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Editions Anonymes Rêve évolution N°3

Rêve évolution N°3

/Think about Revolution!/Think about evolution!/

Dans ce numéro:

- Petit manuel anarchiste individualiste / E.Armand


- Les « Milieux Libres » : vivre en anarchiste à la Belle
époque en France
- Extrait de "Milieux de vie en commun et colonies" /
E.Armand
- Les autonomes. Le mouvement Parisien dans la fin des
années 1970
- Tentative, Y a-t-il censure?, Féminiser les textes,
L'anti copyright et l'anonymat

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Retrouvez ces textes et d'autres, ainsi que des projets, des liens sur l'alternative, l'autonomie, le retour à la terre…sur www.ecoclash.tk / info@ecoclash.tk
Petit manuel anarchiste individualiste
I

Être anarchiste c’est nier l’autorité et rejeter son corollaire économique : l’exploitation. Et cela dans tous les domaines où s’exerce l’activité
humaine. L’anarchiste veut vivre sans dieux ni maîtres ; sans patrons ni directeurs ; alégal, sans lois comme sans préjugés ; amoral, sans obligations
comme sans morale collective. Il veut vivre librement, vivre sa conception personnelle de la vie. En son for intérieur, il est toujours un asocial, un
réfractaire, un en dehors, un en-marge, un à-côté, un inadapté. Et pour obligé qu’il soit de vivre dans une société dont la constitution répugne à son
tempérament, c’est en étranger qu’il y campe. S’il consent au milieu les concessions indispensables - toujours avec l’arrière pensée de les reprendre -
pour ne pas risquer ou sacrifier sottement ou inutilement sa vie, c’est qu’il les considère comme des armes de défense personnelle dans la lutte pour
l’existence. L’anarchiste souhaite vivre sa vie, le plus possible, moralement, intellectuellement, économiquement, sans se préoccuper du reste du
monde, exploitants comme exploités ; sans vouloir dominer ni exploiter autrui, mais prêt à réagir par tous les moyens contre quiconque interviendrait
dans sa vie ou lui interdirait d’exprimer sa pensée par la plume ou la parole.

L’anarchiste a pour ennemi l’Etat et toutes ses institutions qui tendent à maintenir ou à perpétuer sa mainmise sur l’être individuel. Point de
possibilité de conciliation entre l’anarchiste et une forme quelconque de société reposant sur l’autorité, qu’elle émane d’un autocrate, d’une
aristocratie ou d’une démocratie. Point de terrain d’entente entre l’anarchiste et tout milieu réglementé par les décisions d’une majorité ou les vœux
d’une élite. L’anarchiste combat au même titre et l’enseignement fourni par l’Etat et celui dispensé par l’Eglise. Il est l’adversaire des Monopoles et
des privilèges, qu’ils soient d’ordre intellectuel, moral ou économique. En un mot, il est l’antagoniste irréconciliable de tout régime, de tout système
de vie sociale, de tout état de chose impliquant domination de l’homme ou du milieu sur l’individu, et exploitation de l’individu par l’homme ou le
milieu.

L’œuvre de l’anarchiste est avant tout une œuvre de critique. L’anarchiste va, semant la révolte contre ce qui opprime, entrave, s’oppose à la libre
expansion de l’être individuel. Il convient d’abord de débarrasser les cerveaux des idées préconçues, de mettre en liberté les tempéraments enchaînés
par la crainte, de susciter des mentalités affranchies du qu’en dira-t-on et des conventions sociales ; c’est ensuite que l’anarchiste poussera qui veut
faire route avec lui à se rebeller pratiquement contre le déterminisme du milieu social, à s’affirmer individuellement, à scu lpter sa statue intérieure, à
se rendre, autant que possible indépendant de l’environnement moral, intellectuel, économique. Il pressera l’ignorant de s’instruire, le nonchalant de
réagir, le faible de devenir fort, le courbé de se redresser. Il poussera les mals doués et les moins aptes à tirer d’eux-mêmes toutes les ressources
possibles et non à se reposer sur autrui.

Un abîme sépare l’anarchisme du socialisme sous ses différents aspects, y compris le syndicalisme.

L’anarchiste place à la base de toutes ses conceptions de vie : le fait individuel. Et c’est pour cela qu’il se dénomme volontiers anarchiste-
individualiste.

Il ne pense pas que les maux dont souffrent les hommes proviennent exclusivement du capitalisme ou de la propriété privée. Il pense qu’ils sont
dus surtout à la mentalité défectueuse des hommes, pris en bloc. Les maîtres ne sont que parce qu’il existe des esclaves et des dieux ne subsistent que
parce que s’agenouillent des fidèles. L’anarchiste individualiste se désintéresse d’une révolution violente ayant pour but une transformation du mode
de distribution des produits dans le sens collectiviste ou communiste, qui n’amènerait guère de changement dans la mentalité générale et qui ne
provoquerait en rien l’émancipation de l’être individuel. En régime communiste celui-ci serait aussi subordonné qu’actuellement au bon vouloir du
Milieu : il se trouverait aussi pauvre, aussi misérable que maintenant ; Au lieu d’être sous le joug de la petite minorité capitaliste actuelle, il serait
dominé par l’ensemble économique. Rien ne lui appartiendrait en propre. Il serait un producteur, un consommateur, un metteur ou un preneur au tas,
jamais un autonome.

II

L’anarchiste-individualiste se différencie de l’anarchiste communiste en ce sens qu’il considère (en dehors de la propriété des objets de jouissance
formant prolongement de la personnalité ) la propriété du moyen de production et la libre disposition du produit comme la garantie essentielle de
l’autonomie de la personne. Etant entendu que cette propriété se limite à la possibilité de faire valoir (individuellementt, par couples, par groupement
familial, etc. ) l’étendue de sol ou l’engin de production indispensable aux nécessités de l’unité sociale ; sous réserve, pour le possesseur, de ne point
l’affermer à autrui ou de ne point recourir pour sa mise en valeur à quelqu’un à son service.

L’anarchiste-individualiste n’entend pas plus vivre à n’importe quel prix, comme l’individualiste, fut-ce en exploiteur, qu’il n’entend vivre en
réglementation, pourvu que l’écuelle de soupe soit assurée, la vêture certaine et le logis garanti.

L’anarchiste individualiste, d’ailleurs, ne se réclame d’aucun système qui lierait l’avenir. Il affirme se situer en état de légitime défense à l’égard de
toute ambiance sociale (Etat, société, milieu, groupement, etc.) qui admettra, acceptera, perpétuera, sanctionnera ou rendra possible :

a) la subordination au milieu de l’être individuel, plaçant celui-ci en état d’infériorité manifeste puisqu’il ne peut traiter avec l’ensemble d’égal à
égal, de puissance à puissance ;

b) l’obligation (dans n’importe quel domaine ) de l’entraide, de la solidarité, de l’association ;

c) la privation de la possession individuelle et inaliénable du moyen de production et de la disposition entière et sans restriction du produit ;

d) l’exploitation de quiconque par l’un de ses semblables, qui le fera travailler pour son compte et à son profit ;

e) l’accaparement, c’est à dire la possibilité pour un individu, un couple, un groupement familial de posséder plus qu’il n’est nécessaire pour son
entretien normal ;
f) le monopole de l’Etat ou de toute forme exécutive le remplaçant, c’est à dire son intervention dans son rôle centralisateur, administrateur, directeur,
organisateur, dans les rapports entre les individus, dans n’importe quel domaine que ce soit ;

g) Le prêt à intérêt, l’usure, l’agio, la valeur d’échange monnayée, l’héritage, etc., etc.

III

L’anarchiste-individualiste fait de la "propagande" pour sélectionner les tempéraments anarchistes-individualistes qui s’ignorent, déterminer tout
au moins une ambiance intellectuelle favorable à leur éclosion. Entre anarchistes-individualistes les rapports s’établissent sur la base de la
"réciprocité". La "camaraderie" est essentiellement d’ordre individuel, elle n’est jamais imposée. Est un"camarade"qui leur plaît individuellement à
fréquenter, qui tente un effort appréciable pour se sentir vivre, qui prend part à leur propagande de critique éducative et de sélection des personnes ;
qui respecte le mode d’existence de chacun, n’empiète point sur le développement de qui chemine avec lui et de ceux qui le touchent de plus près.

L’anarchiste-individualiste n’est jamais l’esclave d’une formule-type ou d’un texte reçu. Il n’admet que des opinions. Il ne propose que des thèses.
Il ne s’impose pas de point d’arrivée. S’il adopte une méthode de vie sur un point de détail, c’est afin qu’elle lui assure plus de liberté, plus de
bonheur, plus de bien-être, mais non point pour s’y sacrifier. Et il la modifie, et il la transforme quand il s’aperçoit que continuer à y demeurer fidèle
diminuerait son autonomie. Il ne veut point se laisser dominer par des principes établis à priori ; c’est à posteriori, sur ses expériences, qu’il fonde sa
règle de conduite, jamais définitive, toujours sujette aux modifications et aux transformations que peuvent suggérer l’enregistrement de nouvelles
expériences, et la nécessité d’acquisition d’armes nouvelles dans sa lutte contre le milieu. Sans faire non plus de l’a priori un absolu.

L’anarchiste-individualiste n’est jamais comptable qu’à lui-même de ses faits et gestes.

L’anarchiste-individualiste ne considère l’association que comme un expédient, un pis-aller. Il ne veut donc s’associer qu’en cas d’urgence mais
toujours volontairement. Et il ne désire passer de contrat, en général, qu’à brève échéance, étant toujours sous-entendu que tout contrat est résiliable
dès qu’il lèse l’un des contractants.

L’anarchiste-individualiste ne prescrit pas de morale sexuelle déterminée. C’est à chacun qu’il appartient de déterminer sa vie sexuelle ou
affective ou sentimentale, tant pour l’un que pour l’autre sexe. L’essentiel est que dans les relations intimes entre anarchistes de sexe différant
n’intervienne ni violence ni contrainte. Il pense que l’indépendance économique et la possibilité d’être mère à son gré sont les conditions initiales de
l’émancipation de la femme.

L’anarchiste-individualiste veut vivre, veut pouvoir apprécier la vie individuellement, la vie envisagée dans toutes ses manifestations. En restant
maître cependant de sa volonté, en considérant comme autant de serviteurs mis à la disposition de son "moi" ses connaissances, ses facultés, ses sens,
les multiples organes de perception de son corps. Il n’est point un peureux, mais il ne veut point se diminuer. Et il sait fort bien que celui qui se laisse
mener par ses passions ou dominer par ses penchants est un esclave. Il veut conserver "la maîtrise du soi" pour s’élancer vers les aventures auxquelles
le convient la recherche indépendante et le libre examen. Il préconisera volontiers une vie simple, le renoncement aux besoins factices, asservissants,
inutiles ; l’évasion des grandes agglomérations humaines ; une alimentation rationnelle et l’hygiène corporelle.

L’anarchiste-individualiste s’intéressera aux associations formées par certains camarades en vue de s’arracher à l’obsession d’un Milieu qui leur
répugne. Le refus de service militaire, celui de payer l’impôt auront toute sa sympathie ; les unions libres, uniques ou plurales à titre de protestation
contre la morale courante ; l’illégalisme en tant que rupture violente (et sous certaines réserves ) d’un contrat économique imposé par la force ;
l’abstention de toute action, de tout labeur, de toute fonction impliquant maintien ou consolidation du régime intellectuel, éthique ou économique
imposé ; l’échange des produits de première nécessité entre anarchistes-individualistes possesseurs des engins de production nécessaires, en dehors
de tout intermédiaire capitaliste ; etc., sont des actes de révolte convenant essentiellement au caractère de l’anarchisme-individualiste.

1er juillet 1911 / E. Armand

Tentative
Entre
Ce que je pense
Ce que je veux dire
Ce que je crois dire
Ce que je dis
Ce que vous avez envie d'entendre
Ce que vous croyez entendre
Ce que vous entendez
Ce que vous avez envie de comprendre
Ce que vous croyez comprendre
Ce que vous comprenez
Il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer.
Mais essayons quand même...

(ESRA, B.Werber)
Les « Milieux Libres » : vivre en anarchiste à la Belle époque en France
Préambule :
« Milieux libres ». « Colonies anarchistes ». « Communautés libertaires ». « Communes libres ». « Espaces autonomes ». Recherche constante d’une
émancipation immédiate, d’une vie anarchiste au présent. Elaborations éphémères d’espaces où s’essayent des modes de vie en rupture avec les
modèles traditionnels et autoritaires. Propagande par le fait.

Première expérience d’envergure au début des années 1890, la Cecilia est créée par des Italiens partis tenter leur chance au Brésil. Dès cette première
génération d’anarchistes, les milieux de vie libre sont condamnés par les grandes figures du mouvement. Ce qui n’empêchera pas d’envisager à
nouveau ce mode de vie. Après la théorie, on veut passer à la pratique, vivre dès maintenant sa vie, la vie.
Dans les années 1890, ce sont les Naturiens, qui, les premiers en France, bercent l’idée de créer leur colonie anarchiste. Le projet ne mûrira pas mais
à la Belle Epoque, les premiers milieux libres finissent cependant par apparaître, avec des naturistes, mais aussi et surtout, des individualistes ou
encore quelques communistes égarés, tel Fortuné Henry, le frère du célèbre Emile Henry, poseur de bombe et guillotiné par la République. Jusqu’en
1914, des milieux libres sont donc créés, disparaissent et renaissent sous la dynamique en particulier de Georges Butaud et Sophia Zaïkowska, ou
d’autres figures originales, telles Libertad, Lorulot, Armand ou encore ceux qui entouraient Bonnot.

Après la guerre, les anarchistes sont divisés, certains se sont pris d’enthousiasme pour la Révolution russe. Les plus convaincus persistent, devenus
néo-naturiens, végétariens ou encore crudi-végétaliens, qui à Bascon avec Butaud et Zaïkowska, qui à Terre Libérée avec Louis Rimbault. D’autres
encore rêvent d’exil et de terres propices et traversent l’Atlantique. Départs et voyages éphémères souvent, définitifs parfois. Direction Tahiti, le
Costa-Rica, le Brésil, l’Uruguay…
Une seconde guerre et les milieux anarchistes s’amenuisent jusqu’au renouveau de la fin des années 1960. Pourtant, ils sont bien là quand la vie
communautaire et l’autogestion reviennent au goût du jour. Bien sûr, ils ne sont pas seuls, mais on ne peut douter de leur présence. La Cecilia refait
son apparition, sous la forme d’un film. L’ombre d’Armand (et de sa « camaraderie sexuelle ») rodent. Enfin, la vague des communautés rurales
s’étend aux villes, sous la forme des squats urbains, nouveaux lieux de vie en commun. Mais…

Arrêtons là ce court récit. Même si rien de tout ça n’a disparu. Seules les références changent, quoique… Se diversifient ? Et encore… Des pirates de
Libertalia aux fouriéristes, de la Commune aux tentatives autogérées en Ukraine et en Espagne, des kibboutzim d’Israël à la Yougoslavie en passant
par l’Algérie : des exemples jouissifs demeurent. Dans les esprits, qu’il s’agisse des Diggers et du Ringolevio d’Emmett Grogan ou le Living
Theatre… ou dans les faits à Christiana, à Longo Maï, à la Nef des Fous, etc. Qu’en est-il des autres ? De ces anarchistes et libertaires qui voulurent
jouir d’une vie libre et émancipée dans l’immédiat, vivre la révolution au quotidien ? Ceux qui laissèrent une moindre place dans la mémoire, ceux
dont on ne connaît au mieux que les pages éphémères d’un journal, d’une brochure ?

...Et puis, il y a l’histoire (avec un grand H). J’ai causé dernièrement avec un de nos adversaires ; il prétendait qu’en cas d’insuccès ce serait
effroyable ( ?!) pour les suites de l’idéal anarchiste.
Que dirait-on ? que penserait-on de l’avortement du projet ?
« - Je serai engagé, me disait-il, et plus tard ce serait un reproche continuel. »
Ah ça ! est-ce que, par hasard, il y aurait une Histoire anarchiste, et les plus connus auraient-ils peur de cette Histoire ? Ce serait cocasse !
Je comprends les bandits qui nous gouvernent, engageant les tueries chez les peuples, et les généraux menant leurs troupes aux abattoirs. –
L’histoire ne mentionne ces faits et les cloue au pilori ou les encense. Mais nous, qu’est-ce que ça peut bien te foutre à toi, Troupy, que tel ou tel
approuve ou condamne ?
Voyez-vous l’Histoire future mentionnant ainsi un personnage libertaire :
Arsène LATROUILLE. – Ecrivain, penseur, conférencier anarchiste. A laissé de nombreux écrits ; malheureusement, a trempé dans une
aventure malheureuse, en fondant avec d’autres libertaires une colonie (1902) qui échoua huit jours après… 1

Pas question ici de faire de l’histoire avec un grand H, de faire des portraits anodins d’anarchistes du passé, de palabrer sur leurs succès ou leurs
infortunes, d’en faire de nouvelles icônes. Seulement raconter, au travers des expériences de milieux libres, la vie de quelques uns. Des individus
décidés à vivre immédiatement selon leurs envies et leurs idées, seul moyen pour eux de poursuivre la lutte et la propagande libertaire. Des individus,
des manières d’être et de faire qui ne peuvent pas nous être totalement étrangers.

