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Le savant et le politique (1919)

Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Bibliothèques 10/18, 2000, 223 pages, ISBN : 2-264-02535-2.

I. Le métier et la vocation de savant.

A) Un hasard aveugle :

Les grands instituts de science sont devenus des entreprises du capitalisme d’Etat. Certes cela amène des avantages techniques mais il y a maintenant une grande différence entre le chef de cette grande entreprise et le vieux style du professeur titulaire, et l’on voit apparaître comme partout ailleurs où s’implante une entreprise capitaliste, son phénomène spécifique qui aboutit à « couper le travailleur des moyens de production ». Une chose cependant n’a pas changé c’est l’importance due au hasard. Beaucoup de médiocres jouent un rôle considérable dans l’université. La raison s’en trouve dans les lois même de l’action concertée des hommes. Ce qui en devient étonnant c’est surtout le nombre considérable de nominations qui sont justifiées. Il faut posséder des qualités de savant et de professeur, deux choses qui vont rarement ensemble. La qualité du savant est impondérable. L’éducation scientifique est une affaire d’aristocratie spirituelle. La tâche pédagogique décisive consiste à exposer les problèmes scientifiques de telle manière qu’un esprit non préparé puisse les comprendre et se faire une opinion propre.

B) La science et l’inspiration :

La science est parvenue à un stade de spécialisation jamais atteint auparavant. De nos jours une œuvre importante est toujours une œuvre de spécialiste. On ne force pas l’inspiration. Il faut que l’idée exacte vienne à l’esprit du travailleur sinon il ne sera jamais capable de produire quelque chose de valable. Or elle ne vient souvent qu’après un travail acharné. Dans les sciences, l’intuition est aussi importante que dans l’action pratique et dans l’art. Le processus psychologique est le même. Les intuitions scientifiques dépendent de « dons » qui nous sont cachés. Cela entraîne deux idoles : la « personnalité » et l’ « expérience vécue » (p.85). Elles ont entre elles des liens étroits. Les « expériences vécues » sont ce que nous cherchons tous avec ferveur à nous fabriquer, persuadé que cela constitue une attitude digne d’une personnalité, en cas d’échec on se donne au moins l’air de posséder cette grâce. Mais la véritable « personnalité » est exprimée par celui qui met tout son cœur à l’ouvrage et rien qu’a cela, il s élève ainsi à la hauteur et à la dignité de la cause qu il veut servir. Le problème se pose de la même manière pour l’artiste, mais si le travail scientifique est solidaire d’un progrès, dans le domaine de l’art au contraire il n’en existe pas, du moins en ces termes.

C) Le désenchantement du monde :

En pratique, la rationalisation intellectualiste que nous devons à la science ne signifie pas que nous avons une connaissance générale croissante des conditions dans les quelles nous vivons. Simplement nous croyons qu’à chaque instant « nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu’il n’existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie ; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision.» (p.90). Cela revient à « désenchanter le monde ». L’intellectualisation signifie ce recours à la technique et à la prévision, à la différence du monde enchanté du sauvage qui croit en l’existence de puissances qu’il peut maîtriser par des moyens magiques. Ce processus de désenchantement a-t-il un sens qui dépasse la pure pratique et la pure technique ? Tolstoï nous dit que pour l’homme civilisé la mort n’a pas de sens. En effet plongée dans le progrès (donc dans l’infini) la vie individuelle du civilisé ne semble plus avoir de fin. Avant les hommes pouvaient se dire satisfaits de leur vie parce qu’ils étaient installés dans un cycle organique, à leur mort, elle leur avait apporté tout le sens qu’elle

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pouvait leur offrir. L’homme civilisé placé dans une civilisation qui s’enrichit continuellement de pensées, de savoirs et de problèmes, peut se sentir « las » de la vie et non pas comblé par elle. Il ne peut saisir que du provisoire et jamais du définitif. C’est pourquoi la mort à ses yeux est un évènement qui n’a pas de sens, tout

comme la vie n’en a plus non plus. Du fait de sa « progressivité » dénuée de signification, la vie elle-même devient un évènement sans signification. La jeunesse perçoit alors les constructions intellectuelles de la science comme un royaume d’abstractions artificielles s’efforçant de recueillir la sève de la vie réelle, mais sans jamais réussir. Il existe deux grands instruments du travail scientifique :

1. le concept, découverte importante formulée par Platon. On crut qu’il suffisait de découvrir le concept

de Beau ou du courage pour en comprendre l’être véritable.

