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RWANDA:ON NE PEUT PLUS SE TAIRE

n.c.

Lundi 10 septembre 1990

Rwanda:

on ne peut plus

se taire

Le président du Rwanda, le général-major Juvénal Habyarimana, se veut, c'est notoire, le seul


homme fort du pays. La répression organisée sous son égide crée une situation d'impasse dans
laquelle le peuple se demande si d'autres leaders pourront jamais se manifester.

A vrai dire, quel est le noeud du problème? Le président Habyarimana se dit en faveur de la
liberté d'opinion et pour ce qu'il appelle la démocratie «responsable». Cela signifie qu'il tolère tout
à condition qu'on élude soigneusement certains sujets comme le régionalisme, l'ethnisme et le
favoritisme en général. Ces sujets touchent en effet au coeur de sa politique basée sur ce qu'il
appelle «Équilibre régional et ethnique», euphémisme pour désigner ce qui est en fait un
déséquilibre.

Plusieurs faits illustrent la détermination du régime du président Habyarimana à écarter tout


esprit progressiste et à museler toute dénonciation du déséquilibre régional et ethnique ainsi que
de la corruption sous toutes ses formes. A titre d'exemple, on peut citer le décès suspect de
l'abbé Silvio Sindambiwe, ancien rédacteur d'un journal catholique («Kinyalateka»), harcelé à
plusieurs reprises pour avoir réclamé plus de justice sociale; autre cas similaire: celui de Mlle
Félicula Nyiramutarambyrwa, ancienne député du sud qui avait été maintes fois «intimidée» pour
son opposition au déséquilibre régional. Ces deux innocents sont morts dans des «accidents» de
circulation, écrasés en fait par des camions... téléguidés.

L'on pourrait également évoquer le sort de deux parlementaires du sud très actifs et estimés. Le
premier, M. Félicien Gatabazi, ancien ministre et député, avait été accusé de détournement mais
le Conseil des députés ayant refusé de voter pour la suppression de son immunité, il fut contraint
de démissionner pour «racheter» son épouse emprisonnée à sa place. L'accusation se fondait
sur la mauvaise gestion de biens publics mais le motif réel était que le colonel Aloyo Nsékalijé,
ministre-député de la région du président à l'époque (Nsékalijé n'est plus ministre pour la simple
raison que la famille au pouvoir depuis 1973 est actuellement divisée) voulait la tête de Gatabazi,
le ministre très audacieux du sud, le seul qui osait dire «non». Il en a été de même pour Frédéric
Nzamurambaho, ancien ministre-député qui, ayant été réélu par le Congrès préfectoral, fut obligé
par le parti à retirer sa candidature en l'absence pourtant de toute accusation officielle à son
encontre.

Plus déplorable encore est aujourd'hui la traque permanente des journalistes. Dernièrement, la
Cour de sûreté de l'État a condamné deux journalistes éditeurs de publications très populaires
(les journaux «Kanguka» et «Kangura»). Ces deux journaux s'étaient risqués à aborder les
problèmes les plus fondamentaux qui handicapent le développement national. Leur arrestation a
été d'autant plus vivement ressentie par la population qu'elle a entraîné la disparition de leurs
journaux.

Dans ce même contexte d'étouffement de toute discussion des vrais problèmes, il faut encore
mentionner la condamnation de Valens Kajeguhakwa, intellectuel commerçant, propriétaire de
l'Entreprise rwandaise des pétroles, une entreprise largement représentée sur tout le territoire.
L'intéressé est cependant originaire de la même préfecture que le président mais il est Tutsi... Il
est accusé entre autres d'avoir abordé le problème des réfugiés et l'écart souvent injustifié entre
riches et pauvres, dans une interview qu'il a accordée au journal «Kanguka».

En guise de conclusion, après l'indépendance, le Rwanda a vécu une période de réalisme au


cours de laquelle le peuple était amené à débattre de ses problèmes socio-économiques et
politiques. Le cours de l'histoire a justifié à un certain moment (coup d'Etat militaire de 1973)
l'introduction d'un système autoritaire qui oblige actuellement tout le monde à faire bloc et à éviter
toutes les remises en question qui, prétendument, entraîneraient des conflits. Cependant, une
telle période, celle de l'unanimisme par la terreur, ne peut persister indéfiniment, car la réaction
toute naturelle de ceux qui se sentent brimés est de se plaindre. C'est au recouvrement de ses
droits les plus élémentaires que le peuple rwandais aspire. Aujourd'hui, de bonnes raisons
existent pour espérer que la fin du règne de Mobutu précédera de très peu le départ du président
Habyarimana rendant dès lors caducs les pactes de protection mutuelle entre les familles des
deux présidents.

JAPHET SARAMBUYE

Membre d'un groupe de réflexion issu de la communauté rwandaise de Belgique

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