Sommaire
1 Les « Milieux Libres » : vivre en anarchiste à la Belle époque en France
2 Parcours historique
3 Mode de vie et émancipation
4 Propagande et liens avec la société bourgeoise
5 Chronologie
6 Bibliographie

Un milieu libre regroupe quelques individus, entre cinq et vingt le plus souvent, qui s’efforcent de vivre ensemble et autrement. C’est un terme
spécifique à la Belle Epoque et à la mouvance anarchiste. Il est apparu dans les années 1900 et se répand en France, en Belgique et même au Canada.
On utilise également le terme de « colonie », dont l’usage est plus ancien, remontant sans doute aux « colonies sociétaires » fouriéristes actives dans
les années 1830. C’est le nom du phalanstère fondé à Condé-sur-Vesgre en 1833. La colonie désigne une simple installation, dans le sens de l’anglais
« settlement » tandis que le terme de « milieu libre » permet de relever immédiatement l’opposition au milieu extérieur, non libre, oppressif. En
France, une quinzaine d’expériences seulement verront le jour, menées par une centaine d’hommes et femmes entre 1902 et 1914.

Jean Maitron, dans son important travail sur le mouvement anarchiste, leur avait consacré quelques pages. Un aperçu sur quelques unes de ces
réalisations, leurs déboires financiers, sentimentaux et idéologiques. Mais on ne sait rien de ces individus, de leurs trajectoires, de leurs motivations,
de leur vie tout simplement. L’anarchisme a trop souvent été étudié comme un mouvement uniforme, donnant lieu à des lectures quasi normatives.
La période de la « Belle » époque n’échappe pas à ces lectures réductrices : « Une mouvance (un marécage ?) faite de multiples tendances frôlant
parfois la bizarrerie et soumise à une force centrifuge qui conduira beaucoup de militants à ne plus se préoccuper que d’un a spect limité de la lutte.
Cela ira de la manie de création de colonies anarchistes éphémères – sortes de phalanstères – à un pacifisme absolu (…) à une prétendue libération
sexuelle conçue comme panacée sociale. On n’en finirait pas de dresser la liste de toutes les aberrations « anarchistes » qui vont se donner libre
cours jusqu’à l’époque actuelle. (…) Cet anarchisme-repoussoir va presque ruiner la véritable influence des libertaires dans les mouvements de
masse ». C’est donc à contre-courant de cette analyse que l’on peut s’intéresser aux milieux libres. Analyser le mode de vie de ces individus, les
rapports sociaux du groupe, sa structure, percevoir aussi sa capacité ou sa volonté d’action. Comment, pourquoi et avec quels effets mettent-ils en
place leurs idées dans la vie quotidienne ? On peut en apprendre un peu plus grâce à la presse de l’époque, les archives de police (...) et le fonds
d’archives d’E. Armand.

E. Armand, de son vrai nom Ernest Juin, principale figure de l’individualisme anarchiste en France était partisan des expériences de milieux libres et
il joua un rôle certain dans la diffusion et la réalisation de cette idée. Il crée, avec Marie Kügel, L’Ere Nouvelle en octobre 1901 et dès les débuts, le
journal se fait l’écho des tentatives lancées en Angleterre ou en Hollande. A l’époque, Armand est encore très inspiré par l’anarchisme chrétien. Il a
en effet un parcours assez original : de père communard et anticlérical, il milite pourtant à partir de 17 ans dans les rangs de l’Armée du Salut. Puis,
par l’intermédiaire de la sœur d’Elie et Elisée Reclus, il découvre l’anarchisme chrétien, lit les Temps nouveaux et commence à écrire des articles
pour Le Libertaire. De son passage par le christianisme vient sans doute l’idée très forte chez lui de perfectionnement individuel, de la nécessité de
former des « individualités conscientes ». Par Tolstoï et sa bonne connaissance de 6 ou 7 langues étrangères, il découvre les expériences
communautaires menées à l’étranger, dans la veine d’un anarchisme chrétien. Il commence alors à faire lui-même de la propagande pour la « Cité
Future », qui, rapidement, devient « milieu libre » ou « colonie ». En 1902, il est adhérent à la « Société pour la création et le développement d’un
milieu libre en France » mais ne séjourne pas, ou peut-être seulement de manière épisodique, au premier milieu libre à Vaux. Quoiqu’il en soit, et
malgré son soutien intensif, Armand ne participe à aucun milieu libre même s’il fréquente les milieux individualistes anarchistes d’avant-guerre. En
octobre 1913, il évoque l’idée de fonder une colonie individualiste qui n’aboutira pas. Après la guerre, il ne perd pas son intérêt pour les expériences
communautaires, « même si son expérience l’avait conduit à un certain scepticisme ». Dans L’En-Dehors (qui paraît de 1922 à 1939) et même dans
L’Unique (1945-1956) il écrit des rubriques où il analyse les différentes expériences et où il expose ses propres positions à ce sujet. En 1931, il fait
paraître une brochure Milieux de Vie en commun et « Colonies », qui reprend un texte paru dans L’Ere Nouvelle. Au bout du compte, il avait
accumulé une bonne documentation sur les tentatives de vie hors des régimes autoritaires, en France ou ailleurs, anarchistes ou non.

Parcours historique
Des modèles à la mise en pratique

« Après Owen, Fourier, Cabet, Morus, qui furent les expérimentateurs d’un communisme transitoire entaché d’autorité et de réglementation à
outrance ; après le collectivisme régimentaire, copie fidèle de la société moderne avec un seul exploiteur : l’Etat ; la théorie libertaire, l’anarchisme se
présente demandant droit de cité. » On trouve un certain nombre de références, même si c’est souvent pour mieux s’en distinguer, aux socialistes
utopistes. Ils ont non seulement tenté de mettre en pratique leurs théories en réalisant des communautés, mais ce sont aussi les premiers à se
préoccuper de la «question sociale». En France, ils jouissent tout au long du 19e siècle d’une renommée que n’atteindra pas Marx. Charles Fourier est
le plus critiqué mais le plus apprécié des penseurs socialistes, considéré comme un précurseur par certains articles de la presse libertaire. Son œuvre
est « un échelon de plus vers l’anarchisme moderne en même temps qu’une des plus grandes curiosités de l’imagination moderne ». On critique ses
idées sur le commerce, la rigidité de son système « qui eût fait de son phalanstère tout autre chose qu’une cité de liberté ». Mais ses idées sur les
passions, dont Fourier fait le ressort de son ordre social, et le travail, qu’il souhaitait « attrayant » et ne contrecarrant pas les penchants des hommes,
trouvent des points d’ancrage chez les anarchistes. Le vocabulaire même montre l’influence des idées fouriéristes puisqu’il est courant que les
milieux libres soient appelés « phalanstère » par le voisinage ou les journaux. L’un des colons, Fortuné Henry est comparé à un « Fourier [qui]
ressuscitait sous un autre nom et avec de nouvelles méthodes ». Mais les utopistes étaient bien trop autoritaires pour que leurs expériences elles-
mêmes influencent nos libertaires.

D’autre part, on trouve peu d’allusion aux utopies littéraires des libertaires eux-mêmes. Même si les milieux libristes avaient sans doute en tête
certains écrits utopiques anarchistes. L’ « utopie anarchique » de Joseph Déjacques, L’Humanisphère, où il décrit « un phalanstère, mais sans aucune
hièrarchie, sans aucune autorité ; où tout au contraire, réalise égalité et liberté et fonde l’anarchie la plus complète ». Ou le Voyage au beau pays de
Naturie du naturien Henri Zisly…Toutefois, les anarchistes ne font pas reposer leurs expériences sur un plan de société entièrement circonscrit sur le
papier. Pas de référence faisant autorité, homme ou écriture.

L’idée communautaire apparaît de manière précoce dans le courant des idées anarchistes : c’est en 1875 que Giovanni Rossi imagine pour la
première fois sa communauté socialiste. En 1889, après bien des polémiques, il annonce finalement son départ, suivi quelques temps plus tard par les
futurs colons. La tentative de la Cecilia est à replacer dans le contexte d’une immigration italienne importante qui tente sa chance dans l’autre monde
perspective qui la rapproche d’autant plus de ses précurseurs socialistes. Les conditions de vie matérielles sont misérables, la vie communautaire se
révèle être durement supportable et en avril 1894, la Cecilia vit ses derniers instants. L’expérience est relayée par la presse française et en particulier
dans La Révolte, qui en mars 1893 rappelle que «la bourgeoisie, partout, détient le sol, les produits et les moyens de production et pèse de tout son
poids même sur ceux qui veulent en sortir. Toute tentative anarchiste ne peut être complètement anarchiste par ce fait que subsiste à côté d’elle
l’organisation bourgeoise qui la précède ». Le journal ne parlera pas des expériences postérieures. Après 1894, ce sont les naturiens qui continuent à
entretenir l’idée de la fondation d’une colonie qui serait la mise en pratique et la démonstration de leurs théories sur le retour à un état naturel. Faute
de terrain, l’aventure ne sera jamais tentée, mais ils seront présents pour soutenir le projet du premier milieu libre, qui commence vraiment à
rassembler des individus en 1902.

'De Vaux à la Pie, autour des plus fervents bâtisseurs de milieux libres, Georges Butaud et Sophia Zaïkowska'

C’est d’abord une « Société Instituée pour la Création et le Développement d’un Milieu Libre en France » qui voit le jour au printemps pour aider
aux « difficultés du commencement d’exécution » et qui organise pendant six mois de nombreuses réunions. Le Libertaire insère à plusieurs reprises
la proclamation de la Société. Il semblerait qu’ils aient été 250 sociétaires en 1902, 400 en 1903, et parmi eux on trouve Georges Butaud et Sophia
Zaïkowska, qui sont les plus fervents acteurs de milieux libres sur toute la période et qui animeront la colonie de Vaux, Henri Beylie-Beaulieu et
Henri Zisly, pour les naturiens, E. Armand et sa compagne Marie Kügel etc. C’est en janvier 1903 que le Milieu libre de Vaux prend réellement
forme. Peu à peu, ce sont 13 colons qui vivent ensemble occupés aux activités agricoles mais aussi de l’élevage, bonneterie, cordonnerie, atelier de
confection sur mesure. Il est question de créer une bibliothèque, une école libertaire, une imprimerie. Une coopérative de consommation semble
même vouloir joindre ses efforts à ceux de Vaux. Mais, en juillet, Boutin (propriétaire du terrain) se retire, récupérant éga lement son apport. Le
Libertaire, en novembre, lance une polémique sur les bilans financiers de la colonie. Le silence se fait alors sur Vaux. En réalité, le Milieu Libre reste
un lieu de vie en commun, il accueille régulièrement des camarades de passage, les habitants se succèdent.

George Butaud et Sophia Zaïkowska ne s’arrêtent pas là. Ils se sont rencontrés en 1898 lors d’une conférence où Butaud développe son premier
projet de colonie dans l’Isère. Sophia Zaïkowska arrive de Genève, où elle faisait des études de sciences physiques et naturelles. Georges Butaud,
élevé par des parents républicains et libre penseurs, a quitté la maison familiale, à la suite de conflits avec son père. Il souffre de la condition
salariale, il est souvent sans travail et se lance alors dans son projet de milieu libre, qui aboutit avec la réalisation de Vaux, près de Château-Thierry.
Après la fin de cette tentative, ils continuent à vivre à Bascon (hameau voisin de Vaux) d’où ils annoncent vers 1911 un nouveau milieu libre. Puis
c’est dans la région parisienne, à Saint-Maur que s’installe le milieu libre de La Pie ainsi que le journal La Vie Anarch iste qui se fait l’écho des
nouvelles expériences. Le 8 avril 1913, 20 colons sont installés dans une grande propriété de 6000 m², située quai de la Pie à Saint-Maur. L’endroit a
été loué par la société dite des « Milieux Libres de Paris et de la Banlieue ». Comme l’indique le nom de la société, l’idée est d’essaimer les milieux
libres : les projets se multiplient, à Boulogne, Saint-Ouen ou en plein Paris. Les difficultés sont cependant communes pour tous ces projets : le
recueillement des fonds se fait avec difficulté et les propriétaires se montrent « peu soucieux de transformer leurs locaux en refuges de compagnons
anarchistes ». Aucun de ces projets ne verra le jour, même s’ils ont animé bon nombre de réunions parisiennes. Ce n’est qu’avec la guerre que toute
mention de la Pie disparaît, entraînant la dispersion des camarades.

Quoi qu’il en soit, même lorsqu’il n’y avait pas de colonies, « de nombreux amis vécurent auprès [de G.B. et S.Z.] » et ils y pratiquaient le mode de
vie qu’ils souhaitaient voir s’étendre par l’intermédiaire des milieux libres.

L’Essai d’Aiglemont et son animateur Fortuné Henry

Fortuné Henry, avec le soutien du Libertaire, dont il est assez proche des rédacteurs, lance, seul, une colonie à Aiglemont, dans les Ardennes. Son
père fut l’un des généraux de la Commune et il est condamné à mort en 1873. Toute la famille s’exile alors en Espagne et ne réapparaît dans les
rapports de police qu’en 1880, peu avant l’amnistie dans les Pyrénées Orientales. Son frère, le célèbre Emile Henry, est guillotiné après avoir lancé
une bombe sur le café terminus en 1894.

Fortuné Henry est lui-même un anarchiste virulent depuis les années 1890 : il prend la défense de Ravachol, il est condamné dès 1893 à Charleville et
dans deux autres départements pour ses propos. Il se promène avec un pistolet-poignard encore fameux aujourd’hui. C’est donc un personnage connu
dans le milieu anarchiste qui s’installe à côté d’Aiglemont, dans la clairière du Vieux Gesly, le 13 juin 1903. « Quand vint le soir, il piochait encore,
fiévreusement ; et comme les bûcherons, la cognée sous le bras, traversant la clairière pour regagner leur chaumière, le questionnait, il fit cette
réponse : « Je suis venu ici, dans ce coin perdu de la forêt pour créer la cellule initiale de l’humanité future. » ». Fortuné Henry semble respecter, au
début, alors qu’il n’y fait jamais référence, le projet de colonie naturienne publié en février 1898.

Tout commence avec la légendaire hutte de Fortuné Henry : « c’est un trou fait dans la terre : deux branches d’arbres constituent la charpente ; un
peu de paille et de houe suffisent à la toiture ». Elle est construite avec les matériaux disponibles sur le terrain. Puis, aidé par Gualbert et Malicet,
deux compagnons de la commune de Nouzon toute proche, qui viennent lui prêter main forte, la première maison est montée pour passer l’hiver :
deux pièces au rez-de-chaussée, un grenier de neuf mètres par-dessus. Ce qui est à noter, c’est qu’elle est construite avec des éléments naturels du
pays : murs en torchis et couverture de chépois, une graminée locale. Pourtant, une nouvelle orientation est prise, abandonnant les perspectives
naturiennes après juillet 1904 : se dresse une grande maison en fibrociment, avec une véranda vitrée. Description des journaux conservateurs, sans
doute exagérée : « L’intérieur de la villa respirait une large aisance. Sur le seuil, une délicate odeur de cuisine chatouillait agréablement l’ odorat et la
salle à manger Henri II, avec sa véranda ornée de vitraux d’art et ses fresques de Franz Jourdain et de Steinlein possédait un cachet réellement
aristocratique. Un petit salon Louis XVI avec des toiles de maîtres et des meubles de style, complétait l’illusion et ce foyer libertaire avait un petit air
aristocratique qui lui allait fort bien. C’était vraiment l’anarchie en dentelle ».

