Geôles

d’Afrique
Les droits humains
en milieu carcéral au Cameroun
ISBN: 978 - 9956 - 637 - 06 - 8
La promotion et la défense des droits de l'homme,
sous toutes leurs formes, constituent l'un des axes
majeurs développés dans les partenariats institués
par l'Accord deCotonou entre les Etats d'Afrique, Ca-
raïbes et Pacifique (ACP) et l'Union européenne. De
ce fait, les droits de l'homme sont l'une des clés de
voûte du travail conjoint entrepris par le Cameroun
et l'Union européenne.
Comme ce recueil en témoigne, les médias peuvent
jouer un rôle crucial pour une meilleure prise de
conscience par nos sociétés de l'importance de la pro-
blématique des droits de l'homme. Ils peuvent rendre
compte des réalités vécues, fournir des analyses des po-
litiques menées et, surtout, informer les citoyens afin
qu'ils puissent participer au débat public en connais-
sance de cause.
Les conditions de vie dans les prisons sont le plus
souvent soustraites au regard des citoyens. Aussi, c’est
aux professionnels des médias qu’il incombe de rap-
porter ce qu'ils y observent et de donner un éclairage
sur le fonctionnement du système pénal. Cet ouvrage
contribue à consacrer cette responsabilité en facilitant
la diffusion d'histoires de détenus, heureuses ou tristes.
Certaines de ces histoires présentent des exemples
encourageants, dans lesquels les conditions des déte-
nus ont pu être améliorées. Ces récits font état de pro-
grès qu'il est bon de souligner, d'encourager et d’imiter.
En revanche, bon nombre des récits présentés dans
ces pages nous rappellent les situations très difficiles
dans de nombreuses prisons. Un des problèmes les plus
graves est celui de la surpopulation carcérale. En dé-
coulent d’autres maux évoqués par les détenus : leur
manque d'alimentation, leurs difficultés pour mainte-
nir une hygiène adéquate et leur accès aux soins médi-
caux. Ces problèmes touchent plus particulièrement les
femmes, qui ne sont pas toujours logées séparément,
ce qui les expose parfois à des violences y compris le
viol.
Pourtant, assurer des conditions de détention
dignes, y compris une alimentation saine, est une obli-
gation de l'Etat Camerounais en vertu des lois natio-
nales. LaConstitution duCameroun assure la primauté
du droit international et des conventions internatio-
nales sur les lois nationales. Parmi celles-ci, le Came-
roun a notamment signé en 1984 le Pacte international
relatif aux droits civils et politiques qui postule que «
toute personne privée de sa liberté [doit être] traitée
avec humanité et avec le respect de la dignité inhérente
à la personne humaine ».
Les observations dont fait état ce livre, et souvent
leur incompatibilité avec le droit camerounais, soulè-
vent des interrogations pressantes quant aux politiques
menées par le gouvernement camerounais pour remé-
dier aux situations difficiles constatées dans les prisons.
Il s’agirait notamment de respecter les délais dans les
procédures judiciaires, ce qui aurait pour conséquence
non seulement une amélioration de l’état de droit, mais
aussi un désengorgement des prisons. Un changement
de politique dans le domaine pénal impliquerait égale-
ment la mise à disposition d’enveloppes budgétaires
adéquates pour la prise en charge des détenus et l'amé-
lioration des infrastructures carcérales.
Je souhaite que ce livre retienne votre attention.
J'espère aussi que les histoires de ces femmes et de ces
hommes permettront à la société camerounaise de
prendre conscience de la situation dans ses prisons et,
ensuite, d'agir pour aboutir à une meilleure adéquation
entre ses lois – reflet des valeurs du peuple – et la réa-
lité.
Des récits pour agir
Par son Excellence M. Raul Mateus Paula,
ambassadeur de l'Union européenne au Cameroun
Préfaces
Rompre le silence des chaînes
Regards derrière les barreaux
Déchirer l’épais silence qui couvre les conditions de
détention dans le milieu carcéral camerounais, por-
ter hors du cachot la voix des détenus pour la plu-
part présumés innocents car non encore
condamnés, rendre compte des efforts d’améliora-
tion initiés ici et là par les pouvoirs publics... Tel est
le défi que nous avons essayé de relever depuis
début 2011, grâce à l’appui professionnel d’Ouest
Fraternité, et au soutien financier de l’Union euro-
péenne. Défi osé car rentrer dans des lieux de
détention, milieux clos par essence, pour y réaliser
des reportages, est loin d’être une sinécure.
Aussi, notre premier challenge aura-t-il été de
créer des relations de confiance entre les journa-
listes et les intervenants de la chaîne carcérale.
Pour ce faire, en avril 2011, nous avons réuni autour
d’une mê me table, lors des ateliers de concertation
à Yaoundé, Bafoussamet Douala, des journalistes,
des régisseurs de prisons, des responsables de la
police et de la gendarmerie, et des défenseurs des
droits humains. Il en est sorti des recommanda-
tions susceptibles de faire évoluer les conditions de
détention, et une meilleure compréhension des
uns et des autres.
Une vingtaine de journalistes ayant participé à
ces rencontres ont ainsi noué des relations de
confiance avec les différents responsables des lieux
de détention. Au mê me moment, ils ont été formés
aux droits humains et aux techniques profession-
nelles d’enquête et de reportage. Dé sormais mieux
outillés, ils se sont lancés avec courage et détermi-
nation sur le chemin fort escarpé des reportages
dans le milieu carcéral.
En avril 2012, un atelier d’évaluation à mi-par-
cours a permis de mesurer le chemin parcouru et
de remobiliser les troupes. Bonne surprise, la mo-
bilisation a é té inédite, au regard de la qualité et du
nombre des participants : une quarantaine de jour-
nalistes, 14 ré gisseurs de prison, neuf responsables
de la police et de la gendarmerie, six magistrats, de
nombreux défenseurs des droits humains, plu-
sieurs avocats, etc. Malgré de chaudes empoi-
gnades verbales ponctuées de joutes oratoires
entre avocats et magistrats, le consensus d’œuvrer
ensemble pour faciliter le travail des journalistes et
pour l’amélioration des conditions de détention a
été réaffirmé. Résultat, plus de 115 articles de
presse, 50 é missions radio, et des interviews d’avo-
cats ont é té ré alisé s et diffusés dans une dizaine de
journaux camerounais et sites web, et dans une di-
zaine de radios.
Pour terminer, une dernière rencontre de
concertation qui s’est tenue en janvier à Yaoundé a
permis à toutes les parties de faire le point de deux
années de fréquentation sur le terrain des droits
humains dans la chaîne carcé́rale et des perspec-
tives. Alors que les journalistes mettaient sur les
rails un réseau qui va prendre le relais de Jade dans
l’encadrement des journalistes couvrant les ques-
tions des droits humains en milieu carcé́ral, les
régisseurs de prison et autres responsables du
corps judicaire envisageaient la création d’un
ré seau de justice pé nale en vue de se soutenir dans
la promotion des droits des détenus et gardés à
vue. L’espoir est permis.
Etienne TASSE
Jade Cameroun
1
DES BAVURES
ET DES TORTURES
« Comme un oiseau en plein vol »
« Ils l’ont abattu comme un oiseau en plein vol », dit le père de Hugues, un commerçant forcené,
qui, officiellement, a pointé son arme sur un policier des équipes spéciales. Ne pouvait-il pas être
désarmé ? Bavure ou légitime défense de la part des forces de l’ordre de Bafoussam ?
Un jeune tente de s’évader de la prison de cette même ville. Il est aussi abattu. Stéphane Ewane était-
il un braqueur comme l’affirment les policiers de Nkongsamba?
Parfois la vie ne vaut pas cher dans les rues des villes du Cameroun. La liberté non plus, tant sont
nombreuses les interpellations, les gardes à vue abusives et les brutalités policières. Pour avoir
distribué une poignée de tracts à Douala, ou voulu manifester pour défendre les taximen à moto,
des jeunes sont arrêtés et mis en garde à vue, parfois battus... Georges Endene Endene, le vieux pê-
cheur, est resté trois ans en prison. Des policiers lui ont arraché les ongles. Les forces de l’ordre
justifient leurs interventions musclées en invoquant la recrudescence du brigandage et de la vio-
lence dans les villes et les campagnes. Les gardiens se plaignent des conditions déplorables dans les-
quelles ils travaillent. Avocats et défenseurs des droits de l’Homme protestent en brandissant les
textes des Nations Unies (ONU) et le code de procédure pénale du Cameroun défendant les droits
des citoyens.
Un commerçant forcené abattu par la police
Hugues Nzokou est mort sous les balles des poli-
ciers des équipes spéciales d'intervention rapide
(ESIR). Ce commerçant de 31 ans menaçait avec un
pistolet les clients d’une auberge de Bafoussam.
La famille du défunt dénonce une bavure.
Midi vient de sonner, ce dimanche 23 octobre 2011. La
chaleur se fait de plus en plus lourde. La dépouille
d’Hugues Nzokou, abattu dans la nuit du 15 au 16 octo-
bre 2011 dans une auberge de la septième rue Nylon à
Bafoussam, va être inhumée dans quelques heures.
Une foule se dirige vers «Grand Raphia», dans le quar-
tier Kouogou de Bafoussam où auront lieu les ob-
sèques.
L’atmosphère est lourde. Michael Francis Mbé, le
père du défunt, fait des va et vient autour de la maison
qui abrite le cercueil de son fils. «Hugues Nzokou pren-
dra d’ici quelques heures un vol vers une destination in-
connue. Les policiers ont tué mon fils ! Ils l’ont abattu
comme un oiseau en plein vol ! », se lamente-t-il.
Le policier a tiré
Dans la soirée du samedi 15 octobre autour de 21h30,
Hugues Nzokou débarque dans l’auberge où il a retenu
une chambre. « Le gérant lui tend la clé. Peu de temps
après, il laisse sa compagne dans la chambre et vient
s’installer au bar », rapportent des témoins. Une dis-
cussion, entre lui et quelques clients, tourne au vinai-
gre. Hugues Nzokou sort alors son arme, un pistolet
calibre 12 de marque Beretta. Pris de panique, les
clients et les employés de l’auberge s’enfuient et se ca-
chent. Alertés, les policiers bien entraînés de l’Equipe
spéciale d’intervention rapide (Esir) débarquent. Le for-
cené bat en retraite dans sa chambre. De sources offi-
cielles, Hugues Nzokou aurait été le premier à pointer
son arme sur le policier en tête de la patrouille d’inter-
vention. « Celui-ci a tiré. Ses balles ont atteint Hugues
Nzokou à l’omoplate et aux jambes. Il est mort pendant
son transfert à l’hôpital», soutient un témoin.
Une version qui ne convient pas à la famille du dé-
funt.« Le procureur doit se saisir de cette affaire. Nous
interpellons les autorités afin que les responsabilités
des uns et des autres soient établies. Les policiers des
équipes spéciales de la police sont formés dans l’op-
tique de pouvoir neutraliser des pirates de l’air. Je ne
comprends pas comment ils ont pu abattre mon fils,
sans raison valable. Pourquoi l’a-t-on confondu ? Il faut
s’interroger sur le réel niveau de certains éléments de
notre police. Il faut se poser des questions quant à leur
moralité », s’indigne notamment le père de la victime,
qui ajoute : « Mon fils a reçu une bonne éducation.
Après l’avoir formé en menuiserie, je l’ai orienté vers le
commerce lorsque j’ai vu qu’il ne s’en sortait pas. Il
n’était pas violent. Il était un modérateur. Il a d’ailleurs
été élu président de son clan d’âge dans le village. Et
dans ce milieu, il faisait tout pour tempérer les uns et
les autres», affirme-t-il.
Neutraliser sans tuer
A la première rue du marché «B» à Bafoussam, les voi-
sins d’Hugues Nzokou partagent cet avis. Walter Nem-
bot, le frère cadet du défunt se veut plus offensif : «
Mon frère a été assassiné pour rien », lâche-t-il. Inter-
rogé, Me Fabien Che, avocat au barreau du Cameroun,
conclut à la « bavure policière.» « Les membres d’Esir,
équipe d’élite de la police camerounaise, ont reçu une
formation pointue pour contrer des criminels de grands
chemins sans avoir besoin de commettre des exactions.
Même s’il est avéré que ce jeune homme avait sur lui
une arme à feu, les policiers ont été formés pour pou-
voir le neutraliser sans porter atteinte à sa vie », ex-
plique l’homme de droit.
Cette affaire en rappelle une autre : celle de David
Kaleng, ce jeune homme de 24 ans abattu à bout por-
tant par les policiers du Groupement mobile d’inter-
vention (GMI) n°3 en aout 2006 à Bafoussam. La
hiérarchie locale de la police s’était alors mobilisée, non
pas pour sanctionner l’excès de zèle de ses subordon-
nés, mais pour contrer les manifestations populaires de
contestation de la bavure policière…
Guy Modeste Dzudie
1 - Des bavures et des tortures
9
Il tente de s’évader : Carlese tué à la prison de Bafoussam
Des gardiens de prison ont abattu le jeune Carlese
Tchemi Towo, alors qu’il tentait de s'évader de la
prison de Bafoussam. Les militants des droits de
l'Homme dénoncent cette bavure, courante au Ca-
meroun, et qui reste toujours impunie.
Condamné en 2011 à 7 ans d’emprisonnement ferme
par le tribunal militaire de Bafoussam, Carlese Tchemi
Towo, a été abattu, le 26 avril dernier par ses geôliers.
Il tentait de s’évader par la toiture du quartier féminin,
dont le mur est un peu plus bas. Alertés par des bruits,
les geôliers ont organisé une chasse à l’homme. Le fu-
gitif n’a eu aucune chance. « Il a été criblé de balles au
niveau de l’abdomen et du thorax », décrit M. Kengné,
pensionnaire du pénitencier, hanté par la vision de la
dépouille de son codétenu.
« Une jungle »
Le régisseur de la prison centrale, Soné Ngolé, dresse
un portrait négatif du prisonnier abattu. «Des coups de
feu sont partis dans un premier temps pour le préve-
nir… Mais il en est mort. C’est un braqueur du tribunal
militaire qui a été condamné à 7 ans. Il avait déjà passé
3 à 4 ans, ici, à la prison. Il marchait souvent avec des
lames pour blesser et provoquer les autres (codétenus,
Ndlr) », dénonce-t-il. Et de poursuivre : « On avait
même écrit pour son transfèrement à Mantoum où on
se disait qu’avec la hauteur des murs d’enceinte c’était
un peu plus sécurisant. Mais avec son comportement il
n’a pas voulu rester en vie et voilà comment il est mort,
finalement. C’est vraiment malheureux».
Un prisonnier ayant requis l’anonymat estime, lui,
que les évasions sont causées par les conditions inhu-
maines de détention. « Le régisseur fait des efforts pour
nous mettre à l’aise. Mais jusque-là, nous souffrons
assez. La ration journalière n’est ni consistante ni équi-
librée. Nous consommons des aliments faits à base de
farine à 95%. La sécurité à l’intérieur n’est pas garantie.
C’est une jungle. Les plus forts dominent et briment les
autres. Chaque fois, nous sommes témoins de bagarres
et d’atrocités diverses. C’est invivable », déclare-t-il.
« Pas d’outils performants »
Charlie Tchikanda, directeur exécutif de la Ligue des
droits et libertés (LDL) , active dans la région de l'Ouest,
dénonce le surpeuplement des prisons pour justifier ces
tentatives d'évasion. Construite en 1952 pour 300 dé-
tenus, celle de Bafoussam en accueille, aujourd'hui,
950.
L’avocat, Me Che Fabien, déplore, lui, les conditions
de travail dans l’environnement carcéral de la place. « Il
faut reconnaître que les responsables et les agents en
service dans les prisons du Cameroun font beaucoup
d’efforts. S’il était soucieux de la préservation des vies
humaines des personnes, quel que soit leur statut de
condamnés, l’Etat devrait envisager la construction de
prisons vraiment modernes et doter les geôliers came-
rounais d’outils performants comme des armes élec-
troniques qui permettent d’immobiliser un détenu
fugitif sans mettre fin à ses jours »,explique-t-il.
L’Etat responsable
Informé par Dieudonné Kouamen, délégué régional de
l’administration pénitentiaire de l’Ouest, le gouverneur
de cette même région, Bakari Midjiyawa a ordonné
l’examen de la dépouille du fugitif par un médecin lé-
giste, afin de déterminer les causes de la mort. Selon
Me Fabien Che, le document délivré par le médecin
pourrait servir à la famille du fugitif abattu au cas où elle
envisagerait de poursuivre l’Etat du Cameroun dont la
responsabilité civile peut être retenue devant les ins-
tances judicaires spécialisées, aussi bien nationales
qu’internationales.
Selon les règles minima de traitement des détenus
des Nations unies, « les fonctionnaires des établisse-
ments ne doivent, dans leurs rapports avec les détenus,
utiliser la force qu'en cas de légitime défense, de ten-
tative d'évasion ou de résistance par la force ou par
l'inertie physique à un ordre fondé sur la loi ou les rè-
glements. Sauf circonstances spéciales, les agents qui
assurent un service les mettant en contact direct avec
les détenus ne doivent pas être armés ». Tout le
contraire de ce qui se passe au Cameroun où les gar-
diens de prison portent des armes et n'hésitent pas à
tirer à balles réelles.
Carlese Tchemi Towo, jeune homme de 25 ans, né à
Banka dans le département du Haut-Nkam, fait partie
de la longue liste des fuyards abattus dans les péniten-
ciers du Cameroun.
Guy Modeste Dzudie
Geôles d’Afrique
10
Des militaires abattent un élève de Nkongsamba
Une patrouille du régiment d'artillerie sol-sol de
Nkongsamba a tiré et tué Stéphane Ewane, un
étudiant de 22 ans, le 20 janvier 2011. En violation
flagrante de la présomption d'innocence.
Elève au Lycée bilingue de Nkongsamba, Stéphane Ewane
n’est plus de ce monde. Il a été abattu le jeudi 20 janvier
par des militaires. En face de la porte d'entrée du domicile
familial au quartier 10, un grand portrait de la victime a été
retourné en signe de deuil, comme pour le cacher au re-
gard des visiteurs.
Assis sur un banc, Gabriel Ebenga Essondjo, le grand
frère de la victime, est très en colère contre les militaires,
qu'il accuse d'avoir tiré à bout portant sur un suspect sans
défense. "Avec des amis, mon petit frère rentrait en moto
d'une soirée. Vers 4h. Une voiture qui avait à son bord des
militaires est venue leur barrer la route et les a renversés.
Les autres gars ont fui. Étonné, le petit s'est arrêté et s'est
agenouillé. Il les a supplié de ne pas tirer. Mais un militaire
a placé l'arme au niveau de la clavicule et a tiré", explique
t-il avec amertume, se référant à une version des faits que
lui ont rapporté les fuyards.
Témoin de la scène après le coup de feu des militaires,
Serges Nana, un jeune homme qui habite à moins de dix
mètres du lieu du crime, n'a rien oublié: "Tout juste après
leur forfait, les militaires ont tiré la dépouille de Stéphane
vers le centre de la route, puis ils ont ameuté les popula-
tions pour leur dire qu'ils viennent de tuer un braqueur".
Plus chanceux, ajoute t-il, le conducteur de la moto, éga-
lement arrêté, a seulement été bastonné. Ensuite, il a été
conduit à la Brigade territoriale de Nkongsamba. "Dans la
même journée, Bertrand Nana, un autre fuyard, a été ap-
préhendé et placé en garde à vue", confie l'un de ses
proches.
Maîtriser et non tuer
Les yeux rougis et la main posée sur la joue, Louise Ebong,
la mère du défunt est inconsolable. La vieille dame clame
l'innocence de son fils. "Mon fils n'était pas un braqueur. Il
était élève en classe de Terminale D au Lycée bilingue de
Nkongsamba.", affirme t-elle. Ariel Njiki, un camarade de
classe de la victime, garde le souvenir d'un garçon stu-
dieux: "Nous avons préparé ensemble les examens de fin
d'année. On a travaillé ensemble en mathématiques et en
physique chimie".
Contactés, les responsables du régiment d'artillerie sol-
sol (Rass) de Nkongsamba ont refusé de donner leur ver-
sion des faits. "Les enquêtes se poursuivent", s’est
contenté de répondre un officier.
En attendant les résultats des investigations, la famille
de Stéphane n'a pas encore fait son deuil. "Le corps est re-
tenu à la morgue par les militaires pour les enquêtes" ex-
plique Gabriel Ebenga Essondjo. Quant aux autres sus-
pects, ils sont toujours en garde à vue, plus d'une dizaine
de jours après leur arrestation. Les délais de garde à vue,
qui d'après le code de procédure pénal est de 48h, pouvant
être renouvelés une fois, ont été largement dépassés.
Chargé de programmes à l’Action chrétienne contre
l'abolition de la torture (Acat Cameroun), Armand Matna
condamne les patrouilles de militaires armés à Nkong-
samba. Une prérogative qui revient de droit à la gendar-
merie et à la police. "L'armée ne doit intervenir qu'en
dernier recours, lorsque la police et la gendarmerie sont
débordées. Ce qui n'est pas le cas dans cette ville", ex-
plique Armand Matna Il dénonce une violation de la
convention des Nations Unies contre la torture et autres
peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ra-
tifiée par le Cameroun le 19 décembre 1986. "La loi came-
rounaise et les traités internationaux n'autorisent pas
l'élimination d'un être humain. Le suspect aurait dû être
appréhendé et mis à la disposition de la justice", relève t'il.
A l’en croire, même en cas de légitime défense, les mili-
taires auraient dû tirer non pas dans l'intention de tuer,
mais pour maîtriser les fuyards. "Il fallait viser les zones
moins sensibles comme les jambes ou les bras pour frei-
ner la course des suspects", ajoute t-il.
L’impunité des militaires
Cette position est également partagée par Me Ashu Agbor,
un avocat. "Avant toutes choses, explique t'il, les militaires
auraient dû effectuer des tirs de sommation. Si les présu-
més braqueurs continuaient de fuir, il fallait tirer pour les
paralyser". L'homme de droit dénonce une violation de la
présomption d'innocence. "Une vie humaine a été ôtée
sans l'autorisation de la Justice", appuie t-il. Pour l'avocat,
il s'agit clairement d'un assassinat qui doit être puni par la
justice. "Les soldats responsables de la mort de Stéphane
Ewane doivent répondre de leur acte devant un tribunal
militaire."
Par le passé, dans le cadre de la lutte contre l'impunité,
des poursuites judicaires ont été engagées contre des élé-
ments des forces de défense et sécurité camerounaises.
Depuis 2005, plus d'une centaine de ces agents de la ré-
pression impliqués dans des affaires relatives aux meur-
tres, coups mortels, blessures, tortures, arrestations et
séquestrations, ont été condamnés à des peines d'empri-
sonnement par des instances judiciaires ou à des sanctions
administratives, relève un rapport national présenté par
l'État du Cameroun au conseil des Droits de l'Homme des
Nations Unies à Genève, en février 2009.
Anne Matho
1 - Des bavures et des tortures
11
Endene Endene, le vieux pêcheur de Bonanjo
aux ongles arrachés
Georges Endene Endene, un pêcheur, a été interpellé
et placé en détention à la prison de New Bell pendant
près de 3 ans. Sans preuves de culpabilité ! Plus d’un
mois après son acquittement par la justice, il y est
resté. Une situation qui illustre les nombreux abus
commis par les forces de l’ordre.
Une garde à vue à la Brigade territoriale de Bonanjo
et une détention préventive de près de 3 ans à la prison
de New Bell n’ont pas réussi à ôter la bonne humeur de
Georges Endenne Endenne, un pêcheur de 64 ans. Ce-
pendant, de temps en temps, des mauvais souvenirs
viennent assombrir son visage à la barbe poivre et sel.
«Je ne suis qu’un vieux pêcheur. Je ne vis qu’entouré de
pêcheurs. Comment peut-on m’accuser d’être le com-
plice d’un délinquant?», clame-t-il, en ôtant son vieux
chapeau, de ses mains calleuses.
Torturé avec des pinces
Ses doigts dépourvus d’ongles, témoignent du supplice
qui lui a été infligé depuis le 04 mars 2009, date à la-
quelle sa mésaventure a commencé. «Pendant mon au-
dition à la Brigade territoriale de Bonanjo, les
gendarmes m’ont arraché entièrement les ongles des
doigts avec des pinces parce que je refusais de faire des
aveux. Ils voulaient m’entendre dire que je connaissais
Essomba. Pourtant je ne l’ai jamais rencontré», se plaint
le vieil homme. Cet acte de torture s’est déroulé deux
mois après l’arrestation du pêcheur.
D’après lui, sa garde à vue dans les cellules de la Bri-
gade territoriale de Bonanjo a duré près de trois mois,
en violation de l’article 119 du code de procédure pénal
qui stipule : «Le délai de la garde à vue ne peut excéder
48 heures renouvelable une fois. Sur autorisation écrite
du Procureur de la République, ce délai peut, à titre ex-
ceptionnel; être renouvelé deux fois».
Les gendarmes interpellent Georges sans lui pré-
senter un mandat d’arrêt, comme l’exige la loi. «Après
la pêche, je rangeais mes outils lorsque deux gen-
darmes en civil se sont présentés et m’ont ordonné de
les suivre sans explications. Ils ont dit que leur com-
mandant voulait me voir», se souvient le pêcheur.
Conduit à la Brigade territoriale de Bonanjo, il a été jeté
dans une cellule sans avoir été entendu.
Au tribunal militaire de Douala, la juge l’a confronté
à ses co-accusés, puis a ordonné sa relaxe… Mais a
changé ensuite d’avis. «La juge a dit qu’elle va nous ac-
quitter pour faits non établis. L’un des gendarmes qui
nous escortait au tribunal l’a suivie dans son bureau.
Quand elle est revenue, la sentence est tombée: je de-
vais aller en prison pour leur montrer Essomba», ex-
plique Georges.
Finalement écroué à la prison de New Bell, il ne sera
jugé que trois ans plus tard, après de nombreux renvois.
Le 16 mars dernier, son co-accusé et lui sont acquittés
par le tribunal militaire de Douala pour «faits non éta-
blis». Georges a pourtant été maintenu en détention,
en dépit des protestations de son avocate, Cécile Mi-
reille Ngo Biga. «Toutes les démarches entreprises au-
près du tribunal pour obtenir l’ordre de mise en liberté
qui aurait permis à l’administration pénitentiaire de re-
laxer Georges et son compagnon, sont demeurées
vaines, de même d’ailleurs que celles tendant à l’ob-
tention d’un simple extrait du plumitif», explique l’avo-
cate de l’ex détenu dans une correspondance adressée
au tribunal de grande instance du Wouri.
Le juge s’est trompé
De son côté, le ministère public au tribunal militaire es-
time que le maintien en détention de Georges est légal.
« Le ministère public avait fait appel de la décision du
tribunal. Par conséquent, la mise en liberté ne pouvait
pas être exécutée », explique le lieutenant colonel Ana-
tole Djouwee, commissaire du gouvernement, près le
tribunal militaire de Douala. Faux, s’insurge Me Cécile
Mireille Ngo Biga. «Aucun texte ne permet de dire que
l’appel du Ministère public suspend la décision de re-
mise en liberté. Au contraire, l’esprit du code de procé-
dure pénal fait de la liberté le principe », clame
l’avocate. Fort de cet argument, le conseil a saisi le tri-
bunal de grande instance, le 04 avril dernier, pour bé-
néficier de la procédure d’Habeas Corpus, en vue
d’obtenir la libération immédiate de son client.
La juridiction de jugement a ordonné que le tribunal
militaire produise l’extrait du plumitif. Ce qui a été fait
le 11 avril, mais le régisseur de la prison de New Bell a
refusé de libérer le détenu. «Il nous a dit que le lieute-
nant colonel Anatole Djouwee a demandé qu’on ne li-
bère Georges sous aucun prétexte», affirme Cécile
Mireille Ngo Biga. Le commissaire du gouvernement
confirme ces propos. «Le juge de l’habeas corpus s’était
trompé et avait mal apprécié l’affaire. C’est pourquoi
j’avais demandé au régisseur de ne pas libérer Endene
Endene Georges», justifie t-il.
Devant ce fait accompli, le beau-frère de la victime
s’est rendu au ministère de la Défense. Le ministre lui a
accordé une audience et a saisi le directeur de la justice
militaire, qui, à son tour, a demandé à l’avocate de pro-
Geôles d’Afrique
12
duire les éléments prouvant l'acquittement de son
client. Ces pièces ont permis la libération de Georges, le
04 mai dernier.
« J’ai tout perdu »
Secrétaire général adjoint du Mouvement de lutte
contre la Corruption, l’impunité et pour la bonne gou-
vernance, une organisation active depuis 2002 en mi-
lieu carcéral, Fréderic Mbappe Ngambi dénonce un
abus de pouvoir. «Il y’a eu trafic d’influence pour main-
tenir Georges en détention, contre la décision d’acquit-
tement ordonnée par le tribunal militaire», soutient-il.
A l’en croire, ce type d’abus est fréquent. «Ceux qui
n’ont pas de proches qui puissent intervenir en leur fa-
veur ne peuvent que subir», s’insurge-t-il. Le militant
recommande que Georges saisisse la justice pour obte-
nir réparation du préjudice subi en raison d’une déten-
tion arbitraire.
Un conseil favorablement accueilli par le pêcheur.
«J’ai tout perdu. Mes nasses et ma pirogue ont été vo-
lées durant mon absence», affirme-t-il. En plus de ses
outils de travail, Georges a également perdu une pro-
priété à Bonabéri. «Si je n’avais pas été en prison, j’au-
rais empêché la vente du terrain d’habitation que j’avais
acheté», enchaîne-t-il. Plus que les pertes matérielles,
le pêcheur qui est père de 10 enfants, déplore la souf-
france endurée par sa famille durant sa garde à vue et
sa détention préventive. «Ma femme a été obligée de
quémander pour nourrir nos enfants. Mon fils a dû
abandonner les études à 17 ans, faute d’argent pour ré-
gler ses frais de scolarité», ressasse Georges.
Anne Matho
1 - Des bavures et des tortures
13
Des jeunes de Douala battus pour une poignée de tracts
Ils ont été jetés dans les cellules infectes de la légion
de gendarmerie et de la brigade de Deido-Bonateki à
Douala, pour avoir distribué des tracts. Battus, ces
dix sept jeunes n’ont été présentés au procureur
qu’après plus d'une semaine d’incarcération, et remis
en liberté pour attendre leur jugement
Il est 18h environ, ce 12 octobre, la nuit commence à
tomber. Dix sept jeunes sont sortis des cellules du tri-
bunal de première Instance de Douala. A ceux qui sont
venus les chercher, un agent de police délivre un mes-
sage péremptoire: "Nous ne voulons pas d'attroupe-
ment aux abords du palais. Ils seront libérés un à un et
si cela n'est pas respecté, nous les renverrons en cellule.
N'oubliez pas qu'il ne s'agit que d'une libération provi-
soire."
Arrêtés le 04 octobre, ces dix sept jeunes, dont deux
mineurs, présentent les marques d’une détention
éprouvante : amaigris, les cheveux ébouriffés, les dents
jaunies, le regard pâle et terne, ils sont vêtus de haillons
sales, et certains ont les pieds nus."Pendant huit jours
d'incarcération dans des mouroirs qualifiés de cellules,
nous n'avons pas pu nous laver, ni nous brosser les
dents, ni manger à notre faim. Nous revenons de loin",
résume Tagne, le plus grand du groupe, âgé d'une tren-
taine d'années.
Séquestration et tortures
Alors qu'ils distribuaient des tracts signés de Mboua
Massock, homme politique et activiste appelant à un
meeting de la Nodyna pour boycotter l'élection prési-
dentielle du 09 octobre, ils ont été pris en chasse par
des gendarmes. "Nous étions sur une route secondaire,
loin de la chaussée, distribuant notre message qui invi-
tait les Camerounais à un important meeting du com-
battant Mboua quand nous avons été interpellés",
précise Tagne. Au moment des faits, il a encouragé ses
amis, dont quelques uns prenaient la fuite, à se rendre.
Les gendarmes les ont roués de coups et conduits à la
compagnie de gendarmerie de Bonabéri. Sur ordre, le
chef de cette unité les a fait transférer à la légion de
gendarmerie du littoral à Bonanjo, où ils ont été inter-
rogés par des officiers de police. Leurs tracts et leurs
tee-shirts à l'effigie de Mboua Massock ont été retenus.
Puis ils ont été jetés dans une cellule de 5 mètres carrés
avec pour chef d'accusation : « troubles à l'ordre pu-
blic».
"Les uns couchés sur les autres, nous étouffions, le
sol était inondé de notre sueur. A 2h du matin l'un d'en-
tre nous a commencé à suffoquer. N’arrivant plus à res-
pirer, il était sur le point de mourir. Nous avons crié fort,
créant un vacarme assourdissant", explique un mem-
bre du groupe.
Les dix sept ont alors été sortis de leur cellule et,
après un coup de téléphone du gendarme de service à
sa hiérarchie, treize ont été conduits dans deux cellules
de la brigade de Deido-Bonateki sur les berges du
Wouri. Là aussi, les conditions de détention sont la-
mentables. Les cellules ont certes des toilettes, mais
pas d'eau. Les détenus n'en reçoivent que quelques
seaux par jour, en fonction de l'humeur des gendarmes,
pour chasser leurs excréments. Les gendarmes en fac-
tion les insultent et par moment les aspergent d'eau.
Leurs téléphones ayant été confisqués, ils ne peu-
vent pas informer leurs familles. Ils n'auront droit à leur
premier repas qu'au deuxième jour de leur incarcéra-
tion grâce à un gendarme. "Nous avons supplié ce gen-
darme et lui avons payé 700 Fcfa de frais de commission
pour qu'il aille nous acheter de quoi manger ", explique
Tagne.
Au huitième jour de détention, les dix sept suspects
ont été présentés au procureur. Un retard que le com-
mandant de la brigade de Deido-Bonateki justifie par
le déroulement de l'élection présidentielle qui, selon lui,
avait mobilisé toutes les énergies. Au moment de ce
transfert, la brigade de Sodiko, qui n’a pas participé à
leur arrestation, est « entrée dans la danse ». Le chef
d'accusation a alors changé : ce n’est plus « troubles à
l’ordre public », mais « organisation de réunion sur la
place publique, obstruction de la voie publique et refus
d'obtempérer aux injonctions des forces de l'ordre ». Le
groupe a rejeté tout en bloc. Le procureur a décidé de
relaxer les deux mineurs et d'inculper les 15 adultes qui
comparaîtront libres.
Violation des droits des suspects
Cette nouvelle affaire constitue une preuve supplé-
mentaire de non respect, par les forces de l’ordre, du
code de procédure pénale camerounais. Celui-ci pros-
crit toute atteinte à l'intégrité physique ou morale de la
personne appréhendée. Il stipule bien plus en son arti-
cle 37 : "Toute personne arrêtée bénéficie de toutes les
facilités raisonnables en vue d'entrer en contact avec sa
famille, de constituer un conseil, de rechercher les
Geôles d’Afrique
14
moyens pour assurer sa défense, de consulter un mé-
decin et recevoir des soins médicaux, et de prendre les
dispositions nécessaires à l'effet d'obtenir une caution
ou sa mise en liberté". Une opportunité qui n'a pas été
permise aux dix sept appréhendés qui ont par ailleurs
été gardés à vue pendant huit jours avant d'être pré-
sentés au procureur.Très loin des 24 heures, renouvela-
bles une seule fois, prévues par la loi.
"Les violations des droits des citoyens sont devenues
la norme au Cameroun et cela n'émeut plus personne",
regrette Me Ruben Moualal, avocat à Douala et conseil
des jeunes."Je suis content qu'un procès ait été ouvert
contre eux, car ce sera pour nous une tribune qui va
nous permettre de dénoncer les travers du régime de
Yaoundé et montrer à la face du monde le vrai visage
de la justice camerounaise", promet l'avocat, qui reste
confiant. Il espère bien que toutes les charges retenues
contre ces jeunes gens seront abandonnées, car infon-
dées.
Théodore Tchopa
et Charles Nforgang
1 - Des bavures et des tortures
15
Des étudiants de Yaoundé battus pour avoir voulu manifester
Alors qu’ils s’apprêtaient à manifester publiquement,
des étudiants ont été violentés, arrêtés et gardés à
vue sans aucune plainte et présentés au procureur
qui les a condamnés. Or la loi ne punit que les faits,
pas les intentions.
Hervé Zouabet, n’a pas perdu le moral. «C’est vrai que
maintenant, je peux être considéré comme un prison-
nier en liberté, car je risque un an de prison au moindre
faux pas qui me conduirait de nouveau devant les tri-
bunaux, mais le combat continue », soutient-il. Prési-
dent de l’association de défense des droits des
étudiants (Addec), il a été condamné, le 31 juillet der-
nier, avec trois autres étudiants par le tribunal de pre-
mière instance de Mfou à un an d’emprisonnement
avec sursis. Il leur était alors reproché d’avoir, un mois
auparavant, organisé une manifestation non-autorisée
au nom du collectif « Sauvons l’université de Yaoundé
II ». Ces étudiants ont été appréhendés avant même de
commencer à manifester pour réclamer le départ du
recteur de cette université reconnu coupable de faute
de gestion par le conseil supérieur de l’Etat.
Pas de faits
Pour les défenseurs des droits humains, c’est moins le
verdict du tribunal que les conditions de l’arrestation,
de la garde à vue et de la qualification des faits qui fâ-
chent. « Avant que la manifestation projetée ait eu lieu,
ils ont été kidnappés pour l’un et arrêtés pour les trois
autres par le commissaire qui avait été saisi par une let-
tre du recteur qui lui demandait de venir assurer la sé-
curité autour et au sein du campus. Devant leur refus
de faire des déclarations,, ce commissaire a maintenu
leur garde à vue, qui s’est prolongée jusqu’à dimanche
sans que le procureur de la République en soit informé»,
dénonce Me Hyppolite Meli, avocat au barreau du Ca-
meroun qui a suivi l’affaire de près.
L’homme de droit soutient que le commissaire est
un officier de police judiciaire qui agit sous le contrôle et
sous l’autorité du procureur de la République. Ce der-
nier doit être informé. « Ces arrestations sont sans fon-
dements car il n’y avait pas ni plainte, ni manifestation
en cours. Le commissaire s’est comporté comme si la
loi pénale réprimait les intentions : dans son procès ver-
bal, il avait qualifié ces faits d’incitation à la révolte et
atteinte à la sûreté de l’Etat pour qu’au parquet on les
requalifie en manifestation et réunion non déclarée. La
loi pénale ne réprime pas les intentions, elle réprime les
faits concrets, des faits qui peuvent être rapportés par
une preuve. Or dans ce cas là, il n’ y en avait pas», dit
Me Meli.
Violences physiques
Par ailleurs, l’arrestation des étudiants ne s’est pas opé-
rée sans heurts. Trois d’entre eux seront contraints de
monter dans le car de police à coups de matraques.
Zouankou, l’un d’eux, sera grièvement blessé au coude.
« On n’a tapé, ni violenté personne. On a demandé aux
étudiants de nous suivre, deux sont entrés sans pro-
blème dans la voiture, c’est le troisième qui a opposé
une résistance, et puis l’article 30 du code de procédure
pénale dans son alinéa 2 stipule : «L’officier de police ju-
diciaire ou l’agent de la force de l’ordre, qui procède à
l’arrestation enjoint à la personne à arrêter de le suivre,
en cas de refus, fait usage de tout moyen de coercition
à la résistance de l’intéressé ». Cet article me donne
l’autorisation de les arrêter par la force », justifie l’offi-
cier de police Akono qui pilotait les arrestations. Le
même code de procédure pénale condamne pourtant
la violence au cours des arrestations. « Aucune atteinte
ne doit être portée à l’intégrité physique ou morale de
la personne appréhendée », recommande l’alinéa 4 de
l’article 30 du code. « Rien ne peut justifier la violence,
rien du tout. Ils ont été molestés. Il s’agit d’une violence
gratuite qui ne peut se justifier par quoi que ce soit »,
précise Me Meli.
Ramenés au commissariat, les étudiants seront en-
fermés dans une cellule obscure et puante, couchant à
même le sol et devant compter sur leurs proches pour
être nourris. Ils seront présentés au procureur trois jours
plus tard et autorisés à comparaître libres. Des condi-
tions de détention en contradiction avec les règles mi-
nima pour le traitement des détenus des Nations Unies
et la convention des Nations Unies contre la torture et
les traitements cruels, inhumains et dégradants rati-
fiées par le Cameroun. Ce qui fait dire à Cyrille Rolande
Bechon directrice exécutive de l’ONG Nouveaux Droits
de l’Homme, « qu’il existe un réel problème d’applica-
tion de textes que le Cameroun a lui-même ratifiés ».
Des sanctions sont régulièrement infligées aux agents
de la police, de la gendarmerie et de l’administration
pénitentiaire responsables de tortures, de violations
des droits humains et de traitements dégradants sur
des citoyens. Ces sanctions (blâmes ou révocations)
sont loin de dissuader les forces de l’ordre qui sont de
plus en plus « zélées ».
Béatrice Kaze
Geôles d’Afrique
16
Les agresseurs torturés par les gendarmes de Yingui
Ils avaient agressé des planteurs. Interpellés par les
gendarmes, les enfants Yol ont été eux-mêmes tor-
turés durant 14 jours avant d’être relaxés. Cette es-
calade de la violence est courante dans les zones
rurales.
«Les enfants exigeaient que les ouvriers laissent les
plantations de leurs parents et qu’ils rentrent chez eux.
Les allogènes disaient attendre la fin du contrat signé
avec le propriétaire de la plantation pour l’entretien et
qu’il était trop tôt pour leur demander de partir. Il y a eu
une violente bagarre et des blessés graves. » Vincent
Francis Bassonog, porte parole des jeunes, n’a rien ou-
blié de la scène qui a mis en émoi tout le village de
Ndogmem, une localité située à 12 Kilomètres de Yingui
dans le département du Nkam.
Ce mercredi du mois de mars 2011, les ouvriers
du défunt Yol Francis, propriétaire de plantations, vien-
nent travailler comme d'habitude. Ce ne sera pas pos-
sible cette fois. Informés de cette présence, trois
enfants du propriétaire accompagnés de gros bras met-
tent le cap sur la plantation et intiment l'ordre aux ou-
vriers de quitter immédiatement les lieux. Surpris, les
ouvriers, ressortissants de la région du Nord-Ouest,
tentent de raisonner leurs vis-à-vis et mettent en avant
le contrat d'entretien signé avec leur père. C’est la
goutte d'eau qui fait déborder le vase. Les ouvriers sont
bastonnés devant des villageois impuissants.
Coups et blessures
Alertés, des éléments de la brigade de gendarmerie in-
terpellent brutalement les trois enfants pour "coups et
blessures". « Les gendarmes les frappaient avec des
ceinturons, des matraques et quand ils étaient au sol,
les chaussures faisaient le reste. On avait finalement
pitié d'eux alors qu'ils avaient tabassé des innocents »,
se rappelle Vincent Francis Bassonog. Le passage à
tabac s'est poursuivi dans la cellule où les suspects ont
passé quatorze jours au mépris du code de procé-
dure pénale qui stipule que "le délai de garde à vue ne
peut excéder quarante huit heures renouvelable une
fois." Toutefois, "sur autorisation écrite du procureur de
la République, ce délai peut, à titre exceptionnel, être
renouvelé deux fois", ajoute le texte. Une garde à vue
abusive que à laquelle la brigade a décidé de mettre fin
à la place du procureur de la République.
Interrogé, un officier à la brigade se refuse à tout
commentaire sur cette affaire qu’il connaît visiblement
bien. «Vous-même, vous croyez que ce qu’ils ont fait
était bien ?», demande t-il, furieux. Selon plusieurs té-
moignages, les gendarmes de cette localité torturent
quand ils veulent, parfois même pour le plaisir. Joseph
Modi en a fait l'amère expérience. Accusé de complicité
de vol d’une bouteille de gaz domestique, il y a un an,
cet élève a été torturé à la brigade de Yingui pendant
trois jours avant d'être relaxé pour faits non éta-
blis. " J’étais à la maison quand je vois arriver un gen-
darme à moto. Il me demande de monter. Arrivé à la
brigade, il me dit : je te vois calme alors que tu fais des
coups. Je lui dis que je ne sais pas de quoi il est ques-
tion. Il me joint les pieds avant de me taper à l’aide
d’une machette et des matraques. J’avais très mal. Je
ne pouvais pas poser la plante du pied au sol. Je mar-
chais sur mes orteils. Après enquête, il a dit que je
n’étais pas dans le coup », raconte t-il. Avant de le lais-
ser partir, le fonctionnaire lui a demandé de porter
plainte contre son accusateur pour diffamation. Mais,
l’élève a décliné gentiment la suggestion.
Lenteur des sanctions
Selon Maitre Sterling Minou, avocat au barreau
du Cameroun, les abus des forces du maintien de l’ordre
sont récurrents dans les zones rurales à cause de la len-
teur des sanctions. «Ces agents agissent par ignorance
et parfois par simple envie de plaire à une connaissance
ou à une amante ou encore en fonction d’un probable
conflit d’intérêt. Par dessous, on note une absence de
sanction rapide et douloureuse pour l'auteur des exac-
tions. Si la sanction tombait à point, on noterait un net
recul de ces exactions », précise l’avocat. Il ajoute que
du fait de la proximité, "le comportement partial du
gendarme l'expose au courroux du suspect". Mais, les
forces du maintien de l'ordre n’en ont cure.
Mues parfois par des intérêts égoïstes, elles profi-
tent de cette proximité pour terroriser les populations
rurales et mettre les plus téméraires au pas. C’est ce qui
est arrivé à Clément Madjong. En Novembre 2011, cet
habitant de Ndoungue, a été tabassé par un gendarme
et un militaire alors qu'il réclamait son reliquat à une
serveuse de bar. Présenté au procureur de la Répu-
blique après cinq jours de garde à vue, il a été déclaré
non coupable.
Christian Locka
1 - Des bavures et des tortures
17
Achille cumule les peines et les amendes
Ce détenu soupçonne un responsable péniten-
tiaire de le retenir pour l’obliger àrembourser 50
000 F, alors que sa contrainte par corps a pris fin
depuis le 02 mai 2012. Son cas pose aussi la ques-
tion du cumul ou du non cumul des peines.
Voilà huit mois qu’Achille Noë l Kameni, alias Joudjo Vin-
cent Marie, court en vain après les responsables de la
prison de New-Bell pour obtenir son certificat de levée
d’écrou. Le 03 mars 2009, ce pensionnaire de la prison
centrale de Douala avait été́ condamné́ à quatre ans de
prison pour vol aggravé. La décision du tribunal de
grande instance du Wouri précisait que le condamné
devrait être soumis à une contrainte par corps de neuf
mois s’il ne payait pas 148. 875 F. Cfa représentant les
dépens. Selon Achille, qui affirme avoir été placé sous
mandat de dépôt le 02 mai 2007, sa peine de quatre ans
a expiré le 02 mai 2011. Le détenu a cependant été re-
tenu à la prison, conformément au code de procédure
pénale, pour purger la contrainte par corps de neuf
mois, qui a expiré à son tour le 02 février 2012.
Achille s’est alors rendu au greffe du tribunal afin
d’entrer en possession de son certificat de levée
d’écrou. A sa grande surprise, ce document ne lui a pas
été délivré́. Le détenu est revenu à la charge le 21 mars.
Mais c’est finalement le 28 mars qu’il apprendra d’un
agent du greffe que son dossier est bloqué à cause d’un
responsable de la prison. « Je me suis aussitôt rendu
chez ce responsable, il m’a demandé de rédiger une de-
mande d’audience. Plus de dix fois, j’ai rempli cette de-
mande d’audience mais ni ce cadre administratif, ni le
régisseur ne m’ont reçu », se plaint-il. Achille Kameni,
qui n’a pas pu s’offrir les services d’un conseil, a fini par
se résigner et semble désormais s’en remettre à la sa-
gesse de la providence.
50 000 F Cfa en plus
« Achille est maintenu en détention jusqu’à ce jour par
un collaborateur du régisseur, qui estime qu’il ne va pas
sortir de prison sans lui avoir remboursé son argent »,
a affirmé un détenu au courant de l’affaire. Selon
Achille, ce responsable est propriétaire d’une boutique
dans l’enceinte pénitentiaire et il reproche à Bosco
Kamdem, un autre détenu, d’avoir orchestré un
manque à gagner de 50 000 F Cfa. Le responsable en
question accuserait Achille, assistant dans la gestion de
ladite boutique, d’être le complice de Bosco. Si les ac-
cusations d’Achille venaient à être fondées, cette atti-
tude des responsables pénitentiaires serait alors
contraire au code de procédure pénale, qui exige la li-
bération immédiate et sans condition de tout
condamné dont la peine a expiré. Le détenu reste en
dé tention seulement s’il ne peut payer la contrainte par
corps et jusqu’à l’expiration de celle-ci.
Encore 11 mois àtirer
Le chef du service administratif et financier (Saf) de la
prison de New-Bell brandit un extrait du registre
d’écrou qui bat en brèche la version du condamné.
D’après lui, Achille Kameni a été condamné trois fois.
Ecroué pour la première fois le 29 décembre 2005 pour
faux document, le pré venu s’é vade le 05 avril 2006, trois
mois et six jours après. Le 23 août, il est repris, écroué
pour évasion et condamné le même jour à un an de pri-
son assortie de la contrainte par corps de 3 mois. Le 17
aoû t 2007, deux mois après, Achille est rattrapé par l’af-
faire de faux document, pour laquelle il écope de 3 mois
de prison et 3 mois de contrainte par corps. Enfin le 05
août 2007 (et non le 02 mai comme l’affirme Achille),
moins de deux semaines après sa condamnation pour
évasion, ce chauffeur âgé de 35 ans est écroué pour vol
aggravé. Cela lui vaut une peine de quatre ans de pri-
son.
Pour le chef Saf, Achille Kameni a omis de prendre
en compte toutes ces peines qui, cumulées, avoisinent
77 mois de prison. Sa libération n’est donc pas envisa-
geable avant le 17 novembre 2013. Il n’en demeure pas
moins que le cas Achille Kameni pose un problème d’in-
terprétation du droit. Pour Me Levi Deffo, avocat au
barreau du Cameroun, les allégations du chef Saf se-
raient fondées seulement si les peines infligées sont cu-
mulatives. Au cas où elles ne le seraient pas (une nou-
velle peine annule la précédente), la raison serait du
côté d’Achille.
Théodore Tchopa
Geôles d’Afrique
18
2
DETENTIONS
ET GARDES A VUE ABUSIVES
« Avez-vous du temps pour m’écouter ? »
C’est la question que pose au journaliste Georges Fountong, emprisonné à Yabassi. Il crou-
pit depuis novembre 2009 dans une cellule. Lui, le temps, il le compte : il attend d’être jugé
depuis presque deux ans.
Les sept inculpés de l’affaire de détournement de fonds du Programme international d’enca-
drement et d’appui aux acteurs du développement (Pid) ont attendu 15 mois avant d’être li-
bérés faute de preuves. Marie Robert Eloundou, le délégué permanent de cet organisme, y
laissera sa santé. Son dossier est bloqué à la cour d’appel, Georges Foutong attend en prison
d’être jugé. Clément à Ndoungué, Jacques Désiré Talla à Bafoussam, Atangana à Mfou crient
à l’injustice, dénoncent les mauvais traitements dans les cellules et les lenteurs de la justice.
Le prolongement des gardes à vue et des détentions provisoires engendrent souvent des
drames sociaux. Il bafoue les règles minima concernant la durée des gardes à vue et des dé-
tentions provisoires, établies par les Nations Unies et signées par le gouvernement came-
rounais.
"La liberté est le principe, la garde à vue l’exception"
Avocat au barreau du Cameroun, Me Antoine
Pangue explique la notion de garde à vue.
Qu’est ce que la garde à vue ?
Me Pangue : La garde à vue est une mesure de police
en vertu de laquelle une personne est, dans le cas d’une
enquête préliminaire, en vue de la manifestation de la
vérité, retenue dans un local de police judiciaire pour
une durée limitée et ce, sous la responsabilité d’un offi-
cier de police judiciaire, à la disposition de qui il doit res-
ter. On en distingue deux sortes : la garde à vue
administrative qui est ordonnée par des autorités ad-
ministratives dans l’exercice de leurs fonctions. Je parle
ainsi des préfets. Il y a la garde à vue judiciaire qui in-
tervient dans le cadre des enquêtes qui sont ouvertes à
la suite de la commission d’une infraction. Cette garde
à vue judiciaire est ordonnée par les officiers de police
judiciaire.
Quelles sont les personnes concernées par la
garde à vue ?
Me Pangue : Contrairement à ce que l’homme de la rue
pense, la garde à vue concerne aussi bien les suspects,
c'est-à-dire ceux-là sur qui il y a quelques indices qui
laissent croire qu’ils ont participé à la commission de
l’infraction. La garde à vue peut également concerner
les témoins. Lorsqu’une infraction vient d’être com-
mise, il est permis à l’officier de police judicaire (Opj) qui
mène l’enquête de donner interdiction ou de faire res-
ter à sa disposition certaines personnes dont les décla-
rations lui paraissent nécessaires à la manifestation de
la vérité. Donc la garde à vue concerne aussi bien les
suspects que les témoins.
Tout homme en tenue ne peut ordonner une
garde à vue
Qui est habilité à ordonner une garde a vue ?
Me Pangue : Ce sont les officiers de police judiciaire qui
sont compétents pour ordonner des mesures de garde
à vue. Il est vrai que sur le terrain, nous constatons que
certains hommes en tenue (des policiers, des gen-
darmes), qui n’ont pas la qualité d’officier de police ju-
diciaire, s’octroient le droit, la compétence pour or-
donner des gardes à vue. Il s’agit dans ces cas, de gardes
à vue abusives, parce que n’est pas officier de police ju-
dicaire tout homme en tenue. La loi, généralement, at-
tribue la qualité d’officier de police judicaire aux officiers
de la gendarmerie, aux gendarmes qui s‘occupent
même par intérim d’une brigade de gendarmerie. La
qualité d’officier de police judicaire appartient égale-
ment aux commissaires de police, aux officiers de po-
lice, aux gendarmes, à certains policiers qui ont subi
l’examen d’officier de police judicaire et qui ont prêté
serment. La qualité d’officier de police judicaire appar-
tient aussi à certains fonctionnaires à qui la loi a attribué
certaines attributions de police judicaire.
Quel est le délai de garde à vue?
Me Pangue : La liberté est le principe, et la garde à vue
est l’exception. La garde à vue en principe a une durée
de 48 heures pouvant être renouvelée une fois. Toute-
fois, la loi a prévu que le procureur de la République,
peut proroger cette garde deux fois.
Quelles sont les voies de recours d'une per-
sonne victime d'une garde à vue abusive?
Lorsque vous estimez avoir été gardé à vue abusive-
ment, vous avez la possibilité de saisir Monsieur le pro-
cureur de la République parce que tous les officiers de
police judiciaire exercent leurs activités sous la direc-
tion de Monsieur le procureur.
En attendant que la procédure aboutisse, vous
êtes relaxé ou toujours gardé à vue?
Vous restez en garde à vue pour attendre que le Procu-
reur de la République se prononce. Notre code n’a pas
imparti un délai au procureur pour se prononcer sur une
telle demande. Mais comme c’est un fonctionnaire
formé et qui est allergique à la violation des libertés in-
dividuelles, quand il est saisi d’un cas pareil, il lui ac-
corde toute l’urgence nécessaire pour solutionner.
Propos recueillis
par Christian Locka
Entretien avec Me Antoine Pangue :
2 - Détentions et gardes à vue abusives
23
Les émeutiers de 2008 ont purgé leur peine… Pas Essobo
Pas de grâce présidentielle pour lui. Arrêté et
condamné pour avoir participé aux émeutes de la
faim de février 2008, Essobo Andjama purge dix
ans de prison.
Pierre Essobo Andjama est encore incarcéré à la pri-
son de Douala pour sa participation aux manifesta-
tions d’il y a quatre ans, qualifiées d’«émeutes de la
faim». Il avait alors été condamné à dix ans de prison
pour pillage en bande, destructions de biens d’autrui.
Entre le 25 et le 28 février 2008, des manifesta-
tions contre la vie chère avaient éclaté au Cameroun
et s’étaient vite transformées en émeutes. Sortis
pour crier leur ras le bol, de nombreux jeunes avaient
saccagé, pillé, brûlé des commerces et des entre-
prises, vandalisé des édifices publics. L'armée était
intervenue farouchement Des milliers de jeunes,
dont de nombreux innocents, avaient été interpel-
lés. Une centaine, selon la société civile, était tom-
bée sous les balles.
Seule, une amnistie…
Interpellé près de trois mois après les émeutes,
Simon-Pierre Essobo Andjama avait été condamné,
le 19 janvier 2009, par le tribunal de Grande instance
du Moungo à dix ans de prison, et écroué à la prison
de Nkongsamba. Le 16 décembre 2009, la Cour d’ap-
pel du Littoral rejetait son appel au motif que son
mémoire n’avait pas été déposé dans les délais pres-
crits par la loi.
"Il n’existe pas d’alternative pour le cas Essobo, en
dehors d’une amnistie du chef de l’Etat. Autrement
dit, celui-ci doit blanchir toutes les personnes pour-
suivies et condamnées dans le cadre de ces événe-
ments qui ne doivent plus être considérés comme
des infractions punissables par la loi", plaide, au-
jourd’hui, Maître René Manfo, avocat des coaccusés
de Essobo qui ont déjà tous purgé leurs peines dans
cette affaire. L’avocat s’étonne cependant de ce que
des Camerounais soient encore écroués pour leur im-
plication dans ces émeutes de février 2008, alors
« qu’elles ont été publiquement qualifiées de grève
de la faim".
Le président Paul Biya avait même gracié, le 20
mai 2008, les personnes interpellées. Pour la plupart,
elles avaient été condamnées à des peines allant de
trois mois à un an de prison. Cependant, la justice
avait eu la main lourde pour Essobo qui était par ail-
leurs coaccusé de Paul Eric Kingue dont le procès a
toujours été considéré comme "politique".
Loin de sa famille
Dans son rapport de 2009 sur le Cameroun, Amnesty
International avait été étonné par la célérité des pro-
cès. "Bien qu’il faille habituellement des années à
l’appareil judiciaire camerounais pour traduire les
suspects en justice, au mépris du Code de procédure
pénale du pays, des centaines de personnes accu-
sées d’avoir participé aux émeutes de février 2008
ont été jugées dans les quatre semaines qui ont suivi
leur interpellation pour avoir troublé l’ordre public et
détruit des biens appartenant à des particuliers et à
l’État."
Le calvaire de Essobo Andjama, 28 ans et ancien
ouvrier dans les Plantations du Haut Penja (PHP),
continue à la prison de Douala. Il est logé à la cellule
15 où s'entassent plusieurs dizaines de détenus.
Amaigri, il se remet peu à peu d'une tuberculose
mais demeure beaucoup moins serein. "Les condi-
tions de détention sont très difficiles. Ma famille ré-
side à Penja. Elle me rend visite environ une fois par
trimestre", affirme-t-il. Ce célibataire souhaite son
transfèrement à la prison de Mbanga pour y purger
le reste de sa peine. Il sera alors plus proche de sa fa-
mille.
Théodore Tchopa
Geôles d’Afrique
L’ancien soldat cumule trente ans de prison
Ancien caporal chef de l’armée camerounaise, Lucien
Chouna Nguetsin, 37 ans, cumule plus de 30 ans de pri-
son. Il demande que sa détention soit réduite à 15 ans,
la plus lourde de ses quatre condamnations… En vertu
du principe de la confusion des peines.
« Je suis encore jeune. J’ai envie de réorganiser ma vie. Il
me faut sortir d’ici. Séjourner trop longtemps en prison
brise les capacités de vie. Je suis frappé par plusieurs
condamnations. Il faut que le principe de la confusion des
peines soit appliqué afin que je rentre dans mes droits.»
Lucien Chouna, 37 ans ex caporal chef de l’armée came-
rounaise, multiplie les démarches pour obtenir la confu-
sion des quatre peines prononcées contre lui. Dans un
premier jugement du 27 décembre 2000 rendu par le tri-
bunal de première instance (Tpi) de Foumban, il a été
condamné à six mois de prison de ferme pour différentes
infractions ; puis il a été déclaré coupable de vol par le tri-
bunal de grande instance du Noun et a écopé de 3 ans de
prison ferme ; sa troisième condamnation a été pronon-
cée par la Cour d’appel de l’Ouest pour « vol aggravé avec
port d’arme », sous (la fausse) identité de Adoum Will
Ahmed ; enfin, en juillet 2007, le tribunal militaire de Ba-
foussam l’a condamné pour « vol aggravé, détention
d’effets militaires et port d’armes à feu ».
Ne pas croupir en prison
En cumulant ses condamnations, Lucien Chouna devrait
faire 30 ans et six mois de prison. « C’est inacceptable. Je
ne saurais passer ma vie en prison. J’ai déjà introduit plu-
sieurs requêtes pour confusion des peines. Elles sont res-
tées sans suite. J’ai écrit au procureur de la République, il
n’a ni accusé réception de ma correspondance, ni ne m’a
appelé », se plaint-il. « Il me faut les copies des jugements
pour faire prévaloir mon droit à la confusion des peines,
mais les intermédiaires, ici à la prison, me demandent
beaucoup d’argent pour aller à Foumban, à la Cour d’ap-
pel et au tribunal militaire de Bafoussam pour les retirer.
Tout le monde veut me rançonner», dénonce-t-il.
Il se plaint, en outre, de la non assistance de sa fa-
mille. « La majorité des membres de ma famille sont à
Makary, dans l’Extrême-Nord. Mon épouse est décédée
au cours de ma détention. J’ai juste ma grand-mère ma-
ternelle qui me porte une assistance limitée », se la-
mente-t-il. Et les produits de son activité de vannerie,
apprise en prison, lui permettent de manger et de se
vêtir.
Blocages procéduriers
Interrogé sur ce cas, Me Fabien Che explique que le
mécanisme de la confusion des peines, prévu par le code
pénal camerounais, devrait être déclenché une fois le
président du tribunal saisi de la requête du condamné. Le
procureur de la République devrait procéder aux vérifica-
tions nécessaires et veiller à ce que cette confusion de
peines se fasse conformément à la loi. « Lorsque la confu-
sion des peines est prononcée, les peines les moins
graves sont absorbées par la peine la plus grave. Cette
possibilité n'existe que pour les crimes et délits. Ces in-
fractions ne doivent pas être commises en état de recru-
descence ou de récidive. Si la juridiction saisie
ultérieurement ne sait pas qu'il y a une condamnation qui
n'est pas définitive, le tribunal va souvent condamner
sans ordonner la confusion. L'individu en prison pourra
alors présenter une requête en vue d’en bénéficier. La
confusion des peines doit être distinguée du cumul pla-
fonné des peines », précise-t-il.
Quid des blocages et lenteurs administratives ? Selon
certains détenus se trouvant dans des situations simi-
laires, toutes démarches entreprises en vue de la confu-
sion de leurs peines ont été bloquées, à l’époque, par
Minkala Minkala, alors greffier de la prison centrale de
Bafoussam. Le refus de permission aux condamnés fait
aussi partie des griefs formulés contre les responsables
du pénitencier. «Pour le moindre dossier, on exige de
vous des frais de taxi et de fouille qui peuvent parfois
s’élever à 10.000 ou à 30.000 Fcfa, selon que votre dos-
sier se trouve dans un tribunal de la ville ou dans une ju-
ridiction extérieure», indique un détenu ayant requis
l’anonymat. Interrogé, Théodore Ngoudjou, le greffier de
la prison, réfute les accusations de « monnayage ». Pour
lui, il faut être suffisamment vigilant et examiner minu-
tieusement les demandes de permission formulées par
les prisonniers. Surtout lorsqu’ils ont un dossier discipli-
naire saturé. Selon lui, l’exigence de sécurité doit en tout
cas prévaloir.
