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Geôles

d’Afrique

Les droits humains en milieu carcéral au Cameroun

ISBN: 978 - 9956 - 637 - 06 - 8

Préfaces

Des récits pour agir

Par son Excellence M. Raul Mateus Paula, ambassadeur de l'Union européenne au Cameroun

La promotion et la défense des droits de l'homme, sous toutes leurs formes, constituent l'un des axes majeurs développés dans les partenariats institués par l'Accord de Cotonou entre les Etats d'Afrique, Ca- raïbes et Pacifique (ACP) et l'Union européenne. De ce fait, les droits de l'homme sont l'une des clés de voûte du travail conjoint entrepris par le Cameroun et l'Union européenne.

Comme ce recueil en témoigne, les médias peuvent jouer un rôle crucial pour une meilleure prise de conscience par nos sociétés de l'importance de la pro- blématique des droits de l'homme. Ils peuvent rendre compte des réalités vécues, fournir des analyses des po- litiques menées et, surtout, informer les citoyens afin qu'ils puissent participer au débat public en connais- sance de cause. Les conditions de vie dans les prisons sont le plus souvent soustraites au regard des citoyens. Aussi, c’est aux professionnels des médias qu’il incombe de rap- porter ce qu'ils y observent et de donner un éclairage sur le fonctionnement du système pénal. Cet ouvrage contribue à consacrer cette responsabilité en facilitant la diffusion d'histoires de détenus, heureuses ou tristes. Certaines de ces histoires présentent des exemples encourageants, dans lesquels les conditions des déte- nus ont pu être améliorées. Ces récits font état de pro- grès qu'il est bon de souligner, d'encourager et d’imiter. En revanche, bon nombre des récits présentés dans ces pages nous rappellent les situations très difficiles dans de nombreuses prisons. Un des problèmes les plus graves est celui de la surpopulation carcérale. En dé- coulent d’autres maux évoqués par les détenus : leur manque d'alimentation, leurs difficultés pour mainte- nir une hygiène adéquate et leur accès aux soins médi- caux. Ces problèmes touchent plus particulièrement les

femmes, qui ne sont pas toujours logées séparément, ce qui les expose parfois à des violences y compris le viol. Pourtant, assurer des conditions de détention dignes, y compris une alimentation saine, est une obli- gation de l'Etat Camerounais en vertu des lois natio- nales. La Constitution du Cameroun assure la primauté du droit international et des conventions internatio- nales sur les lois nationales. Parmi celles-ci, le Came- roun a notamment signé en 1984 le Pacte international relatif aux droits civils et politiques qui postule que « toute personne privée de sa liberté [doit être] traitée avec humanité et avec le respect de la dignité inhérente à la personne humaine ». Les observations dont fait état ce livre, et souvent leur incompatibilité avec le droit camerounais, soulè- vent des interrogations pressantes quant aux politiques menées par le gouvernement camerounais pour remé- dier aux situations difficiles constatées dans les prisons. Il s’agirait notamment de respecter les délais dans les procédures judiciaires, ce qui aurait pour conséquence non seulement une amélioration de l’état de droit, mais aussi un désengorgement des prisons. Un changement de politique dans le domaine pénal impliquerait égale- ment la mise à disposition d’enveloppes budgétaires adéquates pour la prise en charge des détenus et l'amé- lioration des infrastructures carcérales. Je souhaite que ce livre retienne votre attention. J'espère aussi que les histoires de ces femmes et de ces hommes permettront à la société camerounaise de prendre conscience de la situation dans ses prisons et, ensuite, d'agir pour aboutir à une meilleure adéquation entre ses lois – reflet des valeurs du peuple – et la réa- lité.

Rompre le silence des chaînes Regards derrière les barreaux

Déchirer l’épais silence qui couvre les conditions de détention dans le milieu carcéral camerounais, por- ter hors du cachot la voix des détenus pour la plu- part présumés innocents car non encore condamnés, rendre compte des efforts d’améliora-

cours a permis de mesurer le chemin parcouru et de remobiliser les troupes. Bonne surprise, la mo- bilisation a étéinédite, au regard de la qualitéet du nombre des participants : une quarantaine de jour- nalistes, 14 régisseurs de prison, neuf responsables

Etienne TASSE

tion initiés ici et làpar les pouvoirs publics

Tel est

de la police et de la gendarmerie, six magistrats, de

le défi que nous avons essayé de relever depuis début 2011, grâce à l’appui professionnel d’Ouest Fraternité, et au soutien financier de l’Union euro- péenne. Défi osé car rentrer dans des lieux de détention, milieux clos par essence, pour y réaliser des reportages, est loin d’être une sinécure. Aussi, notre premier challenge aura-t-il été de créer des relations de confiance entre les journa- listes et les intervenants de la chaîne carcérale. Pour ce faire, en avril 2011, nous avons réuni autour d’une même table, lors des ateliers de concertation àYaoundé, Bafoussam et Douala, des journalistes, des régisseurs de prisons, des responsables de la police et de la gendarmerie, et des défenseurs des droits humains. Il en est sorti des recommanda- tions susceptibles de faire évoluer les conditions de détention, et une meilleure compréhension des uns et des autres. Une vingtaine de journalistes ayant participé à ces rencontres ont ainsi noué des relations de confiance avec les différents responsables des lieux de détention. Au même moment, ils ont été formés aux droits humains et aux techniques profession- nelles d’enquête et de reportage. Désormais mieux outillés, ils se sont lancés avec courage et détermi- nation sur le chemin fort escarpé des reportages dans le milieu carcéral.

nombreux défenseurs des droits humains, plu- sieurs avocats, etc. Malgré de chaudes empoi- gnades verbales ponctuées de joutes oratoires entre avocats et magistrats, le consensus d’œuvrer ensemble pour faciliter le travail des journalistes et pour l’amélioration des conditions de détention a été réaffirmé. Résultat, plus de 115 articles de presse, 50 émissions radio, et des interviews d’avo- cats ont étéréalisés et diffusés dans une dizaine de journaux camerounais et sites web, et dans une di- zaine de radios. Pour terminer, une dernière rencontre de concertation qui s’est tenue en janvier àYaoundéa permis àtoutes les parties de faire le point de deux années de fréquentation sur le terrain des droits humains dans la chaîne carcé́rale et des perspec- tives. Alors que les journalistes mettaient sur les rails un réseau qui va prendre le relais de Jade dans l’encadrement des journalistes couvrant les ques- tions des droits humains en milieu carcé́ral, les régisseurs de prison et autres responsables du corps judicaire envisageaient la création d’un réseau de justice pénale en vue de se soutenir dans la promotion des droits des détenus et gardés à vue. L’espoir est permis.

En avril 2012, un atelier d’évaluation à mi-par-

Jade Cameroun

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DES BAVURES ET DES TORTURES

« Comme un oiseau en plein vol »

« Ils l’ont abattu comme un oiseau en plein vol », dit le père de Hugues, un commerçant forcené, qui, officiellement, a pointé son arme sur un policier des équipes spéciales. Ne pouvait-il pas être désarmé ? Bavure ou légitime défense de la part des forces de l’ordre de Bafoussam ?

Un jeune tente de s’évader de la prison de cette même ville. Il est aussi abattu. Stéphane Ewane était- il un braqueur comme l’affirment les policiers de Nkongsamba?

Parfois la vie ne vaut pas cher dans les rues des villes du Cameroun. La liberté non plus, tant sont nombreuses les interpellations, les gardes à vue abusives et les brutalités policières. Pour avoir distribué une poignée de tracts à Douala, ou voulu manifester pour défendre les taximen à moto,

des jeunes sont arrêtés et mis en garde à vue, parfois battus

cheur, est resté trois ans en prison. Des policiers lui ont arraché les ongles. Les forces de l’ordre justifient leurs interventions musclées en invoquant la recrudescence du brigandage et de la vio- lence dans les villes et les campagnes. Les gardiens se plaignent des conditions déplorables dans les- quelles ils travaillent. Avocats et défenseurs des droits de l’Homme protestent en brandissant les textes des Nations Unies (ONU) et le code de procédure pénale du Cameroun défendant les droits des citoyens.

Georges Endene Endene, le vieux pê-

1 - Des bavures et des tortures

Un commerçant forcené abattu par la police

Hugues Nzokou est mort sous les balles des poli- ciers des équipes spéciales d'intervention rapide (ESIR). Ce commerçant de 31 ans menaçait avec un pistolet les clients d’une auberge de Bafoussam. La famille du défunt dénonce une bavure.

Midi vient de sonner, ce dimanche 23 octobre 2011. La chaleur se fait de plus en plus lourde. La dépouille d’Hugues Nzokou, abattu dans la nuit du 15 au 16 octo- bre 2011 dans une auberge de la septième rue Nylon à Bafoussam, va être inhumée dans quelques heures. Une foule se dirige vers «Grand Raphia», dans le quar- tier Kouogou de Bafoussam où auront lieu les ob- sèques. L’atmosphère est lourde. Michael Francis Mbé, le père du défunt, fait des va et vient autour de la maison qui abrite le cercueil de son fils. «Hugues Nzokou pren- dra d’ici quelques heures un vol vers une destination in- connue. Les policiers ont tué mon fils ! Ils l’ont abattu comme un oiseau en plein vol ! », se lamente-t-il.

Le policier a tiré

en plein vol ! », se lamente-t-il. Le p olicier a t iré Dans la soirée

Dans la soirée du samedi 15 octobre autour de 21h30, Hugues Nzokou débarque dans l’auberge où il a retenu une chambre. « Le gérant lui tend la clé. Peu de temps après, il laisse sa compagne dans la chambre et vient s’installer au bar », rapportent des témoins. Une dis- cussion, entre lui et quelques clients, tourne au vinai- gre. Hugues Nzokou sort alors son arme, un pistolet calibre 12 de marque Beretta. Pris de panique, les clients et les employés de l’auberge s’enfuient et se ca- chent. Alertés, les policiers bien entraînés de l’Equipe spéciale d’intervention rapide (Esir) débarquent. Le for- cené bat en retraite dans sa chambre. De sources offi- cielles, Hugues Nzokou aurait été le premier à pointer son arme sur le policier en tête de la patrouille d’inter- vention. « Celui-ci a tiré. Ses balles ont atteint Hugues Nzokou à l’omoplate et aux jambes. Il est mort pendant son transfert à l’hôpital», soutient un témoin. Une version qui ne convient pas à la famille du dé- funt.« Le procureur doit se saisir de cette affaire. Nous interpellons les autorités afin que les responsabilités des uns et des autres soient établies. Les policiers des équipes spéciales de la police sont formés dans l’op-

tique de pouvoir neutraliser des pirates de l’air. Je ne comprends pas comment ils ont pu abattre mon fils, sans raison valable. Pourquoi l’a-t-on confondu ? Il faut s’interroger sur le réel niveau de certains éléments de notre police. Il faut se poser des questions quant à leur moralité », s’indigne notamment le père de la victime, qui ajoute : « Mon fils a reçu une bonne éducation. Après l’avoir formé en menuiserie, je l’ai orienté vers le commerce lorsque j’ai vu qu’il ne s’en sortait pas. Il n’était pas violent. Il était un modérateur. Il a d’ailleurs été élu président de son clan d’âge dans le village. Et dans ce milieu, il faisait tout pour tempérer les uns et les autres», affirme-t-il.

Neutraliser sans tuer

A la première rue du marché «B» à Bafoussam, les voi- sins d’Hugues Nzokou partagent cet avis. Walter Nem- bot, le frère cadet du défunt se veut plus offensif : « Mon frère a été assassiné pour rien », lâche-t-il. Inter- rogé, Me Fabien Che, avocat au barreau du Cameroun, conclut à la « bavure policière.» « Les membres d’Esir, équipe d’élite de la police camerounaise, ont reçu une formation pointue pour contrer des criminels de grands chemins sans avoir besoin de commettre des exactions. Même s’il est avéré que ce jeune homme avait sur lui une arme à feu, les policiers ont été formés pour pou- voir le neutraliser sans porter atteinte à sa vie », ex- plique l’homme de droit. Cette affaire en rappelle une autre : celle de David Kaleng, ce jeune homme de 24 ans abattu à bout por- tant par les policiers du Groupement mobile d’inter- vention (GMI) n°3 en aout 2006 à Bafoussam. La hiérarchie locale de la police s’était alors mobilisée, non pas pour sanctionner l’excès de zèle de ses subordon- nés, mais pour contrer les manifestations populaires de contestation de la bavure policière…

Guy Modeste Dzudie

Geôles d’Afrique

Il tente de s’évader : Carlese tué à la prison de Bafoussam

Des gardiens de prison ont abattu le jeune Carlese Tchemi Towo, alors qu’il tentait de s'évader de la prison de Bafoussam. Les militants des droits de l'Homme dénoncent cette bavure, courante au Ca- meroun, et qui reste toujours impunie.

Condamné en 2011 à 7 ans d’emprisonnement ferme par le tribunal militaire de Bafoussam, Carlese Tchemi Towo, a été abattu, le 26 avril dernier par ses geôliers. Il tentait de s’évader par la toiture du quartier féminin, dont le mur est un peu plus bas. Alertés par des bruits, les geôliers ont organisé une chasse à l’homme. Le fu- gitif n’a eu aucune chance. « Il a été criblé de balles au niveau de l’abdomen et du thorax », décrit M. Kengné, pensionnaire du pénitencier, hanté par la vision de la dépouille de son codétenu.

«

Une jungle »

de la dépouille de son codétenu. « U ne j ungle » Le régisseur de la

Le régisseur de la prison centrale, Soné Ngolé, dresse un portrait négatif du prisonnier abattu. «Des coups de feu sont partis dans un premier temps pour le préve- nir… Mais il en est mort. C’est un braqueur du tribunal militaire qui a été condamné à 7 ans. Il avait déjà passé 3 à 4 ans, ici, à la prison. Il marchait souvent avec des lames pour blesser et provoquer les autres (codétenus, Ndlr) », dénonce-t-il. Et de poursuivre : « On avait même écrit pour son transfèrement à Mantoum où on se disait qu’avec la hauteur des murs d’enceinte c’était un peu plus sécurisant. Mais avec son comportement il n’a pas voulu rester en vie et voilà comment il est mort, finalement. C’est vraiment malheureux». Un prisonnier ayant requis l’anonymat estime, lui, que les évasions sont causées par les conditions inhu- maines de détention. « Le régisseur fait des efforts pour nous mettre à l’aise. Mais jusque-là, nous souffrons assez. La ration journalière n’est ni consistante ni équi- librée. Nous consommons des aliments faits à base de farine à 95%. La sécurité à l’intérieur n’est pas garantie. C’est une jungle. Les plus forts dominent et briment les autres. Chaque fois, nous sommes témoins de bagarres et d’atrocités diverses. C’est invivable », déclare-t-il.

«

Pas d’outils performants »

», déclare-t-il. « P as d ’outils p erformants » Charlie Tchikanda, directeur exécutif de la

Charlie Tchikanda, directeur exécutif de la Ligue des droits et libertés (LDL) , active dans la région de l'Ouest,

dénonce le surpeuplement des prisons pour justifier ces tentatives d'évasion. Construite en 1952 pour 300 dé- tenus, celle de Bafoussam en accueille, aujourd'hui,

950.

L’avocat, Me Che Fabien, déplore, lui, les conditions de travail dans l’environnement carcéral de la place. « Il faut reconnaître que les responsables et les agents en service dans les prisons du Cameroun font beaucoup d’efforts. S’il était soucieux de la préservation des vies humaines des personnes, quel que soit leur statut de condamnés, l’Etat devrait envisager la construction de prisons vraiment modernes et doter les geôliers came- rounais d’outils performants comme des armes élec- troniques qui permettent d’immobiliser un détenu fugitif sans mettre fin à ses jours »,explique-t-il.

L’Etat responsable

Informé par Dieudonné Kouamen, délégué régional de l’administration pénitentiaire de l’Ouest, le gouverneur de cette même région, Bakari Midjiyawa a ordonné l’examen de la dépouille du fugitif par un médecin lé- giste, afin de déterminer les causes de la mort. Selon Me Fabien Che, le document délivré par le médecin pourrait servir à la famille du fugitif abattu au cas où elle envisagerait de poursuivre l’Etat du Cameroun dont la responsabilité civile peut être retenue devant les ins- tances judicaires spécialisées, aussi bien nationales qu’internationales. Selon les règles minima de traitement des détenus des Nations unies, « les fonctionnaires des établisse- ments ne doivent, dans leurs rapports avec les détenus, utiliser la force qu'en cas de légitime défense, de ten- tative d'évasion ou de résistance par la force ou par l'inertie physique à un ordre fondé sur la loi ou les rè- glements. Sauf circonstances spéciales, les agents qui assurent un service les mettant en contact direct avec les détenus ne doivent pas être armés ». Tout le contraire de ce qui se passe au Cameroun où les gar- diens de prison portent des armes et n'hésitent pas à tirer à balles réelles. Carlese Tchemi Towo, jeune homme de 25 ans, né à Banka dans le département du Haut-Nkam, fait partie de la longue liste des fuyards abattus dans les péniten- ciers du Cameroun. Guy Modeste Dzudie

1 - Des bavures et des tortures

Des militaires abattent un élève de Nkongsamba

Une patrouille du régiment d'artillerie sol-sol de Nkongsamba a tiré et tué Stéphane Ewane, un étudiant de 22 ans, le 20 janvier 2011. En violation flagrante de la présomption d'innocence.

Elève au Lycée bilingue de Nkongsamba, Stéphane Ewane n’est plus de ce monde. Il a été abattu le jeudi 20 janvier par des militaires. En face de la porte d'entrée du domicile familial au quartier 10, un grand portrait de la victime a été retourné en signe de deuil, comme pour le cacher au re- gard des visiteurs. Assis sur un banc, Gabriel Ebenga Essondjo, le grand frère de la victime, est très en colère contre les militaires, qu'il accuse d'avoir tiré à bout portant sur un suspect sans défense. "Avec des amis, mon petit frère rentrait en moto d'une soirée. Vers 4h. Une voiture qui avait à son bord des militaires est venue leur barrer la route et les a renversés. Les autres gars ont fui. Étonné, le petit s'est arrêté et s'est agenouillé. Il les a supplié de ne pas tirer. Mais un militaire a placé l'arme au niveau de la clavicule et a tiré", explique t-il avec amertume, se référant à une version des faits que lui ont rapporté les fuyards. Témoin de la scène après le coup de feu des militaires, Serges Nana, un jeune homme qui habite à moins de dix mètres du lieu du crime, n'a rien oublié: "Tout juste après leur forfait, les militaires ont tiré la dépouille de Stéphane vers le centre de la route, puis ils ont ameuté les popula- tions pour leur dire qu'ils viennent de tuer un braqueur". Plus chanceux, ajoute t-il, le conducteur de la moto, éga- lement arrêté, a seulement été bastonné. Ensuite, il a été conduit à la Brigade territoriale de Nkongsamba. "Dans la même journée, Bertrand Nana, un autre fuyard, a été ap- préhendé et placé en garde à vue", confie l'un de ses proches.

Maîtriser et non tuer

Les yeux rougis et la main posée sur la joue, Louise Ebong, la mère du défunt est inconsolable. La vieille dame clame l'innocence de son fils. "Mon fils n'était pas un braqueur. Il était élève en classe de Terminale D au Lycée bilingue de Nkongsamba.", affirme t-elle. Ariel Njiki, un camarade de classe de la victime, garde le souvenir d'un garçon stu- dieux: "Nous avons préparé ensemble les examens de fin d'année. On a travaillé ensemble en mathématiques et en physique chimie". Contactés, les responsables du régiment d'artillerie sol- sol (Rass) de Nkongsamba ont refusé de donner leur ver- sion des faits. "Les enquêtes se poursuivent", s’est contenté de répondre un officier. En attendant les résultats des investigations, la famille de Stéphane n'a pas encore fait son deuil. "Le corps est re- tenu à la morgue par les militaires pour les enquêtes" ex-

plique Gabriel Ebenga Essondjo. Quant aux autres sus- pects, ils sont toujours en garde à vue, plus d'une dizaine de jours après leur arrestation. Les délais de garde à vue, qui d'après le code de procédure pénal est de 48h, pouvant être renouvelés une fois, ont été largement dépassés. Chargé de programmes à l’Action chrétienne contre l'abolition de la torture (Acat Cameroun), Armand Matna condamne les patrouilles de militaires armés à Nkong- samba. Une prérogative qui revient de droit à la gendar- merie et à la police. "L'armée ne doit intervenir qu'en dernier recours, lorsque la police et la gendarmerie sont débordées. Ce qui n'est pas le cas dans cette ville", ex- plique Armand Matna Il dénonce une violation de la convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ra- tifiée par le Cameroun le 19 décembre 1986. "La loi came- rounaise et les traités internationaux n'autorisent pas l'élimination d'un être humain. Le suspect aurait dû être appréhendé et mis à la disposition de la justice", relève t'il. A l’en croire, même en cas de légitime défense, les mili- taires auraient dû tirer non pas dans l'intention de tuer, mais pour maîtriser les fuyards. "Il fallait viser les zones moins sensibles comme les jambes ou les bras pour frei- ner la course des suspects", ajoute t-il.

L’impunité des militaires

Cette position est également partagée par Me Ashu Agbor, un avocat. "Avant toutes choses, explique t'il, les militaires auraient dû effectuer des tirs de sommation. Si les présu- més braqueurs continuaient de fuir, il fallait tirer pour les paralyser". L'homme de droit dénonce une violation de la présomption d'innocence. "Une vie humaine a été ôtée sans l'autorisation de la Justice", appuie t-il. Pour l'avocat, il s'agit clairement d'un assassinat qui doit être puni par la justice. "Les soldats responsables de la mort de Stéphane Ewane doivent répondre de leur acte devant un tribunal militaire." Par le passé, dans le cadre de la lutte contre l'impunité, des poursuites judicaires ont été engagées contre des élé- ments des forces de défense et sécurité camerounaises. Depuis 2005, plus d'une centaine de ces agents de la ré- pression impliqués dans des affaires relatives aux meur- tres, coups mortels, blessures, tortures, arrestations et séquestrations, ont été condamnés à des peines d'empri- sonnement par des instances judiciaires ou à des sanctions administratives, relève un rapport national présenté par l'État du Cameroun au conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies à Genève, en février 2009.

Anne Matho

Geôles d’Afrique

Endene Endene, le vieux pêcheur de Bonanjo aux ongles arrachés

Georges Endene Endene, un pêcheur, a été interpellé et placé en détention à la prison de New Bell pendant près de 3 ans. Sans preuves de culpabilité ! Plus d’un mois après son acquittement par la justice, il y est resté. Une situation qui illustre les nombreux abus commis par les forces de l’ordre.

Une garde à vue à la Brigade territoriale de Bonanjo et une détention préventive de près de 3 ans à la prison de New Bell n’ont pas réussi à ôter la bonne humeur de Georges Endenne Endenne, un pêcheur de 64 ans. Ce- pendant, de temps en temps, des mauvais souvenirs viennent assombrir son visage à la barbe poivre et sel. «Je ne suis qu’un vieux pêcheur. Je ne vis qu’entouré de pêcheurs. Comment peut-on m’accuser d’être le com- plice d’un délinquant?», clame-t-il, en ôtant son vieux chapeau, de ses mains calleuses.

Torturé avec des pinces Ses doigts dépourvus d’ongles, témoignent du supplice qui lui a été infligé depuis le 04 mars 2009, date à la- quelle sa mésaventure a commencé. «Pendant mon au- dition à la Brigade territoriale de Bonanjo, les gendarmes m’ont arraché entièrement les ongles des doigts avec des pinces parce que je refusais de faire des aveux. Ils voulaient m’entendre dire que je connaissais Essomba. Pourtant je ne l’ai jamais rencontré», se plaint le vieil homme. Cet acte de torture s’est déroulé deux mois après l’arrestation du pêcheur. D’après lui, sa garde à vue dans les cellules de la Bri- gade territoriale de Bonanjo a duré près de trois mois, en violation de l’article 119 du code de procédure pénal qui stipule : «Le délai de la garde à vue ne peut excéder 48 heures renouvelable une fois. Sur autorisation écrite du Procureur de la République, ce délai peut, à titre ex- ceptionnel; être renouvelé deux fois». Les gendarmes interpellent Georges sans lui pré- senter un mandat d’arrêt, comme l’exige la loi. «Après la pêche, je rangeais mes outils lorsque deux gen- darmes en civil se sont présentés et m’ont ordonné de les suivre sans explications. Ils ont dit que leur com- mandant voulait me voir», se souvient le pêcheur. Conduit à la Brigade territoriale de Bonanjo, il a été jeté dans une cellule sans avoir été entendu. Au tribunal militaire de Douala, la juge l’a confronté à ses co-accusés, puis a ordonné sa relaxe… Mais a changé ensuite d’avis. «La juge a dit qu’elle va nous ac- quitter pour faits non établis. L’un des gendarmes qui nous escortait au tribunal l’a suivie dans son bureau.

Quand elle est revenue, la sentence est tombée: je de- vais aller en prison pour leur montrer Essomba», ex- plique Georges. Finalement écroué à la prison de New Bell, il ne sera jugé que trois ans plus tard, après de nombreux renvois. Le 16 mars dernier, son co-accusé et lui sont acquittés par le tribunal militaire de Douala pour «faits non éta- blis». Georges a pourtant été maintenu en détention, en dépit des protestations de son avocate, Cécile Mi- reille Ngo Biga. «Toutes les démarches entreprises au- près du tribunal pour obtenir l’ordre de mise en liberté qui aurait permis à l’administration pénitentiaire de re- laxer Georges et son compagnon, sont demeurées vaines, de même d’ailleurs que celles tendant à l’ob- tention d’un simple extrait du plumitif», explique l’avo- cate de l’ex détenu dans une correspondance adressée au tribunal de grande instance du Wouri.

Le juge s’est trompé De son côté, le ministère public au tribunal militaire es- time que le maintien en détention de Georges est légal. « Le ministère public avait fait appel de la décision du tribunal. Par conséquent, la mise en liberté ne pouvait pas être exécutée », explique le lieutenant colonel Ana- tole Djouwee, commissaire du gouvernement, près le tribunal militaire de Douala. Faux, s’insurge Me Cécile Mireille Ngo Biga. «Aucun texte ne permet de dire que l’appel du Ministère public suspend la décision de re- mise en liberté. Au contraire, l’esprit du code de procé- dure pénal fait de la liberté le principe », clame l’avocate. Fort de cet argument, le conseil a saisi le tri- bunal de grande instance, le 04 avril dernier, pour bé- néficier de la procédure d’Habeas Corpus, en vue d’obtenir la libération immédiate de son client. La juridiction de jugement a ordonné que le tribunal militaire produise l’extrait du plumitif. Ce qui a été fait le 11 avril, mais le régisseur de la prison de New Bell a refusé de libérer le détenu. «Il nous a dit que le lieute- nant colonel Anatole Djouwee a demandé qu’on ne li- bère Georges sous aucun prétexte», affirme Cécile Mireille Ngo Biga. Le commissaire du gouvernement confirme ces propos. «Le juge de l’habeas corpus s’était trompé et avait mal apprécié l’affaire. C’est pourquoi j’avais demandé au régisseur de ne pas libérer Endene Endene Georges», justifie t-il. Devant ce fait accompli, le beau-frère de la victime s’est rendu au ministère de la Défense. Le ministre lui a accordé une audience et a saisi le directeur de la justice militaire, qui, à son tour, a demandé à l’avocate de pro-

1 - Des bavures et des tortures

duire les éléments prouvant l'acquittement de son client. Ces pièces ont permis la libération de Georges, le 04 mai dernier.

« J’ai tout perdu » Secrétaire général adjoint du Mouvement de lutte contre la Corruption, l’impunité et pour la bonne gou- vernance, une organisation active depuis 2002 en mi- lieu carcéral, Fréderic Mbappe Ngambi dénonce un abus de pouvoir. «Il y’a eu trafic d’influence pour main- tenir Georges en détention, contre la décision d’acquit- tement ordonnée par le tribunal militaire», soutient-il. A l’en croire, ce type d’abus est fréquent. «Ceux qui n’ont pas de proches qui puissent intervenir en leur fa- veur ne peuvent que subir», s’insurge-t-il. Le militant recommande que Georges saisisse la justice pour obte- nir réparation du préjudice subi en raison d’une déten- tion arbitraire.

Un conseil favorablement accueilli par le pêcheur. «J’ai tout perdu. Mes nasses et ma pirogue ont été vo- lées durant mon absence», affirme-t-il. En plus de ses outils de travail, Georges a également perdu une pro- priété à Bonabéri. «Si je n’avais pas été en prison, j’au- rais empêché la vente du terrain d’habitation que j’avais acheté», enchaîne-t-il. Plus que les pertes matérielles, le pêcheur qui est père de 10 enfants, déplore la souf- france endurée par sa famille durant sa garde à vue et sa détention préventive. «Ma femme a été obligée de quémander pour nourrir nos enfants. Mon fils a dû abandonner les études à 17 ans, faute d’argent pour ré- gler ses frais de scolarité», ressasse Georges.

Anne Matho

Geôles d’Afrique

Des jeunes de Douala battus pour une poignée de tracts

Ils ont été jetés dans les cellules infectes de la légion de gendarmerie et de la brigade de Deido-Bonateki à Douala, pour avoir distribué des tracts. Battus, ces dix sept jeunes n’ont été présentés au procureur qu’après plus d'une semaine d’incarcération, et remis en liberté pour attendre leur jugement

Il est 18h environ, ce 12 octobre, la nuit commence à tomber. Dix sept jeunes sont sortis des cellules du tri- bunal de première Instance de Douala. A ceux qui sont venus les chercher, un agent de police délivre un mes- sage péremptoire: "Nous ne voulons pas d'attroupe- ment aux abords du palais. Ils seront libérés un à un et si cela n'est pas respecté, nous les renverrons en cellule. N'oubliez pas qu'il ne s'agit que d'une libération provi- soire." Arrêtés le 04 octobre, ces dix sept jeunes, dont deux mineurs, présentent les marques d’une détention éprouvante : amaigris, les cheveux ébouriffés, les dents jaunies, le regard pâle et terne, ils sont vêtus de haillons sales, et certains ont les pieds nus."Pendant huit jours d'incarcération dans des mouroirs qualifiés de cellules, nous n'avons pas pu nous laver, ni nous brosser les dents, ni manger à notre faim. Nous revenons de loin", résumeTagne, le plus grand du groupe, âgé d'une tren- taine d'années.

Séquestration et tortures

Alors qu'ils distribuaient des tracts signés de Mboua Massock, homme politique et activiste appelant à un meeting de la Nodyna pour boycotter l'élection prési- dentielle du 09 octobre, ils ont été pris en chasse par des gendarmes. "Nous étions sur une route secondaire, loin de la chaussée, distribuant notre message qui invi- tait les Camerounais à un important meeting du com- battant Mboua quand nous avons été interpellés", précise Tagne. Au moment des faits, il a encouragé ses amis, dont quelques uns prenaient la fuite, à se rendre. Les gendarmes les ont roués de coups et conduits à la compagnie de gendarmerie de Bonabéri. Sur ordre, le chef de cette unité les a fait transférer à la légion de gendarmerie du littoral à Bonanjo, où ils ont été inter- rogés par des officiers de police. Leurs tracts et leurs tee-shirts à l'effigie de Mboua Massock ont été retenus. Puis ils ont été jetés dans une cellule de 5 mètres carrés avec pour chef d'accusation : « troubles à l'ordre pu- blic».

"Les uns couchés sur les autres, nous étouffions, le sol était inondé de notre sueur. A 2h du matin l'un d'en- tre nous a commencé à suffoquer. N’arrivant plus à res- pirer, il était sur le point de mourir. Nous avons crié fort, créant un vacarme assourdissant", explique un mem- bre du groupe. Les dix sept ont alors été sortis de leur cellule et, après un coup de téléphone du gendarme de service à sa hiérarchie, treize ont été conduits dans deux cellules de la brigade de Deido-Bonateki sur les berges du Wouri. Là aussi, les conditions de détention sont la- mentables. Les cellules ont certes des toilettes, mais pas d'eau. Les détenus n'en reçoivent que quelques seaux par jour, en fonction de l'humeur des gendarmes, pour chasser leurs excréments. Les gendarmes en fac- tion les insultent et par moment les aspergent d'eau. Leurs téléphones ayant été confisqués, ils ne peu- vent pas informer leurs familles. Ils n'auront droit à leur premier repas qu'au deuxième jour de leur incarcéra- tion grâce à un gendarme. "Nous avons supplié ce gen- darme et lui avons payé 700 Fcfa de frais de commission pour qu'il aille nous acheter de quoi manger ", explique Tagne. Au huitième jour de détention, les dix sept suspects ont été présentés au procureur. Un retard que le com- mandant de la brigade de Deido-Bonateki justifie par le déroulement de l'élection présidentielle qui, selon lui, avait mobilisé toutes les énergies. Au moment de ce transfert, la brigade de Sodiko, qui n’a pas participé à leur arrestation, est « entrée dans la danse ». Le chef d'accusation a alors changé : ce n’est plus « troubles à l’ordre public », mais « organisation de réunion sur la place publique, obstruction de la voie publique et refus d'obtempérer aux injonctions des forces de l'ordre ». Le groupe a rejeté tout en bloc. Le procureur a décidé de relaxer les deux mineurs et d'inculper les 15 adultes qui comparaîtront libres.

Violation des droits des suspects

Cette nouvelle affaire constitue une preuve supplé- mentaire de non respect, par les forces de l’ordre, du code de procédure pénale camerounais. Celui-ci pros- crit toute atteinte à l'intégrité physique ou morale de la personne appréhendée. Il stipule bien plus en son arti- cle 37 : "Toute personne arrêtée bénéficie de toutes les facilités raisonnables en vue d'entrer en contact avec sa famille, de constituer un conseil, de rechercher les

1 - Des bavures et des tortures

moyens pour assurer sa défense, de consulter un mé- decin et recevoir des soins médicaux, et de prendre les dispositions nécessaires à l'effet d'obtenir une caution ou sa mise en liberté". Une opportunité qui n'a pas été permise aux dix sept appréhendés qui ont par ailleurs été gardés à vue pendant huit jours avant d'être pré- sentés au procureur.Très loin des 24 heures, renouvela- bles une seule fois, prévues par la loi. "Les violations des droits des citoyens sont devenues la norme au Cameroun et cela n'émeut plus personne", regrette Me Ruben Moualal, avocat à Douala et conseil des jeunes."Je suis content qu'un procès ait été ouvert

contre eux, car ce sera pour nous une tribune qui va nous permettre de dénoncer les travers du régime de Yaoundé et montrer à la face du monde le vrai visage de la justice camerounaise", promet l'avocat, qui reste confiant. Il espère bien que toutes les charges retenues contre ces jeunes gens seront abandonnées, car infon- dées.

Théodore Tchopa et Charles Nforgang

Geôles d’Afrique

Des étudiants de Yaoundé battus pour avoir voulu manifester

Alors qu’ils s’apprêtaient à manifester publiquement, des étudiants ont été violentés, arrêtés et gardés à vue sans aucune plainte et présentés au procureur qui les a condamnés. Or la loi ne punit que les faits, pas les intentions.

Hervé Zouabet, n’a pas perdu le moral. «C’est vrai que maintenant, je peux être considéré comme un prison- nier en liberté, car je risque un an de prison au moindre faux pas qui me conduirait de nouveau devant les tri- bunaux, mais le combat continue », soutient-il. Prési- dent de l’association de défense des droits des étudiants (Addec), il a été condamné, le 31 juillet der- nier, avec trois autres étudiants par le tribunal de pre- mière instance de Mfou à un an d’emprisonnement avec sursis. Il leur était alors reproché d’avoir, un mois auparavant, organisé une manifestation non-autorisée au nom du collectif « Sauvons l’université de Yaoundé II ». Ces étudiants ont été appréhendés avant même de commencer à manifester pour réclamer le départ du recteur de cette université reconnu coupable de faute de gestion par le conseil supérieur de l’Etat.

