfois commettre des actes qu'on n'aurait jamais commis autrement. Il considère que l'incident est clos, soyez-en

sûre

»

... Une seconde fois, Florence l'interrompît. « Excusez-moi, madame. Mais voulez-vous avoir

l'obligeance de me trouver au plus tôt une remplaçante ? » La surveillante s'exclama :

« Ma petite Florence ! vous ne voulez pas dire ...

  • - Je veux

dire que je souhaite partir le plus tôt

possible. Téléphonez, je vous prie, au bureau de placement de l'Ecole et signalez que c'est urgent.

  • - Mais, Florence ...

-

Je

ferai

mon

travail

jusqu'à

l'arrivée

de

ma

remplaçante. En attendant, veuillez faire préparer mes papiers.

  • - Ma petite fille

Mais où irez-vous ? Si vous tenez à

... partir, laissez-moi au moins demander au bureau de vous

procurer un bon poste.

  • - C'est inutile, madame, je me débrouillerai. »

La surveillante semblait atterrée. Elle était convaincue que la réaction de Florence confirmait sa culpabilité, mais elle ne pensait pas que l'affaire prendrait un tour aussi dramatique.

« N'oubliez pas, Florence, qu'ici tout le monde vous aime, que la porte de Rouville vous restera ouverte si un jour vous changez d'avis.

  • - Je vous remercie, madame », dit sèchement la jeune

fille. Elle se leva et sortit de la pièce sans prendre la main qu'on lui tendait.

IV DANS la salle à manger sombre, aux toiles cirées éraillées, Florence se remémorait les incidents

IV

DANS la salle à manger sombre, aux toiles cirées éraillées, Florence se remémorait les incidents des derniers jours. Elle avait eu de la chance : le bureau de placement de l'école avait pu fournir immédiatement une remplaçante et elle avait quitté Rouville dès le lendemain de sa décision. Elle n'avait fait d'adieux à personne, pas même à Clotilde ni à Sandra. Au passage le portier l'avait hélée :

« Alors, on part en voyage? Pas en Amérique, j'espère!» Elle avait continué sa route sans répondre.

N'appartenait-il pas, lui aussi, à ce Rouville qu'elle haïssait ? Elle avait pris le premier train pour Paris. Arrivant dans la grande ville à la fin de la journée, elle avait dû penser d'abord à se trouver un abri pour la nuit. Il lui eût été facile de se rendre au Centre d'accueil des infirmières, mais on lui aurait posé des questions. Elle se réfugia enfin dans un petit hôtel près de la gare. Celui-ci était peu engageant, sombre, pas même très propre, mais il avait un avantage - le principal à ses yeux - il n'était pas cher. « Vous prendrez le petit déjeuner ? » avait demandé le patron. Elle avait dit « oui » sans réfléchir. Le café était tiède, le pain rassis, le beurre un peu rance. Bah ! elle n'était là qu'en passant : elle trouverait sûrement bientôt une place. N'importe où, du moment que c'était loin de Rouville. Elle reprenait courage : elle ne voulait plus penser au passé, mais à l'avenir. Un nouveau problème l'inquiétait. La façon la plus simple de trouver un poste eût été de s'adresser au bureau de placement de l'école. Mais la directrice connaissait bien Mme Benoit; elle lui téléphonerait sûrement pour lui parler de Florence. La jeune fille ne le voulait à aucun prix. Elle tenait à disparaître complètement. Elle acheta un hebdomadaire spécialisé et parcourut les petites annonces. Quelques-unes attirèrent son attention; elle entra dans une cabine téléphonique et appela les hôpitaux qui demandaient du personnel qualifié. Partout la réponse fut la même : le poste était pourvu depuis plusieurs jours. Le lendemain fut une journée désespérante.

A Rouville, Florence gagnait bien sa vie, mais le mois précédent elle avait dû acheter un manteau et des chaussures, ce qui avait réduit son pécule. Sa chambre parisienne coûtait peu; elle se nourrissait dans un snack-bar de hot-dogs et de sandwiches. Mais quand le peu qui lui restait serait épuisé, que ferait-elle ? Le troisième jour, elle acheta de nouveau l'hebdomadaire qui restait son seul espoir. Un nouveau numéro venait de paraître; une des annonces lui sauta aux yeux. Dans un grand hôpital, à l'est de Paris, on demandait une infirmière pour un service de pédiatrie. On ajoutait que c'était urgent. Florence courut de nouveau au téléphone. Cette fois on lui apprit que le poste était encore vacant. On la pria de venir le plus tôt possible et de se présenter à la surveillante générale. Sans prendre le temps de passer à l'hôtel, elle s'informa des moyens de transport qui pouvaient la mener à Boisneuf (c'était le nom de l'établissement). Il fallait prendre deux autobus, l'un jusqu'à la sortie de Paris, l'autre qui, heureusement, s'arrêtait juste en face de l'hôpital. C'était un groupe de bâtiments tout neufs, dont l'aspect, à première vue, impressionna favorablement Florence. Elle entra au bureau, demanda à voir la surveillante générale. « Mme Vanel? Vous avez rendez-vous? Ah, c'est pour la place ! » Une employée la guida alors par d'interminables couloirs jusqu'à un ascenseur laqué de blanc qui la conduisit au premier étage. Comme elle en sortait, elle croisa une jeune femme qui, elle, se préparait à descendre. Elle avait l'air lasse et découragée.

« Vous venez aussi pour le poste ? demanda-t-elle à Florence. J'espère que vous aurez plus de chance que moi. Nous sommes déjà quatre à nous être présentées ce matin,

mais aucune de nous ne faisait l'affaire. Ils tiennent à ce qu'on ait une expérience en pédiatrie. » Le cœur de Florence battit plus fort. Cette expérience, elle l'avait, elle. Son premier poste au sortir de l'école d'infirmières avait été un hôpital d'enfants. Le bureau de la surveillante était clair, presque luxueux. Une grosse dame à lunettes se tenait assise derrière la table. « Prenez un siège, dit-elle d'une voix rude. Et répondez d'abord à ma question la plus importante. Avez- vous l'habitude de soigner des enfants ?

  • - J'ai fait mes débuts dans un service de pédiatrie,

madame.

  • - Où cela ?

  • - A la clinique Biaise, à Neuilly. » La grosse dame

s'adoucit visiblement. « C'est bon, cela, dit-elle. Mais vous ne venez pas de

là?

  • - Non, madame, je viens de l'hôpital de Rouville, dans les Yvelines.

    • - Connais pas. Et pourquoi en êtes-vous partie? »

L'entretien devenait dangereux. « Parce que je désirais me rapprocher de Paris », répondit la jeune infirmière.

La surveillante la regarda d'un air soupçonneux. « On ne vous a pas renvoyée, j'espère? demanda-t-elle.

  • - Non, madame, je suis partie de mon plein gré. Mais je ne voulais pas mécontenter mes chefs, qui

avaient été très bons pour moi, en leur disant que je chercherais une autre place. J'ai prétendu que je devais aller soigner ma grand-mère en province.

-

Hum ...

je n'aime pas beaucoup cela. Mais vos

intentions sont bonnes et je ne vous trahirai pas. D'ailleurs

Mme Richer me réclame avec tant d'insistance une infirmière en pédiatrie que je ne peux pas me montrer difficile. Vous avez de la famille à Paris ?

  • - Non, madame.

  • - Alors il faut penser à vous loger. Vous pouvez

habiter le quartier des infirmières ou prendre une chambre

en ville.

  • - Si c'est possible, je préférerais loger ici. »

La réponse parut satisfaire la surveillante. Elle se disait sans doute qu'une infirmière habitant l'hôpital risquait moins de passer ses soirées à des distractions frivoles. « Vous pouvez commencer immédiatement ? demanda-t-elle.

  • - Il faut que je retourne à Paris chercher ma valise.

  • - C'est juste. Allez-y, puis vous vous rendrez au

bâtiment B. Mme Richer, la surveillante du bâtiment, vous indiquera ce que vous avez à faire. » Florence reprit l'ascenseur et se retrouva au bout de l'immense couloir. Elle était soulagée d'avoir trouvé du travail, mais ces longs espaces froids la glaçaient. Les infirmières et les femmes de service qui la croisaient ne lui accordaient pas même un regard. Elle reprit ses autobus, regagna l'hôtel et appela un taxi pour transporter ses bagages. Tout à coup, elle eut un mouvement d'effroi : que pouvait coûter un taxi pour une telle distance ? Si elle n'avait pas de quoi le

payer, que ferait-elle? Bien sûr, elle pouvait aller au bureau et demander une avance sur son salaire (à propos, ce salaire, elle n'en avait même pas parlé !) pour les

quelques francs qui lui manqueraient. Mais une personne qui n'a pas le sou ne produit jamais bonne impression. Et elle tenait à être bien accueillie. Comme c'était loin, mon Dieu ! Et le compteur

montait, montait

Elle compta fébrilement l'argent qui lui

... restait : elle n'aurait pas assez, certainement. Tout à coup, elle sentit au fond de son sac un objet plat et dur qui s'était glissé dans la doublure. Une pièce de monnaie ! Si cela

pouvait être quelque chose d'assez important, dix francs, par exemple ... C'était cinq francs. Quand le taxi s'arrêta devant l'hôpital, elle constata qu'elle avait tout juste de quoi le payer. « Excusez-moi, balbutia-t-elle, j'ai l'argent de la course, mais pas un centime de plus. Je suis désolée Le chauffeur était sympathique. « Un joli sourire, dit-il, ça vaut bien un pourboire! » Florence chercha le bâtiment B, laissa sa valise au rez- de-chaussée et monta au quatrième, où se trouvait Mme Richer. C'était une femme déjà âgée, au visage avenant sous ses cheveux gris. « Ah, je suis heureuse de vous voir ! dit-elle à Florence. Si je vous demandais un service tout de suite, vous ne trouveriez pas que j'exagère ? - Certainement non, madame. - Alors venez avec moi. » Elle enfila un long couloir (toujours ces couloirs ! pensa Florence), s'arrêta au poste de garde et prit sur

...

»

une table le matériel nécessaire à une injection. Une jeune infirmière qui se trouvait là les regardait d'un air maussade. Une fois dehors, la surveillante expliqua :

« C'est une petite fille à qui nous devons faire deux injections intraveineuses par jour. Votre collègue, qui s'en est chargée ce matin, lui a fait peur. C'est une bonne infirmière, mais elle n'a pas l'habitude des enfants. Mme Vanel me dit que vous l'avez, vous. La petite refuse de se laisser faire : nous ne voudrions pas avoir à employer la force. » Elle poussa la porte d'une chambre où se trouvaient trois petites filles; deux d'entre elles bavardaient en riant; la troisième, une brunette toute bouclée recroquevillée dans son lit, regardait les nouvelles venues avec des yeux

terrifiés. « Je ne veux pas ! répétait-elle, je ne veux pas !

  • - Tu ne veux pas voir une gentille dame qui vient te faire une visite ? »

L'enfant les regarda d'un air soupçonneux. Mme Richer avait dissimulé ses instruments derrière son dos. Florence s'assit près du lit et sourit à la petite fille. « Comment t'appelles-tu ? demanda-t-elle.

  • - Andrée, dit l'enfant à mi-voix.

  • - Tu as une bien jolie poupée ! Elle est à toi ?

  • - Oui, c'est ma grande sœur qui me l'a donnée.

  • - Tu as une sœur ?

  • - J'en ai deux, une grande et une petite. J'ai aussi deux frères ! ajouta-t-elle avec fierté.

  • - Ils doivent te manquer beaucoup. Tu n'as pas hâte de les revoir ?

54
  • - Oh, si ! Et papa et maman. »

Le regard de l'enfant s'adoucissait. « Tu les reverras bientôt. Mais pour cela il faut guérir vite.

  • - Je veux bien guérir, dit Andrée.

  • - Alors il faut te laisser faire les piqûres.

  • - Ça me fait trop mal, répliqua l'enfant.

  • - Ça te fait mal parce que tu n'es pas sage. Tu bouges,

tu te débats. Tu ne veux pas que je te la fasse, moi, cette piqûre? » Andrée regarda Florence avec attention. « Vous n'êtes pas une infirmière, vous, déclara-t-elle. Alors je veux bien.

  • - Ecoute, je te propose un jeu. Je vais préparer ton

bras; pendant ce temps tu fermeras les yeux et tu compteras

tout doucement jusqu'à dix. Tu sais compter jusqu’à dix, je pense ?

  • - Oh, oui, et même jusqu'à cent !

  • - Alors ferme les yeux. »

Andrée obéit. Florence lia vivement la bande de caoutchouc, chercha la veine, badigeonna le bras d'alcool et enfonça l'aiguille.

« Six

sept

huit

» comptait l'enfant.

... A dix, elle ouvrit les yeux, l'air surpris. « Vous allez me la faire, la piqûre ?

...

...

  • - Terminé ! dit Florence en souriant.

  • - Maintenant, ajouta Mme Richer, tu vas dormir. Et

demain tu te laisseras faire sans rien dire, n'est-ce pas ?

  • - Oui, si c'est la dame, pas l'infirmière.

  • - Et si je venais te voir habillée en infirmière, que dirais-tu ?

    • - Si c'est vous, je ne dirai rien. »

Florence embrassa l'enfant, puis la poupée, et sortit de la pièce avec la surveillante. « Je vois que vous savez vous y prendre, dit Mme Richer. Demain je vous montrerai tout le service. Vous avez trois chambres de trois lits et deux de quatre. - Des cas graves ? interrogea la jeune fille. - Quelques-uns. Tenez, ici il y a un gamin de cinq ans que nous avons bien cru perdre d'une hépatite virale. Il est tiré d'affaire, mais nous ne sommes pas contents de la façon dont il se rétablit. Attendez, je vais voir s'il dort. » Elle ouvrit la porte d'une petite salle. Sur trois des oreillers reposaient trois têtes endormies. Au fond on apercevait un petit visage pâle avec de grands yeux noirs écarquillés. « Tu ne dors pas, Renaud? » demanda la surveillante à mi-voix. L'enfant secoua la tête. « Je ne peux pas », murmura-t-il. Mme Richer sortit, suivie de Florence, et referma la porte. « II dormira bientôt, dit-elle, je lui ai fait donner un sirop calmant. Mais il faudrait bien que ce petit retrouve un sommeil normal. Nous reparlerons de tout cela; pour le moment je vais vous indiquer la cantine et le portier montera vos bagages. » Elles arrivaient au bout du couloir, lorsqu'une porte s'ouvrit. Un grand jeune homme blond, maigre, le nez chaussé de grosses lunettes, s'avança dans leur direction. « Le docteur Viollet, un des internes de votre service», chuchota Mme Richer à Florence.

  • - Oh, si ! Et papa et maman. »

Le regard de l'enfant s'adoucissait. « Tu les reverras bientôt. Mais pour cela il faut guérir vite.

  • - Je veux bien guérir, dit Andrée.

  • - Alors il faut te laisser faire les piqûres.

  • - Ça me fait trop mal, répliqua l'enfant.

  • - Ça te fait mal parce que tu n'es pas sage. Tu bouges,

tu te débats. Tu ne veux pas que je te la fasse, moi, cette piqûre ? » Andrée regarda Florence avec attention. « Vous n'êtes pas une infirmière, vous, déclara-t-elle. Alors je veux bien.

  • - Ecoute, je te propose un jeu. Je vais préparer ton

bras; pendant ce temps tu fermeras les yeux et tu compteras

tout doucement jusqu'à dix. Tu sais compter jusqu’à dix, je pense ?

  • - Oh, oui, et même jusqu'à cent !

  • - Alors ferme les yeux. »

Andrée obéit. Florence lia vivement la bande de caoutchouc, chercha la veine, badigeonna le bras d'alcool et enfonça l'aiguille.

« Six

sept

huit

» comptait l'enfant.

... A dix, elle ouvrit les yeux, l'air surpris. « Vous allez me la faire, la piqûre ?

...

...

  • - Terminé ! dit Florence en souriant.

  • - Maintenant, ajouta Mme Richer, tu vas dormir. Et

demain tu te laisseras faire sans rien dire, n'est-ce pas ?

  • - Oui, si c'est la dame, pas l'infirmière.

  • - Et si je venais te voir habillée en infirmière, que dirais-tu ?