Serge Fréderic Mboumegne, juriste et militant pour la
promotion des droits de l’Homme, réfute cette excuse.
«On ne saurait permettre des violations aux droits hu-
mains par simple souci de sécurité. Les exigences de sé-
curité ne peuvent limiter les droits humains qui
s’imposent à tous. Des poursuites peuvent être engagées
pour abus de fonction tel que prévu à l’article 140 du code
pénal. »
Guy Modeste Dzudie
2 - Détentions et gardes à vue abusives
25
Trois ans de prison sans jugement pour Georges
Georges Fountong, incarcéré à la prison principale de
Yabassi depuis novembre 2009, n’a toujours pas com-
paru devant un tribunal. Son dossier est retenu à la
cour d’appel du Littoral.
Chaque fois qu’il échange avec d’autres détenus, il
se montre serein. Mais le sourire permanent qu’ar-
bore Georges Fountong dissimule un chagrin. « C’est
vrai que c’est une bonne prison, mais mon problème
est très compliqué. Avez-vous du temps pour
m’écouter ? », demande-t-il d’un air soucieux.
Ce problème qui fait de Georges un détenu ex-
ceptionnel à la prison principale de Yabassi remonte
à courant 2009 : «Je travaillais dans une caisse coo-
pérative. Mon directeur et le conseil d’administration
faisaient des retraits fictifs de l’argent des épar-
gnants. Je n’avais que quelques mois d’expérience
dans l’entreprise. Ils ont profité de ma naïveté pour
me faire déposer les signatures des bons et ils de-
mandaient de l’argent de temps en temps. Lorsque
la caisse coopérative n’a pas pu répondre aux at-
tentes des clients, il y a eu un contrôle inopiné et tout
a été démasqué », raconte-t-il.
Incarcéré à la prison principale de Yabassi depuis
le 18 novembre 2009 pour « faux en écriture privée»,
Georges n’a jamais comparu devant une juridiction
de jugement après plus de vingt et un mois de dé-
tention provisoire. Pourtant, dans son article 221, le
code de procédure pénale stipule que la durée de la
détention provisoire ne peut excéder six mois. Tou-
tefois, elle peut être prorogée par ordonnance moti-
vée au plus pour douze mois en cas de crime et six
mois en cas de délit.
Les autorités embarrassées
La situation dans laquelle se trouve ce jeune détenu
de 22 ans provoque stupeur et indignation parmi ses
pairs. Elle embarrasse même les autorités judiciaires
de la localité. « Nous avons récemment reçu le subs-
titut du procureur de la République près les tribunaux
de Yabassi qui s’est montré préoccupé du cas de ce
détenu. Nous lui avons dit que nous attendons tous
que son dossier qui se trouve actuellement à la cour
d’appel du Littoral arrive à Yabassi pour qu’il soit
jugé », explique Romuald Ngalani, régisseur de la pri-
son principale de Yabassi. En attendant, il y a
quelques mois, l’administration de la prison a fait de
Georges le nouveau « chef de camp ». Depuis lors, il
gère les problèmes entre détenus adultes et porte
les doléances de ces derniers auprès de l’administra-
tion. Mais, ces nouvelles fonctions ont peu d’effet sur
le moral de ce détenu qui, comme les membres de
sa famille et certains co-détenus, se pose des tas de
questions sur son sort. « J’étais poursuivi avec le Di-
recteur de la coopérative mais je ne comprends pas
comment il a pu s’échapper», s’interroge-t-il.
«Dans le cadre de l’information judiciaire, quand
le juge d’instruction rend une ordonnance de non lieu
à l’encontre d’un ou de tous les coaccusés, le Procu-
reur de la République ou le plaignant peut attaquer
cette décision du juge d’instruction devant la cham-
bre de contrôle et de l’instruction de la cour d’appel»,
explique Maitre Antoine Pangue, avocat au barreau
du Cameroun. «Si le non lieu concerne un seul des
accusés, cet appel peut retarder l’issue de la procé-
dure des co-accusés. La chambre pourra renvoyer le
dossier devant une juridiction de jugement ». Le dos-
sier est toujours retenu sans raison valable à la cour
d’appel du Littoral. Georges ne dispose de moyens
financiers suffisants pour s’attacher les services d’un
avocat pour enquêter et se défendre. En attendant
celle des hommes, le chef de camp se remet au quo-
tidien à la justice divine.
Christian Locka
Geôles d’Afrique
26
Malgré la grâce présidentielle, ils restent en prison
Le décret présidentiel graciant les détenus a pris
effet un mois après sa signature. En outre, des déte-
nus, pourtant concernés par cette libération restent
en prison pour non paiement de la contrainte par
corps.
La prison centrale de Douala affiche fière allure ce jeudi
1er décembre 2011. Dans la cour de ce pénitencier, deux
tentes sont dressées, des chaises y sont alignées, la fan-
fare apprête ses instruments de musique. Massés dans
un coin de la cour, les détenus observent. A 12h30, le
procureur près le tribunal de grande instance du Wou-
ri, ceux des tribunaux de première instance de Bonan-
jo et Ndokoti, le délégué régional pour le Littoral de
l’Administration pénitentiaire, le régisseur et quelques
autorités administratives arrivent. La cérémonie de li-
bération des condamnés définitifs peut commencer. Ils
ont été graciés par le décret présidentiel No 2011/361
du 03 novembre 2011, portant commutation et remise
des peines des détenus. Signé depuis le 03 novembre,
ce n’est que ce jeudi 1er décembre 2011, soit 28 jours
après sa signature, que ce décret présidentiel entre en
application.
Trois quarts restent
« Un seul jour de plus passé en détention est un jour
de trop. Pour expliquer les lenteurs administratives, on
brandit l’argument selon lequel il fallait faire le recen-
sement pour établir l’état du dossier. Mais, cela devrait
ê tre réalisé́ au jour le jour. Le Président de la Ré publique
ne surprend personne. On sait qu’il accorde des grâces,
au moment des élections présidentielles. Il suffit de te-
nir une liste des détenus qui peuvent en bénéficier. Des
gens peuvent perdre leur vie pour un seul jour de déten-
tion », fustige Me René Manfo.
« Je suis en prison depuis 2007. C’est avec joie que je
quitte ce milieu. Je vais me réinsérer dans la société́ et
j’espère ne pas remettre les pieds en prison », se ré jouit
Takoké Mekui Paterson Lélé. Lui, il sort, mais certains
parmi les 461 bénéficiaires de cette remise de peine ne
franchiront pas les portes de la prison. « 107 détenus
toute catégorie confondue seront immédiatement
remis en liberté ; 104 autres resteront pour non paie-
ment de la contrainte par corps ; 210 seront égale-
ment retenus parce qu’il leur reste encore un quantum
de peines à exécuter en plus de la contrainte par corps
qu’ils devront payer », explique Engongang Mint-
sang, régisseur de la prison centrale de Douala. Résul-
tat : sur les 461 détenus graciés, 354 resteront encore
en prison pour non paiement de « la contrainte par
corps ».
Pas de quoi payer
Cette mesure ne va pas améliorer les conditions de
détention des détenus, « ni promouvoir les droits hu-
mains en milieu carcéral », comme devait le regretter
le régisseur. Construite pour une capacité de 800 places,
la prison de Douala abrite, aujourd’hui, 2 603 détenus
dont 722 définitivement condamnés, et 1 881 autres en
attente de jugement.
Dans cette affaire de « contrainte par corps », Me
René Manfo parle de violation de l’esprit même du dé-
cret et de la loi. « Ce dé cret est basé sur une ancienne loi
qu’il faudrait réexaminer afin de faire bénéficier d’une
libération immédiate les détenus condamnés par la
contrainte par corps. Comment ceux qui n’ont pas de
famille vont-ils faire pour payer cette contrainte ? »,
s’interroge l’avocat. Il explique par ailleurs que l’on a
perdu de vue les dispositions légales du code de
procédure pénale (Cpp) qui font que la contrainte par
corps est devenue automatique lorsqu’on est
condamné aux dépens. « C’est une violation légale des
droits des libertés parce que le texte ré gissant la remise
des peines n’a pas prévu les dispositions du Cpp qui, au
départ, faisaient pré valoir la présomption d’innocence.
Avec l’application immédiate de la contrainte par corps,
on en revient à la présomption de culpabilité », conclut
l’avocat.
Blaise Djouokep
2 - Détentions et gardes à vue abusives
27
Robert et ses amis font quinze mois de prison… pour rien
Les sept inculpés dans l’affaire du Programme inter-
national d’encadrement et d’appui aux acteurs du dé-
veloppement (Pid) ont été libérés, le 16 août dernier.
Marie Robert Eloundou, ancien représentant rési-
dent de ce Pid, et ses co-inculpés ont bénéficié d’un
non-lieu, après quinze mois de prison. Le dossier
était vide.
C’est en homme libre que l’ancien représentant rési-
dent du Pid a franchi les portes de la prison de Kon-
dengui, le 16 août 2012, à Yaoundé. Son calvaire
débute au lendemain de son interpellation suivie de
trois semaines de détention et de torture dans les cel-
lules de la DGRE (Direction générale à la recherche ex-
térieure), une unité des services spéciaux.
Tantôt accusé de «détournement de l’épargne pu-
blique» d’un montant de quatre milliards de Fcfa, tan-
tôt de complicité de détournement, il est transféré
dans les locaux de la Police judiciaire et du commissa-
riat central N°1 de Yaoundé. Au cours de ses multiples
points de presse, le ministre de la Communication,
Issa Tchiroma Bakary, dira que «les sept personnes in-
culpées dans l’affaire Pid sont sous le coup de deux
chefs d’inculpation : escroquerie et escroquerie ag-
gravée en coaction».
Passé inaperçu
Sans doute éclipsée par l’actualité politico-judiciaire
concernant l’affaire de l’avion présidentiel, le fait est
quasiment passé inaperçu. C’est pourtant le bouclage
de quinze mois d’information judiciaire d’un dossier
retentissant sur le plan social qui a eu lieu en août der-
nier. Le 10, le juge d’instruction David Donhou a rendu
une «ordonnance de non lieu partiel et de renvoi de-
vant le tribunal de grande instance du Mfoundi», dans
cette affaire du Pid, dont l’objectif était de pourvoir à
l’encadrement et à l’appui financier des acteurs du sec-
teur informel. Le 13, le tribunal de grande instance du
Mfoundi a prononcé le non-lieu en faveur des co-in-
culpés dont Marie Robert Eloundou et Martin Biwole,
l’ex-président du comité de gestion de la restructura-
tion du Pid, inculpé en dépit de sa relaxe par le juge
d’instruction après son arrestation par la DGRE, le 22
avril 2011.
Interrogé, Etienne Leke Som, de la Ligue camerou-
naise des droits de l’Homme (LCDH), estime «cette si-
tuation inadmissible. D’autant plus que le code de pro-
cédure pénale fait de l’interpellation et de la mise en
détention provisoire, une exception. Tant que les per-
sonnes mises en cause dans les dossiers peuvent être
localisées et identifiées, il vaut mieux ne pas les inter-
peller, ni les garder à vue pendant longtemps. De ce
point de vue, la loi a été gravement violée». Raison
pour laquelle la Ligue camerounaise des droits de
l’homme envisage d’adresser une «correspondance
aux autorités judiciaires camerounaises pour les sen-
sibiliser sur cette dérive».
« Traitements dégradants »
Dérive aussi dans les traitements infligés aux détenus.
Marie Robert Eloundou raconte son arrestation spec-
taculaire un dimanche d’avril 2011 par un commando
d’une dizaine d’hommes de la DGRE placés sous le
commandement d’un colonel. «Arme braquée sur
moi, le colonel a déclaré appliquer les ordres du prési-
dent de la République. Ma garde à vue a été marquée
par d’interminables heures d’auditions, des humilia-
tions comme des promenades en petite tenue, des fla-
gellations et autres voies de faits».
Le 13 mai 2011 le détenu est transféré de la Police
judiciaire au commissariat central N°1, puis à la prison
centrale de Kondengui. « J’y ai subi des traitements
dégradants. J’ai été dénudé par les gardiens de prison
et placé en isolement complet au quartier 13 bis. Pen-
dant des semaines, la porte de ma cellule va se fermer
à 18h pour ne se rouvrir qu’à 11h le lendemain», ra-
conte-t-il. Dans cette prison, seuls les condamnés à
mort sont soumis à un tel régime.
Ces conditions d’incarcération vont affecter la
santé du détenu qui souffre des yeux, au point de né-
cessiter une intervention chirurgicale dès sa sortie le
16 août 2012. «Alors que ma vue se détériorait et que
les responsables de la prison étaient au courant, j’étais
privé de soins», affirme-t-il. Il attendra six mois avant
de voir un ophtalmologue et ne bénéficiera d’aucun
suivi médical régulier.
Au cours de ses derniers moments de détention,
pour se rendre à l’hôpital, Marie Robert Eloundou était
encore soumis aux escortes militarisées, avec armes
au poing.
Léger Ntiga
Geôles d’Afrique
28
En conflit avec une ministre, Atangana croupit au cachot
La gendarmerie de Mfou retient Atangana Ndou-
bena dans ses cellules, depuis plus de trente jours.
Une violation flagrante de la loi, tolérée suite à un
conflit de terre entre le prévenu et la ministre délé-
guée au ministère de l’Agriculture, indiquent des
sources concordantes.
Atangana Ndoubena est assis à même le sol dans la
cour de la compagnie de gendarmerie de Mfou, à
une vingtaine de kilomètres de Yaoundé. Ce mer-
credi 18 juillet est son trentième jour de garde à vue
dans cette unité de la gendarmerie nationale. Il y est
retenu depuis le 18 juin 2012.
On lui a permis d’en sortir pour discuter avec
quelques membres de sa famille, visiblement préoccu-
pés. Parmi eux, son épouse, qui a les traits tirés par la
fatigue, due aux multiples va et vient qu’elle fait entre
Yaoundé et Mfou, pour lui apporter sa ration alimen-
taire ainsi que ses médicaments. Atangana Ndoubena
ne profitera pas très longtemps de ce moment de com-
munion avec sa famille, c’est déjà l’heure de retourner
dans sa cellule.
Plainte ou pas ?
Le nouveau commandant de la compagnie de Mfou,
qui nous reçoit, vient de prendre le service, à la fa-
veur des dernières nominations au ministère de la
Défense. Ce jeune capitaine est en poste depuis le
début de la semaine, et avoue son incapacité à nous
fournir des informations. Tout juste, nous indique-
t-il, qu’il s’agit d’une garde à vue administrative. C’est
son prédécesseur, muté dans la région de l’Est, qui a
ouvert ce dossier. " On a dit à mon père qu’une
plainte avait été déposée contre lui. Il a insisté pour
qu’on la lui montre. Cela n’a jamais été fait", regrette
Lucien Okala, le fils de M. Atangana.
Mais, selon plusieurs sources concordantes, cette ar-
restation aurait été exécutée à la demande de la minis-
tre déléguée au ministère de l’Agriculture, Mme
Clémentine Ananga Messina, avec qui Atangana Ndou-
bena a une brouille dans une transaction de vente de
terrain. Ce cas a ému le président du Mouvement sans
frontières de défense des droits de l’Homme dont le bu-
reau est à Mfou. Jean Didier Mbida Ndounda, ancien
sous-préfet, raconte qu’il en a été informé par un huis-
sier de justice. "Approchez-vous du préfet qui a signé la
garde-à-vue", nous lâche-t-il dans un premier temps.
Avant de se résoudre à en dire plus.
ll raconte alors sa mésaventure à la compagnie de
gendarmerie de Mfou. "Informés de l’incarcération
d’Atangana Ndoubena, le directeur du personnel, la tré-
sorière adjointe du Mouvement et moi-même sommes
allés à la compagnie de gendarmerie de Mfou le 16 juil-
let. Nous avons obtenu l’extraction du gardé-à-vue.
Pendant que nous discutions, l’ex-commandant de la
compagnie a surgi, en colère, s’offusquant de ce qu’un
gardé à vue soit extrait de sa cellule. Il nous a ordonné
de sortir de la compagnie. La trésorière adjointe, qui
m’accompagnait, a rappelé que la compagnie de gen-
darmerie était un service public. Aussitôt, des gen-
darmes, qui voulaient récupérer les notes de notre
entretien avec Atangana Ndoubena, l’ont brutalisé. Ça
a provoqué un attroupement".
Furieux, Jean Didier Mbida Ndounda promet de don-
ner une suite à cet acte de violence contre sa collabo-
ratrice. Il a adressé au préfet de la Mefou et Afamba un
rapport sur cet incident qu’il juge grave et prépare une
correspondance similaire pour le commandant de la lé-
gion de gendarmerie du Centre.
La garde à vue en question
Comment savoir si « l’escroquerie foncière et la dou-
ble vente de terrain », motifs qui seraient contenus
dans la plainte contre Atangana, peuvent justifier
une garde-à-vue administrative ? A la préfecture de
la Mefou et Afamba, les services nous indiquent que
le préfet, susceptible de répondre à notre question,
est en mission à Akonolinga, pour une réunion ré-
gionale.
La garde à vue administrative fait justement débat.
Les autorités s’appuient sur la loi du 19 décembre 1990
sur le maintien de l’ordre, qui permet à un gouverneur
ou à un préfet d’ordonner la détention administrative,
pour quinze jours renouvelables, de personnes dans le
but de maintenir ou restaurer l’ordre public, et dans le
cadre de la lutte contre le grand banditisme. Me Ster-
ling Minou, dans un article de Jade en novembre 2011,
faisait une analyse différente : "(…) L’article 746 (1) du
code de procédure pénale a tout tranché en stipulant
que sont abrogées toutes dispositions antérieures [la
loi du 19 décembre 1990 sur le maintien de l’ordre, ndlr]
contraires à la présente loi. L’article 2 précisant que le
dit code est d'application générale sous réserve de cer-
taines dispositions prévues par le Code de Justice Mili-
taire ou des textes particuliers".
Mercredi soir, 18 juillet, Atangana Ndoubena a passé
une nouvelle nuit dans les cellules de la compagnie de
gendarmerie de Mfou.
Claude Tadjon
2 - Détentions et gardes à vue abusives
29
Le calvaire de Jacques Désiré dans une cellule puante
de Bafoussam
Jacques Désiré Talla a passé huit jours de garde à vue
dans les cellules du commissariat central de Bafous-
sam. Deux fois plus que prévu par la loi. Il dénonce la
corruption et les mauvaises conditions de détention.
Ce n’est pas la première fois que des citoyens appré-
hendés dénoncent les conditions de leur garde à vue
dans certains commissariats du Cameroun. Le 26 dé-
cembre prochain, Jacques Désiré Talla fera s’allonger
la longue liste des plaintes pour abus devant le tri-
bunal de première instance (Tpi) de Bafoussam. Cet
aviculteur comparaîtra libre après avoir passé huit
jours dans les cellules puantes du commissariat de
sécurité publique de cette ville… pour "une affaire de
sentiments". L’accusé pointe un doigt accusateur sur
son ancienne compagne et un directeur de société
« qui auraient soudoyé les policiers pour le torturer ».
« Pendant que j’étais en cellule, mes geôliers multi-
pliaient les rencontres avec mes accusateurs afin de
prolonger ma garde à vue. Après plusieurs auditions,
j’ai été finalement inculpé pour trouble de jouis-
sance, coups et blessures légères », précise-t-il.
Recours possibles
Arrêté sans sommation et sans avoir reçu auparavant
la moindre plainte, l’aviculteur a dû abandonner son
élevage. Dans cette affaire, aucune des règles concer-
nant la garde à vue n’a été respectée, et surtout pas
son prolongement qui n’aurait pas dû excéder les qua-
rante huit heures prévues dans l’article 119 du code de
procédure pénale.
Pour Aimé Théodore Nganteu, militant de Action
citoyenne, une organisation de défense des droits de
l’Homme et des droits civiques, « Jacques Désiré Talla
a été victime d’une garde à vue illégale. Il devrait tra-
duire devant les tribunaux l’officier de police judiciaire
responsable de ces abus comme le prévoit l’article 236
du code de procédure pénale". Il ajoute que l’avicul-
teur, s’il obtient un non-lieu ou s’il est acquitté, pourra
obtenir une indemnité pour « préjudice d'une gravité
particulière ».
Cellules sans toilettes
Comme un grand nombre de gardés à vue dans les
prisons du Cameroun, Jacques-Désira Talla se plaint
« de la corruption des forces de maintien de l'ordre
par des plaignants argentés. Des policiers violent
ainsi systématiquement les droits des suspects qu'ils
conservent dans les cellules au-delà des délais pré-
vus par les textes, en tronquant leurs procès verbaux
d'audition ».
Outre ce préjudice moral, les détenus subissent des
conditions physiques de détention indignes des droits
humains les plus élémentaires. A Bafoussam, les cel-
lules du commissariat central n’ont pas de toi-
lettes. "Les urines et les selles collectées sont mises
dans un seau et transportées, le matin, vers les toi-
lettes externes. On nous autorise à faire nos besoins
qu'une seule fois par jour. L’évacuation tardive des ex-
créments provoque l’empuantissement des cellules",
se souvient Jacques Désiré Talla. Les prisonniers dor-
ment à même le sol alors que les plus aisés et ceux
soutenus par des proches corrompent les policiers
pour s’installer sous le comptoir de l’entrée. Un bien-
être précaire… mais qui vaut son pesant de billets de
mille.
Guy Modeste Dzudie
Geôles d’Afrique
30
Les huit mois d’enfer de Clément
chez les gendarmes d’Eboné
Il est devenu un héros malgré lui. Clément Madjong,
35 ans, suscite encore des commentaires dans le petit
village de Ndoungué, à 13 kilomètres de la ville de
Nkongsamba. Le souvenir de son arrestation, le 16
novembre 2011, et son incarcération à Eboné le
hante encore.
«Cette date est restée gravée dans ma mémoire,
tout comme les détails des traitements inhumains
infligés par les gendarmes de la brigade d’Eboné »,
fait-il remarquer. Ce jour-là, à en croire des témoi-
gnages concordants, il s’est rendu dans un débit de
boissons pour récupérer le reliquat de la somme de
10 000 F qu’il avait laissé au vendeur. S’ensuivent
alors des éclats de voix avec ce dernier qui l’informe
qu’une de ses connaissances est passée prendre une
bière à son compte. Clément refuse de reconnaître
cette dette. Un gendarme qui sirotait sa bière lui de-
mande de se taire. Face à son peu d’empressement
d’obtempérer, il est empoigné par ce dernier qui
tient à le mettre hors de la boutique. Le gendarme
est alors rejoint par un militaire. Les deux fonction-
naires tiennent à lui imposer la dictature de l’auto-
rité.
Une volée de coups
La situation va très vite dégénérer sous les yeux de
nombreux curieux apeurés. Les hommes en tenue lui
déchirent les vêtements. Seul son short échappe en
partie au ravage. Clément est jeté à terre, le corps
écrasé par les chaussures militaires. Un taximan de
passage rappelle à l’ordre les bidasses qui lâchent
prise et font appel au commandant de la brigade
d’Ebone, leur chef. Arrivé sur les lieux, le comman-
dant pointe son arme sur la victime, menaçant de
l’éliminer avant de le menotter et de le jeter dans
son véhicule pour l’emmener à la brigade.
Arrivé sur les lieux, toujours menotté, il est jeté en
cellule malgré ses efforts pour expliquer les faits. Il
n’est entendu que le lendemain. «Après avoir lu le
procès verbal, j’ai refusé de signer, car c’était tout le
contraire de ma version des faits. Il y était écrit que
j’avais agressé un gendarme après avoir soutiré de
l’argent dans la poche d’un certain Touré. J’ai été
remis en cellule. J’y ai passé les trois premiers jours
de détention sans le moindre repas, interdit de visite
et devais me débrouiller pour utiliser les toilettes»,
explique Clément Madjong qui va y demeurer en tout
cinq jours, toujours menotté, avant son transfert de-
vant le procureur. En violation des règles minima de
détention des Nations unies et du code de procédure
pénale (CPP) qui interdisent l’utilisation de la vio-
lence, les traitements inhumains et dégradants. Le
code limite par ailleurs la durée de garde à vue à au
plus 48 heures renouvelables une fois.
Libéré huit mois après
Présenté devant le procureur, Clément Madjong va
répéter sa version des faits. Un témoin de la scène
du 16 novembre fera aussi sa déposition dans ce
sens. Après quelques tergiversations, le procureur va
l’inculper avec la possibilité de comparaître libre. Les
contradicteurs de Clément ne se présenteront jamais
au tribunal pour justifier les charges de vol, ivresse
manifeste, et outrage à fonctionnaire mentionnées
dans le procès verbal pendant toute la durée du pro-
cès. Après de multiples renvois, il est déclaré non
coupable le 17 juin 2012.
Le commandant Eboué, concerné, soutient avoir
fait son travail et maintient les charges de vol, ivresse
manifeste, et outrage à fonctionnaire retenues pen-
dant l’enquête préliminaire dans ses services. Il ré-
fute par ailleurs les accusations de tortures, de
traitements inhumains et dégradants infligés à la vic-
time. Informés de ce que Clément Madjong a été dé-
claré non coupable, il déclare : « A notre niveau, nous
avons fait notre devoir, la justice a fait le sien. »
Clément a eu de la chance, combien de victimes
de « fonctionnaires zélés » s’en tirent ainsi à bon
compte ?
Charles Nforgang
2 - Détentions et gardes à vue abusives
31
Deux opposants politiques emprisonnés dix jours à Douala
Les deux fondateurs de la Nouvelle dynamique na-
tionaliste africaine (Nodyna) ont subi dix jours de
garde à vue… Pour avoir distribué des tracts en fa-
veur des mototaxis, interdits de circulation dans
certains quartiers !
17h52, ce 21 juin 2012. Chemise et culotte rouges,
bonnet tricolore et brassard noir sur le bras gauche,
Camille Mboua Massock sort souriant de la cellule du
Tribunal de Première Instance de Bonanjo-Douala. Il
est accompagné de Daniel Yon. Les deux camarades
sont libérés après avoir passé dix jours de garde à vue
à la brigade de gendarmerie territoriale de Bonanjo
dans des conditions inhumaines. «On nous a de-
mandé d’entrer en slip dans la cellule. Plus tard, nous
avons été autorisés à nous habiller. Pendant tous ces
jours, nous dormions sur un sol dénudé », raconte, la
voix grave, Mboua Massok qui venait de recevoir le
soutien de l’artiste musicien Lapiro de Mbanga, un
défenseur des droits de l’Homme.
Pas d'argent pour se défendre
Accusés d’ «avoir empêché le respect des lois de la
République», le président de la Nouvelle dynamique
nationaliste africaine (Nodyna), un parti de l’opposi-
tion camerounaise, et son camarade vont comparaî-
tre libres pour se défendre devant le tribunal. Mais,
cet autre combat judiciaire pourrait être de courte
durée à cause des difficultés financières du parti.
«Nous n’avons pas assez d’argent pour nous attacher
les services d’un avocat », regrette Aicha Eheg, res-
ponsable de la communication. «Nous avons même
contacté des avocats qui défendent les droits de
l’Homme mais aucun n'a encore manifesté son inté-
rêt pour notre dossier", ajoute-t-elle.
Malgré ce handicap, Camille Mboua Massok qui
est coutumier des interpellations, se montre tou-
jours aussi pugnace. "Vous voyez ma peau, elle est
dure à cuire. Je ne baisserai pas les bras devant ce ré-
gime", lance t-il en caressant sa moustache blanchâ-
tre. En février 2011, cet opposant au régime avait
appelé à manifester contre les "carences notoires"
dans le fonctionnement des institutions. Arrêté par
les Forces de l'ordre avec un de ses partisans, il avait
été relaxé après dix heures de garde à vue.
Cette fois encore, toujours en compagnie de ses ca-
marades, il distribuait, le 11 juin dernier sur les ar-
tères de la capitale économique, des tracts de sou-
tien aux conducteurs de mototaxis interdits de
circulation dans certains quartiers de la ville à comp-
ter du 12 juin. Une mesure, présentée par les autori-
tés administratives comme un début d’application
du décret du Premier ministre portant réglementa-
tion de l’activité de motocycles à titre onéreux.
Sur ces tracts, on pouvait lire : «Aux bendskineurs
(moto taximen, Ndlr), mon total soutien. Résistance
jusqu’au but. Ainsi est justifié mon combat sociopo-
litique. Pour en faire un camp fort, toujours je me
place à côté des faibles et des affaiblis. Voilà pour-
quoi est total mon soutien pour les plus exposés
et,en ce moment, en faveur des bendskineurs, dés-
ormais présentés comme étant des handicaps à la
mise en œuvre «des grandes ambitions» par ces vo-
leurs de la fortune publique, arrogants fossoyeurs de
la justice sociale et de la paix des cœurs au Came-
roun».
Garde à vue abusive
Il n’en fallait pas plus pour que Mboua Massok et Da-
niel Yon, cofondateur du parti, soient interpellés à la
salle des fêtes d'Akwa par des policiers. Conduits
dans un premier temps à la brigade territoriale
d'Akwa sud, les deux militants seront ensuite trans-
férés puis gardés à vue dans les cellules à la brigade
territoriale de Bonanjo pendant dix jours. Ce qui est
contraire à la loi.
En son article 119 alinéa 1 et 2, le code de procé-
dure pénale dispose en effet que "le délai de garde à
vue ne peut excéder quarante huit heures renouve-
lable une fois." Toutefois, "sur autorisation écrite du
procureur de la Republique, ce délai peut, à titre ex-
ceptionnel, être renouvelé deux fois", précise le
texte. Cette garde à vue abusive n'est pas un cas ex-
ceptionnel. En 2011, Souleymane, un jeune menui-
sier, accusé de vol de mototaxis, avait connu le
même sort à la brigade de gendarmerie de l’aéroport
de Douala. Menotté dans sa cellule, il était mort, le
dixième jour de détention, après avoir été torturé.
Christian Locka
Geôles d’Afrique
32
Quinze ans de prison et toujours pas de verdict
Derrière les barreaux de la prison de Bafang, parfois
depuis quinze ans, ils ne connaissent toujours pas le
verdict du tribunal. Ces détenus accusent les lenteurs
de la justice.
A chaque fois que des prisonniers sont extraits de la
prison de Bafang pour passer devant le tribunal, il a
le cœur au bord des lèvres. Son nom sera-t-il sur la
liste ? Saura-t-il enfin à combien d’années de déten-
tion il est condamné ? Du fond de sa cellule, Claude
Mbesso attend depuis 14 ans le verdict de son pro-
cès. Accusé de vol aggravé, il est passé plusieurs fois
devant le juge « et puis, plus rien ! » "Mon dernier ju-
gement date depuis de nombreuses années. A
l’heure où je vous parle, je suis toujours prévenu dans
ce dossier là. Je ne connais pas ma situation ", re-
grette-t-il.
Elvis Lakeu Djeuka approche de sa quatrième
année de prison, et lui aussi, il attend toujours le ver-
dict du tribunal. "J’ai comparu plusieurs fois à la
barre. Mon affaire a été mise en délibéré. Jusqu'à
présent je ne fais qu’attendre", se plaint-il. Quatre
ans d’attente également pour son compagnon de
cellule, Jacques-Yves. "Je suis passé devant le juge il
y a de cela 3 ans, et jusqu'à présent aucune décision
me concernant n’est jamais parvenue à la prison." La
répétition des passages devant le juge n'est pas un
bon indicateur de l'avancée d’un procès. "J'ai com-
paru dix sept fois. J’ai été jugé. Mon affaire a été mise
en délibéré et, depuis, plus rien !", dénonce encore
Siebetcheu Barthelemy, en prison depuis bientôt
trois ans.
Manque de magistrats et d’avocats
«… Plus rien ! », s’exclament à chaque fois ces déte-
nus qui dénoncent les lenteurs judiciaires à Bafang.
Le régisseur de cette prison fait la même lecture que
ses pensionnaires, tout en tentant de dédouaner les
magistrats. "Il faut tenir compte du nombre insuffi-
sant des magistrats en charge des dossiers. Le nom-
bre élevé de ces derniers ne donne pas la possibilité
aux magistrats d’aller au fond d’une affaire pour pou-
voir en tirer une conclusion", explique le régisseur.
"S’il y avait suffisamment de personnel à la magis-
trature, un nombre précis de dossiers mis à la dispo-
sition de chaque magistrat, ce serait formidable".
Le manque de conseils et d'assistance judiciaire
aux détenus compliquent encore la situation des dé-
tenus. La ville de Bafang ne compte pas d'avocats et
se contente de quelques mandataires. Les avocats
viennent de Bafoussam, Nkongsamba, Douala ou
Yaoundé pour assister leurs clients. Autrement dit,
obtenir un conseil est réservé aux détenus nantis. "Si
un dossier est bien suivi par un mandataire ou un
avocat, il évolue. Ceux dont les dossiers traînent de-
puis dix ans ne sont pas assistés ", indique maître
Christophe Monthe.
Loin du compte…
Cet avocat refuse de généraliser. "On ne peut pas
dire qu’à Bafang la procédure judiciaire est lente. Il
faut prendre le dossier de chaque individu pour voir
ce qui ne va pas", explique-t-il. L'homme de droit
soutient qu'un dossier peut être renvoyé pour com-
plément de pièces. "Ce n’est pas le tribunal qui doit
produire les pièces en question, mais bien celui qui
postule. Si, dans un dossier, il y a un problème d’iden-
tification, on va renvoyer l'affaire…", précise Chris-
tophe Monthe. Il poursuit : "Que chacun essaie de se
faire assister par un avocat et demande à rencontrer
le président du tribunal ou le procureur afin d’expo-
ser sa situation. Après examen, l’affaire sera décan-
tée… », assure-t-il avec beaucoup d’optimisme.
Son confrère du barreau de Douala, Maître Ashu
Agbor, estime par contre que les personnes long-
temps détenues, sans être condamnées, doivent
être libérées. Il leur conseille de saisir pour cela le
juge de l'habeas corpus (1). "Parce que le code de
procédure pénal a clairement établi à six mois, re-
nouvelables deux fois en cas extrême, la période la
plus longue qu’une personne doit passer en déten-
tion provisoire".
A Bafang, Claude, Elvis, Jacques-Yves et bien d’au-
tres sont loin du compte…
Hugo Tatchuam
(1) « Habeas corpus » signifie « reste maître de ton corps ». Ce droit
à la liberté individuelle de tout citoyen est né en Angleterre pour
protéger le sujet contre les arrestations arbitraires et les détentions
illégales. Il est inscrit dans notre code pénal...
2 - Détentions et gardes à vue abusives
33
Relaxé en 2007, Elvis est toujours en prison en 2012
Relaxé pour faits non établis en novembre 2007, Elvis
Fonuy Luma n’est jamais sorti de prison depuis son ar-
restation en avril 2004. Le commissaire du gouverne-
ment du tribunal militaire de Bafoussam s’y
opposerait, explique-t-on.
Elvis Fonuy Luma compte en mois. Il en cumule 80
dans la prison centrale de Bafoussam. Fils d’un gen-
darme décédé il y a quelques années, ce jeune
homme d’une trentaine d’années ne cesse de récla-
mer la fin de sa détention provisoire. Poursuivi pour
coaction de vol aggravé avec port d’arme à feu et
pour un assassinat commis à Bafoussam courant
avril 2004, il n’arrête pas de clamer son innocence et
est déterminé à se battre pour retrouver sa liberté.
Détentions arbitraires
Il attendait beaucoup d’une audience, le 21 octo-
bre dernier, devant le tribunal militaire de Bafous-
sam. « Ce jour là, j’ai répété que je suis détenu depuis
7 ans sans jugement. Chose bizarre : arrêté en 2004
et relaxé en 2007 par le juge pour faits non établis,
j’ai passé, de fin 2007 à avril 2011, trois années en pri-
son sans être présenté au tribunal dans le cadre
d’une nouvelle procédure initiée contre moi. On ne
m’a pas laissé foutre mon nez dehors», affirme-t-il.
Le colonel Kengne, président de cette juridiction,
a renvoyé l’affaire au 19 décembre 2012. Cela, afin
de permettre à Elvis Luma et à ses coaccusés d’être
une fois de plus instruits sur l’objet de leur détention.
Poursuivis pour les mêmes faits, Eric Simen Kemad-
jou, Armel Kentsop, Félix Talla et Odette Seko se
plaignent eux-aussi des lenteurs procédurales du tri-
bunal militaire de Bafoussam. Arrêtés fin 2007 et
début 2008, ils sont en détention depuis quatre ans.
« Un abus de plus ! », affirme Serge Frédéric Mbou-
megne, président général de l’association interna-
tionale Kofi Annan pour la promotion et la protection
des droits de l’homme et la paix. « La durée de la dé-
tention provisoire est de six mois renouvelables une
seule fois. Lorsqu’il s’agit d’un crime, comme dans
le cas d’espèce, elle ne saurait être de plus de 18 mois
dans son ensemble. Ceci est régi par l’article 218 du
code de procédure pénale », explique-t-il.
L’avocat, Me Fabien Che, dénonce également ces
détentions arbitraires. Il évoque le recours à la pro-
cédure de protection contre les arrestations arbi-
traires et les détentions abusives prévues à l’article
588 du code de procédure pénale camerounais. « La
procédure d'habeas corpus est également applica-
ble aux mesures de privation de liberté prises à l'en-
contre de toute personne ayant bénéficié d'une
décision de relaxe ou d'acquittement prononcée par
une juridiction répressive de droit commun ou d'ex-
ception», énonce cette disposition sur laquelle Elvis
Luma pourrait s’appuyer pour sortir de prison.
Déclaré non coupable
« Je ne suis pas un paria. Je ne devrais plus être en
prison si l’on respectait les procédures. On bafoue
mes droits de défense. Mon père est décédé, je n’ai
pas pu assister à ses obsèques faute de permission.
En 2007, alors que je venais d’être relaxé et pouvais
sortir libre, le greffe de la prison m’en a empêché à
cause d’une opposition formulée par le commissaire
du gouvernement », rappelle-t-il. Selon des sources
proches du tribunal militaire de Bafoussam, le com-
missaire du gouvernement près de cette juridiction
s’était opposé à l’acquittement de l’accusé Luma
parce que la police venait d’arrêter ses coaccusés
dans cette affaire. Mais comment expliquer que, sur
les rôles des audiences du tribunal militaire de Ba-
foussam, Elvis Luma est sous mandat de dépôt de-
puis le 02 avril 2008 au même titre que ses coaccusés
arrêtés quatre ans après lui ? Une aberration que dé-
nonce le jeune prisonnier de Bafoussam. Comment
peut-il être maintenu en prison en 2008, alors qu’il
venait d’être déclaré non coupable quelques mois
auparavant ?
Guy Modeste Dzudie
Geôles d’Afrique
34
Le courrier n’arrive pas
Il fait dix mois de prison en plus
Condamné à une peine d’emprisonnement de neuf
mois à la prison centrale de New Bell, Fabien Nken-
deke en a purgé dix de plus. En cause, un problème
de transmission du courrier du parquet vers la prison.
Dix mois après la fin de sa peine, Fabien Nkendeke est
enfin libre! Son mandat d’écrou à la prison de New Bell
a été levé le 30 octobre 2012 alors qu’il aurait dû être li-
béré depuis décembre 2011. Dans le dossier de l’ex-dé-
tenu, l’extrait de la décision de justice indique qu’il a été
écroué le 25 mars 2011 et condamné en avril de la
même année à neuf mois de prison répartis en deux
mandats. “Une première peine de six mois d’emprison-
nement ferme. Puis une autre de trois mois pour défaut
de paiement d’une amende de 26 000 Fcfa (contrainte
par corps)”, souligne Dieudonné Engonga Mintsang, le
régisseur de la prison de New Bell.
Où est passé le mandat ?
Pour revendiquer son droit à la liberté, Fabien a intro-
duit deux requêtes au greffe du pénitencier. Sans succès
! “Le chef de cellule m’a dit qu’on ne retrouvait ni mon
mandat d’incarcération, ni la décision de justice concer-
nant mon procès dans mon dossier, explique le détenu.
Par conséquent, on ne pouvait pas me libérer, faute de
document qui prouve que ma peine était achevée”.
Cette information est confirmée par le régisseur. “Le
parquet du tribunal de première instance de Ndokoti ne
nous avait pas fait parvenir le mandat d’incarcération
et/ou la décision d’audience. Faute de ces documents,
Fabien revêtait le statut de prévenu. On ne pouvait
donc pas le libérer”, explique-t-il.
Finalement, Fabien a cédé au découragement et re-
noncé à trouver une solution. “Que pouvais-je faire?, se
plaint le détenu. Je n’avais pas d’argent pour payer un
corvéable afin qu’il aille au tribunal chercher la décision
de justice qui indique mes peines. Je ne pouvais pas non
plus compter sur ma famille. Mes proches habitent à
Yaoundé. Ils ont refusé de m’aider à cause de mon en-
têtement à mener une mauvaise vie”.
Le 18 octobre dernier, des informations fournies par
une journaliste de JADE (Journalistes en Afrique pour le
Développement) Cameroun ont permis d’alerter le bu-
reau des affaires répressives du tribunal de Ndokoti. “Je
vais rédiger un extrait de la décision de justice. Il sera
signé par le magistrat compétent. Dès ce soir, l’un des
gardiens de prison chargé d’escorter les détenus au tri-
bunal le ramènera en prison”, avait alors décidé une
employée de ce service. C’est grâce à ce document que
Fabien Nkendeke a été libéré le 30 octobre dernier. Un
magistrat du tribunal de Ndokoti reconnaît l’existence
d’un dysfonctionnement dans la transmission du cour-
rier du tribunal vers la prison. “Dès qu’une décision de
justice est rendue, explique-t-il. Le lendemain au plus
tard, elle doit être transmise au parquet pour son ache-
minement immédiat à la prison. Ce qui n’est pas tou-
jours le cas”. L’homme de loi remet également en cause
la rigueur des gardiens de prison. “Certains geôliers à
qui nous remettons des pièces ne les font pas toujours
parvenir à la prison. Ils les gardent sur eux pour ensuite
les monnayer auprès des détenus”, affirme-t-il. Fabien
Nkendeke précise que les gardiens de prison ne lui ont
jamais demandé de l’argent en échange des docu-
ments.
D’autres victimes
Avocat au barreau du Cameroun, Eric Nachou Tchoumi
dénonce un abus: “Après l’expiration du mandat d’in-
carcération et de la contrainte par corps, Fabien aurait
dû introduire une requête en habeas corpus au tribunal
de grande instance pour sa libération immédiate”.
L’avocat recommande à l’ex-détenu de saisir la Justice
pour obtenir une réparation du préjudice subit pour les
dix mois de prison en trop. La mésaventure de Fabien
n’est pas un cas isolé.
Coordonnateur du projet “Dignité en détention”,
Prosper Olomo a identifié une centaine de détenus vic-
times du même problème. “Nous avons recensé des cas
à Douala en relevant à chaque fois les dates d’écrou et
de jugement des détenus. Grâce à ces informations les
dossiers des détenus dans les juridictions ont été re-
trouvés. Ce qui a permis aux magistrats que nous avons
saisis de délivrer les décisions de justice.”
Dieudonné Engonga Mintsang, le régisseur de New
Bell, parle, lui d’informatiser le système de traitement
des dossiers des détenus. “Cela nous permettrait
d’avoir accès en temps réel à ces documents pour agir
en temps opportun.”
Anne Matho (JADE)
2 - Détentions et gardes à vue abusives
35
La chasse aux enfants des rues, au gré du préfet
A Douala, les enfants des rues sont souvent dans le
collimateur du préfet. Sous le prétexte du maintien
de l’ordre public ou de la lutte contre le grand bandi-
tisme, ils sont jetés derrière les barreaux au gré des
circonstances, notamment des visites officielles. Des
avocats dénoncent une mesure abrogée par le code
de procédure pénale de 2007.
Emile Kenfack porte encore les stigmates de son in-
carcération à la prison de New-Bell. Sale et amaigri,
le jeune homme de 24 ans, qui a passé toute son en-
fance dans la rue, n'a rien oublié de la journée du 03
octobre.
"Des policiers nous ont coincés alors qu'on échan-
geait entre enfants de la rue. Ils nous ont jetés dans
leur car où se trouvaient déjà d'autres enfants pour
nous conduire au commissariat", se souvient-il. Ils
sont douze à être auditionnés et à être accusés de
"criminalité et grand banditisme" . Gardés à vue pen-
dant trois jours au commissariat, ils sont ensuite
transférés à la prison de New-Bell.
Visites officielles
Les policiers leur indiquent alors qu'il s'agit d'une
garde à vue administrative décidée par le préfet du
Wouri et qu'ils seront libérés au quinzième jour de
leur détention. "L'un des policiers nous a dit que le
préfet en avait décidé ainsi parce que le président de
la République arrivait à Douala et que les gens
comme nous étaient redoutés. Il fallait donc nous en-
fermer durant le temps de sa visite et nous libérer
après", raconte Emile Kenfack.
Au quinzième jour dans ce pénitencier, dormant
à la belle étoile et vivant de racolage, les douze, qui
attendent d'être libérés, sont rejoints par treize au-
tres enfants de la rue arrêtés dans des circonstances
similaires et convoyés en prison sur ordre du même
préfet. Sans conseils mais encouragés par d'autres
détenus, Kenfack et son groupe vont alors écrire une
série de lettres qui seront transmises au préfet par
les religieuses catholiques qui visitent régulièrement
cette prison. Après 45 jours derrière les barreaux, ils
sont enfin libérés. L'attestation de levée d'écrou
remis à chacun d'eux indique que cette libération est
décidée par arrêté préfectoral abrogeant deux au-
tres arrêtés de la même autorité. On peut y lire que
le motif d'incarcération est bien "criminalité et grand
banditisme". Pourtant les gardés à vue n'ont jamais
été présentés à un juge et aucune enquête n’a été
ouverte contre eux.
Droits violés
"C’est la preuve d'un abus manifeste et d'une viola-
tion flagrante des droits des victimes, car, selon le
code de procédure pénale en vigueur depuis 2007,
nul ne doit être incarcéré dans une prison sans un
mandat de justice", fulmine Maître Sterling Minou,
avocat à Douala. En effet, dans le chapitre relatif au
mandat de justice (article 12) de ce code, il est pré-
cisé : "(1) Le Procureur de la République peut décer-
ner : a) des mandats de comparution, d'amener, de
perquisition et d'extraction ; b) des mandats de dé-
tention provisoire en cas de flagrant délit. (2) Le Juge
d'Instruction peut décerner mandat de comparution,
d'amener, de perquisition, d'arrêt, de détention pro-
visoire et d'extraction. (3) La juridiction de jugement
peut décerner mandat de comparution, d'amener,
de perquisition, d'arrêt, de détention provisoire, d'in-
carcération et d'extraction".
Aucune initiative de ce type n'est donnée aux au-
torités administratives qui continuent à se référer à
la loi du 19 décembre 1990 sur le maintien de l’ordre.
Ce texte permettait à un gouverneur ou à un préfet
d’ordonner la détention administrative, pour quinze
jours renouvelables, de personnes dans le but de
maintenir ou restaurer l’ordre public, et dans le cadre
de la lutte contre le grand banditisme. "Le débat ne
se situe plus au niveau du renouvellement de la
garde à vue, car il me semble que l’article 746 (1) du
nouveau code de procédure pénale a tout tranché en
stipulant que sont abrogées toutes dispositions an-
térieures contraires à la présente loi. L’article 2 pré-
cisant que le dit code est d'application générale sous
réserve de certaines dispositions prévues par le Code
de Justice Militaire ou des textes particuliers",
conteste Sterling Minou.
Porter plainte
En violation totale de ces textes de 2007, 240 des 2
599 pensionnaires de la prison de New-Bell étaient
Geôles d’Afrique
36
gardés à vue sur ordre des autorités administratives
ou du commissaire du gouvernement auprès du tri-
bunal militaire de Douala, à la date du 19 novembre.
"Le droit administratif est par excellence un droit
exorbitant et il arrive effectivement que l’autorité ad-
ministrative par simple népotisme ou favoritisme ou
pour un intérêt personnel abuse de cette prérogative
dans l’exercice de ses pouvoirs", explique Maxime
Bissay, coordinateur de l'Action catholique pour
l'abolition de la torture (Acat Littoral).
Me sterling Minou conseille aux victimes de poursui-
vre les autorités administratives en justice. "Les
jeunes convoyés en prison doivent engager une pro-
cédure pour séquestration et détention abusive. Cela
ne va certes pas aboutir à la condamnation des res-
ponsables, mais pourrait servir de pédagogie à nos
fonctionnaires », argumente-t-il. "L’Acat serait heu-
reuse d’accompagner des victimes de telles injus-
tices dans la mesure où elle reste convaincue que les
cas de garde à vue administrative abusive sont lé-
gions dans la République", propose Maxime Bissay.
T.Tchopa,
C. Locka,
C. Nforgang
2 - Détentions et gardes à vue abusives
37
En détention préventive, on leur interdit de voter
Présumés innocents, ils veulent avoir leur mot à dire
dans les affaires publiques. Les autorités pénitentiaires
et judicaires estiment impossible de faire voter les dé-
tenus en détention préventive et les gardés à vue.
Lors de l’élection présidentielle de 2004, Yves Michel
Fotso, avait été un acteur majeur de l’équipe de cam-
pagne du parti au pouvoir, le Rassemblement démo-
cratique du peuple camerounais (Rdpc), dans le
département du Koung-Khi. Inscrit sur une liste élec-
torale dans cette circonscription, il était allé voter, tout
naturellement.
Mis sous mandat de dépôt en décembre 2010 à la
prison centrale de Kondengui à Yaoundé dans le cadre
de l’opération Epervier contre les présumés détour-
neurs de deniers publics, il ne devrait pas participer à
l’élection présidentielle du 9 octobre prochain. Alors
que ses droits civiques, et notamment son droit de
vote, tel que défini par l’article 11 de l’article n°91/20,
doivent être respectés tant qu’il n’a pas été condamné
définitivement par une juridiction.
« Je veux voter »
Le cas d’Yves Michel Fotso est loin d’être isolé. «Je
veux voter », clame Robert Totio, placé sous mandat
de dépôt depuis le 18 septembre 2008 à la prison cen-
trale de Bafoussam. Son long séjour en milieu carcéral
n’a pas entamé son goût du débat pour les questions
politiques et sociales. Ayant voté en juillet 2007, il
froisse son visage lorsqu’on évoque la prochaine élec-
tion présidentielle. « Je veux voter, mais que faire ? Je
pense que tant que je n’ai pas été condamné par un tri-
bunal, mon droit de vote reste intact. La difficulté est
là : privé de liberté, je ne saurai me mouvoir vers une
antenne d’Election’s Cameroun (Elecam) », se plaint-il,
en levant les yeux au ciel.
Dans l’attente de son procès devant le tribunal de
grande instance (Tgi) de la Mifi à Bafoussam, où il est
poursuivi pour « vol aggravé, tentative de meurtre et
profanation de cadavre », il tient à exprimer son point
de vue sur la manière dont la cité est gérée. « Avant
mon arrestation, je menais mes activités du côté de
Douala. Je reste persuadé que, sorti d’ici, je dois re-
prendre la vie comme avant. Je suis gêné de ne pas
pouvoir me prononcer sur le choix du futur dirigeant
du Cameroun », soutient-il.
Sous mandat de dépôt depuis le 27 septembre 2009,
Eric Junior Tagué, lui, ne sait comment procéder pour
s’inscrire sur une liste électorale. Même interrogation
chez Yannick Tchonang, en détention préventive de-
puis le 17 janvier 2011…
Les exemples abondent. Selon les statistiques dis-
ponibles le 12 septembre 2011, 656 personnes en dé-
tention préventive à la prison centrale de Bafoussam
se trouvent dans cette situation. Dans chacune des
centrales de Douala et Yaoundé, ils seraient plus de
1500 détenus dans ce cas. Me René Tagne, délégué ré-
gional d’Elecam à l’Ouest, plaide pour le respect du
droit de vote de ces prévenus qui n’ont pas encore été
définitivement condamnés.
Un droit difficile à appliquer
Le régisseur de la prison centrale de Bafoussam, Soné
Ngolé Bomé, reconnaît le principe du droit de vote at-
taché à celui de la présomption d’innocence. Il estime
cependant que la décision de convoyer des prévenus
de la prison vers un autre lieu revient au procureur de
la République. Une source proche du Procureur géné-
ral près la Cour d’appel de l’Ouest à Bafoussam pense
que la mise en œuvre du droit de vote des détenus est
difficile pour des raisons liées au maintien de l’ordre
public en période électorale ou à la disponibilité des
ressources humaines et financières nécessaires. « Ad-
mettant qu’une permission d’aller voter soit accordée
aux 656 prévenus de la prison centrale de Bafoussam,
a-t-on les moyens d’affecter un gardien à la surveil-
lance de chacun d’entre eux ? Puisque ce déplacement
se fait dans leur intérêt personnel, ont-ils les moyens
de supporter les frais de mission des gardiens mobili-
sés ? », s’interroge-t-on dans cette instance.
On fait remarquer, en outre, l’incompatibilité entre
l’exigence de garantie du secret du vote et la présence
d’un geôlier derrière un prévenu qui aurait bénéficié
d’une permission pour l’accomplir. Enfin, l’installation
des urnes par Elecam à l’intérieur des prisons paraît,
pour certains, ne pas être une solution appropriée, car
l’expression du droit de vote est attachée au domicile
de chaque citoyen. Le détenu Ngounou, alors chef des
opérations électorales et référendaires d’Elecam à
l’Ouest, partage cet avis et conclut que le législateur a
tranché cette question à l’alinea d de l’article 15 de la
loi du 16 décembre 1991 fixant les conditions d’élec-
tion des députés à l’Assemblée nationale. Ce texte pré-
cise : «Ne doivent pas être inscrits sur une liste
Geôles d’Afrique
38
électorale et ne peuvent voter les personnes qui font
l’objet d’un mandat d’arrêt.»
Une stratégie ?
Le directeur exécutif de la ligue des droits et des liber-
tés, Charlie Tchikanda affirme sans hésitation que
«cette exclusion des personnes en détention préven-
tive du processus électoral est purement arbitraire ».
«Ces prisonniers font partie du lot des mécontents de
la République. Il n’est pas exclu que ce refus de leur
permettre d’exercer leur droit de vote, tant qu’ils n’ont
pas été condamnés, participe d’une stratégie du gou-
vernement. Ils sont considérés comme des opposants
», analyse le militant des droits de l’Homme.
Président d’une section de l’organisation des jeunes
du Rdpc dans le département de la Mifi, Hyppolite
Tchoutezo, contredit cette thèse. Pour lui, de nom-
breux militants du parti au pouvoir se trouvant derrière
les barreaux restent attachés aux idéaux de leur cha-
pelle politique. D’autres, au contraire, pensent que les
pontes du régime incarcérés dans le cadre de l’opéra-
tion Epervier seraient prêts, si l’occasion leur était of-
ferte, à sortir de leur cellule pour sanctionner le
Président Paul Biya, le 9 octobre.
Guy Modeste Dzudie
Comment analysez-vous la situation des déte-
nus préventifs exclus du droit de vote au Ca-
meroun ?
La détention préventive et la garde à vue ne consti-
tuent pas des incapacités électorales. Lorsque des ci-
toyens ne peuvent jouir du droit de vote du seul fait
de leur situation de prisonniers en détention pré-
ventive ou de gardés à vue, les autorités foulent aux
pieds le principe de la présomption d’innocence. Je
suggère donc l’étude de la mise en œuvre des possi-
bilités de faire voter les détenus notamment en les
recensant et en transmettant leur vote aux bureaux
dans lesquels ils sont inscrits
Quels sont les obstacles à l’exercice de ce droit
pour les prisonniers concernés ?
Le législateur colle la jouissance du droit de vote à
l’observation de certaines conditions notamment la
nationalité, l’âge et la capacité. Pour les détenus,
cette jouissance est d’une application délicate
compte tenu non seulement de leur absence de li-
berté mais aussi de l’obligation pour l’électeur d’être
inscrit sur une liste électorale. Toutefois les disposi-
tions de l’article 12 de la loi n°91/20 du 16 décembre
1991 régissant les conditions d’inscription sur les
listes électorales ne discriminent pas les détenus. La
question essentielle est de savoir comment les auto-
rités peuvent organiser le déplacement de ces pri-
sonniers vers les bureaux de vote ?
Les restrictions au droit de vote des suspects
gardés à vue sont-elles conformes à la Consti-
tution du Cameroun ?
Notre Constitution précise que le Cameroun est un
état démocratique, que les autorités chargées de di-
riger l’Etat tiennent leur pouvoir du peuple par voie
d’élection au suffrage universel direct ou indirect et
surtout que le vote est égal et secret et qu’y partici-
pent tous les citoyens âgés d’au moins 20 ans. Il est
donc clair que les restrictions du droit de vote de ces
détenus ou autres ne sauraient être conformes à
notre constitution. J’insiste comme plus haut pour
dire qu’il y a un problème de mise en pratique du
droit de vote pour ceux qui sont privés de liberté.
Quels recours ont ces détenus pour exercer leur
droit ?
Je dois avouer qu’ils sont quelque peu désarmés.
Imaginez ce citoyen inscrit à Bamendjou ou à Batié
et détenu à la prison centrale de Bafoussam au mo-
ment des élections, va-t-on lui remettre sa carte
d’identité et sa carte d’électeur et le conduire à son
bureau de vote le jour J ? Ne parlons pas du cas de
ceux qui se trouvent à Kondengui avec résidence à
Douala ou dans le Cameroun profond.
Propos recueillis par Guy Modeste Dzudie
Interview
Pour Me André Marie Tassa :
“On peut voter en détention
préventive ou en garde à vue”
Avocat au barreau du Cameroun, il plaide pour
l’application du droit de vote des personnes pro-
visoirement privées de liberté et jouissant de la
présomption d’innocence.
2 - Détentions et gardes à vue abusives
39
Sept jours de garde à vue pour le réfugié Ivoirien
Bakayoko, réfugié ivoirien, a été arrêté et gardé à
vue pendant sept jours suite à une manifestation de
protestation dans les locaux de la Croix rouge came-
rounaise. La manifestation avait été dispersée par la
police.
Bakayoko, réfugié de nationalité ivoirienne, a été
présenté au procureur de la République mardi 17 mai
après une garde à vue de sept jours au commissariat
du 2ème arrondissement à Yaoundé. Il avait été in-
terpellé par la police à Yaoundé le 10 mai dernier, au
cours d’une manifestation de protestation contre de
"mauvais traitements" dont seraient victimes des ré-
fugiés dans leur suivi médical. Un suivi assuré par la
représentation du Haut commissariat des Nations
unies pour les réfugiés au Cameroun et la Croix rouge
camerounaise dans le cadre du projet d’assistance
aux réfugiés urbains.
En interpellant cet homme marchant sur béquille,
la police donnait ainsi une suite à une requête du pré-
sident de la Croix rouge camerounaise demandant
aux policiers de mettre " hors d’état de nuire " quatre
réfugiés manifestants. Les trois autres, Ndalaye,
Boinde et Massala, ont échappé au filet de la police
avant de prendre la fuite. Ils feraient l’objet de re-
cherche.
Daniel Moundzego, président de l’Association des
réfugiés sans frontières (Arsf) dénonce ce qu’il consi-
dère comme une arrestation et une séquestration ar-
bitraire : " Nous sommes étonnés que le président de
la croix rouge camerounaise puisse demander à un
commissaire de police de mettre hors d’état de nuire
des réfugiés qui protestent contre les mauvais trai-
tements qu’ils subissent". Le code de procédure pé-
nale prévoit que " Toute personne ayant une
résidence connue ne peut, sauf cas de crime ou de
délit flagrant et s'il existe contre elle des indices
graves et concordants, faire l'objet d'une mesure de
garde à vue". Bakayoko est un réfugié régulièrement
enregistré au Hcr et habitant à Yaoundé.
Violation des droits des réfugiés
Depuis sept jours qu’il est en garde à vue dans la cel-
lule d’un commissariat de police, le réfugié Bakayoko
n’aurait pas reçu la visite et l’assistance des autorités
du HCR-Cameroun. Le code de procédure pénale
prévoit pourtant que " Le délai de la garde à vue ne
peut excéder quarante huit (48) heures renouvelable
une fois. Sur autorisation écrite du Procureur de la
République, ce délai peut, à titre exceptionnel; être
renouvelé deux fois. Chaque prorogation doit être
motivée". Selon Mbuyi Makélélé, chef d’antenne de
l’Association des réfugiés sans frontières à Yaoundé,
Bakayoko ne bénéficie pas de l’assistance d’un avo-
cat.
Dans un communiqué de presse signé le 14 mai
dernier à Douala, l’Association des réfugiés sans
frontières lance un appel urgent " aux plus hautes au-
torités camerounaises et celles du Haut commissa-
riat des réfugiés à Genève ", pour mettre fin à " la
violation des droits des réfugiés ". Le président de
l’Association des réfugiés sans frontières souligne
que la convention de Genève relative au statut de
réfugiés a été bafouée et affirme que le directeur du
Protocole et des Affaires consulaires au ministère
des Relations extérieures a été officiellement in-
formé. " Nous avons envoyé au ministre des Rela-
tions extérieures des preuves de la violation de la
convention de Genève relative au statut de réfu-
giés."
Le président de la croix rouge camerounaise jus-
tifie quant à lui, dans un document auquel le Jour a
eu accès, son recours à la force publique contre des
réfugiés, le 10 mai dernier, par la nécessité de servir
les autres réfugiés qui attendaient " impatiemment "
de recevoir leur assistance ce jour-là. De source po-
licière, une plainte a été formellement déposée
contre Bakayoko. Il est accusé de destruction de
biens et de trouble de service. Joint sur son télé-
phone portable, M. William Etéki Mboumoua a indi-
qué au reporter qu’il est en déplacement à l’étranger
et a suggéré de se rapprocher du chef du projet d’as-
sistance aux réfugiés urbains.
Claude Tadjon
Geôles d’Afrique
40
Michel Thierry Atangana victime
d’un acharnement judiciaire
Condamné à quinze ans d'emprisonnement en
1997, il devrait être libéré en 2012. Mais une nou-
velle procédure pourrait maintenir l'ancien direc-
teur du Copisupr en détention.
"Sur le plan humain, c’est intenable. Je vis ici un processus
de désocialisation", nous a confié Michel Thierry Atangana,
le 13 avril dernier lors d’une brève rencontre au Secrétariat
d’Etat à la Défense au quartier du Lac à Yaoundé. Il y est
détenu depuis son arrestation et sa condamnation dans la
foulée du procès qui a suivi peu après. "Je n’ai droit ni à la
ration alimentaire, ni aux soins de santé, ni aux vêtements,
ni à la corvée, ni au contrôle judiciaire", précise-t-il. Au-
jourd’hui, il souffre d’une décalcification dentaire et d’une
perte progressive d’acuité visuelle. Son physique de jeune
premier a cependant résisté aux affres de la réclusion. Et
son sourire affable cache, plutôt bien, le martyre qu’il
subit.