Pas de faits

Pour les défenseurs des droits humains, c’est moins le verdict du tribunal que les conditions de l’arrestation, de la garde à vue et de la qualification des faits qui fâ- chent. « Avant que la manifestation projetée ait eu lieu, ils ont été kidnappés pour l’un et arrêtés pour les trois autres par le commissaire qui avait été saisi par une let- tre du recteur qui lui demandait de venir assurer la sé- curité autour et au sein du campus. Devant leur refus de faire des déclarations,, ce commissaire a maintenu leur garde à vue, qui s’est prolongée jusqu’à dimanche sans que le procureur de la République en soit informé», dénonce Me Hyppolite Meli, avocat au barreau du Ca- meroun qui a suivi l’affaire de près. L’homme de droit soutient que le commissaire est un officier de police judiciaire qui agit sous le contrôle et sous l’autorité du procureur de la République. Ce der- nier doit être informé. « Ces arrestations sont sans fon- dements car il n’y avait pas ni plainte, ni manifestation en cours. Le commissaire s’est comporté comme si la loi pénale réprimait les intentions : dans son procès ver- bal, il avait qualifié ces faits d’incitation à la révolte et atteinte à la sûreté de l’Etat pour qu’au parquet on les requalifie en manifestation et réunion non déclarée. La loi pénale ne réprime pas les intentions, elle réprime les faits concrets, des faits qui peuvent être rapportés par

une preuve. Or dans ce cas là, il n’ y en avait pas», dit Me Meli.

Violences physiques

Par ailleurs, l’arrestation des étudiants ne s’est pas opé- rée sans heurts. Trois d’entre eux seront contraints de monter dans le car de police à coups de matraques. Zouankou, l’un d’eux, sera grièvement blessé au coude. « On n’a tapé, ni violenté personne. On a demandé aux étudiants de nous suivre, deux sont entrés sans pro- blème dans la voiture, c’est le troisième qui a opposé une résistance, et puis l’article 30 du code de procédure pénale dans son alinéa 2 stipule : «L’officier de police ju- diciaire ou l’agent de la force de l’ordre, qui procède à l’arrestation enjoint à la personne à arrêter de le suivre, en cas de refus, fait usage de tout moyen de coercition à la résistance de l’intéressé ». Cet article me donne l’autorisation de les arrêter par la force », justifie l’offi- cier de police Akono qui pilotait les arrestations. Le même code de procédure pénale condamne pourtant la violence au cours des arrestations. « Aucune atteinte ne doit être portée à l’intégrité physique ou morale de la personne appréhendée », recommande l’alinéa 4 de l’article 30 du code. « Rien ne peut justifier la violence, rien du tout. Ils ont été molestés. Il s’agit d’une violence gratuite qui ne peut se justifier par quoi que ce soit », précise Me Meli. Ramenés au commissariat, les étudiants seront en- fermés dans une cellule obscure et puante, couchant à même le sol et devant compter sur leurs proches pour être nourris. Ils seront présentés au procureur trois jours plus tard et autorisés à comparaître libres. Des condi- tions de détention en contradiction avec les règles mi- nima pour le traitement des détenus des Nations Unies et la convention des Nations Unies contre la torture et les traitements cruels, inhumains et dégradants rati- fiées par le Cameroun. Ce qui fait dire à Cyrille Rolande Bechon directrice exécutive de l’ONG Nouveaux Droits de l’Homme, « qu’il existe un réel problème d’applica- tion de textes que le Cameroun a lui-même ratifiés ». Des sanctions sont régulièrement infligées aux agents de la police, de la gendarmerie et de l’administration pénitentiaire responsables de tortures, de violations des droits humains et de traitements dégradants sur des citoyens. Ces sanctions (blâmes ou révocations) sont loin de dissuader les forces de l’ordre qui sont de plus en plus « zélées ».

Béatrice Kaze

1 - Des bavures et des tortures

Les agresseurs torturés par les gendarmes de Yingui

Ils avaient agressé des planteurs. Interpellés par les gendarmes, les enfants Yol ont été eux-mêmes tor- turés durant 14 jours avant d’être relaxés. Cette es- calade de la violence est courante dans les zones rurales.

«Les enfants exigeaient que les ouvriers laissent les plantations de leurs parents et qu’ils rentrent chez eux. Les allogènes disaient attendre la fin du contrat signé avec le propriétaire de la plantation pour l’entretien et qu’il était trop tôt pour leur demander de partir. Il y a eu une violente bagarre et des blessés graves. » Vincent Francis Bassonog, porte parole des jeunes, n’a rien ou- blié de la scène qui a mis en émoi tout le village de Ndogmem, une localité située à 12 Kilomètres deYingui dans le département du Nkam. Ce mercredi du mois de mars 2011, les ouvriers du défuntYol Francis, propriétaire de plantations, vien- nent travailler comme d'habitude. Ce ne sera pas pos- sible cette fois. Informés de cette présence, trois enfants du propriétaire accompagnés de gros bras met- tent le cap sur la plantation et intiment l'ordre aux ou- vriers de quitter immédiatement les lieux. Surpris, les ouvriers, ressortissants de la région du Nord-Ouest, tentent de raisonner leurs vis-à-vis et mettent en avant le contrat d'entretien signé avec leur père. C’est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Les ouvriers sont bastonnés devant des villageois impuissants.

Coups et blessures

Alertés, des éléments de la brigade de gendarmerie in- terpellent brutalement les trois enfants pour "coups et blessures". « Les gendarmes les frappaient avec des ceinturons, des matraques et quand ils étaient au sol, les chaussures faisaient le reste. On avait finalement pitié d'eux alors qu'ils avaient tabassé des innocents », se rappelle Vincent Francis Bassonog. Le passage à tabac s'est poursuivi dans la cellule où les suspects ont passé quatorze jours au mépris du code de procé- dure pénale qui stipule que "le délai de garde à vue ne peut excéder quarante huit heures renouvelable une fois." Toutefois, "sur autorisation écrite du procureur de la République, ce délai peut, à titre exceptionnel, être renouvelé deux fois", ajoute le texte. Une garde à vue abusive que à laquelle la brigade a décidé de mettre fin à la place du procureur de la République. Interrogé, un officier à la brigade se refuse à tout commentaire sur cette affaire qu’il connaît visiblement

bien. «Vous-même, vous croyez que ce qu’ils ont fait était bien ?», demande t-il, furieux. Selon plusieurs té- moignages, les gendarmes de cette localité torturent quand ils veulent, parfois même pour le plaisir. Joseph Modi en a fait l'amère expérience. Accusé de complicité de vol d’une bouteille de gaz domestique, il y a un an, cet élève a été torturé à la brigade de Yingui pendant trois jours avant d'être relaxé pour faits non éta- blis. " J’étais à la maison quand je vois arriver un gen- darme à moto. Il me demande de monter. Arrivé à la brigade, il me dit : je te vois calme alors que tu fais des coups. Je lui dis que je ne sais pas de quoi il est ques- tion. Il me joint les pieds avant de me taper à l’aide d’une machette et des matraques. J’avais très mal. Je ne pouvais pas poser la plante du pied au sol. Je mar- chais sur mes orteils. Après enquête, il a dit que je n’étais pas dans le coup », raconte t-il. Avant de le lais- ser partir, le fonctionnaire lui a demandé de porter plainte contre son accusateur pour diffamation. Mais, l’élève a décliné gentiment la suggestion.

Lenteur des sanctions

Selon Maitre Sterling Minou, avocat au barreau du Cameroun, les abus des forces du maintien de l’ordre sont récurrents dans les zones rurales à cause de la len- teur des sanctions. «Ces agents agissent par ignorance et parfois par simple envie de plaire à une connaissance ou à une amante ou encore en fonction d’un probable conflit d’intérêt. Par dessous, on note une absence de sanction rapide et douloureuse pour l'auteur des exac- tions. Si la sanction tombait à point, on noterait un net recul de ces exactions », précise l’avocat. Il ajoute que du fait de la proximité, "le comportement partial du gendarme l'expose au courroux du suspect". Mais, les forces du maintien de l'ordre n’en ont cure. Mues parfois par des intérêts égoïstes, elles profi- tent de cette proximité pour terroriser les populations rurales et mettre les plus téméraires au pas. C’est ce qui est arrivé à Clément Madjong. En Novembre 2011, cet habitant de Ndoungue, a été tabassé par un gendarme et un militaire alors qu'il réclamait son reliquat à une serveuse de bar. Présenté au procureur de la Répu- blique après cinq jours de garde à vue, il a été déclaré non coupable.

Christian Locka

Geôles d’Afrique

Achille cumule les peines et les amendes

Ce détenu soupçonne un responsable péniten- tiaire de le retenir pour l’obliger àrembourser 50 000 F, alors que sa contrainte par corps a pris fin depuis le 02 mai 2012. Son cas pose aussi la ques- tion du cumul ou du non cumul des peines.

Voilàhuit mois qu’Achille Noël Kameni, alias JoudjoVin- cent Marie, court en vain après les responsables de la prison de New-Bell pour obtenir son certificat de levée d’écrou. Le 03 mars 2009, ce pensionnaire de la prison centrale de Douala avait été́condamné́àquatre ans de prison pour vol aggravé. La décision du tribunal de grande instance du Wouri précisait que le condamné devrait être soumis àune contrainte par corps de neuf

mois s’il ne payait pas 148. 875 F. Cfa représentant les dépens. Selon Achille, qui affirme avoir étéplacésous mandat de dépôt le 02 mai 2007, sa peine de quatre ans

a expiré le 02 mai 2011. Le détenu a cependant été re-

tenu àla prison, conformément au code de procédure pénale, pour purger la contrainte par corps de neuf mois, qui a expiréàson tour le 02 février 2012. Achille s’est alors rendu au greffe du tribunal afin d’entrer en possession de son certificat de levée d’écrou. A sa grande surprise, ce document ne lui a pas été délivré́. Le détenu est revenu àla charge le 21 mars. Mais c’est finalement le 28 mars qu’il apprendra d’un agent du greffe que son dossier est bloquéàcause d’un responsable de la prison. « Je me suis aussitôt rendu chez ce responsable, il m’a demandéde rédiger une de- mande d’audience. Plus de dix fois, j’ai rempli cette de- mande d’audience mais ni ce cadre administratif, ni le régisseur ne m’ont reçu », se plaint-il. Achille Kameni, qui n’a pas pu s’offrir les services d’un conseil, a fini par se résigner et semble désormais s’en remettre à la sa- gesse de la providence.

50 000 F Cfa en plus

« Achille est maintenu en détention jusqu’àce jour par

un collaborateur du régisseur, qui estime qu’il ne va pas sortir de prison sans lui avoir rembourséson argent », a affirmé un détenu au courant de l’affaire. Selon Achille, ce responsable est propriétaire d’une boutique dans l’enceinte pénitentiaire et il reproche à Bosco Kamdem, un autre détenu, d’avoir orchestré un manque à gagner de 50 000 F Cfa. Le responsable en question accuserait Achille, assistant dans la gestion de

ladite boutique, d’être le complice de Bosco. Si les ac- cusations d’Achille venaient àêtre fondées, cette atti- tude des responsables pénitentiaires serait alors contraire au code de procédure pénale, qui exige la li- bération immédiate et sans condition de tout condamné dont la peine a expiré. Le détenu reste en détention seulement s’il ne peut payer la contrainte par corps et jusqu’àl’expiration de celle-ci.

Encore 11 mois àtirer

Le chef du service administratif et financier (Saf) de la prison de New-Bell brandit un extrait du registre d’écrou qui bat en brèche la version du condamné. D’après lui, Achille Kameni a été condamné trois fois. Ecrouépour la première fois le 29 décembre 2005 pour faux document, le prévenu s’évade le 05 avril 2006, trois mois et six jours après. Le 23 août, il est repris, écroué pour évasion et condamnéle même jour àun an de pri- son assortie de la contrainte par corps de 3 mois. Le 17 août 2007, deux mois après, Achille est rattrapépar l’af- faire de faux document, pour laquelle il écope de 3 mois de prison et 3 mois de contrainte par corps. Enfin le 05 août 2007 (et non le 02 mai comme l’affirme Achille), moins de deux semaines après sa condamnation pour évasion, ce chauffeur âgéde 35 ans est écrouépour vol aggravé. Cela lui vaut une peine de quatre ans de pri- son. Pour le chef Saf, Achille Kameni a omis de prendre en compte toutes ces peines qui, cumulées, avoisinent 77 mois de prison. Sa libération n’est donc pas envisa- geable avant le 17 novembre 2013. Il n’en demeure pas moins que le cas Achille Kameni pose un problème d’in- terprétation du droit. Pour Me Levi Deffo, avocat au barreau du Cameroun, les allégations du chef Saf se- raient fondées seulement si les peines infligées sont cu- mulatives. Au cas oùelles ne le seraient pas (une nou- velle peine annule la précédente), la raison serait du côtéd’Achille.

Théodore Tchopa

2

DETENTIONS ET GARDES A VUE ABUSIVES

« Avez-vous du temps pour m’écouter ? »

C’est la question que pose au journaliste Georges Fountong, emprisonné à Yabassi. Il crou- pit depuis novembre 2009 dans une cellule. Lui, le temps, il le compte : il attend d’être jugé depuis presque deux ans.

Les sept inculpés de l’affaire de détournement de fonds du Programme international d’enca- drement et d’appui aux acteurs du développement (Pid) ont attendu 15 mois avant d’être li- bérés faute de preuves. Marie Robert Eloundou, le délégué permanent de cet organisme, y laissera sa santé. Son dossier est bloqué à la cour d’appel, Georges Foutong attend en prison d’être jugé. Clément à Ndoungué, Jacques Désiré Talla à Bafoussam, Atangana à Mfou crient à l’injustice, dénoncent les mauvais traitements dans les cellules et les lenteurs de la justice. Le prolongement des gardes à vue et des détentions provisoires engendrent souvent des drames sociaux. Il bafoue les règles minima concernant la durée des gardes à vue et des dé- tentions provisoires, établies par les Nations Unies et signées par le gouvernement came- rounais.

2 - Détentions et gardes à vue abusives

"La liberté est le principe, la garde à vue l’exception"

Entretien avec Me Antoine Pangue :

Avocat au barreau du Cameroun, Me Antoine Pangue explique la notion de garde à vue.

Qu’est ce que la garde à vue ? Me Pangue : La garde à vue est une mesure de police en vertu de laquelle une personne est, dans le cas d’une enquête préliminaire, en vue de la manifestation de la vérité, retenue dans un local de police judiciaire pour une durée limitée et ce, sous la responsabilité d’un offi-

cier de police judiciaire, à la disposition de qui il doit res- ter. On en distingue deux sortes : la garde à vue administrative qui est ordonnée par des autorités ad- ministratives dans l’exercice de leurs fonctions. Je parle ainsi des préfets. Il y a la garde à vue judiciaire qui in- tervient dans le cadre des enquêtes qui sont ouvertes à la suite de la commission d’une infraction. Cette garde

à vue judiciaire est ordonnée par les officiers de police judiciaire.

Quelles sont les personnes concernées par la garde à vue ? Me Pangue : Contrairement à ce que l’homme de la rue pense, la garde à vue concerne aussi bien les suspects, c'est-à-dire ceux-là sur qui il y a quelques indices qui laissent croire qu’ils ont participé à la commission de l’infraction. La garde à vue peut également concerner les témoins. Lorsqu’une infraction vient d’être com- mise, il est permis à l’officier de police judicaire (Opj) qui mène l’enquête de donner interdiction ou de faire res- ter à sa disposition certaines personnes dont les décla- rations lui paraissent nécessaires à la manifestation de la vérité. Donc la garde à vue concerne aussi bien les suspects que les témoins.

Tout homme en tenue ne peut ordonner une garde à vue Qui est habilité à ordonner une garde a vue ? Me Pangue : Ce sont les officiers de police judiciaire qui sont compétents pour ordonner des mesures de garde

à vue. Il est vrai que sur le terrain, nous constatons que certains hommes en tenue (des policiers, des gen- darmes), qui n’ont pas la qualité d’officier de police ju-

diciaire, s’octroient le droit, la compétence pour or- donner des gardes à vue. Il s’agit dans ces cas, de gardes à vue abusives, parce que n’est pas officier de police ju- dicaire tout homme en tenue. La loi, généralement, at- tribue la qualité d’officier de police judicaire aux officiers de la gendarmerie, aux gendarmes qui s‘occupent même par intérim d’une brigade de gendarmerie. La qualité d’officier de police judicaire appartient égale- ment aux commissaires de police, aux officiers de po- lice, aux gendarmes, à certains policiers qui ont subi l’examen d’officier de police judicaire et qui ont prêté serment. La qualité d’officier de police judicaire appar- tient aussi à certains fonctionnaires à qui la loi a attribué certaines attributions de police judicaire.

Quel est le délai de garde à vue? Me Pangue : La liberté est le principe, et la garde à vue est l’exception. La garde à vue en principe a une durée de 48 heures pouvant être renouvelée une fois. Toute- fois, la loi a prévu que le procureur de la République, peut proroger cette garde deux fois.

Quelles sont les voies de recours d'une per- sonne victime d'une garde à vue abusive? Lorsque vous estimez avoir été gardé à vue abusive- ment, vous avez la possibilité de saisir Monsieur le pro- cureur de la République parce que tous les officiers de police judiciaire exercent leurs activités sous la direc- tion de Monsieur le procureur.

En attendant que la procédure aboutisse, vous êtes relaxé ou toujours gardé à vue? Vous restez en garde à vue pour attendre que le Procu- reur de la République se prononce. Notre code n’a pas imparti un délai au procureur pour se prononcer sur une telle demande. Mais comme c’est un fonctionnaire formé et qui est allergique à la violation des libertés in- dividuelles, quand il est saisi d’un cas pareil, il lui ac- corde toute l’urgence nécessaire pour solutionner.

Propos recueillis

par Christian Locka

Geôles d’Afrique

Les émeutiers de 2008 ont purgé leur peine… Pas Essobo

Pas de grâce présidentielle pour lui. Arrêté et condamné pour avoir participé aux émeutes de la faim de février 2008, Essobo Andjama purge dix ans de prison.

Pierre Essobo Andjama est encore incarcéré à la pri- son de Douala pour sa participation aux manifesta- tions d’il y a quatre ans, qualifiées d’«émeutes de la faim». Il avait alors été condamné à dix ans de prison pour pillage en bande, destructions de biens d’autrui. Entre le 25 et le 28 février 2008, des manifesta- tions contre la vie chère avaient éclaté au Cameroun et s’étaient vite transformées en émeutes. Sortis pour crier leur ras le bol, de nombreux jeunes avaient saccagé, pillé, brûlé des commerces et des entre- prises, vandalisé des édifices publics. L'armée était intervenue farouchement Des milliers de jeunes, dont de nombreux innocents, avaient été interpel- lés. Une centaine, selon la société civile, était tom- bée sous les balles.

Seule, une amnistie…

Interpellé près de trois mois après les émeutes, Simon-Pierre Essobo Andjama avait été condamné, le 19 janvier 2009, par le tribunal de Grande instance du Moungo à dix ans de prison, et écroué à la prison de Nkongsamba. Le 16 décembre 2009, la Cour d’ap- pel du Littoral rejetait son appel au motif que son mémoire n’avait pas été déposé dans les délais pres- crits par la loi. "Il n’existe pas d’alternative pour le cas Essobo, en dehors d’une amnistie du chef de l’Etat. Autrement dit, celui-ci doit blanchir toutes les personnes pour- suivies et condamnées dans le cadre de ces événe- ments qui ne doivent plus être considérés comme des infractions punissables par la loi", plaide, au- jourd’hui, Maître René Manfo, avocat des coaccusés de Essobo qui ont déjà tous purgé leurs peines dans cette affaire. L’avocat s’étonne cependant de ce que des Camerounais soient encore écroués pour leur im- plication dans ces émeutes de février 2008, alors « qu’elles ont été publiquement qualifiées de grève de la faim".

Le président Paul Biya avait même gracié, le 20 mai 2008, les personnes interpellées. Pour la plupart, elles avaient été condamnées à des peines allant de trois mois à un an de prison. Cependant, la justice avait eu la main lourde pour Essobo qui était par ail- leurs coaccusé de Paul Eric Kingue dont le procès a toujours été considéré comme "politique".

Loin de sa famille

Dans son rapport de 2009 sur le Cameroun, Amnesty International avait été étonné par la célérité des pro- cès. "Bien qu’il faille habituellement des années à l’appareil judiciaire camerounais pour traduire les suspects en justice, au mépris du Code de procédure pénale du pays, des centaines de personnes accu- sées d’avoir participé aux émeutes de février 2008 ont été jugées dans les quatre semaines qui ont suivi leur interpellation pour avoir troublé l’ordre public et détruit des biens appartenant à des particuliers et à l’État." Le calvaire de Essobo Andjama, 28 ans et ancien ouvrier dans les Plantations du Haut Penja (PHP), continue à la prison de Douala. Il est logé à la cellule 15 où s'entassent plusieurs dizaines de détenus. Amaigri, il se remet peu à peu d'une tuberculose mais demeure beaucoup moins serein. "Les condi- tions de détention sont très difficiles. Ma famille ré- side à Penja. Elle me rend visite environ une fois par trimestre", affirme-t-il. Ce célibataire souhaite son transfèrement à la prison de Mbanga pour y purger le reste de sa peine. Il sera alors plus proche de sa fa- mille.

Théodore Tchopa

2 - Détentions et gardes à vue abusives

L’ancien soldat cumule trente ans de prison

Ancien caporal chef de l’armée camerounaise, Lucien Chouna Nguetsin, 37 ans, cumule plus de 30 ans de pri- son. Il demande que sa détention soit réduite à 15 ans, la plus lourde de ses quatre condamnations… En vertu du principe de la confusion des peines.

« Je suis encore jeune. J’ai envie de réorganiser ma vie. Il me faut sortir d’ici. Séjourner trop longtemps en prison brise les capacités de vie. Je suis frappé par plusieurs condamnations. Il faut que le principe de la confusion des peines soit appliqué afin que je rentre dans mes droits.» Lucien Chouna, 37 ans ex caporal chef de l’armée came- rounaise, multiplie les démarches pour obtenir la confu- sion des quatre peines prononcées contre lui. Dans un premier jugement du 27 décembre 2000 rendu par le tri- bunal de première instance (Tpi) de Foumban, il a été condamné à six mois de prison de ferme pour différentes infractions ; puis il a été déclaré coupable de vol par le tri- bunal de grande instance du Noun et a écopé de 3 ans de prison ferme ; sa troisième condamnation a été pronon- cée par la Cour d’appel de l’Ouest pour « vol aggravé avec port d’arme », sous (la fausse) identité de Adoum Will Ahmed ; enfin, en juillet 2007, le tribunal militaire de Ba- foussam l’a condamné pour « vol aggravé, détention d’effets militaires et port d’armes à feu ».

Ne pas croupir en prison

En cumulant ses condamnations, Lucien Chouna devrait faire 30 ans et six mois de prison. « C’est inacceptable. Je ne saurais passer ma vie en prison. J’ai déjà introduit plu- sieurs requêtes pour confusion des peines. Elles sont res- tées sans suite. J’ai écrit au procureur de la République, il n’a ni accusé réception de ma correspondance, ni ne m’a appelé », se plaint-il. « Il me faut les copies des jugements pour faire prévaloir mon droit à la confusion des peines, mais les intermédiaires, ici à la prison, me demandent beaucoup d’argent pour aller à Foumban, à la Cour d’ap- pel et au tribunal militaire de Bafoussam pour les retirer. Tout le monde veut me rançonner», dénonce-t-il. Il se plaint, en outre, de la non assistance de sa fa- mille. « La majorité des membres de ma famille sont à Makary, dans l’Extrême-Nord. Mon épouse est décédée au cours de ma détention. J’ai juste ma grand-mère ma- ternelle qui me porte une assistance limitée », se la- mente-t-il. Et les produits de son activité de vannerie, apprise en prison, lui permettent de manger et de se vêtir.

Blocages procéduriers

Interrogé sur ce cas, Me Fabien Che explique que le mécanisme de la confusion des peines, prévu par le code pénal camerounais, devrait être déclenché une fois le président du tribunal saisi de la requête du condamné. Le procureur de la République devrait procéder aux vérifica- tions nécessaires et veiller à ce que cette confusion de peines se fasse conformément à la loi. « Lorsque la confu- sion des peines est prononcée, les peines les moins graves sont absorbées par la peine la plus grave. Cette possibilité n'existe que pour les crimes et délits. Ces in- fractions ne doivent pas être commises en état de recru- descence ou de récidive. Si la juridiction saisie ultérieurement ne sait pas qu'il y a une condamnation qui n'est pas définitive, le tribunal va souvent condamner sans ordonner la confusion. L'individu en prison pourra alors présenter une requête en vue d’en bénéficier. La confusion des peines doit être distinguée du cumul pla- fonné des peines », précise-t-il. Quid des blocages et lenteurs administratives ? Selon certains détenus se trouvant dans des situations simi- laires, toutes démarches entreprises en vue de la confu- sion de leurs peines ont été bloquées, à l’époque, par Minkala Minkala, alors greffier de la prison centrale de Bafoussam. Le refus de permission aux condamnés fait aussi partie des griefs formulés contre les responsables du pénitencier. «Pour le moindre dossier, on exige de vous des frais de taxi et de fouille qui peuvent parfois s’élever à 10.000 ou à 30.000 Fcfa, selon que votre dos- sier se trouve dans un tribunal de la ville ou dans une ju- ridiction extérieure», indique un détenu ayant requis l’anonymat. Interrogé, Théodore Ngoudjou, le greffier de la prison, réfute les accusations de « monnayage ». Pour lui, il faut être suffisamment vigilant et examiner minu- tieusement les demandes de permission formulées par les prisonniers. Surtout lorsqu’ils ont un dossier discipli- naire saturé. Selon lui, l’exigence de sécurité doit en tout cas prévaloir. Serge Fréderic Mboumegne, juriste et militant pour la promotion des droits de l’Homme, réfute cette excuse. «On ne saurait permettre des violations aux droits hu- mains par simple souci de sécurité. Les exigences de sé- curité ne peuvent limiter les droits humains qui s’imposent à tous. Des poursuites peuvent être engagées pour abus de fonction tel que prévu à l’article 140 du code pénal. »

Guy Modeste Dzudie

Geôles d’Afrique

Trois ans de prison sans jugement pour Georges

Georges Fountong, incarcéré à la prison principale de Yabassi depuis novembre 2009, n’a toujours pas com- paru devant un tribunal. Son dossier est retenu à la cour d’appel du Littoral.

Chaque fois qu’il échange avec d’autres détenus, il se montre serein. Mais le sourire permanent qu’ar- bore Georges Fountong dissimule un chagrin. « C’est vrai que c’est une bonne prison, mais mon problème est très compliqué. Avez-vous du temps pour m’écouter ? », demande-t-il d’un air soucieux. Ce problème qui fait de Georges un détenu ex- ceptionnel à la prison principale deYabassi remonte

à courant 2009 : «Je travaillais dans une caisse coo-

pérative. Mon directeur et le conseil d’administration faisaient des retraits fictifs de l’argent des épar- gnants. Je n’avais que quelques mois d’expérience dans l’entreprise. Ils ont profité de ma naïveté pour me faire déposer les signatures des bons et ils de- mandaient de l’argent de temps en temps. Lorsque la caisse coopérative n’a pas pu répondre aux at-

tentes des clients, il y a eu un contrôle inopiné et tout

a été démasqué », raconte-t-il. Incarcéré à la prison principale de Yabassi depuis le 18 novembre 2009 pour « faux en écriture privée», Georges n’a jamais comparu devant une juridiction de jugement après plus de vingt et un mois de dé- tention provisoire. Pourtant, dans son article 221, le code de procédure pénale stipule que la durée de la détention provisoire ne peut excéder six mois. Tou- tefois, elle peut être prorogée par ordonnance moti- vée au plus pour douze mois en cas de crime et six mois en cas de délit.

Les autorités embarrassées

La situation dans laquelle se trouve ce jeune détenu de 22 ans provoque stupeur et indignation parmi ses pairs. Elle embarrasse même les autorités judiciaires de la localité. « Nous avons récemment reçu le subs- titut du procureur de la République près les tribunaux de Yabassi qui s’est montré préoccupé du cas de ce détenu. Nous lui avons dit que nous attendons tous que son dossier qui se trouve actuellement à la cour d’appel du Littoral arrive à Yabassi pour qu’il soit jugé », explique Romuald Ngalani, régisseur de la pri- son principale de Yabassi. En attendant, il y a

quelques mois, l’administration de la prison a fait de Georges le nouveau « chef de camp ». Depuis lors, il gère les problèmes entre détenus adultes et porte les doléances de ces derniers auprès de l’administra- tion. Mais, ces nouvelles fonctions ont peu d’effet sur le moral de ce détenu qui, comme les membres de sa famille et certains co-détenus, se pose des tas de questions sur son sort. « J’étais poursuivi avec le Di- recteur de la coopérative mais je ne comprends pas comment il a pu s’échapper», s’interroge-t-il. «Dans le cadre de l’information judiciaire, quand le juge d’instruction rend une ordonnance de non lieu à l’encontre d’un ou de tous les coaccusés, le Procu- reur de la République ou le plaignant peut attaquer cette décision du juge d’instruction devant la cham- bre de contrôle et de l’instruction de la cour d’appel», explique Maitre Antoine Pangue, avocat au barreau du Cameroun. «Si le non lieu concerne un seul des accusés, cet appel peut retarder l’issue de la procé- dure des co-accusés. La chambre pourra renvoyer le dossier devant une juridiction de jugement ». Le dos- sier est toujours retenu sans raison valable à la cour d’appel du Littoral. Georges ne dispose de moyens financiers suffisants pour s’attacher les services d’un avocat pour enquêter et se défendre. En attendant celle des hommes, le chef de camp se remet au quo- tidien à la justice divine.

Christian L

En attendant celle des hommes, le chef de camp se remet au quo- tidien à la

ocka

2 - Détentions et gardes à vue abusives

Malgréla grâce présidentielle, ils restent en prison

Le décret présidentiel graciant les détenus a pris effet un mois après sa signature. En outre, des déte- nus, pourtant concernés par cette libération restent en prison pour non paiement de la contrainte par corps.

La prison centrale de Douala affiche fière allure ce jeudi 1er décembre 2011. Dans la cour de ce pénitencier, deux tentes sont dressées, des chaises y sont alignées, la fan- fare apprête ses instruments de musique. Massés dans un coin de la cour, les détenus observent. A 12h30, le procureur près le tribunal de grande instance du Wou- ri, ceux des tribunaux de première instance de Bonan- jo et Ndokoti, le délégué régional pour le Littoral de l’Administration pénitentiaire, le régisseur et quelques autorités administratives arrivent. La cérémonie de li- bération des condamnés définitifs peut commencer. Ils ont été graciés par le décret présidentiel No 2011/361 du 03 novembre 2011, portant commutation et remise des peines des détenus. Signé depuis le 03 novembre, ce n’est que ce jeudi 1er décembre 2011, soit 28 jours après sa signature, que ce décret présidentiel entre en application.

Trois quarts restent

« Un seul jour de plus passéen détention est un jour de trop. Pour expliquer les lenteurs administratives, on brandit l’argument selon lequel il fallait faire le recen- sement pour établir l’état du dossier. Mais, cela devrait être réalisé́au jour le jour. Le Président de la République ne surprend personne. On sait qu’il accorde des grâces, au moment des élections présidentielles. Il suffit de te- nir une liste des détenus qui peuvent en bénéficier. Des gens peuvent perdre leur vie pour un seul jour de déten- tion », fustige Me RenéManfo. « Je suis en prison depuis 2007. C’est avec joie que je quitte ce milieu. Je vais me réinsérer dans la société́et j’espère ne pas remettre les pieds en prison », se réjouit TakokéMekui Paterson Lélé. Lui, il sort, mais certains parmi les 461 bénéficiaires de cette remise de peine ne franchiront pas les portes de la prison. « 107 détenus toute catégorie confondue seront immédiatement remis en liberté ; 104 autres resteront pour non paie- ment de la contrainte par corps ; 210 seront égale- ment retenus parce qu’il leur reste encore un quantum de peines àexécuter en plus de la contrainte par corps

qu’ils devront payer », explique Engongang Mint- sang, régisseur de la prison centrale de Douala. Résul- tat : sur les 461 détenus graciés, 354 resteront encore en prison pour non paiement de « la contrainte par corps ».

Pas de quoi payer

Cette mesure ne va pas améliorer les conditions de détention des détenus, « ni promouvoir les droits hu- mains en milieu carcéral », comme devait le regretter le régisseur. Construite pour une capacitéde 800 places, la prison de Douala abrite, aujourd’hui, 2 603 détenus dont 722 définitivement condamnés, et 1 881 autres en attente de jugement. Dans cette affaire de « contrainte par corps », Me RenéManfo parle de violation de l’esprit même du dé- cret et de la loi. « Ce décret est basésur une ancienne loi qu’il faudrait réexaminer afin de faire bénéficier d’une libération immédiate les détenus condamnés par la contrainte par corps. Comment ceux qui n’ont pas de famille vont-ils faire pour payer cette contrainte ? », s’interroge l’avocat. Il explique par ailleurs que l’on a perdu de vue les dispositions légales du code de procédure pénale (Cpp) qui font que la contrainte par corps est devenue automatique lorsqu’on est condamnéaux dépens. « C’est une violation légale des droits des libertés parce que le texte régissant la remise des peines n’a pas prévu les dispositions du Cpp qui, au départ, faisaient prévaloir la présomption d’innocence. Avec l’application immédiate de la contrainte par corps, on en revient àla présomption de culpabilité», conclut l’avocat.

Blaise Djouokep

Geôles d’Afrique

Robert et ses amis font quinze mois de prison… pour rien

Les sept inculpés dans l’affaire du Programme inter- national d’encadrement et d’appui aux acteurs du dé- veloppement (Pid) ont été libérés, le 16 août dernier. Marie Robert Eloundou, ancien représentant rési- dent de ce Pid, et ses co-inculpés ont bénéficié d’un non-lieu, après quinze mois de prison. Le dossier était vide.

C’est en homme libre que l’ancien représentant rési- dent du Pid a franchi les portes de la prison de Kon- dengui, le 16 août 2012, à Yaoundé. Son calvaire débute au lendemain de son interpellation suivie de trois semaines de détention et de torture dans les cel- lules de la DGRE (Direction générale à la recherche ex- térieure), une unité des services spéciaux. Tantôt accusé de «détournement de l’épargne pu- blique» d’un montant de quatre milliards de Fcfa, tan- tôt de complicité de détournement, il est transféré dans les locaux de la Police judiciaire et du commissa- riat central N°1 deYaoundé. Au cours de ses multiples points de presse, le ministre de la Communication, IssaTchiroma Bakary, dira que «les sept personnes in- culpées dans l’affaire Pid sont sous le coup de deux chefs d’inculpation : escroquerie et escroquerie ag- gravée en coaction».

Passé inaperçu

Sans doute éclipsée par l’actualité politico-judiciaire concernant l’affaire de l’avion présidentiel, le fait est quasiment passé inaperçu. C’est pourtant le bouclage de quinze mois d’information judiciaire d’un dossier retentissant sur le plan social qui a eu lieu en août der- nier. Le 10, le juge d’instruction David Donhou a rendu une «ordonnance de non lieu partiel et de renvoi de- vant le tribunal de grande instance du Mfoundi», dans cette affaire du Pid, dont l’objectif était de pourvoir à l’encadrement et à l’appui financier des acteurs du sec- teur informel. Le 13, le tribunal de grande instance du Mfoundi a prononcé le non-lieu en faveur des co-in- culpés dont Marie Robert Eloundou et Martin Biwole, l’ex-président du comité de gestion de la restructura- tion du Pid, inculpé en dépit de sa relaxe par le juge d’instruction après son arrestation par la DGRE, le 22 avril 2011. Interrogé, Etienne Leke Som, de la Ligue camerou- naise des droits de l’Homme (LCDH), estime «cette si-

tuation inadmissible. D’autant plus que le code de pro- cédure pénale fait de l’interpellation et de la mise en détention provisoire, une exception. Tant que les per- sonnes mises en cause dans les dossiers peuvent être localisées et identifiées, il vaut mieux ne pas les inter- peller, ni les garder à vue pendant longtemps. De ce point de vue, la loi a été gravement violée». Raison pour laquelle la Ligue camerounaise des droits de l’homme envisage d’adresser une «correspondance aux autorités judiciaires camerounaises pour les sen- sibiliser sur cette dérive».

