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La grande peur - Un moment d’enthousiasme (4 août 1789) -

Les droits de l’homme

Arrivant de Bâle, Necker rentre à Versailles le 23 juillet et réinstalle son


ministère. Il reprend le Contrôle des finances. Ses amis Montmorin et
Saint-Priest, écartés avec lui, reviennent aux Affaires étrangères et à la
Maison du roi. Les sceaux sont donnés à l’archevêque de Bordeaux,
Champion de Cicé ; la Guerre à La Tour du Pin-Paulin. Deux mauvais
choix. L’archevêque, doucereux, sans principes ni talents, ne songe
qu’à devenir cardinal. La Tour du Pin manque totalement d’énergie.

La nuit du 4 août 1789 - "l'abandon de tous les privilèges" - d'après


Monnet

Le retour du Genevois est pompeux. Il va à Paris et profite des


acclamations qui l’accueillent à l’Hôtel de ville pour faire relâcher
Besenval, arrêté à Brie-Comte-Robert, et à qui le peuple réservait le
sort de Foulon. Cet acte généreux est mal vu par les masses. Necker
peut mesurer combien en son absence - deux semaines seulement - le
pays a changé. Une sorte de lave brûlante se répand de Paris sur les
provinces, dévastant, saccageant tout. C’est une société entière, avec
sa charpente, son cloisonnement, qui s’effondre.

L’anarchie est partout, non point une anarchie spontanée, comme l’a
imaginé Taine, mais au contraire une anarchie préparée, entretenue,
conduite par les hommes du Palais-Royal, les chefs des clubs, en
particulier du Club breton, et servie par la tourbe que le 14 Juillet a fait
sortir des pavés et qui n’y rentrera plus avant bien longtemps.

Savante et redoutable diffusion de l’effroi. Portant de l’Ile-de-france où


se sont produits quelques incendies de moissons, quelques pillages de
marchés, il gagne en peu de jours le pays entier. Dans les campagnes
les plus reculées galope la rumeur que les brigands armés arrivent,
détruisant les maisons, tuant le bétail, brûlant les blés. Les paysans
s’affolent. Des bruits de pas, des coups de fusils de chasseurs, parfois
le fracas d’un orage remplissent de terreur ces âmes crédules.

La grande peur - l'incendie des châteaux - gravure du temps

Par tout le territoire des messagers venus on ne sait d’où sur des
chevaux blancs d’écume, annoncent les plus étranges nouvelles : dans
le Limousin, que le comte d’Artois vient de Bordeaux avec une armée,
prête à tout massacrer ; dans l’est, que les Impériaux, les Prussiens
ont passé la frontière, dans le Dauphiné, les Savoyards, dans le sud-
ouest, les Espagnols ; sur les côtes de la Manche, que les Anglais
débarquent... L’hallucination gagne de proche en proche. Le tocsin
sonne à tous les clochers.

Femmes et enfants fuient les villages, se cachent dans les forêts, les
ravins, les cavernes. Les hommes n’ont encore que des fourches et des
faux. Ils vont aux villes proches exiger des fusils, de la poudre, des
canons, que les commandants militaires n’osent leur refuser. Toute la
nation maintenant est armée, aux aguets. Ni brigands ni étrangers
n’ayant paru, la peur se mue en violence. Les villageois courent aux
châteaux.

On leur a soufflé que s’ils brûlent les parchemins des nobles ils
anéantiront les droits féodaux. Ils se ruent sur les demeures
seigneuriales, les abbayes, voire les maisons bourgeoises, les
presbytères, et des rôdeurs, des repris de justice s’étant mêlés à eux,
saccagent, incendient, volent, souvent torturent et tuent. C’est une
Jacquerie, une guerre sociale, par-dessus tout un désordre immense où
se débrident les pires instincts. L’est du royaume, Alsace, Franche-
Comté, Bourgogne, Lyonnais, Dauphiné, Provence, voit les convulsions
les plus fortes. Le tiers au moins des châteaux et des couvents y est
détruit par les paysans.