    • - Si c'est vous, je ne dirai rien. »

Florence embrassa l'enfant, puis la poupée, et sortit de la pièce avec la surveillante. « Je vois que vous savez vous y prendre, dit Mme Richer. Demain je vous montrerai tout le service. Vous avez trois chambres de trois lits et deux de quatre. - Des cas graves ? interrogea la jeune fille. - Quelques-uns. Tenez, ici il y a un gamin de cinq ans que nous avons bien cru perdre d'une hépatite virale. Il est tiré d'affaire, mais nous ne sommes pas contents de la façon dont il se rétablit. Attendez, je vais voir s'il dort. » Elle ouvrit la porte d'une petite salle. Sur trois des oreillers reposaient trois têtes endormies. Au fond on apercevait un petit visage pâle avec de grands yeux noirs écarquillés. « Tu ne dors pas, Renaud? » demanda la surveillante à mi-voix. L'enfant secoua la tête. « Je ne peux pas », murmura-t-il. Mme Richer sortit, suivie de Florence, et referma la porte. « II dormira bientôt, dit-elle, je lui ai fait donner un sirop calmant. Mais il faudrait bien que ce petit retrouve un sommeil normal. Nous reparlerons de tout cela; pour le moment je vais vous indiquer la cantine et le portier montera vos bagages. » Elles arrivaient au bout du couloir, lorsqu'une porte s'ouvrit. Un grand jeune homme blond, maigre, le nez chaussé de grosses lunettes, s'avança dans leur direction. « Le docteur Viollet, un des internes de votre service», chuchota Mme Richer à Florence.

Elle arrêta le jeune homme au passage. « Docteur, dit-elle, je vous présente Mlle Florence, la nouvelle infirmière de pédiatrie. - Ah? » fit-il d'un ton rogue. Il ajouta :

« J'espère qu'elle sera meilleure que la précédente », et poursuivit son chemin. « C'est un excellent praticien, dit la surveillante à la jeune fille. Mais pas très aimable, n'est-ce pas? C'est toujours la même chose : les médecins regardent les

infirmières du haut de leur grandeur

»

... Florence ne répondit pas. Elle pensait à Rouville, aux entretiens amicaux au poste de garde. Même Robert, s'il était parfois bien agaçant, ne considérait pas les infirmières comme des êtres inférieurs ! A la cantine, il n'y avait encore personne. Florence, qui dans ses allées et venues n'avait pas trouvé le temps de déjeuner, mourait de faim. Tout en dînant, elle se remémorait la journée : la surveillante générale, Mme Richer, l'interne blond aux grosses lunettes-Mais l'image qui dominait le tout était celle d'un petit visage pâle, du regard désespéré de deux grands yeux noirs.

V LA CHAMBRE qu'on attribua à Florence était assez grande, bien meublée, accompagnée d'une salle d'eau.

V

LA CHAMBRE qu'on attribua à Florence était assez grande, bien meublée, accompagnée d'une salle d'eau. Quand j'aurai des amis, je serai bien, ici, pensa la jeune infirmière. Elle défit vivement sa valise, s'assit devant sa table et commença à écrire à Gilles. Elle se trouvait là devant le plus délicat de ses problèmes : expliquer son départ au jeune médecin. Impossible de lui dire la vérité : pour lui comme pour elle, Rouville était quelque chose d'unique, le lieu de leurs meilleurs souvenirs. Mais eût-il toléré, lui, l'affront qu'on avait fait à Florence? Elle se félicitait

d'être partie; mais elle ne voulait pas que Gilles pût en souffrir. Finalement elle se décida. Le mieux était de dire qu'elle faisait un stage dans un hôpital d'enfants, près de Paris. Ce stage lui avait été proposé : Gilles absent, elle n'avait aucune raison de le refuser. C'était dur de mentir ainsi à son ami, mais quelle autre raison pouvait-elle invoquer sans risquer de l'inquiéter ? Un jour, plus tard, quand ils se retrouveraient, elle lui expliquerait tout. Pour le moment, elle se bornerait à envoyer sa lettre dès le lendemain matin, par exprès, afin qu'il ne risquât pas d'adresser encore du courrier à Rouville. Il lui avait dit qu'il lui écrirait le dimanche, étant trop occupé les autres jours; elle espérait que sa lettre lui arriverait au plus tard le samedi. Il fallait donc écrire sans laisser deviner la vérité. Florence lui décrivit l'hôpital de Boisneuf, superbe, ultramoderne. La surveillante générale n'était pas très agréable, mais heureusement celle du service, une Mme Richer, avait l'air d'une excellente femme. Florence avait seulement rencontré un des internes - un poseur, à ce qu'il lui semblait - mais elle ne connaissait pas encore ses nouvelles camarades ... En fait, jusqu'ici elle n'en avait vu aucune. A Rouville, quand il arrivait une « nouvelle » - surtout si celle-ci devait habiter l'hôpital - les autres s'efforçaient de lui faire bon accueil. Elle-même, le soir où Laure Duvalier était arrivée dans le service 1, était entrée quelques instants dans sa chambre pour lui souhaiter la bienvenue.

1. Voir Florence et l'infirmière sans passé, dans la même collection.

Ici, rien de pareil. Sans doute Boisneuf était-il trop grand pour faciliter la camaraderie. Sur le palier toutes les portes étaient fermées; on entendait un bruit de voix à l'intérieur des chambres, mais personne, visiblement, ne se souciait de la nouvelle venue. Florence en avait un peu de

peine, mais elle pensa que le lendemain tout irait mieux, et, la fatigue aidant, elle ne tarda pas à s'endormir. Le matin, en s'éveillant, elle entendit dans le couloir des allées et venues; ne voulant pas être une des dernières au petit déjeuner, elle fit vivement sa toilette et revêtit son uniforme. Un coup d'œil dans la glace lui confirma que tout allait bien. Elle se trouva sur le palier en face d'une jeune infirmière qui sortait aussi de sa chambre; elle reconnut celle qu'elle avait aperçue la veille au poste de garde avec Mme Richer. La nuit n'avait guère adouci son expression, elle semblait hautaine et un peu bougonne. C'est sans doute parce que je prends sa place en pédiatrie, pensa Florence. Résolue à faire les premiers pas, elle lui dit gentiment bonjour. L'autre répondit assez sèchement, puis l'examina avec attention. « Qu'est-ce que vous avez donc sur la tête ? demanda- t-elle.

- Mais

ma coiffe », répondit Florence surprise.

... Sa camarade se mit à rire. « Eh bien, je vous conseille de l'enlever avant de descendre. Il vaut mieux qu'on ne vous voie pas avec ça sur le crâne. Ça ne se porte plus, ces machins-là ! » Florence pensa à M. Martel qui aimait tant voir ses

infirmières pimpantes, la petite coiffe bien campée sur leurs cheveux. Il avait raison, se dit-elle. C'est beaucoup plus joli.

Cependant, voulant se conformer à l'usage, elle ôta sa coiffe et la laissa dans sa chambre. Quand elle revint, sa camarade semblait l'attendre. « D'où venez-vous donc? demanda-t-elle. Pas de Paris, évidemment.

  • - Je viens d'un petit hôpital dans les Yvelines.

  • - Je vois

fit l'autre avec un air de dédain, comme si

... cela expliquait bien des choses. Et comment vous appelez-

vous ?

  • - Florence. Et vous ?

  • - Irène Cordier. Autrefois, on ne nous appelait pas par

nos noms de baptême. Mais on prend de mauvaises

habitudes.

  • - Ah, oui ? balbutia Florence décontenancée.

— C'est vous, maintenant, qui allez assurer le service de pédiatrie ?

  • - Oui, c'est moi.

  • - Je m'en suis occupée pendant quelques jours, mais

Mme Richer a préféré avoir une spécialiste, fit-elle en appuyant ironiquement sur le mot. Ces surveillantes sont

des pestes ! ajouta-t-elle à mi-voix.

  • - Celle que j'ai rencontrée hier m'a semblé gentille.

  • - On voit que vous ne la connaissez pas ! Elle vous flatte parce que vous êtes nouvelle. Dans quelques jours

vous changerez d'avis.

  • - Elle s'occupe uniquement de la pédiatrie ?

  • - Non, aussi de l'étage inférieur. Moi, j'ai la chance de

lui échapper : je suis affectée au bâtiment A : maladies

infectieuses, section femmes. »

Quand elles arrivèrent à la cantine, une dizaine de visages curieux se tournèrent vers elles. « Mesdemoiselles, annonça Irène, je vous présente notre nouvelle infirmière. D'après Mme Richer, c'est un as en pédiatrie.

  • - Ah? fit l'une d'elles sans manifester beaucoup

d'intérêt.

  • - Elle vient, poursuivit Irène, d'un hôpital pour enfants où, paraît-il, elle a fait merveille.

    • - Ce n'était pas un hôpital pour enfants, rectifia

Florence. Mais j'ai fait un stage en pédiatrie au sortir de

l'école. D'ailleurs, j'aime beaucoup les petits.

  • - Eh bien, déclara Irène, ici vous serez servie ! Moi,

ces jours derniers j'ai cru en devenir folle ! Cette petite sotte qui ne voulait pas se laisser faire une piqûre. Ce gamin pourtant presque guéri, mais qui pleurniche toute la journée ...

  • - Ah, ça suffit ! interrompit sa voisine. Ne nous cassez

pas la tête avec vos histoires de malades. La cantine n'est

pas faite pour ça. Vous voici rentrée dans le service qui vous plaît, Irène, cela devrait vous suffire ! » Irène se tut. Florence poussa un soupir de soulagement: elle redoutait qu'une des infirmières lui posât des questions plus directes. Mais personne ne semblait s'occuper d'elle. Autour de la table, d'ailleurs, régnait un silence presque total. Toutes ces filles, qui se connaissaient sûrement depuis longtemps, ne manifestaient aucune camaraderie. Florence revoyait les repas joyeux de Rouville, les conversations avec Clotilde et Caroline. On s'intéressait aux malades des différents services; on demandait de leurs nouvelles, on était contente quand ils

allaient mieux. Ici, la conversation se réduisait à l'échange rare de quelque renseignement professionnel. Les infirmières paraissaient compétentes, mais peu amicales.

La jeune fille avait hâte de se trouver dans son service. La garde de nuit, une femme d'âge mûr, au visage paisible, l'attendait pour partir. « Comment s'est passée la nuit? interrogea Florence.

  • - Très bien dans l'ensemble. L'appendicite a dormi

comme un loir. La petite au bras cassé a appelé deux fois,

mais ce n'était rien : elle avait peur d'être seule.

  • - Et le petit garçon ? celui qui a des yeux si tristes ?

  • - Renaud ? dit la garde. Comment, vous le connaissez

déjà ? Il a dormi parce que je lui ai donné du sirop; sans ça

je vous parie qu'il n'aurait pas fermé l'œil de la

allaient mieux. Ici, la conversation se réduisait à l'échange rare de quelque renseignement professionnel. Les infirmières

nuit. Il réclame sa mère, c'est tout ce qu'il dit. Si ça continue, il finira par retomber malade. » Florence se promit de regarder le cas de plus près. Elle fit la connaissance de l'aide-soignante, Lise, une fille souriante aux cheveux roux. Celle-ci l'appela « Mademoiselle » et lui parla comme à une aînée. Au bout d'un moment, la jeune infirmière lui dit :

« Appelez-moi Florence, je vous en prie. Nous sommes appelées à travailler ensemble, n'est-ce pas ?

-

Oh, fit Lise, je n'oserais pas.

 

-

Pourquoi? Vous me trouvez trop vieille? Mais nous

devons être à peu près du même âge !

 

-

Oui, bien sûr. Seulement vous êtes infirmière, et moi

je ne suis qu'aide-soignante.

 

-

Qu'est-ce que cela fait ? Nous soignons les malades

toutes les deux. Est-ce que cela ne suffit pas pour être bonnes amies ?

Oh, si ! Je vous appellerai Florence quand on ne risquera pas de nous entendre. Sinon, que diraient les

-

autres !

-

Les autres ? quelles autres ?

 

-

D'abord Mlle Noémi, qui vous remplacera votre jour

de sortie. Et puis Mlle Alice, Mlle Irène. Et puis les

internes ...

 

-

Mais cela ne les regarde pas !

 

-

Il

faut vous

dire

...

Mme Vanel, la surveillante

générale, tient beaucoup à toutes ces choses-là.

-

Et Mme Richer?

 

-

Mme Richer est très gentille.

Seulement, vous

comprenez, elle doit obéir à Mme Vanel. C'est sa supérieure, n'est-ce pas ? » Florence trouvait tout cela bien compliqué. Mais elle

se promit de se conformer aux exigences de son nouveau poste. Ce matin-là, la petite malade récalcitrante de la veille laissa faire sa piqûre sans protester. Elle demanda seulement à Florence :

« Aujourd'hui vous avez l'air d'une infirmière, mais vous ne l'êtes pas pour de vrai, dites ? » Florence sourit. « Si j'en étais une pour de vrai, tu ne m'aimerais plus?» L'enfant la regarda avec attention, puis répondit :

« Je crois que si. » Dans la salle voisine, le petit Renaud restait pelotonné contre le mur, les yeux fermés. Son petit déjeuner était intact sur sa table. Quand Florence lui demanda s'il n'aimait pas les tartines de miel, s'il voulait autre chose, il murmura tout bas :

« Je veux maman. » Elle n'eut pas le temps de s'attarder, car on se rassemblait pour la visite. A côté du docteur Viollet, l'interne blond aux grosses lunettes, il y en avait un autre, plus petit, brun et frisé. Lise chuchota à Florence qu'il s'appelait le docteur Mingaud. Mme Richer lui présenta la nouvelle infirmière de pédiatrie. « Ah, bon », dit-il simplement. On commença à faire le tour des salles. Florence remarqua qu'aucun des deux médecins ne lui adressait la parole. Le docteur Mingaud demanda seulement à Mme Richer :

« Rien à signaler ? » Celle-ci répondit que non, que s'il y avait quelque chose de particulier, Mlle Florence le lui aurait dit. Il

ne regarda même pas la jeune infirmière et poursuivit la visite. Devant la petite fille aux boucles brunes, il interrogea :

« On a fini par réussir à lui faire sa piqûre sans recourir aux grands moyens ? - Oui, répondit Mme Richer. Mlle Florence s'y est si bien prise que ce matin l'enfant a accepté l'injection sans protester. » Florence espérait au moins un mot amical ou un sourire. Mais rien, pas même un regard. Au petit garçon triste, Viollet demanda simplement :

« Tu fais toujours la tête, toi ? » Naturellement il n'obtint pas de réponse. Mingaud adressa de loin un signe amical à Renaud qui ne parut même pas s'en apercevoir. Dans les salles suivantes, le même manège se renouvela. Mingaud semblait décidément plus sympathique que Viollet. mais il était sans doute moins ancien ou moins diplômé que celui-ci, qui ne manquait pas de le lui faire sentir. A Rouville, après la visite, toute l'équipe se réunissait généralement au poste de garde. On échangeait les réflexions qu'on n'avait pas voulu faire devant les malades. Après, s'il restait un peu de temps, on bavardait un moment. Robert racontait souvent une histoire : il essayait de choquer Mme Benoit, qui le connaissait trop bien pour s'en formaliser. Ici, quand les médecins parlaient aux infirmières, c'était pour leur donner un ordre, sur un ton bref qui n'admettait pas de réplique. M. Martel, lui, disait pourtant que les infirmières, vivant en contact direct avec

les malades, en avaient souvent beaucoup à apprendre à ceux qui ne faisaient que passer. Au bout de quelques jours, Florence constata qu'elle s'habituait mal à cette atmosphère rigide. Hors des salles, elle n'avait personne à qui parler. Mme Richer était gentille, mais elle semblait toujours se tenir sur la défensive, comme si elle redoutait de se voir reprocher une familiarité déplacée. Malgré elle, les pensées de la jeune fille revenaient souvent à Rouville, à la camaraderie qui régnait entre tous; du patron aux femmes de service. On avait conscience de travailler tous ensemble, dans un même but. Ici on ne pouvait rien reprocher à personne : les malades étaient très bien soignés, la tenue de l'hôpital impeccable. Mais l'ambiance manquait de chaleur. La première lettre de Gilles arriva. Il semblait un peu surpris du brusque changement que lui avait annoncé Florence. « Mais, ajoutait-il, je pense que tu as eu raison

d'accepter ce stage. Toi qui aimes tant les enfants, tu dois être heureuse en pédiatrie. Parle-moi un peu du nouveau milieu dans lequel tu te trouves, de tes médecins, de tes

camarades

»

... Florence préférait ne rien dire de trop précis sur ce sujet. Elle se rattrapa en parlant de ses malades. C'était un point qui intéressait toujours Gilles. Du côté professionnel, elle avait des satisfactions. Les petits l'aimaient; ils semblaient contents de la voir entrer dans leur chambre. Quand elle en avait le temps, elle parlait avec eux, leur apprenait un jeu, leur racontait une

Elle semblait n'avoir fait aucun progrès pour gagner sa confiance. -

70

histoire. Pour le moment elle n'avait pas de cas inquiétants. Pourtant il en était un à qui elle pensait plus souvent qu'aux autres : c'était le petit Renaud. Au bout de quelques jours, elle semblait n'avoir fait aucun progrès pour gagner sa confiance. Il n'avait jamais faim, il ne dormait que grâce à des somnifères. Elle se risqua à parler de lui au docteur Mingaud, plus accessible et plus compréhensif que son confrère. « Ne vous tourmentez pas, répondit-il. Cet enfant est guéri; encore quelques jours et nous pourrons l'envoyer en convalescence. Ensuite il rentrera chez lui, et tout ira bien.» Mingaud disait vrai : Renaud était presque guéri. Mais Florence voulait découvrir la raison de sa tristesse. Un soir, en venant l'embrasser, elle s'aperçut qu'il sanglotait. Elle passa un bras autour de ses épaules.