Le groupe de colons augmente de manière régulière pour atteindre un maximum de 20 en 1905. En 1906, les premières tensions à la colonie
s’affichent dans la presse. Fortuné est un individu tout à fait charismatique et, en toute occasion, il est d’une franchise et même d’une virulence sans
doute difficiles à supporter au quotidien. Mais il se défend lui-même d’être le dirigeant unique de l’entreprise. En mars 1907, dans un discours qu’il
prononce à Paris, il prétend vouloir faire « cesser une situation intolérable parce qu’elle tend à faire considérer la colonie l’Essai comme non
seulement l’œuvre d’un homme, mais comme sa propriété et son fief. Or, mon souci le plus grand, aidé de mes camarades d’Aiglemont, a été
d’impersonnaliser la tentative, et nous y sommes arrivés ». Pourtant, ce n’est guère le caractère de Fortuné qui cause la fin de la colonie. La reprise
individuelle pratiquée dans la région attise les conflits avec le voisinage. L’Essai touche ainsi à sa fin en 1908. Fortuné part avec le matériel
d’imprimerie en juillet. En mars 1909, un huissier de Charleville procède à « la débâcle définitive de la chartreuse anarchiste du Vieux-Gesly ».

Du milieu libre au milieu de vie libre : autour de l’Anarchie

En mai 1906, André Lorulot, plus connu par la suite comme libre penseur, présente un nouveau plan d’action. Il s’agit de créer un centre de
propagande et d’éducation (avec une imprimerie, un journal, une école) auquel seul un milieu libre peut donner toute son efficacité. Le Milieu libre
n’est plus la fin mais le moyen de l’action. C’est sur ces principes que se crée l’éphémère et dynamique colonie libertaire de Saint-Germain-en-Laye,
dont deux des protagonistes sont rapidement arrêtés pour des conférences ou des affiches. Lorulot conclut l’expérience en écrivant : « la pratique du
communisme expérimental ne sous-entend pas forcément la formation de milieux libres, colonies agricoles ou autres. Il serait à désirer que, dès
aujourd’hui, les anarchistes pratiquent entre eux cette camaraderie qui fait l’objet de toutes leur théories ».

Ce qui se pratique déjà au journal l’anarchie, fondé par Libertad en 1905, fréquenté par Lorulot, Armand, etc. Le journal n’est pas toujours très tendre
avec les milieux libres. Dans la rubrique « Chiquenaudes et Croquignoles », on peut ainsi lire : « Milieux libres !!! Un homme, deux chats, un rat
blanc ont décidé de former un milieu libre, en dehors de toutes les entraves, de toutes les bassesses, de toutes les vilenies, de tous les esclavages, etc.,
etc. Ils pensent que tous les camarades voudront bien leur indiquer un petit coin de quatre ou cinq cent hectares de terrain où ils se chargeront de
vivre en donnant le meilleur exemple. Une femme et un enfant de trois mois m’annoncent par télégramme qu’ils se mettent en milieu libre. Ils prient
simplement les copains de leur trouver une vache n’ayant rien de commun avec Clémenceau, car la mère se voit obligée de labourer le sol. Trois ou
quatre autres lettres m’annoncent des milieux libres en formation, mais la place me manque… »

Mais, de fait, rue de la Barre à Paris, avec Libertad et les sœurs Mahé ou à Romainville, avec Rirette Maîtrejean, Victor Serge, Dieudonné, Soudy,
Carouy, Callemin dit «Raymond-la-Science» et Vallet, ceux que l’on connaît pour leur rôle dans la « Bande à Bonnot », c’est un réel milieu de vie
libre qui s’est constitué au siège du journal. Les anarchistes s’occupant de l’impression et des tirages vivent ensemble, organisent des réunions et
vivent « en anarchiste » dans une grande maison où est installée l’imprimerie. D’après les rapports de police, on sait qu’il y a généralement une
dizaine de personne à la table de l’anarchie, que tout ce monde travaille pour le journal et l’édition des brochures. L’existence de ce mode de vie en
commun est corroborée par les rapports d’arrestations, où les prévenus déclarent être domiciliés au 22, rue de la Barre ou par les récits sur la Bande à
Bonnot.
Au temps de Libertad, la communauté urbaine se double d’une sorte de colonie en province, à Chatelaillon, à la fois « villégiature anarchiste » et
point de chute pour la propagande. D’une année sur l’autre, l’appel est lancé aux « amis libres » pour passer quelques temps sur « une plage de sable
magnifique que les bourgeois n’envahirons pas car nous faisons bonne garde ». Libertad, en profite pour faire des tournées de conférence dans la
région, pour se rendre à Bordeaux et récolter des fonds pour aider à la propagande.

Sophia Zaïkowska, en 1912, raconte à propos du journal : « sur certains point concernant l’hygiène, le luxe, les mouvements idiots comme la danse
ou l’ineptie du culte des morts, ce journal a fait une besogne sérieuse. Il a à tel point influencé certains lecteurs, que lorsque je rencontre certains
individualistes, je sens que ce sont des gens qui me sont proches, qui se distinguent par leur genre de vie du reste de l’humanité. Par raisonnement sur
des questions de vie journalière, ces copains ont pris des habitudes meilleures et cela sans souffrance ni contrainte de leur part. C’est une philosophie
qui a passé dans la vie ».

Mode de vie et émancipation


Education intégrale

Le milieu libre s’inspire fortement des premiers microcosmes libertaires qu’ont été les expériences éducatives de Cempuis et de La Ruche. Paul
Robin, le premier, met en pratique les conceptions éducatives développées par les théoriciens anarchistes à Cempuis. « L’école, elle-même petite
société, revêt tous les aspects sociaux que la révolution sociale, qu’il appelle de ses vœux, engendrera ». A Cempuis, l’école doit être dans un
environnement riche, pour solliciter sans cesse l’intérêt de l’enfant, elle doit permettre l’apprentissage de l’économie socialiste et de la vie
communautaire et l’on tente au maximum d’assurer l’autosubsistance de l’école, ce qui permet également de conserver une certaine indépendance
vis-à-vis des financements publics. Comme l’explique Nathalie Brémand, l’idéal de Paul Robin est de créer une « micro-société libertaire ». Mais il
ne se fait pas d’illusion sur la portée révolutionnaire de l’expérience : elle n’est qu’une « institution transitoire ». Il n’en reste pas moins que
« quelques expériences en petit faites d’avance éviteront des tâtonnements et des fautes dans les immenses écoles que le peuple se hâtera de
construire le lendemain du jour où il aura reconquis ses droits ».

Sébastien Faure, à propos de la Ruche, déclare « prouver » par le fait, que l’individu n’étant que le reflet, l’image, la résultante du milieu, « tant vaut
le milieu, tant vaut l’individu ». Mais il est convaincu que la formation d’un milieu libre d’adultes est impossible. Pour lui, l’éducation et la
conversion de l’être humain sont difficiles après 25 ans. C’est dans la tranche d’âge comprise entre six et dix ans que l’individu acquiert un caractère
propre, ses qualités et ses défauts. C’est donc avec des enfants de cet âge, et jusqu’à leurs 16 ans qu’il faut créer « un milieu spécial où serait vécue,
dans la mesure du possible, d’ores et déjà, bien qu’enclavée dans la société actuelle, la vie libre et fraternelle ». Il mise tout sur l’avenir que les
enfants représentent, plutôt que sur les capacités immédiates de l’individu à se transformer.

Chaque milieu libre se dote donc de sa propre école, indispensable pour les enfants des colons, mais également pour accueillir les enfants des autres,
en un milieu favorable. Le milieu libre doit d’autant plus servir à accueillir des enfants, que comme le soulignent Emilie Lamotte ou Anna Mahé, il
est sinon fort difficile pour des parents anarchistes de soustraire son enfant à l’école congréganiste ou surtout à la « laïque ». On reproche à cette
dernière de travailler à éliminer toute rébellion dans les jeunes cerveaux et de chercher à les former dans un même moule, le respect et la défense de
la patrie comme schème principal, à « rogner les floraizons d’idées hors de la norme ». L’idéal pour éduquer l’enfant est de le placer dans un milieu
déjà en dehors de la société bourgeoise, sain pour son développement non seulement moral mais aussi physique, dans un milieu qui se prête au
développement de sa curiosité, par un environnement riche, naturellement ou par le travail qui y est effectué par les adultes.

Mais ce n’est pas l’éducation des enfants seule qui est visée ici. Les adultes en milieu libre disposent également d’une possibilité de parfaire leur
individu. Le milieu libre doit être une école libertaire intégrale pour tous. Pour Fortuné Henry, « il faut, par tous les moyens, constituer des milieux
harmoniques susceptibles de fournir une génération d’hommes nouveaux ». Le milieu libre est considéré comme le moyen donné à tout individu de
parfaire son éducation. C’est autour de cette idée que l’on comprend mieux le clivage entre les individualistes anarchistes et les communistes
anarchistes. Il ne se situe pas au niveau de la propriété ou sur la répartition des richesses mais il est « qualitatif ». Dans un cas, l’individu est
considéré comme le produit des conditions sociales. L’éducation est utile mais ne fait pas tout, seule la Révolution peut achever la transformation de
l’individu. L’émancipation individuelle n’est envisagée qu’à travers le prisme de l’éducation collective. Tandis que pour les individualistes,
l’individu est perçu comme « une sorte de monade, un être complet en soi qui peut exister en dehors voire contre la société ». Ainsi, les communistes
délaissent-ils, après un premier engouement, les milieux libres. Ils les considèrent comme inefficace pour l’instruction collective, pour l’organisation
des masses, ne faisant aucune preuve de la vérité portée par l’anarchisme, ne prenant pas non plus la forme d’une cellule initiale de la société future,
par leur faible durée de vie et leurs difficultés économiques. Ce sont essentiellement des individualistes qui soutiennent les milieux libres : Armand,
Lorulot, Libertad, Butaud et Zaïkowska… L’individu, qui vit en camaraderie, s’éduque en permanence et est donc plus apte pour la propagande, qui
peut être dissociée de la vie.

La camaraderie face à l’autorité

Ni domination, ni hiérarchie, ni structure figée. Outre le rejet, en partie grâce à l’éducation, de toute autorité intériorisée, c’est ce que l’on tente de
mettre en pratique au milieu libre en remuant les hiérarchies et statuts traditionnels.

A chacun, tout d’abord de lutter contre l’autorité intériorisée. E. Armand dépeint alors le «milieu libriste» de manière très précise : « Le colon est un
type spécial de militant. Tout le monde n’est pas apte à vivre la vie en commun, à être un milieu-libriste. Le « colon-type » idéal est un homme
débarrassé des défauts et des petitesses qui rendent si difficile la vie sur un terrain ou espace resserré : il ignore donc les préjugés sociaux et moraux
des bourgeois et petits-bourgeois. Bon compagnon, il n’est ni envieux, ni curieux, ni jaloux, ni « mal embouché ». Conciliant, il se montre fort sévère
envers lui-même et très coulant envers les autres. Toujours sur le guet pour comprendre autrui, il supporte volontiers de ne pas l’être ou de l’être très
peu. Il ne « juge » aucun de ses co-associés, s’examine d’abord lui-même et, avant d’émettre la moindre opinion sur tel ou telle, tourne, selon
l’antique adage, sept fois sa langue dans sa bouche. (…) Avant d’être un colon extérieur, il convient d’être un colon intérieur ». Et la difficulté
semble encore supérieure lorsque l’on est une femme : « Il est regrettable de constater le retard de la femme dans le degré d’évolution ; sur sept
femmes passées à Vaux, seulement trois avaient quelque idée, les autres étaient absolument ordinaires, et restaient sous l’entière dépendance de leur
compagnon, ne comprenant qu’à peine ces mots bizarres, anarchie, communisme, etc. ne se permettant aucune pensée ». Homme ou femme doivent
lutter contre leurs propres préjugés, sensiblement différents d’un sexe à l’autre.

Malgré toutes ces mises en garde et efforts personnels, chaque milieu libre semble avoir son autoritaire, ses estampeurs et ses mégères. Toutefois, le
rôle des uns et des autres est parfois plus caricatural que réel. Une figure centrale ressort pour chaque expérience, mais toute manifestation autoritaire
semble immédiatement sanctionnée par le groupe (exclusion de Butaud et Zaïkowska décidé par la majorité par exemple). Il y a bien une « tête
dirigeante » mais qui joue essentiellement un rôle de « médiateur », assurant les liens avec l’extérieur. Mais, on trouve plus généralement un
« noyau » qui fait fonctionner le milieu libre, généralement un binôme, un couple. Même si Sophia Zaïkowska est furieuse de n’être jamais citée que
comme la « compagne de Butaud », elle n’en est pas moins toujours là. Et malgré l’oubli dans lequel elles sont généralement plongées, Lorulot n’agit
jamais, dans le cadre de la colonie et de ses tournées de conférence, sans Emilie Lamotte et Libertad n’est rien, selon le re gard agacé des policiers,
sans Anna Mahé. A Aiglemont, la colonie fonctionne plutôt autour du binôme Fortuné Henry - André Mounier. Pour achever le tableau, restent les
deux derniers niveaux du groupe : les simples membres, dont on ne sait généralement pas grand-chose, et les sympathisants, que l’on peut
généralement assimiler aux visiteurs des différents lieux. Une idée récurrente: supprimer la famille traditionnelle qui impose aux hommes, femmes et
enfants, une place hiérarchique stricte. « La famille sectaire et imbécile est un intermédiaire inutile et néfaste entre l’individu et la collectivité »
Finalement l’idée prédomine que, pour survivre, le milieu libre doit recréer des rapports d’affinité, de solidarité, et que le modèle de ces relations, ce
n’est certes pas la famille patriarcale, mais la famille fraternelle.

Ainsi les enfants doivent-ils être élevés par le groupe :« Les enfants sont à tous. Ceux qui naîtront à la colonie encore davantage ; ils grandiront libres
et sains tout naturellement, sans contrainte, ni mauvais exemple ». Difficile de savoir si ce communisme des enfants est mis en pratique. La marque
symbolique en est tout de même l’acte de naissance de Marcel, enfant né à la colonie Aiglemont « de parents non désignés ». Il est l’enfant de la
communauté. Et par principe libertaire, la colonie ne voulait pas signaler sa naissance. Il fallut l’insistance de la municipalité pour que Marcel ait son
acte de naissance, sur déclaration de la sage-femme et de deux Aiglemontais.

Le second coup porté à la famille porte sur l’émancipation de la femme. Plus que l’émancipation économique et intellectuelle de la femme, c’est son
émancipation corporelle qui va mobiliser les compagnons, en ce qu’elle permet de nouveaux rapports hommes/femmes. La critique du mariage,
inaugurée par Fourier, est alors, en ce début de siècle, reprise par les anarchistes : la mariage est considéré comme n’ayant que des fondements
économiques et il place l’amour sous le joug de l’Etat et de l’Eglise. Les anarchistes rejettent cette hypocrisie et la morale ambiante, en proclamant
haut et fort la mise en pratique de l’amour libre, facilitée théoriquement dans les milieux libres, et en diffusant idées néo-malthusiennes et moyens de
contraception et d’avortement.

Ainsi, idéalement, chaque individu est sensé avoir sa chambre individuelle. Mais les milieux libristes doivent reconnaître l’existence d’un certain
nombre d’entraves à une pratique sexuelle réellement libérée. La première difficulté est le « manque de femme » : (la femme est pensée
essentiellement en tant qu’être sexué, « tota mulier in utero »). Il est vrai que les femmes viennent généralement accompagnées de leurs compagnons
et que les célibataires sont plus généralement des hommes que des femmes, pour des raisons économiques et également juridiques. Face à ce discours
virocentrique, les femmes craignent généralement que la libération sexuelle ne tourne à leur désavantage et ne soit perçue que comme moyen
d’assouvir les besoins masculins. Et Sophie Zaïkowska d’ajouter : « La femme est donc prédestinée à l’amour, légalisé chez les gens comme il faut,
libre chez les anarchistes. Son esprit peu cultivé est fixé sur ce seul point : il faut qu’elle plaise à tout prix ». Et de conclure : « quand elle dira Ŕ
j’aimerais mieux plaire, mais n’importe, dussé-je déplaire, je veux travailler sur moi-même, je veux être et paraître sérieuse, je ne veux plus être un
jouet stupide, je serai hommasse- (…) alors la question de l’égalité des sexes ne se posera même plus ».

En réalité, l’amour libre n’est pas pratiqué. Par la promiscuité, il arrive qu’il y ait des échanges entre les couples ou la formation d’un nouveau couple
au détriment d’un autre : le couple reste une structure difficile à dépasser. On peut toutefois noter l’existence de quelques habitudes originales (et
l’adjectif reste valable aujourd’hui) puisque Libertad avait pour compagnes les deux sœurs Mahé, avec lesquelles il eût deux enfants. Sophia
Zaïkowska vécut, elle, un « amour plural » avec Victor Lorenc et Georges Butaud, de 1913 à 1924, « ce qui nous a permis à tous les trois d’être
heureux, de nous améliorer et de faire un peu de bien ». Outre ces cas tout à fait particuliers, la plupart des femmes sont mariées, surtout quand elles
ont des enfants. Mais le changement de compagne ou de compagnon suit souvent un premier mariage. Et les quelques femmes qui sont apparues ici
n’ont que très peu respecté les « normes sociales » alors en vigueur. Marie Kugel vivait en concubinage avec E. Armand. Emilie Lamotte a écrit un
très beau texte où elle explique que la constance en amour est chose impossible : « tout le monde est inconstant. La fidélité n’est pas dans la nature.
J’entends parfois raconter que les oiseaux nous donnent l’exemple de la fidélité. Je rigole ! ».