Depuis son interpellation le 12 mai 1997, Michel Thierry
Atangana Abéga, ancien directeur du Copisupr (une joint-
venture public-privé rattachée à la présidence de la Répu-
blique chargée de réaliser les gros projets structurants de
l’Etat, entre autres, l’autoroute Douala-Yaoundé), et sa
condamnation à 15 ans de prison ferme pour des faits de
détournement de deniers publics, est toujours détenu à
l’Etat-major de la gendarmerie nationale dans l’enceinte
du Secrétariat d’Etat à la Défense situé au quartier du Lac
à Yaoundé.
Michel Thierry Atangana a été condamné pour détour-
nement de deniers publics dans l’affaire du comité de pi-
lotage et de suivi des projets de construction des axes
routiers Yaoundé-Kribi et Bertoua-Ayos. Quelques se-
maines après son arrestation, il a été jugé, avec Titus
Edzoa, ancien secrétaire général de la Présidence et mi-
nistre de la Santé qui voulait se porter candidat à l’élection
présidentielle contre Paul Biya. Selon son avocat, Me Rémi
Barousse du barreau de Paris, ce jugement avait été pro-
noncé à l’issue d’une enquête expéditive et d’une procé-
dure n’obéissant à aucun des critères d’un procès équitable
: "Son arrestation, sa condamnation et son calvaire actuel
sont directement liés à sa prétendue proximité avec Titus
Edzoa".
20 000 heures d’isolement en 28 mois !
Enfermé dans une cellule de 8 m2 aérée par une minuscule
prise d'air de la taille de d'une boîte de conserve, le détenu
est gardé par cinq gendarmes, dont trois du Groupement
polyvalent d’intervention de la gendarmerie nationale, une
unité d’élite, tous munis d’armes de guerre. Des rumeurs
lui prêtent régulièrement un projet d’évasion, contribuant
ainsi à mettre ses gardes "inutilement" sur les dents. Ce
prisonnier particulier est aussi placé en isolement total
treize heures par jour, six de plus que prévu par la régle-
mentation en vigueur. Privé de télévision et de radio, Mi-
chel Thierry Atangana est alors coupé du monde extérieur.
Mais c'est "moins pire" qu'avant.
Durant les vingt huit premiers mois de son incarcéra-
tion en effet, ce temps d’isolement total était de vingt-trois
heures par jour, ses geôliers ne lui concédant qu’une pe-
tite heure de bain de soleil. Près de 20 000 heures cumu-
lées sur deux ans et un gros trimestre!
Cri de détresse
De sa cellule, Michel Thierry Atangana dénonce "le men-
songe" qui fait de lui un proche du co-détenu Titus Edzoa,
ancien ministre aujourd'hui en prison officiellement pour
détournement des fonds publics, mais pour l'opinion pu-
blique, pour avoir voulu défier l’actuel président de la Ré-
publique lors de la présidentielle de 1997. Le prisonnier se
considère comme une victime collatérale de la bataille
sourde entre Titus Edzoa et ses rivaux politiques. "Je me
suis retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment et
ceux qui voulaient ma peau en ont profité pour m’abattre",
précise- t- il.
Des drames familiaux sont venus alourdir sa peine. Son
mariage a volé en éclats. Il a perdu la plupart de ses rela-
tions socioprofessionnelles. Sa mère est morte en 2002, sa
sœur aînée en 2006. Il n’a pas été autorisé à assister à leurs
obsèques. Sa sœur cadette, Catherine Joëlle, vient d'être
victime d’un accident vasculaire cérébral. En cause, selon
lui, la nouvelle procédure ouverte contre lui.
Une action qui inscrit désormais en pointillés sa sortie
de prison, malgré le non lieu rendu par le juge d’instruc-
tion le 23 octobre 2008. L’ordonnance rendue par Pascal
Magnaguémabé, juge d’instruction au Tribunal de grande
instance du Mfoundi chargé de leur affaire, avait totale-
ment élargi Michel Thierry Atangana, et deux de ses trois
coaccusés, Isaac Njiemoun et M. Mapouna. L’espoir d’une
libération en 2012 s’éloigne. Mais Michel Thierry Atangana
s’accroche. Il espère que le chef de l’Etat, Paul Biya saura
mettre fin à sa détresse.
Frédéric Boungou
2 - Détentions et gardes à vue abusives
41
La nuit de cauchemar de Salomon au commissariat
Il y a quelques mois, Salomon Mbu avait été arrêté il-
légalement et torturé par la police. Une illustration
des abus qui ont cours dans certains postes de po-
lice.
Salomon Mbu n’a pas oublié le moindre détail de son
interpellation et des tortures que lui ont infligées des
policiers une nuit de décembre dernier au commis-
sariat du 8è arrondissement de Douala. Des cica-
trices laissées par des coups de matraque et des
coups de pieds sont encore visibles sur son corps. "Il
y a des situations qui peuvent vous amener à douter
de votre humanité et regretter votre appartenance à
un pays comme le Cameroun ", lâche-t-il à l’entame
de la narration des faits qu'il a vécus celle nuit-là.
"J’étais couché dans mon lit quand j’ai reçu la vi-
site d’un cousin qui m’invitait à venir saluer sa belle-
mère chez lui", raconte-t-il. Alors qu’il était sur le
chemin du retour, à environ vingt mètres de son do-
micile situé au quartier dit Non Glacé à Douala, il
trouve assis devant une boutique trois personnes en
train de boire du vin rouge. L'un deux l'interpelle et
lui propose un verre qu’il décline. A son arrivée, un
débat sur le Cameroun animait le petit groupe. Le
boutiquier soutenait que M. Biya est un bon prési-
dent de la République. Salomon s'immisce dans la
discussion. A l’en croire, le boutiquier, qui n’aurait pas
apprécié son intrusion dans le débat, a aussitôt
quitté son comptoir pour venir le sommer de se faire
identifier. "Je suis Guinéen", avait-il répondu, bla-
gueur, avant de demander à son interlocuteur de dé-
cliner son identité à son tour.
Tortures atroces
Prenant cette réplique pour un affront, le boutiquier,
qui était en réalité un policier en service au Commis-
sariat du 8è arrondissement de Douala, cravate son
vis-à-vis et lui assène une paire de gifles. "Ne sachant
pas qu’il était policier, j’ai aussi répliqué par une gifle
qui l’a fait tomber et le public s’est interposé pour
nous séparer", se souvient Salomon Mbu. Mais le
boutiquier va alors s'armer de son couteau pour at-
taquer et blesser son adversaire. "Je me suis bandé
la main avec mon sous-vêtement et rentré chez moi
après avoir tenté, en vain, d’appeler le 117 (Ndlr nu-
méro d'urgence de la police)", explique-t-il.
A deux heures du matin, un groupe de personnes
tentent alors de forcer sa porte, lui intimant l’ordre
de l’ouvrir. Il s'exécute, et une meute de policiers
qu’accompagnait le boutiquier, leur collègue, se jet-
tent sur lui. "Ils m'ont mis les menottes, tabassé à
l’aide de matraques, piétiné avec leurs chaussures
Rangers, donné des coups de poings et m'ont jeté
dans une voiture pour m'amener à la police judi-
ciaire". Au poste, on lui signifie qu’il est un braqueur.
Sous la menace du fouet, il fait sa déposition qui ne
satisfait pas ses bourreaux.
Aux environs de quatre heures et demie, toujours
menottes aux poings, la victime est ramenée Manu
militari chez lui. Les policiers défoncent sa porte,
marchent sur ses enfants qui dorment dans le salon,
vont soulever son épouse dans la chambre et la som-
mer de leur remettre le couteau que cache son mari.
Tremblante et pleurant à chaudes larmes, tout
comme ses enfants, la femme leur présente ses deux
couteaux de cuisine. Ils en choisissent un, récupèrent
le vêtement trempé de sang de Salomon, et l’em-
balle avec des vêtements couverts de boue ramené
par le boutiquier pour constituer les preuves du bra-
quage.
De nombreux abus
Une fois de plus ramené à la police judiciaire, il est
fouetté jusqu'au petit matin avant d'être jeté dans la
cellule. A 7h, il est extrait de sa cellule et transporté
au palais de justice pour présentation devant le pro-
cureur de la République. Pendant qu’il attendait de
signer son mandat d’incarcération pour être conduit
à la prison de Douala, il est appelé par un magistrat
qui sans lui poser la moindre question, lui demande
de quitter cette cellule et de retourner chez lui.
"Je croyais rêver!"., dit Salomon Mbu, qui s’est
rendu, le lendemain, à l’hôpital Laquintinie où un
médecin lui a prescrit des médicaments et un certi-
ficat d’incapacité de 35 jours. Il pense qu’un de ses
oncles, procureur de la République, informé, a cer-
tainement volé à son secours en contactant son col-
lègue magistrat. Combien de camerounais ont cette
chance ?
Geôles d’Afrique
42
Ce cas n'est pas isolé. D'après le rapport sur l'état
des droits de l'Homme au Cameroun en 2009 de la
Commission nationale des droits de l'Homme et des
libertés, "Bon nombre d'officiers de police judiciaire
violent allégrement les prescriptions en matière de
garde à vue et continuent, comme par le passé, à in-
terpeller et à garder à vue des individus sans motifs".
Certaines victimes, au lieu de se résigner, portent
plainte et finissent par avoir gain de cause. En octo-
bre 2009, le gendarme Olinga Ondoua avait été
condamné à 10 ans d’emprisonnement ferme par le
tribunal militaire de Yaoundé pour "Abus de fonction,
arrestation et séquestration arbitraires". Un message
à ceux qui, comme les bourreaux de Salomon Mbu,
comptent sur l'impunité.
Charles Nforgang
Le code de procédure pénale prévoit les conditions
d’arrestation de toute personne suspectée dans le
cadre d’une affaire. L'arrestation consiste à appré-
hender une personne en vue de la présenter sans
délai devant l'autorité prévue par la loi ou par le titre
en vertu duquel l'arrestation est effectuée.
L'officier, l'agent de police judicaire ou l'agent de la
force de l'ordre qui procède à une arrestation enjoint
à la personne à arrêter de la suivre et, en cas de refus,
fait usage de tout moyen de coercition proportion-
née à la résistance de l'intéressé.
Aucune atteinte ne doit être portée à l'intégrité
physique ou morale de la personne appréhendée.
Sauf cas de crime ou de délit flagrant, celui qui pro-
cède à une arrestation doit décliner son identité, in-
former la personne du motif de l'arrestation et le cas
échéant, permettre à un tiers d'accompagner la per-
sonne arrêtée afin de s'assurer du lieu où elle est
conduite.
Toute personne arrêtée bénéficie de toutes les fa-
cilités raisonnables en vue d'entrer en contact avec
sa famille, de constituer un conseil, de rechercher les
moyens pour assurer sa défense, de consulter un mé-
decin et recevoir des soins médicaux, et de prendre
les dispositions nécessaires à l'effet d'obtenir une
caution ou sa mise en liberté.
CN
ECLAIRAGE:
Ce que prévoit la loi
sur l'interpellation d'un suspect
2 - Détentions et gardes à vue abusives
43
Sur le vif,
un journaliste raconte sa garde à vue à Bafoussam
Embarqué de force au commissariat pour une affaire
d’argent, le journaliste Guy Modeste Dzudie a vécu
l’expérience des conditions de garde à vue dans les
cellules camerounaises. Il raconte.
Ce 25 novembre 2012, alors que j’attends un taxi au car-
refour Madelon à Bafoussam, gare devant moi une voi-
ture blanche. Guy Blondel Kakeu, l’un des trois
occupants m’invite à le suivre au commissariat. Serein,
je m’exécute. "Le voici. Je l’ai pris aujourd’hui", lance
Guy Blondel aux policiers de service en leur faisant une
tape amicale. Je n’avais pas encore fini de répondre aux
questions du chef de poste de police qu’un de ses col-
lègues, inspecteur de police s’y mêle. "On va vous gar-
der, Monsieur ! Vous n’êtes pas de bonne foi", lance-t-il.
"Je ne suis pas de mauvaise foi. Je pourrais être fautif,
mais le litige m’opposant à M. Kakeu est civil et non
pénal. Vous ne pouvez pas me retenir ici. Nous ne
sommes pas dans le cas d’une situation de flagrant
délit. En plus nous sommes dimanche", vais-je crier à
mon tour.
Cette mise au point fait monter la moutarde au nez
des policiers. "Voulez-vous nous démontrer que vous
connaissez le droit ? On va voir alors qui a raison. Allez-
vous asseoir au fond du couloir là ! Vous allez y atten-
dre que l’inspecteur Kenfack vienne vous auditionner
demain matin. En attendant, le permanencier judi-
ciaire, l’inspecteur Mbida Mbida, est là. Il faut que Mon-
sieur soit entendu, même s’il veut nous démontrer qu’il
n’est pas en flagrant délit", ordonne courroucé un poli-
cier. Appuyé sur une béquille, je traîne les pas vers le
lieu indiqué. L’espace exigu et sombre héberge deux
jeunes gens et un quinquagénaire. Handicapé moteur,
ce dernier a la tête baissée et ne semble pas se préoc-
cuper de mon sort. Les deux autres sont plus sympas.
Dix minutes plus tard, je suis rappelé et auditionné
en présence de Me André Marie Tassa, un avocat que
j’ai joint au téléphone. En vain, puisque son interven-
tion ne changera rien à ma situation. L’inspecteur
Mbida Mbida refuse de poursuivre l’audition, sans ex-
plications.
L’arrivée du commissaire de police, chef de cette
unité me redonne espoir. Il me confronte au plaignant
qui s’oppose à l’arrangement à l’amiable proposé par le
haut gradé de la police. "Il n’est pas question qu’il sorte
d’ici sans me rembourser toute la somme d’argent per-
çue dans le cadre de cette transaction, sinon je vais le
tuer et faire de la prison ", menace Guy Blondel Kakeu.
Je suis maintenu en garde à vue.
Ambiance étouffante et brutale
26 personnes entassées dans une cellule voisine de 20
m2 crient à rompre le tympan, et pourtant les policiers
demeurent sourds à leur sollicitation. La chaleur étouf-
fante et l’odeur des toilettes sont insupportables. Faute
d’éclairage due à une coupure d’électricité, la nuit est
tombée à 17 heures. Pas facile d’étancher sa soif ou sa-
tisfaire ses besoins naturels. Les policiers rançonnent
les visiteurs qui doivent débourser 500 Fcfa ou remettre
deux rouleaux de papier hygiénique pour échanger avec
le détenu.
Je décide alors d’engager un nouveau plaidoyer en
direction des policiers :"Si je suis gardé à vue, il faut me
le notifier. Il est illégal de me priver de ma liberté d’aller
et de venir sans aucun mandat ni titre. Je suis là depuis
11 h. Je n’ai pas reçu de convocation. Je ne sais même
pas si un mandat d’arrêt a été lancé contre moi. J’ai seu-
lement un différend civil avec M. Kakeu Guy Blondel
qui, d’une manière peu élégante, m’a contraint de venir
ici, sans aucune qualité d’agent ou d’officier de police
judicaire." Ces propos sont soutenus par Me André
Marie Tassa que j’ai rappelé auparavant. L’avocat plaide
pour ma "relaxe pure et simple", dénonce l’irrégularité
de mon interpellation et de ma garde à vue. "Il est in-
concevable que dans le cadre d’une situation n’exigeant
pas d’enquête de flagrance, un suspect soit interpellé
manu militari et conduit au commissariat par un indi-
vidu. Ce n’est pas le plaignant qui commande la police.
Elle doit travailler dans le respect des exigences du code
de procédure pénale et non suivant les désirs d’un plai-
gnant ", fait remarquer Me Tassa. Il ajoute par ailleurs "
qu’un journaliste qui exerce comme coordonnateur ré-
gional du quotidien Le Messager, présente des garan-
ties de représentation. Ce qui ne saurait impliquer sa
garde à vue automatique, juste parce qu’une plainte a
été introduite contre lui à cause de sa défaillance dans
l’exécution d’un contrat de bail. "
Je suis libéré à 19h après plusieurs coups de fil de la
direction du Messager au commissaire et grâce à la pu-
gnacité de l’avocat. Combien de camerounais ont cette
chance ?
Guy Modeste Dzudie
Geôles d’Afrique
44
Enlevé par des policiers au palais de justice de Bafoussam
A l’origine, une dispute entre François Souob et
son locataire qui le soupçonne de cambriolage. Ce
dernier fait intervenir ses amis policiers juste avant
le jugement. Enlevé et torturé, le propriétaire
porte plainte, sans succès, deux ans après les faits.
"Ces éléments de l’Esir (Equipe spéciale d’intervention ra-
pide), une unité d’élite de la police camerounaise, après
m’avoir demandé de me présenter, ce que j’ai fait, m’ont
molesté, m’ont tiré par la ceinture et les habits pour me
sortir du palais de justice." Cette complainte est de Fran-
çois Souob, 48 ans et opérateur économique domicilié à
Douala. Il est de ceux qui pouvaient, il y a quelques années,
jurer se sentir en toute sécurité lorsqu’il mettait les pieds à
Bafoussam, sa ville natale. Mais depuis le mois de novem-
bre 2010, cette idée lui est sortie de la tête. Le 10 de ce
mois là, François Souob a été molesté par les policiers de
l’Equipe spéciale d’intervention rapide devant une foule de
justiciables et de magistrats, sans que personne n’inter-
vienne. Alors qu’il est constant qu’il s’est plaint contre son
locataire M. Sanga (nom d’emprunt) qui lui doit plus d’un
million de Fcfa à titre d’arriérés de loyer. Et qui use du fait
qu’il soit le mécanicien personnel du commandant de lé-
gion de la gendarmerie de l’Ouest et de plusieurs magis-
trats de la place pour torturer son bailleur. "En effet,
Monsieur le procureur, le 10 novembre 2010 aux environs
de 9 heures, je suis entré au palais de justice de Bafous-
sam, où une affaire de soupçon de cambriolage m’oppo-
sant à mon locataire, était inscrite au rôle du jour sous le
numéro 185. Etant resté à l’entrée de la salle des audiences
qui était pleine, j’ai été surpris par l’irruption des éléments
de l’Esir accompagnés de mon locataire. Ils m’ont menacé
en disant qu’il y avait un mandat d’arrêt contre moi", se
plaint-il au procureur de la République près les tribunaux
de Bafoussam. Cette requête enregistrée le 16 novembre
2010 au secrétariat du parquet de Bafoussam est restée
sans suite jusqu’à nos jours. Alors que François Souob y dé-
nonce "l’enlèvement, la séquestration arbitraire et la tor-
ture" dont il a été victime.
Direct en cellule !
"Après m’avoir retenu pendant plusieurs heures, ils m’ont
conduit à la police judicaire de Bafoussam où ils m’ont mis
directement en cellule en me disant qu’il y a une plainte
contre moi déposée par mon locataire pour soupçon de
cambriolage", ajoute-t-il, avant d’enchaîner: "Monsieur le
procureur, je sollicite votre immense intervention pour que
les policiers de l’Esir et les agents enquêteurs de la police
judicaire de Bafoussam soient interpellés." En dépit de ses
multiples démarches auprès du magistrat et de sa hiérar-
chie, aucun de ces agents n’a été entendu.
L’affaire aurait été classée sans suite. Mais, Me Balise
Nono, l’avocat du plaignant, découvre que plusieurs dis-
positions du code de procédure pénale ont été violées. Il
s’agit notamment des articles 18 et 19 relatifs aux modali-
tés de signature et d’exécution des mandats d’amener et
d’arrêts. Pour l’avocat, son client a été conduit à la police
judiciaire sans aucun mandat. "Le comportement des élé-
ments de l’Esir a été manifestement barbare et illégal ",
tranche-t-il. Me André-Marie Tassa, un autre avocat inter-
rogé, affirme qu’un policier n’est couvert par aucune im-
munité. Car le code pénal consacre l’égalité de tous devant
la loi. Exemple : pour des exactions commises dans l’exer-
cice de ses fonctions, le défunt Armand Bekom Essomba,
commissaire de police, avait été cité devant le tribunal de
première instance de Bafoussam par Joseph Bouatou. L’af-
faire n’avait pas abouti à la suite du décès du commissaire
mis en cause, après la requalification des faits et l’ouver-
ture des débats. Un cas d’espèce qui pousse Franklin
Mowha, militant des droits humains, à encourager Fran-
cois Souob dans sa plainte devant les autorités compé-
tentes, notamment le service régional du contrôle des
services, baptisé "la police des polices". Car nul n’est au-
dessus de la loi.
Guy Modeste Dzudie
2 - Détentions et gardes à vue abusives
45
Il pleure la mort de sa femme... en prison
La nuit tombée Achille Mvilongo est conduit dans
une brigade de gendarmerie où il passera 23 jours
avant d’être libéré. En violation flagrante du code de
procédure pénale mais, pour le chef de cette unité
dans le strict respect des règles de l’enquête sur le
décès de son épouse.
Achille Mvilongo Ngah n’a pas é té pris en flagrant délit.
Il n’a pas reçu de convocation d’une unité de police ou
de gendarmerie. Il pleurait la mort de sa femme. Mais,
aux environs de minuit à son domicile de Bassa, lieu-dit
Génie Militaire, une escouade de gendarmes l’a saisi et
conduit à la brigade de Logbessou, où il a été jeté en
cellule. Sans aucun mandat d’amener, ni d’interpella-
tion.
Interrogé le lendemain, un dimanche, jour férié au
Cameroun, l’officier ne lui a pas présenté de plainte
écrite. Ce qui lui fait penser qu’il a été arrêté sur la base
de simples dénonciations verbales suite au décès de son
épouse. « Ma femme est décédée le jour même où j’ai
été́ interpellé . Ce matin-là, les enfants l’ont trouvée mal
en point dans sa chambre. Je l’ai transportée dans un
centre de santé du quartier, puis à l’hôpital Laquintinie
où elle est morte », raconte Achille. Au deuxième jour
de sa détention il a appris que des proches de sa
défunte épouse ont porté plainte contre lui pour « non
assistance à personne en danger ».
« Manœuvres et chantage »
Achille accuse des gendarmes, et notamment le chef
de cette brigade de gendarmerie de Logbessou, de cor-
ruption et de pressions multiples. A l’en croire, le chef
de cette unité aurait exigé 350 000 F pour négocier avec
le médecin légiste requis par les plaignants afin que ce
dernier publie un rapport d’autopsie qui lui aurait été
favorable. Ce qu’il a refusé.
Il soutient par ailleurs que sa sœur aînée a dû re-
mettre 100 000 F aux gendarmes pour améliorer ses
conditions de détention. Conséquences positives im-
médiates : Achille a été autorisé à passer ses nuits sur
une natte étalée au sol, derrière la main courante de la
brigade, en dehors des cellules puantes.
Achille Mvilongo soutient enfin n’avoir été présen-
té au procureur qu’après seize jours de détention. En
violation flagrante du code de procédure pénale qui
stipule que : « Le délai de la garde à vue ne peut ex-
céder quarante huit (48) heures renouvelable une fois...
Sur autorisation écrite du Procureur de la République,
ce délai peut, à titre exceptionnel, être renouvelé deux
fois ». « Les gendarmes, auteurs de telles arrestations
arbitraires, qui gardent les suspects pendant aussi long-
temps et qui, en plus, tentent de leur extorquer de l’ar-
gent, se rendent coupables d’abus de pouvoir et de
concussion. Les victimes, comme c’est le cas pour ce
jeune, doivent porter plainte et solliciter réparation de
cette injustice », conseille Me Emmanuel Ashu Agbor,
avocat au barreau du Cameroun. Après avoir été pré-
senté au procureur, Achille a encore été renvoyé dans
cette brigade pour complé ments d’enquête. Il ne sera
libé ré sur autorisation du procureur qu’aprè s 23 jours de
détention.
« Nécessités de l’enquête »
Interrogé sur le cas d’Achille Mvilongo, le commandant
de la brigade pense avoir plutôt bien fait son travail et
rejette en bloc toutes les accusations de violation des
droits du suspect et de corruption. Il met en avant les
nécessités de l’enquête.
« Avant de défendre des gens de ce type, il faut tout
d’abord chercher à comprendre ce qui leur est re-
proché. Ce monsieur était soupçonné de meurtre et il
fallait procé́der à une autopsie sur la victime pour avoir
des éléments probants permettant la suite de
l’enquête. Pour obtenir tous ces éléments, cela prend
du temps. Devait- on le laisser rentrer au quartier dans
ces conditions ? », interroge-t-il, furieux.
Bien plus, il soutient avoir gardé Achille pendant tout
ce temps sous les ordres du procureur. Dans ces condi-
tions, il estime que le suspect n’était plus sous sa res-
ponsabilité, mais bien sous celle du parquet.
Théodore Tchopa
et Charles Nforgang
Geôles d’Afrique
46
3
RACKETS A PETITE ET GRANDE
ECHELLE
« Suspects, vaches à lait »
Parfois, des citoyens se révoltent contre les exactions des policiers. A Bantoum, les habitants
se plaignent d’un adjudant chef qui extorque des milliers de francs CFA aux personnes qu’il
arrête. Le « commandant dix mille » sera-t-il condamné par la justice ? Comme le réclament
les habitants et le chef de village...
A Douala, les rackets montent d’un cran et se comptent en centaines de milliers de francs
CFA. « On ne peut nier que des collègues ont transformé des suspects en vaches à lait »,
constate un commissaire anonyme et désenchanté. Quoi faire alors ? Pour enrayer de tels
abus, « il faut que les procureurs ou leurs substituts effectuent régulièrement des visites
inopinées dans les cellules et que les coupables (ndlr : des autorités policières, judiciaires ou
carcérales) soient punis », suggère Jean Tchouaffi, président de l’Association des droits des
jeunes.
Des prostituées victimes de rackets policiers
Dans le centre ville de Yaoundé, la capitale du Ca-
meroun, des jeunes filles vendent leur chair contre
des espèces sonnantes et trébuchantes, et se font
racketter par des policiers.
Un couloir sombre de l’arrière de la station service du lieu-
dit Sho à Yaoundé : trois agents de police n'en finissent pas
d'y recommencer leur commerce avec trois jeunes
femmes.
Dans cet espace d’une vingtaine de m2, les protago-
nistes parlent à mi-voix. Subitement le ton monte : "Vous
ne pouvez pas vous servir de moi à ce point. Notre marché
était clair, je me livre, et vous me laissez partir pour pour-
suivre mon job. Maintenant que vous vous êtes nourri de
mon corps, vous exigez de l’argent", tempête Bernadette,
une jeune belle de nuit bien connue dans le milieu. La
jeune femme qui exhibe et met en valeur sa féminité par
des vêtements moulants, est hors d’elle. Ses yeux exorbi-
tés semblent lancer des flammes. "Je ne me laisserai pas
faire. Vous ne me prendrez aucun sou", tranche-t-elle, ca-
tégorique.
Non loin de là, longiligne et provocatrice dans un pan-
talon noir moulant à taille basse, Adrienne se plaint aussi
de "la voracité des agents des forces de l’ordre".
Elle explique au reporter que les policiers exigent d'elles
de racheter leur liberté contre trois ou cinq mille Fcfa. La
prostitution étant pénalement réprimée au Cameroun, des
dizaines de filles de joie sont interpellées, chaque soir, aux
abords du commissariat central N°1 de Yaoundé. Au cours
de la seule soirée du 26 avril dernier, l’on a comptabilisé
une quinzaine d'interpellations dans ce coin de la capitale
camerounaise. Dix jeunes femmes ont été interpellées si-
multanément sur la place Repiquet à Yaoundé. Cependant
que cinq autres étaient poussées dans une voiture de po-
lice, place de l’Hôtel de ville avant d'être placées en garde
à vue.
"Pas la proie des hommes"
"Il n’est pas juste de nous placer en garde à vue. Ces poli-
ciers veulent à la fois aller avec nous, et nous extorquer de
l’argent. Voilà qui complique tout. Nous ne nous retrou-
vons pas ici pour être la proie des hommes. Mais parce que
la société nous réserve entre autre chose, cet espace. Il
n’est pas question qu’on se laisse voler notre chair et notre
argent", fulmine Michèle. "Les jeunes femmes interpellées
depuis trois jours courent le risque d’être placées sous
contrôle judiciaire", précise un officier de police, sous cou-
vert d'anonymat. Le cadre de police refuse de donner des
informations sur le sort de la quinzaine de jeunes femmes
embarquées. Il se contente d’énoncer les articles de loi
concernant la prostitution.
Un commissaire de police en service à Yaoundé précise:
"Bien que la prostitution soit pénalement réprimée, au-
cune instruction de mes services n’autorise mes collabo-
rateurs à interpeller les jeunes femmes qui aguichent les
hommes au niveau de l’Hôtel de ville et de la place Repi-
quet".
Les policiers mis en cause par les filles se défendent,
quant à eux, de toute arnaque. "La loi réprime la prostitu-
tion qui génère l’insécurité dans le centre ville de la capitale
camerounaise. C'est pourquoi nous avons pris le parti de
mettre en garde à vue ces jeunes dames surprises dans des
tenues indécentes sur les trottoirs", nous a expliqué Jé-
rôme Mbouss, l’un des policiers mis en cause.
Quand on lui demande s'il a pris de l’argent aux jeunes
femmes, M. Mbouss le reconnaît, avec réticence. Le com-
missaire, lui, a "promis" la mise à la corvée des policiers mis
en cause.
Léger Ntiga
3 - Rackets à petite et grande échelle
51
Comment la loi camerounaise réprime-t-elle la
prostitution?
La prostitution est une infraction pénale prévue et
réprimée par le code pénal en son article 343 qui pré-
voit "un emprisonnement de six mois à cinq ans et
une amende de 20 000 à 500 000 pour toute per-
sonne de l'un ou l'autre sexe qui se livre habituelle-
ment, moyennant rémunération, à des actes sexuels
avec autrui. Mêmes peines pour celui qui, en vue de
la prostitution ou de la débauche, procède publique-
ment par des gestes, paroles, écrits ou par tous au-
tres moyens, au racolage de personnes de l'un ou
l'autre sexe". Il s'agit donc d'une infraction sévère-
ment réprimée par les lois de la République
Que dire des agents de police qui arnaquent les
filles de joie à Yaoundé en consommant leur
chair et en leur extorquant de l'argent?
Rien ne peut justifier ce comportement des policiers.
Que ces filles soient interpellées parce qu'elles se li-
vrent à une activité interdite par la loi est tout à fait
normal. Encore faut-il prouver qu'elles le font habi-
tuellement, comme la loi l'exige. Mais procéder,
comme vous l'indiquez, est totalement inacceptable
et répréhensible et expose les policiers à des pour-
suites judiciaires.
Quels sont les droits reconnus aux prostituées?
Ecoutez, je ne crois pas qu'il y ait des droits particu-
liers réservés aux prostituées. Il en serait sans doute
ainsi si leur profession était légalement encadrée. Or,
en l'état actuel de notre législation, la prostitution
est interdite. C'est un peu comme si vous me de-
mandiez si les homosexuels avaient des droits parti-
culiers. Donc une prostituée ne jouit que des droits
qui sont reconnus à tout citoyen.
Le fait que leur métier ne soit pas légalisé au
Cameroun, les met-il à la merci des clients?
Bien sûr! La prostitution en elle-même les expose
gravement à toutes les dérives observables dans nos
sociétés: abus de tous genres, meurtres et que sais je
encore!
Propos recueillis par Léger Ntiga
Interview
Me Joseph Désiré Ndjah:
"Une répression inacceptable"
Geôles d’Afrique
52
Des policiers torturent pour un lopin de terre
Emmanuel Guiagain a été libéré après 25 jours de
prison. Son plaignant, un policier, l’a torturé, avec
la complicité d’un collègue du commissariat du 11e
arrondissement de Douala, pour le faire renoncer
à ses droits sur un lopin de terre.
Le parcours qui a conduit Emmanuel à la prison de
New Bell est insupportable. « J’ai reçu, le 18 septem-
bre, un coup de fil d’un certain Menené qui m’invitait
à le rencontrer à la station Total Logbaba pour une
affaire me concernant. Je m’y suis rendu en compa-
gnie de mon oncle », explique Emmanuel, éleveur
d’une quarantaine d’années. Son interlocuteur arrive
en compagnie d’un inspecteur de police qui lui de-
mande sa carte d’identité. Surpris, Emmanuel s’in-
surge et demande des explications. L’inspecteur sort
alors son arme, imité par le nommé Menené qui se
présente alors comme agent de police. Les deux
fonctionnaires le forcent à embarquer dans leur vé-
hicule.
« Mon oncle qui craignait le pire m’a conseillé
d’obtempérer et ensemble nous avons été emmenés
au commissariat du 11è arrondissement de Douala
où j’ai été jeté en cellule malgré mes protestations
et mon désir de rencontrer le commissaire de police
», raconte Emannuel Guiagain. Des heures après, il
est invité à prendre connaissance de la plainte dépo-
sée contre lui par l’agent Menené. Ayant égaré ses
lunettes pendant la bousculade de l’arrestation, il ne
peut pas la lire et est alors entendu sur simple pro-
cès verbal avant d’être renvoyé en cellule.
Les pieds fouettés
Quatre jours durant, Emmanuel Guiagain est régu-
lièrement sorti de cellule, et invité à signer cette let-
tre de Menené qui lui enjoint de renoncer à ses droits
sur un lopin de terre situé à Yaoundé. Devant son
refus, il est fouetté sur la plante des pieds et renvoyé
en cellule. Au quatrième jour de détention, il est
enfin présenté au procureur du tribunal de Ndokotti,
qui sans l’entendre, et malgré son insistance, signe
un mandat de dépôt pour la prison de New-Bell.
Deux fois de suite, il est appelé au tribunal, accom-
pagné de son conseil, et questionné par le président.
L’agent Menené, ne daigne pas se présenter. A la
troisième audience et toujours en l’absence du plai-
gnant, le tribunal relaxe Emmanuel Guiagain. « Le 15
octobre, je n’ai pas pu me présenter au tribunal, mon
nom ne s’étant pas retrouvé sur la liste des per-
sonnes autorisées à être extraites de la prison pour le
tribunal. je me suis fait représenter par mon conseil.
Le lendemain, un oncle m’a rendu visite pour me dire
que j’avais été relaxé et le 18, j’ai quitté New Bell.
Que n’ai-je vu dans cette prison ! Des jeunes détenus
sodomisés, des innocents comme moi qui y croupis-
sent depuis des années, des malades sans soins…»,
raconte Emmanuel qui en est sorti les pieds bour-
souflés.
Condamner les bourreaux
Quant à l’agent de police Menené et son collègue
inspecteur de police, ils détiennent toujours sa carte
d’identité, alors qu’aucune disposition légale ne leur
en donne le droit. Emmanuel Guiagain est déterminé
à intenter une action en justice contre ses deux bour-
reaux et n’attend plus que l’aval de son conseil. «J’ai
perdu 26 porcs pendant mon incarcération, mes éco-
nomies ont été dilapidées dans cette affaire et à
l’heure où je vous parle, mes enfants ne sont pas ins-
crits à l’école, faute de moyens. Enfin j’ai eu beau-
coup d’échecs dans mes tontines. Que faire ? Je ne
laisserai pas ces abus impunis », promet-il.
Avant lui, de nombreuses personnes victimes des
abus des forces de maintien de l’ordre ont intenté et
gagné des procès. De nombreux hommes en tenue
sont ainsi régulièrement révoqués, suspendus ou en-
voyés en prison pour des abus multiples. Victime
d’interpellation et de détention arbitraires, de sé-
questration et torture, Emmanuel Guiagain espère
bien faire condamner ses bourreaux.
Théodore Tchopa
3 - Rackets à petite et grande échelle
53
Des citoyens de Bantoum
dénoncent l’adjudant-chef racketteur
10 000 Fcfa, ce serait le tarif exigé par l’adjudant-
chef, patron du poste de gendarmerie de Bantoum,
pour libérer une personne arrêtée. L’homme en
tenue est dénoncé par les populations qui attendent
l’intervention de la Commission nationale des droits
de l’homme et des libertés.
La quarantaine passée, René Feutba vit avec la peur au
ventre depuis des semaines. Assis en compagnie de
proches sur la véranda d’une case en briques de terre
battue à Bantoum, faubourg situé près de la ville de
Bangangté, ce dimanche 27 mai 2012, l’agriculteur
poursuivi pénalement pour «trouble de jouissance» se
méfie de tout inconnu.
René n’a pas oublié les menaces proférées par l’ad-
judant-chef, Flaubert Mbiam-Batomé, chef de poste de
la brigade de gendarmerie de Bantoum, lors de ses in-
ternements, les 14 avril et 17 mai derniers. Il reproche
à l’homme en tenue de lui avoir extorqué à deux re-
prises, la somme de 10 000 Fcfa, avant de le libérer. Il
n’est pas le seul dans ce cas. Les nommés Paho, Benja-
min Ngantcha (chef du quartier Bitchoua), Clément
Yimché, Pauline Nana, Suzane Mawoko s’alignent sur
le registre des victimes de la rapacité du gendarme.
Le chef de village intervient
Ces faits ont fait perdre de sa sérénité à la bourgade
agricole de Bantoum, peuplée de plus de 15.000 âmes.
Une situation qui préoccupe, le chef du village, Sa Ma-
jesté Jocelyn Marius Sabet. La trentaine entamée, sa
mine empreinte de l’autorité traditionnelle manifeste
une énergie intacte, après une partie de football, en
cette matinée du dimanche 27 mai 2012. Bien assis dans
un grand fauteuil surélevé, sculpté de losanges et de
triangles, symboles de puissance et de sagesse dans la
cosmogonie Bamiléké, le chef affiche un visage plissé
lorsqu’on évoque ses relations avec l’adjudant-chef,
Flaubert Mbiami-Batomé. D’autant plus que René
Feutba, le planteur, vient tout juste de lui remettre la
copie d’une correspondance adressée au sous-préfet de
l’arrondissement de Bangangté. Une lettre dénonçant
les abus du patron local de la gendarmerie.
«Après m’avoir entendu, Monsieur le sous-préfet, j’ai
été mis en cellule et libéré grâce à [la somme] de 10.000
Fcfa que le commandant me demandait et qui consti-
tuait les frais de mon audition et de papier», se plaint
le planteur. Il poursuit sa dénonciation en informant
l’autorité administrative que quelques semaines après,
la manœuvre s’est reproduite : «J’ai reçu la même
convocation de la même brigade et pour les mêmes
causes. J’ai été encore séquestré et enfermé en cellule.
Il m’a encore demandé 10.000 Fcfa pour ma libération.
J’étais défaillant, et j’ai fait recours au chef supérieur
des Bantoum pour être libéré.» Cette autorité confirme
son intervention : « Chaque fois, je reçois des plaintes
des habitants du village qui se plaignent de ce que le
chef de poste de gendarmerie a érigé, ici à Bantoum,
une loi non écrite selon laquelle toute personne contre
qui une plainte a été formulée au niveau de la brigade
placée sous sa responsabilité doit débourser la somme
de 10.000 Fcfa pour payer sa liberté. Plusieurs fois, j’ai
été saisi par les populations abusées. Mais, j’ai toujours
pris ces diverses dénonciations avec des pincettes.
S’agissant du cas de M. Feutba, le chef de poste n’a pas,
une fois de plus, suivi mon appel à l’exigence de probité
et d’impartialité qui devrait le gouverner dans son tra-
vail. Il a impérativement exigé 10.000 Fcfa avant de li-
bérer l’infortuné», explique sa Majesté Jocelyn Marius
Sabet.
« Victime d’une cabale »
Le chef de poste de gendarmerie de Bantoum, l’adju-
dant chef Mbiami Batomé, nie en bloc toutes les accu-
sations portées contre lui. « Depuis mon arrivée ici, la
criminalité a considérablement diminué. J’ai mis fin à
de nombreux gangs. J’ai mis hors d’état de nuire des
coupeurs de route. Je suis victime d’une cabale orches-
trée d’une part par ces délinquants qui ne veulent point
se conformer au respect de la loi et d’autre part par le
chef du village qui a voulu me manipuler pour intimider
un vieux du village.
De même, cette autorité traditionnelle m’en veut
parce qu’elle a été entendue par moi au sujet d’une
plainte pour outrage formulée contre lui par le chef su-
périeur Bangangté et d’une autre par l’agent du proto-
cole préfectoral pour une affaire de séquestration », se
défend-il.
Ces arguments ne convainquent pas Franklin
Mowha, président de « Frontline Fighters for Citizens
Interests », (FFCI), une organisation de défense des
Geôles d’Afrique
54
droits de l’homme basée à Bangangté, qui a demandé
l’intervention de la Commission nationale des droits de
l’homme et des libertés (Cndhl) le 18 mai dernier. «J’en
appelle ici à votre haute attention pour intervention ur-
gente d’autant plus que les pratiques de corruption du
Commandant de la Brigade Ter de Bantoum se sont éri-
gées, selon le témoignage du Chef Supérieur de Ban-
toum en personne, Sa Majesté Sabet Jocelyn Marius,
en abus aggravé dont est victime au quotidien son peu-
ple », dénonce le défenseur des droits de l’homme. «
L’officier de cette unité militaire est si négativement ré-
puté dans le coin qu’il a depuis hérité du sobriquet de «
Commandant Dix Mille » tant il « coupe » dix mille CFA
à gauche et à droite c'est-à-dire au niveau du plaignant
et de la victime », conclut-il. Reste qu’en attendant la
réaction de la Commission nationale des droits de
l’homme et des libertés, les juristes conseillent à la lu-
mière des dispositions du code pénal camerounais, une
plainte pour « corruption active » ou « abus de fonction
» chez le procureur général près la Cour d’appel de
l’Ouest.
Guy Modeste Dzudie
3 - Rackets à petite et grande échelle
55
Des policiers de Douala torturent pour soutirer des aveux
A Douala, certaines forces du maintien de l’ordre
s’adonnent à des actes de torture et autres traite-
ments dégradants pour arracher des aveux aux sus-
pects. En violation du code de procédure pénale.
«Tu me prends pour un menteur ? Ne m’as-tu pas
avoué, hier, que tu avais son numéro de téléphone ? Tu
ne sais pas à qui tu as affaire ; je vais te montrer qui je
suis », menace, noir de colère, l’officier de police qui as-
sène gifles et coups de pied à Florent P. qui continue de
nier les faits. Dépassé, le bonhomme à la barbe dure
fond en larmes devant des usagers médusés, ce ven-
dredi du mois d’Août 2012 au commissariat central No
2 de Douala.
Accusé d’avoir planifié le vol du véhicule de son pa-
tron, il s’est présenté à la première convocation de la
police au cours de laquelle il lui a été demandé de don-
ner le numéro de téléphone de son complice. «Je n’ai
jamais reconnu avoir organisé le vol de cette voiture ou
avoir le numéro de téléphone d’un des voleurs», clame
t-il sans cesse. A cette réponse, le fonctionnaire de po-
lice, contrarié, riposte violemment et laisse des dégâts.
«La tempe gauche du gars est enflée», fait prudem-
ment remarquer un usager.
Même s’il n’a pas reçu de pareils coups, Serge Nonga
garde un mauvais souvenir du commissariat du 7eme
arrondissement de Douala. «En 2011, j’avais du mal à
rembourser une dette. Mécontent, le monsieur qui m’a
prêté de l’argent s’est plaint à la police. A ma grande
surprise, l’enquêteur menaçait de m’envoyer en prison
si je n’admettais pas avoir promis un lopin de terre en
contrepartie au prêteur. C’était un complot fomenté
pour me nuire», raconte le quinquagénaire, qui fut jeté
en cellule puis extrait avant d’être contraint de verser
une importante somme d’argent au plaignant afin de
reconsidérer la version des faits.
Cupidité des brebis galeuses
Dans la plupart des unités de police de la capitale éco-
nomique, la pratique est courante. Certains agents de
police, à la quête des aveux, ne se cachent plus pour tor-
turer des suspects. Selon un officier de police judiciaire
qui a requis l’anonymat, cela fait partie d’un jeu. «Cer-
tains hommes en tenue habitués à auditionner des dé-
linquants de grand chemin usent de ces méthodes pour
dénouer des situations rendues difficiles par l’arrogance
ou le silence complice de ces délinquants», explique t-
il, avant de regretter que «ces pratiques d’une autre
époque persistent à cause de la cupidité des brebis ga-
leuses».
La violence policière est imprévisible et peut avoir
des conséquences graves. «Mon petit frère a été sau-
vagement molesté dans un commissariat pour une ac-
cusation qu’on voulait lui coller. Il traîne, depuis, un mal
de tête malgré les multiples consultations médicales»,
explique une dame. Redoutant leur brutalité, des per-
sonnes qui ont affaire aux forces de police, pratiquent la
corruption pour espérer sortir du pétrin. Mais, cette ap-
proche ne garantit pas toujours le salut. En 2011, Sou-
leymane, un jeune homme de 20 ans, est mort après
avoir passé dix jours menotté dans une cellule de la bri-
gade de gendarmerie de l’aéroport. Sa famille avait pro-
posé de verser 500.000 Fcfa pour faire cesser la torture
dont il était victime. La brigade avait jugé la somme in-
suffisante . Et le pire est arrivé…
Disposition légale sacrifiée
Pour Me Sterling Minou, avocat au barreau du Came-
roun, la torture et tous les autres traitements dégra-
dants dans les unités de police sont inacceptables. « Ces
méthodes barbares sont à condamner avec la dernière
énergie . D’ailleurs, il faut que les policiers, qui les pra-
tiquent, sachent que leur tenue ne peut servir d’immu-
nité en cas d’atteinte à l’intégrité physique de la victime
», indique le défenseur des droits humains. Il indique ce-
pendant que ces pratiques sont en net recul, du fait des
dénonciations.
Qu’elle soit une conséquence de la corruption ou du
zèle, la torture des suspects est interdite par la loi. En
effet, l’article 122 alinéa 2 du code de procédure pénale
stipule que «le suspect ne sera point soumis à la
contrainte physique ou mentale, à la torture, à la vio-
lence, à la menace ou à tout autre moyen de pression,
à la tromperie, à des manœuvres insidieuses, à des sug-
gestions fallacieuses, à des interrogatoires prolongées,
à l’hypnose, à l’administration de drogues ou à tout
autre procédé de nature à compromettre ou à réduire
sa liberté d’action ou de décision, à altérer sa mémoire
ou son discernement». Une disposition légale sacrifiée
par des hommes en tenue.
Christian Locka
Geôles d’Afrique
56
Benjamin Ndongo paye les gendarmes pour être libéré
Menacé, torturé, gardé à vue en compagnie des
accusés pendant cinq jours à la brigade de gen-
darmerie de Pk 14, Benjamin Ndongo dit avoir
versé une somme d’argent pour recouvrer la li-
berté. Ce qu’interdit le code de procédure pénale.
«Mon grand frère qui vit en Europe m’avait envoyé de l’ar-
gent pour acheter une maison d’une valeur de douze mil-
lions de Fcfa. J’ai contacté des démarcheurs qui m’ont
trouvé une maison. La vente devait se passer devant no-
taire. Mais, on a constaté que les démarcheurs étaient des
bandits parce que le notaire a dit que cette maison n’était
pas en vente. Alertés, les éléments de la brigade de Pk 14
interpellent les gars. A ma grande surprise, le comman-
dant me fait aussi arrêter sous le prétexte que j’ai beau-
coup d’argent. Ils m’ont gardé dans la cellule des gars, me
giflaient et menaçaient de m’envoyer en prison», raconte
Benjamin Ndongo.
« Suspects, vaches à lait »
Au cinquième jour de détention, pendant que les accusés
sont transférés en prison en ce matin du mois d’Aout 2011,
Benjamin, affaibli, se résout à se plier aux exigences des
forces de maintien de l’ordre. «Le commandant disait
qu’on lui donne sa part d’argent, que j’ai un frère qui joue
au ballon. C’était du harcèlement. Je leur ai donné 150.000
Fcfa pour qu’ils me laissent», précise-t-il.
L’argent, c’est ce qui a manqué à Nloutsiri Arnaud.
Après avoir heurté par mégarde un véhicule personnel, ce
chauffeur de taxi a été interpellé puis gardé à vue pendant
six jours au commissariat de la gare ferroviaire de Douala.
« Le propriétaire du véhicule mettait la pression sur les po-
liciers pour que j’accepte de réparer à mes frais la partie
détruite de la Mercedes. J’ai dit qu’il n’était pas question
que l’argent sorte de mes poches alors que j’ai souscrit une
assurance. Mon oncle a accepté de donner de l’argent pour
la tôlerie, voilà comment j’ai finalement été relaxé après
six jours», explique le chauffeur.
Sous la pression de certains puissants personnages ou
pour arrondir leur fin de mois, certains membres des forces
de l’ordre gardent des suspects en cellule au delà de la pé-
riode légale. Une pratique récurrente dans les unités de po-
lice et de gendarmerie de Douala qui ne surprend pas dans
ce corps de métier. «On ne peut nier que certains collègues
ont transformé des suspects en vaches à lait. C’est dom-
mage. Mais, il faut qu’ils sachent qu’ils s’exposent ainsi à
des sanctions lourdes si les faits sont avérés», prévient,
sous anonymat, un commissaire de police.
« Visites inopinées »
Des agents véreux sont en effet régulièrement suspendus
ou révoqués de leurs fonctions à cause des manquements
à la déontologie. Malgré cela, les abus foisonnent. Les vic-
times aussi. En Novembre 2011, Clément Madjong, un pay-
san, a été brutalement interpellé par des éléments de la
brigade de gendarmerie d’Ebone pour avoir réclamé son
reliquat dans un bar. Après avoir passé cinq jours menotté
en cellule, il a été présenté au procureur qui l’a déclaré non
coupable plus tard. En décembre de la même année, un
autre suspect menotté a rendu l’âme dans une cellule de la
brigade de Ngangue après dix jours de garde à vue. De pa-
reils abus pouvaient être évités si ces agents n’avaient pas
expressément ignoré la loi.
En effet, le code de procédure pénale dispose dans son
article 119 alinéas 2 que «le délai de garde à vue ne peut
excéder quarante huit heures renouvelables une fois». Tou-
tefois, «sur autorisation écrite du procureur de la Répu-
blique, ce délai peut, à titre exceptionnel, être renouvelé
deux fois. Chaque prorogation doit être motivée». Benja-
min a été victime d’une garde à vue abusive à l’insu du pro-
cureur de la République. Son sort dépendait du
commandant de la brigade qui a cessé de le torturer
moyennant de l’argent.
Les gardes à vue abusives inquiètent les défenseurs des
droits humains qui avancent des idées pour en réduire la
pratique. «C’est au quotidien que les gens dénoncent cette
pratique, mais rien n’est vraiment fait du côté des autori-
tés. Pour décourager les auteurs de ces abus, il faut que les
procureurs ou leurs substituts effectuent régulièrement
des visites inopinées dans les cellules et que les coupables
soient punis », suggère Jean Tchouaffi, président de l’As-
sociation des droits des jeunes.
Christian Locka
3 - Rackets à petite et grande échelle
57
Ouadjiri paye des frais de justice avant d’être relâché
Des gendarmes interpellent à des heures et jours pro-
hibés des suspects qu’ils gardent à vue sans aucun
mandat. Ils justifient leurs abus par le flagrant délit et
n’hésitent pas à se faire payer des frais de justice
avant toute libération. Ouadjiri Abdoulaye en a fait
l’amère expérience à Douala.
Même s’il continue de clamer son innocence, Ouad-
jiri Abdoulaye a versé 360 000 Fcfa aux gendarmes
de la brigade des pistes de l’aéroport de Douala pour
retrouver sa liberté. « Il fallait le faire pour sortir de là.
Bien que les cellules exigües (ndlr : un peu plus d’un
mètre carré) soient propres, certains des gendarmes
nous refusaient le droit de nous servir des toilettes
et, en plus, rançonnaient chacun de nos visiteurs. Ar-
gent, papiers hygiéniques, savons, leur étaient ré-
clamés non sans les insulter à chaque fois», se
souvient-il.
Gérant d’un parking de motos au quartier Bonanloka
à Douala, il est interpellé sans aucun mandat le jeudi 18
Août après 19 heures dans son parking par un gen-
darme qui va immédiatement retenir sa carte nationale
d’identité. En violation flagrante du nouveau code de
procédure pénale qui proscrit toute interpellation après
18 heures et préconise le rappel du motif de l’arresta-
tion au suspect, son droit de garder le silence et de se
faire assister par un avocat.
Le prétexte du flagrant délit
Il est alors ramené à dix mètres plus loin près d’un vé-
hicule de marque Toyota dans lequel se trouvent un
autre gendarme et un jeune homme qui, à sa vue,
précisera aux gendarmes qu’il est bien le concerné.
Tous sont alors conduits dans des cellules de la bri-
gade des pistes de l’aéroport de Douala. « Une fois
là-bas, j’ai appris que l’homme qui venait de m’iden-
tifier était le veilleur de nuit du garage de Finex
Voyages. Il soutenait m’avoir vendu au prix de 7000
Fcfa, trois roues de bus usagés volés dans ce garage
», explique Ouadjiri Abdoulaye, qui est alors jeté en
cellule pour ces faits dont il ne reconnaît pas. Des
échanges entre des membres de sa famille venus à
son secours avec le commandant de brigade des
lieux, il apprend que le plaignant réclame 600 000
Fcfa, soit la moitié au présumé voleur et l’autre à lui-
même, le présumé receleur.
Le commandant de la brigade des pistes de l’aéro-
port de Douala justifie cette arrestation opérée après
18 heures par les circonstances de flagrant délit. « Il n’en
est pas un, car aucun des faits reprochés ne justifie le
qualificatif de flagrant délit tel que défini par la loi», dé-
nonce maître Ashu Agbor, avocat à Douala. En effet,
l’article 103 du code de procédure pénale qualifie de
crime ou délit flagrant, « le crime ou le délit qui se com-
met actuellement ou qui vient de se commettre. Il y a
aussi crime ou délit flagrant lorsqu’après la commission
de l'infraction, la personne est poursuivie par la clameur
publique dans un temps très voisin de la commission de
l'infraction, le suspect est trouvé en possession d'un
objet ou présente une trace ou indice laissant penser
qu'il a participé au crime ou au délit». Or il s’agit ici
d’une infraction commise des jours avant l’arrestation
du présumé coupable et dont le corps du délit reste in-
trouvable.
De nombreux abus
Au cinquième jour de sa garde à vue abusive (la loi
n’en autorisant qu’au plus deux jours renouvelables), la
famille de Ouadjiri réussit à trouver la somme de 300
000 Fcfa. Son co-accusé n’ayant toujours pas réagi. Il ne
sera pas libéré, car les gendarmes exigent, en plus, 100
000 F de frais de justice. La somme reçue préalable-
ment étant destinée au plaignant. Après négociation,
Ouadjiri va débourser pour cette autre cause 60 000
Fcfa avant d’être enfin libéré. « Il s’agit là d’un cas de
violations flagrantes des droits d’un citoyen de la part
de ce commandant et de son équipe qui se sont rendus
coupables des faits d’abus d’autorité, d’arrestation ar-
bitraire, de séquestration et de concussion. La victime,
dans ce cas doit adresser une plainte au ministère de
la Défense ou au commissaire du gouvernement près
le tribunal militaire de Douala », martèle maître Ashu
Agbor. L’homme de droit conseille par ailleurs à la vic-
time de ne pas saisir le procureur de la République qui,
dans ce cas, pourrait s’appuyer sur le privilège de juri-
diction pour épargner des poursuites judiciaires à ce
commandant de brigade.
Ces abus de certains éléments des Forces de l’ordre
sont régulièrement dénoncés par les organisations de
défense des droits de l’Homme au Cameroun. Sans trop
de succès. De plus en plus conscientisées, les victimes
n’hésitent plus à porter plainte et obtiennent parfois
gain de cause.
Charles Nforgang
Geôles d’Afrique
58
Gardes à vue sans mandat et racket organisé
Des officiers de police mettent en garde à vue des
suspects qu’ils libèrent moyennant le versement
de sommes d’argent. Un garagiste, un gérant de
parking racontent leurs mésaventures.
Il a fallu des heures de négociations à ses proches pour
que le garagiste, Ndomchima Richard, se décide à par-
ler de sa mésaventure survenue au mois d’aout dernier.
«Un ami et sa copine sont venus me rendre visite au ga-
rage, un mercredi soir. Avec un collègue, nous avons dé-
cidé de leur offrir un pot dans une buvette des environs
de l’aéroport international de Douala. Pendant qu’on
buvait, il s’est mis à pleuvoir abondamment. La copine
de mon ami nous a dit qu’elle ne pouvait pas regagner
sa maison parce qu’elle redoutait les agressions. Nous
nous sommes arrangés pour payer une nuitée d’hôtel
au couple. Arrivée à l’hôtel, la fille s’est mise à alerter le
voisinage et à nous accuser d’être des agresseurs en
possession d’armes», raconte d’une voix tremblotante
le jeune mécanicien.
Arrêtés sans mandat
Le week-end suivant, Ndomchima Richard, Kuisseu Wil-
liam Joel et Komongou Aaron, qui croyaient le mauvais
vent passé, ont été arrêtés sans aucun mandat par des
policiers des équipes spéciales d’intervention rapide
(Esir) pour «viol» et «détention d’armes blanches» et
conduits à la Direction régionale de la police judiciaire
du Littoral. «À la Police judiciaire, nous avons passé
deux semaines, entassés parfois jusqu’à quatorze dans
une cellule infecte. Les policiers nous ont demandé
550.000 f CFA pour nous libérer. Malgré le versement
de cet argent par nos trois familles, ils nous ont envoyés
au tribunal où nous avons encore donné 750.000 f CFA
pour être enfin libres », précise Ndomchima Richard.
Au cours de ce même mois d’août, et à quelques enca-
blures du lieu de détention des trois jeunes hommes,
Ouadjiri Abdoulaye, un gérant d’un parking de motos
au quartier Bonaloka, accusé de recel, a été contraint
de verser 360.000 Fcfa aux gendarmes de la brigade des
pistes de l’aéroport de Douala pour retrouver la liberté.
« Il fallait le faire pour sortir de ces cellules exigües (Ndlr
: un peu plus d’un mètre carré) mais propres. Certains
gendarmes nous refusaient le droit de nous servir des
toilettes et, en plus, rançonnaient nos visiteurs. Argent,
papiers hygiéniques, savons, leur étaient réclamés non
sans les insulter à chaque fois", se souvient-il.
« Des brebis galeuses »
A Douala, gendarmes et policiers interpellent de plus
en plus sans mandat, à des heures et jours proscrits, des
suspects qu’ils libèrent par la suite contre des sommes
d’argent. Sous anonymat, un officier de police ne nie
pas l’existence de ce phénomène rampant dans les
forces du maintien de l’ordre. Il indique cependant «
qu’il s’agit d’actes isolés de certaines brebis galeuses
comme il en existe dans tous les corps de métier.
Lorsque ces fonctionnaires sont reconnus coupables de
telles dérives, ils sont blâmés, suspendus ou radiés».
Pour maître Antoine Pangue, avocat au barreau du
Cameroun, ces sanctions administratives sont insuffi-
santes. « Un policier qui libère un suspect moyennant
une somme d’argent commet l’infraction de corruption.
L’acte qu’il pose, cause un préjudice à la société, à la vic-
time de l’infraction et même à l’auteur de l’infraction »,
explique l’avocat. En effet, en son article 134, le code
pénal camerounais stipule : « Est puni d’un emprison-
nement de 5 à 10 ans et d’une amende de 200 000 à 2
millions de Fcfa, tout fonctionnaire ou agent public, qui,
par lui-même ou par un tiers, sollicite, agrée ou reçoit
des offres, dons ou présents pour faire, s’abstenir de
faire ou ajourner un acte de sa fonction ».
Principes foulés au pied
Ce n’est pas la première fois que des fonctionnaires des
forces l’ordre sont soupçonnés de corruption. Depuis
quelques années, l’Ong « Transparency international »,
dans ses rapports sur le Cameroun, classe la police
parmi les corps de métier les plus gangrenés par la cor-
ruption. Ce qui est loin de décourager certains agents
qui continuent à racketter et à garder à vue des sus-
pects aux jours et heures proscrits par la loi. « On était
en train de travailler au garage, un samedi, lorsque les
éléments des Esir nous ont embarqués.», se souvient
Ndomchima Richard. Or, l’article 118 du code de procé-
dure pénale dispose que « sauf cas de crime ou de délit
flagrant, la mesure de garde à vue ne peut être menée
les samedi et dimanche ou jours fériés. Si elle a été
menée avant, cette garde à vue peut se poursuivre ces
jours-là ».
3 - Rackets à petite et grande échelle
59
« Bien que les conditions du code de procédure pé-
nale soient drastiques, ses principes sont malheureu-
sement foulés au pied par ceux qui doivent le mettre en
application notamment cet article 118 », regrette Me
Sterling Minou, avocat au barreau du Cameroun
En dépit des dénonciations régulières des défen-
seurs des droits de l’Homme, les dispositions du code
de procédure pénale peinent à être respectées…Six ans
après son introduction.
Charles Nforgang
Geôles d’Afrique
60
Pas de bakchich, pas de sortie pour Léon
Des policiers interpellent, torturent et gardent à vue
des citoyens au mépris de la loi. Ceux qui refusent de
payer voient leur procès verbal tronqué et n’échap-
pent pas à la prison. Léon D. a vécu cet enfer, trois
mois durant.
Léon D. n’oubliera pas de sitôt les péripéties qui l’ont
conduit pendant trois mois à la prison de New-Bell à
Douala. Alors qu’il prend un pot avec ses amis un jour de
novembre 2010, deux gendarmes lui donnent l’ordre de
les suivre. Il est 21h. « Déshabillez vous et entrez en cel-
lule. Votre enquêteur et le commandant de brigade ne
seront là que demain matin pour vous expliquer ce qui
vous est reproché », lui commandent-ils, une fois à la bri-
gade de gendarmerie de Bépanda-Ndoungué. En viola-
tion flagrante du code de procédure pénale qui proscrit
toute interpellation après 18 heures et préconise le rap-
pel du motif de l’arrestation au suspect et son droit de
garder le silence et de se faire assister par un avocat. Le
lendemain, Léon est présenté au commandant qui
s’étonne de sa présence et, après un échange, prescrit sa
relaxe… Avant de revenir sur sa décision et d’exiger la
présence d’un membre de sa famille.
Refus de corruption
Au troisième jour de cette garde à vue sans motif, il est
extrait de la cellule et invité à signer des papiers. « J’ai
refusé de le faire car je n’ai pas pu prendre connaissance
du contenu. Que tu les signes ou pas, cela ne change rien
à ton sort » m’a déclaré l’enquêteur en me renvoyant
dans ma cellule », se souvient-il.
De nouveau sorti de cellule, il est conduit au tribunal
de première instance de Ndokotti avec un procès verbal
qui l’accuse de complicité de vol aggravé. Le tribunal se
déclare incompétent. Léon D. est finalement transféré à
la cellule de la Police judiciaire et présenté au tribunal de
grande instance de Bonanjo. Renvoyé pour confronta-
tion avec son co-accusé, il ne le rencontrera jamais.
Sa véritable faute, croit-il savoir, est d’avoir refusé de
verser aux enquêteurs un bakchich de 400 000 F. Il est
envoyé en prison après près d’un mois de garde à vue et
ne sera libéré que trois mois plus tard pour faits non éta-
blis.
Rapports accablants
« Les arrestations et séquestrations arbitraires restent
et demeurent au Cameroun les violations des droits de
l’Homme les plus fréquentes », dénonce le rapport sur
l’état des droits de l’Homme au Camerroun en 2009, pu-
blié par la Commission Nationale des Droits de l’Homme
et des Libertés (CNDHL). Ce texte précise que de nom-
breux officiers de police judiciaire violent les prescrip-
tions en matière de garde à vue. « A la fin de ces gardes
à vues abusives, on oblige les personnes concernées à
négocier leur remise en liberté par le paiement d’une
somme d’argent », souligne le rapport.