« Qu'as-tu, mon petit Renaud? lui demanda-t-elle tout bas pour ne pas. éveiller les autres. Il faut me le dire, mon chéri, je pourrai peut-être t'aider. » II laissa aller sa tête contre la poitrine de la jeune

infirmière et murmura : « Maman, maman

...

»

Elle savait maintenant ce qui tourmentait le petit

garçon : c'était l'absence de sa mère. Mais pourquoi celle-ci ne venait-elle jamais le voir? N'habitait-elle pas la région ?

Etait-elle malade, ou

le pire ?

... Elle résolut d'interroger la surveillante.

VI LE LENDEMAIN après-midi, pour la première fois, Renaud reçut une visite. En entrant dans la

VI

LE LENDEMAIN après-midi, pour la première fois, Renaud reçut une visite. En entrant dans la chambre au milieu de la journée,. Florence vit deux personnes assises à son chevet. C'étaient un homme entre deux âges, assez gras, déjà un peu chauve, et une femme maigre, très maquillée, les cheveux teints en blond vif. Au premier abord, ni l'un ni l'autre ne fut sympathique à la jeune fille. L'enfant, lui, restait blotti dans son coin, l'air plus triste que jamais. « Vous êtes les parents de notre petit Renaud? » demanda aimablement Florence. Ce fut la femme qui répondit :

« Nous sommes M. et Mme Siebel, son oncle et sa tante. Mais c'est la même chose, n'est-ce pas, Renaud ? » ajouta-t-elle en adressant à l'enfant un sourire un peu pincé. Florence remarqua que Renaud ne rendait pas le sourire.

« Le pauvre petit n'a plus que nous au monde », dit le gros homme en poussant un soupir. Les trois voisins de Renaud avaient également des visiteurs. On leur avait apporté des cadeaux : un jeu de construction, un livre d'images. Renaud, lui aussi, avait un paquet, mais il ne l'avait même pas ouvert : l'objet restait posé sur ses pieds, toujours enveloppé de son papier rouge et or. L'enfant restait immobile, sans dire un mot, regardant les visiteurs de ses yeux tristes. La jeune infirmière s'éloigna. Elle était plutôt contente de penser que ces gens déplaisants n'étaient pas les parents de Renaud. Mais si vraiment il n'avait qu'eux au monde, elle le plaignait de tout son cœur. Après leur départ, elle demanda au petit garçon :

« Eh bien, Renaud, tu as reçu des visites! Tu es content? » Cette fois il leva la tête vers elle. « Je ne les aime pas, déclara-t-il. D'abord je ne les connais pas.

  • - Pourtant ce sont ton oncle et ta tante.

  • - Je veux maman. »

II fondit en larmes. Florence le prit dans ses bras et essaya de le consoler. Elle imaginait une situation tragique:

la mère morte, sans doute, le père

mort ou disparu, l'enfant ne se remettant pas du choc ...

« Renaud, mon chéri

» murmura-t-elle.

... Quand enfin il se calma, elle se rendit tout droit chez

la surveillante. « Excusez-moi de vous déranger, madame, mais je

pense que c'est important.

  • - De quoi s'agit-il ? demanda Mme Richer.

  • - Je voudrais vous parler d'un de nos petits malades,

Renaud. » Mme Richer parut surprise. « Mais il va mieux, n'est-ce pas? Le docteur Mingaud

me disait hier ...

  • - Il va mieux, en effet. Mais ce petit est toujours triste.

Vous ne le voyez qu'en passant, vous ne pouvez pas vous rendre compte. Il ne rit jamais, il ne joue pas, il ne parle pas aux autres enfants. Il passe son temps à réclamer sa mère. Malheureusement je crois qu'elle est morte.

  • - Qu'est-ce qui vous fait penser cela ?

  • - Son oncle et sa tante, M. et Mme Siebel, qui sont

venus le voir aujourd'hui, m'ont dit qu'ils étaient sa seule famille.

  • - Je ne suis pas très au courant de la situation. Mais je

dois descendre au bureau des entrées. Je consulterai son dossier; je verrai si M. et Mme Siebel sont les personnes à prévenir en cas d'accident. » Un moment plus tard, la surveillante vint trouver Florence au poste de garde. « La mère du petit Renaud est bien vivante, dit-elle. Si elle ne vient pas le voir, c'est parce qu'elle est tombée malade en même temps que lui : ces hépatites, comme vous savez, sont souvent contagieuses. Elle a

été hospitalisée ici le même jour que lui. Seulement, bien entendu, la mère se trouve dans un service de femmes, au pavillon A, tandis que l'enfant est chez nous. - Il n'y a donc aucune communication entre les pavillons ?» Mme Richer secoua la tête. « Cela dépend de la bonne volonté du personnel. Si la mère a demandé des nouvelles de son fils, on lui en a certainement donné. - Et cet enfant qui réclame constamment sa mère, personne n'a pensé à le tranquilliser ? Il me semble que si les infirmières s'en donnaient la peine ... - Vous savez qu'ici les services sont très indépendants. » Florence était outrée. Elle commençait à connaître le caractère de Mme Richer : une brave femme, certainement, mais vivant dans la crainte continuelle d'un blâme. « L'infirmière qui s'est occupée du service pendant quelques jours avant votre arrivée ne s'intéressait guère à ses malades individuellement. Elle trouvait cet enfant difficile, grognon ... - Elle n'avait pas remarqué qu'il réclamait constamment sa mère ?

- Oh, elle a bien dû s'en apercevoir. Mais il y a des enfants qui appellent leur mère à tout propos, sans que cela signifie grand-chose. Et elle ne savait pas que la mère se

trouvait dans cet hôpital

»

... Florence réfléchissait. « II y a une autre chose qui m'étonne, dit-elle. Renaud a reçu la visite d'un oncle et d'une tante; comment se fait-il

qu'ils ne lui aient pas parlé de sa mère ?

  • - Ils ne s'entendent peut-être pas avec elle. On voit de ces situations dans les familles. »

Florence comprit qu'elle n'avait rien à attendre de Mme Richer, sinon quelques paroles vagues. Dès cet instant elle résolut d'entrer elle-même en contact avec la mère de Renaud. « Vous avez regardé comment elle s'appelle? demanda-t-elle à la surveillante.

  • - Elle s'appelle Mme Fraysse, avec un y. J'ai vu le

nom dans son dossier. Elle vient de Seine-et- Marne; j'ai

oublié le nom de l'endroit.

  • - Celui de la maman me suffit. Ce soir il est trop tard,

mais dès demain matin j'irai lui parler. » Mme Richer se tut. Florence descendit à la cantine. Après le dîner, n'ayant personne avec qui bavarder, elle remonta dans sa chambre et relut la lettre de Gilles. Puis elle passa un long moment à regarder son portefeuille - ce portefeuille qui avait été à l'origine de ses soucis, mais qui malgré tout restait son bien le plus précieux. Le lendemain matin, comme elle l'avait décidé, elle se rendit au pavillon A, et demanda Mme Fraysse. Le portier lui indiqua le second étage; elle se rendit aussitôt au poste de garde. L'infirmière qui s'y trouvait tournait le dos à la porte, en entendant un bruit de pas, elle se retourna vivement, et Florence reconnut Irène. Après un instant de surprise, celle-ci reprit son air dédaigneux. Il était évident qu'elle ne pardonnait pas à Florence d'avoir réussi, le premier soir, à faire sans difficulté la piqûre de la petite récalcitrante, alors

qu'elle-même y avait échoué. Elle se vengeait à sa

manière, en affectant le mépris. « Vous désirez ? demanda- t-elle froidement.

  • - Je voudrais voir une malade de votre service, une Mme Fraysse.

    • - Vous la connaissez ?

    • - Non, mais je m'occupe de son petit garçon et

j'aimerais ...

  • - Cela ne me regarde pas, coupa Irène. Je ne me mêle

pas de votre service, et je vous serais reconnaissante de ne pas vous mêler du mien. »

Florence rougit. « Pourriez-vous au moins, demanda-t-elle, dire à cette

malade que son fils va beaucoup mieux ?

  • - Si elle a demandé de ses nouvelles, on lui en a

donné.

  • - Et elle, comment va-t-elle ?

  • - Je ne m'occupe pas de vos malades, vous n'avez pas

à vous occuper des miens. » Elle lui tourna de nouveau le dos - volontairement cette fois - et se remit à son travail. Florence aurait aimé lui dire ce qu'elle pensait de sa conduite, mais l'indignation lui serrait la gorge; elle sortit du poste sans un mot.

Je trouverai un moyen, pensait-elle. Je verrai la mère de Renaud ! En descendant, elle passa au bureau des entrées. On y connaissait certainement le numéro de la salle où se trouvait Mme Fraysse. Dès qu'un malade arrivait dans un service, on communiquait son numéro de chambré à la secrétaire, pour qu'elle pût diriger les appels téléphoniques et les visites.

« Mme Fraysse

répéta la jeune fille. Tiens, justement

... Mme Richer m'a parlé d'elle hier. Elle a été hospitalisée en même temps que son fils. L'enfant est chez vous, je pense. La mère est au pavillon A, second étage, chambre 208. » Florence remercia et remonta prendre son service. Elle

connaissait maintenant le numéro de la personne qu'elle désirait voir - mais comment arriver jusqu'à elle malgré l'opposition d'Irène ? Tout à coup une idée lui vint : les visites! Pendant les visites, on ne refusait l'accès des chambres à personne. Oui, c'était là le meilleur moyen. Le jour même, laissant le poste à Lise, elle retourna au pavillon A, monta au second et chercha la chambre 208. Elle -était encore dans le corridor quand elle vit apparaître Irène. « Que venez-vous faire ici? demanda celle-ci d'un ton irrité. Je vous avais défendu de venir dans mon service.

  • - C'est l'heure des visites, répondit tranquillement

Florence. J'ai parfaitement le droit d'en faire une.

  • - Vous m'avez dit vous-même que vous ne connaissiez pas cette malade.

  • - Y a-t-il à Boisneuf un règlement exigeant que l'on connaisse les gens pour aller les voir ?

  • - Il y a un règlement qui interdit d'entrer dans une chambre quand son occupant a besoin de repos.

  • - En ce cas, vous auriez dû mettre un écriteau sur la porte. Je constate qu'il n'y en a pas. »

Les yeux d'Irène lancèrent des éclairs, mais, ne trouvant rien à répondre, elle tourna les talons et s'éloigna. Florence frappa doucement à la porte 208 et entra.

79

Dans la petite salle il y avait deux lits. Le premier était occupé par une jeune fille très brune, aux yeux vifs; un homme était assis à son chevet. Dans le second, plus proche de la fenêtre, se trouvait une femme d'une quarantaine d'années, fortement charpentée, dont les cheveux très clairs contrastaient avec un teint hâlé de campagnarde. La jeune infirmière s'avança et lui sourit. « Vous êtes Mme Fraysse? interrogea-t-elle.

  • - Elle-même. Qu'est-ce que

? »

... Elle avait l'air épouvanté. Florence l'interrompit. « Je suis l'infirmière de Renaud. C'est de sa part que je viens. » Deux grosses larmes roulèrent sur les joues rondes. « II va très bien, poursuivit Florence. Dans quelques jours il sera complètement guéri. » Cette fois le visage hâlé se détendit. « Dieu merci! murmura Mme Fraysse. On m'a dit une fois qu'il allait mieux, que je ne devais pas me tourmenter.

Mais en pareil cas on ne dit pas toujours la vérité, n'est-ce pas ?

  • - Eh bien,

c'est

la vérité pure. Mais, dites-moi,

Renaud a eu hier la visite de parents à vous, M. et Mme

Siebel. Ils ne vous ont pas donné de nouvelles fraîches? » Mme Fraysse secoua la tête.

« Je ne les ai pas vus, dit-elle. Ainsi ils sont venus

...

sont venus

...

»

ils

Elle fit un effort et se reprit.

« Mademoiselle

...

mon petit Renaud

...

parle quelquefois de moi ?

est-ce qu'il

  • - Quelquefois ? Mais il vous réclame sans cesse. Il

ne se rend certainement pas compte que vous êtes dans

cet hôpital, tout près de lui.

  • - C'est vrai : quand on nous a emmenés, il était très

mal, il ne se rendait même pas bien compte de ce qui se passait autour de lui. J'ai eu si peur, mademoiselle! Mon

petit Renaud

Alors c'est vous qui le soignez? J'en suis

... contente : vous paraissez si gentille. Dites-lui que je ne

peux pas encore venir le voir, mais que ce sera pour bientôt, que je pense à lui et que je l'embrasse.

  • - Attendez, j'ai une idée. Est-ce qu'il sait lire ?

  • - Pas très bien; il lit seulement les grosses lettres,

celles des titres. Avec celles-là il se débrouille assez facilement.

  • - Eh bien, vous avez ici du papier, moi j'ai un stylo

dans ma poche. Vous allez lui écrire quelques mots -oh, pas grand-chose, mais en majuscules, puisqu'il les comprend. Je lui donnerai la lettre immédiatement. » Mme Fraysse, avec application, traça quelques mots en gros caractères. « BONS BAISERS A BIENTOT MAMAN. » Puis elle plia le billet et le remit à Florence. « Je reviendrai vous voir demain, promit la jeune fille. Et après-demain si je peux. Ainsi, tous les deux, vous vous sentirez moins seuls. »

En passant devant le poste de garde, Florence aperçut Irène qui fit semblant de ne pas la voir. A peine arrivée dans son service, elle se dirigea vers la chambre de Renaud. Comme toujours, ses voisins jouaient et bavardaient entre eux; lui, tourné vers le mur, ruminait sa peine. « J'ai quelque chose pour toi, Renaud », dit Florence.

:

Il haussa les épaules, comme pour montrer que cela lui était égal. « Une lettre, poursuivit la jeune infirmière. De la part de ta maman », ajouta-t-elle. Cette fois l'enfant se retourna; ses yeux avaient une expression anxieuse, incrédule. « Tu l'as vue ? » demanda-t-il. Elle lui tendit le billet. Même avec les majuscules il était moins habile que ne le pensait sa mère. Cependant il parvint à déchiffrer les quelques mots et fondit en larmes. Mais c'étaient des larmes de joie.

VII QUAND , le lendemain, Florence entra dans la chambre de Renaud, le petit garçon l'attendait

VII

QUAND, le lendemain, Florence entra dans la chambre de Renaud, le petit garçon l'attendait avec impatience. Il était assis dans son lit et tenait à la main une feuille de papier. « Regarde ! dit-il en la lui tendant. J'ai fait un beau dessin pour maman !» Florence prit le papier. « Qu'est-ce que ça-représente ? » demanda-t-elle. Renaud parut choqué de la question. « Tu ne vois pas ? C'est une fusée, une grande fusée pour aller dans le ciel. Elle est en train de s'envoler; il y a des flammes par-dessous. Autour, il y a les gens qui regardent. C'est joli, hein ?