En quête constante d’invention de nouveaux rapports microsociaux, ces expériences qui durent peu (dans les textes) mais qui donnent certainement
une autre image des milieux anarchistes d’alors : des femmes, des enfants habituellement absents des visions des partis et autres syndicats…

Travail libre et vie simple

Beaucoup d’anarchistes rencontrent des difficultés à trouver ou même à garder un emploi du fait de leurs opinions politiques quand ce n’est pas eux
qui le refuse. Le milieu libre est alors « un centre d’activité d’où il est possible de rayonner sans craindre de risquer le chômage ou le renvoi ». Pour
ce qui est des femmes, d’après le Code civil, elles doivent demander l’accord de leur mari pour exercer une profession, et ce jusqu’à la veille de la
Seconde Guerre. Ainsi, Pierre Nada, présentant le projet de la Pie, écrit : « Un des côtés les plus intéressants de notre tentative serait de procurer de
l’occupation aux femmes, de faire en sorte que toutes restent à la colonie. Le meilleur moyen d’assurer l’indépendance de la femme, c’est de lui
donner les moyens de se suffire à elle-même, de gagner sa vie. A la colonie, nous ferons tout notre possible pour rendre les femmes indépendantes et
développer chez elles un esprit personnel. Pour arriver à ces fins, nous avons l’intention de monter un atelier où toutes auraient du travail ». On le sait
bien, les femmes ont toujours travaillé mais ce qui leur a longtemps manqué c’est une indépendance économique. Ce n’est sans doute pas un hasard
si parmi les anarchistes, comme parmi les féministes de l’époque, on trouve des institutrices (Emilie Lamotte, les sœurs Mahé et d’autres…)

La reprise individuelle, la réalisation de fausse monnaie permettent aussi, parfois, d’avoir quelques subsides. Difficile de dire dans quelle mesure ces
pratiques étaient répandues. On peut quand même supposer qu’elles n’étaient pas négligeables : condamnations de plusieurs camarades (Armand,
Lorulot par exemple), soupçons de la police ou encore critiques de certains «chefs anarchistes» comme Jean Grave.

On cherche ainsi à s’émanciper du salariat comme du patriarcat (sans le nom). Du moins en théorie bien sûr. « L’effort individuel est libre, les
nécessités présentes le déterminent suivant la force, l’énergie, la santé, la bonté, le développement de chacun. Chaque ménagère va au saloir, aux
pommes de terres, au fruitier, puise au pot, au tas, fait sa soupe et son plat à sa guise, librement et délibérément. Sous bois et dans la plaine, dans le
hangar, les anarchistes de Vaux oeuvrent en paix sans dieux ni maîtres ». Rien de très surprenant : l’idée du partage des tâches fait doucement son
chemin, la réalité est souvent bien différente. Toutefois, autre endroit, autres mœurs : à St Maur, selon les dires de Butaud, le travail domestique n’est
pas attribué spécifiquement à la femme ce qui permet à celle ci de « se mettre les pieds sous la table, ainsi qu’aux heures des repas ». Et on remarque
dans les milieux libres individualistes une rôle généralement plus actif des femmes dans la propagande : Marie Kügel, Sophia Zaïkowska, Emilie
Lamotte ou les sœurs Mahé participent à la fondation des journaux, rédigent brochures et articles pour la presse libertaire et, plus rarement, prennent
la parole dans des conférences. A titre d’exemple, le ton de ce rapport de police dont le rédacteur se prend presque de pitié pour Libertad, alors visité
en prison : « Il faut voir, du reste, avec quel dédain (frisant le mépris) Libertad est traité par Anna Mahé. Bien qu’il n’essaie pas trop ses tirades
orgueilleuses devant elle, elle l’a vertement remisé deux ou trois fois (…) Cela ne les a pas empêchés de causer sérieusement de l’Anarchie, car si
Armandine administre la « Maison », Anna dirige effectivement le journal et la propagande ; c’est elle qui fait ou refait presque tous les articles ;
hier, au début de la visite, Anna et Libertad se sont isolé un instant et elle l’a informé de ce qu’elle allait faire. On voyait bien qu’elle ne lui
demandait pas son avis et se bornait à le renseigner ; il l’approuvait, sans plus ».

Seulement, si le travail est libre, le milieu libre demande bien plus d’effort qu’il n’y paraît… Mais, « la joie des camarades c’est de sentir qu’ils ne
doivent qu’à eux-mêmes le bien-être qui vient, qu’ils s’évadent du patronat et du salariat, tout étant à tous parce que tous y contribuent. Le travail
n’est plus pénible quand on en conquiert soi-même les résultats… ». Et d’autres pratiques interviennent pour satisfaire à ce principe, ils inventent de
nouveaux modes de vie qui, de manière surprenante, s’en prennent déjà à une « société de consommation » qui émerge à peine, du moins chez les
ouvriers. L’existence et la liberté sont confrontés aux besoins et aux biens : on privilégie les premières au détriment des seconds, et ce dans chaque
détail matériel, la nourriture, l’habillement ou l’enfantement…La volonté et le sentiment de liberté font fi des besoins matériels : « Et que l’on ne
vienne pas crier à l’esclavage, à la vie médiocre, l’on est esclave que de ses besoins et en les réduisant, on s’affranchit d’autant » ! On retrouve là
l’idée de vie simple défendue par quelques naturiens, même si, pour les milieux libristes, elle n’est qu’un volet de l’émancipation individuelle et
ensuite collective. Ainsi, Henry Zisly défendit toute sa vie cette définition du naturisme libertaire : « il faut que l’individu pour être réellement libre et
indépendant, suffise lui-même à ses besoins. Et l’expérience démontre incontestablement que l’on peut soi-même se suffire en se limitant aux seuls
besoins naturels ».

Il en est ainsi pour le régime alimentaire, largement végétarien, voire végétalien, ce qui correspond également à ce que la réalité économique
permettait aux membres des milieux libres de consommer. A une discussion sur l’alimentation dans une réunion d’un groupe anarchiste
individualiste, « un assistant a donné une formule pour la préparation d’un aliment complet composé de farine de maïs et d’avoine, de cacao et de
phosphate de chaux. D’après lui, un repas ne reviendrait guère qu’à 0, 25 francs et en se contentant de cette alimentation, l’ouvrier pourrait se libérer
des bagnes patronaux »… L’alcoolisme est aussi un fléau dont il faut se débarrasser, perçu comme une manoeuvre efficace du patronat pour affaiblir
l’ouvrier, qui, plutôt que la révolte, choisit le cabaret. « Il faut avoir le courage de le dire, celui qui se laisse envahir par la pieuvre l’alcool est un
homme à la mer, un anarchiste de moins. Il a cessé d’être libertaire le jour où lui, le négateur de toute autorité, il s’est livré sans résistance comme
sans réserve à celle du poison que les bourgeois nous versent avec une satisfaction non dissimulée ». Enfin, le tabac : « J’ai été fumeur, j’en ai
consommé quarante à cinquante centimes par jour ; je cessais de boire et de fumer en même temps. (…) les fumeurs veulent combattre l’Etat, par la
gueule (…) ils lui fournissent le plus gros et le plus clair de ses revenus » raconte l’un des colons de Rize, près de Lyon.

La réduction des besoins ne se limite pas à l’alimentation, il concerne également l’habillement. Cheveux longs et têtes nues chez les hommes,
tuniques larges et sandales chez les femmes. Les rapports de police témoignent du rejet de la mode ou des vêtements de : « toute la bande hommes et
femmes de la rue de la Barre, les chevelus, les « sans chapeaux », les porteurs de sandales de moines, malpropres, débraillés, sans faux-cols… ».
Enfin, la propagande néo-malthusienne rentre aussi, en quelque sorte dans cette recherche de vie plus simple : « tout milieu de vie en commun, où les
naissances sont limitées, (…) a de grandes chances de durer plus longtemps ».

Toutes ces réflexions pour faire de soi un « être conscient », vivant différemment ses rapports aux autres parce que libérée de l’oppression du travail
et des faux besoins s’insère dans un contexte un peu particulier. Comme le raconte Gérard Noiriel, à la Belle Epoque, « L’image de l’ouvrier pris en
charge par l’entreprise, « du berceau à la tombe », commence à devenir réalité, renforçant la stabilité et la reproduction de la main-d’œuvre
notamment grâce au système d’enseignement, de la crèche à l’école professionnelle « branchée » sur l’usine, et à une politique encourageant la
famille ». Le milieu libre est donc un refus radical à toutes les dimensions de cette nouvelle exploitation qui s’insère jusque dans la vie privée.
L’étude des besoins sert à maîtriser une consommation qui ne soit pas simple récupération de cette force de travail mais autre manière de vivre. La
recherche d’une autre sexualité s’oppose à une sexualité dite normale et qui est reproduction de la force de travail.

Propagande et liens avec la société bourgeoise


Propagande et mode de vie

Les Milieux libres ne manquent de susciter des réactions des « orthodoxes » du mouvement. En 1877 la Fédération jurassienne avait déjà déclaré :
« Le congrès jurassien considère les colonies communistes comme incapables de généraliser leur action, étant donné le milieu dans lequel elles se
meuvent, et par suite de réaliser la révolution sociale : comme action de propagande, le fait de ces colonies communistes n’a pas d’importance à
cause des échecs qu’elles sont trop souvent sujettes à subir dans la société actuelle, et reste inconnu des masses tout comme les nombreux essais de ce
genre déjà faits à d’autres époques. Le congrès n’approuve donc pas ces expériences qui peuvent éloigner de l’action révolut ionnaire les meilleurs
éléments ». Elisée Reclus qualifie les « innovateurs de la société de communisme pratique » de « séparatistes ». Kropotkine, Jean Grave, tous sont
réticents. Les condamnations du reste du mouvement sont unanimes : perte pour la propagande et la révolution, adaptation à la société bourgeoise.

Pourtant, dans les Ardennes, à Aiglemont, « Si notre vie a des heures paisibles, elle a souvent et c’est ce qui la rend si bonne à vivre, de fortes heures
de lutte. Il ne faudrait pas croire que la constitution d’un milieu libre indique chez ses participants l’intention de s’évader de la Société pour manger
tranquillement la soupe aux choux au coin d’un bois. Il ne constitue pas non plus un moyen infaillible d’amener la révolution ; Il permet simplement
à des hommes d’intensifier la propagande dont ils sont capables, de la faire avec une liberté d’allures qu’ils n’ont pas dans la Société actuelle et
chaque fois qu’une injustice est commise, qu’une révolte les appelle, ils n’ont pas, grâce au milieu libre, le souci de ce qu’ils laissent derrière eux. Il
en résulte une puissance d’activité et de propagande qu’on ne saurait acquérir dans aucun autre milieu et par l’isolement voulu un puissant moyen
d’éducation».

On rencontre au milieu libre la propagande tout à fait traditionnelle : presse, édition de brochures, tracts, affiches, cartes postales. Pas un milieu libre
ne s’imagine sans imprimerie, sans bibliothèque. On fait également des conférences dans toute la région. On accueille visiteurs, hôtes de passage ou
simples curieux. Victor Serge raconte, dans ses mémoires, sa visite dans cette « Arcadie » : « Nous arrivâmes par des sentiers ensoleillés devant une
haie, puis à un portillon…Bourdonnement des abeilles, chaleur dorée, dix-huitième année, seuil de l’anarchie ! Une table était là en plein air, chargée
de tracts et de brochures. Le Manuel du Soldat de la C.G.T., L’Immoralité du Mariage, La Société Nouvelle, Procréation Consciente, Le Crime
d’obéir, Discours du citoyen A. Briand sur la Grève générale. Ces voix vivaient…Une soucoupe, de la menue monnaie dedans, un papier : « Prenez
ce que vous voulez, mettez ce que vous pouvez ». Bouleversante trouvaille ! (…) Les sous abandonnés par l’anarchie à la face du ciel nous
émerveillèrent. On suivait un bout de chemin et l’on arrivait à une maisonnette blanche sous les feuillages. « Fais ce que veux », au dessus de la
porte, ouverte à tout venant ». En train ou à vélo, les visiteurs viennent donc passer leur journée de repos, respirer le bon air de la campagne, écouter
causeurs divers et chansonniers. Les milieux libres deviennent, pour un temps, des lieux pratiques de réunion.

Parfois, les milieux de vie libre sont liés à d’autres modes d’action : Garnier, Caillemin, les frères Rimbault, tous ceux qui entourent Bonnot ont vécu
dans des milieux de vie libre poussés ensuite à la violence par la même « impatience révolutionnaire ». Ils sont lassés d’attendre le « Grand Soir »,
d’écouter les discours messianiques qui l’annoncent depuis plusieurs décennies. Ils sont déçus par les masses ouvrières, inertes et les exaltations
ouvriéristes des révolutionnaires. On trouve le même refus de se laisser déterminer par les conditions objectives : dans un cas, on prend les armes et
dans l’autre on décide de changer tout de suite la vie. « Il ne faut pas d’évadés par faiblesse et incapacité, il ne nous faut que des évadés par révolte »,
rappelle Fortuné Henry. Plutôt que d’attendre calmement le grand soir, autant vivre sa révolte au quotidien. L’individu doit se réapproprier jour après
jour ses potentialités révolutionnaires et ne pas se confiner au mode de vie imposé par la société bourgeoise.

Ces précaires du début du XXème siècle frayent leur propre voie entre le refus d’une assignation sans perspective au monde du travail et la révolte
contre un monde bourgeois qu’ils exècrent. Mieux vaut la précarité qu’une vie vouée à la servitude en attendant la Révolution. Lorulot l’affirme lui-
même : « L’individualisme n’est, ni le bourgeois raté [contrairement à ce que prétendent leurs détracteurs], ni l’ouvrier ambitieux Ŕc’est un homme
libre : il combat les maîtres et il fustige les esclaves ». A la manière des cyniques grecques, les anarchistes font alors propagande en faisant œuvre
d’émancipation sur leur propre personne et ils s’attaquent continuellement aux micro-pouvoirs qui s’expriment à travers l’éducation, la sexualité, le
travail ou la consommation.

Les milieux libres et leur voisinage

Dépassant les débrouilles individuelles, les milieux de vie libre sont des lieux de pratique et de recherche de stratégies collectives. Et donc
constamment en confrontation avec leur environnement. On retrouve dans les brochures éditées par les milieux libres le récit romancé de la rencontre
avec leur nouveau voisinage : l’affrontement avec l’autorité bien sûr, mais surtout, l’étonnement de la population, qui, au lieu d’un repère de
brigands, découvre des individus le coeur sur la main. « Déjà des gens viennent jusqu’à la colonie, posant des questions, se renseignant. Ils s’en
retournent munis de brochures et étonnés de nos théories inconnues pour eux » raconte Lorulot. Avec l’anarchie c’est tout le quartier qui s’anime : on
inaugure les réunions en plein air, rue de la Barre, en plein Montmartre, parfois même avec un orateur presque nu. Et le d imanche, on organise des
bals dans la rue. Libertad devient « le roi du quartier ». Ce qui ne manque pas, à l’occasion, de susciter des affrontements avec les forces de l’ordre,
mais qui attire également tous les gens du coin. Bien sûr les réactions ne sont pas toujours favorables, ainsi, à Saint-Germain, « Lorsque ses
compagnons venaient de Paris le dimanche, c’est Goldsky qui se mettait à leur tête pour manifester en traversant la ville, chantant des chansons
anarchistes et distribuant des journaux ou des brochures, les manifestations produisaient le plus mauvais effet sur la population qui s’en effrayait». A
Aiglemont également, on rencontre deux types de comportements face à la colonie. Alors que le milieu libre est conçu comme un moyen de
propagande locale dirigée vers les paysans, « Le paysan ne comprend pas l’anarchiste vitupérant à la tribune contre l’autorité. Mais il comprend
l’anarchiste prenant la pioche et fertilisant un sol ingrat et il est frappé par le spectacle de gens heureux que nous lui donnons », c’est surtout la
population ouvrière en conflits souvent violents avec le patronat, qui rend visite aux colons, dont elle partage les idées de lutte et d’émancipation.

