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ANNALES D'HISTOIRE SOCIALE

ques formules poliment précautionneuses) de tous les efforts tentés, au cours de ce siècle précisément, pour intégrer la connaissance des événe ments particuliers dans une science humaine plus vaste : efforts bien

timides encore, assurément, et bien incertains, mais dont nul

n'a

le

droit de dire, par avance qu'ils doivent être définitivement vains, ni,

moins encore, qu'ils soient sans beauté ; — enfin et surtout cette pré

tention

ment de considérer le développement de ses techniques. Rien de plu» légitime, certes, que d'étudier, par exemple, l'évolution des théories physiques ; fut-ce jamais en dehors de toute référence aux travaux du laboratoire ? En fermant ces deux volumes — lus, d'ailleurs, d'un bout à l'autre, avec un intérêt qui ne faiblit guère — on se prend, involontai rement,à rêver d'un parallèle à l'ancienne mode : un parallèle qui serait, probablement, un peu injuste, que je ne me charge pas, en tout cas,

de mettre à jour « l'esprit » d'une science, en refusant absolu»

d'écrire, mais qui, sous une apparence paradoxale, ne manquerait pas, peut-être, d'un certain fond de sérieux. Je l'intitule, en pensée : l'idée contre le Be griff. Il va de soi, du reste, que toutes les idées — c'est-à-dire les représentations adhérentes au concret et susceptibles d'orienter une

frontière des

action — ne sont pas, uniformément,

langues, ni les Begriffe, tous, de l'autre.

de

ce côté-ci

de

la

Marc Bloch

LE MOUVEMENT OUVRIER

= DE 1871 A 1936

M. Edouard Dolléans publie le second tome de son Histoire du mou vement ouvrier1. On vcit mieux encore, maintenant que l'ouvrage est achevé, l'ampleur et les difficultés de la tâche qu'il s'était proposée en un espace strictement limité : le mouvement ouvrier, dont l'importance croît

avec le développement de la grande industrie, déborde sut des faits et des institutions de plus en plus variés. Aussi M. Dolléans a-t-il jugé nécessaire, devant un sujet aussi complexe, d'user d'une méthode souple et de varier

ses angles de « prise de vues »

:

il

fait ainsi

appel,

tour à tour, à l'analyse

politique, à des documents variés et remarquablement choisis, enfin à des jugements et impressions psychologiques qui ont souvent la saveur de

l 'expérience personnelle .

tative

C'est là un des aspects les plus attachants de cet ouvrage. Toute ten pour restituer avec assez d'exactitude et de vie le mouvement ou contemporain était vouée à l'échec si elle ne s'accompagnait d'une

vrier

compréhension assez directe des milieux, des hommes et de leurs luttes. La figure et l'action de Pelloutier, celles d'Emile Pouget, de Victor Grif- fuelhes sont bien campées. L'auteur nous fait comprendre, ici, le rôle véritable des Bourses du Travail dont on a souvent négligé l'influence éduc ative, à la fois pour chaque militant et pour l'ensemble du mouvement ouvrier où elles devaient jouer le rôle d'écoles de gestion et d'administrat ion.Plus généralement, M. Dolléans sent avec beaucoup de justesse (et non

t.

X,

i. T. II, Í871-Í936. Paria, A. Colitt, 19З9 ; in-8°, Ы p. (Sur le t. I, cf. Annales,

IQ3S, p.

168.)

LE MOUVEMENT OUVRIER

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sans prédilection) le courant moral, réformateur dur mouvement ouvrier, et les débats suscités par ces tendances : les chapitres qu'il leur consacre offrent de vigoureuses synthèses auxquelles il sera désormais nécessaire de se reporter. Mais ce n'est là, après tout, qu'une face du mouvement ouvrier, desti née à s'amenuiser au fur et à mesure que se précipitent les transformat ionséconomiques et techniques au cours de la seconde révolution indust rielle. Comment les préoccupations éducatives auraient-elles pu être encore

aussi sensibles, à la veille de 1914, à Thème où, se conjuguant, les menaces de l'impérialisme et les bouleversements des métiers par le travail en grande série rendaient nécessaire une réadaptation du syndicalisme aux nouvelles conditions sociales ? N'est-ce pas là un des buts que se propo

saient les « minoritaires » groupés autour de Merrheim et de la

vrière

Vie ou

?

En France comme ailleurs, il est indispensable d'analyser la seconde révolution industrielle et ses contrecoups sur le mouvement syndical. Aux Etats-Unis, ceux-ci apparaissent, comme grossis, à travers la dimension et la brutalité singulières des mutations. Vers 1880 surgit la production en

série dont les progrès, dès 1900, sont considérables. C'est aussi de cette époque que date une modification de la mentalité ouvrière répercutée dans l'« American Federation of Labor » : les anciens syndicats, formés de mét iers où dominaient les compagnons, dont la prééminence s'était maintenue dans la « petite série », sont peu à peu menacés рат l'intrusion des ma

nœuvres et des ex-professionnels

ceux-ci apportent un esprit tout différent, plus combatif, réaliste, révolu

« dégradés » par les tâches parcellaires :

tionnaire.

qu'on en trouverait d'analogues, en France et particulièrement dans la

décade précédant la guerre. En gros, il ne nous paraîtrait pas inexact de

à

Sans pouvoir ici insister sur ces influences, il nous semble

prédominance

du

« travail

parler d'une étape correspondant à la

l'unité », où le syndicalisme est encore imprégné de certaines idéologies héritées de l'artisanat ; et d'une autre, où la grande série, l'irruption d'une armée de manoeuvres dans les ateliers rationalisés, la « dégradation » de beaucoup de métiers qualifiés, la décadence de l'apprentissage en atelier se traduisent par des courants nouveaux dans le syndicalisme. La scission

d'après-guerre, et certaines tendances persistant, aujourd'hui encore, dans la C. G. T. reconstituée mériteraient d'être examinées sous cet angle. Ce n'est pas un de ceux que M. Dolléans a choisis ; son ouvrage se

présente donc, avant tout, comme une histoire de la conscience de classe ouvrière et de ses conflits, envisagés en soi et non dans leurs liens avec le milieu social, économique et technique. C'est là une limitation qu'on doit

de huit

cents pages, d'inclure plus de substance vivante et de faits. L'Histoire du

Mouvement ouvrier, écrite avec couleur, aisance, et où se rencontrent, en une alliance heureuse, l'information solide et la compréhension sympathi quedu sujet, est une très utile et remarquable réalisation.

constater.

Ceci dit,

il était difficile,

en deux volumes et moins

Georges Friebmann