Les villes n’échappent point à l’émeute. A Strasbourg, les archives


publiques sont jetées au ruisseau. Un grand nombre de maisons sont
dévastées. Il en est ainsi à Rouen, à Cherbourg, à Maubeuge, à
Besançon. Trois hommes sont tués à Chartres. Huez, bienfaisant maire
de Troyes, est massacré, celui de Saint-Denis décapité. A Agde,
l’évêque, arraché à son palais, échappe de peu à la mort. Un officier, le
major de Belsunce, est tué et dépecé à Caen. Quand ce n’est pas la
peur qui soulève la foule, c’est la faim. Comme l’argent, le blé se
cache. Le peuple vide les greniers, les hôtels des riches, anéantit les
bureaux d’octroi, les caisses publiques. Tout pouvoir régulier a
disparu ; les représentants du roi, intendants, magistrats, ont fui ou se
dissimulent. Les troupes, dans maintes régions, ont pris une attitude
révolutionnaire et n’obéissent plus à leurs chefs.

Pillage de l'Hôtel de Ville de Strasbourg - gravure du temps

Dans ce cataclysme, la bourgeoisie ne perd point trop la tête. Le souci


de ses intérêts lui prête un courage qu’autrement elle n’aurait pas. Elle
crée partout des municipalités et des gardes volontaires qui s’arment
dans les arsenaux, exécutent des rondes, suppléent à la faiblesse de la
police. Chaque ville ainsi devient une petite république qui
s’administre et veille à sa sûreté. A Lyon, la garde bourgeoise nettoie
la campagne de ses hordes de paysans incendiaires et pillards...

Ainsi, dans ces derniers jours de juillet, la nation semble se disperser


aux vents du ciel. A Versailles, le roi s’effare, Necker se désole,
impuissants tous deux. L’Assemblée, occupée à discuter les articles de
la Constitution, réprouve les attentats aux personnes et aux
propriétés ; elle n’ose pourtant en ordonner la répression , par crainte
que l’ouragan n’oblique vers elle. En fait les privilèges féodaux ont
vécu. Quelques nobles « patriotes » jugent que le meilleur moyen de
faire régner l’union en France serait de les abolir en droit. On ne pense
qu’à céder aux masses. Et ce que veulent les masses, c’est bien moins
la liberté, qui en somme a toujours été suffisante, que le nivellement.

Au Club breton, le 3 août, le duc d’Aiguillon, l’un des plus riches


seigneurs du royaume et des plus avancés d’esprit, a lancé l’idée. Le
lendemain, à huit heures du soir, comme l’Assemblée vient d’entendre
un vague projet de Target, destiné à rétablir l’ordre dans les provinces,
un cadet de grande famille, le vicomte de Noailles, beau-frère de La
Fayette, prend la parole. Pour fonder le règne de la loi et éteindre
l’incendie qui dévore la France, il ne voit, dit-il, qu’un recours : la
justice. Et il propose l’égalité devant l’impôt, la suppression des
corvées et servitude, l’abolition des droits féodaux moyennant rachat.
Il ne lui en doit rien coûter, à l’aimable aristocrate, car il n’a que des
dettes.

Allégorie sur les Droits de l'Homme - estampe du temps

Le duc d’Aiguillon soutient la motion et après lui un cultivateur breton,


Leguen de Kerangal, un député franc-comtois, Lapoule. Alors un
enthousiasme nerveux, une sorte de transe s’emparent de l’Assemblée
entière. Les ducs de Guiche et de Mortemart déclarent renoncer aux
pensions du roi. L’évêque La Fare réclame l’abolition des privilèges
ecclésiastiques. L’archevêque d’Aix, Boisgelin, l’approuve « au nom du
clergé ». L’assemblée debout crie et gesticule. Il y a émulation de
surenchères, rivalité de sacrifices. On commence du reste par sacrifier
le bien du voisin. L’évêque Lubersac, proposant la suppression du droit
exclusif de chasse, le duc du Châtelet, frappé au vif, car il est grand
chasseur, riposte en demandant l’abolition de la dîme. La
Rochefoucauld met en avant l’affranchissement des noirs, Lepeletier
de Saint-Fargeau l’extinction des privilèges de la magistrature. Le curé
Thibault offre le casuel.

