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M. Michel Brix Baudelaire, «disciple» d'Edgar Poe ? In: Romantisme, 2003, n°122. pp. 55-69. Résumé

Baudelaire, «disciple» d'Edgar Poe ?

In: Romantisme, 2003, n°122. pp. 55-69.

Résumé Tout le monde s'accorde à voir en Baudelaire l'intermédiaire majeur entre Poe et, non seulement la France, mais aussi toute l'Europe continentale. On voit bien de quoi Poe est redevable à l'auteur des Fleurs du Mal. Mais il importe ici de répondre à la question inverse: quelle est la dette de Baudelaire vis-à-vis de Poe? La critique est-elle en droit de voir en celui-ci le maître, et en celui-là le disciple? De nombreux spécialistes ont affirmé que Baudelaire avait voulu être l'Edgar Poe français et avait reconnu dans la personne de l'auteur du «Scarabée d'or» une sorte de double. On a fait aussi de Poe le professeur de Baudelaire en matière de platonisme. Le présent article s'attache à nuancer ces affirmations, auxquelles il faut notamment reprocher de gommer les différences radicales qui séparent l'œuvre de Baudelaire et celle de Poe.

Abstract Everybody agrees in seeing in Baudelaire the major medium between Poe and, not only France, but also the whole continental Europe. We easily perceive what Poe owes to the author of the Fleurs du Mal. But a more important question that has to find its answer is the opposite one: what does Baudelaire owe to Poe? Is criticism entitled to see the latter as the master and the former as the disciple ? Numerous specialists have asserted that Baudelaire had wanted to be the French Edgar Poe and acknowledged in the American writer a sort of duplicate. Poe has also been made Baudelaire's master when platonism is concerned. This article aims at shading such assertions, which can be accused of rubbing out the fundamental differences between Baudelaire's work and Poe's.

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Brix Michel. Baudelaire, «disciple» d'Edgar Poe ?. In: Romantisme, 2003, n°122. pp. 55-69.

: 10.3406/roman.2003.1221 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_2003_num_33_122_1221

Michel BRIX

Baudelaire, «disciple» d'Edgar Poe x?

C'est le 15 juillet 1848, dans le journal La Liberté de penser, que paraît la première traduction baudelairienne d'un récit d'Edgar Allan Poe: le choix de l'écrivain français s'est porté sur le conte «Mesmeric Revelation», titre qui se trouve rendu en français par «Révélation magnétique». En 1848, Poe n'était plus un inconnu en France: une dizaine de traductions - dues notamment à Gustave Brunet, à Amédée Pichot et à une collaboratrice des journaux fouriéristes, Isabelle Meunier 2 - ont précédé celle de «Révélation magnétique». Et la prestigieuse Revue des Deux Mondes avait déjà informé ses lecteurs, par la plume d'Emile Daurand Forgues, de l'existence de l'auteur du «Corbeau», le premier grand écrivain de la toute jeune Amérique 3. Dans la notice accompagnant «Révélation magnétique», Baudelaire ne feint pas, au reste, d'ignorer ces témoignages d'intérêt antérieurs à sa traduction et admet: «On a beaucoup parlé dans ces derniers temps d'Edgar Poe. Le fait est qu'il le mérite4.» Baudelaire n'a donc pas, à proprement parler, «découvert» Poe. Néanmoins, tout le monde s'accorde à voir en l'auteur des Fleurs du Mal l'intermédiaire essentiel, majeur, entre l'écrivain américain et, non seulement la France, mais aussi toute l'Europe conti nentale. Au regard de l'histoire littéraire, une Isabelle Meunier ou un Emile Daurand Forgues ont eu surtout le mérite d'attirer sur Poe l'attention de Baudelaire. Les traduc tionsde celui-ci ont rencontré un succès évident, qui a largement dépassé les limites des milieux littéraires: Michel Lévy a fait sortir des presses sept éditions ou tirages des Histoires extraordinaires , entre 1856 et 1867, quatre des Nouvelles histoires extra ordinaires, entre 1857 et 1865, et deux des Aventures d'Arthur Gordon Pym, en 1858 et en 1862. Et à ces volumes s'ajoutèrent en 1863 la version de l'essai critique de Poe Eureka5 et en 1865 les Histoires grotesques et sérieuses.

De surcroît, en publiant trois longues notices critiques sur l'écrivain américain, Baudelaire a pour longtemps fixé les traits principaux de l'image de Poe au-delà des frontières du monde anglo-saxon6: la première, «Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages»,

1. Je remercie très vivement MM. James S. Patty et Claude Pichois d'avoir bien voulu être les premiers lecteurs de cet article et de m' avoir fait part de leurs remarques.

2. Claude Richard dresse la liste de ces traductions dans son ouvrage Edgar Allan Poe, journaliste et

critique, Klincksieck, 1978, p. 658. 3. «Études sur le roman anglais et américain. Les contes d'Edgar Poe», Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1846, p. 341-366.

4.

Ch. Baudelaire, Œuvres complètes, Cl. Pichois (éd.), Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», t. II,

1976, p. 247. Toutes nos références à l'œuvre de Baudelaire renverront à cette édition (dont le tome I a paru

en 1975; abr. : OC I, OC II), ainsi qu'à l'édition Pichois de la correspondance (Ch. Baudelaire, Correspond ance,Cl. Pichois (éd.), avec la collaboration de Jean Ziegler, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1973, 2 vol.; abr.: Corr I, Corr II).

5. Publié en novembre 1863, ce volume porte la date de 1864.

6.

Ainsi en Allemagne par exemple: «La première fois que le nom de Baudelaire est cité en Allemagne,

].»

(Claude Pichois, dans OC II, p. 1203.) The French Face of

c'est à propos de Poe, dès novembre 1856, dans une petite revue d'avant-garde, le Frankfurter Museum. Et c'est

par les traductions et les études de Baudelaire que, généralement, The French Face of Edgar Poe est appelée à

devenir The European Face of Edgar Poe, [

Edgar Poe est le titre d'un ouvrage de Patrick F. Quinn paru en 1957 (Carbondale, Southern Illinois Press).

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parut dans les fascicules de la Revue de Paris datés de mars et d'avril 1852; la deuxiè me,à l'intitulé très proche de la première («Edgar Poe, sa vie et ses œuvres»), est l'introduction au volume des Histoires extraordinaires, en 1856; la troisième enfin, «Notes nouvelles sur Edgar Poe», sert de préface aux Nouvelles histoires extraordi naires(1857) 7. - Sans Baudelaire, on doute que Mallarmé, puis Valéry, auraient, comme ils l'ont fait, servi à leur tour la destinée posthume de l'auteur du «Corbeau». L'œuvre de Poe doit au labeur patient et à la persévérance de Baudelaire d'être - de