Une enquête de Transparency–international Came-
roon, rendue publique en 2007, présentait déjà la police
et la gendarmerie comme les secteurs de l’administra-
tion les plus touchés par la corruption. Le système judi-
ciaire occupait lui aussi « une position honorable ». Il
n’est pas étonnant que les rapports dressés par les offi-
ciers de police judiciaires et transmis aux juges pour dé-
cision soient parfois truffés d’incongruités. Faute de
contre expertise, parfois fatigué ou corrompu, le magis-
trat se contente de ces faux rapports et envoie le pré-
venu attendre, en prison, son passage devant les
tribunaux.
« Le juge visite les suspects convoyés par les officiers
de police et retenus dans les cellules du parquet. Il leur
pose une ou deux questions en se référant au procès ver-
bal des officiers de police judicaire et leur signe un man-
dat de détention qui les envoie droit en prison. Seuls de
rares chanceux sont épargnés et libérés », dénonce ano-
nymement un militant des droits de l’Homme qui affirme
avoir déjà assisté à ces auditions.
Des victimes se plaignent
« Les victimes d'abus policiers peuvent aller se plain-
dre à la police des polices créée à cet effet à la direction
de la police judiciaire, saisir la hiérarchie concernée de
l’agent ou le procureur de la République » , conseille un
commissaire de police qui préfère aussi taire son nom.
Il précise par ailleurs qu’en dehors des rafles qui se dé-
roulent sur la voie publique, les flagrants délits et les
crimes, toute interpellation nécessite un mandat de jus-
tice du procureur.
Avec l’aide des associations de défense des droits de
l’Homme, des victimes n’hésitent plus à ester en justice
contre des officiers de police judiciaire et même des ma-
gistrats pour abus d’autorité. Le gouvernement publie
les noms, grades, sanctions des fonctionnaires de police,
de la gendarmerie, de l’administration pénitentiaire ou
de la justice punis. Mais quelques-uns, seulement, sont
révoqués ou condamnés à la prison.
Charles Nforgang
3 - Rackets à petite et grande échelle
61
Le droit de visite coûte cher à Kondengui
Les visiteurs doivent parfois monnayer pour entrer
en contact avec leurs proches emprisonnés.
«Il est 15h ce mardi à la prison centrale de Yaoundé à
Kondengui. Devant le bâtiment, une cinquantaine
d'hommes et de femmes avancent en file indienne. Un
panier en main pour les uns, un sac plastique pour les
autres, ils attendent le moment de pénétrer dans la pri-
son. La fatigue se lit sur les visages. Certains changent,
par intermittence de position pour tromper le temps et
se jouer de la fatigue. Lentement, ils avancent vers le
portail marron.
Quatre gardiens en uniforme, s'y tiennent, arme au
poing. Avant de franchir le seuil, le visiteur remet à l’un
d’entre eux, sa carte nationale d’identité. Il est ensuite
fouillé par un autre gardien. Téléphones portables et
tout autre objet jugé dangereux sont retenus. Un troi-
sième contrôle les paniers et toute chose destinée au
détenu.
Ambiance quasi identique à la prison centrale de
Douala à New Bell, le dimanche suivant. Dès 9h, des
gens arrivent, seuls, ou en petits groupes. Outre les pa-
niers, certains tiennent à la main une bible, ou des re-
cueils de cantiques religieux.
« Tous les dimanches, nous venons ici faire des cultes
avec les détenus », indique Eric qui attend les autres
membres de son groupe de prière. Au complet, la pe-
tite troupe d'une trentaine de personnes s’avance vers
le grand portail, rongé par la rouille, qui donne accès à
l’enceinte de la prison. Elle traverse la dizaine de mè-
tres qui séparent ce portail d'un second donnant accès
au cœur même de la prison.
Enfilade d'obstacles
Vers midi, la file des visiteurs s’allonge. Beaucoup de
femmes mais aussi des jeunes gens. « Le rang avance
lentement », se plaint Augustine, qui tient en main un
panier de nourriture . « Nous devons vérifier l’iden-
tité de tous ceux qui sortent et recevoir en même temps
ceux qui entrent. Et dans le même temps, il faut contrô-
ler les repas qui entrent. C’est ce qui est à l’origine de
cette perte de temps », justifie, sous anonymat, un gar-
dien.
La salle de contrôle est dans une semi obscurité. L’air
commence à être lourd et difficilement respirable. On
entend les cris des détenus. Cette première étape fran-
chie, un deuxième arrêt est obligatoire. « A chaque
étape, on donne au moins, une pièce de 500Fcfa au gar-
dien. Ce qui fait 1.000Fcfa pour les deux passages. En-
suite, nous devons encore payer pour rencontrer le
détenu », indique Alain, venu rendre visite à un ami.
Cet autre portail franchi, le visiteur se rend dans la «
salle d’attente ». Un bâtiment aux murs délabrés dans
lequel se trouve la cellule disciplinaire. Un gardien est
assis sur une table. A ses cotés, quatre détenus. « Qui
voulez vous rencontrer ? », demande l’un d'eux, en don-
nant un bout de papier au visiteur qui y écrit le nom du
prisonnier qu'il vient voir. « Il faut les frais de déplace-
ment pour aller le chercher », informe le détenu.
Cela coûte entre 300Fcfa et 500Fcfa. Le visiteur remet
l’argent au détenu qui le donne immédiatement au gar-
dien de prison. Puis, un autre des quatre détenus l'in-
vite à s'asseoir pour attendre sur un vieux banc. Il lui en
coûtera encore 500Fcfa. L’argent est de nouveau remis
au gardien de prison qui veille au grain.
Les règles
Le visiteur peut alors entrer en contact avec son proche.
« Ces pratiques rendent les visites très difficiles car il
faut dépenser beaucoup d’argent », déplore Alain.
De tels usages vont à l’encontre des règles de visite
dans cet établissement pénitencier. François Cheota
Ngoumkwa, chef service de la discipline, des activités
socio culturelles et éducatives, est formel: « A New Bell,
il faut payer un ticket de 100Fcfa à l’entrée de la prison.
Ce ticket sert à l’hygiène dans la prison. Mais, lorsque
vous venez au delà de 15 heures, vous payez 500Fcfa.
Cet argent sert à l’entretien de la prison et des détenus.
Un ticket est remis au visiteur. Le reste d’argent que le
visiteur dépense n’est qu'une arnaque ». Une situation
encouragée par les visiteurs eux-mêmes qui refusent de
respecter ces règles établies et monnaient pour être
vite servis.
Blaise Djouokep
Geôles d’Afrique
62
Les prix flambent à la prison de Yaoundé
Pour s’approvisionner en denrées alimentaires et
en produits de première nécessité, les prisonniers
connaissent une peine supplémentaire.
«Il est 6 heures 50 minutes ce samedi à la prison centrale
de Kondengui à Yaoundé. Siméon, 25 ans, condamné pour
vol simple, en franchit le seuil avec un sac de manioc de 40
kilogrammes sur la tête. Sur son visage ridé, se lit la fa-
tigue. Après avoir franchi la trentaine de mètres au-delà
de l’entrée principale du bâtiment, il se fraie un chemin
dans une foule remuante et laisse glisser sa charge sur le
sol, au milieu de la cour d’honneur cernée par les bureaux
du régisseur et des responsables de la prison. Une dizaine
de gardiens vigilants assurent la sécurité. «Monsieur ! Vous
n’êtes pas autorisé à circuler n’importe comment. Obser-
vez ce qui se passe à partir d’un seul point», martèle l’un
d’eux.
Marchandage
Les détenus autorisés à se retrouver dans cette cour mul-
tiplient des va et vient, et vont dans tous les sens. Un jeune
homme, à l’allure frêle et qui transpire la misère, s’ap-
proche et me propose : «Monsieur, cirer vos chaussures !
Cirer vos chaussures ! ». C’est son gagne pain ! Après un
bonjour et tout en brossant mes chaussures pour 100 Fcfa,
il dresse un tableau noir des conditions de détention à la
prison centrale de Kondengui à Yaoundé : « C’est difficile,
ici de manger à sa faim. On nous propose de la farine de
maïs et des tubercules de manioc mal préparés. Tout est
cher. Pour 100 Fcfa, on a trois doigts de banane contre qua-
tre à l’extérieur. Le prix des avocats est multiplié par deux
(200 Fcfa au lieu de 100). Le kilogramme de tubercule de
manioc, vendu 200 Fcfa sur les marchés de la ville, coûte
300 Fcfa à la prison de Kondengui», assure-t-il. Un gardien
de prison confirme:«Dès qu’une marchandise franchit le
seuil de la prison, son prix flambe. Ici, il n’est pas facile de
nourrir les prisonniers. Le budget alloué pour leur alimen-
tation est insignifiant.» « Il y a environ 4000 pensionnaires
à Kondengui. Parmi lesquels, des gens qui ne peuvent pas
supporter le menu déséquilibré de l’unique repas servi par
jour », s’indigne un ancien détenu. « Il faut, en réalité,
payer divers « péages » pour faire parvenir la marchandise
à l’intérieur de la prison », accuse-t-il. Par contre, un gar-
dien de prison précise: «Il faut juste fournir un dossier mé-
dical et présenter des garanties sécuritaires pour bénéfi-
cier d’un agrément à commercialiser à l’intérieur de la pri-
son. Jonas Tiwa, actuel régisseur de la prison centrale de
Yaoundé, est lui aussi favorable à la délivrance desdits
agréments. »
Un marché pas comme les autres
Ainsi, loin de servir uniquement aux manifestations proto-
colaires ou officielles, la cour d’honneur de la prison est de-
venue un véritable marché pour ceux qui veulent manger
à leur faim. Une centaine de personnes, surtout des com-
merçantes venues de l’extérieur et des prisonniers reven-
deurs se disputent cet espace clos. Ici, les transactions ne
se passent pas comme dans d’autres espaces commer-
ciaux. Marchandages, bavardages et plaisanteries s’en-
chaînent, dans une atmosphère de méfiance. Parfois un
visage abîmé par des années de prison, s’éclaire, se ré-
jouissant de ce jeu de « ping-pong » des palabres. « Les
marchandises sont souvent livrées à crédit aux prisonniers
qui reversent le lendemain les recettes aux commerçants
venus de l’extérieur contre un pourcentage de 10%. Ceux
qui achètent directement réalisent une marge bénéficiaire
de l’ordre de 20%. Mais souvent tout tourne au vinaigre
lorsque les détenus commerçants sont dépouillés à l’inté-
rieur de la prison », affirme une commerçante. Elle n’a,
dans ce cas, que ses yeux pour pleurer…
Guy Modeste Dzudie
3 - Rackets à petite et grande échelle
63
Des gardiens arrondissent leurs fins de mois difficiles
Mal rémunérés et parfois sans perspectives d'avan-
cement, des fonctionnaires de l'administration péni-
tentiaire font rentrer des produits illicites dans les
prisons. Les trafiquants leur graissent la patte.
Au Cameroun, le personnel de l'administration péni-
tentiaire et surtout les gardiens de prison comptent
parmi les hommes en tenue les plus mal lotis, côté sa-
laire. Postés devant, à l'intérieur ou dans les bureaux de
chaque prison du pays, ils n'hésitent pas à rançonner vi-
siteurs et détenus, ou à nouer des complicités avec cer-
tains d’entre eux pour introduire des produits illicites.
Une activité des plus lucratives.
Une source pénitentiaire concernée par la situation
soutient ainsi qu'au moins 80 % des gardiens de la pri-
son centrale de Douala coopèrent avec des détenus im-
pliqués dans la vente de cocaïne, de chanvre indien, de
comprimés, de whisky en sachet, de cigarettes.... "Un
matin, j’ai vu un prétendu visiteur entrer avec quatre sa-
chets contenant du whisky blanc frelaté, appelé "fôfo".
A vue d’œil, ça ressemblait à de l’eau ensachée, ce qui
était faux ", témoigne un gardien de prison qui avoue
avoir fermé les yeux, sachant que ses collègues étaient
sûrement dans le secret.
Des affaires bien protégées
Il n'est pourtant pas aisé de pénétrer dans une prison.
Multiples sont les barrières de fouille corporelle et de
test de tous les produits. Pour y introduire des produits
prohibés, le trafiquant incarcéré doit donc obtenir au
préalable la caution d’un ou de plusieurs gardiens
contre des espèces sonnantes et trébuchantes. "Des
portiers laissent entrer des stupéfiants contre 300 000
Fcfa par exemple. Ce qui peut rapporter au trafiquant 1
million de Fcfa. Certains détenus allant jusqu’à donner
200000 Fcfa et même plus au chef", confie sous anony-
mat un gardien. Selon l’un de ses collègues, des ex-dé-
tenus continuent à trafiquer avec des personnes encore
incarcérées.
Connaissant très bien la prison et ses différents cir-
cuits d’affaires, ces ex-détenus organisent le ravitaille-
ment en toute impunité. "Ils glissent des colis à
l'intérieur de la prison, à travers la barrière. Un gardien,
posté au mirador et au parfum de l’opération, facilite la
réception du colis qui disparaît aussitôt", explique-t-il.
Des détenus réalisent de telles bonnes affaires qu'ils ne
souhaitent même plus être libérés.
Les gardiens gagnent aussi de l'argent en escortant
des personnalités interpellées dans le cadre de la cam-
pagne de lutte contre la corruption, initiée par les pou-
voirs publics et baptisée Opération Epervier. Une fois,
en dehors de la prison, le gardien joue les garçons de
course auprès du détenu VIP, lui donne l'opportunité de
se mouvoir à sa guise et de profiter de la vie. Il reçoit en
contrepartie jusqu'à 200 000 Fcfa en fonction des cir-
constances et du service rendu. "Le chef qui désigne un
gardien de prison pour escorter un détenu Vip, attend
en retour sa part du gâteau. Si le chargé d’escorte a reçu
de l’argent du pensionnaire, il peut glisser jusqu'à la
moitié du montant à son chef", confie un gardien.
Des salaires minables
Le personnel pénitentiaire justifie son comportement
véreux par ses difficultés à joindre les deux bouts. "Vous
louez un appartement avec deux chambres, un salon,
une douche et une cuisine. Vous payez mensuellement
35 000 F Cfa. L’électricité vous revient à 5 000 F/mois et
l’eau à 2 000 F. Vous habitez à Japoma et travaillez à
New-Bell, le taxi vous coûte 1000 F/jour, soit 30 000
F/mois. Ration et maladie étant exclues. Ça fait 100 000
F/mois et ça ne résout pas votre problème", énumère
un gardien.
Les salaires du personnel de l'administration péni-
tentiaire et surtout des gardiens de prison sont des plus
modiques. Au sortir de l’école, le gardien élève stagiaire
touche 45 000 Fcfa par mois. Un à deux ans plus tard, ti-
tularisé comme gardien de prison, il reçoit 75 000 Fcfa
par mois. "Certains majors de la police sortis de l’école
la même année que nous, un mois avant, sont au-
jourd’hui des principaux, c’est-à-dire 3v en or ou majors,
alors que nous sommes au même grade. Je suis sorti de
l’école avec 2v blancs", fulmine un gardien, ayant sept
ans d’ancienneté et qui touche 90 000 Fcfa par mois.
Les gardiens reçoivent en plus 20% de leur salaire en
guise d'indemnité de non logement, zéro prime d’es-
corte, zéro indemnité de risque ou d'heures supplé-
mentaires.
"Nos responsables font tout pour bloquer le
concours interne, parce qu’ils savent que s’ils le lancent,
des intellectuels pourront se retrouver à leur niveau et
les rivaliser. Ils préfèrent les concours directs parce
qu’ils savent que nous, les intellectuels déjà dans le
corps (nous avons présenté le concours avec le niveau
Cep), nous ne pouvons plus les passer. Et parce qu’ils
Geôles d’Afrique
64
négocient les places pour leurs enfants. Ils en achètent
même. Nous avons essayé de constituer des dossiers
pour le concours direct mais nos dossiers ont été reje-
tés. Le dernier concours interne a été lancé en 1986". Il
y a vingt cinq ans !
Quant au statut spécial du corps des fonctionnaires
de l’administration pénitentiaire signé le 29 novembre
2010, il n'est toujours pas en vigueur. Il prévoit pourtant
des dispositions qui amélioreraient les conditions de
travail et de vie des agents de l’administration péniten-
tiaire. Mais en attendant… Il faut bien vivre !
Théodore Tchopa
les ex directeurs de la société immobilière du Cameroun
(SIC) Gilles Roger Bélinga, du Fonds d’équipement in-
tercommunale (Feicom), Emmanuel Gérard Ondo
Ndong, du Crédit foncier du Cameroun (Cfc),
3 - Rackets à petite et grande échelle
65
Les tribulations d’Aboubakar Moumini
Cet entrepreneur, dépanneur de pompes àinjec-
tion, est régulièrement interpellé́, gardé à vue, et
doit, àchaque fois, payer pour être libéré. Policiers
et gendarmes s’arrogent le droit de faire justice en
faisant payer les suspects.
Un voisin a trouvé le bon mot pour désigner Abouba-
kar Moumini. « C’est un « mougou » (ndlr : une proie fa-
cile), et les policiers et gendarmes l’ont bien compris.
Chaque fois qu’ils veulent un peu d’argent, ils lui collent
une affaire sur le dos avec l’aide de quelques complices,
l’interpellent et lui font payer sa libération », explique ce
marchand qui préfère garder l’anonymat. Lors de sa
dernière arrestation, Aboubakar a refusé de payer pour
être relâché. « J’ai alors passé quatre jours dans les cel-
lules infectes de la brigade antigang de Bonanjo. J’au-
rais dû y rester toutes les fêtes de fin d’année si un bon
samaritain n’avait pas volé à mon secours. Ce Monsieur
est allé voir le commandant, qui a ordonné ma libéra-
tion. Désormais, je peux déférer libre aux convoca-
tions», explique Aboubakar.
A l’en croire, un gendarme accompagné d’un parte-
naire, qu’il n’avait plus revu depuis quatre ans, est venu
le quérir dans sa boutique, sans convocation, et l’a em-
mené à la compagnie de gendarmerie de Bonanjo. En
violation flagrante du code de procédure pénale qui
n’autorise ce type d’arrestation qu’en cas de délit fla-
grant et recommande à l’officier de police judiciaire de
rappeler au suspect tous ses droits, dont celui de se
faire assister par un avocat. «Arrivé à Bonanjo, le gen-
darme m’a entendu sur procès verbal, m’a présenté́ une
plainte et deux chèques que j’avais émis en 2008 au
bénéfice d’un partenaire. Il m’a demandé de recon-
naître cette dette, d’amorcer le remboursement afin
d’être libéré. J’ai refusé de me plier à ce jeu. Il m’a jeté
en cellule », relate Aboubakar.
Pendant sa détention, il est plusieurs fois approché
par l’enquêteur ou par quelqu’un se présentant comme
l’avocat du plaignant qui lui remettent le même marché
en mains. Ce qu’il refuse en soutenant ne rien devoir au
plaignant. Selon Aboubakar, son adversaire lui réclame
1 700 000 Fcfa, l’accusant d’avoir signé des chèques sans
provision, quatre ans plus tôt.
Au regard de la loi, la prescription pour un chèque
daté est de six mois au plus. Une disposition que l’en-
quêteur refuse de reconnaître malgré l’intervention de
l’avocat de l’accusé.
Payer sa liberté
Aboubakar, qui est désormais libre, défère à chaque
convocation de l’enquêteur qui « gère » cette affaire.
Quelques semaines auparavant, il avait eu moins de
chance et avait dû payer 135 000 F pour ê tre libéré́ après
quatre jours de détention dans une cellule du commis-
sariat du 14e arrondissement de Douala. « Ce jour-là,
deux policiers qu’accompagnait un taxi sont arrivés
dans mon atelier et m’ont demandé de les suivre pour
dépanner une pompe de véhicule diesel en panne. Ils
m’ont fait monter dans un taxi où se trouvait une autre
personne en plus du chauffeur. Les policiers m’ont alors
demandé si je connaissais cette personne et si elle ne
m’avait jamais apporté une pompe pour dépannage.
J’ai répondu que de nombreux clients m’apportent du
travail et que je ne suis pas tenu de les connaître tous»,
se souvient Aboubakar Moumini
Au commissariat, il est entendu par une dame et re-
connaît avoir reçu du plaignant une pompe à dépanner
il y a six mois, mais que celui-ci n’est pas venu la recher-
cher. Pour l’enquêteur, Aboubakar a volé la pompe et
plusieurs autres effets d’une valeur totale de 9 millions.
Il est jeté en cellule. Au troisième jour, il fait appel à une
de ses connaissances, officier de police, qui après avoir
rencontré les responsables de ce lieu de détention, lui
apprend que ceux-ci réclament 150 000 F pour le libérer.
Le lendemain, au quatrième jour de détention, il leur
verse une avance de 135 000 F et est libéré avec la pro-
messe de passer dans de brefs dé lais payer le reste. «J’ai
rencontré par la suite un procureur, lui ai expliqué le
problème. Il m’a demandé de ne plus remettre les pieds
dans ce commissariat et de le saisir au cas où je suis in-
quiété de nouveau », raconte Aboubakar Moumini.
Une pratique courante
Les tribulations d’Aboubakar Moumini illustrent une
pratique courante chez les gendarmes et policiers ca-
merounais : ils ont transformé leur poste de travail en
tribunal civil où se règle assez souvent certains litiges.
« C’est vrai que cela ne rentre pas dans nos préroga-
tives. Mais parfois, nous sommes obligés de recher-
cher des solutions pour certains litiges, surtout d’abus
Geôles d’Afrique
66
de confiance ou de dette non remboursée, en contrai-
gnant l’autre partie à remplir ses obligations vis-à-vis
du plaignant. A la fin, quand l’un ou l’autre est satisfait,
il peut nous gratifier d’un peu de sou pour prendre un
pot avec les amis. C’est notre manière à nous de rendre
justice et éviter que les accusés ne se retrouvent en pri-
son comme c’est souvent le cas quand ils sont déférés
chez le procureur », justifie sous anonymat un officier
de gendarmerie. L’avocat Emmanuel Ashu Agbor
dénonce cette attitude. « Policiers et gendarmes n’ont
aucun droit de se transformer en agents de recouvre-
ment, quelle que soit la motivation. Ce faisant, ils se
rendent coupables d’abus de fonction, doublé de cor-
ruption et de concussion », accuse-t-il. L’homme de
droit conseille aux victimes de porter plainte.
Theodore Tchopa
et Charles Nforgang
3 - Rackets à petite et grande échelle
67
Distribution de nourriture dans la cour de la prison de Mbanga. La ration de base est certes constituée
de cornchaff, mais ce jour, et comme le montre l’image, il s’agit du riz.
Le regard de ce détenu, assis sur une couche som-
maire, en dit long sur sa détresse. Cette image donne
aussi une idée du « confort » dont bénéficient les détenus.
Le plus souvent, ils dorment sur des cartons.
Ce garçon a les jambes couvertes de plaies.
Faute d’hygiène et de soins, la gale est un fléau
dans les prisons. Ce détenu abandonné par sa
famille est décédé deux semaines après le pas-
sage du reporter, faute de soins.
Visite du président de l’Association des droits des jeunes à la prison de New Bell à Douala, Jean Tchouaffi, lors
d’une opération “prisons propres”.
Des jeunes détenus entassés sur des bas flancs font part de leurs doléances à une visiteuse des prisons lors
d’une opération « prisons propres ».
Au cours d’une déambulation entre les murs des cellules de la prison de New Bell, rencontre avec un prisonnier
qui propose des travaux de couture.
Les petits métiers permettent de survivre entre les murs de la prison et, éventuellement, de se réinsérer, une
fois la liberté retrouvée. Ici, un couturier.
Les murs de la prison de New Bell à Douala, près de l’entrée principale. Plus de 3 500 détenus s’entassent dans
ce pénitencier prévu pour en accueillir 800.
Les marchés permettent aux prisonniers de gagner un petit pécule, et, pour les plus riches, d’améliorer leur
ordinaire.
Des prisonniers entassés dans l’une des cellules de la prison de Mbanga. Les plus démunis, baptisés « les pin-
gouins », dorment souvent à la belle étoile.
Medjo Fredy Armand, régisseur de la prison de
Mbalmayo, a lancé l’idée de créer un réseau rassem-
blant les différents intervenants dans les prisons afin
d’essayer d’améliorer le sort des détenus.
Etienne Tassé, directeur de l’agence Jade Came-
roun, qui est à l’origine de ce projet sur la défense
des droits humains dans le milieu carcéral.
Les dessinateurs du journal satirique Le Popoli se sont emparés de certains reportages du pro-
jet pour en faire des bandes dessinées. La force du dessin de presse se greffe à celle de l’écrit.
4
MISERE, VIOLENCE, DEBROUILLE
DANS LES PRISONS
Les « pingouins » se cachent pour mourir
Les « pingouins » : drôles d’oiseaux sous des cieux tropicaux. Des oiseaux de misère, ces pri-
sonniers affublés de ce sobriquet par leurs compagnons de cellules parce qu’ils ne possèdent
rien, n’ont pas de familles, pas d’amis, et donc pas d’aides. Alors ils dorment dans la cour de
la prison de Douala, à la belle étoile, subissent les intempéries et meurent en silence.
Prévue pour abriter 800 prisonniers, la prison centrale de New Bell en compte 3 500. Une
contrainte douloureuse pour tous les prisonniers, un enfer pour les « pingouins ». Que dire
du sort de Siméon, le condamné à mort qui survit depuis trente ans dans la prison de Ba-
foussam ? La vie dans les prisons camerounaises, c’est aussi le manque de lits, de couver-
tures. Les détenus dorment sur des cartons qu’ils doivent la plupart du temps payer. Ils
doivent aussi compter sur la famille ou les amis pour se nourrir. Parfois même sur la géné-
rosité d’un compagnon ou même d’un gardien ou d’un policier qui acceptent de mettre la
main à la poche sans contrepartie. Cette générosité est rare. La prison c’est plutôt la loi de
la jungle, dictée par des caïds qui contrôlent tous les trafics : armes, drogue, nourriture…
Au Cameroun, ces costauds forment parfois un véritable gouvernement au vu et au su de
l’administration pénitentiaire qui se plaint du manque de moyens pour assurer des condi-
tions de vie acceptables à tous les prisonniers. La vie dans les prisons camerounaises c’est en-
core l’art de la débrouille : on peut y faire commerce de tout pour peu qu’on ait des relations
ou un petit talent d’artisan pour fabriquer des objets qui peuvent se vendre dans et hors les
murs.
Trente ans de survie pour Siméon, le condamné à mort
Condamné à mort en 1987, Siméon Ndappé, le
doyen de la prison de Bafoussam, sollicite la grâce
présidentielle. Des requêtes ont été envoyées au
ministre de la Justice.
Le temps a flétri le visage de Siméon Ndappé. Mais ce
condamné à mort de plus de 55 ans garde un moral d’acier.
Il séjourne dans les locaux de la prison centrale de Bafous-
sam depuis février 1982. Il y a été enfermé, une première
fois, pour recel de malfaiteurs et évasion. Un séjour carcé-
ral prolongé à la suite d’une condamnation à mort pour vol
aggravé. «Alors que je purgeais ma première peine, un jour
l’on m’a extrait de la prison pour m’emmener au commis-
sariat où l’on m’a accusé de recel de malfaiteurs. Il s’agis-
sait des locataires qui vivaient dans notre maison familiale
à Tamdja. Au poste de police, je me suis révolté et j’ai pris
la fuite. J’ai été repris plus tard avec des objets volés en
mains. Et cette fois, on m’a collé sur le dos une condam-
nation à mort pour coaction de vol aggravé», raconte-t-il.
Un homme diminué
Le samedi 10 décembre 2011, journée de célébration
de la 53e édition de l’anniversaire de la déclaration univer-
selle des droits de l’Homme de l’ONU, le condamné à mort
Siméon Ndappé a revendiqué sa remise en liberté. Ce jour-
là, il a traversé la cour, d’un pas hésitant et sans dire un
mot. « Grand frère, faites un geste pour nous ! », l’ont in-
terpellé de jeunes détenus, alors qu’il venait s’exprimer sur
cette question devant l’entrée principale de la prison cen-
trale de Bafoussam. Vêtu d’un blouson rouge délavé aux
manches élimées, la tête couverte d’un large chapeau noir,
il porte des lunettes à monture dorée de pacotille. Il s’est
assis, fragile, sur le banc réservé aux condamnés dans le
hall des visites.
Des cris pour la liberté
« Je veux sortir d’ici ! », lance-t-il, la voix aigue et sifflante.
« Je ne comprends rien de ce qui m’arrive. Je revendique
l’application en ma faveur de neuf décrets présidentiels
graciant les condamnés du Cameroun. Si on applique les
mesures du chef de l’Etat, je crois pouvoir être libre. Je n’ai
commis ni un crime économique ni un crime de sang »,
plaide-t-il, en brandissant une pile de documents. Un en-
semble d’écrits constitué des trois requêtes adressées au
vice-Premier ministre chargé de la Justice pour obtenir la
grâce présidentielle. Elles datent du 22 septembre 2008,
du 04 octobre 2010 et du 18 juillet 2011. A celle de 2010,
sont joints une copie du mandat de dépôt du 30 juin 1987
et de l’arrêt de la Cour suprême prononçant la clôture de
son affaire le 24 aout 1995. Une décision dont il n’aurait eu
copie, selon ses dires, que quatre ans après son prononcé,
faute d’avoir été prévenu par son avocat. Ce qui lui a valu
de se voir débouté en cassation. S’estimant trahi par son
conseil, Siméon Ndappé a pris, tout seul, son destin en
main pour défendre sa cause devant les instances compé-
tentes en matière de gestion des grâces accordées par le
Président de la République. Il s’appuie particulièrement sur
le décret 99/294 qui devrait commuer sa peine de mort en
une condamnation à perpétuité. « Si, depuis, on avait ap-
pliqué les différentes grâces en ma faveur, je serais déjà
libre », regrette-t-il. Cependant, le greffe de la prison cen-
trale de Bafoussam fait savoir que le dossier de M. Ndappé
ne prospère pas du fait qu’il serait récidiviste. Ce que
conteste Siméon Ndappé dans la requête adressée le 18
juillet 2011 au vice-Premier ministre chargé de la Justice.
Des espérances
Militant de Ridev, une organisation de défense des droits
l’Homme à Bafoussam, Ntiechu Mama met en cause la
peine de mort. « Au Cameroun, les condamnés à mort
n’ont pour seul recours que la grâce présidentielle. Etant
donné les lenteurs judicaires et les manœuvres de corrup-
tion entourant cette mesure, elle est difficilement appli-
cable en leur faveur, alors qu’ils sont soumis à une pression
inhumaine », déplore-t-il.
En attendant son éventuelle libération, Siméon Ndappé
se console grâce au soutien de l’un de ses fils. « Il y a
quelques années, mon fils était, ici, en prison avec moi. De-
puis qu’il est sorti, il vient me rendre visite. Je peux dire que
ma seule chance dans la vie, c’est d’avoir pu me marier à 18
ans», déclare-t-il. En prison il a appris les métiers de bi-
joutier et de vannier, qui lui permettent de se nourrir et de
se soigner. Mais il veut vivre mieux que ça : « Au cas où je
suis libéré, je vais rentrer cultiver ma plantation à Fongou
du côté de la rive gauche du Pont du Noun. »
Guy Modeste Dzudie
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
71
Des prisonniers dorment à la belle étoile
On les appelle « pingouins ». Faute d’argent pour
payer leur place, ces prisonniers dorment à la belle
étoile. En violation flagrante des conditions de dé-
tention. Exposés aux intempéries, ils tombent sou-
vent malades.
Assis près de la porte de l’infirmerie de la prison cen-
trale de Douala, dos contre le mur et genoux ramenés
vers le buste, un jeune détenu s’efforce en vain de se
protéger des rayons du soleil qui progresse rapidement
vers le zénith. Il est vêtu d’un tricot et d’une culotte dé-
fraîchis et en lambeaux. «C’est un pingouin. Il n’a pas
bien dormi dans la nuit et c’est maintenant qu’il tente
de récupérer son sommeil», explique Yombi, un autre
détenu.
Dans le jargon pénitencier camerounais, le mot «
pingouin » (1) désigne un détenu incapable de s’offrir
le minimum pour sa survie quotidienne. A la prison de
New-Bell, les « pingouins » sont nombreux. Certains
sont contraints de passer la nuit à la belle étoile, dans
un endroit de la cour intérieure de la prison baptisé «
Billes de bois » où les détenus font du commerce pen-
dant la journée. Le soir, ces démunis y étalent leurs cou-
chettes à même le sol et dorment jusqu’au lever du jour.
D’autres se couchent dans les toilettes, sur des étoffes
déployées sur le pot du Wc.
Les bandits rôdent
Il y a aussi la «corvée lézard» qui désigne ceux qui dor-
ment, le dos appuyé contre le mur. Selon un gardien, la
plupart des détenus soumis à cette corvée ont les pieds
enflés à cause des longues heures passées debout. En
saison pluvieuse, les eaux de ruissellement érodent
leurs plantes de pieds.
«Lors d’une fouille à la prison, on a retrouvé un « pin-
gouin » emballé dans une couchette de fortune fait de
plastique. Il ronflait en plein jour près de la poubelle»,
témoigne un autre gardien. Les pingouins sont égale-
ment exposés aux maladies de la peau. La gale, no-
tamment, fait des ravages. La peau d’Elvis est couverte
de croûtes. Ce détenu séropositif de 24 ans garde un
douloureux souvenir des nuits à la belle étoile. «En août
2011 lors de sa dernière visite, ma mère m’avait donné
10.000 FCfa. J’avais acheté des bâtons de manioc et des
arachides grillées que je vendais pour survivre. Trois
mois après, des bandits sont venus me fouiller dans la
nuit pendant que je dormais et m’ont volé ma recette
et ma marchandise», se souvient-il, amer.
Services payants dans les cellules
Dans la plupart des cellules, l’accès aux toilettes et à la
douche est payant. «Tous les lundis, chaque détenu
paye 100 F pour la caisse télévision, 50 F pour la caisse
maladie et 50 F pour la caisse câble. On paie 100 F pour
l’entretien des toilettes et 50 F pour l’entretien de la
douche. Le chef de cellule, lui aussi détenu, nous ex-
plique que cet argent sert à assurer l’hygiène», dénonce
Elvis. Ces frais sont perçus par les ‘‘autorités’’ des cel-
lules (le chef de cellule, dénommé le ‘‘Premier ministre’’
ou le chef de cellule adjoint, le ‘‘Commandant’’, et le
chef du service d’hygiène le ‘Commissaire’’).
Les détenus n’ayant pas payé ces frais sont expulsés
par ces ‘‘autorités’’. Depuis huit mois, Elvis a été chassé
de la cellule n°5. «A un moment je ne parvenais plus à
payer les frais. Les chefs n’ont pas compris mon pro-
blème et m’ont mis dehors», affirme-t-il. En saison des
pluies, les cellules sont saturées, beaucoup de détenus
cherchant à y retourner. Face à la forte demande, les
‘‘autorités’’ se montrent alors encore plus exigeantes,
selon Yombi. Les prisonniers, qui ne sont pas en règle,
sont priés d’aller se faire voir ailleurs.
Pas assez d’espace
Pour la présidente de l’Action pour l’épanouissement
des femmes, des démunis et des jeunes détenus (A-
d), Eliane Meubeukui, les détenus dorment en plein air,
«pas forcément parce qu’ils n’ont pas d’argent, mais
parce que l’espace manque». Conçue pour abriter 850
détenus, la prison de New-Bell en accueille aujourd’hui
environ 3500. Les règles minima de traitement des dé-
tenus des Nations unies recommandent pourtant des
cellules ou des chambres individuelles pour au plus
deux personnes. Le régisseur de la prison de New-Bell,
Dieudonné Engonga Mintsang, reconnaît que certains
détenus sont obligés de dormir en plein air.
Théodore Tchopa
(1) Le régisseur de la prison précise que le mot «pingouin»
n’est pas reconnu dans le langage officiel de la prison. Ce
sont les démunis eux-mêmes qui se font appeler ainsi.
Geôles d’Afrique
72
Ces prisons où la cellule est un privilège
Dans les prisons de Douala et Mbanga, surpeu-
plées, de nombreux détenus dorment dehors, à la
merci des intempéries et des moustiques. Ceux qui
réussissent à trouver une place en cellule se
contentent d’un matelas ou du sol nu. Parfois au
prix d’énormes sacrifices.
La nuit tombée, la grande cour de la prison centrale de
Douala se transforme en un refuge. Collés les uns aux
autres sur un matelas, sous un drap ou sur le sol nu, des
détenus y passent la nuit, en s’efforçant d’être insensi-
bles aux piqûres de moustiques. « Certains choisissent
de dormir à la belle étoile, pour fuir la chaleur des cel-
lules ou le manque d’espace qui oblige à dormir assis,
explique Jean-Pierre qui appartient à cette catégorie.
D’autres dorment dans le froid simplement parce qu’ils
n’ont pas pu avoir une place à l’intérieur. »
Construite pour 600 personnes, cette prison compte
plus de 2500 détenus pour 27 cellules. Dans les « cel-
lules spéciales », les nantis ne sont pas plus d’une tren-
taine. Ceux qui s’entassent dans les cellules ordinaires
partagent moins de douze mètres carrés pour une cen-
taine de personnes. Les cellules sont heureusement aé-
rées par une fenêtre. Les mineurs et les femmes sont
enfermés dans des quartiers séparés.
« La nuit, pour nous, est semblable à un cauchemar,
confie un détenu. Notre plus grand souhait est de voir
le jour se lever », Un autre explique : «Quand arrive la
pluie, chacun joue des coudes pour trouver un abri dans
une cellule ou devant les bureaux. Les moins chanceux
restent dehors. »
Une véritable arnaque
La prison de Mbanga, à soixante kilomètres de Douala,
est, elle aussi, surpeuplée. Construit pour 150 per-
sonnes, ce pénitencier en accueille le double. On y dort
sur le sol nu ou sur de matelas sales. Les cellules
contiennent jusqu’à 80 personnes. De 17h à 7h du
matin, les détenus, certains mineurs, d’autres très âgés,
doivent partager le peu d’air que laissent filtrer deux
trous d’aération.
Injustice supplémentaire, les détenus sont victimes
de véritables arnaques. « Lorsqu’un nouveau arrive, on
lui octroie une cellule en fonction du montant qu’il paie
aux autorités de la prison. Les prix des cellules varient
entre 25.000 et 205.000 Fcfa », explique anonymement
un chef de cellule de New-bell. Autant dire que les pau-
vres n’y ont pas accès. « Cela est peut-être imposé par
l’administration des cellules, mais pas par celle de la pri-
son », conteste François Cheota, chef de service des ac-
tivités culturelles, sociales et éducatives à la prison de
New-bell.
A Mbanga, seuls les pensionnaires de la cellule spé-
ciale paient une somme de 10 000 Fcfa à l’entrée. « Cet
argent nous aide dans l’entretien des détenus, à l’achat
des ampoules ou des cadenas, en cas de besoin », pré-
cise Eyong Simon, son régisseur.
Les règles internationales bafouées
Les conditions de détention dans les prisons camerou-
naises violent les règles adoptées par les Nations unies
en 1955. Ce texte recommande la séparation entre les
prévenus en attente d’un jugement et les personnes
condamnées, entre les jeunes et les adultes. La nuit, les
cellules ne devraient être occupées que par un seul dé-
tenu. L’éclairage, l’aération, la surface devraient obéir
aux exigences élémentaires d’hygiène.
« On voudrait bien respecter ces dispositions, mais
les infrastructures d’accueil et les moyens font défaut
dans toutes les prisons du pays », justifie un adminis-
trateur des prisons, sous anonymat. « Le problème
ajoute François Cheota, vient aussi des lenteurs judi-
ciaires, De nombreux détenus sont des prévenus ».
Blaise Djouokep
et Charles Nforgang
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
73
“Les prisons camerounaises sont des écoles de crime”
Avocat au Barreau, il apprécie les conditions de dé-
tention dans les prisons camerounaises
Que prévoit la loi en matière d’incarcération ?
Les dispositions légales prévoient qu’une personne dé-
tenue en prison doit être enfermée dans une cellule
dans des conditions décentes. Ce qui n’est pas le cas
dans les prisons camerounaises. L’article 551 du code
de procédure pénal spécifie que toute personne déte-
nue est incarcérée dans une prison. Or, au Cameroun,
vous avez des personnes qui sont détenues en vertu
d’un mandat de justice comme Alphonse Siyam Siéwé
ou Titus Edzoa au Sed (gendarmerie). Ce qui n’est pas
conforme aux dispositions précitées.
Des détenus dorment à même le sol ou à la
belle étoile. Cela est-il recommandé ?
C’est une atteinte à la dignité de l’homme et une viola-
tion des droits de l’homme et des citoyens. Les prisons
camerounaises sont surpeuplées (La prison de Douala
était prévue pour 600 personnes. Il y en a près de 3000
aujourd’hui. Cette situation est intolérable. Tout cela
parce qu’il n’y a pas de politique immobilière des pri-
sons du fait des problèmes d’ordre budgétaire. Nous
entendons depuis parler d’un projet de construction
d’une grande prison près de Yassa qui serait le bienve-
nue. A cause de la surpopulation carcérale, les prison-
niers sont obligés de dormir à la belle étoile et à même
le sol dans l’aire de promenade de la prison. Lorsqu’il
pleut, ils essaient de se protéger sous les auvents. Ce
qui entraîne une multitude de maladies graves et plu-
sieurs morts à défaut de soins et de moyens financiers.
Cette situation n’est-elle pas en contradiction avec les
lois internationales sur les conditions d’incarcération?
La charte africaine des droits de l’homme et des peu-
ples signée par le Cameroun et ratifié par le parlement
condamne cet état de fait qui est déploré par la com-
munauté internationale. Une aide qui doit compléter
un financement de l’Etat est prévue pour remédier à
cette situation qui transforme les prisonniers en sous
hommes, même ceux qui sont présumés innocents et
en détention préventive. Le code de procédure pénale
a voulu éviter l’inflation galopante de la population car-
cérale en écartant l’emprisonnement pour les délits
commis par une personne qui a les garanties de repré-
sentations (domicile, travail…) et qui peut verser une
caution. Par ailleurs, au point de vue international, les
conditions de détention prévoient les cellules de 14m2
maximum pour deux personnes. Or, à Douala, les gens
sont si nombreux que les lits sont superposés. Les dé-
tenus cherchent l’air pur à travers les trous dans un en-
vironnement irrespirable et pollué.
La cohabitation entre des brigands et des
condamnés pour des délits est-il un problème ?
La nouvelle politique des prisons devrait être de placer
les grands bandits dans des maisons d’arrêts où les éva-
sions sont impossibles. Ils ne doivent pas être mélan-
gés avec les prévenus parmi lesquels des mineurs. C’est
en prison que les crimes, le faux et son usage sont en-
seignés et on y sort pire que lorsqu’on y entre. Au lieu
d’être un lieu de réinsertion, les prisons camerounaises
sont des écoles de crime. Le gouvernement est
conscient de cet échec, mais n’arrive pas à lui trouver
des solutions adéquates.
Propos recueillis
par Blaise Djouokep
Entretien avec Me Emmanuel Pensy:
Geôles d’Afrique
74
La mort rôde dans les prisons
Exposés aux maladies de toutes sortes, du fait des
mauvaises conditions de détention, de nombreux
détenus pauvres des prisons camerounaises meu-
rent faute de soins. Des ONG contribuent à limiter
les dégâts, parfois avec succès.
Emmanuel Ngong a failli passer de vie à trépas dans sa
cellule de la prison de Mbanga, à soixante kilomètres
de Douala. Il n’a été transporté dans un centre de santé
que quelques heures avant sa mort. «Il était malade de-
puis longtemps et abandonné par sa famille. On s’est
débrouillé avec nos modestes moyens pour l’aider.
Hélas… », se désole Jean jacques Kwedi, chef du bureau
de la discipline à la prison de Mbanga.
Ici les malades reçoivent les premiers soins dans une
cellule sans lit où ils dorment sur le sol nu. Ils ne sont
transportés à l’hôpital qu’à l’initiative de leurs parents
ou à l’article de la mort, faute de moyens. Sans infir-
merie, le pénitencier n’emploie qu’un infirmier.
La promiscuité qui y règne (300 personnes pour 150
places) favorise le développement de diverses mala-
dies. Environ 80 personnes s’entassent dans de minus-
cules cellules que ventilent deux trous d’aération. La
fosse de l’unique WC à leur disposition déborde dans la
minuscule cour de la prison et charrie des odeurs nau-
séabondes. «Nous nous servons régulièrement de ce
bâton pour pousser les excréments en dehors de la pri-
son. Tant pis pour les riverains », nous indique un pri-
sonnier. « Ce sont ces pires conditions qui rendent les
gens malades ici », ajoute-t-il.
« Il faut être chanceux pour rentrer en prison et en
ressortir en bonne santé même quand vous avez le sou-
tien de vos parents», constate Jean-Jacques Kwedi.
Phénomène généralisé.
Les détenus de la prison de Douala, l’un des péniten-
ciers les moins mal lotis du pays, ne sont pas épargnés.
A Mbanga comme ici où existe une infirmerie, on ne
dispose que des médicaments de première nécessité
qui sont, en outre, insuffisants face à la forte demande,
les conditions de détention favorisant toutes sortes de
maladies (tuberculose, paludisme, diphtérie, choléra,
maladies de peau, fièvres intermittentes). Chaque pri-
son reçoit une dotation financière pour les soins des dé-
tenus. Celle de Douala encaisse 4 000 000 Fcfa pour
près de 3000 pensionnaires (un peu plus de 1 300 par
prisonnier) contre 600 000 Fcfa pour la prison de
Mbanga (2 000 par prisonnier). Insuffisant.
Les règles minima pour le traitement des détenus
adopté par les Nations Unies à Genève en 1955 recom-
mandent des installations sanitaires pouvant permet-
tre au détenu de satisfaire ses besoins naturels au
moment voulu, d'une manière propre et décente. «Les
installations de bain et de douche doivent être suffi-
santes pour que chaque détenu puisse être mis à même
et tenu de les utiliser… » Selon le même document,
chaque établissement pénitentiaire doit disposer d'un
médecin qualifié… «Pour les malades qui ont besoin de
soins spéciaux, il faut prévoir le transfert vers des éta-
blissements pénitentiaires spécialisés ou vers des hôpi-
taux civils ».
Le coup de pouce des ONG
La mortalité est cependant en baisse dans quelques
prisons locales et notamment à Douala, grâce à l’ap-
pui de la GTZ, un organisme allemand de coopéra-
tion internationale. De 99 cas de décès en 2005, la
prison de Douala n’en a enregistré que 29 en 2010. «
De plus en plus souvent , il se passe un mois voire
deux, sans que l’on enregistre un mort », se félicite
le Dr Amougou Ello, médecin de la prison de Douala.
« Jusqu’en 2004, il y avait beaucoup de désordre, et
tellement de décès dus au Sida et à la tuberculose.
Le taux de prévalence de la tuberculose dans cette
prison était de trente cinq fois supérieur à celui de la
population globale », ajoute-t-il. A Douala comme
dans plusieurs autres prisons du pays, l’appui de la
GTZ permet de plus en plus d’examiner tout nouveau
détenu. «Nous avons institué une visite systéma-
tique pour tous les prévenus dès leur incarcération.
Le nouveau détenu a au plus tard 48h pour être exa-
miné par le corps médical. Ce qui nous permet de dé-
pister, dès leur entrée, les malades porteurs de
tuberculose et ceux porteurs du VIH. L’autre but est
de dépister chez ces nouveaux détenus des antécé-
dents de pathologie chronique tel l’hypertension, le
diabète, le cancer, etc. », explique le Dr Amougou
Ello. Une pratique qui rejoint les recommandations
des règles minima pour le traitement des détenus.
Théodore Tchopa
et Charles Nforgang
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
75
Malade et menotté, il meurt dans la gendarmerie
Arrêté, menotté, gardé à vue pendant dix jours à la
brigade de gendarmerie de l’aéroport I à Douala,
Souleymane a été transporté à l'article de la mort à
l'hôpital où il a rendu l'âme. Une situation révélatrice
des violations des droits des suspects et des condi-
tions de détention en milieu carcéral.
"Vers 23 heures ce samedi, j’ai reçu plusieurs bips d’un
numéro inconnu. J’ai rappelé et à l’autre bout du fil, c’est
un gardé à vue qui m’a annoncé que Souleymane était
en train de mourir. J’ai demandé à parler à mon frère,
le gars m’a dit qu’il n’avait même pas la force de parler.
J’ai alors dit au gars que je vais venir dimanche matin
très tôt pour voir Souleymane". C’est la dernière nou-
velle de vie que Awa a eu de Souleymane, son ami in-
time incarcéré à la brigade de gendarmerie de
l’aéroport I à Douala.
Dimanche aux environs de sept heures du matin, le
jeune homme a reçu un autre coup de fil lui annonçant
la mort et les modalités de retrait de la dépouille de
celui qu’il appelait affectueusement Souley, à l’Hôpital
de District de New Bell.
Après une courte prière en l’honneur du défunt,
amis, connaissances et membres de la famille, fous de
colère, se sont rendus à la brigade de gendarmerie pour
déposer le cercueil contenant le cadavre devant le bu-
reau du commandant. "Il fallait que le commandant voit
ce que sa brigade avait fait parce que c’est elle qui a fait
tout ça", tranche Awa qui, comme d’autres proches, est
convaincu que les gendarmes ont torturé Souleymane
à mort. Il a fallu plusieurs minutes de négociation avec
un officier d’une gendarmerie voisine pour que la foule
se décide à lever le siège pour aller inhumer le corps
selon la tradition musulmane.
« Tortures, séquestrations »
Interpellé le 10 novembre 2011 par des éléments de la
brigade de gendarmerie de l’Aéroport I pour recel de
motos, Souleymane, jeune menuisier, a été jeté dans
une cellule où il a passé dix jours les deux mains liées
par des menottes.
Salissou Mohamed revoit le film de l’arrestation de son
collègue. "C'était un jeudi, on était en plein travail
jusqu’aux environs de 17 heures 30. Il était assis dehors
quand quatre personnes sont arrivées et ont tenté de
saisir mon ami qui, au départ, voulait prendre la fuite. Ils
se sont saisi de lui et ont commencé à le gifler sans som-
mation. Je me suis interposé tentant de comprendre ce
qui n'allait pas et prêt à crier au secours quand ils se sont
présentés comme des gendarmes de la brigade de
Ngangue. Ils nous informés que nous étions libres de
passer voir Souleymane dans leur brigade avant de
l’embarquer dans un taxi. J’ai demandé à Souleymane
ce qui se passe, il m’a dit : « je te jure je ne sais pas ce
que j’ai fait ».
Salissou apprendra plus tard que son ami était ac-
cusé de recel de moto par un individu. Arrivé dans les
cellules de la brigade de gendarmerie en question, il a
constaté que son ami était toujours menotté et souf-
frait le martyr.
Awa fera le même constat quelque temps après, au
cours d'une visite à son meilleur ami. "J’ai constaté qu’il
était malade après avoir été bastonné par les gen-
darmes. Lors de ma dernière visite, samedi, je l’ai vu
tellement fatigué. ll m’a dit qu’il avait mal au ventre et
qu’il faisait de la diarrhée mais que le commandant et sa
troupe, informés, ne réagissaient pas. Le commandant
exigeait en plus 500.000 Fcfa pour le libérer. Nous lui
avons proposé 200.000 Fcfa qu'il a refusé de prendre.
Avant de rentrer à la maison, j’ai laissé mon numéro de
téléphone à un gardé à vue pour me mettre au courant
de l’évolution de la santé de Souleymane. J’ai demandé
qu’on m’appelle au cas il y aurait quelque chose", ra-
conte-t-il.
Le choléra, un prétexte ?
De quoi et où est mort Souleymane ? Cette question di-
vise encore la famille du défunt et la brigade de gen-
darmerie de l’Aéroport I. Selon les forces du maintien
de l’ordre, le jeune homme est décédé des suites du
choléra à l’hôpital de district de New Bell. « Faux ! »,
soutient la famille pour qui, leur fils a été torturé à mort
à la brigade avant d’être transporté à l’hôpital.
Selon un responsable de l’hôpital de district de New
Bell qui a requis l’anonymat, « Ce gardé à vue est arrivé
mourant dans nos services. Il respirait à peine. Nous
avons essayé de le réanimer en vain. Il a rendu l’âme
moins de cinq minutes après son arrivée », indique le
médecin qui soutient la thèse du cholera. « Ce même
dimanche dans l’après midi, nous avons reçu un autre
Geôles d’Afrique
76
gardé à vue victime de choléra dans cette brigade. Nous
avons pu le sauver. Quand il a repris ses forces, il s’est
sauvé. Nous sommes néanmoins allés désinfecter les
cellules et les bureaux de la brigade pour éviter de nou-
veaux cas », ajoute t-il.
Garde à vue abusive
Contacté, le commandant de la brigade de gendarme-
rie de l’aéroport I s’est refusé à tout commentaire. Un
silence qui éloigne davantage la manifestation de la vé-
rité sur les circonstances du décès de ce jeune menuisier
intervenu après une interpellation brutale suivie d’une
garde à vue abusive de dix jours, en violation du code
procédure pénale qui dans son article 119 alinéa 2, dis-
pose que "le délai de garde à vue ne peut excéder qua-
rante huit heures renouvelables une fois. Sur
autorisation écrite du procureur de la République, ce
délai peut, à titre exceptionnel, être renouvelé deux
fois. Chaque prorogation doit être motivée". Cela n’a
pas été le cas puisque, selon une source interne, aucune
demande de prorogation de garde à vue en provenance
de cette brigade n’a été faite au procureur de la Répu-
blique près le Tribunal de première Instance de Douala-
Bonanjo dans la période coïncidant avec l’incarcération
de Souleymane.
Plus grave, le suspect a été soumis à des conditions
inhumaines de détention. Ses proches persistent : Sou-
leymane est resté menotté, sans la moindre assistance
médicale, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Or l’article 123
du Code de procédure pénale relatif à la préservation
de la santé du gardé à vue stipule que : "La personne
gardée à vue peut, à tout moment, être examinée par
un médecin requis d'office par le Procureur de la Répu-
blique. Le médecin ainsi requis peut être assisté d'un
autre choisi par la personne gardée à vue, et aux frais
de celle-ci…. Il est procédé au dit examen médical dans
les vingt-quatre heures de la demande".
Le procureur n'était pas au courant de cette garde à
vue abusive.
Christian Locka
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
77
Des planches et des cartons pour lits
La plupart des détenus des prisons principales de Ya-
bassi et d’Edéa dorment sur cartons, des planches ou
des nattes. Faute de lits et de matelas, et en viola-
tion flagrantes des règles minima de détention.
Bientôt trente minutes qu’il s’étire dans tous les sens
comme si ses articulations étaient rouillées. Du haut de
son 1m80, Boteng Motassi, torse nu, se frotte inlassa-
blement les paupières recouvertes de chassie pour ten-
ter de repousser le sommeil, tandis que certains de ses
codétenus s’agitent et crient dans la cour de la prison
principale de Yabassi. Après une journée de corvée, la
nuit du Boteng a été courte. «Je dors avec un autre pri-
sonnier sur un morceau de carton. Il faut se retourner
plusieurs fois parce que quand on dort sur un même
côté pendant longtemps, le corps fait mal. Je n’avais
pas assez de force pour faire ces mouvements, donc je
n’ai pas vraiment dormi », explique le détenu.
Sur des étagères
Incarcéré à la prison principale d’Edéa, Hamidou préfè-
rerait des cartons aux planches, disposées en étagères,
sur lesquelles il est contraint de dormir. Dans ce péni-
tencier, femmes, adultes, mineurs passent tous la nuit
sur les planches. «Certains les couvrent avec des nattes
ou de vieux matelas pour avoir moins mal. J’aurais aimé
posséder seulement quelques cartons mais il faut tout
acheter», indique, impuissant, Hamidou.
A la prison principale de Yabassi comme à celle
d’Edéa, le constat est le même. En l’absence de lits et de
matériels de couchage appropriés, la plupart des déte-
nus dorment sur des planches, des morceaux de carton
ou des nattes. Selon Ngalani Romuald, le régisseur, ces
matériels sont donnés par des âmes de bonne volonté.
«En 2007, une association féminine nous a fait un don
de matelas. Seulement, ils sont tous aplatis. Mais, nous
continuons de les utiliser faute de mieux. Pour le reste,
ce sont les détenus ou leurs familles qui apportent des
nattes et des morceaux de carton», dévoile le régisseur.
Mal de dos
A l’exception des femmes et des personnes âgées qui
disposent d’un lit dans leur cellule, ces mauvaises condi-
tions de couchage touchent environ cent des cent
quinze détenus de cette prison. Au fil du temps, elles
mettent leur santé en péril. «Je ne peux plus aller en
corvée parce que j’ai un mal de dos qui ne me quitte
plus. Je prends de temps à autre des antibiotiques pour
le combattre sans succès», raconte un prisonnier.
Après avoir dormi pendant plusieurs années sur les
planches, Nitti Marceline, 17 ans, traîne des bobos qui
l’inquiètent. «Tout le temps, on se réveille avec les mus-
cles endoloris. On dit souvent au chef mais on ne nous
donne rien. C’est un prêtre qui nous apporte des médi-
caments. Même si on se soigne, on sera toujours ma-
lade parce qu’on va revenir dormir au même endroit»,
s’inquiète la jeune pensionnaire de la prison principale
d’Edéa.
«Traitements inhumains»
Les détenus ne sont pas les seuls à décrier leurs condi-
tions de couchage déplorables. Les défenseurs des
droits de l’Homme y voient un calvaire inacceptable.
«Ce sont des cas de traitements inhumains et dégra-
dants interdits par les conventions internationales et
les lois nationales notamment la constitution qui, en
son préambule, dit que toute personne a droit à la vie et
à l’intégrité physique et morale ; elle doit être traitée
en toute circonstance avec humanité ; en aucun cas,
elle ne peut être soumise à la torture, à des peines ou
traitements cruels, inhumains et dégradants», indique
Maître Sterling Minou, avocat au Barreau du Cameroun.
Conscientes de la gravité de la situation, les deux ad-
ministrations pénitentiaires incriminées ont, à leur tour,
perdu le sommeil. Elles relancent régulièrement l’Etat
pour demander que chaque détenu dispose d'un lit in-
dividuel et d'une literie individuelle suffisante, entrete-
nue convenablement et renouvelée de façon à en
assurer la propreté, comme le conseillent les Nations
Unies.
Christian Locka
Geôles d’Afrique
78
Pauvre ration pour les pauvres à la prison de Mbanga
A la prison de Mbanga, les détenus ne reçoivent
qu'un repas par jour, faute d'un budget suffisant.
Seuls les plus nantis tirent leur épingle du jeu.
Reportage
Prison de Mbanga à 60 km au nord-ouest de Douala. Ce
mercredi, comme tous les jours, quatre jeunes gens
dont trois prisonniers s’activent autour des foyers dis-
posés dans un hangar à l’entrée de la prison. Cinq por-
tent de grandes marmites sous lesquelles jaillissent des
flammes. Régulièrement, ces cordons-bleus sans uni-
formes ouvrent chaque marmite pour y ajouter de l’eau
ou apprécier le niveau de la cuisson.
Plus loin, une cour aussi petite qu'un stade de hand-
ball a du mal à contenir ses 274 détenus, sa capacité
étant seulement de 150 personnes, pour un peu plus
d’une dizaine de cellules. Au centre de la cour, d’autres
prisonniers cuisinent à l’aide de petites marmites sales
et noircies par le feu de bois, à proximité d’un tas d’or-
dures. Diverses sauces, des tubercules, des bananes,
des plantains, et des mets traditionnels sont au rendez-
vous. "Ceux-là cuisinent pour eux-mêmes ou pour re-
vendre. Ce sont des denrées qu'ils ont achetées hors de
la prison ou amenées par des parents. Ils y sont autori-
sés", explique Jean Jacques Kwedi, gardien chef de pri-
son et chef du bureau de la discipline.
Riche ou pauvre, c’est selon…
Il est 15h et la famine se lit sur le visage de la plupart des
détenus. Surtout parmi les plus jeunes, qui attendent
toujours leur premier repas du jour. A cet instant, six
marmites arrivent. Cinq contiennent du riz bouilli. La
dernière est remplie de sauce, une sorte de liquide co-
loré aux feuilles de manioc, sans viande, ni poisson. Une
file de prisonniers se forme à l'instant, sous le cliquetis
des plats, des cuillères et des fourchettes.
Comme pour toutes les autres activités de la prison,
le moment du repas a ses règles. Un détenu tient en
main une liste des pensionnaires qu'il lit par cellule. A la
lecture d’un nom, l'intéressé se présente devant
l’équipe chargée de la distribution, reçoit sa ration de
riz dans un plat, et la sauce dans un autre. Certains re-
çoivent le tout dans un seul et même plat. Les quantités
servies ne sont pas les mêmes pour tous "Les mineurs
et les malades étant plus fragiles, nous avons expres-
sément demandé que leurs quantités soient un peu plus
importantes", justifie Jean Jacques Kwedi.
Cependant, il y a des cas où des détenus corrompent
les serveurs pour être mieux servis. "Cela se fait de ma-
nière subtile, au point où il est difficile de s’en aperce-
voir, reconnaît Eyong Simon Enow, régisseur de la
prison de Mbanga. Mais chaque fois que des prisonniers
se plaignent, nous rappelons les auteurs à l’ordre".
Faute de réfectoire, les détenus rentrent dans leurs cel-
lules pour manger. Faute d'espace, ils s’entassent ainsi
parfois jusqu’à 80 dans moins de 50 m2.
« Une dotation insuffisante »
Les détenus absents parce que partis au tribunal ne
sont pas oubliés. "Nous avons ici un détenu qui joue le
rôle de premier ministre dans le gouvernement de la
prison. C’est lui qui reçoit la nourriture des absents et la
leur remet dès leur retour", précise l'homme occupé à
faire l’appel. D’autres détenus, vendeurs de circons-
tance, assis non loin, proposent au même moment des
sauces à des prix à la portée des prisonniers. L'un d'eux
explique : "Plusieurs prisonniers refusent de manger
cette eau colorée appelée sauce qu’on sert et viennent
se ravitailler chez nous qui proposons de vraies sauces
avec du poisson ou de la viande. Nous les servons alors
en fonction de leur poche".
Les pensionnaires démunis n'ont que cette seule ra-
tion journalière. Ceux qui ont de l'argent complètent
leur repas auprès des vendeurs de nourriture. Cepen-
dant, logés dans des cellules spéciales, les détenus plus
nantis cuisinent dans leurs chambres. Ils offrent leur
part de ration alimentaire à des protégés contre de pe-
tits services. Pourquoi la ration alimentaire est-elle si
maigre? "La dotation de six millions de Francs cfa que
nous recevons tous les semestres pour la prise en
charge des détenus est insuffisante pour bien les nour-
rir, répond le régisseur. Nous nous contentons du peu
qui peut les maintenir en vie et en bonne santé".
Conscient, le gouvernement leur accorde souvent des
crédits supplémentaires. Mais depuis quelques années,
cette rallonge tarde à leur parvenir.
