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Interculturalité, défense de la science
et Phi losophie pour Enfants
Il existe deux manières d’envisager le monde :
- par la foi et la superstition ou
- par les rigueurs de la logique,
de l’observation, de la preuve, autrement dit, par la raison.
Raison et respect de la preuve sont des éléments précieux,
sources du progrès humain et notre sauvegarde contre
les fondamentalismes et contre ceux qui tirent profit de l’obscurantisme.
Notre société semble de plus en plus en recul par rapport à la raison.
Richard Dawkins
Introducti on
Nous vivons, c’est banal de le dire, dans un monde en mutation, une
mondialisation qui s’accompagne de mouvements de populations dorénavant
amenées à vivre ensemble, à partager un même territoire, avec leurs différents
modes de vie, cultures, religions. Si les relations entre peuples de cultures
variées ont toujours existé au cours de l’Histoire, elles ont pris des tournures
différentes en fonction des contextes historiques.
Aujourd’hui, l’expansion du néocapitalisme libéral, des migrations, ainsi
que la montée de toutes sortes de mouvements ethniques et religieux mettent à
mal la notion nationaliste d’un État monoethnique, monolingue, monoculturel. Il
est devenu nécessaire d’installer des politiques qui prennent en compte
l’existence de cultures différentes dans un même État. Tout en maintenant les
droits que nous avons acquis. Nous devons absolument nous protéger, et si nous
sommes trop agressés, nous défendre. Sans quoi, nos acquis scientifiques, nos
droits et libertés seront en grand danger.
Quels sont ces acquis, ces droits et libertés ?
Qu’est-ce que la Philosophie pour Enfants et quel rôle peut-elle jouer dans
ce problème ? Quel peut être le rôle de l’argumentation ? Quel peut être celui de
la "communauté de recherche philosophique" ?
L’intercultural ité
Si 2008 a été élue Année Européenne du Dialogue Interculturel par le
Parlement européen et par le Conseil de l’Union européenne, c’est qu’il s’agit
bien d’un problème de taille.
Si le débat à ce propos concerne le pays d’accueil, il concerne bien
davantage l’intégration de certains migrants. Une intégration réussie peut
générer bien-être et liberté pour des gens qui ont fui leur propre pays, chassés
par la pauvreté ou par l’oppression. Ratée, elle est source de frustrations,
d’exclusion. L’interculturalité génère nombre de problèmes, tant pour les
migrants que pour les autochtones : compréhension mutuelle, reconnaissance de
l’autre, notamment. Dans les pays d’immigration, des gens racistes ou
xénophobes s’opposent à la venue d’étrangers, pour des raisons bien connues.
Certains sont hostiles à la venue de migrants bien précis.
L’interculturalité n’est-elle pas seulement une utopie, un objectif à atteindre
plutôt qu’une réalité ? Est-elle réalisable ? Comment, par exemple, faire
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cohabiter un juif ultra-orthodoxe, un catholique intégriste, un protestant
évangéliste et un islamiste qui, tous, se réclament de la parole de leur dieu,
inscrite dans des livres qu’ils considèrent comme sacrés, et qu’ils disent
éternelle, impossible à modifier, voire même à questionner ?
Qu’est-ce qui peut rassembler des gens d’origines différentes ?
L’interculturalité peut évidemment consister à écouter la musique des migrants,
à mélanger leurs recettes culinaires aux nôtres, à admirer les beautés
architecturales de leur culture, tout comme eux peuvent admirer nos progrès
scientifiques. Toutefois, s’il semble relativement aisé d’échanger
superficiellement des expériences dans le champ culturel (art, folklore, cuisine,
sports…), cela devient bien plus ardu quand on touche les dimensions culturelles
profondes : les structures, les valeurs, les croyances, notamment en ce qui
concerne les découvertes scientifiques, la méthode scientifique, l’aspect
philosophique de l’art, de la littérature, des mathématiques, de la biologie, etc).
Vivre ensemble implique un dial ogue philosophique véritable entre
communautés, ainsi qu’un accord sur un minimum de représentations et valeurs.
Ce qui implique notamment que chacun écoute attentivement toutes les
interventions, justifie ses opinions par des raisons valables, tienne compte de
tous les points de vue, prévoie les conséquences de ses interventions.
