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Paul Beaud Sens communs : de quelques avatars historiques de la notion d'opinion publique In:

Sens communs : de quelques avatars historiques de la notion d'opinion publique

In: Réseaux, 1990, volume 8 n°43. pp. 9-31.

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Beaud Paul. Sens communs : de quelques avatars historiques de la notion d'opinion publique. In: Réseaux, 1990, volume 8 n°43. pp. 9-31.

doi : 10.3406/reso.1990.1779 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1990_num_8_43_1779

Réseaux n° 43 - CNET - 1990

SENS COMMUNS

deDe quelquesla notion d'opinionavatars historiquespublique

Paul BEAUD

Opinion: du latin opinio: "croyance". Opiner: dire, énoncer son opinion, son avis.

Le dictionnaire

Incipit

Moment d'une recherche en cours, ce texte est une tentative de clarifier, par des détours par l'anthropologie et par l'histoire, quelques-unes des significations que recouvre la notion d'opinion publique. Plutôt que de lui assigner a priori une définition, on s'efforcera de reconstituer les sédimentations de sens qui - c'est la seule hypothèse que l'on fera ici - restent imbriquées tant dans les représentations que la société associe au terme que dans la conceptualisation qu'ont tenté d'en faire la sociologie ou la science politique.

Précisons encore que, si nous prendrons comme point de départ la conception majoritaire actuelle de l'opinion publique, nous ne pourrons aborder dans le détail la période de la constitution d'un champ scientifique moderne ayant cette notion pourobjet. Cet article s'achèvera donc par des points de suspension plusque par une conclusion et par un renvoi aux nombreuses synthèses consacrées aux apports de la sociologie et des sciences politiques à cette question, dont certaines figurent dans la bibliographie.

Т ' fô* impossible d 'offrir une défini-

.)» La

^■>X Hon standardisée de l'opinion pu

blique, par conséquent, il est préférable, si

possible, d 'éviter l 'emploi du terme

recommandation ne date pas d'hier: il s'agit d'une motion adoptée par des politologues américains réunis en con grès en 1924 (1). Ayant vingt-trois ans à

l'époque, George Horace Gallup était peut-être dans la salle. Si ce dernier a eu la descendance que l'on sait, celle de nos congressistes est elle aussi fort riche. On se contentera donc de quelques citations. En 1953, Paul A. Palmer prend le risque d'affi rmerque l'expression «opinion publi que»tend à disparaître des traités all emands de sociologie et de sciences poli tiques (2). Une dizaine d'années plus

tard, Jurgen Habermas revient à la charge, affirmant que faute de pouvoir substi tuerau jargon de la bureaucratie et des mass media une définition précise de Yôffentliche Meinung, la sociologie de

vrait

que qui voudrait qu'elle abandonnât cegenre de catégorie» (3). La très respectable In ternational Encyclopedia of the Social Scien

ces,publiée en 1968, affirme quant à elle:

en tirer «(

)

cette conséquence logi

(1) Cité par Padioleau, 1981, p. 26. (2) Palmer, 1953, p. 12. (3) Habermas, 1986, p. 13.

«There is no generally accepted definition of "public opinion"» (4), ce qui signifie en fait que les définitions sont si nombreus es(plus de cinquante, selon les bons auteurs (5)) qu'on ne peut en choisir une. Et pour en finir avec ces avertisse ments,rappelons encore ce que Pierre Bourdieu disait tout net il y a quinze ans: «L'opinion publique n'existe pas» (6). Après tant d'avis autorisés (on aurait pu leur en ajouter des dizaines d'aut res), on pourrait être tenté de s'arrêter là, de conclure sur le constat de ce seul paradoxe d'une expression, semble-t-il, passée du vocabulaire de la philosophie politique à celui des sciences sociales, puis dans le vocabulaire le plus courant et que les sciences sociales ne paraissent plus vouloir reconnaître comme leur, ce qui ne les empêche pas d'ailleurs de s'y référer à tout bout de champ. Depuis sa création en 1937, la revue The Public Opinion Quarterly n'a pas cessé de s'i nterroger gravement sur le statut même de ce qui justifie son existence. On se déciderait pour moins que cela à choisir d'autres objets de réflexion. Mais le sociologue sait bien qu'il ne peut prendre prétexte pour capituler le fait que ce par quoi il a pu hier tenter de comprendre les sens communs que les individus donnent à leur vie en société soit devenu aujourd'hui sens commun:

ce fait même pose déjà un problème à la sociologie qui, trop souvent, critique ou pas, croit le résoudre par d'autres sens communs qui cette fois lui sont propres. Commençons donc par le premier:

l'opinion publique est une invention des démocraties parlementaires modern es.Peu importe qu'on choisisse en suite de la considérer comme une fi ction ou comme une réalité. L'accord est là: l'apparition de la notion d'opinion publique est historiquement liée à la disparition de l'arbitraire du pouvoir

(4) Cité par Noelle-Neumann, 1977, p. 13. (5) Childs, 1965, toujours cité pour ce décompte. (6) Bourdieu, 1972.

absolu et héréditaire et à celle, conj ointe, de tout ce qui permet de justifier un ordre social donné, tout en ne parti cipant pas de cette société elle-même. L'opinion est par nature substitutive (7); c'est l'institution qui remplace - réell ement ou idéologiquement - Dieu et le roi et qui suppose l'existence d'un cer tain nombre de conditions et de moyens, comme la publicité ou la séparation de la sphère privée et de la sphère publi que.En d'autres termes -ceux de Lefort et de Kantorowicz notamment, qu'on paraphrasera quelque peu-, il faut, pour qu'apparaisse une opinion publique, que se substitue à une omniprésence celle que symbolisent «Les Deux Corps du Roi»

(8), à la fois mortel et immortel, qui donne «corps à la société» (9) et assure sa permanence transcendantale, que suc cède donc à ce trop-plein un vide, c'est- à-dire de Yindétermination, c'est-à-dire encore de l'histoire (10). Ainsi, le dispositif conceptuel est en place et l'on y reconnaîtra aisément d'autres périodisations, d'autres parta ges,ces «avant» et ces «après», ces «avec» et ces «sans» sans lesquels les sciences sociales semblent avoir tant de mal à penser, à comparer: sans et avec his toire, par exemple, cette classique op

position

classer les sociétés, pour les unes holis-

qui permet si facilement de

tes et extrodéterminées, où la tradition et les dieux ont réponse à tout, pour les autres individualistes et introdétermi- nées, ou mieux encore indéterminées, oùl'intersubjectivitéetl'argumentation deviennent une nécessité première, puisqu'aucune règle immuable n'y

gularise désormais plus automatique mentles interactions, comme auparav ant.

Nous voilà ainsi rendu d'emblée au point de départ, celui qui fait le départ, qui définit l'objet opinion publique et qui génère les catégories qui permettront de l'analyser, qui légitime aussi bien les pratiques empiriques des tâcherons du décompte des pour et des contre que les plus grandes ambitions théoriques. On ne contestera pas ici, concernant ces dernières, les vertus heuristiques des modèles construits sur de telles opposit ions.On essaiera simplement d'ajouter dans un premier temps une phase sup

plémentaire

giqueque l'élaboration de cet idéal- type induit, celle de la mise à l'épreuve des catégories construites par un retour sur ce qui, par comparaison, les définit implicitement ou explicitement, ce con tre-modèle des sociétés «d'avant». Toute réflexion, toute taxinomie fondées sur un avant et un après comportent le ri sque de troquer l'illusion du «toujours

ainsi» contre l'illusion du «jamais vu», en l'occurrence d'une société qui s'est donné pour but de s'autodéterminer et qui s'en est donné les moyens (*). Avant d'en arriver à celle-ci, il convient pour le moins d'aller voir ailleurs si cette spécif icité en estbien une, si, en particulier, il faut et suffit qu'on (Rousseau, les philo

sophes

nairesde 1789) la nomme pour que l'opinion publique devienne pour le moins objet d'attention sociologique. On tentera de le faire, en se débarras santdes définitions a priori, à l'excep-

au processus méthodolo

des Lumières ou les révolution

(*) J'emprunte cette mise en garde épistémologique -le«jamais via» et le «toujours ainsi»- à Bourdieu, Chamboredon et Passeron (1968), pour rappeler que la démarche comparative est la seule qui puisse permettre de faireressortir ruptures et continuités. C'est pour ce faire qu'on traitera id d'abord de l'opinion publique comme d'une catégorie historique, comme Habermas conseille de le faire (1986, p. 10), mais aussi en passant outre la barrière qu'il établit lorsqu'il écrit qu'on ne peut parler d'opinion publique «en un sens précis qu'en Angleterre à la fin du XVII'siècle et en France au XVIII'siècle (

(7)Ozouf, 1987. (8) Kantorowicz, 1988.