Charles Nforgang
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
79
Familles, compagnons et parfois policiers
nourrissent les détenus
Pas de visites, pas de repas ! Dans les Commissariats
et les gendarmeries de Douala, les gardés à vue sont
alimentés par leurs proches. Parfois même par leurs
gardiens…
18h à la Police judiciaire (Pj) de Bonanjo à Douala : c'est
l'heure de la visite. Chantal Malontio, la quarantaine,
arrive au poste de garde à vue, un panier garni de nour-
riture en mains. "Chefs, je suis venue apporter le repas
du soir à mon fils" annonce-t-elle aux policiers de garde.
Assis derrière une table, l'un des hommes en tenue lui
demande de décliner le nom de son fils et de goûter les
mets. La quadragénaire s'exécute. Le policier hurle
alors en direction des cellules le nom du suspect visité.
Des prévenus répètent le nom, en écho. Le jeune
homme apparaît derrière les barreaux, s’entretient avec
sa mère, avant de saisir les deux bols qui contiennent
du riz et une sauce qu’il va manger au fond de sa cel-
lule. Dix minutes après, les bols sont remis à Chantal,
entièrement vides. Comme elle, quelques proches des
gardés à vue se sont succédé, ce soir là, au poste de
garde à vue de la Police judiciaire, avec des sacs plas-
tique remplis de pain et d'eau en sachets.
A Douala, les familles et les amis des gardés à vue
sont responsables de leur alimentation. "L'État n'a pas
alloué un budget pour les repas", explique Ibrahima Iya,
le chef de la division régionale de la Police judiciaire du
Littoral. Une information confirmée par d'autres res-
ponsables des commissariats et des gendarmeries de
la ville. C’est un manquement à l’article 4 du code de
procédure pénal qui stipule : "L'État assure l'alimenta-
tion des personnes gardées à vue".
Solidaires dans le malheur
"Les repas sont apportés pendant les heures de visites,
trois fois par jour", explique le responsable de la police
judiciaire. Les couverts de table, les assiettes et les
verres cassables sont interdits. " Nous voulons éviter
que des détenus se servent de ces objets pour blesser
ou tuer", précise le policier.
Ceux qui ne reçoivent pas de visite bénéficient sou-
vent de la générosité de leurs compagnons de cellules.
En février dernier, à la Brigade de Gendarmerie de
Ndoungué à Douala, Léon Youassi a pu prendre ainsi
son petit déjeuner et son déjeuner. Ses parents ne lui
ayant rendu visite que le lendemain de son arrestation.
"Il existe une solidarité dans le malheur entre les pré-
venus. Ils se partagent la nourriture qu'on leur apporte",
explique Ibrahima Iya.
"Les policiers nomment un chef de cellule, qui orga-
nise la distribution " explique, quant à lui, Jonathan
Tchinda, un ancien gardé à vue à la Pj. Quand ils sont
nombreux dans la cellule, les prévenus demandent à
leurs familles d'apporter un repas pour deux au moins.
"Quand les parents viennent pour la première fois, ils
n'apportent qu'un seul repas. Nous leur expliquons
qu'ils doivent venir avec plus de nourriture afin de la
partager.", ajoute t'il.
Cette solidarité n'existe pas toujours. "Si quelqu'un
ne veut pas partager, nous ne l'y obligeons pas", affirme
un chef de la brigade de gendarmerie d'Akwa Sud. Les
responsables des lieux de garde à vue puisent alors
dans leurs ressources personnelles pour acheter des ali-
ments aux prévenus.
Se passer de repas
"Le matin, quand nous n'avions pas pris le petit-déjeu-
ner, on cognait fort dès qu'on entendait la voix du Com-
mandant. Il envoyait quelqu’un nous acheter des
beignets et de l'eau en sachets", se souvient Léon
Youassi. Quand les visiteurs ne viennent pas, les sus-
pects se passent de repas. C'est souvent le cas quand ils
sont nombreux, notamment à la Pj. "Quand nous avons
plus de 50 suspects, le commandant ne peut pas leur
acheter à manger au risque d'épuiser tout son salaire,
explique un policier. "Certains jours, le commandant en-
voie un gendarme nous dire qu'il n'a pas d'argent. On
vit alors dans l'espoir d’une visite…" , souligne, fata-
liste, Léon.
Anne Matho
Geôles d’Afrique
80
Pas nourris, des détenus portent plainte contre l’Etat
Au Cameroun, les détenus n’ont droit qu’à un maigre
repas quotidien, et qu’aux premiers soins en cas de
maladie. Il ne faut pas être pauvres pour bien man-
ger et être bien soignés. Des victimes n’hésitent plus
à poursuivre l’Etat en justice pour obtenir réparation.
Condamné à mort pour coaction de vol aggravé avec port
d’arme, Daniel Bissong entame sa quinzième année de dé-
tention. Il traîne, depuis 2008, des douleurs à la colonne
vertébrale, consécutives à une chute. Son pied droit pré-
sente au niveau de la cheville une deuxième fracture qui
montre, à l’œil nu, une délimitation d’os mal relié. Un cliché
de radio, qu’il exhibe, laisse entrevoir la présence de huit
balles de fusil logées au niveau de la cuisse. Son carnet mé-
dical confirme la présence de ces trois anomalies qui né-
cessitent des consultations chez des spécialistes et des
traitements onéreux.
Pas de dotations
Faute d’argent, ce détenu de la prison de Nkongsamba
reste sans soins. «Je dois moi-même les supporter. Je le
faisais par le passé, mais, depuis que je n’ai plus de res-
sources, je suis là et me contente de calmants », explique-
t-il.
En effet, la prison de Nkongsamba où il est interné -
comme d’ailleurs toutes les prisons du Cameroun - ne re-
çoit pas de dotations pour supporter les consultations de
détenus auprès de spécialistes et encore moins pour payer
les examens médicaux. «Notre infirmerie, qui compte un
médecin, reçoit de l’Etat des dotations en médicaments
qui nous permettent de prendre en charge le malade pen-
dant une à deux semaines… Si, au bout de cette période, il
ne retrouve pas guérison, nous faisons appel à sa famille
», explique sous anonymat un infirmier de cette prison.
Plus explicite, Ngomba Arnold, le régisseur, soutient que
les examens à faire et qui se font en dehors de l’infirmerie
de la prison sont à la charge du détenu, tout comme les
médicaments que l’infirmerie n’a pas. Consultations chez
des spécialistes et hospitalisations sont supportés par le
détenu ; quelquefois, la prison sollicite l’aide de bonnes vo-
lontés, dont des religieux pour assumer ces soins.
Pauvres, abandonnés par leurs familles, de nombreux
détenus ne sont généralement conduits à l’hôpital qu’à
l’article de la mort. Bien plus, le transfert à l’hôpital est
conditionné par le visa du régisseur pour les condamnés
ou du procureur pour les prévenus. Quelquefois ces auto-
risations d’extraction de la prison arrivent trop tard.
Traitements inhumains
Daniel Bissong, qui suivait normalement des soins à
Douala où il était interné avant son transfert à Nkong-
samba déplore aussi le manque de spécialistes dans cette
ville. « A chaque consultation, (Ndlr : montrant son carnet),
le médecin me réfère chez des spécialistes qui n’exercent
pas à Nkongsamba, mais à Yaoundé et Douala où je suivais
déjà des soins. J’ai multiplié des requêtes pour y être trans-
féré. En vain », explique-t-il en présentant les copies de ses
requêtes. A la différence d’autres détenus qui connaissent
la même situation, ce condamné à mort se réserve le droit
de porter plainte contre ses geôliers et l’Etat du Cameroun.
A raison ! Car les règles minima pour le traitement des
détenus édictées par les Nations unies recommandent la
prise en charge totale des détenus. « Pour les malades qui
ont besoin de soins spéciaux, il faut prévoir le transfert vers
des établissements pénitentiaires spécialisés ou vers des
hôpitaux civils », précise une disposition relative à la santé.
Les soins au rabais vont généralement de pair avec une
ration alimentaire, unique et déséquilibrée. Les plus nan-
tis la complètent par de la nourriture ramenée par leurs pa-
rents, ou achetée. Une situation dénoncée par Olivier de
Shutter, rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation au
Conseil des droits de l'Homme des Nations unies, qui a vi-
sité le Cameroun en juillet dernier. « Lorsqu'un Etat décide
de priver une personne de sa liberté, il s'engage à la traiter
avec humanité et à lui garantir des conditions de déten-
tion conformes au respect de la dignité humaine et n'abou-
tissant pas à des traitements inhumains ou dégradants »,
précisait-il dans une note préliminaire à sa visite. « Ceci im-
plique notamment qu'il doit lui fournir une nourriture suffi-
sante et adéquate, sans que la possibilité pour le détenu
de s'alimenter correctement dépende de ce que la famille
lui apporte. L'argument d'une insuffisance des ressources
budgétaires disponibles ne saurait être retenu », dénon-
çait-il.
Quelques détenus victimes de traitements inhumains
et dégradants ont quelquefois poursuivi l’Etat en justice et
obtenu gain de cause. Albert Mukong, homme politique et
militant des droits de l’Homme, plusieurs fois incarcéré,
avait ainsi gagné en 2001 un procès contre l'Etat du Ca-
meroun devant la commission des droits de l’homme de
l’Onu à Genève. Il avait été dédommagé de plusieurs di-
zaines de millions de Fcfa.
Charles Nforgang
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
81
Faute de soins, Armand meurt dans sa cellule
Il ne pouvait pas supporter le coût de son traite-
ment. Armand Tchuissi est décédé en prison faute
de soins appropriés. Un fait devenu banal dans les
prisons du Cameroun. En violation flagrante des
règles minima de détention.
Les détenus de la prison principale de Nkongsamba
portent encore le deuil d’Armand, décédé le 29 avril, à
la tombée de la nuit. Les détenus reprochent au méde-
cin de la prison de n’avoir pas réagi à temps pour sauver
leur camarade, dont la santé s’était dégradée depuis
quatre jours. Ils imputent ce drame à la négligence du
praticien et du staff administratif de la prison. Selon
eux, ces responsables étaient pourtant bien informés
de l’état d’Armand mais ne lui ont pas administré les
soins appropriés.
Armand était allergique
Agé de 23 ans, Armand Tchuissi s’est rendu à l’infirme-
rie de la prison dans l’après-midi du dimanche. «Après
avoir pris ses paramètres, nous avons constaté que tout
allait très bien mais nous l’avons néanmoins mis en ob-
servation. Il a dû faire une allergie suite à une injection»,
explique Armelle Zanfack, médecin de la prison. Elle ne
précise pas la nature de l’injection. Pourtant, selon une
autre source médicale, «on lui a injecté de l’analgin pour
apaiser ses douleurs. C’est un médicament pour soigner
la fièvre».
Après les premiers soins, administrés par l’infirmière
de garde, le malade a dû s’aliter. Peu de temps après, la
douleur a repris. Les garde-malades ont voulu le trans-
porter à l’hôpital régional de Nkongsamba, situé à
quelques encablures de la prison, mais les autres déte-
nus s’y sont opposé, affirme le médecin, Armelle Zan-
fack. «L’allergie n’est pas prévisible, il y en a avec
lesquelles on naît et d’autres qu’on acquiert dans la vie»,
se défend-elle. Le régisseur de la prison, Aristide Talom
Kuate, n’a pas souhaité s’exprimer et nous a renvoyé
vers sa hiérarchie.
Prothèse non contrôlée
Incarcéré depuis 2011, Armand Tchuissi a été
condamné, pour vol aggravé, peine qu’il n’avait pas fini
de purger. Avant son incarcération, ce repris de justice,
présenté dans son entourage comme un «délinquant»,
a subi une opération chirurgicale au niveau de la cuisse,
à l’hôpital régional de Nkongsamba en 2010. Il souffrait
de fracture, suite à un accident de la circulation. «Une
prothèse avait été placée dans sa cuisse. Il devait en
faire la radiographie tous les six mois», confie un des
proches du défunt à Nkongsamba. Il ajoute que ce délai
de six mois avait été dépassé. Le médecin de la prison
réfute ces allégations et affirme que le défunt avait bé-
néficié de deux consultations du pied. D’autres consul-
tations étant liées à la fièvre dont il souffrait.
La loi violée
D’après les règles minima sur les conditions de déten-
tion, « lorsqu’un détenu est gravement malade et que
l’infirmerie de la prison a épuisé son expertise, des me-
sures doivent être prises pour l’hospitaliser dans un cen-
tre plus compétent ». Les infirmeries des prisons
camerounaises ne disposent pas d’unités de soins spé-
cialisés. «Quand il y a des cas, on les amène à l’hôpital
et, pour la prise en charge, on appelle la famille qui, la
plupart du temps, manifeste une indifférence totale»,
affirme un geôlier à Nkongsamba. De plus, le budget al-
loué à ces infirmeries est très maigre comparé à l’effec-
tif sans cesse croissant de la population carcérale. A la
prison de Nkongsamba, le budget a légèrement été
revu à la hausse. Il est passé de 305.000 à 500.000 FCfa
tous les six mois, pour une population évaluée à 450 dé-
tenus. Il demeure cependant largement insuffisant, aux
dires des responsables de cette prison. Des produits
contre la douleur ne sont pas à la portée de la bourse
de certains détenus, abandonnés par leurs familles. «La
radiographie d’une prothèse coûte environ 12 500 FCfa
y compris les frais d’interprétation. Le Cataflan coûte
au moins 4.000 FCfa», précise une source médicale pé-
nitentiaire. D’après ses voisins de cellule et du quartier,
Armand Tchuissi était abandonné à son propre sort et
n’avait plus reçu la visite d’un parent depuis
Théodore Tchopa
Geôles d’Afrique
82
Les détenus séropositifs peinent à se soigner
Incapables de compléter eux-mêmes la maigre ration
alimentaire fournie par la prison, des détenus at-
teints du virus du sida prennent difficilement leurs
médicaments. Quelques-uns n'hésitent pas à aban-
donner totalement leur traitement.
Il est à peine 11 h et Elvis N., un détenu vivant avec le virus
du sida ne tient plus sur ses jambes. Depuis bientôt 48
heures, cet homme de 24 ans n’a plus mangé et a de la
peine à tenir debout. De temps en temps il s’appuie
contre le mur pour ne pas s’écrouler. "Tout à l’heure j’étais
couché dans la cour, à l’endroit où on coud les sacs. C’est
là que je passe la majeure partie de mon temps, surtout
quand j’ai faim. Ça me permet d’oublier ma condition et
de ne pas réfléchir", explique-t-il.
Pourtant, la veille, 10 mars, le repas du soir a été servi
comme d’habitude dans toutes les cellules y compris la
cellule n° 5, où ce séropositif est enregistré. Mais Elvis n’a
pas eu sa ration : il n’a pas eu la chance d’occuper les pre-
mières places dans la longue file d’attente, lors de la dis-
tribution du repas. "Il y a des jours où la nourriture finit,
alors que les 15 dernières personnes alignées ne sont pas
servies", affirme-t-il. Environ 130 pensionnaires se parta-
gent la maigre ration dans cette cellule dite de régime.
Maïs et haricots pour tous
A la prison centrale de Douala, la ration pénale des per-
sonnes vivant avec le virus du sida (Pvvih) est la même
que celle des détenus non infectés. A midi, ces séroposi-
tifs mangent le «corn-tchap», un mets constitué de grains
de maïs et de haricots cuits séparément et mélangés dans
de l’huile rouge. Elvis affirme qu’il a cessé de manger
cette nourriture. "Je souffre de toux; le médecin m’a dé-
conseillé le corn-tchap parce que l’huile aggrave ma ma-
ladie", confie-t-il. Le docteur Germain Amougou Ello,
médecin de la prison de New-Bell, affirme qu’il n’a donné
aucune prescription relative à l’huile et pense qu’il peut
s’agir,pour le cas d’Elvis, d’une allergie. Souffrant égale-
ment de typhoïde, Elvis a la peau couverte de croutes et
de plaques causées par la mauvaise hygiène corporelle.
Désormais, le prévenu se contente du riz, servi chaque
soir aux détenus sans distinction de leur statut sérolo-
gique. L’heure du service varie selon la conjoncture. Une
pénurie d’eau, par exemple, peut provoquer vingt deux
heures d’attente de la distribution du repas.
Antirétroviraux abandonnés
Elvis a abandonné son traitement aux antirétroviraux
(ARV) depuis décembre 2011. Il justifie ce libre choix par
le fait que le régime des ARV nécessite une alimentation
consistante et de qualité. Ce à quoi il n’a pas accès.
"Avant, je prenais des ARV trois fois par jour du lundi au
vendredi", se souvient-il. Tout le contraire de Jean M. qui
continue de manger deux fois par jour, et de prendre ses
médicaments malgré la mauvaise qualité de la ration pé-
nale. Il prend les Arv six fois par semaine.
Le médecin de la prison reconnait que la mise sous
traitement d’un séropositif nécessite aussi une prise en
charge nutritionnelle. "Il y a trois niveaux de prise en
charge des Pvvih sida : médicale, psychologique et nutri-
tionnelle. Pour peu que l’un ne marche pas, on peut rater
la thérapie", affirme-t-il. Seulement, à l'en croire, le bud-
get affecté à l'alimentation des prisonniers est modeste
et ne prévoit pas de dotation pour compléter la ration des
détenus séropositifs sous traitements. Ces derniers sont
donc nourris de la même manière que les détenus en
bonne santé.
Souvent, les détenus malades n'hésitent pas à aban-
donner leurs traitements. "Le traitement aux ARV est très
contraignant. Le patient ne doit pas sauter un seul jour
sans prendre son médicament, ni faire de décalage ho-
raire, au risque de gâter son traitement. C'est pour ces
raisons qu'avant sa mise sous ARV, chaque patient est
soumis à une éducation thérapeutique effectué par un co-
mité thérapeutique", explique le Dr Germain Amougou
Ello. "C'est le malade qui décide de l'heure où il doit pren-
dre son médicament et la prise en charge est individuelle,
tout comme l'est le médicament", ajoute le médecin.
Consciente, l'administration de la prison oriente sys-
tématiquement les dons en aliments et en médicaments
reçus en prison vers les quartiers des malades. "Le ma-
lade doit avoir un supplément nutritif et une alimenta-
tion équilibrée. Mais on ne peut faire plus", regrette le
médecin de la prison de New-Bell. Et pourtant, les règles
minima de détention de détention des Nations prévoient
que "tout détenu doit recevoir de l'administration aux
heures usuelles une alimentation de bonne qualité, bien
préparée et servie, ayant une valeur nutritive suffisant au
maintien de sa santé et de ses forces". Une réalité encore
bien éloignée dans les prisons du Cameroun.
Théodore Tchopa
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
83
Entassés, les prisonniers accumulent les maladies
Parqués entre quatre murs trop étroits, les pri-
sonniers de New Bell à Douala accumulent les ma-
ladies. Comme dans toutes les prisons du
Cameroun, promiscuité et soins insuffisants font
le lit des contagions.
Les détenus malades ne cessent d’affluer à l’infirmerie
de New Bell, la prison centrale de Douala. Les moins
chanceux, qui ne trouvent pas de lits, reçoivent leurs
perfusions, couchés à même le sol, ou assis. Ils souffrent
presque tous des mêmes maux : paludisme, maladies
de la peau, tuberculose, fièvre typhoïde, dont les taux
de prévalence sont nettement plus élevés, ici, que sur le
territoire national. Le docteur Patrick Ngadeu, méde-
cin chef de la prison, affirme consulter en moyenne 50
personnes par jour souffrant du paludisme.
« A New Bell, le taux de prévalence des maladies
non transmissibles (maladies de la peau) est de 7%,
celui du Vih Sida de 5%, celui de la tuberculose de 7%.
Nous avons aussi enregistré 5 cas de choléra au cours
de la récente épidémie liée à cette maladie », énumère,
pour sa part, le docteur Amougou Ello, le médecin chef
de l’infirmerie de cette prison.
Des données à comparer avec les chiffres de l’Insti-
tut national de la statistique (Ins), publiés par le minis-
tre de la Santé le lundi, 19 mars 2012, et qui sont, pour
la plupart, en baisse dans la population camerounaise.
Ainsi le taux de prévalence du Vih Sida est passé de
5,5% en 2004 à 4,3% en 2011 ; celui de la tuberculose
est tombé à 5,3% ; les maladies de la peau (dartre, gale,
teigne) sont en voie de disparition sur l’ensemble du ter-
ritoire national.
Manque de médicaments
Principale explication de la recrudescence de ces mala-
dies chez les prisonniers : la surpopulation carcérale.
Construite pour 700 détenus, la prison de New Bell en
accueille aujourd'hui près de 3 500. « De nombreux pri-
sonniers dorment à la belle étoile, à la merci des mous-
tiques et des intempéries. Ils sont donc victimes du
paludisme, des maladies de la peau, et de la fièvre ty-
phoïde. Les mesures d’hygiène ne sont pas toujours
respectées ici. Certains détenus restent des jours sans
se laver. Enfin, la plupart se nourrissent très mal», ex-
plique Bruno, un détenu.
Pour le Dr Germain Amougou Ello, les moyens fi-
nanciers alloués à la prise en charge des malades de-
meurent insuffisants. Les efforts faits par les deux
médecins, l’infirmier diplômé d’Etat, les 10 infirmiers et
3 laborantins en service dans cette prison sont ainsi
anéantis. « A titre préventif, les pairs éducateurs sensi-
bilisent les détenus à l’éducation concernant la santé,
afin qu’ils évitent les maladies. Pour soigner les ma-
lades, la prison ne bénéficie que d’un budget annuel en
médicaments de 8 millions Fcfa auquel viennent s’ajou-
ter les multiples dons », explique le médecin chef. Mais
cela ne permet pas de lutter efficacement contre les
maladies récurrentes dans ce lieu de détention.
L’Etat absent
La prison approvisionne les malades en médicaments,
pommades et savons dermatologiques. Toutefois, pour
les cas graves nécessitant des examens complémen-
taires hors de la prison ou des évacuations dans des hô-
pitaux externes à la prison, traitements et médicaments
sont à la charge du détenu et de sa famille. Ce qui fait
dire à Me René Manfo que l’Etat a démissionné de son
rôle. «Il revient à l’Etat de s’occuper des détenus ma-
lades, comme il lui revient de prendre en charge leur
nutrition. Tous les détenus malades doivent normale-
ment être soignés aux frais de l’Etat. Mais on constate
que ce n’est pas toujours le cas. Les détenus qui vivent
dans un univers surpeuplé et insalubre sont abandon-
nés à eux-mêmes », déplore le défenseur des droits de
l’Homme.
Une insalubrité qui, selon lui, contribue à accroître la
récurrence de certaines maladies dans la prison de New
Bell. D’où l’appel du Dr Germain Amougou Ello qui
plaide depuis quelques années pour une augmentation
du budget de prise en charge médicale des détenus. En
attendant, le médecin compte sur l'appui des Organi-
sations non gouvernementales et des multiples orga-
nismes internationaux qui se manifestent
régulièrement, limitant ainsi les dégâts. Des détenus
passent néanmoins parfois de vie à trépas faute d'une
prise en charge correcte. Moins cependant qu'il y'a cinq
ans, quand il en mourait chaque semaine.
Blaise Djouokep
Geôles d’Afrique
84
Sport et lecture réservés à l’élite
La pratique du sport et la lecture permettent aux
détenus de la prison de Kondengui d’échapper par-
fois à leur triste sort. Mais il vaut mieux être riches
et bien portants que pauvres et malades…
Les jours se suivent et se ressemblent à la prison de
Kondengui à Yaoundé. En dehors des dimanche, mardi
et jeudi où les détenus peuvent recevoir des visiteurs,
leur agenda est tristement vierge. Dès l’ouverture de
leurs cellules à 7 h ce mardi, les pensionnaires prient,
puis se ruent vers les téléviseurs pour s’informer. Les
plus nantis s’offrent à leurs frais un petit déjeuner, la pri-
son n’en servant généralement aucun, au mépris de la
loi. Chacun se débrouille dès lors comme il peut pour
meubler sa journée.
Les anciens hauts commis de l’Etat, pour la plupart
incarcérés pour détournement des deniers publics, ont
un agenda particulier bien différent de celui des déte-
nus ordinaires. Ils sont plus portés vers la bibliothèque
de la prison où ils s’adonnent à la lecture des ouvrages
de toutes sortes. "L’accès à la bibliothèque est condi-
tionné par le paiement d’un abonnement annuel de
5000 F", précise un pensionnaire. Une somme qui n’est
pas à la portée des nombreux détenus pauvres. Ce
mardi là, comme tous les jours de la semaine, Urbain
Olanguena Awono, l’ancien ministre de la Santé pu-
blique ou encore Jean-Marie Atangana Mebara, ancien
ministre et secrétaire général à la présidence de la Ré-
publique et bien d’autres anciens hauts fonctionnaires,
y épluchent des ouvrages
La joie du sport
Le sport est aussi un échappatoire à la monotonie de la
prison. Il constitue même un moment de gaîté. Une fois
le repas pris et après quelques minutes de repos, les dé-
tenus envahissent les aires de sports.
Il est fréquent, par exemple, de retrouver sur le court de
tennis, Yves Michel Fotso et Otélé Essomba, pourtant
frontalement opposés dans l’affaire de l’acquisition de
l’avion présidentiel.
Les équipes masculines ou féminines se constituent
et s’affrontent sur les terrains de football ou de hand-
ball. "Le sport permet de décompresser dans ce milieu
de la déprime où l’on pense sans cesse au suicide", ex-
plique un détenu.
Mais certains n’ont pas les moyens physiques de prati-
quer un sport et demeurent cloîtrés dans leurs cellules.
Marie Robert Eloundou, l’ancien coordonnateur du Pro-
gramme international d'encadrement (Pid), souffre à
l’en croire, de douleurs aux yeux. Il dit avoir introduit en
vain auprès des autorités plusieurs demandes pour sa
prise en charge dans une section sanitaire appropriée.
Comme lui, l’ancien directeur des Enseignements se-
condaires, Nicodème Akoa Akoa accusé de malversa-
tions financières n’a pas été épargné. Souffrant de
lombalgies, il sollicite, depuis des mois, le secrétaire
d’Etat en charge de l’administration pénitentiaire pour
suivre des soins en dehors de la prison. En vain égale-
ment.
Une situation que fustige Maitre Pierre Eteme, avo-
cat à Yaoundé. "Sous aucune condition, il ne doit être
refusé à un détenu l’accès à un médecin approprié s’il
en a prouvé la nécessité, au risque d’engager, si le refus
est fautif et surtout dommageable, non seulement la
responsabilité personnelle du patron de l’établissement
de détention ou de son préposé, mais également, celle
de l’Etat", fait-il remarquer.
Pas pour tous
Ces cas de refus d’accès aux soins aux détenus sont ré-
gulièrement dénoncés par de nombreuses associations
de défense des droits de l’homme. La santé de ces deux
détenus est cependant de loin moins préoccupante que
celle de nombreux autres détenus, notamment ceux
des quartiers 08 et 09, qualifiés de mouroirs dans le pé-
nitencier. Bien que disposant d’une infirmerie, le bud-
get alloué à la prison de Kondengui ne lui permet pas
de prendre convenablement en charge tous les ma-
lades. "Lorsque le traitement hospitalier est organisé
dans l'établissement, celui-ci doit être pourvu d'un ma-
tériel, d'un outillage et des produits pharmaceutiques
permettant de donner les soins et le traitement conve-
nables aux détenus malades, et le personnel doit avoir
une formation professionnelle suffisante", prévoit pour-
tant les règles minima pour le traitement des détenus
édictées par les Nations-unies.
Pendant que les riches reçoivent leur ration alimen-
taire de leur famille, cuisinent pour eux-mêmes et à leur
convenance ou se ravitaillent auprès des restaurants de
la prison, les détenus pauvres se contentent de l’unique
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
85
repas servi en mi-journée, préparé par les femmes in-
carcérées et les détenus soumis à la corvée. Ce mardi
là, les prisonniers ont droit, et à un bol d’une mixture de
riz, de maïs et de haricot localement appelée "Corn-
chaf" et de quelques vivres frais. Loin des recomman-
dations de l’Onu qui stipule que " Tout détenu doit
recevoir de l'administration aux heures usuelles une ali-
mentation de bonne qualité, bien préparée et servie,
ayant une valeur nutritive suffisante au maintien de sa
santé et de ses forces".
Ce bol unique n’est certainement pas suffisant pour
permettre à ces gens de s’adonner normalement à une
activité physique et intellectuelle. Le sport et la lecture
comme moyens de surmonter les épreuves carcérales…
Oui mais à condition d’être riches et bien nourris…
Léger Ntiga
Geôles d’Afrique
86
“Soigner les prisonniers est un devoir de l’Etat”
L’avocat et spécialiste des droits de l’Homme, sou-
tient que les pouvoirs publics doivent soigner et
bien nourrir les détenus.
Qui doit s'occuper de la santé des prévenus en
milieu carcéral?
La personne détenue étant aux mains de l’Etat, il est du
devoir de celui-ci de pourvoir à son entretien (santé, ali-
mentation, éducation, s’il y a lieu). S’agissant particu-
lièrement du droit à la santé du détenu (car il s’agit bien
d’un droit pour lui), sa mise en œuvre qui incombe à
l’Etat, est réglementairement déployée à travers l’amé-
nagement obligatoire au sein de chaque prison d’une
infirmerie chargée d’accueillir et de soigner les pen-
sionnaires de la prison. Mais ce postulat réglementaire
reste bien plus théorique que réel en raison, soit de
l’inexistence des structures sanitaires, soit de leurs fai-
bles capacités structurelles ou même personnelles, d’où
le souci récurrent d’avoir très souvent recours aux com-
pétences médicales externes au pénitencier.
Dans quelles conditions il peut être refusé au dé-
tenu l'autorisation de voir un médecin approprié
en cas de maladie?
Sous aucune condition, il ne doit être refusé au détenu
l’accès à un médecin approprié s’il en a prouvé la né-
cessité, au risque d’engager, si le refus est fautif et sur-
tout dommageable, non seulement la responsabilité
personnelle du patron de l’établissement de détention
ou de son préposé, mais également, celle de l’Etat.
La gestion du milieu carcéral par des détenus dé-
signés par la direction des établissements parti-
cipe-t-elle de la promotion des droits de
l'Homme?
Je n’y vois aucun lien, même lointain, avec la promo-
tion ni la protection des droits de l’homme en milieu
carcéral. J’y vois, à la limite, une assistance bénévole
que ces derniers apportent aux administrateurs officiels
de la prison et qui fait d’eux des "collaborateurs occa-
sionnels et bénévoles de la puissance publique".
A qui incombe l'alimentation des prévenus en
milieu carcéral?
Aux termes de l’article 29 du décret camerounais sur le
régime pénitentiaire, "les prisonniers ont droit à une ra-
tion journalière qui doit être équilibrée et suffisante
pour éviter aux détenus toute carence alimentaire et
leur donner l’énergie indispensable à leur santé". Mais,
comme vous le constaterez vous-même, nous sommes
bien loin de cela dans la réalité: Les prisonniers sont
peu, mal, ou pas nourris, ce en contradiction flagrante
du droit pénitentiaire.
Pourquoi l'Etat du Cameroun ne sacrifie pas à
cette exigence?
Il revient à l’Etat de s’expliquer sur cette carence blâ-
mable. De loin, on peut tenter une explication par le
motif économique, car doter les milliers de prisonniers
du Cameroun d’une ration journalière de qualité a for-
cément une importante incidence financière qui appelle
de gros moyens pour un Etat qui a peut-être le curseur
de ses priorités ailleurs. Il reste que l’insuffisance des
moyens n’excuse pas un Etat face au non respect de ses
engagements. Le Comité des droits de l’homme de
l’ONU a déjà eu à le rappeler à l’Etat du Cameroun au
sujet des conditions inhumaines de garde à vue.
Propos recueillis par
Léger Ntiga
Entretien avec Me Simon Pierre Eteme Eteme:
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
87
Des geôles sans toilettes à Douala
La plupart des brigades de gendarmerie à Douala ont
des cellules sans toilettes. Autant de nids à maladies
pour les gardés à vue, qui ne bénéficient pas des rè-
gles minima de détention des Nations Unies.
Pour la première fois, Michel Fotsing, réputé être un
homme courageux dans son quartier, vient de baisser la
garde devant une épreuve. Poursuivi pour escroquerie en
septembre dernier, ce quinquagénaire a été incarcéré à la
brigade territoriale de Ndogbong où il a passé « les quatre
jours les plus longs de sa vie ».
« Je voyais déjà ma mort proche, raconte t-il. C’était
vraiment pénible avec une cellule de 15 mètres carrés pour
vingt personnes. La nuit, on se couchait sur le sol dénudé
dans le sens de la largeur à cause de l’étroitesse de la cel-
lule ; il y avait des bouteilles en plastique où chacun urinait
une fois par jour pour éviter qu’elles ne se remplissent trop
vite», raconte le quinquagénaire, le visage sombre.
Chaque matin, un gardé à vue choisi par le groupe était
conduit sous forte escorte pour aller vider les bouteilles
dans les toilettes situées à l’extérieur de la brigade. «
Puisque la vidange se faisait une fois par jour, il fallait être
fort psychologiquement pour retenir longtemps les be-
soins naturels de son corps », explique Michel Fotsing.
« Une odeur insupportable »
Sévère Mbenoun a vu pire à la brigade de gendarmerie de
l’aéroport. Accusé d’abus de confiance par son bailleur qui
lui réclamait quatre mois de loyer impayés, il a été inter-
pellé et immédiatement jeté dans une cellule sombre, sans
être entendu. «La cellule était éclairée de jour comme de
nuit par un petit orifice. Il n’y avait pas de fenêtre. La cha-
leur y était étouffante. Certains déféquaient dans des sacs
plastiques qu’ils allaient vider avec la permission des gar-
diens. L’odeur était vraiment insupportable», explique t-il.
La plupart des brigades de gendarmerie de la capitale
économique disposent de cellules sans toilettes. Les gar-
dés à vue sont contraints de faire leurs besoins dans des
seaux, des bouteilles ou des papiers plastique, devant leurs
compagnons d’infortune. Dans certains cas, ils se mettent
à l’aise au sol ou sur les murs avant d’être soumis de force
au nettoyage de la cellule. Selon un officier de gendarme-
rie qui a requis l’anonymat, « hormis la nouvelle brigade de
gendarmerie de Deido, la plupart des unités ne disposent
pas, à l’heure actuelle, d’installations sanitaires pour les
gardés à vue. Elles louent généralement des locaux qui ont
été construits sur le modèle des maisons d’habitation», in-
dique-t-il.
En juillet 2011, Mathieu Kengne Talla, maréchal des
logis en service à la brigade de gendarmerie de Nkoulou-
loun, a comparu devant le tribunal militaire de Douala pour
complicité d’évasion. On lui reprochait d’avoir laissé partir
un gardé à vue. Un matin, alors qu’il l’escortait à la corvée
«caca», cet homme a lancé dans la direction du gendarme
le seau d’excréments qu’il venait de vider dans un bac à or-
dures. Il a profité du moment d’hésitation du fonctionnaire
pour prendre la fuite. Dans sa déposition, celui-ci s’est dé-
fendu en indiquant que si la brigade avait eu des toilettes
réservées aux gardés à vue, cette évasion n’aurait peut-
être pas eu lieu.
Droits humains bafoués
Dans ses règles minima de traitement des détenus, les Na-
tions Unies exigent que les locaux de détention doivent ré-
pondre aux exigences de l’hygiène, compte tenu du climat,
notamment en ce qui concerne le cubage d’air, l’éclairage,
le chauffage et la ventilation. Les installations sanitaires
doivent aussi permettre au détenu de satisfaire ses besoins
naturels au moment voulu, d’une manière propre et dé-
cente.
C’est loin d’être le cas dans beaucoup d’unités de gen-
darmerie à Douala. Les gardés à vue en ressortent souvent
malades. «Après quatre jours de détention, j’avais atroce-
ment mal aux poumons parce que certains fumaient et me
balançaient la fumée au visage », se souvient Michel Fot-
sing. «Un jeune qui ne pouvait supporter cette maltrai-
tance est tombé malade. On a refusé que sa famille le sorte
pour le faire soigner. C’est finalement un gendarme qui lui
a acheté du paracétamol».
Comme les familles, les défenseurs des droits humains
ne sont parfois pas les bienvenus dans les gendarmeries.
«Nous avons à maintes reprises écrit aux autorités pour vi-
siter les commissariats et gendarmeries dans le cadre de
notre travail; elles refusent systématiquement. C’est pour-
quoi nous visitons ces unités clandestinement afin de pro-
duire des rapports pour dénoncer les traitements
inhumains en vigueur dans ces endroits », explique Jean
Tchouaffi, président de l’Association Camerounaise des
droits des jeunes.
Christian Locka
Geôles d’Afrique
88
Presqu’en ruine, la prison de Ngambe refuse des détenus
L’administration de la prison secondaire de Ngambe
hésite à accueillir plus de pensionnaires, tellement
elle est dégradée. Une particularité au Cameroun : elle
est sous-peuplée. N’accueillant que vingt trois déte-
nus alors que sa capacité de logement est de 150.
“Ici, il y a de l’espace et de la tranquillité. Nous ne sommes
pas étouffés comme à la prison principale d’Edéa mais les
conditions de vie restent très difficiles. On dort sur des
planches non couvertes. Il faut se trouver un morceau de
matelas ou de natte pour y mettre dessus avant de dormir.
Ce n’est pas facile si tu n’as pas de soutien". La vingtaine
sonnée, Mahira Florent, visage clair, est déçu. Condamné
à quatre ans d’emprisonnement ferme à la prison princi-
pale d’Edéa pour «vol de voitures», le jeune homme a ob-
tenu son transfert à la prison secondaire de Ngambe dans
l’espoir d’y retrouver de meilleures conditions de déten-
tion. Hélas, il a trouvé une cellule au toit fissuré, sans lit ni
de lumière suffisante. Une situation qui explique que la pri-
son de Ngambe n’abrite que vingt trois pensionnaires alors
que sa capacité d’accueil est de cent cinquante.
Toits troués
Comme ses codétenus, Ngando Sébastien doit aussi sup-
porter l’humidité dans sa cellule. Le soleil, comme celui qui
brille en cette matinée de mai 2012, limite les dégâts. « Les
tôles du toit sont vieilles et toutes trouées. Quand il pleut,
l’eau rentre dans la cellule. Nous profitons du peu de soleil
qui passe par la petite fenêtre pour chasser la moisissure
qui s’attaque à nos vêtements », raconte ce détenu qui
aime cuisiner pour ses compagnons.
Construite dans les années cinquante, la prison secon-
daire de Ngambe accueille les détenus adultes condamnés
à de courtes peines, en provenance des prisons d’Edéa et
de Douala. Outre le souci de décongestionner ces grands
pénitenciers, ce statut de prison secondaire permet de
pallier le manque de juridiction dans cette localité rurale.
« Ngambe ne dispose pas d’un tribunal. S’il faut fonction-
ner comme une prison normale, les transfèrements des
prévenus vers la juridiction la plus proche à Edea vont coû-
ter extrêmement cher à l’Etat », explique l’intendant prin-
cipal des prisons Mofa Godwin, régisseur de la prison de
Ngambe.
L’Etat interpellé
Le mauvais état des cellules ne l’incite donc pas à accueil-
lir plus de pensionnaires. « Il faut réfectionner les bâti-
ments vétustes. Quand il pleut, ça coule partout. Nous
avons plusieurs fois tenté de boucher les trous des tôles
mais la situation ne change pas. Nous ne pouvons pas ac-
cueillir plus de détenus dans ces conditions », prévient le
régisseur. D’autant plus que l’administration de la prison a
de la peine à assurer la prise en charge médicale et ali-
mentaire de ses pensionnaires.
Ces mauvaises conditions nuisent aussi à la capacité
des prisonniers à travailler. «Tous les jours, on dort sur les
planches. Le matin, certains détenus ne peuvent pas aller
en corvée parce que le corps fait mal. On est obligé de sup-
porter, c’est la prison », explique un prisonnier. Pour ré-
soudre ces problèmes, les détenus qui, pour la plupart, ne
reçoivent pas de visites de leurs proches, se tournent vers
l’administration qui, à son tour, lance sans cesse des ap-
pels en direction de l’Etat.
Textes non respectés
Qu’elles soient centrales, principales ou secondaires, les
prisons du Cameroun sont toutes dans un état lamenta-
ble. Une situation qui courrouce les défenseurs des droits
de l’Homme. « Le préambule de la constitution stipule que
la dignité de toute personne, y compris le détenu, doit être
respectée en toute circonstance. Il existe également des
conventions internationales ratifiées qui s’imposent à l’or-
donnancement juridique camerounais. Ces textes ne sont
pas respectés. Dans le cas spécifique de la prison de
Ngambe, on peut se rendre compte que ces minima ne
sont pas respectés parce que les détenus n’ont pas un lo-
gement décent », indique Me Ngue Bong Simon Pierre,
avocat au barreau du Cameroun.
Il conclut : « Il faut une volonté politique réelle pour as-
sainir la gestion de la chose publique c'est-à-dire s’assurer
que les crédits alloués à ces prisons pour leur fonctionne-
ment leur parviennent effectivement et qu’on tienne
compte des difficultés propres aux prisons. Il ne s’agit pas
de faire des prisons une priorité mais de leur accorder un
peu plus d’attention».
Ne serait-ce que pour respecter les recommandations
des Nations Unies qui précisent : «Les locaux de détention
et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement des
détenus pendant la nuit, doivent répondre aux exigences
de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui
concerne le cubage d'air, la surface minimum, l'éclairage,
le chauffage et la ventilation ».
Christian Locka
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
89
Pas de visites pour les parents qui trafiquent
Pris en flagrant délit d'introduction de substances
illicites ou d’objets interdits, parents ou amis d’un
détenu sont interdits de visite à la prison New Bell
de Douala.
Le mur droit de l'entrée principale de la centrale est re-
couvert de photocopies de cartes nationales d’identité. Ici
: "Suspensions de communication pour infiltration de ci-
garettes au sein de la Prison". Là, "Interdiction de com-
munication pour pratique de relations sexuelles", ou
encore pour « introduction de drogue », « de téléphones
portables ». "Les photocopies de ces cartes appartiennent
aux personnes interdites de communication avec les dé-
tenus pour avoir commis des infractions diverses", indique
François Chéota, le chef du Service de la discipline et des
activités socioculturelles et éducatives de la prison.
Les sanctions et leurs auteurs sont clairement affichés.
En revanche, aucune indication sur les objets et substances
prohibés. La fouille est le seul moyen qui permet de les
faire connaître. François Chéota balaie l’argument d’une
information à sens unique. Selon lui, le fait que les visiteurs
dissimulent toujours les mêmes objets et substances est
bien la preuve qu’ils savent que leur possession est inter-
dite dans la prison.
Tous les moyens sont bons…
Les visiteurs multiplient les stratégies pour introduire clan-
destinement tout ce qui est interdit dans l’enceinte du pé-
nitencier. "Il y’a deux semaines, les gardiens ont découvert
un téléphone portable et 5 palettes de drogues en com-
primés qu’une visiteuse avait soigneusement dissimulé
dans des semelles de tennis", témoigne Ibrahim M, un dé-
tenu qui a assisté à la scène. Surprise en pleine infraction,
la femme a pris la fuite.
Certains visiteurs se servent même de leur corps pour
arriver à leurs fins. Le 1er avril dernier, des gardiens ont
surpris une femme en train de retirer du chanvre indien de
son vagin, au beau milieu de la cour de la prison.
La tentative d’introduction d’alcool, de portables ou de
cigarettes en prison ne justifie pas une arrestation des
contrevenants. Mais les détenteurs de drogues sont très
souvent mis à la disposition des forces de l’ordre. "On
adresse une correspondance au commissaire de police,
puis on met le visiteur à sa disposition", explique François
Chéota. Ces visiteurs sont alors passibles de peines d’em-
prisonnement, la possession de drogues étant punie par la
loi.
Des suspensions de communication sont également
prises à l’encontre des personnes surprises en train de pra-
tiquer des relations sexuelles. Pour avoir été gratifié d’une
fellation, Rostand F, un détenu de 28 ans, est privé des vi-
sites de son amie. "Ma femme a été suspendue de visite
pour une durée de six mois", déclare-t-il. Pourtant, le jeune
homme nie avoir eu des relations sexuelles "On s’embras-
sait. Une gardienne de prison nous a surpris et est allée
nous dénoncer". Réagissant à ces allégations, François
Chéota déplore la mauvaise foi du détenu. "Il est passé aux
aveux et a même adressé une demande d’excuse pour sa
faute", conteste-t-il. Le détenu continue pourtant de cla-
mer son innocence. "Nous avons avoué sous la contrainte.
J’ai été copieusement battu. Ma copine a reçu des gifles",
proteste Rostand.
Des box pour communiquer
Le président de l’Association camerounaise des droits des
jeunes (ACDJ), une organisation active dans les prisons ca-
merounaises, Jean Tchouaffi condamne ces mesures de
suspension des communications. Il estime qu’elles peuvent
s’avérer fatales pour les détenus. "Les prisonniers doivent
parfois compter sur leurs proches pour recevoir des soins
de santé que la prison ne peut pas fournir. S’ils sont inter-
dits à la prison, les détenus malades pourraient succom-
ber à leurs maladies", explique le responsable de
l’association.
Pour réduire les infractions aux règles de la prison, Jean
Tchouaffi propose de renforcer la surveillance pendant les
visites. "A défaut d’accroître l’effectif des gardiens de pri-
son chargés de surveiller les visites, il faudrait aménager
des box où les détenus pourraient communiquer à tour de
rôle, sous la surveillance de 4 ou 5 gardiens", suggère-t-il.
Ce qui permettrait de respecter pleinement l’article 238 du
code de procédure pénal qui garantit aux détenus le droit
de recevoir des visites.
Anne Matho
Geôles d’Afrique
90
Prisonniers dans un camp de gendarmerie
Au Cameroun, des personnes condamnées par la jus-
tice purgent leurs peines dans des cellules du secréta-
riat d’Etat à la Défense et pas dans les prisons comme
le recommande la loi. Leurs conditions de détention
frisent l’inacceptable.
Des cellules situées dans le sous sol du camp de gendar-
merie du Secrétariat d’Etat à la Défense (Sed) à Yaoundé
font dorénavant office de prison. Des personnes réguliè-
rement condamnées par la justice y sont incarcérées de-
puis bientôt quinze ans pour les plus anciens. C’est le cas du
président du Comité de pilotage et de suivi des travaux de
construction des axes routiers Ayos Bertoua et Yaoundé
Kribi (Copisurp), Michel Thierry Atangana et de l’ancien se-
crétaire général de la présidence de la République, Titus
Edzoa. Ils y ont été rejoints au début de l’année 2006 par
Emmanuel Gérard Ondo Ndong, Giles Roger Belinga et Jo-
seph Edou les ex directeurs de la société immobilière du
Cameroun (SIC) Gilles Roger Bélinga, du Fonds d’équipe-
ment intercommunale (Feicom), et de Emmanuel Gérard
Ondo Ndong, du Crédit foncier du Cameroun (Cfc). Toutes
des personnalités incarcérées ici pour détournements de
deniers publics.
Cet internement dans un camp et non dans une prison
est une violation flagrante du code de procédure pénale
qui stipule en son article 551 que « toute personne déte-
nue en vertu d’un mandat de justice est incarcérée dans
une prison». « La prison ayant par ailleurs, en droit, une
connotation bien précise qu’on ne peut pas confondre avec
une garnison militaire », fait remarquer Maître Pierre
Eteme Eteme, avocat à Yaoundé
Enfermés 13 heures par jour
Des organisations de défense des droits de l’Homme dé-
noncent les difficiles conditions de détention de ces déte-
nus. A en croire Michel Thierry Atangana, lui et Titus Edzoa
étaient enfermés dans leurs cellules pendant 13 heures
chaque jour, soit de 20h du soir à 09h du matin à la diffé-
rence des autres détenus qui ne sont isolés que de 22
heures à 06 heures du matin. «Il a fallu le passage des mis-
sions initiées par les patrons successifs du Comité interna-
tional de la Croix Rouge (Cicr), Jakob Kellenberger et M.
Yves Daccord, pour que nos conditions de détention
s’améliorent», a précisé, à la sortie de la salle d’audience
de la Cour d’appel du Centre, Michel Thierry Atangana.
Avant ce passage des autorités du CICR les détenus
avaient multiplié sans succès des requêtes et des pétitions
pour que l’aération de leurs cellules soit améliorée. Les res-
ponsables du Sed, sollicités, se sont à chaque fois abrités
derrière le fait qu’il «s’agit de détenus d’un genre particu-
lier » avant de céder finalement. Seulement, les ouvertures
même améliorées ne respectent pas toujours les règles mi-
nima pour le traitement des détenus adoptés par les Na-
tions Unies. Selon celles-ci, les fenêtres des cellules des
détenus doivent être suffisamment grandes et aérées,
pour que le détenu puisse lire et travailler à la lumière na-
turelle sans altérer sa vue.
Pas le droit au soleil,
à la nourriture ou à la santé
Les détenus de cette « prison spéciale » se rencontrent dif-
ficilement et ne peuvent échanger entre eux. Même hors
de leurs cellules, ils sont surveillés comme du lait sur le feu
par des gendarmes. « L’aménagement horaire par les res-
ponsables de la Gendarmerie nationale est élaboré de ma-
nière à éviter tout contact», avait dénoncé Titus Edzoa en
avril 2011, au cours d’une déposition devant le tribunal.
L’ancien ministre de la Santé, Titus Edzoa, les ex direc-
teurs de la société immobilière du Cameroun (SIC) Gilles
Roger Bélinga, du Fonds d’équipement intercommunale
(Feicom), Emmanuel Gérard Ondo Ndong, du Crédit fon-
cier du Cameroun (Cfc), Joseph Edou et Michel Thierry
Atangana, président du Copisurp), se contentent une fois
dehors d’une petite superficie où ils peuvent s’exposer au
soleil. Ils n’ont droit à aucune ration alimentaire et sont
nourris par leurs familles. Aucune infirmerie n’a été amé-
nagée. Malades, les détenus du SED sont pris en charge
par leurs familles respectives. Seul Titus Edzoa avait spé-
cialement bénéficié en 2004 d’une évacuation à l’Hôpital
général de Yaoundé payée par les pouvoirs publics. Ils sont
toujours conduits au tribunal dans des véhicules de la gen-
darmerie et escortés chacun par une vingtaine d’éléments
du Groupement polyvalent de la gendarmerie. « Même pri-
vée de sa liberté, la personne humaine conserve sa dignité
d’homme et devrait comme le martèle notre Constitution,
être traitée en toute circonstance avec humanité», fulmine
Simon Pierre Eteme Eteme.
Léger Ntiga
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
91
« Une garnison militaire n’est pas une prison »
L’avocat au barreau du Cameroun et expert des
droits de l’Homme rappelle la législation régle-
mentant les prisons et les droits des prisonniers.
Comment peut-on qualifier la prison dans un
camp de gendarmerie qui est avant tout une gar-
nison militaire?
De façon générale, le régime de l’incarcération est régi
au plan juridique par deux principaux instruments, à sa-
voir, le code de procédure pénale en ses dispositions
pertinentes des articles 551 et suivants et un décret du
27 mars 1992 portant régime pénitentiaire au Came-
roun. Bien sûr, à ces textes de droit interne, il faut ajou-
ter les engagements internationaux du Cameroun, que
ce soit au plan universel ou seulement régional, qui trai-
tent de la question au titre des droits civils et politiques
du citoyen.
Aucun de ces instruments ne prévoit expressément la
détention dans une garnison militaire qui n’est pas
conçue pour accueillir le détenu dans le strict respect
de ses droits fondamentaux. D’ailleurs, l’article 551 du
code de procédure pénale se veut plus que péremp-
toire: «Toute personne détenue en vertu d’un mandat
de justice est incarcérée dans une prison», la prison
ayant par ailleurs en droit une connotation bien précise
qu’on ne peut pas confondre avec une garnison mili-
taire.
La "maison d'arrêt" dans ces conditions s'appa-
rente-t-elle à une prison à régime spécial?
Peut-on le dire? Même si le décret portant régime pé-
nitentiaire au Cameroun prévoit des «prisons spé-
ciales», il faut bien qu’on s’accorde sur le fait que de
telles institutions sont avant tout des prisons au sens
technique du terme avec la structuration qu’on leur
connaît tant au niveau de l’administration pénitentiaire
qu’à celui de la masse des détenus, si bien qu’à la lec-
ture de ce texte, rien n’autorise à penser que l’allusion
aux prisons dites spéciales renvoie à la pratique des dé-
tentions dans des garnisons militaires qui, (je l’ai dit) ne
sont pas des maisons d’arrêt au sens de la loi.
Que vous inspire le temps d'isolement qui est
passé de 23 heures au début de la détention des
prisonniers Michel Thierry Atangana et Titus
Edzoa, à 13 heures, aujourd'hui?
L’isolement est la réponse pénitentiaire du régisseur de
prison ou des autorités judiciaires, notamment le pro-
cureur de la République aux divers cas où la communi-
cation du détenu avec d’autres personnes crée des
soucis de sécurité ou de discipline. L’intéressé est alors
isolé pour une période ne pouvant excéder 10 jours re-
nouvelable une fois lorsque la mesure émane du régis-
seur, étant observé que le procureur de la République a
la latitude de prescrire une telle mesure à sa guise, à la
seule condition d’en préciser la durée.
S’agissant des prisonniers auquels vous faites allusion,
il faudrait d’une part vérifier si le principe de l’isolement
est justifié par les motifs de sécurité et de discipline et,
d’autre part, en le supposant justifié, s’assurer de ce que
sa mise en œuvre reste bien conforme au cadre juri-
dique que je viens de rappeler sommairement. Tout
écart procéderait simplement de l’illégalité et donc de
l’abus, surtout qu’il n’est pas question que sous le cou-
vert d’une telle mesure, du reste exorbitante, l’on en
vienne à soumettre le détenu à la pression de quelque
nature que ce soit au risque de s’exposer aux sanctions
pour torture.
En dépit des efforts notés dans cette mesure, on
est toujours loin des dispositions légales qui re-
tiennent l'intervalle, minuit à six heures. Quel
commentaire?
S’il y a des cas d’illégalité manifeste au regard de ce qui
vient d’être rappelé au plan normatif, il existe aussi sur-
tout des solutions juridiques et procédurales appro-
priées qu’il s’agira alors de mettre en œuvre sans plus
attendre… Toujours est il, voyez vous, que l’isolement
abusif devient une forme de détention au secret que le
Comité des droits de l’homme de l’Onu ne cesse de
sanctionner comme contraire à l’article 9 du Pacte sur
les droits civils et politiques au titre des droits des per-
sonnes détenues.
Entretien avec Me Simon Pierre Eteme Eteme:
Geôles d’Afrique
92
Quels sont les principaux droits des détenus
quelque soit le motif de leur détention?
Comme l’a dit Valéry Giscard d'Estaing, «la prison c'est
la privation de la liberté d'aller et de venir et rien d'au-
tre», ce qui veut dire qu’a minima, le détenu a des droits
dont certains sont d’ailleurs intangibles, c'est-à-dire ab-
solus, à l’instar du droit à la vie, du droit à l’intégrité
physique et morale. Ces droits que je qualifie d’essen-
tiels en induisent d’autres tels que l’interdiction de la
torture, le droit à la santé qui reste un véritable sujet de
préoccupation pour la personne détenue.
Voyez vous, même privée de sa liberté, la personne hu-
maine conserve sa dignité d’homme et devrait d’ail-
leurs, ainsi que le martèle notre Constitution, «être
traitée en toute circonstance avec humanité».
Cette exigence de traitement humain impose que le
lieu de sa détention obéisse aux conditions du droit à
un environnement sain; qu’il soit nourri car il a droit à
l’alimentation; qu’il soit soigné en cas de maladie.
A ces droits vitaux, on peut ajouter, outre le droit au ré-
confort de sa famille et, éventuellement celui de son
avocat, des droits socioculturels tel le droit au culte et
aux activités sportives et culturelles. Sauf confiscation
judiciaire, il continue d’avoir droit aux biens et à la pro-
tection de ceux-ci.
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
93
En prison, les forts exploitent les faibles
Ils bastonnent, extorquent de l’argent pour une
place à coucher ou l’accès à certaines facilités.
Dans les prisons camerounaises, des détenus im-
posent une loi d’airain. Handicapés ou pas, per-
sonne n’est épargné.
Il a le bras droit immobilisé à 45 degrés ; il boîte, en
quête permanente d’équilibre. De retour de corvée
libre, ce dimanche-là, Blériot Talla, 18 ans et incarcéré
depuis 18 mois, mange devant l’entrée de la prison cen-
trale de Bafoussam. «Je dois achever de manger mon
gâteau avant d’intégrer ma cellule. Car si je commets la
maladresse de rentrer avec, les plus forts vont me l’ar-
racher. Mon handicap ne leur inspire aucune pitié. Pour
ne pas être puni ou bastonné, je leur fais souvent de pe-
tits cadeaux », raconte Blériot, qui trouve le temps long
en prison. Encore six mois à tirer, six mois de calvaire.
La même scène est régulièrement vécue à la prison
surpeuplée de Douala où de nombreux détenus préfè-
rent consommer sur place une partie des repas amenés
par leurs parents. « Une fois dans la cellule, on est
obligé de partager avec nos protecteurs, notamment
les chefs de cellules ou les plus forts qui vous protègent
en cas d’incident. Le cas échéant, vous courez de gros
risques », fait remarquer Jean Vincent, un pensionnaire.
Il n’y a pas que la nourriture à partager avec ces caïds.
Vêtements, chaussures, et surtout argent de poche y
passent pour acheter de nombreux droits.
Droit au coucher, à la sécurité…
Les brimades commencent dès le franchissement du
portail du pénitencier et l’affectation d’une cellule. Le
nouveau pensionnaire est invité par le chef de la cellule
- un détenu baraqué, plus ancien ou condamné à de
lourdes peines - à payer des droits. Le montant n’est
pas fixé à l’avance, mais il conditionne les avantages
auxquels aura droit le nouvel arrivant. Gare à ceux qui
ne peuvent pas payer : ils n’ont pas d’espace pour dor-
mir, ou ils sont fouettés, jetés dehors ou dans des cel-
lules infectes. « Le premier jour de mon arrivée à la
prison de Bafoussam, on m’a fait passer la nuit dans les
cachots infestés de chiques et de puces parce que je
n’avais pas d’argent pour payer le droit de cellule.
C’était pénible », raconte Blériot Talla. A Douala, cette
catégorie de détenus va grossir le rang des pingouins,
constitués de détenus pauvres, abandonnés par leurs
familles, qui dorment à la belle étoile.
Il faut aussi payer pour regarder la télévision, les
films et même avoir la parole, surtout dans les grandes
prisons. Le non respect de cette clause prive le détenu
des programmes de radio et de télévision. Les détenus
pauvres sont aussi souvent fouettés ou contraints à la «
corvée caca ». Ils doivent transporter les excréments de
leurs codétenus dans des seaux pour les déverser dans
des canalisations qui les orientent à l’extérieur de la pri-
son, comme c’est le cas à Douala.
Autorités insensibles
Les bourreaux de ces détenus faibles ou démunis sont
le plus souvent connus des autorités pénitentiaires. Ils
font partie du gouvernement de la prison. Ils sont le re-
lais de l’administration auprès de leurs codétenus, veil-
lent au respect de la discipline, de la propreté en usant
de manières fortes. Du coup, cette administration
ferme les yeux sur leurs exactions ou les relativise. « Il y
a souvent des débordements et des cas de violence.
Des gardiens commis à la tâche sont là et veillent sur
les détenus. Un service de discipline s’occupe par ail-
leurs des délinquants et punit les plus récalcitrants qui
sont enfermés dans des cellules disciplinaires», pré-
tend, sous anonymat, un responsable de la prison de
Bafoussam.
Les règles minima des Nations unies pour le traite-
ment des détenus reconnaissent certes la possibilité de
confier certaines tâches à des détenus, mais proscrivent
toute atteinte à l’intégrité physique des pensionnaires
des prisons. « Les peines corporelles, la mise au cachot
obscur ainsi que toute sanction cruelle, inhumaine ou
dégradante doivent être complètement interdites
comme sanctions disciplinaires », précise son article 31.
Défenseur des droits humains à Ridev (mettre la signi-
fication de ce sigle), Ntiecheu Mama estime que les
conventions internationales ratifiées par le Cameroun
prohibent les violences dans les pénitenciers. Pour lui, il
est de la responsabilité de l’administration pénitentiaire
de veiller à la sécurité des détenus.
Guy Modeste Dzudie
et Charles Nforgang
Geôles d’Afrique
94
La vie de galère des détenus
abandonnés par leurs familles
Le budget alloué par l'Etat pour la prise en charge
des détenus est si maigre que ces derniers doivent
compter sur leurs familles pour bien manger, dor-
mir et se soigner. Du coup, les détenus abandon-
nés par leurs familles vivotent, se débrouillent ou
meurent parfois faute de soins.
Le visiteur qui traverse le portail qui sépare la zone de
fouille pour la grille en fer qui entoure les quartiers et le
terrain de sport de la prison de New-Bell se croirait dans
une foire. Des détenus, surtout des jeunes crient à rom-
pre le tympan en faisant l'aumône. Le vacarme est en-
core plus assourdissant quand on traverse cette grille
pour se retrouver sur le terrain en direction des cellules.
"Grand j'ai été abandonné ici par ma famille et n'ai
rien à manger", crient des voix différentes, "moi, je suis
malade et n'ai pas de l'argent pour me soigner, ma fa-
mille vit très loin au Nord du pays" supplie une autre
voix, "regardez moi, s'il vous plaît, je n'ai personne",
lance une autre voix qui réussit à nous arracher un re-
gard furtif. A droite, à gauche, sur notre chemin, des vê-
tements en lambeaux, des cheveux ébouriffés, des
détenus amaigris, aux dents jaunis ou atteints de gale
accompagnent nos pas.
"Ce sont pour la plupart des détenus abandonnés ici
par leurs familles qui en ont marre de leur mauvais com-
portement. Ils ne reçoivent généralement aucune visite
et doivent quémander ou travailler pour les autres dé-
tenus pour vivre", explique un intendant de prison, et
guide de circonstance. Le fonctionnaire ajoute par ail-
leurs que l'administration de la prison ne peut pas tout
faire pour les pensionnaires de cette prison, toujours
aussi nombreux.
La famille au secours du détenu, sinon…
La situation à la prison de Douala est identique à celle
des prisons de Mbanga, Edéa, Ngambe où de nom-
breux détenus abandonnés par leurs familles racolent
pour vivre. La ration pénale, constituée la plupart de
temps de maïs mélangé à du haricot ou de riz est loin
d'assurer l'équilibre du détenu. Ceux qui reçoivent ré-
gulièrement des visites la comblent de repas ramené
par leur famille ou de nourriture acheté dans les res-
taurants tenus par d'autres détenus. Sogmack Rosevelt,
condamné à 17 ans de prison ferme à la prison de
Ngambe a toute l'attention de sa famille et mange à sa
faim au point de se permettre même quelques folies.
"La famille m’a même envoyé l’argent de l’amende que
j'ai dilapidé dans la mesure où j'ai encore du temps à
passer ici… quand je serai à moins d'un an de ma libé-
ration, elle me portera sûrement de l'argent pour la
cause" se vante-t-il.