2. l’expérience rationnelle élevée par la Renaissance en un principe de la recherche comme telle, elle

devint le moyen d’une expérience contrôlée et rendait possible la science empirique. Pour la Renaissance elle représentait le chemin vers le vrai, conduisant vers la vraie nature. Or c’est l’inverse qui semble vrai aujourd’hui. La présupposition fondamentale de toute vie en communion avec Dieu pousse l’homme à s’émanciper de l’intellectualisme de la science : cette aspiration devient l’un des principes utilisés par la jeunesse portée vers l’émotion religieuse ou en quête de l’« expérience vécue » en général. Bien qu un optimisme naïf ait pu célébrer la science – c'est-à-dire la technique de la maîtrise de la vie fondée sur la science – comme le chemin qui conduirait au bonheur, on peut reprendre, pour lui répondre, la critique dévastatrice de Nietzsche sur ces « derniers hommes » qui « ont encore découvert le bonheur ».

D) La science comme vocation :

Pour Tolstoï la science n’a pas de sens, elle ne nous donne pas de réponse pour savoir comment vivre. En quel sens alors ne nous donne-t-elle « aucune » réponse ? Tout travail scientifique suppose toujours des présuppositions :

1. la validité des règles de la logique et de la méthodologie qui forment les fondements généraux de notre orientation dans le monde.

2. une valeur en soi au travail scientifique, c'est-à-dire qu’il vaut la peine d’être connu. Or les sciences échappent à toute démonstration par des moyens scientifiques. Nous sommes contraint d’accepter ou de refuser cette présupposition suivant nos prises de position personnelles à l’égard de la vie. Personne ne peut démontrer la présupposition d’une valeur en soi de la science. Si elle en a une c’est seulement en tant qu’elles représentent une « vocation ».

En effet, on ne peut pas prouver que le monde dont elles font la description mérite d’exister, qu’il a un « sens » ou qu’il n’est pas absurde d’y vivre. Toutes les sciences de la nature nous donnent une réponse à la question :

que devons nous faire si nous voulons être techniquement maître de la vie ? Mais elles ne peuvent solutionner celles-ci : cela a-t-il au fond un sens ? Devons nous et voulons nous être techniquement maître de la vie ?

Exemple du médecin. Le devoir du médecin consiste dans l’obligation de conserver la vie et de diminuer autant que possible la souffrance. Grâce aux moyens dont il dispose il maintient en vie le moribond, même si celui-ci l’implore de mettre fin à ses jours. La médecine ne pose pas la question de savoir si la vie mérite d’être vécue et dans quelles conditions.

Exemple de l’esthétique. La question « devrait il y a avoir des œuvres d’art ? » est écartée au profit de la présupposition de l’œuvre d’art, l’esthétique se propose donc simplement de rechercher ce qui conditionne la genèse de l’œuvre d’art.

Exemple du droit.

Ce que ne doit pas faire un professeur : imposer à son auditoire une quelconque prise de position, la politique n’a pas sa place dans la salle de cour d’une université, ni du côté des enseignants ni des étudiants. Il s’agit d’analyser scientifiquement des structures politiques et des doctrines de partis, et non de prendre des positions pratiques. Chaque fois qu’il fait intervenir son propre jugement de valeur, il n’y a plus de compréhension intégrale des faits.