  • - Très joli ! affirma Florence, qui ne distinguait pas

grand-chose.

  • - Ça m'a donné du mal, expliqua Renaud, parce que je

n'avais pas de papier. Chariot m'en a prêté. » Chariot était un des garçon? qui partageaient sa

chambre. Ainsi, cette fois, les gamins avaient fait connaissance. Il avait suffi que Renaud reçût un mot de sa mère pour qu'il redevînt un enfant comme les autres, prêt à se lier avec ceux qui l'entouraient. « Chariot est gentil, ajouta Renaud; il m'a donné une feuille de son bel album - la première, celle sur laquelle il n'y a que des lettres. Comme ça on n'a pas abîmé les images. C'est un très joli papier, tu vois, mais il glisse, alors le crayon ne va pas toujours là où on voudrait. » Jamais Florence n'avait entendu le petit malade parler autant. Elle se dit que la guérison était proche. « Tu vas voir maman 1 Tu lui apporteras mon dessin tout de suite !

  • - Ce matin je n'ai pas le temps. Mais cet après-midi je

te le promets. » Elle sortit de la chambre; en refermant la porte, elle entendit des éclats de rire. Après le déjeuner, quand les visiteurs commencèrent à arriver, elle se rendit au pavillon A. Le rez-de-chaussée du pavillon A était occupé par un service d'hommes. Comme Florence approchait, elle aperçut une silhouette massive qui se glissait le long du mur. Chose étrange, elle avait l'impression de la reconnaître. Mais l'homme se dissimula rapidement à l'angle du mur. Ce ne fut qu'en le dépassant qu'elle entendit une voix familière :

« Mademoiselle Flo ! » La silhouette se détacha du mur et Florence reconnut Camus, le clochard de Rouville. Elle était si heureuse de revoir un visage amical qu'elle lui tendit les deux mains. Camus les secoua avec énergie.

« Mademoiselle Flo! répéta-t-il. Ça, par exemple! S'y a un endroit où je m'attendais pas à vous rencontrer ! c'est bien ici !

  • - Mais vous-même, Camus, qu'y faites-vous? Et ce

pied bandé? Vous vous êtes blessé? Pourquoi vous a-t-on envoyé à Boisneuf ?

  • - Doucement, doucement! fit le clochard. Je peux pas

tout vous raconter à la fois ! Mon pied, c'est toute une

histoire. Vous vous rappelez ce gars à qui j'avais donné mon sang 1 ?

  • - Si je me rappelle ! Un chauffeur de poids lourds, n'est-ce pas ?

  • - Tout juste. Et un brave type, mademoiselle Flo. Il m'avait promis de m'emmener dans son camion jusqu’à

Nice." Les fleurs, la mer, et tout et tout. Moi, j'y croyais pas : les gens vous disent des choses, comme ça, et puis après ils y pensent plus.

  • - Vous lui aviez tout de même sauvé la vie^ observa Florence.

    • - Oui, oui

...

Et y devait être bon, mon sang : si vous

voyiez le gars, il a une de ces mines! Bref, j'y avais donné

mon adresse, sous le pont, au cas où me trouver ! Assez chic, hein ?

...

Eh ben il est venu

  • - Il vous devait bien ça, remarqua Florence.

1. Voir Florence et l'infirmière sans passé, dans la même collection.

  • - Y m'a donné rendez-vous huit jours plus tard, à la

sortie de Paris. Pas la sortie du côté de Rouville - juste l'opposé, vous comprenez?

  • - En effet, la route directe de Nice ne passe pas par Rouville !

    • - J'ai pris le train jusqu'à Paris, et puis le métro. Ça,

on peut vraiment dire que c'est une belle saleté ! J'avais

oublié à quoi ça ressemblait : y avait bien quinze ans que j'y avais pas mis les pieds.

  • - Et vous avez retrouvé votre chauffeur ?

  • - Bien sûr! Seulement, ces grosses machines, moi,

mademoiselle Flo, j'en ai pas l'habitude. Le siège était tellement haut! y avait des marches comme une

échelle ...

J'ai dégringolé et je me suis tordu la patte. Alors

le copain y m'a ramassé et y m'a amené au premier hôpital

qu'on a trouvé.

  • - Qui était Boisneuf ? » Camus fit signe que oui.

« Moi, poursuivit-il, je croyais que ça serait comme à Rouville. Des infirmières du tonnerre, des docteurs gentils comme tout. Ils vous taquinaient bien un peu, mais c'était jamais méchant, pas vrai ? Ici, ah, là, là ! Le patron, on le voit jamais, les internes y vous regardent comme si vous étiez de la bouse de vache. Les infirmières, je les croise

dans le couloir, je leur dis bonjour bien gentiment - vous connaissez Camus, il est toujours galant avec les dames. Elles me répondent : « Allez vous coucher », comme à un clebs !

  • - Pauvre Camus ! dit Florence.

  • - Mais vous, mademoiselle Flo, demanda le clochard,

qu'est-ce que vous faites dans cette boîte ?

  • - Mon métier : je soigne des malades.

  • - Vous vous y plaisez, ici ? » Florence secoua la tête.

« Pourquoi que vous êtes partie, hein ? J'étais encore à l'hôpital, moi, à ce moment-là. Un beau jour je vous

cherche partout; on me dit que vous n'y êtes plus. Personne n'avait l'air de savoir ce que vous étiez devenue. Mlle Clotilde m'a dit que vous étiez allée soigner votre grand- mère. Maintenant je vois bien qu'elle ne voulait pas me dire la vérité.

  • - Je suis partie, Camus, parce qu'on n'avait plus

confiance en moi.

  • - Plus confiance ! c'est pas possible ! »

Florence regrettait déjà d'en avoir trop dit. Mais Camus reprenait : « Je vous aime bien, moi, mademoiselle Flo. Quand

- Vous vous y plaisez, ici ? » Florence secoua la tête. « Pourquoi que vous

y a eu l'histoire de cette maudite pince, on m'a dit que vous m'aviez défendu toutes griffes dehors. Ça s'oublie pas, ça, vous savez. » II soupira :

« Ça en a fait, du grabuge, cette affaire ! Heureusement que tout s'est expliqué !

  • - Expliqué? Que voulez-vous dire? La pince a été

retrouvée, mais on ne sait toujours pas comment elle avait disparu. » Camus «'exclama :

« Mais si, mademoiselle Flo, on le sait ! C'est vrai :

vous étiez déjà partie

Vous vous rappelez Nino, le gosse

... du cirque ? Il vous aimait bien aussi, celui-là. Il disait

toujours : Miss Flo, avec son air tout doux, tout doux, elle serait capable de dresser un tigre !

  • - Et alors ? demanda Florence impatiente.

  • - Eh bien, ce gamin-là, il était curieux, comme

beaucoup de gosses. Il entendait parler de cette pince, il avait envie de voir à quoi elle ressemblait. Lui, pour

monter au troisième, il avait pas besoin de l'ascenseur ni de l'escalier : il a grimpé par la fenêtre. C'était son métier, après tout.

  • - Et il a pris la pince ? balbutia la jeune fille.

  • - Il l'a emportée pour mieux la regarder dans son lit.

Quand il a vu que ça faisait toute une histoire, il a voulu

aller la remettre. Seulement, il voulait pas qu'on le voie, alors il a attendu une occasion. » Florence restait stupéfaite. Au moment de cette vilaine affaire, personne n'avait pensé à Nino, qui commençait seulement à se lever. Pourtant il était le seul, en effet, à pouvoir atteindre la salle d'opération sans laisser de traces ...

Florence se sentit tout à coup comme délivrée d'un poids immense. Ainsi la lumière était faite enfin ! Pourtant elle ne pouvait pas oublier qu'on l'avait soupçonnée, elle. Heureusement Camus l'ignorait. Le personnel de Rouville avait gardé le silence. « Comment a-t-on su, pour Nino? interrogea-t-elle. - Juste avant de partir en convalo, il l'a raconté au docteur Crépin. Il était plutôt fier, vous pensez, de son escalade ! il voulait montrer qu'il n'avait pas perdu son agilité. » A ce moment, l'infirmière du service apparut au bout du couloir. « Vous allez voir, chuchota le clochard. Un vrai

dragon. A la niche, Camus ! Oh, mais je ne lui ferai pas ce plaisir : je file ! On se reverra, dites ?

  • - Promis ! » murmura-t-elle.

Camus disparut à l'angle du mur. L'infirmière regarda

Florence d'un air moqueur. « Vous avez de belles relations, à ce que je vois ! railla-t-elle.

  • - C'est un de mes anciens malades. Un peu original, c'est vrai, mais un brave homme au fond.

    • - Un brave homme! Laissez-moi rire! Un brave

homme qui passe son temps à traîner dans les couloirs dans l'espoir de trouver quelque chose à voler ! Avec ça, il est d'une insolence ! J'espère qu'on m'en débarrassera bientôt.» Florence ne répondit pas. Elle s'était attardée à parler avec Camus et remonta dans son service. Un peu plus tard seulement, elle trouva un moment pour aller voir Mme Fraysse.

Celle-ci, en l'apercevant, leva vers elle des yeux pleins d'espoir. « C'est le facteur ! dit gaiement Florence. Et j'ai une lettre pour vous ! ajouta-t-elle en tirant de sa poche le papier de Renaud. Il a fait ce dessin à votre intention. » Mme Fraysse déplia le papier et le regarda avec émotion. « Mon Renaud chéri ! Il dessine bien, n'est-ce pas ? Regardez-moi cette fusée qui pointe vers le ciel ! - Vous êtes plus habile que moi, déclara la jeune infirmière en riant. J'ai eu besoin de ses explications pour

comprendre qu'il s'agissait d'une fusée. - Mais les gamins de cet âge ne pensent qu'à ça ! A la

maison il en fabrique avec des bouts de bois

...

C'est lui qui

vous a dit que c'était pour moi ? - Naturellement! Maintenant écrivez-lui encore quelques mots; demain, si je peux m'esquiver un moment, je vous apporterai un autre dessin. » Pendant deux jours, Florence servit ainsi d'intermédiaire entre la mère et le fils. Renaud allait de mieux en mieux; il était question de le laisser partir à la fin de la semaine. Mme Fraysse semblait préoccupée. « Si on le renvoie avant moi, dit-elle à Florence, je ne

sais trop comment je vais m'arranger. Il faut que je demande à mon mari de trouver quelqu'un pour s'occuper du petit en m'attendant. - Votre mari ne vient pas vous voir ? - Il le voudrait bien, le pauvre! Mais nous avons une ferme à Champigny, près de La Ferté-sous-Jouarre. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est que le travail d'une ferme; on ne s'appartient vraiment pas. Moi je

n'ai pas de téléphone dans cette chambre, alors il demande des nouvelles par le standard. Il y a bien là-bas une vieille qui fait le ménage et la cuisine en mon absence,

mais je ne me fie pas assez à elle pour lui laisser la garde de Renaud.

  • - Est-ce que son oncle et sa tante - ceux qui sont venus le voir samedi - ne pourraient pas le prendre chez

eux quelques jours ?

- Ceux-là

...

»

A la façon dont Mme Fraysse prononçait ces mots, on voyait qu'elle ne portait pas les Siebel dans son cœur.

Florence n'osait pas la questionner. Mais tout à coup Mme Fraysse se décida.

« II faut que je vous dise quelque chose, mademoiselle Florence. Je ne suis pas la vraie mère de Renaud. S'il faut tout vous avouer, je ne suis que sa nourrice.

  • - Mais il vous aime comme si vous étiez vraiment sa

mère - et c'est ce qui compte, n'est-ce pas ? Vous l'avez chez vous depuis longtemps ?

  • - Presque depuis sa naissance. Ses parents étaient

dans les affaires et perpétuellement retenus à Paris par leur magasin. Comme l'enfant paraissait un peu délicat, le médecin leur a conseillé de le mettre en nourrice à la

campagne. Quelqu'un leur a parlé de moi et ils me l'ont amené. Il n'avait alors que quelques mois. Il était si mignon que je me suis tout de suite attachée à lui.

  • - Ses parents ne s'en occupaient pas ?

  • - Oh, si ! ils l'aimaient beaucoup; ils venaient le voir

toutes les fois que cela leur était possible. Seulement -Renaud venait d'avoir un an - ils ont dû aller en Tunisie pour leurs affaires. Leur avion est tombé en Méditerranée; on n'a repêché que des cadavres. Si vous

saviez comme j'ai pleuré en apprenant que mon chéri serait orphelin !

  • - L'oncle et la tante vous l'ont laissé ?

  • - L'oncle et la tante ! ils se souciaient bien de lui à ce moment-là ! Les parents n'avaient pas laissé grand-chose -

en fait, ils n'avaient pas même tout à fait fini de payer leur magasin. Mais ça, nous nous en moquions ! Nous n'avions pas d'enfant : le destin nous en donnait un, voilà tout. Je l'ai élevé comme s'il était vraiment mon fils.

  • - Et lui, sait-il la vérité ?

  • - J'ai essayé de lui expliquer; je ne voulais pas qu'un

jour il l'apprenne brutalement - à l'école, par exemple. Mais il est trop jeune pour comprendre; à ses yeux, je suis sa maman, voilà tout.

  • - Les Siebel ne s'intéressaient pas à lui ?

  • - Pas le moins du monde. J'aimais mieux cela :

autrement ils auraient pu vouloir me le reprendre. Mais ils étaient bien trop égoïstes pour cela. Renaud a grandi à la campagne, avec nous. Du bébé chétif qu'il était, le voilà devenu un beau petit garçon, solide, avec des joues bien rouges. Vous ne pouvez pas vous en rendre compte maintenant; je pense qu'il a changé depuis qu'il est malade. Mais ça reviendra, vous verrez. Nous pensions le mettre

l'an prochain à l'école du village et l'envoyer plus tard dans un bon collège.

  • - Eh bien, tout cela va se réaliser. Dans quelques jours

il sera chez vous et vous l'y rejoindrez bientôt. Mais le temps passe; il faut que je parte. A demain, madame, et surtout ne vous tourmentez pas : tout va bien. » Cependant, en se retournant sur le seuil, Florence s'aperçut que la malade pleurait.

A la fin de la journée, M. et Mme Siebel revinrent voir leur neveu. Ils lui avaient apporté un jeu de construction. Renaud remercia poliment et posa le jeu sur son lit. « Ce petit est vraiment difficile, dit plus tard Mme Siebel à la jeune infirmière. Aujourd'hui il avait l'air moins maussade, mais on a beau lui faire des cadeaux, il ne semble même pas s'en apercevoir. » Elle-même, vis-à-vis de l'enfant, avait une attitude guindée, maladroite. Quand elle lui souriait, on sentait que le sourire manquait de spontanéité. La jovialité de son mari, elle aussi, semblait forcée. Ils ne l'aiment pas, pensait Florence. Sans doute viennent-ils à l'hôpital par devoir, parce qu'on va toujours voir un malade. Mais dès que Renaud sera guéri, ils l'oublieront. Et c'est probablement ce qu'ils peuvent faire de mieux.

VIII LA RÉVÉLATION de Camus avait bouleversé Florence. Ainsi, à présent, on connaissait le voleur de

VIII

LA RÉVÉLATION de Camus avait bouleversé Florence.

Ainsi, à présent, on connaissait le voleur de la pince ! Le

petit Nino, avec son visage innocent

Mais pouvait-on

... même le dire vraiment coupable? Il avait agi par curiosité, sans penser mal faire, sans se rendre compte que son enfantillage pouvait avoir des suites aussi graves. Sans doute avait-il toujours eu l'intention de remettre la pince à sa place-Le geste de Nino avait probablement eu une autre raison : la fierté de l'exploit accompli. Lui qui avait tant craint, après sa blessure, de ne pas pouvoir reprendre son métier d'acrobate, une escalade comme celle-là avait dû le rassurer.

Florence n'en voulait pas à Nino. Au contraire, la

pensée du gamin faisait surgir devant elle une multitude d'images heureuses : la bonne camaraderie, l'hôpital pareil à une grande famille ...

Ses amis de Rouville

Les reverrait-elle jamais?