(9) Lefort, 1986, p. 27. (10) Lefort, 1986, p. 25 et sq.

tion de celle qu'implique implicitement une démarche consistant à se demand ersimplement si oui ou non et si oui comment d'autres sociétés se sont po

sées et se posent encore la question de la détermination de l'action collective par

la confrontation négociée des points de

vue, celle, plus large, de l'élaboration concertée des représentations.

Sondage en Papouasie

Parmi les innombrables questions empiriques que cette notion d'opinion

publique a pu susciter, il en est une qui

a mobilisé nombre de chercheurs amér

icains, tous convaincus qu'elle ne pouvait se poser ailleurs que dans une société correspondant au modèle décrit ci-dessus et, accessoirement, disposant aussi de moyens de communication mo dernes et d'institutions permettant à une opinion bien informée de contrôler les décisions du gouvernement, voire de les lui imposer. Cette question, choi sieparce que vieille comme le monde, c'est celle de la guerre et de la paix. Pas de traité sur l'opinion publique, surtout s'il est nord-américain, qui ne prenne l'exemple de l'entrée des Etats-Unis dans le premier conflit mondial ou de leur retrait du Vietnam. Autrefois,c'est bien connu, les guerres n'étaient dues qu'à la susceptibilité des tyrans. Le problème est là que rien n'est moins sûr. Pas besoin d'être anthropologue - être cinéphile suffit - pour savoir que chez les Iroquois, on ne déterre pas la hache de guerre parce que le chef a dit qu'il fallait le faire. Barrington Moore, qui ne nous a pas habitués à une

conque légèreté dans l'utilisation des concepts, parle ainsi fréquemment d'opi nion publique à propos des Jivaro ou des Pygmées Mbuti (*). Anachronisme de sociologue s'aventurant dans des ré gions qui ne sont pas les siennes, pense rontbeaucoup. Pas si sûr. Inutile ou presque, certes, d'aller chercher dans l'anthropologie des réfé rences à l'opinion publique: qui se ri squerait à rebaptiser ainsi la palabre ne manquerait pas d'être soupçonné du péché majeur, l'ethnocentrisme. A no tre connaissance, il ne s'est guère trou véque Margaret Mead pour s'aventu rerà employer explicitement le terme que tant d'autres, dans cette même dis

cipline, écarteront systématiquement de leur vocabulaire, mais pour finalement, on va le voir, s'intéresser sans cesse à la même chose. Parlons donc brièvement de quelques-uns d'entre ces derniers - on reviendra dans quelques lignes sur le texte de Mead - en précisant bien qu'on ne fera rien d'autre que d'interro gerindirectement, par quelques incur sions dans le domaine de l'anthropolo gue,les a priori historicistes dont on vient de parler. Ce n'est en effet pas au sociologuede vouloir apporter sa pierre à la résolution de cette question non formulée de l'existence d'une opinion publique dans les sociétés primitives, autant dire à celle d'une des questions majeures de l'anthropologie d'aujour d'hui,puisqu'à travers elle se posent celle du pouvoir, celle du politique. Pour qu'il y ait opinion publique, médiation, nous dit-on du côté des so

ciologues,

contrôle social immédiat (11) qui caracté-

il faut qu'il soit mis fin au

(*) Comparativiste conséquent puisqu'il pratique le regard en retour en retour, Moore réexporte vers d'autres sociétés que les nôtres bien d'autres concepts dont on a vu qu'ils avaient été forgés sur la

supposition que, s'appliquant ici, ils ne pouvaient par définition s'appliquer là. Ainsi évoque-t-il l'alternance de périodes d'intense vie sociale et de repli sur la vie privée dans certaines sociétés tribales, ou encore l'individualisme des Grecs comme facteur favorable au développement de la démocratie (Moore,

1984

et 1985).

(11) L'expression est de Clastres, 1974, p. 19.

de faire l'objet d'un intéressant débat dans La revue du MAUSS (14). A la man ière de Sahlins retournant le sens commun de l'anthropologie tradition nellepour faire des sociétés primitives des sociétés d'abondance et des nôtres des sociétés de pénurie, Baechler s'op pose à l'affirmation courante selon la quelle la démocratie est incompatible avec l'absence d'antagonisme intraso- cial, avec le consensus considéré comme tyrannique que l'on associe d'ordinaire à la tradition et aux éléments méta- sociaux de l'ordre social qui donner aient son aspect holiste et transcen- dantal à la cohésion sociale primitive (15). Ce que l'on nous invite ici à remett reen question, c'est un autre aspect du «grand partage» entre primitif et mod erne, l'opposition entre mythe et rai son, pensée préscientifique et esprit scientifique, recoupant celle qui légi time la représentation que les démocrat

pouvoir et son prestige en faisant sem iesparlementaires modernes se don

blant de savoir écrire et d'avoir ainsi su pénétrer les secrets du visiteur étranger

des normes, ni même pour le quant-à- soi, quand chacun a si bien intériorisé ces normes que la surveillance de la collectivité en devient presque superf lue:l'autorité ou la règle ne se discu tentpas. Telle est l'anthropologie de bien des sociologues ou politologues -de quelques anthropologues aussi, d'ailleurs- qui leur permet deconstruire ce modèle dont nous venons de parler. Or, l'anthropologie de terrain est une perpétuelle réfutation de cette fable. Il suffirait ici de renvoyer au fameux exem plede la «leçon d'écriture» dont parle Lévi-Strauss dans ses Tristes tropiques: il y raconte la mise à l'écart d'un chef de tribu nambikwara, en butte à la contes tation pour avoir voulu accroître son

gard

rise toutes les sociétés dites tradition nellesou primitives. Il n'y a place ni pour la controverse ouverte, quand chacun est sans cesse placé sous le re

de tous, ce qui assure le respect

nent d'elles-mêmes, lorsqu'elles se dé crivent comme fondées sur le droit individuel d'argumenter publiquement quant aux modalités de son apparte nanceà la collectivité et décrivent tou tesles autres sociétés ou presque comme reposant soit sur la violence du des pote, soit sur l'obligation faite à tous d'adhérer à la communauté «sans dis cussion», pourrait-on dire, puisque ce qui régit cette adhésion est par défini tionétabli une fois pour toutes, puisque la tradition a tout prévu. A cette vision des choses, l'anthropologie a, répétons- le, apporté tant de démentis empiri quesqu'on peut s'étonner qu'on n'en ait pas, avant Baechler, tiré toutes les conséquences théoriques. Comme l'écrit Godbout, «paradoxalement, les sociétés primitives, qui pratiquent la palabre et «perdent» leurs temps en d'interminables discussions, sont des sociétés

(12). On aura aussi reconnu là un thème qui traverse toute l'oeuvre de Pierre Clastres, celui de «la société contre l'Etat» (13), du refus primitif de l'Un, du chef qui veut être chef, contre l'opinion de tous. La société contre l'Etat: n'est-ce pas là, métaphorisée, la définition même qu'on donnera, dans l'enthousiasme ré

volutionnaire,

l'opinion publique? Les preuves sont ainsi là, permanent es:l'opinion publique n'est en rien une spécificité des sociétés démocratiques modernes, si on la définit dans les te rmes que l'on vient de rappeler, sur la base de cette périodisation que tant de publications d'anthropologues ou d'his toriens nous invitent à critiquer, ne serait- ce, parmi les dernières en date, que le Démocraties de Jean Baechler, qui vient

à ce que nous appelons

Lévi-Strauss, 1955, p. 312 et sq. (13) Clastres, 1974.