« Traitements dégradants »

sur cette dérive». « T raitements d égradants » Dérive aussi dans les traitements infligés aux

Dérive aussi dans les traitements infligés aux détenus. Marie Robert Eloundou raconte son arrestation spec- taculaire un dimanche d’avril 2011 par un commando d’une dizaine d’hommes de la DGRE placés sous le commandement d’un colonel. «Arme braquée sur moi, le colonel a déclaré appliquer les ordres du prési- dent de la République. Ma garde à vue a été marquée par d’interminables heures d’auditions, des humilia- tions comme des promenades en petite tenue, des fla- gellations et autres voies de faits». Le 13 mai 2011 le détenu est transféré de la Police judiciaire au commissariat central N°1, puis à la prison centrale de Kondengui. « J’y ai subi des traitements dégradants. J’ai été dénudé par les gardiens de prison et placé en isolement complet au quartier 13 bis. Pen- dant des semaines, la porte de ma cellule va se fermer à 18h pour ne se rouvrir qu’à 11h le lendemain», ra- conte-t-il. Dans cette prison, seuls les condamnés à mort sont soumis à un tel régime. Ces conditions d’incarcération vont affecter la santé du détenu qui souffre des yeux, au point de né- cessiter une intervention chirurgicale dès sa sortie le 16 août 2012. «Alors que ma vue se détériorait et que les responsables de la prison étaient au courant, j’étais privé de soins», affirme-t-il. Il attendra six mois avant de voir un ophtalmologue et ne bénéficiera d’aucun suivi médical régulier. Au cours de ses derniers moments de détention, pour se rendre à l’hôpital, Marie Robert Eloundou était encore soumis aux escortes militarisées, avec armes au poing.

Léger Ntiga

2 - Détentions et gardes à vue abusives

En conflit avec une ministre, Atangana croupit au cachot

La gendarmerie de Mfou retient Atangana Ndou- bena dans ses cellules, depuis plus de trente jours. Une violation flagrante de la loi, tolérée suite à un conflit de terre entre le prévenu et la ministre délé- guée au ministère de l’Agriculture, indiquent des sources concordantes.

Atangana Ndoubena est assis à même le sol dans la cour de la compagnie de gendarmerie de Mfou, à une vingtaine de kilomètres de Yaoundé. Ce mer- credi 18 juillet est son trentième jour de garde à vue dans cette unité de la gendarmerie nationale. Il y est retenu depuis le 18 juin 2012. On lui a permis d’en sortir pour discuter avec quelques membres de sa famille, visiblement préoccu- pés. Parmi eux, son épouse, qui a les traits tirés par la fatigue, due aux multiples va et vient qu’elle fait entre Yaoundé et Mfou, pour lui apporter sa ration alimen- taire ainsi que ses médicaments. Atangana Ndoubena ne profitera pas très longtemps de ce moment de com- munion avec sa famille, c’est déjà l’heure de retourner dans sa cellule.

c’est déjà l’heure de retourner dans sa cellule. Plainte o u p as ? Le nouveau

Plainte ou pas ?

Le nouveau commandant de la compagnie de Mfou, qui nous reçoit, vient de prendre le service, à la fa- veur des dernières nominations au ministère de la Défense. Ce jeune capitaine est en poste depuis le début de la semaine, et avoue son incapacité à nous fournir des informations. Tout juste, nous indique- t-il, qu’il s’agit d’une garde à vue administrative. C’est son prédécesseur, muté dans la région de l’Est, qui a ouvert ce dossier. " On a dit à mon père qu’une plainte avait été déposée contre lui. Il a insisté pour qu’on la lui montre. Cela n’a jamais été fait", regrette Lucien Okala, le fils de M. Atangana. Mais, selon plusieurs sources concordantes, cette ar- restation aurait été exécutée à la demande de la minis- tre déléguée au ministère de l’Agriculture, Mme Clémentine Ananga Messina, avec qui Atangana Ndou- bena a une brouille dans une transaction de vente de terrain. Ce cas a ému le président du Mouvement sans frontières de défense des droits de l’Homme dont le bu- reau est à Mfou. Jean Didier Mbida Ndounda, ancien sous-préfet, raconte qu’il en a été informé par un huis- sier de justice. "Approchez-vous du préfet qui a signé la garde-à-vue", nous lâche-t-il dans un premier temps. Avant de se résoudre à en dire plus. ll raconte alors sa mésaventure à la compagnie de gendarmerie de Mfou. "Informés de l’incarcération

d’Atangana Ndoubena, le directeur du personnel, la tré- sorière adjointe du Mouvement et moi-même sommes allés à la compagnie de gendarmerie de Mfou le 16 juil- let. Nous avons obtenu l’extraction du gardé-à-vue. Pendant que nous discutions, l’ex-commandant de la compagnie a surgi, en colère, s’offusquant de ce qu’un gardé à vue soit extrait de sa cellule. Il nous a ordonné de sortir de la compagnie. La trésorière adjointe, qui m’accompagnait, a rappelé que la compagnie de gen- darmerie était un service public. Aussitôt, des gen- darmes, qui voulaient récupérer les notes de notre entretien avec Atangana Ndoubena, l’ont brutalisé. Ça a provoqué un attroupement". Furieux, Jean Didier Mbida Ndounda promet de don- ner une suite à cet acte de violence contre sa collabo- ratrice. Il a adressé au préfet de la Mefou et Afamba un rapport sur cet incident qu’il juge grave et prépare une correspondance similaire pour le commandant de la lé- gion de gendarmerie du Centre.

La garde à vue en question

Comment savoir si « l’escroquerie foncière et la dou- ble vente de terrain », motifs qui seraient contenus dans la plainte contre Atangana, peuvent justifier une garde-à-vue administrative ? A la préfecture de la Mefou et Afamba, les services nous indiquent que le préfet, susceptible de répondre à notre question, est en mission à Akonolinga, pour une réunion ré- gionale. La garde à vue administrative fait justement débat. Les autorités s’appuient sur la loi du 19 décembre 1990 sur le maintien de l’ordre, qui permet à un gouverneur ou à un préfet d’ordonner la détention administrative, pour quinze jours renouvelables, de personnes dans le but de maintenir ou restaurer l’ordre public, et dans le cadre de la lutte contre le grand banditisme. Me Ster- ling Minou, dans un article de Jade en novembre 2011, faisait une analyse différente : "(…) L’article 746 (1) du code de procédure pénale a tout tranché en stipulant que sont abrogées toutes dispositions antérieures [la loi du 19 décembre 1990 sur le maintien de l’ordre, ndlr] contraires à la présente loi. L’article 2 précisant que le dit code est d'application générale sous réserve de cer- taines dispositions prévues par le Code de Justice Mili- taire ou des textes particuliers". Mercredi soir, 18 juillet, Atangana Ndoubena a passé une nouvelle nuit dans les cellules de la compagnie de gendarmerie de Mfou.

Claude Tadjon

Geôles d’Afrique

Le calvaire de Jacques Désiré dans une cellule puante de Bafoussam

Jacques Désiré Talla a passé huit jours de garde à vue dans les cellules du commissariat central de Bafous- sam. Deux fois plus que prévu par la loi. Il dénonce la corruption et les mauvaises conditions de détention.

a été victime d’une garde à vue illégale. Il devrait tra-

duire devant les tribunaux l’officier de police judiciaire responsable de ces abus comme le prévoit l’article 236 du code de procédure pénale". Il ajoute que l’avicul- teur, s’il obtient un non-lieu ou s’il est acquitté, pourra obtenir une indemnité pour « préjudice d'une gravité particulière ».

Ce n’est pas la première fois que des citoyens appré- hendés dénoncent les conditions de leur garde à vue dans certains commissariats du Cameroun. Le 26 dé- cembre prochain, Jacques Désiré Talla fera s’allonger la longue liste des plaintes pour abus devant le tri- bunal de première instance (Tpi) de Bafoussam. Cet aviculteur comparaîtra libre après avoir passé huit jours dans les cellules puantes du commissariat de sécurité publique de cette ville… pour "une affaire de sentiments". L’accusé pointe un doigt accusateur sur son ancienne compagne et un directeur de société

« qui auraient soudoyé les policiers pour le torturer ».

« Pendant que j’étais en cellule, mes geôliers multi- pliaient les rencontres avec mes accusateurs afin de prolonger ma garde à vue. Après plusieurs auditions, j’ai été finalement inculpé pour trouble de jouis- sance, coups et blessures légères », précise-t-il.

Cellules sans toilettes

Comme un grand nombre de gardés à vue dans les

prisons du Cameroun, Jacques-Désira Talla se plaint

« de la corruption des forces de maintien de l'ordre

par des plaignants argentés. Des policiers violent ainsi systématiquement les droits des suspects qu'ils conservent dans les cellules au-delà des délais pré- vus par les textes, en tronquant leurs procès verbaux d'audition ». Outre ce préjudice moral, les détenus subissent des conditions physiques de détention indignes des droits humains les plus élémentaires. A Bafoussam, les cel- lules du commissariat central n’ont pas de toi- lettes. "Les urines et les selles collectées sont mises dans un seau et transportées, le matin, vers les toi- lettes externes. On nous autorise à faire nos besoins qu'une seule fois par jour. L’évacuation tardive des ex- créments provoque l’empuantissement des cellules", se souvient Jacques Désiré Talla. Les prisonniers dor- ment à même le sol alors que les plus aisés et ceux soutenus par des proches corrompent les policiers pour s’installer sous le comptoir de l’entrée. Un bien- être précaire… mais qui vaut son pesant de billets de mille.

Recours possibles

Arrêté sans sommation et sans avoir reçu auparavant la moindre plainte, l’aviculteur a dû abandonner son élevage. Dans cette affaire, aucune des règles concer- nant la garde à vue n’a été respectée, et surtout pas son prolongement qui n’aurait pas dû excéder les qua- rante huit heures prévues dans l’article 119 du code de procédure pénale. Pour Aimé Théodore Nganteu, militant de Action citoyenne, une organisation de défense des droits de l’Homme et des droits civiques, « Jacques Désiré Talla

Guy Modeste Dzudie

2 - Détentions et gardes à vue abusives

Les huit mois d’enfer de Clément chez les gendarmes d’Eboné

Il est devenu un héros malgré lui. Clément Madjong, 35 ans, suscite encore des commentaires dans le petit village de Ndoungué, à 13 kilomètres de la ville de Nkongsamba. Le souvenir de son arrestation, le 16 novembre 2011, et son incarcération à Eboné le hante encore.

contraire de ma version des faits. Il y était écrit que j’avais agressé un gendarme après avoir soutiré de l’argent dans la poche d’un certain Touré. J’ai été remis en cellule. J’y ai passé les trois premiers jours de détention sans le moindre repas, interdit de visite et devais me débrouiller pour utiliser les toilettes», explique Clément Madjong qui va y demeurer en tout cinq jours, toujours menotté, avant son transfert de- vant le procureur. En violation des règles minima de détention des Nations unies et du code de procédure pénale (CPP) qui interdisent l’utilisation de la vio- lence, les traitements inhumains et dégradants. Le code limite par ailleurs la durée de garde à vue à au plus 48 heures renouvelables une fois.

Libéré huit mois après

Présenté devant le procureur, Clément Madjong va répéter sa version des faits. Un témoin de la scène du 16 novembre fera aussi sa déposition dans ce sens. Après quelques tergiversations, le procureur va l’inculper avec la possibilité de comparaître libre. Les contradicteurs de Clément ne se présenteront jamais au tribunal pour justifier les charges de vol, ivresse manifeste, et outrage à fonctionnaire mentionnées dans le procès verbal pendant toute la durée du pro- cès. Après de multiples renvois, il est déclaré non coupable le 17 juin 2012. Le commandant Eboué, concerné, soutient avoir fait son travail et maintient les charges de vol, ivresse manifeste, et outrage à fonctionnaire retenues pen- dant l’enquête préliminaire dans ses services. Il ré- fute par ailleurs les accusations de tortures, de traitements inhumains et dégradants infligés à la vic- time. Informés de ce que Clément Madjong a été dé- claré non coupable, il déclare : « A notre niveau, nous avons fait notre devoir, la justice a fait le sien. » Clément a eu de la chance, combien de victimes de « fonctionnaires zélés » s’en tirent ainsi à bon compte ?

Charles Nforgang

«Cette date est restée gravée dans ma mémoire, tout comme les détails des traitements inhumains infligés par les gendarmes de la brigade d’Eboné », fait-il remarquer. Ce jour-là, à en croire des témoi- gnages concordants, il s’est rendu dans un débit de boissons pour récupérer le reliquat de la somme de 10 000 F qu’il avait laissé au vendeur. S’ensuivent alors des éclats de voix avec ce dernier qui l’informe qu’une de ses connaissances est passée prendre une bière à son compte. Clément refuse de reconnaître cette dette. Un gendarme qui sirotait sa bière lui de- mande de se taire. Face à son peu d’empressement d’obtempérer, il est empoigné par ce dernier qui tient à le mettre hors de la boutique. Le gendarme est alors rejoint par un militaire. Les deux fonction- naires tiennent à lui imposer la dictature de l’auto- rité.

Une volée de coups

La situation va très vite dégénérer sous les yeux de nombreux curieux apeurés. Les hommes en tenue lui déchirent les vêtements. Seul son short échappe en partie au ravage. Clément est jeté à terre, le corps écrasé par les chaussures militaires. Un taximan de passage rappelle à l’ordre les bidasses qui lâchent prise et font appel au commandant de la brigade d’Ebone, leur chef. Arrivé sur les lieux, le comman- dant pointe son arme sur la victime, menaçant de l’éliminer avant de le menotter et de le jeter dans son véhicule pour l’emmener à la brigade. Arrivé sur les lieux, toujours menotté, il est jeté en cellule malgré ses efforts pour expliquer les faits. Il n’est entendu que le lendemain. «Après avoir lu le procès verbal, j’ai refusé de signer, car c’était tout le

Geôles d’Afrique

Deux opposants politiques emprisonnés dix jours à Douala

Les deux fondateurs de la Nouvelle dynamique na- tionaliste africaine (Nodyna) ont subi dix jours de garde à vue… Pour avoir distribué des tracts en fa- veur des mototaxis, interdits de circulation dans certains quartiers !

17h52, ce 21 juin 2012. Chemise et culotte rouges, bonnet tricolore et brassard noir sur le bras gauche, Camille Mboua Massock sort souriant de la cellule du Tribunal de Première Instance de Bonanjo-Douala. Il est accompagné de DanielYon. Les deux camarades sont libérés après avoir passé dix jours de garde à vue à la brigade de gendarmerie territoriale de Bonanjo dans des conditions inhumaines. «On nous a de- mandé d’entrer en slip dans la cellule. Plus tard, nous avons été autorisés à nous habiller. Pendant tous ces jours, nous dormions sur un sol dénudé », raconte, la voix grave, Mboua Massok qui venait de recevoir le soutien de l’artiste musicien Lapiro de Mbanga, un défenseur des droits de l’Homme.

Pas d'argent pour se défendre

Accusés d’ «avoir empêché le respect des lois de la République», le président de la Nouvelle dynamique nationaliste africaine (Nodyna), un parti de l’opposi- tion camerounaise, et son camarade vont comparaî- tre libres pour se défendre devant le tribunal. Mais, cet autre combat judiciaire pourrait être de courte durée à cause des difficultés financières du parti. «Nous n’avons pas assez d’argent pour nous attacher les services d’un avocat », regrette Aicha Eheg, res- ponsable de la communication. «Nous avons même contacté des avocats qui défendent les droits de l’Homme mais aucun n'a encore manifesté son inté- rêt pour notre dossier", ajoute-t-elle. Malgré ce handicap, Camille Mboua Massok qui est coutumier des interpellations, se montre tou- jours aussi pugnace. "Vous voyez ma peau, elle est dure à cuire. Je ne baisserai pas les bras devant ce ré- gime", lance t-il en caressant sa moustache blanchâ- tre. En février 2011, cet opposant au régime avait appelé à manifester contre les "carences notoires" dans le fonctionnement des institutions. Arrêté par les Forces de l'ordre avec un de ses partisans, il avait été relaxé après dix heures de garde à vue. Cette fois encore, toujours en compagnie de ses ca-

marades, il distribuait, le 11 juin dernier sur les ar- tères de la capitale économique, des tracts de sou- tien aux conducteurs de mototaxis interdits de circulation dans certains quartiers de la ville à comp- ter du 12 juin. Une mesure, présentée par les autori- tés administratives comme un début d’application du décret du Premier ministre portant réglementa- tion de l’activité de motocycles à titre onéreux. Sur ces tracts, on pouvait lire : «Aux bendskineurs (moto taximen, Ndlr), mon total soutien. Résistance jusqu’au but. Ainsi est justifié mon combat sociopo- litique. Pour en faire un camp fort, toujours je me place à côté des faibles et des affaiblis. Voilà pour- quoi est total mon soutien pour les plus exposés et,en ce moment, en faveur des bendskineurs, dés- ormais présentés comme étant des handicaps à la mise en œuvre «des grandes ambitions» par ces vo- leurs de la fortune publique, arrogants fossoyeurs de la justice sociale et de la paix des cœurs au Came- roun».

la justice sociale et de la paix des cœurs au Came- roun». Garde à v ue

Garde à vue abusive

Il n’en fallait pas plus pour que Mboua Massok et Da- nielYon, cofondateur du parti, soient interpellés à la salle des fêtes d'Akwa par des policiers. Conduits dans un premier temps à la brigade territoriale d'Akwa sud, les deux militants seront ensuite trans- férés puis gardés à vue dans les cellules à la brigade territoriale de Bonanjo pendant dix jours. Ce qui est contraire à la loi. En son article 119 alinéa 1 et 2, le code de procé- dure pénale dispose en effet que "le délai de garde à vue ne peut excéder quarante huit heures renouve- lable une fois." Toutefois, "sur autorisation écrite du procureur de la Republique, ce délai peut, à titre ex- ceptionnel, être renouvelé deux fois", précise le texte. Cette garde à vue abusive n'est pas un cas ex- ceptionnel. En 2011, Souleymane, un jeune menui- sier, accusé de vol de mototaxis, avait connu le même sort à la brigade de gendarmerie de l’aéroport de Douala. Menotté dans sa cellule, il était mort, le dixième jour de détention, après avoir été torturé.

Christian L

dans sa cellule, il était mort, le dixième jour de détention, après avoir été torturé. Christian

ocka

2 - Détentions et gardes à vue abusives

Quinze ans de prison et toujours pas de verdict

Derrière les barreaux de la prison de Bafang, parfois depuis quinze ans, ils ne connaissent toujours pas le verdict du tribunal. Ces détenus accusent les lenteurs de la justice.

A chaque fois que des prisonniers sont extraits de la

prison de Bafang pour passer devant le tribunal, il a

le cœur au bord des lèvres. Son nom sera-t-il sur la

liste ? Saura-t-il enfin à combien d’années de déten- tion il est condamné ? Du fond de sa cellule, Claude Mbesso attend depuis 14 ans le verdict de son pro- cès. Accusé de vol aggravé, il est passé plusieurs fois devant le juge « et puis, plus rien ! » "Mon dernier ju- gement date depuis de nombreuses années. A l’heure où je vous parle, je suis toujours prévenu dans ce dossier là. Je ne connais pas ma situation ", re- grette-t-il. Elvis Lakeu Djeuka approche de sa quatrième

année de prison, et lui aussi, il attend toujours le ver- dict du tribunal. "J’ai comparu plusieurs fois à la barre. Mon affaire a été mise en délibéré. Jusqu'à présent je ne fais qu’attendre", se plaint-il. Quatre ans d’attente également pour son compagnon de cellule, Jacques-Yves. "Je suis passé devant le juge il

y a de cela 3 ans, et jusqu'à présent aucune décision

me concernant n’est jamais parvenue à la prison." La répétition des passages devant le juge n'est pas un bon indicateur de l'avancée d’un procès. "J'ai com- paru dix sept fois. J’ai été jugé. Mon affaire a été mise en délibéré et, depuis, plus rien !", dénonce encore Siebetcheu Barthelemy, en prison depuis bientôt trois ans.

Manque de magistrats et d’avocats

«… Plus rien ! », s’exclament à chaque fois ces déte- nus qui dénoncent les lenteurs judiciaires à Bafang. Le régisseur de cette prison fait la même lecture que ses pensionnaires, tout en tentant de dédouaner les magistrats. "Il faut tenir compte du nombre insuffi- sant des magistrats en charge des dossiers. Le nom- bre élevé de ces derniers ne donne pas la possibilité aux magistrats d’aller au fond d’une affaire pour pou- voir en tirer une conclusion", explique le régisseur. "S’il y avait suffisamment de personnel à la magis- trature, un nombre précis de dossiers mis à la dispo- sition de chaque magistrat, ce serait formidable".

Le manque de conseils et d'assistance judiciaire aux détenus compliquent encore la situation des dé- tenus. La ville de Bafang ne compte pas d'avocats et se contente de quelques mandataires. Les avocats viennent de Bafoussam, Nkongsamba, Douala ou Yaoundé pour assister leurs clients. Autrement dit, obtenir un conseil est réservé aux détenus nantis. "Si un dossier est bien suivi par un mandataire ou un avocat, il évolue. Ceux dont les dossiers traînent de- puis dix ans ne sont pas assistés ", indique maître Christophe Monthe.

Loin du compte…

Cet avocat refuse de généraliser. "On ne peut pas dire qu’à Bafang la procédure judiciaire est lente. Il faut prendre le dossier de chaque individu pour voir ce qui ne va pas", explique-t-il. L'homme de droit soutient qu'un dossier peut être renvoyé pour com- plément de pièces. "Ce n’est pas le tribunal qui doit produire les pièces en question, mais bien celui qui postule. Si, dans un dossier, il y a un problème d’iden- tification, on va renvoyer l'affaire…", précise Chris- tophe Monthe. Il poursuit : "Que chacun essaie de se faire assister par un avocat et demande à rencontrer le président du tribunal ou le procureur afin d’expo- ser sa situation. Après examen, l’affaire sera décan- tée… », assure-t-il avec beaucoup d’optimisme. Son confrère du barreau de Douala, Maître Ashu Agbor, estime par contre que les personnes long- temps détenues, sans être condamnées, doivent être libérées. Il leur conseille de saisir pour cela le juge de l'habeas corpus (1). "Parce que le code de procédure pénal a clairement établi à six mois, re- nouvelables deux fois en cas extrême, la période la plus longue qu’une personne doit passer en déten- tion provisoire". A Bafang, Claude, Elvis, Jacques-Yves et bien d’au- tres sont loin du compte…

Hugo Tatchuam

(1) « Habeas corpus » signifie « reste maître de ton corps ». Ce droit à la liberté individuelle de tout citoyen est né en Angleterre pour protéger le sujet contre les arrestations arbitraires et les détentions illégales. Il est inscrit dans notre code pénal

Geôles d’Afrique

Relaxé en 2007, Elvis est toujours en prison en 2012

Relaxé pour faits non établis en novembre 2007, Elvis Fonuy Luma n’est jamais sorti de prison depuis son ar- restation en avril 2004. Le commissaire du gouverne- ment du tribunal militaire de Bafoussam s’y opposerait, explique-t-on.

Elvis Fonuy Luma compte en mois. Il en cumule 80 dans la prison centrale de Bafoussam. Fils d’un gen- darme décédé il y a quelques années, ce jeune homme d’une trentaine d’années ne cesse de récla- mer la fin de sa détention provisoire. Poursuivi pour coaction de vol aggravé avec port d’arme à feu et pour un assassinat commis à Bafoussam courant avril 2004, il n’arrête pas de clamer son innocence et est déterminé à se battre pour retrouver sa liberté.

Détentions arbitraires

Il attendait beaucoup d’une audience, le 21 octo- bre dernier, devant le tribunal militaire de Bafous- sam. « Ce jour là, j’ai répété que je suis détenu depuis 7 ans sans jugement. Chose bizarre : arrêté en 2004 et relaxé en 2007 par le juge pour faits non établis, j’ai passé, de fin 2007 à avril 2011, trois années en pri- son sans être présenté au tribunal dans le cadre d’une nouvelle procédure initiée contre moi. On ne m’a pas laissé foutre mon nez dehors», affirme-t-il. Le colonel Kengne, président de cette juridiction,

a renvoyé l’affaire au 19 décembre 2012. Cela, afin

de permettre à Elvis Luma et à ses coaccusés d’être une fois de plus instruits sur l’objet de leur détention. Poursuivis pour les mêmes faits, Eric Simen Kemad- jou, Armel Kentsop, Félix Talla et Odette Seko se plaignent eux-aussi des lenteurs procédurales du tri- bunal militaire de Bafoussam. Arrêtés fin 2007 et

début 2008, ils sont en détention depuis quatre ans.

« Un abus de plus ! », affirme Serge Frédéric Mbou-

megne, président général de l’association interna- tionale Kofi Annan pour la promotion et la protection des droits de l’homme et la paix. « La durée de la dé- tention provisoire est de six mois renouvelables une seule fois. Lorsqu’il s’agit d’un crime, comme dans

le cas d’espèce, elle ne saurait être de plus de 18 mois dans son ensemble. Ceci est régi par l’article 218 du code de procédure pénale », explique-t-il. L’avocat, Me Fabien Che, dénonce également ces détentions arbitraires. Il évoque le recours à la pro- cédure de protection contre les arrestations arbi- traires et les détentions abusives prévues à l’article 588 du code de procédure pénale camerounais. « La procédure d'habeas corpus est également applica- ble aux mesures de privation de liberté prises à l'en- contre de toute personne ayant bénéficié d'une décision de relaxe ou d'acquittement prononcée par une juridiction répressive de droit commun ou d'ex- ception», énonce cette disposition sur laquelle Elvis Luma pourrait s’appuyer pour sortir de prison.

Déclaré non coupable

« Je ne suis pas un paria. Je ne devrais plus être en prison si l’on respectait les procédures. On bafoue mes droits de défense. Mon père est décédé, je n’ai pas pu assister à ses obsèques faute de permission. En 2007, alors que je venais d’être relaxé et pouvais sortir libre, le greffe de la prison m’en a empêché à cause d’une opposition formulée par le commissaire du gouvernement », rappelle-t-il. Selon des sources proches du tribunal militaire de Bafoussam, le com- missaire du gouvernement près de cette juridiction s’était opposé à l’acquittement de l’accusé Luma parce que la police venait d’arrêter ses coaccusés dans cette affaire. Mais comment expliquer que, sur les rôles des audiences du tribunal militaire de Ba- foussam, Elvis Luma est sous mandat de dépôt de- puis le 02 avril 2008 au même titre que ses coaccusés arrêtés quatre ans après lui ? Une aberration que dé- nonce le jeune prisonnier de Bafoussam. Comment peut-il être maintenu en prison en 2008, alors qu’il venait d’être déclaré non coupable quelques mois auparavant ?

Guy Modeste Dzudie

2 - Détentions et gardes à vue abusives

Le courrier n’arrive pas Il fait dix mois de prison en plus

Condamné à une peine d’emprisonnement de neuf mois à la prison centrale de New Bell, Fabien Nken- deke en a purgé dix de plus. En cause, un problème de transmission du courrier du parquet vers la prison.

Dix mois après la fin de sa peine, Fabien Nkendeke est

enfin libre! Son mandat d’écrou à la prison de New Bell

a été levé le 30 octobre 2012 alors qu’il aurait dû être li- béré depuis décembre 2011. Dans le dossier de l’ex-dé-

tenu, l’extrait de la décision de justice indique qu’il a été écroué le 25 mars 2011 et condamné en avril de la même année à neuf mois de prison répartis en deux mandats. “Une première peine de six mois d’emprison- nement ferme. Puis une autre de trois mois pour défaut de paiement d’une amende de 26 000 Fcfa (contrainte

par corps)”, souligne Dieudonné Engonga Mintsang, le

régisseur de la prison de New Bell.

est passé le mandat ?

la prison de New Bell. Où e st p assé l e m andat ? Pour

Pour revendiquer son droit à la liberté, Fabien a intro-

duit deux requêtes au greffe du pénitencier. Sans succès

! “Le chef de cellule m’a dit qu’on ne retrouvait ni mon

mandat d’incarcération, ni la décision de justice concer- nant mon procès dans mon dossier, explique le détenu.

Par conséquent, on ne pouvait pas me libérer, faute de

document qui prouve que ma peine était achevée”. Cette information est confirmée par le régisseur. “Le parquet du tribunal de première instance de Ndokoti ne nous avait pas fait parvenir le mandat d’incarcération et/ou la décision d’audience. Faute de ces documents, Fabien revêtait le statut de prévenu. On ne pouvait donc pas le libérer”, explique-t-il. Finalement, Fabien a cédé au découragement et re- noncé à trouver une solution. “Que pouvais-je faire?, se plaint le détenu. Je n’avais pas d’argent pour payer un

corvéable afin qu’il aille au tribunal chercher la décision de justice qui indique mes peines. Je ne pouvais pas non plus compter sur ma famille. Mes proches habitent à Yaoundé. Ils ont refusé de m’aider à cause de mon en- têtement à mener une mauvaise vie”. Le 18 octobre dernier, des informations fournies par

une journaliste de JADE (Journalistes en Afrique pour le

Développement) Cameroun ont permis d’alerter le bu- reau des affaires répressives du tribunal de Ndokoti. “Je vais rédiger un extrait de la décision de justice. Il sera

signé par le magistrat compétent. Dès ce soir, l’un des

gardiens de prison chargé d’escorter les détenus au tri- bunal le ramènera en prison”, avait alors décidé une employée de ce service. C’est grâce à ce document que Fabien Nkendeke a été libéré le 30 octobre dernier. Un magistrat du tribunal de Ndokoti reconnaît l’existence d’un dysfonctionnement dans la transmission du cour-

rier du tribunal vers la prison. “Dès qu’une décision de

justice est rendue, explique-t-il. Le lendemain au plus

tard, elle doit être transmise au parquet pour son ache- minement immédiat à la prison. Ce qui n’est pas tou- jours le cas”. L’homme de loi remet également en cause la rigueur des gardiens de prison. “Certains geôliers à

qui nous remettons des pièces ne les font pas toujours

parvenir à la prison. Ils les gardent sur eux pour ensuite

les monnayer auprès des détenus”, affirme-t-il. Fabien

Nkendeke précise que les gardiens de prison ne lui ont jamais demandé de l’argent en échange des docu- ments.

D’autres victimes

Avocat au barreau du Cameroun, Eric Nachou Tchoumi dénonce un abus: “Après l’expiration du mandat d’in-

carcération et de la contrainte par corps, Fabien aurait dû introduire une requête en habeas corpus au tribunal

de grande instance pour sa libération immédiate”.

L’avocat recommande à l’ex-détenu de saisir la Justice

pour obtenir une réparation du préjudice subit pour les

dix mois de prison en trop. La mésaventure de Fabien

n’est pas un cas isolé. Coordonnateur du projet “Dignité en détention”, Prosper Olomo a identifié une centaine de détenus vic- times du même problème. “Nous avons recensé des cas à Douala en relevant à chaque fois les dates d’écrou et de jugement des détenus. Grâce à ces informations les dossiers des détenus dans les juridictions ont été re- trouvés. Ce qui a permis aux magistrats que nous avons saisis de délivrer les décisions de justice.” Dieudonné Engonga Mintsang, le régisseur de New Bell, parle, lui d’informatiser le système de traitement des dossiers des détenus. “Cela nous permettrait d’avoir accès en temps réel à ces documents pour agir en temps opportun.”

Anne Matho (JADE)

Geôles d’Afrique

La chasse aux enfants des rues, au gré du préfet

A Douala, les enfants des rues sont souvent dans le collimateur du préfet. Sous le prétexte du maintien de l’ordre public ou de la lutte contre le grand bandi- tisme, ils sont jetés derrière les barreaux au gré des circonstances, notamment des visites officielles. Des avocats dénoncent une mesure abrogée par le code de procédure pénale de 2007.

Emile Kenfack porte encore les stigmates de son in- carcération à la prison de New-Bell. Sale et amaigri, le jeune homme de 24 ans, qui a passé toute son en- fance dans la rue, n'a rien oublié de la journée du 03 octobre. "Des policiers nous ont coincés alors qu'on échan- geait entre enfants de la rue. Ils nous ont jetés dans leur car où se trouvaient déjà d'autres enfants pour nous conduire au commissariat", se souvient-il. Ils sont douze à être auditionnés et à être accusés de "criminalité et grand banditisme" . Gardés à vue pen- dant trois jours au commissariat, ils sont ensuite transférés à la prison de New-Bell.

Visites officielles

Les policiers leur indiquent alors qu'il s'agit d'une garde à vue administrative décidée par le préfet du Wouri et qu'ils seront libérés au quinzième jour de leur détention. "L'un des policiers nous a dit que le préfet en avait décidé ainsi parce que le président de la République arrivait à Douala et que les gens comme nous étaient redoutés. Il fallait donc nous en- fermer durant le temps de sa visite et nous libérer après", raconte Emile Kenfack. Au quinzième jour dans ce pénitencier, dormant à la belle étoile et vivant de racolage, les douze, qui attendent d'être libérés, sont rejoints par treize au- tres enfants de la rue arrêtés dans des circonstances similaires et convoyés en prison sur ordre du même préfet. Sans conseils mais encouragés par d'autres détenus, Kenfack et son groupe vont alors écrire une série de lettres qui seront transmises au préfet par les religieuses catholiques qui visitent régulièrement cette prison. Après 45 jours derrière les barreaux, ils sont enfin libérés. L'attestation de levée d'écrou remis à chacun d'eux indique que cette libération est décidée par arrêté préfectoral abrogeant deux au-

tres arrêtés de la même autorité. On peut y lire que le motif d'incarcération est bien "criminalité et grand banditisme". Pourtant les gardés à vue n'ont jamais été présentés à un juge et aucune enquête n’a été ouverte contre eux.

Droits violés

"C’est la preuve d'un abus manifeste et d'une viola- tion flagrante des droits des victimes, car, selon le code de procédure pénale en vigueur depuis 2007, nul ne doit être incarcéré dans une prison sans un mandat de justice", fulmine Maître Sterling Minou, avocat à Douala. En effet, dans le chapitre relatif au mandat de justice (article 12) de ce code, il est pré- cisé : "(1) Le Procureur de la République peut décer- ner : a) des mandats de comparution, d'amener, de perquisition et d'extraction ; b) des mandats de dé- tention provisoire en cas de flagrant délit. (2) Le Juge d'Instruction peut décerner mandat de comparution, d'amener, de perquisition, d'arrêt, de détention pro- visoire et d'extraction. (3) La juridiction de jugement peut décerner mandat de comparution, d'amener, de perquisition, d'arrêt, de détention provisoire, d'in- carcération et d'extraction". Aucune initiative de ce type n'est donnée aux au- torités administratives qui continuent à se référer à la loi du 19 décembre 1990 sur le maintien de l’ordre. Ce texte permettait à un gouverneur ou à un préfet d’ordonner la détention administrative, pour quinze jours renouvelables, de personnes dans le but de maintenir ou restaurer l’ordre public, et dans le cadre de la lutte contre le grand banditisme. "Le débat ne se situe plus au niveau du renouvellement de la garde à vue, car il me semble que l’article 746 (1) du nouveau code de procédure pénale a tout tranché en stipulant que sont abrogées toutes dispositions an- térieures contraires à la présente loi. L’article 2 pré- cisant que le dit code est d'application générale sous réserve de certaines dispositions prévues par le Code de Justice Militaire ou des textes particuliers", conteste Sterling Minou.