... Maintenant qu'ils connaissaient la vérité sur l'affaire de la pince, ils avaient peut-être des remords d'avoir soupçonné Florence. Si on la regrettait, comment le lui aurait-on fait savoir, puisque personne, là-bas, ne connaissait son adresse? Et si elle-même, un jour, retournait les voir ? Mais à cette seule pensée toute sa fierté blessée se rebiffait. Faire des avances à ceux qui l'avaient ainsi traitée? Plutôt mourir! La présence de Camus, qu'elle rencontrait chaque jour en se rendant chez Mme Fraysse, rendait ses regrets plus cuisants. Quand retournerait-il à Rouville, lui ? Pas de longtemps, sans doute. Le régime qu'on lui faisait suivre à Boisneuf ne risquait guère de réveiller son ulcère. De toute façon, avant son départ, elle lui ferait promettre de ne dire à personne qu'il l'avait vue. Pour ne pas évoquer le passé, elle lui racontait les menus faits de son service. L'histoire du petit Renaud frappa beaucoup le clochard. « Je voudrais bien le voir, moi, ce gamin. D'abord ça me distrairait; je m'embête tant dans cette boîte, mademoiselle Flo ! Comment vous pouvez le supporter, vous, ça me dépasse. Si j'ai le malheur de dire deux mots à un autre malade, crac ! voilà l'infirmière qui me tombe dessus. Et quand je dis « l'infirmière », je suis poli; moi j'appelle plutôt ça un chameau - sauf votre

respect, bien entendu. Tenez, l'autre matin, y en avait

une qu'avait l'air moins pimbêche, je me risque à y demander quelque chose - bien gentiment, je vous promets, mademoiselle Flo ...

  • - Ce que vous lui avez demandé, je le devine. Une

cigarette, un petit bout de cigarette. Est-ce que je me trompe ?

  • - Avouez que c'est pas bien méchant ! Faut toujours essayer, des fois que ça pourrait prendre ...

  • - Mais à Rouville on ne vous en donnait pas non plus, puisque cela vous est défendu.

  • - Non, mais on se fâchait pas, on riait. On disait : « Ce sacré Camus, avec ses cigarettes ! » Ici, à voir comme elle

m'a répondu, vous auriez cru que j'avais assassiné père et

mère ...

Alors, vous comprenez, parler avec un gosse, ça me

ferait du bien. » Florence se mit à rire :

« Je ne savais pas que vous aimiez tant les enfants, Camus.

  • - Bien sûr que je les aime ! Vous voulez savoir

pourquoi j'en ai pas ? Tout simplement parce que j'ai jamais

rencontré de fille assez bien pour être leur mère !

  • - Vous êtes peut-être trop difficile, Camus.

  • - Peut-être bien. Mais en attendant je m'amuse avec

les gosses des autres. A Rouville, quand je passe devant l'école au moment de la sortie, y sont toujours au moins dix à me regarder. Moi j'approche pas, pas que la maîtresse elle m'a pas à la bonne. « Un clochard ! » qu'elle dit. Elle me toucherait pas avec des pincettes ! Alors moi je me mets de l'autre côté de la rue et je leur z-y fais des grimaces. « Regardez pas, qu'elle dit, c'est

« pas drôle. » Alors, si c'est pas drôle, pourquoi qu'y

rient comme des bossus, les mômes ? Y en a même un sais pas si je devrais vous le dire ...

...

  • - Vous savez bien qu'on peut tout me dire

Camus.

je

  • - C'est vrai, ça. De toute façon je vous dirai pas son

nom, alors y a pas de risque. Eh ben, y ramasse tous les mégots de son père et il les met pour moi sur un petit mur. C'est gentil, hein ? L'ennui, c'est que le père y doit être radin : y reste jamais grand-chose. » Florence riait de bon cœur. Camus poursuivit : « Alors, quand c'est que je le vois, votre gamin ?

  • - Je crains que ce ne soit pas possible, mon pauvre

Camus. Vous savez comme -moi qu'ici on ne doit pas

circuler d'un service à l'autre sans raison valable. - Ayez pas peur, je m'arrangerai ! » fit le clochard d un air malin. Le lendemain, en effet, à l'heure des visites, Florence vit apparaître au poste de garde un singulier personnage, vêtu d'un manteau de drap noir trop long pour lui. Son col était relevé jusqu'aux oreilles; il le rabattit et la jeune fille poussa une exclamation :

« Camus!

  • - En chair et en os, mademoiselle Flo ! dit-il avec un large sourire. Je vous avais bien dit que j& viendrais; là- dessous mon infirmière, la rossé, elle risquait pas de me reconnaître.

    • - Mais ce manteau

...

Où l'avez-vous trouvé ?

  • - Au vestiaire des toubibs, pardi ! Le patron est au

labo avec les deux internes; ils en ont sûrement pour tout l'après-midi. Alors j'y ai emprunté son manteau. Oui, oui, je sais ce que vous allez me dire : le manteau

il est pas à vous, vous aviez pas le droit de le prendre. Mais j'ai fait que l'emprunter; y s'en apercevra même pas. Attendez, j'ai pas fini ! » II tira de sa poche un tube de couleur et se peinturlura le nez et les joues en rouge. « Ne me dites pas que cela aussi, vous l'avez trouvé au vestiaire des médecins ! - Non, à la pharmacie : y se servent de ça pour marquer leurs étiquettes. Ils en ont toute une provision. Je suis beau, comme ça, mademoiselle Flo. Allez, menez-moi à la chambre de votre gamin. » Il releva son col pour cacher son maquillage. Mais en entrant dans la chambre des enfants, il ouvrit tout grand son pardessus : il était habillé d'une longue blouse d'infirmier, barbouillée ça et là d'animaux bizarres, de lunes et de soleils.

il est pas à vous, vous aviez pas le droit de le prendre. Mais j'ai fait

Il s'avança tout droit vers Renaud, que Florence lui avait décrit. « C'est toi que je viens voir, lui dit-il. Tu t'appelles bien Renaud, hein ? Ta mère me l'avait dit. - Tu connais maman ? demanda aussitôt l'enfant. - Bien sûr; D’abord, Camus, il connaît tout le monde. C'est elle qui m'a dit que t'aurais peut-être envie de voir un clown. » Jetant son pardessus sur une chaise, il commença à faire des grimaces et des cabrioles. Renaud riait, les trois autres malades aussi. En semaine, dans l'après-midi, ils ne recevaient presque jamais de visites, et ce spectacle inattendu les enchantait. Florence, elle aussi, s'en amusait. Mais elle était un peu inquiète malgré tout, et au bout d'un moment elle rappela le clochard à l'ordre.

« II faut tout de même penser à aller rendre ce manteau, Camus. On ne vous l'a pas « prêté » pour toute la journée.

  • - Je vous dis que les toubibs sont occupés. La

pimbêche aussi. J'ai choisi mon moment. Il est pas fou, Camus! » Elle le décida enfin à quitter les enfants. Comme il s'arrêtait au poste de garde pour se démaquiller, il déclara :

« Ce petit-là, il demanderait qu'à rire. Si c'est pas une pitié de mettre la mère d'un côté, le gosse de l'autre! Encore une invention des hôpitaux, ce machin-là! » Camus parti. Florence constata qu'il lui restait encore un moment pour rendre visite à Mme Fraysse. Elle lui raconterait la visite du clown; la mère serait heureuse du plaisir de son enfant. A sa grande stupéfaction, elle la trouva à nouveau en larmes.

« Qu'y a-t-il donc ? » demanda-t-elle inquiète.

Mme Fraysse sanglotait :

« C'est fini, mademoiselle Florence ! " Ils sont venus

me voir

...

" Ils " partent dans trois jours pour les sports

d'hiver

...

" Ils " pensent que le médecin leur permettra

d'emmener Renaud

» « Ils », évidemment, c'étaient M. et Mme Siebel. « Mais, dit Florence, je ne vois rien d'inquiétant à cela. Vous vous demandiez justement qui pourrait s'occuper de l'enfant en attendant votre retour. Un séjour en montagne ne pourra lui faire que du bien. Ils vous le rendront en parfaite forme. - Ils ne me le rendront pas ! gémit Mme Fraysse en pleurant de plus belle.

...

  • - Pourquoi dites-vous cela ? Ils ne semblent pas

s'intéresser à leur neveu au point de vouloir tout à coup vous le reprendre. » Mme Fraysse essuya ses larmes. « II vaut mieux que je vous dise tout, mademoiselle

Florence. Puisque vous avez la gentillesse de m'écouter ... C'est vrai qu'ils ne se sont jamais occupés de l'enfant - du moins jusqu'au mois dernier.

  • - Parce qu'il a été malade ? » Mme Fraysse secoua la

tête.

« Sa maladie ! Ils s'en moqueraient bien ! Seulement voilà : Renaud avait une autre tante - une grand-tante plutôt, du côté de son père. Les Siebel ne la connaissaient même pas. Il faut vous dire qu'elle habitait très loin, au Brésil. Elle était gentille : elle m'écrivait de temps en temps pour avoir des nouvelles du petit, pour

savoir s'il ne manquait de rien; elle lui envoyait

toujours un cadeau pour Noël. Seulement elle vient de mourir. C'est un notaire de Paris qui me l'a fait savoir. Il m'a écrit qu'elle laissait toute sa fortune à Renaud.

  • - Cela va vous aider, je suppose ?

  • - Oui, au début nous nous sommes dit que cela nous

permettrait de payer de belles études au gamin. Nous ne

nous doutions pas que c'était une très, très grosse fortune.

  • - Et alors?

  • - Alors les Siebel l'ont appris, et c'est à ce

moment-là que Renaud a commencé à exister pour eux. Ils ont décidé de l'élever - et de gérer sa fortune, bien entendu!» Florence se taisait. Elle s'expliquait maintenant le désespoir de Mme Fraysse. Les Siebel, apparentés à

l'enfant, pourraient sans doute obtenir sa garde sans difficulté. Sa garde - et la gérance de sa fortune! La jeune infirmière n'entendait rien aux problèmes juridiques, mais la situation lui semblait assez claire. De toute évidence le premier acte d'autorité des Siebel consisterait à éloigner l'enfant de cette femme qu'il semblait trop aimer.

« Pauvre petit

murmura Florence. Et pauvre femme !

... » ajouta-t-elle si bas que personne ne l'entendit. « Ils m'ont avertie, poursuivit Mme Fraysse, de leur décision de prendre Renaud. Ils l'auraient peut-être déjà fait si nous n'étions pas, lui et moi, tombés malades. Le transport de Renaud à l'hôpital a naturellement retardé leurs projets. Mais maintenant il est guéri; il doit quitter Boisneuf dans quelques jours. Alors ils le prendront et je ne le verrai plus - plus jamais ! » Elle ajouta :

« Si encore je pensais qu'il pouvait être plus heureux avec eux, je me résignerais peut-être. Mais ils ne l'aiment pas, mademoiselle Florence! Quoi qu'ils fassent pour lui, il lui manquera toujours ce dont il a le plus besoin : l'amour maternel ! » Florence sentait que cette femme avait raison. Mais comment la consoler ? Que lui dire ? « Pour le moment, hasarda-t-elle, ils n'ont parlé que de l'emmener quelques jours aux sports d'hiver. Ils veulent peut-être voir si Renaud peut s'attacher à eux. Ils lui offrent ce séjour à la montagne; ils veulent donc tout de même lui faire plaisir. - Croyez-vous ? fit amèrement Mme Fraysse. Ils ont

l'habitude d'y aller tous les ans, ils y retrouvent des amis. Ils doivent même en vouloir à Renaud d'avoir retardé leur départ de quelques jours. Mais ce qu'ils veulent éviter par- dessus tout, c'est que l'enfant revienne à la maison, cette maison qui a toujours été la sienne. » Incapable d'endiguer ce flot de larmes, Florence laissa la pauvre femme désespérée. S'il était au moins possible de gagner quelques jours ! se disait-elle. Les Siebel partiraient sans Renaud, Mme Fraysse guérirait à son tour et aurait lé temps de revoir son fils ... Elle en venait à souhaiter que l'enfant fît une rechute - une toute petite rechute, sans danger - qui permettrait de gagner ces quelques jours. Le soir, elle prit la température de Renaud. Celle-ci était absolument normale. L'enfant paraissait gai; il

Elle lui demanda s'il avait aimé le clown.

103

savait qu'il devait partir pour la montagne avec son oncle et sa tante, et semblait s'y résigner. « J'aimerais mieux aller tout de suite chez nous, dit-il à Florence. Mais ça ne se peut pas tant que maman n'est pas guérie aussi. Mon oncle est venu; il m'a expliqué que nous

ne partions pas pour longtemps. » Florence ne voulut pas le détromper. Elle lui demanda s'il avait aimé le clown; les yeux de l'enfant brillèrent. « II reviendra, dis ?

  • - Bien sûr.

  • - Il fait aussi le clown à maman ? Ça la fait rire ?

  • - Naturellement.

  • - Ça serait encore mieux si nous pouvions le regarder tous les deux ensemble, maman et moi.

    • - Ça viendra, n'aie pas peur. »

Le lendemain matin, l'interne, après avoir regardé la feuille de température de l'enfant, déclara :

« Cinq jours entiers sans la moindre fièvre, c'est parfait. Ses parents m'ont demandé de le laisser sortir après-demain; je vais leur dire que je suis d'accord. » Après-demain ! pensa Florence avec effroi. Elle partageait l'angoisse de Mme Fraysse. Deux jours encore, et ces deux êtres qui s'aimaient tant seraient séparés, peut-être pour toujours. La journée du lendemain s'écoula lentement. La jeune infirmière accomplissait sa tâche avec conscience, mais son esprit était ailleurs. Même Camus, qu'elle rencontra devant le pavillon des hommes, remarqua son air préoccupé. « Y a quelque chose qui va pas, mademoiselle Flo ? - On emmène mon petit Renaud demain. Son oncle et

sa tante viennent le chercher.

  • - Pour de bon ?

  • - Oui, pour de bon.

  • - Mais c'est pas possible ! Dites donc, si on enlevait le

petit, vous et moi ? » Elle ne put s'empêcher de sourire. « Vous avez envie d'aller en prison, Camus ? » II se gratta la tête. « En prison, j'y suis encore jamais allé. Mais c'est peut-être pas si mal, après tout. Pas pire que cette sale boîte, en tout cas ! » ajouta-t-il en englobant les murs dans un grand geste de mépris.

Elle le quitta attristée. Elle en venait à rêver les choses les plus folles : que Renaud fût ruiné tout à coup que son

oncle et sa tante cessent de s'occuper de lui

Tout cela,

... bien sûr, était impossible. Mais si on pouvait au moins

gagner quelques jours, attendre que Mme Fraysse fût guérie ...

Tout à coup une idée germa dans l'esprit de Florence. Elle commença par la repousser : jamais, dans sa vie d'infirmière, elle n'avait même imaginé une chose pareille.

Elle savait que c'était mal

...

Et pourtant elle sentait l'idée

prendre corps. Quand elle releva les températures, ce soir-là, Renaud avait 37°, comme tous les soirs depuis quelques jours. Il était seulement un peu agité par la perspective du départ.

« Tiens ! fit-elle en secouant le thermomètre, la température est un peu remontée. Tu ne te sens pas bien ?

  • - Si, dit l'enfant. Enfin je ne sais pas. Je n'ai pas du tout sommeil. »

Elle prit la feuille de température au pied du lit et, d'une main qui tremblait un peu, elle écrivit : 38°. En remontant, elle relut la dernière lettre de Gilles. Ce qu'elle faisait était mal, sans doute. Pourtant, dans son cœur, elle avait la certitude qu'il l'approuverait. Le lendemain matin, la garde de nuit dit à Florence que l'enfant s'était agité vers le matin. « II avait un peu de température hier soir, dit la jeune fille. J'espère que c'est passé. » Cependant, un moment plus tard, elle inscrivit encore :

38°.

Quand le docteur Viollet passa la visite, il jeta, comme chaque jour, un coup d'œil à la feuille de température. « Tiens, tiens, dit-il, ce gamin fait une petite poussée de fièvre. Vous n'avez rien remarqué d'autre ?

  • - La garde m'a dit qu'il s'était agité,

  • - Allons, bon ! j'espère qu'il ne va pas repiquer! Il faut attendre quelques jours. A propos, est-ce que sa famille ne devait pas l'emmener aujourd'hui ?