On le refuse et Duport, au contraire, fait décider que la dotation des


prêtres de campagne sera augmentée. On abolit les colombiers, les
garennes, les juridictions seigneuriales de tout ordre, les mains mortes
et le peu qui a pu demeurer du servage. Ce n’est point assez, on veut
que les provinces, les villes renoncent à leurs immunités et droits
spéciaux. Les députés de Dauphiné, Bretagne, Lorraine, Bourgogne,
Provence, Languedoc, les élus de Paris, Lyon et Bordeaux s’y
empressent. Plus de pays d’Etat, plus de faveurs administratives ou
financières. Un seul corps de nation, une France unie où toute
différence disparaît. Mais aussi des siècles d’habitudes anéanties, des
droits légitimes méconnus, une armature effondrée qu’il faudra
remplacer au plus vite, car le vide n’attend pas.

L'abandon des privilèges - "V'la comme j'avions toujours désiré que ça


fût!" - gravure populaire

Il est trois heures du matin Dans le délire collectif qui pâlit tous les
visages, fait ruisseler tous les yeux, l’archevêque de Paris, comme
après la prise de la Bastille, propose un Te Deum, cette fois dans la
chapelle du château, et Lally-Tollendal, pour rattacher le nouveau
régime au roi, demande à l’Assemblée de couronner « l’union de tous
les ordres, de toutes les provinces, de tous les citoyens », en
proclamant Louis XVI le Restaurateur de la liberté française. Une
explosion lui répond, qui dure près d’un quart d’heure. Il semble à
tous, dans cette aube du 5 août qui, rose et pure, s’épand sur la ville
royale, qu’il n’y a plus en France de place pour la discorde, pour les
soucis personnels, pour la haine, que la Révolution cette fois est finie.
Le rêve presque aussitôt se dissipe. Quand il faut rédiger les décrets
qui rendront exécutoires les décisions prises dans la folle nuit, des
tendances opposées apparaissent. Les intérêts évanouis reprennent
corps. L’esprit condamne les entraînements du cœur. L’abbé Siyès,
soutenu par plusieurs évêques et par Lanjuinais, demande que les
dîmes frappant toutes les terres du royaume, la suppression simple
ferait un cadeau de cent vingt millions de rentes aux propriétaires
actuels. Et ce cadeau, le peuple le paierait.

Préambule de la Déclaration des Droits de l'Homme - Archives


Nationales

Duport et Mirabeau combattent le rachat par des sophismes. Un grand


nombre d’ecclésiastiques, parmi lesquels Juigné et le cardinal de La
Rochefoucauld, se rangent à leur avis et avec eux l’Assemblée, « sauf
à viser aux moyens de subvenir d’une autre manière à la dépense du
culte divin, à l’entretien des ministres des autels, au soulagement des
pauvres ». Discussion pareille pour les droits seigneuriaux. Ils
succombent pour la deuxième fois. La vénalité des offices judiciaires
est abolie. La justice sera désormais gratuite et égale pour tous.

Un coup très grave est asséné au pouvoir militaire du roi. L’Assemblée,


pour rétablir l’ordre, attribue aux municipalités le droit de « requérir
l’armée ». Les troupes dorénavant prêteront serment « à la Nation, au
Roi et à la Loi ». Elles ne devront jamais « être employées contre les
citoyens ».

Sur la demande de l’Assemblée, Louis XVI ordonne aux troupes de


prêter ce serment. A-t-il compris qu’il lui ôte son caractère essentiel du
chef ; que, privé de son droit militaire, il ne saurait être désormais
qu’un mannequin décoratif ? Sur les autres arrêtés, dès la première
heure, il prend une position qui n’a que la couleur de la fermeté. Le 5
août, il écrit à l’archevêque d’Arles : « Je ne consentirai jamais à
dépouiller mon clergé, ma noblesse... Je ne donnerai pas ma sanction à
des décrets qui les dépouilleraient ; c’est alors que le peuple français
pourrait m’accuser d’injustice et de faiblesse. Monsieur l’archevêque,
vous vous soumettez aux décrets de la Providence ; je crois m’y
soumettre en ne me livrant point à cet enthousiasme qui s’est emparé
de tous les ordres, mais qui ne fait que glisser sur mon âme. Si la force
m’obligeait à sanctionner, alors je céderais, mais alors il n’y aurait plus
en France ni monarchie ni monarque. »

