Vous êtes sur la page 1sur 391

Eric Vatin

GRAINE D’ETOILE

www.editions-du-futur.com
editions-du-futur@orange.fr

5
EDITIONS DU FUTUR ©
ISBN : 978-2-36148-000-4

Illustration Claude Vatin

« Toute reproduction intégrale ou partielle fait de quelque procédé que ce soit sans le consentement de
l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par la loi. »

6
A Laurence, une grande dame qui jusqu’à 92 ans a eu la
sagesse, la force et le dynamisme que j’ai tenté d’insuffler
dans cette Graine d’Etoile.

Eric Vatin

7
Cette aventure étant pour moi encore vivante, j’ai
donc choisi de vous la faire vivre au présent, afin que vous puissiez
découvrir en vous la progression de cette histoire, car celle-ci est peut-
être la vôtre.
L’homme depuis la nuit des temps s’est toujours senti proche des étoi-
les et bien souvent, ne se prend-il pas pour le centre de l’univers ?
L’est-il ?
Événements passés ou à venir, regardez autour de vous, les faits ré-
cents prouvent que la terre a changé depuis mon retour et va encore
changer, préparez-vous au grand bouleversement.
Témoignage ou avertissement ?
C’est à cela que mon voyage répond. Si petits soyons-nous, nous
avons un immense pouvoir : celui de bousculer l’ordre des choses,
l’architecture du cosmos, seulement en se changeant soi-même. Pour
cela, l’Homme-Univers doit explorer ses propres racines et pénétrer
son cosmos personnel.
Installez-vous dans votre siège, ouvrez ce livre et décollez !
À l’arrivée, si un rayon de lumière vous a touché, vous pourrez peut-
être écrire la suite.

Bon voyage !

L’auteur…

8
Première partie

UN AUTRE MONDE

9
Premier chapitre
11 août 1999, le jour d’une prophétie ou presque !

Aujourd’hui, Jacques est un peut inquiet et en même


temps excité, car ce mardi onze août mille neuf cent quatre vingt dix
neuf sera exceptionnel sous deux aspects. C’est la dernière éclipse du
siècle en France et en fin de matinée, si le ciel le permet, il pourra
l’observer dans sa splendeur, comme tous les Européens habitant sur
le même parallèle. Bien que travaillant ce jour, il a prévu de ne pas
manquer ce spectacle. Mais une prophétie, stupide a priori, l’angoisse
quand même, c’est ce que le couturier Paco Rabane a prédit pour ce
jour sur la France : « Une météorite ou plutôt une station spatiale
russe, par exemple, pourrait tomber sur Paris et raser tous les environs
à plus de soixante kilomètres. »
⎯ Enfin, restons sérieux, se dit-il.
Maintenant, Jacques Brillant s’apprête à se rendre à son travail. Il
s’installe dans sa voiture, une Range Rover bleue. Il l’a achetée à cré-
dit sur cinq ans, comme son pavillon, son home cinéma Dolby 5.1, son
bateau et beaucoup d’autres choses encore. Sa journée sera chargée, il
doit se rendre à Lyon pour quinze heures, juste le temps de prendre
une heure pour observer l’alignement des astres. L’autoroute n’est pas
loin de chez lui ; il habite en Seine et Marne non loin d’un célèbre
parc d’attraction, mais il aime prendre les petits chemins de campagne
pour commencer sa journée.
La route de campagne est bien brumeuse pour un matin d’août, mais
la chaleur se fait déjà sentir, cette brume épaisse, cette humidité pres-
que tropicale lui parait bien étrange. Jacques freine et immobilise son
véhicule. La route est coupée net par un monticule de terre inattendu.
Il a à sa disposition un des meilleurs tous terrains du monde, mais ne
se risque pas à grimper. Jacques a déjà fait du 4x4, il aime d’ailleurs
ce sport. Non, aujourd’hui Jacques a décidé de ne pas prendre de ris-
ques, sa journée sera éprouvante ; comme c’est la fin du monde au-
jourd’hui, n’en rajoutons pas ! « Des risques, le moins possible, ma
vie je la souhaite paisible, mon petit chez moi, ma voiture, mon tra-
vail ; un jour, j’aurai une compagne et peut-être des enfants » Voilà
comment se résume la vie de Jacques jusqu’à ce jour ; en un mot
« Pépère » Déjà ! Jacques a 30 ans, il est grand, yeux bleus et cheveux
courts châtain clair, il ne pèse guère que 75 kg pour une taille de un
mètre quatre-vingt-cinq ; il est plutôt longiligne, mais ne paraît pas

10
frêle. Il est aujourd’hui représentant en aspirateurs et se déplace par-
tout en France pour distribuer chez les grossîtes l’article "préféré" des
ménagères. Son enfance a été tout à fait tranquille, des parents de mi-
lieu aisé, mais sans trop, son père était comptable, sa mère cessa de
travailler dès son premier enfant. Il a subi toute la tradition de
l’époque, du baptême à l’école primaire, de la communion au Bac ; il
a oublié tout ce qu’il a appris dès qu’il s’est retrouvé à l’université de
Lettres et l’a quittée, lassé par des études trop fatigantes. C’est ainsi
que peu après l’université il se retrouva démonstrateur en aspirateurs
au Bazar de l’Hôtel de Ville, à Paris, remontant cette filière, décrocha
un poste de représentant pour la marque Tunder Wash. Un jour, peut-
être sera-t-il adjoint au directeur des ventes de ce grand leader mondial
du nettoyage ménager !

Jacques décide de prendre un petit chemin sans ornières sur sa droite ;


un autre à gauche ferait aussi bien l’affaire, mais comme il est droitier,
il le prend d’instinct.
À peine avancé sur le chemin depuis cinquante mètres…

La pièce est sombre et trop spacieuse pour être un quelconque garage


ou un hangar à Jumbo Jet, son Range Rover n’y prend qu’une infime
place. Étalé sur la banquette arrière, Jacques reprend conscience. Pour
la première fois de sa vie, un sentiment d’angoisse profonde,
l’inconnu total, le rêve. Oui, je rêve, pense Jacques, dans cette demi-
obscurité. Se frottant les yeux, se pinçant, se donnant des claques,
Jacques espère se réveiller. Hélas, rien à faire !
⎯ Ma voiture, c’est la seule solution ; il faut que je trouve une sor-
tie, elle existe, il y a un instant, j’étais en forêt !
Se précipitant au volant, Jacques démarre le moteur et se hâte pour
faire le tour de cette vaste salle. Le sol est lisse et les murs sans au-
cune aspérité apparente. Les côtés sont d’une dimension telle que l’on
pourrait y loger dans l’espace un terrain de football ; il y en a cinq qui
semblent former un pentacle. Dans sa voiture, il en a bientôt fait le
tour. Jacques, dans un excès de désespoir, précipite son 4x4 contre un
mur sur lequel il s’écrase ou presque car au moment de l’impact, le
mur semble l’absorber comme un doigt pénétrant dans du beurre mou.
Enfoncé sur une profondeur d’environ deux mètres au moins, Jacques
se retrouve enfermé dans son véhicule, le moteur calé, impossible à
démarrer. Quelle étrange matière, molle ! dure ! Jacques n’est plus
qu’à moitié vivant, son corps il ne le sent plus, sa conscience s’est
retranchée dans les profondeurs de son cerveau, seul reste ce désir de

11
se réveiller, de retrouver son état normal, sa gorge est si serrée qu’il
étouffe. Frappant sur toutes les vitres, il est pratiquement pris d’une
crise de claustrophobie. Son angoisse n’est malheureusement pas à
son paroxysme, car la lumière de la vaste salle qu’il aperçoit par
l’arrière de sa voiture devient de plus en plus intense, au point de
l’éblouir comme un soleil de midi et laisse découvrir l’architecture de
cette salle étrange. Le plafond est constitué de facettes géodésiques à
la façon d’un diamant les couleurs ne semblent pas appartenir au
monde ; aucun mot ne pourrait les décrire, elles ne font pas partie du
spectre des sept couleurs connues. Derrière le véhicule, le sol se dé-
forme et s’ouvre en laissant apparaître deux formes humanoïdes. C’est
à ce moment que Jacques perd conscience.

⎯ Humain terrien, qu’est la Graine d’Etoile, où la trouver ? Ré-


ponds à notre question, nous n’avons pas de temps à perdre !
Jacques ouvre un œil, reprenant à peine conscience, il est presque trop
calme ; peut-être est-il sous l’effet d’une drogue ?
⎯ Pou… pouvez-vous répéter votre question ? Je n’ai pas bien en-
tendu et puis qui êtes-vous ? où suis-je ? ramenez-moi chez moi !
Ses yeux ont retrouvé leur acuité et détaillent maintenant l’étrange
humanoïde. Il est allongé sur une sorte de table sans pied comme en
suspension dans l’air à un mètre de hauteur et constituée d’une pelli-
cule fine comme du papier à cigarette, mais tout à fait confortable et
moelleuse et absorbant les formes. Jacques est devant un Golock de
plus de deux mètres de haut, ses membres sont fins et il est vêtu d’une
sorte de body d’une couleur indéfinissable, seules quelques sortes de
boutons noirs y sont reconnaissables. Sa tête est particularisée par un
cou et un crâne étrangement long et un nez retombant légèrement sur
la lèvre supérieure ; tout semble avoir poussé en longueur, sans cela il
pourrait être humain ; peut-être leur morphologie est-elle due à une
apesanteur très réduite.
⎯ Qu’est la Graine d’Etoile ?
⎯ Mais je ne sais pas !
⎯ Notre patience a des limites ; ne nous oblige pas à être désa-
gréables.
Cette question aussi étrange et spontanée ne manque pas d’étonner
Jacques, mais sa principale préoccupation à cet instant est de savoir où
il se trouve et pourquoi il a été kidnappé. Aussi répond-il :
Je vous dis et répète que je ne sais pas. Aussi ramenez-moi chez
moi.

12
Terrien ignorant. Tu vas rejoindre ton cachot. Réfléchis à ce que tu
vas dire lorsque nous t’interrogerons plus tard, car après il n’y aura
plus de suite pour toi si tu ne nous donnes pas la réponse juste.
Sur ce fait, le Golock saisit un petit appareil muni d’une crosse et
d’une sorte de gâchette, le pointe sur Jacques qui se trouve instanta-
nément suspendu en l’air quoique se débattant de toutes ses forces, il
n’en reste pas moins maîtrisé par cet appareil qui défie toutes les lois
de gravitation et d’inertie. Le Golock l’emmène sans efforts vers sa
cellule à travers les couloirs. Devant Jacques un mur lisse et épais
s’ouvre comme un diaphragme ; Jacques y pénètre et le mur se re-
ferme instantanément ; une fois à l’intérieur, plus aucune trace de
porte n’y apparaît, la prison est parfaite. Jacques tombe lourdement
sur le sol après que l’effet du gadget antigravitique du Golock se soit
arrêté. Il a terriblement mal aux genoux et hurle de douleur.

⎯ Du calme, terrien ; reposez-vous, réconfortez-vous, vous n’êtes


pas seul.
Jacques lève les yeux et apparaît devant lui un visage plus familier
déjà, une jeune femme de son âge peut-être, les cheveux blonds et très
courts, au visage fin et aux yeux bleus ; elle semble très grande. Ses
doigts sont longs et fins aussi et quelques tâches de rousseur lui don-
nent un air scandinave.
⎯ Qui êtes-vous ?
⎯ Je m’appelle Aqualuce et je viens du système stellaire de Garak.
⎯ Que faites-vous ici, pour quelle raison suis-je ici, pouvez-vous
me dire où je suis ? et...
⎯ Calmez-vous, encore une fois, terrien.
Aqualuce passe ses longs doigts sur son visage. Elle sent que Jacques
est dans un état psychique très fragile et qu’il est de son devoir de le
calmer. Les doigts d’Aqualuce semblent pourvus d’un fluide apaisant,
rien qu’à leurs contacts, l’homme se calme. Cette femme parait avoir
des pouvoirs inconnus, capables de transformer le pauvre Jacques et le
rendre d’un coup plus robuste et moins nerveux ; comme si la terre
était déjà loin...

⎯ Comment vous appelez-vous, terrien ?


⎯ Je m’appelle Jacques Brillant...
⎯ Écoutez, Jacques. Jacques est votre prénom, n’est ce pas ?
⎯ Oui.
⎯ Jacques, vous êtes dans un vaisseau intergalactique Golock. Les

13
Golocks que vous avez vus tout à l’heure vous ont enlevé car ils ont
besoin d’un exemplaire terrien pour connaître le secret de la Graine
d’Etoile.
⎯ Le secret de quoi ?
⎯ Mon pauvre, il faut tout vous expliquer, vous n’êtes pas sorti
d’affaires. Les Golocks sont un peuple qui habite une étoile de la ga-
laxie d’Andromède. Ils ont la même origine que notre peuple mais il y
a très longtemps que nous nous sommes séparés et les derniers évé-
nements ont tout changé.
⎯ Comment ça ?
⎯ Il y a quelques temps, un être est apparu dans chacun de nos
mondes, simultanément chez les Golock et chez les Lunisses mon
peuple. Il parla peu de temps avant de disparaître, mais ce qu’il dit
troubla tous nos peuples :
« Vous êtes dans la mauvaise direction, votre science vous a égarés
loin de la Graine d’Etoile. Recherchez-la, trouvez-la avant qu’elle ne
vous détruise rapidement ; vos mondes sont voués à l’échec, seul un
terrien au cœur pur pourra vous aider à la trouver ».
Cet individu était fou et nos peuples et nos concitoyens ne sont pas du
type à se laisser impressionner. Il aurait pu passer totalement inaperçu
et ne polluer l’esprit que d’une dizaine de personnes avant d’être recti-
fié, mais ce qui se passa ébranla tout l’ordre galactique : Apparu en
pleine allocution de notre dictateur vénéré, il surgit en se matérialisant
à côté de ce dernier. Toutes les armes étaient braquées sur lui et firent
feu, mais au lieu de le réduire en cendres, les rayons le traversèrent et
atteignirent notre chef qui sembla disparaître sur place. C’est alors
qu’il parla. Lorsqu’il finit son allocution, il leva les bras et les écarta ;
au-dessus de lui apparaissait la nuit étoilée que nous découvrions tous.
Il faut savoir que la scène se passait à un demi kilomètre sous la pla-
nète, dans un studio de galactovision. Dans cette nuit étoilée apparut
une planète bleue accompagnée d’un satellite.
« La terre, le terrien vous lib… »
C’est sur cette phrase que l’être fut rectifié par le rayon destructeur
des gardes. Alors notre dictateur réapparut derrière le podium criant :
"Qu’est-ce que cette Graine d’Etoile ? Trouvez-la !"
Le même scénario s’était produit également chez les Golocks. Depuis,
les Golock parcourent l’univers pour trouver cette Graine, la ramener
chez eux et utiliser ses pouvoirs magiques, tant soit peu qu’elle en ait.
Avant cette apparition, les Golock se vautraient dans le plaisir de la
création technique ; ils possèdent la plus haute technologie de

14
l’univers. Mais après l’apparition, les plus grands cerveaux de leur
monde succombèrent mystérieusement, depuis leur crainte est de ne
plus pouvoir évoluer, chercher, trouver. Ainsi après la mort de beau-
coup de leurs savants, les Golocks soupçonnèrent notre peuple d’être
responsable de leur fléau ; c’est ainsi que nous sommes entrés en
conflit avec eux. Mais je sais que nous ne sommes pas responsables.

Jacques semble avoir retrouvé son calme et toute sa lucidité et le récit


d’Aqualuce l’interpelle.

⎯ Décrivez-moi votre peuple, demande Jacques.


⎯ Nous vivons sur huit planètes, toutes ont une atmosphère cons-
tituée d’air. L’origine de notre peuple est très récente ; il y a environ
six mille cinq cent ans, nos ancêtres arrivèrent sur une planète qu’ils
baptisèrent « Lunisse ». Ils partirent d’une planète lointaine, nous n’en
connaissons malheureusement pas les raisons, mais tout ce que je
peux vous dire, c’est que nous fûmes condamnés à l’exil.
⎯ Avez-vous essayé de retrouver votre origine ?
⎯ Non, nous avons très peu de souvenirs de notre passé et le vais-
seau qui les expatria sur Lunisse fut détruit après le débarquement.
Aucunes données de l’ancien monde ne subsistèrent.
⎯ Comment s’est développé votre monde ?
⎯ Nous vivons sur la base de notre mental.
⎯ C’est-à-dire ?
⎯ La technologie ne nous intéresse pas trop ; elle nous est utile
mais pour nous elle n’est qu’un moyen. Notre cerveau est entraîné dès
notre plus tendre enfance au calcul mental : les équations complexes
sont monnaie courante. L’influence sur la matière est notre force. Le
travail de celle-ci se fait presque sans outil, sauf lorsqu’il représente
un danger pour les individus.
⎯ Vous voulez dire que par la simple force psychique vous pou-
vez faire fondre de l’acier par exemple ?
⎯ Oui, c’est cela, c’était comme cela.
⎯ C’était ?
⎯ Depuis l’apparition de l’envoyé, notre force psy a fortement
diminué ; tout comme les Golocks nous sommes en difficulté. Notre
activité psychicomentale existe toujours, mais décroît pour la plupart
d’entre nous, aussi les Golocks en ont profité pour attaquer nos sour-
ces de production spatiale, cœur de notre développement galactique.
Il y a deux ans, après l’apparition du message, le centre spatial était en

15
passe de réaliser une série de vaisseaux d’un type nouveau, capables
de se déplacer à la vitesse absolue, c’est-à-dire que le lieu désiré était
atteint dans l’instant même. Mais à cause d’une perte de notre force
psy, il ne nous a plus été possible de créer le champ protecteur de no-
tre site. C’est ainsi que, profitant de notre faiblesse, les Golocks ont
frappé et détruit Ferria, la ville abritant notre site. Tous furent tués,
parmi eux de grands savants. Mais le plus dramatique est que toutes
les femmes de Lunisse et des sept planètes sont devenues stériles. De-
puis plusieurs mois, plus un enfant ne voit le jour. J’ai subi quelques
examens, il semblerait que je sois préservée, peut-être est-ce dû au fait
que je sois toujours dans l’espace. Mais à moi seule, je ne pourrai ja-
mais repeupler ma planète.
⎯ J’imagine que l’angoisse de votre peuple doit être grande, mais
au sujet des Golocks, ont-ils pu continuer leurs attaques ?
⎯ Nous sommes en guerre, mais heureusement nous avons pu
nous organiser et nous changeons profondément. Après cette attaque,
les Lunisses les moins atteints par cette décroissance s’organisèrent
pour riposter et nous avons pu détruire bon nombre de croiseurs spa-
tiaux. En même temps, nous avons commencé à bâtir des usines mé-
canisées et mon peuple a dû apprendre à utiliser ses mains. Malgré
tout, les Golocks pensent que nous avons fabriqué le messager de tou-
tes pièces et croient que celui-ci est notre arme secrète, que nous
sommes alliés avec les terriens ; c’est pour cela qu’ils sont partis à la
recherche de la Terre partout dans l’univers.
⎯ Votre peuple la cherche aussi ?
⎯ Oui, mais contrairement aux Golocks nous n’avons pas de
mauvaises intentions.
⎯ Les Golocks pensent que je connais le secret de la Graine
d’Etoile, mais ils se trompent, je n’en ai jamais entendu parler sur
Terre. Qu’est-ce qu’une graine peut avoir comme rapport avec une
étoile ? Nous les terriens sommes certainement beaucoup moins intel-
ligents que votre peuple, je dirais même plus, nous sommes des igno-
rants complets.
⎯ Vraiment, les terriens sont ignorants ?
⎯ Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire, mais en tout cas,
moi je le suis. Que vais-je devenir tout à l’heure lorsque les Golocks
viendront me chercher pour l’interrogatoire ? Que puis-je dire sur
cette Graine d’Etoile ?
⎯ Jacques, tant que je suis avec vous, vous ne risquez rien. Ma
présence n’est pas un hasard. Nous savions que les Golocks prépa-

16
raient une expédition redoutable pour retrouver la TERRE. Un de nos
espions nous informa qu’un vaisseau quitterait leur base intergalacti-
que, les informations précises de leur départ nous furent communi-
quées et ainsi nous avons armé un vaisseau pour les intercepter. Je
faisais partie de cet équipage ; peu de temps après leur départ, nous les
interceptâmes, mais la bataille tourna vite à leur avantage, car c’est un
des vaisseaux les plus grands et des plus puissamment armés que j’aie
rencontré jusqu’à aujourd’hui. Avant que nous ayons pu faire une pro-
cédure psychique, deux salves laser éthérique nous coupèrent en deux
; les émetteurs radio-ultralumique furent détruits, nos rayons éthéri-
ques, trop faibles pour leur blindage, devinrent inutiles. J’eus juste le
temps de regagner une capsule de secours. Dix secondes plus tard,
c’était l’explosion de notre astronef. Ma capsule fut interceptée par
leur rayon porteur et me voilà capturée tout comme vous, Jacques.
Mais ma mission est accomplie.
⎯ Accomplie, votre mission ? Alors que nous sommes tous deux
prisonniers et que ces Golocks vont me réduire en charpie dès qu’ils
m’interrogeront.
⎯ Je vous répète, Jacques, que vous n’avez rien à craindre. Nous
serons bientôt sortis d’affaire...
C’est alors que le mur se fend et laisse apparaître un Golock. Ce n’est
pas le même que tout à l’heure ; celui-ci est beaucoup plus petit et ne
mesure guère qu’un mètre soixante. Sa peau est ridée, son crâne lisse
et ses yeux sortent de leurs orbites. Il est vêtu d’une cape en paillettes
dorées, ses jambes sont couvertes d’un caleçon de la même couleur, il
tient dans sa main le petit boîtier antigravitique.
⎯ Terrien, tu vas nous donner la réponse.
Aussitôt, Jacques se sent soulevé et est emmené dans une salle située
deux niveaux au-dessus de sa prison ; un ascenseur magnétique les
élève ainsi sur une coursive qui les y conduit. Dans cette salle, trois
autres Golocks les attendent. Le premier qui l’avait reçu tout à l’heure
est présent. La pièce est vide, les murs de couleur neutre, toujours in-
définissable. Seul un petit cube de quarante centimètres de côté envi-
ron est posé sur le sol. Le rayon antigravitique se relâche et Jacques
retombe sur ses pieds.
⎯ Terrien, assieds-toi sur ce cube.
Jacques s’y assoit. Il est entouré par les quatre personnages.
⎯ Ce cube est notre juge et bourreau ! Donne-nous la réponse que
nous attendons et tu auras la vie sauve, sinon il te détruira.
Jacques a envie de se lever et d’échapper à ses tortionnaires, mais une

17
force le colle sur le cube, un fluide électrique y passe et Jacques sent
ses cheveux se dresser sur sa tête, ses ongles et ses dents deviennent
incandescents, fluorescents. Une puissance intense émane de cette
boîte.
⎯ Qu’est la Graine d’Etoile, où la trouver ? Réponds-nous, terrien
!
Jacques n’a plus qu’un instant à vivre, son cœur cogne, la minute la
plus longue de sa vie et l’instant le plus court avant sa mort. En un
fragment de seconde, toute la vie de Jacques repasse dans sa tête
comme un film, depuis sa naissance, son arrivée dans son corps alors
qu’il flotte encore dans l’éther du ciel, son premier cri, le visage de la
sage-femme, du médecin, la douleur des ciseaux qui découpent le cor-
don ombilical, sa mère, sa première tétée, les premières heures de sa
vie, son baptême, puis un trou noir juste après. Dans un état de transe,
il n’est plus lui-même et, regardant l’assemblée, il dit :
« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les dieux ».
Les Golocks incrédules regardent Jacques, le cube juge-bourreau vient
de libérer Jacques qui se lève. À cet instant, une explosion formidable
se fait entendre, les alarmes retentissent. Les quatre Golocks se met-
tent à courir et sortent de la pièce y laissant Jacques seul. Aqualuce
apparaît devant la porte.
⎯ Vite, Jacques, suivez-moi !
Ils se retournent tous deux dans la coursive déserte.
⎯ Il faut rejoindre les cellules de secours.
⎯ Mais, que se passe-t-il ?
⎯ Le vaisseau Golock est attaqué par notre flotte, il faut faire vite
car il risque d’être détruit d’un instant à l’autre.
⎯ Je pensais qu’il était surpuissant et imprenable.
⎯ Oui, en théorie, mais je n’ai pas le temps de vous expliquer
maintenant, il faut faire vite.
Un ascenseur magnétique se trouve au bout de la coursive, ils y en-
trent. Aqualuce programme le dernier niveau inférieur -10 et
l’ascenseur entame sa descente. Il se bloque à cheval entre le -7 et -8.
⎯ Nous sommes coincés, dit Jacques.
Une explosion plus importante se fait sentir, la lumière qui éclairait
l’ascenseur s’éteint et nos amis se retrouvent dans une quasi-obscurité
; seul un écran phosphorescent leur dispense une lueur verdâtre.
⎯ Jacques, poussez-vous de la porte, dit Aqualuce.
Un rayon rouge semble sortir de ses yeux. La porte fond en quelques
secondes et laisse apparaître l’épaisseur du plancher devant lequel ils

18
sont bloqués ; un espace suffisant sur le dessus leur permet de passer.
Jacques passe devant et saute sur le plancher encore chaud ; il se brûle
vivement la main, mais n’y pensant pas il prend celle d’Aqualuce et la
sort à son tour de l’ascenseur. Ils se retrouvent dans un couloir où cou-
rent des soldats golocks ; L’un d’eux les surprend et sort son arme,
mais Jacques lui envoie un coup de pied magistral dans le ventre et le
laisse inanimé.
⎯ Prenez son arme ! lui crie Aqualuce.
⎯ Je la tiens, je pense que je saurai m’en servir.
Un court instant, Jacques se revoit tirant sur des cibles en carton du-
rant son service militaire.
⎯ Par-là, sur la droite, il y a un escalier !
Jacques et Aqualuce s’y introduisent. Un garde les a vus ; Jacques se
retourne vers lui et appuie sur la détente de son arme ; aucun rayon, ni
bruit n’est sorti de l’arme mais le garde tombe au sol, comme mort.
L’escalier les conduit au niveau moins dix. Jacques et Aqualuce arri-
vent au bloc de secours ; la tension des gardes est intense, ils courent
partout et certains surveillent les capsules de secours car elles sont en
nombre limité et seuls les officiers auront le privilège d’y embarquer
si l’évacuation est inévitable.
⎯ L’endroit est bien gardé, nous sommes coincés juste en bas de
cet escalier et pour peu que quelques Golocks y descendent, nous se-
rons bientôt réduits en charpie, dit Jacques.
⎯ Il y a plusieurs dizaines de mètres à parcourir à découvert et
deux gardes à passer ; je m’occupe des deux gardes et vous, Jacques,
vous me couvrez avec votre arme en me suivant et vous sauterez dans
la cellule la plus proche avec moi.
⎯ Vous ne pensez pas que...
⎯ Taisez-vous. Suivez-moi et protégez-moi ; on y va !
Aqualuce se précipite et Jacques la suit. Plusieurs gardes les ont vus.
Jacques tire et deux gardes s’écroulent ; un autre ajuste son tir sur
Aqualuce, la rate, mais Jacques, lui, ne le rate pas. Les deux derniers
gardes devant Aqualuce s’apprêtent à faire barrage. C’est à ce moment
qu’Aqualuce les paralyse de son regard, évitant que par leur mort ou
en activant l’alarme, les sas des cellules se referment et déclenchent
leur départ. Aqualuce et Jacques s’engouffrent dans la première cel-
lule de secours et actionnent la mise à feu. À peine ont-ils bouclé leur
ceinture qu’ils sont éjectés comme un boulet de canon à travers un
long tube ; et la cellule sphérique est propulsée dans l’espace.

19
Pour la première fois de sa vie, Jacques observe les étoiles à travers un
hublot et trouve ce spectacle grandiose.
⎯ Il faut désactiver le signal de détresse, sinon d’autres Golocks
ne vont pas tarder venir à notre recherche.
Aqualuce n’a pas le temps de rêver aux étoiles et rappelle Jacques à la
réalité.
⎯ Venez m’aider à arracher ce panneau, derrière est situé
l’émetteur balise.
Jacques cramponne de toutes ses forces le coin d’un panneau en métal
translucide et l’arrache tandis qu’Aqualuce débranche les câbles der-
rière ; toutes les lumières de la capsule s’éteignent.
⎯ Nous voilà dans de beaux draps ! Qu’allons-nous faire mainte-
nant ?
⎯ Du calme, Jacques, nous sommes sauvés ! Regardez !
Jacques regarde à travers le hublot et aperçoit d’un côté un vaisseau
immense de la taille d’une ville, tout embrasé et au-dessus d’eux plu-
sieurs vaisseaux de taille plus réduite, mais néanmoins mesurant peut-
être trois cents mètres de long et dont les rayons lasers convergent
tous vers ce navire incandescent qui doit être celui des Golocks. Un
croiseur se dirige actuellement vers eux.
⎯ C’est l’un des nôtres, il vient nous récupérer ! accrochez-vous,
il va nous avaler.
En effet, sous la proue du croiseur s’ouvre une large porte comme les
mâchoires d’un crocodile et la capsule s’engouffre à l’intérieur.
⎯ Comment vont-ils savoir que nous ne sommes pas des Golocks
? Dès que nous sortirons, peut-être nous tireront-ils dessus ?
⎯ Ils savent que je suis à l’intérieur et que vous êtes avec moi.
⎯ Vous voulez dire que vous les avez déjà avertis ?
⎯ Oui, depuis longtemps ! Et s’ils sont ici c’est parce que je les ai
informés de tous les faits et gestes des Golocks depuis que j’étais pri-
sonnière dans le vaisseau. Nous pratiquons une sorte de télépathie
entre nous. Aussi lorsque j’ai été capturée, il m’a suffi de communi-
quer de manière télépathique pour que l’on puisse repérer ma source
d’émission, ainsi me suivre pendant tout notre trajet. Depuis que les
Golocks nous ont capturés, mon peuple était au courant et lorsque
vous m’avez rejoint dans notre prison, nous avons pris la décision
d’attaquer.
⎯ J’aurais pu être tué avant l’attaque, si le cube juge m’avait
condamné, je ne serais plus qu’un tas de cendres.
⎯ C’était un risque à courir, vous avez parfaitement surmonté

20
l’épreuve. Mais vous êtes Terrien et vous l’avez prouvé.
⎯ Je crois que nous sommes arrivés !
En effet, la cellule de secours est maintenant immobilisée sur le sol et
par le hublot on aperçoit des techniciens qui s’approchent et font signe
d’ouvrir de l’intérieur. Aqualuce actionne le levier de déverrouillage
de la porte. À l’ouverture, Jacques et Aqualuce font une grimace car la
différence de pression atmosphérique est plus importante que prévu et
leurs tympans se collent fortement quelques secondes. Mais ils peu-
vent sortir libérés de cette coquille et des Golocks.
⎯ Soyez rassuré, Jacques, nous sommes vos amis, ce vaisseau est
des nôtres. Vous allez pouvoir vous reposer et vous restaurer. Peut-
être souhaitez-vous vous changer et vous rafraîchir aussi ?
⎯ J’ai surtout envie de dormir, je ne sais plus depuis combien de
temps je suis éveillé ; j’ai complètement perdu la notion du temps, ma
montre s’est arrêtée depuis que... enfin je ne sais plus trop.
⎯ Nous allons vous conduire dans votre chambre où vous pourrez
apprécier un bon lit.
Un homme vêtu d’une combinaison jaune pâle s’approche
d’Aqualuce.
⎯ Je suis le lieutenant Alove Jaman. Notre capitaine m’a chargé de
vous recevoir et de veiller à ce que vous ne manquiez de rien. Comme
je vous ai entendue, je peux vous suggérer de vous accompagner dans
vos quartiers, Général Aqualuce.
⎯ Général ? dit Jacques.
⎯ Oui, Jacques. Mais je vous expliquerai plus tard. Maintenant al-
lons nous reposer. Comparé au vaisseau Golock, celui-ci paraît plus
rustique et pour accéder au quartier des officiers, il faut emprunter
plusieurs couloirs et escaliers. Ici, pas d’ascenseur ou de système anti-
gravitique.
⎯ En arrivant dans leurs quartiers, Aqualuce accompagne Jacques
dans sa chambre. Elle extrait d’un socle à l’entrée de la chambre une
télécommande et la présente à Jacques.
⎯ Ce boîtier va vous permettre de disposer du confort nécessaire à
votre repos : il suffît de penser à ce que vous désirez et de confirmer
en appuyant sur ce bouton. Regardez, c’est facile !
Aqualuce a certainement une pensée, car apparaît par une trappe située
au milieu, une table basse posée au sol, deux verres avec des glaçons
et une bouteille apparemment en verre.
⎯ J’ai pensé qu’une boisson serait la bienvenue. Voulez-vous que
je vous serve ?

21
⎯ Qu’est-ce que c’est ?
⎯ C’est une boisson extraite de céréales. Nous l’appelons SCOSS.
Jacques appréciant ce breuvage :
⎯ Cela me rappelle le whisky, mais plus doux que sur terre.
⎯ Maintenant, Jacques, à vous de vous exercer à penser. Mais at-
tention, ce gadget a des limites ; il a un répertoire très restreint sur ce
vaisseau il ne pourra pas vous procurer un certain mets exotique dési-
ré.
Jacques a surtout faim et pense à un steak-frites. La télécommande se
met à tinter.
⎯ Votre demande est invalide, Jacques. Vous avez apparemment
demandé quelque chose d’inconcevable.
⎯ J’ai simplement demandé un steack-frites.
⎯ Pardon, qu’est-ce que c’est ?
⎯ Oh ! Je vous expliquerai plus tard. Mais maintenant, faîtes-moi
goûter vos spécialités car j’ai faim.
Une grande table apparaît contre le mur face à eux et deux sièges sor-
tent d’un emplacement encastré dans le mur, ainsi qu’un plateau d’une
trappe au-dessus de la table.
⎯ Mangeons, Jacques, savourez les fruits de notre planète ; tout ce
repas est constitué de végétaux de nos cultures et la boisson provient
des meilleurs mammifères octopodes. Tout le menu est végétal, Jac-
ques, parce que les Lunisses sont végétariens.
⎯ Vous ne mangez pas de viande ? demande Jacques.
⎯ De la viande, de la chair ? Oh non ! Quelle drôle d’idée ! Vous
les terriens êtes carnivores ?
⎯ Nous ne sommes pas carnivores, mais omnivores ; nous man-
geons tout ce qui est bon et bien préparé. Le steak-frites est un plat
populaire typiquement français.
⎯ Français, mais qu’est-ce que c’est ?
⎯ Ah, oui. Vous ne connaissez pas du tout la terre. La France est
une nation comme il en existe de nombreuses sur terre. Mais pour en
revenir à notre spécialité, c’est une tranche de viande de bœuf grillée
accompagnée de pommes de terre coupées en doigt et frites dans
l’huile bouillante.
⎯ Ah ! curieux.
⎯ Oui, mais c’est bon.
Jacques et Aqualuce sont fatigués et Aqualuce lui montre comment
utiliser son lit.
⎯ Dormez bien, Jacques. Lorsque vous vous réveillerez, nous au-

22
rons encore beaucoup de choses à voir ensemble.
⎯ Une question encore, Aqualuce. Où allons-nous ?
⎯ Nous nous dirigeons vers LUNISSE.
⎯ Vous ne me ramenez pas sur TERRE ?
⎯ Non, ce n’est pas possible, Jacques.
Jacques en est étourdi et désemparé, quelques heures auparavant il
était encore devant sa tasse de café ! Rêve-t-il ? Sur cela il s’endort
comme drogué.

23
Chapitre II : Lunisse
Aqualuce apparaît devant Jacques à son réveil.
⎯ Je vous apporte des vêtements propres. Dès que vous serez prêt,
rejoignez-moi dans le réfectoire qui est à gauche en sortant de votre
chambre. Je vous ferai visiter notre vaisseau.
Jacques, réveillé, est toujours dans l’inconcevable, mais une fois prêt
il retrouve Aqualuce, attablée devant un petit-déjeuner. Il lui de-
mande :
⎯ Aqualuce, suis-je en plein rêve ? Aidez-moi à me réveiller !
⎯ Non, Jacques vous ne rêvez pas, mais je vous aiderai !
Cela dit, Jacques reprend un peu confiance et quelques questions lui
viennent :
⎯ Hier, vous sembliez étonnée et ne pas connaître la France. Quoi
de plus normal pour un être d’un autre monde de ne pas la connaître
en effet, mais le plus curieux à cet instant est que depuis que nous
nous sommes rencontrés, nous parlons tous français, ce qui signifie
que vous n’êtes pas si ignorants de mon pays.
⎯ Jacques, nous ne parlons pas français. Notre langage est « la
Langue », elle est universelle, comprise et parlée par tout être humain,
même les sons et les cris des nourrissons sont « LA LANGUE » et
nous les comprenons dès leur naissance. N’est-ce pas comme cela
chez les terriens ?
⎯ Non, sur terre il y a plus de six mille langues, sans compter les
dialectes ; mais je pense maintenant à une vieille légende qui dit que
le langage humain se mélangea au moment où les hommes voulurent
construire une tour assez haute pour atteindre les sommets du ciel,
c’était « BABEL » dans les mythes anciens.
⎯ C’est étonnant, Jacques, la Terre doit être une planète très
curieuse.
⎯ Aqualuce, je suppose que pour l’écriture, il y a quand même des
règles et des signes, comme nous, nous avons l’alphabet et les chif-
fres.
⎯ Non, Jacques. Pour l’écriture, nous ne connaissons qu’une seule
façon et je suppose que vous devez être capable de lire tous nos textes,
vu que vous nous comprenez !
Aqualuce fouille dans ses poches et sort un papier qu’elle montre à
Jacques.
⎯ Lisez ces inscriptions.

24
⎯ Général Aqualuce, merci de nous rejoindre dès réception de ce
message au quartier général de l’amiral GOLEVE. Amicalement.
⎯ Voyez, vous lisez comme moi.
En effet, Jacques comprend ce texte, pourtant sur ce papier
n’apparaissent qu’une suite de couleurs comme un arc-en-ciel de dif-
férents tons et grosseurs.
⎯ Vous le comprenez, Jacques, parce qu’il y est inscrite l’Aura
des mots, chaque mot, forme et couleur parlent directement à votre
pensée. Pour écrire ces mots, il suffit d’un crayon de cristal poreux qui
dépose sur son support vos pensées.
⎯ Votre technologie doit être très avancée pour de telles choses.
⎯ Notre langage et notre écriture existent depuis que « nous som-
mes » et sont des éléments naturels que nous détenons comme des
réflexes. Vous êtes dans notre nature, Jacques et possédez notre lan-
gue, notre écriture ; vous êtes humain comme nous.
Sur ce fait, Aqualuce emmène Jacques au poste de pilotage du vais-
seau. Après avoir monté un long escalier en colimaçon, ils arrivent
dans une vaste salle où sur trois côtés apparaît une vue du ciel où les
étoiles semblent en mouvement. Le Capitaine Starker les accueille.
⎯ Bonjour, Monsieur Brillant. J’espère que votre première période
de sommeil dans mon vaisseau a été reposante, car le Conquérant
n’est plus très récent et n’offre pas tout le confort des vaisseaux mo-
dernes et nous devons passer encore dix périodes de sommeil avant
d’arriver à Lunisse. Nous ferons en sorte que ce voyage se passe au
mieux pour vous.
⎯ Je vous remercie, Capitaine Starker, mais je ne souhaite qu’une
chose, c’est retourner chez moi. Tout ce qui s’est passé depuis ces
dernières heures est tellement irréel pour moi, terrestre, que j’ai
l’impression de me trouver dans un film de science-fiction. Je me de-
mande encore ce que je suis venu faire ici et ne trouverai de répit que
lorsque je serai de retour parmi les miens.
⎯ Soit, je vous comprends, Monsieur Brillant et s’il nous est pos-
sible de vous ramener sur terre un jour, ce sera avec joie et j’espère
avoir cet honneur. Mais maintenant, nous devons retourner au plus
vite sur Lunisse.
Aqualuce intervient.
⎯ Jacques, nous aurons l’occasion de revenir sur ce problème,
mais maintenant suivez-moi ; je vais vous présenter à l’équipage et
ensuite je vous emmènerai à la bibliothèque où vous pourrez consulter
des livres sur Lunisse et nous pourrons discuter et nous reposer si vous

25
le souhaitez.
⎯ Vous m’y obligez presque, Aqualuce, mais c’est avec plaisir.
Aqualuce présente ainsi les quarante huit membres d’équipage hom-
mes et femmes et quelques couples mariés évitant les problèmes de la
solitude spatiale et de la séparation des proches ; seul leur est interdit
d’avoir des enfants pendant leur carrière interstellaire. Jacques et
Aqualuce finissent leur périple dans la bibliothèque, pièce conforta-
blement installée, où les murs sont recouverts de photos de Lunisse.
Jacques, assis dans un fauteuil moelleux, a l’air songeur.
⎯ À quoi pensez-vous, Jacques ?
⎯ Pourquoi ne m’avez-vous pas ramené sur terre, alors que nous
en étions tout proches après mon enlèvement ? Pourquoi Starker sem-
blait-il pessimiste sur les chances d’y revenir ?
⎯ Jacques, vous insistez. Je n’ai pas voulu vous en parler tout à
l’heure, mais il y a plusieurs raisons à cela.
⎯ Ah oui ! Et lesquelles ? Vous me faites des cachotteries, il me
semble que vous ne voulez pas me ramener, que ce soit les Golocks ou
vous. Kidnappé, je le suis toujours. Vous prétendez être meilleurs que
les Golocks, mais je suis en prison ici, même si c’est une prison dorée.
⎯ Calmez-vous, je vous en prie, écoutez-moi ! Oui, je suis Géné-
ral, je suis militaire ; nous avions un but en venant vous chercher et
nous vous amènerons sur Lunisse, mais sachez que ce sera au prix de
nos vies si c’est nécessaire. Mais le plus grave est que nous ne vous
ramènerons pas sur terre car nous ne connaissons pas la position stel-
laire de votre astre et de votre étoile, les Golocks ont pris soin avant
notre attaque de les détruire et leurs officiers ont tous péri. Alors nous
revenons bredouille avec vous et peut-être les Golocks ont-ils transmis
les coordonnées à leur monde et maintenant préparent-ils une attaque
contre la terre pour y chercher cette Graine d’Etoile ?
Jacques se sent nauséeux et ne répond pas. Il se met la tête dans les
mains et sanglote.
⎯ Ne vous rendez pas malade, Jacques, soyez fort, devenez fort et
aidez-nous, aidez votre peuple, aidez-vous, cherchons cette vérité qui
nous fait tous courir et trouvons-la, je sais que vous le pouvez, vous ne
connaissez pas vos possibilités !
Cet appel d’Aqualuce sort du fond de son cœur. Pour la première fois,
ne pouvant se retenir, elle implore Jacques. Que voit-elle en lui ? Son
intonation laisse paraître pour la première fois d’autres sentiments.
Elle saisit les mains de Jacques pour en découvrir son visage. Il re-
dresse la tête et ouvrant les yeux, il découvre une nouvelle Aqualuce,

26
ses yeux sont brillants et quelques larmes y perlent. C’est une femme
qu’il a devant lui, sa beauté lui fait face, ses cheveux trop courts ne
peuvent plus cacher sa vraie nature. Il saisit à son tour le visage
d’Aqualuce et lui dit :
⎯ Que pourrait faire un vendeur d’aspirateurs aussi peureux, aussi
faible, aussi égoïste, aussi ignorant que moi contre tout un peuple en-
nemi. Pour la terre et pour d’autres peuples, un humain ne peut rien,
mais Aqualuce, si vous m’accompagnez et tant que vous resterez avec
moi, j’aurai la force de vivre et de lutter pour la justice et la vérité que
les hommes recherchent.
Pour la première fois de sa vie, Jacques sent une force étrange monter
en lui, l’appel d’Aqualuce est son Appel. Son cœur cogne de joie dans
sa poitrine, car il se sent proche d’elle, il a un but aujourd’hui.
⎯ Jacques, vous réussirez car vous n’êtes plus seul. Je serai avec
vous et beaucoup d’autres nous aideront. La vie nous attend ! J’ai
confiance en vous, je serai votre conscience dans ce monde inconnu.
Depuis l’arrivée de Jacques dans la prison Golock, Aqualuce sait que
c’est lui son âme sœur. Elle enfouit depuis leur première rencontre ce
sentiment au fond d’elle. Jacques, lui, n’a pas pour sa part eu le temps
de laisser la place aux sentiments, il a subi un tel choc au moment de
son enlèvement que son cœur est resté longtemps fermé. Mais l’amour
est universel et les coups de foudre existent même à cent mille années
lumière dans l’espace à l’autre bout de la galaxie. Hélas, elle sent que
le moment n’est pas encore venu de déclarer sa flamme.

***

Les quelques périodes de sommeil ont passé, maintenant Lunisse ap-


proche. Jacques explique à Aqualuce la vie sur terre et essaie de dé-
tailler l’histoire, la géographie, les sciences, la politique et les reli-
gions. Aqualuce, elle, montre à Jacques des photos, des cartes, des
documents historiques sur Lunisse. Les seuls points de similitude en-
tre leurs deux peuples semblent se situer il y a quatre mille six cent
ans, au début de l’époque égyptienne sur terre. Depuis qu’ils sont dans
le vaisseau, Jacques et Aqualuce ne quittent pratiquement plus la bi-
bliothèque, espérant assimiler le maximum de connaissances sur leurs
civilisations respectives.
Aqualuce est très intéressée par les religions, car il n’y a pas sur son
monde de chose similaire. En effet, tous les Lunisses pensent qu’ils
sont auto créateurs, qu’ils ont toujours existé et qu’avant eux, il y avait

27
eux ; que leur principe de vie est lié à l’énergie de l’univers, celle-ci se
concentre et crée l’âme lunisse qui crée l’homme. L’homme et
l’univers ne font qu’un. L’Homme est l’univers. Ainsi celui-ci peut
agir sur la matière durant sa vie, il la forme et la déforme ; à sa mort, il
la reconcentre et se réincarne dans un être humain, ainsi le Lunisse
pense avoir la vie éternelle grâce à la réincarnation, comme l’univers,
après son expansion, se concentrera et se redéploiera ainsi de suite
pense-il. Ainsi, aucun rite, aucune croyance n’existent chez les Lu-
nisse, mais seule la certitude d’être et d’avoir toujours été.
⎯ Le grand drame depuis le passage du messager, dit Aqualuce, est
que notre peuple commence à avoir peur de la mort, car notre principe
de vie basée sur l’énergie mentale est en train de diminuer fortement
et si nous perdons complètement notre force mentale, c’est la fin de
notre vie éternelle, la fin de nos incarnations, d’autant plus que la sté-
rilité de notre peuple semble aujourd’hui irréversible.
Ainsi Jacques commence à comprendre pourquoi, en dehors des pro-
blèmes technologiques que pose le problème du manque d’énergie
mentale, l’effondrement de la croyance originelle va peut-être créer
l’effondrement de la civilisation lunisse. Le signal d’approche de la
planète retentit et tire Jacques et Aqualuce de leur méditation.

Lunisse apparaît devant eux à travers le cockpit géant du Conquérant.