l'aveu même des Américains — plus

On voit bien, donc, de quoi Poe est redevable au poète français. Mais la question à laquelle il importe ici de répondre est la question inverse: quelle est la dette de Baudel airevis-à-vis de Poe? Peut-on faire du premier le maître, et du second le disciple? Faut-il prendre au pied de la lettre la fameuse déclaration à Armand Fraisse, le 18 février I8608? Des critiques ont voulu expliquer Baudelaire par Poe et ont affirmé que l'art et la pensée de l'écrivain français devaient tout à l'auteur américain. Georges Walter va jusqu'à évoquer la «fusion alchimique et passionnelle [des] deux artistes, qui unit Baudelaire et Poe comme un pacte de sang9.» On a également suggéré que Baudelaire avait voulu être l'Edgar Poe français ou — ce qui revenait plus ou moins au même - qu'il avait reconnu en l'auteur du «Scarabée d'or» une sorte de double qui autorisait, de ce côté-ci de l'Atlantique, sa propre révolte 10. Baudelaire aurait fait de Poe son «alibi», en se servant de l'écrivain américain pour se peindre et légitimer - voire sublimer - ses travers. Ces hypothèses, qui se fondent sur l'idée - bien faite pour plaire - de la nécessaire fraternité du génie, pourraient néanmoins devoir être nuancées. Dès 1938, Régis Michaud s'était élevé, dans la Revue de littérature comparée, contre la démonstration de Louis Seylaz, lequel prétendait que des réminiscences de Poe apparaissaient dans tous les poèmes des Fleurs du Mal n. Cette réfutation - qui a été depuis amplement confirmée par les enquêtes sur la chronologie génétique du recueil baudelairien — pouv ait même s'appuyer sur les propres déclarations de l'écrivain français, dans une lettre du 18 février 1865 à Mme Paul Meurice:

appréciée en France qu'Outre- Atlantique.

Il faut également tenir compte de notices plus courtes, publiées en revues et accompagnant certaines

traductions; ainsi dans La Liberté de penser du 15 juillet 1848, dans L'Illustration du 17 avril 1852 (avec la

traduction de «Bérénice»), dans le Magasin des familles d'octobre 1852 (avec la traduction de «Philosophie de l'ameublement») et dans Le Pays du 20 avril 1855 (avec la traduction de l'«Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaal»). À signaler enfin la lettre à Maria Clemm (belle-mère et tante de Poe) parue dans Le Pays du 25 juillet 1854, la «Note du traducteur» d' Eureka, dans le volume de 1864, et un «Avis du traducteur» manuscrit {OC II, p. 347-348).

7.

8.

«Je puis vous marquer quelque chose de plus singulier et presque incroyable: en 1846 ou 47, j'eus

connaissance de quelques fragments d'Edgar Poe; j'éprouvai une commotion singulière; ses œuvres complètes n'ayant été rassemblées qu'après sa mort en une édition unique, j'eus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris pour leur emprunter des collections de journaux qui avaient été dirigés par Poe. Et alors je trouvai, croyez-moi, si vous voulez, des poèmes et des nouvelles dont j'avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée, et que Poe avait su combiner et mener à la perfection. Telle fut l'origine de mon enthousiasme et de ma longue patience.» (Corr I, p. 676.)

G. Walter, Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain, Phébus, 1998, p. 41. Voir aussi, allant

dans le même sens, Peter M. Wetherill, Charles Baudelaire et la poésie d'Edgar Allan Poe, Nizet, 1962.

9.

brosser le portrait d'Edgar Poe, avec les vices réels ou prétendus de ce frère - comme lui

[Baudelaire] apparu en ce monde ennuyé -, c'était légitimer la métaphysique de sa propre révolte: [ ].»

(G. Walter, Enquête sur Edgar Allan Poe, [

Voir L. Seylaz, Edgar Poe et les premiers symbolistes français, Lausanne, La Concorde, 1923, et

R. Michaud, «Baudelaire et Edgar Poe: une mise au point», Revue de littérature comparée, octobre-décembre

10.

11.

«[

]

], ouvr. cité, p. 40.)

1938, p. 666-684.

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J'ai perdu beaucoup de temps à traduire Edgar Poe, et le grand bénéfice que j'en ai tiré, c'est que quelques bonnes langues ont dit que j'avais emprunté à Poe mes poésies, les

quelles

On perçoit en outre dans ces propos une trace d'amertume vis-à-vis du travail accompli, qui n'est pas sans contredire la «fusion» que certains ont imaginée entre les deux écrivains. La lettre à Mme Meurice laisse apparaître, au contraire, chez le poète français, des sentiments mitigés, voire circonspects, à l'égard du conteur américain. En fait, Baudelaire semble avoir joué son rôle d'intermédiaire sans jamais se départir d'une certaine réserve. Ainsi, les travaux de William T. Bandy l3 ont montré que le poète français connaiss aitpeu et mal l'œuvre de Poe, en 1852 notamment, et que les trois longues notices qu'il a consacrées à l'écrivain américain contiennent une grande part de plagiat. Dans la Revue de Paris, par exemple, Baudelaire exploite largement et souvent traduit mot à mot — entre autres sources — deux articles nécrologiques parus dans le Southern Literary Messenger de Richmond en novembre 1849 et en mars 1850 14. Dans les notices de 1856 et de 1857, la part de l'emprunt n'est pas moins importante, plusieurs pages des «Notes nouvelles» (1857) allant jusqu'à démarquer, sans le dire et sans ajouter aucun commentaire, le texte de Poe intitulé «The Poetic Principle» l5. Peut-on affirmer avec Georges Walter que pareille citation sans guillemets atteste que le poète français «a fini par se confondre avec son frère 16»? Voire. Chez beaucoup de critiques, c'est quand même l'étonnement qui prédomine, notamment lorsque l'on découvre que des phrases où l'on voyait la preuve de l'affection fraternelle de Baudelaire pour Poe ne sont tout simplement pas de sa plume. Ainsi, en 1856, sa fameuse indignation sur les médisances dont fut victime la mémoire de Poe («II n'existe donc pas en Amérique d'ordonnance qui interdise aux chiens l'entrée des cimetières l7?») est repiquée et tra duite presque littéralement de l'écrivain anglais James Hannay, dans la préface d'une édition londonienne des Poetical Works (1853) l8. Les notices de Baudelaire étonnent aussi par l'accueil qui y est fait, précisément, aux aboiements de ces «chiens», c'est-à-dire aux reproches nombreux, voire aux calomnies, que Poe dut supporter tout au long de son existence et auxquels sa mort ne mit pas un terme. En maints endroits, la notice de 1852 suit de très près, nous l'avons dit, deux articles du Southern Literary Messenger. Or ces articles s'inspiraient eux- mêmes d'un texte du principal détracteur de Poe, Rufus Griswold, qui - entre autres aménités - accusait l'écrivain d'alcoolisme. En la reprenant, Baudelaire donne une très

étaient faites dix ans avant que je connusse les œuvres de ce dernier12.

12. Corr II, p. 466-467. 13. «New Light on Baudelaire and Poe» {Yale French Studies, X, 1953, p. 65-69), «Baudelaire et

Edgar Poe. Vue rétrospective» {Revue de littérature comparée, avril-juin 1967, p. 188-190), «Baudelaire et Poe: vers une nouvelle mise au point» {Revue d'Histoire littéraire de la France, avril-juin 1967, p. 329- 334); voir aussi l'édition critique parue en 1973 de la première des notices de Baudelaire (Ch. Baudelaire, Edgar Allan Poe: sa vie et ses ouvrages, W.T. Bandy (éd.), University of Toronto Press).

14. W.T. Bandy a pu percer l'anonymat de ces deux articles, qui sont respectivement l'œuvre de

J.R. Thompson et de John Daniel.

Texte d'une conférence de Poe qui avait paru posthume, en octobre 1850, dans le Sartain's Union

Magazine. On trouvera la version française complète de ce texte dans le Cahier de l'Herne Edgar Allan

Poe, Claude Richard (dir.), Éd. de l'Herne, 1974, p. 60-77 (abr.: L'Herne).

