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Bernard Stiegler

Entretien avec Catherine Portevin


Télérama du 6 au 12 juin 2009

C’est la bonne nouvelle de ces temps de crise, l’innovation innove ! Quelque chose semble
mourir : le système capitaliste consumériste qui, à force d’avoir détourné le désir et la création en
pulsions d’achat, a fabriqué des sociétés démotivées, autodestructrices. Mais quelque chose d’autre est
en train de naître : une innovation non plus conçue par le haut, par des ingénieurs du marketing,
mais émergeant de réseaux, d’échanges de savoirs, d’amateurs passionnés. En quelques années, les
nouvelles technologies de l’information et de la communication ont renversé le modèle de l’innovation.
Infatigable penseur du monde moderne, le philosophe Bernard Stiegler est au cœur de la construction
de cette “économie de la contribution” (il publie ces jours-ci Pour une critique de l’économie
politique). Avec l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) qu’il a fondé au Centre Pompidou, à
Paris, il réfléchit aux industries culturelles de demain. Dans l’association Ars Industrialis, il a
réuni un réseau international de compétences ( intellectuels, artistes, scientifiques, ingénieurs,
banquiers…) pour penser une “politique internationale des technologies de l’esprit”. Pour lui, une
seule voie pour l’innovation : l’intelligence collective.

L’innovation a une histoire, liée à celle de l’entreprise, de l’industrie, des


technologies de pointe. Quand l’innovation a-t-elle été … inventée ?
J’aime situer sa naissance vers 1780. Cette année-là, en Angleterre, deux
personnages se rencontrent : l’ingénieur James Watt, qui a donné son nom à l’unité
de mesure de la puissance et mis au point la première machine à vapeur exploitable,
et l’entrepreneur Matthew Boulton. De la rencontre entre l’ingénieur et
l’entrepreneur va naître l’économie industrielle. En effet, ils créent ensemble une
entreprise où ils développent ce qui va devenir les machines-outils. Boulton a très
vite compris que l’industrie allait connaître avec le machinisme de perpétuelles
transformations. L’économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) théorisera les lois du
changement économique cent ans plus tard. Mais c’est dès la fin du XVIIIe siècle que
commence l’ère industrielle de l’innovation permanente. L’innovation caractérise en
cela la société moderne et elle est rendue possible par l’apparition de la technologie.

Qu’est-ce qui distingue invention et innovation ?


Il n’y a pas d’innovation sans invention, mais il existe beaucoup d’inventions
qui ne produisent aucune innovation. L’innovation consiste à socialiser des
inventions technologiques, elles-mêmes issues de découvertes scientifiques. Innover,
c’est produire du nouveau (méthodes, objets, services) pour l’installer sur un marché.
Et la guerre économique se livre sur ce terrain de l’innovation. France Télécom a
largement contribué à établir la norme GSM (en téléphonie mobile), mais c’est Nokia
qui l’a socialisée, donc qui a été innovante. Le Cent ( Centre national d’études des
télécommunications) ancêtre d’Orange Labs, était un des meilleurs laboratoires de
recherche au monde. Mais en France, où il y a d’excellents chercheurs, le
management ne sait pas valoriser la recherche – le nez collé sur le court terme, il
accuse d’autant plus les chercheurs de conservatisme qu’il manque de vision de
l’avenir et refuse de prendre des risques.

Quels sont les risques de l’innovation


Selon Jeremy Rifkin, dans la seule année 1995, Sony a produit cinq mille
produits nouveaux. La plupart ont disparu très vite. Pour innover industriellement,
c’est-à-dire sur des marchés mondiaux, il faut être capable de risquer dans la
recherche et le développement beaucoup d’argent, et souvent à parte. Mais lorsqu’il y
a des gains, ils constituent l’avantage concurrentiel – c’est-à-dire le nerf de la guerre
économique.