Porter plainte

En violation totale de ces textes de 2007, 240 des 2 599 pensionnaires de la prison de New-Bell étaient

2 - Détentions et gardes à vue abusives

gardés à vue sur ordre des autorités administratives ou du commissaire du gouvernement auprès du tri- bunal militaire de Douala, à la date du 19 novembre. "Le droit administratif est par excellence un droit exorbitant et il arrive effectivement que l’autorité ad- ministrative par simple népotisme ou favoritisme ou pour un intérêt personnel abuse de cette prérogative dans l’exercice de ses pouvoirs", explique Maxime

cédure pour séquestration et détention abusive. Cela ne va certes pas aboutir à la condamnation des res- ponsables, mais pourrait servir de pédagogie à nos fonctionnaires », argumente-t-il. "L’Acat serait heu- reuse d’accompagner des victimes de telles injus- tices dans la mesure où elle reste convaincue que les cas de garde à vue administrative abusive sont lé- gions dans la République", propose Maxime Bissay.

Bissay, coordinateur de l'Action catholique pour l'abolition de la torture (Acat Littoral).

T.Tchopa,

Me sterling Minou conseille aux victimes de poursui-

C.

L
L

ocka,

vre les autorités administratives en justice. "Les jeunes convoyés en prison doivent engager une pro-

C.

Nforgang

Geôles d’Afrique

En détention préventive, on leur interdit de voter

Présumés innocents, ils veulent avoir leur mot à dire dans les affaires publiques. Les autorités pénitentiaires et judicaires estiment impossible de faire voter les dé- tenus en détention préventive et les gardés à vue.

Lors de l’élection présidentielle de 2004, Yves Michel Fotso, avait été un acteur majeur de l’équipe de cam- pagne du parti au pouvoir, le Rassemblement démo- cratique du peuple camerounais (Rdpc), dans le département du Koung-Khi. Inscrit sur une liste élec- torale dans cette circonscription, il était allé voter, tout naturellement. Mis sous mandat de dépôt en décembre 2010 à la prison centrale de Kondengui àYaoundé dans le cadre de l’opération Epervier contre les présumés détour- neurs de deniers publics, il ne devrait pas participer à l’élection présidentielle du 9 octobre prochain. Alors que ses droits civiques, et notamment son droit de vote, tel que défini par l’article 11 de l’article n°91/20, doivent être respectés tant qu’il n’a pas été condamné définitivement par une juridiction.

« Je veux voter »
« Je veux voter »

Le cas d’Yves Michel Fotso est loin d’être isolé. «Je veux voter », clame Robert Totio, placé sous mandat de dépôt depuis le 18 septembre 2008 à la prison cen- trale de Bafoussam. Son long séjour en milieu carcéral n’a pas entamé son goût du débat pour les questions politiques et sociales. Ayant voté en juillet 2007, il froisse son visage lorsqu’on évoque la prochaine élec- tion présidentielle. « Je veux voter, mais que faire ? Je pense que tant que je n’ai pas été condamné par un tri- bunal, mon droit de vote reste intact. La difficulté est là : privé de liberté, je ne saurai me mouvoir vers une antenne d’Election’s Cameroun (Elecam) », se plaint-il, en levant les yeux au ciel. Dans l’attente de son procès devant le tribunal de grande instance (Tgi) de la Mifi à Bafoussam, où il est poursuivi pour « vol aggravé, tentative de meurtre et profanation de cadavre », il tient à exprimer son point de vue sur la manière dont la cité est gérée. « Avant mon arrestation, je menais mes activités du côté de Douala. Je reste persuadé que, sorti d’ici, je dois re- prendre la vie comme avant. Je suis gêné de ne pas pouvoir me prononcer sur le choix du futur dirigeant du Cameroun », soutient-il. Sous mandat de dépôt depuis le 27 septembre 2009,

Eric Junior Tagué, lui, ne sait comment procéder pour s’inscrire sur une liste électorale. Même interrogation chez Yannick Tchonang, en détention préventive de- puis le 17 janvier 2011… Les exemples abondent. Selon les statistiques dis- ponibles le 12 septembre 2011, 656 personnes en dé- tention préventive à la prison centrale de Bafoussam se trouvent dans cette situation. Dans chacune des centrales de Douala et Yaoundé, ils seraient plus de 1500 détenus dans ce cas. Me René Tagne, délégué ré- gional d’Elecam à l’Ouest, plaide pour le respect du droit de vote de ces prévenus qui n’ont pas encore été définitivement condamnés.

qui n’ont pas encore été définitivement condamnés. Un d roit d ifficile à a ppliquer Le

Un droit difficile à appliquer

Le régisseur de la prison centrale de Bafoussam, Soné Ngolé Bomé, reconnaît le principe du droit de vote at- taché à celui de la présomption d’innocence. Il estime cependant que la décision de convoyer des prévenus de la prison vers un autre lieu revient au procureur de la République. Une source proche du Procureur géné- ral près la Cour d’appel de l’Ouest à Bafoussam pense que la mise en œuvre du droit de vote des détenus est difficile pour des raisons liées au maintien de l’ordre public en période électorale ou à la disponibilité des ressources humaines et financières nécessaires. « Ad- mettant qu’une permission d’aller voter soit accordée aux 656 prévenus de la prison centrale de Bafoussam, a-t-on les moyens d’affecter un gardien à la surveil- lance de chacun d’entre eux ? Puisque ce déplacement se fait dans leur intérêt personnel, ont-ils les moyens de supporter les frais de mission des gardiens mobili- sés ? », s’interroge-t-on dans cette instance. On fait remarquer, en outre, l’incompatibilité entre l’exigence de garantie du secret du vote et la présence d’un geôlier derrière un prévenu qui aurait bénéficié d’une permission pour l’accomplir. Enfin, l’installation des urnes par Elecam à l’intérieur des prisons paraît, pour certains, ne pas être une solution appropriée, car l’expression du droit de vote est attachée au domicile de chaque citoyen. Le détenu Ngounou, alors chef des opérations électorales et référendaires d’Elecam à l’Ouest, partage cet avis et conclut que le législateur a tranché cette question à l’alinea d de l’article 15 de la loi du 16 décembre 1991 fixant les conditions d’élec- tion des députés à l’Assemblée nationale. Ce texte pré- cise : «Ne doivent pas être inscrits sur une liste

2 - Détentions et gardes à vue abusives

électorale et ne peuvent voter les personnes qui font l’objet d’un mandat d’arrêt.»

Une stratégie ?

Le directeur exécutif de la ligue des droits et des liber- tés, Charlie Tchikanda affirme sans hésitation que «cette exclusion des personnes en détention préven- tive du processus électoral est purement arbitraire ». «Ces prisonniers font partie du lot des mécontents de la République. Il n’est pas exclu que ce refus de leur permettre d’exercer leur droit de vote, tant qu’ils n’ont pas été condamnés, participe d’une stratégie du gou- vernement. Ils sont considérés comme des opposants », analyse le militant des droits de l’Homme.

Interview Pour Me André Marie Tassa :

“On peut voter en détention préventive ou en garde à vue”

Avocat au barreau du Cameroun, il plaide pour l’application du droit de vote des personnes pro- visoirement privées de liberté et jouissant de la présomption d’innocence.

Comment analysez-vous la situation des déte- nus préventifs exclus du droit de vote au Ca- meroun ? La détention préventive et la garde à vue ne consti- tuent pas des incapacités électorales. Lorsque des ci- toyens ne peuvent jouir du droit de vote du seul fait de leur situation de prisonniers en détention pré- ventive ou de gardés à vue, les autorités foulent aux pieds le principe de la présomption d’innocence. Je suggère donc l’étude de la mise en œuvre des possi- bilités de faire voter les détenus notamment en les recensant et en transmettant leur vote aux bureaux dans lesquels ils sont inscrits

Quels sont les obstacles à l’exercice de ce droit pour les prisonniers concernés ? Le législateur colle la jouissance du droit de vote à l’observation de certaines conditions notamment la nationalité, l’âge et la capacité. Pour les détenus, cette jouissance est d’une application délicate compte tenu non seulement de leur absence de li- berté mais aussi de l’obligation pour l’électeur d’être inscrit sur une liste électorale. Toutefois les disposi-

Président d’une section de l’organisation des jeunes du Rdpc dans le département de la Mifi, Hyppolite Tchoutezo, contredit cette thèse. Pour lui, de nom- breux militants du parti au pouvoir se trouvant derrière les barreaux restent attachés aux idéaux de leur cha- pelle politique. D’autres, au contraire, pensent que les pontes du régime incarcérés dans le cadre de l’opéra- tion Epervier seraient prêts, si l’occasion leur était of- ferte, à sortir de leur cellule pour sanctionner le Président Paul Biya, le 9 octobre.

Guy Modeste Dzudie

tions de l’article 12 de la loi n°91/20 du 16 décembre 1991 régissant les conditions d’inscription sur les listes électorales ne discriminent pas les détenus. La question essentielle est de savoir comment les auto- rités peuvent organiser le déplacement de ces pri- sonniers vers les bureaux de vote ?

Les restrictions au droit de vote des suspects gardés à vue sont-elles conformes à la Consti- tution du Cameroun ? Notre Constitution précise que le Cameroun est un état démocratique, que les autorités chargées de di- riger l’Etat tiennent leur pouvoir du peuple par voie d’élection au suffrage universel direct ou indirect et surtout que le vote est égal et secret et qu’y partici- pent tous les citoyens âgés d’au moins 20 ans. Il est donc clair que les restrictions du droit de vote de ces détenus ou autres ne sauraient être conformes à notre constitution. J’insiste comme plus haut pour dire qu’il y a un problème de mise en pratique du droit de vote pour ceux qui sont privés de liberté.

Quels recours ont ces détenus pour exercer leur droit ? Je dois avouer qu’ils sont quelque peu désarmés. Imaginez ce citoyen inscrit à Bamendjou ou à Batié et détenu à la prison centrale de Bafoussam au mo- ment des élections, va-t-on lui remettre sa carte d’identité et sa carte d’électeur et le conduire à son bureau de vote le jour J ? Ne parlons pas du cas de ceux qui se trouvent à Kondengui avec résidence à Douala ou dans le Cameroun profond.

Propos recueillis par Guy Modeste Dzudie

Geôles d’Afrique

Sept jours de garde à vue pour le réfugié Ivoirien

Bakayoko, réfugié ivoirien, a été arrêté et gardé à vue pendant sept jours suite à une manifestation de protestation dans les locaux de la Croix rouge came- rounaise. La manifestation avait été dispersée par la police.

Bakayoko, réfugié de nationalité ivoirienne, a été présenté au procureur de la République mardi 17 mai après une garde à vue de sept jours au commissariat du 2ème arrondissement à Yaoundé. Il avait été in- terpellé par la police àYaoundé le 10 mai dernier, au cours d’une manifestation de protestation contre de "mauvais traitements" dont seraient victimes des ré- fugiés dans leur suivi médical. Un suivi assuré par la représentation du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés au Cameroun et la Croix rouge camerounaise dans le cadre du projet d’assistance aux réfugiés urbains. En interpellant cet homme marchant sur béquille, la police donnait ainsi une suite à une requête du pré- sident de la Croix rouge camerounaise demandant aux policiers de mettre " hors d’état de nuire " quatre réfugiés manifestants. Les trois autres, Ndalaye, Boinde et Massala, ont échappé au filet de la police avant de prendre la fuite. Ils feraient l’objet de re- cherche. Daniel Moundzego, président de l’Association des réfugiés sans frontières (Arsf) dénonce ce qu’il consi- dère comme une arrestation et une séquestration ar- bitraire : " Nous sommes étonnés que le président de la croix rouge camerounaise puisse demander à un commissaire de police de mettre hors d’état de nuire des réfugiés qui protestent contre les mauvais trai- tements qu’ils subissent". Le code de procédure pé- nale prévoit que " Toute personne ayant une résidence connue ne peut, sauf cas de crime ou de délit flagrant et s'il existe contre elle des indices graves et concordants, faire l'objet d'une mesure de garde à vue". Bakayoko est un réfugié régulièrement enregistré au Hcr et habitant àYaoundé.

Violation des droits des réfugiés

Depuis sept jours qu’il est en garde à vue dans la cel- lule d’un commissariat de police, le réfugié Bakayoko n’aurait pas reçu la visite et l’assistance des autorités du HCR-Cameroun. Le code de procédure pénale

prévoit pourtant que " Le délai de la garde à vue ne peut excéder quarante huit (48) heures renouvelable une fois. Sur autorisation écrite du Procureur de la République, ce délai peut, à titre exceptionnel; être renouvelé deux fois. Chaque prorogation doit être motivée". Selon Mbuyi Makélélé, chef d’antenne de l’Association des réfugiés sans frontières àYaoundé, Bakayoko ne bénéficie pas de l’assistance d’un avo- cat. Dans un communiqué de presse signé le 14 mai dernier à Douala, l’Association des réfugiés sans frontières lance un appel urgent " aux plus hautes au- torités camerounaises et celles du Haut commissa- riat des réfugiés à Genève ", pour mettre fin à " la violation des droits des réfugiés ". Le président de l’Association des réfugiés sans frontières souligne que la convention de Genève relative au statut de réfugiés a été bafouée et affirme que le directeur du Protocole et des Affaires consulaires au ministère des Relations extérieures a été officiellement in- formé. " Nous avons envoyé au ministre des Rela- tions extérieures des preuves de la violation de la convention de Genève relative au statut de réfu- giés." Le président de la croix rouge camerounaise jus- tifie quant à lui, dans un document auquel le Jour a eu accès, son recours à la force publique contre des réfugiés, le 10 mai dernier, par la nécessité de servir les autres réfugiés qui attendaient " impatiemment " de recevoir leur assistance ce jour-là. De source po- licière, une plainte a été formellement déposée contre Bakayoko. Il est accusé de destruction de biens et de trouble de service. Joint sur son télé- phone portable, M. William Etéki Mboumoua a indi- qué au reporter qu’il est en déplacement à l’étranger et a suggéré de se rapprocher du chef du projet d’as- sistance aux réfugiés urbains.

Claude Tadjon

2 - Détentions et gardes à vue abusives

Michel Thierry Atangana victime d’un acharnement judiciaire

Condamné à quinze ans d'emprisonnement en 1997, il devrait être libéré en 2012. Mais une nou- velle procédure pourrait maintenir l'ancien direc- teur du Copisupr en détention.

est gardé par cinq gendarmes, dont trois du Groupement polyvalent d’intervention de la gendarmerie nationale, une unité d’élite, tous munis d’armes de guerre. Des rumeurs lui prêtent régulièrement un projet d’évasion, contribuant ainsi à mettre ses gardes "inutilement" sur les dents. Ce prisonnier particulier est aussi placé en isolement total treize heures par jour, six de plus que prévu par la régle- mentation en vigueur. Privé de télévision et de radio, Mi- chel Thierry Atangana est alors coupé du monde extérieur. Mais c'est "moins pire" qu'avant. Durant les vingt huit premiers mois de son incarcéra- tion en effet, ce temps d’isolement total était de vingt-trois heures par jour, ses geôliers ne lui concédant qu’une pe- tite heure de bain de soleil. Près de 20 000 heures cumu- lées sur deux ans et un gros trimestre!

Cri de détresse

De sa cellule, Michel Thierry Atangana dénonce "le men- songe" qui fait de lui un proche du co-détenu Titus Edzoa, ancien ministre aujourd'hui en prison officiellement pour détournement des fonds publics, mais pour l'opinion pu- blique, pour avoir voulu défier l’actuel président de la Ré- publique lors de la présidentielle de 1997. Le prisonnier se considère comme une victime collatérale de la bataille sourde entre Titus Edzoa et ses rivaux politiques. "Je me suis retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment et ceux qui voulaient ma peau en ont profité pour m’abattre", précise- t- il. Des drames familiaux sont venus alourdir sa peine. Son mariage a volé en éclats. Il a perdu la plupart de ses rela- tions socioprofessionnelles. Sa mère est morte en 2002, sa sœur aînée en 2006. Il n’a pas été autorisé à assister à leurs obsèques. Sa sœur cadette, Catherine Joëlle, vient d'être victime d’un accident vasculaire cérébral. En cause, selon lui, la nouvelle procédure ouverte contre lui. Une action qui inscrit désormais en pointillés sa sortie de prison, malgré le non lieu rendu par le juge d’instruc- tion le 23 octobre 2008. L’ordonnance rendue par Pascal Magnaguémabé, juge d’instruction au Tribunal de grande instance du Mfoundi chargé de leur affaire, avait totale- ment élargi Michel Thierry Atangana, et deux de ses trois coaccusés, Isaac Njiemoun et M. Mapouna. L’espoir d’une libération en 2012 s’éloigne. Mais Michel Thierry Atangana s’accroche. Il espère que le chef de l’Etat, Paul Biya saura mettre fin à sa détresse. Frédéric Boungou

"Sur le plan humain, c’est intenable. Je vis ici un processus de désocialisation", nous a confié Michel Thierry Atangana, le 13 avril dernier lors d’une brève rencontre au Secrétariat d’Etat à la Défense au quartier du Lac à Yaoundé. Il y est détenu depuis son arrestation et sa condamnation dans la foulée du procès qui a suivi peu après. "Je n’ai droit ni à la ration alimentaire, ni aux soins de santé, ni aux vêtements, ni à la corvée, ni au contrôle judiciaire", précise-t-il. Au- jourd’hui, il souffre d’une décalcification dentaire et d’une perte progressive d’acuité visuelle. Son physique de jeune premier a cependant résisté aux affres de la réclusion. Et son sourire affable cache, plutôt bien, le martyre qu’il subit. Depuis son interpellation le 12 mai 1997, Michel Thierry Atangana Abéga, ancien directeur du Copisupr (une joint- venture public-privé rattachée à la présidence de la Répu- blique chargée de réaliser les gros projets structurants de l’Etat, entre autres, l’autoroute Douala-Yaoundé), et sa condamnation à 15 ans de prison ferme pour des faits de détournement de deniers publics, est toujours détenu à l’Etat-major de la gendarmerie nationale dans l’enceinte du Secrétariat d’Etat à la Défense situé au quartier du Lac àYaoundé. Michel Thierry Atangana a été condamné pour détour- nement de deniers publics dans l’affaire du comité de pi- lotage et de suivi des projets de construction des axes routiers Yaoundé-Kribi et Bertoua-Ayos. Quelques se- maines après son arrestation, il a été jugé, avec Titus Edzoa, ancien secrétaire général de la Présidence et mi- nistre de la Santé qui voulait se porter candidat à l’élection présidentielle contre Paul Biya. Selon son avocat, Me Rémi Barousse du barreau de Paris, ce jugement avait été pro- noncé à l’issue d’une enquête expéditive et d’une procé- dure n’obéissant à aucun des critères d’un procès équitable : "Son arrestation, sa condamnation et son calvaire actuel sont directement liés à sa prétendue proximité avec Titus Edzoa".

20 000 heures d’isolement en 28 mois !

Enfermé dans une cellule de 8 m2 aérée par une minuscule prise d'air de la taille de d'une boîte de conserve, le détenu

Geôles d’Afrique

La nuit de cauchemar de Salomon au commissariat

Il y a quelques mois, Salomon Mbu avait été arrêté il- légalement et torturé par la police. Une illustration des abus qui ont cours dans certains postes de po- lice.

Salomon Mbu n’a pas oublié le moindre détail de son interpellation et des tortures que lui ont infligées des policiers une nuit de décembre dernier au commis- sariat du 8è arrondissement de Douala. Des cica- trices laissées par des coups de matraque et des coups de pieds sont encore visibles sur son corps. "Il y a des situations qui peuvent vous amener à douter de votre humanité et regretter votre appartenance à un pays comme le Cameroun ", lâche-t-il à l’entame de la narration des faits qu'il a vécus celle nuit-là. "J’étais couché dans mon lit quand j’ai reçu la vi- site d’un cousin qui m’invitait à venir saluer sa belle- mère chez lui", raconte-t-il. Alors qu’il était sur le chemin du retour, à environ vingt mètres de son do- micile situé au quartier dit Non Glacé à Douala, il trouve assis devant une boutique trois personnes en train de boire du vin rouge. L'un deux l'interpelle et lui propose un verre qu’il décline. A son arrivée, un débat sur le Cameroun animait le petit groupe. Le boutiquier soutenait que M. Biya est un bon prési- dent de la République. Salomon s'immisce dans la discussion. A l’en croire, le boutiquier, qui n’aurait pas apprécié son intrusion dans le débat, a aussitôt quitté son comptoir pour venir le sommer de se faire identifier. "Je suis Guinéen", avait-il répondu, bla- gueur, avant de demander à son interlocuteur de dé- cliner son identité à son tour.

Tortures atroces

Prenant cette réplique pour un affront, le boutiquier, qui était en réalité un policier en service au Commis- sariat du 8è arrondissement de Douala, cravate son vis-à-vis et lui assène une paire de gifles. "Ne sachant pas qu’il était policier, j’ai aussi répliqué par une gifle qui l’a fait tomber et le public s’est interposé pour nous séparer", se souvient Salomon Mbu. Mais le boutiquier va alors s'armer de son couteau pour at- taquer et blesser son adversaire. "Je me suis bandé la main avec mon sous-vêtement et rentré chez moi après avoir tenté, en vain, d’appeler le 117 (Ndlr nu-

méro d'urgence de la police)", explique-t-il. A deux heures du matin, un groupe de personnes tentent alors de forcer sa porte, lui intimant l’ordre de l’ouvrir. Il s'exécute, et une meute de policiers qu’accompagnait le boutiquier, leur collègue, se jet- tent sur lui. "Ils m'ont mis les menottes, tabassé à l’aide de matraques, piétiné avec leurs chaussures Rangers, donné des coups de poings et m'ont jeté dans une voiture pour m'amener à la police judi- ciaire". Au poste, on lui signifie qu’il est un braqueur. Sous la menace du fouet, il fait sa déposition qui ne satisfait pas ses bourreaux. Aux environs de quatre heures et demie, toujours menottes aux poings, la victime est ramenée Manu militari chez lui. Les policiers défoncent sa porte, marchent sur ses enfants qui dorment dans le salon, vont soulever son épouse dans la chambre et la som- mer de leur remettre le couteau que cache son mari. Tremblante et pleurant à chaudes larmes, tout comme ses enfants, la femme leur présente ses deux couteaux de cuisine. Ils en choisissent un, récupèrent le vêtement trempé de sang de Salomon, et l’em- balle avec des vêtements couverts de boue ramené par le boutiquier pour constituer les preuves du bra- quage.

De nombreux abus

Une fois de plus ramené à la police judiciaire, il est fouetté jusqu'au petit matin avant d'être jeté dans la cellule. A 7h, il est extrait de sa cellule et transporté au palais de justice pour présentation devant le pro- cureur de la République. Pendant qu’il attendait de signer son mandat d’incarcération pour être conduit à la prison de Douala, il est appelé par un magistrat qui sans lui poser la moindre question, lui demande de quitter cette cellule et de retourner chez lui. "Je croyais rêver!"., dit Salomon Mbu, qui s’est rendu, le lendemain, à l’hôpital Laquintinie où un médecin lui a prescrit des médicaments et un certi- ficat d’incapacité de 35 jours. Il pense qu’un de ses oncles, procureur de la République, informé, a cer- tainement volé à son secours en contactant son col- lègue magistrat. Combien de camerounais ont cette chance ?

2 - Détentions et gardes à vue abusives

Ce cas n'est pas isolé. D'après le rapport sur l'état des droits de l'Homme au Cameroun en 2009 de la Commission nationale des droits de l'Homme et des libertés, "Bon nombre d'officiers de police judiciaire violent allégrement les prescriptions en matière de garde à vue et continuent, comme par le passé, à in- terpeller et à garder à vue des individus sans motifs". Certaines victimes, au lieu de se résigner, portent plainte et finissent par avoir gain de cause. En octo-

ECLAIRAGE:

Ce que prévoit la loi sur l'interpellation d'un suspect

Le code de procédure pénale prévoit les conditions d’arrestation de toute personne suspectée dans le cadre d’une affaire. L'arrestation consiste à appré- hender une personne en vue de la présenter sans délai devant l'autorité prévue par la loi ou par le titre en vertu duquel l'arrestation est effectuée. L'officier, l'agent de police judicaire ou l'agent de la force de l'ordre qui procède à une arrestation enjoint à la personne à arrêter de la suivre et, en cas de refus, fait usage de tout moyen de coercition proportion- née à la résistance de l'intéressé.

bre 2009, le gendarme Olinga Ondoua avait été condamné à 10 ans d’emprisonnement ferme par le tribunal militaire deYaoundé pour "Abus de fonction, arrestation et séquestration arbitraires". Un message à ceux qui, comme les bourreaux de Salomon Mbu, comptent sur l'impunité.

Charles Nforgang

Aucune atteinte ne doit être portée à l'intégrité physique ou morale de la personne appréhendée. Sauf cas de crime ou de délit flagrant, celui qui pro- cède à une arrestation doit décliner son identité, in- former la personne du motif de l'arrestation et le cas échéant, permettre à un tiers d'accompagner la per- sonne arrêtée afin de s'assurer du lieu où elle est conduite. Toute personne arrêtée bénéficie de toutes les fa- cilités raisonnables en vue d'entrer en contact avec sa famille, de constituer un conseil, de rechercher les moyens pour assurer sa défense, de consulter un mé- decin et recevoir des soins médicaux, et de prendre les dispositions nécessaires à l'effet d'obtenir une caution ou sa mise en liberté.

CN

Geôles d’Afrique

Sur le vif, un journaliste raconte sa garde à vue à Bafoussam

Embarqué de force au commissariat pour une affaire d’argent, le journaliste Guy Modeste Dzudie a vécu l’expérience des conditions de garde à vue dans les cellules camerounaises. Il raconte.

Ce 25 novembre 2012, alors que j’attends un taxi au car- refour Madelon à Bafoussam, gare devant moi une voi- ture blanche. Guy Blondel Kakeu, l’un des trois occupants m’invite à le suivre au commissariat. Serein, je m’exécute. "Le voici. Je l’ai pris aujourd’hui", lance Guy Blondel aux policiers de service en leur faisant une tape amicale. Je n’avais pas encore fini de répondre aux questions du chef de poste de police qu’un de ses col- lègues, inspecteur de police s’y mêle. "On va vous gar- der, Monsieur ! Vous n’êtes pas de bonne foi", lance-t-il. "Je ne suis pas de mauvaise foi. Je pourrais être fautif, mais le litige m’opposant à M. Kakeu est civil et non pénal. Vous ne pouvez pas me retenir ici. Nous ne sommes pas dans le cas d’une situation de flagrant délit. En plus nous sommes dimanche", vais-je crier à mon tour. Cette mise au point fait monter la moutarde au nez des policiers. "Voulez-vous nous démontrer que vous connaissez le droit ? On va voir alors qui a raison. Allez- vous asseoir au fond du couloir là ! Vous allez y atten- dre que l’inspecteur Kenfack vienne vous auditionner demain matin. En attendant, le permanencier judi- ciaire, l’inspecteur Mbida Mbida, est là. Il faut que Mon- sieur soit entendu, même s’il veut nous démontrer qu’il n’est pas en flagrant délit", ordonne courroucé un poli- cier. Appuyé sur une béquille, je traîne les pas vers le lieu indiqué. L’espace exigu et sombre héberge deux jeunes gens et un quinquagénaire. Handicapé moteur, ce dernier a la tête baissée et ne semble pas se préoc- cuper de mon sort. Les deux autres sont plus sympas. Dix minutes plus tard, je suis rappelé et auditionné en présence de Me André Marie Tassa, un avocat que j’ai joint au téléphone. En vain, puisque son interven- tion ne changera rien à ma situation. L’inspecteur Mbida Mbida refuse de poursuivre l’audition, sans ex- plications. L’arrivée du commissaire de police, chef de cette unité me redonne espoir. Il me confronte au plaignant qui s’oppose à l’arrangement à l’amiable proposé par le haut gradé de la police. "Il n’est pas question qu’il sorte d’ici sans me rembourser toute la somme d’argent per- çue dans le cadre de cette transaction, sinon je vais le

tuer et faire de la prison ", menace Guy Blondel Kakeu. Je suis maintenu en garde à vue.

Ambiance étouffante et brutale

26 personnes entassées dans une cellule voisine de 20

m2 crient à rompre le tympan, et pourtant les policiers demeurent sourds à leur sollicitation. La chaleur étouf- fante et l’odeur des toilettes sont insupportables. Faute d’éclairage due à une coupure d’électricité, la nuit est tombée à 17 heures. Pas facile d’étancher sa soif ou sa- tisfaire ses besoins naturels. Les policiers rançonnent les visiteurs qui doivent débourser 500 Fcfa ou remettre deux rouleaux de papier hygiénique pour échanger avec le détenu. Je décide alors d’engager un nouveau plaidoyer en direction des policiers :"Si je suis gardé à vue, il faut me

le notifier. Il est illégal de me priver de ma liberté d’aller et de venir sans aucun mandat ni titre. Je suis là depuis

11 h. Je n’ai pas reçu de convocation. Je ne sais même

pas si un mandat d’arrêt a été lancé contre moi. J’ai seu- lement un différend civil avec M. Kakeu Guy Blondel qui, d’une manière peu élégante, m’a contraint de venir ici, sans aucune qualité d’agent ou d’officier de police judicaire." Ces propos sont soutenus par Me André MarieTassa que j’ai rappelé auparavant. L’avocat plaide pour ma "relaxe pure et simple", dénonce l’irrégularité de mon interpellation et de ma garde à vue. "Il est in- concevable que dans le cadre d’une situation n’exigeant pas d’enquête de flagrance, un suspect soit interpellé manu militari et conduit au commissariat par un indi- vidu. Ce n’est pas le plaignant qui commande la police. Elle doit travailler dans le respect des exigences du code de procédure pénale et non suivant les désirs d’un plai- gnant ", fait remarquer Me Tassa. Il ajoute par ailleurs " qu’un journaliste qui exerce comme coordonnateur ré- gional du quotidien Le Messager, présente des garan- ties de représentation. Ce qui ne saurait impliquer sa garde à vue automatique, juste parce qu’une plainte a été introduite contre lui à cause de sa défaillance dans l’exécution d’un contrat de bail. " Je suis libéré à 19h après plusieurs coups de fil de la direction du Messager au commissaire et grâce à la pu- gnacité de l’avocat. Combien de camerounais ont cette chance ?

Guy Modeste Dzudie

2 - Détentions et gardes à vue abusives

Enlevé par des policiers au palais de justice de Bafoussam

A l’origine, une dispute entre François Souob et

son locataire qui le soupçonne de cambriolage. Ce

dernier fait intervenir ses amis policiers juste avant

le jugement. Enlevé et torturé, le propriétaire

porte plainte, sans succès, deux ans après les faits.

"Ces éléments de l’Esir (Equipe spéciale d’intervention ra- pide), une unité d’élite de la police camerounaise, après m’avoir demandé de me présenter, ce que j’ai fait, m’ont molesté, m’ont tiré par la ceinture et les habits pour me sortir du palais de justice." Cette complainte est de Fran- çois Souob, 48 ans et opérateur économique domicilié à Douala. Il est de ceux qui pouvaient, il y a quelques années, jurer se sentir en toute sécurité lorsqu’il mettait les pieds à Bafoussam, sa ville natale. Mais depuis le mois de novem- bre 2010, cette idée lui est sortie de la tête. Le 10 de ce mois là, François Souob a été molesté par les policiers de l’Equipe spéciale d’intervention rapide devant une foule de justiciables et de magistrats, sans que personne n’inter- vienne. Alors qu’il est constant qu’il s’est plaint contre son locataire M. Sanga (nom d’emprunt) qui lui doit plus d’un million de Fcfa à titre d’arriérés de loyer. Et qui use du fait qu’il soit le mécanicien personnel du commandant de lé- gion de la gendarmerie de l’Ouest et de plusieurs magis- trats de la place pour torturer son bailleur. "En effet, Monsieur le procureur, le 10 novembre 2010 aux environs de 9 heures, je suis entré au palais de justice de Bafous- sam, où une affaire de soupçon de cambriolage m’oppo- sant à mon locataire, était inscrite au rôle du jour sous le numéro 185. Etant resté à l’entrée de la salle des audiences qui était pleine, j’ai été surpris par l’irruption des éléments de l’Esir accompagnés de mon locataire. Ils m’ont menacé en disant qu’il y avait un mandat d’arrêt contre moi", se plaint-il au procureur de la République près les tribunaux de Bafoussam. Cette requête enregistrée le 16 novembre 2010 au secrétariat du parquet de Bafoussam est restée sans suite jusqu’à nos jours. Alors que François Souob y dé- nonce "l’enlèvement, la séquestration arbitraire et la tor- ture" dont il a été victime.

Direct en cellule !

"Après m’avoir retenu pendant plusieurs heures, ils m’ont conduit à la police judicaire de Bafoussam où ils m’ont mis directement en cellule en me disant qu’il y a une plainte contre moi déposée par mon locataire pour soupçon de cambriolage", ajoute-t-il, avant d’enchaîner: "Monsieur le procureur, je sollicite votre immense intervention pour que

les policiers de l’Esir et les agents enquêteurs de la police judicaire de Bafoussam soient interpellés." En dépit de ses multiples démarches auprès du magistrat et de sa hiérar- chie, aucun de ces agents n’a été entendu. L’affaire aurait été classée sans suite. Mais, Me Balise Nono, l’avocat du plaignant, découvre que plusieurs dis- positions du code de procédure pénale ont été violées. Il s’agit notamment des articles 18 et 19 relatifs aux modali- tés de signature et d’exécution des mandats d’amener et d’arrêts. Pour l’avocat, son client a été conduit à la police judiciaire sans aucun mandat. "Le comportement des élé- ments de l’Esir a été manifestement barbare et illégal ", tranche-t-il. Me André-Marie Tassa, un autre avocat inter- rogé, affirme qu’un policier n’est couvert par aucune im- munité. Car le code pénal consacre l’égalité de tous devant la loi. Exemple : pour des exactions commises dans l’exer- cice de ses fonctions, le défunt Armand Bekom Essomba, commissaire de police, avait été cité devant le tribunal de première instance de Bafoussam par Joseph Bouatou. L’af- faire n’avait pas abouti à la suite du décès du commissaire mis en cause, après la requalification des faits et l’ouver- ture des débats. Un cas d’espèce qui pousse Franklin Mowha, militant des droits humains, à encourager Fran- cois Souob dans sa plainte devant les autorités compé- tentes, notamment le service régional du contrôle des services, baptisé "la police des polices". Car nul n’est au- dessus de la loi.

Guy Modeste Dzudie

Geôles d’Afrique

Il pleure la mort de sa femme

La nuit tombée Achille Mvilongo est conduit dans une brigade de gendarmerie où il passera 23 jours avant d’être libéré. En violation flagrante du code de procédure pénale mais, pour le chef de cette unité dans le strict respect des règles de l’enquête sur le décès de son épouse.

Achille Mvilongo Ngah n’a pas étépris en flagrant délit. Il n’a pas reçu de convocation d’une unitéde police ou de gendarmerie. Il pleurait la mort de sa femme. Mais, aux environs de minuit à son domicile de Bassa, lieu-dit Génie Militaire, une escouade de gendarmes l’a saisi et conduit à la brigade de Logbessou, où il a été jeté en cellule. Sans aucun mandat d’amener, ni d’interpella- tion. Interrogé le lendemain, un dimanche, jour férié au Cameroun, l’officier ne lui a pas présenté de plainte écrite. Ce qui lui fait penser qu’il a étéarrêtésur la base de simples dénonciations verbales suite au décès de son épouse. « Ma femme est décédée le jour même oùj’ai été́interpellé. Ce matin-là, les enfants l’ont trouvée mal en point dans sa chambre. Je l’ai transportée dans un centre de santédu quartier, puis àl’hôpital Laquintinie où elle est morte », raconte Achille. Au deuxième jour de sa détention il a appris que des proches de sa défunte épouse ont portéplainte contre lui pour « non assistance àpersonne en danger ».