15.

16. Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain, ouvrage cité, p. 448.

17. OC II, p. 298 (notice de 1856).

18.

«[

]

have they not in America, as here, a rule at all cemetaries that no dogs are admitted?» (Cité

par Claude Richard, Edgar Allan Poe, journaliste et critique, ouvrage cité, p. 897.)

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large diffusion à cette allégation (que les spécialistes récents de Poe contestent) et - fait plus curieux, encore - il en rajoute, dans Les Paradis artificiels, en signalant que Poe était également opiomane 19. Faut-il suivre ici les baudelairistes qui ont affirmé que le poète français voulait, sinon se trouver un prédécesseur, en tout cas construire un modèle de poète maudit qui commettait les péchés majeurs pour les retourner en défis contre la société? Cela resterait à prouver, tout comme il resterait à prouver que l'alcoolisme et l'opiomanie étaient des traits de Baudelaire, ou constituaient à ses yeux des qualités. Rien de moins certain, en fait. Contrairement à une idée trop répandue, les deux essais sur les drogues (Du vin et du hachisch, comparés comme moyens de multiplication de Vindividualité , 1851; Les Paradis artificiels. Opium et hachisch, 1860) sont des mises en garde et non des apologies. L'adjectif «artificiel», au titre de l'essai de 1860, indique le dénigrement: l'auteur ne voit dans le recours aux halluci nations que provoquent l'alcool ou les drogues qu'une «dépravation du sens de l'infini20». À l'instar de Balzac, il a dit sa désapprobation vis-à-vis de ces états pseudoc élestes où la volonté n'entre pour rien et blâmé les ruses dérisoires et vaines imaginées par les hommes pour échapper à l'imperfection du monde et s'élever jusqu'à la condi tiondivine. Ainsi, pour revenir à Poe, on voit mal dans quel but Baudelaire a confirmé l'accusation d'alcoolisme de l'écrivain américain et l'a taxé par surcroît d'opiomanie, si ces deux caractères ne constituaient pas à ses yeux des traits valorisants. On trouvera étrange, également, l'apparent désintérêt de Baudelaire pour les vers de Poe. La France ne découvrira la poésie de l'écrivain américain que par le truche mentde Mallarmé. Le Poe de Baudelaire est presque exclusivement le prosateur et très peu le poète, sur l'œuvre duquel l'auteur des Fleurs du Mal aurait tout de même eu les plus grandes raisons de se pencher. Sous le prétexte — un peu fallacieux — que les vers de Poe seraient intraduisibles, Baudelaire n'a donné en français que des versions du «Corbeau» 21, de «À ma mère» («To my Mother», dans la dédicace des Histoires extraordinaires) et des poèmes qui figuraient dans les contes. Cette discrétion est pour le moins curieuse, d'autant qu'elle ne se voit guère compensée par le témoignage de l'influence de Poe sur les vers de Baudelaire. La critique a eu beaucoup de mal, par exemple, à repérer les deux passages de Poe qu'évoque, dans une «Note sur les plagiats», un manuscrit relatif aux Fleurs du Mal22. L'inspiration directe de Poe ne se manifesterait donc qu'en deux endroits, au plus, du maître recueil de l'écrivain français. À l'évidence, c'est bien peu. Dernier motif d'étonnement, enfin: comme on l'a deviné en lisant l'extrait de la lettre à Mme Meurice, Baudelaire a parfois témoigné de l'impatience vis-à-vis de Poe. Cette impatience perce ailleurs encore, et s'exerce notamment contre «The Philosophy of Composition», texte où Poe se fait fort d'expliquer les méthodes à suivre pour écrire un poème: dans une lettre à Michel Lévy, le poète français parle de pareille entreprise comme d'une «sérieuse bouffonnerie» et craint de ne pas avoir - pour lui-

19. Voir OC I, p. 427. Baudelaire suggère que Poe s'est fait le chantre de l'opium par la bouche d'un

de ses personnages, Auguste Bedloe.

20. OC I, p. 403.

21. Cette version paraît seule dans L'Artiste du 1er mars 1853, puis est intégrée à «La Genèse d'un

poème» (traduction de «The Philosophy of Composition»; Revue française, 20 avril 1849; Histoires grotesques et sérieuses, 1865).

22. Voir OC I, p. 184. Le premier de ces plagiats a pu être identifié au «Flambeau vivant» (qui s'inspire

étroitement de «To Helen»). Et James S. Patty nous a autorisé à faire part de son hypothèse concernant le second plagiat: le vers 29 des «Phares» («Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges») rappelle le deuxième vers de «Dream-Land» («Haunted by ill angels only»).

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même — le courage d'écrire quelque chose de semblable23. L'irritation baudelairienne est même perceptible dans certains propos publics: ainsi la courte notice accompag nantla première traduction de «Hans Pfaal», en 1855, indique que l'on doit excuser, chez l'auteur américain, certains «enfantillages»:

Je permets au lecteur de sourire, - moi-même j'ai souri plus d'une fois en surprenant les dadas de mon auteur24. Propos risqués, et d'autant plus significatifs qu'ils étaient risqués: Baudelaire, qui s'était fait en France le spécialiste de Poe, ne pouvait déconsidérer publiquement celui- ci sans mettre en cause l'intérêt de son travail, et donc ne disposait plus, pour la criti que, d'une entière liberté de parole. Duranty a décrit cette situation en termes peu aimab les («Edgard [sic] Poe est le fromage de Hollande et M. Baudelaire le rat termite25»), tandis que le poète des Fleurs du Mal avouait ses motivations de façon à peine plus élégante: «Je regarde les traductions comme un moyen paresseux de battre monnaie26.» Jusqu'aux rachats des droits par Michel Lévy, le 1er novembre 1863, les traductions de Poe — qui étaient payées à Baudelaire par son éditeur mais également par les directeurs des journaux où elles paraissaient en préoriginales — ont constitué pour l'écrivain fran çais sa seule source de revenus réguliers. On ne tue pas la poule aux œufs d'or. Ces divers éléments paraissent indiquer que Baudelaire ne s'accordait pas total ement avec Poe et invitent à réexaminer la question de la dette de l'écrivain français vis-à-vis de son collègue américain. D'aucuns sont sans doute allés trop loin dans l'hypothèse de la «fusion» entre les deux génies. Mais il serait à coup sûr tout aussi mal avisé d'affirmer que rien dans l'œuvre de Baudelaire ne rappelle l'auteur du «Corbeau», ou que le poète français a échappé à toute tentation d'identification avec l'écrivain qu'il traduisait. On ne peut ignorer que le titre «Mon cœur mis à nu» vient des Marginalia de Poe27. On ne peut ignorer non plus l'insistance avec laquelle Baud

elaire

aussi sa tante. Le poète français va jusqu'à dédier sa traduction des Histoires extraor

dinaires, en 1856, à cette «mère» de Poe et a même songé un temps lui envoyer

évoque les liens qui unissaient Poe et sa belle-mère Maria Clemm, qui était

l'ouvrage, assorti d'une lettre qui lui rend le plus vibrant des hommages pour avoir

aimé et secouru «le pauvre Eddie» 28. Les notices de

longuement sur le rôle majeur joué par Maria Clemm29: selon Baudelaire, ce dévoue mentmaternel, mêlant étroitement l'affection et le respect qu'inspire le génie littéraire, manifeste une douceur et une élévation d'âme hors du commun et représente la plus belle chose qui puisse se rencontrer dans le monde: «Cette femme m' apparaît grande et plus qu'antique30.» Et - toujours si l'on suit l'écrivain français — Poe lui-même

1852 et de 1856 s'attardent

23.