(14) Notamment Caillé (1990) et Godbout, 1990. (15) Baechler, 1985.

nelles, ressemblant ainsi peut-être, à cer tains égards, à la sociétépost-modernequ'on nous prédit, fondée sur la communication» (16). Si opposition il y a entre sociétés démocratiques primitives et sociétés démocratiques modernes (pour Baechler, l'exigence démocratique est universelle et n'a été historiquement contredite que dans ces exceptions dans la longue his toire de l'humanité que sont les empir es,les royaumes), si opposition donc il y a, elle réside dans le fait que dans un cas la participation et la liberté d'ex pression visent un but, l'unanimité, alors que dans l'autre on a institutionnalisé le dissensus. On n'ira pas plus loin dans ce bref résumé de la thèse de Baechler, pas plus que dans les critiques qu'elle devrait appeler. Quel critère autorise par exemp leà dire que la démocratie directe et unanimiste est plus démocratique que la démocratie représentative, reposant sur la délégation et la loi de la majorité, dont il nous dit qu'elle nous a été impo séepar le grand nombre qui interdit matériellement le fonctionnement de l'autre modèle? Que dire encore du postulat de départ de Baechler: la démocratie existe pour ainsi dire à l'état naturel parce que l'homme étant natu rellement calculateur et égoïst, il trouve son intérêt dans un système qui peut le mieux assurer l'indépendance de cha cun? Peu importe dans l'immédiat les réponses à ces questions: l'intérêt pre mier de cette thèse n'est-il pas de nous inciter à remettre en cause les opposi tionsparesseuses et le plus souvent implicites que recouvre celle toujours reprise lorsqu'il est question d'opinion publique, discussion versus tradition. Ce faisant, on ne pourra qu'être ren voyé au statut de construction histori quede cette notion.

П faut maintenant revenir à ce peut-

être unique écritanthropologique, où la notion d'opinion publique est explicit ementexplorée. Lire plus de cinquante années après sa parution ce court texte de Mead (17) est source d'un double étonnement; en raison des questions qu'il nous renvoie tout d'abord; du fait, ensuite, qu'il n'est pratiquement jamais cité par les spécialistes de l'opinion publique, sociologues, politologues ou autres, comme si ce qu'il contenait remettait en cause tout un système conceptuel, fondé sur ces oppositions dont on vient de parler, et menaçait ce consensus sur lequel, on l'a vu, repo

sent ces certitudes partagées, bon

mal gré, sur le dos de l'histoire ou sur celui d'un autre conçu sur mesure, on va encore le voir, certitudes qui tien nent lieu de définition du terme (*). Rédigé durant l'un des séjours de son auteur à Bali, l'articlede MargaretMead décrit les mécanismes de prise de déci sions collectives, grandes ou petites, dans trois types de sociétés océaniennes. Le premier cas examiné est celui des Ara- pesh de Nouvelle-Guinée, ethnie qui rassemble de petites communautés montagnardes dépourvues d'institutions politiques, sans chef, sans prêtre, sans leader héréditaire, où chaque événe mentconcernant la collectivité est donc sujet à des jeux d'alliances éphémères. Mead en prend pour exemple cet inci dent: le propriétaire d'un jardin trouve ce dernier dévasté par un cochon venu d'un hameau voisin. Il est de coutume, dans un tel cas, de tuer le cochon et d'en rendre la dépouille à son propriétaire, soit parce qu'on a de bonnes relations avec lui, soit pour éviter des disputes. Mais il peut aussi arriver que celui dont la récolte a été endommagée estime que cela mérite réparation et envisage de

gré

(*) A notre connaissance, seule Elisabeth Noelle-Neumann (1980 et 1984) y fait référence.

(16) Baechler, 1985

(17) Mead, 1937

manger le cochon. En raison des risques de conflit entre les deux hameaux, il ne prendra cependant pas seul une telle décision: il consultera ses proches et, si ceux-ci l'encouragent dans sa détermi nation,élargira ses consultations afin de dénombrer les pour et les contre, car un Arapesh a toujours son opinion sur tout ce qu'il faut faire ou ne pas faire en toute circonstance. La notion d'opinion publique est politiquement prise ici en son sens le plus exigeant: cette société fonde son action collective sur l'agréga tiondes opinions de ses membres, cons tateMargaret Mead, appliquant ainsi à une société primitive la définition indi vidualiste de l'opinion publique en laquelle le libéralisme voudra voir le fondement des seules sociétés démoc ratiques modernes. Autre tribu de Nouvelle-Guinée, les Iatmul sont ces chasseurs de têtes aux quels Batesonà consacré ce classique de l'anthropologie qu'est La cérémonie du Naven, ouvrage qui contientune propos

ition théorique générale pour la com un groupe, appartenance qui leur est

préhension des mécanismes des inter actions collectives que, sans que réfé rence ysoitfaite, les théoriciens de l'opi nion publique appliqueront notamment aux comportements des foules. Selon Bateson, en effet, la vie sociale des Ia tmul est organisée par un système de communication, la schismogenèse, «processus de différenciation dans les règles du comportement individuel, qui résulte d'un ensemble d'interactions cumulatives entre individus» (18); ainsi, par exemple, l'autoritarisme d'un individu ou d'un groupe peut générer chez l'autre des comportements de soumission, ou, autre modèle possible, la vantardise peut provoquer une vantardise encore plus grande en face, l'important étant dans l'un et l'autre cas cette interrelation productrice d'une différenciation sociale progressive.

Il y aurait matière à de faciles mais contestables transpositions de ces pro positions sur les modalités de la format ionde l'opinion dans les sociétés con temporaines. Aussi est-ce, avec Margar etMead, à des aspects plus formels des interactions sociales chez les Iatmul qu'on s'intéressera. Ceux-ci ont en effet re cours à un dispositif original d'évite- ment des conflits que, sans doute, ces surenchères ne manqueraient pas de provoquer si elles contribuaient, à l'i ntérieur d'une même ethnie, à la consti tution de groupes de plus en plus oppos és,que ce soit par des similitudes ou par des differences croissantes dans leurs attitudes. La société iatmul a adopté un principe structurel dual d'action qui formalise l'expression des antagonis mespour interdire leur cristallisation, sans avoir à s'en remettre à une autorité centralisée. En cas de différend, les individus sont appelés à se prononcer non en fonction de leur propre opinion mais en fonction de leur appartenance à

assignée selon des critères dichotomi quespurement arbitraires: ceux qui sont nés en hiver contre ceux qui sont nés en été, ceux qui habitent au sud du cimet ière et ceux qui habitent au nord, ceux auxquels il est interdit de manger du faucon contre ceux qui ne doivent pas consommer du perroquet, etc. Appart enantinévitablementà plusieurs grou pesainsi formés, chaque individu est ainsi sans cesse amené à collaborer, à l'occasion de tel litige, avec partie de ceux qu'il a eus ou aura pour adversai resà propos de tel autre et vice versa. L'ennemi formel d'hier est l'allié de demain. L'opinion individuelle s'efface derrière l'opinion collective, mais de telle manière que l'imbrication des loyau tésà différents groupes prévienne la formationd'antagonismes permanents.

(18) Bateson, 1971, p. 175.