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Ce que doit faire un professeur : parvenir à soumettre des phénomènes aux mêmes critères d’évaluation par tous, du catholique à l’athée, et même si c’est impossible, il doit en avoir l’ambition et se faire un devoir d’être utile à l’un et à l’autre. Certes un catholique sera forcément en opposition avec le professeur en ce que la science refuse la soumission à une autorité religieuse. Mais le croyant connaît les deux positions. Cette science sans présuppositions exige de sa part le simple souci de reconnaître que le cours des choses doit être expliqué sans l’intervention d’aucun élément surnaturel auquel l’explication empirique refuse tout caractère causal. Il doit apprendre à ses élèves à reconnaître qu’il y a des faits inconfortables, c'est-à-dire désagréables à l’opinion personnelle d’un individu. Il s’agit là d’une « œuvre morale » (p105). Il faut qu’il reconnaisse également que divers ordres de valeurs s’affrontent dans le monde : par exemple une chose peut-être belle non seulement parce qu’elle n’est pas bonne mais précisément par ce en quoi elle n’est pas bonne (Les fleurs du mal de Baudelaire). On ne peut trancher scientifiquement la question de la valeur, cf. Mill : lorsqu’on part de l’expérience pure on aboutit au polythéisme, de même qu’il existe plusieurs cultures incomparables, il existe différents dieux qui se combattent et sans doute pour toujours. Exemple du chrétien qui « n’oppose pas de résistance au mal » ou encore la parabole des deux joues, ce n’est pas réfutable scientifiquement et pourtant il est clair que ces préceptes évangéliques font l’apologie d’une

éthique qui va contre la dignité. Suivant les convictions profondes de chaque être, l’une des éthiques prendra le visage du diable, l’autre celle du dieu et chaque individu aura à décider, de son propre point de vue, qui est dieu et qui est diable. La religion catholique se voulait la vérité une et apostolique en vue d’une morale pour tous, mais aux prises avec la réalité de la vie, elle s’est vue contrainte de consentir peu à peu à des compromis dont nous a instruit l’histoire : « Tel est le destin de notre civilisation : il nous faut à nouveau prendre conscience de ces déchirements, que l’orientation prétendue exclusive de notre vie en fonction du pathos grandiose de l’éthique chrétienne avait réussi à masquer pendant mille ans » (p108). L’erreur de la jeunesse : attendre du professeur autre chose que « des analyses et des déterminations de faits », en ce cas elle cherche en lui un chef et non un professeur (deux choses qu’il ne faut pas confondre). Il ne faut pas oublier que la valeur d’un être humain ne dépend pas fatalement de ses qualités de chef, sans

En

tout cas, les dispositions qui font d’un homme un savant éminent et un professeur d’université ne sont pas les mêmes que celles qui pourraient faire de lui un chef de la conduite pratique.

compter que les individus qui se prennent pour les chefs sont en général les moins aptes à cette fonction

E) L’apport positif de la science à la vie pratique :

C’est le problème de la vocation de la science en elle même :

1.

la science met à notre disposition des connaissances pour dominer techniquement la vie par la précision (aucune différence avec la marchande de légumes)

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elle apporte des méthodes de pensées, c'est-à-dire des instruments et une discipline (ce que n’apporte pas une marchande de légumes mais elle reste un moyen de s’en procurer)

3.

elle contribue à une œuvre de clarté, elle est un moyen d’indiquer clairement qu’en présence de tel ou tel problème de valeur qui est en jeu, les différentes positions que l’on peut pratiquement adopter. En outre, elle permet d’indiquer quelles sont les conséquences subsidiaires auxquelles il faudra consentir en vue de telle ou telle fin (problème qui concerne tout technicien lorsqu’il s’agit de choisir un moindre mal, mais avec une différence toutefois : le but est donné préalablement au technicien, alors que pour les problèmes fondamentaux de la science, le but n’est pas donné a priori).

4.

elle doit permettre aux savants de dire (en toute conviction) que tel parti adopté dérive de telle vision dernière du monde. Une prise de position peut dérive de plusieurs visions du monde différentes entre elles. « La science vous indiquera qu’en adoptant telle position vous servirez tel dieu et vous offenserez tel autre parce que, si vous en restez fidèles à vous-mêmes, vous en viendrez nécessairement à telles conséquences internes, dernières et significatives » (p.113).