Quoi qu’il en soit l’implantation des anarchistes en ville, en banlieue ou à la campagne ne laisse guère indifférent et les réactions parfois brutales
laissent à penser qu’ils ne s’accommodent pas tant que ça à la société bourgeoise, pas plus qu’ils ne la fuient. Perquisition s, conflits avec les forces de
l’ordre ainsi qu’avec les municipalités en place, comme le montre l’exemple de Saint Maur : « Dans le voisinage du Milieu libre des hostilités se
manifestent, (…) cela semble incompréhensible, car les colons ne gênent personne. Comme ils sont connus, s’ils vont faire un achat quelconque chez
les boutiquiers, on cherche à leur faire payer davantage, et la ville, qui a contribué à l’élection du député socialiste Thomas, a déjà songé à les
expulser ».

A Aiglemont, le milieu libre aide même à la renaissance des organisations syndicales qui, après l’apogée de La Fédération des travailleurs socialistes
des Ardennes de l’époque de J. B. Clément, s’étaient discréditées par leurs liens avec le parti socialiste. Grâce au journal Le Cubilot, la colonie va
pouvoir jouer un rôle fédérateur, organiser des meetings de propagande, redonner un contenu idéologique aux syndicats : « A part quelques uns, les
autres prennent la direction des syndicats à tendance anarchiste, tendance que leur imprima F. Henry ». Et lorsque cesse la parution du Cubilot, les
syndicats perdent leur tribune d’expression. Avec le départ de Fortuné Henry, l’Union des syndicats est considérablement affaiblie. Il faudra attendre
1911 pour que se reconstitue une nouvelle C.G.T. dans les Ardennes.

Ces exemples montrent bien que les milieux libres poursuivent en général la propagande et ont au niveau local un rôle et une activité qu’on leur
connaît rarement. Laissant parfois même des traces un siècle plus tard…

L’Essai d’Aiglemont fait aujourd’hui partie intégrante de l’histoire locale. En particulier, un ouvrage qui contribua sans doute fortement à former
l’image actuelle de la colonie, écrit dans les années 1970 : Gesly, « Terre Maudite ». Le quatrième de couverture en dit déjà long : « sur une
quinzaine d’hectares de la forêt de Gesly, il s’est passé plusieurs drames au cours des siècles »…Et n’est pas démenti par le récit fait sur le milieu
libre : « La nature reprend son droit sur ce qui fut un « Essai » de gens plus ou moins recommandables, d’origine plus que douteuse, mais qui doit
rester plus qu’une image dans le passé historique de notre région, de ma région ». Et l’on y découvre des liens entre l’Essai et la Bande à Bonnot :
« On sait que la bande avait préparé avec Mounier, de Gély, une attaque dans la région d’Alès ». « C’était la Bande à Bonnot qui descendait au Petit-
sabot », une auberge située à proximité de la clairière, me confirme une personne du village dont le père vivait aussi à Aiglemont du temps de l’Essai.

L’éphémère de l’expérience assure et affirme une altérité radicale par rapport à un comportement normatif et/ou dominant. Ronald Creagh le rappelle
lui aussi « Une communauté qui s’éternise abandonne l’utopie pour se clôturer dans le mythe. L’utopie vécue libertaire doit donc sans cesse briser cet
enfermement ; son caractère éphémère, son instabilité préservent son essence révolutionnaire qui est de briser l’unidirectionnalité de l’action
collective et de transgresser les mécanismes réducteurs de la complexité de l’univers ». Le milieu libre est un moment, une expérience dans la vie
d’individus qui ne veulent pas être assignés à une identité, à un rôle déterminé par l’environnement social et économique. Ce sont des individus qui
ne veulent pas se laisser mener par des conditions objectives, qui n’attendent pas demain pour que le monde change pas plus qu’ils ne l’attendent des
autres. Ils sont marqués par le refus radical d’une vie assignée au travail, à la consommation, à la reproduction, etc. Et quoique individualistes,
constamment à la recherche d’une émancipation collective.
Chronologie

Milieux libres en France : projets et réalisations (1890-1914)

1892-93 « La Commune anarchiste » de Montreuil (novembre à janvier) une des premières tentatives de services réciproques volontaires
1896 Des compagnons lancent un appel pour la création d’une « Société anarchiste expérimentale », La Sociale, n°45
1898 Des compagnons se réunissent le 3 juillet et décident de créer une « Colonie libre de solidarité fraternelle » à Méry-sur-Oise sur un
terrain de 50 hectares appartenant à la Ville de Paris, Le Père Peinard, n°102
1899 Un étudiant en pharmacie d’Angers développe dans Les Temps nouveaux, n°37, un projet de vie communiste libertaire à réaliser dans
deux ans. Projet de la colonie de St Symphonien d’Ozon, Isère, avec Butaud
1902-07 « Milieu libre de Vaux », Aisne, fondé par Butaud et Zaïkowska.
1903-1909 « Essai d’Aiglemont », Ardennes, 14 personnes, créé par Fortuné Henry
1904 Projet « Milieu Libre de Provence », (communiqués de septembre à août 1904).
« Hautes Rivières », Ardennes, 2 mois, 4 hommes, commerçants nantais, volonté initiale de s’installer à Aiglemont, désaccord avec
Fortuné Henry, décision de fonder leur propre colonie un peu plus loin.
1905 « Gisly » près Amiens, Somme, 5 ou 6 colons, communiste libertaire
1906 « Colonie anarchiste de Ciorfoli », Corse
1906-1908 « Colonie libertaire de St-Germain-en-Laye », avec Lorulot et Lamotte
1907 (juin à août) «Colonie de La Rize », Rhône
1908-1911 « Phalanstère du Clos-des-Brunes », banlieue limogeoise, créé par Baile et Darsouze
1910-1912 « Pavillons sous Bois », Seine, colonie communiste-libertaire avec les frères Rimbault et Garnier
1911-51 « Milieu libre de Bascon », Aisne, devenant dans l’après guerre « école végétalienne », créé par Butaud et Zaïkowska
1912 Colonie de Communiste pratique : Le Libertaire, « Un groupe de copains vient de se former sous ce titre. Ce groupe a pour but de
faire du communisme pratique». Rendez-vous dans la Bataille syndicaliste le 12 décembre puis le 11 janvier 1914 « pour se rendre au
terrain à Epinay-sur-Orge »
1913-1914 « Milieu libre de La Pie », St Maur, Seine, créé par Butaud et Zaïkowska
1913 un projet à Boulogne doit être examiné à Saint-Ouen, le camarade Dutheil a trouvé à louer de vastes locaux dans le 20e
arrondissement, Louis Roger veut fonder une « colonie d’éducation et d’action communistes », appelée « Le Nid »

Milieux de vie libre (1900-1914)

1904-1917 « La Ruche. Œuvre de solidarité et d’éducation, fondée et dirigée par Sébastien Faure », Rambouillet
1905-1914 Locaux de l’anarchie, à Paris surnommé le « Nid rouge », ensuite à Romainville
1903-1908 Châtelaillon, Charente-Inférieure « Plage libertaire »
1912 Choisy-le-Roi, « colonie anarchiste » qui vit avec les subsides de Fromentin, « milliardaire rouge », qui a construit des pavillons
libertaires au nom des «apôtres anarchistes». Egalement appelé le « Nid rouge ». C’est là, au garage de Dubois, que fut arrêté Bonnot.

Bibliographie

Ouvrages

Ronald Creagh, Laboratoires de l’utopie. Les communautés libertaires aux Etats-Unis, Paris, Payot, 1983.
Marie-Josèphe Dhavernas, Les anarchistes individualistes devant la société de la Belle Epoque, 1895-1914, Thèse de doctorat de 3è cycle,
Paris X, 1981.
E. Armand. Sa vie, sa pensée, son oeuvre, La Ruche ouvrière, Paris, 1964.
Isabelle Felici, La Cecilia. Histoire d’une communauté anarchiste et de son fondateur Giovanni Rossi, Lyon, Atelier de création libertaire,
2001.
Roland Lewin, Sébastien Faure et «La Ruche» ou l’éducation libertaire, La Botellerie, 1988.
Gaetano Manfredonia, L’individualisme anarchiste en France (1880-1914), Thèse de doctorat de 3è cycle, Paris : I.E.P., 1984.
Georges Narrat, Milieux libres, quelques essais contemporains de vie communiste en France, Alcan, Paris, 1908.
Francis Ronsin, La grève des ventres. Propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité en France. 19e-20e siècles, Aubier, 1980.

Presse : L’anarchie (1905-1914) / L’En-dehors (1922-1939) / L’Ere Nouvelle (1901-1911) / Le Libertaire (1903-1910) / Le
Réveil de l’Esclave (1902) L’Unique (1945-1956) / Le Végétalien / La Vie anarchiste (1911-1913).

Brochures

E. Armand, Milieux de vie commun et «colonies», Editions de l’En-Dehors, Paris et Orléans, 1931.
E. Armand, La Vie comme expérience, Supplément à l’En-Dehors, mensuel, mi mars 1934, n°280.
André Mounier, En communisme, Publications périodiques de la Colonie communiste d’Aiglemont, Avril 1906, n° 3.
Alfred Naquet et André Lorulot, Le Socialisme marxiste, l’Individualisme anarchiste et la Révolution, Paris, La Société Nouve lle, 1911.

Archives nationales (AN) : F7 13055 et F7 12723 (Surveillance groupes anarchistes)

Archives de la préfecture de police (PPo) : BA 928 (dossier de Libertad), BA 1498 (« menées anarchistes » 1902-1906), BA 1499 (« menées
anarchistes » 1907-1914)

(www.anarchopedia.org)
Les milieux libres
Extrait de "Milieux de vie en commun et colonies", éditions de L’En Dehors, 1931
E. Armand

Les milieux libres, colonies ou communautés ont soulevé maintes discussions dans les journaux et groupes socialistes ou anarchistes. Leurs
adversaires, presque toujours doctrinaires orthodoxes, leur ont reproché de ne pas durer indéfiniment ; de subir des échecs qui « nuisent à la
propagande » ; de créer de petites agglomérations d’indifférents à tout ce qui n’est pas le petit centre où se déroule leur vie.