Jacques découvre une sphère encore plus verte et plus bleue qu’elle
n’était sur les photos.
Les océans y sont étendus comme de grandes tâches sur un tapis de
végétation immense recouvrant la planète. Treize mille kilomètres
terriens de diamètre et seulement cent millions d’habitants. La planète
est le grenier de l’empire lunisse et tout y est réalisé pour maintenir un
équilibre écologique en harmonie avec les habitants. Le Conquérant
ne se posera pas sur Lunisse. Tout comme les autres vaisseaux faisant
partie de l’expédition, il restera en orbite et stationnera autour d’un
spatiodrome orbital. Le Capitaine Starker place l’engin sur l’orbite
indiquée par les contrôleurs spatiaux et en quelques instants apparaît
la station, immense sphère d’environ un kilomètre de diamètre d’où
sortent de tous les côtés des tubes de grande longueur où sont accro-
chés des quantités importantes de vaisseaux de l’espace.
⎯ Capitaine Starker, demande Jacques, à quoi servent tous ces tu-
bes et qu’y a-t-il dans cette station ?
⎯ Les tubes sont les ombilicaux par lesquels nous pouvons nous
déplacer du vaisseau vers la station ; ils sont creux et constitués de

28
métal souple qui absorbe les variations de distance et les mouvements
des navires qui y sont accrochés. À l’intérieur de chacun circule une
navette soit pour transporter des hommes ou du matériel. Quant à la
station, c’est un astroport ou transitent des milliers de voyageurs, du
matériel pour des dizaines de destinations différentes. Il y a aussi pour
la moitié de la station, un service technique avec de grands moyens
pour pouvoir effectuer tous types de réparations.
⎯ Allons-nous dans la station, Capitaine ?
⎯ Non, pour notre part, nous nous arrimerons à l’astroport, mais
une fois cette manœuvre effectuée, nous prendrons place dans une
spacio-vedette et nous descendrons sur Lunisse pour nous rendre dans
notre capitale.
Jacques est impressionné à la vue de cet immense satellite artificiel.
Aqualuce dit à Jacques :
⎯ Nous aurons peut-être l’occasion d’y venir, mais maintenant,
nous devons vous présenter au Conseil de la Dictature.
Ces derniers mots sonnent mal aux oreilles de Jacques, qui demande à
Aqualuce :
Vous vivez sous le joug d’un dictateur ?
⎯ Absolument pas, nous aimons tous notre chef, lui et sa famille
ont toujours guidé notre peuple pour le meilleur. Mais en réaction
contre l’empereur Belzius, un jour l’un d’eux décida de se nommer
ainsi !
⎯ Pourquoi pas !
Le capitaine donne ses dernières instructions au cristal pensant appelé
CP (l’ordinateur doit être son ancêtre). La manœuvre d’arrimage
s’effectue sans encombres.
Starker, Aqualuce et Jacques rejoignent la vedette de transit qui se
trouve dans le hall de réception des véhicules stellaires. La vedette est
un petit vaisseau spatial miniature où peuvent vivre six personnes et
contient une soute impressionnante où l’on peut stocker du matériel ou
transporter cinquante personnes. Là, nos amis pénètrent à l’intérieur
du poste de pilotage. Vingt-cinq membres d’équipage s’installent dans
la soute ; eux regagnent Lunisse pour leur période de repos. La large
porte du hall s’ouvre et la vedette doucement se soulève et se laisse
aspirer par le vide sidéral. Là, tout se passe comme dans un avion,
constate Jacques, à la différence que l’altitude est de dix mille kilomè-
tres. Quelques minutes plus tard, la vedette pénètre dans l’atmosphère
lunisse et se dirige vers une ville située au bord d’un océan. Jacques
aperçoit de loin les artères formant comme des rues et quelques ins-

29
tants plus tard, les toits des bâtiments, tous de couleur verte. Au pied
de chaque bâtisse se trouve une aire de stationnement juste assez
grande pour recevoir la vedette. Starker se dirige maintenant vers un
bâtiment de faible hauteur, mais très étendu et dont la surface doit
couvrir au moins dix hectares. La vedette se pose sur une aire plus
grande que les précédentes où d’autres véhicules de toutes tailles sont
rangés.
⎯ Où sommes-nous ? demande Jacques à Aqualuce.
⎯ C’est notre base militaire sidérale. De là nous prendrons une
voiture pour nous rendre au parc gouvernemental.
La rampe d’accès de la vedette s’ouvre et laisse apparaître le sol.
Aqualuce invite Jacques à descendre le premier. À l’extérieur, Jacques
se retrouve sur un monde tout nouveau pour lui. La lumière de l’étoile
de Lunisse lui inonde le visage ; ses yeux ne sont plus habitués au
soleil naturel depuis plusieurs jours. L’air y est doux et agréable ; si la
lumière de cette étoile n’était pas si blanche, on pourrait se croire sur
la terre.
⎯ Comment vous sentez-vous, Jacques ? demande Aqualuce.
⎯ Bien. Ce pourrait être la terre et votre planète pourrait être la
mienne, avec vous, si votre monde m’acceptait.
⎯ Il vous acceptera, Jacques. Mais vous devez penser avant tout
aux vôtres et ne pas oublier ce pourquoi vous êtes là.
⎯ Avec vous, Aqualuce, je n’aurai pas de mal à oublier la terre et
les Golocks.
⎯ Je le sais, Jacques, c’est pour cela qu’il faudra enfouir vos sen-
timents en vous le temps nécessaire, car notre mission est importante
pour tous et passe au-delà de notre intérêt personnel.
Jacques crispe un peu son visage après la réflexion d’Aqualuce, mais
celle-ci ajoute :
⎯ Le jour viendra !
Jacques sourit.
La voiture s’est avancée. C’est un véhicule qui n’a rien de commun
avec les voitures terrestres ; sans roues, le véhicule est en suspension à
vingt centimètres au-dessus du sol ; à l’intérieur, pas de volant, huit
places y sont disposées en cercle ; et tout comme dans la chambre du
Conquérant, une télécommande à pensée est placée sur le plancher au
milieu des sièges. Starker place une main sur la télécommande, afin de
valider le contrôle par sa pensée. La voiture décolle sans bruit avec
une sensation d’accélération. Après quelques instants de vol à plu-
sieurs dizaines de mètres d’altitude, le véhicule pénètre par une large

30
ouverture dans un édifice souterrain du parc du Conseil, suivant une
pente très oblique dans le sol La galerie les emmène en profondeur
sous le parc. Au bout, la voiture s’arrête devant une lourde porte aussi
haute que large, d’environ huit mètres.
Aqualuce dit à Jacques :
⎯ Actuellement on contrôle nos identités et notre code d’accès,
mais comme vous êtes inconnu par les services de sécurité, cela va
prendre un peu plus de temps.
Une minute plus tard, la lourde porte coulisse et en laisse apparaître
une autre similaire qui s’ouvre à son tour, la voiture s’avance encore
pour s’immobiliser enfin sur un emplacement réservé. Ici, trois agents
s’avancent devant le véhicule.
⎯ Général Aqualuce, bienvenue. Suivez-nous avec vos compa-
gnons, le Conseil vous attend.
Devant eux la porte de la salle du conseil s’ouvre. Aqualuce s’avance
précédée de Jacques, Starker les suit. Trois hommes sont assis derrière
une immense table en forme de fer à cheval ; on pourrait y faire siéger
trente personnes sans difficulté. Jacques et Aqualuce se trouvent au
centre de ce demi-cercle.
Un homme à la grosse tête chauve leur fait face. Il semble avoir au
moins cinquante ans. Il a le regard dur. C’est le Grand Dictateur. À sa
gauche, un homme plus jeune que ses cheveux blonds et son regard
enfantin rendent plus sympathique ; il est le Conseiller. À droite, un
enfant ; il a peut-être dix ans, mais ses yeux jaunes et pénétrants lui
donnent un air de tueur.
Le vieil homme dit :
⎯ Bienvenue, Général Aqualuce ; ne perdez pas de temps et dites-
nous ce que vous avez pu apprendre sur la Graine d’Etoile. Le temps
presse et la force psychique lunisse décroît encore, bon nombre
d’hôpitaux sont assaillis par nos concitoyens qui s’inquiètent et de-
mandent à être soignés pour leurs troubles. Et le plus à craindre pour
le moment, est une attaque Golock contre Lunisse même. Nous ne
pourrons plus résister très longtemps si les choses ne s’améliorent pas.
Bien que nos éléments psychiques les plus forts s’occupent de mainte-
nir le champ protecteur de la planète, ils ont parfois quelques troubles
inquiétants. Cela dit, nous vous écoutons.
Aqualuce prend la parole et fait le récit de sa mission. Elle en arrive
aux entretiens qu’elle a eus avec Jacques à bord du Conquérant au
sujet de leurs mondes et des religions terrestres. Elle dit ensuite :
⎯ Hélas, la Graine d’Etoile ne semble pas connue sur terre et reste

31
un mystère total pour les terriens. Mais nous avons de commun qu’il y
a deux mille ans, un messie est apparu aussi sur leur planète, mais il
parlait d’amour, pas de Graine d’Etoile. Du reste, il disait qu’il était
fils du créateur ! Jacques Brillant se dit ignorant, mais je pense que les
connaissances de Jacques alliées aux nôtres pourront aider notre peu-
ple et les terriens maintenant menacés, pour trouver cette étrange
graine. Je crois qu’il nous faut trouver le point commun entre la terre
et Lunisse, afin de savoir pourquoi la Terre est la clef du mystère.
Le grand Dictateur dit alors :
⎯ Concernant un créateur, cette croyance terrestre est absurde,
Général Aqualuce, vous le savez bien. Notre principe d’auto création
existe depuis nos origines.
⎯ Mais nos origines se limitent à plus six mille ans, époque à la-
quelle nous sommes arrivés sur Lunisse ; au-delà, nous n’avons au-
cune trace de notre civilisation, tandis que sur Terre, leur histoire
commence bien avant. Les premiers humains vivaient il y a sept mil-
lions d’années. Il semble qu’il y ait un point de connexion entre nos
deux mondes, qui remonte à environ six mille ou six mille cinq cents
ans et je propose que vous nous aidiez à retrouver ce point de contact.
Pour cela, il faudrait que vous puissiez nous laisser consulter vos ar-
chives personnelles, peut-être pourrions-nous trouver des informations
sur nos origines, si la Terre en est la source, nous connaîtrions peut-
être la raison qui aurait séparé nos peuples, alors nous pourrions recti-
fier le désordre qui règne aujourd’hui sur notre monde et retrouver
notre équilibre.
⎯ Général Aqualuce, tout cela n’est que spéculations, nous ne
pensons pas être descendants des Terriens et si tel était le cas, ce ter-
rien aurait nos facultés psychiques, ou celles des Golocks ; or il ne
semble pas les posséder.
⎯ Père, dit l’enfant, je souhaite interroger le Terrien. Peut-être a-t-
il quelques révélations à nous faire qui permettront de juger de ses
origines et d’y voir cette relation qu’il y aurait entre Lunisses et Ter-
riens.
⎯ Je vous l’accorde, mon fils.
"Ainsi c’est le fils", se dit Jacques.
⎯ Approchez-vous, Monsieur Brillant et regardez-moi dans les
yeux.
Jacques s’approche, sans crainte, sans même s’être retourné vers
Aqualuce et regarde dans les yeux l’enfant terrifiant au regard maléfi-
que. Un faisceau de couleur verte inonde leurs yeux.

32
⎯ Monsieur Brillant, qui êtes-vous ? demande l’enfant.
Jacques semble être sous état d’hypnose et parle :
« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ».
Ces mots, Jacques s’entend les prononcer pour la deuxième fois, sans
même savoir pourquoi ils sortent de sa bouche. L’enfant tremble et
pleure, se blottissant contre son père. Puis il se redresse et dit :
⎯ Il est des nôtres, il dit la vérité, il a le cœur pur. Père, il faut
l’aider, il nous aidera.
⎯ Mon fils a dit. Il en sera ainsi.
Le troisième homme, le Conseiller, se lève et prend la parole.
⎯ Terrien, tu vivras. Bienvenue parmi les Lunisses ; qu’il soit mis
à ta disposition tout ce dont tu auras besoin pour effectuer ta mission !
À ce moment, un effroyable tremblement secoue tous les murs et les
sirènes retentissent. Des panneaux entiers de murs s’effondrent et
blessent le Grand Dictateur. Tout le monde est au sol parmi les dé-
combres ; C’est une attaque golock. Aqualuce se précipite sur le vieil
homme pour le soutenir dans sa douleur ; l’enfant semble inanimé sur
le sol tandis que Jacques émerge des décombres avec Starker. Seul le
troisième homme semble mortellement blessé.
Le Grand Dictateur, le visage contrit par la douleur, fait signe à Aqua-
luce d’approcher son visage et lui dit :
⎯ Il faut vous rendre sur Khephren, là vous trouverez l’histoire,
l’histoire de... Et l’homme perd connaissance.
Des gardes entrent dans la salle et un médecin se précipite sur le
Grand Dictateur. Un aide de camp dit :
⎯ L’attaque est imminente, que toutes les personnes étrangères au
Conseil sortent de cette pièce.
Bientôt le Grand Dictateur et son fils sont emmenés à l’abri. Aqualuce
fait signe à Jacques et Starker de la rejoindre, ils sortent et retrouvent
après quelques barrages de contrôle leur automobile. Une fois à
l’intérieur, Aqualuce dit à ses amis :
⎯ Il faut quitter Lunisse sans tarder.
⎯ Pour aller où ? demande Jacques.
⎯ Nous partons pour Khephren, une planète située à l’extrémité
de notre galaxie.
⎯ Il faut rejoindre le Conquérant, dit Starker. Je vais immédiate-
ment faire savoir que nous nous préparons à partir.
Malheureusement aucune réponse par liaison télépathique ne lui par-
vient de son vaisseau.
⎯ Le Conquérant ne répond pas ! dit-il, avec stupéfaction.

33
⎯ Nous sommes peut-être encore trop en profondeur, dit Aqua-
luce. Nous n’avons pas encore quitté la galerie qui est équipée d’un
écran télépathique.
Mais le bout de la galerie est déjà franchi par l’automobile et toujours
aucune réponse. À l’extérieur c’est un désastre, d’autres bâtiments se
sont écroulés et à l’emplacement sous lequel se trouve le Parc Gou-
vernemental, un cratère d’une cinquantaine de mètres apparaît.
⎯ C’est certainement l’impact d’un laser hyper thermique, expli-
que Starker, le champ protecteur a dû se relâcher quelques instants et
les Golocks en auront profité, voulant frapper le Conseil pour nous
affaiblir.
La voiture se pose maintenant non loin de leur astro-vedette. L’aire de
stationnement est envahie par une foule de militaires qui courent dans
tous les sens ; c’est l’état d’alerte. Des voitures arrivent, d’autres par-
tent et quelques hommes chargent les vedettes de matériel lourd.
⎯ Il faut que je me rende à la base militaire, dit Aqualuce, j’ai des
informations à y prendre au sujet de Khephren. Jacques, venez avec
moi et vous, Starker, essayez encore par tous les moyens de prendre
contact avec le Conquérant, nous serons de retour au plus tôt.
Jacques et Aqualuce remontent dans la voiture qui les dépose à la
porte principale du bâtiment, où un garde invite Aqualuce à
s’identifier. Un halo lumineux bleu entoure Aqualuce quelques se-
condes, puis disparaît.
⎯ Jacques, dit Aqualuce, approchez-vous à votre tour de
l’identifiant (il s’agit d’un scanner tridimensionnel à l’aspect d’une
caméra), nous allons vous enregistrer sur notre banque mémoire des
membres de la Base, car sinon vous ne pourriez pas pénétrer dans le
bâtiment.
Jacques se place devant et le halo bleu l’entoure à son tour ; cela dure
trente secondes.
⎯ Voilà, Jacques, vous êtes maintenant identifié. Nous pouvons y
aller.
L’entrée de la base militaire sidérale est une grande ouverture sans
porte où l’on peut pénétrer une fois identifié.
⎯ Pourquoi doit-on être identifié s’il n’y a pas de porte à l’entrée ?
Toutes les personnes mal intentionnées peuvent y pénétrer en forçant
le garde à les laisser passer.
⎯ Oui bien sûr, Jacques, mais le garde n’est pas ici pour défendre
l’entrée, mais pour protéger toutes les personnes qui y pénètrent.
⎯ Protéger de quoi ?

34
⎯ Lorsque vous avez été identifié, le scanner a enregistré votre au-
ra, c’est-à-dire votre rayonnement extérieur énergétique et psychique ;
elle vous est entièrement personnelle et unique dans l’univers. Ainsi,
elle a été enregistrée dans la mémoire du CP qui a instantanément
harmonisé l’éther énergétique qui est rayonné dans la base, c’est-à-
dire un champ de force. Ce champ de force est comme un puzzle, il est
constitué de toutes les auras enregistrées dans la banque et lorsque
vous l’avez été aussi, le puzzle a été complété d’une pièce supplémen-
taire sans pour cela en changer l’harmonie. Maintenant, imaginez
qu’une personne non enregistrée entre dans la base, son aura n’étant
pas en harmonie, elle sera brûlée par le champ de force ; ainsi la pro-
tection de la base est parfaitement assurée. C’est pour cela que le
garde est ici, pour nous protéger contre nous-mêmes. Bien, maintenant
allons consulter les informations que nous avons sur Khephren. Ren-
dons-nous à la bibliothèque.
Tout le personnel de la base est en état d’alerte et les ascenseurs étant
monopolisés par les services de sécurité, une fois de plus Aqualuce et
Jacques sont contraints de descendre par les escaliers. La bibliothèque
est au cinquième sous-sol et semble désertée. L’attaque Golock a dû
mobiliser tout le personnel. Aqualuce demande au bibliothécaire au-
tomatique toutes les documentations sur Khephren. Quelques instants
plus tard, un seul livre leur est acheminé par convoyeur automatique.
⎯ Jacques, prenez-le et repartons.
De retour à la sortie de la Base, la voiture a disparu.
⎯ Garde, où est notre voiture ?
⎯ Elle a été réquisitionnée par ordre du Commandement Militaire,
comme tous les véhicules et vaisseaux militaires existants.
⎯ Ne perdons pas de temps, Jacques, courons rejoindre la vedette.
Le kilomètre qu’ils parcourent leur semble interminable. Autour de la
vedette sont postés quatre gardes et Starker semble parlementer avec
eux. Aqualuce le rejoint.
⎯ Vous avez des problèmes, Starker ?
⎯ Oui, notre vedette a été réquisitionnée. Ces gardes m’ont obligé
à la quitter, leurs ordres sont stricts.
⎯ JE SUIS LE GENERAL Aqualuce, missionnée par le Gouver-
nement et je vous ordonne de nous restituer cette vedette ! Le sous-
officier salue Aqualuce et dit :
⎯ Général, montrez-moi votre ordre de mission et je vous laisserai
partir.
⎯ Je n’en ai pas, car lorsque nous avons été investis par le

35
Conseille de la Dictature, l’attaque Golock a frappé le Parc Gouver-
nemental et le Conseiller a été tué, le Grand Dictateur a été blessé et
nous avons dû repartir sur-le-champ.
⎯ Je suis désolé, les ordres sont stricts ; sans ordre de mission
vous ne passerez pas.
Et les quatre gardes dirigent leurs armes sur nos amis.
⎯ Écartez-vous ou je ne réponds plus de rien ! dit Aqualuce.
Puis elle s’avance vers les gardes qui, au moment de faire feu, d’un
regard sont projetés en l’air à plus de vingt mètres et retombent sur le
sol sans connaissance.
⎯ Allons-y vite, l’alerte va être donnée !
Starker s’installe aux commandes de la vedette spatiale.
⎯ Cap sur Khephren, mais avant, faisons louvoyer le vaisseau
pour brouiller nos traces.

36
Chapitre III : Khephren, un air de pyramide !

Après avoir quitté l’atmosphère, la vedette prend sa


vitesse hyperlumique... Installée dans le poste de pilotage, Aqualuce
tend une pastille à Jacques.
⎯ Prenez, Jacques, cela vous évitera le mal de l’espace, car le
voyage va être long.
⎯ Combien de temps ?
⎯ Environ vingt jours si tout se passe bien, répond Starker, car
nous sommes dans une spatio-navette qui est normalement capable de
voyager dans la galaxie, mais en fait nous n’utilisons jamais ces en-
gins pour de pareils trajets. Elles sont équipées du même type de pro-
pulsion que nos croiseurs, mais en modèle réduit et elles se déplacent
moins vite, elle ne va guère qu’à huit cents AL (années lumière) jour,
alors qu’un vaisseau comme le Conquérant va à mille cinq cent AL
jour et sorti de la galaxie il en fait le double. Cette vedette ne mesure
guère que trente mètres de long et possède un armement léger. Au cas
où nous croiserions un ennemi, nous aurions peu de chance de fuir.
Mais enfin nous allons pouvoir tester ses réelles capacités.
⎯ Starker, dit Aqualuce, ne soyons pas pessimistes, ce vaisseau
est notre seul refuge maintenant, mais il n’a pas de nom. Alors je vous
propose de lui en donner un.
Jacques se retourne vers Aqualuce :
⎯ Je pense que si vous dites cela, c’est que vous avez une idée ?
⎯ Oui, je veux l’appeler Espérance, car dans notre cas c’est ce à
quoi il faut se rattacher, l’espérance.
⎯ Vous avez raison, ce nom lui portera chance et à nous aussi.
⎯ Starker, il faudra apprendre à Jacques le pilotage de notre vais-
seau ainsi que les divers éléments techniques primaires dont il aura
besoin, car nous devons pouvoir nous remplacer aux commandes.
⎯ Bien, Aqualuce, quand j’aurai fait l’inventaire du matériel et de
la nourriture, Jacques prendra sa première leçon.
Tandis que Starker est occupé à son travail, Jacques ressort le livre
pris dans la bibliothèque.
⎯ Nous devrions étudier ce document, peut-être nous donnera-t-il
quelques informations nécessaires à notre excursion sur Khephren.
Que vous a dit le Grand Dictateur au sujet de cette planète ?
⎯ Rien, Jacques, il a simplement dit « Il faut vous rendre sur Khe-
phren » puis il a perdu connaissance.

37
⎯ Nous aurions dû rester à son chevet, dès qu’il serait revenu à
lui, il nous aurait dit ce qu’il fallait faire.
⎯ Non, Jacques, c’est tout ce qu’il savait. Au moment où il est
tombé inanimé, je suis entrée en contact télépathique avec son esprit et
il m’a dit qu’il s’agissait d’une vieille légende transmise dans sa fa-
mille de génération en génération ; en fait les premiers Lunisses se-
raient d’abord passés sur Khephren avant de s’installer sur Lunisse.
Nous pourrions y trouver des traces des pionniers. Regardons le livre.
Comme tous les livres lunisses, c’est un ouvrage merveilleux fait
d’une plaque de cristal incassable, de la dimension d’un cahier
d’écolier. Il ne contient pas de pages, mais une couverture où est im-
primé le titre lorsque l’ouvrage n’est pas activé. Lorsqu’on le prend
dans ses mains, alors le rayonnement éthérique humain apporte
l’influx d’énergie nécessaire à l’activation des cristaux et la première
page d’écriture apparaît. Pour passer à la page suivante, il suffit
d’effleurer le livre de l’index. Ainsi une plaque d’un millimètre
d’épaisseur peut contenir une encyclopédie complète. L’avantage de
tels livres est qu’ils sont presque inaltérables et ne nécessitent qu’un
apport minimal d’énergie, tant qu’il y aura au moins un homme pour
les lire, ces ouvrages seront presque éternels.
⎯ Sur terre, dit Jacques, nous avons des disques en plastique de la
même taille, nous les appelons CD-Rom ou DVD ils contiennent aussi
des centaines de millions d’informations, voir des milliards. Notre
technologie serait presque identique si nos disques étaient autonomes,
hélas, il nous faut des ordinateurs pour les activer.
⎯ Il ne faut pas vous sous-estimer Jacques, ce n’est pas la techni-
que qui fait la valeur des hommes. Du reste, ce livre si je le pose sur le
CP, celui-ci le mémorise et nous pouvons le lire sur nos écrans, certai-
nement comme vous le faites.
⎯ Qu’est-ce qu’un CP ? Aqualuce.
⎯ C’est le raccourci de Cristal Pensant.
Jacques n’en croit pas ses oreilles.
⎯ C’est incroyable, tant de similitudes avec la terre. Chez nous
pour nos ordinateurs, on dit PC !
Sur ce, ils ouvrent le livre.
« Guide géographique de Khephren - Fondation Universelle de Carto-
graphie Lunisse » tels sont le titre et l’éditeur.
⎯ C’est un recueil de cartes et de relevés topographiques de la
planète. Ils ont été réalisés lorsque j’étais encore un nourrisson ! Je
suppose que ce ne sont que des prises de vues aériennes, certainement

38
le topographe n’a même pas mis les pieds sur le sol.
⎯ Pourquoi supposez-vous cela, Aqualuce ?
⎯ Oh ! C’est parce que bon nombre de planètes comme celles-ci
existent dans l’univers, les cartographes de l’époque étaient payés à la
tâche et ne prenaient pas le temps de s’y poser.
⎯ Mais d’autres vaisseaux ont dû aller sur Khephren.
⎯ Je n’ai jamais rencontré de pilote qui y soit allé, pour ma part.
Nous ne sommes pas le premier vaisseau à s’y diriger mais c’est tout
comme. Personne n’est attiré par les planètes à la végétation trop
dense et au climat humide et tropical, car nous ne pouvons pas y im-
planter nos cultures. Mais nous allons étudier tous ces clichés, peut-
être y trouverons-nous quelques indices nous intéressant.
⎯ Aqualuce, je pense à tout autre chose à cet instant et je me pose
quelques questions auxquelles j’aimerais que vous répondiez.
⎯ Oui, Jacques, qu’est-ce qui vous tourmente ?
⎯ D’abord tout à l’heure, lors de mon entretien avec l’enfant, que
s’est-il passé, car je ne me souviens pas de ce que j’ai pu dire ; c’est
comme si j’étais amnésique. Je n’ai pour souvenir que ce qu’a dit le
Conseiller avant l’attaque, « je vivrai » Qu’est-ce que cela signifie ?
⎯ La tradition dit que l’enfant, fils du Dictateur, est la force vive du
jugement. Il est jeune et pur, seul un cœur pur peut juger sans se trom-
per. Dans leur famille, la force de la raison et de la vérité est très forte
et s’incarne de père en fils, aussi le Grand Dictateur a été Juge comme
son fils. Cet enfant sera Grand Dictateur et ainsi de suite. Lorsque
vous avez parlé, vous avez dit des mots qui ont fait vibrer tout mon
être, comme si une voix venue d’au-delà se faisait entendre. C’était
comme une lumière vive, mais je ne me souviens plus. Mais l’enfant a
compris et jugé, le Dictateur a approuvé l’enfant et le Conseiller a
prononcé la sentence. Vous êtes un élu, Jacques, sinon vous seriez
mort et moi aussi.
⎯ Voyez-vous, Aqualuce, je pressentais, lorsque l’enfant m’a in-
terrogé, que j’y risquais ma vie, mais étrangement je n’avais pas peur,
plus, j’avais l’impression de pouvoir le vaincre comme si une force
étrangère m’habitait.
⎯ Je savais, Jacques, que vous seriez vainqueur de l’épreuve ; moi
non plus, je n’ai pas eu peur.
⎯ Aqualuce, l’autre question est : pourquoi êtes-vous Général ?
C’est un grade très élevé sur terre.
⎯ J’ai ce grade très élevé effectivement. Mon père devait être mi-
litaire avant de disparaître, je ne l’ai jamais connu et depuis ma petite

39
enfance, j’ai toujours vécu au sein de l’armée. Mais c’est ma force
psychique exceptionnelle qui m’a valu ce grade, surtout depuis la
perte de la force de notre peuple car la mienne n’a jamais failli. C’est
pourquoi les sentinelles de tout à l’heure ont eu tort de me contrarier.
⎯ Aqualuce, je crois que je ne m’opposerai jamais à vous de peur
d’être massacré.
⎯ Ne dites pas cela, Jacques. J’ai besoin au contraire que l’on
s’oppose à mes convictions et mes idées, cela me permettra d’évoluer.
Starker arrive à ce moment :
⎯ J’ai fini l’inventaire. Au niveau de notre réserve d’énergie, il
n’y a pas de problèmes, mais par contre pour la nourriture, il y a de
quoi alimenter une personne pendant cinq jours, or le voyage dure
vingt deux jours, pour trois personnes cela fait à prévoir soixante six
jours de vivres.
⎯ Que suggérez-vous, Starker ? demande Aqualuce.
⎯ Il y a une possibilité ; l’Espérance est équipée d’une chambre
cryogénique destinée au fret animal. Je suggère que deux d’entre nous
s’y installent durant une partie du voyage, pour le reste une seule per-
sonne est indispensable à la navigation. En fait, je propose que Jac-
ques et vous soyez en sommeil pendant que je resterai aux comman-
des ; en me rationnant, je vais pouvoir tenir sans difficultés.
⎯ Starker, votre idée est excellente, mais nous devons être au
mieux de nos capacités intellectuelles et physiques, surtout lorsque
nous arriverons sur Khephren. Nous nous placerons en cryogénisation
tous les trois, je prendrai les commandes du vaisseau en mode psychi-
que ; même dans la glace, je peux travailler sur l’instrumentation du
vaisseau.
⎯ Bien, c’est peut-être plus sage ainsi. Dès que Jacques aura pris
sa première leçon, nous nous installerons dans la chambre.

Jacques est assis sur le siège du pilote, Starker sur celui du copilote.
⎯ Voyez-vous, Jacques, l’Espérance est équipée de deux modes
de propulsion le premier est un moteur gravitique, fait pour circuler
sur une planète ou une étoile en périphérie ; sa vitesse est égale au
dixième de celle de la lumière. Nous l’utilisons pour nos approches
planétaires et pour voyager de l’orbite jusqu’au sol. Le principe de
fonctionnement est très simple un électro-aimant est le cœur du mo-
teur. Je vous le montrerai plus tard. Il ne pèse pas plus de cinquante
kilos et dépense un minimum d’énergie, environ un kilowatt. Cet élec-
tro-aimant n’a pas de polarité, il est d’une certaine manière circulaire.

40
Imaginez un peu un aimant dont les deux pôles se rejoignent et for-
ment une unité. Cet aimant, lorsqu’il est activé, doit être en opposition
avec le champ gravitationnel de l’étoile ou la planète autour de la-
quelle il se trouve. J’espère que vous me suivez jusqu’à maintenant ?
⎯ Cela peut aller, mais j’ai du mal à imaginer cette forme de
champ magnétique.
⎯ Ce n’est pas grave, nous aurons peut-être l’occasion de revoir
cela. Mais ce qu’il faut savoir c’est que cet aimant doit être synchroni-
sé avec la planète, donc il est indispensable de connaître ou détecter la
fréquence vibratoire de celle-ci afin de synchroniser le générateur.
Voici donc, sur votre côté droit se trouve le scanner que vous devez
focaliser sur la planète et régler avec les deux molettes qui s’y trou-
vent. Devant vous l’écran de visée apparaît lorsque vous avez activé le
scanner en poussant ce bouton. Je peux vous faire une démonstration,
nous allons nous connecter en mode simulateur de vol.
Starker l’active ; alors devant Jacques, au lieu des vitres apparentes du
vaisseau, noircies pour parer au rayonnement cosmique, apparaît un
ciel étoilé où une étoile luit plus que les autres.
⎯ Jacques, activez le scanner.
Il pousse le bouton et apparaît un cadre verdâtre sur la vitre.
⎯ Maintenant, faites tourner les molettes pour mettre l’étoile la
plus grosse dans la mire.
Jacques y place le cadre et met l’étoile au centre de la mire.
⎯ Là, vous y êtes, Jacques. Appuyez sur le bouton rouge situé au-
dessus des molettes.
Jacques appuie et aussitôt la mire se met à clignoter « scannérisation
en cours » Quelques instants après, sur les vitres du cockpit face à
eux, s’affichent la masse, la densité, les mensurations de l’objet cé-
leste et sa fréquence d’harmonie.
⎯ Maintenant, au-dessus du clavier de commande du scanner se
trouve la commande du générateur de fréquence. Actionnez-le, Jac-
ques !
Maintenant, la propulsion gravitique est enclenchée.
⎯ Bien, maintenant prenez en main le levier devant vous ; si vous
le poussez, vous avancez ; si vous le tirez, vous reculez ; en
l’enfonçant, vous descendez ; en le levant, vous montez par rapport à
l’horizon de base du vaisseau.
⎯ C’est très simple, jusqu’à présent, toutes ces manœuvres, bien
que toute la technologie qui est derrière doive être d’une complexité
incroyable.

41
⎯ Ce qui est incroyable, Jacques, c’est que ce procédé de propul-
sion soit plus simple que les premiers moteurs à explosion. Le plus
surprenant est que l’homme passe la plupart de son temps à côté des
choses les plus simples et les plus importantes, comme s’il
s’interdisait de voir l’évidence et la vérité toute sa vie durant !
⎯ Peut-être avez-vous raison, Starker ; sur terre, les hommes pas-
sent leur temps à échafauder des théories les plus complexes, à philo-
sopher en oubliant le pourquoi, trouver la raison là où elle n’est pas et
trouver irraisonnable la raison.
⎯ J’aimerais connaître votre peuple, Jacques, on ne doit pas
s’ennuyer sur terre.
⎯ Votre civilisation est plus avancée, Starker, il doit faire bon vi-
vre dans l’empire Lunisse.
⎯ Pour ma part, Jacques, avant la venue du Messager je
m’ennuyais à mourir, car nos vies étaient trop bien ordonnées.
⎯ Maintenant, Starker, votre vie bouge ?
⎯ Oui, je considère la venue du Messager comme une bénédiction
car cela signifie un changement radical pour nous, peut-être même la
fin de notre civilisation, sa disparition certainement ! Regardez, Jac-
ques, même nos femmes ne peuvent plus enfanter !
⎯ Vous n’aimez pas votre peuple ?
⎯ Si, mais je le sens en fin de vie et moi aussi, j’ai le sentiment
que je n’ai plus beaucoup de temps devant moi. Mais revenons plutôt
au pilotage de cet engin. Nous n’avons pas terminé notre leçon, Jac-
ques. Il y a un deuxième mode de propulsion, je vais vous en parler
succinctement car nous devons ensuite nous préparer à dormir.
⎯ Laissez-moi deviner, il est aussi très simple, j’imagine.
⎯ Presque, Jacques. En théorie, car pour l’appliquer, il nous faut
un instrument qui a nécessité des décennies de mise au point c’est le
principe de « propulsion par le vide » ; notre moteur fonctionne pres-
que comme un aspirateur. Je m’explique. Vous connaissez la vitesse
de la lumière, Jacques ?
⎯ Oui, sur terre elle est d’environ trois cent mille kilomètres à la
seconde.
⎯ C’est du même ordre si nous prenons notre échelle de mesure
sur Lunisse ; d’ailleurs pour vous simplifier la vie, nous parlerons tou-
jours en kilomètres. Savez-vous pourquoi la lumière ainsi que
n’importe quel objet ne peut dépasser cette vitesse ?
⎯ Non ?
⎯ Eh bien, parce que tout l’univers est baigné dans un champ

42
d’énergie statique que nous nommons l’Ether. L’Ether spatial est ex-
trêmement difficile à démontrer scientifiquement, mais il existe. La
lumière, les photons sans masse, propulsés à la vitesse absolue y sont
ralentis de manière arithmétique et stable et subissent un phénomène
d’écrasement. Voilà pourquoi la vitesse absolue théorique est de trois
cent mille kilomètres par seconde. L’Ether est présent partout, même
entre les atomes et les électrons qui forment notre corps, en fait, c’est
l’Ether qui porte l’univers et c’est lui qui dicte toutes les lois de la
physique. Ainsi la propulsion par le vide tente d’annuler les lois de
l’éther et de l’utiliser pour la propulsion. Le moteur est à l’avant du
vaisseau et y aspire l’éther comme le ferait une hélice avec l’air, mais
le problème est d’aspirer tout l’éther en périphérie du vaisseau afin de
ne créer aucune distorsion sur celui-ci. Ainsi l’aspiration faciale du
vaisseau étant totale, il n’y a plus d’écran pour dépasser la vitesse de
la lumière, aussi nous pouvons nous mouvoir cinq cent mille fois plus
vite que la lumière et au-delà même sans contraintes temporelles entre
galaxies ; de plus avec cette technique nous ne subissons plus de phé-
nomène d’accélération ou de décélération car c’est l’univers qui se
déplace devant nous.
⎯ Si je comprends bien, vous dites que le moteur éthérique est en
fait une machine à supprimer toutes les lois de la nature et que devant
elle, il n’existe plus de loi de pesanteur, de lumière, mais seulement le
véritable néant. C’est l’état de mort absolu !
⎯ En quelque sorte, Jacques, mais l’éther n’admet que rarement le
vide et il se replace instantanément derrière nos moteurs, tout comme
l’air qui nous entoure.
Jacques reste très perplexe, cette explication lui glace le sang, il a de-
vant lui une machine créatrice de mort absolue, mais Aqualuce arrive
à ce moment et interrompt sa pensée :
⎯ Alors, comment se passe la leçon de notre élève, Starker ?
⎯ Il a bien assimilé le premier exercice pratique ; pour les
connaissances techniques, je crois que l’on doit pouvoir y arriver.
⎯ C’est très bien, Jacques, bientôt vous serez un pilote chevronné.
⎯ N’exagérez pas, Aqualuce, vous savez bien que mon petit intel-
lect de terrien ne me permettra jamais d’égaler le pilote le moins doué
de Lunisse.
⎯ Tu te trompes, Jacques, tu as déjà changé et tu changeras en-
core. Rappelle-toi quand tu es arrivé dans le vaisseau Golock, tu n’es
plus le même, JACQUES, déjà !
Jacques regarde Aqualuce qui a le regard brillant et lui sourit. Aqua-

43
luce s’aperçoit trop tard qu’elle s’est laissée emporter à le tutoyer et
change vite de sujet.
⎯ Bon, plus de temps à perdre, j’ai préparé la chambre cryogéni-
que pendant que vous vous amusiez... Starker, préparez le programme
de commande psychique dans le CP, j’y introduirai mon code d’accès
ensuite.
⎯ Bien, Aqualuce, dans cinq minutes le vaisseau sera à vous.
Mais Jacques est encore avide de connaissances, et il se retourne vers
Starker :
⎯ Dis-moi, avant que nous nous endormions, comment fonctionne
un CP ?
⎯ Je ne suis pas grand spécialiste, mais je vais tâcher de t’en faire
une description simple et claire, afin que tu puisses t’en faire une idée
juste.
Le CP est un alliage de carbone et d’or et d’autres composants. Sa
structure moléculaire élaborée en laboratoire, est un réseau complexe
où sont constitués des circuits non pas électriques, mais éthériques. À
la différence de l’électricité qui fait passer un influx type 0 ou 1, les
éthers transmettent en plus du oui et du non, un influx décimal et, sur-
tout le "Peut-être et le Mais", spécificité humaine par excellence.
Le CP, au premier regard, ressemble à un simple morceau de verre
aux reflets d’or, il n’y pénètre aucun fil électrique, car les instruments
qu’il dirige sont commandés par ondes éthériques (il faut savoir que
sur Lunisse, aucun câble électrique ne sert à faire circuler l’énergie).
La programmation du CP est à la portée d’un enfant, car il n’est nul
besoin d’une formation. La pensée humaine s’accorde par télépathie
au CP (ou du moins s’accordait, avant le grand bouleversement), lors-
que un Lunisse prend un CP vierge, il entre en osmose avec lui rien
qu’en le tenant dans ses mains ; alors cette homme pense au résultat
qu’il souhaite obtenir avec celui-ci ; cette simple pensée fait vibrer et
circuler les éthers dans le cristal qui change dans l’instant sa structure
moléculaire, le programme est implanté ; alors, les hommes qui
l’utiliseront derrière celui qui l’a initié, profiteront de celui-là. Un CP
installé dans un vaisseau spatial a un programme de base qui permet
de faire fonctionner l’engin. Son programme évolue suivant les pilotes
qui le prennent en main.
Le CP est-il intelligent, ne fait-il pas ombrage à l’homme, bien
qu’étant de sa conception ? demande Jacques.
Je vais te surprendre, Jacques, accroche-toi, ça risque de te faire
mal. Le CP n’est pas plus intelligent qu’un homme, le fait est que

44
l’homme n’est pas du tout intelligent. Le CP est une antenne qui capte
et amplifie ce que reçoit le cerveau humain.
Démonstration :
Les expériences des biologistes et neurologues Lunisses ont démon-
trées que les neurones ne sont pas comme on aurait pu l’imaginer, la
source de notre intelligence. Ce sont en fait des récepteurs d’influx
astraux.
La connaissance universelle baigne l’humanité, comme une hyper
banque de données accessibles à tous. Le seul moyen de s’y connecter
est par son simple désir ; nous, les Lunisses, nous avons la faculté de
nous relier sur bon nombre de fréquences astrales et d’y puiser les
informations désirées.
Sur Terre, Starker, les informaticiens ont mis en place un système
qui ressemble à cette banque de données formidable, ils l’ont nommé
"Internet" et bientôt tous les humains y seront reliés !
Sur la Terre, vos techniciens qui sont encore à l’âge de pierre, n’en
sont encore qu’à imaginer qu’Internet est la panacée universelle ; les
pauvres ! Ils sont lamentablement obligés de se munir d’accessoires
coûteux et encombrant, ordinateurs archaïques, modems, lignes télé-
phoniques, ou pour les plus en pointe, des sortes de communicateurs
hertziens. S’ils savaient qu’ils ont tout à leur disposition rien que par
leurs antennes neuroniques ! Les terriens se sont fourvoyés dans un
matérialisme inutile et dangereux ; s’ils en étaient conscients, ils lais-
seraient tomber bon nombre de machines.
À ce moment leur conversation est interrompue par Aqualuce qui leur
rappelle qu’il est temps de se préparer.
⎯ Nous devons nous dévêtir entièrement, Jacques et malheureu-
sement nous raser la tête car les cheveux et les vêtements agissant
comme des isolants, cela pourrait nous créer des dommages à la
congélation. En effet cette chambre cryogénique destinée aux animaux
est assez rudimentaire. Il nous faut prendre quelques précautions, le
risque d’échec étant de un sur mille ; mais rassurez-vous, à nous trois,
nous avons encore deux mille neuf cent quatre vingt dix sept chances !
Tous trois, ainsi préparés, entrent dans la chambre cryogénique ; sur le
sol Aqualuce a disposé trois matelas magnétiques. Jacques contemple
sa nudité absolue ainsi que celle d’Aqualuce, mais il n’est pas habitué
à ce genre de situation et il est un peu mal à l’aise.
⎯ Jacques, allongez-vous ici, à côté de moi ; vous n’allez presque
rien sentir, juste un léger picotement et un engourdissement lorsque le
gaz pénétrera dans la pièce.

45
Avant de s’allonger, Aqualuce embrasse Jacques sur la joue. Starker
ferme la porte du sas et dit :
⎯ L’étanchéité est parfaite, nous pouvons y aller.
Tous trois allongés, un dernier regard échangé, la conscience
d’Aqualuce s’élève et actionne la congélation. Le gaz pénètre, un pi-
cotement se fait sentir, les membres s’engourdissent, les yeux se voi-
lent et...

***

Depuis la destruction de leur vaisseau d’exploration parti pour


l’opération « Terre », les Golocks sont décidés à mener une lutte sans
merci contre Lunisse. Il leur a fallu six mois pour préparer leur mis-
sion de recherche et plus du double à voyager à travers la voie lactée
pour trouver la terre. Alors que leur équipe d’exploration revenait avec
un terrien à leur bord et surtout des informations concernant la Terre,
cette humiliation rend fou de rage l’Empereur BELZIUS qui s’adresse
à son peuple ainsi :
⎯ Peuple Golock, les Lunisses ont décidé de leur destin au mo-
ment où ils ont anéanti les recherches que nous avions entamées dans
un but tout à fait humanitaire. Grâce à nos découvertes, nous pouvions
enfin arrêter l’hémorragie mortelle de nos savants et parce que le peu-
ple Golock est éminemment bon, nous aurions pu vendre nos décou-
vertes aux Lunisses afin que leurs troubles soient apaisés. Nous avons
découvert la Terre, capturé un spécimen « Terrien » que nous allions
interroger et disséquer ensuite. Or il se trouve que les Lunisses, menés
par leur égocentrisme, ont interrompu nos recherches, détruit le meil-
leur vaisseau d’exploration jamais conçu et tué nos meilleurs scienti-
fiques. Et par surcroît, d’après les informations que nous avons reçues,
les Lunisses ont en leur possession le terrien que nous avions capturé,
pour le mettre à leur service.
Et dans une rage terrible il demande à son peuple entier, à travers les
millions d’écrans vidéo, car il ne se montre jamais de visu à aucun :
⎯ Mes concitoyens, je vous invite tous à lutter contre les Lunisses
! Recherchez cet homme qui est en leur possession, il se nomme Jac-
ques Brillant ! Ce Jacques doit être traqué et trouvé, la terre doit être
découverte et anéantie. Je le répète, peuple Golock, je vous invite à
partir sur-le-champ à la recherche de cet homme et de son monde,
ceux d’entre vous qui refuseraient mon invitation, seront traqués aussi.
Ramenez-moi ce Jacques Brillant, je veux qu’il s’agenouille devant

46
moi, que ce terrien me livre le secret de la Graine d’Etoile pour la met-
tre à mon service et au service du peuple Golock.
Alors, des dizaines de milliers d’astronefs de toutes tailles, constitués
d’équipes d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards partent dans
toutes les directions de l’univers pour ramener Jacques Brillant. Au-
cun Golock ne fut traqué car tous jurèrent que cet homme payerait son
affront et la destruction de leurs semblables qui succombent à cette
étrange maladie de l’intelligence.
Cinquante millions de Golocks en croisade à la recherche d’un « dieu
» ! La plus grande armada jamais réunie dans l’histoire Golock est en
route à la recherche d’un seul homme. L’enjeu est de taille car chaque
jour cinquante mille Golocks succombent à cette maladie mystérieuse
qui atteint leur cerveau, à ce rythme, deux ans et demi suffiront à
anéantir leur race. Mais que s’est-il passé pour que tout l’univers
s’embrase ainsi ? Pourquoi ces peuples vivant sans anicroches depuis
des millénaires se retrouvent-il ainsi déstabilisés ?

***

L’Espérance fonce à travers la galaxie, pendant qu’Aqualuce veille.


Tous trois dorment dans la chambre cryogénique, leurs trois corps nus
sont recouverts d’un léger givre qu’y fait apparaître la froideur de la
pièce de moins soixante dix degrés celsius. Aqualuce contrôle leur
rythme cérébral ; tout va bien, se dit-elle. Puis, traversant la porte, elle
se dirige vers le poste de pilotage. Là, les instruments répondent par-
faitement à ses ordres ; quelques contrôles sont nécessaires pour
s’assurer de la bonne trajectoire, puis elle réintègre son corps pour
dormir un peu.

Aqualuce aperçoit sur l’écran de contrôle le soleil de Khephren main-


tenant plus brillant que les autres étoiles.
⎯ Nous sommes assez proches maintenant, nous pouvons nous ré-
veiller.
Elle enclenche le processus de réveil de la chambre. Dans trois heures,
ils seront debout. Elle retourne près de ses compagnons.
Jacques est maintenant réveillé, Starker lui aussi s’étire, mais Aqua-
luce semble totalement inerte. Jacques, inquiet, s’approche d’elle.
Starker lui prend son pouls et lui dit :
⎯ Elle est très fatiguée Ca va, il faut la laisser dormir car c’est
toujours éprouvant de travailler hors de son corps pendant de longues

47
périodes.
⎯ Je vais chercher une couverture, car il faut qu’elle se réchauffe.
Jacques recouvre doucement Aqualuce et couvre sa tête sans cheveux,
laissant dépasser juste de bout de son nez. Starker est aux commandes
avec Jacques qui l’accompagne.
⎯ Je vais arrêter la propulsion sidérale, cela se fait progressive-
ment sinon nous nous écraserions comme sur un mur.
En effet, la décélération dure deux heures. Enfin la vedette a réduit sa
vitesse à trente mille kilomètres par seconde.
⎯ Jacques, c’est à vous d’activer la propulsion gravitique.
⎯ Si vraiment vous y tenez Starker.
⎯ Il faut mettre en pratique votre leçon de tout à l’heure.
⎯ Tout à l’heure ! Il y a vingt jours maintenant !
Jacques s’installe aux commandes et exécute la manœuvre sans aucun
problème. Le vaisseau se dirige vers le soleil de Khephren et dans
deux jours, il se positionnera sur l’orbite de la planète.
⎯ Je vais voir Aqualuce, dit Jacques, je reviens.
⎯ Je prépare un petit repas pendant ce temps.
Aqualuce est toujours allongée sous sa couverture. Jacques s’accroupit
auprès d’elle. Aqualuce s’éveille, elle ouvre les yeux.
⎯ Jacques ! Jacques, tout va bien ?
⎯ Tout va bien maintenant, êtes-vous reposée ? Comment s’est
passé le voyage ?
⎯ Je suis encore un peu fatiguée, mais tout s’est bien passé. Il y a
longtemps que vous êtes réveillé ?
⎯ Il y a cinq heures approximativement et nous avons arrêté la
propulsion sidérale. Starker m’a laissé activer le moteur gravitique,
dans deux jours nous serons autour de Khephren.
⎯ Jacques, vous êtes bien intentionné envers moi, je vous en suis
reconnaissante, cette mission est très importante, soyons juste amis
durant toute cette période.
⎯ Aqualuce, puis-je tout de même vous parler de façon plus fami-
lière ?
⎯ Tu peux Jacques !
Jacques sourit et dit :
⎯ Starker a préparé un repas, je t’ai apporté tes vêtements afin que
tu puisses te couvrir.
⎯ J’ai faim, Jacques. Rejoins Starker, j’arrive.
Aqualuce pénètre dans la petite cuisine du Vaisseau. Elle est vêtue
d’une combinaison bleue, assortie à la couleur de ses yeux, qui la

48
grandit encore, un foulard aux multiples couleurs vives finit d’habiller
sa tête. Jacques pense qu’Aqualuce est merveilleuse ainsi vêtue.
⎯ Général Aqualuce, dit Starker, si je puis me permettre, vous êtes
resplendissante.
⎯ Vous pouvez vous permettre, Starker, merci du compliment.
Jacques rougit et enrage de ne pas avoir fait lui-même cette remarque.
Il mitraille Starker du regard. Aqualuce a intercepté les pensées de
Jacques.
⎯ Et toi, Jacques, qu’en penses-tu ?
⎯ Tu es merveilleuse, Aqualuce.
⎯ Alors détends-toi, maintenant, soyons tous unis dans notre mis-
sion.
Le repas est appétissant mais juste suffisant, car les réserves sont en-
core limitées. À la fin du repas, Starker demande :
⎯ Où allons-nous nous poser sur Khephren, est-ce qu’un lieu par-
ticulier a été choisi ?
⎯ Non, Starker, nous n’avons pas encore pris le temps d’étudier à
fond la cartographie, mais je vais m’y pencher après le repas avec Jac-
ques.

En introduisant le livre dans le lecteur universel du vaisseau, les pages


du livre apparaissent en grand sur un écran en relief. Pendant des heu-
res, Jacques et Aqualuce parcourent les cartes sans rien y trouver. Fa-
tigués, nos deux amis décident d’aller prendre du repos. Jacques, sur
sa couchette, s’endort...
Il se réveille secoué par un rêve plus intense que les autres où il mar-
che dans le désert d’Egypte entre les pyramides de Guizèh cherchant
Khephren, il tombe devant, c’est la deuxième par la taille, entre
Kheops et Mykérinos. Il y entre car un homme dont le visage est re-
couvert d’un masque pharaonique l’invite à le suivre. Jacques se ré-
veille à ce moment-là.
⎯ Les Pyramides ! Voilà, il faut trouver les pyramides !
Il se précipite vers la pièce où se trouve l’écran et scrute les cartes. Il y
en a plus de deux mille à observer. Jacques commence par la première
et au bout d’une demi-heure de recherche, ses yeux commencent à
larmoyer. Starker pénètre dans la pièce :
⎯ Jacques, je te croyais couché ?
⎯ Oui, mais brutalement j’ai eu un rêve, comme une idée qu’il
faut que je vérifie, mais il me faudrait parcourir les deux mille cartes
que nous possédons, à moins que nous ayons les moyens d’effectuer

49
une recherche programmée.
⎯ Je peux lire les cartes avec le cristal pensant du vaisseau. Prends
ton livre, Jacques, nous allons au poste de pilotage.
Là, Starker introduit le livre dans le lecteur du cristal.
⎯ À quoi penses-tu, Jacques, en observant ces cartes ?
⎯ Voilà, j’ai le sentiment qu’il faut rechercher un groupe de trois
pyramides de tailles différentes. C’est peut-être peu comme détails,
mais c’est ce dont j’ai rêvé tout à l’heure.
Starker programme le cristal sur la recherche de trois pyramides.
⎯ Cela va durer longtemps pour obtenir une réponse ?
⎯ Un quart d’heure tout au plus.
Le temps écoulé, la réponse du cristal est formelle : réponse négative.
Jacques est déçu et s’effondre fatigué sur son siège.
⎯ Jacques, n’y a-t-il pas un détail, un élément complémentaire que
tu aurais oublié ?
⎯ Non, je ne crois pas.
⎯ Réfléchis, peux-tu me décrire ces pyramides ?
⎯ Ce sont des pyramides faites de pierres calcaire, elles mesurent
plusieurs dizaines de mètres... Il me semble que sur terre elles avaient
la particularité que leur hauteur est le rapport du nombre Pie par rap-
port au périmètre de leur base.
⎯ Bien, Jacques, c’est peut-être un élément important. Je vais
donner l’information au cristal et lui demander de trouver tous les
éléments correspondants à ces critères.
La réponse est donnée deux minutes plus tard : un élément correspond
exactement, le nombre pie y est parfait, poussé à cinq décimales.
⎯ Il n’y a qu’une réponse, dit Starker. Le monticule se situe sur
l’hémisphère Nord de la planète, non loin d’un fleuve, mais la zone
n’est pas du tout désertique. Sur la carte apparaît un sommet obtus
dont la base ovoïde n’a pas grand chose à voir avec les pyramides.
Mais la précision avec laquelle y est conféré le nombre Pie est telle
qu’elle n’est pas le fait du hasard.
⎯ C’est peut-être ça, cette pyramide est peut-être cachée, il faut
aller vérifier sur place.
⎯ Jacques, va te reposer maintenant, nous ne pouvons plus faire
grand chose ; tu as raison, il faut aller voir sur place.
Lorsque Jacques se réveille, Aqualuce est déjà avec Starker.
⎯ Bonjour Jacques ! Starker m’a montré ta découverte, cela me
semble très intéressant, nous allons organiser notre exploration sur cet
endroit. Viens voir, nous nous rapprochons de Khephren.

50
Jacques lève les yeux sur les hublots du cockpit : une étoile jaune y
apparaît, presque aussi grosse que le soleil.
⎯ Le petit point brillant que tu vois à ta gauche, c’est Khephren,
nous y serons ce soir en orbite.