F)

La science et la théologie :

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La science en principe est susceptible d’obliger l’individu à « se rendre compte du sens ultime de ses propres actes » (p.113). Un professeur obtenant ce résultat est au services de « puissances morales », à savoir le devoir de faire naître en l’âme des autres la clarté et le sens des responsabilités. Ces opinions ici exposées ont « pour base la condition fondamentale suivante : pour autant que la vie a en elle- même a un sens et qu’elle se comprend d’elle même, elle ne connaît […] que l’incompatibilité des points de vue ultimes possibles, l’impossibilité de régler leurs conflits et par conséquent la nécessité de se décider en faveur de l’un ou de l’autre » (p.114). Notre destin est de vivre à une époque indifférente à Dieu et aux prophètes. Quelle position adopter devant le fait qu’il existe une théologie qui prétend au titre de science ? La théologie est une rationalisation intellectuelle de l’inspiration religieuse. Il n’existe pas de science entièrement exempte de présuppositions et aucune ne peut apporter la preuve de sa valeur à qui les rejettent. Toute théologie accepte la présupposition que le monde doit avoir un sens, la question qui se pose est alors de savoir comment il faut interpréter ce sens pour pouvoir le penser, démarche identique à celle de KANT qui, partant de la présupposition « la vérité scientifique existe et elle est valide », se demande ensuite quelles sont les présuppositions qui la rendent possible. Démarche également identique à celle de LUKACS en esthétique qui présuppose l’existence « des œuvres d’art ». La théologie nous explique comment accepter les présupposés religieux parfois douteux : ils appartiennent à une sphère qui se situe au-delà des limites de la science. Elle ne constitue donc pas un « savoir » au sens habituel du mot, mais un « avoir », en ce sens qu’aucune théologie ne peut remplacer la foi chez celui qui ne la « possède » pas. Dans toute théologie « positive » le croyant aboutit à un point où il ne pourra faire autrement qu’appliquer la maxime de St Augustin : je crois parce que c’est absurde. Le « sacrifice de l’intellect » constitue le trait caractéristique et décisif de tout homme pratiquant. Certains croient voir dans la religion une possibilité de fonder le lien social afin de le rendre plus solide. Or s’il est vrai que cela peut contribuer à renforcer la solidarité entre les hommes, il est douteux d’inscrire la dignité de ce lien dans une religion unique. Les prophéties n’ont d’autres résultats que de former des sectes de fanatiques, jamais de véritables communautés. Cela dit, il vaut mieux moralement se donner sans conditions à une religion que de ne pas chercher à voir clair dans ses choix derniers en se réfugiant dans un relativisme précaire : rien ne s’est encore fait par l’attente. C’est pourquoi il faut se mettre au travail pour répondre aux demandes de chaque jour dans sa vie d’homme comme dans son métier. Et ce travail sera simple et facile si chacun trouve le démon qui tient les fils de sa vie.

II. Le métier et la vocation d’homme politique.

A) Les fondements de la légitimité :

On peut définir la politique comme la direction du groupement politique appelé Etat ou bien l’influence qu’on exerce sur cette direction. On la retrouve soit entre les Etats, soit entre les divers groupes à l’intérieur d’un même Etat. L’Etat se définit sociologiquement par le moyen spécifique qui lui est propre : la violence physique. Tout homme qui fait de la politique aspire au pouvoir – soit parce qu’il le considère comme un moyen en vue d’autres fins, idéales ou égoïstes, soit qu’il le désire « pour lui même » en vue de jouir du sentiment de prestige qu’il confère. Il existe trois fondements de la légitimité, trois formes « pures » qui légitiment l’obéissance :

1. l’autorité traditionnelle : celle des coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale et par l’habitude enracinée en l’homme de les respecter (celle du patriarche ou du seigneur terrien d’autrefois).

2. l’autorité charismatique : fondée sur la grâce personnelle d’un individu, elle se caractérise par le dévouement tout personnel des sujets à la cause d’un homme et par leur confiance en sa seule personne en tant qu’elle se singularise par des qualités prodigieuses (celle du prophète, du chef de guerre élu, du souverain plébiscité, le grand démagogue ou le chef d’un parti politique).

3. l’autorité légale rationnelle : elle s’impose en vertu de la croyance en la validité d’un statut légal et d’une « compétence » positive fondée sur des règles établies rationnellement, en d’autres termes elle est fondée sur l’obéissance à des obligations conformes au statut établi (pouvoir tel que l’exerce le « serviteur de l’Etat » moderne, ainsi que tous les détenteurs du pouvoir qui s’en rapprochent sous ce rapport).