Des pensionnaires de prison qui ont réussi à se lancer
dans une activité génératrice de revenus utilisent aussi
ces derniers pour compléter leur ration et n'ont plus for-
cement besoin de la famille. "Ça fait cinq ans que je suis
ici ; beaucoup de membres de la famille qui m’aidaient
sont morts. Je fabrique des chaines, des gourmettes,
des boucles, des bracelets. Le produit de la vente me
permet alors m'acheter du savon et de quoi manger
pour compléter la minable ration pénale", explique
Nyobe Billong Eric, un pensionnaire de la prison de
Edéa.
La démission de l'Etat
L'assistance de la famille est tout aussi importante
chaque fois que le détenu est malade. Les différentes
infirmeries de la prison ne disposant que des traite-
ments pour des cas mineures. Tout traitement nécessi-
tant des transferts dans des hôpitaux spécialisés ou des
médicaments absents de la pharmacie de la prison sont
supportés par le détenu ou sa famille. Du coup, ceux
abandonnés meurent faute de soins ou sont aidés par
les missionnaires et autres bonnes volontés qui visitent
les prisons. Une situation qui ne laisse indifférente des
administrateurs de prison. "Si on peut améliorer les
conditions de vie des détenus notamment la ration, ça
sera une bonne chose. Nous avons besoin de moulins à
écraser le maïs. Il ne faut pas que les détenus mangent
la même chose presque chaque jour. Quand on a
quelque chose comme le moulin, on peut toujours amé-
liorer la ration pénale", implore Mofa Godwin, le régis-
seur de la prison secondaire de Ngambe.
La galère des détenus abandonnés est la consé-
quence du budget minable qu'alloue l'Etat pour la prise
en charge des détenus. L'avocat Ngue Bong Simon
Pierre, attribue cette prise en charge au rabais au non
respect par l’Etat des standards internationaux dont la
convention de Genève. "Celle-ci recommande que tout
détenu doit recevoir de l'administration aux heures
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
95
usuelles une alimentation de bonne qualité, bien pré-
parée et servie, ayant une valeur nutritive suffisant au
maintien de sa santé et de ses forces" Tout comme les
règles minima pour le traitement des détenus des Na-
tions unies qui stipule que "Pour les malades qui ont be-
soin de soins spéciaux, il faut prévoir le transfert vers
des établissements pénitentiaires spécialisés ou vers
des hôpitaux civils" au frais de l'Etat.
Des manquements que l’homme de loi comprend.
"Dans le contexte général d’un pays pauvre, on ne peut
pas s’attendre à ce qu’un secteur comme la prison qui
n’est pas prioritaire soit au niveau des standards inter-
nationaux lorsque que ceux qui sont prioritaires comme
l’éducation, la santé, les routes, l’agriculture ne sont pas
déjà au niveau de ces standards. Donc, la corruption ne
nous aide pas non plus parce que si la gouvernance était
meilleure, les crédits qui sont affectés pour la gestion
des prisons pourraient permettre de se rapprocher des
minima internationaux ; maintenant, pour un pays pau-
vre avec la corruption, c’est extrêmement compliqué",
conclut Me Ngue Bong.
Christian Locka
Geôles d’Afrique
96
Surpopulation et tortures dans les prisons du Cameroun
Les descentes dans les prisons de Douala,
Ngaoundéré et Bamenda, sous l’égide du projet «
Dignité en détention », ont mis en lumière les
tares du système carcéral camerounais : surpopu-
lation, recours à l’enchaînement, pratique de la
torture… Plus de 1 200 détenus « vulnérables » ont
été recensés par « Avocats sans frontières France
au Cameroun ».
Faute d’avoir pu s’acquitter d’une amende de 33700 Fcfa
fixée par le juge du Tribunal de grande instance du
Wouri, Valentin Bilaï, un détenu de 27 ans, a écopé
d’une contrainte par corps. Autrement dit, condamné
à 24 mois d’emprisonnement en juin 2011 pour viol, il a
finalement purgé 6 mois de détention en plus. “Mon
père n’est plus venu me rendre visite depuis mars 2011.
Où aurais-je pu trouver cet argent ?”, s’interroge-t-il.
Vêtu d’une chemise qui laisse entrevoir une peau re-
couverte de gale, le jeune homme n’a même pas de
quoi acheter une pommade pour se soigner.
Comme Valentin, plus de 1 200 détenus dits « vulné-
rables », ont été identifiés par Avocats sans frontières
France au Cameroun, au cours de visites effectuées
dans des prisons camerounaises. Ce sont des femmes,
des enfants, des indigents, des personnes du troisième
âge ou des malades. Ces descentes en milieu carcéral
s’inscrivent dans le cadre du projet « Dignité en déten-
tion », mis en œuvre en collaboration avec Avocats sans
frontières Cameroun et le barreau du Cameroun, grâce
à l’appui financier de l’Union européenne. Il a été lancé
en novembre 2011 lors d’une visite à la prison centrale
de Douala. Les prisons de Ngaoundéré et Bamenda ont
également été visitées. «Dignité en détention », qui
met l’accent sur la formation des acteurs du système
judiciaire et l’assistance judiciaire, a pour objectif prin-
cipal de faire respecter les droits fondamentaux des
personnes privées de liberté.
Trop de prévenus en prison
Le but de ces visites est de toucher du doigt les condi-
tions de détention pour ensuite faire des recomman-
dations au gouvernement. Cela a permis de relever les
abus de la contrainte par corps : plus de 450 détenus
restent en prison à Douala, Ngaoundéré et Bamenda.
“C’est inadmissible qu’on demande aux gens qui pur-
gent leur peine en détention de payer 20.000 à 30.000
Fcfa d’amende alors qu’ils n’ont pas d’argent, faute de
pratiquer une activité génératrice de revenus”, dénonce
Prosper Olomo, coordonnateur du projet au Cameroun.
“C’est l’Etat qui est perdant parce qu’il doit continuer à
loger, nourrir et soigner des personnes qui auraient dû
être libérées”, poursuit-il, recommandant au gouver-
nement camerounais d’instituer les travaux d’intérêt
général pour permettre aux détenus de travailler hors
de la prison afin de régler leurs amendes.
Autres problèmes mis en avant par Asf France : le
nombre très élevé des prévenus en prison. Ils sont deux
à trois fois plus nombreux que les condamnés dans les
prisons camerounaises. A Douala, 2 200 des 3.000 dé-
tenus sont en détention préventive. Ils sont 300 sur 450
à Bamenda et 500 sur 800 à Ngaoundéré. Asf met en
cause le recours systématique à l’emprisonnement.
“Les gens sont envoyés en prison quand bien même ils
présentent des garanties comme par exemple, un em-
ploi ou un domicile”, dénonce Prosper Olomo.
Le droit minimum au logement n’est pas respecté.
A Douala, près de 500 détenus dorment dans la cour.
Ceux qui couchent dans les cellules ne sont pas mieux
lotis, le taux de surpeuplement dans certains dortoirs
étant de 300 %. Conséquence, “ des gens dorment en-
tassés comme des moutons, parce qu’une cellule, pré-
vue pour 50 personnes, en abrite 150”, affirme le
coordonnateur du projet.
Des prisonniers enchaînés
La situation est bien plus grave à la prison centrale de
Bamenda où un détenu sur neuf est enchaîné pour
cause d’indiscipline supposée. Certains prisonniers doi-
vent mettre des chaussettes et des chiffons pour atté-
nuer la douleur provoquée par les menottes et les fers.
Une violation au droit des prisonniers que dénonce
Prosper Olomo. “L’enchaînement est proscrit », rap-
pelle-t-il, suggérant d’utiliser, en guise de punition, l’en-
fermement dans les cellules d’isolement ou la
suspension des visites pendant un temps déterminé.
Une démente, qui cohabite avec les détenus, subit le
même sort, alors qu’elle aurait dû être internée dans un
centre hospitalier approprié.
Autre anomalie grave : des centaines de détenus res-
tent enfermés plusieurs mois après leur libération parce
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
97
que la décision de justice ne leur est pas parvenue.
“Nous avons transmis les listes des détenus concernés
aux présidents des tribunaux afin qu’ils délivrent ces do-
cuments ”, expliquent le coordonnateur du projet.
Enfin, les dispositions de la loi sur les avocats com-
mis d’office ne sont pas respectées, donnant lieu à de
nombreux abus au cours de l’enquête préliminaire. “
Faute de conseil pour veiller sur leurs droits, les gens si-
gnent le procès verbal alors qu’ils ne savent ni lire, ni
écrire. Pourtant, l’officier de police judiciaire (Opj) y ré-
dige parfois des déclarations autres que celles tenues
par le gardé à vue. Des notes qui lui seront par la suite
préjudiciables pendant les audiences de jugement”, dé-
nonce Prosper Olomo. Plus grave encore, les Opj n’hé-
sitent pas à pratiquer la torture pour arracher des
aveux. “ Soupçonnée de vol de téléphone portable, une
détenue de la prison de New Bell a été bastonnée. Les
coups de machettes sur la plante des pieds est aussi une
pratique courante dans les prisons des grandes villes”,
conclut le coordonnateur du projet.
Anne Matho
Geôles d’Afrique
98
Un prisonnier se pend avec ses chaînes
Un prisonnier s’est pendu dans sa cellule de la gen-
darmerie de Bazou, près de Bangangté. Il était en-
chaîné. Ce qui est contraire aux normes
internationales, mais trop souvent courant dans
les prisons camerounaises.
Frédéric Kouengoua a été retrouvé mort, le 21 juin der-
nier, suspendu à une chaîne, les deux mains serrées par
des menottes, la tête penchée vers l’arrière, dans une
cellule de la brigade de gendarmerie de Bazou. Sur le
mur de la cellule, il avait écrit : "Kouengoua Daly est
mort. Le lion est mort. Marie-Louise, vous avez tué le
lion, vous regretterez". La gendarmerie a tout de suite
validé la thèse d’un suicide.
La quarantaine passée et célibataire, Fréderic
Kouengoua a été arrêté le dimanche 19 juin 2011 à Ba-
foussam au moment où Il s’apprêtait à quitter cette
ville. Deux jours auparavant, à Bakong, il avait tenté de
tuer à coups de fusil de chasse Marie Claire Tatmi, 43
ans et sœur jumelle de sa concubine. Sa victime se
trouve toujours sous soins intensifs à l’hôpital protes-
tant de Bangoua.
« Un détenu dangereux »
Transféré dans une cellule de la brigade de gendarme-
rie de Bazou en attente d’être présenté au procureur, le
suspect a été menotté des deux mains et enchaîné
avant d’être jeté en cellule. Un traitement que ses geô-
liers justifient par sa qualité de détenu dangereux eu
égard aux faits qui lui sont reprochés. Seul dans sa cel-
lule, Frédéric Kouengoua aurait réussi à délier ses
chaînes et à s’en servir pour se pendre. "La chaîne qui
avait bien serré son cou était accrochée à la partie su-
périeure du cadre de la porte des toilettes de la cellule",
raconte un témoin arrivé tôt sur le lieu du drame.
Une question de droit se pose concernant les condi-
tions de détention du prisonnier. L’usage des instru-
ments de contrainte tels que menottes, chaînes, fers,
camisoles de force pour sanctionner les détenus est in-
terdit par un texte adopté par les Nations unies en
1955. "Les chaînes et les fers ne doivent pas être utilisés
en tant que moyens de contrainte", recommande entre
autres ce texte.
Les instruments de contrainte ne sont par ailleurs
autorisés qu’en cas de prévention d’une évasion pen-
dant le transfèrement et ceux-ci doivent être immédia-
tement enlevés dès que le détenu comparaît devant
une autorité judiciaire ou administrative. Le détenu
peut aussi subir ce châtiment pour des raisons médi-
cales sur indication du médecin ou encore "Sur ordre du
directeur, si les autres moyens de maîtrise d’un détenu
ont échoué, afin de l'empêcher de porter préjudice à lui-
même ou à autrui ou de causer des dégâts; dans ce cas
le directeur doit consulter d'urgence le médecin et faire
rapport à l'autorité administrative supérieure".
« Atteinte au droit international »
Autant de dispositions qui n’ont pas été respectées à
Bazou comme d’ailleurs dans de nombreux centres de
détention du Cameroun, où les détenus sont menottés,
enchaînés, psychologiquement torturés. Le 10 juin, Luc
Macaire Ebe, détenu à la prison de Douala, a profité
d’une permission des autorités de son pénitencier pour
aller se pendre dans un chantier abandonné.
Evoquant le cas de Frédéric Kouengoua, Charlie Tchi-
kanda, le président de la ligue des Droits de l’Homme
met en cause les conditions de garde à vue."Ce qui vient
de se passer à la brigade de gendarmerie de Bazou n’est
que la conséquence des mauvaises conditions de dé-
tention observée dans la majorité des cellules des pri-
sons, commissariats et gendarmerie de la région de
l’Ouest. Les gardés à vue ou les détenus sont souvent
l’objet d’injures et de menaces proférées par des gen-
darmes et policiers pour qui la présomption d’inno-
cence n’a aucun sens", dénonce-t-il. "Le fait que M.
Kouengoua ait été enchaîné constitue une grave at-
teinte aux conventions de Genève sur les conditions de
détention. En plus, le manque de vigilance des gen-
darmes de Bazou quant à la sécurité et au droit à la vie
des gardés à vue, même s’ils sont suspectés d’avoir
commis un crime, est criant", enchaîne-t-il.
Une accusation qui est immédiatement rejeté : "M.
Kouenga était détenu dans de bonnes conditions. Au
moment de sa pendaison, nous étions encore dans les
délais légaux de garde à vue. On lui donnait tout ce dont
il avait besoin. Il prenait ses repas normalement. Lui
seul sait ce qu’il a fait", oppose l’adjoint au comman-
dant de brigade de Bazou.
Guy Modeste Dzudie
et Charles Nforgang
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
99
Peurs et mauvaises odeurs
pour les riverains de la prison de Yaoundé
Les familles vivent au quotidien dans l'angoisse
d'une éventuelle évasion et supportent les effluves
nauséabonds qui sortent des égouts de la prison
centrale de Yaoundé.
A quelques pas des grands murs jaunâtres de la prison,
l'école primaire de Kondengui vit dans l'angoisse.
Elèves et enseignants craignent des évasions. "Il y a
sept ans, des gardiens de prison ont ouvert le feu sur
des évadés et les ont abattus dans la cour de l'école",
témoigne Suzanne, une maîtresse. "Nous avons gardé
les élèves dans les salles de classe, renchérit sa collègue
Evelyne. C'était soudain. Les élèves criaient. Tout le
monde avait peur…Les corps étaient là dans la cour bai-
gnant dans leur sang. Un drame pour les enfants et pour
nous les maitresses".
L’école publique de Kondengui a été reconstruite par
la coopération japonaise et est désormais sécurisée par
une longue clôture en dur. Le personnel enseignant
n’est pas pour autant rassuré. "Au moindre bruit dans
la prison, nous maintenons les élèves dans les salles.
S’ils sont en recréation, nous les faisons rentrer parce
qu’ici, on ne sait jamais ce qui peut advenir", explique
Evelyne.
La méfiance règne
Quand il sonne chez un voisin de la prison, le visiteur
est accueilli par un regard soupçonneux. Il doit sonner à
nouveau avant d'entendre une voix grave qui le soumet
à un véritable interrogatoire à travers l'interphone :
"C’est qui ? Que voulez-vous ?" A peine s’est-on pré-
senté que d’autres questions suivent : "C’est pour
quelles raisons? Avez-vous une carte d’identité? Bien
vouloir la tenir en évidence, Monsieur.", prévient Abba
Aboubakar, président d’un parti politique et hôte de cir-
constance en ouvrant son portail. Il s’excuse et justifie
sa méfiance : "Tout le monde a peur ici. Quand vous
êtes voisin de la prison, vous êtes des prisonniers !
Quand un prisonnier s’évade, il veut se cacher chez
vous. On n'est jamais sûr surtout quand on n'attend per-
sonne" Abba Aboubakar poursuit : "Quand il y a du bruit
à l’intérieur de la prison, on a peur. J’habite ici depuis
trois ans et j'ai peur au quotidien, surtout pour les en-
fants".
Crainte des balles perdues
Face à l'entrée de la prison, on aperçoit sur les trot-
toirs des véhicules en panne et des mécaniciens à l’œu-
vre. Derrière un garage, une case d’habitation. Clara, 22
ans, étudiante à l’Université de Yaoundé, nous y reçoit
en l’absence de ses parents. "Les évasions sont redou-
tables pour les voisins de la prison", affirme-t-elle :
"Quand il y a des coups de feu, chacun se terre dans sa
maison, c’est la peur permanente avec des enfants de
l’école qui crient", fait-elle remarquer. "Un coup de feu,
ça retentit très fort. Même si on s’enferme, on n’est pas
à l’abri. Certains ont de mauvaises pensées, ils ont peur
de tout comme des balles perdus. C’est parfois des dé-
tonations qui durent…", complète Abba Aboubacar.
Au quartier Biteng, à environ trois kilomètres de la
prison de Kondengui, Mme Manga s’estime toujours en
danger. "Les gardiens de prison ont traversé cette cour
à la recherche d’un évadé. On a fui parce qu’il y avait
des coups de feu. Finalement, ce prisonnier a été arrêté
plus tard dans un champ de manioc", raconte-t-elle.
Mauvaises odeurs
Derrière la prison, des égouts dégagent une odeur
pestilentielle au-delà de la route située en contrebas.
Les passants retiennent leur souffle en se couvrant le
nez et la bouche d'un mouchoir. "La nuit, les odeurs re-
montent et s'infiltrent partout, portées par le vent", ex-
plique Abba Aboubacar. Selon Line Batongue, il s’agit
des déjections des prisonniers. "Nous habitons ici juste
derrière la prison, dont les tuyaux dégagent des excré-
ments. Ils se déversent parfois sur la chaussée, comme
vous le voyez. Il arrive que les eaux remontent avec les
excréments et les asticots… Des odeurs envahissent
nos domiciles", précise-t-elle.
L'avenue devant la prison est aussi l'otage des en-
trées et sorties des camions de prisonniers. A chaque
transfert, un cordon de sécurité y est formé par des gar-
diens de prison armés. Un calvaire pour les automobi-
listes, contraints de le contourner par la vaste cour
poussiéreuse, devant la prison.
François Xavier Eya
Geôles d’Afrique
100
Trafic d’armes en tous genres à la prison de Douala
Pistolets, couteaux, simples lames. Le trafic
d’armes est courant dans les prisons camerou-
naises.
Condamné pour meurtre et détenu à la prison de New-
Bell à Douala, Gaspard (un prénom d’emprunt) connaît
par cœur les différents moyens de faire entrer des
armes dans la prison de Douala. «Le fait n’est pas cou-
rant tous les jours, mais j’ai déjà vu des armes circuler
dans la grande cour pendant les heures de récréation.
Un jour, un détenu a caché une arme à feu dans son vê-
tement, en ma présence. Puis il a traversé la cour pour
la remettre à un autre détenu. Ce jour-là, les prisonniers
faisaient des signes (de connivence) que je ne compre-
nais pas », se souvient-il.
« Quand j’étais en service à la prison de Kondengui
à Yaoundé, j’ai attrapé, lors de la fouille, un pasteur qui
tentait d’entrer en prison avec une arme à feu cachée
dans sa bible. Les détenus ont bien des méthodes pour
introduire des armes dans les prisons », confirme un
gardien de prison aujourd’hui en service à la prison de
New-Bell à Douala.
Dans le riz, le savon…
L’avocat Jean Paul Ntieche connaît, lui aussi, les astuces
utilisées pour introduire des armes dans les prisons.
Selon lui, les visiteurs des prisonniers les font souvent
entrer en pièces détachées. Elles sont ensuite remon-
tées, dans la prison, par leurs destinataires. « Pendant
les contrôles, les gardiens se contentent de la surface
de l’assiette et du goût, or il y a certaines nourritures
comme le riz et le couscous dans lesquels on peut dis-
simuler une arme en pièces détachées. Les bandits à
qui elles sont destinées peuvent alors les récupérer et
remonter l’arme», précise-t-il. Il ajoute : « Les femmes
dissimulent souvent des pièces détachées dans leur
soutien-gorge. Le gardien qui les passe au contrôle ne
s’aperçoit de rien. »
Quant aux plus futés des prisonniers, ils trompent la
vigilance des gardiens lors de leur retour de corvée.
Selon Gaspard, ils se recrutent souvent parmi les déte-
nus qui entretiennent de bonnes relations avec des gar-
diens de prison ou qui purgent les derniers mois de leur
peine. « Ils ont la possibilité d’aller et venir et profitent
de cette facilité pour faire passer des objets interdits.
Les prisonniers les plus dangereux se servent alors d’eux
pour faire entrer les armes dans la prison » explique-t-
il. Il se souvient par ailleurs, tout en minimisant le fait,
de l’un de ses amis qui avait réussi à faire rentrer facile-
ment une lame dans le pénitencier. « Il l’avait dissimu-
lée dans un morceau de savon et, une fois à l’intérieur,
l’avait extraite. C’est comme cela que les couteaux et
autres objets tranchants sont introduits en prison », té-
moigne Gaspard.
Régisseur de la prison de New-Bell à Douala, Dieu-
donné Engonga Mintsang est conscient du danger de
ce trafic. « Que ce soit le personnel ou les détenus, nous
courons tous un grand risque d’être agressés par un pri-
sonnier en possession d’une arme », regrette-t-il.
Parfois, la complicité de gardiens
Maxime Bissay, coordinateur pour le Littoral de l’Ac-
tion des Chrétiens pour l'Abolition de la torture (ACAT),
accuse de front. « A la prison de New-Bell, où je vais
souvent, tout détenu, personne ou bagage est minu-
tieusement fouillé. Pour moi, il est évident que les
armes qui circulent au sein de nos pénitenciers, y sont
introduites avec la complicité des gardiens de prison. »
Des accusations que ne récuse pas le régisseur de la
prison de New-Bell qui reconnaît, qu’outre des visiteurs,
le personnel pénitentiaire participe souvent au trafic
des armes dans les prisons, au mépris de la loi.
Ce trafic sert notamment à planifier et exécuter des
évasions à l’aide d’armes blanches qui permettent de
percer les murs, couper les fils de barbelés, ou à l’aide
d’armes à feu pour contraindre les gardiens. Ceux-ci ne
peuvent, en effet, utiliser leurs armes qu’au niveau des
miradors et pendant les escortes des détenus vers les
juridictions, mais jamais à l’intérieur de la prison par
crainte de se les voir arracher.
Autres conséquences désastreuses : des bagarres à
main armée sont souvent signalées dans les prisons lo-
cales.
Malgré les fouilles et les sanctions
L’article 17 du décret de 1992 portant régime péniten-
tiaire au Cameroun recommande pourtant une fouille
minutieuse des détenus avant leur incarcération. « Il ne
leur est laissé ni bijou, ni argent, ni valeur quelconque,
ni instrument dangereux… . », précise la loi. Une re-
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
101
commandation appliquée, semble-t-il, à la lettre par les
établissements pénitentiaires du pays, sans pour autant
empêcher la présence des armes blanches ou des fusils
dans les prisons.
Tout détenu pris avec une arme dans la prison est
immédiatement isolé des autres. «Nous appliquons, par
la suite, à son encontre les textes en vigueur qui pré-
voient une batterie de sanctions pouvant aller jusqu’au
prolongement de sa peine », prévient Dieudonné En-
gonga Mintsang.
La sanction est encore plus sévère pour le personnel
de l’administration pénitentiaire complice de l’intro-
duction d’armes dans une prison. « C’est une faute très
lourde qui donne lieu à une procédure judiciaire », in-
siste le régisseur. La possession par un gardien de pri-
son d’une munition dont il ne peut justifier la
provenance l’expose à une procédure judiciaire.
Des fouilles périodiques ou spontanées sont souvent
opérées dans les postes des gardiens et les cellules. «
C’est une pratique réglementaire qui permet de dissua-
der ceux qui nourrissent des velléités d’infiltrer des ob-
jets prohibés. Nous fouillons non seulement les cellules,
le matériel de travail, les mandats des prisonniers, les
sacs, tout ce que la prison peut contenir comme secteur
caché».
Hugo Tatchuam
et Charles Nforgang
Geôles d’Afrique
102
Elysée, une voix qui compte à la cellule n° 13
Avec autorité, Elysée Ayangma encourage ses co-
détenus à vivre dans un environnement propre et
paisible. Le chef de la cellule n°13, à la prison de
New Bell à Douala, y trouve aussi son intérêt.
Agé 33 ans, le jeune homme est fier de sa chemise
blanche impeccable. Elysée Ayangma se démarque des
autres détenus assis près de lui, vêtus de guenilles ou
de vêtements sales. Elysée montre l’exemple, l’une de
ses tâches étant de veiller à l’hygiène de cette cellule 13
où il commande 112 détenus. Chaque matin, il s’assure
que la geôle est nettoyée, que la literie est propre et
bien rangée, que les détenus se lavent au moins une
fois par jour.
Sauvegarder le calme
Son travail ne s’arrête pas là. Il veille aussi au maintien
de l’ordre. Une main-courante lui permet de dresser des
rapports journaliers de ce qui se passe dans sa cellule.
Indisciplines, vols, bagarres : il note tout et fait son rap-
port à l’administration pénitentiaire, « dans le but de ré-
gler les problèmes ».
« Grâce à mon autorité, les bagarres sont devenues
rares au sein de la cellule 13. Je fais tout pour sauvegar-
der le calme», assure Elysée
Les détenus le sollicitent autant que l’administra-
tion. Il peut intervenir pour faire soigner rapidement les
malades à l’infirmerie. En cas d’épidémies, Elysée et les
autres chefs de cellules adressent des demandes de
soutien aux associations caritatives qui travaillent en
milieu carcéral. Elles font don de matériel (eau de javel,
crésyl …) pour désinfecter les cellules et éviter les
contaminations.
Autre tâche et non des moindres, le recensement
des prisonniers qui ont purgé leur peine mais ne sont
pas encore libérés. Le jeune chef adresse alors des cor-
respondances au procureur de la République pour si-
gnaler ces abus. « Grâce à mes interventions plus de 20
détenus ont été libérés dans la cellule 13 depuis 2010 »,
se félicite-t-il.
Son autorité est parfois contestée par certains pri-
sonniers. « Je les interpelle. Après deux ou trois avertis-
sements, s’ils n’écoutent pas, j’avise l’administration
pénitentiaire, car je ne peux pas les contraindre à
obéir», explique-t-il.
Ce travail de chef de cellule n’est pas rémunéré. « Ce
sont les visites de mes proches qui me permettent de
vivre décemment. Je ne quémande pas comme le font
les détenus indigents », assure Elysée Au contraire,
quand un visiteur lui donne des pièces de monnaie, il
les distribue aussitôt à ses codétenus. «Ce sont des pin-
gouins (indigents dans le jargon de la prison). Ils ont
plus que moi besoin de cet argent», précise-t-il, sourire
en coin. «Ai-je l’air d’un pauvre? », se vante-t-il, en pal-
pant ses vêtements blancs et propres. « Mon train de
vie est resté le même en dépit de mon incarcération »,
assure-t-il.
Des gros sous aussi
Avant tout, Elysée aime son titre. « L’avantage, nous
dit le jeune homme, c’est que je ne manque jamais de
compagnie. Ça fait du bien de savoir que même dans
un milieu comme celui-ci, il ya des gens qui comptent
sur nous. » Malgré sa fonction de chef de cellule, tout
n’est pas rose pour Elysée. Certains prisonniers le dé-
testent. «Des commérages circulent sur mon compte.
Des détenus sont jaloux de moi». Ceux qui n’approu-
vent pas ses décisions le prennent souvent à partie. «Tu
essaies de ramener quelqu’un à l’ordre, il n’est pas
content et te lance des injures», se plaint le jeune chef,
qui attribue sa position à sa bonne moralité. Une allé-
gation que réfute un responsable de l’administration
pénitentiaire. «Elysée Ayangma est en prison pour une
affaire de vol à main armée. Il a même refusé de se pré-
senter au tribunal militaire la dernière fois qu’il y a été
convoqué», précise le fonctionnaire.
Selon Léon D, ex-détenu à la prison de New Bell, les
chefs de cellule sont tous des nantis. Pour avoir le droit
de dormir sur des matelas, les prisonniers sont
contraints de leur verser des sommes d’argent variant
de 15 000Fcfa à 55 000Fcfa. « C’est une grosse affaire
qui rapporte beaucoup d’argent. Certains investissent
cet argent dans des activités génératrices de revenus
au sein de la prison, et parfois dehors », témoigne Léon,
qui dénonce en outre le pouvoir de contrainte de ces
chefs. Ils peuvent ordonner l’enfermement des détenus
désobéissants dans des cachots situés à l’intérieur des
cellules ou les faire tabasser. Leurs pouvoirs sont heu-
reusement limités. Pas question par exemple de priver
un détenu de nourriture.
Anne Matho
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
103
Dur, dur, d'être un gardien de prison
Les fonctionnaires de l’administration péniten-
tiaire sont heureux d’être rattachés au ministère
de la Justice depuis 2005. Mais malgré quelques
améliorations, leurs conditions de travail restent
pénibles.
Ce vendredi matin, une quinzaine de gardiens vont et
viennent sur un rayon de dix mètres carrés devant la pri-
son de New Bell. Ils discutent en observant les passants.
Ils ont derrière eux une nuit sans sommeil.
«J'ai pris le service à mon poste, hier à 17h. Je ne vais
en repartir qu’à la même heure ce jour, c'est-à-dire à 17h
encore", confie Paul. Il travaille vingt quatre heures
d'affilée avant de prendre un repos équivalent. C’est le
même régime pour les 215 gardiens de New Bell qui ont
la charge de surveiller 2 600 pensionnaires au moins,
et, souvent un millier de plus.
Plus d’effectifs
Nono, le délégué régional de l'administration péni-
tentiaire pour la région du Littoral à Douala apprécie les
efforts consentis depuis bientôt dix ans par les pouvoirs
publics. Depuis le rattachement de l’administration pé-
nitentiaire au ministère de la Justice en 2005, l’effectif
national des gardiens de prison a été renforcé de 1 500
nouvelles recrues, tous grades confondus, permettant
de réduire le temps de vigilance des troupes. «Elles sont
venues combler le vide laissé dans la période 2000 –
2005 où il n’y a pas eu de recrutement», se réjouit-il.
Dans le chapitre améliorations, «les gardiens de pri-
son bénéficient d’une dotation d’uniforme chaque
année notamment, à l’occasion du défilé du 20 mai»,
explique encore Nono. Des propos confirmés, mais
avec réserve, par un surveillant. «Je reçois de temps à
autres, soit une paire de bottes, soit un pantalon ou un
ceinturon. Mais jamais un kit complet d’uniforme», dé-
nonce-t-il.
Certaines prisons ont par ailleurs été dotées de vé-
hicules mieux adaptés pour le transfèrement des déte-
nus de la prison vers les différentes juridictions. «Avant,
les gardiens conduisaient les détenus au tribunal à pied,
ou devaient emprunter les voitures de particuliers.
Toute chose qui favorisait les évasions», explique le dé-
légué régional.
Mais plus de détenus
Cependant, ces mesures sont loin d'avoir diminué la pé-
nibilité du travail des gardiens. «Les gens peuvent pen-
ser que nous nous reposons quand ils ne nous voient
pas en train de faire la ronde au mirador ou autour de la
clôture. Mais nous sommes toujours sur nos gardes,
prêts à intervenir à tout moment lorsqu’un problème
survient», fait remarquer Paul.
Selon lui, son travail est encore plus éreintant, à
cause de la surpopulation carcérale. «Les détenus flâ-
nent dans la cour parce qu’ils n’ont pas de cellules pour
dormir. Comme on ne peut pas leur interdire d’y rester,
on fait face, chaque jour, à des tentatives d’évasion»,
explique t-il. Conséquence, les responsables de la pri-
son ont décidé d’affecter une équipe à la surveillance
des clôtures, pour mater les velléités des prisonniers de
se faire la belle. Une contrainte de plus pour les gar-
diens.
Surtout pour les hommes, les gardiennes étant dis-
pensées de surveillance dans les miradors ou autour des
clôtures à partir de 23 heures jusqu’à 5 heures. «C’est
une décision de l’administration à cause de la vulnéra-
bilité des femmes qui sont peu enclines à tirer pour em-
pêcher les tentatives d’évasion», justifie un geôlier.
Et les hausses de salaires ?
Le salaire des fonctionnaires de l’administration péni-
tentiaire a aussi été revu à la hausse par un décret pré-
sidentiel du 29 novembre 2010. Un gardien de prison
pourra percevoir plus de 110.000 Fcfa par mois en fonc-
tion de son ancienneté, bien plus que les 90 000 Fcfa
d'aujourd'hui.
« Certaines dispositions du décret, notamment les
sanctions infligées aux gardiens pour fautes, commen-
cent à être appliquées.», note un surveillant. Quatre de
ses collègues sont écroués, depuis bientôt un mois à la
prison de Yaoundé, pour avoir manqué de vigilance pen-
dant l'escorte du détenu Abah Abah, l'ancien ministre
des Finances, qui aurait tenté de s'évader. Une peine qui
a suscité le mécontentement de toute la profession.
D’autant plus que les revalorisations salariales promises
ne sont toujours pas versées, elles.
Anne Matho
Geôles d’Afrique
104
Enfin ! Des camions aménagés
pour le transfert des prisonniers
Autrefois transportés dans des camions inadap-
tés, les détenus de la prison de New-Bell bénéfi-
cient désormais de deux camions cellulaires
appropriés. Ce qui n’est pas le cas pour les autres
prisons du pays.
Tôt ce mercredi à la prison centrale de Douala, un ca-
mion de couleur verte traverse le portail d’entrée de la
prison et s’immobilise. Sa cabine arrière conçue en
métal avec des trous d’aérations sur tout le pourtour a
l’aspect d’une cellule. « C’est l’un des deux camions «
cellulaires » à nous offerts par le Pacdet, un projet fi-
nancé par l’Union Européenne pour le transfèrement
des détenus de la prison vers les différentes juridictions
de la ville », fait remarquer un gardien de prison. Munis
des mandats d'extraction délivrés par des juridictions
de la ville, les gardiens entament l’appel des détenus
qui ont été au préalable mis en condition par une son-
nerie.
A la lecture de son nom, chaque détenu se présente,
est enregistré et embarqué dans le camion, qui peut ac-
cueillir 50 personnes. Il prend alors la route du tribunal
militaire, de première instance ou de grande instance,
où il dépose les détenus concernés, puis retourne à la
prison pour en récupérer d’autres.
Les pensionnaires de la prison ne sont pas séparés
lors des transfèrements. Les grands braqueurs sont
ainsi mélangés aux détenus de droit commun ou encore
aux femmes et aux mineurs. « Pour l'instant, tous les
détenus prennent le même camion. Il n'y a pas de véhi-
cule réservé aux femmes, étant donné qu'il y a une forte
concentration d'hommes. On ne peut pas affecter un
véhicule spécial pour les femmes ou les enfants; mais,
on essaie de les canaliser », justifie Dieudonné Engonga
Mintsang, régisseur de la prison de Douala.
Des gardiens de prison veillent sur la sécurité des dé-
tenus les plus fragiles pendant le trajet à l’aller comme
au retour. Une initiative qui, selon le code de procédure
pénale camerounais, revient de droit à la police. « Mais,
sur le terrain, la police étant défaillante, les gardiens de
prison sont obligés de faire ce travail », regrette Me
Ashu Agbor, avocat au barreau du Cameroun.
Plus de traitements de faveur
Certains prisonniers, mécontents des multiples renvois
de leur affaire chaque fois qu’ils se présentent devant
des juges, refusent parfois de monter dans les véhicules
« C'est aussi une réalité du milieu carcéral », fait remar-
quer le régisseur de la prison de Douala. Il a par ailleurs
suspendu tous les privilèges autrefois accordés aux dé-
tenus nantis qui avaient le loisir de rallier les tribunaux
à bord de leurs propres véhicules. « Le principe, c'est
que les détenus, quel que soit leur statut social, em-
pruntent les camions de la prison », précise Dieudonné
Engonga Mintsang.
L’usage des camions cellulaires permet ainsi non
seulement de limiter les évasions, mais aussi de proté-
ger les personnes privées de liberté contre les attaques
du public. En effet, les règles minima pour le traitement
des détenus recommandent leur protection totale à
tous les niveaux de la chaîne de détention. « Lorsque
les prisonniers sont amenés à l'établissement ou en
sont extraits, ils doivent être exposés aussi peu que pos-
sible à la vue du public, et des dispositions doivent être
prises pour les protéger des insultes, de la curiosité du
public et de toute espèce de publicité », précise le do-
cument édicté par les Nations-Unies en 1955. Bien plus,
il condamne tout transport de détenus dans de mau-
vaises conditions d'aération ou de lumière, ou par tout
moyen leur imposant une souffrance physique. Des dis-
positions qui, avant l’avènement des camions cellulaires
il y a trois ans, étaient violées à la prison de Douala.
Elles le sont encore dans la plupart des prisons du pays,
qui ne disposent toujours pas de véhicules appropriés.
Le détenu qui estime avoir subi un préjudice lors de
son transfert du lieu de détention au tribunal a par ail-
leurs le droit de se plaindre et obtenir une réparation du
préjudice subi. « Mais seulement, il faudra qu'il prouve
que le préjudice dont il a été victime est spécial parce
que l'Etat ne peut faire qu'avec les moyens dont il dis-
pose », prévient Me Antoine Pangue, avocat à Douala.
Selon lui, si un gardien de prison exerce une violence ou
blesse un détenu pendant le transport, il doit faire
constater le préjudice et se plaindre. « Après la condam-
nation du gardien de prison auteur de ces faits, l'Etat
doit pouvoir être déclaré civilement responsable parce
qu’au moment où le gardien de prison agit, il est au ser-
vice de l'Etat, son employeur ».
Charles Nforgang
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
105
Les riches au parloir, les pauvres au gueuloir
Selon que vous serez puissants ou misérables... A
la prison de New Bell, les VIP bénéficient de par-
loirs aménagés, les détenus ordinaires de « gueu-
loirs » crasseux.
Dans la cour de la prison de New Bell à Douala, de nom-
breuses personnes attendent debout. D’autres sont as-
sises sur des bancs. C’est dimanche, l’un des trois jours
de visite avec le mardi et le jeudi. Pascal, un détenu, se
balance d’une jambe sur l’autre pour se jouer de la fa-
tigue et tuer le temps en attendant l’arrivée des mem-
bres de sa famille. « C’est très difficile de communiquer
ici avec nos visiteurs. Pour avoir une place assise, ils doi-
vent arriver tôt. Sinon, on reste debout », se plaint-il.
Au fur et à mesure de l’arrivée des familles, la cour
de la prison a l’air de rétrécir. Le « bureau intérieur » ré-
servé pour la communication entre dé tenus et visiteurs
s’avère trop étroit pour accueillir tout le monde. Cet es-
pace aux murs crasseux jouxte la Cellule disciplinaire
dans laquelle sont enfermés les détenus récalcitrants.
Des gardes prisonniers y sont assis près d’une table.
Serrés sur des bancs, visiteurs et détenus se parlent
comme ils peuvent au milieu des cris des détenus de la
cellule disciplinaire qui sollicitent un peu d’argent.
Différence de traitement
Changement de décor chez les détenus Vip, incar-
céré dans le cadre de l’Opération Epervier et placés en
détention dans la cellule spéciale 18. La salle où ils
reçoivent leurs visiteurs se trouve près du Bureau
intérieur. Dans ce parloir, assez étroit également, des
box sont amé na- gé s et séparés en compartiments avec
tables et bancs disposés de chaque côté des tables. La
salle est éclairée, climatisée et calme. Un couloir sépare
les deux rangées et chaque box dispose d’un rideau
d’isolation.
Cette différence de traitement est reconnue par les
autorités de la prison centrale de Douala. Elles nous ex-
pliquent avoir prévu le parloir, la cour de la prison et le
Bureau intérieur comme espaces de communication
pour les détenus et leurs visiteurs. « Mais, les détenus
Vip ont installé, à leur frais, un espace dans lequel ils
reçoivent leurs visiteurs tout comme ils l’ont fait pour
leur cellule. Leurs conditions de vie correspondent à
leur classe sociale. Ce n’est pas une discrimination de la
part de l’administration pénitentiaire », précise le Chef
du service discipline et des activités socioculturelles et
éducatives (Csdascé) de la prison. Ces prisonniers pri-
vilé giés sont, pour la plupart, des directeurs géné raux
d’entreprises de l’Etat et des hautes personnalités de la
République ).
Manque de moyens
Selon Me René Manfo, avocat au barreau du Came-
roun, cette disparité dans les conditions de détention
n’est pas conforme aux dispositions du nouveau code
de procé dure pénal (Ncpp) et aux principes de « Island».
« Aprè s la détention de Nelson Mandela dans des condi-
tions inhumaines, la Communauté internationale a mis
sur pied les principes humains à respecter en milieu car-
céral. C’est d’ailleurs ce que veut le Ncpp qui a amélioré
les conditions dans lesquelles les détenus doivent être
traités », explique l’avocat. Pourtant, la réalité dans les
prisons et cellules du Cameroun est toute autre. Les cel-
lules sont étroites, lugubres, surpeuplées et pas suffi-
samment aérées. C’est pour éviter d’être détenus dans
ces conditions déplorables que les accusés de l’Opéra-
tion Epervier ont payé l’arrangement de leur cellule spé-
ciale 18 et de leur parloir.
Un confort minimum qui devrait normalement être
assuré par l’Etat. « Nous souhaitons la construction de
prisons modernes et bien équipées, afin que ce pro-
blè me de disparité ne nous préoccupe plus », affirme le
Chef du service discipline, qui déplore le manque de
moyens financiers mis à la disposition de l’Administra-
tion pénitentiaire pour améliorer les conditions de dé-
tention des prisonniers. De tous les prisonniers...
Blaise Djouokep, Jade
Geôles d’Afrique
106
Blessé par un autre détenu, Gilbert agonise dans les toilettes
Grièvement blessé par un autre détenu, Gilbert
Etima, 23 ans, a agonisé, la nuit, dans les toilettes,
avant de succomber lors de son transfert àl’infir-
merie. Les responsables pénitentiaires avaient re-
fusé de le transporter àl’hôpital spécialisé.
Assise sur un banc de fortune devant le premier poste
d’identification de la prison centrale de Douala, Berna-
dette Ngolibia est pensive, ce jeudi de décembre. Voilà
presque deux heures qu’elle attend d’être reçue par le
régisseur. Elle ne tient pas compte du temps qui passe.
Avec trois autres membres de la famille, elle attend
qu’on leur délivre le certificat de décès de son fils, Gil-
bert Etima, âgé de 23 ans, mort au cours de la nuit pré-
cédente dans l’enceinte pénitentiaire. Le document
permettra en effet à la famille de se faire une idée pré-
cise sur le mal dont leur proche a souffert pendant trois
semaines, et peut-être aussi sur les circonstances de
son décès.
Gilbert Etima a été grièvement blessé lors d’une «
bagarre » avec un autre détenu. Sa mère dit n’en avoir
été informée que deux semaines après. Accourue à la
prison ce 26 novembre-là, Bernadette Ngolibia trouve
le garçon mal en point, avec une grande blessure sur le
crâne. « Ce dimanche-là, j’ai passé toute la journée à
l’infirmerie de la prison avec Gilbert, qui ne parlait pas.
Le médecin a prescrit des médicaments que j’ai ache-
tés », affirme la femme, en nous montrant l’ordonnance
mé dicale. Le médecin a prescrit 20 comprimés de pa-
racétamol 500 mg, 15 comprimés de Diclofenac 500
mg, une boîte de Saf 150 et 30 gélules de Cloxacilline
500 mg. Mme Ngolibia a en outre acheté un anti-téta-
nos, qui n’a été administré au malade que trois jours
après.
Soins inappropriés
Or, de l’avis d’un expert de la santé pénitentiaire, le pa-
racétamol et le cloxacilline font partie des « médica-
ments de première intention ». Ils sont prescrits pour
les soins élémentaires, comme « chasser un abcès » par
exemple. « Dans le cas de Gilbert, il aurait fallu un trai-
tement choc. Cela consiste d’abord à faire une radio
pour savoir s’il a un traumatisme crânien ». Dans ce cas,
poursuit-il, le médecin est généralement tenu d’écrire
au ministre, via le délégué régional de l’Administration
pénitentiaire, pour demander un scanner qui renseigne-
ra sur la nature et la gravité du choc. Ensuite, le malade
est mis sous traitement antibiotique (l’Ofloxcin) suivi de
pansements réguliers. Selon notre source, ces médica-
ments spécialisés ne sont pas constamment disponi-
bles à l’infirmerie de la prison de New-Bell. On com-
prend donc que, faute de mieux, Gilbert se soit
contenté des « médicaments de première intention »
qui lui ont été prescrits.
Les règles minima sur la détention prévoient une al-
ternative pour pallier ces insuffisances. Elles disposent,
en leur alinéa 2 (règle 22), que « pour les malades qui
ont besoin de soins spéciaux, il faut prévoir le transfert
vers des établissements pénitentiaires spécialisés ou
vers des hôpitaux civils ». Or, la mè re de Gilbert dit avoir
sollicité le transfert de son fils à l’hô pital Laquintinie, en
vain. « J’ai même demandé qu’on affecte un policier
pour l’escorter à l’hôpital, ils ont refusé », s’emporte-t-
elle. Pour le régisseur de la prison de New-Bell, Dieu-
donné Engonga Mintsang, il n’y avait pas urgence à
transférer le malade. « Il était suivi au niveau de l’infir-
merie. Il y a été reçu deux à trois fois, et c’est lorsque le
cas s’est avéré grave que son transfert a été autorisé »,
tente-t-il de se justifier.
La nuit dans les toilettes
Cette autorisation administrative intervient, hélas, trop
tard. Le 05 décembre aux environs de 19h, Gilbert est
retrouvé « agonisant » dans les toilettes. Il rend l’âme
pendant qu’on l’amène à l’infirmerie. Selon un de ses
camarades de la cellule 11, faute de mieux, Gilbert avait
coutume de dormir dans les toilettes, comme du reste
la plupart des autres détenus très démunis. Ces « pin-
gouins » évitent ainsi le surpeuplement des cellules qui
comptent parfois jusqu’à 200 pensionnaires, étouffant
dans la chaleur de la nuit. Dans cet univers de la préca-
rité et de la promiscuité, les moindres incompréhen-
sions débouchent sur des actes de violence. Gilbert
Etima en a fait les frais. Interpellé sept mois plus tôt en
posses- sion de drogue, ce prévenu attendait son ver-
dict le di- manche de la semaine où il est passé de vie à
trépas. Ce verdict, il l’aura outre-tombe.
Théodore Tchopa
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
107
Dix-huit morts en six mois dans la prison de Bertoua
Maltraitance et malnutrition sont les maux qui
sont pointés du doigt. Gardiens de prison et déte-
nus sont déterminés àmettre fin àl’enfer caecéral
de Bertoua.
« Entre août et octobre 2012, nous avons enregistré 15
morts ici. Puis, trois détenus sont décédés entre le 10
et le 13 janvier 2013. Un mort par jour. » Ces dé clarations
alarmantes sont d’un personnel en service à la prison
centrale de Bertoua. La ration alimentaire est la princi-
pale cause de mortalité dans ce pénitencier.
Prisonniers mal nourris
Une autre source ayant longtemps travaillé à la cuisine
précise : « Cette ration journalière est composée de
couscous fait à base de farine de manioc et de maïs tan-
dis que la sauce est un mélange de 50 litres d’eau, d’un
demi-litre d’huile de palme, d’un zeste de pâte d’ara-
chide et de colorant. A cela, on ajoute un mélange de
levure chimique et de farine de manioc pour faire gon-
fler le tout. »
« Pourtant le chef de l’Etat a récemment débloqué
une somme totale de 1.5 milliards de francs Cfa pour
améliorer la qualité de la nutrition dans les prisons du
Cameroun. La prison centrale de Bertoua a reçu 26 mil-
lions de francs Cfa en liquide pour nourrir ses 500 dé-
tenus. Soit un peu plus de 2 millions de francs Cfa par
mois, mais, au final, on ne dé pense pas plus de 500.000
francs Cfa avec ces jongleries culinaires », affirment
d’autres personnes travaillant à la prison.
Conséquence : les services de santé pointent « un af-
faiblissement physique progressif de la plupart des pri-
sonniers et un accroissement du taux de morbidité ».
Malgré cette montée vertigineuse du nombre de ma-
lades, pré cise un détenu, « l’administration de la prison
a fermé le quartier qui leur était uniquement réservé ».
La raison : « Le régisseur estime que même malades,
ces prisonniers peuvent s’évader ». A cause de cette
décision, poursuit un autre détenu, « les malades co-
habitent dans des locaux exigus avec des détenus sains
qu’ils contaminent ».
Pour les mêmes raisons de risque d’évasion, sou-
tient-on, « l’accès à l’infirmerie, donc aux soins, était in-
terdit à ces malades qui couraient inexorablement vers
la mort. On n’est donc pas surpris du nombre important
de morts ». De sources internes toujours à la prison
centrale de Bertoua, « cette situation a été constatée
par Simo Ndjoko, le délégué régional de l’Administra-
tion pé nitentiaire lors de sa récente tournée de prise de
contact dans cet établissement pénitencier ». Les
mêmes sources révèlent qu’« au cours de la tradition-
nelle séance de travail qui ponctue ce genre de des-
cente, certains dé tenus ont pris la parole pour dénoncer
tous ces maux et réclamer des solutions à ces mauvais
traitements que tous subissent ».
Surpopulation
Dans un rapport confidentiel adressé au Garde des
Sceaux, une mission d’enquête a établi qu’« effective-
ment, et selon les registres de l’infirmerie, dix huit dé-
tenus ont trouvé la mort ces derniers mois à la prison
centrale de Bertoua ». Interrogé le 21 janvier 2013 dans
son bureau, Ngang Joh Lamya Mama, le ré gisseur de la
prison, en reconnaît douze. Au cours de notre entretien,
le patron des lieux a trouvé qu’« il é tait normal de mou-
rir car même dans les hôpitaux de haut standing, on
meurt. Il n’est donc pas étrange de mourir à l’infirmerie
de la prison centrale de Bertoua. » Surtout que, comme
l’a également mentionné le rapport é voqué plus haut, «
le plateau technique de cette infirmerie n’est pas ca-
pable de prendre en charge les maladies de la prison ».
A cela s’ajoute, selon le même rapport et le régisseur, «
la promiscuité du fait de l’entassement parfois de plus
de 50 détenus dans des locaux pré vus pour 20 ». Et c’est
là où le bât blesse. En effet, « comme toutes les prisons
du Cameroun, la prison centrale de Bertoua souffre
d’une surpopulation évaluée à plus de 400% de sa ca-
pacité initiale ». « La prison de Bertoua compte exacte-
ment 478 prisonniers pour une enceinte construite en
1930, pour en accueillir 100 ».
La faute à un système judiciaire qui n’a pas toujours
inté gré l’objectif principal du code de procédure pénale
dont l’application devait permettre une décongestion
des prisons du Cameroun. Malheureusement, malgré
les possibilités qu’offre ce texte sur les mises en liberté,
on se rend compte que prè s des trois quart des dé tenus
de nos prisons restent des prévenus.
Ange-Gabriel Olinga B
Geôles d’Afrique
108
Liste des détenus décédés
d’août à̀octobre 2012 :
1. Ekoto Martin
2. Mohamadou Moctar
3. Ousmanou Assana
4. Yao Yaya
5. Sandé Serge
6. Amadou Ali
7. Podi Alain
8. Sali Yola
9. Mamadou Sanouna
10. Youssoufa Nguelnguelde
11. Awalou Amadou
12. Aboubakar Sidiki
13. Mamadou Awalou
14. Ousmanou Aïdjo
15. Hamadiko Ousmanou
Déténus décédés
entre le 10 et 13 janvier 2013
1. Aeme César, le 10 janvier 2013
2. Mama Dibel Thierry, le 11 janvier 2013
3. Bili Zambo, le 13 janvier 2013.
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
109
Les condamnés à mort redoutent les petits matins
Rejetés par leurs familles, évités par les avocats,
discriminés par les Ongs, les condamnés à mort de
la prison de Douala vivent dans la peur d’être un
jour extraits de leurs cellules pour être fusillés. En
attendant le moment fatidique, tous s’en remet-
tent à̀Dieu.
Ce dimanche, jour de visite à la prison de New-Bell à
Douala, la cellule « spéciale 01 » connaît de nombreux
va et vient de détenus qui entrent, sortent, jouent au
ludo, aux échecs ou regardent la télévision. Ces prison-
niers, venus d’autres quartiers de la prison, apprécient
le calme de cet îlot, suffisamment aéré et équipé d’un
télé́viseur, mais certainement pas la situation pénale de
ses occupants. Ils sont treize condamnés qui attendent
le moment fatidique d’être fusillés sur la place pu-
blique. Le regard hagard et perdu de la plupart d’entre
eux exprime leur angoisse. « Je suis un innocent qu’on a
condamné à mort pour rien et peut-être qu’un jour, on
viendra me sortir d’ici pour aller me tuer », plaide, dans
un français difficile, Kaowala Mbarandi Jacques, âgé
d’environ trente ans et incarcéré depuis octobre 2008.
Il soutient n’avoir été que le témoin d’un meurtre
dans une cafeteria où il travaillait. Il a été arrêté comme
complice des assassins qui avaient tous pris la fuite.
Pauvre, il n’a pas pu prendre un avocat pour sa défense,
se contentant de celui qui lui avait été désigné d’office.
Il est alors condamné à mort pour assassinat, et ne fera
jamais appel de la décision. «Je ne suis pas beaucoup
allé à l’école. Je ne connais rien et n’ai pas la famille à
Douala. C’est en prison que j’ai appris que je pouvais
faire appel, mais il était trop tard », raconte-t-il anxieux.
Incarcéré depuis juillet 2009, Thomas Kandi sera
é tonné d’être transféré à la cellule « spé ciale 01 » en oc-
tobre 2010. Absent du tribunal qui l’a condamné, il n’a
pas pu faire appel de la décision à temps. « J’étais dans
la souffrance et n’ai personne pour m’aider. Par ailleurs,
c’est quand on m’a transféré de ma première cellule
pour le quartier des condamnés à mort que j’ai su que
j’avais été condamné à cette peine », affirme-t-il.
Condamné dans la même affaire d’assassinat, Abouba-
kar Aoudou, alias Hassan, pense avoir fait appel, mais
sans trop d’assurance. « Un de mes frères avait promis
de le faire pour moi, mais je ne sais pas s’il l’a fait. Je
veux bien le croire et garde l’espoir que je serai jugé de
nouveau », confie- t-il. Il s’en remet à la loi qui précise
que tout condamné peut voir sa peine réappréciée par
un tribunal supérieur à celui qui l’a condamné en pre-
mier ou deuxième ressort, à condition d’interjeter appel
dans les dix jours qui suivent le verdict.
L’appel peu efficace
Ce qui est difficile pour la grande majorité des condam-
nés à mort de la prison de Douala. Pauvres et aban-
donnés par leurs familles, ils ont été jugés avec la seule
assistance d’un avocat commis d’office par le ministère
de la Justice. « Les avocats fuyaient mon cas, alors que
mon plaignant avait six avocats à lui tout seul. C’est
donc sans réelle arme de défense que j’ai été́ envoyé́ au
couloir de la mort », relate Semengue Roger au-
jourd’hui âgé de 36 ans et en prison depuis dix ans pour
assassinat et vol aggravé. Même s’il reconnaît les faits
qui lui sont reprochés, il les met sur le compte de la jeu-
nesse et de la précipitation. «Issu de famille pauvre, un
Monsieur pour qui je travaillais a retenu indûment mes
deux mois de salaires. Sous le coup de la colère, et je le
regrette aujourd’hui, je l’ai agressé et tué », précise
Roger, aujourd’hui chef du quartier des condamnés à
mort. Il fera tout de suite appel de sa condamnation,
mais il n’a jamais été rappelé pour être rejugé. « Du
coup, on est en droit de penser qu’un jour, on sera ex-
trait nuitamment pour être éxécuté́ comme ce fut le cas
pour d’autres condamnés à mort récemment en Gam-
bie », regrette-t-il.
Le même sentiment est partagé par Mem Hans,
45 ans et doyen d’âge de ce quartier où il séjourne
depuis 2004. A la suite d’une bagarre à Sakbayeme,
son village, il est condamné à mort pour l’assassinat
de l’un de ses oncles maternels. Il conteste alors la
décision, en arguant qu’une autopsie n’ayant pas été
réalisée, il est difficile de prouver que cet oncle est
mort des suites des coups reçus. Mais la cour d’ap-
pel confirme la sentence, trois mois plus tard. Mem
Hans se pourvoit alors en cassation. Sept ans plus
tard, il n’a ni reçu un document attestant que sa
requête a été enregistrée, ni été appelé à comparaî-
tre de nouveau. Son propre avocat l’a roulé dans la
farine. « J’ai lavé les mains et donner ma vie à Dieu.
Ici, il n’y a pas de distraction en dehors de la télé, ni
une quelconque activité de réinsertion. Du coup,
nous avons compris qu’à n’importe quel moment, on
va nous tuer et cela me rend parfois nerveux et vio-
lent » explique-t-il.
Geôles d’Afrique
110
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
Supprimer la peine de mort ?
Même s’il réside encore dans la cellule « spéciale 01 »,
Mapac Josué, 41 ans, mais en paraissant plus de 60,
pense pouvoir, un jour, retrouver la liberté. Condamné
à mort en 2001 pour assassinat à Yabassi, il a fait appel.
Depuis, il a appris que sa condamnation à la peine capi-
tale a été commuée en un emprisonnement de 25 ans .
« J’ai seulement peur de la maladie, parce qu’ici, en pri-
son, si tu tombes malade, non seulement il est difficile
que tu en sois extrait pour les soins, mais pire, tu dois
être pris en charge par ta famille. Pour moi qui n’ai que
ma pauvre mère je vais seulement mourir », confie-t-il,
déséquilibré.
Le cas de Josué est rare. De nombreux autres
condamnés demeurent dans l’incertitude totale, par-
fois depuis plus de vingt ans. Une situation intenable
qui pose la question de la suppression de la peine de
mort. D’autant plus qu’au Cameroun, les dernières
exécutions remontent à 1997. Depuis cette date, sous
l’action des Ongs nationales et internationales qui sou-
haitent que le pays abolisse la peine capitale, aucun
condamné n’a été exécuté. Au regard de la loi, « toute
condamnation à mort est soumise au Président de la
République en vue de l’exercice de son droit de grâce.
Tant qu’il n’a pas été statué par le Pré sident de la Répu-
blique sur la grâce du condamné, aucune condamna-
tion à mort ne peut recevoir exécution ».
Pour les défenseurs des droits humains, le fait de
garder pendant longtemps en détention des condam-
nés à mort est une torture supplémentaire. « Selon la
loi, la prescription d’un crime est de 20 ans. C’est-à-dire
qu’au-delà de 20 ans, une peine qui n’est pas exécutée
est prescrite. Les condamnés à mort, qui ont déjà pas-
sé plus de 20 ans en prison, ne devraient donc plus être
exécutés et, dans ce cas, que devient leur statut juri-
dique : condamné à vie ou à perpétuité ? Le Cameroun
doit abolir la peine de mort et nous œuvrons pour cela»,
insiste Me Nestor Toko, avocat et président de l’asso-
ciation Droits et Paix.
Dieu pour seul refuge
Incertains sur leur sort, abandonnés par leurs familles,
la plupart des condamné s à mort s’en remettent à Dieu.
« Après votre incarcération, vous recevez quelques vi-
sites. Une fois condamné s à mort, cela devient difficile,
vous ne voyez plus personne », explique Semengue
Roger. En dix ans de détention, il n’a reçu que trois vi-
sites de sa mè re qui vit à Ebolowa. Aucuns de ses frères,
sœurs et amis ne se sont déplacés. De nombreux déte-
nus ne reçoivent qu’une ou deux visites après plusieurs
anné es, voire aucune. Les Ongs, qui visitent les prisons,
leur apportent tout aussi difficilement assistance, tout
comme les avocats qui préfèrent les cas mineurs, même
quand ils sont payés par des bailleurs de fond dans le
cadre de l’assistance judiciaire aux démunis.
Dieu demeure donc le seul refuge. Les congréga-
tions religieuses, surtout les catholiques, comptent par-
mi les fidèles visiteurs des condamnés à mort. « La foi
habite le condamné à mort. Nous craignont Dieu et
respectons ses commandements et le louons tous les
jours», fait remarquer Semengue Roger. Il a é té baptisé
en prison et est désormais le coordonnateur de la com-
munauté Saint Egidio de ce quartier. Pour se prendre
en charge, il fabrique des chapelets qu’il vend à bon prix
à tous les détenus. Mem Hans, lui, est le président du
mouvement St Maximilien Marie Corbeau, prêtre jé-
suite devenu saint patron des condamnés à mort pour
avoir donné sa vie en échange de celle d’un condamné
à mort, affirment les catholiques.
Comme eux, tous les condamnés à mort prient à lon-
gueur de journée et assistent à tous les offices reli-
gieux. L’Eglise le leur rend bien et leur apporte à chaque
fois assistance, contribuant ainsi à les éloigner spirituel-
lement de l’abîme de la mort.
Charles Nforgang
111
Traquenards sur le chemin
de la cellule “spéciale 01”
La patience est ici la qualité la plus recommandée. Il
faut tout d’abord acheter un billet d’’entrée à 100 F et
faire la queue. Encore 200 F, si vous êtes porteur d’un
téléphone que vous devez laisser à la consigne. Environ
trente minutes plus tard, vous parvenez devant une
dame assise derrière une table sur laquelle des tickets
d’entrée disputent la place à des billets de banque et
autres menues monnaies. 500 F vous sont encore
réclamés pour traverser cette autre étape avec en
prime un ticket présenté comme un « billet d’aide aux
activités socioculturelles et des loisirs des
détenus...obligatoire à tous les visiteurs les jours de
communication après 14h30 ».
Une autre queue, cette fois longue de plus de cent
mètres, vous accueille. Des visiteurs se plaignent d’être
là depuis plus d’une heure. Equation pas facile. Per-
sonne n’est prêt à vous céder sa place même moyen-
nant 500 F . « Tu vas seulement attendre ton tour »,
lance une jeune dame.
Parvenu au portail principal de la prison, la pièce
d’identité est retenue, mais une fois à l’intérieur, il faut
encore s’aligner. « 200 F pour la fouille et pas de négo-
ciation c’est à prendre ou à laisser, sinon tu n’entres
pas», impose, nerveux, un gardien de prison. La fouille
va se limiter à tâter les poches et les parties intimes. Le
quatriè me portail est franchi et à travers des grilles, sur
un terrain qu’entourent quelques bureaux, l’infirmerie
de la prison, et le marché de la prison, des détenus
crient à rompre le tympan.
Encore un autre portail et là se tient un autre gar-
dien. « 100 F ou vous n’entrez pas ». Cette autre étape
passée, un sixième portail attend le visiteur, là encore
il faut laisser 200 F à un détenu qui vous confie à un
autre qui vous conduira à votre destination finale. Cet
autre détenu, qui se présente comme le taxi de cir-
constance, attend lui aussi sa rémunération. Il est se-
condé par un codétenu qui joue les gardes du corps.
Parvenu à votre destination finale, vos deux collabora-
teurs de quelques minutes attendent aussi leur
rémunération. Encore 400 F et vous êtes libéré. Pas to-
talement, car ici au quartier spécial N°01, réservé aux
condamnés à mort, les pensionnaires ont été pour la
plupart abandonnés par leurs familles. Pauvres, dému-
nis et désespérés, ils ne comptent que sur la générosité
des rares visiteurs pour manipuler quelques pièces de
monnaie ou des billets de banque.