Après une journée tranquille à préparer les vêtements d’extérieur, les


chaussures et autres accessoires indispensables, l’Espérance se place
en l’orbite ; la planète est recouverte d’océans sur la moitié de sa sur-
face et de trois continents très verdoyants ; beaucoup de nuages y cir-
culent. Cette planète, vue de haut, a beaucoup de similitudes avec la
Terre, constate Jacques. Mais les investigations indiquent que la tem-
pérature est de l’ordre de quarante degrés sous les tropiques, pour une
humidité de quatre vingt quinze pour cent. La gravitation est de
l’ordre de zéro quatre vingt quinze G et les journées durent vingt huit
heures.
⎯ Le monticule est à notre verticale, annonce Starker, nous allons
descendre pour le lever du jour, nous tâcherons de trouver un empla-
cement assez proche.
À quelques centaines de mètres du sol, une brume épaisse empêche
d’observer le monticule. Ne trouvant aucune clairière, Starker est
obligé de s’éloigner, enfin à quelques kilomètres trouve une zone
moins boisée.
⎯ Ici, il y a juste assez de place pour nous poser.
Lors de sa descente, l’Espérance entraîne quelques arbustes qui se
rompent sous son poids. Enfin l’appareil est stabilisé sur le sol. De-
vant le sas extérieur, un écran indique la pression atmosphérique et la
nature du gaz, un clignotant vert indique que l’atmosphère est respira-
ble. Aqualuce actionne l’ouverture. La lourde trappe tombe, mainte-
nant une rampe court jusqu’au sol. Starker s’avance et pose le pied par
terre, ses bottes s’enfoncent jusqu’à la hauteur de la cheville. La sur-
face est très meuble à cet endroit, il va falloir prendre des précautions.
Chacun prend un petit sac à dos. Tous trois se retrouvent dans ce
bourbier. Starker referme le sas du vaisseau. Il faut trouver une zone
plus praticable, notre objectif est encore loin. Jacques aperçoit à cin-
quante mètres une petite crête.
⎯ Il faut monter sur ce talus, ce doit être moins humide.
Ouvrant le chemin, il s’avance suivi de ses amis. La boue atteint main-
tenant la hauteur des mollets. Enfin tout le monde se retrouve sur le
talus. Starker fait le point avec son directiomètre pour pouvoir
s’orienter vers la montagne ; cette planète ne possédant pas de pôle

51
magnétique, le vaisseau servira de balise.
⎯ Il faut s’avancer dans cette brousse.
⎯ Nous sommes à quelle distance du but ? demande Aqualuce.
⎯ D’après le directiomètre, onze mille deux cent mètres.
La brousse est dense, identique à la forêt amazonienne, constate Jac-
ques. Des arbres géants, des lianes, des plantes énormes leur barrent la
route. Des cris lointains et étranges d’animaux se font entendre.
⎯ Starker, demande Aqualuce, n’y a-t-il pas un autre moyen
d’aller vers cette montagne ? Peut-être qu’en laissant le vaisseau en
suspension au-dessus de la montagne, nous pourrions y descendre
avec une échelle de corde ?
⎯ Vous avez vu comme le brouillard est dense autour du mont, je
ne sais pas s’il va se lever un jour. Je crois qu’en marchant toute la
journée, nous serons arrivés avant le crépuscule, nous avons douze
heures devant nous.
⎯ Bien, on y va, mais gardez vos armes à portée de main, cette
jungle ne me dit rien qui vaille.
Jacques, Aqualuce et Starker pénètrent dans la végétation, le sol colle
à leurs pieds, la boue est partout, parfois autour d’eux le sol frémit,
laissant supposer qu’un animal inconnu y circule ; la vie est tout au-
tour d’eux mais se cache. Il fait très chaud et une heure après leur dé-
part, la température est déjà d’une quarantaine de degrés.
⎯ J’ai trop chaud, j’enlève mon blouson, dit Jacques.
⎯ Je vous le déconseille, Jacques, il y a peut-être des parasites qui
peuvent nous importuner, dit Aqualuce.
⎯ Jacques a raison, moi je le retire.
Starker et Jacques se mettent torse nu. Aqualuce est maintenant toute
trempée tant elle a chaud, ses vêtements ruissellent. Jacques et Starker
devant elle ouvrent le chemin à coup de machette laser. Deux heures
de marche déjà.
⎯ Starker, à quelle distance sommes-nous ?
Starker contrôle.
⎯ Il nous reste... Il nous reste treize mille mètres.
⎯ Comment ? Nous nous sommes éloignés de deux mille mètres,
mais qu’est-ce que cela veut dire ?
⎯ Je ne comprends pas, j’ai pourtant suivi l’orientation indiquée.
À ce moment-là, un cri effroyable foudroie Aqualuce et Starker. Une
liane s’est enroulée autour de Jacques et des ventouses sont collées sur
son torse. La liane se rétracte et emporte Jacques emprisonné. Starker
sort son arme, vise et sectionne net la liane au-dessus de la tête de

52
Jacques qui retombe lourdement sur le sol d’une hauteur de dix mè-
tres. Le sol boueux amortit heureusement la chute. Aqualuce se préci-
pite vers Jacques. Elle lui place deux doigts sur le front, Jacques est
comme anesthésié.
⎯ Venez, Starker, il faut le sortir de là. Je l’ai endormi, je vais voir
ce que je peux faire pour lui.
Un peu plus loin, sur un tapis de fougères, Aqualuce dégage le reste
de la liane ; des plaies rouges et circulaires recouvrent le torse de Jac-
ques.
⎯ C’est une liane sangsue carnivore ; si vous n’aviez pas eu le ré-
flexe de tirer, je crois qu’elle l’aurait dévoré.
⎯ Regardez sa jambe droite.
⎯ Elle est cassée. Starker, tirez-lui son pantalon, je vais
m’occuper de sa jambe. Voilà, il faut la replacer. Starker, tenez Jac-
ques sous les bras, je vais la remettre en place.
Aqualuce tire sur la jambe au-dessus du genou et d’un coup sec sem-
ble replacer les os bout à bout, puis ses yeux se mettent à briller et un
rayon rouge émanant de son regard balaie la fracture pendant un quart
d’heure. Starker applique sur les plaies une pâte violette.
⎯ Nous allons monter notre camp ici pour la journée ; il faut que
Jacques dorme encore. Demain nous repartirons. Starker, reprenez
votre directiomètre et les cartes et essayez de comprendre ce qui s’est
passé ; trouvez où nous sommes, il n’est peut-être pas nécessaire de
faire demi-tour. Et puis rhabillez-vous immédiatement, il ne faut plus
prendre de risques inutiles.

C’est le petit matin lorsque Jacques se réveille, Aqualuce est à son


chevet sous la tente qu’ils ont montée.
⎯ Que m’est-il arrivé ? demande-t-il. Où sommes-nous ? Oh ! j’ai
mal à la tête.
⎯ Votre imprudence a failli vous coûter la vie, Jacques, vous avez
une jambe fracturée et des plaies sur tout le corps.
⎯ Mais, je ne sens rien, je peux bouger mes jambes normalement.
⎯ Nous vous avons soigné, mais pour votre mal de tête, je ne ferai
rien, cela va passer.
Jacques, perplexe pour sa jambe, découvre tout de même les tâches
violacées sur son torse.
⎯ Nous partirons dès que vous aurez déjeuné et que nous aurons
replié le camp, mais cette fois, restez habillé et méfiez-vous de tout
votre environnement.

53
Starker a découvert un passage plus dégagé qui se dirige vers la mon-
tagne. Après une demi-heure de marche dans la jungle, ils arrivent sur
ce qui pourrait être l’ancien lit d’une rivière. Regardant derrière eux,
ils s’aperçoivent que le passage qu’ils se sont frayé s’est comme re-
fermé ; la végétation semble avoir pansé les plaies laissées par leur
passage. Devant eux, un couloir très long court à perte de vue ; nos
amis s’y engagent. Le sol est recouvert de cailloux et de sable et
étrangement, peu de végétation y a poussé.
⎯ Il faut remonter cette trace, dit Starker.
⎯ D’après la carte nous devons aboutir au pied de la montagne.
Ils s’y engagent ; la marche y est plus aisée que dans la boue du jour
précédent. Le ciel est dégagé et le soleil commence à poindre à
l’horizon.
⎯ Comment va votre jambe, Jacques ? demande Aqualuce.
⎯ Elle me tire un peu, mais ça n’est pas douloureux.
⎯ Je pense que vous ne sentirez plus rien demain.
Au bout de quelques heures de marche, le ciel se couvre et devient très
orageux.
⎯ Il faut se dépêcher, la montagne n’est plus très loin, dit Jacques.
Mais l’orage éclate avec une violence incroyable et le tonnerre est
fracassant, et derrière le roulement de l’orage, un ronronnement bien
curieux se fait entendre. Jacques tend l’oreille et crie :
⎯ Vite ! Il faut remonter sur les rives, nous sommes dans le lit
d’un torrent !
Avec célérité, Starker et Aqualuce foncent sur la rive, mais Aqualuce
butte contre une pierre et tombe en heurtant un rocher. Elle reste ina-
nimée. Starker est sur la rive, Jacques se retourne et voit le torrent de
boue et d’eau qui dévale la montagne et emplit le lit de la rivière. Il se
précipite sur Aqualuce toujours inconsciente, le torrent de boue les
recouvre sous les yeux de Starker impuissant.

54
Chapitre IV : Les survivants d’Atlantide
Quelques heures plus tard, la pluie cesse de tomber,
le torrent infernal se calme peu à peu et laisse réapparaître le fond de
la rivière. Starker n’a pas bougé depuis que l’orage a emporté ses
amis.
« C’est trop bête, se dit-il, de périr stupidement noyé. La vie, la mort
d’un monde suspendu aux caprices d’un orage. Non, c’est trop stupide
! La vie n’a pas de sens ! Que venions-nous faire ici ? Rechercher qui,
quoi ? Cette Graine d’Etoile ! Que vaux-tu pour qu’on vive ou meure
pour toi ? Jacques et Aqualuce ne t’avaient rien fait qui vaille leur
mort, ils se battent pour toi, pour prouver ton existence ! Ils t’ont re-
cherchée pour les autres, ils s’aimaient, mais ils se sont sacrifiés pour
leurs peuples. C’est moi qui aurais dû périr, je les ai égarés dans cette
jungle, c’est de ma faute, oui, c’est de ma faute... » Et il se met à pleu-
rer.
⎯ Ne pleure plus, mon brave, ne pleure plus ! lui dit une petite
voix au-dessus de lui.
Il sent deux mains se poser sur ses épaules, puis des bras lui enserrer
le corps et une tête venir à la rencontre de la sienne.
⎯ Tes amis sont sains et saufs, ils sont à l’abri et ils t’attendent.
Suis-moi, je vais t’emmener auprès d’eux.
Starker lève les yeux.
⎯ Qui es-tu ?
⎯ Je me nomme Cléonisse, je suis nièce de Gaélide. Nous vivons
sur la montagne un peu plus haut. Tes amis ont eu beaucoup de chance
de survivre à la « vague » (l’onde de boue et d’eau de l’orage) Mais
Jacques, l’homme, est très fort et courageux ; il a réussi à lutter contre
le courant et n’a jamais abandonné Aqualuce, la femme. Il a réussi à la
sortir de la vague alors qu’elle était inanimée et il s’est accroché à la
berge. C’est là que nous les avons trouvés. Une chance pour eux que
nous revenions de la pêche.
⎯ Ils vont bien, ils ne sont pas blessés ?
⎯ Jacques va très bien. Il est un peu choqué, mais il reprend des
forces.
⎯ Et Aqualuce ?
⎯ Elle dort toujours, elle ne s’est pas réveillée. Allez, viens avec
moi, montons sur mon araignée.
C’est un octopode grand comme un cheval, une selle est accrochée à

55
son corps, au milieu de toutes ses pattes. C’est une araignée géante.
⎯ N’aie pas peur elle n’est pas méchante.
Peu confiant, Starker enfourche l’araignée et se tient à la taille de
Cléonisse. À la vitesse du galop, il se retrouve devant une grande
ferme où vivent en liberté dans la cour une multitude de volailles qui
l’intriguent. Jacques l’attend dans la cour.
⎯ Où est Aqualuce ? demande Starker.
⎯ Suis-moi, elle est dans ma chambre.
Aqualuce est allongée sur un lit sous un drap et une couverture ; une
compresse est posée sur son front.
⎯ Elle se reconstitue, a dit l’homme tout à l’heure. Elle a un trau-
matisme crânien, ses cellules sont en train de se régénérer, tous les
dommages auront bientôt disparu.
⎯ Oui, c’est vrai, dit Starker. Tous les Lunisses faisaient ainsi
lorsque nous possédions tous nos moyens. Aqualuce semble toujours
aussi entière qu’avant sinon plus. Je crois qu’elle se réveillera d’ici
peu.
En effet, quelques instants après, Aqualuce reprend connaissance, à la
grande joie de ses compagnons. Alors Gaélide entre dans la chambre,
c’est un homme aux cheveux blancs, de grande taille, au visage et aux
mains entièrement ridés ; il paraît très vieux, si vieux qu’il semble
surprenant qu’il soit l’oncle de la jeune et ravissante Cléonisse.
⎯ Comment va notre jeune femme ? demande-t-il.
⎯ J’ai un énorme mal de tête.
⎯ Vous pouvez, car vous avez une énorme bosse sur le front. Pre-
nez ce verre et buvez cette infusion, elle fera disparaître votre mal.
Aqualuce avale le breuvage en faisant une grimace.
⎯ C’est amer, que m’avez-vous donné ?
⎯ Juste quelques plantes de Khephren. Nous nous soignons par les
plantes que Khephren nous offre généreusement.
⎯ Khephren est aussi généreuse pour les pièges qu’elle offre à ses
visiteurs ?
⎯ En effet, la planète possède une auto-protection contre les indé-
sirables.
⎯ Sommes-nous des indésirables ? demande Jacques.
⎯ Tout dépend de vous, jeune homme ; mais si vous avez pu par-
venir jusqu’ici, je pense que vous êtes les bienvenus. Votre courage
pour sauver la jeune femme prouve que vous êtes un brave.
Aqualuce pense à sa mission.
⎯ Noble vieillard, nous sommes, Starker et moi, des Lunisses,

56
mais Jacques est un Terrien. Nous n’avons aucune mauvaise intention
envers Khephren. Nous ne savons pas qui nous venons voir et ce que
nous venons chercher sur cette planète, mais mon peuple nous envoie
pour chercher une solution à nos maux. Lorsque vous nous avez trou-
vés, nous étions à la recherche d’une montagne dont Jacques avait
rêvé. Pourriez-vous nous aider à la trouver ?
⎯ Pourquoi recherchez-vous une montagne, que va-t-elle vous
apporter ?
⎯ Peut-être nous donnera-t-elle des réponses à notre quête.
⎯ Quelle est-elle ?
⎯ Nous cherchons la Graine d’Etoile !
⎯ Mes amis, votre recherche sera longue, mais nous pouvons vous
aider ; nous vous attendions depuis très longtemps et pour la gloire de
cette graine, mon travail s’achève enfin. Préparez-vous, nous allons
vous emmener à l’intérieur de cette montagne.
Aqualuce s’habille et, sans échanger une parole avec ses compagnons,
se demande à quoi veut en venir ce vieil homme. Cléonisse, vêtue
d’une tunique rouge, dont les longs cheveux bruns lui tombent sur les
reins, rejoint Aqualuce et la prend par la main.
⎯ Suis-moi, ainsi que tes compagnons ; nous allons pénétrer dans
notre sanctuaire.
Derrière la ferme, une colline verdoyante et sauvage prend racine,
l’entrée d’une caverne y est indiquée. Il faut se baisser pour la fran-
chir. Une fois l’entrée passée, la cavité devient plus spacieuse et des
marches y sont aménagées ; par endroits les pierres sont phosphores-
centes et lui donnent sa clarté sur une face de la grotte. Dans la masse
sur une pierre lisse, on peut lire ces inscriptions gravées :
« Que celui qui pénètre dans ce lieu lave son esprit et son cœur. Puri-
fié dans son corps il en sortira et trouvera un jour le chemin de retour
».
Cléonisse les fait parvenir jusqu’à l’entrée de la vaste salle et dit à
voix basse :
⎯ La pyramide ! c’est le nom de ce lieu, soyez silencieux et allez
vous asseoir auprès de mon oncle.
Tandis qu’ils se dirigent vers Gaélide, nos amis regardent de tous cô-
tés pour découvrir cette construction exceptionnelle. C’est une pyra-
mide creusée dans la montagne, la pierre qui la constitue est un granit
blanc phosphorescent ; le sol est de la même matière et ses mensura-
tions, pas moins de cent trente cinq mètres de hauteur, font penser à
Jacques que l’on pourrait y faire tenir Khephren, la deuxième pyra-

57
mide de Gizeh. Mais ce qui surprend est le fait que tout cet ouvrage
soit pratiquement vide, en dehors d’un bloc ovoïde ressemblant à de
l’inox poli. Gaélide est maintenant accroupi au centre à côté de cette
étrange capsule. Aqualuce, Jacques et Starker le rejoignent et
s’assoient autour de lui. Cléonisse les rejoint la dernière.
Le vieil homme les regarde tour à tour, comme s’il lisait en eux :
⎯ Vous êtes au cœur de cette pyramide, construite par mes sem-
blables, les atlantes psychés qui avaient la nostalgie de la Terre.
Tous sont surpris de cette première révélation et Jacques ne peut
s’empêcher de lui demander :
⎯ Vous êtes donc à l’origine terriens ?
⎯ Écoutez-moi tous, je vais vous conter notre triste aventure :
Cela commença sur Terre un hiver il y a six mille quatre cent vingt
trois ans. La planète entière s’appelait alors Atlantide, nos peuples
vivaient dans un confort inégalé et nous avions bientôt tout pouvoir
sur la matière. Il ne nous manquait qu’une chose, le secret de la vie
éternelle, mais nos scientifiques faisaient tant de découvertes que cela
deviendrait réalité tôt ou tard. Mais il y avait parmi nous des sages qui
prédisaient que si nous continuions à courir après l’éternité de telle
sorte, notre monde disparaîtrait. Notre empereur Belzius ne prenait
guère au sérieux ces sages, mais faisait une confiance inébranlable à
son astrologue et ce soir d’hiver alors que Belzius s’amusait à faire
tournoyer des rayons éthériques dans la contrée d’Europa pour y faire
apparaître des volcans afin d’amuser ses invités, son homme de
confiance apparut, bien désappointé, lui disant :
⎯ Maître, l’astronome n’a pas de bonnes nouvelles, il m’a deman-
dé s’il pouvait vous rejoindre sur-le-champ.
⎯ S’il le souhaite, qu’il vienne ! répondit Belzius.
Dans l’instant, dans un nuage de feu, celui-ci apparut devant lui et
tous ses invités.
⎯ Qu’as-tu à me dire, Astronis ?
Belzius ne prit garde au fait qu’autant de témoins l’écoutaient.
⎯ Je prenais mon universcope pour voir les signes dans la constel-
lation du dragon lorsque m’est apparu tout d’abord un feu étrange que
je n’avais jamais observé ; ces rayons se dirigent droit sur celle du
serpent. Je prêtais alors mon attention sur cette dernière et vis un feu
identique en surgir.
⎯ Mais alors, où veux-tu en venir ?
⎯ Que ces feux vont croiser d’ici peu la porte de Monadis.
D’après les sages, si celle-ci était éveillée, elle enflammerait l’univers

58
et vouerait à la dématérialisation la Terre. Nous perdrions tous nos
pouvoirs et notre technologie ne nous serait plus d’aucun secours.
⎯ Tu crois en ces balivernes ?
⎯ J’ai fait un rapide calcul, la terre pourrait être frappé dans cent
vingt deux jours et onze heures, la veille de l’équinoxe de printemps,
si tous les éléments se conjuguent.
Belzius prit peur, et tous ceux qui l’écoutaient, c’est à dire les notables
de chaque région et les riches commerçants, toute la bourgeoisie et la
noblesse furent tous retournés. Il existait sur Atlantide deux catégories
d’humains : les psychés et les matérialistes. Les psychés dont je fais
parti, trouvaient leur force directement dans leur liaison avec l’éther
spatial et avaient de nombreux pouvoirs sur la matière et les esprits.
Les matérialistes, mus par un mental très développé savaient mettre en
forme la matière et étaient capables de grandes inventions ; Belzius
était un matérialiste qui avait pouvoir sur les esprits. Alors les nantis
de ces deux catégories s’unirent et décidèrent de quitter la Terre pour
continuer ensemble leur vie, sans s’embarrasser des rayons qui pou-
vaient bientôt frapper la planète. Ils construisirent deux vaisseaux gi-
gantesques. Un homme s’opposa à ce projet de façon vigoureuse :
c’était Iahvé, le plus sage mais aussi le plus puissant, dont même Bel-
zius avait peur. Iahvé disait que s’ils quittaient Atlantide, les change-
ments ne pourraient avoir lieu normalement, l’humanité devrait encore
attendre une longue période et que beaucoup auraient à souffrir de
cette attente, même ceux qui quitteraient la planète. Et déjà le peuple,
celui qui ne pourrait embarquer, commençait à avoir peur et à se ré-
volter. Je crois que sans même qu’aucune planète ou étoile n’ait irra-
dié Atlantide, la civilisation s’écroula en moins de temps qu’il n’en
faut à une femme pour enfanter, du fait que la crainte avait fait ses
dégâts. Mon frère Iahvé me confia toutefois que le plan astral prenait
en compte ces facteurs. Mais venons en au départ, car c’est à ce mo-
ment que mon frère, oui, il s’agit bien de Iahvé, se montra auprès de
Belzius plus menaçant encore. Alors la veille du départ l’empereur le
fit venir au pied de son vaisseau avec sa femme et ses deux enfants.
Belzius lui dit :
⎯ Cher Iahvé, tu as par ton obstination poussé à la révolte tout
mon peuple et tout notre bel édifice Atlantéen n’est plus qu’une ombre
mourante. Je me réjouis tout de même car je pars dans les heures pro-
chaines et n’ai pas l’intention de revenir sur cette planète. J’aurais pu
te faire disparaître, mais j’ai un autre destin à te proposer : je te fais
don de mon empire, mais je prends avec moi ta femme et tes deux

59
enfants. Si tu n’es pas d’accord, ils meurent sur-le-champ. Pour moi,
ils seront l’assurance que tu n’essayeras pas de me rattraper dans
l’univers.
À ces mots, mon frère est comme pétrifié et comme j’assiste à la
scène, j’interviens et propose à Belzius le marché suivant :
⎯ Mon cher Empereur, je suis le frère de Iahvé et je souhaite ac-
compagner sa famille, afin de veiller sur eux.
Belzius me répond :
⎯ Je suis d’accord, tu es plus raisonnable que ton frère, tu peux
embarquer immédiatement.
Alors Iahvé répond après s’être absenté en esprit quelques instants :
⎯ Je n’ai pas le choix, mais Belzius, je fais une promesse à toi et à
mes enfants : un jour, vous viendrez chercher un enfant de la Terre,
pour votre monde, ce sera la fin.
Puis se retournant vers sa famille il leur dit :
⎯ Mes enfants, vous ne mourrez pas sans avoir revu votre monde
natal. Je veille sur vous. Mon épouse, j’ai bien conscience de ton sa-
crifice. Restons ensemble dans nos cœurs. Puis au tyran : Belzius, je te
pardonne par avance tes erreurs.
Belzius étonné lui demande :
⎯ Qu’est cette Terre, Iahvé ?
⎯ Atlantide n’est plus, et moi Iahvé, aurai tôt fait de construire en
sept jours sur ses ruines une nouvelle planète, la TERRE, une planète
où les hommes auront un cœur, d’où pourra rayonner l’amour que
vous ne possédez pas.
⎯ Iahvé, tu me fais presque rire avec tes histoires, je te prendrais
bien comme bouffon pour nous amuser durant le voyage. Mais avant
que nous partions, je t’accorde une dernière requête si elle est raison-
nable.
⎯ J’ai juste pour mon frère un souvenir à lui remettre.
Iahvé s’approche de moi et me tend un objet, me disant à l’oreille :
⎯ Fais en sorte que cette clef revienne à l’homme que je vous en-
verrai.
Puis, sans tarder Belzius donna ordre aux capitaines des deux vais-
seaux de décoller dès que possible. La nuit à peine tombée, les deux
nefs géantes contenant chacune d’innombrables personnes s’élevèrent
vers l’infini avec Cléonisse, son frère jumeau, leur mère et moi-même.
Starker demande à Gaélide :
⎯ Vous voulez dire que vous avez presque six mille cinq cent
ans ! Comment est-ce possible et pourquoi vous a t-on abandonnés sur

60
cette planète ?
⎯ Exactement, j’ai maintenant en temps Atlantéen l’age de six
mille quatre cent soixante quatorze ans et ma petite Cléonisse, si tu me
permets…
Cléonisse lui fait un petit sourire et reprend à sa place :
⎯ Je suis bien plus jeune que mon oncle, car j’ai six mille quatre
cent vingt sept ans !
Tous les regardent sans y croire, Cléonisse paraissant juste être deve-
nue femme. Mais Gaélide reprend la parole :
⎯ Ce qui s’est passé sur cette planète, je vais aussi vous le raconter.
Après que Belzius eut repéré l’astre, il décida de s’y poser. Les deux
gigantesques vaisseaux déposèrent leurs voyageurs qui ensemble
s’installèrent. Belzius baptisa son nouveau monde du nom d’un de ses
neveux, Khephren, car celui-ci n’avait hélas pu rejoindre le vaisseau à
temps avant le départ et avait dû rester sur Atlantide.
Le temps que nous nous installions, cela se passa sans trop de problè-
mes, mais les Psychés et les matérialistes ne se mélangèrent pas et il y
eut bientôt deux clans distincts. C’est là que la discorde apparut. Les
Psychés commençaient à avoir la nostalgie d’Atlantide, alors que les
autres n’avaient qu’un but de conquêtes. Cela ne pouvait durer long-
temps ; je ne vous fais pas part des détails, nous y passerions le pro-
chain millénaire au complet. Mais c’est durant cette période que les
Psychés creusèrent cette pyramide, en pensant au monde parfait dont
ils rêvaient : vous avez pu voir les inscriptions qu’ils ont laissées à
l’entrée. Dans celle-ci un jour nous nous retrouvâmes à plus de dix
mille et ensemble nous nous mîmes à prier de toute notre force :
« Que cette pyramide, symbole de notre détresse, puisse être le pre-
mier ouvrage qui nous guidera vers le retour sur notre planète, que sur
Terre un tel ouvrage voie aussi le jour en notre mémoire ».
Jacques dit alors :
⎯ Cette prière a été entendue sur Terre, car les pyramides ont pris
forme il y a bien longtemps ; nous avons aussi Khephren, mais
Kheops en est le plus grand témoin.
⎯ Jacques, cela n’est pas un hasard. Heureusement Belzius n’a
jamais su que nous avions construit cette pyramide pour nous réunir,
sinon, il l’aurait détruite ; c’est pour cela que nous l’avons creusé sous
une montagne.
Starker demande :
⎯ Si vous regrettiez d’être partis, pourquoi n’êtes-vous pas ren-
trés ?

61
⎯ Impossible, Belzius avait pris bien soin d’effacer toutes traces
de la position cosmique d’Atlantide, au cas où il prendrait à certains
de vouloir rentrer. Mais voici le moment où la séparation fut obligée
entre les deux groupes.
Les Psychés avaient un chef qui s’appelait Aménis. Celui-ci retrouva
Belzius et ils convinrent que chaque groupe partirait à travers l’espace
pour y créer sa civilisation. Ils décidèrent de baptiser chacun leur civi-
lisation ainsi :
Belzius nomma son peuple : « GOLOCK ».
Aménis choisit « LUNISSE », du nom de l’épouse de Iahvé.
Hélas Belzius mit quelques conditions : d’abord nul ne resterait sur
cette planète, ensuite, afin de s’assurer que les Psychés ne contrarie-
raient pas ses plans, il exigea que Aménis lui livre les douze femmes
et les douze hommes dont la force était la plus grande. Cela fut fait, je
ne sais dans quel but. Avait-il un plan ? J’ai voulu m’opposer à cela,
mais cette seule intervention fut le prétexte pour Belzius de me
condamner à rester en exil sur cette planète. Devant la mère de Cléo-
nisse qu’il prit par le bras, il me dit :
⎯ Ton frère n’est plus là pour me contrarier, toi encore moins. Tu
resteras ici, avec la fille de Iahvé, car j’ai l’intention de prendre pour
épouse sa femme et je prends aussi le fils.
Me montrant Cléonisse, il ajouta :
⎯ Cette future femme pourra à toi aussi te tenir compagnie.
Lunisse, la femme de Iahvé, s’effondra en larmes, mais elle était dé-
sormais prisonnière de ce tyran. Aménis m’emmena avec Cléonisse en
secret dans la pyramide, me montra ce caisson que j’ai derrière moi et
me dit :
⎯ Je suis désolé de ne pouvoir au moins t’emmener avec nous,
mais j’ai fait installer ce caisson cryogénique afin que l’enfant n’ait
pas le temps de se sentir abandonnée et que sa mère lui manque le
moins possible. Je l’ai programmé sur cinq ans, le temps de s’assurer
que Belzius nous laisse en paix. Je viendrai vous chercher ensuite. J’ai
mis ce caisson dans la Pyramide, car je sais que les rayons éthérique
se concentrent facilement sous ce type de construction ; vous dispose-
rez de toute l’énergie nécessaire.
Je lui répondis :
⎯ Je te remercie, Aménis, nous allons nous y installer, mais avant
j’ai quelque chose à te remettre de la part de mon frère, car je ne suis
pas certain de pouvoir exécuter la mission qu’il m’a confiée. Prends

62
cette clef dont je ne connais pas l’origine, veille à ce qu’elle soit re-
mise un jour à l’homme de la Terre qui viendra nous libérer.
Je pris Cléonisse dans mes bras, elle n’avait que six ans ; elle me parut
très calme, sa conscience était déjà parfaitement éveillée, elle compre-
nait déjà bien plus que toutes mes pensées réunies ce qui nous arrivait,
car déjà la puissance d’esprit qu’elle tenait de son père était sans me-
sure. Nous nous installâmes confortablement dans le caisson, je le mis
en marche. Il nous fallut trois secondes pour nous endormir. Lorsque
le caisson se mit en réveil, l’horloge nous indiquait que nous avions
dormi six mille quatre cent quatre ans. Il y a maintenant dix sept ans
que nous en sommes sortis. Et depuis, je ne sais pas ce qui c’est passé,
vous êtes les premiers hommes que nous voyons, mais depuis plu-
sieurs jours, je sentais votre arrivée, comme si un plan se dévoilait à
moi. Maintenant nous voici réunis et je lis en vous que vous portez
l’édifice entier dans lequel nous sommes ; me voici rassuré, je vais
pouvoir enfin me reposer.
Jacques est étourdi de découvrir une nouvelle vérité sur sa planète,
mais pensant à leur mission, il demande à Gaélide :
⎯ Sais-tu ce qu’est la Graine d’Etoile ?
⎯ Je ne sais pas, il vous appartient de le découvrir, mais j’ai à dire
pour chacun d’entre vous :
⎯ Aqualuce, tu représentes le peuple Lunisse, tu es dévouée à tes
frères, tu es la flamme, l’âme de tes frères.
⎯ Starker, tu es un pilote hors pair, tu cours dans tout l’univers à
la recherche d’autre chose, tu es le capitaine du grand navire stellaire,
à la recherche de la vérité.
⎯ Cléonisse, ma nièce, tu as toujours vécu près de moi simple-
ment, proche de la nature de Khephren, tu en représentes la pureté et
la conscience, en même temps que l’enfant perdu de la terre. Tu portes
l’esprit de tout le peuple lunisse perdu car tu en es le premier enfant.
⎯ Et toi, Jacques, tu es Terrien ; tu n’as pas cherché à venir ici, tu
as été arraché à ta nature, à ton monde, tu es l’élu. Comme aurait dû le
faire mon peuple il y a six mille cinq cents ans, tu devras trouver cette
Graine d’Etoile. Cette mission que nous n’avons pas accomplie précé-
demment, tu devras la réaliser ; aujourd’hui, la mienne s’achève. Vous
allez partir tous les quatre, oui Cléonisse, tu dois aussi me quitter.
Vous devez maintenant fuir car je sens que bon nombre d’hommes
sont à votre recherche dans les environs.
⎯ Mon oncle, je veux...
⎯ Tais-toi, Cléonisse, tu ne dois pas prendre la parole dans le

63
sanctuaire. Fuyez maintenant, la vie a tracé votre destin. Laissez-moi
ici, partez tout de suite.
Cléonisse s’approche tout contre Gaélide qui la prend dans ses bras.
La serrant très fort, il lui dit :
⎯ Je serai sans cesse avec vous. Au revoir, Cléonisse.
Elle laisse échapper :
⎯ Nous reviendrons dès que nous pourrons.
⎯ Vous ne reviendrez plus sur Khephren, dit Gaélide, partez, que
la Vie vous garde !
Tous les quatre se dirigent à l’extérieur, laissant le vieux Gaélide seul
dans la pyramide. Aqualuce pense que peut-être Gaélide sent sa fin
proche et qu’il souhaite pouvoir demeurer dans la Pyramide. Lors-
qu’ils arrivent à la ferme, Aqualuce demande à tous de rassembler
suffisamment de vivres à emporter dans le vaisseau. Cléonisse indique
les réserves et des légumes, des fruits, des céréales, du lait, des œufs
d’araignées sont rassemblés au plus vite. Le ciel est d’un bleu pur,
l’air est doux. L’Espérance, traversant le ciel lentement, arrive au-
dessus de la ferme, se pose au centre effrayant toutes les volailles qui
y vivent. Aqualuce l’a amené, piloté par la pensée, tous maintenant
s’occupent à stocker le chargement dans la soute ; les réserves d’eau
sont remplies grâce à l’eau du puits. Tout est prêt maintenant, le soleil
va bientôt se coucher. Cléonisse est assise sur une pierre et est entou-
rée de petits animaux ressemblant à des chats. Aqualuce s’approche
d’elle :
⎯ Viens, Cléonisse, nous sommes prêts à partir.
Quelques larmes coulent des yeux de la jeune fille. Aqualuce s’assoit
auprès d’elle :
⎯ Je comprends ton émotion et ta tristesse lorsqu’il faut quitter ses
proches. Ton oncle a voulu rester seul dans la montagne, il doit avoir
ses raisons et s’il veut que tu nous accompagnes, certainement est-ce
dans ton intérêt.
⎯ J’ai toujours su qu’un jour je devrais partir, mon oncle m’y
avait préparée depuis longtemps. J’ai toujours attendu ce moment, je
l’ai même espéré, mais maintenant qu’il est arrivé, mon cœur est triste
de quitter mon oncle, ma planète, mes amis qui autour de moi, sont
venus me dire au-revoir.
⎯ Y a-t-il d’autres humains qui vivent sur cette planète ?
⎯ Nous sommes seuls comme vous l’a dit mon oncle.
⎯ Alors, partons pour respecter son vœu. Prends toutes les affaires
qu’il te plaira d’emporter, même tes amis si tu veux.

64
⎯ Khephren est la planète-mère de mes amis, ils préfèrent rester
ici. Mais mon oncle, bien avant votre venue, m’a donné un vieux livre
qu’il gardait déjà de ma mère, ce sera mon seul bagage. Avez-vous
des vêtements pour moi ?
⎯ Je crois que tu trouveras ce qu’il faut dans le vaisseau.
⎯ Je laisserai ici mes vêtements ; je ne veux rien emporter de mon
passé.
Starker vient interrompre Cléonisse.
⎯ Je suis désolé, mais nous devons partir sans tarder car nos ra-
dars indiquent une activité anormale dans le périmètre de l’étoile de
Khephren.
⎯ Qu’est-ce que ça peut être ? demande Aqualuce.
⎯ Cela ressemble à des vaisseaux spatiaux.
⎯ Alors vite, regagnons la vedette, partons !
Aqualuce prend Cléonisse par la main et l’emmène dans le vaisseau.
Jacques, qui s’y trouve déjà, ferme le sas. Starker décolle immédiate-
ment. L’ascension se fait rapidement. Déjà à cent kilomètres
d’altitude, Cléonisse et Aqualuce suivent sur l’écran de contrôle des
scintillements lumineux apparaissant sur la surface de la planète. Khe-
phren est bombardée par des lasers longue portée des vaisseaux enne-
mis. Aqualuce serre fort la main de Cléonisse qui regarde ce spectacle
désolant et bientôt la planète s’embrase en entier et disparaît subite-
ment, comme n’ayant jamais existé. Pas une larme ne coule des yeux
de Cléonisse qui dit :
⎯ Il en est fait de Khephren, tout son passé repose sur mes épaules
maintenant. Puis elle ferme les yeux.
Aqualuce éteint l’écran et dit :
⎯ Starker, sommes-nous repérés ?
⎯ Oui, je crois. Deux vaisseaux s’approchent de nous.
⎯ Alors, engagez la propulsion sidérale, vite.
⎯ C’est risqué, nous sommes trop près de l’étoile.
⎯ Tant pis, foncez.
⎯ Pour aller où ?
⎯ N’importe où, foncez tout droit !
La propulsion est enclenchée, au moment où un terrible rayon traverse
l’espace dans leur direction ; mais déjà le vaisseau a disparu.
Les Golocks aussi connaissent Khephren et Belzius y a dépêché une
flotte entière, car la légende de cette planète a aussi suivi la famille du
tyran au cours des siècles.
⎯ Starker, dit Aqualuce, il faut brouiller nos traces. Changez de

65
cap deux ou trois fois de suite immédiatement, je suppose que les Go-
locks sont à notre poursuite.
La manœuvre est terrible, car la désactivation n’est pratiquement pas
progressive. En effet, volontairement Starker arrête net le vaisseau à
plusieurs reprises afin de ne pas laisser aux Golocks le temps de les
repérer à chaque changement de cap. Enfin la manœuvre est terminée ;
tout le monde quitte son siège. Le vaisseau est sens dessus-dessous car
tout ce qui n’était pas fixé a été projeté dans tout l’appareil.
⎯ Si nous sommes sortis d’affaire pour l’instant, je vais remettre
de l’ordre, dit Jacques.
⎯ Suis-moi, Cléonisse, je t’emmène dans ma cabine, tu trouveras
de quoi te changer, dit Aqualuce.
C’est une petite cabine, mais deux lits confortables y sont installés ; il
y a une armoire où sont rangés des vêtements.
⎯ Ici, c’est ta couchette. Si tu veux rester seule, je m’organiserai
avec Jacques et Starker, sinon, nous pouvons la partager ; seul le cabi-
net de toilette est commun pour tous. C’est un peu étroit, nous n’avons
que trois cabines.
⎯ Cela va aller, ne t’inquiète pas pour moi, je préfère partager
cette petite chambre avec toi, je ne veux pas rester seule ; mais si tu
me permets, je vais aller me rafraîchir sous la douche et me changer.
Aqualuce l’embrasse.
⎯ Nous t’aimons tous, Cléonisse. Rejoins-nous dans le poste de
pilotage lorsque tu seras prête.
Jacques et Starker sont en train de réparer les quelques dégâts, Aqua-
luce les rejoint.
⎯ Comment va notre petite Cléonisse ? demande Jacques.
⎯ Elle va bien, mais je pense que cette séparation brusque a dû
être un choc important, il faudra la ménager.
⎯ Venez voir, Aqualuce, je vais vous montrer quelque chose
d’intéressant, dit Starker du poste de commande.
Jacques et Aqualuce s’approchent.
⎯ Qu’y a-t-il, Starker ?
⎯ Regardez, nous nous dirigeons tout droit vers la constellation du
Crabe, précisément sur cette étoile.
Il indique un point sur sa carte :
⎯ Je connais ce système stellaire et je me suis posé plusieurs fois
sur cette planète habitée, qui est occupée par des Lunisses indépen-
dants vivant en autarcie depuis quelques siècles. Le climat y est doux.
Ils vivent au bord des océans qui leur procurent tout ce dont ils ont

66
besoin. Cette planète est comme une station balnéaire, les habitants y
sont accueillants et prospères ; nous serons les bienvenus.
⎯ Merci pour ces vacances, Starker, mais je me demande ce que
pourra nous apporter ce monde pour notre mission.
⎯ Mais Aqualuce, dit Jacques, combien de temps tiendrons-nous
si nous ne pouvons pas faire une pause. Pensez à Cléonisse et puis
vous et moi avons été soumis à rude épreuve. Cette étape nous per-
mettra de faire le point et j’ai l’impression que plus nous avançons,
plus nous nous enfonçons dans l’ignorance. Au début, nous avions un
but, mais maintenant nous sommes des fuyards. Et qu’avons-nous
appris sur Khephren qui puisse nous faire changer l’humanité ?
⎯ Jacques, vous me décevez. Qu’est-ce qui peut vous faire dire
que nous n’avons rien appris avec Gaélide, qu’est-ce qui peut vous
faire dire que nous n’avons plus de but ? Bien au contraire, je peux
vous dire que si la moitié de l’humanité nous recherche, c’est bien
parce que nous représentons un danger réel pour elle et puis moi, en
tant que Lunisse, j’ai appris aujourd’hui ce que tout mon peuple
ignore depuis longtemps ; nous connaissons nos racines maintenant,
vous et moi sommes frères de sang. Vous, vous avez toujours vécu sur
la Terre et n’avez pas été déraciné comme mes semblables, vous ne
pouvez pas oublier tout cela. Et maintenant, j’ai perdu tous les fonde-
ments de ma race et découvre qu’il y a un autre monde qui nous attend
depuis longtemps !
⎯ Pardon Aqualuce, mais moi je n’ai jamais eu la tête à penser à
tous ces mouvements planétaires et aux racines de notre vie. Je ne me
suis jamais posé de questions avant de vous rencontrer.
⎯ Justement, cette graine d’étoile vous tend une perche, prenez-là
! Aqualuce les regarde dans un instant de silence, puis comme vain-
cue, elle leur dit :
⎯ Bref, allons sur cette planète puisqu’il en est ainsi. Comment
s’appelle-t-elle, Starker ?
⎯ Elle se nomme « ELVY ».
⎯ Bien. Alors cap sur « ELVY ».
Cléonisse entre dans la cabine vêtue d’un pantalon bleu et d’une che-
mise noire.
⎯ Mais, qu’as-tu fait de tes magnifiques cheveux ? demande
Aqualuce.
⎯ Je les ai coupés pour être plus en harmonie avec vous tous.
En effet, ses cheveux lui recouvrent juste à moitié les oreilles.
⎯ Cela te va bien ! remarque Starker.

67
⎯ Starker a raison, dit Aqualuce, mais pour ma part, je les coupe
très courts parce que mes cheveux de femme sont récepteurs
d’énergie. Dans mon cas je suis trop réceptrice ; c’est uniquement
pour cela que je les porte aussi courts, en dehors du fait que nous
avons dû les raser pour ce voyage.
⎯ De toute façon, j’avais envie de changer, la petite Cléonisse est
restée sur Khephren avec son oncle. Ainsi les ponts sont définitive-
ment coupés avec le passé. J’ai faim ! ajoute-t-elle, montrez-moi la
cuisine, je vais vous préparer un repas.
Tout le monde lui donne son approbation et Jacques conduit Cléonisse
à la cuisine. Aqualuce pense que cette petite est dotée d’une force
inouïe :
« Certes elle n’a pas oublié ce drame, la mort de son oncle, la des-
truction de sa planète, mais elle semble vivre tous ces événements
comme une évidence ».
Après le repas, tout le monde va se coucher. Aqualuce et Cléonisse
s’installent dans leur cabine commune. Même Starker abandonne son
poste et livre le vaisseau aux commandes automatiques.

68
Chapitre V : Elvy

L’alarme retentit et réveille tout le monde en sursaut.


Starker se précipite dans le poste de pilotage suivi d’Aqualuce. C’est
l’alarme d’approche planétaire que le cristal pensant a déclenchée.
⎯ Trois jours ! Nous avons dormi trois jours.
⎯ Comment ça ! Starker, le chronocristal est déréglé ?
⎯ Non, regardez, nous pénétrons bientôt sur l’orbite d’Elvy.
⎯ C’est incroyable, personne ne s’est réveillé plus tôt. J’ai juste
l’impression que je venais de m’endormir.
⎯ Moi aussi, relève Jacques.
Seule Cléonisse est absente. Elle n’est pas dans la couchette.
⎯ Où est Cléonisse ? demande Aqualuce.
⎯ Tous la cherchent et Starker la découvre dans la pièce servant
de salon.
⎯ Il y a longtemps que vous êtes là ? lui demande-t-il.
⎯ Bonjour ! Cela fait une heure, mais je m’y installe toujours
pendant mes moments de veille.
⎯ Comment, cela fait trois jours que vous allez et venez, nous
laissant dormir tout ce temps ?
⎯ Vous sembliez tous si fatigués et vos âmes parties si loin qu’il
était préférable que vous preniez tout le repos nécessaire.
⎯ Aqualuce arrive derrière Starker.
⎯ Ce n’est pas grave, de toute façon nous n’avions pas grand
chose à faire durant ces périodes et c’est mieux que la congélation.
Starker grogne et retourne à son poste de pilotage.
⎯ Jacques, dit-il, prends les commandes et mets nous sur orbite
autour d’Elvy.
Le vaisseau est maintenant satellisé autour d’Elvy. Contrairement à
Khephren, cette planète est domestiquée et Starker connaît une ville
agréable qui pourra les accueillir. Vu de haut, la planète est un im-
mense océan parsemé d’une multitude d’îles. La plus grande et la
mieux aménagée est Sandépra. C’est ici que le vaisseau va se poser.
La descente se fait à douce allure et la ville du bord de mer y apparaît
très verdoyante. Les petites habitations y sont très dispersées.
L’astroport est un peu plus en retrait derrière la mer et les habitations.
L’Espérance arrive et avant même que le vaisseau ait touché le sol, un
groupe d’une dizaine d’indigènes se précipite vers lui. Sortant de la
vedette, tous nos amis sont accueillis par le groupe d’hommes et de

69
femmes au torse nu, vêtus très légèrement. Un des hommes sort du
groupe.
⎯ Bienvenue à Sandépra, voyageurs, quel est l’objet de votre ve-
nue ?
⎯ Nous sommes de passage, répond Starker et venons faire une
étape de quelques jours afin de nous reposer. Mes amis et moi aime-
rions goûter un peu à votre île avant de repartir.
⎯ Nous pourrons vous héberger le temps qu’il vous plaira, dans la
mesure où vous pourrez nous aider à faire quelques transports avec
votre vaisseau.
L’homme, aussi désuet qu’il paraisse, semble sortir d’un bain de soleil
prolongé ; il doit être un des administrateurs de l’île pour pouvoir dé-
cider ainsi du prix à payer pour le séjour. Aqualuce n’aime guère ce
genre de marché, mais rien n’est gratuit, alors qu’une hospitalité trop
généreuse peut cacher des mauvaises surprises.
⎯ Qui êtes-vous, Monsieur, pour pouvoir exiger de nous ce travail
?
⎯ Je me nomme Actavi, je suis le directeur de l’astroport et tous
les voyageurs de l’espace doivent se soumettre aux quelques formali-
tés que nous leur demandons, car sur notre planète, seul le troc est
notre monnaie d’échange. Les étrangers doivent s’y soumettre afin de
payer leur séjour.
⎯ Bien, nous nous y soumettrons, je m’occuperai moi-même des
transports, mes amis pourront se reposer pendant ce temps.
⎯ Madame, à vous entendre, vous semblez avoir un fort caractère
; je suppose que j’ai à faire au chef de cette expédition. Bien, étant
donné que les formalités sont terminées, mon équipe va vous diriger
vers vos logements. Nous vous souhaitons un bon séjour parmi nous.
Aussitôt tous les indigènes entourent nos amis, leur serrent les mains
et les embrassent. L’accueil est à présent très convivial. Plusieurs vé-
hicules à roues arrivent vers le vaisseau ; Jacques trouve qu’ils res-
semblent beaucoup aux voitures terrestres. Chacun est pris en charge
par un petit groupe de deux ou trois personnes et monte séparément
dans les voitures qui dépassent l’astroport et se dirigent vers la plage.
Tout le long de la route, les cocotiers et les palmiers foisonnent. Bien-
tôt ils arrivent vers des huttes au bord de la plage. Des enfants jouent
sur le sable et des indigènes se baignent dans la mer. Les voitures
s’arrêtent devant une série de bungalows montés sur pilotis et les
chauffeurs invitent leurs « visiteurs » à descendre des véhicules. L’un
d’eux, un jeune homme aux yeux bleus et aux cheveux bruns désigne

70
à nos amis leur résidence où chacun est accompagné par trois autoch-
tones de sexe opposé. Tous sont d’une grande beauté et très jeunes,
peut-être vingt ans en moyenne. Les trois hommes qui accompagnent
Aqualuce se présentent. L’un s’appelle Ji, l’autre Banu et le troisième
Imé.
⎯ Nous sommes très heureux, dit Imé, de vous accueillir sur notre
île, nous veillerons à ce que vous ne manquiez absolument de rien.
⎯ Banu rajoute :
⎯ Nous pouvons rester avec vous, si vous le souhaitez.
⎯ Non, je vous remercie, mais je souhaite rester seule, dit Aqua-
luce.
⎯ De toute façon, dit Banu, nous ne sommes pas loin. Si vous dési-
rez nous retrouver, il suffit de nous appeler.
⎯ Merci pour la proposition, Messieurs, je vous appellerai si be-
soin est.
⎯ Mais avant de la quitter, Ji dit d’un ton un peu sec :
⎯ Actavi vous attend demain matin à huit heures à l’astroport,
pour que vous vous acquittiez de votre tâche. Pour que vous ne soyez
pas en retard, nous avons le plaisir de vous offrir cette montre qui
donne l’heure d’Elvy. Notre planète a trente heures dans une journée.
Ji tend à Aqualuce une montre cristal tenue par un bracelet métallique.
⎯ Je vous remercie, je suis très touchée par ce cadeau.
Aqualuce prend la montre et la met autour de son poignet. Les trois
hommes partent. Aqualuce fait le tour de son bungalow ; une vitre
surplombe la plage de sable, puis un séjour équipé d’une cuisine fait
face à l’entrée. Une chambre avec un grand lit pouvant accueillir bien
plus que deux personnes présente la particularité d’un plafond en verre
qui offre une vue panoramique sur le ciel. La salle de bain fait face au
lit et est équipée d’une baignoire démesurée.
À sa montre, il est déjà vingt deux heures, c’est le début de la soirée.
Aqualuce va rejoindre ses compagnons. Dans le bungalow d’à côté,
Cléonisse s’est déjà installée. Aqualuce pénètre chez elle.
⎯ Cléonisse, tu es déjà dans ton bain ?
⎯ Oui, j’ai eu envie d’essayer cet instrument.
⎯ Ne tarde pas, je vais rassembler les autres, nous nous retrouve-
rons dans mon bungalow dès que tu auras fini.
Après avoir retrouvé Starker et Jacques, Aqualuce retourne chez elle.
Sa cuisine est bien équipée et les victuailles sont en grande quantité.
Elle sort quelques boissons pour recevoir ses amis.