Corr II, p. 257. Claude Pichois fait observer que le texte manuscrit auquel nous avons fait allusion

ci-dessus constitue peut-être une tentative - non aboutie - d'imiter «The Philosophy of Composition» (voir

OCl, p. 1169-1170).

24. OC II, p. 295 («Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaal», Le Pays du 20 avril 1855). La

mention des «enfantillages de ce grand génie [Poe]» (OC II, p. 293) appartient au même commentaire.

25. Réalisme, n° 5, 15 mars 1857, p. 80.

26. Corr II, p. 467 (il s'agit de la

même lettre à Mme Meurice, du 18 février 1865, qui a déjà été

évoquée).

27. Voir la note de Claude Pichois dans OC I, p. 1490.

28. Voir OC II, p. 291-292, la reproduction de cette lettre, qui ne parut du vivant de Baudelaire que

dans Le Pays du 25 juillet 1854 et qui ne semble pas avoir été envoyée.

29. Voir OC II, p. 264-267 et 307-309.

30. OC II, p. 308.

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se trouve grandi d'avoir inspiré un tel attachement. Comment ne pas penser, en

lisant ces considérations,

sentiment de découvrir une espèce d'autobiographie rêvée, à travers le reflet de l'auteur américain. Resterait à examiner si l'identification de Baudelaire à Poe — évidente sur certains points, nous venons de le voir - concerne également les domaines de l'esthétique et de la pensée. En d'autres termes, Baudelaire a-t-il fait siennes les idées de Poe sur l'art?

à l'auteur des Fleurs du Mal et à sa mère à lui? On a le

Le système esthétique de Poe se fonde sur la tradition de pensée platonicienne, qui fait du Beau un absolu et de l'art le moyen pour les individus de se hisser jusqu'au Ciel. Dès le poème «Al Aaraaf», écrit avant qu'il n'eût vingt ans, l'auteur américain décrit une étoile accueillant une sorte de purgatoire où les habitants peuvent percevoir la Beauté divine, sans qu'elle soit, comme sur terre, brouillée par les apparences: ces habitants sont les artistes, qui ont pour mission de révéler aux hommes la Beauté et la Vérité, c'est-à-dire les deux visages sous lesquels Dieu se manifeste et prouve son existence. Pour parvenir à la divinité, l'auteur du «Corbeau» rejette l'intercession des métaphysiciens, qu'il accuse de ne présenter dans leurs écrits qu'une version redoublée de l'opacité du monde et de vouloir faire passer leur obscurité pour de la profondeur; le conteur américain prêche pour une littérature qui soit en quête de vérités intempor elleset universelles, mais il affirme que ces vérités sont claires et démontrables. À ses yeux, l'Art seul peut ouvrir le chemin de la connaissance des mondes supérieurs. Mais toutes les entreprises esthétiques n'ont pas la même valeur. Ainsi Poe définit, pour l'exclure de son système, la fancy (fantaisie); la fancy consiste pour un artiste à restituer dans son œuvre la vision fragmentaire qu'il reçoit de la réalité. À l'opposé de la fancy, Poe définit l'imagination, ou le Sentiment poétique. Autant la fancy sacrifie à

la relativité des choses, autant l'imagination s'attache à dépasser celles-ci, pour retrouver une sorte de langage universel, aller au-delà des apparences et faire de l'art une opéra tionde dévoilement. L'imagination se confond avec l'aspiration humaine pour la

la laisser -

comme la fancy — aux prises avec la fragmentation du monde dans les consciences individuelles. Puisque Vérité et Beauté confluent en Dieu, le sentiment poétique, lorsqu'il désire créer une beauté inspirée «par une prescience extatique des splendeurs situées au-delà du tombeau 31 », se rapproche dans le même élan des lois qui régissent le monde. Ces lois ne sont susceptibles d'être clarifiées et démontrées de façon rigoureuse que dans l'art. Le monde est l'intrigue 32 de Dieu; la tâche de l'artiste consiste à refléter dans son œuvre cette intrigue essentielle pour la rendre compréhensible aux autres hommes ou, mieux encore, à créer un effet de Vérité pour qu'apparaisse une facette de l'intrigue divine. L'acte créateur est ainsi semblable à la transe mesmérienne, ou magnétique, en ce que les deux activités donnent à appréhender les mondes supérieurs: dans «Révé-

Beauté divine, elle élève l'âme au-dessus

du réel quotidien au

lieu de

31.

L'Herne, p. 65 («The Poetic Principle»). Baudelaire reprend cette phrase dans sa notice de 1857

(voir ci-dessous).

32. The plot, que Baudelaire rend par «le plan».

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lation magnétique», Vankirk, le mesmerise, est interrogé sur ce qu'il a «vu» pendant

l'opération33.

Comme les impératifs de logique, de géométrie et de symétrie ont prévalu dans la conception du monde, l'homme de science et le poète n'ont pas à être distingués. L'absolue Beauté se confond avec l'organisation géométrique du Cosmos, et tout acte poétique s'apparente à un pastiche nostalgique du seul acte légitimement créateur, le divin poème de la genèse de l'univers. «The Poetic Principle» suggère que «la Poésie est la création rythmique de la Beauté34»: dans le poème, la symétrie, l'égalité, la proportion doivent en quelque manière «imiter», ou refléter, la perfection de la créa tion du monde. Dans la même perspective, Dupin, le héros des contes policiers, se révèle aussi

comme le plus grand des poètes: «[

autre chose qu'un analyste [

sujet des récits où apparaît ce personnage. À l'inverse du grand nombre des individus, prisonniers de la réalité phénoménale dont ils sont incapables de percevoir la sublimité occultée, Dupin montre la vérité qui est sous le réel quotidien, trouve les lois cachées par les apparences et découvre les relations véritables qui unissent les choses. Pour résoudre les énigmes, il met en œuvre la même logique que celle qui a procédé à la création du monde. Mettre au jour, par mimétisme, les lois de la création de l'univers et reproduire l' effet que produit la Vérité divine: c'est la mission de Dupin et c'est ce que Poe lui- même, à l'instar de son personnage, estime avoir réalisé en 1848 dans Eureka. Cet essai, que Baudelaire - nous l'avons vu - traduisit en 1863, s'ouvre sur la dédicace suivante :

À ceux-là, si rares, qui m'aiment et que j'aime; - à ceux qui sentent plutôt qu'à ceux qui pensent; - aux rêveurs et à ceux qui ont mis leur foi dans les rêves comme dans les seules réalités, - j'offre ce Livre de Vérités, non pas spécialement pour son caractère Véridique, mais à cause de la Beauté qui abonde dans sa Vérité, et qui confirme son caractère véridique. À ceux-là je présente cette composition simplement comme un objet d'Art, - disons comme un Roman; ou, si ma prétention n'est pas jugée trop haute, comme un Poëme. ICe que j'avance ici est vrai; - donc cela ne peut pas mourir; — ou, si par quelque accident cela se trouve, aujourd'hui, écrasé au point d'en mourir, cela res

]

l'homme vraiment imaginatif n'est jamais

]

35». Le fonctionnement de son esprit est le véritable

suscitera

dans la Vie Éternelle 36.