Le dernier cas étudié par Margaret

Mead est celui de la civilisation rurale balinaise, dont l'organisation exclut que les individus puissent être personnelle

mentet émotionnellement impliqués dans des décisions collectives à pren dre, ou encore tenus à des loyautés multiples. Tousles hommes valides sont membres du conseil de village et y oc

chacun à leur tour, une position

de plus en plus élevée, jusqu'à ce qu'ils soient mis à la retraite et remplacés. L'individu n'est qu'un simple numéro, au sein d'un système rigide dont la fonction essentielle est d'assurer la pérennité des normes sociales établies. Devant tout événement ayant des r épercussions publiques, un Arapesh se demandera: «Quel est mon sentiment à ce propos?», un Iatmul: «Quelle est la posi tion de mon groupe, quelle est celle du groupe opposé?», un Balinais: «Comment résoudre cela en fonction de la tradition?» Lorsqu'il s'agit par exemple de décider si un homme ayant épousé une cousine issue de fils de germains s'est rendu coupable d'inceste, le conseil s'en tient à un seul critère: proche ou éloigné, un cousin est un cousin et les coupables doivent être bannis. Personne ne plaide pour ou contre, personne ne prend position: la loi est la loi.

cupent,

A ces trois types d'organisation so

ciale, à ces trois modalités de résolution collective de problèmes sociaux, Mar

garet Mead a tenté de trouver des équi valents modernes, estimant que dans des sociétés complexes comme les nô tres, les uns et les autres cohabitent. Disons-le, les exemples choisis appar aissent souvent contestables (la socio logie comparative des anthropologues, si illustres soient-ils, ne vaut parfois guère mieux que l'anthropologie des sociologues): en réagissant selon ses propres impulsions, l'Arapesh se

porte, écrit-elle, comme quelqu'un par ticipant à un lynchage ou à un soulève mentspontané pour l'obtention de meilleures conditions de travail (!). Le Iatmul, quant à lui, ne diffère guère du militant d'un parti politique d'aujour d'hui,auquel il a dû adhérer parce que son père l'avait fait avant lui et qui approuve toute prise de position de ce parti et exècre tout ce qui vient des autres. Le Balinais, enfin, fait ce que nous faisons tous lorsque nous nous conformons à des règles collectives jamais remises en cause par une discussion publique comme l'obligation de ne pas travailler le jour de Pâques, soit à une date fixée arbitrairement. On ne cherchera pas ici à trouver de plus convaincants parallèles contempor ainsaux situations décrites par Margar etMead. Ce qui compte est moins la réponse que la question qu'elle retourne à la sociologie et à la science politique, trop souvent doublement coupables non seulement d'ethnocentrisme, mais en core et surtout d'inattention à cette superposition de niveaux de réalité à laquelle la recherche sur l'opinion pu blique se devrait d'être attentive, au lieu de procéder par exclusion dogmat ique,en fonction d'options méthodol ogiques antagonistes. La typologie établie par Mead étend en effet la notion d'opinion de là où veulent la circons crireceux pour qui elle ne peut être comprise qu'en situation, à l'occasion d'interactions directes, jusqu'au cadre impersonnel et légaliste qui est celui des institutions, politiques et juridiques notamment, se réclamant d'une fonc tionde représentation de cette opinion. Sans plus développer ce point ici, dans ce qui se veut simple reconstitution historique critique de la construction sociale et sociologique d'une telle no tion, dans ses aspects à la fois normatifs et analytiques, on suggérera qu'à con dition d'en réinterroger les termes cette proposition est d'un intérêt théorique et méthodologique essentiel, puisqu'elle

incite à repenser l'opinion publique, y compris au niveau de l'échange inter subjectif quotidien, en fonction de la coprésence de ces divers niveaux de réalité, en fonction des referents que constitue l'accumulation historique des

diverses significations que l'expression

a pu prendre, que constitue aussi l'e

nsemble des institutions que ces derniè resont générées. Reste maintenant à poursuivre l'inventaire de ces significa tionset de ces institutions, au-delà de celui établi par Mead, sur la base d'exemp lesqui nécessairement court-circuitent toute l'histoire politique de la civilisa tionoccidentale.

Dans la caverne de Platon

Guerre ou paix? Là est, on l'a dit, la question que se posent souvent histo riens, sociologues et politologues pour

y apporterla réponse que l'on sait: l'opi

nion publique n'a de sens que là où un tel dilemme ne peut être tranché sans confrontation des arguments de tous. Suivons donc nos experts en polémolo- gie. Tous les bons manuels nous le di sent, remettant là encore en cause une périodisation déjà contestée: la première description connue d'un «sondage d'opi nion», c'est Thucydidequi nous la livre, dans son Histoire de la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens. Les Lacé- démoniens, rapporte-t-il, avaient l'ha bitude de se prononcer sur les choses publiques par acclamation. Mais lors qu'il fut question de déclarer ou non la guerre aux Athéniens, l'éphore Sthéné- laïdas, le magistrat élu, fut incapable de discerner, à l'issue d'un long débat, qui, des pour ou des contre, se manifest aientle plus fort. Il décida donc de compter les opinions: « "Que ceux d'entre vous, Lacêdémoniens, qui estiment que le traité est rompu et que les Athéniens sont

(19) Thucydide, 1964, tome I, p. 87. (20) Strayer, 1968, p. 238.

coupables, se lèvent et viennent se grouper de ce côté-ci - et il fit un geste de la main- et ceux qui sont de l'avis contraire, de l'autre côté. " Les citoyens se levèrent donc et se partagèrent. Le traité fut alors rompu à une trèsforte majorité» (19). On pourra certes dire que l'on con fond ici deux domaines: celui de l'opi nion publique d'une part, celui de l'his toire, fort longue, des dispositifs so ciaux de prise de décision collective. Mais pour l'historien, à tort ou à raison -ce n'est pas l'heure de trancher-, l'un ne va souvent pas sans l'autre. On re viendra sur les définitions que les histo riens ont données de l'opinion publi que. Rappelons seulement pour l'ins tant celle de Joseph Strayer: l'historien

«pense (

)

que c'est l'action, et non l'e

xpression verbale, qui est l'indicateur réel de

l'opinion, ou, pour être plus précis, qu'une opinion qui ne se traduit pas par un acte, ou qui ne transforme pas une action, est de peu ď importance»^). Et dans le cas pré sent, il faut préciser ce qu'action veut dire. Historien de l'esclavage et donc bien peu enclin à l'indulgence avec la

quelle

qu'il y avait entre la philosophie polit iquegrecque, si humaniste, n'est-ce pas, et la barbarie de cette exploitation absol ue, Finley n'en considère pas moins que dans le monde antique la participa tiondu citoyen à la politique était sans doute plus réelle qu'elle ne l'est aujour d'hui,où, selon lui, elle se restreint à un acte impersonnel: choisir un bulletin de

vote. Commentant Thucydide, Finley remarque que donner son opinion en de telles circonstances, c'était pour beau coup voter en même temps leur propre enrôlement dans l'armée (21). Quand dire c'était vraiment faire, pourrait-on écrire à la manière d'Austin. Depuis, comme l'écrit Lefort, le citoyen a été exclu des réseaux de la vie sociale «pour

on considère souvent encore l'écart

(21) Finley, 1976.

être converti en unité de compte. Le nombre (s'est substitué) à la substance» (22).

*

*

*

L'histoire récente nous ramènera à ce débat. Restons-en aux origines, aux questions qu'elles retournent à la mod

ernité, aux catégories qui la fondent et

par lesquelles, sans toujours s'en défier, on l'analyse. Après tout, la dette est évidente: ces catégories, Grecs et Romains les ont pensées. Le legs est dans les mots, même s'ils ont parfois changé de sens: il n'est guère de termes auxquels renvoie tout le débat moderne sur l'opinion publi

auroit là-dessus les meilleures lois possi bles, un homme à qui onferoit son procès, et qui devroit être pendu le lendemain, seroit plus libre qu'un bâcha ne l'est en Turquie»

(23). Sans le droit de donner publique mentson avis, il n'y a pas d'homme libre. On n'a pas été avare de telles pro

clamations, des philosophes grecs ju truction conceptuelle incline à jouer, il y

squ'au

comprendre comment on a pu passer de la substance et de l'individu au nombre, comprendre ce qu'il est si vite advenu de cette publicité dont parle Habermas, il faut gratter le vernis des grands principes et chercher d'autres permanences qui les remettent en quest ion; il faut faire le détour par les ténè bres de la fameuse caverne de Platon, où des hommes enchaînés prennent pour la réalité leurs propres ombres sur un mur, ou les marionnettes qu'on fait défiler devant eux (24). La doxa trouve dans le mythe sa première définition; c'est l'op inion renvoyée au cela va de soi, au préré- flexif, à l'ignorance enfantine de ceux pour qui le réel n'est rien d'autre que le sensible, l'opposé de la raison, de la représentation objective, ces produits de l'éducation, d'un long apprentissage.

a bien sûr en premier lieu cette opposi

consiste dans l'exercice de sa volonté, ou du

moins (

La substance: c'est d'elle que parlait Montesquieu, bien avant Finley, lors qu'il écrivait que «la liberté philosophique