71
Tout le monde est maintenant réuni autour d’une table qu’Aqualuce a
généreusement garnie.
⎯ Je tiens à vous dire que je suis inquiète, je n’ai pas confiance en
ces hommes, nous devrions nous méfier. Je ne ressens pas que des
ondes positives depuis que nous sommes arrivés.
⎯ Vous avez peut-être tort de penser cela de ce peuple, dit Starker.
J’y suis venu plusieurs fois déjà et je n’ai jamais eu de problèmes.
⎯ Que connaissez-vous d’eux ?
⎯ J’ai pu les observer à plusieurs reprises et parler avec eux. C’est
une civilisation rudimentaire, qui n’a pas évolué comme les Lunisses.
Ils ont gardé la technologie du millénaire dernier ; ils connaissent les
transports terrestres mais n’ont jamais pu ou voulu avoir de transports
aériens ou sidéraux. Nous leur avons proposé à plusieurs reprises de
leur en vendre, mais ils ont toujours refusé sous prétexte qu’ils ne sau-
raient les utiliser.
⎯ En tout cas, ils savent profiter de notre matériel, car demain j’ai
rendez-vous pour effectuer un transport.
⎯ Voulez-vous que je vous accompagne ? demande Jacques.
⎯ Il n’en est pas question. Vous et Starker avez voulu venir ici
pour vous reposer, alors reposez-vous, sinon nous partons sur-le-
champ.
⎯ Puis-je venir avec toi ? demande Cléonisse.
⎯ Bien sûr, Cléonisse, toi tu n’as pas comploté comme eux deux.
⎯ Jacques et Starker regardent Aqualuce d’un mauvais œil, mais
ne relèvent pas.
⎯ Continuez à nous raconter ce que vous savez d’eux, Starker.
⎯ Les Elvyens, comme vous le savez, sont des Lunisses qui sont
arrivés sur cette planète il y a plusieurs centaines d’années. Le chef de
l’expédition de l’époque trouva cette planète si agréable que lui et ses
colons décidèrent de s’y installer définitivement et firent serment de
ne plus jamais quitter Elvy. Pour sceller leur serment, ils détruisirent
toutes les machines volantes qui les avaient transportés ici, puis ils
firent sécession d’avec Lunisse. Ceci explique que se soit ancré dans
leur sang le fait de ne plus jamais voler.
⎯ Ils ont quand même une industrie, des moyens de produire de
l’énergie électrique ? demande Jacques.
⎯ Oui, bien sûr, des usines entièrement automatisées produisent
tout ce dont ils ont besoin, mais ce monde reste stable en population
depuis longtemps, ils n’ont pas besoin de bâtir d’autres maisons ni
d’autres usines. Le tourisme n’y est pas développé car cela leur donne-

72
rait trop de travail.
⎯ Est-ce à dire que c’est un peuple paresseux ? demande Cléo-
nisse.
⎯ Non, ils sont travailleurs lorsqu’il le faut, mais avant tout ils
veulent bien profiter de la vie, du plaisir, des bonnes choses. Je crois
que s’il doit y avoir un endroit idéal pour vivre dans l’univers, c’est
ici.
⎯ Tu veux dire le Paradis ? demande Jacques.
⎯ C’est un terme que nous n’employons plus sur Lunisse depuis
longtemps, mais je crois que c’est ce mot que l’on peut utiliser. Je vais
vous raconter encore une chose trop curieuse, c’est que les Lunisses
d’Elvy semblent avoir perdu leur pouvoir psyché depuis longtemps et
qui nous fait bien défaut aujourd’hui.
⎯ C’est bien curieux, Starker, interroge Aqualuce. Quelle pourrait
être la relation entre la perte de leur pouvoir intervenu il y a bien long-
temps chez eux et la perte du nôtre maintenant ? Le messager serait-il
passé ici également ?
⎯ Cléonisse, intriguée, regarde Aqualuce.
⎯ Je ne comprends pas ce dont tu parles.
⎯ Oui, c’est vrai, excuse-nous. Si tu veux rester avec moi ce soir,
je te raconterai tout ce qui s’est passé. Je ne l’ai pas fait lorsque nous
avons rencontré Gaélide car il nous a accueillis et parlé comme s’il
connaissait tout de nous, comme s’il avait parcouru nos vies entières,
finalement, je lui ai très peu parlé.
⎯ Mon oncle savait tout de vous, il vous attendait et m’avait parlé
un peu de vous la veille de votre arrivée ; c’est là qu’il m’a donné le
livre dont je t’ai parlé. Il m’a dit que j’allais partir très loin bientôt et
que pour lui, sa mission était bientôt terminée car des visiteurs pren-
draient le flambeau. À ce moment, je n’ai pas compris ce qu’il voulait
dire.
À cet instant Jacques se lève :
⎯ Excusez-moi, je suis fatigué et j’ai mal à la tête.
⎯ Cela ne va pas, Jacques, demande Aqualuce, voulez-vous que je
vous apaise ?
⎯ Non, merci. C’est cette discussion qui me donne mal à la tête.
Je vais me coucher, bonsoir !
⎯ Je vais me coucher aussi, dit Starker. Bonsoir tout le monde.
⎯ Bonsoir Jacques, bonsoir Starker.
Cléonisse et Aqualuce restent ensemble, Aqualuce raconte à Cléonisse
leur aventure. Elles veillent tard dans la nuit et c’est au petit matin

73
qu’elles s’endorment. Quant à Jacques, il passe une mauvaise nuit car
il supporte mal l’intimité et l’amitié qui commence à naître entre
Cléonisse et Aqualuce. Ses sentiments ne seraient-ils déjà plus que du
passé ? Starker, lui, dort à poings fermés, mais l’absence d’une pré-
sence auprès de lui se fait sentir dans son inconscient.

La montre d’Aqualuce sonne et réveille nos deux femmes.


⎯ Debout ! Cléonisse, nous devons nous préparer pour aller à
l’astroport.
Une fois prête, Aqualuce aperçoit Ji devant sa porte ; il est dans une
voiture.
⎯ Je vous emmène.
⎯ Nous acceptons votre proposition, Ji.
Et Aqualuce et Cléonisse s’installent à l’arrière du véhicule.
⎯ Je vois que vous avez trouvé un copilote !
Ji démarre et la voiture a tôt fait d’arriver devant le bureau d’Actavi
qui les attend en prenant un copieux petit déjeuner. Aqualuce y entre.
⎯ Bonjour ! Euh… pardonnez-moi, mais je ne connais pas votre
nom.
⎯ Aqualuce, Monsieur Actavi.
⎯ Bien, Madame Aqualuce. Voilà ce que j’attends de vous. Vous
irez sur « Digger » chercher la plante de vie qui y pousse et me la rap-
porterez afin que mon peuple et moi-même puissions profiter de ses
bienfaits.
⎯ Je n’ai jamais entendu parler de cette planète ni de cette plante.
⎯ Elle existe, je sais où elle se trouve. Dernièrement, un voyageur
est venu et nous a décrit cette plante : quiconque la consomme voit
toutes les maladies disparaître et sa vie décupler en longévité, on dit
même qu’elle donnerait la vie éternelle. Lui-même avait consommé
cette plante et disait avoir un age inestimable.
⎯ Pourquoi ne lui avez-vous pas demandé de vous rapporter lui-
même cette plante merveilleuse ?
⎯ Le pauvre, il a disparu subitement, dit Actavi avec un léger sou-
rire.
⎯ Je suis désolée, je ne puis accepter ce travail ; mes amis et moi
allons repartir aujourd’hui. Je peux vous indemniser de la journée pas-
sée sur votre île en vous donnant quelques nourritures et vêtements
que nous stockons dans notre vaisseau. Désolée, Actavi, trouvez
d’autres volontaires.
⎯ Je n’ai que faire des bricoles que vous voulez me donner. Vous

74
irez sur Digger et vous partez tout de suite.
Aqualuce sent le danger et se prépare à intervenir violemment pour se
sortir de ce guêpier. Mais toute sa force l’a abandonnée, elle est
comme paralysée totalement.
⎯ Je vois que votre force vous a quittée ; vous la retrouverez si
vous œuvrez pour moi. Ji vous a offert une montre qui a la particulari-
té, en plus de donner l’heure, d’annihiler votre force psychique, lors-
que celle-ci est orientée contre moi. Elle est programmée dans le but
de votre mission ; si vous l’enlevez, vous mourrez foudroyée.
D’ailleurs, il n’y a que moi qui ai la clef de ce bijou.
⎯ Vous êtes diabolique, Actavi, vous regretterez de nous avoir pris
en otage.
⎯ Personne n’est mon otage, vos amis sont les bienvenus et je
crois qu’ils sont heureux d’être ici ; quant à vous, je veux juste
m’assurer que vous mènerez ce travail jusqu’au bout, un marché est
un marché et vous vous êtes proposés hier. Ji vous accompagnera pour
s’assurer de la bonne suite de votre travail et il vous indiquera où se
trouve la planète Digger et où trouver cette merveilleuse plante. Bon
courage, revenez avec cette plante ou ne revenez pas ! Au revoir.
Aqualuce sort du bureau accompagnée de Ji. Cléonisse l’attend à
l’extérieur.
⎯ Cléonisse, va avertir Jacques et Starker que je pars pour un long
voyage.
⎯ C’est inutile, lance Ji, votre amie vient avec nous, je crois.
⎯ Oui, je viens avec toi.
Cléonisse sent que quelque chose ne va pas, mais ne dit mot. Aqua-
luce voudrait la mettre en garde, mais aucun son ne peut sortir de sa
bouche. Ji les fait monter dans la voiture et tous trois se dirigent vers
l’Espérance. Le vaisseau est toujours là au milieu de la piste, tel qu’ils
l’ont laissé hier. Ji arrête son véhicule juste devant.
⎯ Ji, dit Cléonisse, vous n’êtes jamais monté dans un vaisseau
spatial.
⎯ Non, c’est la première fois.
⎯ Vous ne craignez pas de rompre un serment ancestral en nous
suivant ?
⎯ Ne vous inquiétez pas pour cela, ce que nous allons chercher a
beaucoup plus d’importance. De toute façon, ce n’est pas votre pro-
blème.
⎯ Aqualuce ouvre le sas d’accès au vaisseau. Elle entre suivie de
Cléonisse, Ji ferme la marche.

75
⎯ Dans combien de temps pourrons-nous décoller ? demande-t-il.
⎯ Aqualuce essaie de gagner du temps, elle pense que Jacques et
Starker pourraient arriver avant son départ.
⎯ Il nous faut une demi-heure pour charger les batteries éthérique.
⎯ C’est beaucoup trop long.
⎯ C’est le temps qu’il faut, si vous voulez faire mieux, prenez les
commandes.
⎯ Bon d’accord, vous avez raison. Faites ce que vous devez faire,
mais n’essayez pas de me tromper, car je vous avertis que ma seule
voix suffit à vous être fatale, votre montre me comprend.
⎯ Aqualuce saisit que Ji est le détonateur de cet instrument diabo-
lique et qu’il lui sera très difficile d’échapper à sa vigilance et de se
débarrasser de lui.
⎯ Bien, vous êtes le maître à bord maintenant, mais je vous de-
mande d’avoir la décence de vous habiller correctement, ici nous ne
sommes plus sur Elvy. Vous trouverez des vêtements dans le cabinet
de toilette.
⎯ Je vous accorde cette requête, Madame Aqualuce, mais je
compte bien vous retrouver moins vêtue dans d’autres circonstances.
⎯ Premièrement, vous m’appellerez GENERAL Aqualuce,
deuxièmement il n’y aura pas d’autres circonstances, est-ce clair ?
⎯ Non ! crie Ji.
À ce moment, Aqualuce ressent une douleur intense, comme une dé-
charge électrique dans son bras prisonnier.
⎯ Comprenez-vous, maintenant ?
⎯ Et il se dirige vers le cabinet de toilette.
⎯ Cléonisse se rapproche d’Aqualuce et lui prend son poignet.
⎯ C’est cela, notre prison. Il faudra s’en séparer.
⎯ C’est impossible, Cléonisse.
⎯ Non, ce n’est pas impossible.
⎯ Cléonisse, je m’en veux de ne pas avoir été assez ferme avec
Jacques et Starker lorsque j’ai accepté de venir sur cette planète ;
maintenant, tout le travail de ta famille et de ton oncle risque d’être
totalement anéanti. Quittant Lunisse avec Jacques, nous partions
comme des héros à la conquête de l’univers, maintenant nous sommes
séparées de nos amis pour aller chercher une herbe.
⎯ Aqualuce, dis toi que la vie a déterminé notre destin, elle s’est
exprimée aujourd’hui plus que jamais, il a certainement ses raisons.
⎯ Tu dis vrai, il y a quelque chose de nouveau qui me trouble jour

76
et nuit maintenant et je ressens que tout ce que je fais n’est pas déter-
miné pas ma volonté, il y a quelque chose de plus fort que qui me fait
bouger. Mais je ne sais pas quoi ?
⎯ Patience, j’ai le sentiment que nous le découvrirons un jour.
Ji a trouvé des vêtements et maintenant il regagne le poste de pilotage.
C’est un homme de trente ans environ, de taille moyenne et déjà assez
corpulent, le visage rond et les cheveux roux et longs qui lui tombent
en bas du dos.
⎯ Vous êtes prêtes, nous pouvons décoller ?
⎯ Bien sûr, à condition que nous sachions où nous allons.
⎯ Voilà les indications.
⎯ Il tend un disque de cristal qu’Aqualuce introduit dans le lecteur
universel. Elle programme le cristal pensant et l’interroge sur le temps
de trajet.
⎯ Soixante trois jours lunisses ! s’exclame-t-elle, il est vrai que
l’espérance est un petit vaisseau beaucoup moins rapide que les croi-
seurs de l’espace capables eux de naviguer jusqu’à trois mille années
lumière par jour entre deux galaxies.
⎯ Vous avez un problème ?
⎯ Non, non, ça va.
⎯ Aqualuce met en route la propulsion gravitique et le vaisseau
s’élève rapidement. Elle pense :
« Soixante trois jours multipliés par deux, plus deux à cinq jours pour
la récolte, cela fera cent trente et un jours si tout va bien pour revenir
chercher Jacques et Starker. Non, je préfère ne pas y penser, allons-y
».
Le vaisseau vient de quitter la stratosphère, Aqualuce a programmé les
coordonnées et pousse la propulsion stellaire à fond. L’Espérance tra-
verse le ciel et disparaît comme une étoile filante en laissant derrière
lui quelques scintillements d’éther ionisé.

***

Jacques se réveille. Une charmante jeune femme, installée sur un fau-


teuil devant son lit, lui sourit.
⎯ Bonjour, noble voyageur, as-tu bien dormi pour la première nuit
passée à Sandepra ?
⎯ Non, plutôt mal, mais que fais-tu ici ?
⎯ J’ai pensé que tu n’aimerais pas te retrouver seul à ton réveil,
alors je t’ai préparé un petit déjeuner pour te mettre en forme pour la

77
journée.
⎯ Merci pour cette aimable attention, mais je préfère rester seul et
puis, je vais rejoindre mes amis lorsque je serai debout.
⎯ Les deux femmes sont parties ce matin de bonne heure, tu ne les
reverras pas tout de suite.
Jacques a oublié qu’Aqualuce et Cléonisse devaient faire un transport
aujourd’hui.
⎯ Comment ça, elles sont parties ? Et depuis combien de temps ?
⎯ Il est bientôt douze heures, cela fait quatre heures maintenant.
⎯ Quatre heures ! Aqualuce, tu n’es même pas venue me dire au
revoir ! Oh ! non.…
Et Jacques se remet la tête sous les draps. La jeune indigène se rap-
proche de lui pour le consoler.
⎯ Rassure-toi, je peux rester avec toi toute la journée en les atten-
dant.
Elle glisse une main sous les draps et lui caresse le dos. Au bout de
quelques instants, Jacques émerge des draps et lui dit :
⎯ Tout compte fait, j’accepte ta proposition, apporte-moi ce petit
déjeuner.
La petite femme sourit et dit :
⎯ Je savais que tu voudrais bien, je vais te faire goûter les spécia-
lités de l’île, elles sont faites pour notre plaisir.
Le déjeuner passé, Jacques rejoint la salle de bain pour sa toilette. Il
fait couler un bain ; l’eau de la baignoire coule rose et est parfumée
d’une odeur fruitée. Jacques s’y plonge et se décontracte. La jeune
femme reste dans la maison, gagne la salle de bain. Jacques qui ferme
les yeux, sent un corps se glisser auprès de lui.
⎯ Qu’est-ce que tu fais là encore ?
⎯ Je viens juste t’accompagner dans ton bain. Chez nous, on ne se
baigne jamais seul car cela porte malheur et je ne veux pas qu’il
t’arrive quoi que ce soit.
« Encore une de leurs superstitions idiotes », pense Jacques, mais il la
laisse dans le bain. Après tout, Aqualuce n’avait qu’à être plus chaleu-
reuse avec lui...
Starker est sur la plage, allongé au côté d’une superbe femme, lorsque
Jacques le rejoint, accompagné de son amie du jour.
⎯ Tiens, toi aussi tu t’es fait happer par ces adorables créatures !
dit Starker.
⎯ Oui, comme tu le dis. Tu sais qu’Aqualuce et Cléonisse sont
parties ce matin de bonne heure ?

78
⎯ Oui, je les ai vues partir. C’est un petit rabougri qui est venu les
chercher ; je crois qu’elles ne risquent rien avec un tel type.
⎯ Sais-tu quand elles viendront nous chercher ?
⎯ Non, mais je pense qu’elles rentreront ce soir ou demain matin.
N’y pense plus, profitons de cette magnifique journée.
En effet, cette journée est superbe, le soleil est chaud, le ciel d’un bleu
très pur sans aucune brume et l’horizon de la mer s’étend à perte de
vue sur un bleu marine parfait. Le sable de la plage est presque blanc
et d’une finesse surprenante. Jacques s’allonge sur le sable et sa nou-
velle amie le rejoint. Il se laisse caresser le dos et petit à petit leurs
corps se rapprochent. L’après-midi se passe entre la plage et la mer,
l’eau est si douce, si tiède que le plaisir de la baignade est total, le
groupe de filles qui l’accompagnaient hier à son bungalow est présent
avec lui. Ce soir, une fête est préparée, avec un copieux buffet de
fruits de mer et de terre délicieux ; on a même apporté des boissons
qui ressemblent à du vin sucré. Plus tard dans la nuit, Jacques quitte la
fête et regagne son appartement avec sa nouvelle amie.

***

Digger est encore très loin. Le vaisseau fonce à travers l’espace, Cléo-
nisse et Aqualuce prisonnières voguent depuis plusieurs heures. Aqua-
luce n’a pas quitté le poste de pilotage ; Cléonisse s’est assise auprès
d’elle et Ji, derrière, se repose sur son siège et les surveille. Aqualuce
se retourne vers lui.
⎯ Le voyage est trop long pour que nous le fassions éveillés, Ji. Je
n’ai pas envie de vous avoir toujours derrière moi pendant tout le tra-
jet ; nous pourrions passer une bonne partie du trajet en chambre de
cryogénisation.
⎯ Qui pilotera le vaisseau ?
⎯ Le cristal pensant.
⎯ Je n’aime pas trop cela. Si nous dormons tous, vous êtes bien
capable de vous arranger pour que je ne me réveille pas avant long-
temps. Vous devez rester sous ma surveillance, donc, il n’en est pas
question. À moins que...
Aqualuce se dit qu’il faut qu’il accepte. Une fois qu’il sera congelé,
elle arrivera peut-être à le neutraliser.
⎯ Finalement, vous avez raison. Vous passerez le voyage en cryo-
génisation, comme cela vous ne pourrez pas comploter contre moi.
⎯ Et vous ? interroge Aqualuce.

79
⎯ Moi je resterai éveillé, comme ça je pourrai mieux vous surveil-
ler.
Aqualuce est désemparée, elle s’est piégée elle-même. Elle se met à
penser qu’elle ne reverra peut-être jamais Starker, et surtout Jacques
pour qui ses sentiments lui apparaissent et qu’elle a bien malmené ces
derniers temps. « J’ai voulu être trop parfaite devant lui, pense-telle,
je l’ai négligé volontairement, pensant qu’il était trop tôt pour être
ouvertement amoureux. Je me suis dit que le moment venu, nous au-
rions la vie devant nous pour être heureux ; j’ai eu tort, la vie doit
être saisie à l’instant présent, nous ne pouvons pas prévoir à quel
moment nous serons arrachés l’un à l’autre. Non, ce n’est pas la fin,
nous nous retrouverons ».
⎯ Alors, Aqualuce, vous ne dites mot, vous ne voulez plus être
congelée ?
⎯ Cela m’est égal, je m’en remets à mon destin, lui seul décide de
notre avenir, le vôtre y compris.
⎯ Quelle sottise, mon avenir est ce que j’aurai décidé. Maintenant,
faites en sorte que le vaisseau continue sa route sans problème pen-
dant votre sommeil.
⎯ Je vais programmer le cristal pensant pour le voyage. Il devra
me réveiller s’il y a un problème ou lorsque nous arriverons aux
abords de Digger. Cléonisse, peux-tu montrer à Ji sa cabine, il prendra
celle de Starker. Puis présente-lui les réserves alimentaires et les par-
ties habitables du vaisseau.
⎯ Voilà une bonne initiative, je vois que vous vous occupez un
peu de moi.
⎯ Je vous déteste, Ji, mais mon peuple est courtois et humain en-
vers tous.
⎯ Je me disais aussi ! Mais peut-être que votre amie Cléonisse se-
ra plus aimable que vous. Cléonisse, vous resterez avec moi pendant
le voyage et m’aiderez à passer le temps.
Voilà où il voulait en venir, pense Aqualuce, il veut nous séparer afin
de profiter de Cléonisse. Cet homme la met en danger, il faut que je
trouve vite un moyen de l’empêcher de faire cela.
Mais Cléonisse est vive, elle a compris.
⎯ Ji, je veux bien rester éveillée durant tout le voyage, mais si
vous touchez à mon corps, je vous promets que je vous tuerai. J’en ai
les moyens, je ne suis pas emprisonnée comme Aqualuce, méfiez-
vous.
⎯ Si je meurs, Aqualuce mourra. Si mon cœur s’arrête, le bracelet

80
le détectera et ce sera la fin.
⎯ Je veux mourir maintenant, crie Aqualuce, vous pouvez me
tuer, Ji ! Cléonisse, tue-le !
⎯ Pas maintenant, Aqualuce, c’est trop tôt.
Ji sent que la situation lui échappe :
« La petite bluffe, pense-t-il, mais je ne dois pas prendre de risques,
ma mission est trop importante pour Elvy, si j’échoue, Actavi et les
autres ne me le pardonneront jamais. Je jure, mes deux femelles, que
dès que nous aurons la plante de vie et à l’instant où nous nous pose-
rons à Sandrépa, je vous tuerai ».
Et le visage blême, il dit :
⎯ Je préfère les femelles de mon île ! Cléonisse, vous suivrez
Aqualuce à la congélation.
⎯ Merci, Ji, je savais que vous étiez raisonnable.
Aqualuce pense :
« Bien joué, Cléonisse, je ne sais pas si tu dis vrai, mais il a eu peur ».
⎯ Suis-moi, Cléonisse, allons nous préparer. » Et se retournant
vers Ji :
⎯ En aucun cas vous ne devrez toucher aux instruments, sinon ce
sera la destruction pour nous tous.
⎯ Je n’en ai pas l’intention, mais je vous attends devant la cham-
bre de cryogénisation dès que vous serez prêtes.
⎯ Si vous voulez et si cela vous fait plaisir, vous pourrez même la
mettre en route.
⎯ Aqualuce et Cléonisse apparaissent à l’entrée de la chambre,
entièrement nues et rasées.
⎯ C’est un plaisir de vous voir ainsi, quel dommage de ne pas
pouvoir profiter ensemble de nos sens ; finalement, je regrette un peu
de ne pas vous accompagner, cela aurait été une circonstance pour
nous retrouver moins vêtus, n’est ce pas Aqualuce ?
⎯ Ji, vous êtes un abject, un obsédé sexuel, vous êtes un minable !
Viens, Cléonisse, laissons-le seul, il aura tout le loisir de se masturber.
Cléonisse pénètre dans la chambre suivie d’Aqualuce. Elles
s’allongent, il referme aussitôt la porte et appuie sur le bouton de
congélation.
Le gaz pénètre dans la chambre, les deux corps s’engourdissent.
Aqualuce pense une dernière fois et se dit :
⎯ Je t’aime, Jacques, je t’aime...

***

81
Au petit matin, lorsque Jacques se réveille dans les bras de Niva qui
dort encore, il passe une main sur son corps chaud et caresse sa poi-
trine. La nuit a été courte. Après s’être éclipsés de la fête, Jacques et
Niva se sont couchés ensemble et la nuit s’est passée dans une chaleur
et une moiteur intense. Ils se sont caressés, embrassés, ils se sont ai-
més autant qu’ils ont pu, dans l’insouciance et l’oubli des autres, jus-
qu’à la douleur et l’épuisement. Jacques se demande si ce qu’il a vécu
auparavant n’était pas un mauvais rêve. Il ne connaît pas cette fille qui
dort auprès de lui, hormis son nom. Elle lui a peu parlé depuis leur
première rencontre, mais elle sait si bien caresser que nul homme ne
peut résister à une créature aussi douce et jolie au premier instant où
elle vous touche. Jacques pense :
« Tant pis si Aqualuce revient tout à l’heure et me découvre dans les
bras de cette femme. Elle doit comprendre qu’elle n’aurait jamais dû
me traiter aussi froidement et partir ainsi ».
Il se rendort d’un sommeil profond. À son réveil, il découvre que deux
autres filles se sont introduites dans son lit. Maintenant Niva et ses
amies caressent Jacques et l’embrassent de toutes parts. Il veut se le-
ver.
⎯ Aïe ! laissez-moi, vous êtes adorables mais il faut que j’aille
voir si mes amies sont revenues de leur travail.
Il lui est impossible de bouger, les trois filles l’attrapent, le lèchent,
l’agrippent et l’embrassent. L’une d’elles dit :
⎯ Reste là, mon amour, elles ne sont pas encore rentrées.
Jacques se laisse faire, sans raison de partir, sombre intensément dans
le plaisir. Toute la journée continue entre la plage, les caresses, le
plaisir de manger, l’amour et la fête. Starker a aussi fort à faire avec
les créatures les plus formidables. Pas un instant, nos deux amis ne se
retrouvent seuls, pas un instant ils ne s’ennuient, pas un instant ils
n’ont faim, pas un instant ils n’ont soif, pas un instant ils ne pensent
aux autres, ni à Cléonisse, ni à Aqualuce et encore moins à la Graine
d’Etoile. Sur l’île de Sandepra, la vie est un plaisir permanent, où tout
est fait pour la joie, les loisirs sur l’île, sur mer et même sous la mer.
Nul homme qui n’a visité Sandrepa ne peut imaginer qu’un tel monde
puisse exister. Nul homme qui a goûté à Sandepra, ne peut la quitter.
Jacques et Starker, dans l’oubli de leurs amies, visitent l’île dans tous
ses aspects, y côtoient toutes les vies autant qu’ils peuvent, mangent
tout ce qui se mange, boivent tout ce qui se boit, jusqu’à en boire le
sang, le fluide de l’île et de la planète entière. Enfin, au bout d’une

82
soixantaine de jour, Jacques et Starker sont Elviens jusqu’au fond de
leurs cellules.

83
Chapitre VI : Échouées sur Digger

Le cristal pensant a détecté le système solaire de Dig-


ger. Un signal sonore retentit, indiquant la décongélation de la cham-
bre où dorment Aqualuce et Cléonisse. Le réveil est lent et progressi-
vement la conscience d’Aqualuce descend dans son corps ; elle ouvre
les yeux, elle est allongée sur le matelas telle qu’elle s’y est mise au
départ. Cléonisse dort encore. Aqualuce se redresse et lui frictionne le
dos. La couverture que Jacques avait apportée lors de leur dernier
sommeil glacé est encore là, elle la dépose sur Cléonisse pour la ré-
chauffer, quelques instants plus tard, elle ouvre les yeux.
⎯ J’ai dormi ?
⎯ Oui, je ne sais pas combien de temps, mais tu as dormi.
Aqualuce se dirige vers la porte et l’ouvre. Devant elle se trouve Ji,
debout.
⎯ Vous êtes bien reposée, j’espère, cela fait soixante deux jours
que vous êtes là-dedans. Il y a une alarme qui sonne depuis tout à
l’heure, allez voir ce qui se passe.
Aqualuce passe devant Ji, va se rhabiller dans sa cabine. Cléonisse ne
tarde pas à la rejoindre. Puis elle regagne le poste de pilotage. C’est
seulement l’alarme de réveil de la chambre cryogénique. Elle la désac-
tive et interroge le cristal pensant.
⎯ Nous sommes arrivés, l’étoile de Digger n’est plus loin, cons-
tate-t-elle. Elle coupe la propulsion stellaire et reprend le contrôle gra-
vitique.
⎯ Voilà, nous sommes en approche, il nous reste trente heures
avant de nous poser.
⎯ Bien, voilà une bonne chose d’accomplie. Voyez-vous, Aqua-
luce, ce voyage n’aura pas été une grande épreuve pour vous.
⎯ J’espère que pour vous, ces soixante jours vous auront paru
longs !
⎯ Je constate que vous êtes toujours aussi aimable avec moi, mais
cela m’est égal car durant ce voyage, je ne me suis pas ennuyé. J’ai pu
consulter vos archives et votre journal de bord qui m’a appris beau-
coup sur vous et vos amis.
⎯ Ji se met à ricaner, il est satisfait de lui.
⎯ Arrêtez de rire ainsi, dit Cléonisse, car votre situation est bien
précaire. Pensez à votre Ame, si vous pouvez encore faire quelque
chose pour elle, car bientôt vous mourrez à moins que vous ne nous

84
laissiez repartir immédiatement rechercher nos amis.
Cléonisse aurait dû être plus prudente car Ji la gifle avec une telle vio-
lence qu’elle tombe sur le sol, heurtant sa tête contre le clavier de
commande du siège du pilote. Le vaisseau fait une embardée et tous se
retrouvent propulsés dans tous les sens. Aqualuce s’accroche au siège
et arrive à stabiliser l’appareil. Elle se précipite sur Cléonisse incons-
ciente dont le crâne rasé est recouvert de sang.
⎯ Vous êtes un être stupide, vous voulez tous nous tuer.
⎯ Presque. Elle n’avait qu’à se taire.
⎯ C’est tout juste une jeune femme. Au lieu de rester planté de-
vant moi, aidez-moi à la transporter dans ma cabine.
⎯ Débrouillez-vous, elle m’a cherché !
Aqualuce prend Cléonisse dans ses bras et l’amène jusque dans sa
cabine. Elle l’allonge sur son lit et prend le nécessaire de soins. La
plaie est large ; elle la nettoie et lui applique une compresse cicatri-
sante. Elle est toujours inconsciente, mais Aqualuce constate que son
pouls est normal ; l’hémorragie n’était qu’externe. Malheureusement
prisonnière de son bracelet, son esprit ne peut la sonder et les équipe-
ments médicaux du vaisseau sont très succincts. Elle lui panse la tête
et lui dit :
⎯ Si tu peux m’entendre, Cléonisse, je reviendrai tout à l’heure.
Aqualuce rejoint Ji qui est en train de manger dans la cuisine. Elle se
sert un verre de lait et s’assoie. Elle sait maintenant qu’elle doit rester
calme avec lui car il est impulsif, elles n’arriveront à rien si elles le
provoquent sans cesse. Elle se demande : Pourquoi ricanait-il tout à
l’heure, qu’a-t-il derrière la tête ?
⎯ Ji, qu’est-ce qui vous faisait rire tout à l’heure ?
⎯ Pour ne rien vous cacher, ma très chère Aqualuce, lorsque nous
retournerons sur Elvy, nous aurons une cargaison très précieuse :
d’abord l’herbe de vie indispensable à mon peuple, ensuite vous et vos
amis.
⎯ Qu’est-ce que vous insinuez ?
⎯ Au début, j’ai pensé vous tuer, vous et Cléonisse, dès notre re-
tour. Mais j’ai découvert durant le voyage votre carnet de bord et je
l’ai lu.
⎯ « Où veut-il en venir ? » pense Aqualuce.
⎯ Général Aqualuce, missionnée par le Grand Dictateur de Lu-
nisse lui-même, pour trouver la graine d’étoile ! Starker, votre capi-
taine de vaisseau et surtout Jacques Brillant, Terrien enlevé par les
Golocks. Vos têtes sont mises à prix ! Tous les Golocks vous recher-

85
chent. L’empereur Belzius a envoyé tout son peuple dans l’univers
pour ramener Jacques Brillant à ses pieds. Ainsi votre valeur est ines-
timable, car je peux offrir à l’empereur non seulement Jacques Bril-
lant, mais ceux aussi qui sont responsables directement de son premier
échec, vous, Général Aqualuce, en mission secrète pour récupérer le
Terrien et Starker, le commandant de l’opération qui a détruit
l’immense vaisseau golock.
Aqualuce sent la colère qui monte en elle, mais elle lutte contre sa
haine. Elle comprend que la haine attire la haine, la colère, la colère.
Elle se dit : « Je ne dois pas lutter avec les mêmes armes, nul n’est
vainqueur à armes égales. Si ma colère est impuissante, alors il me
reste le meilleur de moi-même. »
Alors sa pensée va encore plus loin et maintenant l’évidence est là, lui
crève les yeux :
« L’Amour est ce que je possède de mieux, l’amour des proches,
l’amour de mon travail, l’amour de mon peuple. Mais, comment pour-
rais-je aimer Ji ! Non, c’est impossible, pourtant c’est possible ».
Un instant de vide puis :
« Il y a en lui une trace d’amour ou d’humanité ; voilà ce que je dois
aimer en lui ».
Enfin elle dit à Ji :
⎯ Si tel est mon chemin, alors nous irons voir Belzius. Je ne peux
pas vous en vouloir de manigancer ainsi. Vous êtes mauvais, Ji, mais
votre âme doit être bien triste et j’ai beaucoup de peine pour vous.
⎯ Aqualuce, vous semblez accepter votre sort sans problème,
mais mon âme sait où elle en est et gardez votre peine pour vous.
⎯ Ji, comment savez-vous que les Golocks nous recherchent ?
⎯ C’est très simple ; dix jours avant votre arrivée à Sandépra, un
vaisseau Golock s’est posé sur notre astroport ; c’était un petit vais-
seau qui emmenait une vingtaine d’hommes. Leur commandant a
commencé à nous menacer de destruction si nous ne livrions pas ce
Terrien. Dans sa petite tête, nous étions complices. Nous avons en-
voyé parlementer dans leur vaisseau les plus belles femmes pendant
deux jours durant, et il a été décidé au bout du compte qu’ils quitte-
raient la planète avec elles. Le charme de nos femmes est irrésistible.
Avant de s’envoler, l’une d’entre elles m’a dit tout ce qu’elle savait de
leur mission, puis ils sont partis et Sandépra a été épargnée.
⎯ Les Elvyens sont puissants, s’ils arrivent à convaincre les Go-
locks.
⎯ La force des Elvyens vient de l’amour ! Goûtez à moi, vous ne

86
pourrez pas revenir sur Lunisse ou ailleurs.
⎯ Ce n’est pas de cet amour que je veux goûter, en tout cas pas
avec vous.
⎯ Dommage, j’aurais encore pu vous épargner. Mais je vous
laisse à penser ce que vos amis sont devenus aujourd’hui ! Sont-ils
encore Terriens ou Lunisses ? Ont-il pu résister à nos femmes ? J’en
doute fort ! Je crois qu’ils vous ont déjà oubliées.
Aqualuce entendant cela est bouleversée, elle revoit ses amis la veille
du départ avec Ji, elle se dit : « Les Elvyens sont puissants dans leurs
sens. Comment Jacques et Starker pourraient-ils ne pas succomber au
charme de ces femmes ? »
Elle se ressaisit, écœurée :
⎯ Excusez-moi, je dois aller voir Cléonisse.
⎯ Faites, soignez-la, elle peut encore servir.
Aqualuce se lève et rejoint Cléonisse.
⎯ Comment te sens-tu ?
⎯ J’ai la tête en compote. Je ne sais pas ce qui m’a pris tout à
l’heure, j’aurais dû le laisser tranquille.
⎯ Ça va aller, n’y pense plus, repose-toi. Si tu as faim, je
t’apporterai quelque chose.
⎯ Merci, mais à propos de tout à l’heure, sais-tu ce qu’il voulait
dire au sujet du livre de bord ?
⎯ Oh ! rien d’important.
⎯ Ah bon, tant mieux.
Aqualuce lui sourit et regagne le poste de pilotage. Le vaisseau file
vers l’étoile de Digger et Aqualuce doit faire les corrections pour se
diriger maintenant vers la planète qui de loin brille comme une petite
étoile. Elle regarde son bracelet-montre et se dit en souriant qu’elle
aimerait bien, plus tard, en faire cadeau à son futur mari pour le mener
à la baguette et qu’il marche droit. Puis, pensant à Jacques :
« Que fais-tu en ce moment, es-tu à ma recherche, est-ce que je te
manque ? En tout cas, toi, tu me manques, j’aimerais bien t’avoir au-
près de moi pour t’embrasser et te caresser. Et Starker, que fait-il ?
Est-il avec toi ? Jacques, m’as tu déjà oubliée ? Ces femmes t’ont-
elles déjà dérobé ? »
Puis elle s’inquiète. Peut-être sont-ils en danger. D’un seul coup, elle
est saisie en sentant un bras autour de ses reins. Elle sursaute et se
retourne.
⎯ Ah, c’est toi ! Tu m’as surprise.
Cléonisse s’est levée et l’a rejointe ; elle se serre contre Aqualuce,

87
regarde le point lumineux qu’est la planète pour l’instant.
⎯ J’ai peur, Aqualuce, je sais que nous nous en sortirons, mais j’ai
peur quand même.
⎯ Ne sois pas inquiète. Tu sais, Cléonisse, souvent je revois dans
mes rêves la pyramide de Khephren, elle me fait sentir que nous ne
sommes pas seules.
⎯ Tu as raison, nous ne sommes pas seules. Dis, Aqualuce, as-tu
peur de souffrir ?
⎯ Non, Cléonisse, je ne crains pas la souffrance. Pourquoi me po-
ses-tu cette question ?
⎯ Pour rien, Aqualuce, pour rien…
⎯ Ji pénètre dans la cabine.
⎯ Je vois que vous allez mieux, Cléonisse.
⎯ Elle lâche Aqualuce et se rapproche de Ji :
⎯ Pardonnez-moi pour tout à l’heure, je n’aurais jamais dû vous
dire de telles choses.
⎯ Ji lui caresse légèrement le visage.
⎯ N’en parlons plus, excusez-moi de vous avoir frappée. Et il re-
gagne sa cabine.
⎯ Inutile de nous battre, Aqualuce, laissons faire les choses, dit
Cléonisse.
⎯ Tu as raison, je l’ai découvert il y a peu de temps, Ji aussi.
⎯ Je retourne dans ma cabine moi aussi, j’ai encore très mal à la
tête.
⎯ Vas-y, moi je vais dans la réserve pour préparer un peu de ma-
tériel car nous serons sur la planète après notre prochain sommeil.
Aqualuce va se coucher après avoir fait l’inventaire de l’équipement
de l’Espérance.

Ji s’est levé avant tout le monde et frappe à la porte d’Aqualuce.


⎯ J’aperçois la planète grosse comme un ballon, venez vite !
Aqualuce se lève :
⎯ Calmez-vous, Ji, c’est normal. Le cristal pensant a dû ralentir
notre vitesse, je vais aller voir.
En effet, le vaisseau est proche de Digger. Aqualuce effectue la man-
œuvre de satellisation. Ji, qui n’a jamais voyagé dans l’espace, est
angoissé à l’idée de se poser sur un nouveau monde. La conscience de
ses aïeux ressurgit en lui et il redevient désagréable.
⎯ Ji, ce n’est pas la peine de vous exciter, cette planète est inhabi-

88
tée. D’après nos scanners, il n’y a aucune vie animale, nous serons les
seuls êtres vivants dessus.
⎯ Oui, je sais, mais elle n’a rien de commun avec Elvy, elle est
recouverte de plantes et je hais les plantes, comme je hais votre nour-
riture végétale depuis le début.
En effet, Digger est tout comme Khephren, une planète verte. Elle est
toutefois plus grosse et plus montagneuse, ses sommets enneigés
culminent à douze mille mètres et sa gravité est d’un cinquième de
plus que celle de Lunisse. Aqualuce va poser le vaisseau au pied d’une
montagne. D’après les coordonnées que Ji lui a fournies, les massifs
d’herbe de vie les plus importants seraient situés à cet endroit, bien
qu’ils doivent y pousser partout sur la planète.
⎯ Nous allons descendre lentement, dans deux heures nous nous
poserons, nous avons le temps de nous préparer. Cléonisse et Ji, j’ai
déposé dans votre cabine des ceintures anti-gravitique, mettez-les et
réglez-les sur la graduation 1,2. Elles nous aideront à lutter contre la
gravité, car cette planète est plus grosse que Lunisse et Elvy. Mettez
aussi les combinaisons thermiques, car les températures subissent de
grandes variations durant la journée.
⎯ Je vous avais bien dit que cette planète ne valait rien.
⎯ C’est vous qui nous y avez amenées, maintenant allons chercher
cette plante.
Le vaisseau descend et l’on peut observer les multiples sommets
blancs, entourés de verdure, quelques nuages traversant la planète qui
masquent des territoires entiers. Le visage de Ji est tout rouge, son
cœur cogne dans sa poitrine. Tout se passe bien, Aqualuce est aux
commandes. Encore trois mille mètres avant de se poser. Un nuage
semble s’interposer entre le vaisseau et le sol. La descente continue et
au contact du nuage, la propulsion s’arrête subitement. Aqualuce n’a
pas pris garde, elle a pénétré dans un nuage magnétique qui annule la
fréquence planétaire. Trop tard, c’est la chute libre. Désespérément,
elle recherche la nouvelle fréquence, le sol n’est plus qu’à deux cent
mètres quand la propulsion repart. Mais c’est trop tard, le vaisseau
heurte un pic et y laisse une partie de sa tôle, puis continue sa chute en
glissant de long de la montagne et termine sa course contre une série
de rochers qui finissent d’éventrer les flancs du vaisseau. Tout est
calme, plus un bruit à l’intérieur. Tous semblent inanimés, mais Cléo-
nisse se lève et détache son harnais de son siège, se précipitant vers
Aqualuce qui perd un peu de sang par le nez, le visage penché sur le
tableau de bord. Elle la redresse. Aqualuce reprend conscience tout de

89
suite.
⎯ Ça va, ne t’inquiète pas, je crois que j’ai loupé mon atterrissage.
Elle s’essuie le nez, tout va bien. Elle se retourne vers Ji, qui crie dès
qu’il ouvre les yeux :
⎯ Mais, qu’avez-vous fait ! Vous allez payer pour ça !
Il se lève de son siège, empoigne Aqualuce et la frappe. Mais Aqua-
luce ne bouge pas, ne bronche pas ; elle a les marques de ses mains sur
le visage, seules quelques larmes de douleur perlent. Cléonisse se tait-
elle aussi mais son regard semble avoir rendu son jugement.
⎯ Est-ce que le vaisseau pourra repartir ? demande Ji.
⎯ N’y comptez pas, le vaisseau est éventré et prend l’air de toutes
parts.
⎯ Comment ferons-nous si nous sommes seuls ici ?
⎯ Il faut envoyer un message radio, il sera peut-être intercepté par
un vaisseau croisant dans le secteur, sinon il arrivera sur Elvy dans
cinquante milles ans. Mais si nous mangeons suffisamment de plantes,
nous pourrons patienter.
⎯ Vous trouvez ça drôle ! Envoyez le message radio tout de suite.
Aqualuce connecte la radio qui ne semble pas avoir souffert du mau-
vais posage. Elle lance un message de détresse donnant sa position.
Les ondes radio archaïques se dispersent dans l’espace à la recherche
d’une oreille vigilante.
⎯ Je vais sortir pour vérifier si le vaisseau est stabilisé, car s’il ne
peut plus bouger nous pourrons l’utiliser pour notre hébergement.
⎯ Allez-y.
⎯ Je t’accompagne, Aqualuce.
⎯ Non, vous, Cléonisse, vous restez ici ; vous seriez capables de
vous enfuir.
⎯ Reste là, j’y vais toute seule. De toute façon, je n’en ai pas pour
longtemps.
En effet Aqualuce revient au bout d’un quart d’heure et retrouve Ji et
Cléonisse dans le salon.
⎯ C’est bon, le vaisseau repose sur des blocs de roches stables et
nous surplombons une immense forêt. Le temps est agréable, nous
pouvons sortir.
⎯ Tu as raison, j’étouffe dans cette boîte, dit Cléonisse.
⎯ Vous sortirez si j’en ai envie, rétorque Ji.
⎯ Et vous en avez envie ?
⎯ Est-ce que les massifs d’herbe de vie sont dans le secteur ?

90
⎯ Je ne sais pas, mais nous pourrons le découvrir si nous partons
en exploration. J’emporterai un directiomètre ainsi nous ne nous per-
drons pas.
⎯ Alors partons. Mais je veux une arme.
⎯ Elle ne vous servira à rien, cette planète est inhabitée. Par
contre, nous aurons besoin de machettes car la végétation est très
dense. Si vous êtes d’accord, Ji, allons chercher le matériel.
⎯ Moi, je m’occupe de la trousse de secours. Je vais chercher ce
qu’il faut.
⎯ Tu as raison, Cléonisse, cela peut toujours nous être utile. Re-
joins-nous au sas d’entrée du vaisseau.
Aqualuce et Ji prennent un sac à dos et ce dernier se munit d’un pisto-
let laser éthérique. Cléonisse les rejoint dehors. Devant eux s’étend
l’immense forêt verte et dense. Des collines et des pics la transpercent
comme s’ils avaient poussé subitement. Aucun oiseau dans le ciel,
aucun bruit, juste le souffle du vent secouant la végétation. Le petit
groupe descend les rochers pour rejoindre la forêt. Au bout de quatre
heures, les rochers s’effacent et laissent apparaître la végétation.
Aqualuce est en tête se guidant avec son directiomètre, Ji ferme la
marche. Se retournant, Aqualuce aperçoit encore le vaisseau posé sur
de gros rochers dominant l’immense étendue verte, derrière lui la
montagne est à pic avec son sommet enneigé. Une fois encore, elle
pense à ses amis qui sont bien loin maintenant. Elle pose son sac à
dos.
⎯ Il faut prendre les machettes maintenant, car la végétation de-
vient trop dense.
⎯ Prenez-les, vous deux, moi je vous suivrai.
⎯ Vous devez nous aider, Ji, c’est beaucoup trop dur pour nous, la
végétation est trop abondante et je ne m’en sortirai jamais seule. Il
faut se frayer un chemin à travers cet écran de feuilles et de lianes
sèches et dures.
⎯ Vous n’aviez qu’à prendre des lasers au lieu de ces vulgaires
machettes en acier, cela vous aurait évité de vous fatiguer.
⎯ C’est ridicule ! Vous savez comme moi que les lasers portables
ont une autonomie limitée en fonctionnement continu, d’ailleurs nous
les avons perdus lors de notre dernière expédition.
⎯ Alors taisez-vous et prenez vos instruments, donnez-en une à
Cléonisse, elle vous relayera sur le chemin, moi je prends le directio-
mètre et je vais vous guider.
Aqualuce tend une machette à Cléonisse qui blêmit en la saisissant.

91
⎯ Ça va, Cléonisse, tu ne te sens pas bien ?
⎯ Si, si ! Pas de problème, sois rassurée, je saurai me débrouiller.
⎯ Alors, on y va.
Aqualuce commence à tailler la végétation pour y tracer le chemin.
Cléonisse la suit et termine d’élargir la voie. Elle ne veut pas inquiéter
son amie, mais elle est bouleversée, elle a envie de vomir. La marche
est longue et au bout de quelques heures, les deux femmes sont bien
fatiguées.
⎯ Je n’en peux plus, Ji, prenez le relais, aidez-nous, demande
Aqualuce.
⎯ Non, continuez d’avancer, nous ne devons plus être bien loin.
Aqualuce est à bout de souffle, ses vêtements sont mouillés. Elle pro-
fite de cet arrêt pour se désaltérer et elle roule le haut de sa combinai-
son jusqu’à la taille. Cléonisse en fait autant, mais semble moins fati-
guée.
⎯ Je prends le relais ! dit-elle.
Et le groupe reprend son cheminement. Enfin, quelques heures plus
tard, la végétation s’éclaircit et quelques roches réapparaissent. Un sol
sableux et mou s’étend devant eux. Les deux femmes sont totalement
épuisées et elles s’effondrent sur le sable. Leur torse et leur poitrine
ensanglanté sont lacérés par les ronces et la végétation agressive. Ji
s’assoit sur un rocher et boit une gorgée d’eau de sa gourde. Le soleil
est maintenant bas à l’horizon. Ils se sont enfoncés dans la jungle et
ont marché pendant dix heures, Ji croyant toujours arriver près du but
aimerait encore continuer. Mais la végétation doit être en évolution
permanente et l’herbe de vie se cache toujours. Maintenant il est trop
tard pour rentrer au vaisseau et la nuit arrive. Ji se lève et tente de ras-
sembler des lianes et du bois mort pour faire un feu. Il mange un peu
puis s’allonge près du feu. La température baisse rapidement, il n’a
pas envie de dormir, il se retourne plusieurs fois sur le sable, mais sa
couche reste inconfortable. La tête contre le sol, il aperçoit juste der-
rière le feu la silhouette d’Aqualuce, toujours allongée au sol. Elle
dort sur le dos. Il voit à la lueur de la flamme les seins d’Aqualuce qui
se redresse, certainement saisie par le froid. Ji n’a pas fréquenté de
femme depuis plus de deux mois, pour un Elvyen c’est un record,
mais au moment où il regarde Aqualuce, il sent la douleur de son ins-
tinct monter en lui et après s’être retourné encore et encore, il ne tient
plus, il se lève et s’approche d’Aqualuce, se déshabille un peu et
s’allonge sur elle avec la précipitation d’une bête. Aqualuce se réveille
instantanément et crie ; d’instinct elle donne un violent coup de ge-

92
noux dans le bas-ventre de Ji et se dégage. Il roule de douleur sur le
sol. Cléonisse se réveille et d’un bond se lève et rejoint Aqualuce. Ji
souffle et se redresse :
⎯ Aqualuce, tu vas payer.
Il ajoute de toute sa haine et sa force :
⎯ Brûle dans la douleur !
Le bracelet que porte Aqualuce se met à chauffer et brûle sa peau, elle
crie et se recroqueville sur le sol. Se tenant le bras gauche, elle attrape
une gourde et verse son contenu sur le poignet brûlé laissant apparaî-
tre la chair roussie. Ji attrape son pistolet laser et le brandit en direc-
tion des deux femmes.
⎯ Reculez-vous et mettez-vous contre le rocher là-bas.
Cléonisse soutient Aqualuce et l’emmène tout contre la roche qui se
trouve à dix mètres du feu. Elle remonte la combinaison d’Aqualuce
pour la protéger du froid et entoure le poignet d’un foulard qu’elle
avait emporté. Ji s’assoit en tailleur devant le feu, son arme sur les
genoux. Il veille. Il sait que maintenant il doit se méfier d’elles car il a
dépassé la limite. Cléonisse s’assoit contre le rocher et serre Aqualuce
contre elle. Aqualuce est comme paralysée, mais elle tremble ; le bra-
celet a bloqué tous ses réflexes ainsi que sa pensée. Autour de sa mon-
tre, la peau brûlé a quasiment disparu, laissant apparaître le muscle.
Cette ignoble brûlure pourrait provoquer de graves lésions, mais
Aqualuce est très forte et résiste. Ji exige de Cléonisse de maintenant
laisser sa consœur seule, chacun cherche le sommeil. La nuit est très
froide et lorsque au petit matin le soleil se lève, tous dorment, leur
combinaison thermique recouverte de givre.

Aqualuce se réveille la première et ressent la douleur vive de la brû-


lure. Elle se lève pour aller chercher la trousse de soins qui est sur le
sol derrière Ji. Elle passe devant lui. Il se redresse, l’arrêtant de son
arme.
⎯ Où allez-vous ?
⎯ Je vais chercher la trousse de soins.
⎯ Vous n’en avez pas besoin, allez plutôt réveiller votre consœur,
nous allons repartir.
Aqualuce ramasse tout de même la trousse et va réveiller Cléonisse.
⎯ Réveille-toi, nous devons repartir.
Cléonisse s’étire, se lève et lui reprend la trousse.
⎯ Veux-tu que je te fasse un bandage cicatrisant ?
⎯ Non, merci, pas pour l’instant, Ji n’appréciera pas.

93
Elle ne peut plus utiliser sa main ses doigts ne répondent plus car une
partie des nerfs ont été touchés aussi met-elle son bras en écharpe.
Ji derrière elle lui dit :
⎯ Ne discutez plus, on part !
Profitant qu’il est occupé à prendre un fruit dans son sac, Cléonisse
ramasse une machette qu’elle avait laissée tomber la veille et la glisse
dans son sac. Personne ne l’a vue. Ils repartent, maintenant le terrain
est différent, il faut contourner d’énormes blocs de pierres plus gros-
ses que le vaisseau, semées sur le sol sableux comme des gros galets
tombés sur le sable. L’atmosphère commence à s’échauffer, l’étoile
brille et la lumière vive fait peu à peu rougir la peau de leur visage. La
progression est difficile dans le sable et épuise tout le monde. Ji est
toujours derrière les deux femmes. Le sable commence enfin à se re-
couvrir d’herbe et de mousse et bientôt ils arrivent au bord d’une ri-
vière.
⎯ Il faut la traverser, dit Ji, l’herbe de vie doit se trouver de l’autre
côté de la rive.
⎯ Comment voulez-vous que nous la traversions, vous voyez bien
qu’il y a beaucoup trop de courant.
⎯ Nous la traverserons à pied, il semble qu’elle ne soit pas trop
profonde.
⎯ Nous avons une corde, nous pouvons nous attacher.
⎯ Non, pas question, passez devant, Aqualuce.
Aqualuce s’engage dans la rivière, tout le monde la suit. Bientôt elle a
de l’eau jusqu’à la hauteur des hanches, le courant essaie de l’arracher
au sol, mais elle tient bon. Cléonisse la suit quelques mètres derrière,
suivit par Ji qui tout à coup bascule, son pied a heurté une pierre. Il
tombe et le courant l’emporte. Cléonisse se retourne et le voit dispa-
raître sous l’eau.
Elle crie :
⎯ Non, il ne doit pas mourir.
Elle plonge. Aqualuce voit son amie disparaître à son tour. Aucun
d’eux ne réapparaît. Aqualuce sent son cœur cogner et le sang lui
monter à la tête. Elle est en train de perdre Cléonisse. Mais d’un seul
coup, elle la voit ressurgir de l’autre côté de la rive avec Ji qu’elle
tient par le cou. Aqualuce termine vite de traverser et rejoint Cléo-
nisse. Ji crache toute l’eau de ses poumons et tousse. Il regarde Cléo-
nisse, les yeux rouges et larmoyants.
⎯ Pourquoi m’avez-vous sauvé ?
⎯ Ce n’est pas vous que j’ai sauvé, c’est Aqualuce.