Livre de Vérités, Eureka fait l'histoire de la genèse du monde et décrit l'harmonie essentielle qui en a résulté. L'ouvrage exploite largement les théories néo-platonicien nesde l'Un: l'univers physique dériverait d'une cellule divine, partagée à l'infini37. Chaque homme et chaque femme sont donc potentiellement Dieu, et le poète ne fait, par son activité artistique, que satisfaire ses aspirations à retrouver la confusion avec la divinité. Eureka annonce aussi que — suivant la même logique qui a présidé à son

33. Ce récit est, on le rappellera, le premier texte de Poe que traduit Baudelaire.

34. L'Herne, p. 65.

35. «Double assassinat dans la rue Morgue», dans Edgar Allan Poe, Œuvres en prose, Ch. Baudelaire

(trad.), Y.-G. Le Dantec (éd.), Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1951, p. 10.

36.

37.

Eureka, dans E.A. Poe, Œuvres en prose, Baudelaire (trad.), éd. citée, p. 703. Le texte «Mesmeric Revelation» est significatif aussi, avant Eureka, des préoccupations néo-plato

niciennes de Poe sur l'Un, l'âme universelle et la diffusion de la substance divine à travers le monde. C'est dans ce sens que vont les «révélations» de Vankirk.

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organisation (le désir de retour à l'unité originelle) - l'univers matériel est appelé à rejoindre son foyer et à s'abolir, pour que rayonne l'aube nouvelle du pur savoir. On trouverait encore, si l'on s'attardait sur l'œuvre de Poe, de nombreuses thémati queschères aux platoniciens. Ainsi, dans le domaine amoureux: l'amour a partie liée avec la mort, les personnages féminins de Poe sont des créatures idéales, des héroïnes éthérées qui dépérissent et se meurent de langueur, des jeunes filles qui décèdent le jour de leur mariage. Et «The Poetic Principle» ne manque pas d'opérer la distinction

— définie dans le Banquet de Platon — entre l'« Amour» et la passion:

Mon propos a été de suggérer que, si l'essence de ce Principe [le Principe poétique] réside, tout simplement, dans l'Aspiration Humaine pour la Beauté supranaturelle, la

manifestation de ce Principe se trouve toujours dans l'élévation de l'âme par la stimula

Pour ce qui est de la

passion, hélas, elle tend à dégrader plutôt qu'à élever l'âme. L'Amour au contraire - l'Amour - le vrai, le divin Éros - la Vénus uranienne en ce qui la distingue de la Vénus Dionéenne - est sans conteste le plus pur et le plus vrai de tous les thèmes poétiques38.

Enfin, autre leitmotiv du platonisme sur lequel Poe est souvent revenu: le hasard n'existe pas, tout dans l'univers - même les choses les plus infimes - possède une signification supérieure, liée aux destinées du monde et à l'intention divine. À beaucoup d'égards, Poe s'avère très proche des romantiques européens, dont les doctrines ont précisément bénéficié d'une renaissance des idées platoniciennes, depuis le milieu du XVIIIe siècle. L'écrivain américain a au demeurant largement puisé dans

les œuvres de Guillaume Schlegel, de Coleridge et de Shelley. Certes, il a fait état de son aversion pour Swedenborg, pour Mme de Staël et pour les illuministes «bostoniens»

tion- en dehors de la passion qui est intoxication du Cœur [

]•

réunis autour d'

des adeptes du mysticisme plutôt qu'elle ne l'en éloigne. Pour nous en tenir au domaine français, les affinités de Poe sont plus qu'apparentes avec le romantisme «hugolien», fondé sur des écrits théoriques comme De l'Allema gneou la «Préface» de Cromwell. Deux nuances distinguent cependant Poe des romantiques français. Tout d'abord - nous l'avons déjà évoqué -, il ne croit pas que l'inspiration poétique soit un délire divin, inconnaissable, qui saisit l'auteur et parle par sa bouche en-dehors de toute intervention de sa volonté («The Philosophy of Composition» se veut même la démonstration du contraire 39). Ensuite, l'auteur du «Scarabée d'or» refuse que l'art puisse de quelque manière se confondre avec un enseignement ou avec une activité didactique, qui recueillerait des vérités seulement «partielles»; le seul propos de l'écrivain est la Beauté intemporelle, et - au rebours de ce que pouvaient penser Mme de Staël ou Hugo —, l'éducation des masses n'est pas de son ressort 40. Poe romantique? Il serait plutôt tentant, à l'issue de cette analyse, de raccorder l'auteur américain à l'esthétique néo-classique, dès lors que l'on sait qu'entre les néo classiques et les cénacles du romantisme, les points communs sont infiniment plus

Emerson, mais on reconnaîtra qu'une œuvre comme Eureka le rapproche

38. L'Herne, p. 76.

39. Dans ce texte, traduit par Baudelaire sous le titre «La Genèse d'un poème», Poe prend l'exemple

du «Corbeau» pour dévoiler le modus operandi grâce auquel il construit ses ouvrages: «Mon dessein est de

démontrer qu'aucun point de la composition ne peut être attribué au hasard ou à l'intuition, et que l'ouvrage

a

mathématique. » (Histoires grotesques et sérieuses, dans E.A. Poe, Œuvres en prose, Baudelaire (trad.), éd. citée, p. 986.)

marché, pas à pas, vers sa solution, avec la précision et la rigoureuse logique d'un problème

40. Voir notamment les sorties de Poe contre l'écrivain américain Longfellow.

ROMANTISME n° 122 (2003-4)

Baudelaire, «disciple» d'Edgar Poe?

63

nombreux que les divergences, comme le montre la place centrale occupée par Winc- kelmann dans De l'Allemagne et comme le montre aussi la réaction parnassienne, à l'intérieur même du mouvement romantique.

Baudelaire doit-il lui aussi être compté dans la lignée des auteurs du XIXe siècle qui ont fondé leurs ambitions esthétiques sur les grandes intuitions platoniciennes? Dans l'affirmative, on pourrait alors, à bon droit, le compter pour un «disciple» de Poe, qui aurait été son professeur en platonisme. C'est au demeurant la conclusion que tire Marc Eigeldinger de l'examen du dossier, dans son petit essai intitulé très explicit ementLe Platonisme de Baudelaire 41. Aux yeux du critique, le passage suivant des «Notes nouvelles sur Edgar Poe» constitue la preuve que Baudelaire partageait les conceptions poétiques de l'écrivain américain:

C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du ciel. La soif insatiable de

plus vivante de notre

immortalité.

musique que l'âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de jouissance, elles sont bien plutôt le témoignage d'une mélancolie irritée, d'une postulation des nerfs, d'une nature exilée dans l'imparfait et qui voudrait s'emparer immédiatement, sur cette terre même, d'un paradis révélé42.