    • - Si, docteur.

    • - Pour ça, pas question, hein? S'il doit nous faire une

rechute, j'aime mieux que ce soit ici. Je ne le laisserai pas sortir avant une semaine. »

Florence se demandait comment les Siebel prendraient la nouvelle. Seraient-ils désolés ou furieux ? Ce fut la colère qui l'emporta. « Voilà les ennuis qui commencent ! grommela Mme Siebel. Vous êtes sûre, mademoiselle, qu'il ne peut pas sortir ce soir ?

  • - Le médecin a parlé de huit jours.

  • - Huit jours ! Nous n'allons pas passer une semaine

à l'attendre ! D'abord je ne veux pas manquer la course de dimanche. Et puis les chambres sont retenues. Ça va nous coûter cher. - Oui, admit son mari, mais pense à ce que cela nous rapportera. Qu'est-ce que le prix d'une chambre à côté

d'une fortune comme celle-là ? Pars si tu veux, moi je reste. - Je ne veux pas partir toute seule. Tu n'as qu'à dire au médecin de nous avertir quand nous pourrons venir le chercher. De toute façon, nous ne devons rester qu'une quinzaine absents. - Un peu plus, si la neige est bonne, rectifia M. Siebel.

  • - On verra.

En tout cas, l'important est qu'il ne

retourne pas chez cette femme. Elle est capable de faire des histoires : elle tient à l'argent, elle aussi. » Florence annonça à Renaud qu'il ne partait pas. Il en parut enchanté. « Peut-être que comme ça je quitterai l'hôpital en même temps que maman. Et nous irons tout droit à la maison », dit-il d'un air joyeux.

IX UN PEU plus tard, la jeune infirmière alla annoncer la nouvelle à Mme Fraysse. «

IX

UN PEU plus tard, la jeune infirmière alla annoncer la nouvelle à Mme Fraysse. « Renaud ne part pas ! lui dit- elle.

- Quoi? " ils " le laissent! s'exclama la pauvre femme incrédule. - Non, mais l'enfant a fait un peu de fièvre; le médecin ne juge pas prudent de le laisser sortir avant huit jours. »

La réaction

de

la mère

fut différente de celle des

Siebel. « Ce n'est pas grave, au moins? interrogea-t-elle avec

inquiétude.

- Non, non, ne vous tourmentez pas : une petite poussée fébrile de rien du tout. Mais le médecin pense qu'un long voyage n'est pas indiqué avant au moins huit jours. » Le visage de Mme Fraysse s'éclaira. « Huit jours! mais alors je serai peut-être guérie, moi aussi ! Ce matin on m'a permis de me lever un bon moment. Demain j'aurai l'autorisation de faire un tour dans le couloir. Oh, si je pouvais aller le voir, mademoiselle Florence! Je sais bien qu'à l'hôpital les enfants n'ont pas le droit d'entrer dans les chambres des malades, mais les malades qui se lèvent peuvent peut-être entrer chez les enfants. - Je tâcherai d'arranger ça », promit Florence. Elle ne voulait pas en parler à Mme Richer, bien que celle-ci la traitât toujours avec gentillesse, mais la pauvre surveillante était incapable de prendre une décision sans consulter tout l'hôpital. Rassemblant son courage, Florence s'adressa donc au docteur Mingaud, le petit interne brun, qui décidément était plus abordable que l'autre. « Ma foi, dit celui-ci, je n'y vois pas d'inconvénient. Il me semble naturel que la mère ait hâte de revoir son fils. » Quand la jeune fille annonça à Renaud la visite de sa mère, le petit garçon eut une explosion de joie. Il se dressa sur son lit, applaudissant, chantant à tue-tête. « Calme-toi, calme-toi, dit la jeune infirmière. Tu vas faire remonter ta température ! » Le mot « température » la ramena à son souci principal. Elle ne pouvait pas poursuivre longtemps son mensonge. Et si l'interne, étonné de cette fièvre inattendue,

examinait le petit malade de plus près? Elle se voyait déjà convaincue de supercherie, accusée devant tout l'hôpital - et avec raison, cette fois ! Pourtant elle ne regrettait rien. La réunion de la mère et du fils l'émut jusqu'au fond du cœur. Mme Fraysse se tenait debout sur le seuil, tremblante, comme si elle n'osait pas avancer. Renaud l'aperçut et poussa un grand cri :

« Maman ! » Quelques instants plus tard, ils étaient dans les bras l'un de l'autre. Le petit garçon serrait sa mère à l'étouffer. Puis il échafaudait des projets :

« On ne se quittera plus jamais, dis, maman. On retournera tous les deux à la ferme. Je suis sûr que papa s'est occupé de mes bêtes.

  • - Bien sûr, mon chéri.

  • - Même des musaraignes? Il n'aime pas beaucoup les musaraignes.

    • - Il s'en est occupé tout de même, pour te faire plaisir.

    • - Et Faraud ? tu crois qu'il me reconnaîtra ?

  • - Naturellement. Les chiens reconnaissent toujours leur maître.

    • - Même après si longtemps ?

    • - Oui, même après très, très longtemps.

    • - Des semaines et des mois ?

    • - Même des années. »

  • Quand Renaud avait parlé de choses et d'autres, le même refrain revenait toujours :

    « Tu me le promets, maman, qu'on ne se séparera plus? Plus jamais, jamais ? » Mme Fraysse essuyait ses larmes.

    « Pourquoi tu pleures, maman ? Puisqu'on est guéris

    tous les deux, on quittera l'hôpital le même jour. On prendra le train, papa viendra nous chercher à la gare avec

    la camionnette

    »

    ... Si en effet ils pouvaient partir le même jour ! pensait

    Florence. Que les Siebel ne puissent pas revenir ce jour-là,

    que Renaud retrouve la ferme

    Ils n'auraient peut-être pas

    ... le cœur de l'en arracher. Serait-il impossible qu'ils s'occupent de l'argent, puisque c'est cela qui les intéresse, et qu'ils laissent Renaud à sa mère ? Ce soir-là, ce fut le docteur Viollet qui vint faire la

    contre-visite. Florence se hasarda à lui exposer le cas. Puisque Renaud allait bien, ne pouvait-il partir deux jours plus tôt, en même temps que sa mère ? L'interne haussa les épaules.

    « Qu'est-ce' que vous allez me chercher là ? J'ai dit huit jours, ce sera huit jours.

    • - Mais cela ne peut faire que du bien à ce petit de passer quelques jours chez lui.

      • - Chez lui, chez lui

    ...

    Cette femme n'est même pas sa

    mère, c'est une nourrice ! D'ailleurs l'oncle et la tante sont

    décidés à emmener le petit directement.

    • - Il me semble pourtant ...

    • - Ce qu'il vous semble n'a pas d'importance. Ne vous

    occupez donc pas des affaires privées des malades. Vous êtes ici pour les soigner; le reste ne vous regarde pas. » II s'éloigna, toujours raide. Florence pensait qu'à

    Rouville les choses ne se seraient pas passées ainsi. On s'intéressait aux malades même en dehors de leur cas médical. Combien de fois n'avait-elle pas vu Mme Benoit ou M. Martel écouter une confidence,

    112

    donner un conseil judicieux, parfois éviter un drame ! Même Robert, l'éternel farceur, savait montrer du cœur à l'occasion. Le lendemain matin, au pied de l'escalier, elle trouva Camus qui guettait son passage. N'ayant plus à se rendre

    chez Mme Fraysse, elle ne traversait plus le vestibule des hommes, mais le clochard savait à quel moment elle remontait de la cantine et en profitait pour l'interpeller. Ce jour-là, il semblait de particulièrement mauvaise humeur. Cela lui arrivait souvent : il trouvait toujours un motif pour se plaindre : tantôt la cuisine - qui pourtant était bonne -, tantôt l'attitude méprisante des infirmières - là il n'avait peut-être pas tout à fait tort. « Que se passe-t-il, mon pauvre Camus ? On vous a encore fait des misères?

    • - Des misères, ça j'en ai l'habitude. Mais une

    insulte! une vraie insulte! Ecoutez plutôt. Je disais à Une

    infirmière - bien gentiment, vous savez que Camus il est toujours gentil - qu'y avait trop de sel dans la soupe. Vous savez ce qu'elle m'a répondu ?

    • - Comment pourrais-je le savoir ?

    • - Elle m'a dit - j'ose même pas vous le répéter,

    mademoiselle Flo ! Elle m'a dit comme ça : « Bien sûr, «

    quand on a l'habitude de chercher son dîner dans les «

    ordures ...

    » Qu'est-ce que vous en dites de ça? C'est pas

    une insulte, ça ?

    • - Je reconnais que ce n'est pas très aimable.

    • - Surtout que c'est pas vrai, mademoiselle Flo, c'est

    pas vrai, je vous jure. Bien sûr, je dis pas que je mange du

    foie gras à tous les repas. Mais y a toujours quelqu’un pour me refiler un petit morceau de quelque chose.

    Et s'il y a personne, eh ben, j' me serre d'un cran, voilà tout !» Il s'interrompit. « Je suis là que je cause de moi, mais vous aussi vous avez l'air tout drôle. Le petit Renaud est parti, c'est ça ?

    Non, il n'est pas parti; il a fait un peu de fièvre et le médecin veut le garder encore huit jours.

    -

    -

    L'oncle et la tante, ils devaient l'avoir mauvaise, v

    hein ?

    -

    Ils n'étaient pas contents, parce que cela dérangeait

    leurs projets. Mais ils reviendront le chercher : ils tiennent

    trop à gérer cette fortune. » Camus hocha «la tête d'un air entendu.

     

    « Ça m'étonne pas, tout ça. Quand y a du pognon quelque part, on sait pas ce que les gens sont capables de faire. J'ai l'expérience, moi, même si j'en ai pas l'air. Plus qu'ils en ont, plus qu'ils en veulent. Quand ce pauvre gosse avait rien, ils l'ont laissé tomber comme une vieille chaussette. Ils étaient trop contents qu'y se trouve des braves gens pour s'occuper de lui. Maintenant qu'il a du fric, les v'là qu'arrivent comme des mouches. C'est la vie, ça, mademoiselle Flo, et c'est pas beau ...

    -

    S'il pouvait au moins quitter l'hôpital avec sa mère

    et passer quelques jours à la ferme

    ...

    Mais il

    n'y

    a pas

    moyen!

    -

    Y a toujours un moyen ! Seulement faut le trouver,

    voilà.

    -

    Camus, si on les sépare, ils seront malheureux tous

    les deux. Si vous les aviez vus ensemble ! C’est vraiment un crime de les séparer. Les enfants ont besoin de sentir qu'on les aime. »

    Camus tout d'un coup, devint sérieux.

    « Je crois que vous avez raison, dit-il lentement. Moi,

    si on m'avait aimé comme ça quand j'étais gosse

    ...

    »

    II n'acheva pas. Florence le regardait avec surprise. Elle n'avait jamais pensé que Camus ait pu être un enfant comme les autres, avec un père, une mère, une maison.

    C'était vrai, pourtant, que lui aussi

    Mais le problème de

    ... Renaud l'absorbait trop pour qu'elle suivît longtemps une autre idée. Quand elle quitta Camus, elle se sentit réconfortée. Certes, il ne pouvait rien pour elle, elle le savait. Mais il

    l'avait écoutée, il avait partagé son souci. Un être humain qui vous écoute, c'est déjà quelque chose ... Pour Renaud et sa mère, maintenant, la journée se résumait en une heure : celle qu'ils passaient ensemble. Renaud ayant la permission de se lever, ils se promenaient dans la grande cour plantée d'arbres qui leur semblait un merveilleux jardin. Sur les lèvres de Renaud, la même phrase revenait toujours : « Tu ne me quitteras plus jamais, maman ? » Mais elle savait, puisqu’'on ne leur permettait pas de partir ensemble, que le jour du départ serait le jour des adieux. Le lendemain du matin où Camus lui avait fait cet étrange début de confidence, la jeune infirmière, en remontant de la cantine, chercha à retrouver le clochard. Elle pensait que pour lui aussi, peut-être, un mot d'amitié pouvait être un réconfort. A sa grande surprise, elle ne le vit pas au pied de l'escalier, là où il l'avait attendue la veille. Où peut-il bien être ? se demanda-t-elle. A la salle de

    pansements? Mais ce n'était pas l'heure où on commençait les soins, sauf en cas d'urgence. Lui serait-il arrivé un accident? Avec son pied foulé, on pouvait redouter une chute-Un peu plus tard, elle retourna au pavillon des hommes - toujours sans résultat. Elle n'osa pas

    poser de question à l'infirmière qui l'observait de loin d'un œil moqueur. A la cantine seulement, à midi, elle eut une vague explication de cette absence. « II ne vous manque pas trop, Florence, votre grand ami ? railla une des jeunes filles. - En tout cas, dit une autre, nous en sommes bien débarrassées! » Ainsi Camus ^ était parti ! Renvoyé, sans doute, le

    pauvre diable

    Bien sûr, l'état de son pied ne semblait pas

    ... très inquiétant. Mais quelle sottise avait-il pu faire pour motiver cette rapide expulsion ? Peut-être l'avait-on dirigé vers un autre hôpital ? Les médecins ne libéreraient pas de la sorte un malade incomplètement guéri. A moins que ce matin même, à la

    visite, on eût trouvé son pied en assez bon état pour lui permettre de reprendre une vie normale. Là-dessus, l'animosité du personnel aidant, on s'était empressé de lui

    rendre sa liberté

    Et il n'avait pas eu le temps de faire ses

    ... adieux à Florence. Pauvre Camus ! La jeune fille se rappelait avec amusement les scènes d'indignation qu'il jouait à Rouville quand on le déclarait sortant. « Vous dites que je suis guéri,

    mais je sais bien que je le suis pas, moi ! Vous allez tout de même pas me mettre dehors comme un chien mouillé ! Au moins, docteur, donnez-moi un bout de cigarette pour me

    consoler

    ...

    »

    Ici, bien sûr, il n'aurait pas osé. Peut-être après tout n'était-il pas mécontent de quitter cet hôpital qu'il détestait? Florence ne se doutait pas que le départ du clochard pût lui laisser un aussi grand vide. En remontant dans son service, elle avait l'impression qu'elle venait de perdre un vieil ami. Le soir, elle apprit la vérité sur l'affaire. Camus n'avait pas été renvoyé de l'hôpital : il était parti de son plein gré, pendant la nuit, en déjouant la surveillance de la garde. Pour que son pyjama d'hôpital ne le fît pas remarquer, il avait « emprunté » au passage la blouse grise d'un brancardier. La surveillante générale avait d'abord pensé à alerter la police, puis elle y avait renoncé : la police dans un hôpital, cela crée toujours un scandale. Après tout, ce n'était pas la peine de faire des histoires pour si peu.

    Ici, bien sûr, il n'aurait pas osé. Peut-être après tout n'était-il pas mécontent de quitter cet

    Clochard l'homme était, clochard il redeviendrait, grand bien lui fasse ! Florence, elle, se demandait pourquoi Camus était parti. La scène de la veille - l'infirmière lui jetant au visage qu'il cherchait sa nourriture dans les ordures -avait-elle paru intolérable à son orgueil? Oui, c'était cela, sans doute. Une réaction de sa vanité blessée. Comme elle, en somme, quand elle avait quitté Rouville. Seulement il y avait une différence : Camus détestait Boisneuf, tandis que Rouville, elle l'aimait! Le lendemain, elle reçut une lettre de Gilles. Pour lui, tout allait bien : il était enchanté de son travail, de ses camarades, du monde nouveau qu'il découvrait.

    « J'espère, disait-il, que toi aussi tu es heureuse dans ton nouveau poste. Tu as toujours aimé les enfants - et ils te le rendent bien ! Tu m'as parlé d'un stage, mais tu ne spécifies pas sa durée. Est-ce qu'à ton retour à Rouville on te mettra aussi en pédiatrie ? » II lui parlait aussi de Renaud. « Je pense que seule tu ne peux pas grand-chose pour lui, mais ne pourrais-tu en dire un mot autour de toi, à ton patron ou aux internes? Ils doivent être navrés comme toi de cette situation. J'ai vu souvent, en pareil cas, le chef d'un service intervenir de

    façon utile

    »

    ... S'il avait su ce qu'était l'atmosphère de Boisneuf! Elle lui avait raconté aussi la rencontre inattendue de Camus. Gilles avait bien connu le clochard, au temps où lui-même préparait son internat à Rouville. « II m'a joué un bien mauvais tour, t'en souviens-tu, au moment de mon examen 1 ? Mais je ne lui en veux pas ;

    1. Voir La Salle des urgences, dans la même collection.

    c'est quand même un beau souvenir, puisque c'est un peu à cela que je dois de te connaître

    ...