CN
Geôles d’Afrique
112
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
Dans les 72 prisons du Cameroun,
15 000 places pour plus de 23 000 détenus
Les prisons camerounaises croulent sous le nom-
bre des détenus. Les dispositions généreuses de la
loi visant à désengorger les lieux de détention tar-
dent à produire les effets attendus.
Les conditions de détention dans les prisons camerou-
naises donnent froid dans le dos. En juillet dernier, le
Comité des droits de l’homme des Nations unies a ex-
primé "ses préoccupations au sujet de la persistance du
problème de la surpopulation et des mauvaises condi-
tions de vie dans les prisons". Selon les statistiques offi-
cielles, 70% de mineurs et 60% d'adultes incarcérés ne
sont pas encore jugés. Bien que présumés innocents, ils
gonflent les effectifs des 72 prisons du pays, qui renfer-
maient fin 2009 plus de 23 000 détenus pour seulement
15 000 places.
Cette situation est contraire au principe de la pré-
somption d’innocence consacré par le préambule de la
Constitution, et repris dans le Code de procédure pé-
nale. Pour le ministère de la Justice, "la présomption
d’innocence se manifeste également par l’affirmation
du caractère exceptionnel de la détention, la liberté
étant le principe". C'est dans cet esprit que le gouver-
nement prône le respect des textes, notamment "la
mise en liberté avec ou sans caution depuis la phase de
l’enquête policière jusqu’à celle du jugement et la limi-
tation du délai de détention provisoire pendant l’ins-
truction à six mois qui peut être prorogé une fois en cas
de délit et deux fois en cas de crime".
Corruption
Pour le Conseil des droits de l’homme des Nations unies
qui s'en inquiète dans un rapport daté de février 2009,
"le délai maximal de préventive qui est de 12 mois en
cas de délit et de 18 mois en cas de crime n'est pas res-
pecté dans la pratique". Le ministère de la Justice ex-
plique ces pratiques contraires à l'esprit de la loi par le
sous-effectif des personnels (magistrats, greffiers, per-
sonnel d’appui, officiers de police judiciaire, personnels
de l’Administration pénitentiaire), le besoin de leur for-
mation, le manque de salles d’audiences et des établis-
sements pénitentiaires, et la corruption qui "malgré les
avancées que l’on note ces dernières années, demeure
une gangrène que le gouvernement devrait éradiquer".
D'après le Programme d’amélioration des conditions
de détention et respect des droits de l’homme (PAC-
DET) du ministère de la Justice, financé sur fond euro-
péen, "un manque de suivi des procédures en cours, une
lenteur judiciaire, une tendance à la systématicité de la
délivrance de mandats de dépôt, des durées anorma-
lement longues de détention préventive et de garde à
vue contribuent à l’engorgement des prisons". De nom-
breux autres problèmes se posent dans nos prisons,
selon le PACDET : la vétusté et le délabrement des
structures, l’incapacité des prisons à garantir la sécu-
rité, un taux d’occupation de plus de 400% dans cer-
taines prisons, la malnutrition et la précarité des
conditions d’hygiène, l’insuffisance des effectifs en per-
sonnels, le manque de professionnalisme, le vieillisse-
ment, l’absence de plans rationnels de gestion des
ressources humaines et des carrières, la modicité des
ressources financières, etc.
Huit ans sans jugement
Pour les défenseurs des droits humains, dans la pra-
tique, les dossiers des détenus sont suivis par leurs avo-
cats. Mais pour les démunis en détention préventive qui
n'ont ni relation, ni de l'argent pour se payer les services
d'un conseil, "ils peuvent rester deux ans , quatre ans,
voire huit ans sans jugement!". Autre problème qu'ils
évoquent, "les résultats des audiences n’arrivent pas
souvent en prison parce que les greffiers exigent de l’ar-
gent aux détenus pour les informer des décisions de
leurs jugements". Du coup, des personnes libérées, non
informées, restent en détention. Le ministère de la Jus-
tice avance également que "les rapports entre le pro-
cureur de la République et le juge d’Instruction
demeurent difficiles notamment, en matière d’exécu-
tion des ordonnances et des mandats ainsi qu’au sujet
des détentions provisoires et des mises en liberté". Un
conflit de compétence qui nuit au droit à la liberté re-
connu à la personne faisant l’objet d’un procès pénal
puisque la liberté provisoire est la règle, la détention
l’exception.
L'ONU recommande au Cameroun d'enquêter sur les
allégations d'exécutions extrajudiciaires, de traduire les
113
Catégorie des
détenus par
âge et par sexe
Majeurs Mineurs Total
Hommes Femmes Garçons Filles
Prévenus 13 255 347 655 8 14 265
Condamnés 8 481 160 290 0 8 931
Total 21 736 507 945 8 23 196
coupables en justice et de permettre aux victimes
d’avoir accès à des recours efficaces. Il exhorte le Ca-
meroun à veiller à ce que "les victimes de torture aient
facilement accès à des mécanismes leur permettant de
signaler les violations", que "des enquêtes impartiales
et indépendantes soient menées", et les auteurs sanc-
tionnés. Il recommande également que "le Cameroun
porte son attention sur les conditions dans les prisons
en prenant des mesures pour améliorer qualitative-
ment et quantitativement la situation en ce qui
concerne la nourriture et l’accès aux soins de santé et
pour assurer la séparation des détenus hommes et
femmes, mineurs et adultes, en détention provisoire et
condamnés".
Etienne Tasse
Statistiques carcérales pour l’année 2009:
Geôles d’Afrique
114
4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons
“J’ai vu mon client mourir en prison "
Avocat au barreau du Cameroun, Me Jacques
Mbuny raconte son expérience de défenseur des
droits de l’homme auprès des prisonniers.
Est-il exagéré de considérer que le milieu carcé-
ral au Cameroun est un lieu de non droit pour les
prisonniers?
Ce n’est pas parce qu’une personne est condamnée
qu’elle n'a plus le droit à la santé, le droit d’être traitée
dignement, le droit d’être nourrie, le droit d’avoir un lieu
où se reposer d’une manière décente. Mais le problème
le plus important dans les prisons c’est la surpopulation
exponentielle. Le nombre des prisonniers a presque tri-
plé en cinquante ans, depuis l’indépendance du Came-
roun, alors qu'aucune nouvelle prison n'a été construite.
Il y a aujourd’hui une telle promiscuité dans nos prisons
qu’il est difficile d’y séjourner et d’en sortir sans sé-
quelles sanitaires. Il faut donc mettre l’accent sur la
santé, la construction de nouvelles prisons et l'amélio-
ration de l’alimentation des prisonniers.
De mémoire d’avocat, quelle situation d’atteinte
aux droits des prisonniers vous a marqué?
La perte d’un client, Alhadji Oumarou Souleymanou. Je
le défendais dans le cadre du procès de la Société im-
mobilière du Cameroun (SIC). J’ai vu M. Souleymanou
mourir. J’ai pourtant tout fait pour tenter de le sauver.
J’ai notamment saisi les autorités pour leur signaler que
ce monsieur était en train de mourir. Hélas, les per-
sonnes chargées de gérer la santé des prisonniers sont
trop souvent absentes. La place du régisseur est en pri-
son: il y travaille à temps plein. En revanche, vous avez
des médecins nommés dans les prisons, mais qui sont
installés ailleurs. Ces médecins ne touchent pas du
doigt la réalité du quotidien carcéral. C’est malheureu-
sement lorsqu’un prisonnier est à l’article de la mort
qu’on autorise son transfert à l'hôpital. C’est ce qui est
arrivé à M. Souleymanou. J’ai écrit pour demander qu’il
soit transféré… L'autorisation est arrivée trop tard.
Que faut il faire pour remédier à des situations de
ce genre ?
Il est urgent de revoir la gestion de la santé dans nos
prisons. Dans la dernière cuvée de l’Ecole d’administra-
tion pénitentiaire, nous avons près d’une dizaine de mé-
decins. J'espère que l’Administration pénitentiaire va en
faire bon usage. Une structure médicale fonctionnelle
doit notamment être créée dans la prison.
L’avocat reste-t-il un acteur efficace pour la sau-
vegarde des droits des prisonniers ?
L’avocat a sa place, évidemment ! Chaque fois que nous
le pouvons, nous faisons des visites en prison. Le projet
Dignité en détention va d’ailleurs essayer de mettre
l’accent sur les visites constantes dans les prisons afin
de rendre compte de la situation des détenus. Il y a l’œil
de l’Administration certes. Mais le regard des défen-
seurs que nous sommes peut l’aider. Lorsque nous nous
rendons compte que l’Administration ne réagit pas ra-
pidement, nous écrivons pour attirer l’attention sur tel
ou tel cas.
Que pensez-vous du nouveau code pénal?
Il prévoit que vous ne pouvez être détenu qu'à la condi-
tion de ne pas avoir de domicile fixe, s’agissant des dé-
lits et des contraventions. Une telle mesure aurait dû
permettre de vider un peu les prisons. Or, nous consta-
tons que les magistrats continuent d’envoyer les gens
en détention même pour des délits mineurs. Où est
donc l’avantage supposé de la gestion de la population
carcérale, prévue dans ce nouveau code ?
Pourquoi ça coince ?
Avant 2004, l’Administration pénitentiaire dépendait
de l’Administration territoriale. Aujourd’hui, elle est rat-
tachée au ministère de la Justice. Il a été proposé la
construction de plusieurs prisons: c’est une voie que ce
ministère doit explorer dans les plus brefs délais.
Que suggérez-vous, en priorité, pour redonner
au prisonnier sa dignité ?
Pour désengorger les prisons, il faut juger plus rapide-
ment les prévenus, freiner l’élan qui consiste à envoyer
trop facilement les gens en prison, éviter notamment
d’enfermer les auteurs de délits mineurs. C’est l’une des
causes de la saturation de nos prisons.
Propos recueillis par
Claude Tadjon
Entretien avec Me Jacques Mbuny :
115
5
LES FEMMES
ET LES ENFANTS APRÈS
De la chair soumise aux caprices des hommes
La chevalerie n’a guère droit de cité dans les commissariats et les prisons. Dans la tempête
permanente qui secoue le monde carcéral camerounais, c’est le chacun pour soi…On ne sauve
pas « les femmes et les enfants d’abord ». « Ne serait-il pas possible de construire des nids un
peu plus douillets pour les nourrissons qui naissent et font leurs premiers pas derrière les
barreaux ? », se demande le reporter. La situation des mères et des femmes enceintes dans les
prisons camerounaises ne répond pas aux critères d’humanité qui devraient y être appli-
quées. Quelque soit le statut social, il ne fait pas bon être femmes dans les geôles des com-
missariats. Souvent enfermées avec les hommes, elles sont violées, battues, et ont toutes les
peines du monde à faire entendre leur détresse. Même la femme du chef de Batcham, em-
prisonnée sans preuves pour empoisonnement, et qui se fait du souci pour sa petite fille.
Quant aux adolescents, ils risquent fort d’être également victimes de la brutalité de leurs
compagnons adultes. A de rares exceptions près, ils n’ont pas de quartiers à part et doivent
obéir aux caprices de leurs aînés, même les caprices sexuels. On lira aussi avec intérêt, mais
avec une certaine distance, les explications sur l’homosexualité du professeur Samè Kollè de
l’Université de Douala.
Des nourrissons font leurs premiers pas en prison
Des enfants naissent et vivent dans les prisons du
Cameroun. Ils sont cinq de moins d’un an à la pri-
son centrale Kondengui de Yaoundé. Une situation
pointée du doigt par la Commission des droits de
l’Homme et des libertés.
Un nourrisson d’un an fait ses premiers pas maladroits
dans le local 16 de la prison centrale de Yaoundé. « Il es-
saie aussi de parler », nous dit Médard Koalang Bomo-
toliga, le régisseur. Il est né en prison, comme la fillette
de dix mois du local 3 et les autres nourrissons de trois
à quatre semaines qui tètent encore leurs mères.
« Détenus de fait »
Une délégation de la Commission nationale des droits
de l’Homme et des libertés (CNDHL), emmenée par son
président Divine Chemuta Banda, a pu constater, le 16
juillet dernier, que cinq nouveaux nés sont « détenus de
fait » à la maison d’arrêt de Kondengui. Elle s’est éton-
née que ces enfants ne soient pas extraits de « ce mi-
lieu carcéral peu propice à leur éducation et à leur
épanouissement ». « Les mères refusent de se séparer
de leur progéniture venue au monde en prison », a ex-
pliqué le régisseur, Médard Koalang Bomotoliga.
Conscient de cette anomalie, le service social de l’éta-
blissement affirme envisager de les en faire sortir. D’au-
tant plus que quatre femmes enceintes viennent tout
juste de rejoindre le pénitencier où elles accoucheront.
La CNDHL a demandé que les nouveaux nés soient re-
tirés des lieux réservés aux malades indigents, afin de
leur éviter toute contamination.
Pas de crèche
Si les lois du Cameroun sont muettes sur cette question
des bambins nés en prison, les défenseurs des droits de
l’Homme ont établi des règles précises les concernant.
Exemple : « Lorsqu’il est permis aux mères détenues de
conserver leurs nourrissons, des dispositions doivent
être prises pour organiser une crèche, dotée d’un per-
sonnel qualifié, où les nourrissons seront placés durant
les moments où ils ne sont pas laissés aux soins de leurs
mères. » Or, pas de crèche ni de personnel qualifié à
Kondengui.
Autres règles minimales : « Dans les établissements
pour femmes, il doit y avoir les installations spéciales
nécessaires pour le traitement des femmes enceintes,
relevant de couches et convalescentes. Dans toute la
mesure du possible, des dispositions doivent être prises
pour que l’accouchement ait lieu dans un hôpital civil. Si
l’enfant est né en prison, il importe que l’acte de nais-
sance n’en fasse pas mention». Là encore, la prison cen-
trale est bien loin d’appliquer ces recommandations de
simple humanité.
Victimes de la surpopulation
Il faut dire que la promiscuité y est la chose la mieux
partagée. Les chiffres parlent : prévu pour 800 détenus,
le pénitencier en détient aujourd’hui 3 992, dont 114
femmes et 211 mineurs (cinq filles), auxquels il faut
ajouter les 2 658 prévenus (93 femmes) victimes des
lenteurs judiciaires.
Au quartier 5, qui abrite les femmes, les conditions
de vie sont certes plus favorables. Elles subissent moins
surpopulation et étouffement, bénéficient même d’un
climatiseur. Les plus aisées peuvent avoir des em-
ployées en échange d’une ration alimentaire quoti-
dienne. On est loin des quartiers 8 et 9, les plus pourris,
baptisés Kosovo 1 et 2, réservés aux prévenus et
condamnés les plus pauvres, sans se rapprocher tout à
fait des conditions confortables des pensionnaires les
mieux nantis.
En dépit des difficultés administratives à gérer cette
surpopulation, ne serait-il pas possible de construire
des nids un peu plus douillets pour cinq nourrissons in-
nocents et les quatre qui vont naître bientôt ?
Léger Ntiga
5 - Les femmes et les enfants après
119
Femmes et enfants à la merci des hommes
dans des cellules communes
Dans la plupart des commissariats et brigades de
gendarmerie de la capitale économique, hommes,
femmes, enfants sont entassés dans les mêmes
cellules. En totale contradiction avec les règles in-
ternationales de la garde à vue.
"Un certain Ateba, tueur de taximen, a été appréhendé
et gardé à vue à la Base Navale. Enfermée avec lui dans
la même cellule, sa maîtresse est tombée enceinte. Elle
a été ensuite transférée à New Bell, où elle a accouché".
Le visage fermé, Jean Tchouaffi évoque ce fait divers
désolant survenu il y a trois ans. Le président de l’Asso-
ciation camerounaise des droits des jeunes (ACDJ) avait
réussi, à l’époque, à mobiliser des fonds pour voler au
secours de la jeune maman détenue. Le journal "Ca-
meroun Magazine" avait notamment titré : "Un bébé
prisonnier involontaire à New Bell", se souvient Jean
Tchouaffi. Cette situation scandaleuse aurait pu être
évitée, si les géniteurs de cet enfant ne s’étaient pas re-
trouvés dans la même cellule.
Cellules communes et vétustes
Partager sa cellule avec des personnes d’âge et de sexe
différents, cela ne surprend plus Bernard. Pour y avoir
été gardé à vue à plusieurs reprises, ce boutiquier de 40
ans connaît par cœur les cellules du commissariat du 9e
arrondissement de Douala. "Il y a bien une cellule pour
femmes et une pour hommes, mais sans portes. Il n’y a
pas de cellule pour mineurs. Une fois, dans ma salle, il y
avait des enfants de moins de 15 ans. Dans la nuit, des
viols peuvent avoir lieu ", explique l’ex-détenu.
A Douala, plus de 80 % des brigades de gendarme-
ries et commissariats disposent de deux cellules au
mieux : une pour hommes et une pour femmes ; une
seule réservée aux hommes, dans le pire des cas. Les
femmes sont alors laissées à la main courante. Les mi-
neurs, eux, sont mélangés avec des adultes de même
sexe. Selon un officier de police qui a requis l’anonymat,
un grand nombre de ces cellules ont été construites
dans les années 1980. "A cette époque, l’accent était
moins mis sur les droits de l’homme qu’il ne l’est au-
jourd’hui. Depuis lors, elles n’ont pas été modifiées
parce que l’Etat ne dispose pas de ressources finan-
cières suffisantes", précise-t-il.
Violences et viols
Cette promiscuité n’est pas sans conséquences. "Est-ce
normal qu’une fille de 12 ans se retrouve dans une cel-
lule avec une mère de 90 ans ? De même, on n’a jamais
tenu compte des mineurs hommes et des adultes. Un
garçon de 16 ou 17 ans qui se retrouve dans une cellule
avec un homme de 45 ans, ce n’est pas normal. Ça dé-
veloppe l’homosexualité dans notre société", constate
le président de l’Acdj.
Un jour, dans la pénombre encombrante de sa cel-
lule, Bernard a assisté, impuissant, à une scène de vio-
lence contre une femme. La victime, dans un dernier
effort, est parvenue à s’échapper. "Dans ma cellule,
j’avais un gars qui était arrêté pour braquage. Il y avait
une femme dans une autre cellule. Le braqueur a tenté
de la violer. Elle a crié. Une chance pour elle : cette nuit
là, une femme policière était de garde et a mis la vic-
time à l’abri derrière le comptoir. On voulait intervenir…
Mais, bon ! Le gars était plus fort que nous, et nous a
tabassés".
ONG tenues à distance
Selon les règles minima de traitement des détenus
adoptées par les Nations Unies, tout lieu de détention
doit comporter une séparation claire entre hommes,
femmes et mineurs. Conscientes de ce manquement,
certaines autorités administratives et policières redou-
blent de zèle pour tenir les défenseurs des droits de
l’homme à distance. Mais, Jean Tchouaffi a trouvé une
voie de contournement. "Nous visitons les commissa-
riats, gendarmeries et autres, clandestinement. Une
fois, nous avons initié la visite des cellules dans les com-
missariats. A l’époque, nous avions demandé au sous
préfet de Douala 1er à visiter les cellules du commissa-
riat. Il nous a répondu que c’était contraire à nos inté-
rêts. C’est pourquoi, j’ai organisé une réunion et j’ai dit
à chacun d’aller clandestinement visiter les cellules
parce qu’il nous fallait des éléments d’enquête sur les
systèmes de garde à vue ", se souvient-il.
Des efforts à confirmer
En 1999, au terme d’une visite de travail au Cameroun,
le rapporteur spécial de la Commission des droits de
Geôles d’Afrique
120
l’Homme des Nations Unies sur la torture, avait recom-
mandé au gouvernement de consacrer d’importantes
ressources à l'amélioration des lieux de détention de
manière à assurer un minimum de respect pour l'hu-
manité et la dignité de tous ceux que l'État prive de li-
berté. Ce message a eu quelques échos auprès de l’Etat
qui s’efforce depuis 2000 de construire des cellules sé-
parées pour femmes, enfants et hommes gardés à vue.
C’est le cas au nouveau commissariat central numéro
un de la ville de Douala. "Je m’y suis rendu pour rendre
visite à un détenu. J’ai constaté qu’il y a bien des cel-
lules séparées. Dans l’ensemble, c’est correct et propre.
Cela prouve qu’au Cameroun, il peut y avoir une amé-
lioration dans ce domaine", se réjouit Albert Vicky
Ekallé. Des efforts qui demandent à être confirmés.
Christian Locka (JADE)
5 - Les femmes et les enfants après
121
Elle est violée pendant sa garde à vue
Cette commerçante de quarante ans, mère de
sept enfants, a été jetée en cellule avec les
hommes, gardés à vue au Commissariat du 2e ar-
rondissement de Yaoundé. Elle affirme avoir été
violée.
La journée internationale des violences faites aux
femmes du dimanche 25 novembre 2012 a été vécue de
manière singulière par Mme Ngono Obia. Elle dit avoir
passé toute la journée à se remémorer la nuit du 4 au 5
septembre 2012, quand les policiers l’ont jeté en pâture
à des hommes gardés à vue dans une cellule du com-
missariat. Dans la journée du 04 septembre le commis-
saire Aristide Ayissi, accompagné de ses «gros bras»,
avait entrepris de casser les comptoirs appartenant aux
bouchers du hangar N°6 au marché Mokolo. Il avait été
relayé dans cette casse par le chef du secteur «vivres
frais», Marie Ossanga.
La nuit dans les toilettes
Un peu plus tard, Lucresse Ngono Obia, chef de ce han-
gar N°6 est interpellée par deux éléments du Commis-
sariat du 2e arrondissement. « Sans motif », dit-elle.
Elle est entendue tard dans la nuit avant d’être jetée,
vers 23h, dans les toilettes du commissariat . «Je n’ai
pas dormi cette nuit-là. Je suis restée debout au milieu
des excréments et des urines», raconte-t-elle. Au petit
matin du 5 septembre, son calvaire n’est pas terminé :
elle s’est retrouvée en compagnie de plusieurs hommes
dans une cellule commune. «J’y ai vécu le moment le
plus horrible de mon existence. J’ai été violée par un
homme qui, par la suite, m’a fait consommer son
sperme», raconte-t-elle en sanglotant.
Toujours traumatisée, elle est hors d’elle lorsqu’elle
apprend que le commissaire Ayissi et Mme Marie Os-
sanga, la traitent de menteuse.
Au marché Mokolo à Yaoundé, toutes les attentions
se portent sur cette femme qui a eu la malchance de
tomber entre les mains de celui que les commerçants
du marché nomment pompeusement «très puissant
commissaire Ayissi». Depuis son arrestation, cette
mère de sept enfants et quatre petits-fils ne marche
plus seule, elle se fait toujours accompagner. Aux dires
de ses proches Lucresse Ngono Obia n’est plus que
l’ombre d’elle-même.
Malade
Psychologiquement affectée, «elle a perdu quelques
kilos et ne prend plus soin d’elle», confient ses voisines
de comptoir au marché Mokolo. Suivie depuis son
agression par des médecins psychiatres à l’hôpital
Jamot de Yaoundé, la dame dit souffrir d’hypertension
artérielle et traîne, avec elle, un impressionnant lot de
médicaments et d’ordonnances médicales.
Après sa libération le 5 septembre, elle a été prise de
vomissements dans la nuit. Son fils aîné l’a alors
conduite dans un centre de santé situé non loin du do-
micile familial sis à la nouvelle route Nkolbisson. Le len-
demain, au marché, ses crises de vomissements vont
se multiplier. Paniqués et effrayés, ses camarades l’ont
conduite d’urgence à l’hôpital de la Cité verte où le mé-
decin Olive Tocko lui a délivré un certificat médico-légal
qui atteste : «Ngono Obia a subi des sévices corporels et
physiques en milieu carcéral. Elle se plaint de douleurs
pelviennes et épigastriques ainsi que de vomissements.
Par conséquent, nous lui octroyons un repos médical
de 29 jours».
Plainte non recevable ?
Lucresse Ngono Obia dit avoir déposé une plainte
contre son agresseur et les autorités policières dont le
commissaire de police Aristide Ayissi, responsable de
l’unité et donneur d’ordre. Pour autant, cette victime
impuissante d’un viol, que le commissaire Ayissi dit ima-
ginaire, bute à écouter ses conseils sur la vacuité du
Code de procédure pénale qui ne prévoit, en l’espèce,
aucun dispositif particulier en matière de garde à vue.
«Le droit des gardés à vue est encadré de manière gé-
nérale. A aucun moment, l’on a tenu compte, au niveau
de la police judiciaire, de la spécification des détenus
particuliers. Et pourtant, on aurait dû le faire, notam-
ment en ce qui concerne les femmes, les enfants, les
étrangers et les handicapés», déplore Me Simon Pierre
Eteme Eteme, avocat au barreau du Cameroun et au-
teur d’un ouvrage sur la garde à vue au Cameroun.
Me Eteme Eteme indique par ailleurs, que Mme
Ngono Obia est fondée à traduire son agresseur en jus-
tice, et, de manière indirecte, le fonctionnaire de police
ayant donné l’ordre de l’enfermer au milieu des
hommes.
Léger Ntiga
Geôles d’Afrique
122
Accusé de torture sur une jeune fille,
le commissaire toujours pas jugé
François Alexandre Bekom Essomba est accusé
d’avoir maltraité une femme gardée à vue dans
une cellule de la Division régionale de la police ju-
dicaire de Bafoussam en 2004. Une vingtaine d’au-
diences ont déjà été programmées au tribunal de
cette ville. Sans résultat. La prochaine se tiendra le
21 octobre 2012. Huit ans après les faits.
Catherine Sylvie Leukoué garde les séquelles des sé-
vices qu’elle a subis, en 2004, dans les locaux de la Divi-
sion régionale de la police judicaire à Bafoussam. Selon
un de ses parents, cette ex employée de maison chez
un cadre d’une entreprise d’électricité de la ville pré-
sente quelquefois des signes de trouble mental. No-
tamment quand on évoque devant elle le nom de son
présumé bourreau, le commissaire de police Alexandre
François Békom Essomba, actuellement en service à la
délégation générale de la Sûreté nationale à Yaoundé.
Torturée, innocentée
Les faits remontent au 11 novembre 2004 date à la-
quelle un vol a été perpétré chez le couple Zoa, où Syl-
vie Leukoué était employée de maison. Considérée
comme suspecte, elle est arrêtée par la police. « Après
le départ des voleurs, les policiers, dirigés par le com-
missaire de police Békom Essomba Alexandre François,
arrivent sur les lieux. Sans fondement juridique, le com-
missaire conduit ma petite sœur Leukoué au siège de
la Division régionale de la police judicaire à Bafoussam,
l’enferme pendant quatre jours et exerce, en personne,
sur elle de multiples tortures et bastonnades à l’aide de
câbles électriques. Ces exactions ont plongé la petite
Leukoué dans le coma, au sein même du commissariat,
comme l’atteste le certificat médico-légal établi à cet
effet », soutient un parent de la victime ayant requis
l’anonymat. Malgré les menaces et les tortures, Sylvie
Leukoué, 19 ans au moment des faits, ne passera jamais
aux aveux.
Elle est innocentée lorsque un présumé chef de
gang, nommé Anicé, passe aux aveux complets, après
deux semaines de garde à vue (du 21 décembre 2004
au 05 janvier 2005) dans les locaux de la compagnie de
gendarmerie de Bafoussam II. Torturé, ce dernier aurait
rendu 80% des effets volés à M. Zoa. Mais les policiers
ne se sont jamais donné la peine de reconnaître le tort
causé à Sylvie Leukoué.
Tracasseries judiciaires
Et pourtant… Lors d’une audience du 17 août dernier,
le juge a rejeté les exceptions introduites par le com-
missaire Alexandre François Békom Essomba qui solli-
citait, avec l’appui du représentant du ministère public,
Désiré Mbénoun, de ne pas être jugé sur place.
La partie civile dénonce les nombreux blocages en-
tourant cette affaire. Depuis son enrôlement au tribu-
nal, en aout 2006, plus d’une vingtaine d’audiences ont
été renvoyées pour « non signification du mandement
au prévenu ». L’affectation du commissaire Bekom Es-
somba de la police judicaire de Bafoussam au commis-
sariat de sécurité publique de Mbalmayo, en octobre
2006, complique encore la procédure. « Au cours de
l’audience du 15 octobre 2010, la cause est une fois de
plus renvoyée pour le même motif qu’en février 2009
alors qu’il existait dans le dossier une preuve de signifi-
cation du mandement au prévenu par voie d’huissier »,
raconte un proche de la victime.
Pour celui-ci, les faits de torture accablant le com-
missaire Bekom Essomba sont avérés. Cet homme en
tenue avait déjà défrayé la chronique, en 2004, pour
avoir ouvert le feu sur quatre journalistes de Bafous-
sam. La délégation générale à la sûreté nationale pour-
rait, par ailleurs, être désignée civilement responsable
et être appelée à payer pour les nombreux abus de pou-
voir reprochés à ce commissaire.
Guy Modeste Dzudie
5 - Les femmes et les enfants après
123
Impasse pour la femme du chef, emprisonnée sans jugement
Accusés, sans preuves formelles, de complicité
d’assassinat du chef supérieur de Batcham, en dé-
cembre 2007, son épouse et deux hommes de sa
Cour sont maintenus en prison depuis trois ans et
demi.
De la prison centrale de Mbouda où elle est détenue,
Aimée Kagho, crie sa détresse. Elle est soupçonnée de
complicité de meurtre après la mort suspecte de son
mari, Francis Hervé Tatang. « C’est pénible de vivre ici
depuis 42 mois, sans être fixée sur son sort. Je suis fati-
guée de rester dans cette prison sans jugement. Pour-
quoi les autorités judiciaires prolongent-elles cette
détention au-delà du délai légal de 18 mois ? »
Nombreux appels
Aimée Kagho a été arrêtée en janvier 2008, peu après la
mort du chef supérieur du groupement de Batcham sur-
venue en décembre 2007. En même temps que ses deux
co-accusés Etienne Métino, serviteur à la Cour de la
chefferie de Batcham et Simon Gnonem, secrétaire du
défunt chef. Ils font alors partie des six suspects arrêtés
par le commandant de la brigade de gendarmerie de
Batcham, Pmoumié Mamouda. Fin 2008, une ordon-
nance de renvoi les accuse, tous les trois, de coaction
d’assassinat et de dissimulation de preuves. Ils croupis-
sent, depuis, en prison, malgré les procédures d’appel.
Aujourd’hui âgée de 28 ans, Aimée Khago ne sait
plus à quel saint se vouer pour sortir de cette impasse.
Elle se fait du souci pour ses enfants, notamment pour
sa fille Samira, âgée de 9 mois au moment de son ar-
restation. « Que vont devenir mes enfants sans moi ? »,
se demande-t-elle, en larmes.
En attendant la vérité
Le lundi, 6 juin dernier, la déception des trois co-accu-
sés est encore montée d’un cran. Patrice Ekambi, la
magistrate chargée de les entendre à la chambre de
contrôle de l’information judiciaire de la Cour d’appel
de l’Ouest à Bafoussam, était absente. Conséquence :
ils n’ont pas pu être confrontés à Me Pierre Tchinda,
huissier de justice de la commune de Batcham. Un
point clé de la procédure exigé par Me René Manfo,
avocat de la famille de Francis Hervé Tatang. « En tant
que chef d’exécutif communal, Me Tchinda doit être en-
tendu car il a entretenu des relations étroites avec le dé-
funt. Faisant partie des notables présents à ses côtés, il
peut nous expliquer certaines choses utiles à la mani-
festation de la vérité », soutient l’avocat.
Il demande le maintien en détention d’Aimée Kagho
et de ses deux co-accusés « tant qu’ils ne dévoileront
pas les véritables commanditaires de l’assassinat du
chef de Batcham ». Une option que récusent les accusés
qui ont introduit une demande de mise en liberté pro-
visoire, rejetée par la chambre de contrôle de l’infor-
mation judiciaire à la Cour d’appel de Bafoussam.
La petite Samira joue sans se douter
Samira Mamefouet Sonkwé, 4 ans, n’a pas pris le che-
min de l’école maternelle de Baboué à Batcham, ce
lundi du mois de juin. A quelques mètres de la case fa-
miliale aux portes branlantes, elle joue avec des enfants
de son âge. Elle n’a aucune idée du drame que vit sa
mère, Aimée Kagho, détenue à la prison centrale de
Mbouda, à une dizaine de km de là… Elle ne voit pas
non plus le handicap de sa grand-mère, Colette Nguen-
fouao, 60 ans, qui tire la jambe droite, ni celui de son
grand-père, François Mbogning, 80 ans, paralysé du
côté gauche.
Colette est seule pour subvenir aux besoins d’une fa-
mille de 14 enfants mineurs. « Je n’ai plus la force pour
cultiver mon champ comme avant. Je travaille la terre
en bordure de ma case. Ce qui donne une petite récolte
qui ne permet pas de nourrir ma famille. Depuis qu’Ai-
mée est en prison, je n’ai plus mangé de riz. Aimée était
pour nous un soutien inégalable », se lamente la vieille
femme.
Elle n’en exprime pas moins sa détermination à com-
battre pour survivre dans ce contexte difficile. « L’affaire
du Fo’o Francis Hervé Tatang continue de faire des
vagues à Batcham, explique Jean-Jules Yemeli , anima-
teur à radio Ngiembon. Personne ne souhaite en parler
publiquement », dit-il.
Quant aux familles dont des membres sont soup-
çonnés d’une implication quelconque dans le décès du
chef Francis Hervé Batang, « elles sont souvent traitées
en parias », précise, pour sa part, Hermann Dzoyem,
conducteur de moto-taxi. La famille d’Aimée Kagho
n’échappe pas à cette sanction populaire. Avant le ju-
gement.
Guy Modeste Dzudie
Geôles d’Afrique
124
5 - Les femmes et les enfants après
Chez les femmes de New-Bell, la solidarité fait la force
Solidaires, disciplinées et propres, les détenues de
la prison de New Bell à Douala entretiennent leur
cadre de vie et surmontent mieux les difficultés du
milieu carcéral. Tout n’est pas rose pour autant :
elles se plaignent de la nourriture et du manque de
divertissements.
Pas l'ombre d'un papier ou d'immondice dans le couloir
qui mène le visiteur dans le quartier des femmes de la
prison de New-Bell. Le caniveau qui traverse le corridor
est propre tout comme les haies de fleurs bien taillées.
Dans la cour du quartier des femmes, suffisamment
propre se trouvent deux pelles, un râteau et une perche
qui servent à la propreté des lieux. "Ces outils, indique
Adeline, une pensionnaire, permettent de nettoyer le
caniveau et les parcelles de fleurs situés dans le couloir".
Le bâtiment construit par l'Union européenne à tra-
vers le Programme d’Amélioration des conditions de
détention et respect des droits de l'homme (PACDET),
est bien entretenu.
Chaque matin un groupe de six détenues, nettoie
entièrement le quartier notamment la cour, les toilettes
et les cellules. Une détenue appelée "commandant hy-
giène", est chargée de veiller à la propreté. Gare aux dé-
tenues qui sont surprises en train de cracher ou jeter
des ordures dans la cour ou les cellules. "Quiconque ne
respecte pas les règles d'hygiènes s'expose à des sanc-
tions disciplinaires", prévient Adeline.
La solidarité fait la force
Les pensionnaires du quartier des femmes de la prison
de New Bell ne laissent personne indifférent. Bien coif-
fées et maquillées, leurs ongles sont soigneusement
vernis. Ces femmes se débrouillent toutes seules pour
acquérir les produits de beauté. "Nous faisons des bons
de commande. Le matin, nous donnons de l'argent à
l'une de nos sœurs qui va en corvée. Le soir elle paye les
différents produits de beauté et nous les ramène", ex-
plique Adeline. Elles sont par ailleurs par moment ap-
provisionnées par un parent qui leur rend visite et
doivent partager ces articles avec les plus démunies.
"Vernis à ongles, fards, rouges à lèvres, perruques etc.,
passent alors de mains à mains", explique Adeline.
Les femmes qui exerçaient le métier de coiffeuse
avant leur détention, offrent gratuitement leurs ser-
vices aux autres. Dans les dortoirs, chaque détenue dis-
pose actuellement d'un lit. Toutefois, lorsque le nom-
bre de détenues est élevé, seules les détenues les plus
nanties bénéficient de ce privilège. Les démunies sont
alors obligées de se partager deux lits à trois faute d'ar-
gent pour payer.
Satisfaction mitigée
Les détenues ne sont pour autant pas satisfaites de
leurs conditions de détention. Hormis la télévision, elles
n'ont pas d'autres sources de divertissement. "On a
l'impression que les journées sont longues parce qu'on
s'ennuie", témoigne Adeline. Un désoeuvrement qui,
poursuit-elle, est souvent la cause de nombreuses dis-
putes entre les femmes. En novembre dernier, Ngo
Bassop, la gardienne chef de prison du quartier des
femmes a lancé un appel aux âmes de bonnes volonté,
pour la construction d'ateliers de couture et d'informa-
tique, ainsi qu'une salle de classe en vue d'assurer le
suivi scolaire des plus jeunes. Des initiatives qui selon
elle, pourraient permettre d'occuper les femmes.
L'insatisfaction des détenues porte également sur
leur alimentation. Tous les dix jours, elles reçoivent de
la prison, dix boites de riz. Et puis plus rien. Chacune
doit alors se débrouiller pour trouver les épices et le
complément ou faute de mieux revendre à 500 Fcfa son
riz à leurs co-pensionnaires qui font de la restauration
payante dans le pénitencier.
Présidente de l'association "Action pour l'épanouis-
sement des femmes, des démunis et des jeunes déte-
nus", Éliane Paule Meubeukui salue "des conditions de
détention acceptables au quartier des femmes de la pri-
son de New Bell". La responsable de l'organisation de
la société civile déplore toutefois que la capacité d'ac-
cueil de cet établissement soit réduite. "Il n'y a que deux
cellules qui pour l'instant, réussissent à contenir sans
difficultés, la cinquantaine de détenues du quartier des
femmes. En cas d'augmentation de l'effectif, ces locaux
ne seront pas suffisants", craint-elle.
Anne Matho
125
Des adultes logés au quartier des mineurs
Depuis le 3 septembre, le quartier des mineurs de
la prison de New-Bell à Douala accueille 66 pri-
sonniers adultes. Une situation provisoire, selon
la direction, mais qui perturbe la vie des jeunes dé-
tenus.
L’incendie de la cellule 20 et de la cellule spéciale 18 a
pris de court les autorités pénitentiaires de New-Bell.
Les prisonniers qui y logeaient, parmi lesquels d’anciens
dirigeants d’entreprises publiques et parapubliques, un
magistrat municipal et deux avocats – pour ne citer que
ces personnalités - ont été transférés dans le quartier
des mineurs, le 3 septembre dernier.
Une mesure d’urgence, précise la direction de la pri-
son qui promet la reconstruction des cellules dévastées,
et, dans la foulée, reparle de la construction d’une
grande prison d’environ 5 000 places, afin d’en finir avec
une situation bien connue à Douala : initialement
construite pour accueillir 850 détenus, l’actuelle prison
en loge plus de 3 500. Bien que provisoire, ce reloge-
ment d’adultes dans un quartier réservé aux mineurs
contrevient aux règles minima de détention des Na-
tions Unies qui recommandent une parfaite séparation
entre les différentes catégories de détenus, notam-
ment entre les jeunes et les adultes.
Il remet en cause également tout un programme mis
en place en faveur des mineurs prisonniers. Les 14 pri-
sonniers, âgés de 15 à 18 ans, de cette cellule affir-
maient avant l’arrivée des adultes, se sentir à l’aise dans
leur quartier, ayant accès à la télévision qui diffuse des
programmes des chaines locales et étrangères ; béné-
ficiant de l’eau courante et de l’électricité. Ils respec-
taient par ailleurs un programme de nettoyage de leurs
cellules, affiché sur le mur derrière l’écran de télévision.
" C’est la catastrophe "
Mais ce cadre, malgré tout exigu, pourra-t-il sup-
porter l’afflux d’un effectif supplémentaire de 66 déte-
nus? Le " salon ", par exemple, qui mesure environ 3,5 m
de long et 3 m de large, sert à la fois de lieu de récep-
tion, de classe d’étude et d’atelier de tissage pour les
mineurs qui fabriquent des chapeaux et des sacs, sous
la coordination d’un détenu adulte et maître mineur.
Me Emmanuel Abessolo, avocat au barreau du Ca-
meroun, condamné dans l’affaire Etat du Cameroun et
Port autonome de Douala contre les anciens responsa-
bles de cette société parapublique, n’apprécie pas cette
promiscuité. "C’est la catastrophe. Certes nous occu-
pons un côté de la cellule, mais pendant que vous y
êtes, des enfants y font des études ", a-t-il regretté, lors
de notre brève entrevue le 4 septembre.
Dans les dortoirs, des seaux, le couvert sont posés
en-dessous du lit. Faute d’espace, les mineurs occupant
l’étage supérieur disposent ces ustensiles sur le lit. Ainsi
le quartier des mineurs de New-Bell, réputé pour être
bien tenu, est devenu, en l’espace de quelques se-
maines, une geôle inconfortable. " Leurs conditions de
détention sont des plus inhumaines ", a même com-
menté Me Charles Tchakounté Patié, lors de la visite
rendu par le barreau des avocats aux détenus le 4 sep-
tembre.
Théodore Tchopa
Geôles d’Afrique
126
5 - Les femmes et les enfants après
Adultes et mineurs dans la même cellule à Yabassi
Adolescents et adultes endurcis vivent dans les
mêmes cellules à la prison de Yabassi. Cette non
séparation des catégories est contraire aux re-
commandations des Nations Unies sur le traite-
ment des détenus.
Assis sur un tabouret de fortune à l’entrée de la cellule
7 qui donne sur la cour bruyante de la prison de Yabassi,
Gilles Thomas Motassi, 17 ans, caresse ses cheveux
roux. Incarcéré depuis trois mois pour complicité de vol,
ce mineur a été contraint de changer de cellule
quelques jours après son arrivée pour fuir les actes de
violence de certains codétenus adultes. "Il y avait des
gars qui fumaient dans la cellule 3 où j’étais", se sou-
vient-il d’une voix grave. "Cela me dérangeait beau-
coup. Quand je me plaignais, ils menaçaient de me
frapper. C’est pourquoi j’ai payé ma mutation pour la
cellule 7 où je me trouve avec des grands frères qui me
donnent de temps en temps de bons conseils".
Nathalie ne peut se permettre le luxe de partir de
l’unique cellule des femmes où elle vit avec les humeurs
des pensionnaires plus âgées. "Quand elles font parfois
des commentaires sur le sexe, je reste tranquille parce
que je suis gênée. Mais, récemment, une femme m’a
injurié pour cette attitude; elle a dit que je veux me
comporter comme une sainte alors que je connais déjà
les hommes. On est obligé de supporter tout ça", ra-
conte cette mineure.
Quelques mesures…
Comme Thomas et Nathalie, les mineurs de la pri-
son principale de Yabassi vivent dans les quartiers des
adultes de même sexe, les garçons chez les hommes et
les filles dans l’unique cellule du quartier des femmes.
Construite dans les années 1933 pour accueillir 150 dé-
tenus, cette prison compte actuellement moins de 110
pensionnaires parmi lesquels une dizaine de mineurs.
Pour empêcher les affrontements entre mineurs, l’ad-
ministration a pris certaines mesures. "En l’absence
d’un quartier pour mineurs, nous avons décidé d’en-
voyer les garçons qui affichent de bons comportements
dans les cellules des personnes âgées. Quant aux indis-
ciplinés, ils sont mélangés avec les hommes", explique
Ngalani Romuald, régisseur de la prison principale de
Yabassi. Mais, cette opération ne garantit rien puisque
tous les détenus mineurs se partagent toujours la cour,
la cuisine et les toilettes avec les adultes. "Quelques
jours après mon arrivée, un jeune a attrapé une toux
sèche parce qu’il dormait tout près d’un homme ma-
lade. C’est l’infirmier qui l’a soigné. Certains mineurs ne
sont pas contents quand on les change de cellule. En
journée, ils retrouvent leurs amis mineurs et adultes
dans d’autres cellules pour jouer aux cartes et fumer
parfois", explique le prévenu Gilles Thomas Motassi.
Encore insuffisantes
Dans ses règles minima de traitement des prison-
niers, les Nations Unies recommandent que tout lieu de
détention comporte un quartier pour chaque catégo-
rie: les hommes, les femmes et les mineurs. Une re-
commandation peu suivie notamment dans les zones
rurales. Ce qui révolte les défenseurs des droits hu-
mains. "Il n’est pas normal de mélanger les mineurs
avec des adultes dans le même quartier. Outre les me-
naces, bagarres et intimidations, ce mélange est plus
dangereux parce qu’il développe l’homosexualité dans
la société", indique Jean Tchouaffi, président de l’asso-
ciation camerounaise des droits des jeunes.
A sa création, la prison principale de Yabassi ne dis-
posait que d’un seul quartier où hommes, femmes et
enfants utilisaient les mêmes commodités. Le respect
de la séparation des catégories des détenus a com-
mencé à prendre corps dans cette prison il ya seule-
ment deux ans à la faveur d’un geste de l’Etat. "En 2009,
un financement du budget d’investissement public
nous a permis de faire construire un mur de séparation
entre les hommes et les femmes ainsi que des toilettes
dans les deux quartiers. Il faut dire qu’avant cette sépa-
ration, on n’a pas enregistré de cas de violence sur une
femme par un homme parce que les gardiens étaient
vigilants", se réjouit Ngalani Romuald. Des efforts qui
doivent à présent se faire désormais en direction des
mineurs.
Christian Locka
127
Précarité et pratiques sexuelles non consenties
Prison de New-Bell. Des détenus démunis se li-
vrent, souvent malgré eux, aux autres pension-
naires plus nantis, en échange de gratification.
D’autres sont drogués et sodomisés contre leur vo-
lonté.
De nombreux détenus de la prison centrale de Douala vi-
vent dans l’indigence. Certains n’ont pas de proche pa-
rent dans la ville de Douala où ils ont commis l’infraction
les ayant conduit en prison, ou ont été abandonnés par
leurs familles suite à leur incarcération. Parmi eux, des
anciens enfants de la rue, condamnés ou en attente de
condamnation, ainsi que des déficients mentaux. Ces dé-
munis, condamnés au quotidien à la débrouillardise, sont
communément appelés des « pingouins », dans le jargon
pénitentiaire. Faute de moyens, ils ne peuvent manger à
leur faim et doivent multiplier des astuces au quotidien
pour subvenir à leurs besoins essentiels.
Pour survivre
Cette recherche de la survie pousse certains à se li-
vrer, souvent malgré eux, à des pratiques d’homo-
sexualité, prohibées par le règlement intérieur de la
prison. «Très souvent, ça commence par des petits
gestes de générosité. Un détenu attire un Pingouin et lui
donne aujourd’hui 100 Fcfa, demain 200 ou 500 Fcfa, et
ainsi de suite. Après quoi il lui demande de le retrouver
dans son ‘Kito’ (cellule personnelle). Ça se passe généra-
lement dans la nuit », explique un gardien de prison.
A la prison de New-Bell, des dizaines de pension-
naires de même sexe partagent une cellule commune,
en violation des règles minima pour le traitement des dé-
tenus, notamment celles concernant les locaux de dé-
tention. Ces règles, adoptées par les Nations Unies,
stipulent en leur article 9 alinéas 1 que « les cellules ou
chambres destinées à l’isolement nocturne ne doivent
être occupées que par un seul détenu », et qu’en cas de
dérogation à cette règle, « on devra éviter de loger deux
détenus par cellule ou chambre individuelle ». Pour pré-
server leur intimité, certains détenus aménagent au sein
de la cellule commune un local privé, en se servant de
planches comme cloisons. C’est ce local intime qu’ils ap-
pellent « kito ».
Selon l’article 347 bis de la constitution du Cameroun,
« est puni d’un emprisonnement de six mois à cinq ans et
d’une amende de 20 000 à 200 000 F toute personne qui
a des rapports sexuels avec une personne de son sexe ».
Les détenus, influencés par le caractère tabou de l’ho-
mosexualité au Cameroun, sont homophobes dans leur
grande majorité. Des pensionnaires ainsi surpris en fla-
grant délit de pratique homosexuelle, sont lynchés par
les autres personnes privées de liberté et peuvent être
tués si les gardiens de prison n’interviennent pas promp-
tement. « Très souvent nous arrivons quand les détenus
ont bien tabassé le suspect », témoigne un gardien de
prison.
Drogue et sodomie
Ces dix dernières années, se souvient le Dr Germain
Amougou Ello, médecin de la prison de New-Bell, deux
détenus, dont l’âge était compris entre 25 et 30 ans, ont
été sodomisés de nuit par d’autres détenus, qui n’ont pas
été identifiés. Ils ont par la suite été jetés dans la grande
cour intérieure de la prison où ils ont été retrouvés au
lever du jour par d’autres détenus, dans un état d’in-
conscience. « Une fois on a amené à l’infirmerie un dé-
tenu qui s’était évanoui. Il avait des déchirures au niveau
du sphincter et le sperme dégoulinait de son anus. On l’a
transporté à l’hôpital mais on n’a pas pu le réanimer. Le
second cas était similaire mais grâce à la prompte réac-
tion des parents de la victime et aux moyens qu’ils ont
déployés, on a réussi à la sauver », atteste le médecin.
Selon les résultats des tests médicaux effectués, les
deux victimes avaient préalablement été droguées, puis
sodomisées par leurs « bourreaux », inconnus jusqu’à ce
jour. « Pour le premier cas par exemple, on ne pouvait
pas mesurer la quantité de drogue qu’il avait ingurgitée,
mais la certitude est que la dose était importante. D’où
son décès », diagnostique Dr Amougou.
Nombre d’autres cas signalés aux autorités sont fon-
dées sur des rumeurs ou la suspicion, et demeurent donc
difficiles à prouver. « Par expérience, un détenu ne peut
pas venir se plaindre spontanément contre un autre dé-
tenu. Quand il le fait, d’après les habitudes de la prison,
c’est qu’il y a eu un deal qui n’a pas bien marché. C’est
comme le bandit, il ne se plaint que quand les affaires
ont mal tourné », affirme-t-il. « Le suspect est mis en cel-
lule disciplinaire pendant quinze jours et sa peine est re-
nouvelable », précise un gardien de prison. Une façon
pour les autorités pénitentiaires de sensibiliser les autres
détenus, et de les mettre en garde contre une éventuelle
reproduction de la pratique.
Théodore Tchopa
Geôles d’Afrique
128
5 - Les femmes et les enfants après
“Personne n’est à l’abri de l’homosexualité”
Le professeur Samè Kollè, enseignant de psycho-
logie à l’université de Douala, nous explique la
pratique de l’homosexualité en milieu clos.
Comment expliquez-vous que des détenus en-
tretiennent des rapports sexuels avec d’autres
détenus de même sexe ?
La prison est un cadre fermé et ses relations avec l’ex-
térieur sont très réduites. Il peut donc s’y développer
certains types de comportement qui peuvent prédis-
poser à cette pratique. Mais ce n’est pas seulement
dans les prisons qu’on peut rencontrer ces pratiques
d’homosexualité consentie, on peut les retrouver dans
tous les milieux fermés : les casernes militaires, les cou-
vents, les monastères, bref tout ce qui peut constituer
un milieu fermé, et où des personnes de même sexe se
retrouvent. La question que vous posez est relative à
l’élément d’explication de la pratique homosexuelle.
Il y a des arguments d’ordre historique et archéolo-
gique, qui consistent à observer la pratique homo-
sexuelle dans toutes les sociétés du monde. Ces
pratiques ont toujours existé. Il y a ensuite un argument
biologique, qui tient à ce qu’on appelle la théorie de la
bisexualité de l’homme, élaborée au début du 20ème
siècle. Et d’après celle-ci, tout être humain ou animal
sécrète les deux types d’hormone : d’un côté les hor-
mones mâles, qu’on appelle androgènes, et de l’autre
les hormones femelles ou œstrogènes. La différence
entre l’homme et la femme est que l’homme sécrète
beaucoup plus d’androgènes et la femme plus d’œstro-
gènes. Si on injecte à un homme des hormones fe-
melles, son comportement va tendre progressivement
vers la féminité, et inversement.
Le 3ème argument scientifique peut être l’argument
psychanalytique, lié à la nature de la pulsion sexuelle ou
libido. Pour Freud, la pulsion sexuelle n’a pas d’objet et
ce point est capital. Cela veut dire que la satisfaction de
la libido sexuelle n’est pas liée à un objet spécifique, la
pulsion sexuelle peut être satisfaite par tout type d’ob-
jet. Cela signifie que je peux avoir un orgasme unique-
ment par masturbation et être sexuellement satisfait.
Je peux avoir un orgasme par fétichisme sexuel, c’est-à-
dire le fait d’obtenir un orgasme en relation avec un
objet non humain. Il y a ce qu’on appelle la zoophilie.
Tout cela rend compte du caractère non spécifié de la
sexualité. Evidemment, on va dire qu’une poule ne peut
pas aller avec une poule mais dans un contexte de
conditionnement (c’est-à-dire la création d’une relation
artificielle mais observable), on peut obtenir ce type de
comportement même chez les animaux.
Faut-il donc y voir une pratique normale ?
Il faut aussi donner une explication par le fait de la
puissance de la libido humaine. Une pulsion cherche
toujours à se satisfaire. En dehors d’un cadre comme la
prison qui est un cadre de privation de la liberté, il y a
des conditions de satisfaction de la pulsion. Quand on
se retrouve dans un cadre comme la prison, la satisfac-
tion des pulsions va prendre des formes liées au
contexte, parce qu’évidemment dans une prison, les
hommes vont se retrouver entre eux et les femmes
entre elles. Etant donné la nécessité de la satisfaction
de la pulsion, beaucoup d’individus vont chercher dif-
férentes formes de cette satisfaction. Dans la prison
beaucoup de personnes, pour épancher leurs pulsions
sexuelles, vont se masturber. Des perversions vont se
développer pour obtenir la satisfaction sexuelle. La pra-
tique de l’homosexualité va ainsi s’observer et, étant
donné ces paramètres biologiques et psychanalytiques
dont nous avons parlé, il va se développer une sorte de
penchant de l’homme vers l’homme, ne serait-ce qu’à
cause de la proximité qu’ils vivent entre eux. Parce que
l’un est proche de l’autre, il y a une pulsion qui va se dé-
velopper dans la tête et la pulsion sexuelle n’ayant pas
d’objet, le détenu estime qu’il peut se satisfaire de cet
individu qui est à ses côtés.
L’homosexualité est-elle une perversion ?
Dans ce qu’on appelle le Diagnostic des maladies
mentales (DSM), développé selon une périodicité par
les Américains, et qui est une sorte de bible chez les
psychopathologues et les psychiatres, avant les années
80, l’homosexualité était classée comme une perver-
sion sexuelle au même titre que la zoophilie, la pédo-
philie, le fétichisme, etc. Mais vers la fin des années 80,
dans ce DSM-là, l’homosexualité a été enlevée de la
classification de perversion sexuelle et est devenue une
forme normale de sexualité.
Interview
129
Je voudrais ajouter quelque chose d’important. Per-
sonne n’est à l’abri d’une inversion sexuelle, c’est-à-dire
de la pratique de l’homosexualité, étant donné les argu-
ments scientifiques et psychologiques développés plus
haut. Vous pouvez affirmer haut et fort que vous n’allez
jamais la pratiquer, s’il arrive que vous vous retrouviez
dans un milieu clos (casernes, prisons, couvents, mo-
nastères), ou dans des cercles libres, ou dans une com-
munauté particulière (écrivains, grandes stars et
vedettes de cinéma), il suffit de se retrouver dans ce
genre de cercle, de club, de communauté où on ne vous
contraint pas, mais où on vous donne des explications,
par persuasion progressive (c’est un ami très proche qui
va vous dire « essaie et tu verras »), vous pouvez le de-
venir. J’ai écouté un grand comédien français, Coluche,
décédé il y a plus de 25 ans, expliquer que si vous ne vou-
lez pas devenir homosexuel, il ne faut jamais, essayer.
Propos recueillis par
Théodore Tchopa
Geôles d’Afrique
130
6
SOLIDARITE, TRAVAIL
ET REINSERTION
Des rêves et des métiers pleins la tête
Celui-ci est un cas. Condamné à mort, Amza Ndam soigne les malades à la prison de Foum-
ban. Il continue de se former et rêve de devenir aide-soignant si sa peine est commuée en dé-
tention limitée. Un exemple peu courant de rachat. Solidarité encore avec ces ex-détenus de
Bafoussam qui se font visiteurs de prison pour apporter présence et réconfort à leurs an-
ciens compagnons de cellules.
Il y a aussi des régisseurs de prison qui se sentent responsables de la réinsertion sociale de
leurs pensionnaires. Celui de Bafang crée une école. Celui de Bagangte aménage un quartier
spécial pour tuberculeux. Il y a enfin tous les projets individuels et collectifs de réinsertion
par le travail, des organisations non gouvernementales qui oeuvrent pour soulager le sort des
prisonniers.
Nombreux sont les petits métiers exercés par les prisonniers. Couturiers, bijoutiers, éleveurs
de porcs, menuisiers, mécaniciens, ils améliorent leur quotidien grâce aux petits sous qu’ils
gagnent, mais, surtout, ils préparent leur réinsertion dans la société. L’ONG « Charité sociale
humanitaire » affirme avoir déjà réinséré 150 jeunes sortis de la prison de New Bell à Douala.
Ces succès sont trop rares. Dans le monde carcéral camerounais, la réinsertion n’en est en-
core qu’à ses balbutiements.
Un condamné à mort soigne ses codétenus
Il s’est formé et a gagné la confiance des gardiens
: Amza Ndam, un condamné à mort, aide les ser-
vices médicaux du pénitencier à soigner les ma-
lades.
A l’entendre parler de médecine, difficile d’imaginer
qu’Amza Ndam, est un détenu. Condamné à mort pour
vol aggravé et assassinat, il est pensionnaire de la pri-
son principale de Foumban depuis 1992. Son respect de
la discipline lui a valu de bénéficier d’une formation de
quatre mois à l’hôpital de district de Foumban. La Giz
viendra par la suite compléter ce cursus, en le formant
comme « pair éducateur » pour la détection du sida et
de la tuberculose. Grâce à cet enseignement, Amza
aide l’infirmier de la prison dans l’accomplissement de
ses tâches.
Un assistant efficace
Il fait des diagnostics. «On nous a montré comment re-
connaître les symptômes de plusieurs maladies comme
le sida, la tuberculose, etc. J’approche le malade pour
qu’il me décrive son mal. Ensuite, je lui indique la
conduite à suivre», explique l’aide-soignant.
Blessures, toux, maux de ventre…sont autant de pe-
tites infections qu’Amza soigne lui-même. Quand la
maladie est grave, il dirige le patient vers l’infirmier de
la prison. Et, en cas d’urgence, téléphone au personnel
médical, qui lui indique la conduite à suivre. «Je dis à
l’infirmier qu’il y a un cas qui me dépasse. Il m’explique
ce qu’il faut faire.» Amza prescrit alors au malade les
médicaments à prendre et leur dose, et, si besoin fait
des injections et place des perfusions. La nuit, le
condamné à mort veille parfois les malades.
Des livres et documents, offerts par la Giz et une
congrégation religieuse américaine, l’aident dans sa
tâche. «Je les lis très souvent et j’applique les consignes
pour ne pas faire d’erreur médicale», précise-t-il.
Amza prodigue également les premiers soins aux
détenus en cas d’absence du médecin, qu’il assiste par-
fois dans ses consultations. Et pour mettre en valeur ce
travail collectif, il emploie souvent le « nous » : «Si tu es
tuberculeux nous te mettons sous traitement» ou en-
core «Ensemble, nous pratiquons les tests de dépistage
du VIH sida». Ce « pair éducateur » chevronné a, par ail-
leurs, tenu six causeries éducatives, entre janvier et juin
2010, sur le VIH sida, le choléra et la tuberculose.
« Les détenus sont mesquins »
Ce métier d’assistant à l’infirmerie n’est pas de tout
repos. « Les détenus sont des gens mesquins. Croyant
que j’ai en ma possession un paquet de médicaments,
ils me prennent souvent à partie. Car ils pensent que je
refuse de leur en donner», regrette Amza. En dépit de
ces altercations, le condamné à mort trouve toujours la
force de pardonner. «Celui qui a reçu une formation en
médecine ne doit pas être rancunier. Sinon, tu vas don-
ner un faux traitement au patient. Il en souffrira », af-
firme t-il.
Sa condamnation à mort ne l’empêche pas d’avoir
l’ambition d’exercer comme aide soignant dans une of-
ficine de Foumban. Ce rêve ne pourra se réaliser que s’il
bénéficie d’une peine d’emprisonnement à durée limi-
tée, qui lui permettrait de faire appliquer les règles mi-
nima des Nations Unies concernant la réinsertion des
détenus à leur libération (1). Mais le pourvoi en cassa-
tion qu’il a introduit dès 2003 a échoué. Et les diffé-
rentes grâces présidentielles, qui auraient permis de
réduire sa peine, n’ont rien changé au statut de Amza,
qui n’a pu obtenir un extrait de la décision de la cour su-
prême.
Et pourtant l’administration pénitentiaire apprécie
le travail de ce condamné à mort hors du commun. «Il
est la courroie de transmission entre les détenus et le
personnel de la prison. Quand un cas de maladie se pré-
sente, il est le premier à le savoir. Il nous alerte et, par ri-
cochet, saisit l’équipe médicale», souligne Zacharie
Sangou, le régisseur par intérim de la prison principale
de Foumban.
Anne Matho
(1) Ces règles minima stipulent que les prisonniers ont
le droit d’exercer un travail. «Cette occupation, prescri-
vent les Nations Unies, doit être, dans la mesure du pos-
sible, de nature à maintenir ou à augmenter leur capacité
de gagner honnêtement leur vie après la libération».
Solidarité, travail et reinsertion
133
Des anciens détenus visiteurs de prison
Ils connaissent les us et coutumes de la prison, sa-
vent parler son langage. Des anciens détenus se
font visiteurs de prison pour se mettre au service
de leurs anciens compagnons de cellules.
Libéré de la prison centrale de Bafoussam, Kallu, 27 ans,
n’a pas oublié ses camarades de bagne. « Je mesure
combien il est important de rendre visite à une per-
sonne emprisonnée. Même quand je n’ai rien à donner,
je passe à la prison le dimanche. Je discute avec mes an-
ciens codétenus et ça leur donne le moral. Depuis que
je suis sorti de prison, j’ai monté une petite affaire dans
le domaine de la médecine vétérinaire. C’est grâce à
cela que je joins les deux bouts. Et lorsque je rentre à la
prison, je parle de mon expérience à mes ex-codétenus.
Chacun d’eux veut s’inspirer de mon exemple une fois
libre », explique-t-il.
« Je sais ce qu’il ressent »
Mathieu Dzogang est sur la même longueur d’onde.