L’école sensibilise-t-elle les élèves ou étudiants aux processus sociaux, à
l’interculturalité en particulier ? Même si certains efforts sont faits dans le sens
de l’interculturalité (étude de langues, activités communes, échanges entre
étudiants européens ou extra-européens - même virtuels), il est certain que nos
politiques éducatives à ce sujet ne sont pas satisfaisantes, aussi bien dans le
champ social qu’en ce qui concerne le comportement individuel. Le dialogue
interpersonnel, basé sur les différences et les similarités, n’est généralement pas
présenté en termes d’éthique et de responsabilité entre les individus. Dès lors,
cette approche traditionnelle ne peut-elle être plutôt un facteur d’exclusion ?
Droits humains et progrès sci entifiques
La civilisation occidentale a commis beaucoup d’erreurs - et d’horreurs –
dont nous continuons à payer le prix (colonisation depuis le seizième siècle,
surexploitation de la terre et des gens…).
Cependant, depuis les Révolutions américaine et française, depuis la
Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et, en même temps, depuis les
révolutions scientifique et industrielle, nous vivons dans une civilisation
industriellement et techniquement développée, sous des régimes démocratiques.
Même si les résultats de la Révolution française ont pu conduire à certains abus,
il reste vrai que tous les citoyens sont devenus égaux devant la loi, les Juifs et les
Protestants ont été émancipés, l’état-civil a été créé, l’éducation est passée dans
les mains du pouvoir civil. Nos libertés sont garanties par des Constitutions :
liberté de pensée, d’expression, de religion, et bien d’autres. Il ne s’agit pas ici de
tolérance, mais d’une élémentaire reconnaissance de droits. Même s’ils ne sont
pas toujours respectés, les droi ts humains ont été reconnus officiellement par
l’ONU (de même qu’une Déclaration des Droits de l’Enfant).
La méthode scientifique a permis des découvertes et des inventions qui
ont participé au réel progrès de l’humanité, même si certaines de leurs
applications ont pu être désastreuses.
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Toutes ces conquêtes se sont faites au cours des siècles et ont coûté
beaucoup d’efforts, de sacrifices, de révolutions. Qu’il nous suffise de nous
rappeler Copernic, Galilée et combien d’autres !
Démocrati e et cit oyenneté
Nos sociétés modernes se caractérisent principalement par les notions de
liberté, d’égalité, de responsabilité, de laïcité.
Quel peut être le rôle de la laïcité dans l’interculturalité, dans le
développement de l’esprit scientifique ?
Si laïcité peut signifier athéisme ou séparation du pouvoir religieux et du
pouvoir civil, ce concept est beaucoup plus large. Il a une signification
philosophique, particulièrement en ce qui concerne les situations politiques et
sociales. Il signifie possibilité et liberté d’être critique. Il signifie recherche
permanente de libre-examen, de pensée libre. Il veut dire aussi désir d’installer
une sphère politique et sociale autonome, une sphère qui soit matérialiste, par
opposition à la religieuse, qui est surnaturelle et fondée sur une foi. L’idée de
laïcité dépasse les différences de nationalité, de sexe, de religion. Elle clarifie les
relations entre individus, ainsi qu’entre l’individu et l’État. Elle renforce le
brassage social et culturel.
La laïcité aménage le terrain pour la citoyenneté, elle reconnaît à chacun la
qualité de citoyen. Elle aspire à l’égalité. Des gens devenus citoyens auront
probablement le sentiment d’appartenir à une entité qui transcende leurs
différences, celui d’appartenir à une même entité politique. Devenir citoyen est
un long processus : le nouvel habitant doit s’habituer au pays où il a choisi de
vivre.
C’est en Occident - et probablement en Chine avec Confucius - que la laïcité
s’est développée d’abord. Elle a modelé nos institutions.
Si elle a une telle importance, c’est parce que chaque fois que le domaine
religieux tente de sortir de sa sphère, il essaie d’influencer la politique,
ouvertement ou discrètement. Qu’il nous suffise de penser à des droits obtenus
tout à fait juridiquement et démocratiquement et qui sont menacés par des
influences religieuses, par exemple dans les domaines de l’avortement, la
contraception, l’euthanasie, les droits des homosexuels, l’égalité entre hommes
et femmes. Et la liste est longue, que ce soit en France aussi bien qu’en Belgique
et dans d’autres pays. Et quid quand le religieux veut s’attaquer au domaine de la
science pour imposer ses propres vues chimériques ?