    »

    Cher Gilles ! Pour elle aussi, leur rencontre avait été comme une lumière dans sa vie ... Elle avait presque honte de penser que son bonheur lui était arrivé ainsi, comme par miracle, alors que d'autres avaient tant de mal à réaliser le leur. Elle revoyait Mme Fraysse et Renaud dans les bras l'un de l'autre, et le regard navré de la mère qui semblait dire : « Plus que quelques jours. »

    X DEMAIN MATIN, annonça Mme Richer, le grand LJ patron viendra dans le service. Il doit

    X

    DEMAIN MATIN, annonça Mme Richer, le grand LJ patron viendra dans le service. Il doit faire visiter l'hôpital à un autre médecin. » La pauvre femme en était tout émue. Il faut dire que le professeur Dunne, grand patron de Boisneuf, ne se montrait pas souvent. Les médecins résidents ne l'appelaient que lorsqu'il y avait un diagnostic difficile à préciser, une décision grave à prendre. Il était venu voir Renaud à son arrivée, parce que les internes hésitaient sur la forme de la maladie; il avait donné son avis et ne s'en était plus occupé. S'était-il seulement enquis de la façon dont le mal

    évoluait ? se demandait Florence. Elle se rappelait avec quelle sollicitude M. Martel suivait ses malades. Une fois de plus, elle pensait à Rouville avec regret. Si elle n'en était pas partie ainsi, sur un coup de tête, tout se serait arrangé; elle serait encore là-bas, avec ses amis ... Tout en préparant ses médicaments, elle jeta un regard par la fenêtre du poste de garde, qui donnait sur la grande cour. Une grosse voiture franchissait la grille : une Peugeot bleu foncé, pareille à celle de M. Martel. (Sans doute celle de l'invité du patron.) Naguère, à Rouville, Florence aurait eu la curiosité de l'apercevoir. Ici, à part ses malades, la vie dé l'hôpital la laissait indifférente. Au bout d'un moment, un bruit de pas dans le couloir avertit la jeune fille que la visite commençait. Les pas étaient plus nombreux que de coutume : le professeur Dunne s'était entouré de l'équipe au complet. Ils allaient donc commencer par la pédiatrie. Tant mieux, Florence en serait plus vite- débarrassée. Bientôt, en effet, le professeur, suivi de tout le groupe, parut sur le seuil. Elle ne l'avait jamais vu : c'était un homme de haute taille, corpulent, les cheveux presque blancs. Son visage grave avait une expression de bonté. Florence se reprocha de l'avoir mal jugé sans le connaître. Directeur d'un grand hôpital, il n'avait sans doute pas le temps de voir souvent tous les malades, mais ce sourire paternel ne pouvait mentir. Auprès de lui, le visiteur, plus petit et maigre, eût passé presque inaperçu sans l'attitude amicale du professeur à son égard. Celui-ci le fit passer devant lui, et Florence, stupéfaite, reconnut M. Martel, Elle crut un instant qu'elle faisait un rêve. A force

    d'y penser sans cesse, elle finissait par voir Rouville

    partout

    Mais non : c'était bien lui !

    ... La jeune infirmière s'efforça en vain de maîtriser le tremblement qui la saisit tout entière. Son premier mouvement eût été de tourner les talons et de «'enfuir.

    Après ce qui s'était passé à Rouville, elle ne pourrait pas supporter de se trouver en face de son ancien patron. Avec quelle joie, en d'autres circonstances, elle se serait élancée vers lui ! Des souvenirs lui revenaient en foule : toutes les fois où il l'avait aidée, soutenue,

    encouragée

    Tout cela semblait loin, si loin

    Bien sûr, il

    ... savait maintenant qu'elle n'était pas coupable. Mais l'avait- il jamais accusée ? Avait-il seulement compris pourquoi elle avait fui comme une folle? Elle avait prétexté la nécessité d'aller soigner une parente malade. Et il la retrouvait ici, dans un autre hôpital ! Elle se fit toute petite et s'efforça de se glisser derrière le reste de l'équipe. C'était d'autant plus facile que lors de visites importantes les médecins parlaient entre eux; on s'adressait rarement aux infirmières. Ils visitèrent ainsi plusieurs salles. M. Martel admirait les murs nouvellement peints, les chromes brillants des lits et des tables. Une ou deux fois, devant un petit malade, le professeur dit à son confrère : « Je te parlerai de son cas tout à l'heure. » « Tiens ! remarqua Florence, ils se tutoient! » Cela prouvait qu'ils se connaissaient depuis longtemps. Dans la chambre de Renaud, le petit garçon, assis dans son lit, les regardait approcher avec une curiosité un peu craintive. « Voici l'enfant en question, dit le professeur. Il

    ...

    nous a bien inquiétés au début : il ne présentait aucun symptôme permettant de déterminer exactement le type de

    sa maladie. Une hépatite, c'était évident. Mais tu sais comme moi qu'il en existe de nombreuses formes et que le traitement n'est pas le même dans tous les cas.

    • - Je sais, dit M. Martel. J'ai eu des problèmes de ce

    genre.

    • - Ce qui nous a aidés, c'est la mère. Elle est tombée

    malade en même temps que l'enfant et a été hospitalisée à

    Boisneuf le même jour. Mais elle a été la première à présenter des signes caractéristiques. Comme leur maladie était vraisemblablement la même, cela nous a permis de traiter le petit efficacement dès le début. » En fait, pensa Florence, médicalement tout a été fait pour le mieux. Mais ni l'infirmière du service ni la

    sa maladie. Une hépatite, c'était évident. Mais tu sais comme moi qu'il en existe de nombreuses

    surveillante n'ont eu l'idée de rechercher la cause du chagrin de l'enfant et de le mettre en rapport avec sa mère ...

    « II est tiré d'affaire, continuait M. Dunne. Si nous l'avons gardé quelques jours de plus, c'est parce qu'il nous

    a refait une petite poussée fébrile

    ...

    »

    Florence craignit qu'à cette occasion on ne s'adressât directement à elle. Mais déjà le professeur entraînait M. Martel vers un autre lit. La visite s'acheva. La jeune infirmière poussa un soupir de soulagement. Son ancien patron ne l'avait pas reconnue ! En même temps, sans savoir pourquoi, elle avait envie de pleurer. Un peu plus tard, dans l'après-midi, Mme Richer vint la trouver.

    « Il y a du nouveau, lui dit-elle. Vous allez perdre votre petit Renaud.

    • - Renaud! répéta Florence stupéfaite. Que voulez-

    vous dire ? Je sais bien que dans" quelques jours on

    viendra le chercher ...

    • - Il ne s'agit pas de cela. Mais ce matin, après la

    visite, ces messieurs ont parlé de lui. Ils jugent tous les deux que cet enfant a besoin d'une convalescence.

    • - Je sais : sa famille doit l'emmener à la montagne.

    • - Justement : ils trouvent que ce n'est pas du tout ce

    qu'il lui faut. Climat trop dur, trop froid

    ...

    Le docteur

    Martel - il est sympathique, n'est-ce pas ?

    • - Je n'en sais rien, je l'ai à peine aperçu.

    • - C'est un camarade d'internat de M. Dunne. Il dirige

    un petit hôpital à Rouville, dans les Yvelines.

    • - Ah ? fit Florence. Alors ?

    - Alors ils se sont mis d'accord pour transférer Renaud dans cet hôpital. Il paraît que l'air, par là-bas, est excellent, doux, frais, tout juste ce qu'il faut à un convalescent. » La bouche de Florence était si sèche qu'elle parvenait à peine à articuler des sons intelligibles. « On n'a pas besoin de l'autorisation de l'oncle ? - Il a fallu se mettre d'accord avec lui, bien entendu. M. Dunne lui a téléphoné immédiatement. Soit dit entre nous, l'oncle est un drôle de bonhomme. Il a déclaré que ça lui était bien égal du moment que l'enfant allait dans un autre hôpital et non dans la ferme où il vivait auparavant. Au contraire, il semblait plutôt content de pouvoir prolonger sa saison de ski. J'ai prévenu le bureau : Renaud partira demain matin. » Florence était bouleversée. Certes, ce transfert représentait quelques jours de répit pour Mme Fraysse. Mais jamais, jusque-là, personne n'avait jugé que l'air de la montagne ne convenait pas à Renaud. Et Rouville ! Pourquoi Rouville? Elle n'y comprenait rien. Mais le fait était là. Aussitôt une question se posa à elle : comment Renaud accueillerait-il ce nouveau projet? S'il devait partir le lendemain matin, mieux valait le lui annoncer le plus tôt possible et avertir aussi sa mère. « J'ai une nouvelle pour toi, Renaud ! Ça te ferait plaisir de partir en voyage ?» Mme Fraysse, qui était assise en face de l'enfant, leva des yeux effrayés. Elle avait fait un tour avec Renaud dans la galerie qui servait de promenoir aux malades :

    maintenant elle l'aidait à édifier, avec un jeu de construction, un château à tourelles.

    « Partir ! répéta-t-elle. Vous voulez dire que les Siebel ...

    • - Non, non, tranquillisez-vous : il n'est pas question

    des Siebel pour le moment. » Le visage de Mme Fraysse s'éclaira : « Alors je peux

    le ramener à la maison ? Ce serait trop beau, ce n'est pas possible ...

    -

    Il

    n'est

    pas

    question

    de

    cela

    non

    plus,

    malheureusement. Mais Renaud va passer quelques jours

    dans un autre hôpital, au grand air.

    • - Un hôpital ! Alors il est encore malade ?

    • - Non, il n'y va qu'à titre de convalescent. Il pourrait tout aussi bien rentrer chez vous, mais son oncle s'y

    oppose.

    • - C'est loin, cet hôpital ? Il y sera bien ?

    • - Très bien. C'est joli; il y a un petit parc, avec des arbres. Il pourra se promener autant qu'il voudra.

    • - Avec maman ? » interrogea aussitôt Renaud. La jeune infirmière soupira :

    « C'est justement la question. Vous êtes sortante demain, je crois, madame ?

    • - Oui, mais notre ferme n'est pas trop loin d'ici, je pensais pouvoir revenir presque tous les jours. Cet hôpital,

    où se trouve-t-il ?

    • - Dans les Yvelines.

    • - C'est-à-dire de l'autre côté de Paris ...

    -

    Maman

    !

    tu m'as

    s'écria Renaud.

    promis

    de

    ne plus me

    quitter !

    • - Ecoutez, dit Florence, si la ferme peut se passer de

    vous encore quelques jours, pourquoi ne vous installe- , riez-vous pas à Rouville, tout près de l'hôpital ? Il y a

    sûrement un petit hôtel, pas cher, mais très propre

    ...

    »

    Mme Fraysse regarda Florence avec surprise.

    « C'est curieux, dit-elle; vous parlez de l'endroit

    comme si vous le connaissiez

    En tout

    cas, vous avez

    ... raison, j'irai là-bas. Je vais téléphoner à mon mari, il comprendra. Il aime beaucoup Renaud aussi, vous savez. S'il n'est pas venu nous voir, c'est qu'il ne pouvait pas laisser les bêtes. » Renaud avait abandonné ses tourelles. Il ne pensait plus qu'au départ prochain. « Tu viens avec nous, toi, Flo, n'est-ce pas? » Elle sourit tristement.

    « Tu sais bien que je ne peux pas quitter mes malades.

    • - Mais dans cet hôpital tu trouveras d'autres malades à

    soigner. Même moi, si tu veux. J'aurai peut-être encore de la fièvre.

    • - J'espère bien que non ! s'exclama la jeune fille.

    • - En tout cas, tu viendras me voir. Tu as un jour de congé! » Si c'était possible! pensa Florence. Elle répondit simplement que Rouville était loin, qu'il fallait prendre le train, puis un autobus ... « Et puis tu auras ta maman près de toi. Elle m'enverra de tes nouvelles.

      • - En tout cas, plus tard, à la ferme, tu pourras venir.

    C'est joli aussi, et puis il y a papa

    ...

    »

    Pauvre enfant ! Il ne se doutait pas qu'il ne la reverrait jamais, sa ferme !

    Mme Fraysse préparait le départ pour Rouville. « Mademoiselle Florence, est-ce qu'on emmènera

    Renaud en ambulance ?

    • - Probablement : les transports entre hôpitaux se font

    généralement ainsi.

    -

    Alors ...

    puisque je vais au même endroit que lui, je

    pourrais peut-être prendre l'ambulance ?

    • - Je pense que ce sera possible. Je vais en parler à la

    surveillante. » Elle ne doutait pas que la réponse fût « oui ». A sa grande surprise, Mme Richer, toujours timorée, fronça les sourcils. « Je ne sais pas si c'est permis, Florence. Si l'enfant

    quittait définitivement l'hôpital, je ne dis pas

    Mais un

    ... transfert, c'est autre chose. Je crains que ce ne soit contraire au règlement. »

    Florence insista :

    « Mais la mère va aussi à Rouville. Elle voudrait tant faire le trajet avec lui.

    • - Elle va à l'hôpital de Rouville ?

    - Alors ... puisque je vais au même endroit que lui, je pourrais peut-être prendre l'ambulance
    • - Non, au bourg.

    • - Alors cela ne se peut pas. Le règlement est le règlement, vous devriez le savoir. D'ailleurs cette femme

    n'est pas la mère, mais une nourrice. Il a de vrais parents, un oncle et une tante, qui doivent le reprendre. Plus vite il oubliera la nourrice, mieux cela vaudra. » Cette fois, Florence ne put se contenir : « De vrais parents, dites-vous? Est-ce qu'une seule fois, depuis leur départ, ils ont fait demander des nouvelles ? Ils sont trop pris par leur ski, probablement ?

    • - Mais, Florence

    ...

    » balbutia la surveillante. Florence

    n'entendit même pas la fin de la phrase. Elle aurait eu envie de claquer la porte, elle se retint. Son départ de Rouville lui avait appris à se méfier des réactions violentes, fussent-elles justifiées. Mais elle savait maintenant une chose : elle ne pourrait pas supporter Boisneuf sans Renaud.

    XI LE JOUR du départ de Renaud parut interminable à Florence. Elle avait beau s'occuper des

    XI

    LE JOUR du départ de Renaud parut interminable à Florence. Elle avait beau s'occuper des autres, elle ne pouvait s'empêcher de penser à lui. Tant qu'il était près d'elle, elle avait l'impression qu'elle pouvait l'aider, le défendre. Impression fausse, bien sûr, puisqu'en fait elle ne pouvait rien. Et pourtant ... Elle imaginait Renaud à Rouville, au premier étage, évidemment (c'était celui des enfants) sous les soins de Clotilde ou de Caroline. Quel lit lui avait-on donné? Sa mère, qui était partie de son côté par le train, avait-elle trouvé une chambre dans le petit hôtel proche de l'hôpital?

    Le voisin de lit de Renaud, un petit garçon de sept ans, qu'on allait opérer de l'appendicite, remarqua l'air préoccupé de la jeune infirmière. « Tu es triste parce que Renaud est parti? lui demanda-

    t-il.

     

    -

    Un peu, répondit-elle. Je suis contente quand mes

    petits malades sont guéris, mais quand ils s'en vont ils me

    manquent.

     
     

    -

    Et puis tu t'occupais beaucoup de Renaud quand

    personne ne venait le voir. » Florence lui sourit. Comme les enfants, dans leur

    petite tête, devinent vite ce que les grandes personnes ne voient pas toujours ... « Mais maintenant, continua l'enfant, il est avec sa maman. Alors tu peux être tranquille.

     

    -

    Bien sûr, mon chéri. »

    Restait une démarche pénible à faire : s'excuser auprès

    de Mme Richer de son emportement de la veille. Au moins, elle, Florence, agirait correctement comme toujours. « Je me suis laissée aller à mon indignation, madame. Je vous prie de bien vouloir l'oublier.