94
Quelques instants plus tard, Ji se relève et regarde autour de lui. Il a
tout perdu : son sac, le directiomètre, son laser. Seule Cléonisse a en-
core sa sacoche accrochée à sa ceinture. Le dos à la rivière, il regarde
devant lui ; quelques rochers forment un monticule.
« Je sens que nous sommes arrivés, ce doit être là, derrière », se dit-il.
Et il se met à courir et à escalader les rochers, suivi de Cléonisse et
Aqualuce. En contrebas de la butte s’étend à perte de vue un champ
immense de fleurs blanches, magnifiques, dont l’odeur agréable em-
plit les poumons. Elles ressemblent à des brins de muguet géants avec
d’énormes clochettes et mesurent presque un mètre. Ji est heureux, il a
découvert l’herbe de vie, celle qui lui avait été décrite. Sans prendre
garde, il court et se précipite dans le champ.
⎯ Je l’ai trouvée, à moi la vie éternelle !
Mais les fleurs semblent bouger autour de lui et bientôt, enserrent ses
pieds, il tombe et une multitude de clochettes se penchent sur lui et
commencent à gober son corps. Ji agonise, dévoré par l’herbe de vie.
Cléonisse ouvre son sac, sort sa machette et se précipite sur Aqualuce
qui ne prend pas garde, et lui tranche net à mi-hauteur, l’avant-bras
qui tombe au sol avec la main et le bracelet ; elle ramasse le bras cou-
pé et le jette loin devant elle. Le cœur de Ji cesse de battre, à ce mo-
ment-là, le bracelet s’échauffe en quelques secondes et devient rouge
et le bras et la main prisonnière explosent. Cléonisse attrape sa cein-
ture et la met autour du moignon d’Aqualuce qui perd connaissance.
La conscience d’Aqualuce s’élève aussitôt au-dessus de son corps.
Enfin elle est libérée de sa prison, elle peut penser à se mouvoir à sa
guise, elle est enfin entièrement LIBRE, sa conscience voit Cléonisse
s’activant autour d’elle et soignant sa plaie…

⎯ Aqualuce, réveille-toi, réveille-toi.


Elle se redresse, encore sous le choc et voit son bras gauche amputé.
Cléonisse lui dit doucement :
⎯ Reste là, je reviens.
Elle se dirige vers le champ d’herbe, s’accroupit et délicatement
cueille une fleur. Elle arrache le pistil géant et le frotte contre la plaie
qui cicatrise instantanément, puis le présente à Aqualuce.
⎯ Prends-la, mange l’herbe de vie.
Aqualuce la met dans sa bouche et l’avale. À cet instant, son corps se
met à bouillir et devient presque lumineux. Son esprit se met à tour-
noyer, ses yeux sont inondés d’un feu immense. Puis enfin, le calme.
⎯ Tu as mangé l’herbe de vie, dit Cléonisse, l’immortel te touche

95
maintenant.
⎯ Ji est-il mort ?
⎯ Oui, car il a foulé d’un esprit et d’un corps impur l’herbe de vie.
L’Herbe ne se laisse pas prendre ainsi, elle est guérissante pour les
purs, mortelle pour les impurs.
⎯ J’ai mangé l’Herbe, je ne suis pas morte.
⎯ Oui, car ton âme a soif de vérité et d’amour. Ton âme est pure.
⎯ Et toi, tu es pure aussi si tu as pu cueillir l’herbe.
⎯ Seuls ceux qui ont déjà mangé l’herbe, peuvent la cueillir et la
donner à ceux qui ont faim d’elle. Lorsque j’étais enfant je mangeais
déjà l’herbe, car l’herbe poussait par endroit sur Khephren.
⎯ Est-ce que cette herbe a un rapport avec ce que nous cher-
chons ?
⎯ Il est fort probable qu’elle soit de même nature que ce qui te
pousse à chercher maintenant.
⎯ Cette herbe de vie aurait-elle changé ma nature, je ne sens plus
mon corps comme avant, mes cellules et ma conscience seraient-elles
en train de se transformer ?
⎯ Notre monde n’est plus celui de Lunisse ou de Khephren !
⎯ Mais je n’en connais pas d’autre, je n’ai pas encore trouvé ce
monde dont tu parles ?
⎯ L’essentiel, c’est que ce monde nouveau t’ait trouvé !
⎯ Qui es-tu, Cléonisse, tu ne parais pas être cette jeune femme de
vingt trois ans que j’ai vue la première fois ?
⎯ Je suis une femme, l’esprit de tout un peuple égaré dans
l’espace de par mon age véritable.
⎯ Est-ce qu’un jour je connaîtrai la vérité de la vie ?
⎯ J’en suis certaine mais avant il faut que nos amis nous retrou-
vent. Mais ferme les yeux maintenant et pense à eux.
Alors l’Ame d’Aqualuce s’élance dans les airs, au-delà de son corps,
au-delà de la planète, se retrouve devant toutes les étoiles du ciel. Et
Aqualuce sentant ses amis dans l’oubli, lance à travers l’univers un
appel :
« Jacques, réveille-toi, Trouve-moi car je ne te laisserai plus en paix
tant que tu n’auras pas accompli ta mission, celle pour laquelle tu es
venu au monde. Aime-moi aux delà de tes sens. Cherche la Vie au-
delà de ta vie ».

96
Chapitre VII : La mort ou la vie ?

A son réveil, Jacques ne retrouve pas ses trois com-


pagnes auprès de lui comme d’habitude. Sans s’inquiéter, il repense à
la merveilleuse nuit qu’il a passée. Il souhaiterait que les moments
qu’il vit, soient éternels. Il se lève et ne trouve personne, la maison est
vide ; il ne s’est pas aperçu du départ de ses amies. Il voit dehors l’une
d’elles et la rejoint.
⎯ Vous êtes parties de bonne heure ce matin, pourquoi ?
⎯ Niva est morte ! lui répond la jeune fille.
⎯ Jacques sent tout son corps se glacer.
⎯ Niva est morte ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Elle était encore
avec nous cette nuit.
⎯ Ce matin, de bonne heure, Mali et moi l’avons trouvée morte
dans tes bras, alors, comme tu dormais bien, nous n’avons pas voulu
te réveiller et nous l’avons emmenée, les hommes l’ont enterrée avec
les autres.
⎯ Quels autres ?
⎯ Les autres, tous ceux qui meurent de la maladie.
⎯ Mais Niva n’était pas malade, elle ne me l’a jamais dit.
⎯ Nous n’en parlons pas parce que nous avons tous la maladie.
⎯ Mais que veux-tu dire, quelle est cette histoire de fous ?
⎯ Ce n’est pas une histoire de fous, Jacques. Cette maladie ronge
tout mon peuple petit à petit, nous nous la transmettons l’un à l’autre
lorsque nous faisons l’amour. Cette maladie nous laisse un bon mo-
ment tranquilles et lorsqu’elle a choisi, nous mourons d’un seul coup.
⎯ Vous n’avez pas essayé de trouver un vaccin pour vous protéger
?
⎯ Nous avons tout tenté, mais cette maladie ne ressemble à rien
de connu. Il semble seulement que ce soit un voyageur du cosmos qui
l’ait amenée avec lui ici il y a quatre ou cinq ans. Depuis, elle fait des
ravages et nous sommes tous touchés et un jour, nous sommes frappés
subitement.
⎯ Tu veux dire que tu vas mourir bientôt, mais tu ne sais pas
quand ni comment ?
⎯ Oui, je vais mourir, dans un jour, un an, cinq ans ou plus, je ne
sais pas.
⎯ Et moi, est-ce que je vais mourir ?

97
⎯ Comme moi, tu es condamné.
À ces mots, une bouffée de chaleur envahit son visage, il est tellement
bouleversé que ses pieds ne semblent plus toucher le sol, il gémit :
⎯ Oh non ! Mon dieu, qu’ai-je fait, pourquoi ce monde si bon et si
doux m’apporte-t-il la mort, pourquoi les enfants et créatures de cette
terre sont-ils condamnés ? Pourquoi m’as-tu condamné ainsi ? !
⎯ Mais nous vivons avec tant de plaisir que cela nous est indiffé-
rent et nous prenons plus de plaisir encore ; et à savoir que nous allons
mourir, cela nous laisse une jouissance supplémentaire de transmettre
aussi la mort.
⎯ Mais vous êtes folles !
Jacques chasse ses « amies », regagne son bungalow et se recouche. Il
reste alité toute la journée et verse toutes les larmes de son corps ;
l’angoisse lui provoque une fièvre intense. Au soir, ses deux autres
compagnes le rejoignent, mais il les chasse.
⎯ Partez, allez-vous-en ! Vous m’avez trompé, je ne veux plus
vous voir.
La nuit tombe et Jacques tache de trouver le sommeil. La nuit est
mouvementée, mais pendant une période plus calme il s’endort, c’est
alors qu’il entend une voix lointaine et insistante qui lui répète :
« Jacques ! Réveille-toi, trouve-moi, je ne te laisserai plus en paix….
Jacques… »
Il reconnaît cette voix, il l’avait oubliée. Il se réveille en sursaut :
⎯ Aqualuce, c’est toi, tu es revenue ?
Il se lève et cherche dans toute la maison, il appelle :
⎯ Aqualuce, Aqualuce ?
Mais personne ne répond. Encore plus déprimé, il retourne se coucher
et bien qu’anxieux, il s’endort instantanément. Mais cette fois, son
rêve est plus précis, car il voit le visage d’Aqualuce et de Cléonisse
derrière un champ de fleurs, Aqualuce lui disant « Jacques ! trouve
moi…Accomplis ta mission … Plus en paix… » Il s’avance vers elles,
mais l’image disparaît, il tombe dans le vide. Sa chute ne s’arrête pas,
et dans le néant sans fin et l’obscurité, il crie : « Aqualuce, aide-moi,
je ne veux pas mourir ! ». Jacques crie si fort qu’il se réveille au mi-
lieu de son lit. Il a très chaud. C’est le petit matin, tout le monde dort
encore. Il se prépare pour rejoindre Starker. Il se dit : « Il faut retrou-
ver Aqualuce. Aqualuce, comment ai-je pu t’oublier ! »
Jacques entre dans le bungalow de Starker et rejoint sa chambre sans
faire de bruit. Starker est entouré de quatre charmantes créatures. Jac-
ques s’approche de lui et lui parle tout bas :

98
⎯ Starker, réveille-toi !
Il insiste en lui frictionnant la tête. Starker ouvre les yeux.
⎯ C’est toi, Jacques, qu’est-ce que tu fais là ?
⎯ Habille-toi et suis-moi, j’ai à te parler ; ne réveille pas les filles,
je veux être seul avec toi.
Starker, pas encore très réveillé, s’habille et suit Jacques à l’extérieur.
Un peu plus loin, au bord de la mer contre des rochers, Jacques
s’assoit avec Starker.
⎯ Pourquoi m’avoir réveillé pour m’emmener ici, j’étais bien
mieux dans mon lit avec les filles.
⎯ Laisse ces filles où elles sont car elles sont mortellement dange-
reuses. Starker est interloqué ; il ne comprend pas ce que Jacques veut
dire.
⎯ Aqualuce, sais-tu où elle est ? demande Jacques.
⎯ Non, mais je pense qu’elle nous a abandonnés ici sur Elvy,
d’ailleurs, je l’avais presque oubliée.
⎯ Abandonnés ? Pourquoi dis-tu cela ? Tu ne t’es pas préoccupé
d’elle depuis le lendemain de son départ, tu l’as oubliée comme moi
au moment où tu as sombré dans la vie d’Elvy.
⎯ Mais, Jacques, nous sommes bien ici, c’est le paradis pour nous.
⎯ Justement, ce que tu ne sais pas, c’est que ce paradis est un pa-
radis de mort, nous avons attrapé la mort au premier jour de nos plai-
sirs.
Et Jacques explique ce qui s’est passé la veille avec Niva. Starker ne
peut se retenir de vomir tout ce qu’il retenait de son dernier festin.
⎯ Calme-toi, Starker, nous vivons encore et la maladie ne se fera
sentir qu’au dernier instant de notre vie, alors il faut se battre jusqu’à
notre mort pour notre cause. Nous devons retrouver Aqualuce.
⎯ Mais, Jacques, nous ne manquons de rien, si je dois mourir, au-
tant que ce soit dans le plaisir.
⎯ Starker, tu dois faire un choix ou bien tu renies ton passé et ta
promesse faite à ton peuple de le servir, ainsi que tes amis qui ont déjà
souffert ; pense à Cléonisse qui a vu son oncle disparaître. Ou alors tu
honores ton statut de capitaine de vaisseau Lunisse, tes amis, respectes
ta recherche de l’espace, de l’inconnu et de la Graine d’Etoile. Dans le
premier cas, je t’abandonnerai et tu mourras seul sur cette planète ;
dans le deuxième cas, tu mourras pour l’amour de ton peuple et de tes
amis. Moi, j’ai fait mon choix : j’irai à la recherche d’Aqualuce.
Starker se tait, ressasse tout ce qu’il a pu faire ou ne pas faire, ses plai-
sirs, ses amours, ses recherches, ses voyages. Il se sent bien piteux à

99
ce moment et dit :
⎯ Je te suis, que le reste de ma vie ou ma mort puissent être utiles.
⎯ Starker, nous devons nous abstenir de nos désirs car la mort est
dans notre semence, nous devrons résister à la tentation du plaisir car
lorsque nous donnons la vie, nous donnons aussi la mort.
Nos deux amis rassemblent quelques affaires avant de partir à
l’astroport. Jacques pense que là-bas, il pourra avoir quelque informa-
tion sur la destination d’Aqualuce lors de son transport. Jacques et
Starker marchent maintenant en direction de l’astroport et croisent
quelques personnes de connaissance qui les saluent. Une demi-heure
plus tard, ils arrivent à proximité des bureaux d’Actavi. Sur la piste, il
n’y a aucun astronef, Elvy est très rarement visité. Actavi est déjà à
son bureau lorsque Jacques y pénètre. Actavi, qui regardait par la fe-
nêtre, se retourne, surpris.
⎯ Tiens, voilà mes voyageurs de l’espace ! Alors, comment se
passe votre séjour ?
⎯ Nous ne venons pas pour vous en parler, mais nous voudrions
savoir ce que sont devenues nos amies que vous avez envoyées faire
un transport depuis plus de soixante jours.
⎯ Elles ne sont pas encore revenues ; si vous patientez encore
trente ou quarante jours, vous les reverrez et elles vous diront où elles
sont allées. Maintenant, retournez à vos loisirs et profitez encore des
plaisirs que l’on vous offre, votre attente paraîtra bien plus courte. Vos
amies ont accepté ce travail pour payer votre séjour, alors profitez-en.
⎯ Je ne veux plus de vos plaisirs. Je sais maintenant ce qu’il y a
derrière, vous nous avez caché le fléau qui gagne votre planète, vous
êtes un criminel.
⎯ Jacques, dit Starker, ça suffit, patientons encore quelques nuits,
tu vois bien qu’elles vont revenir.
⎯ Mais, Starker, tu rêves, tu t’imagines qu’il dit la vérité, tu as
oublié que la mort plane au-dessus de nous, tu ne peux pas lui faire
confiance !
Jacques se précipite sur Actavi pour le neutraliser et essayer de le faire
parler. Actavi crie et deux gardes armés pénètrent dans le bureau et
paralysent Jacques. Actavi se relève :
⎯ Emmenez-les à la prison, qu’ils y restent jusqu’au retour de
leurs amies. Je verrai bien ce que je ferai d’eux à ce moment-là.
La prison est juste une pièce aménagée dans l’astroport et doit servir
occasionnellement. Deux portes blindées se referment sur Jacques et
Starker. La pièce doit mesurer quatre à cinq mètres carrés et contient

100
le minimum en sanitaire ainsi qu’un lit magnétique. Une minuscule
fenêtre en assure l’éclairage et donne sur la piste directement.
⎯ Tu as gagné, Jacques, ta précipitation nous a conduits tout droit
ici. Tu aurais patienté, nous aurions retrouvé Aqualuce dans quelques
jours en prenant du bon temps en les attendant.
⎯ Arrête, Starker, tu ne veux pas te rendre compte de la réalité.
Nous sommes tous deux condamnés, il faut que tu te mettes en tête
que ce monde est déjà mort. Je crois qu’Aqualuce et Cléonisse ne re-
viendront pas ici. J’ai fait un rêve où elles me demandaient de les re-
joindre et je crois qu’Aqualuce nous a vraiment appelés. Tu dois sa-
voir que c’est possible, toi qui es Lunisse, tu as le pouvoir de télépa-
thie et tu sais qu’Aqualuce a ce pouvoir.
⎯ Ça suffi, Jacques, je sais bien tout ça, mais moi j’ai perdu mes
pouvoirs depuis le début du grand changement et je suis comme toi et
comme tous les hommes ordinaires. Je ne peux plus entendre et com-
prendre les messages télépathiques.
⎯ Mais je t’assure qu’Aqualuce nous a appelés.
⎯ Et même si elle nous appelle, que comptes-tu faire ?
⎯ Je ne sais pas encore, mais il faut trouver un moyen de sortir
d’ici, il faut y réfléchir.
⎯ D’accord, Jacques, sortons d’ici, mais une fois dehors, com-
ment comptes-tu t’échapper de cette planète ? Et même si tu arrives à
t’échapper, où comptes-tu aller ? Sais-tu où elles se trouvent ?
⎯ Non, Starker, mais il faut faire confiance à notre destin. Rap-
pelle-toi ce qu’avait dit le vieux Gaélide : « La Vie a tracé votre des-
tin0».
⎯ Ce ne sont que des paroles, celles d’un vieux fou qui nous a im-
pressionnés sur le moment. Pour l’instant tes croyances ne sont que de
la poudre aux yeux, notre destin semble suivre des traces bien hasar-
deuses depuis que nous sommes partis. Si la Graine d’Etoile existe,
qu’elle fasse un miracle à mes yeux, alors je croirai.
⎯ Je ne suis pas de ceux qui croient sans savoir, mais moi je crois
en Aqualuce, elle nous a appelés, je suis sûr qu’elle est vivante et en
danger quelque part dans l’univers. Je pense que je l’ai oubliée trop
longtemps sur cette planète et maintenant je m’aperçois qu’elle me
manque. Elle est loin de nous et en même temps elle tout près de nous.
C’est comme si elle était dans mon cœur, comme si elle me parlait,
elle est en moi. Je l’aime, mais pas d’un amour humain, c’est autre
chose ; c’est la Perfection. Je suis sûr que nous ne sommes pas aban-
donnés, mais on tâche de nous faire comprendre quelque chose et

101
l’enseignement n’est pas toujours facile à avaler. Starker, le miracle
serait déjà que tu comprennes cela et que tu laisses derrière toi tes illu-
sions et surtout celles de cette planète.
⎯ Jacques, j’ai toujours voulu connaître tous les mystères de
l’univers, apprendre tout ce que l’on peut savoir, c’est pour cela que je
suis capitaine de vaisseau.
⎯ Tu recherches trop du côté de ce qui est visible. Pourtant, en tant
que Lunisse, ne devrais-tu pas voir plus loin que la matière ?
⎯ Jacques, tu ne dois pas t’imaginer que nous sommes spirituels
parce que nous sommes Lunisses et avons beaucoup de pouvoirs men-
taux sur la matière. Pour nous, tout s’explique matériellement et je
suis comme tous, je ne crois que ce que je vois.
⎯ C’est bien ce que je te dis, tu ne dois pas te contenter de croire,
même ce que tu vois, mais tu dois connaître ce que tu vois.
⎯ Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Jacques.
⎯ Moi non plus, mais si je prends l’étymologie du mot « connaî-
tre » cela veut dire "naître ensemble".
⎯ Tu vas trop loin, Jacques.
⎯ Je sais, mais c’est bien curieux. Tout cela me fatigue, je vais
m’allonger.
Jacques appuie sur la console murale qui commande l’unique lit ma-
gnétique qui instantanément se déploie, le bousculant et le faisant
tomber. Jacques regarde, étourdi et stupéfait, le lit magnétique étendu
devant lui et dit :
⎯ Starker, nous ne sommes pas abandonnés, regarde !
Starker regarde le lit d’un air dubitatif.
⎯ Quel miracle, Jacques ? Un bon lit pour dormir ! Mon pauvre
Jacques, tu vois du surnaturel partout, ressaisis-toi, tu vas tomber ma-
lade !
⎯ Mais non, Starker, tu ne comprends pas, regarde c’est incroya-
ble d’avoir fait une telle erreur en mettant dans une prison un lit ma-
gnétique. Comprends ; la surface du lit s’étend grâce au faisceau ma-
gnétique qui est émis par le gravitoaimant du boîtier de commande. Il
suffira de placer le boîtier de commande devant la fenêtre et de le met-
tre en marche pour que la fenêtre soit expulsée.
Starker fait un large sourire.
⎯ Je vais finir par croire en tes histoires.
⎯ Stop, Starker, pas croire...
⎯ Hum, enfin... Mais le problème est que le boîtier est accroché
au mur et qu’il faut l’arracher.

102
Jacques ôte sa ceinture et essaie de se servir de sa boucle comme tour-
nevis. Après de multiples essais, une vis commence à céder, puis
deux, trois et la quatrième enfin. Le boîtier tient toujours, il est scellé
dans le mur. Mais à force d’insister, nos deux amis arrivent à
l’arracher enfin. Hélas, les fils électriques sont trop courts pour pou-
voir placer le boîtier derrière la fenêtre blindée. Starker a une idée ; sa
combinaison est ornée de fils métalliques dorés, il faut les détisser.
Ainsi durant deux heures, Starker déshabillé tire brin par brin avec
Jacques les fils métalliques du vêtement et arrive à tresser deux cor-
dons. Jacques bloque la commande du lit derrière la petite fenêtre et
Starker raccroche les câbles. La nuit vient de tomber.
⎯ Tu es prêt, Jacques ?
⎯ Oui, allons-y.
Starker enclenche la commande et le lit magnétique se déploie en fai-
sant éclater la fenêtre et le mur tout autour, dans un fracas de bruit et
de poussière. Nos deux amis bondissent à l’extérieur et se précipitent
vers un vieux hangar situé non loin de la piste. L’alarme est donnée,
des gardes les ont repérés vers le hangar. Jacques pousse la porte et
pénètre dedans. Dans la pénombre, Starker aperçoit l’ombre d’un
Vaisseau.
⎯ Un chasseur stellaire ! C’est notre seule chance.
Il tire Jacques jusqu’à l’échelle et grimpe dans le petit vaisseau, saute
dans le cockpit et tombe sur les sièges recouverts d’une poussière
épaisse. Starker passe la main sur le tableau de bord pour y laisser
apparaître l’écran de contrôle.
⎯ Jacques, j’espère que cette relique a encore quelque chose dans
le ventre, sinon nous n’avons plus que quelques minutes à vivre !
Starker pousse la commande de flux électrique et les écrans
s’allument. Au bout du hangar, des gardes apparaissent avec un ca-
mion surmonté d’un canon éthérique qu’ils ajustent sur le vaisseau.
Starker trouve la commande de son arme et fait feu avant que les gar-
des aient eu le temps de tirer, le camion explose, laissant un trou béant
au fond du hangar qui fait apparaître le reste de la piste où se sont ras-
semblés toutes les forces de l’astroport. Maintenant, la propulsion
gravitique est prête, Starker décolle. Le cockpit se referme sur eux et
le chasseur s’arrache au hangar en passant par le trou béant de la porte
détruite. Des tirs de rayons mortels se déchaînent autour du vaisseau et
Starker riposte une dernière fois tirant une salve de feu qui atteint le
véhicule transportant Actavi, qui explose, les quatre occupants sont
déchiquetés. Actavi, inerte, n’est plus qu’un cadavre carbonisé. Puis le

103
vaisseau prend de la vitesse et traverse le ciel comme une flèche, fon-
dant maintenant dans l’espace. Jacques et Starker ont quitté Elvy. La
planète est derrière eux, livrée à son agonie ; dans un an, cinq ans, ce
paradis ne sera plus qu’une planète morte où ses habitants auront joui
de son plaisir, jusqu’à en sombrer dans le néant.

104
Chapitre VIII : Un nouveau Dictateur pour Lunisse !

Dans le chasseur, Jacques est à l’étroit, ce vaisseau


est bien plus petit que l’Espérance, il y a de la place pour deux pilotes
au maximum ; Jacques le compare à un chasseur supersonique (actuel
pour lui) sur terre ; il sent la poussière, quelques araignées y ont même
élu domicile.
⎯ Jacques, c’est inouï que ce vieux coucou ait été capable de dé-
coller, cela doit faire quelques années qu’il est dans le hangar.
⎯ Je savais qu’il y avait un vaisseau dans ce hangar, Néni, une
fille très discrète, mais qui m’a toujours accompagné, bien que restant
en retrait des autres et qui curieusement n’a jamais participé à nos
orgies, m’en avait parlé une fois lorsque nous nous étions promenés
vers l’astroport. Il appartenait à un voyageur étrange qui prétendait
être très vieux et se nourrir d’une plante merveilleuse. Il a disparu sur
l’île, personne ne l’a jamais revu et depuis son vaisseau l’attendait
toujours ici.
⎯ Bien joué, Jacques. Mais maintenant, nous avons un nouveau
problème car la propulsion éthérique est hors service et pour aller vers
la planète la plus proche, il nous faudra à peu près... attends un peu, je
vérifie les calculs ; c’est cela, il nous faudra douze ans.
⎯ Comment, douze ans ! Mais nous n’avons même pas une goutte
d’eau et rien à manger.
⎯ Boire et manger, ce n’est pas le plus important, Jacques, le pro-
blème, c’est l’oxygène. Nous avons trois heures de réserves, alors il y
a trois solutions : la première est de nous laisser mourir jusqu’à ce que
l’oxygène s’épuise ; la deuxième est de retourner sur Elvy, la troi-
sième est d’attendre un miracle, dont tu es devenu spécialiste, mon
cher Jacques !
⎯ En tout cas, je ne retourne pas sur Elvy.
⎯ Alors, il nous reste trois heures à vivre.
⎯ En attendant le miracle, ajoute Jacques, je ne pense pas que
nous allons mourir maintenant ; c’est curieux, je ne suis pas angoissé,
je suis étrangement calme et le pire est qu’une joie intense emplit ma
poitrine.
⎯ C’est normal, Jacques, à l’approche de la mort, l’être humain
sécrète des endorphines qui l’aident à passer le cap et hop ! c’est ter-
miné.
⎯ Non, ce n’est pas ça, je ne suis pas encore à l’article de la mort

105
et je crois même pouvoir te dire... Attends…
⎯ Jacques se retourne et regarde sur l’écran arrière du vaisseau. Il
voit derrière lui, la gueule béante, ouverte, d’un croiseur spatial en
train de les happer.
⎯ Starker, est-ce l’un des nôtres, le vaisseau qui est juste en train
de nous prendre ?
Starker se retourne, surpris.
⎯ Le Conquérant ! Jacques, le Conquérant nous a retrouvés !
Le chasseur est aspiré par l’immense vaisseau. Jacques se souvient, il
était avec Aqualuce, il venait de s’enfuir du vaisseau Golock et pour la
première fois voyait l’espace sidéral. Mais Aqualuce n’est pas là et un
fond de tristesse émane de sa pensée. « Oh ! Aqualuce, où es-tu, pour-
quoi n’es-tu pas avec moi ? » Et dans une profonde aspiration, il émet
une pensée intense. « Je t’aime, Aqualuce, je te retrouverai, j’en fais
la promesse solennelle ».
Le petit vaisseau est maintenant posé et Starker manifeste un état de
surexcitation intense.
⎯ Jacques, c’est inouï, comment ont-ils fait pour nous retrouver ?
Il y a plus de cent milliards d’étoiles dans la galaxie, c’est incroyable.
⎯ Oui, je sais, Starker, la vie entière est un agglomérat de hasards
étranges.
Starker ouvre le cockpit et se précipite au sol avant même que les
hommes d’accueil aient eu le temps de placer une rampe contre le
petit vaisseau. Alove Jaman est ici, Starker se précipite dans ses bras,
oubliant le protocole du grade.
⎯ Jaman, mon fidèle lieutenant, comment nous avez-vous retrou-
vés ?
⎯ Je vous expliquerai plus tard, Commandant, mais je suis heu-
reux que vous soyez vivants. Je vois que Jacques est avec vous, mais
où est Aqualuce ?
⎯ Elle a disparu il y a maintenant plus de soixante jours, nous
n’avons aucune trace d’elle. Et vous, Alove, avez-vous des informa-
tions récentes sur Aqualuce ?
⎯ Aucune, nous vous pensions égarés ensemble dans la galaxie ou
pire, entre les mains des Golocks.
Puis Alove Jaman rejoint Jacques et le serre contre lui.
⎯ Jacques, vous êtes vivant, quelle merveille ! Vous êtes précieux
à nos yeux, tout le peuple lunisse se bat pour vous aujourd’hui. Vous
êtes devenu le symbole de notre Espérance, de notre Lutte.
⎯ Jacques ne comprend pas ce qu’il veut dire.

106
⎯ Qu’ai-je fait pour qu’il en soit ainsi ?
⎯ Suivez-moi, nous retournons à la salle de commande, nous vous
expliquerons.
Tous trois gagnent la salle, traversant les immenses couloirs et gravis-
sant plusieurs escaliers. Sur les écrans, l’étoile d’Elvy n’est plus qu’un
petit pois légèrement plus brillant que les autres étoiles.
⎯ Vous avez une chance incroyable, Commandant Starker, car
nous ne devions pas nous trouver dans les parages d’Elvy. Notre cris-
tal pensant était programmé pour retourner sur Lunisse, mais un fait
étrange s’est produit ces dernières heures, c’est comme si le cristal
était dirigé par une force mentale extérieure au navire.
Jacques pense au pouvoir d’Aqualuce sur l’Espérance lorsque le cris-
tal était sous mode de contrôle mental.
⎯ Lieutenant Alove, est-ce que votre cristal peut passer en
contrôle mental ?
⎯ Bien sûr, mais il faut qu’il soit initialisé auparavant manuelle-
ment par celui qui en prend commande.
⎯ Et dans ce cas, était-il initialisé ?
⎯ Lorsque nous nous sommes aperçus de l’erreur de trajectoire,
c’est à ce moment que nous avons découvert qu’il l’était.
⎯ Vous avez repris le contrôle immédiatement ?
⎯ Le système était verrouillé et nous avons continué sur notre tra-
jectoire, jusqu’en vue d’Elvy. C’est à ce moment que les commandes
ont été désactivées seules, sans que personne n’intervienne. D’ailleurs,
c’est un mystère que je n’arrive pas à comprendre, car personne n’était
présent au pupitre de commande et nos essais pour arrêter le vaisseau
étaient infructueux.
⎯ Cela aurait-il pu être un membre de l’équipage abusant de ses
pouvoirs mentaux pour contrôler le vaisseau ?
⎯ Impossible, le cristal pensant aurait détecté l’identité de
l’intervenant.
⎯ Aqualuce aurait-elle pu prendre le contrôle du vaisseau, Star-
ker??
⎯ Aqualuce devrait être dans le vaisseau pour pouvoir initialiser
les commandes, le cristal pensant ne prend ses ordres que du person-
nel embarqué.
⎯ L’essentiel, dit Jacques, est que cet accident se soit produit, si-
non nous serions morts.
⎯ Heureusement que la radio de bord de votre chasseur était en
marche, car sans cela nous ne vous aurions pas repérés.

107
Jacques est maintenant sûr qu’Aqualuce n’est pas étrangère à tout ce
qui vient de se passer ; peut-être est-elle plus puissante qu’on pourrait
l’imaginer.
⎯ D’où venez-vous, Jaman ? demande Starker. Pourquoi avez-
vous quitté Lunisse ?
⎯ Je vais y répondre, Commandant, mais nous nous posons des
questions sur votre disparition subite. En tout cas, peu après votre ar-
rivée sur Lunisse, la planète a subi une attaque Golock, vous êtes au
courant, je pense.
⎯ Oui, nous y étions, du reste.
Peu de temps après, tous les vaisseaux ont reçu l’ordre de quitter la
planète immédiatement et de se retrancher beaucoup plus loin, car le
commandement militaire craignait un nouvel assaut Golock beaucoup
plus dure. Il était préférable pour toute la flotte de se disperser afin de
se préserver et de préparer une riposte. Je vous ai envoyé des messa-
ges pendant des heures, mais ils sont restés sans réponse ; alors nous
sommes partis vers Jayid, une planète éloignée de Lunisse. Durant
notre voyage aller, nous nous sommes arrêtés sur d’autres planètes de
notre monde pour porter secours à des Lunisses isolés qui avaient été
attaqués eux aussi par les Golocks. C’est là que nous avons appris que
l’Empereur Belzius a envoyé tout son peuple à la recherche de Jacques
Brillant.
⎯ Jacques le regarde d’un air effaré.
⎯ Oui, Jacques, votre tête est mise à prix, tous les Golocks vous
recherchent. On dit même que l’empereur vous veut vivant à ses ge-
noux.
⎯ Mais, qu’ai-je fait pour qu’il en soit ainsi ?
⎯ Je crois savoir que vous représentez pour les Golocks le respon-
sable de leur mal. Jacques Brillant est assimilé à l’étranger qui leur est
apparu et ils pensent qu’il s’agit de la même personne. Jacques, la
moitié de l’univers est à votre recherche. Et curieusement, chez les
Lunisses, vous êtes devenu le symbole de la résistance aux Golocks, le
message passe aujourd’hui de planète en planète : Jacques le héros,
Jacques l’unique personne pouvant sauver les Lunisses, car le peuple
lunisse aujourd’hui se dit que si les Golocks vous recherchent, c’est
que vous êtes très puissant. Mon peuple pense ainsi que vous êtes le
sauveur.
⎯ Mais Jaman, je vais décevoir tout le monde, je ne suis qu’un
homme sans pouvoirs surnaturels, les Golocks seront bien déçus
d’apprendre que je ne peux rien contre leurs maux et les Lunisses de

108
savoir que je ne peux rien contre les Golocks ; le seul pouvoir que
j’aie jamais possédé est de vendre trois mille aspirateurs par mois ! Je
n’ai qu’un but, c’est rechercher Aqualuce, elle est mon unique raison
de vivre, aujourd’hui et pour toujours, car je l’aime.
Jaman semble déçu, comme si lui aussi était persuadé qu’il était le
sauveur.
⎯ Jaman, dit Starker, je crois qu’il faut en rester là, Jacques et moi
allons nous reposer. Après cela, nous ferons le point sur le reste du
voyage à accomplir jusqu’à Lunisse. Accomplissez les manœuvres
nécessaires pour poursuivre notre route.
À ces mots, Jaman comprend que Starker reprend le contrôle du vais-
seau. Maintenant, il redevient le Lieutenant. Jacques suit Starker et
retrouve la chambre qu’il avait quittée depuis déjà longtemps. Il se
couche et s’endort. Le Conquérant fonce vers Lunisse.

Lorsque Jacques se lève, Starker est déjà dans le poste de pilotage. Ils
essaient d’entrer en contact télépathique avec Lunisse, mais la liaison
est très mauvaise. C’est Jaman qui sert de relais car lui n’a pas perdu
ses pouvoirs mentaux. Enfin, la liaison est établie et Jaman peut com-
muniquer avec la base militaire sidérale. Il informe que Jacques et
Starker ont été retrouvés. Mais bientôt il apprend que sur Lunisse les
nouvelles sont alarmantes, car les Golocks ont une nouvelle fois frap-
pé Lunisse et ont pris pour cible le Parc Gouvernemental, le Grand
Dictateur et son fils, cette fois, ont été tués par la destruction de leur
navette qui se dirigeait vers leur abri. Le peuple lunisse est désemparé
mais la lutte contre les Golocks s’organise. Le Conquérant reçoit
l’ordre de rentrer immédiatement à la base avec Jacques et Starker.
Quinze jours sont encore nécessaires pour arriver sur Lunisse. Jacques
a entendu la brève conversation et revoit encore le gros homme
chauve et son fils dans la salle du Conseil, il se remémore ce moment
intense où l’enfant l’interrogeait. Maintenant les mots qu’il avait lui-
même prononcés commencent à revenir à sa mémoire « Connais-toi…
Tu connaîtras l’univers… », mais ce ne sont que des bribes.
⎯ Qu’ai-je pu dire exactement, se dit Jacques, qu’est-ce que cela
signifie ? Starker secoue Jacques qui est plongé dans ses pensées.
⎯ Jacques, les nouvelles ne sont pas bonnes ; Lunisse vient de
perdre notre chef et son fils. Il faut rentrer sur Lunisse, je dois prépa-
rer la résistance avec les autres. Là-bas, tu n’auras qu’à rester avec
moi.
⎯ Mais quand irons-nous chercher Aqualuce ?

109
⎯ Ce n’est pas le moment, il faut déjà s’organiser pour contre-
attaquer, la mort de notre chef ne peut rester impunie.
⎯ Mais Aqualuce est peut-être en danger, nous ne pouvons pas
l’abandonner.
⎯ Je crois qu’Aqualuce comprendra que le fait de nous battre
contre nos ennemis est plus important qu’elle.
⎯ Tu te trompes, Starker, tu oublies que nous sommes missionnés
pour rechercher la Graine d’Etoile par le Conseil de la Dictature et que
cette recherche peut aboutir à trouver la solution à tous nos malheurs.
⎯ Ça va, Jacques, c’était avant que le Grand Dictateur ne soit tué,
celle-là ne peut rien contre des lasers éthériques et des bombes éthéro-
nucléaires, en plus ta Graine d’Etoile n’est qu’un symbole de pure
imagination. Il faut lutter avec nos amis, nous n’avons pas le choix.
Jacques se tait. Il se dit qu’une fois de plus Starker se laisse aller à son
matérialisme habituel, qu’il luttera encore avec les mêmes armes.
« Soit, il faut que je me taise et le suive car il est le seul que je
connaisse. Tant que je n’aurai pas rejoint Lunisse, il n’y a que lui qui
puisse me guider dans cet univers où je suis seul ».
⎯ En ce qui concerne cette graine, ajoute Starker, je la recherche-
rai plus tard, si nous sortons vainqueurs du conflit.
⎯ Les Lunisses seront vainqueurs si nous la trouvons, lui répond
Jacques.
Starker n’est pas content, il renvoie Jacques dans sa chambre. Il veut
être seul à décider de ce qu’il doit faire pour mener son rôle de capi-
taine de vaisseau. Jacques, une fois dans sa cabine, sourit et pense :
⎯ Cette fois, j’ai vraiment touché Starker et pour ne pas le mon-
trer, il me tourne le dos ; le revoici aux commandes de son vaisseau,
c’est sa seule parade.
Ce voyage se fait dans des conditions normales, sans congélation,
pendant tout ce temps Jacques a le loisir de visiter tout le vaisseau et
de parler avec l’équipage, en passant par le cuisinier et les mécani-
ciens. Ainsi cela confirme vraiment que beaucoup l’estiment comme
un homme exceptionnel, bien que n’ayant fait que suivre Starker et
Aqualuce sans agir réellement, sa réputation est en train de se répan-
dre partout où son nom est prononcé. Durant toutes ces périodes
d’éveil et de sommeil, Jacques ne croise que rarement Starker, sauf au
réfectoire ; ils échangent peu de mots. Beaucoup des pensées de Jac-
ques vont à Aqualuce et Cléonisse, mais surtout Aqualuce. Il se dit
qu’en suivant Starker, il s’éloigne d’elle. Mais il se rassure en se répé-
tant qu’en pensée, il est proche d’elle et qu’un jour, leurs destins se

110
recroiseront.

Maintenant, Lunisse est là, le Conquérant ne s’arrime pas au spatio-


port orbital, il va se poser directement sur Lunisse, sur une aire réser-
vée au vaisseau, à l’extérieur de la capitale. Là une foule immense les
attend car la nouvelle de l’arrivée de Jacques s’est répandue sur toute
la planète. Starker a demandé à Jacques de le rejoindre à la salle de
commande et devant le moniteur de vidéo dont les objectifs sont bra-
qués vers le sol :
⎯ Regarde, Jacques, ils sont tous ici pour t’accueillir, tu es leur
héros, je ne sais pas pourquoi, mais ils attendent beaucoup de toi appa-
remment.
⎯ Je ne sais ce que je ferai, j’ai à peine la force de prendre une
charge de vingt kilos dans les bras et ils attendent que je soulève
l’univers.
⎯ Alors, trouve un truc pour soulever l’univers, sinon mon peuple
sombrera dans le désespoir.
Jacques aperçoit à l’écran une foule innombrable sur une pelouse
étendue sur trois kilomètres. Le vaisseau géant descend lentement vers
la foule. S’il continue ainsi et pose ses flancs sur le sol, le Conquérant
écrasera des dizaines de milliers de personnes, déjà l’ombre du navire
stellaire recouvre la pelouse sur trois cents mètres. Mais Starker stabi-
lise l’appareil à trente mètres d’altitude. Il n’ira pas plus bas. Déjà
plusieurs petites navettes entourent le vaisseau et la foule ovationne
Jacques. Le commandement avertit Starker par radio qu’une vedette
vient les chercher dans quelques instants.
⎯ Jacques, allons nous préparer, nous devons rejoindre le pont
d’embarquement. Là une navette nous prendra pour nous emmener à
la base militaire sidérale.
Jacques acquiesce et suit Starker. Bientôt sur le pont, Jacques
s’approche du bord qui culmine à cinquante mètres de hauteur et là, au
bord du vide, il voit le peuple et l’entend crier :
« JACQUES... JACQUES... JACQUES... »
Tous les Lunisses qui l’acclament lui donnent comme un immense
frisson, il sent son corps électrisé, son cœur cogne dans sa poitrine, le
sang lui monte à la tête et c’est l’étourdissement, il vacille, il tombe.
Non, Starker, vif comme l’éclair, l’a vu, plonge et le rattrape par un
bras. Jacques est suspendu dans le vide et la foule pousse un cri
d’horreur, mais déjà deux agents de pont sont là à côté d’eux et les
remontent avec leurs pistolets capteurs gravitique. Jacques est sain et

111
sauf et la foule l’ovationne de plus belle. Starker tient Jacques par les
épaules :
⎯ Tu m’as flanqué la plus belle frousse de ma vie. Remets-toi,
c’est fini !
Mais Jacques est assis sur le sol et tremble, il est glacé. Un des agents
de pont, une femme aux cheveux bruns et aux longues jambes vient
vers lui et le couvre de son manteau, lui frictionnant le dos. Elle lui
tend un petit godet :
⎯ Bois ça, Jacques, ça ira mieux !
Jacques avale, c’est de l’alcool qui lui brûle la gorge et se disperse
dans son estomac en consumant toutes les cellules de son corps ; la
tête lui tourne mais il se sent bien maintenant. Relevant les yeux, il
regarde la femme et étrangement croit voir Cléonisse :
⎯ Cléonisse, que fais-tu là, où est Aqualuce ?
⎯ La femme lui sourit.
⎯ Je ne suis pas Cléonisse, je me nomme Delfiliane, mais Aqua-
luce, tu la retrouveras.
Puis la femme se lève et disparaît presque instantanément derrière une
porte. Jacques voudrait la rejoindre pour savoir pourquoi autant de
ressemblance, mais Starker revient vers Jacques pour l’aider.
⎯ Viens, Jacques, la navette arrive, il faut partir sans tarder. Une
navette comme l’Espérance pénètre sur le pont, la porte s’ouvre et
Jacques est poussé à l’intérieur ; Starker est derrière lui, un agent re-
ferme le sas, le vaisseau repart. Le voyage ne dure que quelques ins-
tants et la navette se pose au pied de l’entrée de la base militaire ; cha-
cun passe au rayon identifiant que Jacques connaît déjà pour y être
venu avec Aqualuce, puis deux gardes les dirigent dans le bâtiment où
en fin de compte le chef des Forces Stellaires les attend dans son bu-
reau. Pour Jacques, la surprise est totale, car contrairement au Conseil
de la Dictature présidé par deux hommes et un enfant, devant lui se
présente dans toute sa splendeur une belle femme bien affirmée, aux
longs cheveux châtains et aux yeux verts, dont l’âge ne doit pas dé-
passer quarante ans. Elle est vêtue d’une longue jupe de satin blanc et
porte un chemisier gris orné d’un sigle représentant la galaxie surmon-
tée de trois flèches parallèles. Son bureau n’a pas de fenêtre mais tout
le plafond semble donner un éclairage naturel. Sur le sol, une fresque
géante représente le même insigne que sur la chemise, mais on peut y
voir représentée par un point lumineux chaque planète conquise par
Lunisse ; on en dénombre sept et un mince rayon jaune comme un
faisceau laser relie chacune d’entre elle à Lunisse, représentée par un

112
globe lumineux ressortant de la fresque. Le bureau est une lame
d’inox qui semble flotter sans pieds à soixante-quinze centimètres du
sol. La femme s’avance vers Jacques et le salue :
⎯ Soyez le bienvenu, Monsieur Jacques Brillant, bonjour Capi-
taine Starker.
Starker salue son supérieur.
⎯ Monsieur Brillant, je me nomme Marsinus Andévy ; vous pour-
rez m’appeler Amirale Marsinus ou tout simplement Andévy, comme
il vous plaira.
⎯ Bien, si vous le souhaitez ; pour ma part, tout le monde
m’appelle Jacques.
⎯ Alors Jacques, maintenant que les présentations sont faites, ne
perdons plus de temps. Voilà pourquoi je vous ai fait venir. Nous
avons perdu le Grand Dictateur et son fils dernièrement. Sa famille se
succédait de génération en génération, jamais aucun accident n’avait
eu lieu depuis le début des temps : lorsque l’un mourait, l’autre prenait
sa place et ainsi de suite, la continuité et la stabilité de l’esprit lunisse
étaient ainsi assurés. Aujourd’hui, le Grand Dictateur et son fils dispa-
rus, aucun descendant ne peut prétendre reprendre la suite ni même un
membre important de notre communauté. Il avait bien un frère aîné,
mais celui-ci a renoncé au pouvoir et a disparu il y a bien longtemps.
Aussi dois-je vous exposer l’idée que nous avons eue avec nos
conseillers. Il faut savoir, Starker peut vous le confirmer, qu’après le
Conseil de la Dictature, le chef militaire sidéral de Lunisse est la plus
haute autorité. Donc nous pensons que vous, Jacques Brillant, devez
devenir le successeur du Grand Dictateur.
À ces mots, Jacques s’étouffe, c’en est trop. Starker aussi est surpris
par cette idée. Mais l’Amirale Marsinus reprend :
⎯ Je pense que vous êtes très surpris par ce que je viens de dire,
Jacques, vous aussi Starker, mais c’est presque une évidence au-
jourd’hui car vous êtes déjà considéré comme un héros, le peuple
compte sur vous pour mener la lutte contre les Golocks. Vous êtes
devenu, malgré vous, peut-être à cause des Golocks, un symbole et il
n’est pas illogique que vous deveniez le chef, notre rassembleur. Oui,
Jacques, j’insiste car toutes les énergies lunisses sont orientées sur
vous et sont avec vous. Acceptez de devenir notre chef à tous.
⎯ Andévy, raisonnablement, si j’écoute mon instinct d’homme, je
ne peux pas. Mais j’accepte de réfléchir tout de même à cette proposi-
tion, car je comprends que votre peuple soit désemparé maintenant
que votre planète est privée d’un dirigeant. Mais sachez qu’il y a un

113
fossé entre moi et votre peuple. Je ne suis qu’un vendeur d’aspirateur
sur Terre et je ne vous connais pas, je n’ai pas votre intelligence.
⎯ Jacques, vous êtes des nôtres plus que vous ne le pensez, vous
n’êtes pas seul, vous le savez. Et je veux vous remercier d’y réfléchir
même si cela représente une folie à vos yeux. Si vous acceptez,
l’humanité vous en sera reconnaissante et nous serons à vos côtés pour
vous aider et vous conseiller au mieux, vous pouvez compter sur moi.
⎯ Jacques, dit Starker, tu peux compter aussi sur moi.
⎯ Est-ce que le peuple acceptera ?
⎯ Vous l’avez vu et entendu, Jacques, il vous attend.
⎯ Je vous demande un temps de réflexion. Je souhaite que Starker
m’accompagne et me fasse visiter quelque peu votre planète.
⎯ Ce sera très dur, Jacques, de vous faire visiter la planète en
deux journées, il y a tant de merveilles à découvrir, mais je pense que
Starker saura vous montrer quelques lieux qui font la fierté de mon
peuple. Partez vite, nous nous retrouverons dans trois jours à cet en-
droit même.
⎯ Voulez-vous nous accompagner, Amirale Marsinus ? demande
Starker.
⎯ Cela aurait été avec plaisir, mais je dois rester pour coordonner
nos défenses, car les Golocks pourraient tenter un nouvel assaut. Pre-
nez ma navette personnelle pour votre excursion, elle est banalisée,
vous vous déplacerez plus discrètement.
Andévy pousse une porte derrière son bureau, c’est l’accès direct à
son vaisseau qui se trouve sur la terrasse du bâtiment. La navette est
superbe, c’est un véhicule ovoïde de quinze mètres de long, de couleur
bordeaux. Une extrémité translucide qui termine le vaisseau doit être
le cockpit. Starker ouvre la porte télécommandée par onde radio. Jac-
ques pense que du fait des pertes des pouvoirs mentaux, les Lunisses
en reviennent aux bonnes vieilles ondes radio. L’intérieur de la na-
vette est entièrement capitonné de velours gris clair et comprend deux
couchettes, un petit cabinet de toilette et un minuscule salon avec une
cuisine intégrée où l’on peut prendre ses repas. Le cockpit comprend
six places alignées deux par deux. Starker prend place aux comman-
des. Jacques s’installe à côté de lui et boucle sa ceinture.
⎯ Où souhaites-tu aller, veux-tu voir des monuments architectu-
raux, une usine ou un musée ?
⎯ Non, Starker, je souhaiterais voir un zoo, car en dehors de Khe-
phren, je n’ai encore rencontré aucun animal de votre monde.
⎯ Pourquoi pas, je sais qu’à Malgawa il y a le plus grand parc

114
animalier de la planète, des espèces extérieures à notre monde y sont
rassemblées. Cette fois, aucune connaissance de pilote n’est indispen-
sable pour manœuvrer l’appareil, il suffit de lui parler directe-
ment : « Vaisseau, emmène-nous au parc animalier de Malgawa ! »
Le cristal pensant demande d’une voix douce féminine :
⎯ Précisez votre code confidentiel de pilote, donnez votre nom.
⎯ Starker se souvient du code que lui a transmis Andévy :
⎯ Code 7452728B02, commandant Starker.
Le cristal répond :
⎯ Code accepté, bienvenue à bord, commandant Starker, je cons-
tate que c’est la première fois que vous prenez mon contrôle, j’espère
ne pas vous décevoir, car en tant que penseur, j’aime être parfait. La
navette dans laquelle vous êtes installé se nomme « Licorne », tout
comme moi.
⎯ Bien, Licorne, alors partons maintenant.
⎯ Confirmé.
Et la Licorne s’élève et accélère tellement que Jacques perd cons-
cience quelques secondes. À travers le cockpit, la planète défile si
rapidement que l’on ne peut en voir les détails. Mais la ville de Mal-
gawa est déjà là ; le vaisseau ralentit, deux minutes se sont passées
depuis le décollage et au millième de la vitesse de la lumière, la pla-
nète est bien petite. Le vaisseau se pose sur le parking du parc, situé à
vingt mille kilomètres de Lunisse la ville.
⎯ Vous êtes arrivé, commandant.
Comme c’est le soir, que l’attraction se visite normalement en plu-
sieurs jours, Jacques et Starker s’installent pour la soirée dans le vais-
seau qui offre en plus du transport, la possibilité d’y vivre conforta-
blement.