)

dans l'opinion où l'on est que

)

dans un Etat qui

l'on exerce sa volonté. (

quequi n'aient leur source dans la phi losophie politique antique, qui n'en aient aussi hérité part de leur valeur normat ive.Suivre le cheminement des mots, c'est ainsi s'obliger souvent à renoncer

à la paresse des certitudes posées là. Parmi ces mots sur lesquels la cons

tionpublic/privé hors de laquelle, semble-t-il et non sans apparent para doxe, on ne peut aujourd'hui penser l'histoire moderne de l'opinion publi que,tant, comme l'écrit Lucien Jaume, «il est communément admis que la Révolut ioninaugure en France la distinction ins titutionnelle du public et du privé» (25), tant il est aussi reconnu qu'il n'y avait là que concrétisation d'idées propagées auparavant par Adam Smith pour qui cette distinction était à la base même du libéralisme, sans lequel, bien sûr, il ne saurait être question d'opinion publi que(*). La Révolution est pourtant bien l'exemple même de ce qui devrait inci terà la prudence dans la datation. En excluant les femmes de la vie politique pour plus d'un siècle et demi encore, en les renvoyant à leur «vocation»

siècle des Lumières. Mais pour

(*) Voir à ce sujet Mairet, 1978. On reviendra bien sûr encore sur la filiation souvent établie entre libéralisme économique et conception moderne de l'opinion publique, envisagée comme libre marché d'opinions entrepersonnes privées.

(22) Lefort, 1986, p. 28-29. (23) Montesquieu, 1951, p. 431-432. (24) Platon, la République, tome VII, 514 et sq.

(25) Jaume, 1987, p. 230.

privée (*), les révolutionnaires retrou vaient, sans doute sans le^savoir, l'éty- mologie propre de tous les dérivés du latin publicus (qui concerne le peuple) sur lesquels Habermas a joué lui aussi pour construire son modèle de la sphère publique moderne (public, publicité, publier), oubliant cependant de remont erplus loin, à la racine qui renvoie précisément la femme à ce statut infant ileen lequel aristocrates romains ou bourgeois du XIXe siècle s'accorderont pour la tenir: l'étymon (Yetumologia, le sens véritable) de tous ces termes, c'est pubes, qui nous a donné pubère, mais qui à l'origine ne désignait que la seule population mâle en âge de porter les armes et de délibérer et dont le crois ementavec poplicus a donné publicus. Grecs et Romains avaient ainsi le mérite de parler sans détour. Privatus avait bien ce sens privatif que Hannah Arendt a longuement commenté (26). Etrange destin, que celui de ce mot, qui dévoile les hésitations de l'histoire, là où l'on croirait les choses devenues claires. D'avoir été tantôt péjoratif, tan tôt mélioratif, l'épithète en a gardé une étrange ambiguïté, aussi bien en fran çais qu'en anglais et c'est peut-être beaucoup s'avancer que de mettre dans la tête d'un homme du siècle dernier ce sens qui, par opposition, contribue à structurer la constellation de sens que nous mettons derrièreopinion et sphère publiques d'une part, sphère privée de l'autre. L'édition de 1863 du littré donne encore comme définition première de «privé»: «Qui vit sans rang et sans emploi qui l'engage dans les affaires publiques».

Les mots ont opposé leur inertie aux Lumières, à la Révolution, à la sépara tiondu domicile et du lieu de l'activité économique dont Max Weber disait qu'elle était l'une des conditions essent ielles du développement de la société industrielle moderne: deux siècles plus tôt, le dictionnairede Richeletindiquait:

«Privé: propre, particulier, qui n'a point de charge» (27). V Oxford English Dictionary rappelle de même que des expressions encore en cours comme private soldier, simple soldat, renvoient au sens ancien du terme private, «n'occupant ni charge publique, ni position officielle» (28). Ce n'est qu'au XIXe siècle que le mot perd en partie sa signification originelle pour être associé plus positivement à la no tion de privilege, comme dans private house, private education, private view, pri vate property (**), etc. Si elle est tributaire, que ne l'a-t-on dit, d'une définition nouvelle de l'op

position

privé et du public, la naissance de la sphère publique moderne remet donc néanmoins au jour ces mêmes catégor iessur lesquelles se fondait la sphère publique antique. Castan le relève: quand croît, à la fin de l'Ancien Régime, l'inté rêtpour une «société générale» dépéris senten même temps les «sentiments familiaux. Il n'y a plus ni attendrissement ni indulgence envers les enfants ou les fem mes qui n'atteignent pas le niveau de la conversation éclairée ou mondaine; on les

et de la complémentarité du

écarte donc des sociétés où sont débattus des

intérêts plus larges (

paraît désuet, voire de mauvais goût» (29). Ressurgit ainsi, après des siècles de

besoin de la famille

).

(*) Cf. à ce sujet Fraisse (1989) qui traite de l'usage masculin de la raison -cet autre corrélatif de l'opinion- aux fins de «sexuer la raison des femmes», durant la Révolution. (**) Cf. Williams (1976, p. 203-204). Privé et private restent néanmoins si péjorativement connotes que Littré indique comme deuxième acception: «Lieux d'aisances» et que les Anglais appellent encre private parts ce que le français du XVIesiècle désignait par parties honteuses.

(26) Arendt, 1961.

(27) Cité

parChartier, 1986, p. 23

(28) Cité par Hirschman, 1983, p. 206 (29) Castan, 1986, p. 64

renfermement, ce vieux mépris gréco- romain pour le privatus, Yidion, ce que l'on a à soi, qui mène, dit Arendt, à une vie «idiote» (30). L'Antiquité a valorisé l'activité publique au point de ne pas considérer comme pleinement humain quiconque n'avaitpas droit au domaine

public, «le seu l qui permettaità l'hommede montrer ce qu'il était réellement, ce qu'il avait d'irremplaçable» (31). Les révolu tionnaires de 1789 ne penseront pas au trement, qui feront de la res publica un culte, une métaphysique de l'Etre su prême. Robespierre en vient même à soupçonnerl'existence de Dieu derrière tout cela (32). Continuité, donc, mais pas que cela. La distinction antique du public et du privé recouvre une distinction sociale:

le citoyen d'une part, le non-citoyen de l'autre, réduit à ce que Habermas ap pelle une définition négative de lui-même. Mais l'homme du XVIIIe siècle est à la fois publions et privatus. Rousseau l'i

llustre

symbolisel'homme moderne, «son inca

pacité

bien, lui dont Arendt écrit qu'il

à vivre dans la société comme à vivre

en dehors d'elle» (33): l'intime s'oppose

au social. On est loin d'avoir, histor iquement et sociologiquement, fait le tour des conséquences de cette obser vation.

Rumeurs

Rousseau, puisqu'on en parle, a sou vent été crédité de la paternité de l'expression opinion publique. Il s'est même écrit là-dessus une thèse de plus de 700

pages (34). Mais on a aussi avancé d'au tres appellations jugées synonymes et d'autres noms d'inventeurs. Celui de William Temple, par exemple, premier théoricien moderne de l'opinion comme source de l'autorité politique. A un siè cle d'intervalle, Pascal et Voltaire se sont demandé si elle était ou non la Reine du monde. Dans L'esprit des lois, Montesquieu l'appelle esprit général et en énumère les composants: les moeurs, les manières, le climat (!), la religion, les lois, les choses du passé, les maximes du gouvernement. Etat des esprits, volonté générale, general opinion, vox populi: au tant d'auteurs, autant de termes et de définitions (*). Pas étonnant que socio logues et historiens eux-mêmes hési tent: attitudes, croyances, mentalités ou conscience collective, comme chez Durkheim, tout y passe. Mais après tout, peu importe ces définitions, forcément normatives. L'im portant est plus de savoir quand, pour quoi et comment l'on s'est mis à vouloir redéfinir ce quelque chose d'indéfinis sable.L'accord se fera sans peine pour dire que cela ne pouvait se faire dans un monde dominé entièrement par la phi losophie chrétienne primitive qui mit toute sa rhétorique au service de la ré solution de ce paradoxe: maintenir le lien social, l'idée d'un monde commun, tout en prêchant le refus du monde, en commandant à chacun de «s'occuper de ses affaires» (**). C'est cependant bien en le faisantque le capitalisme marchand et financier naissant va restaurer ce sur quoi se

(*) Selon Mona Ozouf, l'opinion publique ne trouve sa définition en français que dans l'édition de 1798 du Dictionnaire de l'Académie. Quant à l'opposition public/privé, elle n'apparaît que dans celle de 1835: la

voilà pourquoi public, qui peut

qualifier un lieu, un dépôt, un chemin, une femme, ne saurait qualifier les opinions (

(**) Hannah Arendt développe à ce propos cet apparent paradoxe déjà signalé selon lequel, pour que se restaure un domaine public, U faut que la politique assume une dimension transcendantale que la religion dénie à la vie sur terre, puisque seul le salut de l'âme est préoccupation commune (Arendt, 1961, p. 64 et sq).

notion d'opinion, écrit-elle, reste liée à celle de sentiment particulier: «(

)

)» (Ozouf, 1987, p. 81).