Devenir citoyen, c’est un choix, un engagement. Cela signifie le désir
d’adopter les valeurs essentielles de la société démocratique (justice, liberté,
égalité, laïcité). Certains immigrés viennent de cultures tout à fait différentes, ne
partageant pas les valeurs du pays d’accueil. Ils n’ont pas le même passé ni les
mêmes traditions, pas le même niveau économique, scientifique et technique.
Parfois, ils ne savent même pas ce que signifie le concept de démocratie… Il est
certain que nous ne pouvons pas imposer ces valeurs à des étrangers qui
viennent s’installer dans notre pays. Mais ils devraient comprendre que, pour
leur vie publique, ils doivent adopter les valeurs fondamentales du pays
démocratique où ils ont choisi d’émigrer, tout en conservant les leurs. Pour
comprendre les institutions et les accepter, il importe de connaître les idéaux
d’une société.
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Les menaces
Le danger aujourd’hui, c’est le risque qu’au sein de nos sociétés
démocratiques, une séparation se fasse entre une majorité attachée aux valeurs
démocratiques et de petits groupes constitués de gens attachés à leurs origines
ethniques et culturelles et incapables de s’accommoder du mode de vie du pays
d’accueil, ou même le refusant. L’intégriste, dont le pouvoir vient d’un dieu, est
soumis à ses dogmes, à son idéologie politique aussi bien que religieuse, et
considère toute critique comme une attaque personnelle. Il a en horreur
l’humaniste qui cherche, qui doute et qui certainement, à ses yeux, a une
conduite condamnable. Débat qui se complique du fait que non seulement il
concerne l’organisation sociale et politique, mais qu’il touche en même temps les
émotions et les sentiments. Les débats sur ces sujets sont le plus souvent
passionnés.
Et nous voici au réel problème que nous dénonçons : certaines de nos
acquisitions les plus importantes risquent d’être attaquées, voire
détruites par des étrangers qui voudraient nous imposer leurs lois
religieuses.
Si l’ONU reconnaît un nombre important de religions (dont la sorcellerie),
cela ne signifie pas une mosaïque multiculturelle, mais la nécessité de
laneutralité, aucune interférence entre le sacré et le politique.
Tolérance ne veut pas dire conception naïve qui ferait accepter tout et
n’importe quoi.
Pouvons-nous admettre que nos acquis scientifiques, notre démocratie,
notre laïcité, chèrement acquis au cours des siècles, soient remis en cause par
des groupes qui les haïssent ? Comment discuter rationnellement avec des gens
qui rejettent toute rationalité, tout questionnement, et que leurs préjugés
idéologiques et religieux étouffent ?
Tous les intégrismes appartenant à des groupes nationaux dogmatiques
sont criticables. Il existe un intégrisme chrétien dans les sociétés occidentales.
Né de la critique de la modernité, il veut un retour aux sources considérées
comme sacrées. Le mouvement évangéliste américain cherche à supprimer des
libertés, surtout depuis le 11 septembre 2001 ; il veut retourner à l’interprétation
apocalyptique de la Bible et l’introduire dans la vie publique. C’est ainsi que les
découvertes scientifiques de Darwin ne sont plus enseignées dans certains États
américains et commencent à être contestées chez nous.
Le retour au créationnisme marque la négation du progrès
scientifique. Et ce danger est à nos portes… La science risque d’être remplacée
par des croyances. Or, la religion prétend détenir la vérité, elle est absolutiste,
elle introduit l’esprit du surnaturel. Le domaine politique, au contraire,
évidemment à condition d’être démocratique, est relatif, soumis à la raison,
perfectible, sceptique, toujours en recherche.
Et à propos de l’intégrisme musulman, il est intéressant de relever que
presque tous les pays musulmans obéissent à des régimes autoritaires (d’émirs,
de rois, de présidents…). Cette religion ne semble pas être compatible avec la
démocratie, avec la loi de la majorité. Et en outre, les croyances de ces intégristes
ne sont pas seulement religieuses : il s’agit de croyances sur eux-mêmes, sur les
autres, sur le monde.