tout ce

qui est au delà, et que

révèle la vie,

est la preuve la

C'est à la fois par la poésie et à travers la poésie,

par et à

travers la

On sait à présent (mais Marc Eigeldinger l'ignorait peut-être en 1951) que ces lignes traduisent — en «oubliant» les guillemets - des développements appartenant au texte «The Poetic Principle». Baudelaire rejoint-il Poe dans l'affirmation de ce caté chisme esthétique? Parle-t-il pour lui-même ou se contente-t-il d'expliquer la doctrine qui sous-tend l'œuvre de l'auteur américain? Si le passage des «Notes nouvelles» laisse place au doute, Les Fleurs du Mal, en revanche, montrent que les œuvres de Baudelaire tournent délibérément le dos au platonisme. Plusieurs des poèmes du recueil dénoncent la stérilité de la recherche de l'Idéal en art: «La Mort des artistes» (seule la mort pourra — peut-être — mettre en contact les artistes avec la «grande Créature», ou l'«Idole», «[d]ont l'infernal désir [les] remplit de sanglots43»), «La Beauté» (celle-ci n'inspire qu'un amour «[é]ternel et muet44»), «Les Plaintes d'un Icare» (l'amour du Beau absolu consume, au sens premier du terme, le poète), ou encore «[Que diras-tu ce soir]» (l'élan vers la Muse qui commande d'aimer l'idéal est stérilisant). De même, «La Muse malade» et «La Muse vénale» se moquent du poncif romantique de la bien-aimée élevée au rôle d'inspiratrice divine, jouant un rôle de médiatrice entre le poète et le Ciel. Enfin, le sonnet des «Aveugles» évoque — mais pour s'en moquer - la symbolique platonicienne de la cécité, qui fait de celle-ci le signe de l'élection de quelques rares individus, capables de se délivrer des apparences pour appréhender les idées pures: les aveugles des Fleurs du Mal sont «affreux»,

41. Neuchâtel, À la Baconnière, 1951.

42. OC II, p. 334.

43. OC I, p. 127.

44. OC I, p. 21.

ROMANTISME n° L22 (2003-4)

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Michel Brix

«vaguement ridicules», et leurs yeux «d'où la divine étincelle est partie45» regardent on ne sait où, perdus dans le noir illimité. La cécité est transformée par Baudelaire en un symbole négatif, qui n'identifie plus les aveugles à des voyants, mais seulement à des étrangers sur terre, qui refusent la réalité du monde. La correspondance, Le Spleen de Paris et les essais critiques ne sont pas moins explicites. À Calonne, le 8 janvier 1859, Baudelaire déclare que «[t]out chercheur d'idéalité pure en matière d'art est un hérétique46». Dans Le Spleen de Paris, on se reportera notamment au «Confiteor de l'artiste» («L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu47»), à «Chacun sa chimère» (le Beau est représenté comme un casque monstrueux sous lequel ploient les poètes /guerriers), ou encore à «Le Fou et la Vénus», texte qui restitue en prose le thème du sonnet «La Beauté»: l'« immortelle Déesse», «implacable Vénus48», ignore le poète qui la supplie de prendre en pitié sa tristesse et son délire. Enfin, l'aveuglement des platoniciens se trouve aussi dénoncé dans le compte rendu de Y Exposition universelle de 1855:

1' «insensé doctrinaire du Beau», «enfermé dans l'aveuglante forteresse de son système», blasphème la vie et la nature; il a «oublié la couleur du ciel, la forme du végétal, le mouvement et l'odeur de l'animalité», et ses «doigts crispés, paralysés par la plume, ne peuvent plus courir avec agilité sur l'immense clavier des correspondances49 \»

Deux ans après ce compte rendu, la première édition des Fleurs du Mal démontrait - dans le sonnet qui porte précisément ce titre — l'originalité des correspondances baudelairiennes. Le titre du poème appartient bien au lexique néo-platonicien, mais le contenu du texte infirme pareil rapprochement. Plusieurs exégètes ont observé que Baudelaire s'abstenait d'établir des passerelles entre l'univers visible et l'univers invi sible. Le spectacle de la nature renvoie à des réalités équivalentes appartenant à un monde surnaturel, mais «surnaturel» ne constitue pas, chez Baudelaire, un synonyme de «céleste», ou de «divin».

l'absolu, dans le credo poétique

baudelairien : au

choses, ce sont les idées morales qu'elles recèlent et que la médiation de l'art fait apparaître. La nature s'offre comme le reflet de la personnalité morale — au-dessus de la nature, donc - et des états d'âme - nécessairement changeants - de l'individu qui regarde, et non comme le support de significations absolues, éternelles, immuables, — déterminées par Dieu qui s'exprimerait via le poète. S'il l'avait connue, Poe eût au demeurant condamné l'œuvre de Baudelaire pour crime de fancy, - crime d'ailleurs avoué dans la lettre-préface du Spleen de Paris50:

l'auteur français se «contente» de restituer la vision fragmentaire que lui offre le monde et ne cherche pas à se dépouiller de sa singularité pour aller vers Dieu; au regard des critères définis par l'auteur du «Corbeau», la poésie baudelarienne a le tort de se consacrer à l'univers terrestre au lieu de s'établir dans l'absolu, domaine propre de l'art.

On

ne rencontre nulle

part

la

divinité, ou

regard du poète des Fleurs du Mal, la signification « surnaturelle » des

45. OC I, p. 92.

46. Corr I, p. 537.

47. OC I, p. 279.

48. OC I, p. 284.

49. OC II, p. 577.

50. Baudelaire y désigne cette œuvre comme une «tortueuse fantaisie» {OC I, p. 275).

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Baudelaire, «disciple» d'Edgar Poe ?

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Baudelaire n'a pas ignoré ces divergences et — même s'il ne les partageait pas — a fait longuement état, dans ses notices sur Poe, des convictions platoniciennes de

Poetic

Principle»; il met également à contribution les contes de Poe et assimile les héros de ces récits à des espèces de pèlerins de l'absolu, tenaillés par l'ambition de dépasser le monde des apparences, tout en évoquant de surcroît les héroïnes comme des figures prenant place dans la tradition du plus pur platonisme 51. Et si l'on comprend bien Baudelaire, les convictions platoniciennes de Poe auraient même été jusqu'à marquer l'aspect physique de l'écrivain américain:

Sur ce front [celui de Poe] trônait aussi, dans un orgueil calme, le sens de l'idéalité et du beau absolu, le sens esthétique par excellence 52.

Or la suite de ce même passage surprend. L'auteur du «Scarabée d'or» n'est pas beau et ses disgrâces physiques ne sont pas sans rapport avec son mysticisme :

Malgré toutes ces qualités, cette tête n'offrait pas un ensemble agréable et harmonieux. Vue de face, elle frappait et commandait l'attention par l'expression dominatrice et inquisitoriale du front, mais le profil dévoilait certaines absences ; il y avait une immense masse de cervelle devant et derrière, et une quantité médiocre au milieu; enfin, une énorme puissance animale et intellectuelle, et un manque à l'endroit de la vénérabilité et des qualités affectives 53.