C’est au matin que nos amis sortent du vaisseau pour visiter le parc.
Starker remercie le cristal pensant et lui demande de se mettre en
veille jusqu’à son retour. Sur le parking, de nombreux vaisseaux sont
garés. On ne circule pas à pied dans le parc. Sortant de la Licorne, nos
amis gagnent immédiatement un tapis magnétique qui les conduit à
l’accueil qui se trouve en sous-sol. À l’entrée du grand hall, des hôtes-
ses reçoivent les visiteurs. Starker s’approche de l’une d’entre elles et
demande à faire une excursion en véhicule autonome pour deux per-
sonnes, car la visite peut se faire en groupe ou individuellement. La
charmante jeune femme demande alors à Starker de régler son séjour
et celui-ci pose la main sur un écran qui doit certainement lire ses em-

115
preintes. Ceci fait, l’hôtesse lui remet un badge.
⎯ Suis-moi, Jacques, nous partons tout de suite.
Jacques traverse le hall qui est une grande coupole et sur les murs sont
affichées des photos en trois dimensions d’animaux étranges. Parfois
il reconnaît un animal familier. Les visiteurs traversent la salle çà et là.
Starker emmène Jacques dans un tunnel où une lumière rouge semble
brûler la peau. Starker explique qu’il sert à la décontamination, aussi
bien à l’aller qu’au retour, car certains germes indésirables peuvent
apporter des infections que ce soit aux animaux ou aux personnes.
Puis le tunnel s’arrête devant une large porte double et Starker en-
fonce son badge à droite de celle-ci qui, s’ouvrant, laisse apparaître un
véhicule sphérique sans toit, juste assez grand pour contenir quatre
places. Une fois qu’ils s’y sont installés, une fine grille se relève sur
eux et l’engin prend sa course à travers une galerie obscure au bout de
laquelle apparaît une ouverture lumineuse. Pendant ce temps, un haut-
parleur donne quelques instructions : « Le parc est habité dans cer-
taines zones par des animaux extrêmement sauvages, ne tentez pas
d’ouvrir la grille de protection ou même de passer les mains à travers.
Ce véhicule est entièrement automatique et spécialement conçu pour
vous éviter tout danger. Attachez vos ceintures, la visite va durer qua-
tre heures, bon voyage au pays des animaux. »
Ceci sitôt dit, l’engin sort du tunnel et arrive dans une plaine ; il
s’élève à vingt mètres de hauteur et aussitôt Jacques voit devant lui un
troupeau d’animaux à cornes et à huit pattes ; ce sont des octopodes
végétariens, sorte de bovins avec deux pis pour les femelles ; leur tête
ressemble à celle des vaches mais en plus allongée. Le troupeau ne
comprend pas moins de cinquante bêtes qui sont en train de brouter ;
elles ne semblent pas affolées à la vue du véhicule qui tourne sur elles.
Un seul se fait remarquer en se mettant sur ses quatre pattes arrière,
essayant de frapper le petit véhicule avec ses sabots. Sous son bas-
ventre, d’énormes testicules apparaissent ; vu la taille impressionnante
de la bête, ce doit être le chef. L’engin virevolte une dernière fois au-
tour des bovins et se dirige maintenant vers une colline légèrement
boisée. Ce paysage rappelle à Jacques la campagne européenne, il se
croirait sur terre. Sur un monticule apparaissent des chevaux en liberté
dont la ligne pure et racée, ainsi leur beauté uniforme montrent qu’il
est devant des pur-sang ; leur robe est d’une magnifique couleur. Jac-
ques demande à Starker si ces chevaux sont domestiques. Il lui répond
qu’il existe des endroits où l’on peut les monter, mais lui n’est pas un
adepte de ce sport. Quelle surprise lorsque Jacques voit un groupe de
chevaux se mettre à poursuivre un animal ressemblant à un mouton

116
venant d’être tondu, un des chevaux lui faire face, l’animal effrayé ne
bouge plus, comme paralysé et il lui donne un coup de mâchoire mor-
tel. Le mouton s’effondre et les autres chevaux viennent partager la
carcasse.
⎯ Comment est-ce possible, dit Jacques, les chevaux sont carnivo-
res sur Lunisse ?
⎯ Oui, pourquoi ? Tu trouves cela étrange ? Beaucoup d’animaux
sont carnivores.
⎯ Sur terre, cet animal est un des meilleurs serviteurs de l’homme,
il est doux et docile.
⎯ Tu as raison, Jacques. En fait, le cheval n’a pas toujours été
carnivore sur Lunisse, mais à une époque très reculée, il y eut sur Lu-
nisse une disparition importante de la végétation due à une invasion
effroyable d’insectes ; le moment fut critique pour tous, certains ani-
maux disparurent tandis que les plus forts restèrent en se nourrissant
des plus petits. Nous, Lunisses, luttâmes contre cette invasion et tous
les insectes de la planète disparurent sans exception. Nous décidâmes
alors de réensemencer les terres avec des variétés de plantes, d’herbes
et d’arbres plus forts et aux vertus plus nutritives car beaucoup
d’animaux avaient disparu et il était devenu plus intéressant de se
nourrir avec les végétaux ; nous apprîmes à respecter les animaux res-
tants et en fait ce grand bouleversement fut une bonne chose car de-
puis, la nature fait partie de notre environnement proche, nous la res-
pectons et elle nous respecte. Les animaux ne sont pas légions sur no-
tre planète, c’est la raison pour laquelle nous sommes devenus végéta-
riens et, depuis, notre écosystème est d’une merveilleuse stabilité. La
nourriture végétale affine nos capacités mentales, depuis il est in-
concevable pour nous de manger de la viande.
⎯ Le cheval, lui, a fait le contraire, il ne respecte plus son envi-
ronnement.
⎯ Ces moutons sont importés d’autres planètes, nous souhaitons
préserver la race chevaline comme tous les animaux.
⎯ Je m’abstiendrai de monter cet animal sur votre planète, j’aurais
trop peur qu’il me dévore.
⎯ C’est pour cela que je ne fais pas d’équitation, Jacques, parfois
il y a des accidents.
Le petit véhicule se retire de ce triste spectacle et se dirige vers une
sorte de canyon aux parois abruptes et profondes s’enfonçant mainte-
nant à l’intérieur. Le haut-parleur annonce :
⎯ Vérifiez la bonne fixation de votre ceinture, le véhicule risque

117
de très fortes turbulences ; n’ayez pas peur, c’est pour votre sécurité.
La végétation est plus dense et l’humidité très forte. Le petit engin
longe une rivière et ralentit. Un bouillonnement émane de l’eau trou-
ble et soudain une tête suivie d’un long cou émerge devant eux. Un
dinosaure essaie d’attraper la cage du véhicule avec ses dents effilées,
mais l’engin recule et bondit de vingt mètres en l’air. Jacques est ef-
frayé et hurle ; la sphère est sur le dos et nos amis sont effroyablement
secoués. Starker, lui, manque d’avaler sa langue. Heureusement, ils
sont hors de portée.
⎯ Mais bon sang, c’est un dinosaure en chair et en os, on pourrait
prévenir avant de faire de telles frayeurs.
⎯ À chaque fois que je viens ici, c’est toujours aussi effrayant, je
n’arriverai jamais à m’habituer ; mais les enfants adorent cela.
Mais maintenant, Jacques peut observer plus calmement l’animal qui
se déplace pour rejoindre le sol ; il paraît immense et lourd et doit me-
surer quarante mètres de la queue à la tête, sa peau est recouverte de
terre mais on peut sans se tromper reconnaître un diplodocus, qui
maintenant plonge la tête dans la végétation pour prendre son repas.
Bientôt le véhicule redescend en rase-mottes et continue sa course,
croisant moins brutalement quelques dinosaures végétariens ; c’est
merveilleux de pouvoir approcher des animaux préhistoriques vivants
que tous les terriens aimeraient voir réapparaître et dont les enfants
rêvent et s’effraient à l’idée de les rencontrer. Jacques et Starker pour-
suivent leur course, quittent le canyon pour gagner un monticule de
rochers où apparaît l’entrée d’une caverne. L’engin pénètre dans la
grotte et s’enfonce dans le tunnel ; un éclairage en illumine les parois
découpées et rêches comme de la pierre volcanique rouge. Nos amis
semblent descendre profondément vers le cœur de la planète. Sur le
sol apparaissent maintenant d’énormes champignons verts ayant la
forme et la taille de ballons de rugby, maintenant le véhicule se stabi-
lise sur le sol d’une immense grotte dont la lumière artificielle a du
mal à faire ressortir les contours. Jacques et Starker sont maintenant
seuls ; le véhicule est immobilisé depuis cinq minutes bientôt, rien ne
se passe.
⎯ Notre engin doit être en panne, il faut peut-être sortir d’ici par
nos propres moyens.
⎯ Tais-toi, Jacques, je crois que ce ne serait pas une bonne idée,
j’ai cru voir quelque chose bouger au fond de la caverne.
En effet, Jacques distingue maintenant une forme haute de dix mètres
peut-être, marchant sur deux pattes énormes et crochues ; une tête

118
large termine un cou long et épais et deux queues sont roulées sur le
sol étrangement, deux embryons d’ailes sont accrochées sur le dos.
Les yeux de nos amis se sont habitués à la pénombre et maintenant ils
distinguent l’animal qui penche la tête et ouvre sa gueule pour avaler
des champignons. Jacques aperçoit au fond de sa gorge une petite
lueur incandescente et dit :
⎯ Qu’est ce donc que ce monstre ?
L’animal l’a entendu et redresse le cou, se retournant vers eux ; main-
tenant vingt mètres de distance les séparent, l’animal ouvre sa gueule
qui laisse apparaître une langue fourchue, les narines se mettent à
souffler et soudain une flamme jaune sort de la gueule du monstre et
balaie la grotte et le véhicule. Jacques et Starker se masquent le visage
avec leurs bras. Mais la flamme ne peut les atteindre car la grille en-
tourant le véhicule est en fait un treillis magnétique provoquant un
champ de force protecteur. L’engin s’élève aussitôt vers le sommet de
la grotte et domine l’animal.
⎯ Un dragon, mais comment est-ce possible ! Ce monstre crache
du feu, pince-moi, Starker, dis-moi que je suis en train de rêver, c’est
dans les contes de fée que l’on trouve cet animal !
⎯ Je ne te pincerai pas, tu ne rêves pas, son souffle a une explica-
tion physique très simple.
À peine Starker a-t-il fini sa phrase que le véhicule se précipite vers la
sortie de la grotte ; une dernière fois le dragon crache sa flamme sur
eux en vain. Sur le chemin de la sortie, Starker explique :
⎯ L’animal vit dans cette grotte depuis toujours, on dit qu’un des
premiers habitants de notre planète l’aurait amené avec lui ; peut-être
vient-il de la Terre ? Il ne peut vivre à l’extérieur car la lumière le des-
sécherait, il ne se nourrit que de champignons comme ceux que tu as
vus, qui sont très riches en méthane ; leur absorption crée dans
l’estomac de l’animal une poche de gaz qui s’accumule tout au long
de son repas. Dans sa gorge se trouve une glande incandescente qui
produit des hormones calorifiques qui restent stockées à l’intérieur,
celles-ci contenues dans une poche supportant une température de plus
de deux cents degrés. Alors, lorsque l’animal a peur, il contracte son
estomac et le gaz s’échappe, effleurant la glande et arrachant des hor-
mones qui s’enflamment.
Jacques est presque déçu car le mythe du dragon s’évanouit et lui re-
tire toute sa magie merveilleuse. Le véhicule fait encore quelques visi-
tes sans trop déranger les lions et autres animaux étranges mais beau-
coup moins terrifiants. La visite du parc se termine et après être repas-

119
sés par le tunnel de décontamination, Jacques et Starker rejoignent
leur vaisseau. Assis maintenant sur son siège, Jacques demande :
⎯ Starker, emmène-moi chez toi, je souhaite connaître la vie in-
time des Lunisses, leurs habitudes, leur façon de vivre, montre-moi
comment vous vivez, à quoi ressemblent vos villes, quels sont vos
loisirs, je veux vivre une journée comme un Lunisse.
⎯ Comme il te plaira, Jacques, mais en retournant à Lunisse, je
vais prendre un peu de temps pour te montrer la planète.
Pendant tout le voyage, Lunisse apparaît couverte d’une pelouse infi-
nie, les arbres des forêts ressemblent aux chênes et aux hêtres de la
terre ; parfois des immenses étendues d’eau presque circulaire
s’étendent sur près de cinq cents kilomètres. Lunisse ne possède aucun
océan mais ces lacs géants appelés mers. Les montagnes, d’origine
volcanique, ne sont pas très hautes et font penser aux monts
d’Auvergne. Les pôles possèdent une légère calotte glaciaire et
l’équateur reste très verdoyant car ensemencé d’espèces végétales
conservant l’humidité. Lunisse est merveilleusement harmonisée avec
l’homme. Quelques villes apparaissent, étendues et construites à
l’horizontale ; pas de gratte-ciel, l’harmonie du vert et du bleu domine
l’immensité de la planète. Au bout de quelques heures, Jacques arrive
à LUNISSE et la Licorne se pose sur une pelouse, face à un large bâ-
timent d’un seul niveau surmonté d’une terrasse entourée d’un ban-
deau d’arbustes, dont les baies vitrées descendent jusqu’au sol. Entre
le bâtiment et eux se trouve une piscine entourée de quelques arbres et
fleurs hautes et magnifiques, rouges et mauves. Quelques baigneurs
regardent sans trop d’étonnement le vaisseau qui vient de se poser.
C’est la fin de l’après- midi d’une très belle journée comme il en
existe tant sur Lunisse. Jacques et Starker sortent et aussitôt les per-
sonnes dans le jardin le reconnaissent, des femmes pour la plupart qui
se précipitent vers eux.
⎯ Starker, tu es revenu ! Nous ne t’attendions pas ici depuis ton
retour avec Jacques Brillant, dit l’une d’elles qui, regardant Jacques,
ajoute :
⎯ Es-tu ? …
⎯ Oui, c’est moi...
À peine Jacques a-t-il ouvert la bouche que les plus jeunes femmes
l’entourent de si près qu’elles trempent Jacques de leurs maillots de
bains mouillés. Une femme d’âge plus mûr se dirige vers Starker, le
regarde sans mot dire et l’entoure de ses bras en l’embrassant. C’est
Clara, sa proche amie et souvent sa confidente.

120
⎯ Starker, depuis huit mois que tu es parti, tu m’as manqué, j’ai
pensé ne plus jamais te revoir.
⎯ J’ai voyagé, Clara, tu me connais, toujours dans l’espace à le
sonder et à chercher.
⎯ Et qu’as-tu trouvé ?
⎯ Un homme.
⎯ Elle se retourne…
⎯ C’est lui ?
⎯ Oui.
⎯ Alors, tu vas me quitter encore, cette fois je ne te reverrai ja-
mais.
⎯ Mais non, pourquoi dis-tu cela ?
⎯ Parce que tu as TROUVÉ !
⎯ Mais, dit Starker en désignant Jacques, il n’est rien qu’un
homme ordinaire, il en connaît beaucoup moins que moi sur les planè-
tes, les étoiles, les galaxies et les mondes que j’ai visités ; il ignore la
science, la physique, c’est presque pour nous un simple d’esprit.
⎯ Je te connais depuis longtemps, Starker, nous avons tellement
parlé ensemble et je sens qu’il a une qualité que tu n’as pas.
⎯ Et quelle est-elle ?
⎯ Il a trouvé sa raison d’être.
⎯ Qu’est-ce que c’est ?
⎯ Il n’a pas la connaissance, mais il la pressent. Il a un but, alors il
va vers lui. Le but, lui, l’a déjà atteint et lui prodigue sa force pour
l’aider.
⎯ Quel est son but ?
⎯ Il veut rejoindre Aqualuce pour trouver la vérité et parce qu’il
l’aime de tout son être, il mettra tout en œuvre pour la retrouver.
⎯ Comment sais-tu tout cela ?
⎯ Parce qu’Aqualuce est ma sœur, lorsque je l’ai vu tout à l’heure
pour la première fois, j’ai tout de suite su que c’était son amant pour la
vie parce qu’Aqualuce a mis son empreinte sur lui, je le lis dans ses
pensées.
⎯ S’il l’aime, qu’est-ce qui m’oblige à rester avec lui ?
⎯ Tu es bon, Starker, tu as amené cet homme avec toi et il est
seul, alors tu ne l’abandonneras jamais car sinon tu t’en voudrais toute
ta vie de ne pas avoir voulu l’aider ; s’il se perd, tu te sentiras respon-
sable à ne plus pouvoir en dormir ni même te regarder dans un miroir.
⎯ Mais je préfère ma vie de capitaine, mes amis, les étoiles, les

121
voyages, je préfère vivre avec toi.
⎯ Fais ton choix. Suis-le ou reste avec moi, si je veux encore de
toi… Tu es libre.
Mais Starker réalise soudain qu’il est porteur de mort et qu’il pourrait
la transmettre à Clara.
⎯ Malheureusement, je ne peux plus vivre avec toi, Clara, car j’ai
attrapé une maladie mortelle et je risquerais de te la donner.
⎯ Alors ton choix est fait, tu suivras Jacques jusqu’à ta mort !
⎯ Oui, Clara.
⎯ Je serai toujours avec toi en pensée. Starker, va délivrer Jac-
ques, il a fort à faire avec les filles, viens me le présenter.
Jacques est en effet entouré de cinq filles qui rigolent, le taquinent et
discutent avec lui. Starker intervient gentiment :
⎯ Excusez-moi, Mesdemoiselles, je viens retirer Jacques de vos
griffes !
Les jeunes filles rient et repartent plonger dans la piscine.
⎯ Jacques, suis-moi que je te présente à mon amie, elle est juste
ici et t’attend.
Jacques le suit et la femme s’avance et lui baise les joues. Se reculant,
il reconnaît ses yeux et dans l’échauffement de sa mémoire dit :
⎯ Tu as les yeux d’Aqualuce.
⎯ Oui, je suis Clara, Jacques, sa sœur et j’en sais un peu sur toi
par Aqualuce.
Jacques a un frisson.
⎯ Aqualuce est ici ?
⎯ Non, Jacques, je ne sais pas où elle se trouve, mais je la sens, je
ressens ses pensées.
⎯ Elle est vivante ?
⎯ Certainement, plus que jamais et elle t’attend.
⎯ Peux-tu-m’en dire plus à son sujet.
⎯ Non, mais je sais qu’il n’appartient qu’à toi de la retrouver.
Jacques, un peu triste de ne pas en apprendre davantage, baisse les
yeux.
⎯ Ne te laisse pas aller, Jacques, dit Starker, n’oublie pas que
nous sommes venus pour visiter la ville et mes amis.
Starker explique à Clara le motif de leur venue, Clara se propose de
les accompagner, car elle dit être la seule à connaître aussi bien Lu-
nisse. Alors Jacques accepte. Starker propose à Jacques de le rejoindre
dans son appartement pour se changer et retrouve Clara ensuite dans
le sien pour partir en ville. Le logement de Starker est un magnifique

122
studio où la pièce principale est aménagée avec un lit magnétique, des
fauteuils en mousse végétale séchée, un écran vidéo tridimensionnel et
une série d’étagères en roche de soleil noir sur lesquelles des livres
sont entreposés. Starker n’est pas très bon cuisinier, alors il s’est offert
une cuisine automatique ; il suffit d’y stocker dans le compartiment
réfrigéré les aliments frais, le robot fait le reste au fur et à mesure des
jours. La salle de bain est très classique, mais possède en plus une
douche à ultra sons pour se laver lorsqu’on est très pressé. Starker
ouvre un placard et sort pour Jacques un pantalon taillé dans une
feuille de magnanier (sorte de bananier géant dont les feuilles très
élastiques restent souples et vertes ; une fois séchées on en fait des
vêtements pour les loisirs et la fête), ainsi qu’une chemise de soie na-
turelle argentée. Ainsi prêts, nos amis rejoignent Clara dont
l’appartement fait face à celui de Starker. Clara est magnifique, vêtue
d’une combinaison de paillettes argentées et vertes, ses longs cheveux
blonds sont coiffés avec goût sur le côté, lui couvrant une oreille et
dégageant l’autre et quelques petites nattes lui recouvrent le front, un
ruban rouge tenant le tout.
⎯ Tu es de plus en plus belle, Clara, à chaque fois que je rentre de
mission !
⎯ Pourtant je vieillis, Starker.
⎯ Ta beauté n’a d’égale que ton âge.
Clara rougit un peu.
⎯ Où nous emmènes-tu ? demande Starker.
⎯ Nous allons d’abord dîner, ensuite nous verrons bien. Nous al-
lons en ville à pied !
Nos amis quittent la résidence par le côté donnant sur la rue qui est
constituée d’un tapis de gazon vert parfaitement ras, des bordures de
matière bleue déterminent leur tracé ; quelques voitures gravitiques y
circulent en rase-mottes longeant les voies et des badauds se promè-
nent à pied. Un cycliste passe sur un vélo sans roues en suspension au-
dessus du sol ; il pédale et avance d’un bon train.
⎯ Que fait cet homme sur cet engin ? demande Jacques à Clara.
⎯ C’est un adepte du sport, il pédale pour alimenter son moteur
gravitique et peut se déplacer où il le souhaite à la force de ses jambes.
⎯ Sur terre nous avons un engin similaire, mais deux roues posées
sur le sol assurent notre déplacement.
La rue est longue et il faut presque quinze minutes pour la parcourir
jusqu’au bout. Sur cette distance, Jacques peut observer une multitude
de résidences toutes plus belles les unes que les autres : des maisons

123
rondes, montées sur pivot, tournent sur elles-mêmes, d’autres ne sont
pas apparentes de prime abord car enterrées dans un terrain entière-
ment paysager, seules apparaissent les baies vitrées horizontales qui
rasent la pelouse ; certaines sont conçues pour descendre dans le sol et
ne laissent qu’un toit de gazon. Des enfants jouent encore dans les
jardins malgré l’heure tardive ; ils jouent avec un ballon et le lancent
mais celui-ci, au lieu de décrire une trajectoire parabolique ou linéaire,
fait des loopings, parfois le tour des maisons ou des spirales avant
qu’un autre enfant puisse le rattraper.
⎯ Ces enfants possèdent-ils encore leurs pouvoirs mentaux ? de-
mande Jacques à Clara.
⎯ Oui, bien sûr, tout le monde n’est pas atteint par cette maladie ;
environ la moitié de la population est touchée, mais les autres œuvrent
pour l’équilibre de la planète. Nous sommes en guerre mais nous tâ-
chons que tous puissent vivre normalement. Ici, à Lunisse, la vie se
maintient à quatre vingt quinze pour cent comme elle l’a toujours été.
Le groupe tourne dans une rue plus animée où les résidences font
place à des bâtiments plus colorés. La nuit est tombée et l’air des rues
est maintenant illuminé comme le gaz d’un tube fluorescent. Aucun
réverbère, aucune lampe, mais les sols, les murs et tout ce qui se
trouve dans la rue est éclairé comme en plein jour. Mais en levant les
yeux, Jacques aperçoit le ciel noir illuminé de toutes ses étoiles. Clara
prend le bras de Jacques et Starker et quitte la rue pour se diriger vers
une rampe qui s’enfonce dans le sol qui les conduit à l’intérieur d’une
pyramide inversée dont la base supérieure est couverte de gazon ; le
sommet s’enfonçant dans le sol est muni d’un plancher translucide de
vingt mètres de côté sous lequel se trouve un aquarium géant. Des
poissons merveilleux y nagent tranquillement. Des tables en roche de
soleil noir y sont disposées. Un garçon s’approche de Clara :
⎯ Bonsoir, Clara, vous nous faites l’honneur de votre visite ce
soir??
⎯ Oui, mes amis et moi allons dîner.
⎯ Prenez place à cette table.
Jacques se retourne dans la direction qu’indique le garçon, mais
n’aperçoit qu’un plateau noir et brillant en suspension sur le sol et
aucune chaise. Pourtant la table ne doit pas être faite pour manger de-
bout, au niveau où elle flotte. Mais Clara s’y dirige et s’assoit. À ce
moment, Jacques crie :
⎯ Attention Clara, il n’y a pas de chaise !
Mais trop tard, il ferme les yeux par réflexe. Clara éclate de rire. Jac-

124
ques ouvre les yeux Clara est assise sur rien, mais semble conforta-
blement installée devant la table.
⎯ Jacques, asseyez-vous, faites comme moi, prenez cette place et
installez-vous à votre aise !
Jacques hésite car sous lui, c’est le sol, il s’attend à tomber par terre.
Mais finalement il se pose sur une sorte de siège moelleux qui absorbe
tout son corps et le maintient à la hauteur d’une chaise. Starker en fait
autant.
⎯ Tu es surpris, tu n’as encore jamais rencontré de siège graviti-
que de ce type.
⎯ Non, j’avoue que je suis très surpris et que j’ai eu peur pour
Clara lorsque je l’ai vu faire ainsi.
⎯ Merci de vous inquiéter pour moi, Jacques.
⎯ Je vous en prie, c’est naturel. Mais, comment fonctionnent ces
sièges ?
⎯ Très simplement, répond Starker, comme tout champ graviti-
que. Sous le sol se trouvent plusieurs aimants antigravitique à faisceau
dirigé ainsi que des capteurs qui analysent le poids et la forme de
l’objet se trouvant au-dessus d’eux. Lorsqu’un mouvement de chute
est enregistré au-dessus de ce champ gravitique, les aimants entrent en
action et compensent les uns les autres tous les mouvements du corps,
alors nous sommes assis avec le meilleur confort possible.
En effet Jacques se sent assis au mieux qu’il puisse imaginer. Les me-
nus sont incrustés à la façon d’un écran LCD sur la table devant cha-
que convive qui peut choisir à sa guise. Jacques fait remarquer
qu’aucun prix n’est affiché.
⎯ Comment faites-vous pour payer un repas comme celui-ci ?
⎯ Sur Lunisse, répond Clara, il n’y a pas de système monétaire di-
rect. Nous payons tout ce que nous désirons par notre travail ou celui
des autres s’ils veulent nous faire bénéficier de leur travail ; lorsque
nous aurons dîné ce soir, le caissier prendra notre empreinte et celles-
ci seront enregistrées dans la mémoire centrale de Lunisse avec le
temps de travail que représente ce repas ; alors le crédit de travail de
mon compte enregistrera que je devrai peut-être... disons quatre heures
de base, le temps de base étant le temps de travail le plus simple qui
puisse exister sur Lunisse, c’est la référence. Alors, soit je devrai à la
communauté quatre heures de base, mais pour moi seule peut-être
juste un quart d’heure si mon travail est plus intense et important ou
alors quelqu’un peut reprendre mon crédit et le faire à ma place.
⎯ C’est une superbe idée, mais imaginons que vous ne vouliez pas

125
travailler du tout, que se passe-t-il ?
⎯ Il y a une limite : nous ne pouvons pas dépasser un crédit d’un
an pour les produits courants et dans certains cas jusqu’à trente ans
pour se loger ou réaliser un grand projet. Si nous ne voulons plus tra-
vailler, alors nous ne pouvons consommer que le minimum vital, la
nourriture simple de base étant gratuite pour tous ; mais nous sommes
obligés de rendre les biens que nous possédons et de nous loger dans
des foyers.
⎯ Y a-t-il des personnes qui agissent ainsi ?
⎯ Oui, mais elles sont peu nombreuses.
⎯ Clara, si Lunisse ne peut donner du travail à tout le monde, est-
ce que ceux qui sont sans travail malgré eux en sont réduits au mini-
mum ?
⎯ Non, Jacques, Lunisse est responsable du bien-être de ses conci-
toyens et si tel était le cas, ils pourraient continuer à vivre normale-
ment.
⎯ Mais s’il y avait trop de personnes dans ce cas, alors Lunisse ne
pourrait plus nourrir tout le monde.
⎯ Lunisse peut nourrir dix fois ses habitants et comme il n’y a pas
de système monétaire, il n’y a pas accumulation abusive de crédit de
travail, il n’y a pas de spéculation sur le travail et les produits, car il
faudra toujours trois mois pour qu’une salade pousse et une minute
pour laver une assiette ; au pire ces temps peuvent raccourcir par
l’évolution de la technique et cela sera tout bénéfice pour nous. Si ce
soir vous souhaitez payer votre repas, Jacques, il vous faudra laver
deux cent quarante assiettes. ; mais je ne tiens pas à vous voir enfermé
dans la cuisine tout le reste de la soirée, alors je vous invite.
Clara, Jacques et Starker éclatent de rire. Le maître d’hôtel apporte les
plats commandés et nos amis se régalent ; Jacques n’a jamais fait un
repas aussi succulent que celui-ci auparavant, fait de sous-produits
animaux et de végétaux. Le dîner terminé, il est déjà tard, alors Clara
propose d’aller dans les quartiers des spectacles pour y voir un film.
⎯ Vous avez des cinémas à Lunisse ? interroge Jacques.
⎯ Bien sûr, Jacques, je vous propose de regarder le dernier film
d’histoire fiction « Le retour du Grand Chevalier ».
Jacques, curieux de voir un film Lunisse, accepte. Devant le cinéma,
bâtiment circulaire en forme de dôme sphérique, Clara et Starker se
précipitent pour regarder l’affiche où sont présentés les trois héros du
film ; quelques photos les représentent sur des chevaux, armés d’épées
et d’armes beaucoup plus sophistiquées dans des scènes du film. L’un

126
des acteurs est un chevalier poursuivi par un monstrueux personnage,
une autre, la princesse Savine enlevée par les forces du mal et le der-
nier un aventurier sans titre et prêt à tout pour échapper à la mort.
⎯ Jacques, demande Clara, quel personnage choisis-tu d’être ?
⎯ Aucun, je viens voir le film en spectateur.
⎯ Mais il faut que tu en choisisses un, sinon tu ne peux pas péné-
trer dans le film.
⎯ Jacques ne comprend pas trop et Starker lui explique.
⎯ Tu dois choisir un des trois personnages, car pour participer au
film, on va te remettre un casque ; celui-ci a une identité, soit il est le
chevalier, soit la princesse ou l’aventurier. Alors, lorsque tu auras fait
ton choix et que le film commencera, tu entreras dans le film et seras
un de ces personnages, tu vivras dans son corps et ses pensées ; seules
les sensations restent les tiennes, peur, douleur, joie et plaisirs. Il faut
savoir que tu ne peux pas agir de ton initiative, mais tu vis le scénario
écrit et tu oublies ton corps et ta personnalité pendant toute la projec-
tion.
⎯ Sur terre, nous avons un système un peu semblable que nous
appelons « images virtuelles » où nous pouvons entrer dans l’action et
déterminer des actes à notre initiative.
⎯ Ici, tu ne détermineras rien car tu oublies qui tu es.
Jacques, curieux de connaître, choisit l’aventurier. Starker prend le
chevalier et Clara choisi aussi l’aventurier. Jacques demande avec
étonnement pourquoi elle a choisi un homme, Clara lui répond que
dans le film, on oublie aussi son sexe et qu’elle trouve drôle d’être un
homme pendant un petit moment. Lorsqu’ils passent à la caisse, on
leur remet un casque, sorte de léger anneau en plastique ouvert à
l’extrémité duquel se trouve une pastille que l’on doit placer sur le
front. Nos amis entrent dans une salle circulaire où tous les sièges
convergent vers un tube de verre opale au centre de la pièce. Déjà une
centaine de personnes est installée. Tous sont assis maintenant sur des
fauteuils classiques et confortables, la séance va commencer. Clara,
assise entre Jacques et Starker, tient serrés dans les siennes la main de
chacun. Le film commence. Jacques est nu dans une rivière et se lave,
son cheval est attaché à un arbre. Les oiseaux gazouillent, c’est le ma-
tin, la brume ne s’est pas encore levée (maintenant il est l’aventurier)
soudain il entend retentir les cornes de chasse, il se précipite hors de
l’eau et s’habille, tout ruisselant encore, saute sur son cheval, mais la
meute à sa poursuite, proche, l’a déjà repéré. Il s’enfuit au galop. Les
chiens à sa poursuite semblent le rattraper et essaient déjà de mordre

127
les jarrets de son animal ; les hommes sont loin derrière et tirent des
salves de rayons éthériques sans l’atteindre, au moment où l’un des
chiens plus anxieux bondit et attrape la queue de son cheval. Devant
lui, un vide, en face, à dix mètres de distance, une autre falaise.
L’aventurier n’a pas le choix et lance son cheval et après un saut terri-
ble, arrive à accrocher l’autre rive. Les chiens l’ont suivi mais tombent
dans le précipice. L’homme met pied à terre et aperçoit les chiens qui
s’écrasent dans le fond des gorges ; puis il remonte en selle et conti-
nue son cours. Plus tard, il arrive aux abords d’un château où vit le
bon roi d’Abalisse, province de Lunisse. Il pénètre dans la cour du
château où on l’accueille avec bienveillance, comme on le fait pour
tout étranger. Ce jour est un grand jour, car la Princesse Savine doit
être fiancée au Gouverneur de la province de la petite Lunisse. Ainsi,
une fois l’union faite, Abalisse et la petite Lunisse deviendront un
grand royaume dominant la planète et le règne du méchant Goulome
sera anéantie. L’aventurier est invité dans la salle des fiançailles où
tous attendent l’arrivée de la princesse qui est encore dans ses appar-
tements. L’homme attend avec impatience de voir son visage, mais un
messager arrive à la hâte dans la salle et se dirige vers le roi :
⎯ Mon bon maître, le Gouverneur sera en retard car il a dû es-
suyer l’attaque d’une bande envoyée par Goulome ; il nous fait savoir
que tout va bien malgré tout.
Le roi est rassuré, mais un vacarme dans la cour se fait entendre et
bientôt retentissent des cris. Dans la salle, tous les invités commencent
à paniquer, à ce moment un groupe de guerriers fait irruption et com-
mence à massacrer tout le monde. Alors l’aventurier sort son sabre et
se bat de tout son courage ; mais à la fin, tous sont tués, même le roi,
sauf le héro qu’un guerrier menace de son sabre :
⎯ Tu es courageux, tu ne mourras pas maintenant.
Notre homme souffre car il a pris un coup d’épée dans un bras et il
saigne. Alors le chef de bande dit :
⎯ Allez chercher la princesse que nous l’amenions à Goulome
pour qu’il la prenne pour épouse.
L’aventurier, tenu par son garde, voit deux hommes partir vers
l’appartement royal et revenir avec la princesse. L’aventurier la re-
garde ; elle est grande, les yeux bleus, les cheveux blonds coupés
court. Alors Jacques crie :
⎯ AQUALUCE !
Soudain l’image d’Aqualuce devant un groupe de rochers apparaît. Et
le système de projection disjoncte, tous les spectateurs se retrouvent

128
dans la salle circulaire du cinéma, certains sont frappés de malaises.
Clara dit à Jacques :
⎯ C’est toi qui as fait cela ?
⎯ J’ai vu Aqualuce, j’ai crié pour l’appeler car elle allait être ma-
riée à Goulome.
⎯ Comment as-tu pu faire pour intervenir dans le film ? C’est im-
possible, tu as surchargé la projection et le système a disjoncté.
⎯ Je ne sais pas ? J’ai vu Aqualuce, je ne voulais pas qu’elle se
marie avec lui.
⎯ Tu es très puissant, Jacques. Allons, partons vite avant que l’on
ait des problèmes.
Clara, Jacques et Starker quittent la salle au moment où les secours
arrivent au cinéma. Nos amis sont un peu étourdis, la séance s’est ar-
rêtée trop brutalement. Clara propose d’aller se détendre en allant
écouter de la musique dans une salle située non loin d’ici. Jacques,
allongé sur un fauteuil, profite des harmonies douces et rythmées. Le
spectacle est accompagné de projections de lumières. Jacques fait re-
marquer à Clara que les couleurs lui rappellent celles qu’il avait vues
chez les Golocks et qui étaient indéfinissables. Clara confirme que les
Golocks utilisent une gamme de couleurs dont l’harmonie est située
une octave au-dessus de la leur, d’où l’impossibilité de les comparer
aux couleurs habituelles. C’est bientôt le matin, l’étoile va poindre et
nos amis vont se coucher. Clara rejoint son appartement, Jacques par-
tage la chambre de Starker.

Lorsque Jacques se réveille, il est plus de midi, Starker est déjà dans la
piscine. Après s’être rasé et rafraîchi, il rejoint Clara qui dans son
maillot, prend un bain de soleil, encore mouillée du dernier plongeon.
⎯ Bonjour, Jacques, bien dormi ?
⎯ Trop, à mon goût, j’ai le sentiment d’avoir perdu du temps à
sommeiller ainsi.
⎯ Tu en avais besoin certainement, la nuit dernière nous avons
veillé jusqu’à l’aube.
Jacques se remémore ces moments nocturnes et se rappelle la séance
de cinéma.
⎯ Clara, cette nuit, lorsqu’il y a eu l’accident pendant la projec-
tion, des spectateurs ont dû être soignés à cause du court-circuit.
⎯ Oui, Jacques, certains ont été hospitalisés ; d’ailleurs, ce matin
les journalistes ont parlé de l’incident aux informations.
⎯ Est-ce bien moi qui ai causé le court-circuit ?

129
⎯ Je pense que c’est toi, car qui d’autre aurait pu incruster une
image d’Aqualuce dans le film.
⎯ Tu l’as vue toi aussi ?
⎯ Oui, j’ai clairement vu Aqualuce, l’image s’est détachée très
nettement du film, faisant disparaître la princesse.
⎯ Ceux qui sont tombés en syncope avaient choisi de vivre la
princesse ?
⎯ Oui, Jacques, exactement. Lorsque tu as fait apparaître Aqua-
luce, leur cerveau a eu une coupure et cela a provoqué leur malaise.
⎯ Je vais aller les voir à l’hôpital pour m’excuser de ce que j’ai
fait.
⎯ N’y vas pas, Jacques, ne dis pas que c’est toi qui as fais cela, ça
pourrait remettre en question ton avenir ici.
⎯ Clara, peut-être as-tu raison, mais j’irai tout de même à l’hôpital
car j’aimerais voir s’ils vont mieux, aussi pourrai-je me rendre compte
de la façon dont vous soignez les malades.
⎯ Si tu le souhaites, Jacques, je t’accompagnerai.
⎯ Merci, Clara, cela me fera plaisir.
⎯ Je connais le chef de service, il nous facilitera l’entrée et la vi-
site.
Clara et Jacques abandonnent Starker et partent à l’hôpital du secteur.
Le bâtiment est à une demi-heure de marche. Arrivé, Jacques voit un
grand ensemble blanc très étendu, dont les murs inclinés à trente de-
grés font penser à une pyramide tronquée ; des fenêtres bleutées sont
parsemées sur les murs et autour du bâtiment, un mouvement conti-
nuel de voitures et de personnes troublent le calme des alentours. Cla-
ra, à l’accueil, demande à voir son ami qui non loin de là arrive, en
blouse jaune et verte.
⎯ Bonjour, Clara, que puis-je faire pour toi ?
⎯ Salut Fil, je te présente Jacques, le Terrien. Nous aimerions pren-
dre des nouvelles des blessés de l’accident du cinéma, hier soir. Mais
avant tout, sois discret sur la présence de Jacques parmi nous ; il est
venu nous voir, avec Starker, pour connaître un peu mieux notre vie.
⎯ Soyez le bienvenu, Jacques, vous avez bien de la chance d’être
accompagné par Clara, c’est une bien jolie femme. Suivez-moi dans
mon bureau.
Dans le bureau de Fil, rien ne laisse paraître que c’est un médecin,
aucun instrument, aucune image médicale, mais juste une table en bois
laqué et trois fauteuils. Les murs sont peints d’une belle couleur grise
et deux fenêtres éclairent la pièce. Fil fait asseoir Jacques et Clara et

130
prend place derrière son bureau de l’épaisseur duquel il extrait un ré-
cepteur pensant. Alors les fenêtres se masquent instantanément et ap-
paraît sur un mur une vue tridimensionnelle d’une pièce où sont alités
quatre patients.
⎯ Ces personnes amenées d’urgence hier soir souffrent d’un
traumatisme psychique, disons une sorte d’amnésie postérieure car ils
ont le souvenir de leur vie jusqu’à hier soir, puis au-delà sont persua-
dés d’être Aqualuce ; leur personnalité semble refuser de continuer à
exister au-delà du court-circuit, le Général Aqualuce est leur deuxième
personnalité, mais le problème est qu’ils s’identifient au personnage,
sans pouvoir agir comme tel. Leur vie présente se fige sur la dernière
image reçue dans leur cerveau. Actuellement nous les calmons en les
faisant dormir.
⎯ Fil, sais-tu si toutes ces personnes avaient pris la personnalité de
la princesse ?
⎯ Oui, ces hommes et ces femmes avaient choisi ce personnage.
⎯ Y a-t-il d’autres malades ?
⎯ Au total, il en reste vingt-quatre. J’aimerais savoir qui a pu
court-circuiter le film, car normalement, c’est impossible. Celui qui l’a
fait doit avoir un fort intérêt pour le Général Aqualuce.
⎯ C’est moi qui ai causé l’incident, dit Jacques. Lorsque
l’aventurier a vu la princesse, alors moi, Jacques, j’ai reconnu Aqua-
luce et crié de toutes mes forces, ainsi son véritable visage m’est appa-
ru.
⎯ Jacques, tu m’avais promis de ne rien dire.
⎯ C’est mieux ainsi, dit Fil, je n’en dirai mot à personne, cela peut
m’aider à les soigner. Ces gens ont reçu une image forte qui se trou-
vait au fond de Jacques et lorsqu’il a reconnu Aqualuce, l’émetteur
psychographique a disjoncté parce que l’image qu’il émettait était
externe au système. Alors les cerveaux sont restés figés sur leur der-
nière impression, celle-ci doit faire barrage au circuit de pensée ordi-
naire de ces personnes. Je crois qu’en cherchant, je trouverai d’ici peu
une solution. Jacques, peut-être pouvez-vous me dire ce que repré-
sente pour vous Aqualuce ?
⎯ Aqualuce est ma raison d’être. Depuis qu’elle a disparu, je sens
un manque intense en moi, il faut que je la retrouve. Dès notre pre-
mière rencontre, je l’ai reconnue comme ma vraie nature, je l’aime du
plus profond de mon cœur et je ferai tout pour elle pourvu que nous
soyons un jour ensemble.
⎯ Faites-moi confiance, dit Fil, je ne parlerai de rien, allez à la re-

131
cherche d’Aqualuce. Ne vous souciez pas pour ces malades, leurs
jours ne sont pas en danger et je pense pouvoir les soigner maintenant
que Jacques m’a expliqué ce que représente Aqualuce pour lui. Je
vous assure que dans deux ou trois jours mes patients seront tous en-
tièrement remis ! D’ailleurs, vous allez me suivre pendant mes visites,
vous verrez comment nous les soignons.
⎯ J’accepte si cela ne les dérange pas et vous non plus.
⎯ Je vais vous faire passer pour un stagiaire. Clara et vous n’avez
qu’à mettre une blouse.
Fil commence sa visite dans une section où les malades souffrent de
fractures ou de plaies diverses qui sont traitées comme sur la Terre,
avec plâtres et bandages. Jacques explique qu’il s’est fracturé une
jambe il y a quelques semaines mais qu’Aqualuce la lui a ressoudée
instantanément grâce à sa propre force mentale. Fil explique que de-
puis le grand bouleversement, les médecins agissant ainsi ont presque
tous disparu et qu’il faut revenir à de vieilles pratiques oubliées, bien
que dans certains hôpitaux et vaisseaux spatiaux ils aient des robots
capables des mêmes prouesses qu’Aqualuce. Puis ils arrivent au dé-
partement des vieillards, cette section n’existant que depuis le grand
bouleversement. Avant les anciens mouraient chez eux en toute séré-
nité, pensant avec joie à la prochaine incarnation qu’ils prendraient
grâce à leur pouvoir auto créateur. Mais, depuis la venue du messie et
la perte des pouvoirs mentaux, nombreuses sont les personnes âgées
qui refusent la mort. Ces vieillards deviennent fous, perdant tout
contrôle d’eux-mêmes ; rares sont ceux qui gardent leur force mentale,
aussi faut-il se prémunir de leurs excès car quelques cas dramatiques
ont été enregistrés, comme des vieillards tuant de jeunes enfants ou
curieusement quelques suicides.
Jacques est troublé par ces faits.
⎯ Peut-être pourrais-je leur parler pour les rassurer !
⎯ Clara lui répond :
⎯ Arrêtez, Jacques, il faut parler à bon escient, vous n’êtes pas le
Messager !
⎯ Clara a raison, dit Fil, ils haïssent celui qui est apparu ce soir là,
alors que les Lunisses plus jeunes pensent à lutter contre les Golocks
et leur temps n’est pas encore venu de penser à la mort.
⎯ Et vous, Fil, que pensez-vous de la mort, que pensez-vous de
ce messager ?
⎯ Moi, je suis médecin, avant je pouvais guérir beaucoup de ma-
ladies par la seule force de ma pensée, mais maintenant ma pensée

132
s’est retranchée dans ma tête et j’ai du mal à soigner ceux qui sont en
train de mourir. Alors ma mort est devenue inévitable et lorsqu’elle
m’aura atteint, ce sera comme un film qui arrive à sa fin et se brise :
plus de son, plus d’image. J’aime autant cela car lorsque je pouvais
quitter mon corps, communiquer par télépathie, agir sur la matière, je
pensais que cela devait être lassant à la fin de répéter toujours et pour
l’éternité les mêmes choses, lassant de vivre sans but comme nous le
faisions, juste pour le plaisir de vivre et de profiter ; et puis, notre
monde n’est peut-être pas si parfait que cela, car il y a parfois des
conflits. L’amour peut se transformer en haine, la tristesse et les lar-
mes existent, la maladie a toujours été présente bien que nous soyons
devenus capables de nous battre, je me dis que tant que nous nous
battrons contre un microbe, un moustique ou pour une idée, alors ce
monde ne sera pas parfait ; donc il est logique qu’il disparaisse.
⎯ Et cette fameuse Graine d’Etoile ? demande Jacques.
⎯ Si elle existe, je me demande ce que cela peut bien être. Pour-
quoi ce messager nous a-t-il envoyé à la recherche d’une des choses
les plus inconnues ? S’agit-il d’un des mystères de la vie ou est-ce
juste une mise en scène d’un être supra-naturel ? Le fait est que nous
sommes physiquement touchés par l’intervention de cet étranger. Du
reste, les examens de toutes les femmes stériles que j’ai pu comparer
montrent de façon catastrophique que leurs ovules ont disparu, ce qui
veut dire que la stérilité de notre population est irréversible.
⎯ Moi, dit Clara, j’ai été touchée par le messager lorsqu’il est venu,
il m’a émue comme si je le connaissais depuis mon enfance ; je ne
saurais te dire pourquoi ? Petite, j’avais déjà le sentiment qu’il y avait
une force au-dessus de nous encore plus grande ; j’ai fait des rêves où
je me battais avec d’autres hommes et au-dessus de la bagarre, un
homme beaucoup plus grand et plus âgé que les autres me tendait la
main. Alors je lui faisais des grimaces et j’essayais de lui couper la
main avec mon arme, mais au moment où j’arrivais à la lui trancher,
c’était ma main qui tombait à terre. J’ai souvent réfléchi à ce songe et
je crois que si je suis imparfaite, c’est à cause de moi, car la source de
tous mes maux n’est peut-être due qu’au fait que je refuse la main
tendue que je tranche régulièrement. Je suis sûre que la Graine
d’Etoile a un rapport direct avec la création du monde. Je me rappelle
qu’Aqualuce n’a jamais été malade de sa vie, elle a toujours semblé
faire simplement tout ce qui lui était demandé, sans jamais rechigner ;
peut-être a-t-elle toujours pris la main qui lui était tendue. Pour ma
part, je n’ai jamais cru que nous étions auto-créateurs, c’est pour cela

133
que lorsque le messager est venu, j’ai éprouvé une grande joie, même
si depuis le chaos semble s’installer ici. Pour ma part, le fait d’être
stérile ne me dérange pas, la mort ne me fait pas peur. Oui, comme tu
le dis, Fil, il est bien logique que ce monde meure, en ajoutant qu’il a
lui-même contribué à son imperfection.
Une infirmière passe dans le couloir, à côté d’eux, Fil reprend sa vi-
site.
⎯ Allons dans la section des enfants ; si vous êtes sensibles, restez
ici car nous avons chez nous tous les enfants d’une école détruite par
un tir éthérique golock. C’est arrivé il y a trois jours.
Clara regarde Jacques et dit :
⎯ Je reste ici, je n’ai pas le courage.
Jacques lui fait un hochement de tête et suit Fil. Dans la pièce, six
enfants sont installés. Ils sont tous sous hypnose car leur souffrance
est intolérable ; le premier est une petite fille de trois ans dont la brû-
lure du rayon a rongé la tête. Elle vit mais avec la moitié du cerveau,
elle est atrocement défigurée. Jacques a l’estomac retourné mais suit
Fil ; un autre enfant semble dormir paisiblement, mais une fois le drap
soulevé, le corps s’arrête au-dessus des hanches, la mutilation est
abominable et Jacques ne peut en supporter davantage. Mais pour la
souffrance de ces enfants et pour les aider à supporter leur corps, il se
dit qu’il doit regarder et les aimer comme ils sont devenus et il conti-
nue la visite jusqu’au bout. Fil dit à Jacques que leurs parents n’ont
pas encore été autorisés à les voir. Dans une autre pièce, les enfants
sont éveillés et jouent ; ils sont couverts de pansements et de bandages
mais ne semblent pas mutilés. Alors, Fil vient les examiner les uns
après les autres et les taquine pour les rassurer. Il dit à Jacques que ces
enfants sortiront bientôt car leurs plaies cicatrisent rapidement. Un des
enfants demande à Jacques :
⎯ Qui es-tu, le monsieur ?
⎯ Je m’appelle Jacques Brillant, je suis le terrien, répond-il en
souriant et sans crainte.
⎯ Alors les enfants, ayant entendu parler de lui, se mettent à crier
de joie.
⎯ Jacques Brillant, il va tuer les Golocks, il va nous délivrer...
Youpi !
Un tout petit garçon vient l’embrasser. Jacques est ému, mais Fil dit
au revoir aux enfants, la visite est finie.
Clara, Jacques et Starker finissent l’après-midi au bord de la piscine
où la joie et la gaîté sont invitées. La soirée se termine par un dîner

134
pris dans le jardin de la résidence. La nuit venue, Jacques est fatigué et
gagne l’appartement de Starker pour s’y coucher, mais Starker et Cla-
ra restent dehors ; ils ne se sont pas vus depuis des mois.
⎯ Tu repars demain, Starker ?
⎯ Oui, mais nous ne serons pas loin. Nous devons, comme conve-
nu, retrouver Marsinus Andévy, Jacques doit donner sa réponse à la
proposition qui lui a été faite.
⎯ Quelle sera sa décision, à ton avis ?
⎯ Je ne sais pas, il n’a rien laissé paraître depuis ces deux jours.
⎯ Aimerais-tu qu’il prenne la place du Grand Dictateur ?
⎯ S’il la prend, le peuple prendra courage et peut-être, en canali-
sant nos énergies, nous vaincrons les Golocks ; ce serait une bonne
chose, mais en le suivant, je serai loin de toi et devrai accepter de
l’avoir pour chef. S’il refuse, je pourrai continuer à commander le
Conquérant et Jacques devra me suivre, mais Lunisse ne supportera
pas cet abandon. En fait, j’aimerais n’avoir jamais rencontré Jacques,
j’aurais la paix, je me poserais moins de questions surtout lorsqu’il me
parle de ces histoires de Graine d’Etoile !
⎯ Es-tu prêt à le suivre, je te sens bien hésitant ?
⎯ Clara, je t’aime, je prie de tout cœur pour rester avec toi, je suis
prêt aujourd’hui à faire beaucoup de concessions, même renoncer à
mon métier pour passer le reste de ma vie auprès de toi.
⎯ Tu ne peux abandonner Jacques, il faut que tu partes, nous de-
vons nous quitter Starker.
⎯ Mais je t’aime trop, je suis parti trop loin, trop longtemps, je ne
veux plus te quitter.
Le silence s’installe entre eux un court instant, les yeux profonds et
brillant de Clara inondent Starker. Elle approche ses lèvres vers lui,
ses bras l’enlacent doucement. Starker se recule légèrement et lui dit :
⎯ Tu ne devrais pas faire cela, tu sais bien que je porte en moi une
maladie trop dangereuse.
⎯ Es-tu prêt à me quitter maintenant ?
⎯ Ce que je t’ai dit, je ne reviendrai pas dessus.
Alors Clara, dans cet instant, pour l’amour de son peuple, de Jacques
et de sa sœur, décide d’emmener Starker au plus profond de ses sen-
timents et de son corps. Pénétrant dans son appartement, elle entraîne
sans tarder son amant dans le gouffre de ses entrailles. Starker la suit
sans plus réfléchir. Dans ces instants, Clara fait oublier à Starker sa
terrible maladie, consciente du terrible germe qui s’installe en elle.
Jacques ne dort pas, il a entendu dans le couloir Starker et Clara ren-

135
trer dans le logement voisin.
Starker se relie à Clara et lui donne son amour.
Jacques sait que ses amis sont ensemble, il sait que c’est une graine de
mort qui s’installe peut-être. Il se dit « Pourquoi Starker est-il encore à
hésiter, sa faiblesse pousse Clara aux extrêmes. Il n’est pas encore
assez fort et il ne peut comprendre que par l’expérience, son corps
étant encore trop instinctif et n’ayant pas déjà subi la morsure de la
douleur. Un cri intense déchire le cœur de Jacques, c’est l’âme de Cla-
ra qui souffre et qui se donne pour l’avenir de son amant. Alors Jac-
ques se remémore tout son passé, revoit Aqualuce, Cléonisse, Gaélide,
puis les Lunisses l’appelant et enfin tous les enfants souffrant de leurs
terribles blessures qui ont marqué Jacques pour la vie. Alors, pour
tous ses amis, pour que plus jamais un enfant ne soit mutilé par la
guerre, pour que la souffrance des hommes cesse, pour Clara qui se
donne et pour l’Univers, Jacques prend la décision d’accepter le
contrôle de Lunisse.