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B) Affirmation de l’autorité des forces politiques dominantes :

Toute entreprise de domination a besoin d’assurer une continuité administrative par :

1. un état major administratif : oriente l’activité des sujets par leur obéissance aux détenteurs de la force légitime, il figure l’aspect extérieur de l’entreprise de domination politique. Son obéissance se fonde moins sur les conceptions de la légitimité exposées plus haut que sur la rétribution matérielle et l’honneur social

2. des moyens matériels de gestion : biens matériels nécessaires le cas échéant pour exercer la force

physique (grâce à l’obéissance de l’état major), deux catégories d’administration :

les détenteurs du pouvoir sont eux-mêmes propriétaires des moyens de gestion (bâtiments, moyens financiers, matériel de guerre) groupement structuré en « états », le souverain ne gouverne qu’avec l’aide d’une aristocratie indépendante et partage de ce fait le pouvoir avec elle. l’état major est coupé des moyens de gestion comme le prolétaire l’est des moyens de production matériel dans l’entreprise capitaliste le souverain s’appuie sur des couches sociales dépourvues de fortune et de tout honneur social. Par conséquent ces derniers dépendent entièrement de lui et ne peuvent concurrencer son pouvoir (cela correspond au pouvoir de type despotique ou bureaucratique – or l’Etat bureaucratique caractérise le mieux le développement rationnel de l’Etat moderne). Partout le développement de « l’Etat moderne » a pour point de départ la volonté du prince d’exproprier les puissances privées indépendantes. L’Etat moderne est donc un groupement institutionnel de domination qui a cherché à monopoliser, dans les limites d’un territoire, la violence physique légitime comme moyen de domination et qui, dans ce but, a réuni dans les mains de ses représentants les moyens matériels de gestion. Il a exproprié les individus qui en disposaient autrefois par leur droit propre et s’est substitué à eux au sommet de la hiérarchie.

C) Les aspects de la politique professionnelle :

On voit apparaître alors une nouvelle sorte d’ « hommes politiques professionnels » (p.134). On peut faire de

la politique de deux manières : soit d’une manière occasionnelle (lorsque nous votons par exemple) soit en la

pratiquant comme profession (en tant que représentant).

Il existe deux catégories d’homme politique professionnel ou bien il vit « pour » la politique (celui qui en fait

le but profond de sa vie) ou bien il vit « de » la politique (celui qui voit dans la politique une source permanente de revenu), cette distinction est économique. Mais toute couche dirigeante se sert de sa situation dominante pour vivre également « de » la politique et pour valoriser ses propres intérêts. Un Etat dirigé par des hommes qui vivent exclusivement « pour » la politique signifie nécessairement que les couches dirigeantes se recrutent de façon « ploutocratique ». Exercer sans rétribution la politique nécessite une

fortune personnelle ; si on démocratise le pouvoir, il faut rémunérer les individus qui l’exercent, on parle alors d’emplois politiques. Les luttes partisanes non donc plus seulement des buts objectifs, mais s’expliquent surtout pour le contrôle de la distribution de ces emplois. L’évolution qui transforme la politique en une « entreprise » exige une formation spéciale de ceux qui participent à la lutte pour le pouvoir et qui en applique les méthodes. Elle aboutit à une division des fonctionnaires en deux catégories : les fonctionnaires de carrière (ceux qui quittent leur poste à la suite d’un changement de majorité parlementaire, d’un changement de cabinet) et les fonctionnaires politiques (on peut les déplacer à volonté, les mettre en disponibilité comme les préfets en France). Comme dans une entreprise le ministre est avant tout le représentant de la constellation politique au pouvoir ; il

a donc pour tâche de faire appliquer le programme de cette constellation. Les choses ne se passent pas autrement dans une entreprise privée.