     

    -

    A votre âge, répondit la surveillante, on n'a pas

    encore vu d'assez près la méchanceté du monde. C'est pourquoi elle vous choque. » Serait-il possible, pensa la jeune fille, qu'un jour la méchanceté ne m'indigne plus ? Le lendemain, elle se trouvait seule au poste de garde quand on frappa à la porte. « Entrez ! » fit-elle distraitement. La porte s'ouvrit. Florence leva les yeux et, stupéfaite, vit entrer le docteur Martel.

    Cette fois il était seul. Il s'avança tranquillement vers elle* et lui tendit la main. On aurait pu croire qu'ils s'étaient vus la veille.

    « Flo! fit-il. Je suis heureux de vous revoir. Mais vous n'avez pas très bonne mine, mon petit.

    • - Comment

    ...

    comment avez-vous su que j'étais ici ?

    balbutia-t-elle. Quand vous êtes venu, avant-hier, vous ne

    m'aviez pas reconnue ...

    • - Ne le croyez pas, dit-il en souriant. Mais je voyais

    que vous cherchiez à vous cacher et j'ai préféré vous parler seul à seule. Dites-moi franchement, Florence, êtes-vous

    heureuse à Boisneuf ? » Florence sentit qu'à lui elle ne pouvait pas mentir. Elle

    fit doucement signe que non. « Cela ne m'étonne pas, dit M. Martel. Cet hôpital est neuf, impeccable. Mais l'atmosphère, après celle de

    Rouville

    »

    ... Elle baissa la tête et détourna les yeux. « C'est bien ce que je pensais, murmura M. Martel. Dites-moi maintenant, Flo : si vous avez disparu aussi brusquement, c'était à cause de la pince, n'est-ce/ pas ?» Cette fois elle releva la tête et le regarda en face. « Maintenant que vous connaissez la vérité, vous

    savez que j'étais innocente. Mais je ne pouvais pas supporter d'être soupçonnée. Surtout par vous ! » ajouta-t- elle avec un sanglot dans la voix. Lui aussi, il était ému. Il serra la main qu'il tenait toujours. « Ma petite Flo, avez-vous vraiment cru que je vous soupçonnais ?

    • - On me l'avait dit.

    • - Qui cela? Robert, je suppose? Celui-là, quand il

    saura tenir sa langue ...

    • - Robert, et aussi Mme Benoit.

    • - Mme Benoit a douté de vous un instant, et elle le

    regrette. Ce que j'ai dit, moi - et elle vous l'a répété - c'est

    que si vous aviez pris cette pince vous auriez été plus pardonnable qu'une autre. Vous auriez pu souhaiter que Gilles soit le premier à la présenter à l'étranger. » Florence se redressa. « Et vous croyez que Gilles aurait accepté?

    • - J'ai toujours été sûr du contraire. Je pensais

    qu'une conversation avec vous arrangerait tout. Mais personne ne savait où vous trouver. Vous aviez disparu

    comme un fantôme.

    • - Je l'ai fait exprès, dit Florence. Je ne voulais plus

    vous revoir - plus jamais.

    • - Et maintenant ? »

    Ils se regardèrent. Florence retrouvait l'admiration affectueuse qu'elle avait toujours éprouvée pour le patron - le vrai, le sien. Elle répéta :

    « Maintenant ...

    • - J'ai une proposition à vous faire, Florence. Vous

    étiez très attachée, m'a-t-on dit, à ce petit malade que nous

    venons de transporter à Rouville ? » Qui donc avait pu le lui dire? Mme Richer, sans dtmte. Quand il avait été question de transférer Renaud. Oui, c'était cela, sans aucun doute. « C'est vrai, avoua-t-elle simplement.

    • - Aimeriez-vous continuer à vous occuper de lui jusqu'à la fin de sa convalescence ?

      • - Vous voulez dire

    ...

    ?

    • - Je veux dire : reviendriez-vous à Rouville ? »

    Les murs du poste tournaient autour de Florence. Elle murmura :

    « Oh, monsieur

    ...

    monsieur

    ...

    • - C'est très possible, continua-t-il. La jeune fille qui

    vous a remplacée ne rêve que de se rapprocher de Paris. L'échange ne sera pas difficile. Alors, c'est oui? » Florence n'avait pas la force de répondre. Elle

    répétait : « Oh, monsieur

    ...

    monsieur

    ...

    »

    comme

    un

    automate. Mais M. Martel n'avait pas besoin d'une autre réponse. Deux jours plus tard, Florence quittait Boisneuf sans regret. Le trajet lui parut beaucoup plus court qu'à l'aller; en apercevant de loin la grande masse rougeâtre de l'hôpital de Rouville, elle sentit son cœur bondir de joie.

    Comme c'est bon de rentrer chez soi ! Déjà, en mettant pied à terre, elle vit s'avancer vers elle le sourire amical du portier. « Et votre grand-mère, Florence ? J'espère qu'elle va mieux, puisque vous voilà de retour. »

    Sa grand-mère

    ...

    Florence

     

    avait

    presque

    oublié

    la

    raison supposée de son départ

    ...

    Elle

    répondit

    que

    maintenant tout allait bien - ce qui était la vérité.

    « C'est le principal, déclara le portier. Quand on a la

    santé

    Laissez

    la

    valise;

    je

    la

    monterai

    dans

    votre

    ... chambre. » La jeune infirmière retrouva ses camarades à la cantine. Elle fut accueillie par des exclamations joyeuses. « Mais dis donc, Flo, qu'est-ce que c'est que cette

    histoire ? On te croyait dans ta famille, et voilà qu'on te découvre dans un autre hôpital ...

    • - Comment savez-vous cela ? demanda Florence

    surprise. C'est M. Martel qui vous l'a dit ? » Clotilde se mit à rire. « Mais non : c'est ton petit malade - je devrais plutôt dire « convalescent ». Il est gentil, ce gamin. Et il t'adore,

    Flo ! Si tu l'entendais parler de toi ! Il a pourtant sa mère auprès de lui presque toute la journée, mais il ne cesse de demander « quand Mlle Flo va « arriver ».

    • - Moi, ajouta Caroline, je ne savais que répondre.

    D'autant plus que, selon la mère, tu n'avais pas l'intention de quitter Boisneuf. Mais hier, dès que Mme

    Benoit nous a annoncé ton retour, j'ai couru lui donner la nouvelle.

    • - Il a paru surpris ?

    • - Pas le moins du monde : il ne doutait pas, lui, de te revoir bientôt. Tu l'avais mis dans la confidence ?

    • - Moi-même, quand il est parti, je ne savais pas que je reviendrais. C'est toi qui t'occupes de lui, Caroline ?

      • - Oui, c'est moi.

    Je

    l'ai

    installé au 7; l'autre

    lit

    est

    occupé par un petit Coréen, avec qui il s'entend à merveille.

    • - Mais enfin, interrompit Clotilde, qu'est-ce que tout

    cela signifie ? Qu'es-tu allée faire dans cet hôpital ? Tu

    aurais pu au moins nous envoyer un mot, à Caroline et à moi !

    • - Je ne voulais pas qu'on sache où j'étais. Non, pas

    même vous, mes meilleures amies. Je vous raconterai tout cela ce soir. » A peine le déjeuner fini, Florence se rendit à la chambre 7. Renaud jouait au ballon, d'un lit à l'autre,

    Florence-se rendit à la chambre 7.

    137

    avec le petit Coréen. A la vue de la jeune fille, il arrêta le jeu. « Je t'avais bien dit qu'elle viendrait! annonça-t-il triomphalement à son petit voisin. Tu disais non, mademoiselle Flo, mais c'était pour me taquiner, n'est-ce pas ?

    • - Non ! Seulement tout s'est arrangé, comme tu vois.

    • - Tu ne repars pas tout de suite? Maman est allée

    déjeuner, mais elle va revenir. Elle aussi, elle sera contente

    de te voir. Elle t'aime bien, tu sais ?

    • - Moi aussi, je l'aime bien. »

    Florence avait un peu d'appréhension à se rendre chez Mme Benoit. Le souvenir de leur dernière entrevue lui

    revenait à la mémoire. Mais elle s'aperçut bientôt que la surveillante, elle aussi, était gênée. « Florence, dit aussitôt celle-ci, j'ai des torts envers vous, et je les regrette. Si je m'étais montrée plus

    compréhensive à votre égard

    Les faits étaient contre

    ... vous, et j'ai eu la faiblesse d'hésiter. Vous connaissant, je

    n'aurais pas dû le faire. Me pardonnez-vous ? » La jeune infirmière se jeta dans les bras qu'on lui tendait. Cher Rouville, où tout s'arrangeait toujours parce que tout le monde s'aimait ... « Moi non plus, dit-elle, je n'aurais pas dû ...

    • - N'en parlons plus jamais, interrompit la surveillante.

    Puisque vous nous revenez, j'ai pensé à vous rendre ce service du second qui était le vôtre. On vous y regrette

    tellement

    Le docteur Crépin qui vous doit son bonheur 1 .

    ... Sandra et les Portugaises, qui parlent sans cesse de vous » ...

    1. Voir Florence et l'étrange épidémie, dans la même collection.

    Elle n'avait pas mentionné Robert. Mais en sortant de son bureau Florence se trouva face à face avec le jeune interne.

    « Flo ! s'exclama-t-il. Le patron m'a appris ton retour. Il m'a déclaré aussi que j'étais un peu responsable de ta fuite. Mais ce que je disais n'était pas sérieux, ma pauvre Flo, je voulais seulement te taquiner. - Une taquinerie peut faire beaucoup de mal, comme tu vois.

    • - Tu m'en veux, Flo ?

    • - Non, tout cela est fini. Mais ne me taquine plus de

    cette façon, je t'en prie.

    • - J'essaierai ! » dit Robert d'un ton si penaud que la

    jeune fille ne put s'empêcher de rire. Florence retrouvait avec joie des souvenirs encore

    Elle n'avait pas mentionné Robert. Mais en sortant de son bureau Florence se trouva face à

    récents - elle n'avait guère passé beaucoup plus d'un

    mois à Boisneuf - mais que là-bas elle chassait de sa

    mémoire parce qu'ils lui faisaient trop mal. Ici elle avait

    pour la première fois aperçu Gilles

    ...

    là elle avait

    découvert, avec le Docteur Martel, la cause de la singulière

    épidémie qui avait tant intrigué tout l'hôpital. A chaque

    angle du couloir elle croyait voir surgir la silhouette de

    Camus réclamant son éternel bout de cigarette.

    Camus ...

    Où se trouvait-il maintenant, le pauvre

    diable, depuis qu'il s'était enfui de Boisneuf? Dans un autre

    hôpital, sans doute

    ...

    Quand son pied serait guéri,

    regagnerait-il son domicile ancien, sous le' pont de

    Rouville ? Le verrait-on revenir périodiquement faire

    soigner son fameux ulcère ?

    La routine familière reprenait son cours. Quelques

    jours après son retour, comme si la pensée de Florence se

    matérialisait brusquement, elle vit le clochard s'avancer

    vers elle, hirsute, traînant des savates éculées.

    « Mademoiselle Flo ! Ah, je savais bien que je vous

    retrouverais ici !

    • - Mais vous-même, Camus, qu'y faites-vous? Vous

    avez disparu comme par enchantement. J'ai d'abord cru

    qu'on vous avait renvoyé de Boisneuf

    ...

    »

    Le clochard se redressa de toute sa taille.

    « Renvoyé! On renvoie pas Camus comme ça,

    mademoiselle Flo ! C'est moi que je suis parti, parce que je

    voulais partir. J'ai rien dit à personne, j'ai fait le mur

    pendant la nuit ...

    • - mais votre pied? Vous pouviez à peine

    Je sais ...

    marcher

    ...

    »

    Camus se gratta la tête.

    « Mon pied, faut vous dire : y a longtemps que c'était

    fini. Je racontais que j'avais mal pour qu'on me garde.

    • - Vous étiez donc si heureux à Boisneuf ?

    • - Heureux! dans cette boîte! Y avait qu'une chose de

    bien : comme ils savaient pas que j'ai un ulcère, ils me

    refilaient de temps en temps une cigarette. Et puis, bien sûr,

    y. a des moments où je me sens un peu flemmard ...

    • - Des moments assez fréquents, je pense ?

    • - Soyez pas méchante, mademoiselle Flo, ça vous va

    pas. Bref, dans ces moments-là, j'ai pas le courage de

    chercher ma croûte.

    • - C'est pour cela que vous voici de retour. » Camus se

    redressa de nouveau.

    « Mais je suis pas un malade, cette fois ! Je suis un

    visiteur, un vrai! Vous avez pas remarqué que j'étais habillé

    comme en ville ? »

    II voulait dire qu'il ne portait pas le pyjama habituel

    des malades de Rouville. On pouvait constater aussi qu'il

    n'avait pas pris la douche à laquelle, lors de ses arrivées à

    l'hôpital, on l'astreignait malgré ses protestations.

    « Alors ? demanda la jeune infirmière.

    • - Alors je viens vous voir, voilà tout. Ça vous fait pas

    plaisir ?

    -

    Bien

    sûr

    que

    si

    !

    dit

    Florence

    touchée.

    Mais

    comment avez-vous su que j'étais revenue ici ? »

    Le clochard posa un doigt sur sa tempe.

    « Camus il sait toujours tout ! fit-il d'un air

    mystérieux. Vous et le gamin - comment qu'on l'appelle?

    Renaud! Il est ici, lui aussi. A preuve que j'y ai fait le

    cirque, tout à l'heure ! Mlle Caroline, elle m'a renvoyé sous

    prétexte que j'étais pas propre

    ...

    Mais faut que je file,

    mademoiselle Flo. Ayez pas peur, vous me reverrez

    bientôt. Mon ulcère recommence à me taquiner

    ...

    II avait l'air tout joyeux.

    »

    « Vous aimez donc tant Rouville? demanda Florence.

    - Dame, tout le monde est plutôt chouette ici. Et puis

    voyez-vous, depuis le temps que j'y viens, je commence à

    m'y trouver un peu chez moi

    ...

    »

    « Il n'est pas le seul », pensa la jeune infirmière.

    mademoiselle Flo. Ayez pas peur, vous me reverrez bientôt. Mon ulcère recommence à me taquiner ...
    XII Tout recommençait comme par le passé. Florence avait retrouvé son cher service du second étage.

    XII

    Tout recommençait comme par le passé. Florence

    avait retrouvé son cher service du second étage. Des

    malades qu'elle soignait avant son départ, il n'en restait

    plus un seul; elle devait apprendre à aimer des visages

    inconnus.

    Plusieurs des nouveaux avaient besoin de soins

    attentifs; chez quelques-uns c'était le moral qui devait être

    remonté. Une jeune femme d'une trentaine d'années,

    souffrant d'un kyste à l'ovaire, était persuadée qu'il

    s'agissait d'un cancer. Il fallait lui parler longuement, lui

    expliquer que les symptômes n'étaient pas les mêmes.

    « Vous me diriez la même chose si j'en avais vraiment

    un ! » déclarait la jeune femme avec obstination.

    Malgré tout, elle se laissait persuader. Son mari, qui

    venait la voir tous les jours, la trouvait plus calme, moins

    terrorisée par la perspective de l'opération qui devait avoir

    lieu dans quelques jours.

    « Grâce à vous, tout se passera bien », disait-il à la

    jeune infirmière.

    Personne n'interrogeait Florence sur la cause de son

    départ précipité : le prétexte de la grand-mère malade

    semblait avoir été accepté par tout le monde. Mais la jeune

    fille avoua la vérité à ses deux meilleures camarades,

    Clotilde et Caroline.

    « Je t'avais avertie des bruits te concernant, rappela

    Clotilde. Je pensais te rendre service, je ne me doutais pas

    que cela finirait ainsi. »

    Caroline, elle, reprocha :

    « Pourquoi ne nous as-tu rien dit avant de prendre ta

    décision ? Nous t'aurions empêchée de partir.

    • - C'est justement ce que je ne voulais pas. Quand j'y

    pense maintenant, il me semble que j'ai perdu la tête. Pour

    rien au monde je ne vous aurais fait partager ma révolte.

    • - Mais les amis, c'est fait pour ça ! » dit gentiment

    Caroline.

    Elle leur raconta en détail la tragique histoire du petit

    Renaud. Toutes deux craignaient comme elle que la

    situation fût sans issue. Les Siebel feraient évidemment