(30) Arendt, 1961, p. 48. (31) Arendt, 1961, p. 51.

(32)

Voir à ce sujet Jaume, 1987.

(33) Arendt, 1961, p. 49. (34) Ganochaud, 1980.

fondera plus tard la sphère publique bourgeoise. Habermas a bien décrit ce processus qui, dès le XlIPsiècle, crée un nouveau complexe d'échanges sociaux:

échanges de marchandises et échanges d'i nformations (35). Lent mouvement sout errain, qu'on découvre surtout en creux, dans la censure royale ou dans les con cessions faites aux puissantes corporat ions,entre deux mesures répressives pour contenir l'individu dans son rôle de producteur familial, quand déjà l'éc onomie dépasse l'échelle urbaine pour s'étendre au cadre national.

Inutile de paraphraser Habermas pour résumer en quelques lignes un itiné raire historique aujourd'hui sinon en tièrement connu, du moins bien bali sé:celui de la reconquête du droit au commerce, constitutif de la société bour geoise, d'une économie politique qui l ibère l'activité sociale du cadre restreint de Yoikos. Inutile également de reparler ici des salons littéraires, des sociétés savantes, du développement de la co

rrespondance privée puis de

Ce qu'il convient par contre de rappel er,parce qu'elle demeure, c'est la pré coce ambiguïté de cette opinion publi querenaissante, entité métaphysique autant que catégorie politique, on l'a dit, en même temps qu'objet de méf iance sociale et qu'objet de foi scientifi que. L'expression n'est pas encore entrée dans les dictionnaires qu'en effet on s'attache déjà à mesurer l'état de l'op inion publique. En 1745, le contrôleur général Orry adresse aux intendants de province un questionnaire principal ementdestiné au recensement des indi vidus et des biens. Rien de très

la presse.

teur: la pratique en est connue depuis plus d'un siècle. Ce qui l'est plus, par contre, c'est la dernière instruction donnée aux «enquêteurs»: «Vous ferez semer les bruits dans les villes franches de votre département d'une augmentation d'un tiers sur le droit des entrées. Vous y ferez

aussi semer les bruits, ainsi que dans le plat pays, de la levée d'une future milice de deux

Vous

hommes dans chaque paroisse (

).

recueillerez avec soin ce qu'en diront les habitants et vous en ferez mention dans l'état que le Roi vous demande» (36). Orry ouvre à l'étude de l'opinion une voie qui s'avérera féconde à un questionne menttoujours présent, auquel Rous seau déjà apportait réponse (l'opinion fermente), que Le Bon résoudra en par lant de contagion et Tarde d'imitation

(37).

On est en effet là devant l'une des pistes que va suivre, théoriquement et empiriquement, la réflexion sur cette notion d'opinion publique, jusqu'au fameux travaux de la psychosociologie américaine consacrés à la propagande, les deux termes étant souvent liés dans les publications jusqu'à une période récente, comme ils le sont au sens que la philosophie du XIXesiècle et la sociolo giedu siècle suivant mettent derrière des termes tels que «foule» ou «masse». L'enthousiasme révolutionnaire pour ce que Tocqueville appelait, dans De la démocratie en Amérique, le rationalisme cartésien spontané du peuple, cet enthou siasme est bien vite retombé. Le peuple n'a été qu'un bref instant - le moment d'une fête, pourrait-on dire pour para phraser Ozouf - rationnel par instinct, tribunal infaillible (*). L'opinion retourne à ce par quoi Rousseau l'avait parfois

(*)De toutes les métaphores utilisées pour parler de l'opinion publique, celle du tribunal {an unpaid and incorruptiblejudicatory,disaitBentham) estcertainementl'une des plus courantes. Elle renvoieaussi à une réalité. Comme l'écrit Moore (1984, p. 112), la punition du fautifétait, dans la sphère publique athénienne, l'acte unificateur par excellence de l'opinion. L'époque moderne l'a aussi compris, qui a fait du jury l'une des institutions propres à représenter la vox populi.

(35) Habermas, 1986, p. 25 et sq. 173. (36) Cité par Lecuyer, 1981, p.

(37) de Tarde, 1911 et 1922, Le Bon, 1906 et Lecuyer, 1981, p. 187.

24

définie: le préjugé. Même des sociolo guesd'encore bon renom s'y mettront. Tônnies, dans sa Kritik der ôffentliche Meinung, ne verra dans l'opinion qu'ir rationalité et pure émotivité, emboîtant le pas à des générations de philosophes, historiens et penseurs politiques du XIXe

siècle, qui pensent comme Hegel, dans ses Principes de la philosophie du droit, que le peuple, «dans la mesure où ce mot désigne une fraction particulière des memb resde l'Etat, représente la partie qui ne sait pas ce qu'elle veut» (38). La liste des dé fenseurs sceptiques des grands princi pesserait interminable; contentons-nous de citer Taine, qui retrouve les mots de Platon, le détour mythologique en moins, pourparler de l'état des cerveaux populair es,à la veille de la Révolution et s'ac- cordèr du bout des lèvres avec lui pour

dire que sans éducation

si cela prend du temps! ). Le chapeau qui énumère les paragraphes du chapit reIII, livre cinquième des Origines de la France contemporaine, parle de lui-même:

«Incapacité mentale - Comment les idées se transforment en légendes - Incapacité poli tique - Comment les nouvelles politiques et les actes du gouvernement sont interprétés - Impulsions destructrices -A quoi s'acharne la colère aveugle - Méfiance contre les chefs

( et Dieu sait

naturels», etc. (39). En justifiant a posteriori la fin de l'entracte révolutionnaire, Taine dit bien en fait ce que cachent les princi pesprofessés depuis près d'un siècle: la dêmokratia, c'est une affaire de temps. «Prenez le cerveau encore si brut de l'un de nos paysans contemporains, et retranchez- en toutes les idées qui, depuis quatre-vingts ans, y entrent par tant de voies, par l'école primaire instituée dans chaque village, par le retour des conscrits après sept ans de ser

vice,

livres, des journaux, des routes, des che mins defer, des voyages et des

par la multiplication prodigieuse des

(38) Qté par Stourdzé, 1972, p. 50. (39) Taine, 1877, p. 489.

tions de toute espèce. Tâchez devous figurez le paysan d'alors, clos et parqué de père en fils dans son hameau, sans chemins vic inaux, sans nouvelles, sans autre enseigne mentque le prône du dimanche, tout entier au souci du pain quotidien et de l'impôt, "avec son aspect misérable et desséché", n'osant réparer sa maison, toujours tour menté, défiant, l'esprit rétréci et, pour ainsi dire, racorni par la misère. Sa condition est presque celle de son boeuf ou de son âne, et il a les idées de sa condition. Pendant long temps il est resté engourdi; "il manque même d'instinct".» (40). Comme les dictionnaires du siècle passé, la littérature savante ou roma nesque est ainsi un passage obligé pour se prémunir encore d'une vision par trop idéalisée de la renaissance moderne de l'opinion publique. Les vieilles ambivalences demeurent. Il y a la doxa; il y a aussi l'opinion des poètes aux quels Platon fait appel pour qu'ils con damnent publiquement ce vice qu'est la pédérastie. Ceux auxquels nous attr ibuons trop vite de ne penser que politi que,raison, universalité, ont bien sou vent la tête ailleurs. L'opinion, c'est moins souvent cette religion civile dont parle Rousseau dans Du contrat social que tout bonnement la réputation, le juge ment des autres, même s'il est envisagé dans ses implications sociales ou politi ques. Il n'est certes guère étonnant de trouver dans Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos une telle acception de l'expression opinion publique. Il l'est plus d'en constater la perpétuelle pré sence chez les penseurs «politiques», depuis quelques siècles et pour long temps encore. A quoi pense ainsi Sha kespeare lorsqu'il imagine Henri IV réprimandant son fils, le futur Henri V, parce qu'il se montre trop souvent en mauvaise compagnie, lui rappelant que