Au matin, Starker se réveille dans les bras de Clara qui ouvre les yeux
à son tour.
⎯ Starker, j’ai très soif, je suis très fatiguée. Peux-tu me donner à
boire ?
⎯ Starker l’embrasse tendrement et se lève pour chercher un verre
d’eau qu’il lui rapporte.
⎯ Starker, j’ai soif, donne-moi à boire, je me sens très lasse.
Alors Starker soulève la tête de Clara et lui fait boire l’eau. Il n’est pas
encore très bien réveillé et ne s’est pas aperçu que Clara a le teint
blanc et que sa peau est enflée.
⎯ Merci, mon amour. Écoute-moi car je vais bientôt partir.
Starker, entendant ces mots, se redresse.
⎯ Qu’as-tu ? Tu ne sembles pas très bien, veux-tu que j’ouvre la
fenêtre, où vas-tu partir ?
⎯ Starker, je vais mourir, je me sens partir, déjà mon corps se rai-
dit.
⎯ Non, ce n’est pas possible, tu n’es pas malade, la maladie n’est
pas encore en toi ! Oh ! non, qu’avons-nous fait ?
⎯ Starker veut appeler de l’aide, mais Clara l’appelle.
⎯ Starker, mon chéri, ce que je t’ai fait faire, il le fallait, tu ne
peux abandonner Jacques, cette graine d’Etoile ne t’a pas convaincu
encore, alors que ma sœur souffre déjà pour elle. Jusqu’à hier soir, tu
pensais encore trop à toi, alors que cette quête prendra tout de nous,

136
jusqu’à la vie. C’est pour cela que j’ai pris de toi ce germe de mort,
pour que toi et Jacques le transformiez en germe de vie, en une graine
de vie, une Graine d’Etoile. Écoute-moi. Lorsque je ne serai plus,
alors il te faudra suivre Jacques, il faudra lui obéir, lui être fidèle,
l’aimer, le soutenir dans son effort, lui être dévoué entièrement, car il
est ta chance de salut, il est ton destin. Meurs pour lui, alors nous se-
rons sauvés et ma mort ne sera pas vaine. Sa quête est notre avenir.
Adieu Starker.
À peine a-t-elle prononcé ces derniers mots que son corps se met à
luire et irradie bientôt toute la pièce. Starker est aveuglé par cette lu-
mière, tout semble fondre autour de lui, Clara n’est plus qu’un halo
éclatant… Puis tout redevient calme. Le corps de Clara a entièrement
disparu. Clara est morte. Starker, dans la douleur de son âme, pousse
un hurlement intense qui réveille Jacques. Celui-ci se précipite dans
l’appartement de Clara. Starker est effondré sur le lit et pleure.
⎯ Pourquoi elle, j’aurais dû mourir à sa place, ce n’est pas juste,
elle n’a rien fait de mal.
Jacques comprend aussitôt que Clara a disparu. Il prend son ami par
les épaules et le regardant droit dans les yeux il lui dit :
⎯ Elle est morte parce que tu es resté hésitant, tu n’avais pas en-
core fait ton choix, alors, elle l’a fait. Elle est morte aussi pour nous
tous. Il n’y a plus de temps à perdre car nos peuples ont besoin de
nous. Tue tes instincts car ils ont déjà tué, sinon je te quitterai et quit-
terai Lunisse pour ne jamais revenir ni te revoir ; je trouverai quel-
qu’un d’autre pour chercher Aqualuce. Pour l’instant, il faut prévenir
de sa disparition puis nous rejoindrons Andévy. Ma décision est prise,
je prends la place du Grand Dictateur.
À ces mots, Starker relève la tête, il a devant lui son futur chef. Jac-
ques lui dit :
⎯ Lève-toi et prépare-toi, je vais avertir les amis de Clara, je te re-
joindrai après et nous partirons.
Jacques est parti et Starker se retrouve seul dans la chambre. Accablé,
il rassemble ses vêtements et regarde le lit défait, encore chaud de
leurs corps. Mais Clara n’est plus, elle a disparu comme si elle n’avait
jamais existé. Par quel phénomène a-t-elle pu disparaître ainsi ? Star-
ker s’en émeut et pour la première fois ressent la puissance d’une
chose étrange agissant au-dessus du monde. Si cette chose peut agir
ainsi, alors tout est possible. Starker se remémore tous ses moments
avec Clara. Il l’avait rencontrée pour la première fois lorsqu’il était
étudiant à l’Académie de pilotage spatial, elle aussi voulait devenir

137
pilote ; ils passaient de longues périodes ensemble et Starker lui
contait ses rêves et ses passions, il voulait devenir un grand pilote spa-
tial et découvrir des mondes nouveaux, sillonner l’univers entier afin
que les découvertes qu’il ferait, apportent un monde encore meilleur.
Il était plein de grandes idées, il se disait qu’un jour le monde le re-
mercierait pour ses œuvres. Il voulait aussi devenir un grand guerrier,
combattre les peuples aux mauvaises intentions, faire, par ses victoi-
res, que Lunisse étende son pouvoir dans l’univers. Clara était plus
modeste. Elle voulait devenir pilote pour voyager et pouvoir aider les
peuples qui souffraient dans les autres mondes. Sa force mentale était
grande et elle avait le pouvoir de guérir beaucoup de maux ; elle avait
un grand cœur et était toujours prête à faire le bien partout où elle
pouvait, se donnant à ceux qui avaient besoin d’elle. Starker ne
connaissait de sa famille qu’Aqualuce. Clara et lui étaient devenus
amants. Starker devint pilote, Clara prit une autre voie ; alors Starker
s’engagea dans l’armée qui lui proposait une place de copilote de
vaisseau, Clara préféra rester sur Lunisse pour apprendre aux autres
l’art du pilotage. Ils décidèrent de demeurer non loin l’un de l’autre et
c’est pourquoi leur appartement était situé face à face. Starker partit
alors de plus en plus et toujours plus longtemps, ils se virent beaucoup
plus rarement, mais à chaque fois leur amour était comme au premier
jour de leur rencontre. C’est ainsi que Clara s’était donnée à lui cette
nuit, sachant qu’elle en mourrait. Maintenant Starker comprend que si
Clara est morte, c’est parce qu’elle l’a décidé sachant qu’en recevant
son germe nocif elle ne pourrait plus participer à sa vie et que sa dis-
parition l’obligerait à suivre Jacques qui n’a d’autre but que de rejoin-
dre Aqualuce. Une parole profonde semble traverser sa conscience, lui
disant « Mon sacrifice sauvera Aqualuce ». Est-ce lui qui parle ou
Clara ? De retour, Jacques retrouve Starker rangeant son appartement
méticuleusement, regardant chaque souvenir et déchirant les photos de
Clara. Tout est propre et ordonné maintenant.
⎯ J’ai aussi rangé l’appartement de Clara, tout est en ordre, nous
pouvons partir. Nous n’avons plus rien à faire ici.
Jacques fait une dernière fois le tour de l’appartement de Starker et de
celui de Clara et, regardant dans sa chambre pour un dernier hom-
mage, il voit sur son lit une rose rouge que Starker y a déposée. Quel-
ques larmes coulent de ses yeux, qu’il essuie vite avant que son ami ne
les voie, mais celui-ci s’en apercevant, lui dit :
⎯ Nous l’honorerons, Jacques.
Alors Jacques se retourne et serre Starker contre lui et, le relâchant

138
aussitôt, ils prennent leurs affaires et regagnent la Licorne sans dire un
mot. Une fois installé à l’intérieur, Starker demande :
⎯ Qu’as-tu dit pour Clara ?
⎯ J’ai dit qu’elle partait avec nous et que, comme nous étions
pressés, elle était déjà dans le vaisseau et que je leur transmettais de sa
part son salut.
⎯ Elle demeurera avec nous, tout au long de notre voyage.
⎯ Je sais !
Dans le cœur de Jacques, la tristesse est grande, il vient de perdre la
sœur de son amour ; mais aussitôt son cœur s’emplit de joie car il voit
clairement le but qu’il doit atteindre : retrouver Aqualuce, il l’aime. Il
sent une force vibrer en lui, c’est la force de l’Amour, l’Amour de son
but et de sa destinée.
Jacques sait maintenant, ce nom, Clara est synonyme de lumière, elle
était un phare sur leur chemin, elle attendait leur venue ; sa mission
accomplie, alors elle pouvait repartir, c’est ce qu’elle a fait. Chaque
homme, à un moment de sa vie, rencontre Clara.

Le vaisseau se pose sur la terrasse de la base militaire sidérale. Jac-


ques et Starker en sortent et sont accueillis à l’arrivée par Andévy,
puis gagnent son bureau. Starker est encore choqué de la perte de son
amie, mais Jacques, lui, semble désormais plus fort qu’à son arrivée
sur Lunisse.
⎯ Je ne vous demanderai pas ce que vous avez fait durant ces deux
jours, mais j’espère qu’ils vous ont été bénéfiques. Nous avons hâte de
connaître votre décision, Jacques et je ne vais pas perdre mon temps à
des politesses.
⎯ Je comprends votre impatience, Andévy, mais avant de vous faire
part de ma décision, vous devez savoir que je l’ai prise en pensant à
Aqualuce et tous ceux qui souffrent dans l’univers.
Andévy manifeste quelques signes de faiblesse en montrant son impa-
tience. Mais Jacques n’aime pas faire souffrir.
⎯ Je serai votre prochain Dictateur, si le peuple le souhaite.
⎯ Il le souhaite !
⎯ Alors, que la vie dévoile ce qu’elle attend de nous !
⎯ Andévy le regarde un peu surprise et questionne.
⎯ La Vie ?
⎯ Oui, la vie, peut-être la Graine d’Etoile. Sachez que vous avez
envoyé vos soldats à sa recherche et vous êtes venus me chercher aus-
si ; le Général Aqualuce et Starker m’ont enlevé des mains des Go-

139
locks dans le but de sa recherche.
⎯ Oui, c’est vrai, nous cherchons ce qu’elle signifie. J’espère que
vous nous ferez profiter de vos connaissances en la matière ?
⎯ Andévy, si c’est le cas, oui, mais je ne sais rien.
⎯ Bien, Jacques, nous devons nous mettre au travail, une longue
journée nous attend car maintenant que vous avez accepté, il faut que
je vous présente à mes conseillers, puis nous ferons l’annonce au peu-
ple lunisse et irons à votre nouvelle résidence. Ensuite, il faudra aller
au studio de Galactovision afin que vous parliez au peuple des mondes
lunisses et que tous puissent voir et entendre celui qu’ils ont élu. Star-
ker, vous resterez avec Jacques pour vous assurer qu’il ne manque de
rien, vous serez son aide de camp, vous vous occuperez de
l’intendance. Êtes-vous d’accord ?
⎯ Tant que Jacques voudra, je resterai auprès de lui.
⎯ Starker et moi sommes inséparables.
⎯ Bien, nous allons rejoindre mes conseillers, nous vous expose-
rons nos plans d’attaque contre les Golocks. Nous ne resterons pas
inactifs et préparons une riposte importante, les Golocks regretteront
leurs actions.
Andévy prévient par transmission mentale le chef du Conseil de son
arrivée avec Jacques qui constate, en voyant Andévy se concentrer,
que tous n’ont pas perdu leur potentiel mental. Ils quittent le bureau
pour descendre dans les sous-sols. Jacques se rappelle être déjà passé
par là pour aller à la bibliothèque et s’étonne qu’Andévy soit aussi
éloignée de ses conseillers, qui devraient logiquement se tenir près
d’elle. Il leur faut un quart d’heure en marchant pour les rejoindre.
Alors Jacques lui pose la question, Andévy lui répond qu’ils restent
séparés afin qu’en cas d’attaque contre les bâtiments, ils ne soient pas
tous tués ensemble et qu’il reste au moins un conseiller ou elle pour
assurer la direction, ce qui est logique, au fond. Dans la salle, douze
personnes les attendent, six hommes et six femmes. Tous sont jeunes,
la moyenne d’âge ne doit pas dépasser trente ans. Ils se tiennent au-
tour d’une table formant un anneau, au centre de laquelle se trouve un
tube comme celui que Jacques a vu dans le cinéma. Jacques s’inquiète
et demande à Andévy s’ils vont assister à la projection d’un film.
Celle-ci lui confirme qu’un ou plusieurs documents leur seront présen-
tés mais qu’il s’agit d’une projection extérieure et non intérieure
comme les spectacles publics. Jacques ne comprend pas trop mais
pense qu’il ne s’agit pas du même procédé. Les conseillers se dirigent
vers Jacques pour se présenter. Tous sont des couples mariés. Mari et

140
femme gèrent ensemble la même fonction et tous ont une tâche parti-
culière. Andévy est la tête qui règne sur les douze. Elle précise à Jac-
ques que leur fluide mental circule de l’un à l’autre dans une parfaite
harmonie. Bien que chacun dirige un secteur différent de l’activité de
Lunisse, une action de l’un a des conséquences directes sur les fonc-
tions des autres. Andévy coordonne, seul leur manque le Grand Dicta-
teur qui, lui, commande l’ensemble. Mais maintenant le problème est
réglé car Jacques va assumer cette fonction. L’accueil est très chaleu-
reux et Jacques est déjà pour eux plus qu’un frère. Tous regagnent leur
place autour de l’anneau. Andévy s’assoit dans un fauteuil un peu plus
haut que les autres, Jacques dispose d’un siège encore plus confortable
à côté d’elle. Starker, lui, a une chaise juste derrière Jacques, car seule
la place du Dictateur est prévue. Andévy prend la parole.
⎯ Mes chers conseillers, voici donc Jacques qui prend place sur le
siège de Grand Dictateur. À partir de cet instant, nous lui devons
obéissance afin que Lunisse retrouve son harmonie et la paix. Comme
Jacques est nouvellement installé, il ne connaît pas encore très bien
notre fonctionnement ni même nos plans pour lutter contre
l’agresseur, aussi l’aiderons-nous par nos conseils. Mais le moment
est venu pour nous de lui présenter notre situation, ensuite nos projets.
Je laisse la parole à nos conseillers de l’Information.
⎯ Mon GRAND DICTATEUR… dit une femme, mais Jacques
l’interrompt aussitôt.
⎯ Mon Cher Conseiller, je vous remercie de me nommer par mon
grade, mais à partir de cet instant, vous m’appellerez Jacques, ceci est
mon nom. C’est aussi la première décision qui est prise pour vous
tous.
Les conseillers sont étonnés car depuis la nuit des temps, jamais un
dictateur n’avait été nommé par son nom. Ils s’étaient tous succédé de
génération en génération, laissant des directives et des œuvres impor-
tantes qui avaient influencé la vie de Lunisse au cours des siècles,
mais jamais aucun ne s’était démarqué par son identité. Alors la ques-
tion se pose de savoir si Jacques affirme son identité et refuse d’être
honoré comme un dictateur, serait-ce la fin des Dictateurs, serait-il le
premier d’une nouvelle génération d’homme ? De commandeur ? La
confusion s’installe dans l’assemblée, mais Andévy demande à tous le
silence.
⎯ Je vous demande de vous calmer. Je vous rappelle que nous de-
vons obéissance absolue à Jacques ; cette décision qu’il vient de pren-
dre est son premier acte.

141
Alors le Conseiller reprend, tout émue :
⎯ Mon Grand Jacque, il fait un large sourire à la charmante
conseillère, Andévy aussi. La situation de Lunisse est préoccupante
car soixante-dix pour cent de la population a perdu ses pouvoirs men-
taux et les trente autres ont bien des difficultés à contrôler les leurs. La
médecine est totalement incapable de les guérir. Aussi revenons-nous
à des méthodes oubliées depuis très longtemps pour faire face à nos
besoins. Les usines mécaniques fonctionnent et nous remplaçons nos
anciens pouvoirs par des objets plus archaïques, mais dans l’ensemble
cela donne de très bons résultats.
En même temps que le conseiller parle, apparaissent autour du cylin-
dre central des images en trois dimensions que tous peuvent observer
un peu à la façon de l’holographie.
⎯ La production des vaisseaux continue régulièrement, à quelques
modifications près, mais malheureusement, du fait de la destruction de
notre nouvelle usine de vaisseaux à déplacement instantané, nous ne
pouvons pas lutter à armes égales avec les Golocks. La proportion est
actuellement de un contre trois, mais heureusement, si je puis dire, la
flotte golock est dispersée dans toute la galaxie à votre recherche et
seul un cinquième de leur flotte circule dans le domaine des sept pla-
nètes ; alors nous les pourchassons quand nous pouvons et nous dé-
truisons leurs vaisseaux. Mais à ce sujet le conseiller des transports
vous en dira plus. Quant à notre champ de force mentale protecteur, il
est depuis peu quasiment inopérant car il reste peu de Lunisses pour le
maintenir. C’est en partie à cause de cela que le Grand Dictateur et
son fils ont été tués. De plus, les Golocks disposent de canons éthéro-
nucléaires qui tirent à très longue distance avec une précision redouta-
ble estimée de l’ordre de vingt mètres pour une distance de tir de un
million de kilomètres.
⎯ Que se passe-t-il sur les autres planètes ? demande Jacques.
⎯ Toutes nos planètes subissent des attaques mais la population
est moins nombreuse, alors elles font moins de victimes. Mais nous
avons des problèmes de transmission car les communications mentales
sont plus difficiles et les ondes radio trop lentes. Nous avons pu dé-
nombrer plus de trois cent mille tirs Golocks sur nos planètes depuis le
début du conflit. La population a peur bien que plus de mille de nos
vaisseaux circulent autour de nos planètes. Les attaques ont fait déjà
cinq cent mille victimes et étrangement se sont souvent des enfants.
Nous avons l’impression que les Golocks connaissent parfaitement
l’emplacement de nos écoles.

142
Jacques se remémore la visite à l’hôpital et revoit les enfants mutilés.
⎯ Merci pour ce résumé, Madame Sheld, dit Andévy.
⎯ Maintenant, écoutons ce que nous propose notre conseiller des
transports.
⎯ Jacques, Madame Sheld vous a parlé des tirs longue distance et
des victimes qu’ils font. Alors nous avons établi un plan pour contre-
attaquer. D’abord nous avons commencé à prendre en chasse les vais-
seaux ennemis cachés loin dans l’espace. À chaque fois qu’un rayon
nucléaire est tiré, nous envoyons un vaisseau remonter la direction du
vecteur ; cela a donné de bons résultats car nous avons pu détruire
trois vaisseaux. Nous continuerons cette tactique encore quelques
temps, mais notre but est de détruire la planète sur laquelle se trouve
Belzius afin de décourager les Golocks ; en effet, si la tête tombe, une
fois désemparés ils seront des proies plus faciles. Notre tactique est la
suivante : nous possédons un exemplaire unique de vaisseau à dépla-
cement instantané ; celui-ci partira chargé d’explosifs éthériques et
avant d’être intercepté, il explosera sur la planète ennemie. Tous nos
vaisseaux le suivront pour pouvoir surprendre les Golocks qui cher-
cheront leur planète et nous les détruirons à tout jamais.
Jacques n’aime pas du tout ce plan stupide, il se dit que les Lunisses
sont charmants mais complètement inconscients du danger d’une telle
provocation. Comment peuvent-ils imaginer que les Golocks sont bê-
tes au point de tomber dans ce piège ! En même temps, il se dit que les
Lunisses lui ont tendu un piège, car en le mettant à la direction de
leurs mondes, ils espèrent bien qu’il puisse les aider dans leur intérêt
mais peut-être sans s’en rendre compte, vont-ils agir avec le même but
que les Golocks qui est de le mettre à leur service. Jacques pense qu’il
doit empêcher l’un et l’autre d’agir ainsi. Il faut trouver une solution,
mais il est trop tôt pour leur faire part de son désaccord car sur le plan
de leurs intérêts personnels, les membres du Conseil pourraient se
rebiffer le renvoyer d’où il vient. Jacques détourne le sujet en parlant
de la Terre.
⎯ Ceci est très intéressant, mais dites-moi, savez-vous si les Go-
locks ont retrouvé la Terre ?
⎯ D’après les informations que nous avons, ils ont eux-mêmes des
difficultés énormes, car ils ont un taux de mortalité important et cela
les ralentit dans leurs recherches ; la Terre reste introuvable.
⎯ Merci beaucoup, Monsieur le Conseiller.
Puis se retournant vers Andévy, il dit :
⎯ Peut-être est-il temps de clore ce conseil, car nous avons un

143
vaste programme aujourd’hui.
Andévy fait un hochement de tête.
⎯ Jacques a raison, levons la séance, nous reparlerons des détails
techniques demain. Maintenant, allons annoncer au peuple la décision
de Jacques.
Une fois encore, les conseillers, très satisfaits, viennent serrer la main
de Jacques et avec moins de réserve le saluent à grands coups de «
Jacques, Jacques... », même la petite Conseillère de l’Information, un
peu timide, ose dire seulement son prénom. Andévy s’éclipse pour
préparer son message aux Lunisses tandis que Jacques et Starker sont
invités maintenant à une collation où, malgré l’état de guerre, tous les
occupants de la base sont invités. Nombreux sont ceux qui souhaite-
raient saluer Jacques, mais c’est impossible. Alors il monte sur une
table et leur fait signe à tous. Il est bientôt midi lorsque Andévy en-
voie deux gardes chercher Jacques et Starker.
⎯ Monsieur Jacques, l’Amirale Marsinus Andévy vous fait savoir
qu’elle s’apprête à faire son allocution à toute la population et vous
demande de la rejoindre dans le studio de Galactovision.
Jacques et son compagnon les suivent. Andévy est dans un petit bu-
reau à côté du studio et relit son texte. Surprise par leur arrivée dis-
crète, elle sursaute et dit :
⎯ Je mettais la touche finale à mes quelques mots, voulez-vous les
lire ? Jacques accepte.
⎯ C’est très bien, Andévy, à votre place j’aurais fait la même
chose.
⎯ Merci, Jacques. La diffusion est prévue dans un quart d’heure,
je vais me préparer, les régisseurs m’attendent.
Jacques et Starker restent dans le bureau où une grande baie vitrée
donne directement sur le plateau de diffusion ; une vibration invisible
assure la sonorisation de la pièce. Maintenant Andévy est debout der-
rière un pupitre de verre lumineux, derrière elle un mur rouge crée
l’ambiance. Elle parle :
⎯ Mes chers Lunisses, à vous tous je m’adresse, pour vous faire
part d’un grand événement. Au moment où notre peuple souffre et se
trouve progressivement dépourvu de ses anciens attributs qui ont fait
notre gloire jusqu’à présent, au moment où l’ennemi frappe à la porte
et espère notre perte, aujourd’hui l’homme que vous avez appelé et
tant espéré, est arrivé. Il nous a vus, il a fait le tour du monde, il nous
a regardé vivre et souffrir, il connaît notre désespoir et que nous som-
mes arrivés au bout de notre destin. Devant nous se dresse un mur

144
infranchissable car un ordre nous a été donné par un inconnu il y a
plusieurs mois, provoquant ce cataclysme dans nos consciences. Cet
ordre est « TROUVÉ LA GRAINE D’ETOILE ». Je sais que ces
mots, pour l’ensemble d’entre nous, ne représentent rien ; moi-même,
j’avoue mon échec et je demande pardon. Mais pour répondre à la
recherche demandée, il nous a été précisé que la Terre était la clef,
alors nous avons tous cherché la Terre. Les Golocks y sont arrivés
avant nous, prenant l’homme de la Terre, l’emmenant avec eux, pour
eux. Mais grâce au Général Aqualuce, l’homme fut ôté de leurs mains.
Nous l’avons une première fois reçu si froidement qu’il est reparti
avec quelques-uns d’entre nous continuer la recherche que nous
avions commencée, et il a perdu celle qu’il aime. Il souffre beaucoup
de cette séparation et nous l’aiderons à la retrouver. Je sais que beau-
coup d’entre vous souffrent de la disparition de l’ancien Dictateur et
de son fils qui ne laissent aucun successeur aujourd’hui. Mais l’espoir
est là. Vous avez entendu parler de Jacques Brillant le Terrien, pour-
suivi par les Golocks ; par sa présence, il leur inflige un terrible af-
front et devient pour nous le symbole de la résistance. Bien que je ne
le connaisse pas vraiment, pour le peu que je l’ai rencontré, je puis
vous dire qu’il est de la race des hommes dont la détermination est
inébranlable, sa force est grande, il peut vaincre l’ennemi, aussi je lui
accorde ma confiance totale. Peuple lunisse, Jacques Brillant sera et
est le successeur du Grand Dictateur.
À cette annonce, les Lunisses, regardant ou écoutant le message de
tous les coins de la planète, du fin fond de l’espace et des autres planè-
tes, laissent éclater leur joie en criant, pleurant, gesticulant et riant.
Andévy continue :
⎯ À partir de cet instant, il nous a été demandé de nommer Mon-
sieur Brillant : « JACQUES », le titre du Grand Dictateur disparaît. Ce
soir, Jacques s’adressera à vous tous, il vous présentera le plan mis au
point pour lutter contre l’ennemi. Permettez-moi, Frères et Sœurs Lu-
nisses, de présenter à Jacques, au nom de vous tous, nos vœux de ré-
ussite pour sa tâche à venir.
Avant la fin de la transmission, Jacques sort de la cabine et rejoint
Andévy pour lui serrer la main et la féliciter de son allocution ; la
simplicité de Jacques et son geste émeuvent les Lunisses. Andévy se
dirige maintenant vers la sortie du studio mais de nombreuses person-
nes arrivent et la bousculent pour saluer Jacques. Mais le service de
sécurité intervient et Starker, Andévy et Jacques sont évacués et rega-
gnent le bureau d’Andévy où ils retrouvent le conseiller des trans-
ports.

145
⎯ Nous allons rejoindre votre résidence, Jacques, dit Andévy. Là-
bas de nombreuses personnalités vous attendent pour vous saluer et
vous remettre des cadeaux de bienvenue. Mais avant tout, j’ai fait ve-
nir le conseiller des transports ici pour qu’il vous remette le texte du
plan de contre-attaque afin que vous l’étudiiez. Vous nous donnerez
votre avis demain.
Le conseiller, un homme trapu aux cheveux courts, s’approche de Jac-
ques et lui tend une plaque, en sortant une deuxième de sa poche.
⎯ Voilà, Jacques, ce texte-ci est le plan intégral de l’attaque et
l’autre est le texte que vous lirez ce soir. Il est évident que ce soir vous
ne donnerez aucun détail important sur le plan, car il est certain que
les Golocks écoutent nos conversations.
Jacques les accepte en le remerciant et dit qu’il en prendra connais-
sance au plus tôt. Jacques se dit qu’il est piégé. Aura-t-il le temps de
préparer un autre texte avant ce soir, que doit-il dire ou faire pour ai-
der ce peuple ? Il a l’impression de devenir le pantin des conseillers
mais une idée lui vient tandis qu’Andévy l’invite à se rendre au palais
où les invités l’attendent. Laissant les conseillers, tous trois se dirigent
sur la terrasse où les attend la Licorne. Andévy n’a pas besoin de télé-
commande, le vaisseau s’ouvre en sa seule présence et une fois qu’ils
sont installés, il décolle sans qu’aucune parole n’ait été prononcée.
Les facultés mentales d’Andévy semblent parfaitement opérationnel-
les. La Licorne se déplace lentement et vole à une centaine de mètres
d’altitude ; il lui faut près de dix minutes pour arriver en vue d’une
immense propriété que nos amis aperçoivent.
⎯ J’ai voulu que vous profitiez de ces quelques minutes de vol,
afin d’admirer la ville, Jacques. Maintenant, regardez devant vous.
Jacques peut maintenant voir l’immense parc boisé et admirablement
fleuri qui entoure un bassin dont l’eau est aussi bleue que celle d’une
piscine. Au centre de ce parc, un bâtiment circulaire et conique do-
mine mais il ne repose sur rien, sur aucune fondation. Le vaisseau
s’approche et maintenant on voit clairement que le bâtiment, dont la
base mesure près de deux cents mètres, est en suspension sur un
champ magnétique à un mètre de l’eau ; autour, quelques rampes des-
cendent et forment des terrasses comme des mini-plages où des chai-
ses longues sont disposées. Des baies vitrées sont encastrées sur le
cône et chacune est accompagnée d’une petite terrasse ; il y en a une
centaine du bas au sommet sauf à quelques mètres de la base où une
baie panoramique géante domine toute l’étendue du parc. Jacques
constate qu’il manque quelque chose.

146
⎯ Andévy, je ne vois aucun vaisseau, ni navette, ni voiture.
Comment accède-t-on à ce bâtiment fantastique ?
⎯ Est-ce que vous aimez l’eau, Jacques ?
⎯ Oui, ma foi !
⎯ Alors, allons-y.
Et d’un seul coup, le petit vaisseau descend vers le lac et une fois posé
sur l’eau, s’y enfonce. La Licorne est submersible ! Jamais Jacques
n’y aurait pensé. Il continue sa descente dans l’eau puis pénètre dans
un tunnel bleuté, arrivé dans un cul-de-sac, le vaisseau remonte à
l’horizontale et ressort dans un grand parking aérospatial où des dizai-
nes de voitures et de vaisseaux comme le leur sont stationnés. Une
place spéciale les attend, elle est un peu en hauteur et à côté d’une
colonne de verre.
⎯ Nous voici arrivés dans votre résidence, Jacques, j’espère
qu’elle vous plaira.
⎯ Est-ce la résidence de l’ancien Dictateur ?
⎯ Non, celle-ci appartient à la direction militaire, elle est compa-
rable à un hôtel, nous pouvons recevoir jusqu’à quatre cents invités ;
nous nous en servons pour accueillir les hôtes de marque, mais elle
n’a jamais été habitée par une personne en particulier. Cela dit, elle est
très confortable, je pense que vous vous y plairez.
⎯ Quelles sont les personnes qui sont invitées ?
⎯ Il y a quelques notables de la ville, des représentants de diffé-
rentes régions de Lunisse et les gouverneurs de toutes les planètes.
⎯ Comment ? Les sept planètes sont représentées ici aujourd’hui !
Vous les avez invités alors que je viens de prendre ma décision ce
matin ! Comment est-ce possible ?
⎯ Depuis avant-hier, Jacques, j’ai envoyé un messager dans
l’unique vaisseau à vol instantané sur toutes les planètes, il a parcouru
pour certains jusqu’à cinquante mille années lumière pour les amener
tous ici ; certains ont été surpris en plein sommeil, d’autres
s’affairaient à leurs occupations habituelles, mais tous sont ici pour
vous, tous les représentants du monde. Je dois vous avouer que je me
suis avancée, mais je savais que vous vous décideriez très vite.
Starker, qui ne s’était pas manifesté depuis le matin, demande.
⎯ Le vaisseau à vol instantané est vraiment opérationnel ?
⎯ Oui, Starker, comme nous le disions, c’est notre unique modèle
et peut-être le seul avant longtemps car nous ne savons plus le fabri-
quer.
⎯ J’aimerais le voir et l’essayer.

147
⎯ Ce sera possible lorsqu’il sera là, mais pour le moment, nous le
cachons très loin d’ici, à une distance suffisamment grande pour que
les Golocks ne le trouvent pas avant deux mille ans. Suivez-moi,
maintenant.
Ils sortent du vaisseau et devant la porte, six gardes les saluent et les
escortent jusqu’à la colonne de verre dans laquelle une porte s’ouvre.
C’est un ascenseur sans mécanisme. Après que les portes se soient
refermées, tous sont propulsés par champ gravitique vers le sommet.
Ils traversent un plancher puis sont au niveau de l’eau ; ensuite, ils
parcourent l’espace entre l’eau et le bâtiment, ils pénètrent à l’intérieur
et s’arrêtent devant une grande salle où tous les invités les attendent.
La porte de la colonne de verre s’ouvre et devant Jacques apparaît près
d’une centaine d’hommes et de femmes de tous âges. Tous semblent
très dignes et sont vêtus de leurs plus beaux vêtements. Contrairement
à tout à l’heure, dans la base, un souffle de calme règne dans
l’immense salle de réception. Leurs visages sont rayonnants de joie.
Andévy s’avance dans la salle en prenant Jacques par la main, Starker
restant en retrait. Elle dit, levant sa main et celle de Jacques :
⎯ Voici l’Elu du peuple, voici celui que nous avons arraché aux
Golocks, il vient de la Terre, il est présent parmi nous, c’est lui qui
nous conduira à la victoire.
Tous l’applaudissent à cet instant, mais sans excès, avec la plus
grande dignité. Jacques, impressionné, doit dire quelques mots.
⎯ Merci à vous tous pour cet accueil. Une lourde responsabilité
repose sur mes épaules, car je ne suis pas de votre planète et sur Terre
je n’exerçais pas de rôle de premier ordre. Mais les personnes qui
m’ont accueilli m’ont montré que votre peuple est par nature bon et
juste ; aussi je ferai tout pour que la justice soit victorieuse.
Alors, dans un silence respectueux les invités s’avancent un à un vers
Jacques pour lui remettre leurs présents. D’abord ce sont les notables
de la ville qui donnent chacun, par un acte officiel, scellé et confirmé
par notaire, une partie de leurs propriétés, ensuite chaque représentant
des régions lui offre son dévouement total. Ainsi, Lunisse est de plein
droit sous le contrôle de Jacques. Ces actes confirment officiellement
Jacques dans sa fonction. Et enfin viennent les gouverneurs des sept
planètes qui rayonnent autour de Lunisse.
La première planète est NATAVI. La femme qui la gouverne
s’approche de Jacques et lui attrape le cou de sa main gauche et pose
deux doigts de son autre main sur le front en disant :
⎯ Je représente le pouvoir de la naissance, je te le confie. Qu’il

148
soit en sécurité avec toi !
Un fluide semble descendre dans le corps de Jacques. Tous imposent
leurs mains de cette sorte.
Le deuxième représentant lui dit :
⎯ VENUSIA est l’Amour, symbole de notre planète, sois-en le
porteur pour notre peuple.
Le troisième :
⎯ FRATANIA, l’Esprit fraternel, est notre mode de vie chez nous.
Qu’il en soit ainsi pour toi !
Le quatrième.
⎯ BRAVIA, la bravoure, est le signe des habitants de notre monde
lointain mais aussi celui de tous les Lunisses. Que cela fasse aussi
partie de tes qualités !
Le cinquième :
⎯ SAGIS, la sagesse, est le but de tous. Trouve-la aussi.
Le sixième :
⎯ PERSEVY, la persévérance, est sur l’astre que je représente, un
mode de vie que tous mes frères tâchent de suivre car sur notre pla-
nète, la vie est rude. Fais comme nous, tu en tireras avantage.
La septième est une femme de toute beauté pas plus âgée que Cléo-
nisse :
⎯ TRINITA est la planète d’où je viens ; sache une chose Ter-
rien : c’est par nos qualités d’esprit, de cœur et de courage que nous
avons pu bâtir des cités et extraire du sol tout ce dont nous avons be-
soin pour vivre sur notre planète ; trouve en toi ces mêmes avantages,
ils t’aideront dans ta quête.
Un vieillard s’appuyant sur une canne s’approche près de Jacques,
tous sont étonnés de le voir apparaître, car nommé gardien de la clef,
il n’est pas réapparu depuis le sacrement de l’avant dernier Dictateur
disparu depuis trente ans.
⎯ Brave Jacques, tous t’ont offert le don particulier de leur planète
et pénétrant en toi, ces dons te troubleront jusqu’à la fin de ta vie. De-
puis que Lunisse existe, chaque Grand Dictateur a reçu l’investiture de
ses pouvoirs ainsi. Une légende dit : l’homme qui a reçu ces pouvoirs,
peut trouver l’origine de la vie. Cette clef que je te remets, peut t’aider
sur le chemin de ta vie. Mais jusqu’à maintenant, aucun de nos Dicta-
teurs n’a pu l’utiliser !
Le vieillard tend à Jacques une étrange clef : elle est en or, un anneau
est prolongé par une tige de dix centimètres et au bout se trouve une
sphère de deux centimètres, étrangement percée de trous ronds, carrés,

149
rectangulaires, triangulaires ; dans l’anneau passe une très fine chaî-
nette faite d’un métal robuste et précieux. Le vieillard dit :
⎯ Cette curieuse clef a été remise, un jour lointain au tout début
avant même que Lunisse ne soit découverte, au premier chef Lunisse ;
lui-même affirmait, dit-on, que cette clef conduit vers la vérité celui
qui la possède, à condition de suivre le chemin des Etoiles. Elle a été
portée par tous les Grands Dictateurs, sauf le dernier, car son frère a
disparu avec elle. Mais, ce qui est étrange est qu’elle ait réapparu le
jour de votre arrivée sur Lunisse. En fait, lorsque j’ai ouvert par ha-
sard l’écrin dans lequel je la portais lors des précédentes cérémonies,
elle s’y trouvait.
Jacques est stupéfait, car s’agirait-il de cet objet dont lui avait parlé
Gaélide ? Est-ce la clef que Iahvé lui avait confiée ? Maintenant pour
lui, les éléments se rapprochent les uns des autres.
Le vieil homme n’impose pas les mains sur Jacques mais lui passe la
clef autour du cou. À cet instant, une étrange chaleur circule dans tout
son corps, la fine chaîne qui tient la clef semble produire un courant
électrique étrange, puis tout redevient normal. Maintenant Jacques est
intégré à Lunisse dans tout son être, le fluide de toutes les planètes est
en lui. Le vieil homme dit cette prière :
⎯ Puisse le chemin des étoiles être enfin découvert par vous Jac-
ques.
Ce dernier remercie le vieillard mais lui demande :
⎯ Noble vieillard, sais-tu où doit être introduite cette clef ?
⎯ L’expérience, Jacques, l’expérience doit t’y conduire car tu as
choisi le chemin de l’expérience et de la souffrance ; c’est celui que
tout le monde choisit mais c’est le plus hasardeux. Nombreux sont
ceux qui s’y perdent ; il est facile à emprunter mais il est facile de s’y
égarer et d’y mourir avant de l’avoir parcouru car il est trop long.
Chaque planète de Lunisse pourra t’aider dans ta quête, mais prends
garde aux planètes des contraires, tu peux en croiser et t’y égarer. Tout
le monde s’y trompe ; croyant avoir trouvé la vérité, ils restent toute
leur vie dans l’illusion du contraire.
⎯ Elvy est-elle l’illusion de VENUSIA ? demande Jacques.
⎯ Oui, elle l’est.
Alors Jacques comprend ce que veut dire l’homme.
⎯ Tu dois savoir que VENUSIA est une planète où les habitants
vivent et s’aiment comme partout ailleurs, mais chaque habitant essaie
de vivifier le symbole de la planète par sa réflexion et son comporte-
ment. Jacques, il existe un autre chemin vers la vie, c’est celui de la

150
voie directe, rares sont ceux qui s’y lancent car c’est le plus difficile à
trouver, mais lorsque l’on est dessus, le succès vous attend à coup sûr
rapidement.
⎯ Je préfère le chemin de l’expérience car il est proche de vous
tous. Si je réussis, nos peuples seront sauvés.
⎯ Sur le chemin que tu choisis, il est très difficile de trouver une
issue, mais très grands sont ceux qui réussissent sur cette voie, leur
expérience profite à tous. Jacques, je te donne un conseil, laisse-toi
mourir au lieu de succomber.
« Que veut-il dire ? » se demande Jacques.
Le vieillard ajoute :
⎯ Ta conscience vaut plus que mille vies. C’est le bien le plus
cher qu’il te faut préserver. Une chose encore, Jacques : le chemin de
la Voie directe, tu devras tout de même le découvrir, car ta vie ne suf-
firait pas à trouver ce que tu es venu chercher, l’univers étant quasi
infini !
Jacques aimerait encore parler au vieillard, mais celui-ci se retourne et
disparaît d’un trait comme s’il n’avait jamais existé. « Qui était-il ? »
se demande Jacques.
Alors il les remercie tous pour leurs présents et une grande réception
est donnée dans les salons. Il rejoint ses amis mais ne trouve
qu’Andévy qui lui dit que Starker s’est retiré dans une pièce derrière
la salle du banquet. Jacques va le retrouver et le voit effondré sur un
canapé.
⎯ Que t’arrive-t-il, Starker, pourquoi ces larmes ?
⎯ Jacques, dit-il en redressant la tête, as-tu oublié Clara ? Je
pleure son corps, ses sourires, son regard, sa voix, sa beauté. Vivante
encore ce matin, maintenant elle n’est plus et toi, tu fais la fête. N’as-
tu pas de sentiments pour elle ? Il est de mon devoir de la pleurer, je la
regrette et je regrette mes actes. Je l’aimais, et encore maintenant.
⎯ Non, Starker, il est de notre devoir de l’honorer, pour la vivifier.
Sur la Terre, on dit « Laissez les morts enterrer les morts, la mort ap-
partient à la mort, la vie, à la vie ». Tu es vivant, Starker, alors ne fais
pas obstacle à la vie, sinon la mort te prendra avant l’heure. Viens
avec moi dans la salle des fêtes, ce banquet est offert pour toi aussi.
Jacques prend Starker par le bras et l’emmène avec les autres. Désor-
mais, la souffrance est le tribut de Starker pour la vie, car en suivant
Jacques, il doit accepter de partager son lourd fardeau ; il suivra Jac-
ques jusqu’au bout de la vie.
La fête dure jusqu’à la fin de l’après-midi, mais sans excès, dans la

151
dignité des êtres rassemblés en ce lieu. Andévy prend la parole à la
fin :
⎯ Mes chers convives, maintenant que Jacques est investi de tous
ses attributs et règne en maître sur notre monde, il va prononcer un
discours pour notre peuple afin de confirmer ses fonctions. Nous vous
quittons maintenant.
Jacques salue une dernière fois l’assemblée avant de rejoindre le stu-
dio de Galactovision situé dans les profondeurs du sous-sol de Lu-
nisse. Là, les techniciens sont prêts. Jacques est installé derrière un
pupitre blanc, sur un fond bleu. Autour de lui le silence est total.
Il sort de sa poche la plaque de cristal contenant le discours préparé
pour lui par le conseiller des transports ; il le regarde une fois encore
et pense : « Vendeur d’aspirateurs, j’étais vendeur d’aspirateur il y a
à peine plus de six mois ; me voici maintenant demi-maître de
l’univers, pourquoi ? Pourquoi est-ce tombé sur moi ? Vais-je som-
brer dans la folie ce soir devant ces millions d’hommes et de femmes
qui me regardent ? Et ce plan de guerre que j’ai dans les mains, en-
core plus fou que moi ! Il faut que je trouve le moyen de partir d’ici
sans les décevoir. J’ai été fou tout à l’heure d’accepter ce rôle de Dic-
tateur ; non, je ne serai jamais maître de l’univers, même s’ils le
croient tous ».
Andévy et Starker sentent que Jacques fait plus qu’hésiter, ils se disent
qu’il a un problème, pourquoi reste-il silencieux ? Ils s’inquiètent.
Jacques porte son regard autour de lui : « Allez, respire un bon coup,
pense à Aqualuce, lance-toi ! ». Alors il prend des deux mains le dis-
cours et le brise devant les caméras et le ministre atterré qui l’avait
rédigé. Et il dit :
⎯ Lunisse, tel est le prénom de la femme qui a donné ce nom à
votre monde ; pourtant elle n’a jamais vécu ici, mais elle était comme
moi, terrienne. Telle est votre origine.
Dans l’assemblée, les invités se regardent stupéfaits. Mais Jacques ne
leur laisse pas le temps de réagir :
⎯ Voici ce qui nous a été révélé sur la planète Khephren où nous
nous sommes arrêtés avec le capitaine Starker et le général Aqualuce ;
là nous avons rencontré des survivants du grand exode qui est survenu
il y a six mille cinq cent ans. Cette clef que je porte autour du cou de-
puis aujourd’hui en est un témoin. Et le but attendu est que vous puis-
siez retourner vers votre planète originelle, la Terre. C’est pour cela
que le messager disait que la Terre est la clef du mystère. Mais j’irai
jusqu’au bout de la mission que vous m’avez confiée. Je n’ai pas le

152
dixième des qualités de chacun, mais je travaillerai jusqu’à vous libé-
rer de tous les agresseurs qui vous persécutent, pour qu’il n’y ait plus
jamais d’enfants qui souffrent, pour que vous n’ayez plus jamais peur,
que vous mangiez à votre faim, buviez à votre soif ; je ferai ce qui est
en mon pouvoir pour que vous tous retrouviez la paix. Je ne vais pas
vous proposer un plan de guerre contre les Golocks, mais au contraire,
celui de la paix. Belzius et ses sbires sont trop puissamment armés
pour que nous puissions lutter à armes égales ; c’est pourquoi je vous
demande à tous, habitants des sept planètes extérieures, de vous re-
grouper sur Lunisse au plus vite, de continuer à vivre et faire l’union
ensemble ; forts de celle-ci, votre force mentale créera un champ pro-
tecteur autour de la planète, aucun rayon, aucune bombe ne pourra
vous atteindre à condition de ne jamais briser cette liaison ; la fraterni-
té doit demeurer, ne cherchez pas à vaincre ou à combattre l’ennemi,
laissez-le vous approcher, vous sentir, vous frapper, ne ripostez jamais
car le feu a toujours donné le feu, les armes ont toujours attiré les ar-
mes et la haine va vers la haine.

Jacques a un plan pour lui, il le dévoile maintenant :

⎯ Quant à moi, vous m’avez élu pour accomplir un destin et plu-


sieurs missions me sont imposées aujourd’hui ; je dois éloigner de
vous la menace Golock, c’est pourquoi je dois partir car c’est mon
devoir. Le capitaine Starker et moi allons nous élever au-dessus de
Lunisse pour nous rendre chez les Golocks qui me recherchent, Bel-
zius me verra, je l’affronterai car je m’en remets à la Vie qui en jugera
au moment venu. La graine d’étoile que le messager vous a demandé
de trouver, je la chercherai bien entendu, bien que comme vous tous,
je possède peu d’éléments à son sujet ; cette quête sera aussi celle de
la vérité que nous cherchons tous en fin de compte au fond de nous
même. Avant, je vivais simplement sur ma planète, j’étais un terrien
sans problèmes, profitant de ce que mon existence pouvait m’apporter,
vivant pour mon plaisir, évitant les souffrances, concentrant toute ma
vitalité sur ma seule existence. La Terre m’a apporté tous les plaisirs,
du matériel au spirituel. On m’a longtemps fait croire qu’il y avait des
dieux qui travaillaient pour nous, envoyant et sacrifiant leurs propres
enfants pour que les hommes puissent vivre confortablement sur leur
planète. La Terre entière a mis des divinités à son service, les insultant
lorsqu’elles ne donnaient pas ce que nous attendions d’elles. Nous
nous battons pour elles, tuons pour elles car les hommes de la Terre
confondent l’intérêt de la vie avec le leur. Mais sur la Terre nous

153
n’avons rien trouvé de la vérité en fait et nous continuons à nous bat-
tre entre hommes, entre voisins, entre pays, aucun idéal ne nous a
convaincus ; nous sommes toujours en recherche d’un RÊVE inacces-
sible sur Terre. Mais je trouverai ce rêve car il m’a touché au premier
instant où j’ai rencontré le premier d’entre vous, le Général Aqualuce.
Depuis, je sais ce rêve accessible. Ayez confiance, je trouverai aussi
la Graine d’Etoile et alors vous pourrez terminer votre parcours dans
les étoiles. Adieu, Lunisses, je confie à Andévy le contrôle de la pla-
nète, elle a plus que ma confiance absolue c’est votre lumière, respec-
tez-la et apportez-lui votre soutien.

Starker et Andévy sont silencieux, car à peine investi, Jacques vient


d’annoncer son départ prochain et la migration massive de tous les
mondes lunisses. Mais il est le maître, depuis son investiture il est
devenu puissant, nul ne peut le contredire maintenant. Jacques
s’approche d’Andévy.
⎯ Je suis désolé, Andévy, mais cette décision, il fallait la prendre
car votre plan n’était pas bon. Il était dangereux pour nous tous. En
quittant Lunisse, je vais emporter avec moi les Golocks, vous vivrez
tranquilles. Faites revenir immédiatement tout le peuple sur la planète,
faites ce que j’ai dit, vous verrez qu’ainsi vous n’attirerez pas la fou-
dre et la ruine. Faites-le tout de suite. Starker et moi préparons notre
départ, nous vous quitterons cette nuit.
Maintenant Andévy pleure car elle aime Jacques aussi, elle croyait
pouvoir le retenir en lui offrant la planète. Mais en lui donnant le pou-
voir, elle lui a donné les merveilleux attributs qui lui manquaient pour
continuer sa quête. Jacques est attristé de la voir ainsi, car il comprend
quels sont ses sentiments. Il s’approche d’elle et la prend dans ses
bras :
⎯ Andévy, ne pleurez pas, car je vous aime moi aussi, mais je vous
aime comme une sœur, ainsi je ne vous quitterai jamais. À partir de
maintenant, vous devez prendre soin de Lunisse comme si elle était
mon corps, car si je reviens, je veux la retrouver en pleine santé et
guérie de toutes ses plaies. En mon absence, chérissez-la comme vous
auriez aimé me chérir.
Il l’embrasse sur les lèvres. Andévy redresse la tête, elle le regarde
avec les yeux rouges et brillants en sanglotant.
⎯ C’est Aqualuce qui échauffe votre cœur ?
⎯ J’aime Aqualuce, j’aime tous les Hommes, mais je dois la trou-
ver, elle est la clef de ma vie.