«Lorsque j’apprends que l’un des miens est en prison,
je me débrouille pour lui rendre visite. Je sais ce qu’il
ressent », souligne-t-il, se souvenant de ses douze an-
nées d’incarcération (de 1980 à 1992). Autre habitué de
la prison centrale de Bafoussam, Deffo plaide en faveur
d’une réelle solidarité entre les anciens prisonniers et
ceux qui purgent encore leur peine. « Les personnes qui
ont fait de la prison se comprennent. Un ancien prison-
nier peut facilement consoler quelqu’un se trouvant au
cachot. Maîtrisant parfaitement l’environnement in-
terne du pénitencier, il saura lui remonter le moral», in-
siste un ancien journaliste détenu courant 2009 et 2010
à la prison centrale de Kondengui à Yaoundé. Victor Si-
gnibé, lui, apporte une autre dimension à ces gestes de
solidarité. « Il y a des innocents en prison », rappelle ce
vendeur de médicaments naturels, ancien pensionnaire
de la prison de Bafoussam. Des innocents qui se de-
mandent, chaque jour, pourquoi ils sont là. Une visite,
c’est la possibilité d’exprimer leur détresse devant l’in-
justice qui leur est faite.
« Se sentir acceptés »
Les anciens prisonniers, visiteurs de prison, sont bien
placés pour comprendre leurs compagnons encore en-
fermés. « Les personnes ayant séjourné en prison ont
une manière particulière de percevoir la vie et d’envisa-
ger leurs relations avec les autres. Qu’ils soient coupa-
bles ou innocents, les prisonniers ont besoin de se sentir
acceptés. Ils n’aiment pas que vous évoquiez les infra-
ctions les ayant conduit en prison. Même lorsque vous
avez des criminels de grands chemins devant vous, trai-
tez les humainement, montrez le côté chaleureux et
joyeux de la vie. Ils vous comprendront et vous feront
confiance. Même lorsqu’ils seront remis en liberté. Sa-
voir parler le langage du prisonnier, c’est favoriser sa re-
socialisation », argumente le régisseur adjoint de la
prison principale de Mantoum, M. Njoya. Selon lui, il
existe une psychologie spéciale pour les personnes vi-
vant dans un pénitencier.
Avocat au barreau du Cameroun, Me Fabien She,
abonde dans le même sens. « La prison ne saurait être
prise comme un endroit où l’on abandonne les bannis
de la société. Plusieurs détenus, même ceux reconnus
coupables de crimes ignobles peuvent se reconvertir et
se resocialiser », plaide-t-il. En tout cas, les anciens dé-
tenus visiteurs de prison affichent leur utilité au service
de la réinsertion de leurs anciens compagnons de
bagne.
Guy Modeste Dzudie
Geôles d’Afrique
134
A Bafang et Bagangte, les régisseurs réagissent
Des régisseurs de prisons tentent d’améliorer le
sort des détenus : une école ici, un quartier spécial
pour tuberculeux là, de meilleures conditions d’hy-
giène… Nous avons pu voir les travaux réalisés à
Bafang et Bagangte. Des initiatives louables mais
insuffisantes, faute de moyens. Le gouvernement
est pointé du doigt.
"Le bâtiment que vous voyez là, accueillera une
école pour mineurs". Djile Kamga Michel, régisseur de
la prison centrale de Bafang est fier de présenter ce pro-
jet en cours de réalisation. "Avec le concours de l’asso-
ciation Grain de Sable nous avons l’ambition de
permettre aux jeunes délinquants de poursuivre leur
scolarité en prison. Nous aurons des élèves, ici, en
début d’année prochaine", précise le régisseur qui se
flatte aussi d’avoir améliorer les conditions de vie des
240 prisonniers de ce pénitencier créé en 1924, agrandi
en 1986, et qui vient de bénéficier d’une réfection gé-
nérale. Ce qui a permis, entre autres, d’assainir l’éva-
cuation des eaux usées et des matières fécales.
"Désormais, on ne sent plus les mauvaises odeurs
qui gênaient aussi bien l’entourage immédiat de la pri-
son que l’entourage plus lointain", se réjouit Djile
Kamga Michel. "Il y a un grand changement à l’intérieur
de la prison. Auparavant il y avait des ordures un peu
partout", confirme le détenu Kuayeu Gabriel,
condamné à mort pour vol aggravé et assassinat.
"Vous-même, vous voyez les gens toujours costauds.
Cela veut dire que tout va bien depuis qu’on a fait des
réparations à l’intérieur de la prison". Selon lui, ses cinq
compagnons, condamnés à mort comme lui, sont du
même avis. Comme d’autres prisonniers jugés "déli-
cats", ils sont pourtant enfermés dans les vieux bâti-
ments datant de 1924. Le régisseur de la prison ayant
décidé de les séparer des détenus provisoires.
Un quartier pour les tuberculeux
A Bangangté, le chef intérieur de la prison, Aléa Hyp-
polite, se réjouit, lui, de la création d’un quartier spécial
réservé aux détenus tuberculeux. "Dès qu’un prisonnier
est atteint, on l’amène à l’hôpital, et on l’isole jusqu’à
sa guérison.", affirme-t-il. Le régisseur, Medjo Freddy
Armand renchérit : "Vous avez vu la dimension des cel-
lules ! Les prisonniers y sont nombreux et il n’y a pas
assez d’air… Les malades contaminent les autres. C’est
pourquoi nous avons trouvé un endroit mieux aménagé
où l’on s’assure aussi que les tuberculeux sont mieux
nourris".
A propos d’alimentation justement, une nouvelle
cuisine a été construite. Ce qui arrange bien le chef cui-
sinier, Wandji Roméo, détenu ici depuis 2007. "Je tra-
vaille à la cuisine depuis six mois, avec deux aides.
Chaque vendredi on nous donne une ration pour la se-
maine".
Les menus sont un peu plus variés : davantage de
condiments et de poisson dans les portions. "Ce n’est
plus du riz tous les jours", constate le chef intérieur de
la prison.
Les prisonniers peuvent encore améliorer leur ordi-
naire grâce à une plus grande libéralisation des corvées
permise par le régisseur. "On observe chaque détenu
lorsqu’il arrive. Si on pense qu’il ne s’évadera pas, on le
laisse aller en corvée à l’extérieur", affirme Medjo
Freddy qui s’appuie sur les textes en vigueur pour orga-
niser ces sorties.
Ndjitap Bertrand est un corvéable satisfait. "On
m’appelle Général De Gaulle. Je suis ici depuis long-
temps. Quand nous sortons, nous ramenons des vivres
et nous nous les partageons. Cela crée une bonne am-
biance".
Le régisseur de Bangangté aborde enfin un sujet qui
préoccupe particulièrement les défenseurs des droits
humains : le suivi des dossiers des détenus en prison
sans jugement. Il a mis sur pied une équipe qui "a déjà
permis de réduire la peine d’un détenu. Et deux autres
dossiers sont en bonne voie".
Manque de moyens
Les exemples de Bafang et de Bangangté plaideraient
donc en faveur d’une certaine humanisation des prisons
au Cameroun. N’allons pas trop vite ! Les quelques
belles initiatives de quelques régisseurs ne corrigent pas
le fait général que "les prisons du Cameroun sont des
Solidarité, travail et reinsertion
135
mouroirs et non des endroits de resocialisation", s’écrie
Maître Agbor. "C’est au gouvernement de mettre en
place une politique de modernisation de ces établisse-
ments", insiste-t-il.
Maxime Bissay, coordonnateur de l’association Ac-
tion camerounaise pour l'abolition de la torture, (ACAT)
antenne du Littoral est moins virulent : "Il faut recon-
naître que les choses changent depuis l’avènement des
programmes d’amélioration de la condition des déte-
nus (Pacdet) et du respect des droits de l’Homme dans
les prisons. Vous avez cité le cas de Bafang et de Ban-
gangté, je peux vous citer aussi Edéa, Mbanga, Yabassi,
où les régisseurs font un travail exceptionnel". Le mili-
tant est aussi lucide : "Ces régisseurs feraient sans
doute davantage, si le gouvernement leur en donnait
les moyens."
Hugo Tatchuam
Geôles d’Afrique
136
Solidarité, travail et reinsertion
Petits métiers, petits sous et réinsertion à Edea
Des prisonniers travaillent pour améliorer leur
maigre ration quotidienne de nourriture et, peut-
être, se préparer un avenir. Une initiative qu’en-
couragent les Nations Unies.
Malgré la chaleur étouffante de cet après midi là, Ah-
madou Issa, 25 ans, pousse sa voix à peine audible au
milieu d’une foule de détenus amassés dans la cour ; les
commentaires surfent sur le football. Aujourd’hui, le
jeune homme ne pédale pas sur sa machine à coudre. Il
est au chômage technique par manque de matériaux.
«J’ai donné de l’argent à un corvéable libre pour qu’il
m’achète le fil et les aiguilles qui me permettront de
coudre l’habit d’un gardien. Dès que c’est là, je reprends
le travail», explique Ahmadou, admiré pour son doigté
en couture.Il a appris le métier au lendemain de son in-
carcération pour vol, à la prison principale d’Edéa. «La
machine appartient à la prison. La plupart du temps, ce
sont les gardiens qui m’apportent leur pagne et me
donnent un peu d’argent pour acheter le fil. Je raccom-
mode gratuitement les habits des détenus parce qu’ils
n’ont pas assez d’argent. Je gagne mieux quand le tra-
vail vient de l’extérieur », ajoute-t-il.
2 000 Fcfa par jour
Nyobe Billong Eric, lui, ne fait pas de cadeau : il fait
payer tout et tout le monde. Condamné pour vol à main
armée, il est devenu bijoutier. « Quand j’ai un peu de
temps, je fabrique des chaînes, des gourmettes, des
boucles et des bracelets en transformant des cuillères,
fourchettes, tuyaux de robinets, tuyaux électriques et
noix de coco. En prison, je vends un article au plus à
1000 f CFA. Dehors, le même objet coûte au minimum
1500 f CFA . Les bonnes affaires sont à l’extérieur», in-
dique le détenu. Eric a un sérieux besoin d’argent.
Abandonné par sa famille, il doit bosser dur pour ras-
sembler les 256.000 f CFA d’amendes qui le retiennent
en prison.
Il ajoute : « En attendant, grâce à ce petit boulot, je
trouve de quoi payer mon savon et la nourriture parce
que la ration journalière en prison est minable. Aupara-
vant, je pouvais avoir un bénéfice de 4000 f CFA par
jour. Actuellement, je ne gagne que 2000 f cfa parce
que les matériaux sont difficiles à trouver». Insuffisante
pour Eric, cette somme est une fortune pour Mehi
Charly qui partage son bénéfice avec un revendeur. «
Un ancien détenu qui me ravitaille en matériaux de fa-
brication. Je fais le travail et on se partage les fonds. Il
est chargé de la vente dehors. Il me ramène ma quote-
part, environ 500 f CFA par jour ; ça m’aide à tenir », in-
dique ce détenu qui fabrique des sacs et des paniers.
Organiser, réinsérer
Il ne suffit pas de fabriquer. Encore faut-il trouver les
intermédiaires pour s’approvisionner en matériaux de
base et écouler les produits finis. Les petits artisans de
la prison sont obligés de négocier avec leurs codétenus
qui font les corvées à l’extérieur de la prison. Cela en-
gendre un trafic qui gêne l’administration pénitentiaire.
«Nous allons mettre en place un programme pour ravi-
tailler les détenus en matière première. Et nous com-
mercialiserons les produits finis. Cela évitera que les
corvéables continuent à jouer aux démarcheurs. Avec
une Ong, nous réfléchissons au développement de ces
petits métiers en prison», dévoile le gardien chef
Ngomba Francis Olivier.
Les objets fabriqués par les prisonniers sont en effet
très appréciés dans la population. «J’ai l’habitude
d’acheter les habits et les sacs fabriqués par les déte-
nus. Ils prennent du temps pour travailler et leurs ob-
jets sont plus solides et plus jolis que certains produits
asiatiques », témoigne Sebastien Bikai, un riverain.
Mais ces petits métiers ne constituent pas seule-
ment une activité pour améliorer l’ordinaire des déte-
nus, « ils visent aussi à faciliter leur réinsertion sociale à
leur sortie de prison», explique le gardien chef Ngomba
Francis Olivier, chargé des activités socio éducatives et
culturelles dans cette prison.
Ce qui entre tout à fait dans les règles minima de
traitement des prisonniers, préconisées par les Nations
Unies . « il faut donner une formation professionnelle
utile aux détenus qui sont à même d'en profiter, et par-
ticulièrement aux jeunes . Leur travail doit être, dans la
mesure du possible, de nature à maintenir ou à aug-
menter leur capacité de gagner honnêtement leur vie
après la libération», précise l’organisation mondiale. La
prison d’Edéa semble bien sur la bonne voie.
137
Geôles d’Afrique
Sortis de New-Bell, ils se forment et travaillent
Ils font dans les arts plastiques, la mécanique
auto, la menuiserie ou la soudure pour gagner
honnêtement leur vie et trouver leur place dans la
société. Un modèle de réinsertion avec l’ONG
«Charité sociale humanitaire » (Chasoh), qui af-
firme avoir casé 150 jeunes sortis de la prison de
New-Bell à Douala.
Bernard Ajarb, cheveux courts, promène sa grande
taille dans une salle de cinq mètres carrés encombrée
par des toiles. Il est à la recherche d’un pinceau. Ce
matin de juillet 2012, son agenda prévoit le portrait
d’une dame. Un exercice qui peut durer des heures,
voire des jours. «Il faut prendre son temps pour ressor-
tir tous les aspects. Je fais rarement des portraits.
Jusqu’ici, la plupart de mes toiles sont des paysages»,
lâche-t-il avec un sourire.
50.000 f par tableau
L’histoire d’amour entre Bernard et les arts plastiques
remonte au lendemain de son incarcération pour vol à
la prison centrale de Douala en 2003. Approvisionné en
matériaux par des âmes de bonne volonté, l’ex-mineur
détenu faisait déjà de petits tableaux qu’il vendait aux
visiteurs. A sa sortie de prison trois ans plus tard, il est
approché par l’Ong «Charité Sociale Humanitaire
»(Chasoh), qui se propose de soutenir son art. « Je n’ai
plus de problème de matériaux. Le Chasoh s’occupe de
ce volet et moi, je fais le travail. Quand nous vendons
un tableau à 100.000 Fcfa par exemple, je peux gagner
40 à 50.000 Fcfa. Le reste est retenu par Chasoh pour
l’achat du matériel», indique le jeune homme qui rêve
déjà d’une carrière internationale.
Alain, lui, garde encore les pieds sur terre. Depuis
que cet ex-détenu mineur a recouvré sa liberté après
deux ans d’emprisonnement ferme pour complicité de
vol à la prison de New Bell, il a bénéficié du même sou-
tien que Bernard et se forme actuellement à la méca-
nique automobile dans un collège privé de la capitale
économique.
150 ex-détenus réinsérés
Comme Bernard et Alain, de nombreux ex-détenus
mineurs de la prison centrale de Douala ont été finan-
cièrement soutenus pour se former dans l’électricité, les
arts plastiques, la mécanique auto, la soudure ou même
le football. Selon madame Tagne Tapia, présidente du
Chasoh, la continuité de la réinsertion socioprofession-
nelle et familiale des ex-détenus mineurs se fait à plu-
sieurs niveaux. «Nous laissons l’enfant choisir ce qu’il
veut faire après sa sortie de prison. Certains préfèrent
qu’on paie leur formation dans les établissements par-
tenaires ; d’autres sont inscrits dans des lycées et col-
lèges pour poursuivre leurs études ou dans des ateliers
de formation pour apprendre à lire et à écrire. Il y en a
aussi qui se forment en arts plastique au centre», ex-
plique-t-elle.
En douze ans, l’organisation affirme avoir réinséré plus
de cent cinquante ex-détenus mineurs de cette prison,
parfois même en dehors du cadre de la formation. «Il
arrive qu’après une seule causerie éducative et une prise
en charge psychosociale, un jeune reprenne confiance
en lui, revoie ses erreurs et refasse sa vie sans plus pas-
ser par vous», indique Dame Magne. Qui ajoute cepen-
dant que les difficultés financières pourraient ralentir la
passion qui anime le Chasoh.
Autonomie financière
En attendant, l’Ong peut encore compter sur le soutien
de certains de ses anciens pensionnaires installés à leur
compte ou qui travaillent dans des entreprises locales
et internationales. Cette réussite socio-professionnelle
crée de l’émulation dans la génération actuelle des ex-
détenus mineurs en formation, à l’instar de Bernard.
«Grâce aux toiles que je vends, j’ai de quoi manger et
me payer le transport jusqu’à l’atelier. L’art n’est pas fa-
cile quand on n’a pas encore un nom. On peut passer six
à huit mois sans vendre un tableau. Mais, quand je vois
comment les grands frères ont réussi, ça me motive.
Jusqu’ici, j’ai évolué avec d’autres artistes. En fin d’an-
née, je compte organiser une exposition individuelle
pour avoir plus d’autonomie financière», espère-t-il.
C’est également le souhait des Nations Unies qui, dans
ses règles minima de traitement des détenus, recom-
mandent qu’il faut donner une formation profession-
nelle utile aux détenus et particulièrement aux jeunes.
Avant de conclure que «ce travail doit être, dans la me-
sure du possible, de nature à maintenir ou à augmen-
ter leur capacité de gagner honnêtement leur vie après
la libération».
Christian Locka, Jade
138
Solidarité, travail et reinsertion
Mohamed Ali, le voleur qui a un métier dans la tête
Condamné à cinq ans de prison, Mohamed Ali ap-
prend le Coran, l'informatique et, depuis quatre
mois, la couture. Lui qui ne vivait que de vols et
d’agressions, projette déjà d'exercer ce métier,
une fois libéré.
Assis derrière sa machine à coudre dans un coin amé-
nagé de la prison de Douala, Mohamed Ali pédale avec
ardeur. Il ne lève les yeux que pour répondre à une in-
terpellation. Sourire aux lèvres, le jeune homme de 32
ans déborde d'énergie et d'engagement dans sa tâche.
"Je suis fier d'être assis derrière cette machine et dans
cette prison", affirme-t-il. Propos surprenant dans la
bouche d’un détenu alors que, tout autour de lui, les au-
tres pensionnaires maudissent leur présence dans ce
pénitencier.
"Musulman depuis ma naissance, je ne savais ni lire,
ni écrire le Coran. Bien plus, il y a longtemps que j'avais
fui la mosquée. Aujourd'hui, je suis un croyant com-
plet", raconte-t-il. Condamné à cinq ans de prison pour
vol aggravé, Mohamed Ali a connu Allah (Dieu) en pri-
son. Il compte parmi les plus assidus à la prière à la mos-
quée du pénitencier qui lui sert jusqu'à ce jour de
dortoir. Un an durant, il a fréquenté l'école coranique
de la prison et en est ressorti avec la capacité d'écrire
l'arabe, porte ouverte à la lecture et à la compréhen-
sion du Coran.
Au sortir de l'école coranique, ce jeune homme, qui
n'a jamais achevé le premier cycle de l'école primaire, a
proposé de surveiller le matériel du centre de formation
en informatique de la prison. Séduit par le cliquetis des
claviers et la lumière des écrans d’ordinateurs, il décide
d'apprendre l'informatique. Pendant huit mois, il est
formé au logiciel Word qu'il dit maîtriser désormais. "Je
peux aujourd'hui saisir moi-même mes textes sans sol-
liciter la moindre aide d'autrui", se vante Mohamed.
Une technique dans les mains
Alors qu'il commençait à s'ennuyer après cette forma-
tion informatique, Mohamed Ali reçoit une proposition
de Moussa, un tailleur qui continue d'exercer son mé-
tier dans la prison. "Je tournais en rond quand ce Mon-
sieur avec qui je dormais à la mosquée et qui
m'appréciait s'est proposé de me former en couture
afin que je le remplace quand il sera libéré dans huit
mois", explique-t-il. L'apprenti couturier va tout de suite
accepter. Il débute sa formation dès le lendemain. Qua-
tre mois plus tard, il sait coudre et prendre des mesures.
Il lui reste encore à maîtriser la coupe, toujours effec-
tuée par son mentor.
Moussa, le patron, gratifie souvent son apprenti de
500 ou 1000 Fcfa en fonction des entrées. Une vérita-
ble bouffée d'oxygène pour ce détenu qui, en trente
mois de prison, n'a reçu la visite d'aucun membre de sa
famille. "Je suis confiant. Quand je sortirai d'ici, ce sera
avec un métier dans la tête et une technique dans les
mains. Je pourrais alors m'installer comme tailleur et
gagner honnêtement ma vie. La prison est en train de
transformer ma vie", résume Mohammed Ali.
Prison, lien social
Comme Mohamed Ali, de nombreux pensionnaires de
la prison de New-Bell bénéficient de formation sur
place. Il n'est pas rare de retrouver sur le marché de la
prison des objets d'art, des sacs tissés à la main, confec-
tionnés et vendus par des détenus. La prison devient
ainsi un lieu de resocialisation, respectant les règles mi-
nima pour le traitement des détenus établies par les
Nations unies. Selon celles-ci, "le traitement des indivi-
dus condamnés à une peine ou mesure privative de li-
berté doit avoir pour but, autant que la durée de la
condamnation le permet, de créer en eux la volonté et
les aptitudes qui les mettent à même, après leur libéra-
tion, de vivre en respectant la loi et de subvenir à leurs
besoins. Ce traitement doit être de nature à encoura-
ger le respect d'eux-mêmes et à développer leur sens
de la responsabilité".
Les Nations unies conseillent de respecter les pra-
tiques religieuses, le droit à l'instruction, à l'orientation
et à la formation professionnelles, aux méthodes de
l'assistance sociale individuelle, au conseil relatif à l'em-
ploi, au développement physique et à l'éducation mo-
rale, en conformité avec les besoins individuels de
chaque détenu.
Charles Nforgang
139
Geôles d’Afrique
Les 32 du quartier spécial bûchent pour se réinsérer
La prison centrale de New-Bell à Douala a réservé
un quartier spécial pour trente deux détenus, âgés
de 15 à 18 ans. Encadrés par des éducateurs béné-
voles, ils suivent des cours et apprennent à tra-
vailler.
De prime abord, rien n’indique que l’on est dans une
maison d’arrêt. Le corridor qui mène vers le bâtiment
abritant les deux cellules réservées aux mineurs de la
prison centrale de Douala est séparé de la grande cour
intérieure par un portail en fer gardé par des geôliers.
Il faut cependant montrer patte blanche avant de
s’engager dans l’allée bordée de haies de fleurs. Tout ici
est propre, bien entretenu. « Il y a quelques années, des
matières fécales s’échappaient des puisards et recou-
vraient les dalles de cette allée », se souvient un gar-
dien.
Cours et travaux
On entre ici dans le quartier des détenus âgés de 15 à
18 ans. Sur les trente deux mineurs enregistrés fin juin,
cinq seulement ont été condamnés. Les autres sont des
prévenus, en attente d’un jugement. Beaucoup d’entre
eux sont accusés de tentative de vol ou de vol aggravé.
Le maître des mineurs nous ouvre le portail avec le
sourire. Dans un petit salon, un jeune regarde la télévi-
sion. « C’est aussi une salle d’études. Nos jeunes sui-
vent des cours durant la période scolaire. Quand ils ne
sont pas à l’école, ils apprennent à tisser des sacs, des
chapeaux, des bandoulières », explique Emmanuel
Mbamba, un adulte « maître mineur ».
« On se sent ici comme à la maison. On a presque
tout, y compris de l’eau et où dormir », se réjouit Léon
Hyacinthe, un prévenu âgé de 18 ans. « On n’est pas
triste. On se sent à l’aise », renchérit Jean-Marcel, 15
ans.
En cette période de vacances, les programmes des
corvées de nettoyage et des distractions sont affichés
sur le mur, derrière le poste de télévision. Au-dessus,
une pensée de Confucius, le philosophe chinois, rap-
pelle : « A ceux que l’on aime, on ne doit pas épargner le
dur labeur. A ceux que l’on estime, on ne doit pas épar-
gner les critiques. »
Discipline de rigueur
Dans les cellules dortoirs aux lits superposés, des
jeunes garçons sont endormis, d’autres mangent,
assis sur leur lit. « Actuellement, ils sont en vacances,
après avoir reçu leurs bulletins de notes le 16 juin der-
nier. En période scolaire, ils suivent des cours d’al-
phabétisation de 8h à 11h, du lundi au jeudi »,
indique Emmanuel Mbamba, devenu maître en jan-
vier dernier. « Je joue un rôle d’encadrement géné-
ral, qui consiste surtout à discipliner les enfants. En
ce qui concerne les sanctions, je m’en réfère à la hié-
rarchie », précise-t-il.
La journée des jeunes détenus de New-Bell com-
mence à 5h, même durant la période des vacances.
Après le bain et le ménage, ils s’occupent, regardent la
télévision, selon un programme préétabli privilégiant
l’information sans oublier quelques émissions ludiques.
Le premier repas est servi à midi. Au menu de ce jour, le
« gâteau jamaïcain », des grains de maïs pilés et mé-
langés avec des haricots en une pâte imbibée d’huile.
Le soir, à 19h, ce sera du riz, avant d’aller au lit ou de re-
garder un programme de télévision.
Grâce à cet encadrement bénévole, alliant instruc-
tion et discipline, New Bell tente de réussir un peu
mieux la réinsertion des jeunes délinquants.
Théodore Tchopa
140
Solidarité, travail et reinsertion
Les prisonniers de Mantoum travaillent au champ
C’est une exception dans l'environnement carcé-
ral du Cameroun. Les prisonniers de Mantoum
vont travailler dans les champs, mangent à leur
faim et bénéficient de programmes de réinsertion.
Un vent léger agite le feuillage verdoyant des man-
guiers aux alentours de la prison de Mantoum. Les 80
détenus de ce pénitencier, le moins peuplé du Came-
roun, restent indifférents aux fruits mûrs tombés des
arbres. "Ici, nous ne connaissons pas de problème de
famine", explique Mathieu Koudjou, un prisonnier.
En compagnie de Jean Kouam, l’un des doyens des
détenus, il nettoie à la houe les mauvaises herbes qui
ont envahi les billons de maïs semés dans une planta-
tion qui jouxte le mur arrière de la prison. Les deux pri-
sonniers ne sont surveillés par aucun gardien. «Tous les
pensionnaires vont en corvée, y compris les condam-
nés à mort. Nous travaillons principalement dans les
plantations. Ce qui fait que chacun de nous dispose de
vivres pour se nourrir", explique Mathieu. Il ajoute :
"Comme dans toutes les prisons du Cameroun, nous
avons droit à une ration alimentaire qui est d’un repas
par jour. Elle est principalement constituée de couscous
de maïs, de sauce faite à base du soja et de patates".
500 Fcfa la journée
Un groupe de cinq prisonniers corvéables est payé 3500
Fcfa, versés par l’employeur au régisseur de la prison.
Ce dernier reverse 500 Fcfa à chaque membre du
groupe. M. Njoya, le régisseur adjoint de la prison de
Mantoum se réjouit des bonnes relations entre prison-
niers et geôliers. "Nous faisons tout pour ne pas frus-
trer les pensionnaires placés sous notre responsabilité
et les traitons en amis. Nos rapports sont cordiaux.
Nous évitons de les frustrer en ne parlant pas de leurs
crimes. Nous communiquons avec eux, comme avec
n’importe qui. Ce qui contribue à les rassurer", affirme-
t-il.
Il rappelle par ailleurs que la triste réputation de
Mantoum, autrefois prison politique et lieu de torture,
est à oublier. "Il n’y a pas plus d’assignés politiques ici
depuis 1976 date de la mutation de l’ex centre de ré-
éducation civique et politique en prison principale. Les
conditions de détention des 80 condamnés qui séjour-
nent actuellement ici après avoir été transférés des pri-
sons centrales de Douala, Bafoussam, Nkongsamba,
Mbanga ou Yaoundé, sont normales. Ils bénéficient d’un
programme de réinsertion sociale financé par l’Union
Européenne. Des spécialistes en agronomie forment les
gardiens et les condamnés à diverses techniques cultu-
rales. Nous exploitons de vastes étendues de terre pour
la culture du soja ou du maïs. Plusieurs de nos pension-
naires sont des spécialistes des cultures maraîchères",
se vante M Njoya. Une réalité très appréciée à la délé-
gation régionale de l’administration pénitentiaire de
l’Ouest à Bafoussam, "Les exploitations agricoles
constituent un gisement de richesses pour les prison-
niers. Car y travaillant, ils trouvent des moyens de sur-
vie et s’initient à un métier pour préparer leur
réinsertion sociale", apprécie Dieudonné Kouamen, le
délégué régional de cette administration.
Des travailleurs honnêtes
Spécialisés dans l’agriculture, les prisonniers de Man-
toum sont souvent sollicités par des particuliers. "C’est
une main d’œuvre bon marché. Ce sont des travailleurs
infatigables, doués et dévoués. Il faut seulement savoir
les motiver. En plus, Ils ne volent pas dans nos planta-
tions", affirme Ibrahim Toumansié, président du comité
de développement du quartier Njinga où est située la
prison. Cette franche collaboration est saluée par M.
Mama, militant de Ridev, une organisation de défense
des droits de l’homme basée à Bafoussam. " La corvée
permet aux prisonniers de s’occuper et de préparer leur
réinsertion sociale. Elle ne doit pas être obligatoire ou
se faire dans des conditions extrêmement pénibles",
fait-il remarquer. Mantoum respecte jusqu' à présent
les règles minima de détention des Nations Unies. Un
bel exemple à suivre.
Guy Modeste Dzudie
141
Geôles d’Afrique
Des détenus d’Edea deviennent porchers
La prison principale d’Edéa a mis au point un pro-
gramme de formation pour les détenus désireux
de se lancer dans l’élevage de porcs. Les évasions
répétées des détenus en corvée mettent, hélas,
cette action en péril.
Envahi par les grognements des porcs, il s’affaire à en-
tasser des excréments dans une pièce aux murs noircis.
Le cœur à l’ouvrage en cette matinée ensoleillée, il joue
avec la montre à trente minutes de sa pause. «On fait
ces efforts pour mettre gratuitement les excréments à
la disposition des populations. Ils s’en servent comme
engrais dans leurs champs. Avant, les gens se bouscu-
laient ici, mais, depuis quelques mois, personne ne se
montre intéressé et ça fait sale», explique, un brin
abattu, Ndon Mbassi Alain.
A 20 ans, il est le seul détenu actuellement en cor-
vée à la porcherie de la prison principale d’Edéa. Mal-
gré la volte-face des riverains, il continue à travailler en
espérant rapidement trouver preneurs aux excréments
de porcs. «Dès le matin, on nettoie la porcherie, on
tourne la nourriture des porcs qu’on sert ensuite dans
des cases ; puis, on va couper les herbes fraiches et ra-
masser les déchets de macabo. La seule difficulté, c’est
lorsque les femmes me demandent de nettoyer le mar-
ché avant de prendre les déchets de macabo», ajoute-
t-il.
Des détenus réinsérés
Créée par l’Etat du Cameroun dans le cadre du projet
Pays Pauvre Très Endetté, la porcherie de la prison prin-
cipale d’Edéa occupe une partie de l’annexe de cette
prison qui avait été réservée aux femmes et aux mi-
neurs. «Ce projet vise à préparer les détenus à leur in-
sertion sociale après la prison. Il nous permet
également de remplir les objectifs économiques de l’ad-
ministration pénitentiaire parce que nous gagnons de
l’argent », explique Hamidou Pekariekoué, le régisseur
de la prison.
Depuis sa création en 2008, cette porcherie a déjà
marqué des points sur le chemin de la réinsertion. En
effet, Bayemi Lend Blaise et Botman Péril, deux ex-dé-
tenus de la prison d’Edéa devenus porchers, se sont ins-
tallés à leur propre compte depuis quelques années. Ils
sont cités en exemple par l’administration et consti-
tuent une source de motivation. « Au départ, je ne sa-
vais pas comment tourner la nourriture du porc, main-
tenant je le sais. Je crois qu’avec un peu de moyens, je
peux élever les porcs », affirme Ndon Mbassi Alain.
L’administration pense justement au soutien finan-
cier des détenus travailleurs à la fin de la peine ; à condi-
tion que la porcherie continue à remplir son rôle
économique. Actuellement, elle compte douze bêtes ;
il y a quelques mois, trois ont été vendues à environ
60.000 f CFA l’animal. « Après la vente, nous prélevons
5% pour motiver le détenu en corvée qui travaille dans
le projet ; nous versons le reste d’argent dans un
compte ouvert à cet effet », précise le régisseur.
Evasions
Au fil du temps, ces succès de réinsertion et de vente
sont de moins en moins fêtés par l’administration qui
ne parvient pas à retenir la main d’œuvre à la porche-
rie. «Les détenus qu’on envoie à la porcherie ont tou-
jours tendance à fuir. Au lieu de trois détenus, il n’y a
actuellement qu’un seul ; c’est pourquoi vous voyez la
saleté partout. j’ai peur d’en prendre d’autres car je
m’engage. S’il y a évasion, je dois en répondre», indique
le gardien de prison Azée Takeda Voltaire, en charge de
la porcherie. En février dernier, un détenu a profité du
moment de la pause pour s’évader. Toutes les tentatives
de l’administration pour le rattraper ont été vaines.
Lepoum Augustin a été moins chanceux. Ce détenu
avait pourtant utilisé la même ruse pour tromper la vi-
gilance des gardiens de prison. Mais, il a été rattrapé
quelques jours plus tard, puis ramené en prison. «Je me
suis évadé parce j’étais malade; j’avais la sinusite.
Quand je marchais, la morve coulait. Je voulais me faire
soigner dehors parce qu’il n’ y avait pas assez de médi-
caments en prison», raconte le détenu repris. Outre la
psychose qu’elles créent à l’administration, ces évasions
ont un inpact sur le coût de l’alimentation des animaux
qui est passée du simple au double du fait de la réduc-
tion de la main d’œuvre à la porcherie.
Malgré ces incidents de parcours, l’administration
entend poursuivre cette formation professionnelle aux
détenus qui pourront ainsi gagner honnêtement leur
vie après la libération comme le recommandent les Na-
tions Unies.
Christian Locka
142
Solidarité, travail et reinsertion
Guy retrouve la joie de vivre en créant des bijoux
Condamné en 2005 à 7 ans de prison, Guy Tchatho
a retrouvé le goût de la vie grâce à la vente des bi-
joux qu’il fabrique depuis 2008.
L’allure svelte, la trentaine entamée, Guy Ttchatho, dé-
tenu à la prison centrale de Douala, peut être fier. Après
sept années passées dans cette geôle pour vol à main
armée et détention illégale d’arme à feu, ce détenu s’est
refait une santé physique et morale. Un souci tout de
même : bien qu’il ait fini de purger sa peine depuis qua-
tre mois, Guy reste en prison pour non paiement de
l’amende qui, dit-il, s’élève à 233 000Fcfa.
En ce jeudi, 07 juin 2012, à l’occasion de la journée
du détenu célébrée à la prison de New Bell, Guy joue
des percussions à l’occasion du culte dédié à cet évène-
ment. Loin des détenus qui, dans la cour de la prison,
s’attèlent, par dizaines, à fabriquer des bijoux, des sacs,
des sculptures, il est plutôt détendu. "Je possède un ate-
lier de fabrication de bijoux et j’emploie quatre per-
sonnes. Ce qui me permet actuellement de vivre sans
trop de pression, sans stress ", se réjouit-il.
Trois repas par jour
Il poursuit : "En une journée, nous pouvons fabriquer
cinq ensembles de bijoux. Un ensemble étant composé
d’une gourmette, d’une chaîne, d’une boucle d’oreille
et d’une bague. L’ensemble coûte 1.500Fcfa et au dé-
tail, le bijou revient à 500Fcfa. Nos grandes ventes sont
réalisées les jours de visite. De même, les détenus qui
sortent pour la corvée les vendent hors de la prison".
Une activité qui lui donne une certaine aisance finan-
cière. Car, depuis qu’il l’exerce, il y a de cela quatre ans,
il ne s’aligne plus pour avoir les deux repas de la ration
journalière qu’offre la prison. Guy dépense en moyenne
1.200Fcfa pour sa ration quotidienne en s’offrant trois
repas par jour ; sans compter le salaire de 500Fcfa qu’il
donne à chacun de ses employés.
« Les repas que je mange maintenant sont plus
riches en vitamine. Contrairement à ceux qu’offre la pri-
son qui sont mal cuisinés », confie-t-il. Son plus grand
souci, aujourd’hui, est de pouvoir emmagasiner assez
d’argent pour payer les 233 000Fcfa d’amende et re-
trouver sa liberté.
« Ma vie a changé »
Les débuts de Guy Tchathou n’ont pas été faciles.
Lorsqu’il arrive à la prison, en 2005, il est abandonné par
les siens : aucune visite d’un proche. Il va alors se battre
comme il peut pour survivre dans cette prison surpeu-
plée. Ses journées, il les passait dans le temple de la pri-
son pour prier Dieu à qui il confiait ses problèmes et sa
situation. Sans aucun soutien, Guy Tchathou devait
s’aligner pour avoir les deux rations journalières de la
prison. Des repas composés de « Corn Tchaf », un mé-
lange de maïs et de haricots, à midi, et de riz, le soir.
« Je me suis senti délaissé. Je n’avais pas d’assis-
tance. J’ai pensé à faire quelque chose qui pouvait me
faire vivre et ma prière a été exaucée », se souvient-il.
Ses conditions de détention vont s’améliorer à partir du
jour où il fera la rencontre d’une bienfaitrice, une jour-
naliste. « J’ai posé mon problème à cette journaliste. Au
moment de partir elle m’a laissé son contact. Deux jours
plus tard, je l’ai appelée. Le lendemain, elle est revenue
à la prison et m’a remis 85 000Fcfa… Et ma vie a
changé. »
Blaise Djouokep
143
Des prisonniers de Yabassi vivent de la corvée
Les corvées payantes permettent aux détenus de
la prison principale de Yabassi de gagner leur au-
tonomie financière. Une initiative qui rejoint les
règles minimales de détention des Nations Unies.
Dans la cour de la prison principale de Yabassi, les dé-
tenus discutent de tout en cet après midi ensoleillé de
fin novembre. Efanwa Charles de Gaulle se distingue
par son franc parler. Ses codétenus s’éclipsent quand
on évoque la corvée. Lui, non ! Au contraire, il prend les
devants. «Le partage des retombées des corvées n’est
pas toujours égal et cela amène parfois des disputes
entre les corvéables. Certains veulent gagner plus que
d’autres alors que nous avons fait le même travail. A
mon avis, ce sont les chefs qui entretiennent ce désor-
dre parce qu’ils laissent faire », tranche le détenu, avant
de tempérer ce point de vue en saluant le caractère libre
de l’activité. «On travaille vraiment selon nos forces ;
on ne fait pas des travaux pénibles. On n’impose pas la
corvée : si tu ne te sens pas bien, tu le dis au chef et on
te laisse au repos», s’empresse-t-il d’ajouter.
Du pain quotidien
Grâce aux corvées, Boteng est de moins en moins
dépendant financièrement de sa famille qui lui rend, de
temps en temps, visite en prison. " La corvée permet à
chacun de nous de gagner son pain quotidien. Avec l’ar-
gent qu’on nous donne quand nous sortons, j’achète
souvent des objets de toilettes comme le savon. Je
mets le reste de côté. Parfois, on nous donne de la
nourriture, des vêtements... En général, le travail
consiste à défricher et à sarcler les champs; ce n’est pas
dur”, raconte ce détenu.
Selon Romuald Ngalani, régisseur de la prison cen-
trale de Douala, il existe deux types d’intervention de
la main d’œuvre pénale : « les corvées surveillées, ef-
fectuées par les prévenus et les femmes à l’intérieur et
aux alentours de la prison, et les corvées dites payantes
lorsqu’un cessionnaire sollicite l’embauche de détenu
pour nettoyer sa plantation ou pour effectuer un travail
spécifique », explique le régisseur. Dans ce dernier cas,
le cessionnaire devra verser une somme de 2 000 Fcfa
à l’administration de la prison qui met à sa disposition
cinq détenus escortés par un gardien. Ce prix peut être
revu à la hausse s’il faut mobiliser un détenu pour ac-
complir un travail technique.
Des profits et des risques
Dans ses règles minima de traitement des détenus, les
Nations Unies recommandent que le travail péniten-
tiaire n’ait pas « un caractère afflictif ». Ce travail doit
être, ajoute le texte, « dans la mesure du possible, de
nature à maintenir ou à augmenter la capacité des dé-
tenus de gagner honnêtement leur vie après leur libé-
ration ». En respectant cette disposition, la prison
principale de Yabassi allie profit et respect des droits de
l’Homme puisqu’elle verse mensuellement au Trésor
Public 30 000 Fcfa représentant les revenus des corvées
payantes. Un exploit !
Devenir corvéable à la prison de Yabassi n’est pas une
sinécure. A l’exception des femmes et des prévenus
concernés par les corvées internes, les autres détenus
doivent répondre à certains critères pour être éligibles
aux corvées externes. « Après avoir été condamné, il
faut avoir déjà purgé les deux tiers de sa peine et avoir
une moralité acceptable parce que c’est un processus
de réinsertion sociale. Si le détenu remplit ces critères
et qu’il n’est pas discipliné, il n’est pas admis à la cor-
vée», explique le régisseur. En dépit de ces précautions,
les déceptions ne manquent pas. Il y a quelques années,
deux détenus ont pu ainsi échapper à la vigilance du
gardien, pendant la corvée. Des années plus tard, les
risques d’évasion sont permanents parce que, estime le
régisseur, les corvéables s’approvisionnent en stupé-
fiants forts comme le chanvre indien lors de ces sorties.
Des ouvriers moins chers
A Yabassi, la main d’œuvre pénale rencontre du succès
auprès des paysans confrontés depuis peu à un pro-
blème de recrutement. « Ici, les jeunes n’aiment pas tra-
vailler. Quand bien même vous les sollicitez, ils
acceptent mais après ils ne viennent pas. Parfois, ils
prennent de l’agent et disparaissent. L’initiative de la
prison nous aide énormément à éviter ce genre de dé-
ceptions », explique Emilienne Ekoum, cultivatrice, an-
cienne député du département du Nkam. « La main
d’œuvre locale est plus chère parce qu’elle est rare. Ceux
qui sont disponibles demandent plus d’argent. Parmi
les prisonniers, il y en a qui travaillent bien. D’autres ne
Geôles d’Afrique
144
savent pas manier la machette parce qu’ils ne l’ont ja-
mais fait. Mais on préfère quand même ce genre d’ou-
vriers », renchérit Baudelaire Yombock, cultivateur.
Certains paysans sont toutefois découragés d’y faire
appel, estimant trop onéreux l’entretien des détenus.
«Pour prendre un détenu à la journée, il faut réserver au
moins 5 000 Fcfa. Car, après la réservation à la prison, le
bénéficiaire doit prévoir les beignets, la nourriture, la
cigarette, les jetons de présence et même parfois des
vêtements à donner aux détenus », relève Ngoloko
Rose, une cultivatrice qui vient d’expérimenter pour la
première fois, la force de travail des prisonniers. Com-
patissante, elle conclut :« Ils méritent d’être encoura-
gés parce que ce sont des êtres humains comme nous,
et, demain, nous pouvons nous retrouver à leur place. »
Christian Locka (JADE)
Solidarité, travail et reinsertion
145
Épilogue
La force de l’humain … et de l’écrit
Chaque semaine, deux années durant, Charles Nfor-
gang de l’Agence de presse Jade Cameroun m’a fait
parvenir un ou deux reportages écrits par les journa-
listes qui ont accepté de se lancer dans cette aven-
ture de la défense des droits des prisonniers de leur
pays.
Chaque semaine, nous avons lu, relu, modifié
quand il le fallait, ces textes dont l’humanité surgit à
fleur de mots. Chaque semaine, nous avions rendez-
vous avec des détenus, qui nous ont fait vivre des his-
toires peu banales. Elles ont souvent enflammé nos
sentiments de compassion, de colère, d’admiration,
de joie parfois… La compassion devant les condi-
tions de vie immondes de nombreux prisonniers ; la
colère contre les injustices intolérables ; l’admiration
devant les actes généreux de prisonniers, de mili-
tants des droits humains et de représentants de l’ad-
ministration ; la joie quand un article paru permettait
de résoudre la situation inextricable d’un détenu. Si
vous avez lu les articles de mes confrères, je ne doute
pas que vous éprouvez ces mêmes sentiments.
Les rencontres de Yaoundé, Douala et Bafoussam
entre journalistes, régisseurs de prison, policiers,
gendarmes, représentants des ONG, avocats, ma-
gistrats, ont révélé la richesse de réflexion de plus
d’une centaine d’intervenants. L’un d’entre eux m’a
particulièrement touché. « Nous avons souvent en
face de nous des gens abandonnés. Il nous faut les
nourrir, les loger, nous occuper de leurs problèmes
personnels. Nous nous interrogeons parfois sur le
traitement de délinquants déséquilibrés. Devant ces
cas-là, nous sommes seuls», a dit Medjo Fredy Ar-
mand. “Nous sommes seuls”, a-t-il insisté.
Medjo Fredy Armand n’est pas un militant des
droits de l’Homme. C’est le régisseur de la prison de
Mbalmayo. Au cours de la séance de clôture du pro-
jet, il a proposé de créer un réseau, à l’image de celui
mis en place par les journalistes qui veulent conti-
nuer d’écrire sur ce sujet épineux des droits humains
en milieu carcéral, comme le rappelle Etienne Tassé
dans son prologue. « Nous pourrions ainsi partager
nos expériences afin de résoudre les nombreux pro-
blèmes qui se posent à nous. Si nous pouvions en ré-
gler ne serait-ce qu’un sur dix, ce ne serait pas très
mauvais», a conclu Medjo Fredy Armand pour
convaincre ses collègues de l’administration came-
rounaise.
La tâche est difficile car cette proposition met un
coin dans le principe sacro-saint du devoir de réserve
des fonctionnaires, que n’ont pas manqué de mettre
en avant certains d’entre eux présents à cette ses-
sion de clôture. Mais si elle réussit, elle ne peut que
renforcer le bien-fondé de ce travail de deux ans qui
a permis de rassembler autour d’une même table des
personnes d’horizons différents, parfois même op-
posés, mais de bonne volonté. Dès la première réu-
nion de lancement du projet, en janvier 2010 à
Yaoundé, le principe d’une continuité de l’action en-
gagée avait été retenu. Une autre recommandation
préconisait de « mettre à la disposition des diffé-
rentes administrations et des acteurs impliqués dans
la promotion et la défense des droits de l’Homme,
tous les supports, articles et émissions, produits par
les journalistes ». C’est chose faite avec cet ouvrage.
La raison du projet, c’est la force de l’humain. La
raison du livre c’est la force de l’écrit.
Louis Le Méter
Ouest-Fraternité
149
Des journalistes font reculer
les mauvaises pratiques
Une étude réalisée à la suite de la diffusion pen-
dant deux ans dans la presse des articles et des
émissions radiodiffusées montre que la violation
des droits humains recule en milieu carcéral. Sus-
pects, personnes en détention savent qu’ils ont
encore des droits à faire respecter par les autres
acteurs du milieu carcéral qui le comprennent pro-
gressivement.
L’étude réalisée auprès des auditeurs et lecteurs des
régions du Centre, de l’Ouest et du Littoral concer-
nant la diffusion pendant deux ans des articles et
émissions sur les droits humains en milieu carcéral,
est flatteuse pour les journalistes. 80% des per-
sonnes enquêtées sur un échantillon de 600 per-
sonnes en deux temps, (février 2012 et février 2013)
affirment avoir appris de nouvelles notions juridiques
et sont désormais plus sensibilisées sur les droits hu-
mains.
Des citoyens conscients
A Bafang, Bangangté et Bafoussam, des auditeurs
qui suivent ces émissions sur les radios site D’Ar, Me-
dumba et Batcham n’hésitent pas à appeler pour
compléter leurs connaissances ou se plaindre de cer-
tains abus. « Il s’agit généralement de personnes en
difficulté avec le milieu carcéral et qui ignoraient
qu’elles avaient des droits à revendiquer. A la suite
des émissions, elles prennent conscience et nous sol-
licitent, soit pour en savoir davantage, soit pour en-
gager une action contre leurs bourreaux », témoigne
Ide Tchounga, journaliste et directrice de la radio Me-
dumba à Bangangté.
Ici, comme dans la dizaine de radios des régions
du Centre, de l’Ouest et du Littoral où ces émissions
sur la promotion des droits humains sont diffusées,
des auditeurs sollicitent leur rediffusion. Pour satis-
faire la demande pressante, la radio Bare Bakem en-
core appelée la Voix de la diversité, diffuse et
rediffuse ces magazines de trente minutes deux fois
par jour. Les différentes radios les traduisent par ail-
leurs dans les langues locales de leurs zones de cou-
verture pour toucher les couches analphabètes.
Le même sentiment est partagé par les lecteurs
de la vingtaine de journaux et sites d’informations
qui reprennent systématiquement les articles pro-
duits par le collectif des journalistes de JADE (Jour-
nalistes en Afrique pour le développement),
initiateur de ce projet financé par l’Union euro-
péenne. 70 % des lecteurs enquêtés affirment s’être
rendu compte, à la lecture de ces articles, du taux
élevé de violation des droits humains par les forces
de sécurité et le personnel de l’administration péni-
tentiaire.
Les lecteurs et auditeurs ont noté que les délais
de garde à vue tels que prévus par le code de procé-
dure pénale ne sont pas toujours respectés. Les
conditions d’interpellation aussi. Dans les prisons, la
surpopulation carcérale due aux lenteurs judiciaires,
une alimentation déséquilibrée et la promiscuité
charrient de nombreuses maladies et des comporte-
ments déviants aussi bien chez les détenus que chez
leurs geôliers. Des détenus sont souvent violentés
pendant l’arrestation ou en détention par leurs en-
quêteurs pour leur arracher des aveux. Pire, des pro-
cès verbaux parfois dressés par ces enquêteurs sont
contraires à la réalité et les procureurs s’y appuient
pour envoyer injustement les suspects en prison.
Les articles et autres émissions ont par ailleurs
permis aux bénéficiaires d’apprendre un peu plus sur
la vie en prison et les efforts de socialisation qui y
sont entrepris. Des portraits de détenus tailleurs, bi-
joutiers, savetiers, commerçants, qui font des tra-
vaux champêtres ou qui exercent un métier appris en
prison ont retenu l’attention des lecteurs et audi-
teurs de ces programmes.
De bonnes perspectives en vue
La moitié des personnes enquêtées remarquent
néanmoins dans l’attitude des policiers, des gen-
darmes et du personnel de l’administration péniten-
tiaire une évolution positive. Cette conviction est
150
plus poussée chez les enquêtés des localités de
Nanga-Eboko dans le Centre, Bafang, Bangangté et
Bafoussam dans l’Ouest, Nkongsamba et Edéa dans
le Littoral. 80% de l’échantillon de l’enquête sou-
tiennent le contraire à Douala et Yaoundé, présen-
tées comme les villes où les droits humains sont
constamment violés et bafoués.
Ils voient dans le changement de comportement
des forces de sécurité et du personnel de l’adminis-
tration le coup de pouce des médias. Les policiers,
les gendarmes et le personnel de l’administration pé-
nitentiaire interrogés dans le cadre de ce sondage
soutiennent dans l’ensemble qu’il y a une évolution
positive dans leur façon de faire. « Ce n’est pas seu-
lement du fait des médias, mais aussi des formations
en droits de l’homme qu’on reçoit », fait remarquer
un gendarme enquêté. « La nouvelle donne veut
qu'on humanise les prisons. Tant pis pour ceux qui ne
veulent pas changer, le gardien de prison peut aussi
se retrouver en prison un jour », ajoute un gardien
pour soutenir le changement d’attitude. « Avant, les
collègues pensaient que les droits de l'Homme ne
concernaient que les détenus. Cette perception a
changé », complète un policier qui abonde dans le
même sens.
Policiers, gendarmes et personnel de l’adminis-
tration n’apprécient pas pour autant l’intérêt des
journalistes pour le milieu carcéral. « Parce que les
journalistes ne reconnaissent pas toujours les efforts
que nous fournissons chaque jour pour l'amélioration
des conditions de détention », justifie un gendarme.
« Il y a des réalités sur la prison qu'on ne peut pas ré-
véler au public, mais de temps en temps, on peut y
admettre les médias et les journalistes », complète
un gardien de prison. Les bases d’une collaboration
efficace entre les médias, les Osc, le personnel péni-
tentiaire et les forces de l’ordre ont été scellées. Des
ateliers organisés à Yaoundé, Douala et Bafoussam
et qui regroupaient tous ces acteurs y ont abon-
damment contribué. Le succès de ce premier test au-
gure certainement des lendemains meilleurs.
Charles Nforgang
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Une chanson pour les prisonniers
« Je m’appelle H, H comme un homme »
Ce chant accompagne les cinquante émissions de radio réalisées dans le cadre du projet « Droits humains
en milieu carcéral ». Le texte et la musique sont de Vincent Fouodji, un jeune technicien travaillant au sein
de l’agence Jade Cameroun. Vincent a mis son talent d’auteur compositeur amateur au service de cette
grande cause. « Je m’appelle H, H comme un homme », chante-t-il, pour rappeler que les prisonniers
sont nos frè res et qu’ils ont le droit de vivre dans la dignité.
On m’appelle H, H comme un homme.
Qui a des droits, des devoirs et de la dignité.
Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi mes droits sont-ils ba-
foués ?
Respectons la dignité, dignité Humanité respectons les
droits de l’homme.
On m’appelle H, H comme un homme.
Qui a des droits, des devoirs et de la dignité.
Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi mes droits sont-ils ba-
foués ? Respectons la dignité, dignité Humanité
Respectons les droits de l’homme.
Allo ! Allo ! Allo ! Promoteur des Droits de l’homme, le
devoir vous appelle ; mes amis mes amis.
Le devoir vous appelle ; mes amis, mes amis
A toute la société́ le devoir vous appelle ; militants des
Droits de l’homme;
Le devoir vous appelle ; le devoir vous appelle ; le de-
voir vous appelle.
Militant des Droits de l’homme ; le devoir vous appelle;
militant des Droits de l’homme ; le devoir vous appelle;
le devoir vous appelle ; le devoir vous appelle ; vous ap-
pelle ; vous appelle ;vous appelle ; vous appelle.
Droit Devoir Dignité ; Dignité,
Dignité Droit Devoir Dignité ;
Dignité ,Dignité Droit Devoir
Dignité ; Droit Devoir Dignité .
On a droit à la santé ; on a droit au logement, droit à la
nutrition, droit à l’information:
Même en détention, on a droit aux bonnes prisons, aux
bonnes cellules, à un bon entourage.
Administrateurs du milieu carcé ral, société civile, le de-
voir vous appelle ; le devoir vous appelle ;
vous appelle; nous appelle.
Soutenez soutenez soutenez les Droits de l’homme.
ONU soutenez soutenez les droits de l’homme JADE
Cameroun. Ouest Fraternité. Union Africaine. Union Eu-
ropéenne.
Société civile Soutenez les droits de l’homme.
Soutenez soutenez soutenez les droits de l’homme.
ONG, soutenez ;
Populations, soutenez
Merci beaucoup à vous qui œuvrez pour le soutien et le
respect des Droits humains. Merci beaucoup
Dignité ; dignité ;dignité droits de l’homme. Dignité ;
dignité ;dignité droits de l’homme.
Humanité ; respectons les Droits de l’homme.
Humanité ; respectons les Droits de l’homme.
Humanité ; Respectons les droits de l’homme.
Auteur-compositeur-interprè te : Vincent Fouodji
Email : fouodjivincent@gmail.com
152
Recommandations
A l’initiative de JADE (Journalistes en Afrique pour le
développement) et Ouest Fraternité, des magistrats,
des avocats, des représentants de la police et de la gen-
darmerie, des responsables de l'administration péni-
tentiaire, des leaders et représentants des associations
et Ong de défense des droits de l'homme actives en mi-
lieu carcéral, des responsables des médias et des jour-
nalistes se sont réunis les 17 et 18 février 2012 à l’hôtel
Akena city à Douala dans le cadre de l’atelier d’évalua-
tion à mi-parcours du projet : respect des droits de
l’homme en milieu carcéral en renforçant leur visibilité
dans les médias, grâce à l'appui financier de l'Union eu-
ropéenne. Cette initiative vise entre autres à la re-
cherche des modes de collaboration efficaces entre les
différentes parties prenantes en vue d’une meilleure
promotion des Droits de l’homme en milieu carcéral.
A l'issue des travaux marqués par des débats très en-
richissants de toutes les parties prenantes, des recom-
mandations fortes ont été formulées à l'attention de
JADE Cameroun, de l'Union européenne, des magis-
trats, des journalistes, du gouvernement et des autres
parties prenantes.
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Suggestions
Considérant l'absence d'une plate-forme formelle de
concertation pouvant permettre des échanges et des
discussions constructives entre les différentes struc-
tures chargées du respect et de la promotion des
Droits de l'homme en milieu carcéral.
Considérant que les magistrats, les forces du main-
tien de l’ordre et les responsables de l’administration
pénitentiaire évoquent entre autres principes le de-
voir de réserve, le secret de l’instruction, l’obligation
de rendre compte d’abord à leur hiérarchie, la confi-
dentialité des éléments de toute enquête avant son
terme, le code de procédure pénale qui interdit de
diffuser des informations sur les suspects et les gar-
dés à vue, la présomption d’innocence pour justifier
la rétention de l’information.
Considérant le risque pour les journalistes de diffu-
ser des informations erronées faute d’avoir eu accès
à des sources fiables.
Considérant que les rapports entre les journalistes et
les forces de sécurité sont caractérisé par un climat
de suspicion peu propice à la collaboration, les pre-
miers étant suspectés d'avoir des intentions de nuire
et de rechercher le sensationnel, et les seconds in-
voquant l’obligation de réserve, la crainte de mal
faire, la violation des droits et de l’éthique profes-
sionnelle.
Considérant que les rapports entre les journalistes et
les forces du maintien de l’ordre aboutissent parfois
à des conflits : les premiers revendiquant le droit
d’accès à l’information et les seconds accrochés au
principe du bon déroulement des enquêtes.
Considérant le déficit de formation de certains ac-
teurs impliqués dans la promotion des droits de
l’homme
Considérant que les journalistes se plaignent de la
difficulté d’accéder officiellement en milieu carcéral,
bien que les responsables pénitentiaires s'estiment
ouverts aux journalistes qui respectent la procédure
officielle
Considérant la difficulté à identifier les journalistes
et les acteurs de la société civile impliqués dans la
promotion et la défense des droits humains.
Considérant que de multiples violations des Droits
humains en milieu carcéral sont parfois dues à la mé-
connaissance des droits de l'homme aussi bien par
les détenus que par certains acteurs de l’administra-
tion pénitentiaire, au manque d'infrastructures (mé-
lange des prévenus et des condamnés), à
l'insuffisance des moyens de l'administration péni-
tentiaire, etc.
Considérant le rôle capital et déterminant d’une
synergie entre les journalistes, les magistrats, les
avocats, les forces de sécurité, l’administration pé-
nitentiaire, les organisations de défense des droits
de l’homme et les autres parties prenantes dans la
promotion des droits de l’homme en général, et en
milieu carcéral en particulier
Considérant le rôle majeur du ministère de la Justice
dans la promotion des droits humains en milieu car-
céral.
Nous, participants à l’atelier d’évaluation à mi-par-
cours du projet: respect des droits de l’homme en
milieu carcérale en renforçant leur visibilité dans les
médias
155
Suggérons:
A JADE, à l’Union européenne
et aux bailleurs de fonds,
Poursuivre l’organisation des rencontres de concerta-
tion impliquant à la fois des journalistes, des magis-
trats, des avocats, des forces de l’ordre, l'administration
pénitentiaire et la société civile.
Créer une passerelle entre des magistrats, des avocats,
des forces de l’ordre, l'administration pénitentiaire, la
société civile et les journalistes.
Créer un annuaire de journalistes et autres acteurs trai-
tant des questions de droits de l’homme.
Mettre à la disposition des différentes administrations
et des acteurs impliqués dans la promotion et la dé-
fense des droits de l’homme tous les supports, articles
et émissions produits dans le cadre de ce projet
Inviter à d’autres occasions les autorités administra-
tives.
Améliorer l’échantillonnage dans les études réalisées
par Jade.
Aux magistrats
Répondre favorablement aux sollicitations profession-
nelles des journalistes.
Veiller à la transmission rapide des décisions de justice.
Aux journalistes et aux médias
Développer des relations de courtoisie avec les autori-
tés.
Recouper l’information.
Protéger leurs sources d'informations.
S’approprier le code de procédure pénale.
Aux associations de défense des droits de l’homme
Multiplier des espaces d'échanges entre société civile,
journalistes et administration.
Renforcer les capacités des journalistes en matière de
droits de l’homme.
Aux forces de sécurité
et à l’administration pénitentiaire
Améliorer davantage le respect des droits humains par
l’application du code de procédure pénale.
Améliorer leurs rapports avec les journalistes.
156
Les auteurs
Conception générale :
Louis Le Méter,
journaliste français, membre d'Ouest-Fraternité.
Il a animé les rencontres pluridisciplinaires de ce projet,
et les sessions de formation des journalistes participants.
Coordination
Etienne TASSE,
journaliste, Directeur de JADE.
Il a créé JADE en 1997
pour promouvoir le professionnalisme
dans les médias camerounais et d'Afrique centrale.
Mise en page
Fabien Jouatel,
40 ans, attaché d'organisation
au journal Ouest-France, membre de Ouest-Fraternité.
Contributions
- Guy Modeste Dzudie Ngamga,
37 ans, journaliste,
Coordonnateur Régional du quotidien
Le Messager Ouest et Nord-Ouest,
diplômé de l'Esstic,
exerce le journalisme depuis 11 ans.
- Théodore Tchopa,
39 ans, journaliste,
Reporter au quotidien Le Jour,
diplômé de communication,
exerce le journalisme depuis 17 ans.
- Christian Locka,
34 ans, journaliste freelance,
exerce le journalisme depuis 10 ans,
diplômé en journalisme
- Blaise Djouokep,
30 ans, journaliste,
Reporter au quotidien Mutations,
exerce le journalisme depuis 5 ans,
diplômé en communication.
- Charles Ngah Nforgang,
37 ans, journaliste,
Chef de programme presse écrite à Jade,
diplômé des sciences de l’information
et de la communication,
exerce le journalisme depuis 12 ans
- Anne Matho,
journaliste à Jade,
diplômée de Communication,
exerce le journalisme depuis 5 ans.
- Hugo Tatchuam,
31 ans, journaliste,
Chef de programme radio et TV à Jade,
diplômé de journalisme,
exerce le journalisme depuis 9 ans.
- Léger Ntiga,
journaliste, enseignant associé de communication,
Rédacteur en Chef du quotidien Mutations.
- Béatrice Kaze,
journaliste, Coordinatrice de Jade à Yaoundé
- Frédéric Boungou,
journaliste,
Rédacteur en chef du quotidien Le Messager
- Claude Tadjon,
journaliste, Rédacteur en chef adjoint du quotidien le jour
- Ange-Gabriel Olinga,
journaliste, 33 ans, correspondant
du quotidien le Messager dans l'Est du Cameroun,
exerce le journalisme depuis 8 ans,
diplômé en lettres modernes françaises
Production
-JADE Cameroun,
Ong de journalistes, forme les professionnels des médias
depuis 16 ans.
Email : jadecameroun@gmail.com
Site web : www.jadecameroun.info
Appui professionnel
Ouest Fraternité, Ong,
soutient les médias du sud depuis 21 ans.
Email : contact@ouest-fraternite.fr
ite web : http://www.ouest-fraternite.fr
Ce livre est produit avec l'aide financière de l'Union Européenne.
Le contenu relève de la seule responsabilité de JADE Cameroun
et ne peut en aucun cas être considéré comme reflétant la posi-
tion de l'Union Européenne
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