Mais ce modèle d’innovation n’est-il pas à bout de souffle, à force de


courir après une technologie qui change de plus en plus vite ?
Ils l’est pour plusieurs raisons. La première, en effet, est l’accélération
exponentielle du changement technologique – c’est aujourd’hui le plus rapide qui
gagne le marché. Cette accélération tend à fragiliser la société qui n’a plus le temps de
faire de cette innovation technologique un apprentissage social, c’est-à-dire un
nouveau savoir-vivre. En plus, si Sony est en train de mettre au point un nouveau
procédé, il y a toutes les chances pour qu’en Californie ou ailleurs quelqu’un travaille
sur un sujet proche. C’est alors le marketing qui fait la différence en imposant une
nouvelle pratique sociale sous le nom d’un marque et par un véritable matraquage
psychologique. Cette concurrence effrénée est le signe d’un autre essoufflement, que
Karl Marx avait en partie anticipé, en disant que la compétition économique
conduisait à la baisse tendancielle du taux de profit et que le capitalisme n’y survivrait
pas. Il n’avait pas prévu cependant qu’après le modèle productiviste du XIXe siècle
d’autres modèles de production et de socialisation de l’innovation seraient inventés,
en particulier par Henry Ford aux États-Unis, et qui allaient conduire au
consumérisme.
En quoi le fordisme a-til résolu les problèmes du capitalisme ?
Ce modèle industriel, en inventant la figure du consommateur, permet de
résoudre – très provisoirement – le problème du chômage par une production de
masse profitant à tout le monde, y compris aux travailleurs. Dans le modèle du XIXe
siècle, celui qu’illustrent les romans de Dickens, les prolétaires n’avaient aucun
pouvoir d’achat. Ils avaient seulement, comme disait Marx, la possibilité de
renouveler leur force de travail : à peu près de quoi se nourrir très mal dans leur
taudis et y faire des enfants qui, lorsqu’ils survivaient, fournissaient la nouvelle main-
d’œuvre. Avec Ford, les États-Unis ont inventé le fameux “mode de vie américain”
qui repose sur une nouvelle organisation de l’innovation : il ne s’agit plus seulement
de mettre au point de nouveaux produits, mais de nouvelles manières de les vendre à
tous, et dans le monde entier. Autrement dit, le marketing est consubstantiel à cet âge
de l’innovation. Le marketing a d’abord été pensé par Edward Bernays, un neveu de
Freud, inventeur des public relations. Avec les théories de son oncle, Bernays a pu
conceptualiser en économie la différence entre le besoin et le désir. Si, en 1992, vous
demandez à la population française si elle est prête à s’acheter un téléphone portable
et à s’abonner au service qu’il requiert, elle répond négativement : cela ne correspond
à rien dans son mode de vie. Les populations sont structurées par des systèmes
sociaux quoi tentent de résister aux changements. Edward Bernays, qui l’avait
compris, savait aussi qu’on ne transforme pas le comportement des individus en
s’adressant à leur raison ou à leur conscience pour des "besoins" qu’ils n’ont pas,
mais en captant leur attention pour détourner leur désir – ce que Freud appelle leur
“énergie libidinale” – vers les marchandises. L’innovation associée au marketing pour
capter le désir constitue dès lors l’économie libidinale capitaliste.

Vous en êtes un critique virulent, puisque, selon vous, le consumérisme


a finalement détruit tous nos repères sociaux…
Pour innover, il faut sans cesse conquérir des marchés, si bien que tout devient
marché. Or, généralement, ce qui fait la valeur de la vie (aimer quelqu’un, admirer
une œuvre, défendre une idée…) n’a pas de prix : les objets du désir sont par
structure infinis, c’est-à-dire incalculables. En les soumettant au marché, on détruit le
désir, qui est réduit à un calcul. Cela produit une société démotivée, qui a perdu toute
confiance en elle, où il n’y a plus de relations sociales, et où triomphe le contraire du
désir, à savoir la pulsion :la guerre de tous contre tous, une société policière, comme
tend à le devenir la société sarkozyenne. Une société très dangereuse.
N’est-ce pas la consommation elle-même qui fait problème
aujourd’hui ?
En effet, le modèle économique de cette innovation n’est plus viable puisque la
consommation y est soutenue par des moyens toxiques : le surendettement organisé
fabrique des consommateurs irresponsables, accros et honteux de l’être. Nous savons
que le consumérisme détruit notre santé et la planète. Nous rejetons des déchets
polluants qui compromettent l’avenir de nos enfants out en lésant les milliards de
gens qui crèvent de faim dans le monde… Le temps est bien fini du rêve américain,
qui promettait bonheur et progrès pour tous par le marché : tout cela aboutit à la
crise de 2008. Cent ans après le succès de la Ford T, le fordisme est épuisé, et le
consumérisme apparaît pour ce qu’il est : une mécroissance.

Sombre tableau ! Quelle innovation est encore possible ?


Un nouveau modèle d’innovation est en train de s’inventer : on est passé d’un
processus hiérarchique, produit par le haut, pour redescendre vers les applications, à
l’"innovation ascendante". Les technologies numériques ont permis ce renversement.
Une véritable infrastructure de la contribution se développe depuis vingt ans via
Internet, où il n’y a plus des producteurs d’un côté et des consommateurs de l’autre,
mais toutes sortes de "contributeurs". C’est ainsi que se forme un nouveau modèle
industriel, celui d’une "économie de contribution". Apparu dès les années 1990
d’abord avec les logiciels gratuits, il s’est étendu à d’autres domaines avec les médias
numériques. L’encyclopédie en réseau Wikipédia, qui devient un passage obligé pour
tout utilisateur d’Internet, en est un exemple frappant. Quelles que soient les critiques
que l’on peut en faire, Wikipédia a conçu un système d’intelligence collective en
réseau auquel contribuent des millions de gens.