Dans la hiérarchie ecclésiastique, l’égalité n’a pas de place. Il n’y a donc pas
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de citoyens. Tous sont des croyants, des suiveurs. En démocratie, au contraire, le
croyant comme l’athée ont le droit de discuter les lois, de les voter, d’intervenir
dans l’organisation du pays, comme aussi de croire ou non en un dieu.
Tous les intégristes tentent d’avoir un impact sur les institutions, suivant
leur "vérité" dogmatique. L’intégrisme, synonyme de tout absolutisme, n’est
évidemment pas que religieux : il peut être aussi idéologique, racial, ethnique,
nationaliste. Pensons seulement au fait que certains enseignants d’histoire
n’osent plus faire mention de la Shoa. L’histoire n’est quasi jamais enseignée
objectivement. Et ce n’est pas d’aujourd’hui que l’enseignement de la science se
heurte à des obstacles.
La Phil osophi e pour Enfants
La "communauté de recherche philosophique"
Est-ce valable d’enseigner des formules, des résultats de recherches
scientifiques, sans que les élèves aient eu à se poser des questions
d’épistémologie, de conditions de recherche, etc ? Quant à l’interculturalité, elle
ne peut être enseignée de manière théorique. Elle doit se pratiquer et se vivre.
C’est la même chose en ce qui concerne la démocratie.
L’école apprend-elle vraiment à penser ? Y enseigne-t-on la logique,
l’argumentation ?
La "communauté de recherche philosophique", imaginée par Matthew
Lipman sur le modèle de la communauté de recherche scientifique de John
Dewey, n’est-elle pas la place idéale pour des discussions philosophiques ? Une
véritable communauté de recherche, composée de gens d’âges, de conditions
sociales, d’origines différents, est démocratique dans son essence. Tous les
participants ont le droit de s’exprimer, de coopérer avec les autres, d’apprendre
les uns des autres, de construire leur raisonnement et leur savoir sur ceux des
autres. Un véritable dialogue ouvert, une fois intériorisé, est à la base du
processus de pensée. L’habileté à penser n’est-elle pas primordiale ?
Voici quelques exemples de questions dont on peut discuter en
communauté de recherche :
Les valeurs dans des contextes interculturels :
Existe-t-il des valeurs universelles, c’est-à-dire des valeurs facilement
assimilables par toute culture ? L’égalité est-elle toujours possible ? Ou bien les
valeurs ne sont-elles que des utopies (les droits de l’homme sont violés en
tellement d’endroits…) ? Peut-on discuter des traditions et les remettre en
question ? N’y aurait-il pas d’autres valeurs à ajouter (internationalisme,
protection de l’environnement…) ? N’y a-t-il pas des valeurs condamnables
(consommation…) ? En Belgique, des efforts sont faits tout à fait officiellement
pour définir des valeurs communes dans les cours philosophiques. Mais qui les
définira, ces "valeurs communes" ? Les enseignants ? Les autorités politiques ?
Ou religieuses ?
Nous savons que les valeurs jouent un rôle essentiel dans la vie sociale.
Elles servent de guides et permettent de justifier des situations. Mais comment
définir de nouvelles valeurs spécifiques dans un contexte nouveau ? Comment en
discuter ? En cas de conflit de valeurs, qu’est-il possible de faire ? La clarification
des valeurs, à la mode il y a quelques années, ne pourrait-elle plutôt conduire à
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l’exclusion ?
Une véritable communauté de recherche philosophique peut aider à
résoudre des conflits de valeurs par un dialogue critique ouvert qui peut
jouer un grand rôle, non seulement dans le choix de valeurs, mais aussi sur les
attitudes des participants. Tout ceci peut prendre beaucoup de temps. Mais
tooute construction solide dépend du temps.
Problème de la liberté :
La liberté individuelle n’est-elle pas de plus en plus limitée par la liberté
collective ? La liberté collective n’est-elle pas de plus en plus limitée par la liberté
individuelle ?
Chacun a la liberté de conscience. C’est plus que la liberté de religion.