Au point de vue individualiste anarchiste, il paraît difficile de se montrer hostile à des humains qui, ne comptant que sur leur vitalité individuelle,
tentent de réaliser tout ou partie de leurs aspirations. Même s’ils ne croyaient pas à la valeur démonstrative des « tentatives de vie en commun », les
individualistes anarchistes font une telle propagande en faveur des « associations volontaires » qu’ils auraient mauvaise grâce à renier les milieux où
leur thèse se pratique avec moins de restrictions que n’importe où ailleurs.
En dehors de cette constatation que certaines colonies ont prolongé leur existence pendant plusieurs générations, on peut se demander pour quel motif
les adversaires des « colonies » veulent qu’elles durent indéfiniment ? Où en est l’utilité ? Pourquoi serait-ce désirable ? Toute « colonie »
fonctionnant dans le milieu actuel est un organisme d’opposition, de résistance dont on peut comparer les constituants à des cellules ; un certain
nombre ne sont pas appropriées au milieu, elles s’éliminent , elles disparaissent (ce sont les colons qui abandonnent la colonie après un séjour plus ou
moins prolongé). Les cellules qui résistent, aptes à vivre dans le milieu spécial, s’usent plus rapidement que dans le milieu ordinaire, en raison de
l’intensité de leur activité. Il ne faut pas oublier que, non seulement, les membres des colonies ont à lutter contre l’ennemi extérieur (le milieu social
dont l’effroyable organisation enserre le petit noyau jusqu’à l’étouffer), mais encore, dans les conditions actuelles, contre l’ennemi intérieur :
préjugés mal éteints qui renaissent de leurs cendres, lassitude inévitable, parasites avoués ou cachés, etc. Il est donc illogique de demander aux
« colonies » autre chose qu’une durée limitée. Une durée trop prolongée est un signe infaillible d’amollissement et de relâchement dans la
propagande que toute colonie est censée rayonner : telle est du moins l’expérience acquise.
A ceux qui proclament que l’échec, toujours possible, des « colonies » nuit à la propagande socialiste, anarchiste, communiste, tolstoïenne, etc.,
suivant le cas - les protagonistes et les défenseurs des colonies répliquent : « Est-ce que les échecs des hommes de science les ont empêchés de
recommencer des centaines de fois peut être l’expérience destinée à les conduire à telle découverte scientifique, entrevue en théorie seulement, et à
laquelle manquait la consécration de la pratique ? Est-ce que les conférences anarchistes, etc. ont amené aux idées énoncées par les propagandistes un
si grand nombre d’auditeurs qu’on puisse affirmer que leur propagande par la parole ait réussi ? Est-ce que les journaux, brochures, livres,
d’inspiration libertaire, etc. ont produit tant d’êtres conscients qu’on ne puisse les nombrer ? Est-ce que l’agitation dans la rue a amené la révolution
dans les cerveaux et les moeurs d’une telle foule de militants que le milieu anarchiste, tolstoïen, communiste ou autre s’en trouve transformé ? Faites-
nous l’addition de vos échecs, puis expliquez-nous ensuite pourquoi et comment vous n’avez pas abandonné causeries, conférences, écrits de toute
sorte ? Après, nous entendrons vos objections. »
D’ailleurs, on ne comprend plus ce souhait de durée indéfinie, dès qu’on considère la « colonie » pour ce qu’elle est : un moyen, non un but. Nous
ignorons absolument si « la colonie » communiste, individualiste ou coopérative a quoi que ce soit de commun avec une société communiste,
individualiste ou coopérative qui engloberait un vaste territoire ou la planète tout entière ; c’est pour nous pure folie que de présenter « une colonie »
comme un modèle, un type de société future. C’est « un exemple » du résultat que peuvent déjà atteindre, dans le milieu capitaliste et archiste actuel,
des humains déterminés à mener une vie relativement libre, une existence où l’on ignore le moraliste, le patron et le prélèvement des intermédiaires,
la souffrance évitable et l’indifférence sociale, etc. C’est également un « moyen » éducatif (une sorte de « propagande par le fait »), individuel et
collectif. On peut être hostile aux « Milieux libres », mais il n’est personne de bonne foi qui ne reconnaisse que la vie, dans une « colonie », porte
plus à la réflexion que les déclarations ordinaires et les lieux communs des réunions publiques.
Je viens de parler de résultat ? - « Les partisans des Milieux libres ou Colonies ont-ils à leur actif des résultats ? » - C’est la question que pose
toujours n’importe quel adversaire des tentatives de vie en commun.
On peut répondre que l’exemple fourni par les groupes des États-Unis sur le territoire desquels - surtout de 1830 à 1880-1900 - s’est épandu un
véritable semis de colonies ou communautés, s’échelonnant de l’individualiste extrême au communisme absolu ou dictatorial en passant par toutes
sortes de tons intermédiaires : coopératisme (oweniste, fouriériste, henry-georgiste) ; communisme libertaire ; collectivisme marxiste ; individualisme
associationniste, etc. Tout ce que la flore non-conformiste est susceptible d’engendrer a peuplé et constitué ces groupements : sectaires dissidents et
hérétiques, et athées ; idéalistes et matérialistes ; puritains et partisans de libres moeurs ; intellectuels et manuels ; abstinents et tempérants,
omnivores ou partisans d’une alimentation spéciale, etc., etc.
Tous les systèmes ont été essayés. Il y a eu le régime de la propriété privée, chacun étant propriétaire de sa parcelle, la cultivant et en gardant les
fruits, mais s’associant pour la grosse culture, la vente et l’achat des produits. On a cultivé, vendu, acheté en commun et on a réparti aux associés ce
dont ils avaient besoin pour leur consommation, chaque ménage vivant chez soi. On a vécu ensemble dans le même bâtiment, mangé à la même table,
parfois dormi dans un dortoir commun.
La répartition des produits peut avoir lieu selon l’effort de chacun, mesuré, par exemple, par son temps de travail. On peut vivre chacun sur sa
parcelle, propriété individuelle dans tous le sens du mot, n’avoir affaire économiquement avec les voisins qu’en basant ses rapports sur l’échange ou
la vente. Enfin, la propriété du sol peut appartenir à une association, dont le siège est au-dehors de la colonie, les colons ne possèdent la terre qu’à
titre de fermage ou de concession à long terme.
Toutes ou presque toutes ces modalités ont été pratiquées dans les « colonies » des Etats-Unis. Le communisme absolu cependant n’y a pas été
expérimenté, je veux dire le communisme poussé jusqu’au communisme sexuel, bien qu’à Oneida, il n’ait pas été très loin de se réaliser. Pourtant, il
y a eu des colonies où la liberté des moeurs a été telle qu’elles ont ameuté contre elles la population environnante et provoqué l’intervention des
autorités.
Et bien, que disent de ces établissements et de leur population ceux qui les ont visités ?
Qu’en disait William Alfred Hinds qui y avait séjourné ? Quelles « inductions » tirait-il de ces constatations, malgré les « nombreuses
imperfections » des associations ou communautés existant de son temps (American Communities, pp. 425 à 428) : -que le paupérisme et le
vagabondage y étaient ignorés - ainsi que les procès et les autres actions judiciaires onéreuses - que toutes les possibilités de culture morale,
intellectuelle et spirituelle y étaient mises à la portée de tous les membres - que riches et pauvres y étaient inconnus, tous étant à la fois prolétaires et
capitalistes - que leur prospérité ne dépendait pas d’une théorie unique des relations sexuelles, les communautés monogames ayant aussi bien réussi
que celles admettant le célibat, et celles préconisant le mariage plural n’ayant pas eu moins de succès que les autres. - « Une communauté idéale,
concluait-il, est un foyer agrandi - une réunion de familles heureuses, intelligentes, conscientes - un ensemble de demeures, d’ateliers, de jardins
vastes, spacieux - de machines destinées à épargner le travail - toutes les facilités destinées à améliorer et rendre plus heureuses les conditions dans
lesquelles chacun coopère au bien commun. Pareil foyer se montre supérieur au logis ordinaire en tout ce qui rend la vie bonne à vivre, comme il
surpasse par les facilités offertes à ceux qui constituent cette société de camarades. Si, malheureusement, l’esprit de dissension pénètre dans ces
associations, l’expérience prouve que les difficultés et les misères se multiplient dans la mesure où on le laisse prendre racine ».
Charis Nordhoff qui avait visité, quelques vingt-cinq ans auparavant, les colonies américaines, ne fait pas entendre un autre son de cloche. Son
enquête avait été très conscencieuse (The Communistic Society of the United States, 1875). Il reconnaît que les colons, pris en général ne se
surmènent pas - qu’ils n’ont pas de domestiques - qu’ils ne sont pas paresseux - qu’ils sont honnêtes - humains et bienveillants - qu’ils vivent bien, de
façon beaucoup plus saine que le fermier moyen - qu’ils sont ceux des habitants de l’Amérique du Nord qui montrent le plus de longévité - que
personne, parmi eux, ne fait de l’acquisition des richesses un des buts principaux de la vie. Le système des colonies libère la vie individuelle d’une
masse de soucis rongeurs..., de la crainte d’une vieillesse malheureuse. » En comparant la vie d’un « colon » heureux et prospère (c’est-à-dire un
colon ayant réussi à celle d’un mécanicien ou d’un fermier ordinaire des Etats-Unis, renommés cependant pour leur prospérité - plus spécialement
aux existences que mènent les familles ouvrières de nos grandes villes, j’avoue - conclut Nordhoff - que la vie d’un colon est débarrassée à un tel
point des soucis et des risques ; qu’elle est si facile, si préférable à tant de points de vue ; j’avoue que je souhaite de voir ces associations se
développer de plus en plus dans nos contrées ».
Dans son « Histoire du Socialisme aux Etats-Unis » le socialiste orthodoxe Morris Hilquit ne donnera pas une autre note. C’est pourtant un adversaire
de ces expériences qu’il qualifie de « socialisme utopique » ; il en proclame hautement l’inutilité. Malgré tout, il ne peut nier l’influence bienfaisante
de la vie en commun sur le caractère de ses pratiquants.
Nous citerons quelques-unes de ses conclusions (History of Socialism in the United States, 1903, pp. 141-145) :
« Quiconque visite une colonie existant depuis quelques temps déjà ne peut manquer d’être frappé de la somme d’ingéniosité, d’h abileté inventive et
de talent montrée par les hommes chez lesquels, à en juger par l’extérieur, on ne se serait pas attendu à rencontrer pareilles qualités... Rien ne m’avait
surpris davantage, avait constaté Nordhoff, observateur très impartial, que la variété d’habileté mécanique et pratique que j’ai rencontré dans chaque
colonie, quelque fût le caractère ou l’intelligence de ses membres. »
« En règle générale, les colons se montraient très industrieux, bien que la contrainte fut ignorée dans leurs associations. » « Le plaisir du travail en
commun est un des traits remarquables de cette vie spéciale, considérée dans sa phase la meilleure. »
« Que faites-vous de vos paresseux ? » ai-je demandé, en maints endroits, - écrit Nordhoff - « Mais on ne rencontre pas de fainéants dans les
colonies... Même les « Shakers d’hiver », ces lamentables va-nu-pieds qui, à l’approche de l’hiver, se réfugient chez les Shakers ou dans quelque
autre milieu similaire, exprimant le désir d’en faire partie, ces pauvres hères qui viennent au commencement de la mauvaise saison, comme un
« ancien » Shakers me le racontait, « la malle et l’estomac vide et s’en vont, l’une et l’autre remplis, dès que les roses se mettent à fleurir ». Eh bien !
ces malheureux ne peuvent résister à l’atmosphère d’activité et de méthode de l’ambiance et ils accomplissent leur part de travail sans aucun
murmure, jusqu’à ce que le soleil printanier les pousse à nouveau à courir les routes. »
« Contrairement à l’impression générale, la vie dans les colonies était loin d’être monotone. Les colons s’efforçaient d’introduire dans leurs habitudes
et leurs occupations autant de variété que possible. Les Harmonistes, les Perfectionnistes, les Icariens, les Shakers changèrent plusieurs fois de
localité. Parlant des habitants d’Oneida, Nordhoff écrivait : « Ils semblent nourrir une horreur presque fanatique des formes ; c’est ainsi qu’ils
changent fréquemment de métiers, qu’ils modifient très soigneusement l’ordre de leurs récréations et de leurs réunions du soir ; ils changeaient
jusqu’à l’heure de leurs repas. » Dans les phalanges fouriéristes, la diversité d’occupation était l’un des principes fondamentaux, et il en était de
même pour presque toutes les autres « colonies ».
« L’apparente quiétude des colons cachait une singulière gaieté et un entrain appréciables ; ils étaient rarement malades et on n’a jamais signalé chez
eux un seul cas de folie ou de suicide. Ce n’est donc pas surprenant que leur longévité n’ait point été surpassée par les autres Américains.
« L’influence de la vie en commun semble avoir eu un effet aussi bienfaisant sur l’intellect et le moral que sur la vie physique des colons. Amana, qui
consiste en sept villages qui dépassèrent à un moment donné 2 000 habitants, ne compta jamais un avocat dans son sein. Amana, Bethel, Aurora,
Wisconsin Phalanx, Brook Farm et nombre d’autres colonies déclaraient avec fierté qu’elles n’avaient jamais eu à subir un procès ni vu un de leurs
membres en poursuivre un autre devant les tribunaux. »
« La comptabilité était tenue de la façon la plus simple ; bien qu’aucune caution de fût exigée des administrateurs de ces associations, on ne cite pas
un cas de détournement de fonds ou de mauvaise gestion. »
« Il faut noter que les colons apportaient invariablement une grande attention, tant à l’éducation de leurs enfants qu’à leur propre culture
intellectuelle. En règle générale, leurs écoles étaient supérieures à celles des villes et des villages des environs ; la plupart des colonies possédaient
des bibliothèques et des salles de lecture, et les membres étaient plus éduqués et plus affinés que les autres gens de l’extérieur, d’une situation sociale
égale. »
Il a existé une colonie individualiste anarchiste fondée par l’initiateur de Benjamin R. Tucker, le fameux proudhonien Josiah Warren. Cette colonie
nommée Modern Times était située aux environs de New-York. Un essayiste américain assez connu, M. Daniel Conway, la visita vers 1860. Nous
extrayons de ses Mémoires, publiés à Chicago, en 1905, certaines des impressions que lui laissa sa visite :
« La base économique, à « Modern Times » était que le coût (la somme des efforts) détermine le prix et que le temps passé à la fabrication détermine
la valeur ; cette détermination se réglait sur le cours du blé et suivait ses variations. Un autre principe était que le travail le plus désagréable recevait
la rénumération la plus élevée... La base sociale s’exprimait en deux mots : « Souveraineté individuelle » ; le principe de la non intervention dans la
liberté personnelle était poussé à un point qui aurait transporté de joie un Stuart Mill et un Herbert Spencer. On encourageait vivement l’autonomie
de l’individu. Rien n’était plus voué au discrédit que l’uniformité, rien n’était plus applaudi que la variété, nulle faute n’était moins censurée que
l’excentricité... Le « mariage » était une question purement individuelle ; on pouvait se marier cérémonieusement ou non, vivre sous le même toit ou
dans des demeures séparées, faire connaître ses relations ou non ; la séparation pouvait s’opérer sans la moindre formalité. Certaines coutumes
avaient surgi de cette absence de réglementation en matière d’union sexuelle : il n’était pas poli de demander quel était le père d’un enfant nouveau-
né ou encore quel était le « mari » ou quelle était la « femme » de celle-ci ou celui-là... « Modern Times » comptait une cinquantaine de cottages
proprets et gais sous leur robe mi-blanche et mi-verte dont les habitants s’assemblèrent dans leur petite salle de réunions... car on avait annoncé pour
l’après midi, une réunion de conversation... la discussion roula sur l’éducation, la loi, la politique, le problème sexuel, la question économique, le
mariage : ces sujets furent examinés avec beaucoup d’intelligence et, témoignage rendu à l’individualisme, pas un mot de déplacé, ou une dispute, ne
s’éleva ; si toutes les vues exprimées étaient « hérétiques », chaque personne avait une opinion à elle, si franchement exprimée, qu’elle faisait
entrevoir un horizon de rares expériences... Josiah Warren me fit voir l’imprimerie et quelques autres bâtiments remarquables du village. Il me remit
une des petites coupures employées comme monnaie entre eux. Elles étaient ornées d’allégories diverses et portaient les inscriptions suivantes : le
temps c’est la richesse. - Travail pour Travail. - Non transférable. - Limite d’émission : deux cents heures. - Le travail le plus déagréable a le droit à
la rémunération la plus élevée... Je n’ai jamais revu « Modern Times », mais j’ai entendu dire que, dès que la guerre civile eut éclaté (en 1866), la
plupart de ceux que j’avais vus avait quitté la colonie sur un petit bâtiment et s’en étaient allés fixer leur tente sur quelque rive paisible du Sud-
Amérique. »
On me dira qu’il s’agit de colonies créées par des nordiques qui passent, de par constatation et tradition, pour plus persévérant que les latins et
méridionaux en général. Il y a eu, au Brésil, une colonie fondée exclusivement par et pour des communistes anarchistes italiens, c’est la fameuse
Cecilia, qui dura de 1890 à 1891. Son initiateur, le Dr Giovanni Rossi, écrivait à son sujet, dans l’Università Popolare de novembre-décembre 1916,
les lignes suivantes :
« Pour moi, qui en ai fait partie, la colonie La Cecilia ne fut pas un fiasco... Elle se proposait un but de caractère expérimental : se rendre compte si
les hommes actuels sont aptes à vivre sans lois et sans propriété individuelle... A ce moment-là, à l’exposé doctrinaire de l’anarchie, on objectait : -
Ce sont des idées très belles, mais impraticables aux hommes actuels. La Colonie Cecilia montra qu’une centaine de personnes, dans des conditions
économiques plutôt défavorables avaient pu vivre deux ans avec de petits différends, et une satisfaction réciproque sans lois, sans réglements, sans
chefs, sans codes, sous le régime de la propriété commune, en travaillant spontanément en commun... Le compte-rendu, opuscule publié sous le titre
« Cecilia, communauté anarchique expérimentale », aboutissait à cette conclusion. Il fut rédigé par moi et approuvé par l’unanimité des colons. »
Est-ce à dire que nous niions les jalousies, les désaccords, les luttes d’influences, les scissions et tant d’autres formes des guerres intestines de plus ou
moins noble aloi, qui ont dévasté, déchiré, ruiné prématurément trop de Colonies ou Milieux Libres ? Certes, non, mais nous prétendons que ces
difficultés ou ces traîtrises se rencontrent partout où des humains d’esprit avancé s’assemblent, même quand leur réunion a en vue un objet purement
intellectuel. Dans les colonies ces taches ou ces souillures sont plus évidentes, plus visibles, voilà tout.
Je nie si peu les ombres du tableau que trente ans d’études et d’observations m’ont amené à considérer, au point de vue éthique (je ne dis pas
économique) les circonstances ou les états de comportements ci-dessous, comme les plus propices à faire prospérer et se prolonger les milieux de vie
en commun, leurs membres fussent-ils individualistes ou communistes :

a) le colon est un type spécial de militant. Tout le monde n’est pas apte à vivre la vie en commun, à un milieu libriste. Le « colon-type » idéal est
un homme débarrassé des défauts et des petitesses qui rendent si difficile la vie sur un terrain ou espace resserré : il ignore donc les préjugés sociaux
et moraux des bourgeois et petits bourgeois. Bon compagnon, il n’est ni envieux, ni curieux, ni jaloux, ni « mal embouché ». Conciliant, il se montre
fort sévère envers lui-même et très coulant à l’égard des autres. Toujours sur le guet pour comprendre autrui, il supporte volontiers de ne pas l’être ou
de l’être peu. Il ne « juge » aucun de ses co-associés, s’examine d’abord lui-même et, avant d’émettre la moindre opinion sur tel ou telle, tourne,
selon l’antique adage, sept fois sa langue dans sa bouche. Je ne prétends pas qu’il soit nécessaire que tous les aspirants colons aient atteint ce niveau
pour instaurer un « milieu libre ». Je maintiens qu’en général le « colon-type » aura en vue ce but individuel et que s’efforçant de s’y conformer, il ne
lui restera que peu de temps pour se préoccuper des imperfections d’autrui. Avant d’être un colon extérieur, il convient d’être un colon intérieur ;
b) la pratique du stage préparatoire a toujours donné de bons résultats ;
c) le nombre permet le groupement par affinités ; il vous est plus facile de rencontrer parmi deux cents que parmi dix personnes seulement
quelques tempéraments qui cadrent avec le vôtre. L’isolement individuel est logiquement funeste à l’existence des milieux de vie en commun ;
d) une grande difficulté est la femme mariée, légalement ou librement, et entrant dans le milieu avec son « mari » ou « compagnon » ; avec des
enfants, la situation est pire. Le « colon-type » est célibataire en entrant dans la colonie ou se sépare de sa compagne en y pénétrant (ou vice-versa,
bien entendu) ;
e) point de cohabitation régulière entre les compagnons et les compagnes, et le milieu a d’autant plus de chances de durée. Il en est de même
lorsque les « compagnes » sont économiquement indépendantes des « compagnons », c’est-à-dire quand il n’est pas une seule compagne qui ne
produise et consomme en dehors de toute protection ou intervention d’un compagnon, quel qu’il soit ;
f) tout milieu de vie en commun doit être un champ d’expérience idéal pour la pratique de la « camaraderie amoureuse », du « pluralisme
amoureux », de tout système tendant à réduire à zéro la souffrance sentimentale. Tout milieu de vie en commun, où les naissances sont limitées, où
les mères confient leurs enfants dès le sevrage (au moins pendant la journée) à des éducateurs de vocation, où l’enfant ne rend pas esclave celle qui
l’a mis au monde, a de grandes chances de durer plus longtemps ;
g) toute colonie constituant un foyer intensif de propagande - même simplement au point de vue industriel : fabrication d’un article spécial, par
exemple - augmente ses chances de durée ; toute colonie qui se renferme sur elle-même, au point de ne plus rayonner à l’extérieur, se dessèche et
périt bientôt ;
h) il est bon que les participants des milieux de vie en commun se fréquentent, surtout entre sexes opposés ; qu’ils se rencontrent en des réunions
de distraction ou de conversation, repas en commun, etc. ;
i) le régime parlementaire ne s’est montré d’aucune valeur pour la bonne marche des colonies, qui exigent de la décision, non de la discussion. Le
système de l’animateur, de l’arbitre, inspirant confiance aux associés, gardant cette confiance, quelle que fût d’ailleurs la méthode d’administration
adoptée, semble, de préférence, avoir réussi. C’est une constatation que je ne suis pas seul à faire. Dans son ouvrage « Les Colonies Communistes et
Coopératives », M. Charles Gide écrit : « Toute association quelle qu’elle soit - non seulement les associations communistes mais la plus modeste
société de secours mutuels, tout syndicat, toute coopérative - doit sa naissance à quelque individu qui l’a créée, qui la soutient, qui la fait vivre ; et si
elles ne trouvent pas l’homme qu’il faut, elles ne germent pas ». Paroles à méditer et que confirme l’histoire étudiée des colonies ;
j) la durée de toute colonie est facteur d’un pacte ou contrat, peu importe le nom de l’instrument précisant ce que le Milieu attend de ceux qui
participent à son fonctionnement et ce que ceux-ci sont en droit d’attendre de lui. Les charges et les profits doivent s’équilibrer et il est nécessaire que
l’on s’entende d’avance sur le cas de résiliation et les conséquences impliquées ; enfin, le « contrat » définira, en cas de litige ou différend, à quelle
personne est confié le règlement du désaccord.
L’étude attentive des « colonies » et « milieux de vie en commun » - et c’est impliqué dans les remarques ci-dessus - me pousse à conclure que la
durée d’un milieu de ce genre est fonction des réalisations particulières qu’il offre à ses membres et qu’il est impossible à ceux-ci de rencontrer dans
le milieu extérieur. Ces réalisations peuvent être d’un ordre ou d’un autre, mais la poursuite de la réussite purement économique ne suffit pas,
l’extérieur offrant beaucoup plus d’occasions d’y parvenir que la colonie la mieux organisée. C’est ce qui explique le succès des colonies à base
religieuse, toujours composées de sectaires, dont les adhérents ne se rencontraient que dans ces groupements, ou dont les croyances ne pouvaient se
manifester ou se pratiquer qu’en « vase clos ».
Je souhaite simplement que ces remarques soient prises en considération par quiconque songe à fonder une colonie, milieu libre ou centre de vie en
commun : ce ne sera pas du temps perdu.