« Manœuvres et chantage »

en danger ». « M anœuvres e t c hantage » Achille accuse des gendarmes, et

Achille accuse des gendarmes, et notamment le chef de cette brigade de gendarmerie de Logbessou, de cor- ruption et de pressions multiples. A l’en croire, le chef de cette unitéaurait exigé350 000 F pour négocier avec le médecin légiste requis par les plaignants afin que ce dernier publie un rapport d’autopsie qui lui aurait été favorable. Ce qu’il a refusé. Il soutient par ailleurs que sa sœur aînée a dûre- mettre 100 000 F aux gendarmes pour améliorer ses conditions de détention. Conséquences positives im- médiates : Achille a été autorisé à passer ses nuits sur une natte étalée au sol, derrière la main courante de la brigade, en dehors des cellules puantes.

en prison

Achille Mvilongo soutient enfin n’avoir été présen- té au procureur qu’après seize jours de détention. En violation flagrante du code de procédure pénale qui stipule que : « Le délai de la garde àvue ne peut ex- céder quarante huit (48) heures renouvelable une fois Sur autorisation écrite du Procureur de la République, ce délai peut, àtitre exceptionnel, être renouvelédeux fois ». « Les gendarmes, auteurs de telles arrestations arbitraires, qui gardent les suspects pendant aussi long- temps et qui, en plus, tentent de leur extorquer de l’ar- gent, se rendent coupables d’abus de pouvoir et de concussion. Les victimes, comme c’est le cas pour ce jeune, doivent porter plainte et solliciter réparation de cette injustice », conseille Me Emmanuel Ashu Agbor, avocat au barreau du Cameroun. Après avoir été pré- senté au procureur, Achille a encore été renvoyé dans cette brigade pour compléments d’enquête. Il ne sera libérésur autorisation du procureur qu’après 23 jours de détention.

« Nécessités de l’enquête »

de détention. « N écessités d e l ’enquête » Interrogésur le cas d’Achille Mvilongo, le

Interrogésur le cas d’Achille Mvilongo, le commandant de la brigade pense avoir plutôt bien fait son travail et rejette en bloc toutes les accusations de violation des droits du suspect et de corruption. Il met en avant les nécessités de l’enquête. « Avant de défendre des gens de ce type, il faut tout d’abord chercher à comprendre ce qui leur est re- proché. Ce monsieur était soupçonné de meurtre et il fallait procé́der àune autopsie sur la victime pour avoir des éléments probants permettant la suite de l’enquête. Pour obtenir tous ces éléments, cela prend du temps. Devait- on le laisser rentrer au quartier dans ces conditions ? », interroge-t-il, furieux. Bien plus, il soutient avoir gardéAchille pendant tout ce temps sous les ordres du procureur. Dans ces condi- tions, il estime que le suspect n’était plus sous sa res- ponsabilité, mais bien sous celle du parquet.

Théodore Tchopa et Charles Nforgang

3

RACKETS A PETITE ET GRANDE ECHELLE

« Suspects, vaches à lait »

Parfois, des citoyens se révoltent contre les exactions des policiers. A Bantoum, les habitants

se plaignent d’un adjudant chef qui extorque des milliers de francs CFA aux personnes qu’il

arrête. Le « commandant dix mille » sera-t-il condamné par la justice ? Comme le réclament les habitants et le chef de village

A Douala, les rackets montent d’un cran et se comptent en centaines de milliers de francs

CFA. « On ne peut nier que des collègues ont transformé des suspects en vaches à lait », constate un commissaire anonyme et désenchanté. Quoi faire alors ? Pour enrayer de tels abus, « il faut que les procureurs ou leurs substituts effectuent régulièrement des visites inopinées dans les cellules et que les coupables (ndlr : des autorités policières, judiciaires ou carcérales) soient punis », suggère Jean Tchouaffi, président de l’Association des droits des jeunes.

3 - Rackets à petite et grande échelle

Des prostituées victimes de rackets policiers

Dans le centre ville de Yaoundé, la capitale du Ca- meroun, des jeunes filles vendent leur chair contre des espèces sonnantes et trébuchantes, et se font racketter par des policiers.

Un couloir sombre de l’arrière de la station service du lieu- dit Sho àYaoundé : trois agents de police n'en finissent pas d'y recommencer leur commerce avec trois jeunes femmes. Dans cet espace d’une vingtaine de m2, les protago- nistes parlent à mi-voix. Subitement le ton monte : "Vous ne pouvez pas vous servir de moi à ce point. Notre marché était clair, je me livre, et vous me laissez partir pour pour- suivre mon job. Maintenant que vous vous êtes nourri de mon corps, vous exigez de l’argent", tempête Bernadette, une jeune belle de nuit bien connue dans le milieu. La jeune femme qui exhibe et met en valeur sa féminité par des vêtements moulants, est hors d’elle. Ses yeux exorbi- tés semblent lancer des flammes. "Je ne me laisserai pas faire. Vous ne me prendrez aucun sou", tranche-t-elle, ca- tégorique. Non loin de là, longiligne et provocatrice dans un pan- talon noir moulant à taille basse, Adrienne se plaint aussi de "la voracité des agents des forces de l’ordre". Elle explique au reporter que les policiers exigent d'elles de racheter leur liberté contre trois ou cinq mille Fcfa. La prostitution étant pénalement réprimée au Cameroun, des dizaines de filles de joie sont interpellées, chaque soir, aux abords du commissariat central N°1 deYaoundé. Au cours de la seule soirée du 26 avril dernier, l’on a comptabilisé une quinzaine d'interpellations dans ce coin de la capitale camerounaise. Dix jeunes femmes ont été interpellées si- multanément sur la place Repiquet àYaoundé. Cependant que cinq autres étaient poussées dans une voiture de po- lice, place de l’Hôtel de ville avant d'être placées en garde à vue.

"Pas la proie des hommes"

"Il n’est pas juste de nous placer en garde à vue. Ces poli- ciers veulent à la fois aller avec nous, et nous extorquer de l’argent. Voilà qui complique tout. Nous ne nous retrou- vons pas ici pour être la proie des hommes. Mais parce que la société nous réserve entre autre chose, cet espace. Il

n’est pas question qu’on se laisse voler notre chair et notre argent", fulmine Michèle. "Les jeunes femmes interpellées depuis trois jours courent le risque d’être placées sous contrôle judiciaire", précise un officier de police, sous cou- vert d'anonymat. Le cadre de police refuse de donner des informations sur le sort de la quinzaine de jeunes femmes embarquées. Il se contente d’énoncer les articles de loi concernant la prostitution. Un commissaire de police en service àYaoundé précise:

"Bien que la prostitution soit pénalement réprimée, au- cune instruction de mes services n’autorise mes collabo- rateurs à interpeller les jeunes femmes qui aguichent les hommes au niveau de l’Hôtel de ville et de la place Repi- quet". Les policiers mis en cause par les filles se défendent, quant à eux, de toute arnaque. "La loi réprime la prostitu- tion qui génère l’insécurité dans le centre ville de la capitale camerounaise. C'est pourquoi nous avons pris le parti de mettre en garde à vue ces jeunes dames surprises dans des tenues indécentes sur les trottoirs", nous a expliqué Jé- rôme Mbouss, l’un des policiers mis en cause. Quand on lui demande s'il a pris de l’argent aux jeunes femmes, M. Mbouss le reconnaît, avec réticence. Le com- missaire, lui, a "promis" la mise à la corvée des policiers mis en cause.

Léger Ntiga

Geôles d’Afrique

Interview Me Joseph Désiré Ndjah:

"Une répression inacceptable"

Comment la loi camerounaise réprime-t-elle la prostitution? La prostitution est une infraction pénale prévue et réprimée par le code pénal en son article 343 qui pré- voit "un emprisonnement de six mois à cinq ans et une amende de 20 000 à 500 000 pour toute per- sonne de l'un ou l'autre sexe qui se livre habituelle- ment, moyennant rémunération, à des actes sexuels avec autrui. Mêmes peines pour celui qui, en vue de la prostitution ou de la débauche, procède publique- ment par des gestes, paroles, écrits ou par tous au- tres moyens, au racolage de personnes de l'un ou l'autre sexe". Il s'agit donc d'une infraction sévère- ment réprimée par les lois de la République

Que dire des agents de police qui arnaquent les filles de joie à Yaoundé en consommant leur chair et en leur extorquant de l'argent? Rien ne peut justifier ce comportement des policiers. Que ces filles soient interpellées parce qu'elles se li- vrent à une activité interdite par la loi est tout à fait normal. Encore faut-il prouver qu'elles le font habi-

tuellement, comme la loi l'exige. Mais procéder, comme vous l'indiquez, est totalement inacceptable et répréhensible et expose les policiers à des pour- suites judiciaires.

Quels sont les droits reconnus aux prostituées? Ecoutez, je ne crois pas qu'il y ait des droits particu- liers réservés aux prostituées. Il en serait sans doute ainsi si leur profession était légalement encadrée. Or, en l'état actuel de notre législation, la prostitution est interdite. C'est un peu comme si vous me de- mandiez si les homosexuels avaient des droits parti- culiers. Donc une prostituée ne jouit que des droits qui sont reconnus à tout citoyen.

Le fait que leur métier ne soit pas légalisé au Cameroun, les met-il à la merci des clients? Bien sûr! La prostitution en elle-même les expose gravement à toutes les dérives observables dans nos sociétés: abus de tous genres, meurtres et que sais je encore!

Propos recueillis par Léger Ntiga

3 - Rackets à petite et grande échelle

Des policiers torturent pour un lopin de terre

Emmanuel Guiagain a été libéré après 25 jours de prison. Son plaignant, un policier, l’a torturé, avec la complicité d’un collègue du commissariat du 11e arrondissement de Douala, pour le faire renoncer à ses droits sur un lopin de terre.

Le parcours qui a conduit Emmanuel à la prison de New Bell est insupportable. « J’ai reçu, le 18 septem- bre, un coup de fil d’un certain Menené qui m’invitait à le rencontrer à la station Total Logbaba pour une affaire me concernant. Je m’y suis rendu en compa- gnie de mon oncle », explique Emmanuel, éleveur d’une quarantaine d’années. Son interlocuteur arrive en compagnie d’un inspecteur de police qui lui de- mande sa carte d’identité. Surpris, Emmanuel s’in- surge et demande des explications. L’inspecteur sort alors son arme, imité par le nommé Menené qui se présente alors comme agent de police. Les deux fonctionnaires le forcent à embarquer dans leur vé- hicule. « Mon oncle qui craignait le pire m’a conseillé d’obtempérer et ensemble nous avons été emmenés au commissariat du 11è arrondissement de Douala où j’ai été jeté en cellule malgré mes protestations et mon désir de rencontrer le commissaire de police », raconte Emannuel Guiagain. Des heures après, il est invité à prendre connaissance de la plainte dépo- sée contre lui par l’agent Menené. Ayant égaré ses lunettes pendant la bousculade de l’arrestation, il ne peut pas la lire et est alors entendu sur simple pro- cès verbal avant d’être renvoyé en cellule.

Les pieds fouettés

Quatre jours durant, Emmanuel Guiagain est régu- lièrement sorti de cellule, et invité à signer cette let- tre de Menené qui lui enjoint de renoncer à ses droits sur un lopin de terre situé à Yaoundé. Devant son refus, il est fouetté sur la plante des pieds et renvoyé en cellule. Au quatrième jour de détention, il est enfin présenté au procureur du tribunal de Ndokotti, qui sans l’entendre, et malgré son insistance, signe un mandat de dépôt pour la prison de New-Bell. Deux fois de suite, il est appelé au tribunal, accom- pagné de son conseil, et questionné par le président. L’agent Menené, ne daigne pas se présenter. A la troisième audience et toujours en l’absence du plai-

gnant, le tribunal relaxe Emmanuel Guiagain. « Le 15 octobre, je n’ai pas pu me présenter au tribunal, mon nom ne s’étant pas retrouvé sur la liste des per- sonnes autorisées à être extraites de la prison pour le tribunal. je me suis fait représenter par mon conseil. Le lendemain, un oncle m’a rendu visite pour me dire que j’avais été relaxé et le 18, j’ai quitté New Bell. Que n’ai-je vu dans cette prison ! Des jeunes détenus sodomisés, des innocents comme moi qui y croupis- sent depuis des années, des malades sans soins…», raconte Emmanuel qui en est sorti les pieds bour- souflés.

Condamner les bourreaux

Quant à l’agent de police Menené et son collègue inspecteur de police, ils détiennent toujours sa carte d’identité, alors qu’aucune disposition légale ne leur en donne le droit. Emmanuel Guiagain est déterminé à intenter une action en justice contre ses deux bour- reaux et n’attend plus que l’aval de son conseil. «J’ai perdu 26 porcs pendant mon incarcération, mes éco- nomies ont été dilapidées dans cette affaire et à l’heure où je vous parle, mes enfants ne sont pas ins- crits à l’école, faute de moyens. Enfin j’ai eu beau- coup d’échecs dans mes tontines. Que faire ? Je ne laisserai pas ces abus impunis », promet-il. Avant lui, de nombreuses personnes victimes des abus des forces de maintien de l’ordre ont intenté et gagné des procès. De nombreux hommes en tenue sont ainsi régulièrement révoqués, suspendus ou en- voyés en prison pour des abus multiples. Victime d’interpellation et de détention arbitraires, de sé- questration et torture, Emmanuel Guiagain espère bien faire condamner ses bourreaux.

Théodore Tchopa

Geôles d’Afrique

Des citoyens de Bantoum dénoncent l’adjudant-chef racketteur

10 000 Fcfa, ce serait le tarif exigé par l’adjudant- chef, patron du poste de gendarmerie de Bantoum, pour libérer une personne arrêtée. L’homme en tenue est dénoncé par les populations qui attendent l’intervention de la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés.

La quarantaine passée, René Feutba vit avec la peur au ventre depuis des semaines. Assis en compagnie de proches sur la véranda d’une case en briques de terre battue à Bantoum, faubourg situé près de la ville de Bangangté, ce dimanche 27 mai 2012, l’agriculteur poursuivi pénalement pour «trouble de jouissance» se méfie de tout inconnu. René n’a pas oublié les menaces proférées par l’ad- judant-chef, Flaubert Mbiam-Batomé, chef de poste de la brigade de gendarmerie de Bantoum, lors de ses in- ternements, les 14 avril et 17 mai derniers. Il reproche à l’homme en tenue de lui avoir extorqué à deux re- prises, la somme de 10 000 Fcfa, avant de le libérer. Il n’est pas le seul dans ce cas. Les nommés Paho, Benja- min Ngantcha (chef du quartier Bitchoua), Clément Yimché, Pauline Nana, Suzane Mawoko s’alignent sur le registre des victimes de la rapacité du gendarme.

Le chef de village intervient

Ces faits ont fait perdre de sa sérénité à la bourgade agricole de Bantoum, peuplée de plus de 15.000 âmes. Une situation qui préoccupe, le chef du village, Sa Ma- jesté Jocelyn Marius Sabet. La trentaine entamée, sa mine empreinte de l’autorité traditionnelle manifeste une énergie intacte, après une partie de football, en cette matinée du dimanche 27 mai 2012. Bien assis dans un grand fauteuil surélevé, sculpté de losanges et de triangles, symboles de puissance et de sagesse dans la cosmogonie Bamiléké, le chef affiche un visage plissé lorsqu’on évoque ses relations avec l’adjudant-chef, Flaubert Mbiami-Batomé. D’autant plus que René Feutba, le planteur, vient tout juste de lui remettre la copie d’une correspondance adressée au sous-préfet de l’arrondissement de Bangangté. Une lettre dénonçant les abus du patron local de la gendarmerie. «Après m’avoir entendu, Monsieur le sous-préfet, j’ai été mis en cellule et libéré grâce à [la somme] de 10.000 Fcfa que le commandant me demandait et qui consti-

tuait les frais de mon audition et de papier», se plaint le planteur. Il poursuit sa dénonciation en informant l’autorité administrative que quelques semaines après, la manœuvre s’est reproduite : «J’ai reçu la même convocation de la même brigade et pour les mêmes causes. J’ai été encore séquestré et enfermé en cellule. Il m’a encore demandé 10.000 Fcfa pour ma libération. J’étais défaillant, et j’ai fait recours au chef supérieur des Bantoum pour être libéré.» Cette autorité confirme son intervention : « Chaque fois, je reçois des plaintes des habitants du village qui se plaignent de ce que le chef de poste de gendarmerie a érigé, ici à Bantoum, une loi non écrite selon laquelle toute personne contre qui une plainte a été formulée au niveau de la brigade placée sous sa responsabilité doit débourser la somme de 10.000 Fcfa pour payer sa liberté. Plusieurs fois, j’ai été saisi par les populations abusées. Mais, j’ai toujours pris ces diverses dénonciations avec des pincettes. S’agissant du cas de M. Feutba, le chef de poste n’a pas, une fois de plus, suivi mon appel à l’exigence de probité et d’impartialité qui devrait le gouverner dans son tra- vail. Il a impérativement exigé 10.000 Fcfa avant de li- bérer l’infortuné», explique sa Majesté Jocelyn Marius Sabet.

«Victime d’une cabale »

Jocelyn Marius Sabet. « V ictime d ’une c abale » Le chef de poste de

Le chef de poste de gendarmerie de Bantoum, l’adju- dant chef Mbiami Batomé, nie en bloc toutes les accu- sations portées contre lui. « Depuis mon arrivée ici, la criminalité a considérablement diminué. J’ai mis fin à de nombreux gangs. J’ai mis hors d’état de nuire des coupeurs de route. Je suis victime d’une cabale orches- trée d’une part par ces délinquants qui ne veulent point se conformer au respect de la loi et d’autre part par le chef du village qui a voulu me manipuler pour intimider un vieux du village. De même, cette autorité traditionnelle m’en veut parce qu’elle a été entendue par moi au sujet d’une plainte pour outrage formulée contre lui par le chef su- périeur Bangangté et d’une autre par l’agent du proto- cole préfectoral pour une affaire de séquestration », se défend-il. Ces arguments ne convainquent pas Franklin Mowha, président de « Frontline Fighters for Citizens Interests », (FFCI), une organisation de défense des

3 - Rackets à petite et grande échelle

droits de l’homme basée à Bangangté, qui a demandé l’intervention de la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés (Cndhl) le 18 mai dernier. «J’en appelle ici à votre haute attention pour intervention ur- gente d’autant plus que les pratiques de corruption du Commandant de la BrigadeTer de Bantoum se sont éri- gées, selon le témoignage du Chef Supérieur de Ban- toum en personne, Sa Majesté Sabet Jocelyn Marius, en abus aggravé dont est victime au quotidien son peu- ple », dénonce le défenseur des droits de l’homme. « L’officier de cette unité militaire est si négativement ré- puté dans le coin qu’il a depuis hérité du sobriquet de «

Commandant Dix Mille » tant il « coupe » dix mille CFA à gauche et à droite c'est-à-dire au niveau du plaignant et de la victime », conclut-il. Reste qu’en attendant la réaction de la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés, les juristes conseillent à la lu- mière des dispositions du code pénal camerounais, une plainte pour « corruption active » ou « abus de fonction » chez le procureur général près la Cour d’appel de l’Ouest.

Guy Modeste Dzudie

Geôles d’Afrique

Des policiers de Douala torturent pour soutirer des aveux

A Douala, certaines forces du maintien de l’ordre s’adonnent à des actes de torture et autres traite- ments dégradants pour arracher des aveux aux sus- pects. En violation du code de procédure pénale.

«Tu me prends pour un menteur ? Ne m’as-tu pas avoué, hier, que tu avais son numéro de téléphone ? Tu ne sais pas à qui tu as affaire ; je vais te montrer qui je suis », menace, noir de colère, l’officier de police qui as- sène gifles et coups de pied à Florent P. qui continue de nier les faits. Dépassé, le bonhomme à la barbe dure fond en larmes devant des usagers médusés, ce ven- dredi du mois d’Août 2012 au commissariat central No 2 de Douala. Accusé d’avoir planifié le vol du véhicule de son pa- tron, il s’est présenté à la première convocation de la police au cours de laquelle il lui a été demandé de don- ner le numéro de téléphone de son complice. «Je n’ai jamais reconnu avoir organisé le vol de cette voiture ou avoir le numéro de téléphone d’un des voleurs», clame t-il sans cesse. A cette réponse, le fonctionnaire de po- lice, contrarié, riposte violemment et laisse des dégâts. «La tempe gauche du gars est enflée», fait prudem- ment remarquer un usager. Même s’il n’a pas reçu de pareils coups, Serge Nonga garde un mauvais souvenir du commissariat du 7eme arrondissement de Douala. «En 2011, j’avais du mal à rembourser une dette. Mécontent, le monsieur qui m’a prêté de l’argent s’est plaint à la police. A ma grande surprise, l’enquêteur menaçait de m’envoyer en prison si je n’admettais pas avoir promis un lopin de terre en contrepartie au prêteur. C’était un complot fomenté pour me nuire», raconte le quinquagénaire, qui fut jeté en cellule puis extrait avant d’être contraint de verser une importante somme d’argent au plaignant afin de reconsidérer la version des faits.

Cupidité des brebis galeuses

Dans la plupart des unités de police de la capitale éco- nomique, la pratique est courante. Certains agents de police, à la quête des aveux, ne se cachent plus pour tor- turer des suspects. Selon un officier de police judiciaire qui a requis l’anonymat, cela fait partie d’un jeu. «Cer- tains hommes en tenue habitués à auditionner des dé- linquants de grand chemin usent de ces méthodes pour dénouer des situations rendues difficiles par l’arrogance ou le silence complice de ces délinquants», explique t-

il, avant de regretter que «ces pratiques d’une autre époque persistent à cause de la cupidité des brebis ga- leuses». La violence policière est imprévisible et peut avoir des conséquences graves. «Mon petit frère a été sau- vagement molesté dans un commissariat pour une ac- cusation qu’on voulait lui coller. Il traîne, depuis, un mal de tête malgré les multiples consultations médicales», explique une dame. Redoutant leur brutalité, des per- sonnes qui ont affaire aux forces de police, pratiquent la corruption pour espérer sortir du pétrin. Mais, cette ap- proche ne garantit pas toujours le salut. En 2011, Sou- leymane, un jeune homme de 20 ans, est mort après avoir passé dix jours menotté dans une cellule de la bri- gade de gendarmerie de l’aéroport. Sa famille avait pro- posé de verser 500.000 Fcfa pour faire cesser la torture dont il était victime. La brigade avait jugé la somme in- suffisante . Et le pire est arrivé…

Disposition légale sacrifiée

Pour Me Sterling Minou, avocat au barreau du Came- roun, la torture et tous les autres traitements dégra- dants dans les unités de police sont inacceptables. « Ces méthodes barbares sont à condamner avec la dernière

énergie . D’ailleurs, il faut que les policiers, qui les pra- tiquent, sachent que leur tenue ne peut servir d’immu- nité en cas d’atteinte à l’intégrité physique de la victime », indique le défenseur des droits humains. Il indique ce- pendant que ces pratiques sont en net recul, du fait des dénonciations. Qu’elle soit une conséquence de la corruption ou du zèle, la torture des suspects est interdite par la loi. En effet, l’article 122 alinéa 2 du code de procédure pénale stipule que «le suspect ne sera point soumis à la contrainte physique ou mentale, à la torture, à la vio- lence, à la menace ou à tout autre moyen de pression,

à la tromperie, à des manœuvres insidieuses, à des sug-

gestions fallacieuses, à des interrogatoires prolongées,

à l’hypnose, à l’administration de drogues ou à tout

autre procédé de nature à compromettre ou à réduire sa liberté d’action ou de décision, à altérer sa mémoire ou son discernement». Une disposition légale sacrifiée par des hommes en tenue.

Christian L

sa mémoire ou son discernement». Une disposition légale sacrifiée par des hommes en tenue. Christian L

ocka

3 - Rackets à petite et grande échelle

Benjamin Ndongo paye les gendarmes pour être libéré

Menacé, torturé, gardé à vue en compagnie des accusés pendant cinq jours à la brigade de gen- darmerie de Pk 14, Benjamin Ndongo dit avoir versé une somme d’argent pour recouvrer la li- berté. Ce qu’interdit le code de procédure pénale.

«Mon grand frère qui vit en Europe m’avait envoyé de l’ar- gent pour acheter une maison d’une valeur de douze mil- lions de Fcfa. J’ai contacté des démarcheurs qui m’ont trouvé une maison. La vente devait se passer devant no- taire. Mais, on a constaté que les démarcheurs étaient des bandits parce que le notaire a dit que cette maison n’était pas en vente. Alertés, les éléments de la brigade de Pk 14 interpellent les gars. A ma grande surprise, le comman- dant me fait aussi arrêter sous le prétexte que j’ai beau- coup d’argent. Ils m’ont gardé dans la cellule des gars, me giflaient et menaçaient de m’envoyer en prison», raconte Benjamin Ndongo.

de m’envoyer en prison», raconte Benjamin Ndongo. « S uspects, v aches à l ait »

« Suspects, vaches à lait »

Benjamin Ndongo. « S uspects, v aches à l ait » Au cinquième jour de détention,

Au cinquième jour de détention, pendant que les accusés sont transférés en prison en ce matin du mois d’Aout 2011, Benjamin, affaibli, se résout à se plier aux exigences des forces de maintien de l’ordre. «Le commandant disait qu’on lui donne sa part d’argent, que j’ai un frère qui joue au ballon. C’était du harcèlement. Je leur ai donné 150.000 Fcfa pour qu’ils me laissent», précise-t-il. L’argent, c’est ce qui a manqué à Nloutsiri Arnaud. Après avoir heurté par mégarde un véhicule personnel, ce chauffeur de taxi a été interpellé puis gardé à vue pendant six jours au commissariat de la gare ferroviaire de Douala. « Le propriétaire du véhicule mettait la pression sur les po- liciers pour que j’accepte de réparer à mes frais la partie détruite de la Mercedes. J’ai dit qu’il n’était pas question que l’argent sorte de mes poches alors que j’ai souscrit une assurance. Mon oncle a accepté de donner de l’argent pour la tôlerie, voilà comment j’ai finalement été relaxé après six jours», explique le chauffeur. Sous la pression de certains puissants personnages ou pour arrondir leur fin de mois, certains membres des forces de l’ordre gardent des suspects en cellule au delà de la pé- riode légale. Une pratique récurrente dans les unités de po- lice et de gendarmerie de Douala qui ne surprend pas dans ce corps de métier. «On ne peut nier que certains collègues

ont transformé des suspects en vaches à lait. C’est dom- mage. Mais, il faut qu’ils sachent qu’ils s’exposent ainsi à des sanctions lourdes si les faits sont avérés», prévient, sous anonymat, un commissaire de police.

« Visites inopinées »

un commissaire de police. « V isites i nopinées » Des agents véreux sont en effet

Des agents véreux sont en effet régulièrement suspendus ou révoqués de leurs fonctions à cause des manquements à la déontologie. Malgré cela, les abus foisonnent. Les vic- times aussi. En Novembre 2011, Clément Madjong, un pay- san, a été brutalement interpellé par des éléments de la brigade de gendarmerie d’Ebone pour avoir réclamé son reliquat dans un bar. Après avoir passé cinq jours menotté en cellule, il a été présenté au procureur qui l’a déclaré non coupable plus tard. En décembre de la même année, un autre suspect menotté a rendu l’âme dans une cellule de la brigade de Ngangue après dix jours de garde à vue. De pa- reils abus pouvaient être évités si ces agents n’avaient pas expressément ignoré la loi. En effet, le code de procédure pénale dispose dans son article 119 alinéas 2 que «le délai de garde à vue ne peut excéder quarante huit heures renouvelables une fois». Tou- tefois, «sur autorisation écrite du procureur de la Répu- blique, ce délai peut, à titre exceptionnel, être renouvelé deux fois. Chaque prorogation doit être motivée». Benja- min a été victime d’une garde à vue abusive à l’insu du pro- cureur de la République. Son sort dépendait du commandant de la brigade qui a cessé de le torturer moyennant de l’argent. Les gardes à vue abusives inquiètent les défenseurs des droits humains qui avancent des idées pour en réduire la pratique. «C’est au quotidien que les gens dénoncent cette pratique, mais rien n’est vraiment fait du côté des autori- tés. Pour décourager les auteurs de ces abus, il faut que les procureurs ou leurs substituts effectuent régulièrement des visites inopinées dans les cellules et que les coupables soient punis », suggère Jean Tchouaffi, président de l’As- sociation des droits des jeunes.

Christian Locka

Geôles d’Afrique

Ouadjiri paye des frais de justice avant d’être relâché

Des gendarmes interpellent à des heures et jours pro- hibés des suspects qu’ils gardent à vue sans aucun mandat. Ils justifient leurs abus par le flagrant délit et n’hésitent pas à se faire payer des frais de justice avant toute libération. Ouadjiri Abdoulaye en a fait l’amère expérience à Douala.

Même s’il continue de clamer son innocence, Ouad- jiri Abdoulaye a versé 360 000 Fcfa aux gendarmes de la brigade des pistes de l’aéroport de Douala pour retrouver sa liberté. « Il fallait le faire pour sortir de là. Bien que les cellules exigües (ndlr : un peu plus d’un mètre carré) soient propres, certains des gendarmes nous refusaient le droit de nous servir des toilettes et, en plus, rançonnaient chacun de nos visiteurs. Ar- gent, papiers hygiéniques, savons, leur étaient ré- clamés non sans les insulter à chaque fois», se souvient-il. Gérant d’un parking de motos au quartier Bonanloka à Douala, il est interpellé sans aucun mandat le jeudi 18 Août après 19 heures dans son parking par un gen- darme qui va immédiatement retenir sa carte nationale d’identité. En violation flagrante du nouveau code de procédure pénale qui proscrit toute interpellation après 18 heures et préconise le rappel du motif de l’arresta- tion au suspect, son droit de garder le silence et de se faire assister par un avocat.

Le prétexte du agrant délit

Il est alors ramené à dix mètres plus loin près d’un vé- hicule de marque Toyota dans lequel se trouvent un autre gendarme et un jeune homme qui, à sa vue, précisera aux gendarmes qu’il est bien le concerné. Tous sont alors conduits dans des cellules de la bri- gade des pistes de l’aéroport de Douala. « Une fois là-bas, j’ai appris que l’homme qui venait de m’iden- tifier était le veilleur de nuit du garage de Finex Voyages. Il soutenait m’avoir vendu au prix de 7000 Fcfa, trois roues de bus usagés volés dans ce garage », explique Ouadjiri Abdoulaye, qui est alors jeté en cellule pour ces faits dont il ne reconnaît pas. Des échanges entre des membres de sa famille venus à son secours avec le commandant de brigade des lieux, il apprend que le plaignant réclame 600 000 Fcfa, soit la moitié au présumé voleur et l’autre à lui- même, le présumé receleur. Le commandant de la brigade des pistes de l’aéro-

port de Douala justifie cette arrestation opérée après 18 heures par les circonstances de flagrant délit. « Il n’en est pas un, car aucun des faits reprochés ne justifie le qualificatif de flagrant délit tel que défini par la loi», dé- nonce maître Ashu Agbor, avocat à Douala. En effet, l’article 103 du code de procédure pénale qualifie de crime ou délit flagrant, « le crime ou le délit qui se com- met actuellement ou qui vient de se commettre. Il y a aussi crime ou délit flagrant lorsqu’après la commission de l'infraction, la personne est poursuivie par la clameur publique dans un temps très voisin de la commission de l'infraction, le suspect est trouvé en possession d'un objet ou présente une trace ou indice laissant penser qu'il a participé au crime ou au délit». Or il s’agit ici d’une infraction commise des jours avant l’arrestation du présumé coupable et dont le corps du délit reste in- trouvable.

De nombreux abus

Au cinquième jour de sa garde à vue abusive (la loi

n’en autorisant qu’au plus deux jours renouvelables), la famille de Ouadjiri réussit à trouver la somme de 300

000 Fcfa. Son co-accusé n’ayant toujours pas réagi. Il ne

sera pas libéré, car les gendarmes exigent, en plus, 100

000 F de frais de justice. La somme reçue préalable-

ment étant destinée au plaignant. Après négociation, Ouadjiri va débourser pour cette autre cause 60 000 Fcfa avant d’être enfin libéré. « Il s’agit là d’un cas de violations flagrantes des droits d’un citoyen de la part de ce commandant et de son équipe qui se sont rendus coupables des faits d’abus d’autorité, d’arrestation ar- bitraire, de séquestration et de concussion. La victime, dans ce cas doit adresser une plainte au ministère de la Défense ou au commissaire du gouvernement près le tribunal militaire de Douala », martèle maître Ashu Agbor. L’homme de droit conseille par ailleurs à la vic- time de ne pas saisir le procureur de la République qui, dans ce cas, pourrait s’appuyer sur le privilège de juri- diction pour épargner des poursuites judiciaires à ce commandant de brigade. Ces abus de certains éléments des Forces de l’ordre sont régulièrement dénoncés par les organisations de défense des droits de l’Homme au Cameroun. Sans trop de succès. De plus en plus conscientisées, les victimes n’hésitent plus à porter plainte et obtiennent parfois gain de cause. Charles Nforgang

3 - Rackets à petite et grande échelle

Gardes à vue sans mandat et racket organisé

Des officiers de police mettent en garde à vue des suspects qu’ils libèrent moyennant le versement de sommes d’argent. Un garagiste, un gérant de parking racontent leurs mésaventures.

Il a fallu des heures de négociations à ses proches pour que le garagiste, Ndomchima Richard, se décide à par- ler de sa mésaventure survenue au mois d’aout dernier. «Un ami et sa copine sont venus me rendre visite au ga- rage, un mercredi soir. Avec un collègue, nous avons dé- cidé de leur offrir un pot dans une buvette des environs de l’aéroport international de Douala. Pendant qu’on buvait, il s’est mis à pleuvoir abondamment. La copine de mon ami nous a dit qu’elle ne pouvait pas regagner sa maison parce qu’elle redoutait les agressions. Nous nous sommes arrangés pour payer une nuitée d’hôtel au couple. Arrivée à l’hôtel, la fille s’est mise à alerter le voisinage et à nous accuser d’être des agresseurs en possession d’armes», raconte d’une voix tremblotante le jeune mécanicien.

Arrêtés sans mandat

Le week-end suivant, Ndomchima Richard, Kuisseu Wil- liam Joel et Komongou Aaron, qui croyaient le mauvais vent passé, ont été arrêtés sans aucun mandat par des policiers des équipes spéciales d’intervention rapide (Esir) pour «viol» et «détention d’armes blanches» et conduits à la Direction régionale de la police judiciaire du Littoral. «À la Police judiciaire, nous avons passé deux semaines, entassés parfois jusqu’à quatorze dans une cellule infecte. Les policiers nous ont demandé 550.000 f CFA pour nous libérer. Malgré le versement de cet argent par nos trois familles, ils nous ont envoyés au tribunal où nous avons encore donné 750.000 f CFA pour être enfin libres », précise Ndomchima Richard. Au cours de ce même mois d’août, et à quelques enca- blures du lieu de détention des trois jeunes hommes, Ouadjiri Abdoulaye, un gérant d’un parking de motos au quartier Bonaloka, accusé de recel, a été contraint de verser 360.000 Fcfa aux gendarmes de la brigade des pistes de l’aéroport de Douala pour retrouver la liberté. « Il fallait le faire pour sortir de ces cellules exigües (Ndlr : un peu plus d’un mètre carré) mais propres. Certains gendarmes nous refusaient le droit de nous servir des toilettes et, en plus, rançonnaient nos visiteurs. Argent,

papiers hygiéniques, savons, leur étaient réclamés non sans les insulter à chaque fois", se souvient-il.