(40) Taine, 1877, p. 489-490.

c'est à l'opinion qu'il doit sa couronne? (*) Machiavel recommande de même au Prince de ne pas négliger ce qu'il appelle commune opinione ou pubblica voce, bref de «soigner les apparences», les gens du commun n'étant sensibles qu'à cela (ce qui signifie, en passant, que la question d'une liaison entre opinion et légitimité n'apparaît pas, elle non plus, avec la disparition du pouvoir du sang). En ce même XVIe siècle, dans ses Essais, Montaigne, qui serait le premier, plutôt que Rousseau toujours cité, à avoir parlé d'opinion publique, y fait référence sur tout pour justifier le soin qu'il prend à s'habiller: la politique, c'est encore et d'abord la lutte d'un descendant de marchands de vins et de teintures pour le droit à ces signes de distinction so ciale dont le roi réserve encore le privi lège à la noblesse, par des lois somp- tuaires mesquines. Ne réduisons cepen dantpas l'apport de Montaigne à la connaissance des mécanismes de l'op inion à ces seules préoccupations vest imentaires. Ne lui doit-on pas encore l'aphorisme fameux sur la relativité de toute vérité qu'un accident de terrain peut convertir en erreur; l'idée aussi que l'homme peut bien penser ce qu'il veut en son for intérieur, sa vie publi quel'oblige à se rallier aux coutumes ou aux modes, à l'opinion des autres. De l'opinion entendue en premier lieu au sens de réputation, il sera encore question chez les philosophes politiques du XVIIe, comme Locke, tout autant que chez ceux du siècle suivant, comme Rousseau, que l'on crédite d'une toute autre conception du terme. Il ne vau drait guère la peine d'insister plus sur ce point, si cette assimilation de l'opi nion publique à une forme de contrôle social ne recelait pas d'autres ambiguït és,qui expliqueront les longues

tions à faire entrer les principes dans les faits, à s'en remettre à l'opinion pour gouverner le monde. JohnLocke pose le premier clairement la question. L'homme en société ne peut vivre en affrontant perpétuellement la désapprobation des autres: l'opinion des autres pousse au conformisme. Mais comme elle est auss i versatile, il est inutile d'en attendre une quelconque sagesse politique. David Hume sera bien le seul à juger avec un optimisme sans partage cette capacité des individus appartenant à une même nation à accorder leurs «humeurs» et leurs manières de penser, capacité en laquelle il situe la légitimité du pouvoir. C'est sur l'opinion qu'un gouvernement repose: la phrase inspi rerales «pères fondateurs» de la Const itution américaine (41). Bien d'autres seront moins affirmatifs. Rousseau, on l'a vu avec Arendt, voitdans la pression de l'opinion un dilemme majeur, la cause d'un conflit entre le privé et le public. S'il voit dans la volontégénéralele fonde ment de la société, au sens politique aussi bien que moral (la loi, dit-il dans Du contrat social, en est l'expression authentique), il n'en déplore pas moins que ce qui peut être bon pour tous ne le soit pas pour l'individu, dès lors que l'opinion, c'est aussi la réputation. Quand, dans une phrase toujours citée, il fait de l'opinion «la reine au monde», ne va-t-il ainsi pas jusqu'à affirmer que même les rois en sont les esclaves? Rousseau a parfois des accents d'un Sahlins - on revient à l'anthropologie - lorsqu'il oppose la liberté du sauvage aux tyrannies de la vie dans les sociétés policées. L'ataraxie du stoïcien, écrit-il, n'approche pas la profonde indifférence du primitif à tout ce qui l'entoure, car il faudrait pour cela «que ces mots, puissance et réputation, eussent un sens dans son

(*) J'emprunte cet exemple, ainsi que la plupart de ceux qui vont suivre, à Noelle-Neumann, 1984, p. 64 et sq.

(41) Noelle-Neumann, 1984, p. 74 et sq.

25

26

esprit, qu'il apprît qu'il ya une sorte d'hom mesqui comptent pour quelque chose les regards du reste de l'univers, qui savent être heureux et contents d'eux-mêmes sur le témoignage ď autrui plutôt que sur le leur

propre (

l'homme sociable toujours hors de lui ne sait

vivre que dans l'opinion des autres, et c'est, pour ainsi dire, de leurjugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence» (42). Tocqueville sera plus net encore, quand il s'agira de faire la part des choses, entre les lois de la conscience et les lois de l'opinion dont parle Rous seaudans l'Emile. Cette fois, c'est ce que Norbert Elias appellera autocontrainte et Richard Sennett autorépression qui est anticipé: la domination du qu'en- dira-t-on sur le quant-à-soi quitte un terrain ambigu, celui de la morale, pour concerner les structures culturelles, celles de la personnalité en public, et les struc tures politiques, le fonctionnement même de la démocratie. L'envers immédiat de cet individualisme moderne en lequel on a voulu voir le principe générateur d'une nouvelle nécessité, l'argumentat ion,c'est ce conformisme despotique auquel conduit le pouvoir reconnu à l'opinion majoritaire, que Tocqueville constate aux Etats-Unis. Parce que «la majorité (y vit) dans une perpétuelle adora tiond'elle-même» (43), écrit-il «Je ne con nais pas de pays où il règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de vérita bleliberté de discussion qu'en Amérique.

):

le Sauvage vit en lui-même;

). (

qu'il ne circulât en Espagne des livres con

traires

L'empiredelamajoritéfaitmieuxauxEtats-

Unis: elle a ôté jusqu'à la pensée d'en pu

L'inquisition n'a jamais pu empêcher

à la religion du plus grand nombre.

(44).

blier»

Avec Tocqueville se mettent ainsi en place les éléments d'un questionnement sur et d'une définition de l'opinion publique à la fois normatifs, descriptifs

(42) Rousseau, 1964, p. 192-193.

(43)

(44) Tocqueville, 1951, tome I, p. 266-267.

Tocqueville, 1951, tome I, p. 267.

et idéologiques, les uns encore reliés à une conception étroite du contrôle so

cial,

nelleset à l'organisation politique dans les démocraties, les derniers aux inte rrogations que celles-ci portent sur elles- mêmes. Etonnant mélange de vieilles interrogations, sorties de chez Platon, d'observations empiriques et d'intui tionsthéoriques que la sociologie ne redécouvre que depuis peu. On com prend son embarras (et le nôtre, lors qu'il faut trier tout cela). «Je vois clair ementdans l'égalité deux tendances», écrit-

il: «l'une quiporte l'esprit de chaquehomme vers des pensées nouvelles, et l'autre qui le réduirait volontiers à ne plus penser» (45). Cette opinion «qui mène le monde»(46), est-ce la raison, le savoir ou est-ce la croyance? La question, platonicienne dans sa forme, exprime tout le dilemme d'une époque, parce que «l'opinion commune est le seul guide qui reste à la raison individuelle chez les peuples démoc ratiques», mais aussi parce que cette opinion commune est faite de croyan cesque le public impose et «fait pénétrer dans les âmes par une sorte de pression immense de l'esprit de tous sur l'intell igencede chacun» (46). La réponse sera aussi partiellement empruntée à Pla ton, mais dans un vocabulaire qui rap pelle parfois une bien contemporaine sociologie: «L'expérience, les moeurs et l'instructionfinissent presque toujours par créer chez la démocratie cette sorte de sa gesse pratique de tous les jours et cette science des petits événements de la vie qu'on nomme le bon sens. Le bon sens suffit

au train ordinaire de la société^

les autres aux structures relation

)» (47).