D) Les traits particuliers des hommes politiques professionnels :

Ils sont apparus autrefois avec la lutte qui opposa les princes aux « ordres » ; ils se mirent à leur service, il en existe plusieurs types : les clercs (ceux qui savaient écrire, ils avaient un potentiel administratif et pouvaient

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être utilisés contre l’aristocratie), les lettrés (ceux qui ont reçu une formation humaniste : maîtrise de la langue, utiles au discours, manient la poésie), la noblesse de cour (attiré par le souverain qui la dépouille de son pouvoir politique, les humanistes cédèrent la place vers le XVII ème siècle à des hommes politiques professionnels recruté parmi celle-ci). Catégorie typiquement anglaise : la « gentry » correspond au patriarcat de la petite noblesse et des rentiers des villes, elle permettait au souverain de lutter contre les puissants barons anglais. Elle conserva tous les postes de l’administration locale en assumant gratuitement toutes les charges dans l’intérêt de sa propre puissance sociale. Elle a ainsi préservé l’Angleterre de la bureaucratisation qui fut le sort de tous les pays occidentaux. Les juristes formés à l’université : la progression vers une forme étatique rationnelle a surtout été l’œuvre de juristes éclairés, cette catégorie détermina d’une façon dominante toute la structure politique de l’occident. Sans ce rationalisme juridique on ne pourrait comprendre ni la naissance de l’absolutisme royal ni la grande Révolution (cf. les membres de la Convention étaient en masse des juristes). Depuis cette époque, l’avocat moderne et la démocratie ont partie liée. Le métier de l’avocat spécialisé consiste justement dans la défense efficace des intérêts de ceux qui s’adressent à lui. En ce domaine l’avocat surpasse tout « fonctionnaire ». La politique se fait en public avec les moyens que sont les mots parlés et écrits. Or peser l’effet des mots est une tâche qui fait partie au premier chef de l’activité de l’avocat. Le fonctionnaire spécialisé : lui aussi a pour tâche de peser les mots mais il ne peut pas être démagogue. Il ne doit pas faire de politique en vertu de sa vocation : il doit administrer « sans ressentiment ni parti pris » (p.157). L’honneur du fonctionnaire consiste dans son habileté à exécuter un ordre sous la responsabilité de l’autorité supérieure, même au mépris de son propre avis. C’est à l’homme politique de se passionner et de lutter. Le principe de responsabilité auquel il est subordonné est opposé à celui du fonctionnaire. L’honneur du chef politique consiste justement dans la responsabilité personnelle exclusive pour tout ce qu’il fait, responsabilité qu’il ne doit pas rejeter sur un autre. Or les fonctionnaires qui ont un sens très élevé de leur métier sont nécessairement de mauvais hommes politiques car ils n’ont pas à prendre de responsabilités politiques. Malheureusement il arrive que cette sorte de fonctionnaire occupe des postes de direction, c’est cela que nous appelons le « régime des fonctionnaires ».

E) Portrait du démagogue :

Tout homme politique a besoin de relations avec les milieux de la presse. Mais ce ne sont pas les journalistes qui parviennent le mieux à faire carrière en politique par manque de temps. Il perd de plus en plus d’influence politique alors que le magnat capitaliste ne cesse d’augmenter la sienne. La carrière journalistique reste néanmoins une des voies les plus importantes de l’activité politique professionnelle. Mais ce n’est pas un chemin pour tout le monde car sa vie est livrée au pur hasard. En dépit des difficultés cette profession comprend un grand nombre d’hommes honnêtes. L’entreprise politique est une entreprise d’intérêt. Seul un petit nombre d’hommes intéressés par la vie politique recrutent des partisans, se portent comme candidats, recueillent les moyens financiers nécessaires et vont à la chasse aux suffrages. Les citoyens qui ont le droit de vote se divisent en éléments politiquement actifs et en éléments politiquement passifs. L’existence de chefs et de partisans, d’un corps électoral actif et passif constitue des conditions indispensables à toute vie politique. Les hommes politiques professionnels cherchent à parvenir au pouvoir grâce à la puissance d’un parti politique qui brigue des voix sur le « marché électoral » (p. 166), sans jamais utiliser autre chose que des moyens raisonnables et « pacifiques ». Tous les partis ont constaté l’intérêt de réaliser un programme unique et adopté par de larges couches sociales dans le pays. Mais alors qu’auparavant on avait une domination des notables et des parlementaires dans la distribution des emplois (enjeux stratégique), on a à présent dans la structure moderne des partis une nouvelle sorte de domination qui tient à la nécessité d’organiser les masses selon les règles de la démocratie : ce sont les réunion de militants qui choisissent les candidats. Il y a donc une décadence de la domination des notables et des parlementaires au profit des individus qui font de l’activité politique leur profession principale, ils prennent en main l’entreprise politique devenue une véritable machine. Seul celui que la machine est prête à suivre, par-dessus la tête du parlement pourra devenir le chef. L’institution de ces machines signifie l’entrée en jeu des démocraties plébiscitaires. Du point de vue psychologique, une des forces motrices les plus importantes de tout parti politique consiste dans la satisfaction que l’homme éprouve à travailler avec le dévouement d’un croyant au succès de la cause