Certaines libertés peuvent-elles se trouver en contradiction ? Par exemple la
liberté de religion et celle d’expression ? Lorsque la liberté de religion intervient
dans l’espace public, elle doit s’accompagner d’un sens des responsabilités. Si
elle signifie libre accès au culte, droit de pratiquer des activités religieuses dans
des centres communautaires et dans des écoles privées, droit de produire des
livres ou autres textes concernant une religion donnée, elle n’implique pas pour
chacun le droit de faire ce qu’il veut, partout, à tout moment. En démocratie, les
autorités ont à traiter avec un parlement, avec des magistrats, des médias, des
groupes de pression. Elles doivent suivre des règles, respecter des lois, tenir
compte de l’opinion publique. Elles sont responsables de leur politique. La
souveraineté de la nation est reconnue.
Y a-t-il meilleur endroit qu’une communauté de recherche philosophique
pour discuter, non seulement de tout ceci, mais aussi des traditions, des racines,
de la société ?
Le programme de Philosophie pour Enfants, élaboré par Matthew Lipman
et ses collaborateurs, développe, dès le plus jeune âge (4-5 ans), l’intelligence
empirique, le goût de la recherche scientifique, l’autonomie de la
conscience, le plaisir de la découverte. Les noms des ouvrages que comporte ce
programme sont parlants : Kio et Gus, S’étonner devant le monde ; Elfie,
Rassemblons nos idées ; Pixie, La Recherche de sens ; Lisa, La Recherche éthique ;
Suki, Writing, Why and How ; Mark, La Recherche sociale. Dans La Découverte
d’Harry Stottlemeier, La Recherche logique, le premier qu’il ait conçu, Lipman
inculque, dès l’âge de 11-12 ans et de manière tout à fait originale et
révolutionnaire, les règles et principes de la logique aristotélicienne. Cet
ouvrage permet d’enseigner la rationalité et de combattre la superstition. Ce
programme, qui couvre l’interdisciplinarité, a été appliqué d’abord dans les
écoles d’enfants noirs et porto-ricains de New York au début des années
septante, avec l’appui de la Fondation Rockefeller. Il est répandu aujourd’hui
dans de nombreux pays et a prouvé son efficacité.
Le Conseil de l’Europe a voté une résolution pour promouvoir
l’enseignement des découvertes de Darwin. Pourquoi la Communauté
européenne n’a-t-elle pas fait de même ?
Dès que nous sommes conscients du fait que le créationnisme n’est pas
seulement d’origine religieuse (chrétienne, musulmane et juive), mais qu’il
comporte un objectif politique réactionnaire caché, et dès que nous comprenons
que son but politique est de lutter contre le matérialisme scientifique pour
installer des comportements bioéthiques ultra-conservateurs, nous comprenons
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qu’il est temps de se tourner sérieusement vers le programme de Philosophie
pour Enfants qui vise la recherche permanente de critères, le développement de
la logique, de la rationalité et de l’épistémologie scientifique (Qu’est-ce
qu’un processus scientifique ? Quel est son support philosophique ? Quels sont
les rapports entre science et philosophie, entre science et religions ? Etc). Par une
telle analyse, les participants à une telle communauté de recherche finiront par
comprendre que le progrès scientifique a détruit les dogmes et permis une
méthode d’analyse scientifique rigoureuse. Des exercices du programme font
comprendre la différence entre croire et savoir, entre invention et découverte,
entre opinion et vérité, etc. Dans une telle communauté de recherche, il est
important que les élèves comprennent que toutes les idées ne se valent pas, que
toutes ne sont pas bonnes : les découvertes de Darwin ne peuvent être mises sur
le même pied que des croyances… Elles découlent de la recherche scientifique et
non d’un quelconque préjugé, d’un dogme.
L’essentiel, c’est de laisser la porte ouverte au doute, à de nouvelles idées, à
de nouvelles découvertes, et surtout, de rendre les enfants capables d’être
confrontés à l’incertitude.
Dans une véritable communauté de recherche philosophique, les
discussions se déroulent sur un mode démocratique. Démocratie et citoyenneté
sont deux sujets de discussion importants pour le problème de l’interculturalité,
comme pour celui de la valeur de la science et de sa place.