Le marché aux idées

On quittera ici Tocqueville, non sans préciser que ce dernier débat est loin d'être clos. Habermas nous le rappelle:

(45) Tocqueville, 1951, tome II, p. 19. (46) Tocqueville, 1951, tome II, p. 18. (47) Tocqueville, 1951, tome I, p. 238 (souligné par nous).

pour les penseurs d'aujourd'hui, les communications de toute espèce en les quelles Taine semblait mettre ses es poirs ont failli à leur tâche. Comment former une opinion publique «я partirde

cette masse de penchants, d'idées confuses,

de points de vue

répandus par les media» (48)? Il n'y a plus dès lors que deux solutions: renoncer

au principe d'universalité et s'en remett

vulgarisés, tels ceux

reà des institutions ouvertes à une élite informée de citoyens (la véritable opi nion publique, douée de raison) ou, plus simple encore, considérer les élus comme incarnation de la volonté générale (49). Somme toute, parler d'opinion pu

blique,

contradictions du libéralisme, de ce qui

sépare les représentations qu'il a des principes sur lesquels il se fonde et les représentations qu'il se fait de la réalité sociale. La théorie démocratique a in venté le citoyen, comme l'écrit Offerlé (50), mais s'interroge sans cesse sur l'exi stence de celui-ci. Et cette impasse maj eure l'a conduite à un éclatement qui l'a obligée à bricoler une solution de remplacement à son modèle universel et rationnel de l'opinion, basé sur la confrontation publique des arguments, grâce notamment à cette autre invent ion,propre au XXe siècle, que sont ces deux institutions symboliquement quas

c'est aussi retracer l'histoire des

i équivalentes: l'isoloir, qui renvoie

l'opinion à la sphère privée et contre lequel a lutté une extrême-gauche qui croyait encore aux principes, et plus récemment bien sûr le sondage d'opi

nion, qui individualise lui aussi l'opi nion, sérialise les individus en postu lantque l'opinion publique n'est que la somme des opinions privées. On ne fera

ici qu'évoquer les sondages, pensum de

toute analyse en la matière. Précisons seulement qu'en rapprochant l'isoloir, introduit en France à la veille de la Première Guerre mondiale, et le son dage, officialisé par la création en 1938 de l'IFOP, nous rejoignons d'une cer taine façon Slávko Splichal et sa critique des critiques traditionnelles de l'empirisme: «II conviendrait de souligner que les méthodes concrètes de la recherche sur l'opinion publique n'ont pas intrins èquement un caractère antidémocratique mais que /'objet de la recherche lui-même, c'est- à-dire l'opinion publique, est le résultat

d'une évolution non démocratique et c'est précisémentà de telles évolutions que le but de la recherche est subordonné» (51). On pourrait dire aussi, dans un autre voca

bulaire,

et que le sondage mesure, c'est le pro cessus de serialisation de l'individu dont parlait Sartre dans sa Critique de la raison

dialectique (*). Mais nous n'en sommes pas encore là: il faut encore s'attarder sur l'inven tionpremière et sur un autre type de déconstruction du sens commun de la science, ce qui n'est pas là encore sans danger. Keane le dit justement: la crit iquede la fiction du citoyen omnicompétent, passage obligé de toute réflexion sur la genèse de la notion d'opinion publique, cette critique risque fort de se cons truire sur une autre fiction, celle d'une théorie démocratique classique et homogène (52). Et il faut encore parler de cet autre écueil vers lequel peut con duire la mise en parallèle critique, au jourd'hui courante, de cette théorie et de celle de l'économie politique libé rale. Dire que le citoyen omnicompét entde l'une et ce qui lui correspond dans l'autre, l'individu rationnel aussi

que ce que l'isoloir représente

(*) cf,Sartre, 1960, qui prend cet exempleduvote dans l'isoloir commeindice duprocessus plus général qu'il désigne sous ce terme -voir aussi à ce sujet Offerlé, 1986.

(48) Hennis, cité par Habermas, 1986, p. 248. (49) Habermas, 1986, p. 248-249. (50) Œ Offerlé, 1985.

(51) Splichal, 1987, p. 252. (52) Keane, 1982, p. 13 etp. 39-40, note 6. Voir aussi à ce sujet Keane, 1984.

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bien dans ses choix économiques que

politiques, sont une seule et même fi ction n'est peut-être pas faux en soi. Mais cela peut aussi dissimuler l'assujettiss ementpour certains déjà achevé du sys tème politique au marché, même si ce lui-ci ne fonctionne pas comme l'avait rêvé ceux qui un jour crurent découvrir cette étonnante prédisposition de l'homme à savoir faire toujours, en ce qui le concerne, le meilleur choix possi ble.Difficile, donc, de choisir ses mots pour dire que l'opinion n'est plus ce qu'elle n'a jamais été, tout en s'en rap prochant sur certains points. Aux deux extrêmes des positions théoriques en ce domaine, ne parle-t-on pas ici de «mark

etplace

produits politiques ? Ces précautions prises, il convient néanmoins de rappeler que c'est à la fois dans le vocabulaire de la philoso phiepolitique et dans celui de l'écono miepolitique qu'il faut aller chercher conjointement les définitions et les at tributs modernes de la notion d'opi nion publique. L'une et l'autre, on le sait, partent d'une notion commune (le souverain), d'un même espace (l'espace peuple/ nation chez Rousseau, l'espace du marché comme surface d'échange chez Adam Smith (53)). L'une et l'autre ont développé une même vision de l'échange social, où les notions de ratio nalité et d'individualisme occupent une place centrale. Mills est sans doute celui qui a mis le plus clairement à jour ces parentés. «L'idée d'opinion publique au XVIIPsiècle peut être mise en parallèle avec la notion économique de marché de libre concurrence. Ici, le public composé de cer cles de discussion, pairs couronnés par le Parlement; là, un marché de libre concur renceentre entrepreneurs. De la même fa çon que le prix est le résultat d'une

of ideas», là de clientèle et de

(53) cf. à ce propos Mairet, in Smith, 1976.

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(54) Mills, cité par Padioleau, 1981, p.

tion entre individus anonymes et de force égale, l'opinion publique est le résultat de la réflexion de chaque individu contribuant de par son poids à la formation générale de l'opinion» (54). Dire ainsi -ce qui est presque devenu conventionnel- qu'à la rationalité utili- tariste de Yhomo oeconomicus - corre spondcelle de l'électeur est un point de départ, peut-être aussi et sous une autre forme un point d'arrivée, mais n'est cependant pas d'un grand secours pour

comprendre le destin

telle que celle d'opinion publique. Certes -revenons à ce que nous venons d'appeler point d'arrivée- ce n'est pas que facilité anecdotique que de relever que les grands instituts de sondage d'opi nion ne sont souvent que des départe mentsd'organismes d'études de marc hé; que, surtout, la vieille relation en tre Yhomo politicus et Yhomo oeconomicus se retrouve théoriquement et méthodo- logiquement justifiée par la pratique majoritaire de ces instituts qui ont fait leur les principes de Yindividualisme méthodologique, de même que la défini tionque donne de l'opinion publique l'un des derniers en date des dictionnai resde sociologie: «Agrégation d'opinions individuelles semblables sur des problèmes d'intérêt public» (55). Le problème est là qu'il n'est pas du tout certain qu'entre le point de départ et le point d'arrivée il y ait cette filiation évidente qu'on veut bien nous faire croire. Ce sujet, «supposé totalement libre de toute appartenance de groupe, de classe, de nation et uniquement agi par des comportements rationnels» (56), est-ce bien le même - nous parlons là au niveau des représent ations- que celui imaginé au XVIIIe siè

cle, comme de trop faciles et trop rapi des sauts historiques semblent vouloir le faire croire? Rien n'est moins sûr.

d'une notion

(55) Boudon et al., 1989, p. 142

(56) Spire, 1983, p. 40

Entre-temps, la réalité s'est chargée de faire évoluer les théories, de nouvell esthéories ont aussi fait évoluer les réalités. Et c'est bien en cela que réside l'une des difficultés majeures qu'il y a à parler de l'opinion publique, dans une perspective nécessairement historique

et sociologique. Ce que l'on a seulement voulu dire ici, c'est qu'on ne peut re

penser

cette notion sans lui restituer,

dans tous ses aspects et dans leur super position, cette profondeur temporelle

propre à tous les objets des sciences sociales.

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