« Des brebis galeuses »

fois", se souvient-il. « D es b rebis g aleuses » A Douala, gendarmes et policiers

A Douala, gendarmes et policiers interpellent de plus en plus sans mandat, à des heures et jours proscrits, des suspects qu’ils libèrent par la suite contre des sommes d’argent. Sous anonymat, un officier de police ne nie pas l’existence de ce phénomène rampant dans les forces du maintien de l’ordre. Il indique cependant « qu’il s’agit d’actes isolés de certaines brebis galeuses comme il en existe dans tous les corps de métier. Lorsque ces fonctionnaires sont reconnus coupables de telles dérives, ils sont blâmés, suspendus ou radiés». Pour maître Antoine Pangue, avocat au barreau du Cameroun, ces sanctions administratives sont insuffi- santes. « Un policier qui libère un suspect moyennant une somme d’argent commet l’infraction de corruption. L’acte qu’il pose, cause un préjudice à la société, à la vic- time de l’infraction et même à l’auteur de l’infraction », explique l’avocat. En effet, en son article 134, le code pénal camerounais stipule : « Est puni d’un emprison- nement de 5 à 10 ans et d’une amende de 200 000 à 2 millions de Fcfa, tout fonctionnaire ou agent public, qui, par lui-même ou par un tiers, sollicite, agrée ou reçoit des offres, dons ou présents pour faire, s’abstenir de faire ou ajourner un acte de sa fonction ».

Principes foulés au pied

Ce n’est pas la première fois que des fonctionnaires des forces l’ordre sont soupçonnés de corruption. Depuis quelques années, l’Ong « Transparency international », dans ses rapports sur le Cameroun, classe la police parmi les corps de métier les plus gangrenés par la cor- ruption. Ce qui est loin de décourager certains agents qui continuent à racketter et à garder à vue des sus- pects aux jours et heures proscrits par la loi. « On était en train de travailler au garage, un samedi, lorsque les éléments des Esir nous ont embarqués.», se souvient Ndomchima Richard. Or, l’article 118 du code de procé- dure pénale dispose que « sauf cas de crime ou de délit flagrant, la mesure de garde à vue ne peut être menée les samedi et dimanche ou jours fériés. Si elle a été menée avant, cette garde à vue peut se poursuivre ces jours-là ».

Geôles d’Afrique

« Bien que les conditions du code de procédure pé- nale soient drastiques, ses principes sont malheureu- sement foulés au pied par ceux qui doivent le mettre en application notamment cet article 118 », regrette Me Sterling Minou, avocat au barreau du Cameroun En dépit des dénonciations régulières des défen- seurs des droits de l’Homme, les dispositions du code de procédure pénale peinent à être respectées…Six ans après son introduction.

Charles Nforgang

3 - Rackets à petite et grande échelle

Pas de bakchich, pas de sortie pour Léon

Des policiers interpellent, torturent et gardent à vue des citoyens au mépris de la loi. Ceux qui refusent de payer voient leur procès verbal tronqué et n’échap- pent pas à la prison. Léon D. a vécu cet enfer, trois mois durant.

Léon D. n’oubliera pas de sitôt les péripéties qui l’ont conduit pendant trois mois à la prison de New-Bell à Douala. Alors qu’il prend un pot avec ses amis un jour de novembre 2010, deux gendarmes lui donnent l’ordre de les suivre. Il est 21h. « Déshabillez vous et entrez en cel- lule. Votre enquêteur et le commandant de brigade ne seront là que demain matin pour vous expliquer ce qui vous est reproché », lui commandent-ils, une fois à la bri- gade de gendarmerie de Bépanda-Ndoungué. En viola- tion flagrante du code de procédure pénale qui proscrit toute interpellation après 18 heures et préconise le rap- pel du motif de l’arrestation au suspect et son droit de garder le silence et de se faire assister par un avocat. Le lendemain, Léon est présenté au commandant qui s’étonne de sa présence et, après un échange, prescrit sa relaxe… Avant de revenir sur sa décision et d’exiger la présence d’un membre de sa famille.

Refus de corruption

Au troisième jour de cette garde à vue sans motif, il est extrait de la cellule et invité à signer des papiers. « J’ai refusé de le faire car je n’ai pas pu prendre connaissance du contenu. Que tu les signes ou pas, cela ne change rien à ton sort » m’a déclaré l’enquêteur en me renvoyant dans ma cellule », se souvient-il. De nouveau sorti de cellule, il est conduit au tribunal de première instance de Ndokotti avec un procès verbal qui l’accuse de complicité de vol aggravé. Le tribunal se déclare incompétent. Léon D. est finalement transféré à la cellule de la Police judiciaire et présenté au tribunal de grande instance de Bonanjo. Renvoyé pour confronta- tion avec son co-accusé, il ne le rencontrera jamais. Sa véritable faute, croit-il savoir, est d’avoir refusé de verser aux enquêteurs un bakchich de 400 000 F. Il est envoyé en prison après près d’un mois de garde à vue et ne sera libéré que trois mois plus tard pour faits non éta- blis.

Rapports accablants

« Les arrestations et séquestrations arbitraires restent et demeurent au Cameroun les violations des droits de l’Homme les plus fréquentes », dénonce le rapport sur

l’état des droits de l’Homme au Camerroun en 2009, pu- blié par la Commission Nationale des Droits de l’Homme et des Libertés (CNDHL). Ce texte précise que de nom- breux officiers de police judiciaire violent les prescrip- tions en matière de garde à vue. « A la fin de ces gardes à vues abusives, on oblige les personnes concernées à négocier leur remise en liberté par le paiement d’une somme d’argent », souligne le rapport. Une enquête de Transparency–international Came- roon, rendue publique en 2007, présentait déjà la police et la gendarmerie comme les secteurs de l’administra- tion les plus touchés par la corruption. Le système judi- ciaire occupait lui aussi « une position honorable ». Il n’est pas étonnant que les rapports dressés par les offi- ciers de police judiciaires et transmis aux juges pour dé- cision soient parfois truffés d’incongruités. Faute de contre expertise, parfois fatigué ou corrompu, le magis- trat se contente de ces faux rapports et envoie le pré- venu attendre, en prison, son passage devant les tribunaux. « Le juge visite les suspects convoyés par les officiers de police et retenus dans les cellules du parquet. Il leur pose une ou deux questions en se référant au procès ver- bal des officiers de police judicaire et leur signe un man- dat de détention qui les envoie droit en prison. Seuls de rares chanceux sont épargnés et libérés », dénonce ano- nymement un militant des droits de l’Homme qui affirme avoir déjà assisté à ces auditions.

Des victimes se plaignent

« Les victimes d'abus policiers peuvent aller se plain- dre à la police des polices créée à cet effet à la direction de la police judiciaire, saisir la hiérarchie concernée de l’agent ou le procureur de la République » , conseille un commissaire de police qui préfère aussi taire son nom. Il précise par ailleurs qu’en dehors des rafles qui se dé- roulent sur la voie publique, les flagrants délits et les crimes, toute interpellation nécessite un mandat de jus- tice du procureur. Avec l’aide des associations de défense des droits de l’Homme, des victimes n’hésitent plus à ester en justice contre des officiers de police judiciaire et même des ma- gistrats pour abus d’autorité. Le gouvernement publie les noms, grades, sanctions des fonctionnaires de police, de la gendarmerie, de l’administration pénitentiaire ou de la justice punis. Mais quelques-uns, seulement, sont révoqués ou condamnés à la prison. Charles Nforgang

Geôles d’Afrique

Le droit de visite coûte cher à Kondengui

Les visiteurs doivent parfois monnayer pour entrer en contact avec leurs proches emprisonnés.

«Il est 15h ce mardi à la prison centrale de Yaoundé à Kondengui. Devant le bâtiment, une cinquantaine d'hommes et de femmes avancent en file indienne. Un panier en main pour les uns, un sac plastique pour les autres, ils attendent le moment de pénétrer dans la pri- son. La fatigue se lit sur les visages. Certains changent, par intermittence de position pour tromper le temps et se jouer de la fatigue. Lentement, ils avancent vers le portail marron. Quatre gardiens en uniforme, s'y tiennent, arme au poing. Avant de franchir le seuil, le visiteur remet à l’un d’entre eux, sa carte nationale d’identité. Il est ensuite fouillé par un autre gardien. Téléphones portables et tout autre objet jugé dangereux sont retenus. Un troi- sième contrôle les paniers et toute chose destinée au détenu. Ambiance quasi identique à la prison centrale de Douala à New Bell, le dimanche suivant. Dès 9h, des gens arrivent, seuls, ou en petits groupes. Outre les pa- niers, certains tiennent à la main une bible, ou des re- cueils de cantiques religieux. « Tous les dimanches, nous venons ici faire des cultes avec les détenus », indique Eric qui attend les autres membres de son groupe de prière. Au complet, la pe- tite troupe d'une trentaine de personnes s’avance vers le grand portail, rongé par la rouille, qui donne accès à l’enceinte de la prison. Elle traverse la dizaine de mè- tres qui séparent ce portail d'un second donnant accès au cœur même de la prison.

Enfilade d'obstacles

Vers midi, la file des visiteurs s’allonge. Beaucoup de femmes mais aussi des jeunes gens. « Le rang avance lentement », se plaint Augustine, qui tient en main un panier de nourriture . « Nous devons vérifier l’iden- tité de tous ceux qui sortent et recevoir en même temps ceux qui entrent. Et dans le même temps, il faut contrô- ler les repas qui entrent. C’est ce qui est à l’origine de cette perte de temps », justifie, sous anonymat, un gar- dien. La salle de contrôle est dans une semi obscurité. L’air commence à être lourd et difficilement respirable. On entend les cris des détenus. Cette première étape fran-

chie, un deuxième arrêt est obligatoire. « A chaque étape, on donne au moins, une pièce de 500Fcfa au gar- dien. Ce qui fait 1.000Fcfa pour les deux passages. En- suite, nous devons encore payer pour rencontrer le détenu », indique Alain, venu rendre visite à un ami. Cet autre portail franchi, le visiteur se rend dans la « salle d’attente ». Un bâtiment aux murs délabrés dans lequel se trouve la cellule disciplinaire. Un gardien est assis sur une table. A ses cotés, quatre détenus. « Qui voulez vous rencontrer ? », demande l’un d'eux, en don- nant un bout de papier au visiteur qui y écrit le nom du prisonnier qu'il vient voir. « Il faut les frais de déplace- ment pour aller le chercher », informe le détenu. Cela coûte entre 300Fcfa et 500Fcfa. Le visiteur remet l’argent au détenu qui le donne immédiatement au gar- dien de prison. Puis, un autre des quatre détenus l'in- vite à s'asseoir pour attendre sur un vieux banc. Il lui en coûtera encore 500Fcfa. L’argent est de nouveau remis au gardien de prison qui veille au grain.

Les règles

Le visiteur peut alors entrer en contact avec son proche. « Ces pratiques rendent les visites très difficiles car il faut dépenser beaucoup d’argent », déplore Alain. De tels usages vont à l’encontre des règles de visite dans cet établissement pénitencier. François Cheota Ngoumkwa, chef service de la discipline, des activités socio culturelles et éducatives, est formel: « A New Bell, il faut payer un ticket de 100Fcfa à l’entrée de la prison. Ce ticket sert à l’hygiène dans la prison. Mais, lorsque vous venez au delà de 15 heures, vous payez 500Fcfa. Cet argent sert à l’entretien de la prison et des détenus. Un ticket est remis au visiteur. Le reste d’argent que le visiteur dépense n’est qu'une arnaque ». Une situation encouragée par les visiteurs eux-mêmes qui refusent de respecter ces règles établies et monnaient pour être vite servis.

Blaise Djouokep

3 - Rackets à petite et grande échelle

Les prix flambent à la prison de Yaoundé

Pour s’approvisionner en denrées alimentaires et en produits de première nécessité, les prisonniers connaissent une peine supplémentaire.

«Il est 6 heures 50 minutes ce samedi à la prison centrale de Kondengui àYaoundé. Siméon, 25 ans, condamné pour vol simple, en franchit le seuil avec un sac de manioc de 40 kilogrammes sur la tête. Sur son visage ridé, se lit la fa- tigue. Après avoir franchi la trentaine de mètres au-delà de l’entrée principale du bâtiment, il se fraie un chemin dans une foule remuante et laisse glisser sa charge sur le sol, au milieu de la cour d’honneur cernée par les bureaux du régisseur et des responsables de la prison. Une dizaine de gardiens vigilants assurent la sécurité. «Monsieur ! Vous n’êtes pas autorisé à circuler n’importe comment. Obser- vez ce qui se passe à partir d’un seul point», martèle l’un d’eux.

Marchandage

Les détenus autorisés à se retrouver dans cette cour mul- tiplient des va et vient, et vont dans tous les sens. Un jeune homme, à l’allure frêle et qui transpire la misère, s’ap- proche et me propose : «Monsieur, cirer vos chaussures ! Cirer vos chaussures ! ». C’est son gagne pain ! Après un bonjour et tout en brossant mes chaussures pour 100 Fcfa, il dresse un tableau noir des conditions de détention à la prison centrale de Kondengui à Yaoundé : « C’est difficile, ici de manger à sa faim. On nous propose de la farine de maïs et des tubercules de manioc mal préparés. Tout est cher. Pour 100 Fcfa, on a trois doigts de banane contre qua- tre à l’extérieur. Le prix des avocats est multiplié par deux (200 Fcfa au lieu de 100). Le kilogramme de tubercule de manioc, vendu 200 Fcfa sur les marchés de la ville, coûte 300 Fcfa à la prison de Kondengui», assure-t-il. Un gardien de prison confirme:«Dès qu’une marchandise franchit le

seuil de la prison, son prix flambe. Ici, il n’est pas facile de nourrir les prisonniers. Le budget alloué pour leur alimen- tation est insignifiant.» « Il y a environ 4000 pensionnaires

à Kondengui. Parmi lesquels, des gens qui ne peuvent pas

supporter le menu déséquilibré de l’unique repas servi par jour », s’indigne un ancien détenu. « Il faut, en réalité, payer divers « péages » pour faire parvenir la marchandise

à l’intérieur de la prison », accuse-t-il. Par contre, un gar-

dien de prison précise: «Il faut juste fournir un dossier mé-

dical et présenter des garanties sécuritaires pour bénéfi- cier d’un agrément à commercialiser à l’intérieur de la pri- son. Jonas Tiwa, actuel régisseur de la prison centrale de Yaoundé, est lui aussi favorable à la délivrance desdits agréments. »

Un marché pas comme les autres

Ainsi, loin de servir uniquement aux manifestations proto- colaires ou officielles, la cour d’honneur de la prison est de- venue un véritable marché pour ceux qui veulent manger à leur faim. Une centaine de personnes, surtout des com- merçantes venues de l’extérieur et des prisonniers reven- deurs se disputent cet espace clos. Ici, les transactions ne se passent pas comme dans d’autres espaces commer- ciaux. Marchandages, bavardages et plaisanteries s’en- chaînent, dans une atmosphère de méfiance. Parfois un visage abîmé par des années de prison, s’éclaire, se ré- jouissant de ce jeu de « ping-pong » des palabres. « Les marchandises sont souvent livrées à crédit aux prisonniers qui reversent le lendemain les recettes aux commerçants venus de l’extérieur contre un pourcentage de 10%. Ceux qui achètent directement réalisent une marge bénéficiaire de l’ordre de 20%. Mais souvent tout tourne au vinaigre lorsque les détenus commerçants sont dépouillés à l’inté- rieur de la prison », affirme une commerçante. Elle n’a, dans ce cas, que ses yeux pour pleurer…

Guy Modeste Dzudie

Geôles d’Afrique

Des gardiens arrondissent leurs fins de mois difficiles

Mal rémunérés et parfois sans perspectives d'avan- cement, des fonctionnaires de l'administration péni- tentiaire font rentrer des produits illicites dans les prisons. Les trafiquants leur graissent la patte.

Au Cameroun, le personnel de l'administration péni- tentiaire et surtout les gardiens de prison comptent parmi les hommes en tenue les plus mal lotis, côté sa-

laire. Postés devant, à l'intérieur ou dans les bureaux de chaque prison du pays, ils n'hésitent pas à rançonner vi- siteurs et détenus, ou à nouer des complicités avec cer- tains d’entre eux pour introduire des produits illicites. Une activité des plus lucratives. Une source pénitentiaire concernée par la situation soutient ainsi qu'au moins 80 % des gardiens de la pri- son centrale de Douala coopèrent avec des détenus im- pliqués dans la vente de cocaïne, de chanvre indien, de

comprimés, de whisky en sachet, de cigarettes

"Un

matin, j’ai vu un prétendu visiteur entrer avec quatre sa- chets contenant du whisky blanc frelaté, appelé "fôfo".

A vue d’œil, ça ressemblait à de l’eau ensachée, ce qui

était faux ", témoigne un gardien de prison qui avoue avoir fermé les yeux, sachant que ses collègues étaient sûrement dans le secret.

Des affaires bien protégées

Il n'est pourtant pas aisé de pénétrer dans une prison.

Multiples sont les barrières de fouille corporelle et de test de tous les produits. Pour y introduire des produits prohibés, le trafiquant incarcéré doit donc obtenir au préalable la caution d’un ou de plusieurs gardiens contre des espèces sonnantes et trébuchantes. "Des portiers laissent entrer des stupéfiants contre 300 000 Fcfa par exemple. Ce qui peut rapporter au trafiquant 1 million de Fcfa. Certains détenus allant jusqu’à donner 200000 Fcfa et même plus au chef", confie sous anony- mat un gardien. Selon l’un de ses collègues, des ex-dé- tenus continuent à trafiquer avec des personnes encore incarcérées. Connaissant très bien la prison et ses différents cir- cuits d’affaires, ces ex-détenus organisent le ravitaille- ment en toute impunité. "Ils glissent des colis à l'intérieur de la prison, à travers la barrière. Un gardien, posté au mirador et au parfum de l’opération, facilite la réception du colis qui disparaît aussitôt", explique-t-il. Des détenus réalisent de telles bonnes affaires qu'ils ne souhaitent même plus être libérés.

Les gardiens gagnent aussi de l'argent en escortant des personnalités interpellées dans le cadre de la cam- pagne de lutte contre la corruption, initiée par les pou- voirs publics et baptisée Opération Epervier. Une fois, en dehors de la prison, le gardien joue les garçons de course auprès du détenuVIP, lui donne l'opportunité de se mouvoir à sa guise et de profiter de la vie. Il reçoit en contrepartie jusqu'à 200 000 Fcfa en fonction des cir- constances et du service rendu. "Le chef qui désigne un gardien de prison pour escorter un détenu Vip, attend en retour sa part du gâteau. Si le chargé d’escorte a reçu de l’argent du pensionnaire, il peut glisser jusqu'à la moitié du montant à son chef", confie un gardien.

Des salaires minables

Le personnel pénitentiaire justifie son comportement véreux par ses difficultés à joindre les deux bouts. "Vous louez un appartement avec deux chambres, un salon, une douche et une cuisine. Vous payez mensuellement 35 000 F Cfa. L’électricité vous revient à 5 000 F/mois et l’eau à 2 000 F. Vous habitez à Japoma et travaillez à New-Bell, le taxi vous coûte 1000 F/jour, soit 30 000 F/mois. Ration et maladie étant exclues. Ça fait 100 000 F/mois et ça ne résout pas votre problème", énumère un gardien. Les salaires du personnel de l'administration péni- tentiaire et surtout des gardiens de prison sont des plus modiques. Au sortir de l’école, le gardien élève stagiaire touche 45 000 Fcfa par mois. Un à deux ans plus tard, ti- tularisé comme gardien de prison, il reçoit 75 000 Fcfa par mois. "Certains majors de la police sortis de l’école la même année que nous, un mois avant, sont au- jourd’hui des principaux, c’est-à-dire 3v en or ou majors, alors que nous sommes au même grade. Je suis sorti de l’école avec 2v blancs", fulmine un gardien, ayant sept ans d’ancienneté et qui touche 90 000 Fcfa par mois. Les gardiens reçoivent en plus 20% de leur salaire en guise d'indemnité de non logement, zéro prime d’es- corte, zéro indemnité de risque ou d'heures supplé- mentaires. "Nos responsables font tout pour bloquer le concours interne, parce qu’ils savent que s’ils le lancent, des intellectuels pourront se retrouver à leur niveau et les rivaliser. Ils préfèrent les concours directs parce qu’ils savent que nous, les intellectuels déjà dans le corps (nous avons présenté le concours avec le niveau Cep), nous ne pouvons plus les passer. Et parce qu’ils

3 - Rackets à petite et grande échelle

négocient les places pour leurs enfants. Ils en achètent même. Nous avons essayé de constituer des dossiers pour le concours direct mais nos dossiers ont été reje- tés. Le dernier concours interne a été lancé en 1986". Il y a vingt cinq ans ! Quant au statut spécial du corps des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire signé le 29 novembre 2010, il n'est toujours pas en vigueur. Il prévoit pourtant des dispositions qui amélioreraient les conditions de

travail et de vie des agents de l’administration péniten- tiaire. Mais en attendant… Il faut bien vivre !

Théodore Tchopa

les ex directeurs de la société immobilière du Cameroun (SIC) Gilles Roger Bélinga, du Fonds d’équipement in- tercommunale (Feicom), Emmanuel Gérard Ondo Ndong, du Crédit foncier du Cameroun (Cfc),

Geôles d’Afrique

Les tribulations d’Aboubakar Moumini

Cet entrepreneur, dépanneur de pompes àinjec- tion, est régulièrement interpellé́, gardé à vue, et doit, àchaque fois, payer pour être libéré. Policiers et gendarmes s’arrogent le droit de faire justice en faisant payer les suspects.

Un voisin a trouvé le bon mot pour désigner Abouba- kar Moumini. « C’est un « mougou » (ndlr : une proie fa- cile), et les policiers et gendarmes l’ont bien compris. Chaque fois qu’ils veulent un peu d’argent, ils lui collent une affaire sur le dos avec l’aide de quelques complices, l’interpellent et lui font payer sa libération », explique ce marchand qui préfère garder l’anonymat. Lors de sa dernière arrestation, Aboubakar a refuséde payer pour être relâché. « J’ai alors passéquatre jours dans les cel- lules infectes de la brigade antigang de Bonanjo. J’au- rais dûy rester toutes les fêtes de fin d’année si un bon samaritain n’avait pas volé à mon secours. Ce Monsieur est allé voir le commandant, qui a ordonné ma libéra- tion. Désormais, je peux déférer libre aux convoca- tions», explique Aboubakar. A l’en croire, un gendarme accompagné d’un parte- naire, qu’il n’avait plus revu depuis quatre ans, est venu le quérir dans sa boutique, sans convocation, et l’a em- mené à la compagnie de gendarmerie de Bonanjo. En violation flagrante du code de procédure pénale qui n’autorise ce type d’arrestation qu’en cas de délit fla- grant et recommande àl’officier de police judiciaire de rappeler au suspect tous ses droits, dont celui de se faire assister par un avocat. «ArrivéàBonanjo, le gen- darme m’a entendu sur procès verbal, m’a présenté́une plainte et deux chèques que j’avais émis en 2008 au bénéfice d’un partenaire. Il m’a demandé de recon- naître cette dette, d’amorcer le remboursement afin d’être libéré. J’ai refuséde me plier àce jeu. Il m’a jeté en cellule », relate Aboubakar. Pendant sa détention, il est plusieurs fois approché par l’enquêteur ou par quelqu’un se présentant comme l’avocat du plaignant qui lui remettent le même marché en mains. Ce qu’il refuse en soutenant ne rien devoir au plaignant. Selon Aboubakar, son adversaire lui réclame 1 700 000 Fcfa, l’accusant d’avoir signé des chèques sans provision, quatre ans plus tôt. Au regard de la loi, la prescription pour un chèque daté est de six mois au plus. Une disposition que l’en-

quêteur refuse de reconnaître malgrél’intervention de l’avocat de l’accusé.

Payer sa liberté

Aboubakar, qui est désormais libre, défère àchaque convocation de l’enquêteur qui « gère » cette affaire. Quelques semaines auparavant, il avait eu moins de chance et avait dûpayer 135 000 F pour être libéré́après quatre jours de détention dans une cellule du commis- sariat du 14e arrondissement de Douala. « Ce jour-là, deux policiers qu’accompagnait un taxi sont arrivés dans mon atelier et m’ont demandéde les suivre pour dépanner une pompe de véhicule diesel en panne. Ils m’ont fait monter dans un taxi oùse trouvait une autre personne en plus du chauffeur. Les policiers m’ont alors demandé si je connaissais cette personne et si elle ne m’avait jamais apporté une pompe pour dépannage. J’ai répondu que de nombreux clients m’apportent du travail et que je ne suis pas tenu de les connaître tous», se souvient Aboubakar Moumini Au commissariat, il est entendu par une dame et re- connaît avoir reçu du plaignant une pompe àdépanner il y a six mois, mais que celui-ci n’est pas venu la recher- cher. Pour l’enquêteur, Aboubakar a volé la pompe et plusieurs autres effets d’une valeur totale de 9 millions. Il est jetéen cellule. Au troisième jour, il fait appel àune de ses connaissances, officier de police, qui après avoir rencontréles responsables de ce lieu de détention, lui apprend que ceux-ci réclament 150 000 F pour le libérer. Le lendemain, au quatrième jour de détention, il leur verse une avance de 135 000 F et est libéréavec la pro- messe de passer dans de brefs délais payer le reste. «J’ai rencontré par la suite un procureur, lui ai expliqué le problème. Il m’a demandéde ne plus remettre les pieds dans ce commissariat et de le saisir au cas oùje suis in- quiétéde nouveau », raconte Aboubakar Moumini.

Une pratique courante

Les tribulations d’Aboubakar Moumini illustrent une pratique courante chez les gendarmes et policiers ca- merounais : ils ont transformé leur poste de travail en tribunal civil oùse règle assez souvent certains litiges. « C’est vrai que cela ne rentre pas dans nos préroga- tives. Mais parfois, nous sommes obligés de recher- cher des solutions pour certains litiges, surtout d’abus

3 - Rackets à petite et grande échelle

de confiance ou de dette non remboursée, en contrai- gnant l’autre partie à remplir ses obligations vis-à-vis du plaignant. A la fin, quand l’un ou l’autre est satisfait, il peut nous gratifier d’un peu de sou pour prendre un pot avec les amis. C’est notre manière ànous de rendre justice et éviter que les accusés ne se retrouvent en pri- son comme c’est souvent le cas quand ils sont déférés chez le procureur », justifie sous anonymat un officier de gendarmerie. L’avocat Emmanuel Ashu Agbor dénonce cette attitude. « Policiers et gendarmes n’ont aucun droit de se transformer en agents de recouvre- ment, quelle que soit la motivation. Ce faisant, ils se rendent coupables d’abus de fonction, doublé de cor- ruption et de concussion », accuse-t-il. L’homme de droit conseille aux victimes de porter plainte.

Theodore Tchopa et Charles Nforgang

Distribution de nourriture dans la cour de la prison de Mbanga. La ration de base

Distribution de nourriture dans la cour de la prison de Mbanga. La ration de base est certes constituée de cornchaff, mais ce jour, et comme le montre l’image, il s’agit du riz.Le regard de ce détenu, assis sur une couche som- maire, en dit long sur

ce jour, et comme le montre l’image, il s’agit du riz. Le regard de ce détenu,

Le regard de ce détenu, assis sur une couche som- maire, en dit long sur sa détresse. Cette image donne aussi une idée du « confort » dont bénéficient les détenus. Le plus souvent, ils dorment sur des cartons.ce jour, et comme le montre l’image, il s’agit du riz. Ce garçon a les jambes

les détenus. Le plus souvent, ils dorment sur des cartons. Ce garçon a les jambes couvertes
les détenus. Le plus souvent, ils dorment sur des cartons. Ce garçon a les jambes couvertes

Ce garçon a les jambes couvertes de plaies. Faute d’hygiène et de soins, la gale est un fléau dans les prisons. Ce détenu abandonné par sa famille est décédé deux semaines après le pas- sage du reporter, faute de soins.

Visite du président de l’Association des droits des jeunes à la prison de New Bell
Visite du président de l’Association des droits des jeunes à la prison de New Bell

Visite du président de l’Association des droits des jeunes à la prison de New Bell à Douala, Jean Tchouaffi, lors d’une opération “prisons propres”.

Tchouaffi, lors d’une opération “prisons propres”. Des jeunes détenus entassés sur des bas flancs font part

Des jeunes détenus entassés sur des bas flancs font part de leurs doléances à une visiteuse des prisons lors d’une opération « prisons propres ».

bas flancs font part de leurs doléances à une visiteuse des prisons lors d’une opération «
Au cours d’une déambulation entre les murs des cellules de la prison de New Bell,
Au cours d’une déambulation entre les murs des cellules de la prison de New Bell,

Au cours d’une déambulation entre les murs des cellules de la prison de New Bell, rencontre avec un prisonnier qui propose des travaux de couture.

avec un prisonnier qui propose des travaux de couture. Les petits métiers permettent de survivre entre

Les petits métiers permettent de survivre entre les murs de la prison et, éventuellement, de se réinsérer, une fois la liberté retrouvée. Ici, un couturier.

les murs de la prison et, éventuellement, de se réinsérer, une fois la liberté retrouvée. Ici,
Les murs de la prison de New Bell à Douala, près de l’entrée principale. Plus
Les murs de la prison de New Bell à Douala, près de l’entrée principale. Plus

Les murs de la prison de New Bell à Douala, près de l’entrée principale. Plus de 3 500 détenus s’entassent dans ce pénitencier prévu pour en accueillir 800.

dans ce pénitencier prévu pour en accueillir 800. Les marchés permettent aux prisonniers de gagner un

Les marchés permettent aux prisonniers de gagner un petit pécule, et, pour les plus riches, d’améliorer leur ordinaire.

permettent aux prisonniers de gagner un petit pécule, et, pour les plus riches, d’améliorer leur ordinaire.
Des prisonniers entassés dans l’une des cellules de la prison de Mbanga. Les plus démunis,

Des prisonniers entassés dans l’une des cellules de la prison de Mbanga. Les plus démunis, baptisés « les pin- gouins », dorment souvent à la belle étoile.Medjo Fredy Armand, régisseur de la prison de Mbalmayo, a lancé l’idée de créer un

les pin- gouins », dorment souvent à la belle étoile. Medjo Fredy Armand, régisseur de la

Medjo Fredy Armand, régisseur de la prison de Mbalmayo, a lancé l’idée de créer un réseau rassem- blant les différents intervenants dans les prisons afin d’essayer d’améliorer le sort des détenus.les pin- gouins », dorment souvent à la belle étoile. Etienne Tassé, directeur de l’agence Jade

afin d’essayer d’améliorer le sort des détenus. Etienne Tassé, directeur de l’agence Jade Came- roun,
afin d’essayer d’améliorer le sort des détenus. Etienne Tassé, directeur de l’agence Jade Came- roun,

Etienne Tassé, directeur de l’agence Jade Came- roun, qui est à l’origine de ce projet sur la défense des droits humains dans le milieu carcéral.

Les dessinateurs du journal satirique Le Popoli se sont emparés de certains reportages du pro- jet pour en faire des bandes dessinées. La force du dessin de presse se greffe à celle de l’écrit.

du pro- jet pour en faire des bandes dessinées. La force du dessin de presse se

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MISERE, VIOLENCE, DEBROUILLE DANS LES PRISONS

Les « pingouins » se cachent pour mourir

Les « pingouins » : drôles d’oiseaux sous des cieux tropicaux. Des oiseaux de misère, ces pri- sonniers affublés de ce sobriquet par leurs compagnons de cellules parce qu’ils ne possèdent rien, n’ont pas de familles, pas d’amis, et donc pas d’aides. Alors ils dorment dans la cour de la prison de Douala, à la belle étoile, subissent les intempéries et meurent en silence.

Prévue pour abriter 800 prisonniers, la prison centrale de New Bell en compte 3 500. Une contrainte douloureuse pour tous les prisonniers, un enfer pour les « pingouins ». Que dire du sort de Siméon, le condamné à mort qui survit depuis trente ans dans la prison de Ba- foussam ? La vie dans les prisons camerounaises, c’est aussi le manque de lits, de couver- tures. Les détenus dorment sur des cartons qu’ils doivent la plupart du temps payer. Ils doivent aussi compter sur la famille ou les amis pour se nourrir. Parfois même sur la géné- rosité d’un compagnon ou même d’un gardien ou d’un policier qui acceptent de mettre la main à la poche sans contrepartie. Cette générosité est rare. La prison c’est plutôt la loi de la jungle, dictée par des caïds qui contrôlent tous les trafics : armes, drogue, nourriture

Au Cameroun, ces costauds forment parfois un véritable gouvernement au vu et au su de l’administration pénitentiaire qui se plaint du manque de moyens pour assurer des condi- tions de vie acceptables à tous les prisonniers. La vie dans les prisons camerounaises c’est en- core l’art de la débrouille : on peut y faire commerce de tout pour peu qu’on ait des relations ou un petit talent d’artisan pour fabriquer des objets qui peuvent se vendre dans et hors les murs.

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

Trente ans de survie pour Siméon, le condamné à mort

Condamné à mort en 1987, Siméon Ndappé, le doyen de la prison de Bafoussam, sollicite la grâce présidentielle. Des requêtes ont été envoyées au ministre de la Justice.

Le temps a flétri le visage de Siméon Ndappé. Mais ce condamné à mort de plus de 55 ans garde un moral d’acier. Il séjourne dans les locaux de la prison centrale de Bafous- sam depuis février 1982. Il y a été enfermé, une première fois, pour recel de malfaiteurs et évasion. Un séjour carcé- ral prolongé à la suite d’une condamnation à mort pour vol aggravé. «Alors que je purgeais ma première peine, un jour l’on m’a extrait de la prison pour m’emmener au commis- sariat où l’on m’a accusé de recel de malfaiteurs. Il s’agis- sait des locataires qui vivaient dans notre maison familiale à Tamdja. Au poste de police, je me suis révolté et j’ai pris la fuite. J’ai été repris plus tard avec des objets volés en mains. Et cette fois, on m’a collé sur le dos une condam- nation à mort pour coaction de vol aggravé», raconte-t-il.

Un homme diminué

Le samedi 10 décembre 2011, journée de célébration de la 53e édition de l’anniversaire de la déclaration univer- selle des droits de l’Homme de l’ONU, le condamné à mort Siméon Ndappé a revendiqué sa remise en liberté. Ce jour- là, il a traversé la cour, d’un pas hésitant et sans dire un mot. « Grand frère, faites un geste pour nous ! », l’ont in- terpellé de jeunes détenus, alors qu’il venait s’exprimer sur cette question devant l’entrée principale de la prison cen- trale de Bafoussam. Vêtu d’un blouson rouge délavé aux manches élimées, la tête couverte d’un large chapeau noir, il porte des lunettes à monture dorée de pacotille. Il s’est assis, fragile, sur le banc réservé aux condamnés dans le hall des visites.

Des cris pour la liberté

« Je veux sortir d’ici ! », lance-t-il, la voix aigue et sifflante. « Je ne comprends rien de ce qui m’arrive. Je revendique l’application en ma faveur de neuf décrets présidentiels graciant les condamnés du Cameroun. Si on applique les mesures du chef de l’Etat, je crois pouvoir être libre. Je n’ai commis ni un crime économique ni un crime de sang », plaide-t-il, en brandissant une pile de documents. Un en- semble d’écrits constitué des trois requêtes adressées au

vice-Premier ministre chargé de la Justice pour obtenir la grâce présidentielle. Elles datent du 22 septembre 2008, du 04 octobre 2010 et du 18 juillet 2011. A celle de 2010, sont joints une copie du mandat de dépôt du 30 juin 1987 et de l’arrêt de la Cour suprême prononçant la clôture de son affaire le 24 aout 1995. Une décision dont il n’aurait eu copie, selon ses dires, que quatre ans après son prononcé, faute d’avoir été prévenu par son avocat. Ce qui lui a valu de se voir débouté en cassation. S’estimant trahi par son conseil, Siméon Ndappé a pris, tout seul, son destin en main pour défendre sa cause devant les instances compé- tentes en matière de gestion des grâces accordées par le Président de la République. Il s’appuie particulièrement sur le décret 99/294 qui devrait commuer sa peine de mort en une condamnation à perpétuité. « Si, depuis, on avait ap- pliqué les différentes grâces en ma faveur, je serais déjà libre », regrette-t-il. Cependant, le greffe de la prison cen- trale de Bafoussam fait savoir que le dossier de M. Ndappé ne prospère pas du fait qu’il serait récidiviste. Ce que conteste Siméon Ndappé dans la requête adressée le 18 juillet 2011 au vice-Premier ministre chargé de la Justice.