Est-ce que parfois, avec ces systèmes participatifs, on ne se paye pas de


mots ?
Disons "contributifs" plutôt que "participatifs" – ce terme ayant été galvaudé
par le populisme rampant. La duplicité de ces technologies est évidente : elle
appartiennent au genre de ce que les Grecs appelaient des pharmaka, qui sont des
réalités à double face, à la fois des remèdes et des poisons. Platon montre dans Phèdre
que l’écriture est un pharmakon qui, entre les mains des sophistes, devient le poison
qui impose les clichés du "prêt-à-penser". Mais c’est aussi l’écriture qui fonde la
rationalité mathématique et scientifique aussi bien que le droit public, l’histoire et la
géographie. Cela suppose cependant un projet de civilisation, en l’occurrence la
culture occidentale. À l’époque des technologies industrielles numériques, une
nouvelle culture émerge, qui appelle l’invention d’une nouvelle civilisation.
Que pensez-vous de ce qu’on appelle l’"économie créative" ?
Depuis la fin du XXe siècle, cette démotivation dont nous avons parlé à propos
des consommateurs affecte tous les acteurs économiques, aussi bien les producteurs,
les concepteurs, les investisseurs que les populations auxquelles ils s’adressent. La
spéculation a détruit l’investissement, c’est-à-dire la motivation créative à l’origine de
l’innovation durable. C’est pour lutter contre cet état de fait que se mettent en place
depuis quelques années les économies créatives promues par John Howkins ou
Richard Florida. Il s’agit de remettre en marche la machine à innover. En clair,
rassembler sur des territoires privilégiés (des "clusters") artistes et ingénieurs,
musiciens et managers (une "creative class") pour former une sorte de bouillon de
culture.
Le problème de ces économies créatives est que celles-ci restent pensées dans
le modèle consumériste : on cherche à utiliser les talents des "créatifs" pour lutter
contre la débandade de la consommation. Or, c’est aussi pour retrouver le désir, pour
construire une société créative, qu’une partie croissante des jeunes générations
s’éloigne progressivement du modèle consumériste, rejette un modèle qui ne la fait
plus du tout ni rêver ni désirer, et s’engage dans des pratiques contributives
singulières que le marketing tente évidemment de récupérer. Je pense que cette
économie de la contribution est le véritable enjeu d’une société créative, bien au-delà
de la supposée "creative class".

Comment, dans le domaine culturel, un système contributif peut-il


fonctionner ?
Les industries culturelles ont fabriqué un consumérisme culturel qui est
incompatible avec une véritable expérience artistique et intellectuelle. Nous voyons
donc apparaître là aussi, avec les nouvelles technologies culturelles, d’autres
comportements face aux œuvres, aux arts et aux savoirs sous toutes leurs formes.
Des communautés de passionnés se forment, échangent des savoirs et reconstituent
une faculté de juger. Le public est la nouvelle avant-garde : c’est lui qui inventera les
institutions culturelles de demain. Dans cet esprit, nous avons développé à l’Institut
de recherche et d’innovation le logiciel Lignes du temps, qui est désormais en usage
dans des universités et des écoles d’art du monde entier. Ce logiciel permet d’analyser
des films (ou d’autres œuvres, spectacles, colloques…) et de constituer un appareil
critique autour duquel se forme un réseau de cinéphiles. Il y a cinquante ans, la
politique culturelle de Malraux était destinée à former des mateurs d’art, et non des
consommateurs de culture. Les technologies culturelles et l’économie de la
contribution revalorisent cette figure de l’amateur – c’est-à-dire du public capable de
discerner et d’apprécier.

Cette économie de la contribution peut-elle durablement fonctionner si


la contribution n’est pas rémunérée, fût-elle produite avec la passion de
l’amateur ?
Je soutiens une vieille idée défendue par le plus libéral des libéraux, Milton
Friedman : le revenu minimum d’existence. Idée qui a été relancée par André Gorz et
que promeuvent en ce moment Olivier Aubert, Maurizio Lazzarato et Yann Moulier-
Boutang. Ils prennent l’exemple de l’abeille, qui produit du miel, mais dont la valeur
tient bien plus à sa fonction de pollinisation, qui permet la reproduction de végétaux,
la nourriture des animaux et notre propre survie… Aujourd’hui, de plus en plus de
contributeurs créent une valeur qui ne s’évalue pas sur le marché mais qui permet aux
autres activités économiques de se développer. Cette "pollinisation" doit être
rémunérée et mutualisée. Einstein aurait dit que l’humanité mourra d’avoir détruit les
abeilles. Devenons collectivement plus intelligents pour ne pas en arriver là.