Une lecture attentive laisse apparaître, principalement dans la notice baudelairienne de 1852, où figure ce curieux portrait phrénologique, une discrète mais indubitable

mise en cause de l'écrivain américain. Le poète français souligne à gros traits, on l'a souvent rappelé, le guignon qui a marqué toute l'existence de Poe. D'aucuns ont cru un peu trop rapidement que Baudelaire manifestait de la sorte sa solidarité avec

Eureka, face au mépris de la société puritaine des États-Unis. Rien n'est

moins sûr, en fait. La notice de la Revue de Paris instille plutôt l'idée que Poe pourrait

bien être responsable de ce dédain :

Les échos désespérés de la mélancolie, qui traversent les ouvrages de Poe, ont un accent pénétrant, il est vrai, mais il faut dire aussi que c'est une mélancolie bien solitaire et bien peu sympathique au commun des hommes54. La «mélancolie» est ici à prendre dans un sens platonicien, comme un équivalent de Yheimweh, c'est-à-dire de l'élan nostalgique «vers les splendeurs situées au-delà du tombeau». Pareille mélancolie s'accompagne du mépris pour l'environnement immédiat: le poète se mure dans son univers; il rejette la terre, et plus particuli èrementles gens qui l'entourent, coupables de ne pas chercher à s'émanciper de la médiocrité du monde d'en bas. Reprenant à son compte la plupart des reproches — fondés ou non - qui couraient sur Poe, Baudelaire note que ce rejet s'était notamment manifesté, chez l'auteur du «Corbeau», par l'oubli des règles de la vie commune:

Jamais homme ne s'affranchit plus complètement des règles de la société, s'inquiéta

l'auteur américain. Le poète français

ne

se

contente pas

de citer

«The

l'auteur d'

moins des passants [

une société anglaise ou américaine. Poe avait déjà son génie à se faire pardonner; il

Jamais aucune société n'a absous ces choses-là, encore moins

].

51.

«Ses portraits de femmes sont, pour ainsi dire, auréolés; ils brillent au sein d'une vapeur surnatur

elleet sont peints à la manière emphatique d'un adorateur.» (OC II, p. 312.)

52. OC II, p. 269.

53. OC II, p.

269.

54. OC II, p.

269.

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Michel Brix

avait fait dans le Messager 55 une chasse terrible à la médiocrité; sa critique avait été disciplinaire et dure, comme celle d'un homme supérieur et solitaire qui ne s'intéresse qu'aux idées. Il vint un moment où il prit toutes les choses humaines en dégoût, et où la métaphysique seule lui était de quelque chose. Poe, éblouissant par son esprit son pays jeune et informe, choquant par ses mœurs des hommes qui se croyaient ses égaux, deven aitfatalement l'un des plus malheureux écrivains. Les rancunes s'ameutèrent, la solitu dese fit autour de lui 56. Quoi d'étonnant si les Américains ne se sont pas gênés pour répondre au mépris par le mépris? Le poète imbu de platonisme et de doctrines absolues s'est mis lui- même au ban de la société. Dans cette perspective, les accusations d'alcoolisme viennent également servir le propos de Baudelaire. Pourquoi Poe se saoûlait-il? Certes, il voulait fuir dans la bois son les difficultés de sa vie. Mais, outre qu'il n'avait pas été sans provoquer lui-même certaines de ces difficultés, les problèmes liés à l'alcool pourraient bien, à nouveau, trouver leur origine dans les préoccupations de l'absolu et le dédain qui s'ensuit pour la vie quotidienne. Le poète français analyse en ces termes le fléau de l'alcoolisme littéraire :

Le dîner absorbé et l'animal satisfait57, le poète entre dans la vaste solitude de sa pensée

son esprit s'accoutume à l'idée de sa force invincible, et il ne peut plus

résister à l'espérance de retrouver dans la boisson les visions calmes ou effrayantes qui

sont déjà ses vieilles connaissances58. Pour les écrivains de la nature de Poe, suggère Baudelaire, l'alcool joue — comme la drogue - le rôle d'une échelle de Jacob, dont ils espèrent qu'elle les mènera au Ciel des Idées. Mais le réquisitoire n'est pas terminé. Il ne suffit pas à Baudelaire d'indiquer que Poe était alcoolique et odieux en société. Le poète français suggère aussi que l'« exagération de la puissance méditative», l'«infatigable ardeur vers l'idéal», l'« entraînante aspiration vers l'unité»59 ont tout simplement rendu Poe fou, ainsi que le sont du reste les héros de beaucoup de ses contes. Le narrateur du «Chat noir», ou Egaeus, le héros de «Bérénice», se révèlent les artisans de leur propre malédiction:

esprits nourris exclusivement de mysticisme, victimes de l'orgueil insensé qui les fait se prendre pour Dieu, ces personnages ne parviennent plus à faire la part entre le monde physique et le monde des idées. Le même danger guette d'ailleurs - insinue l'auteur français - ceux qui voudraient suivre Poe dans tous ses développements. «[C]et homme est enivrant60», note Baudelaire, mais l'ivresse qui conduit à refuser le monde est des plus périlleuses :

[

].

[

]

Dans cette incessante ascension vers l'infini, on perd un peu l'haleine. L'air est raréfié dans cette littérature comme dans un laboratoire. On y contemple sans cesse la glorifica tionde la volonté s'appliquant à l'induction et à l'analyse. Il semble que Poe veuille arracher la parole aux prophètes, et s'attribuer le monopole de l'explication rationnelle. Aussi, les paysages qui servent quelquefois de fond à ses fictions fébriles sont-ils pâles

55. Le Southern Literary Messenger.

56. OC II, p. 270.

57. C'est-à-dire: une fois que le poète a mangé et assouvi sa libido.

58.

59.

60.

OC II, p.

OC

II, p.

272.

280 et 283.

OC II, p. 283.

ROMANTISME n° 122 (2003-4)

Baudelaire, « disciple » d 'Edgar Poe ?

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comme des fantômes. Poe, qui ne partageait guère les passions des autres hommes, des sine des arbres et des nuages qui ressemblent à des rêves de nuages et d'arbres, ou plutôt, qui ressemblent à ses étranges personnages, agités comme eux d'un frisson surnat urel et galvanique. /Une fois, cependant, il s'est appliqué à faire un livre purement humain [Aventures d'Arthur Gordon Pym] 61.

Comme ses personnages, Poe serait devenu fou à force de vouloir manier les réa lités intangibles et, une fois l'écrivain américain prématurément disparu, son œuvre semble rester comme un témoignage navrant sur les maladies de l'esprit, ainsi que tendent encore à le suggérer Les Paradis artificiels, en I86062.

Poe

(«Révélation magnétique»), Baudelaire avait rapproché l'auteur américain de Louis Lambert, le personnage de Balzac 63. C'est bien à Louis Lambert que le portrait de Poe, en 1852, dans la Revue de Paris, fait irrésistiblement penser: «l'effroyable contention du cerveau64» détermine, chez celui qui ne se préoccupe que de l'absolu, l'apparition d'une sorte de lèpre sociale, notamment marquée par certaines disgrâces physiques, par l'oubli des règles de la vie en commun ainsi que par l'égocentrisme, le despotisme, la solitude, voire l'autisme. À l'instar du roman de Balzac, en son temps, la notice de la Revue de Paris vise, au-delà de Poe, les écrivains romantiques en général. «On voit qu'à un certain point de vue, Edgar Poe donnait raison au mouvement romantique français 65. » Baudelaire peut ainsi leur donner tort à tous. Le portrait de l'auteur américain n'est qu'un moyen de donner à voir, par l'exemple, les impasses esthétiques où s'est fourvoyé, selon Baudelaire, le romantisme. Et, s'il était encore besoin de prouver quelle était sa vraie cible, le poète français ne manque pas non plus d'exploiter, aux dépens des premiers, les divergences qu'il a relevées entre les romantiques et Poe:

MM. Alfred de Musset et Alphonse de Lamartine n'eussent pas été de ses amis [de

Poe], s'il avait vécu parmi nous. Ils n'ont pas assez de volonté et ne sont pas assez maîtres d'eux-mêmes 66.