Des espérances

Militant de Ridev, une organisation de défense des droits l’Homme à Bafoussam, Ntiechu Mama met en cause la peine de mort. « Au Cameroun, les condamnés à mort n’ont pour seul recours que la grâce présidentielle. Etant donné les lenteurs judicaires et les manœuvres de corrup- tion entourant cette mesure, elle est difficilement appli- cable en leur faveur, alors qu’ils sont soumis à une pression inhumaine », déplore-t-il. En attendant son éventuelle libération, Siméon Ndappé se console grâce au soutien de l’un de ses fils. « Il y a quelques années, mon fils était, ici, en prison avec moi. De- puis qu’il est sorti, il vient me rendre visite. Je peux dire que ma seule chance dans la vie, c’est d’avoir pu me marier à 18 ans», déclare-t-il. En prison il a appris les métiers de bi- joutier et de vannier, qui lui permettent de se nourrir et de se soigner. Mais il veut vivre mieux que ça : « Au cas où je suis libéré, je vais rentrer cultiver ma plantation à Fongou du côté de la rive gauche du Pont du Noun. »

Guy Modeste Dzudie

Geôles d’Afrique

Des prisonniers dorment à la belle étoile

On les appelle « pingouins ». Faute d’argent pour payer leur place, ces prisonniers dorment à la belle étoile. En violation flagrante des conditions de dé- tention. Exposés aux intempéries, ils tombent sou- vent malades.

Assis près de la porte de l’infirmerie de la prison cen- trale de Douala, dos contre le mur et genoux ramenés vers le buste, un jeune détenu s’efforce en vain de se protéger des rayons du soleil qui progresse rapidement vers le zénith. Il est vêtu d’un tricot et d’une culotte dé- fraîchis et en lambeaux. «C’est un pingouin. Il n’a pas bien dormi dans la nuit et c’est maintenant qu’il tente de récupérer son sommeil», explique Yombi, un autre détenu. Dans le jargon pénitencier camerounais, le mot « pingouin » (1) désigne un détenu incapable de s’offrir le minimum pour sa survie quotidienne. A la prison de New-Bell, les « pingouins » sont nombreux. Certains sont contraints de passer la nuit à la belle étoile, dans un endroit de la cour intérieure de la prison baptisé « Billes de bois » où les détenus font du commerce pen- dant la journée. Le soir, ces démunis y étalent leurs cou- chettes à même le sol et dorment jusqu’au lever du jour. D’autres se couchent dans les toilettes, sur des étoffes déployées sur le pot du Wc.

Les bandits rôdent

Il y a aussi la «corvée lézard» qui désigne ceux qui dor- ment, le dos appuyé contre le mur. Selon un gardien, la plupart des détenus soumis à cette corvée ont les pieds enflés à cause des longues heures passées debout. En saison pluvieuse, les eaux de ruissellement érodent leurs plantes de pieds. «Lors d’une fouille à la prison, on a retrouvé un « pin- gouin » emballé dans une couchette de fortune fait de plastique. Il ronflait en plein jour près de la poubelle», témoigne un autre gardien. Les pingouins sont égale- ment exposés aux maladies de la peau. La gale, no- tamment, fait des ravages. La peau d’Elvis est couverte de croûtes. Ce détenu séropositif de 24 ans garde un douloureux souvenir des nuits à la belle étoile. «En août 2011 lors de sa dernière visite, ma mère m’avait donné 10.000 FCfa. J’avais acheté des bâtons de manioc et des arachides grillées que je vendais pour survivre. Trois mois après, des bandits sont venus me fouiller dans la nuit pendant que je dormais et m’ont volé ma recette et ma marchandise», se souvient-il, amer.

Services payants dans les cellules

Dans la plupart des cellules, l’accès aux toilettes et à la douche est payant. «Tous les lundis, chaque détenu paye 100 F pour la caisse télévision, 50 F pour la caisse maladie et 50 F pour la caisse câble. On paie 100 F pour l’entretien des toilettes et 50 F pour l’entretien de la douche. Le chef de cellule, lui aussi détenu, nous ex- plique que cet argent sert à assurer l’hygiène», dénonce Elvis. Ces frais sont perçus par les ‘‘autorités’’ des cel- lules (le chef de cellule, dénommé le ‘‘Premier ministre’’ ou le chef de cellule adjoint, le ‘‘Commandant’’, et le chef du service d’hygiène le ‘Commissaire’’). Les détenus n’ayant pas payé ces frais sont expulsés par ces ‘‘autorités’’. Depuis huit mois, Elvis a été chassé de la cellule n°5. «A un moment je ne parvenais plus à payer les frais. Les chefs n’ont pas compris mon pro- blème et m’ont mis dehors», affirme-t-il. En saison des pluies, les cellules sont saturées, beaucoup de détenus cherchant à y retourner. Face à la forte demande, les ‘‘autorités’’ se montrent alors encore plus exigeantes, selon Yombi. Les prisonniers, qui ne sont pas en règle, sont priés d’aller se faire voir ailleurs.

Pas assez d’espace

Pour la présidente de l’Action pour l’épanouissement des femmes, des démunis et des jeunes détenus (A - d), Eliane Meubeukui, les détenus dorment en plein air, «pas forcément parce qu’ils n’ont pas d’argent, mais parce que l’espace manque». Conçue pour abriter 850 détenus, la prison de New-Bell en accueille aujourd’hui environ 3500. Les règles minima de traitement des dé- tenus des Nations unies recommandent pourtant des cellules ou des chambres individuelles pour au plus deux personnes. Le régisseur de la prison de New-Bell, Dieudonné Engonga Mintsang, reconnaît que certains détenus sont obligés de dormir en plein air.

Théodore Tchopa

(1) Le régisseur de la prison précise que le mot «pingouin» n’est pas reconnu dans le langage officiel de la prison. Ce sont les démunis eux-mêmes qui se font appeler ainsi.

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

Ces prisons où la cellule est un privilège

Dans les prisons de Douala et Mbanga, surpeu- plées, de nombreux détenus dorment dehors, à la merci des intempéries et des moustiques. Ceux qui réussissent à trouver une place en cellule se contentent d’un matelas ou du sol nu. Parfois au prix d’énormes sacrifices.

La nuit tombée, la grande cour de la prison centrale de Douala se transforme en un refuge. Collés les uns aux autres sur un matelas, sous un drap ou sur le sol nu, des détenus y passent la nuit, en s’efforçant d’être insensi- bles aux piqûres de moustiques. « Certains choisissent de dormir à la belle étoile, pour fuir la chaleur des cel- lules ou le manque d’espace qui oblige à dormir assis, explique Jean-Pierre qui appartient à cette catégorie. D’autres dorment dans le froid simplement parce qu’ils n’ont pas pu avoir une place à l’intérieur. » Construite pour 600 personnes, cette prison compte plus de 2500 détenus pour 27 cellules. Dans les « cel- lules spéciales », les nantis ne sont pas plus d’une tren- taine. Ceux qui s’entassent dans les cellules ordinaires partagent moins de douze mètres carrés pour une cen- taine de personnes. Les cellules sont heureusement aé- rées par une fenêtre. Les mineurs et les femmes sont enfermés dans des quartiers séparés. « La nuit, pour nous, est semblable à un cauchemar, confie un détenu. Notre plus grand souhait est de voir le jour se lever », Un autre explique : «Quand arrive la pluie, chacun joue des coudes pour trouver un abri dans une cellule ou devant les bureaux. Les moins chanceux restent dehors. »

Une véritable arnaque

La prison de Mbanga, à soixante kilomètres de Douala, est, elle aussi, surpeuplée. Construit pour 150 per- sonnes, ce pénitencier en accueille le double. On y dort sur le sol nu ou sur de matelas sales. Les cellules contiennent jusqu’à 80 personnes. De 17h à 7h du matin, les détenus, certains mineurs, d’autres très âgés, doivent partager le peu d’air que laissent filtrer deux trous d’aération.

Injustice supplémentaire, les détenus sont victimes de véritables arnaques. « Lorsqu’un nouveau arrive, on lui octroie une cellule en fonction du montant qu’il paie aux autorités de la prison. Les prix des cellules varient entre 25.000 et 205.000 Fcfa », explique anonymement un chef de cellule de New-bell. Autant dire que les pau- vres n’y ont pas accès. « Cela est peut-être imposé par l’administration des cellules, mais pas par celle de la pri- son », conteste François Cheota, chef de service des ac- tivités culturelles, sociales et éducatives à la prison de New-bell. A Mbanga, seuls les pensionnaires de la cellule spé- ciale paient une somme de 10 000 Fcfa à l’entrée. « Cet argent nous aide dans l’entretien des détenus, à l’achat des ampoules ou des cadenas, en cas de besoin », pré- cise Eyong Simon, son régisseur.

Les règles internationales bafouées

Les conditions de détention dans les prisons camerou- naises violent les règles adoptées par les Nations unies en 1955. Ce texte recommande la séparation entre les prévenus en attente d’un jugement et les personnes condamnées, entre les jeunes et les adultes. La nuit, les cellules ne devraient être occupées que par un seul dé- tenu. L’éclairage, l’aération, la surface devraient obéir aux exigences élémentaires d’hygiène. « On voudrait bien respecter ces dispositions, mais les infrastructures d’accueil et les moyens font défaut dans toutes les prisons du pays », justifie un adminis- trateur des prisons, sous anonymat. « Le problème ajoute François Cheota, vient aussi des lenteurs judi- ciaires, De nombreux détenus sont des prévenus ».

Blaise Djouokep et Charles Nforgang

Geôles d’Afrique

“Les prisons camerounaises sont des écoles de crime”

Entretien avec Me Emmanuel Pensy:

Avocat au Barreau, il apprécie les conditions de dé- tention dans les prisons camerounaises

Que prévoit la loi en matière d’incarcération ? Les dispositions légales prévoient qu’une personne dé- tenue en prison doit être enfermée dans une cellule dans des conditions décentes. Ce qui n’est pas le cas dans les prisons camerounaises. L’article 551 du code de procédure pénal spécifie que toute personne déte- nue est incarcérée dans une prison. Or, au Cameroun, vous avez des personnes qui sont détenues en vertu d’un mandat de justice comme Alphonse Siyam Siéwé ou Titus Edzoa au Sed (gendarmerie). Ce qui n’est pas conforme aux dispositions précitées.

Des détenus dorment à même le sol ou à la belle étoile. Cela est-il recommandé ? C’est une atteinte à la dignité de l’homme et une viola- tion des droits de l’homme et des citoyens. Les prisons camerounaises sont surpeuplées (La prison de Douala était prévue pour 600 personnes. Il y en a près de 3000 aujourd’hui. Cette situation est intolérable. Tout cela parce qu’il n’y a pas de politique immobilière des pri- sons du fait des problèmes d’ordre budgétaire. Nous entendons depuis parler d’un projet de construction d’une grande prison près de Yassa qui serait le bienve- nue. A cause de la surpopulation carcérale, les prison- niers sont obligés de dormir à la belle étoile et à même le sol dans l’aire de promenade de la prison. Lorsqu’il pleut, ils essaient de se protéger sous les auvents. Ce qui entraîne une multitude de maladies graves et plu- sieurs morts à défaut de soins et de moyens financiers. Cette situation n’est-elle pas en contradiction avec les lois internationales sur les conditions d’incarcération? La charte africaine des droits de l’homme et des peu- ples signée par le Cameroun et ratifié par le parlement condamne cet état de fait qui est déploré par la com- munauté internationale. Une aide qui doit compléter un financement de l’Etat est prévue pour remédier à cette situation qui transforme les prisonniers en sous hommes, même ceux qui sont présumés innocents et

en détention préventive. Le code de procédure pénale a voulu éviter l’inflation galopante de la population car- cérale en écartant l’emprisonnement pour les délits commis par une personne qui a les garanties de repré- sentations (domicile, travail…) et qui peut verser une caution. Par ailleurs, au point de vue international, les conditions de détention prévoient les cellules de 14m2 maximum pour deux personnes. Or, à Douala, les gens sont si nombreux que les lits sont superposés. Les dé- tenus cherchent l’air pur à travers les trous dans un en- vironnement irrespirable et pollué.

La cohabitation entre des brigands et des condamnés pour des délits est-il un problème ? La nouvelle politique des prisons devrait être de placer les grands bandits dans des maisons d’arrêts où les éva- sions sont impossibles. Ils ne doivent pas être mélan- gés avec les prévenus parmi lesquels des mineurs. C’est en prison que les crimes, le faux et son usage sont en- seignés et on y sort pire que lorsqu’on y entre. Au lieu d’être un lieu de réinsertion, les prisons camerounaises sont des écoles de crime. Le gouvernement est conscient de cet échec, mais n’arrive pas à lui trouver des solutions adéquates.

Propos recueillis par Blaise Djouokep

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

La mort rôde dans les prisons

Exposés aux maladies de toutes sortes, du fait des mauvaises conditions de détention, de nombreux détenus pauvres des prisons camerounaises meu- rent faute de soins. Des ONG contribuent à limiter les dégâts, parfois avec succès.

Emmanuel Ngong a failli passer de vie à trépas dans sa cellule de la prison de Mbanga, à soixante kilomètres de Douala. Il n’a été transporté dans un centre de santé que quelques heures avant sa mort. «Il était malade de- puis longtemps et abandonné par sa famille. On s’est débrouillé avec nos modestes moyens pour l’aider. Hélas… », se désole Jean jacques Kwedi, chef du bureau de la discipline à la prison de Mbanga. Ici les malades reçoivent les premiers soins dans une cellule sans lit où ils dorment sur le sol nu. Ils ne sont transportés à l’hôpital qu’à l’initiative de leurs parents ou à l’article de la mort, faute de moyens. Sans infir- merie, le pénitencier n’emploie qu’un infirmier. La promiscuité qui y règne (300 personnes pour 150 places) favorise le développement de diverses mala- dies. Environ 80 personnes s’entassent dans de minus- cules cellules que ventilent deux trous d’aération. La fosse de l’unique WC à leur disposition déborde dans la minuscule cour de la prison et charrie des odeurs nau- séabondes. «Nous nous servons régulièrement de ce bâton pour pousser les excréments en dehors de la pri- son. Tant pis pour les riverains », nous indique un pri- sonnier. « Ce sont ces pires conditions qui rendent les gens malades ici », ajoute-t-il. « Il faut être chanceux pour rentrer en prison et en ressortir en bonne santé même quand vous avez le sou- tien de vos parents», constate Jean-Jacques Kwedi.

Phénomène généralisé.

Les détenus de la prison de Douala, l’un des péniten- ciers les moins mal lotis du pays, ne sont pas épargnés. A Mbanga comme ici où existe une infirmerie, on ne dispose que des médicaments de première nécessité qui sont, en outre, insuffisants face à la forte demande, les conditions de détention favorisant toutes sortes de maladies (tuberculose, paludisme, diphtérie, choléra, maladies de peau, fièvres intermittentes). Chaque pri- son reçoit une dotation financière pour les soins des dé- tenus. Celle de Douala encaisse 4 000 000 Fcfa pour près de 3000 pensionnaires (un peu plus de 1 300 par

prisonnier) contre 600 000 Fcfa pour la prison de Mbanga (2 000 par prisonnier). Insuffisant. Les règles minima pour le traitement des détenus adopté par les Nations Unies à Genève en 1955 recom- mandent des installations sanitaires pouvant permet- tre au détenu de satisfaire ses besoins naturels au moment voulu, d'une manière propre et décente. «Les installations de bain et de douche doivent être suffi- santes pour que chaque détenu puisse être mis à même et tenu de les utiliser… » Selon le même document, chaque établissement pénitentiaire doit disposer d'un médecin qualifié… «Pour les malades qui ont besoin de soins spéciaux, il faut prévoir le transfert vers des éta- blissements pénitentiaires spécialisés ou vers des hôpi- taux civils ».

Le coup de pouce des ONG

La mortalité est cependant en baisse dans quelques prisons locales et notamment à Douala, grâce à l’ap- pui de la GTZ, un organisme allemand de coopéra- tion internationale. De 99 cas de décès en 2005, la prison de Douala n’en a enregistré que 29 en 2010. « De plus en plus souvent , il se passe un mois voire deux, sans que l’on enregistre un mort », se félicite le Dr Amougou Ello, médecin de la prison de Douala. « Jusqu’en 2004, il y avait beaucoup de désordre, et tellement de décès dus au Sida et à la tuberculose. Le taux de prévalence de la tuberculose dans cette prison était de trente cinq fois supérieur à celui de la population globale », ajoute-t-il. A Douala comme dans plusieurs autres prisons du pays, l’appui de la GTZ permet de plus en plus d’examiner tout nouveau détenu. «Nous avons institué une visite systéma- tique pour tous les prévenus dès leur incarcération. Le nouveau détenu a au plus tard 48h pour être exa- miné par le corps médical. Ce qui nous permet de dé- pister, dès leur entrée, les malades porteurs de tuberculose et ceux porteurs du VIH. L’autre but est de dépister chez ces nouveaux détenus des antécé- dents de pathologie chronique tel l’hypertension, le diabète, le cancer, etc. », explique le Dr Amougou Ello. Une pratique qui rejoint les recommandations des règles minima pour le traitement des détenus.

Théodore Tchopa et Charles Nforgang

Geôles d’Afrique

Malade et menotté, il meurt dans la gendarmerie

Arrêté, menotté, gardé à vue pendant dix jours à la brigade de gendarmerie de l’aéroport I à Douala, Souleymane a été transporté à l'article de la mort à l'hôpital où il a rendu l'âme. Une situation révélatrice des violations des droits des suspects et des condi- tions de détention en milieu carcéral.

"Vers 23 heures ce samedi, j’ai reçu plusieurs bips d’un numéro inconnu. J’ai rappelé et à l’autre bout du fil, c’est un gardé à vue qui m’a annoncé que Souleymane était en train de mourir. J’ai demandé à parler à mon frère, le gars m’a dit qu’il n’avait même pas la force de parler. J’ai alors dit au gars que je vais venir dimanche matin très tôt pour voir Souleymane". C’est la dernière nou- velle de vie que Awa a eu de Souleymane, son ami in- time incarcéré à la brigade de gendarmerie de l’aéroport I à Douala. Dimanche aux environs de sept heures du matin, le jeune homme a reçu un autre coup de fil lui annonçant la mort et les modalités de retrait de la dépouille de celui qu’il appelait affectueusement Souley, à l’Hôpital de District de New Bell. Après une courte prière en l’honneur du défunt, amis, connaissances et membres de la famille, fous de colère, se sont rendus à la brigade de gendarmerie pour déposer le cercueil contenant le cadavre devant le bu- reau du commandant. "Il fallait que le commandant voit ce que sa brigade avait fait parce que c’est elle qui a fait tout ça", tranche Awa qui, comme d’autres proches, est convaincu que les gendarmes ont torturé Souleymane à mort. Il a fallu plusieurs minutes de négociation avec un officier d’une gendarmerie voisine pour que la foule se décide à lever le siège pour aller inhumer le corps selon la tradition musulmane.

« Tortures, séquestrations »

la tradition musulmane. « T ortures, s équestrations » Interpellé le 10 novembre 2011 par des

Interpellé le 10 novembre 2011 par des éléments de la brigade de gendarmerie de l’Aéroport I pour recel de motos, Souleymane, jeune menuisier, a été jeté dans une cellule où il a passé dix jours les deux mains liées par des menottes. Salissou Mohamed revoit le film de l’arrestation de son collègue. "C'était un jeudi, on était en plein travail jusqu’aux environs de 17 heures 30. Il était assis dehors quand quatre personnes sont arrivées et ont tenté de

saisir mon ami qui, au départ, voulait prendre la fuite. Ils se sont saisi de lui et ont commencé à le gifler sans som- mation. Je me suis interposé tentant de comprendre ce qui n'allait pas et prêt à crier au secours quand ils se sont présentés comme des gendarmes de la brigade de Ngangue. Ils nous informés que nous étions libres de passer voir Souleymane dans leur brigade avant de l’embarquer dans un taxi. J’ai demandé à Souleymane ce qui se passe, il m’a dit : « je te jure je ne sais pas ce que j’ai fait ». Salissou apprendra plus tard que son ami était ac- cusé de recel de moto par un individu. Arrivé dans les cellules de la brigade de gendarmerie en question, il a constaté que son ami était toujours menotté et souf- frait le martyr. Awa fera le même constat quelque temps après, au cours d'une visite à son meilleur ami. "J’ai constaté qu’il était malade après avoir été bastonné par les gen- darmes. Lors de ma dernière visite, samedi, je l’ai vu tellement fatigué. ll m’a dit qu’il avait mal au ventre et qu’il faisait de la diarrhée mais que le commandant et sa troupe, informés, ne réagissaient pas. Le commandant exigeait en plus 500.000 Fcfa pour le libérer. Nous lui avons proposé 200.000 Fcfa qu'il a refusé de prendre. Avant de rentrer à la maison, j’ai laissé mon numéro de téléphone à un gardé à vue pour me mettre au courant de l’évolution de la santé de Souleymane. J’ai demandé qu’on m’appelle au cas il y aurait quelque chose", ra- conte-t-il.

Le choléra, un prétexte ?

ra- conte-t-il. Le c holéra, u n p rétexte ? De quoi et où est mort

De quoi et où est mort Souleymane ? Cette question di- vise encore la famille du défunt et la brigade de gen- darmerie de l’Aéroport I. Selon les forces du maintien de l’ordre, le jeune homme est décédé des suites du choléra à l’hôpital de district de New Bell. « Faux ! », soutient la famille pour qui, leur fils a été torturé à mort à la brigade avant d’être transporté à l’hôpital. Selon un responsable de l’hôpital de district de New Bell qui a requis l’anonymat, « Ce gardé à vue est arrivé mourant dans nos services. Il respirait à peine. Nous avons essayé de le réanimer en vain. Il a rendu l’âme moins de cinq minutes après son arrivée », indique le médecin qui soutient la thèse du cholera. « Ce même dimanche dans l’après midi, nous avons reçu un autre

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

gardé à vue victime de choléra dans cette brigade. Nous avons pu le sauver. Quand il a repris ses forces, il s’est sauvé. Nous sommes néanmoins allés désinfecter les cellules et les bureaux de la brigade pour éviter de nou- veaux cas », ajoute t-il.

la brigade pour éviter de nou- veaux cas », ajoute t-il. Garde à v ue a

Garde à vue abusive

Contacté, le commandant de la brigade de gendarme- rie de l’aéroport I s’est refusé à tout commentaire. Un silence qui éloigne davantage la manifestation de la vé- rité sur les circonstances du décès de ce jeune menuisier intervenu après une interpellation brutale suivie d’une garde à vue abusive de dix jours, en violation du code procédure pénale qui dans son article 119 alinéa 2, dis- pose que "le délai de garde à vue ne peut excéder qua- rante huit heures renouvelables une fois. Sur autorisation écrite du procureur de la République, ce délai peut, à titre exceptionnel, être renouvelé deux fois. Chaque prorogation doit être motivée". Cela n’a pas été le cas puisque, selon une source interne, aucune demande de prorogation de garde à vue en provenance

de cette brigade n’a été faite au procureur de la Répu- blique près leTribunal de première Instance de Douala- Bonanjo dans la période coïncidant avec l’incarcération de Souleymane. Plus grave, le suspect a été soumis à des conditions inhumaines de détention. Ses proches persistent : Sou- leymane est resté menotté, sans la moindre assistance médicale, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Or l’article 123 du Code de procédure pénale relatif à la préservation de la santé du gardé à vue stipule que : "La personne gardée à vue peut, à tout moment, être examinée par un médecin requis d'office par le Procureur de la Répu- blique. Le médecin ainsi requis peut être assisté d'un autre choisi par la personne gardée à vue, et aux frais de celle-ci…. Il est procédé au dit examen médical dans les vingt-quatre heures de la demande". Le procureur n'était pas au courant de cette garde à vue abusive.

Christian Locka

Geôles d’Afrique

Des planches et des cartons pour lits

La plupart des détenus des prisons principales deYa- bassi et d’Edéa dorment sur cartons, des planches ou des nattes. Faute de lits et de matelas, et en viola- tion flagrantes des règles minima de détention.

Bientôt trente minutes qu’il s’étire dans tous les sens comme si ses articulations étaient rouillées. Du haut de son 1m80, Boteng Motassi, torse nu, se frotte inlassa- blement les paupières recouvertes de chassie pour ten- ter de repousser le sommeil, tandis que certains de ses codétenus s’agitent et crient dans la cour de la prison principale de Yabassi. Après une journée de corvée, la nuit du Boteng a été courte. «Je dors avec un autre pri- sonnier sur un morceau de carton. Il faut se retourner plusieurs fois parce que quand on dort sur un même côté pendant longtemps, le corps fait mal. Je n’avais pas assez de force pour faire ces mouvements, donc je n’ai pas vraiment dormi », explique le détenu.

Sur des étagères

Incarcéré à la prison principale d’Edéa, Hamidou préfè- rerait des cartons aux planches, disposées en étagères, sur lesquelles il est contraint de dormir. Dans ce péni- tencier, femmes, adultes, mineurs passent tous la nuit sur les planches. «Certains les couvrent avec des nattes ou de vieux matelas pour avoir moins mal. J’aurais aimé posséder seulement quelques cartons mais il faut tout acheter», indique, impuissant, Hamidou. A la prison principale de Yabassi comme à celle d’Edéa, le constat est le même. En l’absence de lits et de matériels de couchage appropriés, la plupart des déte- nus dorment sur des planches, des morceaux de carton ou des nattes. Selon Ngalani Romuald, le régisseur, ces matériels sont donnés par des âmes de bonne volonté. «En 2007, une association féminine nous a fait un don de matelas. Seulement, ils sont tous aplatis. Mais, nous continuons de les utiliser faute de mieux. Pour le reste, ce sont les détenus ou leurs familles qui apportent des nattes et des morceaux de carton», dévoile le régisseur.

Mal de dos

A l’exception des femmes et des personnes âgées qui disposent d’un lit dans leur cellule, ces mauvaises condi- tions de couchage touchent environ cent des cent

quinze détenus de cette prison. Au fil du temps, elles mettent leur santé en péril. «Je ne peux plus aller en corvée parce que j’ai un mal de dos qui ne me quitte plus. Je prends de temps à autre des antibiotiques pour le combattre sans succès», raconte un prisonnier. Après avoir dormi pendant plusieurs années sur les planches, Nitti Marceline, 17 ans, traîne des bobos qui l’inquiètent. «Tout le temps, on se réveille avec les mus- cles endoloris. On dit souvent au chef mais on ne nous donne rien. C’est un prêtre qui nous apporte des médi- caments. Même si on se soigne, on sera toujours ma- lade parce qu’on va revenir dormir au même endroit», s’inquiète la jeune pensionnaire de la prison principale d’Edéa.

«Traitements inhumains»

Les détenus ne sont pas les seuls à décrier leurs condi- tions de couchage déplorables. Les défenseurs des droits de l’Homme y voient un calvaire inacceptable. «Ce sont des cas de traitements inhumains et dégra- dants interdits par les conventions internationales et les lois nationales notamment la constitution qui, en son préambule, dit que toute personne a droit à la vie et à l’intégrité physique et morale ; elle doit être traitée en toute circonstance avec humanité ; en aucun cas, elle ne peut être soumise à la torture, à des peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants», indique Maître Sterling Minou, avocat au Barreau du Cameroun. Conscientes de la gravité de la situation, les deux ad- ministrations pénitentiaires incriminées ont, à leur tour, perdu le sommeil. Elles relancent régulièrement l’Etat pour demander que chaque détenu dispose d'un lit in- dividuel et d'une literie individuelle suffisante, entrete- nue convenablement et renouvelée de façon à en assurer la propreté, comme le conseillent les Nations Unies.

Christian L

et renouvelée de façon à en assurer la propreté, comme le conseillent les Nations Unies. Christian

ocka

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

Pauvre ration pour les pauvres à la prison de Mbanga

A la prison de Mbanga, les détenus ne reçoivent qu'un repas par jour, faute d'un budget suffisant. Seuls les plus nantis tirent leur épingle du jeu. Reportage

Prison de Mbanga à 60 km au nord-ouest de Douala. Ce mercredi, comme tous les jours, quatre jeunes gens dont trois prisonniers s’activent autour des foyers dis- posés dans un hangar à l’entrée de la prison. Cinq por- tent de grandes marmites sous lesquelles jaillissent des flammes. Régulièrement, ces cordons-bleus sans uni- formes ouvrent chaque marmite pour y ajouter de l’eau ou apprécier le niveau de la cuisson. Plus loin, une cour aussi petite qu'un stade de hand- ball a du mal à contenir ses 274 détenus, sa capacité étant seulement de 150 personnes, pour un peu plus d’une dizaine de cellules. Au centre de la cour, d’autres prisonniers cuisinent à l’aide de petites marmites sales et noircies par le feu de bois, à proximité d’un tas d’or- dures. Diverses sauces, des tubercules, des bananes, des plantains, et des mets traditionnels sont au rendez- vous. "Ceux-là cuisinent pour eux-mêmes ou pour re- vendre. Ce sont des denrées qu'ils ont achetées hors de la prison ou amenées par des parents. Ils y sont autori- sés", explique Jean Jacques Kwedi, gardien chef de pri- son et chef du bureau de la discipline.

Riche ou pauvre, c’est selon…

Il est 15h et la famine se lit sur le visage de la plupart des détenus. Surtout parmi les plus jeunes, qui attendent toujours leur premier repas du jour. A cet instant, six marmites arrivent. Cinq contiennent du riz bouilli. La dernière est remplie de sauce, une sorte de liquide co- loré aux feuilles de manioc, sans viande, ni poisson. Une file de prisonniers se forme à l'instant, sous le cliquetis des plats, des cuillères et des fourchettes. Comme pour toutes les autres activités de la prison, le moment du repas a ses règles. Un détenu tient en main une liste des pensionnaires qu'il lit par cellule. A la lecture d’un nom, l'intéressé se présente devant l’équipe chargée de la distribution, reçoit sa ration de riz dans un plat, et la sauce dans un autre. Certains re- çoivent le tout dans un seul et même plat. Les quantités servies ne sont pas les mêmes pour tous "Les mineurs

et les malades étant plus fragiles, nous avons expres- sément demandé que leurs quantités soient un peu plus importantes", justifie Jean Jacques Kwedi. Cependant, il y a des cas où des détenus corrompent les serveurs pour être mieux servis. "Cela se fait de ma- nière subtile, au point où il est difficile de s’en aperce- voir, reconnaît Eyong Simon Enow, régisseur de la prison de Mbanga. Mais chaque fois que des prisonniers se plaignent, nous rappelons les auteurs à l’ordre". Faute de réfectoire, les détenus rentrent dans leurs cel- lules pour manger. Faute d'espace, ils s’entassent ainsi parfois jusqu’à 80 dans moins de 50 m2.

« Une dotation insuffisante »

dans moins de 50 m2. « U ne d otation i nsuffisante » Les détenus absents

Les détenus absents parce que partis au tribunal ne sont pas oubliés. "Nous avons ici un détenu qui joue le rôle de premier ministre dans le gouvernement de la prison. C’est lui qui reçoit la nourriture des absents et la leur remet dès leur retour", précise l'homme occupé à faire l’appel. D’autres détenus, vendeurs de circons- tance, assis non loin, proposent au même moment des sauces à des prix à la portée des prisonniers. L'un d'eux explique : "Plusieurs prisonniers refusent de manger cette eau colorée appelée sauce qu’on sert et viennent se ravitailler chez nous qui proposons de vraies sauces avec du poisson ou de la viande. Nous les servons alors en fonction de leur poche". Les pensionnaires démunis n'ont que cette seule ra- tion journalière. Ceux qui ont de l'argent complètent leur repas auprès des vendeurs de nourriture. Cepen- dant, logés dans des cellules spéciales, les détenus plus nantis cuisinent dans leurs chambres. Ils offrent leur part de ration alimentaire à des protégés contre de pe- tits services. Pourquoi la ration alimentaire est-elle si maigre? "La dotation de six millions de Francs cfa que nous recevons tous les semestres pour la prise en charge des détenus est insuffisante pour bien les nour- rir, répond le régisseur. Nous nous contentons du peu qui peut les maintenir en vie et en bonne santé". Conscient, le gouvernement leur accorde souvent des crédits supplémentaires. Mais depuis quelques années, cette rallonge tarde à leur parvenir.

Charles Nforgang

Geôles d’Afrique

Familles, compagnons et parfois policiers nourrissent les détenus

Pas de visites, pas de repas ! Dans les Commissariats et les gendarmeries de Douala, les gardés à vue sont alimentés par leurs proches. Parfois même par leurs gardiens…

Ndoungué à Douala, Léon Youassi a pu prendre ainsi son petit déjeuner et son déjeuner. Ses parents ne lui ayant rendu visite que le lendemain de son arrestation. "Il existe une solidarité dans le malheur entre les pré- venus. Ils se partagent la nourriture qu'on leur apporte", explique Ibrahima Iya. "Les policiers nomment un chef de cellule, qui orga- nise la distribution " explique, quant à lui, Jonathan Tchinda, un ancien gardé à vue à la Pj. Quand ils sont nombreux dans la cellule, les prévenus demandent à leurs familles d'apporter un repas pour deux au moins. "Quand les parents viennent pour la première fois, ils n'apportent qu'un seul repas. Nous leur expliquons qu'ils doivent venir avec plus de nourriture afin de la partager.", ajoute t'il. Cette solidarité n'existe pas toujours. "Si quelqu'un ne veut pas partager, nous ne l'y obligeons pas", affirme un chef de la brigade de gendarmerie d'Akwa Sud. Les responsables des lieux de garde à vue puisent alors dans leurs ressources personnelles pour acheter des ali- ments aux prévenus.

Se passer de repas

"Le matin, quand nous n'avions pas pris le petit-déjeu- ner, on cognait fort dès qu'on entendait la voix du Com- mandant. Il envoyait quelqu’un nous acheter des beignets et de l'eau en sachets", se souvient Léon Youassi. Quand les visiteurs ne viennent pas, les sus- pects se passent de repas. C'est souvent le cas quand ils sont nombreux, notamment à la Pj. "Quand nous avons plus de 50 suspects, le commandant ne peut pas leur acheter à manger au risque d'épuiser tout son salaire, explique un policier. "Certains jours, le commandant en- voie un gendarme nous dire qu'il n'a pas d'argent. On vit alors dans l'espoir d’une visite…" , souligne, fata- liste, Léon.

Anne Matho

18h à la Police judiciaire (Pj) de Bonanjo à Douala : c'est l'heure de la visite. Chantal Malontio, la quarantaine, arrive au poste de garde à vue, un panier garni de nour- riture en mains. "Chefs, je suis venue apporter le repas du soir à mon fils" annonce-t-elle aux policiers de garde. Assis derrière une table, l'un des hommes en tenue lui demande de décliner le nom de son fils et de goûter les mets. La quadragénaire s'exécute. Le policier hurle alors en direction des cellules le nom du suspect visité. Des prévenus répètent le nom, en écho. Le jeune homme apparaît derrière les barreaux, s’entretient avec sa mère, avant de saisir les deux bols qui contiennent du riz et une sauce qu’il va manger au fond de sa cel- lule. Dix minutes après, les bols sont remis à Chantal, entièrement vides. Comme elle, quelques proches des gardés à vue se sont succédé, ce soir là, au poste de garde à vue de la Police judiciaire, avec des sacs plas- tique remplis de pain et d'eau en sachets. A Douala, les familles et les amis des gardés à vue sont responsables de leur alimentation. "L'État n'a pas alloué un budget pour les repas", explique Ibrahima Iya, le chef de la division régionale de la Police judiciaire du Littoral. Une information confirmée par d'autres res- ponsables des commissariats et des gendarmeries de la ville. C’est un manquement à l’article 4 du code de procédure pénal qui stipule : "L'État assure l'alimenta- tion des personnes gardées à vue".