Les enseignants qui ont l’habitude de donner un cours traditionnel seront
certainement déroutés par l’approche qu’ils trouveront chez Lipman. En effet, les
exercices ne semblent pas toujours liés directement aux approches
traditionnelles. Ce programme de Lipman propose un bon équilibre entre
matières et capacité de les comprendre ; il permet aux élèves de penser de
manière réflexive les problèmes de la société dans laquelle ils vivent. Réflexion
ne veut évidemment pas dire méditation, mais excellence dans les habiletés
de pensée, ce qui a une dimension sociale et exerce une influence sur les
comportements individuels.
Dans un langage très familier et avec des situations auxquelles les élèves
peuvent s’identifier, le progamme Lipman de Philosophie pour Enfants envisage
des sujets fondamentaux qui, tous, font partie des fondements conceptuels de la
pensée sociale occidentale.
En aucune manière, ce programme ne peut servir à endoctriner. L’objectif
d’une communauté de recherche philosophique n’est nullement d’instiller des
valeurs ou des sens. Au contraire, on peut reconnaître une véritable communauté
de recherche par le fait que les participants trouvent un sens à leur participation
après une discussion objective et critique. Ceci peut d’ailleurs aussi faire l’objet
d’analyse dans la communauté de recherche.
Ce programme risque toutefois d’être récupéré et pas vraiment respecté par
des gens qui estiment qu’il s’agit d’un nouvel outil "dans le vent". Ce n’est pas
forcément le fait de fondamentalistes, mais de gens qui veulent inculquer leurs
propres valeurs, religieuse ou politiques, par un semblant de dialogue ouvert. Il
est toujours possible d’orienter la discussion vers certains sujets, métaphysiques
notamment. Ce programme doit être appliqué avec éthique. Il existe beaucoup
de communautés, politiques, culturelles ou religieuses, où des discussions sont
organisées. Mais dans la communauté de recherche philosophique de Lipman, le
mot-clé c’est évidemment recherche.
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Un bon éducateur en Philosophie pour Enfants
Pour bien pratiquer ce programme de Philosophie pour Enfants, il faut être
intéressé par les idées, par le dialogue et l’argumentation, par les relations
sociales interculturelles. Il est intéressant également d’avoir quelques notions
sur le sujet à aborder, bien que la connaissance de la matière reste du domaine
des spécialistes et que, comme on l’a dit, ce programme est interdisciplinaire et
transversal. Cet enseignant doit être à même d’écouter l’autre, avec tolérance et
ouverture à d’autres cultures, à d’autres modes de pensée. Il doit être capable
d’animer une véritable communauté de recherche, de stimuler la recherche tout
en restant en-dehors du sujet traité. L’important, c’est qu’il puisse déceler les
questions philosophiques qui sous-tendent les discussions, qu’il permette aux
participants de s’exprimer librement et franchement, qu’il les encourage à
chercher des critères, à s’autocorriger, à repérer les préjugés ou idées
préconçues. Un véritable dialogue doit finir par s’établir entre les participants
eux-mêmes. La pensée peut ainsi se construire véritablement.
On voit que l’on est bien loin d’un enseignement d’un maître à sa classe.
Une telle manière de faire exige une formation ri goureuse, accessible à toute
personne qui en a compris les fondements et l’intérêt.
Les romans écrits par Lipman seront utilisés avec bénéfice, car ils
permettent d’aborder la plupart des questions philosophiques. D’autres supports
sont évidemment possibles : films, expositions, récits de participants, textes,
collaboration avec des personnes extérieures au système scolaire, etc.
L’important, c’est d’avoir le plus souvent possible recours aux manuels prévus
dans le programme de Philosophie pour Enfants, car on peut y trouver des
exercices et pistes de discussion utilisables dans tout débat et qui explorent tout
le champ de la réflexion.
Si nous voulons des enfants rationnels, ouverts, réfléchis, si nous souhaitons
qu’ils aient une pensée critique, créative et vigilante, comme le recommande
Matthew Lipman dans A l’Ecole de la pensée, il est primordial que les enseignants
et les éducateurs soient sérieusement sensibilisés à ces critères.