Sont ici en cause les théories sur l'inspiration, inconnaissable selon les romanti ques,mais que Poe prétendait pouvoir expliquer. «La Genèse d'un poème» - dont Baudelaire se garde bien de dénoncer publiquement la «bouffonnerie» — devient ainsi,

l'ironie du poète français aidant, l'expression d'une «impertinence», d'un «blasphème», d'une «profanation» 67, qui ravissent l'auteur des Fleurs du Mal. «Bien

des gens [

en apparence, mais avec une légère impertinence que je ne puis blâmer, minutieuse

mentexpliqué le mode de construction qu'il a employé [pour "Le Corbeau"], [

Bel exemple de realpolitik à la Baudelaire: l'ennemi devient, par son opposition à un

En 1848, dans la notice accompagnant la première de ses traductions de

], [

]

seraient scandalisés si j'analysais l'article où notre poète a ingénument

] 68».

61. OC II, p. 284.

62. «[

]

Edgar Poe [

(OC I, p. 427.)

63. Voir OC II, p. 248.

64. OC II, p. 271.

65.

66.

67. Voir OC II, p. 343.

68. OC II, p. 334-335.

OC

OC

II, p.

263.

II, p. 274.

],

qu'il faut toujours citer à propos des maladies mystérieuses de l'esprit [

].»

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Michel Brix

autre ennemi, un allié objectif. «Les amateurs du délire seront peut-être révoltés

] [

69.» À l'évidence, c'est tant mieux.

De même, le rejet par Poe de toute intention didactique en littérature permet au poète des Fleurs du Mal de terminer sa notice de 1857 par un coup de griffe à Hugo, coupable de «l'hérésie moderne capitale70»: l'auteur des Contemplations s'est laissé prendre au leurre grossier qui consiste à introduire l'enseignement dans la littérature, alors que Poe, qui vivait pourtant dans une société où l'utilitarisme faisait l'objet d'un culte, avait su résister à pareille dérive. La pique contre Hugo vient en 1857, dans les «Notes nouvelles», où Baudelaire semble enfin se rapprocher de Poe. Non que le poète des Fleurs du Mal renonçât à son anti-platonisme: c'est plutôt l'écrivain américain, sous la plume de Baudelaire, qui perd ses traits de platonicien convaincu. «Il ne fut jamais dupe71!» S 'appuyant sur des critiques de Poe adressées aux fouriéristes et à la «philosophaillerie72» des illuminés, les «Notes nouvelles» suggèrent que Poe ne croyait pas à ce qu'il disait. Ainsi, la «Révélation magnétique» serait à considérer comme un équivalent du Diable amoureux de Cazotte: un récit parodique, composé pour se jouer de l'obsession du surnaturel et de la théosophie. Un peu plus loin, Baudelaire explique le platonisme de Poe par le désir que celui-ci aurait eu de réagir contre l'«idée d'utilité» qui aux États-Unis «prime et domine toute chose73». Quelles préoccupations sont plus inutiles que celles du Beau idéal? D'où l'assimilation du platonisme de Poe à un acte de résistance, à une de «ces tentatives héroïques» qui viennent «d'un désespoir»74. Reste que, même si la charge s'atténue en 1857, on ne se trouve guère autorisé à voir en Baudelaire un «disciple» de Poe. S'il faut trouver un maître à Baudelaire, la critique - n'en déplaise aux comparatistes - serait mieux avisée de regarder du côté de Gautier et surtout de Sainte-Beuve, comme l'ont fort bien rappelé deux articles récents 75. Baudelaire a du reste admis ces influences. Mais notre auteur a aussi évoqué ce qu'il n'était pas, ou ce qu'il ne voulait pas être, à travers le portrait d'écrivains antagonistes, comme Hugo ou Théodore de Banville. Poe, de même, fut aux yeux de l'auteur des Fleurs du Mal, à la fois esthétiquement et socialement, un repoussoir:

Baudelaire aspirait à échapper, pour lui-même, à une poétique qu'il jugeait stérile et à un destin d'illuminé devenant l'objet de la risée de tous. Cette double hantise constit uait, à l'évidence, une excellente raison de s'intéresser à Poe.

69. OC II, p. 343.

70. OC II, p. 337.

71.

72.

73. OC II, p. 328. OC II, p. 330. Une autre cause de l'apparent «rapprochement» Baudelaire-Poe, au cours des dernières

74.

OC II,

OC

p. 321.

II, p. 323.

années de la vie du poète français, pourrait tenir aussi à des motifs politiques que l'on qualifiera d'« ant

idémocratiques». Poe est un homme du Sud, tout comme Booth, l'assassin de Lincoln: «Les gens qui trai

tent Booth de scélérat sont les mêmes qui adorent la Corday. /Lincoln est-il un coquin châtié?/[

Booth est un brave. Je suis heureux qu'il soit mort de la mort des braves.» {[Pauvre Belgique!], dans OC II,

p. 960.)

75. Voir Lois Cassandra Hamrick, «Au-delà de la traduction. Baudelaire, Gautier et le dictionnaire du

poète-artiste-critique», dans Langues du XIXe siècle, Graham Falconer, Andrew Oliver et Dorothy Speirs (éd.), Toronto, Centre d'Études romantiques, 1998, p. 215-232, et Marie-Catherine Huet-Brichard, «Sainte- Beuve à la lumière de Baudelaire. "La pointe extrême du Kamtchatka romantique"», Revue d'Histoire Litté raire de la France, 2001/2, p. 263-280.

]./[

].

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Baudelaire, «disciple» d'Edgar Poe?

69

Le rapport de Baudelaire à l'écrivain américain préfigure les liens que tissera, un demi-siècle plus tard, Proust avec un autre écrivain anglo-saxon, John Ruskin. Proust s'est appliqué à traduire Ruskin, mais ne s'est pas gêné pour le contredire, voire pour se moquer de lui. À coup sûr, sa volonté de faire mieux connaître Ruskin en France était bien moindre que celle d'en découdre avec un auteur qui représentait selon lui, sur le plan esthétique, l'« ancien monde». Parce que chaque artiste crée un univers original, nouveau, différent, le combat avec les devanciers fait intimement corps avec le projet créateur. Ainsi, à propos de Debussy et Wagner, Proust écrit dans la Recherche qu'on se sert des armes arrachées dans la lutte «pour achever de s'affranchir de celui qu'on a momentanément vaincu76». En 1899, lorsqu'il commence à s'intéresser à Ruskin, Proust sentait encore en lui le besoin de se plonger dans l'étude de l'ancien monde esthétique ; il lui fallait argumenter contre ses devanciers, justifier ses désaccords avec eux, pour arriver enfin à prendre une claire conscience du nouveau monde qu'il voulait établir. Edgar Allan Poe a joué dans la carrière intellectuelle de Baudelaire le même rôle que Ruskin chez Proust. Pour reprendre les termes de l'auteur de la Recherche, on est autorisé à dire de Poe qu'il fut le maître si l'on dit de Baudelaire qu'il fut - non le disciple de l'écrivain américain — mais son affranchi. «[Edgar] Poe [m'a] appris à raisonner», a confié un jour l'auteur des Fleurs du Mal11. À raisonner contre lui.

(Université de Namur, Belgique)

76. À la recherche du temps perdu, Jean- Yves Tadié (éd.), Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade»,

1987-1989, 4 t. (t. III, p. 210).

77. Dans «[Hygiène»]: «De Maistre et Poe m'ont appris à raisonner.» {OC I, p. 669.)

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