Solidaires dans le malheur

"Les repas sont apportés pendant les heures de visites, trois fois par jour", explique le responsable de la police judiciaire. Les couverts de table, les assiettes et les verres cassables sont interdits. " Nous voulons éviter que des détenus se servent de ces objets pour blesser ou tuer", précise le policier. Ceux qui ne reçoivent pas de visite bénéficient sou- vent de la générosité de leurs compagnons de cellules. En février dernier, à la Brigade de Gendarmerie de

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

Pas nourris, des détenus portent plainte contre l’Etat

Au Cameroun, les détenus n’ont droit qu’à un maigre repas quotidien, et qu’aux premiers soins en cas de maladie. Il ne faut pas être pauvres pour bien man- ger et être bien soignés. Des victimes n’hésitent plus à poursuivre l’Etat en justice pour obtenir réparation.

Condamné à mort pour coaction de vol aggravé avec port d’arme, Daniel Bissong entame sa quinzième année de dé- tention. Il traîne, depuis 2008, des douleurs à la colonne vertébrale, consécutives à une chute. Son pied droit pré- sente au niveau de la cheville une deuxième fracture qui montre, à l’œil nu, une délimitation d’os mal relié. Un cliché de radio, qu’il exhibe, laisse entrevoir la présence de huit balles de fusil logées au niveau de la cuisse. Son carnet mé- dical confirme la présence de ces trois anomalies qui né- cessitent des consultations chez des spécialistes et des traitements onéreux.

Pas de dotations

Faute d’argent, ce détenu de la prison de Nkongsamba reste sans soins. «Je dois moi-même les supporter. Je le faisais par le passé, mais, depuis que je n’ai plus de res- sources, je suis là et me contente de calmants », explique- t-il.

En effet, la prison de Nkongsamba où il est interné - comme d’ailleurs toutes les prisons du Cameroun - ne re- çoit pas de dotations pour supporter les consultations de détenus auprès de spécialistes et encore moins pour payer les examens médicaux. «Notre infirmerie, qui compte un médecin, reçoit de l’Etat des dotations en médicaments qui nous permettent de prendre en charge le malade pen- dant une à deux semaines… Si, au bout de cette période, il ne retrouve pas guérison, nous faisons appel à sa famille », explique sous anonymat un infirmier de cette prison. Plus explicite, Ngomba Arnold, le régisseur, soutient que les examens à faire et qui se font en dehors de l’infirmerie de la prison sont à la charge du détenu, tout comme les médicaments que l’infirmerie n’a pas. Consultations chez des spécialistes et hospitalisations sont supportés par le détenu ; quelquefois, la prison sollicite l’aide de bonnes vo- lontés, dont des religieux pour assumer ces soins. Pauvres, abandonnés par leurs familles, de nombreux détenus ne sont généralement conduits à l’hôpital qu’à l’article de la mort. Bien plus, le transfert à l’hôpital est conditionné par le visa du régisseur pour les condamnés ou du procureur pour les prévenus. Quelquefois ces auto- risations d’extraction de la prison arrivent trop tard.

Traitements inhumains

Daniel Bissong, qui suivait normalement des soins à Douala où il était interné avant son transfert à Nkong- samba déplore aussi le manque de spécialistes dans cette ville. « A chaque consultation, (Ndlr : montrant son carnet), le médecin me réfère chez des spécialistes qui n’exercent pas à Nkongsamba, mais àYaoundé et Douala où je suivais déjà des soins. J’ai multiplié des requêtes pour y être trans- féré. En vain », explique-t-il en présentant les copies de ses requêtes. A la différence d’autres détenus qui connaissent la même situation, ce condamné à mort se réserve le droit de porter plainte contre ses geôliers et l’Etat du Cameroun. A raison ! Car les règles minima pour le traitement des détenus édictées par les Nations unies recommandent la prise en charge totale des détenus. « Pour les malades qui ont besoin de soins spéciaux, il faut prévoir le transfert vers des établissements pénitentiaires spécialisés ou vers des hôpitaux civils », précise une disposition relative à la santé. Les soins au rabais vont généralement de pair avec une ration alimentaire, unique et déséquilibrée. Les plus nan- tis la complètent par de la nourriture ramenée par leurs pa- rents, ou achetée. Une situation dénoncée par Olivier de Shutter, rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation au Conseil des droits de l'Homme des Nations unies, qui a vi- sité le Cameroun en juillet dernier. « Lorsqu'un Etat décide de priver une personne de sa liberté, il s'engage à la traiter avec humanité et à lui garantir des conditions de déten- tion conformes au respect de la dignité humaine et n'abou- tissant pas à des traitements inhumains ou dégradants », précisait-il dans une note préliminaire à sa visite. « Ceci im- plique notamment qu'il doit lui fournir une nourriture suffi- sante et adéquate, sans que la possibilité pour le détenu de s'alimenter correctement dépende de ce que la famille lui apporte. L'argument d'une insuffisance des ressources budgétaires disponibles ne saurait être retenu », dénon- çait-il. Quelques détenus victimes de traitements inhumains et dégradants ont quelquefois poursuivi l’Etat en justice et obtenu gain de cause. Albert Mukong, homme politique et militant des droits de l’Homme, plusieurs fois incarcéré, avait ainsi gagné en 2001 un procès contre l'Etat du Ca- meroun devant la commission des droits de l’homme de l’Onu à Genève. Il avait été dédommagé de plusieurs di- zaines de millions de Fcfa.

Charles Nforgang

Geôles d’Afrique

Faute de soins, Armand meurt dans sa cellule

Il ne pouvait pas supporter le coût de son traite- ment. Armand Tchuissi est décédé en prison faute de soins appropriés. Un fait devenu banal dans les prisons du Cameroun. En violation flagrante des règles minima de détention.

Les détenus de la prison principale de Nkongsamba portent encore le deuil d’Armand, décédé le 29 avril, à la tombée de la nuit. Les détenus reprochent au méde- cin de la prison de n’avoir pas réagi à temps pour sauver leur camarade, dont la santé s’était dégradée depuis quatre jours. Ils imputent ce drame à la négligence du praticien et du staff administratif de la prison. Selon eux, ces responsables étaient pourtant bien informés de l’état d’Armand mais ne lui ont pas administré les soins appropriés.

Armand était allergique

Agé de 23 ans, Armand Tchuissi s’est rendu à l’infirme- rie de la prison dans l’après-midi du dimanche. «Après avoir pris ses paramètres, nous avons constaté que tout allait très bien mais nous l’avons néanmoins mis en ob- servation. Il a dû faire une allergie suite à une injection», explique Armelle Zanfack, médecin de la prison. Elle ne précise pas la nature de l’injection. Pourtant, selon une autre source médicale, «on lui a injecté de l’analgin pour apaiser ses douleurs. C’est un médicament pour soigner la fièvre». Après les premiers soins, administrés par l’infirmière de garde, le malade a dû s’aliter. Peu de temps après, la douleur a repris. Les garde-malades ont voulu le trans- porter à l’hôpital régional de Nkongsamba, situé à quelques encablures de la prison, mais les autres déte- nus s’y sont opposé, affirme le médecin, Armelle Zan- fack. «L’allergie n’est pas prévisible, il y en a avec lesquelles on naît et d’autres qu’on acquiert dans la vie», se défend-elle. Le régisseur de la prison, AristideTalom Kuate, n’a pas souhaité s’exprimer et nous a renvoyé vers sa hiérarchie.

Prothèse non contrôlée

été

condamné, pour vol aggravé, peine qu’il n’avait pas fini de purger. Avant son incarcération, ce repris de justice,

Incarcéré

depuis

2011,

Armand

Tchuissi

a

présenté dans son entourage comme un «délinquant»,

a subi une opération chirurgicale au niveau de la cuisse,

à l’hôpital régional de Nkongsamba en 2010. Il souffrait

de fracture, suite à un accident de la circulation. «Une prothèse avait été placée dans sa cuisse. Il devait en faire la radiographie tous les six mois», confie un des proches du défunt à Nkongsamba. Il ajoute que ce délai de six mois avait été dépassé. Le médecin de la prison réfute ces allégations et affirme que le défunt avait bé- néficié de deux consultations du pied. D’autres consul- tations étant liées à la fièvre dont il souffrait.

La loi violée

D’après les règles minima sur les conditions de déten- tion, « lorsqu’un détenu est gravement malade et que l’infirmerie de la prison a épuisé son expertise, des me-

sures doivent être prises pour l’hospitaliser dans un cen- tre plus compétent ». Les infirmeries des prisons camerounaises ne disposent pas d’unités de soins spé- cialisés. «Quand il y a des cas, on les amène à l’hôpital et, pour la prise en charge, on appelle la famille qui, la plupart du temps, manifeste une indifférence totale», affirme un geôlier à Nkongsamba. De plus, le budget al- loué à ces infirmeries est très maigre comparé à l’effec- tif sans cesse croissant de la population carcérale. A la prison de Nkongsamba, le budget a légèrement été revu à la hausse. Il est passé de 305.000 à 500.000 FCfa tous les six mois, pour une population évaluée à 450 dé- tenus. Il demeure cependant largement insuffisant, aux dires des responsables de cette prison. Des produits contre la douleur ne sont pas à la portée de la bourse de certains détenus, abandonnés par leurs familles. «La radiographie d’une prothèse coûte environ 12 500 FCfa

y compris les frais d’interprétation. Le Cataflan coûte

au moins 4.000 FCfa», précise une source médicale pé- nitentiaire. D’après ses voisins de cellule et du quartier, Armand Tchuissi était abandonné à son propre sort et n’avait plus reçu la visite d’un parent depuis

Théodore Tchopa

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

Les détenus séropositifs peinent à se soigner

Incapables de compléter eux-mêmes la maigre ration alimentaire fournie par la prison, des détenus at- teints du virus du sida prennent difficilement leurs médicaments. Quelques-uns n'hésitent pas à aban- donner totalement leur traitement.

Il est à peine 11 h et Elvis N., un détenu vivant avec le virus du sida ne tient plus sur ses jambes. Depuis bientôt 48 heures, cet homme de 24 ans n’a plus mangé et a de la peine à tenir debout. De temps en temps il s’appuie contre le mur pour ne pas s’écrouler. "Tout à l’heure j’étais couché dans la cour, à l’endroit où on coud les sacs. C’est là que je passe la majeure partie de mon temps, surtout quand j’ai faim. Ça me permet d’oublier ma condition et de ne pas réfléchir", explique-t-il. Pourtant, la veille, 10 mars, le repas du soir a été servi comme d’habitude dans toutes les cellules y compris la cellule n° 5, où ce séropositif est enregistré. Mais Elvis n’a pas eu sa ration : il n’a pas eu la chance d’occuper les pre- mières places dans la longue file d’attente, lors de la dis- tribution du repas. "Il y a des jours où la nourriture finit, alors que les 15 dernières personnes alignées ne sont pas servies", affirme-t-il. Environ 130 pensionnaires se parta- gent la maigre ration dans cette cellule dite de régime.

Maïs et haricots pour tous

A la prison centrale de Douala, la ration pénale des per- sonnes vivant avec le virus du sida (Pvvih) est la même que celle des détenus non infectés. A midi, ces séroposi- tifs mangent le «corn-tchap», un mets constitué de grains de maïs et de haricots cuits séparément et mélangés dans de l’huile rouge. Elvis affirme qu’il a cessé de manger cette nourriture. "Je souffre de toux; le médecin m’a dé- conseillé le corn-tchap parce que l’huile aggrave ma ma- ladie", confie-t-il. Le docteur Germain Amougou Ello, médecin de la prison de New-Bell, affirme qu’il n’a donné aucune prescription relative à l’huile et pense qu’il peut s’agir,pour le cas d’Elvis, d’une allergie. Souffrant égale- ment de typhoïde, Elvis a la peau couverte de croutes et de plaques causées par la mauvaise hygiène corporelle. Désormais, le prévenu se contente du riz, servi chaque soir aux détenus sans distinction de leur statut sérolo- gique. L’heure du service varie selon la conjoncture. Une pénurie d’eau, par exemple, peut provoquer vingt deux heures d’attente de la distribution du repas.

Antirétroviraux abandonnés

Elvis a abandonné son traitement aux antirétroviraux (ARV) depuis décembre 2011. Il justifie ce libre choix par le fait que le régime des ARV nécessite une alimentation consistante et de qualité. Ce à quoi il n’a pas accès. "Avant, je prenais des ARV trois fois par jour du lundi au vendredi", se souvient-il. Tout le contraire de Jean M. qui continue de manger deux fois par jour, et de prendre ses médicaments malgré la mauvaise qualité de la ration pé- nale. Il prend les Arv six fois par semaine. Le médecin de la prison reconnait que la mise sous traitement d’un séropositif nécessite aussi une prise en charge nutritionnelle. "Il y a trois niveaux de prise en charge des Pvvih sida : médicale, psychologique et nutri- tionnelle. Pour peu que l’un ne marche pas, on peut rater la thérapie", affirme-t-il. Seulement, à l'en croire, le bud- get affecté à l'alimentation des prisonniers est modeste et ne prévoit pas de dotation pour compléter la ration des détenus séropositifs sous traitements. Ces derniers sont donc nourris de la même manière que les détenus en bonne santé. Souvent, les détenus malades n'hésitent pas à aban- donner leurs traitements. "Le traitement aux ARV est très contraignant. Le patient ne doit pas sauter un seul jour sans prendre son médicament, ni faire de décalage ho- raire, au risque de gâter son traitement. C'est pour ces raisons qu'avant sa mise sous ARV, chaque patient est soumis à une éducation thérapeutique effectué par un co- mité thérapeutique", explique le Dr Germain Amougou Ello. "C'est le malade qui décide de l'heure où il doit pren- dre son médicament et la prise en charge est individuelle, tout comme l'est le médicament", ajoute le médecin. Consciente, l'administration de la prison oriente sys- tématiquement les dons en aliments et en médicaments reçus en prison vers les quartiers des malades. "Le ma- lade doit avoir un supplément nutritif et une alimenta- tion équilibrée. Mais on ne peut faire plus", regrette le médecin de la prison de New-Bell. Et pourtant, les règles minima de détention de détention des Nations prévoient que "tout détenu doit recevoir de l'administration aux heures usuelles une alimentation de bonne qualité, bien préparée et servie, ayant une valeur nutritive suffisant au maintien de sa santé et de ses forces". Une réalité encore bien éloignée dans les prisons du Cameroun.

Théodore Tchopa

Geôles d’Afrique

Entassés, les prisonniers accumulent les maladies

Parqués entre quatre murs trop étroits, les pri- sonniers de New Bell à Douala accumulent les ma- ladies. Comme dans toutes les prisons du Cameroun, promiscuité et soins insuffisants font le lit des contagions.

Les détenus malades ne cessent d’affluer à l’infirmerie de New Bell, la prison centrale de Douala. Les moins chanceux, qui ne trouvent pas de lits, reçoivent leurs perfusions, couchés à même le sol, ou assis. Ils souffrent presque tous des mêmes maux : paludisme, maladies de la peau, tuberculose, fièvre typhoïde, dont les taux de prévalence sont nettement plus élevés, ici, que sur le territoire national. Le docteur Patrick Ngadeu, méde- cin chef de la prison, affirme consulter en moyenne 50 personnes par jour souffrant du paludisme. « A New Bell, le taux de prévalence des maladies non transmissibles (maladies de la peau) est de 7%, celui du Vih Sida de 5%, celui de la tuberculose de 7%. Nous avons aussi enregistré 5 cas de choléra au cours de la récente épidémie liée à cette maladie », énumère, pour sa part, le docteur Amougou Ello, le médecin chef de l’infirmerie de cette prison. Des données à comparer avec les chiffres de l’Insti- tut national de la statistique (Ins), publiés par le minis- tre de la Santé le lundi, 19 mars 2012, et qui sont, pour la plupart, en baisse dans la population camerounaise. Ainsi le taux de prévalence du Vih Sida est passé de 5,5% en 2004 à 4,3% en 2011 ; celui de la tuberculose est tombé à 5,3% ; les maladies de la peau (dartre, gale, teigne) sont en voie de disparition sur l’ensemble du ter- ritoire national.

Manque de médicaments

Principale explication de la recrudescence de ces mala- dies chez les prisonniers : la surpopulation carcérale. Construite pour 700 détenus, la prison de New Bell en accueille aujourd'hui près de 3 500. « De nombreux pri- sonniers dorment à la belle étoile, à la merci des mous- tiques et des intempéries. Ils sont donc victimes du paludisme, des maladies de la peau, et de la fièvre ty- phoïde. Les mesures d’hygiène ne sont pas toujours respectées ici. Certains détenus restent des jours sans se laver. Enfin, la plupart se nourrissent très mal», ex- plique Bruno, un détenu.

Pour le Dr Germain Amougou Ello, les moyens fi- nanciers alloués à la prise en charge des malades de- meurent insuffisants. Les efforts faits par les deux médecins, l’infirmier diplômé d’Etat, les 10 infirmiers et 3 laborantins en service dans cette prison sont ainsi anéantis. « A titre préventif, les pairs éducateurs sensi- bilisent les détenus à l’éducation concernant la santé, afin qu’ils évitent les maladies. Pour soigner les ma- lades, la prison ne bénéficie que d’un budget annuel en médicaments de 8 millions Fcfa auquel viennent s’ajou- ter les multiples dons », explique le médecin chef. Mais cela ne permet pas de lutter efficacement contre les maladies récurrentes dans ce lieu de détention.

L’Etat absent

La prison approvisionne les malades en médicaments, pommades et savons dermatologiques. Toutefois, pour les cas graves nécessitant des examens complémen- taires hors de la prison ou des évacuations dans des hô- pitaux externes à la prison, traitements et médicaments sont à la charge du détenu et de sa famille. Ce qui fait dire à Me René Manfo que l’Etat a démissionné de son rôle. «Il revient à l’Etat de s’occuper des détenus ma- lades, comme il lui revient de prendre en charge leur nutrition. Tous les détenus malades doivent normale- ment être soignés aux frais de l’Etat. Mais on constate que ce n’est pas toujours le cas. Les détenus qui vivent dans un univers surpeuplé et insalubre sont abandon- nés à eux-mêmes », déplore le défenseur des droits de l’Homme. Une insalubrité qui, selon lui, contribue à accroître la récurrence de certaines maladies dans la prison de New Bell. D’où l’appel du Dr Germain Amougou Ello qui plaide depuis quelques années pour une augmentation du budget de prise en charge médicale des détenus. En attendant, le médecin compte sur l'appui des Organi- sations non gouvernementales et des multiples orga- nismes internationaux qui se manifestent régulièrement, limitant ainsi les dégâts. Des détenus passent néanmoins parfois de vie à trépas faute d'une prise en charge correcte. Moins cependant qu'il y'a cinq ans, quand il en mourait chaque semaine.

Blaise Djouokep

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

Sport et lecture réservés à l’élite

La pratique du sport et la lecture permettent aux détenus de la prison de Kondengui d’échapper par- fois à leur triste sort. Mais il vaut mieux être riches et bien portants que pauvres et malades…

Les jours se suivent et se ressemblent à la prison de Kondengui àYaoundé. En dehors des dimanche, mardi et jeudi où les détenus peuvent recevoir des visiteurs, leur agenda est tristement vierge. Dès l’ouverture de leurs cellules à 7 h ce mardi, les pensionnaires prient, puis se ruent vers les téléviseurs pour s’informer. Les

plus nantis s’offrent à leurs frais un petit déjeuner, la pri- son n’en servant généralement aucun, au mépris de la loi. Chacun se débrouille dès lors comme il peut pour meubler sa journée. Les anciens hauts commis de l’Etat, pour la plupart incarcérés pour détournement des deniers publics, ont un agenda particulier bien différent de celui des déte- nus ordinaires. Ils sont plus portés vers la bibliothèque de la prison où ils s’adonnent à la lecture des ouvrages de toutes sortes. "L’accès à la bibliothèque est condi- tionné par le paiement d’un abonnement annuel de 5000 F", précise un pensionnaire. Une somme qui n’est pas à la portée des nombreux détenus pauvres. Ce mardi là, comme tous les jours de la semaine, Urbain Olanguena Awono, l’ancien ministre de la Santé pu- blique ou encore Jean-Marie Atangana Mebara, ancien ministre et secrétaire général à la présidence de la Ré- publique et bien d’autres anciens hauts fonctionnaires,

y épluchent des ouvrages

La joie du sport

Le sport est aussi un échappatoire à la monotonie de la prison. Il constitue même un moment de gaîté. Une fois

le repas pris et après quelques minutes de repos, les dé- tenus envahissent les aires de sports.

Il est fréquent, par exemple, de retrouver sur le court de

tennis, Yves Michel Fotso et Otélé Essomba, pourtant frontalement opposés dans l’affaire de l’acquisition de l’avion présidentiel. Les équipes masculines ou féminines se constituent et s’affrontent sur les terrains de football ou de hand- ball. "Le sport permet de décompresser dans ce milieu de la déprime où l’on pense sans cesse au suicide", ex- plique un détenu.

Mais certains n’ont pas les moyens physiques de prati- quer un sport et demeurent cloîtrés dans leurs cellules. Marie Robert Eloundou, l’ancien coordonnateur du Pro- gramme international d'encadrement (Pid), souffre à l’en croire, de douleurs aux yeux. Il dit avoir introduit en vain auprès des autorités plusieurs demandes pour sa prise en charge dans une section sanitaire appropriée. Comme lui, l’ancien directeur des Enseignements se- condaires, Nicodème Akoa Akoa accusé de malversa- tions financières n’a pas été épargné. Souffrant de lombalgies, il sollicite, depuis des mois, le secrétaire d’Etat en charge de l’administration pénitentiaire pour suivre des soins en dehors de la prison. En vain égale- ment. Une situation que fustige Maitre Pierre Eteme, avo- cat à Yaoundé. "Sous aucune condition, il ne doit être refusé à un détenu l’accès à un médecin approprié s’il en a prouvé la nécessité, au risque d’engager, si le refus est fautif et surtout dommageable, non seulement la responsabilité personnelle du patron de l’établissement de détention ou de son préposé, mais également, celle de l’Etat", fait-il remarquer.

Pas pour tous

Ces cas de refus d’accès aux soins aux détenus sont ré- gulièrement dénoncés par de nombreuses associations de défense des droits de l’homme. La santé de ces deux détenus est cependant de loin moins préoccupante que celle de nombreux autres détenus, notamment ceux des quartiers 08 et 09, qualifiés de mouroirs dans le pé- nitencier. Bien que disposant d’une infirmerie, le bud- get alloué à la prison de Kondengui ne lui permet pas de prendre convenablement en charge tous les ma- lades. "Lorsque le traitement hospitalier est organisé dans l'établissement, celui-ci doit être pourvu d'un ma- tériel, d'un outillage et des produits pharmaceutiques permettant de donner les soins et le traitement conve- nables aux détenus malades, et le personnel doit avoir une formation professionnelle suffisante", prévoit pour- tant les règles minima pour le traitement des détenus édictées par les Nations-unies. Pendant que les riches reçoivent leur ration alimen- taire de leur famille, cuisinent pour eux-mêmes et à leur convenance ou se ravitaillent auprès des restaurants de la prison, les détenus pauvres se contentent de l’unique

Geôles d’Afrique

repas servi en mi-journée, préparé par les femmes in- carcérées et les détenus soumis à la corvée. Ce mardi là, les prisonniers ont droit, et à un bol d’une mixture de riz, de maïs et de haricot localement appelée "Corn- chaf" et de quelques vivres frais. Loin des recomman- dations de l’Onu qui stipule que " Tout détenu doit recevoir de l'administration aux heures usuelles une ali- mentation de bonne qualité, bien préparée et servie, ayant une valeur nutritive suffisante au maintien de sa santé et de ses forces". Ce bol unique n’est certainement pas suffisant pour permettre à ces gens de s’adonner normalement à une activité physique et intellectuelle. Le sport et la lecture comme moyens de surmonter les épreuves carcérales… Oui mais à condition d’être riches et bien nourris…

Léger Ntiga

4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

“Soigner les prisonniers est un devoir de l’Etat”

Entretien avec Me Simon Pierre Eteme Eteme:

L’avocat et spécialiste des droits de l’Homme, sou- tient que les pouvoirs publics doivent soigner et bien nourrir les détenus.

Qui doit s'occuper de la santé des prévenus en milieu carcéral? La personne détenue étant aux mains de l’Etat, il est du devoir de celui-ci de pourvoir à son entretien (santé, ali- mentation, éducation, s’il y a lieu). S’agissant particu- lièrement du droit à la santé du détenu (car il s’agit bien d’un droit pour lui), sa mise en œuvre qui incombe à l’Etat, est réglementairement déployée à travers l’amé- nagement obligatoire au sein de chaque prison d’une infirmerie chargée d’accueillir et de soigner les pen- sionnaires de la prison. Mais ce postulat réglementaire reste bien plus théorique que réel en raison, soit de l’inexistence des structures sanitaires, soit de leurs fai- bles capacités structurelles ou même personnelles, d’où le souci récurrent d’avoir très souvent recours aux com- pétences médicales externes au pénitencier.

Dans quelles conditions il peut être refusé au dé- tenu l'autorisation de voir un médecin approprié en cas de maladie? Sous aucune condition, il ne doit être refusé au détenu l’accès à un médecin approprié s’il en a prouvé la né- cessité, au risque d’engager, si le refus est fautif et sur- tout dommageable, non seulement la responsabilité personnelle du patron de l’établissement de détention ou de son préposé, mais également, celle de l’Etat.

La gestion du milieu carcéral par des détenus dé- signés par la direction des établissements parti- cipe-t-elle de la promotion des droits de l'Homme? Je n’y vois aucun lien, même lointain, avec la promo- tion ni la protection des droits de l’homme en milieu carcéral. J’y vois, à la limite, une assistance bénévole que ces derniers apportent aux administrateurs officiels de la prison et qui fait d’eux des "collaborateurs occa- sionnels et bénévoles de la puissance publique".

A qui incombe l'alimentation des prévenus en milieu carcéral? Aux termes de l’article 29 du décret camerounais sur le régime pénitentiaire, "les prisonniers ont droit à une ra- tion journalière qui doit être équilibrée et suffisante pour éviter aux détenus toute carence alimentaire et leur donner l’énergie indispensable à leur santé". Mais, comme vous le constaterez vous-même, nous sommes bien loin de cela dans la réalité: Les prisonniers sont peu, mal, ou pas nourris, ce en contradiction flagrante du droit pénitentiaire.

Pourquoi l'Etat du Cameroun ne sacrifie pas à cette exigence? Il revient à l’Etat de s’expliquer sur cette carence blâ- mable. De loin, on peut tenter une explication par le motif économique, car doter les milliers de prisonniers du Cameroun d’une ration journalière de qualité a for- cément une importante incidence financière qui appelle de gros moyens pour un Etat qui a peut-être le curseur de ses priorités ailleurs. Il reste que l’insuffisance des moyens n’excuse pas un Etat face au non respect de ses engagements. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a déjà eu à le rappeler à l’Etat du Cameroun au sujet des conditions inhumaines de garde à vue.

Propos recueillis par Léger Ntiga

Geôles d’Afrique

Des geôles sans toilettes à Douala

La plupart des brigades de gendarmerie à Douala ont des cellules sans toilettes. Autant de nids à maladies pour les gardés à vue, qui ne bénéficient pas des rè- gles minima de détention des Nations Unies.

Pour la première fois, Michel Fotsing, réputé être un homme courageux dans son quartier, vient de baisser la garde devant une épreuve. Poursuivi pour escroquerie en septembre dernier, ce quinquagénaire a été incarcéré à la brigade territoriale de Ndogbong où il a passé « les quatre jours les plus longs de sa vie ». « Je voyais déjà ma mort proche, raconte t-il. C’était vraiment pénible avec une cellule de 15 mètres carrés pour vingt personnes. La nuit, on se couchait sur le sol dénudé dans le sens de la largeur à cause de l’étroitesse de la cel- lule ; il y avait des bouteilles en plastique où chacun urinait une fois par jour pour éviter qu’elles ne se remplissent trop vite», raconte le quinquagénaire, le visage sombre. Chaque matin, un gardé à vue choisi par le groupe était conduit sous forte escorte pour aller vider les bouteilles dans les toilettes situées à l’extérieur de la brigade. « Puisque la vidange se faisait une fois par jour, il fallait être fort psychologiquement pour retenir longtemps les be- soins naturels de son corps », explique Michel Fotsing.

« Une odeur insupportable »

Michel Fotsing. « U ne o deur i nsupportable » Sévère Mbenoun a vu pire à

Sévère Mbenoun a vu pire à la brigade de gendarmerie de l’aéroport. Accusé d’abus de confiance par son bailleur qui lui réclamait quatre mois de loyer impayés, il a été inter- pellé et immédiatement jeté dans une cellule sombre, sans être entendu. «La cellule était éclairée de jour comme de nuit par un petit orifice. Il n’y avait pas de fenêtre. La cha- leur y était étouffante. Certains déféquaient dans des sacs plastiques qu’ils allaient vider avec la permission des gar- diens. L’odeur était vraiment insupportable», explique t-il. La plupart des brigades de gendarmerie de la capitale économique disposent de cellules sans toilettes. Les gar- dés à vue sont contraints de faire leurs besoins dans des seaux, des bouteilles ou des papiers plastique, devant leurs compagnons d’infortune. Dans certains cas, ils se mettent à l’aise au sol ou sur les murs avant d’être soumis de force au nettoyage de la cellule. Selon un officier de gendarme- rie qui a requis l’anonymat, « hormis la nouvelle brigade de gendarmerie de Deido, la plupart des unités ne disposent pas, à l’heure actuelle, d’installations sanitaires pour les gardés à vue. Elles louent généralement des locaux qui ont

été construits sur le modèle des maisons d’habitation», in- dique-t-il. En juillet 2011, Mathieu Kengne Talla, maréchal des logis en service à la brigade de gendarmerie de Nkoulou- loun, a comparu devant le tribunal militaire de Douala pour complicité d’évasion. On lui reprochait d’avoir laissé partir

un gardé à vue. Un matin, alors qu’il l’escortait à la corvée «caca», cet homme a lancé dans la direction du gendarme

le seau d’excréments qu’il venait de vider dans un bac à or-

dures. Il a profité du moment d’hésitation du fonctionnaire pour prendre la fuite. Dans sa déposition, celui-ci s’est dé- fendu en indiquant que si la brigade avait eu des toilettes réservées aux gardés à vue, cette évasion n’aurait peut- être pas eu lieu.

Droits humains bafoués

Dans ses règles minima de traitement des détenus, les Na-

tions Unies exigent que les locaux de détention doivent ré- pondre aux exigences de l’hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d’air, l’éclairage, le chauffage et la ventilation. Les installations sanitaires doivent aussi permettre au détenu de satisfaire ses besoins naturels au moment voulu, d’une manière propre et dé- cente. C’est loin d’être le cas dans beaucoup d’unités de gen- darmerie à Douala. Les gardés à vue en ressortent souvent malades. «Après quatre jours de détention, j’avais atroce- ment mal aux poumons parce que certains fumaient et me balançaient la fumée au visage », se souvient Michel Fot- sing. «Un jeune qui ne pouvait supporter cette maltrai- tance est tombé malade. On a refusé que sa famille le sorte pour le faire soigner. C’est finalement un gendarme qui lui

a acheté du paracétamol». Comme les familles, les défenseurs des droits humains ne sont parfois pas les bienvenus dans les gendarmeries. «Nous avons à maintes reprises écrit aux autorités pour vi- siter les commissariats et gendarmeries dans le cadre de notre travail; elles refusent systématiquement. C’est pour- quoi nous visitons ces unités clandestinement afin de pro- duire des rapports pour dénoncer les traitements inhumains en vigueur dans ces endroits », explique Jean Tchouaffi, président de l’Association Camerounaise des droits des jeunes.

Christian L

», explique Jean Tchouaffi, président de l’Association Camerounaise des droits des jeunes. Christian L ocka 88

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4 - Misère, violence, débrouille dans les prisons

Presqu’en ruine, la prison de Ngambe refuse des détenus

L’administration de la prison secondaire de Ngambe

hésite à accueillir

elle est dégradée. Une particularité au Cameroun : elle est sous-peuplée. N’accueillant que vingt trois déte- nus alors que sa capacité de logement est de 150.

plus de pensionnaires, tellement

“Ici, il y a de l’espace et de la tranquillité. Nous ne sommes pas étouffés comme à la prison principale d’Edéa mais les conditions de vie restent très difficiles. On dort sur des planches non couvertes. Il faut se trouver un morceau de matelas ou de natte pour y mettre dessus avant de dormir. Ce n’est pas facile si tu n’as pas de soutien". La vingtaine sonnée, Mahira Florent, visage clair, est déçu. Condamné

à quatre ans d’emprisonnement ferme à la prison princi-

pale d’Edéa pour «vol de voitures», le jeune homme a ob- tenu son transfert à la prison secondaire de Ngambe dans l’espoir d’y retrouver de meilleures conditions de déten- tion. Hélas, il a trouvé une cellule au toit fissuré, sans lit ni de lumière suffisante. Une situation qui explique que la pri- son de Ngambe n’abrite que vingt trois pensionnaires alors que sa capacité d’accueil est de cent cinquante.

Toits troués

Comme ses codétenus, Ngando Sébastien doit aussi sup- porter l’humidité dans sa cellule. Le soleil, comme celui qui brille en cette matinée de mai 2012, limite les dégâts. « Les

tôles du toit sont vieilles et toutes trouées. Quand il pleut, l’eau rentre dans la cellule. Nous profitons du peu de soleil qui passe par la petite fenêtre pour chasser la moisissure qui s’attaque à nos vêtements », raconte ce détenu qui aime cuisiner pour ses compagnons. Construite dans les années cinquante, la prison secon- daire de Ngambe accueille les détenus adultes condamnés

à de courtes peines, en provenance des prisons d’Edéa et

de Douala. Outre le souci de décongestionner ces grands pénitenciers, ce statut de prison secondaire permet de pallier le manque de juridiction dans cette localité rurale. « Ngambe ne dispose pas d’un tribunal. S’il faut fonction- ner comme une prison normale, les transfèrements des prévenus vers la juridiction la plus proche à Edea vont coû- ter extrêmement cher à l’Etat », explique l’intendant prin- cipal des prisons Mofa Godwin, régisseur de la prison de Ngambe.

L’Etat interpellé

Le mauvais état des cellules ne l’incite donc pas à accueil- lir plus de pensionnaires. « Il faut réfectionner les bâti-

ments vétustes. Quand il pleut, ça coule partout. Nous avons plusieurs fois tenté de boucher les trous des tôles mais la situation ne change pas. Nous ne pouvons pas ac- cueillir plus de détenus dans ces conditions », prévient le régisseur. D’autant plus que l’administration de la prison a de la peine à assurer la prise en charge médicale et ali- mentaire de ses pensionnaires. Ces mauvaises conditions nuisent aussi à la capacité des prisonniers à travailler. «Tous les jours, on dort sur les planches. Le matin, certains détenus ne peuvent pas aller en corvée parce que le corps fait mal. On est obligé de sup- porter, c’est la prison », explique un prisonnier. Pour ré- soudre ces problèmes, les détenus qui, pour la plupart, ne reçoivent pas de visites de leurs proches, se tournent vers l’administration qui, à son tour, lance sans cesse des ap- pels en direction de l’Etat.

Textes non respectés

Qu’elles soient centrales, principales ou secondaires, les prisons du Cameroun sont toutes dans un état lamenta- ble. Une situation qui courrouce les défenseurs des droits de l’Homme. « Le préambule de la constitution stipule que la dignité de toute personne, y compris le détenu, doit être respectée en toute circonstance. Il existe également des conventions internationales ratifiées qui s’imposent à l’or- donnancement juridique camerounais. Ces textes ne sont pas respectés. Dans le cas spécifique de la prison de Ngambe, on peut se rendre compte que ces minima ne sont pas respectés parce que les d