Conclusion
Nos droits ne sont pas définitivement acquis. La laïcité est toujours à
conquérir. Les églises tentent partout de regagner du terrain dans de nombreux
domaines, mais particulièrement dans celui de l’éducation. C’est pour elles le
meilleur moyen de manipuler la jeunesse, d’endoctriner, de (dé)former l’esprit
des générations futures. Dans un système scolaire qu’elles contrôlent, on
n’apprend pas aux élèves à penser, mais à obéir et à adopter les valeurs de la
religion en question. Une véritable éducation implique que l’on stimule le désir
d’adopter les valeurs de liberté, d’égalité, de laïcité, valeurs ne pouvant être niées
par des citoyens qui se veulent responsables dans une société démocratique.
La démocratie doit être réinventée chaque fois que de nouveaux acteurs
entrent en scène. Dans une vraie démocratie, l’identité de chaque nouvel habitant
ainsi que la nature des relations interpersonnelles doivent être ouvertes à la
contestation et au changement. La première condition à ceci c’est que la société
n’ait pas de fondement transcendental. Le pouvoir ne peut être légitimé par des
ancêtres ou par un dieu, mais par des principes abstraits (Déclaration des droits).
Une seconde condition, c’est la créativité, la capacité à pouvoir introduire de
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nouveaux acteurs, qui ne sont pas seulement des gens en plus, mais qui obligent
constamment la société à se transformer. Quels sont ces nouveux acteurs, ces
migrants, ces minorités ? Sont-ils de nouveaux citoyens possibles ?
Pouvons-nous renoncer, fût-ce partiellement, à notre histoire politique et
sociale ? Aux conquêtes de la rationalité ?
Pouvons-nous renoncer aux conquêtes humanistes sous la pression de
certains groupes qui rejettent tous ces concepts ?
Pouvons-nous considérer avec mépris les luttes, parfois sanglantes, qui ont
permis la construction de la démocratie, avec ses efforts vers plus d’égalité
sociale, vers le respect pour la dignité humaine, pour l’abolition des
discriminations raciales et sexuelles ?
Pouvons-nous renoncer au confort et à la sécurité que nous offre la
démocratie, à l’équilibre obtenu par la sécularisation de l’Etat, garantie de la
précieuse et trop rare liberté de pensée et de conscience ?
Pouvons-nous suspecter l’esprit de la science et sa recherche, la
technoscience et toutes les découvertes et inventions modernes, fleuron de notre
monde occidental (et dont bénéficient même ceux qui les rejettent…) ?
Nous ne pouvons ignorer la situation religieuse qui constitue une part
importante de la culture de certains migrants. Le problème, c’est de trouver un
juste milieu entre auto-défense et ouverture, un équilibre entre les différentes
cultures et non le multiculturalisme qui peut mener à une sorte de ghettoïsation.
Un réel interculturalisme suppose un dialogue franc, ferme et responsable,
tendant à établir des liens harmonieux entre différentes communautés vivant sur
un même territoire.
L’éducation est primordiale. Si les élèves sont habitués dans leur classe à
vivre ensemble, à s’accepter avec leurs différences, à se respecter mutuellement,
ils le feront dans leur vie. C’est ce qu’a compris Matthew Lipman. Les
discussions en communauté de recherche ne visent pas un consensus mou, mais
une véritable confrontation d’arguments, la meilleure clarification possible des
problèmes. Son programme convient parfaitement à une éducation
interculturelle, à une véritable formation de l’esprit scientifique. Par des
discussions philosophiques, à partir par exemple de Mark, La Recherche sociale,
le pouvoir des droits humains est stimulé (droits des femmes, droits des
homosexuels, liberté de pensée sur tout sujet…). On peut y discuter de justice, de
liberté, de citoyenneté, de responsabilité, de démocratie, ainsi que du concept
d’identité. Les participants se socialisent davantage, sans une sacralisation de
l’idée qu’ils ont de leur propre identité. Ils s’intéressent davantage aux
problèmes de leur époque. Cette manière de travailler les équipe d’outils
philosophiques en même temps qu’elle améliore leurs qualités dialogiques.
La rigueur de la logique, de l’observation et de la preuve, c’est-à-dire la
méthode scientifique, peut aider les élèves (ou les adultes participant à une
communauté de recherche) à stopper les actions des f ondamentalistes et
de ceux qui tirent profit de l’obscurantisme.