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d’une personnalité et non pas tellement au profit des médiocrités abstraites d’un programme : « c’est justement en cela que réside le pouvoir charismatique du chef » (p.172).

F) La sélection des chefs, le boss américain :

La puissance de la parole démagogique est naturellement décisive pour mettre en mouvement les masses. Ces moyens qui la plupart du temps n’ont qu’un caractère purement émotionnel, sont du genre ce ceux qu’adopte l’Armée du Salut. On peut appeler cet état de choses une « dictature fondée sur l’exploitation et l’émotivité des masses » (p.179). La machine plébiscitaire s’est développée de bonne heure en Amérique parce que le chef de l’exécutif y était en même temps le maître de la distribution des emplois et un président élu par plébiscite. En outre avec la séparation des pouvoirs, il était presque totalement indépendant du parlement dans l’exercice de ses fonctions. Au lendemain d’une élection présidentielle, les partisans du candidat victorieux se voyaient offrir en récompense quantité d’emplois. C’est ce qu’on appelle le « spoil system » : l’attribution de tous les postes fédéraux aux partisans du candidat victorieux.

La figure d’homme politique qui monta à la surface grâce à ce système de la machine plébiscitaire fut celle du boss : « un entrepreneur politique capitaliste, pourvoyeur de voix électorales pour son profit et à ses risques et périls » (p.183). Il est devenu un élément indispensable du parti car tout est centralisé entre ses mains. Contrairement au leader anglais il travaille dans l’obscurité, il n’accepte aucun poste officiel sinon celui de sénateur. Il n’a pas de doctrine ferme, pas de principe politique ferme ; ce qui l’intéresse : ramasser le plus de voix possibles. Quand les partis sont dirigés par des chefs plébiscitaires, il s’en suit une « perte d’âme » (p.192) ou encore une prolétarisation spirituelle chez ses partisans. Ainsi organisés ils ne sont utiles que s’ils sont comme en Amérique, embrigadés dans une machine que ne vient pas perturber l’originalité personnelle. Ou bien une démocratie admet à sa tête un vrai chef et par suite accepte l’existence d’une « machine », ou bien elle renie les chefs et elle tombe alors sous la domination des « politiciens de métier » sans vocation, qui ne possèdent pas de qualités charismatiques, et c’est alors le « règne des factions » (p.192). Trois qualités déterminantes font l’homme politique :

1.

la passion au sens « d’objet à réaliser », c'est-à-dire au dévouement passionné à une cause, au dieu ou au démon qui en est le maître (à distinguer de l’ « excitation stérile » de G. Simmel : conduite purement intérieure, particulière à une certaine sorte d’intellectuels de préférence russes).

2.

la responsabilité : la passion seule ne suffit pas, il faut lui adjoindre la responsabilité, sorte « d’étoile polaire » qui oriente notre activité de façon déterminante.

3.

le coup d’œil : qualité psychologique de l’homme politique, c’est la faculté de laisser les faits agir sur lui dans le recueillement et le calme intérieur de l’âme et par conséquent « savoir maintenir à distance les hommes et les choses » (p.196). « L’absence de détachement » comme telle est un des péchés mortels de l’homme politique.