Les Autonomes. Le mouvement autonome parisien de la fin des années 1970

La France semble avoir été épargnée par la flambée de violence politique que connurent l’Allemagne et l’Italie durant la décennie qui suivit Mai 68.
Seuls quelques incidents se sont produits et peu de groupes se sont orientés sur la voie de la lutte armée. Si la Gauche prolétarienne (GP) possédait
une branche militaire (la NRP), au lendemain du choc que provoqua l’assassinat de Pierre Overney (un jeune O.S. maoïste tué à bout portant par le
chef des services de sécurité Jean-Antoine Tramoni devant les usines Renault), la GP se dissout au lieu d’engager une riposte armée. Il semble donc
que le pire ait été évité.

Mais quelques années après, au moment même où l’Allemagne et l’Italie connaissent l’apogée de la guerre que se mènent États et groupes armés,
l’actualité française voit apparaître une nouvelle mouvance à l’extrême gauche qui semble ne vouloir que l’affrontement violent : les "Autonomes".
Leur apparition et leur essor sont contemporains des enlèvements d’Hans Martin Schleyer et d’Aldo Moro, de l’affaire de Mogadiscio et de la mort
de Baader. Cependant, en dépit de la prose alarmiste de la presse, les autonomes et l’État français vont s’affronter sans aller jusqu’aux extrêmes
atteints en Allemagne et en Italie.

Pour étudier le mouvement autonome, diverses sources sont disponibles. La presse quotidienne dans un premier temps, et tout p articulièrement des
reportages de Laurent Greilsamer parus dans Le Monde (1) et du courrier de Libération où les autonomes prennent la parole. Sont également utiles
les principaux journaux publiés au sein de la mouvance autonome : Marge, Matin d’un blues et Camarades, sans négliger les divers tracts, brochures
et publications de l’Autonomie. D’autre part, un dossier des renseignements généraux s’est intéressé à l’Assemblée parisienne des groupes
autonomes (2) et un rapport est consacré à l’Autonomie (3). Enfin, pour ce type de sujet, les témoignages d’acteurs restent particulièrement précieux
pour cerner ce que fut le quotidien de cette mouvance.
Nous verrons que si la violence est intimement liée à l’Autonomie, pourquoi ne se sont pas développés plus largement en son sein des groupes
s’engageant dans la lutte armée.
L’Autonomie : une nouvelle radicalité ?

La notion d’Autonomie est une notion récurrente dans la pensée de gauche et dans l’histoire du mouvement ouvrier. Déjà au XIXe siècle,
l’Autonomie ouvrière pose deux impératifs, seuls moyens de faire naître une volonté révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. C’est tout d’abord
l’autonomie de cette classe par rapport à la sphère du capital, et c'est aussi l’autonomie vis-à-vis des syndicats et des partis politiques. Le premier de
ces impératifs a pour conséquence la volonté de créer une sphère autonome de la classe ouvrière non régie par les lois du marché, en développant par
exemple de nouvelles formes de sociabilités et de solidarité. Il en découle le second impératif, les syndicats soumis à l’économie ne permettant pas
l’émancipation du mouvement ouvrier du capital, et les partis étant nécessairement voués à une certaine compromission dans la mesure où ils
acceptent le jeu politique.

L’application de ces principes donne naissance à une pratique nouvelle : l’action directe. Elle élimine toute instance intermédiaire dans la lutte des
classes sans emprunter "les voies normales de la démocratie, en faisant appel au parlementarisme, mais à une action qui aura recours à la violence"
(4). Ces idées apparaissent autour du syndicalisme d’action directe de Fernand Pelloutier à la fin du XIXe siècle. Mais l’Autonomie ouvrière connaît
une résurgence après Mai 68. En 1970, par exemple, une brochure publiée en 1970 par le groupe Vive la révolution (VLR) se termine par le slogan
"Vive l’autonomie prolétarienne". De même, des étudiants de l’Université de Vincennes constituent au lendemain de Mai 68 "des groupes autonomes
qui se retrouvaient dans les manifestations avec barres de fer et des cocktails Molotov. Ils s'intitulaient « Groupes autonomes libertaires » ou «
Groupes autonomes d'action » (5) ". Mais la véritable renaissance de l’Autonomie ouvrière se fait alors en Italie. Ce pays connaît une situation
particulière puisque avec "l’automne chaud" de 1969, le mois de mai dure et devient un "mai rampant". De plus, les attentats fascistes comme celui
de la piazza Fontana à Milan le 12 décembre 1969 contribuent à radicaliser les acteurs sociaux mais aussi la répression. D’autant qu’un nouveau
prolétariat s’était constitué depuis les années 1950-60 : l’énorme masse de jeunes ouvriers originaires des régions du Sud, venue travailler dans les
usines du Nord. Ils adoptent de nouvelles pratiques comme la grève sauvage, l’absentéisme ou le sabotage, en se détachant des syndicats peu à
l’écoute de leurs revendications.

"Cette masse en colère de jeunes méridionaux soustrait au contrôle que l’Église exerçait traditionnellement dans les campagnes, rencontra dans les
usines du nord l’école de la lutte de classe et la tradition de subversion révolutionnaire issue de la Résistance" (6).
Durant la première moitié des années 1970, ce type de mobilisation s’étend à de plus en plus d’usines, mais aussi "sort des usines" vers la lutte des
prisonniers, des femmes ou encore des mal-logés. Sur le même modèle, apparaissent alors la grève de loyer ou les "auto-réductions" (une "nouvelle
forme de désobéissance civile consistant à refuser les augmentations des services [qui] se propagera aux tarifs de l’électric ité et du téléphone" et qui
est légitimée comme une forme "d’illégalisme populaire" (7)).

Or, à partir de 1973, les principaux groupes politiques, dont les militants animaient ces mouvements, Potere Operaio et Lotta Continua, disparaissent.
Depuis quelques années, des théoriciens et des universitaires avaient pourtant vu dans ces nouveaux mouvements sociaux, la renaissance du
mouvement ouvrier. Le "compromis historique" entre les différents partis politiques, dont le PCI, avait annoncé la fin de la classe ouvrière. En
réaction l’opéraisme, qui est né au début des années soixante autour de l’École Opéraista puis de Mario Tronti (8), veut alors recomposer une classe
ouvrière révolutionnaire. Les principaux animateurs de ce courant sont Oreste Scalzone, Mario Tronti et Toni Negri. Ce dernier, exclu de Potere
Operaio, constitue avec le groupe Gramsci de Rome un pôle de l’Autonomie autour du journal Rosso. Il forge alors des concepts théoriques
nouveaux pour expliquer et organiser le phénomène social et politique que connaît l’Italie. Selon lui "l’ouvrier social" succède à "l’ouvrier-masse". Il
n’est plus cantonné dans les usines mais présent dans toute la société. Il s’agit de jeunes citadins, étudiants prolétarisés, chômeurs, exclus du travail et
indifférents vis-à-vis du travail et de la lutte syndicale. Il est défini comme rejetant les valeurs de la civilisation industrielle, de la culture du travail et
du progrès par l’industrie. Il veut satisfaire ses besoins immédiatement et ne croit plus à l’effort qui lui assurerait plus tard cette satisfaction, pas plus
qu’au militantisme vers les "lendemains qui chantent" (9). Il est l’acteur central des luttes de demain car il est plus que tout autre exploité.

Le concept d’Autonomia Operaia apparaît en 1973 au Congrès de Bologne alors que toute une partie de la jeunesse, après les dissolutions de Potere
Operaio et de Lotta Continua, se reconnaît dans l’ouvrier-social de Negri. Pour ce "prolétariat juvénile", la libération ne passe plus par la conquête du
pouvoir mais par le développement d’une "aire sociale capable d’incarner l’utopie d’une communauté qui se réveille et s’organise en dehors du
modèle économique, du travail et du salaire (10)" et donc par la mise en place d’un "communisme immédiat". La politique devient "libidinale", dictée
et soumise au désir et aux besoins. Articulé autour des Centres sociaux où se rassemblent les jeunes des quartiers populaires et où s’improvisent
autodéfense et démocratie directe, ce "communisme immédiat" se traduit, sur le plan pratique, par la diffusion sans précédent d’actions directes. Il
s’agit des "réappropriations" (vols, hold-up…), qui sont pensées comme le prélèvement d’un "salaire social", des auto-réductions, des occupations
illégales de logements, les squatts, qui sont une expérience d’autogestion et de vie alternative, mais aussi des "marchés politiques" (pillage de grandes
surfaces).

L’apparition de l’Autonomie en France

En France aussi, l’entrée en lutte de groupes sociaux tels que les travailleurs immigrés (Mouvement des Travailleurs Arabes ou grève des foyers
Sonacotra), mais aussi des prisonniers, des prostituées, des homosexuels ou encore les féministes et le développement de l’écologie développent de
nouvelles conceptions à l’extrême gauche. Déçus par l’échec de la fusion des masses que souhaitaient susciter les "établis" maoïstes, certains
militants voient dans ces mouvements les nouvelles forces révolutionnaires dont il faut construire la convergence. Une des premières expériences
dans cette optique est la création de la revue Marge en 1974. Née au sein des milieux libertaires, fortement influencée par les intellectuels de
l’Université de Vincennes Gilles Deleuze et Félix Guattari, la revue est fondée par Gérald Dittmar et le psychologue Jacques Lesage de La Haye.
Dans l’éditorial, ils écrivent : "L’initiative de créer un journal qui serait celui de tous les nomades, de tous les révoltés, de tous les réprimés de cette
terre ŕ que sont les marginaux ŕ de tous ceux enfin qui n’ont jamais le droit que de se taire, a été prise par un tel groupe qui a trouvé là une réponse
à la question «que peut-on faire ?» (11)."

Leur volonté est de rassembler tous les marginaux et tous les inorganisés car le but est de "faire de la marginalité une conscience politique nouvelle
(12)" tout en se souvenant qu’"aucune classe n’est porteuse du futur ni d’une quelconque vérité historique". Leur orientation politique est
principalement caractérisée par la lutte contre la psychiatrie et contre les prisons. Avec certains numéros tirés à 10 000 exemplaires et la participation
de personnalités comme Félix Guattari, Daniel Guérin ou Serge Livrozet, la revue Marge apparaît, ainsi que l’analyse Laurent Chollet, comme "l’un
des pôles les plus attractifs de la scène radicale (13)".
À peu près au même moment, autour de la rue d’Ulm à Paris, l’opéraisme italien fait ses premiers adeptes français. Yann Moulier, étudiant à l’École
Normale Supérieure, y organise des conférences sur l’Autonomie et devient le traducteur de Negri. Il réunit un noyau qui publie à partir de 1976 le
journal Camarades qui se fixe comme objectif de "faire circuler l’information" c’est-à-dire de constituer un pôle qui rassemble et redistribue les
informations concernant les différentes luttes et ainsi d’en favoriser la convergence politique (14)". Le but est donc de lir e la situation française et de
développer de nouvelles formes de luttes au regard des idées venues d’Italie. Parallèlement, Yann Moulier met en place un projet éditorial chez
Christian Bourgois en y lançant la collection Cible, où il publie le livre de Mario Tronti Ouvrier et Capital (15) puis Marx au-delà de Marx de Negri
(16).
Le groupe Camarades affiche lui aussi la volonté de réunir les différents collectifs inorganisés qui sont apparus depuis 1973. Il lance un appel dans ce
sens à la rentrée 1976 qui se traduit par la mise en place d’un Collectif d’agitation. Ce collectif se met en rapport avec les grévistes des foyers
Sonacotra mais aussi avec le Mouvement des Travailleurs Mauriciens. Il est rejoint par des groupes étudiants comme le Collect if étudiant autonome
de Tolbiac, qui pratiquaient les auto-réductions dans les restaurants universitaires, et par les grévistes de la BNP Barbes qui, délaissés par les
syndicats, sont sensibles aux idées de l’Autonomie ouvrière.

Une réaction à la violence d’État

L’été 1977 est marqué par la manifestation des 30 et 31 juillet contre le surrégénérateur Super Phénix de Creys Malville. Théâtre de violents
affrontements avec les forces de l’ordre, la manifestation est ensanglantée par la mort d’un militant écologiste Vital Michalon. Le choc est grand et
contribue à renforcer l’audience des autonomes, qui bénéficient de l’écho du "Mouvement de 1977" italien. Ils sont les seuls à promettre la r iposte et
à parler encore d’autodéfense. Ils voient dans la manifestation de Malville "le degré de militarisation que l’État est prêt à atteindre lorsqu’il veut
défendre une «question d'intérêt national» (17)". Ils appellent dans Libération à "se donner les moyens de frapper sur les terrains qui nous
conviennent, sur le terrain de nos besoins, qu’ils soient liés au nucléaire, au chômage, à la question des femmes, des travailleurs immigrés, des jeunes
prolétaires…".

Or en octobre 1977, l’actualité est marquée par "l’affaire Allemande" et l’emballement de la guerre qui oppose la Fraction Armée Rouge et l’État
fédéral. Le premier octobre Klaus Croissant, l’avocat de Baader et de la RAF, est arrêté en France en vue de son extradition. Le 13 octobre, un avion
de la Lufthansa qui assurait la liaison Palma de Majorque-Francfort est détourné vers Mogadiscio par un commando proche de la RAF. Dans la nuit
du 17 au 18 octobre, peu après l’intervention anti-terroriste à Mogadiscio, Jan-Karl Raspe, Gudrun Ensslin et Andreas Baader meurent dans leurs
cellules, dans la prison haute sécurité de Stammheim. Là encore les autonomes sont les seuls à appeler à une réaction radicale par des manifestations
"offensives", comme le 21 octobre dans le quartier de Saint-Lazare ou le 18 novembre lors de la manifestation contre l’expulsion de Klaus Croissant.
Il en résulte que de plus en plus de jeunes se reconnaissent dans l’Autonomie et se joignent aux actions de l’Assemblée parisienne des groupes
autonomes qui se réunit à Jussieu depuis le 20 octobre. Un mouvement autonome s’organise autour de Camarades qui en représente la branche
"organisée". Ils sont rejoints par des "inorganisés venus des facs et des banlieues, des libertaires et les militants de Marge". Le succès de cette
assemblée s’explique, selon les Renseignements Généraux, par son rôle de "pôle attractif qui manquait pour laisser éclater une violence et un
ressentiment souvent mal contenus (18)". L’Assemblée prend alors des initiatives. Elle organise un rassemblement avorté à Saint-Lazare, mais
surtout occupe les locaux de Libération le 24 octobre en réaction à la façon dont le quotidien traite l’affaire Allemande (renvoyant dos-à-dos l’État
allemand et la RAF). Pourtant, si la mouvance autonome semble apporter un soutien à la RAF, des militants expriment quelques doutes à propos de
la lutte armée. Ainsi Bob Nadoulek écrit dans Camarades que "La RAF est le fruit de la militarisation du vieux mouvement révolutionnaire, la
violence doit être différente (19)" et il qualifie le terrorisme de "logique autiste du désespoir (20)".

Stigmatisation du mouvement

Malgré ces doutes exprimés à l’égard du terrorisme, les autonomes, lors des manifestations, apparaissent à la presse comme une véritable menace. Le
Figaro met en garde contre "les durs ŕplusieurs milliers ŕ prêts à en découdre, casqués avec matraques ou cocktails Molotov à la main, sont-ils
prêts à franchir le pas et à aller jusqu’au crime ?(21)". Il en va de même pour les organisations d’extrême gauche. La Ligue Communiste
Révolutionnaire (LCR) est alors le plus virulent adversaire des autonomes. Jugeant leurs comportements en manifestation de "comportements
fascistes", les militants trotskistes ont promis qu’avec eux, "ça se réglera à coup de barre de fer (22)". Du coup, les heurts sont fréquents, le siège de
la Ligue est attaqué à plusieurs reprises et le cortège autonome manifeste aux cris de "Rendez-nous Croissant, on vous refile Krivine !".