La Philosophie pour Enfants permet un véritable dialogue philosophique et
développe le questionnement et l’argumentation. C’est un outil qui aide à
dépasser les réactions purement affectives et à lutter contre les préjugés.
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En outre, les participants à une communauté de recherche peuvent devenir
de bons interprètes des dimensions profondes de leur propre culture, de leurs
croyances, de leurs traditions, de leur organisation, de leurs valeurs. En
conséquence, ils peuvent enrichir la communauté de recherche et accroître la
compréhension mutuelle. Mieux se connaître sera utile à l’interculturalité et à la
construction d’une citoyenneté européenne. L’interculturalité deviendra dès lors
source de richesse plutôt que de problème.
C’est un travail de longue haleine… Si nous voulons des citoyens actifs, nous
devons utiliser des méthodes pédagogiques actives. Si nous voulons des citoyens
réfléchis, nous devons utiliser des méthodes pédagogiques réflexives.
Il est grand temps de le faire ! Contre tous les monolithismes, les
dogmatismes, les fanatismes, les impérialismes, Lipman ne propose pas un
remède-miracle, mais il instille un remède subtil, fait d’une longue et profonde
aventure, l’établissement d’une pensée libérée du passé et ouverte à l’avenir, une
pensée libérée de tout préjugé. Il propose des moyens pour une meilleure
réflexion et, par là, pour une action plus raisonnable.
Y a-t-il meilleure éthique ?
Et pour terminer par une note peut-être humoristique, je vous signale que
j’ai trouvé récemment le site internet du "Parti des Jeunes Musulmans" (voir
Google : parti des jeunes musulmans bruxelles lipman) que je prends en tout cas pour un
compliment …
En résumé, ce parti reproche la trop grande influence laïque dans les
institutions publiques, écoles, administrations, hôpitaux, lieux de travail… Ce
parti revendique d’urgence un enseignement islamique.
Il refuse, avec bien d'autres citoyens de tous horizons idéologiques et religieux
totalement écartés des processus de l'enseignement, d'avaliser les délires
"pédagogiques" néo-américanistes d'un Matthew Lipman (12), que tente d'imposer à
nos enfants, dès les classes de maternelles, une intelligentsia démissionnaire
d'arrière-garde gaucho-écologiste mâtinée de libre-examinisme maçonnique.
Il réfute des méthodes qui, sous couvert de familiariser les tout jeunes enfants aux
concepts philosophiques et à l’art de raisonner, n'ont pour but avoué que de les
émanciper de toute forme de "croyance", de les écarter à jamais de toute
transmission d'un savoir parental jugé d'emblée problématique.
(12) "À l'école de la pensée" – "Enseigner une pensée holistique" (De Boeck, 2006)."
Le PJM dénonce le déboussolage systématique opéré sur les "enseignants" qui n'ont
plus à "enseigner" (à donner des réponses jugées, de toute façon, sans intérêt), mais à
récolter les questions des enfants qui décideront d'eux-mêmes - avec les résultats
que l'on connaît - de l'utilité ou non d'un apprentissage qu'ils n'ont jamais eu, ni
n'auront jamais.
Le PJM pose, lui, la question de savoir si les risques de déstabilisation de l"Occident
(et du monde) viennent vraiment des poussées revendicatives citoyennes, entre
autres, de ses populations musulmanes, ou bien du rejet, présenté à l'humanité tout
entière comme une avancée humaniste, de ses propres valeurs?
On voit par là combien il serait temps d’introduire systématiquement dans
notre enseignement ce véritable programme de libre-examen !
Nicole Decostre
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Sources
Richard Dawkins, The God Delusion, Bantam Books, 2006.
Matthew Lipman, A l’Ecole de la pensée, (second ed.), De Boeck 2006 (traduction
Nicole Decostre).
Matthew Lipman and Ann Margaret Sharp, Mark, Social Inquiry, First Mountain
Foundation, PO Box 196, Montclair, NJ 07042, 1980.
Orhan Pamuk, Neige, Gallimard, 2005.
Sam Haroun, L’État n’est pas soluble dans l’eau bénite, Essai sur la laïcité au
Québec, Septentrion, 2008.
Marcel Voisin, Vivre la Laïcité, Éditions de l’Université Libre de Bruxelles,
seconde éd., 1983.