Cependant les députés, à l’imitation des « Insurgents » américains,


veulent produire une Déclaration des droits. Mais ils vont bien plus loin
qu’eux. Leur déclaration doit être à la fois le credo de la France
nouvelle et le catéchisme de « tous les hommes, de tous les temps, de
tous les pays ». La Révolution n’a commencé française que pour
devenir universelle. Elle va légiférer pour le monde entier sur les
premiers principes. Belle occasion de pérorer ! Les plus chargés
d’idées séduisantes, vagues, impolitiques, sont des nobles : La Fayette,
Montmorency, La Rochefoucauld, Castellane, Lameth. Plus
raisonnables, Malouet craint d’ouvrir un horizon illimité à des êtres qui
doivent vivre dans des limites ; Mirabeau voudrait différer la
Déclaration jusqu’au jour où la Constitution du royaume sera élaborée.
« C’est un voile, dit-il, qu’il serait imprudent de lever tout à coup. »

Barnave, verbeux, déclare au contraire que la Déclaration sera le guide


et le témoin des constituants : « Point de danger que le peuple abuse
de ses droits, dès qu’il les connaîtra... Les peuples ignorants s’agitent
dans l’inquiétude. » Le rigide Camus réclame une Déclaration des
droits « et des devoirs ». Suggestion sage mais incommode. L’abbé
Grégoire, Lubersac, l’appuient. Ce sont encore deux aristocrates,
Toulongeon et Clermont-Lodève, qui font rejeter l’amendement de
Camus. Ne seront énoncés que des droits !...

Médaille commémorative de la nuit du 4 août 1789

Une semaine de fonte et de limage, non sans incident, et, le 26 août,


l’Assemblée adopte une rédaction définitive : « L’homme, déclare-t-
elle, dans un texte à la vérité assez beau, possède des droits naturels
imprescriptibles : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à
l’oppression... Le principe de toute souveraineté réside essentiellement
dans la nation... Tous les citoyens ont droit de concourir à la formation
de la loi. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit
qu’elle punisse... Tous sont admissibles à tous emplois et dignités sans
autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents... Nul
homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas
déterminés par la loi et selon les formes qu’elle a prescrites... Les trois
pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, seront séparés et
indépendants... Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même
religieuses... Tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement... Les
impôts seront répartis entre tous les citoyens en raison de leurs
facultés... La noblesse est abolie. Plus d’hérédité dans les offices
publics. Plus de jurandes ni de corporation. La loi ne reconnaît plus les
vœux religieux. »

Evangile bourgeois, imbu des principes des encyclopédistes, la


Déclaration des droits est beaucoup plus un étalon philosophique
qu’une base législative, une suite de maximes qu’une préface à la
réorganisation politique. L’Assemblée nationale, dès ses premières
heures, a eu en vue la justice plus que l’utilité. Or la justice n’est qu’un
mot dans la société des hommes. Seulement il est magique, il
enchante. Dans la justice, on inscrit aussi la liberté, la fraternité. Un
enivrement indicible fait tituber les âmes. Il faudra beaucoup de
temps, bien des malheurs, bien du sang, pour qu’elles échappent à cet
alcool. Mais jusqu'à la mort elles en garderont, plus ou moins cachée,
la chaleur...

La Déclaration offre de sérieuses lacunes : elle ne parle pas des droits


de réunion et d’association, elle n’établit vraiment ni la liberté
religieuse - les protestants ne recevront l’intégralité des droits civiques
que le 24 décembre 1789 - ni la liberté de la presse, elle définit mal la
responsabilité des agents de l’Etat. En supprimant les corporations,
elle a fait table rase d’une organisation dans l’ensemble bonne, qu’on
devait seulement reconstituer. Bâtie dans les nuées, trop
démocratique pour le temps et les hommes, elle va se trouver par son
esprit absolu, en désaccord avec la Constitution à venir et la frapper
de stérilité.