La violence mise en œuvre par les autonomes inquiète aussi les forces de l’ordre d’autant plus qu’apparaît une véritable société parallèle de
l’Autonomie autour des squatts et des universités. Les squatts se multiplient dans le XIXe arrondissement près de Belleville autour de la Villa
Faucheur, dans le XIIIe vers la rue Nationale et dans le XIVe dans le quartier Alésia. Ils fréquentent les concerts de rock. A l’occasion d’un concert
gratuit à La Villette, "Serge", un jeune autonome est assassiné. Or les renseignements généraux, en s’interrogeant sur la façon dont contrôler et
encadrer l’essor de la mouvance, s’alarment des conditions dans lesquelles vivent ces jeunes marginalisés. "Ainsi la fermeture de la Maison pour tous
(23), la destruction de l’immeuble rue Lahire, l’arrestation de certains membres biens connus […], la mort de [Serge], poignardé à l’hippodrome de
Pantin, ont engendré un éclatement et une certaine lassitude psychologique. À ce propos, il ne faut pas négliger qu’il existe chez les autonomes une
certaine "misère psychologique". Vivant sans hygiène, sans ressources définies, dans une promiscuité voulue mais pesante et grosse de heurts,
n’ayant pas de certitude du lendemain, les autonomes sont soumis à des déséquilibres mentaux que seuls les caractères très trempés pourraient subir
sans dommages (24)."
Vers la lutte armée ?

De cette situation résulte une radicalisation croissante des comportements des jeunes proches de l’Autonomie. Ainsi la marginalité pousse une partie
d’entre eux vers la délinquance revendiquée comme pratique révolutionnaire. Il s’agit des "opérations basket" qui consistent à partir sans payer des
restaurants, mais aussi le vol et la "fauche" ou la délinquance astucieuse (arnaque aux assurances…). D’autres vont un peu plus loin par des actions
de plus grande ampleur comme la vaste opération de "récupération" que lance un groupe contre une grande surface parisienne lors des fêtes de fin
d’année de 1977 ou comme l’attaque d'une banque du XVIe arrondissement de Paris le 30 mai 1980, où un autonome est tué par la police.
De même, la manifestation "offensive" est optimisée, comme le révèle la manifestation des sidérurgistes lorrains du 23 mars 1979, où du matériel
offensif est dissimulé tout le long du parcours dans des voitures, des camionnettes ou des consignes de gare. Cette manifestation est l’occasion d’une
tentative répressive de la part des forces de l’ordre. Le matin même une vaste rafle est organisée, en vue d’éviter que le défilé ne dégénère,
conduisant à l’arrestation de 82 supposés leaders autonomes. La manifestation est malgré tout le théâtre de violents affrontements au terme desquels
on compte 116 blessés parmi les forces de l’ordre, 54 magasins "cassés", 121 vitrines brisées, et 131 arrestations. Face à cette violence croissante,
d’anciens militants issus de Marge et de Camarades se regroupent autour de Bob Nadoulek pour fonder en 1978 Matin d’un blues. Le journal se
définit comme l’aire désirante de l’Autonomie et veut renouveler le mouvement en le dégageant de la suprématie de la violence par la contre-culture
et l’alternative.

"On se battra sur tous les fronts : sur la musique, sur les bouquins, sur la politique, sur nos rapports quotidiens, sur la répression, avec des dessins, des
concepts, des caresses, à coup de dents s’il le faut, mais on réinventera la vie, la nôtre au moins (25)."
Cependant, la constitution de ce pôle contre-culturel ne détourne pas les plus radicaux de la logique d’affrontement à outrance et de l’engagement
dans la voie de la lutte armée. Déjà aux origines du mouvement, la question de la lutte armée était au cœur des débats, tout particulièrement après
l’exécution de J.-A. Tramoni, par les Noyaux Armés Pour l’Autonomie Populaire (NAPAP) le 23 mars 1977. De même, la construction de Super
Phénix suscita des attentats comme celui du 8 juillet1977 contre le directeur d’EDF, M. Boiteux, revendiqué par le CACCA (Comité d’action contre
les crapules atomiques) ou bien encore les 23 attentats commis sur tout le territoire, revendiqués par une Coordination Autonome Radicalement en
Lutte Ouverte contre la Société (CARLOS). Car dès 1977, des gens se sont rencontrés au sein de l’Autonomie pour former une coordination politique
et militaire clandestine, interne au mouvement. On compte parmi eux des militants venus des Brigades Internationales (BI), des NAPAP, des anti-
franquistes des Groupes d’Action Révolutionnaires Internationalistes (GARI), et du Mouvement Ibérique de Libération (MIL) dont Jean-Marc
Rouillan. Ce dernier rassemble autour de lui quelques personnes issues de l’Autonomie pour fonder l’Organisation Action Directe (OAD) qui, le 1er
mai 1979, mitraille la façade du siège du CNPF. A l’automne, l’OAD devient Action Directe.

La violence politique joue donc un rôle moteur dans la constitution du mouvement autonome en attirant vers lui les inorganisés en promettant la
riposte face à l’État. Mais l’arrivée massive de jeunes toujours plus radicaux inquiète les plus anciens. Yann Moulier expliquera que "l’arrivée de
zombies dans le mouvement, qui furent assez vite catalogués comme proches des BI et des GARI, fout la trouille (26)". Ce point de vue est à mettre
en rapport avec la tentative de développer une aire contre-culturelle de Bob Nadoulek, qui était pourtant le théoricien de la violence au sein de
Camarades durant les premiers numéros. Cette rupture est sans doute une des raisons du rejet de la lutte armée. En dehors des quelques personnes qui
passent à Action Directe, peu entameront une guerre avec l’État français par d’autres moyens que l’émeute. De même l’État ne met pas en place de
vastes politiques répressives contre les autonomes en dehors de la rafle du 23 mars 1979. Il en résulte que la France ne connaît pas de flambée de
violence comme dans les pays voisins durant les années 1977-79, comme si de part et d’autre une certaine retenue fut entretenue. Il n’en demeure pas
moins que l’Autonomie apparaît encore aujourd’hui comme une des expériences politiques les plus radicales à l’extrême gauche. C’est ce qui en a
assuré la postérité parmi certains jeunes (squatters, punks, "casseurs" ou "Black Block"…), y compris plus de vingt ans après.
Jean-Baptiste Casanova.

(1) L. Greisalmer, "La galaxie des autonomes", dans Le Monde, 25 janvier 1977, p. 13.
(2) BA 2332 : Anarchistes, groupes autonomes, mouvements 1955-1987 qui contient plusieurs chemises concernant notre sujet : Les désirants et surtout Assemblée
générale des groupes autonomes.
(3) Gabr 7 : Mouvements gauchistes, anarchiste : rapport, Les Autonomes à Paris, avril 1979.
(4) Définition de l’action directe dans H. Avron, L’anarchisme, Paris, PUF, 1951, p. 115.
(5) Rapport des R.G., Ibid., p. 13.
(6) P. Persichetti, O. Scalzone, La révolution et l’État, Paris, Dagorno, 2000, p.32.
(7) I. Sommier, "Un nouvel ordre de vie par le désordre : histoire inachevée des luttes urbaines en Italie", dans CURAPP, Ibid. , p.149.
(8) M. Tronti, Ouvriers et capital, Paris, Bourgois, 1977.
(9) Cité dans A. Touraine, M. Wieviorka, F. Dubet, Le mouvement ouvrier, Paris, Fayard, 1984.
(10) N. Balestrini, P. Moroni, L’orda d’oro, Milano, SugarCo Edizioni, 1988, p.334, cité dans I.Sommier, "Un nouvel ordre de vie par le désordre : histoire inachevée
des luttes urbaines en Italie", dans CURAPP, Ibid.p.154.
(11) G. Dittmar, "Pourquoi «Marge»", dans Marge, n° 1, juin 1974, p. 1.
(12) Anonyme, "Pourriture de psychiatrie", dans Cahiers Marge, n°1, 1977.
(13) L. Chollet, Ibid., p. 204.
(14) Camarades, nouvelle série, n°1, avril/mai 1976, page 2.
(15) M. TRONTI, Ouvriers et capital, préface Y. MOULIER-BOUTANG, Paris, Christian-Bourgois, 1977.
(16) A. NEGRI, Marx au-delà de Marx, cahier de travail sur les "Grundrisse", préface Y.MOULIER-BOUTANG, Paris, Christian-Bourgois, 1979.
(17) "Les autonomes après Malville", dans "Courier", Libération du mercredi 21 septembre 1977.
(18) Rapport des RG, op. cit.., p. 15.
(19) B. Nadoulek, "Sur la violence (encore et toujours…)", dans Camarades, n° 6, novembre 1977,p. 9.
(20) B. Nadoulek, L'iceberg des autonomes, Paris, Kesselring éditeur, 1979, p. 186.
(21) J.-L. Météyé, "Les terroristes ouest-allemands disposent d’un réseau de sympathisants en France", dans Le Figaro, 24 octobre 1977, p. 10.
(22) Rapport des RG, op. cit., p. 6 et 7.
(23) Lieu associatif dans le quartier de Mouffetard, dans le Ve arrondissement de Paris.
(24) Note des RG, 9 juin 1978.
(25) B. Nadoulek, L'iceberg des autonomes, Paris, Kesselring Éditeur, 1979, p. 194.
(26) Entretien cité dans le reportage de J. C. Deniau, Action directe, la révolution à tout prix, 2000.

Bibliographie sélective
Action directe, éléments chronologiques, brochure, printemps 1997.
Arcole, La diagonale des Autonomies, Paris, Éditions Périscope, 1990.
Y. COLLONGES, P. RANDAL, Les Autoréductions, Christian-Bourgois, 1976.
G. DARDEL, Un traître chez les totos, Arles, Actes Sud, 1999.
Les enjeux de l'autonomie, Grenoble, La pensée sauvage, 1984.
P. FAVRE (dir.), La manifestation, Presse de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1990.
O. FILLIEULE, Stratégie de la rue, les manifestations en France, Paris, Presse de Science Po,1997.
Groupe Matériaux pour l’intervention, Les ouvriers contre l'État : refus du travail, Paris, La stratégie du refus, 1973.
A. GUILLEMOLES, La tentation terroriste, Paris I, Mémoire de maîtrise, 1989.
A. HAMON, J.-C. MARCHAND, Action Directe, Paris, Seuil, 1986.
S. LIVROZET, De la prison à la révolte, Paris, Mercure de France, 1973.
B. NADOULEK, La violence au fil d'Ariane, Paris, Christian-Bourgois, 1977.
B. NADOULEK, L'iceberg des autonomes, Paris, Kesselring éditeur, 1979.
A. NEGRI, Marx au-delà de Marx, cahier de travail sur les "Grundrisse", préface Y. MOULIER-
BOUTANG, Paris, Christian-Bourgois, 1979.
L. PRIEUR, Mouvements sociaux et lutte armée en Italie (1968 - 1978), Paris 1, Mémoire de maîtrise, 1988 - 1989, sous la direction de D. TARTAKOWSKY et A.
PROST.
J.-M. ROUILLAN, Je hais les matins, Paris, Denoël, 2001.
I. SOMMIER, La violence politique et son deuil, Rennes, Presse Universitaires de Rennes, 1998.
I. SOMMIER, "Un nouvel ordre de vie par le désordre : histoire inachevée des luttes urbaines en
Italie", dans Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie (CURAPP),Désordre(s), Paris, PUF, 1997, p.145 - 159.
M. TRONTI, Ouvriers et capital, préface Y. MOULIER-BOUTANG, Paris, Christian-Bourgois, 1977.
J. WAJNSZTEJN, J. GUIGOU (dir.), L'individu et la communauté humaine, Paris, L'Harmattan,1998.
J. WAJNSZTEJN, Individu, révolte et terrorisme, Paris, Nautilus, 1987.
M. WIEVIORKA, Société et terrorisme, Paris, Fayard, 1988.
Y a-t-il une censure ?
Autrefois, afin que certaines idées jugées subversives par le pouvoir en place n'atteignent pas le grand public, une instance policière avait été
instaurée: la censure d'Etat, chargée d'interdire purement et simplement la propagation des oeuvres trop subversives.
Aujourd'hui la censure a changé de visage. Ce n'est plus le manque qui agit mais l'abondance. Sous l'avalanche ininterrompue d'in formations
insignifiantes, plus personne ne sait où puiser les informations intéressantes. En diffusant à la tonne toutes sortes de musiques similaires, les
producteurs de disques empêchent l'émergence de nouveaux courants musicaux. En sortant des milliers de livres par mois, les éditeurs empêchent
l'émergence de nouveaux courants littéraires. Ceux-ci seraient de toute façon submergés sous la masse de la production. La profusion d'insipidités
identiques bloque la création originale et même les critiques qui devraient filtrer cette masse n'ont plus le temps de tout lire, tout voir, tout écouter.
Si bien qu'on en arrive à ce paradoxe: plus il y a de chaînes de télévision, de radios, de journaux, de supports médiatiques, moins il y a diversité de
création. La grisaille se répand.
(ESRA, B.Werber)

Féminiser les textes


Certains textes, dans les infokiosques, sont féminisés : truffés de -e, de E, de /euse, de terminaisons hybrides et néologiques. Par "féminiser" le
langage, on entend bousculer cette bonne vieille grammaire, qui voudrait faire primer le masculin sur le féminin. Cet état de fait n’est pas anodin. Le
langage est un reflet de notre société patriarcale : non seulement il catégorise tout ou presque en deux genres sexués, mais en plus il entretient la
domination d’un genre sur l’autre. Parce qu’il est notre premier mode d’expression, il a une fonction fondamentale, et peut être utilisé à bien des fins.
S’il est structuré, le langage est également structurant : il conditionne notre pensée, la formate. Le langage guide notre vision du monde. Remodeler
le langage c’est refuser une domination, construire d’autres inconscients collectifs.

En cela, la féminisation nous semble bien sûr insuffisante puisqu’elle conserve en elle la division en genres masculin et fém inin. Mais révolutionner
complètement le langage est une tâche lourde, qui prend du temps autant pour réfléchir et construire cette révolution que pour la pratiquer, la vivre
"spontanément". Le langage, les mots, les expressions, ça vient "tout seul", par habitude, mais ça ne vient pourtant pas de nulle part...

L’anti-copiright et l'anonymat

En furetant dans un infokiosque vous croiserez presque toujours des brochures estampillées "no-copyright" ou "copyleft". L’absence de copyright
vous laisse le soin de vous réapproprier les textes, de les améliorer, de les réécrire, de les photocopiller à satiété, de les diffuser sans limites. Le savoir
doit quitter la sphère marchande, les logiques propriétaires (refuser la propriété intellectuelle, c’est participer à la lutte contre la propriété privée), et
circuler sans entraves... Tout ce qui est lisible sur ce zine est libre de tout copyright.
L’anonymat s’ajoute parfois à l’anti-copyright : vous croiserez parfois des brochures et des textes non signées. Qui les a écrites ? Peu importe.
L’important c’est le contenu de ces brochures, pas leur source (même si le contexte de l’écriture d’un texte, son origine sociale, peut avoir une
signification non négligeable) : une signature n’apporte pas toujours quelque chose à un texte théorique. L’anonymat peut être un choix politique, un
assaut contre la propriété intellectuelle, un acte gratuit pour un savoir réellement libre et collectif, sans stars de l’écriture, sans idoles intouchables.
L’anonymat n’est pas une fuite : souvent les auteur-e-s restent joignables par une adresse électronique ; vous pouvez y envoyer des critiques, et vous
pourrez en discuter d’égales à égaux.
(Source infokiosques.net)

Rêve évolution N°3

/Think about Revolution!!!/ Think about evolution!!!/

Ed.Anonymes

Je suis diffusé à prix libre! …c'est quoi le prix libre? Demande, on t'explique… (ou voir n1)
Je suis un recueil de textes, de projets, d'appel, d'idées, d'infos, de contacts…. Sentez vous libre de me copier me recopier et diffuser mes textes
Ne me jeter pas donnez moi à quelqu'un d'autre posez moi quelque part ou au pire recyclez moi. Je suis imprimé sur papier recyclé!
Retrouvez ces textes et d'autres, ainsi que des projets, des liens sur l'alternative, l'autonomie, le retour à la terre… sur www.ecoclash.tk / info@ecoclash.tk