G)

Faire cohabiter passion ardente et froid coup d’œil :

La « force » d’une personnalité politique signifie en tout premier lieu qu’elle possède la qualité du détachement, on fait de la politique d’abord avec la tête. Elle doit également se méfier de la vanité qui pousse l’homme politique à deux sortes de péchés mortels : ne défendre aucune cause ce qui conduit à rechercher l’éclat du pouvoir au lieu du pouvoir réel ; et n’avoir pas le sentiment de sa responsabilité qui conduit à ne jouir du pouvoir que pour lui-même, sans aucun but positif. Le résultat final de l’activité politique répond rarement à l’intention primitive de l’acteur, il peut être même paradoxal. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne sert à rien de se mettre au service d’une cause, sinon l’action perdrait tout son sens. Quant à la nature même de la cause elle dépend des convictions personnelles de chacun. L’homme politique peut chercher à servir des fins nationales, humanitaires, sociales, éthiques. Il peut également être soutenu par une croyance au progrès, comme il peut la récuser. Mais dans tous les cas « une foi est nécessaire » (p.199) sinon le succès politique apparemment le plus solide rejoindra dans la malédiction l’inanité de la créature.

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H) L’ethos de la créature : quel lieu éthique pour la politique ?

L’éthique peut avoir un rôle extrêmement fâcheux (cf. l’exemple de l’homme qui quitte sa femme pour une autre va « justifier » son attitude par le fait qu’elle le trompe). Il est donc important de considérer la « responsabilité devant l’avenir » (p.201), tout le reste dénote une absence de dignité et se paiera un jour ou l’autre. Une éthique en politique doit tenir compte du fait que toute politique utilise comme moyen spécifique la force, son moyen spécifique étant l’usage de la « violence légitime ». La question ici est bien le moyen, car sur les fins, tous les adversaires revendiquent avec la même sincérité subjective, la noblesse de leurs intentions ultimes. La causalité en science s’applique aussi à l’éthique : elle n’est pas un fiacre que l‘on peut contenir à son gré. Le devoir de vérité, tout comme la dignité sont interprétables de manière différente suivant les cas, aucune éthique ne peut prétendre en fixer l’usage universellement.

Toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées :

l’éthique de conviction (ex : le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne les conséquences il s’en remet à Dieu), elle empêche toute discussion et attribue les conséquences fâcheuses d’un acte au monde ou à la sottise des hommes, et non à la responsabilité de l’agent. Son partisan ne peut supporter l’irrationalité éthique du monde. Il est un « rationaliste » cosmo-éthique (=il croit en l’universalité de ses principes moraux).

l’éthique de responsabilité (ex : nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes), celui-ci va compter avec les défaillances communes de l’homme et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir.

Aucune éthique au monde ne peut négliger que pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du

temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes, et d’autre part l’éventualité de conséquences fâcheuses.

Le problème de l’irrationalité du monde a été la force motrice du développement de toutes les religions. Le bien

n’engendre pas toujours le bien : l’on constate bien plutôt le phénomène inverse : « qui ne voit pas cela est en

vérité, politiquement, un enfant » (p.211).

A toute révolution enthousiaste succède la routine quotidienne, la foi inévitablement retombe car elle est

récupérée par les techniciens de la politique et justifie leur domination. C’est pourquoi les partisans victorieux d’un chef combattant pour ses convictions dégénèrent en une masse de vulgaires salariés.

En conclusion :

Celui qui veut faire de la politique sa vocation doit prendre conscience des paradoxes éthiques et de sa responsabilité à l’égard de ce qu’il peut lui-même devenir sous leur pression. Il ne doit pas non plus s’effondrer si le monde, jugé de son point de vue, est trop stupide pour mériter ce qu’il prétend lui offrir. Celui qui veut le salut de son âme ou sauver celles des autres doit donc éviter les chemins de la politique qui « par vocation », cherche à accomplir d’autres tâches très différentes et dont on ne peut venir à bout que par la violence. Si l’on cherche à atteindre ces objectifs au cours d’un combat idéologique guidé par une éthique de conviction, il peut en résulter de grands dommage parce qu il y manque la responsabilité des conséquences. Ce n’est pas l’âme qui importe mais la souveraine compétence du regard qui sait voir les réalités de la vie sans fard ; et ensuite, la force d’âme qui est capable de les supporter et de se sauver avec elles. On ne peut prescrire à personne d’agir selon l’éthique de conviction ou de responsabilité, pas plus qu’on ne peut lui indiquer à quel moment il faut suivre l’une ou l’autre. L’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité ne sont donc pas contradictoires, elles se complètent l’une l’autre et constituent ensembles un homme qui peut prétendre à la vocation politique : « la politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois durs » (p.221). On aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible.

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