154
Starker est derrière eux et s’impatiente, alors que Jacques semble
prendre son temps avec Andévy ; sa tension nerveuse augmente de
manière inquiétante, jusqu’à le rendre agressif. Jacques s’en aperçoit,
mais ne peut absolument pas le calmer car il entamerait un conflit. Il
faut le laisser faire. Alors Jacques demande à Andévy de les accompa-
gner au-dehors des studios où ils se trouvent. Elle accepte de les em-
mener chez elle pour qu’ils se reposent un peu avant leur départ. Mais
avant, elle donne des directives afin d’organiser le transport des mil-
lions d’habitants des sept planètes. Le vaisseau à vol instant est déjà
en action et le colossal travail de rapatriement commence. Vingt mil-
lions de Lunisses regagneront la planète mère dans les jours à venir.
Tout le peuple est ému par le message de Jacques et l’espérance a pris
forme à cet instant ; alors tous acceptent de quitter leur planète. Jamais
homme ne leur avait parlé avec tant de sincérité et de logique et c’est
avec un pincement au cœur qu’ils pensent à l’homme qui les quitte
maintenant. Le vaisseau personnel d’Andévy traverse la ville pour
gagner la campagne lunisse et va se poser devant une maison très so-
bre où la végétation apparaît très sauvage. Ils pénètrent dans la maison
qui semble beaucoup plus ancienne que toutes les autres bâtisses de
Lunisse la ville. Chose incroyable, la maison ne possède pas
l’électricité ni l’eau courante et pourtant elle est accueillante comme
les vieilles fermes de la Terre. Andévy allume des bougies et la lueur
fait mieux apparaître les murs et les détails, car la nuit commence à
tomber. Starker commence à sortir de sa tanière.
⎯ Jacques, qu’est-ce qui t’a pris de vouloir partir maintenant ?
Nous aurions pu prendre quelque temps de repos et réfléchir à notre
destination prochaine. Sais-tu où se trouvent les Golocks ? As-tu une
idée du temps qu’il faut pour aller sur Andromède ? As-tu une idée de
ce que signifient deux ans de voyage ?
⎯ Non, je n’y ai pas pensé !
⎯ Alors il serait temps de le faire !
⎯ Starker, quoique cela puisse paraître, il n’y a pas à réfléchir car
ce départ est une nécessité, il n’y a pas de temps à perdre et pour ce
qui est de te reposer, souviens-toi d’Elvy et ses conséquences, rap-
pelle-toi que nous avons perdu Aqualuce par notre stupide façon de
remettre au lendemain. Souviens-toi que l’oubli revient très vite lors-
que tu relâches tes efforts. Quand tu gravis une montagne, si tu te re-
lâches au milieu de l’ascension, tu as toutes les chances d’en redes-
cendre très rapidement.
⎯ Tu veux dire que tu ne t’arrêteras plus avant d’avoir retrouvé

155
Aqualuce ?
⎯ Oui, Starker, je ne veux plus m’arrêter de peur de chuter.
⎯ Oh non ! sur quel chemin me suis-je aventuré ? N’est-il pas
possible de faire demi-tour ?
⎯ Tu es libre, fais ton choix !
Alors Starker s’effondre sur le canapé. Mais cette fois, Jacques ne
veut pas le réconforter. Andévy, qui revient du jardin où elle est allée
chercher des fruits, demande :
⎯ Comment partez-vous cette nuit ?
⎯ J’ai pensé que nous pourrions partir avec le Conquérant ; c’est le
vaisseau de Starker. Il faudrait y faire apporter des vivres et un équi-
page restreint à une vingtaine d’hommes tout au plus. Mais je souhaite
n’avoir que des célibataires, car le voyage va être difficile, je ne vou-
drais pas laisser sur Lunisse des orphelins et des veuves.
⎯ Je m’en occupe, Jacques, répond Andévy.
⎯ Inutile, je vais le faire moi-même, intervient Starker qui reprend
du poil de la bête.
⎯ Mais nous gagnerons du temps si je donne les ordres.
⎯ Andévy, laissez faire Starker, s’il le fait c’est un acte qu’il pose,
il faut qu’il s’en occupe.
⎯ Très bien, mais prenez mon vaisseau, je vous vois mal faire cin-
quante kilomètres à pieds.
Alors avant de franchir la porte, Starker se retourne et dit à Jacques.
⎯ Je viens avec toi.
Mais quoiqu’il en dise, c’est bien avec le cœur serré qu’il commence
ce grand voyage. Pendant que Starker est allé préparer le vaisseau,
Jacques et Andévy passent la fin de la soirée dehors à regarder les
étoiles. Déjà, Jacques a vu une traînée de lumière déchirer le ciel.
D’après Andévy, c’est le vaisseau à vol instant qui commence ses na-
vettes entre Lunisse et les planètes. Et Andévy confie à Jacques que le
plan mis au point par le conseiller des transports ne lui plaisait pas,
que l’idée de Jacques est bien meilleure. Depuis son intervention, elle
sent que le champ magnétique de la planète a déjà changé et que,
comme un paralytique retrouve l’usage de la marche, elle peut déjà
sentir que les membres commencent à répondre.

La nuit est là, mais le ciel s’obscurcit plus encore d’une masse noire
immense, au-dessus de sa maison le ciel est noir à perte de vue, sans
étoiles. La masse des trois cents mètres du vaisseau a effacé les étoiles
et flotte à deux cents mètres au-dessus. C’est l’heure. Le petit vaisseau

156
d’Andévy se détache de la silhouette du Conquérant et se pose devant
Jacques et Andévy. Starker sort du Licorne et Jacques constate qu’il a
retrouvé son teint des bons jours. Il se dit : « Mettez-lui un vaisseau de
l’espace entre les mains et il revit. »
⎯ En route, Jacques, il faut partir avant le lever du soleil.
Andévy les accompagne dans son petit vaisseau et se pose sur le pont
de l’immense Conquérant. Tous trois regardent par l’ouverture du
vaisseau la ville au loin. Andévy les tiens tous deux par la main puis
les lie ensemble en leur disant :
⎯ Nous sommes trois, frères et sœur, il n’y a que la mort qui
puisse nous séparer. Partez, je veillerai sur Lunisse.
Puis, elle les relâche en disant « Adieu », elle court vers son vaisseau
et file droit vers la ville. Jacques et Starker n’ont même pas eu le
temps de lui faire leurs adieux qu’elle est déjà partie à son devoir.
Starker et Jacques gagnent la salle de commande et décollent. Lunisse
s’enfonce sous leurs pieds, laissant Andévy et l’ombre de Clara. À
bonne distance de la planète, Jacques prend l’émetteur radio-
ultralunique et dit : « Je suis JACQUES BRILLANT, j’ai quitté Lu-
nisse pour aller chez les Golocks » ; et il met l’émetteur en répétition
automatique, ainsi tous les Golocks dans le secteur de Lunisse aban-
donneront leur position pour le prendre en chasse, vers Golock. Re-
gardant une dernière fois Lunisse, Jacques pense à Aqualuce, se di-
sant : « Quand te retrouverai-je ? »
Maintenant, Jacques se rend compte que son histoire commence à cet
instant, il a tout à apprendre car que connaît-il de la vie, de l’univers ?
Mais Jacques a le chemin de l’expérience devant lui.
« Vers quel ciel m’en vais-je ? se dit-il. Où est Aqualuce, où est la
Graine d’Etoile, que ferai-je devant BELZIUS ? »
Jacques, à ce moment, est près du découragement et se dit que le but
est impossible à atteindre. Starker, lui, met en route la propulsion éthé-
rique sidérale, direction Golock. Le vaisseau accélère et traverse le
ciel de Lunisse.

157
158
Deuxième partie

LA ROUTE ÉTOILÉE DE
L’EXPERIENCE

159
Chapitre I : Un tour par ICI

Á cet instant Aqualuce est fort troublée, au point de


perdre connaissance. Cléonisse qui est à ses côtés, la soutient et lui
évite une chute qui aurait pu être grave car elle se tenait sur le bord
d’un aileron du vaisseau, tachant de voir l’étendue des dégâts. Soute-
nue par son amie, elle rejoint sa chambre et s’allonge sur son lit. Aus-
sitôt, elle sombre dans un sommeil très profond ; Cléonisse reste au-
près d’elle. Ce n’est qu’au bout de deux heures qu’elle ouvre les yeux,
c’est alors qu’elle raconte à Cléonisse :
⎯ Je me suis comme évadée de mon corps et même si d’où nous
sommes, je n’arrive pas à communiquer par télépathie, j’ai été proje-
tée sur des images de Lunisse que j’ai perçues comme réelles, j’ai plus
que le sentiment que c’est ma sœur jumelle Clara qui est venue me
chercher, hélas.
⎯ Pourquoi dis-tu cela ?
⎯ Parce qu’elle vient de mourir, ces dernières heures. Je l’ai com-
pris lorsque j’ai vu l’image de son cœur briller comme une étoile ;
c’est un don chez moi, quand une personne meurt, j’ai la vision du
cœur des défunts qui se détache comme une lumière qui s’envole, je
suis la seule sur Lunisse qui ait cette perception.
⎯ Tu ne t’es jamais demandé pourquoi tu as ce don ?
⎯ Non, mais je n’ai jamais été affligée du décès de qui que ce soit,
même de mes proches. Je viens de ressentir que Clara est morte depuis
peu, mais cela ne me touche pas, pourtant, j’adore ma sœur. J’ai passé
toute mon enfance avec elle, nous avons suivi nos études de pilote
spatial ensemble. Sa disparition ne m’attriste pas, mais ne le prends
pas mal.
⎯ Je ne suis qu’à moitié étonnée de ce que tu me dis, car séparée
de mon père, puis de ma mère et mon frère, je n’ai jamais été attris-
tée ; je sens qu’ils vivent encore dans mon cœur, même s’ils sont cer-
tainement morts depuis des milliers d’années. Mais Aqualuce, tu ne
m’avais jamais parlé de Clara, tu me l’as cachée, raconte-moi un peu
comment elle était.
⎯ Tu veux connaître Clara ? Vraiment !
⎯ Bien sûr, as-tu honte d’elle, que tu me l’aies cachée, ou est-elle
trop parfaite, que tu te trouves honteuse devant elle ?
Aqualuce rougit, bien qu’essayant de paraître imperturbable, elle se
met à pleurer. Cléonisse prend Aqualuce dans ses bras et lui dit :

160
⎯ Vois-tu, on se croit insensible, mais au fond de soi on est triste
et cela doit ressortir à un moment. Tu ne peux pas toujours contenir
tes sentiments au fond de toi ; regarde pour Jacques, tu l’aimes mais
cela reste trop à l’intérieur de ton cœur.
Aqualuce ne pleure jamais, mais pour elle, cette mort est de trop et à
Cléonisse elle raconte :
⎯ On m’a dit que notre père était un grand voyageur, toujours à
naviguer d’étoile en étoile. Clara et moi ne l’avons peut-être même
pas connu, car nous vivions dans notre famille adoptive alors que nous
n’avions que quelques mois. Je n’ai aucun souvenir de lui alors que
notre père adoptif, lui, nous a tout appris. C’était un militaire, il navi-
guait sur des croiseurs intergalactiques. Mais quand lui et sa femme
nous ont adoptées, il a abandonné son métier pour s’occuper de nous.
C’est lui qui nous a transmis son amour de l’espace ; Clara et moi en
étions passionnées, nous rêvions de devenir un jour pilotes. Clara était
plus capable que moi, j’ai toujours dû travailler plus qu’elle pour arri-
ver à des résultats. Bien évidemment, comme je travaillais énormé-
ment, j’arrivais toujours devant elle, qui semblait reconnaître que
j’étais la meilleure ; et je lui faisais croire que j’étais fort douée, ce qui
a toujours été le contraire. Enfin, quand nous passâmes les examens de
fin d’études, elle se laissa aller et fut recalée. Mais en fait c’était de
ma faute, car j’ai, une partie de ma vie, voulu toujours passer par-
dessus elle. En fait, Clara le savait, mais elle était d’une très grande
sagesse. J’ai compris plus tard qu’elle avait préféré me laisser la pre-
mière place parce que je n’aurais jamais admis qu’elle soit meilleure.
Clara connaissait trop bien mes défauts et m’a toujours protégée ; je
ne m’en suis rendu compte qu’après avoir pris mon premier comman-
dement de vaisseau. Et si tu la croisais aujourd’hui elle te dirait
qu’elle est imparfaite contrairement à moi. C’est ça, Clara. Une sœur
tellement parfaite qu’elle se place toujours au dernier rang. Mais moi
quand je me regarde, je me trouve finalement idiote et moche. Clara
était très jolie, elle avait de magnifiques cheveux blonds et elle savait
les coiffer de façon très originale. Mais regarde moi : j’ai toujours eu
la boule à zéro, même quand je ne suis pas congelée ; je ne prends pas
soin de mon corps, je ne me regarde jamais dans un miroir. Clara aime
les hommes et je sais que Starker est son amant. Je vais te faire une
confidence, Cléonisse ; de ma vie, je n’ai jamais eu d’amant, je suis
encore vierge. Pour tout cela, Clara dépasse de loin tout le meilleur de
mon être. Ce que j’ai vu durant mon sommeil, c’est qu’elle s’est sacri-
fiée pour tout un peuple, afin que nos amis puissent continuer la re-

161
cherche que nous avons commencée ensemble ; je ne sais pas pour
quelle raison, mais elle l’a fait consciemment. Clara avait une force
psy beaucoup plus raisonnable que la mienne, mais elle avait un pou-
voir de conscience beaucoup plus important que le mien. J’ai senti sa
force se répandre en moi, comme si elle m’habitait désormais.
⎯ Aqualuce, c’est très bien que ton esprit se soit libéré mainte-
nant, tu n’aurais pas pu continuer à garder en toi toutes ces pensées.
Mais je dois te dire que tu te sous-estimes, car Clara et toi êtes jumel-
les. Vous avez toujours eu une grandeur d’âme inestimable. Tu n’es
pas moins belle ou moins intelligente qu’elle, mais juste complémen-
taire. Clara est la force passive, il est normal qu’elle représente la
beauté et l’amour ; mais toi, la force active, toute ta qualité est là, sans
toi, la force de l’amour est impossible. Ton sacrifice permanent est la
beauté de ta personnalité. De plus, même avec ta tête rasée, tu es jolie.
Regarde-moi, je n’ai pas plus de cheveux que toi ! Je suis persuadée
qu’entre Clara et toi, vous avez fait depuis toujours un concours de
perfection, mais je pense que le match est nul.
Aqualuce a les yeux encore rougis par les larmes, mais elle est rede-
venue souriante.
⎯ Je t’aime comme ma sœur, Cléonisse. Clara m’aurait dit exac-
tement la même chose. Mais dans mon sommeil j’ai aussi ressenti
autre chose ; Jacques et Starker ont réussi à retourner sur Lunisse et
j’ai le sentiment que de là ils souhaitent affronter Belzius. Ils vont
partir vers des cieux hostiles. Ils ne sont pas prêts, il faut les rejoin-
dre !
⎯ Je pense que tu as raison, as-tu une idée ?
⎯ Oui, je crois. Nous avons l’Espérance et je peux le remettre en
état.
⎯ Je suis heureuse que tu puisses reprendre confiance en toi, tu
t’es sacrifiée pour nos amis, malgré tout, tu vas encore te donner.
⎯ Cléonisse, lorsque nous sommes arrivées sur Digger avec Ji, tu
savais déjà ce que tu ferais. Tu m’as sauvé la vie, tu n’as pas hésité un
instant lorsqu’il fallut me trancher le bras ; tu l’as fait, tout cela était
déjà tracé. Tu as une vue sur l’avenir, tu ressens le monde comme s’il
était en toi et pareillement je peux le ressentir, depuis la mort de Ji.
⎯ Tu as raison, Aqualuce, tu es dans ce monde et en même temps
tu n’en fais déjà plus partie. L’herbe de vie que tu as ingérée t’a chan-
gée pour toujours, l’Éternité s’est mélangé à toi. Il faut être une graine
de cœur pur pour cela, tu en es une, en plus tu es devenue celle d’un
homme que tu aimes et il te porte en lui. Tu vis pour deux et pour tous

162
en même temps. Par l’herbe de vie, tu es comme l’univers et tu vas
découvrir que tes limites ont disparu. Regarde-toi : ton bras amputé
est-il une limite ?
⎯ Non, plus maintenant, mais lorsque j’ai vu mon bras et ma main
tomber, en un flash j’ai cru que tous mes espoirs, mon corps que j’ai
toujours aimé, se vidaient de leur vie. Mais quand tu m’as fait avaler
l’herbe, un feu de Vie m’a embrasée, une autre dimension s’est im-
plantée en moi. L’univers du ciel s’est refermé, il n’est plus qu’une
infime partie de la Vie. Et pourtant je vis encore comme une femme,
j’ai encore des sentiments, je respire. Pourquoi n’ai-je pas quitté cette
dimension ?
⎯ Aqualuce, la vie t’a été donnée pour accomplir une tâche, celle-
ci n’est pas finie, voire même pas commencée ! Tu dois Vivre dans ce
monde, c’est notre monde, aime-le !
⎯ Comment une jeune femme comme toi peut-elle savoir autant
de choses ?
⎯ Suis-je une enfant ? Suis-je encore humaine ? Pourquoi, êtes-
vous venus sur Khephren ?
⎯ Tu parais bien plus jeune que moi, Cléonisse, pourtant tu as un
âge où la poussière formant ton corps devrait avoir déjà disparu ?
⎯ D’âge vécu, tu sais que je n’en ai que vingt trois.
⎯ Est-ce que l’herbe de vie t’a transformée vraiment ?
⎯ Tu constateras plus tard les effets qu’elle a sur toi, tu compren-
dras alors qu’elle est plus qu’un baptême de feu, mais c’est la lumière
qui t’a directement pénétrée et a changé toutes tes cellules. Ressens-tu
maintenant que nous formons une unité, nos pensées ont un même but.
Nous sommes presque sœurs de sang.
⎯ Cléonisse, même avant de manger l’herbe, à la seconde où je
t’ai rencontrée, je le ressentais déjà. Je suis émerveillée de voir que
malgré tes six mille quatre cent vingt-sept ans, tu as encore toute la vie
devant toi.
⎯ Ne crois pas cela, car si mon corps physique n’a que vingt-trois
ans, ma conscience a suivi le temps, et mon seul but est de retourner à
ma patrie originelle et d’y mourir.
⎯ Comment cela ! Tu disais il y a instant que nous avions le
même but !
⎯ C’est vrai, mais nos vies ont un destin différent, car toi, tu dois
t’unir à Jacques, c’est pour cela que vous vous retrouverez ! Quant à
moi, ma mission est tout autre.
⎯ Aqualuce ferme les yeux, réfléchit…

163
⎯ Je dois trouver le moyen de remettre le vaisseau en état, si cela
m’est possible.
⎯ Tu y arriveras !

***

Dans le Conquérant, Jacques, Starker et son équipage s’apprêtent au


long voyage qui les conduit vers Andromède. Là, ils trouveront Bel-
zius.
⎯ Quelle est la distance qui nous sépare de la planète Golock ?
demande Jacques.
⎯ Jacques, si tu essayais d’aller à pied de Lunisse à notre étoile, tu
y arriverais bien avant un vaisseau qui va à la vitesse de la lumière
vers Andromède ! C’est à deux millions deux cent mille années lu-
mière.
⎯ Notre vaisseau a une vitesse prodigieuse !
⎯ Jacques, es-tu sûr de vouloir retrouver Belzius ?
⎯ Je ne sais pas ? Il faut protéger ton peuple, et puis…
⎯ Et puis quoi ? Jacques. Sais-tu où tu nous emmènes ? Deux ans
de congélation pour nous et peut-être notre vaisseau sera-t-il détruit
avant même que nous ne soyons réveillés. Pouvons-nous mettre en
péril nos hommes ? Que va nous apporter cette visite à Belzius ?
⎯ J’ai le sentiment que nous trouverons la vérité, la solution à
toute cette histoire face à Belzius. Il faudra l’affronter. Mais aussi je
veux retrouver Aqualuce, hélas je ne sais pas où elle se trouve. Que
faire ? Retourner sur Elvy et comme si de rien n’était leur demander
où elle est partie ?
⎯ Jacques, Elvy est à deux semaine de vol, retournons-y !
⎯ Non je ne peux me permettre de tromper ton peuple, nous de-
vons continuer !
⎯ Si tu en décides ainsi, soit, mais il est peut-être mieux de ne pas
nous congeler pour ce voyage.
⎯ C’est une bonne idée !

Les jours passent, le vaisseau traverse la galaxie et s’apprête à quitter


la Voie Lactée pour prendre la direction d’Andromède.
Mais à peine le nouveau cap est-il établi, qu’une alarme retentit, c’est
le signal d’approche d’une planète. Starker est étonné car le vaisseau
est déjà programmé en vitesse éthérique et aucune planète n’aurait dû
être effleurée durant leur voyage. Il se précipite au poste de pilotage et

164
constate avec le chef navigateur que la vitesse éthérique est arrêtée.
⎯ Nous nous sommes perdus, il y a une erreur de programmation
dans la trajectoire, je ne sais pas pourquoi. Mais cette planète n’est pas
répertoriée !
⎯ Nous devrions peut-être aller y voir, dit Jacques, rappelle-toi ce
qui s’est passé lorsque le Conquérant nous a retrouvés, le vaisseau a
été pris en main par une force extérieure. Cela pourrait être Aqualuce.
Elle est certainement sur cette planète, elle nous a conduits ici, il faut
aller la chercher.
Mais déjà ils n’ont plus le choix, car le vaisseau malgré sa taille et sa
puissance semble attiré vers la planète par un rayon capteur géant.
Starker ordonne aux membres de l’équipage de mettre la puissance
maximum pour se sortir de l’attraction de l’astre, mais rien n’y fait. La
propulsion gravitique est inefficace, toute la puissance du monstrueux
vaisseau est annihilée. Cette planète doit posséder une technologie
avancée.
Jacques ne perd pas son sang froid :
⎯ Si Aqualuce est ici, c’est elle qui guide peut-être le vaisseau,
nous n’avons pas le choix, laissons-le se poser.
⎯ Starker obtempère et invite les hommes à se préparer à débar-
quer :
⎯ Que tout le personnel se tienne sur le pont pour aborder la pla-
nète, que chacun soit armé. Prenez vos équipements télépathiques, vos
gilets pare-laser !
⎯ Jacques est étonné de tant de précautions, sur les autres planètes
ils ne s’étaient jamais aussi bien harnachés.
⎯ Si je prends ces mesures, dit Starker, c’est parce que je ne
connais pas cet astre. J’espère qu’Aqualuce s’y trouve.
⎯ Le Conquérant traverse la couche gazeuse en douceur. Serait-ce
un bon présage ?
Les capteurs externes indiquent que l’atmosphère est composée
d’oxygène, d’azote, de gaz carbonique et d’eau : cette planète est via-
ble, la densité est de zéro quatre vingt quinze G ; cela veut dire qu’on
y est aussi à l’aise qu’avant un bon repas ! Le vaisseau se pose sur une
grande aire de plusieurs centaines de mètres, autour des bâtiments
ridiculement petits semblant construits avec un bric-à-brac de mor-
ceaux d’astronefs. Déjà des habitants s’approchent de l’appareil. Les
hommes sont sur leurs gardes, les portes s’ouvrent, l’équipage sort
arme au poing. Aussitôt des chants mélodieux s’élèvent autour d’eux,
ils baissent leurs armes : une cinquantaine de femmes élèvent leur

165
voix merveilleuse pour les accueillir. Comment de si jolies créatures
pourraient-elles être dangereuses ?
Starker et Jacques sortent des rangs et demandent :
⎯ Y a-t-il parmi vous une responsable, nous souhaiterions savoir
pourquoi notre vaisseau a été capté par votre planète ? Nous aimerions
pouvoir continuer notre voyage !
Une femme émerge du groupe, sa beauté est telle qu’aucun homme ne
peut y rester insensible : cheveux rouges arrivant à la croupe, jambes
élancées montées sur des chaussures fines et dorées, une robe faite
d’un voile blanc immaculé lui couvrant juste un peu les seins, des
yeux verts comme l’eau des océans. De sa voix sortent des sons d’une
harmonie telle qu’aucune soprano, aucune chanteuse lyrique ne pour-
rait l’égaler. Tout homme l’écoutant se sent attiré comme par un ai-
mant :
⎯ Cher équipage, c’est pour nous un honneur de vous recevoir sur
notre planète. Nous ne sommes que quelques dizaines à vivre en ces
lieux. Nous vous invitons à vous restaurer dès maintenant, avant de
reprendre votre voyage. Nous vous libérerons de votre entrave par la
suite. Soyez bienvenus chez nous, mon peuple est pacifique, seul en-
fanter est notre vocation.
Sur ces mots, Jacques, Starker ainsi que l’équipage se sentent rassurés,
la confiance les a saisis. C’est alors que l’ensemble des femmes chante
en cœur cette hymne d’accueil :

Vous tous solitaires,


Ne restez pas dans le désert.
Laissez vous aller un court instant,
Partagez avec nous du bon temps.

Hommes qui courent,


Faite avec nous un détour.
Nous vous ouvrons toutes les bras
Prenons tous un bon repas.

Que cherchez-vous,
Passager d’un rendez-vous ?
Prenez ce que vous trouvez,
Des femmes de toute beauté.

Fermez les yeux,

166
Nous exaucerons tous vos vœux.
Nous apaiserons toutes vos pensées,
En nous vous demeurerez à jamais.

Tous rangent leurs armes et se laissent approcher par chacune ; leurs


chants hypnotisent les douze hommes qui suivent les quelques dizai-
nes de créatures simples et belles.
⎯ Venez vous désaltérer dans notre village, nous vous préparerons
un repas avant que l’étoile se couche, dit la femme.
⎯ Avez-vous entendu parler d’une femme nommée Aqualuce ?
demande Jacques. Peut-être s’est-elle posée sur votre planète il y a
soixante ou quatre vingt jours environ ?
⎯ Cela me dit quelque chose, nous en reparlerons au village.
⎯ Starker ajoute :
⎯ Pouvez-vous m’expliquer pourquoi notre vaisseau a été capté
par la planète ? Possédez-vous un rayon capteur aussi puissant ?
⎯ Non, le mystère de ce rayon est directement lié à notre étoile :
au moment de l’aurore, tout ce qui passe dans les environs de notre
planète y est sans distinction attiré ; cela peut-être des astéroïdes, mais
aussi des vaisseaux comme le vôtre. Ce phénomène s’arrête au cré-
puscule. Une masse magnétique colossale est peut-être enterrée dans
le sous-sol de l’astre. À la nuit, vous pourrez repartir.
⎯ Comment se fait-il que je ne voie aucun homme parmi vous ?
demande Jacques. Comment êtes-vous arrivées sur cette planète ?
⎯ La femme répond :
⎯ Il y a bien des années, notre vaisseau spatial fut attiré comme le
vôtre par ce phénomène magnétique, mais nous n’avons pas eu votre
chance et nous nous sommes écrasés au dernier instant. Les hommes
d’équipage périrent tous peu de temps après, frappés d’une maladie
contagieuse attrapée par l’un d’eux durant un voyage. Cette maladie
touchait exclusivement le sexe masculin et ce mal fut éradiqué lorsque
le dernier mourut. Nous nous sommes retrouvées seules ici, cela fait
maintenant vingt ans.
⎯ Mais si vous êtes seules sans hommes, comment peut-il y avoir
parmi vous autant de jeunes femmes après tant d’années passées ? Et
comment se fait-il qu’autour de moi il y ait parmi vous deux ou trois
femmes enceintes ?
⎯ Oui bien sûr, les hommes sont morts, mais il y a parmi nous des
généticiennes et après leur disparition, nous avons eu l’idée de garder
d’eux des échantillons génétiques. Dernièrement, nous avons réussi à

167
féconder trois d’entre nous, parmi les plus jeunes.
Starker trouve un peu étrange leurs expériences, et se demande ce que
cela cache. Il commence à se demander si lui et ses hommes sont si
bienvenus.
À cet instant, Jacques dit :
⎯ Plus tard, lorsque nous ne serons plus en guerre, nous viendrons
vous chercher !
⎯ Il n’en est pas question, nous aimons cette planète, elle est nô-
tre. Venez vous restaurer, nous avons rarement des visiteurs. Suivez-
nous à la place du village, ensuite vous repartirez cette nuit.
Des dizaines de femmes toutes plus belles les unes que les autres
s’affairent à mettre le couvert sur une table improvisée avec un bout
d’aileron d’un vaisseau ancien. Les maisons autour sont d’aspect sim-
ple sauf un bâtiment de couleur grise au fond, construit sur deux ni-
veaux et très étendu, aux petites fenêtres rondes, vestiges du vaisseau
échoué.
⎯ Quelle est cette construction ? demande Jacques.
⎯ Çà ! C’est notre hôpital !
⎯ Vous avez un hôpital pour une communauté si réduite, pour
quelle raison ? Je serais curieux de le visiter.
⎯ Vous le visiterez ! dit-elle d’un ton sûr. Passons à table, il se fait
tard.
⎯ Starker dit à Jacques :
⎯ Je n’ai pas faim, je vais retourner au vaisseau avec quelques
hommes pour contrôler l’appareillage, nous devons être prêts à partir
cette nuit !
⎯ Mais nous devons nous assurer qu’Aqualuce n’est pas ici sur
cette planète.
⎯ Jacques, je ne ressens pas sa présence, mais questionne nos
amies, elles en savent peut-être un peu plus.
Six hommes sont restés sur le Conquérant, Starker en emmenant avec
lui quatre autres, dit à Jacques :
⎯ Jacques, ne perds pas de temps, je laisse avec toi six de mes
meilleurs équipiers, rejoins-nous après le repas. Si Aqualuce est ici
nous partirons à sa recherche demain matin, sinon nous décollerons
cette nuit.
Starker retourne au vaisseau, prétextant les préparatifs, mais en fait,
c’est le sentiment de la blessure encore à vif de Clara qui le tourmente.
Le contact avec ces femmes aurait pu le subjuguer, mais non, Clara
reste vraiment sa moitié et il a la sensation étrange de ressentir parfois

168
sa présence, surtout lorsqu’il doit prendre des décisions, comme il le
fait actuellement.
⎯ La femme insiste pour qu’il reste à dîner :
⎯ Monsieur Starker, restez avec nous, il ne sera pas trop tard pour
partir après le repas. Nous serions heureuses de partager vos impres-
sions sur vos voyages. Restez.
⎯ Je vous remercie ? Madame… ?
⎯ Appelez moi Allia !
⎯ Merci Allia, mais je n’ai pas le cœur à cela !
Il quitte le village en direction de l’astronef.
Jacques aussi aimerait que son ami reste, mais il comprend le motif de
son départ, se disant : « Si je savais où est Aqualuce, je te rejoindrais.
Toi, tu aimerais rejoindre Clara que tu aimes plus que jamais. Mais
Aqualuce certainement vivante, peut-être Allia m’apportera t’elle une
réponse ? »
Jacques remarque qu’Allia semble attristée du départ de Starker,
⎯ Vous semblez déçue que mon ami soit parti ?
⎯ J’aime donner du plaisir aux hommes ; Starker a un terrible
chagrin qui le ronge, tout comme vous d’ailleurs, je l’ai ressenti ! Je
peux vous faire oublier totalement vos peines, laissez-vous aller, de-
main vous aurez tout oublié.
À ces mots Jacques frissonne, il se souvient trop d’Elvy et de ces
femmes qui cherchaient le plaisir sexuel à chaque instant ; non il résis-
tera, pas question de céder à ces sirènes !
⎯ Je vous avertis Allia, il n’est pas question pour moi de partager
votre couche.
⎯ Mais pour moi non plus, rassurez-vous !
Sur ces mots, des femmes viennent servir des plats variés sur la table
des invités, pas de viande, mais de beaux fruits, des plats composés
que les hommes du vaisseau goûtent avec délice. Jacques en fait au-
tant.
⎯ Sur quelle planète sommes-nous ? demande-t-il.
⎯ Lorsque nous sommes arrivés, répond Allia, cette planète in-
connue n’avait pas de nom et par usage, nous l’appelâmes ICI ; ce
nom est resté : « ICI », tout simplement !
Jacques, pris de confiance pour ces femmes, se laisse aller à partager
un repas sans limite, oubliant de prendre des nouvelles sur l’arrivée
possible d’Aqualuce. Au crépuscule, alors que les hommes sont gavés
de nourriture, les femmes se mettent à chanter des hymnes merveil-
leux à la gloire de la naissance des enfants et sans prendre garde, Jac-

169
ques et ses hommes s’endorment. Ils ne se sont pas aperçus que leur
nourriture était droguée, les somnifères faisaient partie de la fête !
Quelques instants après sortent de « l’hôpital » des brancardières tou-
tes aussi féminines les unes que les autres, qui chargent les sept corps
inertes sur des civières et les emportent.

Jacques se réveille, il ouvre les yeux et voit autour de lui tout un staff,
comme des chirurgiens qui se préparent à une intervention ; il distin-
gue le bloc opératoire autour de lui.
⎯ Mais que font-elles, se dit-il, qui est le patient ?
⎯ L’une d’elle s’approche avec une sorte de broche à griffes mu-
nie d’une tige de quinze centimètres en son centre. Le regardant elle
dit :
⎯ Il faut faire vite ! Celui-ci se réveille déjà, tenez-le.
Deux assistantes se précipitent et attrapent avec force sa tête.
Jacques saisi, ne pouvant pas bouger son corps encore engourdi par le
puissant somnifère, s’exclame :
⎯ Mais que me faites-vous ? Laissez-moi ! Non pas ça !…
À cet instant la femme plante la broche sur son front, la tige fine
s’enfonce de toute sa longueur dans son cerveau. Jacques perd
connaissance. À son réveille, Allia est à son chevet, coiffée d’un cas-
que étrange et lui caresse la tête lui disant :
⎯ Ne craignez rien, ce n’est pas douloureux, bientôt vous n’y pen-
serez plus et serez délivré de toutes vos pensées, je vous l’avais pro-
mis tout à l’heure.
Jacques passe sa main sur son front et sent la broche insérée :
⎯ Mais que m’avez vous fait ?
⎯ Nous vous avons posé un capteur éthérique afin de vous pren-
dre votre vitalité pour pouvoir donner vie aux trois enfants dont vous
avez vu les futures mères tout à l’heure. Votre chance est qu’en don-
nant votre vie, vous serez un peu leur père ; votre fluide se répandra
aussi en nous toutes. À partir de maintenant chacune de vos pensées
est créatrice, vous allez en sentir les bienfaits dès maintenant. Regar-
dez-moi, regardez le font de mes yeux et pensez, pensez !
À ce moment, Jacques posant la main sur son front se met à penser :
⎯ Mais que m’ont-elles fait ? Allia, je vous hais de toutes mes
forces, il faut que je me sorte de là.
Au même instant, Jacques ressent l’influx de son corps le quitter et
aussi une sensation de plaisir inouï l’irradier. Mais quel système per-
vers a-t-on implanté en lui ?

170
⎯ Vous voyez, Jacques, dit Allia, ce n’est pas difficile de prendre
du plaisir et de tout oublier ensuite. Vous allez prendre plaisir à vous
vider de votre force vitale et de votre mémoire. Demain matin vous ne
serez plus qu’une enveloppe vide mais grâce à vous, moi et mes com-
pagnes pourrons garder notre beauté, votre influx nous aura aussi re-
nouvelées. Vous partagerez notre vie à jamais. Continuez à penser,
regardez-vous déjà dans ce miroir.
Elle lui en tend un, Jacques se penche dessus et voit que ses cheveux
ont blanchi, des rides apparaissent.
⎯ Pourquoi voudriez-vous vivre dans une enveloppe aussi mor-
telle ? lui dit Allia.
⎯ Allia, libérez-moi, laissez moi partir, je ne veux pas mourir !
⎯ Mais vous êtes libre Jacques. Ce n’est pas une prison ici, la
porte de votre chambre reste ouverte et si vous souhaitez vous traîner
dans votre corps, ne pensez plus jamais ! Je vous quitte, je dois aller
voir encore trois de vos camarades, ils ne sont pas encore réveillés.
Les autres ont par contre déjà compris leurs avantages.
Allia sort de la chambre et Jacques reste seul encore allongé sur le lit.
Une autre pensée monte en lui :
Il imagine les autres hommes comme lui mourant sur leur lit. La peur
s’empare de lui, mais à cet instant la force le quitte avec la même in-
tensité que son effroi et encore une fois le plaisir monte en tous ses
membres, une sensation de bien être l’envahit. Alors il se lève, se di-
sant : « Il faut rejoindre le vaisseau et Starker, s’échapper de cet en-
droit, je n’aurais jamais dû venir sur ICI. »
Mais à peine la porte franchie, il s’effondre, ses jambes ne le tiennent
plus car sa dernière pensée est très forte. Il voit ses mains se rider en
quelques secondes et sent un plaisir extrême le pénétrer. Jamais il
n’aurait pensé qu’il fut si bon de se laisser mourir.
Il se relève et cette fois il trouve la force de courir dans le couloir,
mais il butte sur quelque chose et tombe. C’est un membre de
l’équipage que ses pieds ont heurté. Ils sont face à face, mais celui-ci
est méconnaissable, seulement reconnaît-il son uniforme bleu. Son
visage n’est plus que celui d’une momie inca, il ne lui reste qu’un peu
de peau sur les os. Il soupire ces quelques mots à Jacques :
⎯ Qu’il est bon de mourir, il n’y a rien d’autre à chercher, Jac-
ques !
Sur ces mots l’homme rend son dernier souffle. Et sous les yeux de
Jacques, son corps tombe en poussières ; meurtri, Jacques pense à ce
qui l’a amené à l’autre bout de l’univers :

171
⎯ Créateur, Dieu, aide-moi, sors-moi de là Dieu, Dieu, Dieu !
crie-t-il.
À ces mots, Jacques sent presque la totalité de son fluide vital le quit-
ter, dans une sensation de jouissance inestimable, son corps se vide de
sa substance, la broche agit comme une pompe qui aspire toute sa vie.
Un courant de bonheur, plaisir et joie sans limite l’envahit. Il sent ses
membres craquer, sa peau se dessécher, son cœur n’a que peu à battre
encore, c’est la fin. Un dernier mot lui vient en pensée :
⎯ Aqualuce, AQUALUCE.
Et de tout son corps, de toute son âme, de tout son cœur, il émet cette
pensée qui traverse en dehors du temps, l’univers :
⎯ Aqualuce, tu es mon seul espoir, mon but, mon unique raison de
vivre, je veux donner à toi seule ma force et ma pensée, tu es le but
unique de ma vie. Tu es la graine enfouie au plus profond de mon
cœur. Que cette pensée puisse à travers l’univers t’atteindre, je te dé-
sire plus que jamais.
***
À ce moment, Aqualuce qui dort dans la carcasse de l’Espérance, se
redresse d’un coup, comprenant instantanément le désespoir de Jac-
ques et l’extrême danger pour lui. Peut-être est-il déjà trop tard ; mais
sans hésiter, aidée par l’herbe de vie, elle dit :
⎯ Jacques, tiens bon ! je suis avec toi !
Alors, elle élève son esprit au-dessus de la planète et de son étoile et
bientôt au-dessus de la galaxie, comprenant la souffrance de Jacques,
elle projette sa force vers son ami, comme sachant où le trouver. Un
tournoiement de lumière s’envole vers la planète qui le retient, plus
vite encore que l’instantané et…

***

Jacques est pénétré par une force ardente, mais dont l’origine ne lui
est pas inconnue et comme jeté dans un brasier, son corps s’enflamme,
la force vive d’Aqualuce le pénètre. Au contraire des moments précé-
dents, une douleur extrême envahit la moindre particule de ses mus-
cles et de ses nerfs, une souffrance telle que peu d’hommes peuvent
l’imaginer. Jacques, qui était il y a quelques instants mourant, est de
nouveau empli de force. Ses pensées sont pour Aqualuce, Aqualuce
pense aussi à lui. Son corps entier retrouve sa force perdue et n’ayant
plus les stigmates de la vieillesse accélérée des quelques instants pas-
sés, il se relève, saisit son arme et court dans le bâtiment pour y re-

172
trouver ses amis. Une porte est ouverte près de sa chambre : deux lits,
deux tas de cendres… C’est trop tard pour eux. Plus loin, le labora-
toire, un homme près à se faire embrocher par l’équipe macabre ; il
vise, tire à quatre reprises. Quatre femmes s’effondrent.
⎯ La mort est plus simple quand on veut, se dit-il.
Il soulève son équipier :
⎯ Viens, réveille-toi, il faut trouver les autres et partir au plus
vite !
L’homme a du mal à émerger, mais comprenant le danger, se ressai-
sit :
⎯ Que s’est-il passé ?
⎯ Trop long à t’expliquer, suis-moi, il manque encore deux hom-
mes !
Ils courent vers l’étage supérieur et tombent nez à nez avec Allia qui a
encore son casque étrange sur la tête. Elle lui dit :
⎯ Mais pense à moi Jacques, prends mon corps pour le plaisir.
Jacques ajuste et tire. Allia s’effondre, instantanément sa beauté se
fripe, elle est comme vieillie de cent ans, il n’y a plus qu’un squelette
en lambeau comme si elle venait en un instant de restituer toute
l’énergie volée. Derrière elle deux hommes, broches au font,
s’éveillent.
Jacques se précipite sur eux :
⎯ Ne pensez pas, ne dites rien. Levez-vous et suivez-moi !
Mais d’autres femmes, armées cette fois, les rejoignent. Ils sont prati-
quement encerclés, bloqués contre une porte blindée, mais celle-ci
s’ouvre à eux. Ils y pénètrent sans savoir vers où, mais une jeune
femme referme la porte et leur dit :
⎯ Suivez moi, je connais la sortie qui va nous mener à
l’extérieur !
⎯ Jacques la dévisage un instant, il l’a déjà vue, elle était toujours
à côté d’Allia. « Je n’ai pas de temps à perdre, pense-t-il, dois-je lui
faire confiance ? »
⎯ Je suis la fille d’Allia, mais je suis avec vous, je ne veux pas
rester ici, emmenez-moi dans votre vaisseau, loin de ces monstres !
Sans savoir pourquoi, Jacques accepte.
Aussitôt, la jeune femme leur fait prendre des couloirs qui descendent,
dans une demi-obscurité. Ils se retrouvent face à une échelle.
⎯ Il faut y grimper ; là haut, il y a une trappe à soulever, nous ne
serons pas loin du vaisseau, dit-elle.
⎯ Elle s’y engage, Jacques la suit. La liberté bientôt ! Mais des

173
voix de femmes se font entendre au loin et résonnent. Devant Jacques,
la porte est coincée. Il prend son arme, la trappe explose, il sort, tout le
monde le suit. Ils sont libres !
⎯ Courons vers le vaisseau ! dit Jacques.
Heureusement celui-ci n’est pas loin, car les hommes qui ont subi la
greffe sont à bout de forces, déjà la broche diabolique commençait à
faire effet dans les sous-sols. Leurs cheveux ont légèrement blanchi.
Les hommes du vaisseau les ont vus et se précipitent à leur rencontre.
Ils ne font pas attention à la jeune femme qui les accompagne. Starker
qui a vu la scène sur son écran de contrôle sonne l’alarme.
⎯ Préparez-vous à décoller, tout le monde à son poste, activation
imminente de la propulsion gravitique.
Puis il court à la rencontre de son ami et de ses hommes, sautant par-
dessus la coursive qui sépare le poste de pilotage de la rampe d’accès
extérieur. Il tombe et manque de basculer directement dans le vide.
Ouf ! Il se retient à temps à la barre.
Voyant Jacques :
⎯ Que vous est-il arrivé là-bas ? Il manque trois hommes, retour-
nons les chercher !
⎯ C’est trop tard Starker, ils sont morts ! répond Jacques.
⎯ Que s’est-il passé après mon départ ? Tout semblait calme, il
n’y avait pas plus de quinze femmes avec vous. Jacques, qui est cette
personne derrière toi ?
⎯ C’est trop long à raconter, Starker, mais je dois te dire qu’il ne
faut pas perdre de temps pour partir, car les femmes qui nous poursui-
vent sont armées et l’aube n’est pas loin.
⎯ Nous décollons mais cette fille reste ici, il n’est pas question
d’emmener une inconnue.
⎯ Pas question ? rétorque Jacques, elle vient avec nous !
Starker ne peut contredire Jacques, mais n’apprécie pas. Tout
l’équipage se trouvant à bord, il referme les portes du vaisseau. Déjà à
l’extérieur quelques femmes essaient d’y pénétrer et tirent avec leurs
pistolets éthériques, mais sans résultats car la coque est blindée. Le
vaisseau décolle lourdement, car les premières lueurs du jour appa-
raissent. Starker a laissé les commandes à son second, Alove Jaman,
mais celui-ci semble en difficulté.
⎯ Que se passe-t-il encore ? se demande Starker, remontant à son
poste, accompagné de Jacques, afin de contrôler la situation.
⎯ Alove, stabilisez les magnétiques cardinaux, augmentez la puis-
sance à quatre vingt pour cent.

174
⎯ C’est fait déjà, mais le rayon tracteur de la planète s’est libéré à
plus de la moitié depuis dix minutes, j’arrive à peine à survoler le sol à
cent mètres, le nez du vaisseau risque de se planter à tout moment sur
le sol.
⎯ Passez à cent pour cent, c’est notre seule chance, cramponnez-
vous !
Jacques, accroché au siège d’Alove, observe les deux hommes se dé-
battre contre le phénomène. La propulsion gravitique augmente en
puissance et un terrible vrombissement résonne partout dans la carlin-
gue, tout se met à vibrer et des panneaux d’habillage tombent lourde-
ment au sol. Starker baisse la tète mais ne peut éviter l’écran de vision
arrière, qui l’assomme net. Le vaisseau se cabre dangereusement et
Jacques, pris d’une illumination soudaine, frappe sur l’activation de
propulsion éthérique. Jamais cela n’avait été fait dans l’histoire spa-
tiale Lunisse, car une accélération hyperlumique dans l’atmosphère
créerait un échauffement tel que l’astronef se consumerait et que
l’atmosphère de la planète s’enflammerait instantanément comme de
l’hydrogène, ne laissant aucune vie sur toute la surface ; mais Jacques
n’est pas pilote, heureusement ! Car l’accélération lumique permet de
contrarier l’attraction de la planète conjuguée à l’étoile, le vaisseau
transperce le ciel et s’éloigne bien plus vite qu’une étoile filante.

***

Cléonisse se réveille à son tour et voit Aqualuce blottie contre la cloi-


son derrière son lit, une couverture sur elle. Elle tremble, elle a la peau
et les membres gelés.
⎯ Aqualuce, que se passe-t-il ? Viens te réchauffer contre moi tu
as si froid.
⎯ Jacques m’a appelé dans un cri de désespoir, je l’ai vu.
⎯ Je sais et tu as fait ce que tu devais. Vois-tu, il pense à toi et il
va bien maintenant.
⎯ Mais comment se fait-il qu’à des milliards de kilomètre il me
soit si proche ? Quelle est cette magie ?
⎯ Ce n’est pas de la magie, mais tu dois comprendre que nous les
hommes, seules nos pensées nous éloignent les uns des autres.
L’humanité a créé l’espace pour cette raison, les étoiles et les galaxies
aussi, l’univers est en expansion pour la même raison.
⎯ Ce qui veut dire ?
⎯ Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de distance pour les cœurs purs.

175
Aqualuce a la lueur d’une conscience nouvelle :
⎯ Si je comprends bien, chaque pensée pour ce monde nous em-
prisonne encore plus dans notre univers et crée un espace nouveau et
l’univers continue à grandir ! Alors la science nous éloigne de notre
but, à chaque fois que je fais une découverte dans mon télescope, ce
sont les murs de ma prison que j’éloigne !
⎯ C’est vrai !
⎯ Il n’y aurait pas d’univers sans les hommes ?
⎯ C’est vrai !
⎯ Qui sommes-nous ?
⎯ Laisse Jacques le découvrir, maintenant, il ne doit plus se lais-
ser égarer.
***
Si Jacques, novice en matière de pilotage, n’était pas intervenu, le
vaisseau se serait écrasé. C’est l’avis de tous les membres d’équipage.
Alove Jaman reprend les commandes du Conquérant qui s’éloigne
d’ICI à tire d’ailes. Starker retrouve ses esprits, bien qu’il se soit ou-
vert le cuir chevelu. Le vaisseau est sens dessus-dessous et déjà tous
les hommes valides s’activent à la remise en état, sauf le médecin res-
té à l’antenne médicale pour soigner les hommes qui ont subi les ou-
trages de ces femmes fatales. Jacques paraît indemne mais on lui fait
un scanner total comme aux deux autres. Starker, blessé, se fait soi-
gner, mais c’est superficiel. Il s’arrête devant le médecin qui examine
Jacques :
⎯ Comment vont-ils ?
⎯ Jacques a récupéré, il est même curieux qu’il n’ait aucune sé-
quelle car j’ai examiné la broche qu’on lui a insérée. À l’image que
donne le cristal pensant, nous pouvons voir que la fine tige plantée
s’introduit dans le cervelet et ensuite s’éclate en une multitude de ra-
mifications encore plus fines. Celles-ci ont dû s’épanouir juste après la
pénétration dans le lobe frontal. Starker regarde l’image à l’écran.
⎯ C’est incroyable, comment se fait-il que Jacques ne sente rien,
qu’il ait encore toutes ses facultés ?
⎯ Le métal qui compose cette broche est constitué de magnétum
qui n’est aucunement conducteur électrique mais par contre supra-
conducteur éthérique, comme la tête qui la termine sur le front et qui
agit comme émetteur.
⎯ À quoi cela sert-il ?
⎯ Demandez à Jacques, il en connaît l’explication !
Lorsque Jacques, alité dans la salle de soins, retrouve son ami, il lui

176
raconte tout ce qu’il a enduré et vu, mais il s’inquiète pour les autres
qu’il a sauvés de justesse. Le médecin est indécis, car leur état de san-
té ne donne pas d’inquiétude mais ils ont vieilli de dix ans depuis leur
retour. Après qu’ils eurent quitté ICI, leur état s’est heureusement,
totalement stabilisé. Starker demande au médecin s’il est possible
d’extraire ces broches, hélas celles-ci sont incrustées si profondément
que s’il les déplaçait de quelques dixièmes de millimètres, cela pour-
rait les tuer. Il est plus prudent de les laisser. Jacques pense à la jeune
femme qui les a accompagnés :
⎯ Où est la personne qui nous a suivis ?
⎯ Je l’ai faite enfermer dans une chambre isolée, répond Starker.
Elle est sous surveillance, je me méfie d’elle, il suffit de voir les dé-
gâts que ces femmes ont faits sur vous, sans compter les trois hommes
morts.
⎯ Starker, emmène-moi auprès d’elle, je crois qu’il faut lui faire
confiance, je vais la questionner !
Starker conduit Jacques vers la cellule de sa prisonnière, s’arrête un
instant et se retourne vers lui :
⎯ Merci, Jacques, merci pour nous tous.
⎯ Merci pour quoi ?
⎯ Un grand merci parce que ton inexpérience nous a été salutaire.
Jamais un pilote n’aurait manœuvré comme tu l’as fait lorsque nous
étions en difficulté au-dessus de la planète. Tous les hommes te sont
reconnaissants.
⎯ Jacques ne sait quoi dire, il en rougit. Arrivés devant la chambre
où deux hommes montent la garde, Jacques dit :
⎯ Laissez-moi seul avec elle.
⎯ Starker est hésitant, il y a eu déjà assez de morts aujourd’hui.
⎯ N’aies crainte, elle est inoffensive, je sens qu’elle était sincère
tout à l’heure. D’ailleurs elle nous a sauvés.
Les gardes ouvrent la porte, dans un coin apparaît la jeune femme
blottie et tremblante. Jacques s’introduit doucement dans sa prison, la
porte se referme derrière lui. Il revoit le moment où dans le vaisseau
Golock il fut jeté dans sa cellule et se retrouva face à Aqualuce. Il res-
sent l’angoisse qu’il avait pu connaître à cet instant, Aqualuce qui, le
comprenant, l’avait rassuré autant qu’elle avait pu. Il s’approche dou-
cement :
⎯ Ne crains rien, je suis ton ami, nous ne te voulons aucun mal.
Regarde-moi, je t’ai fait confiance tout de suite lorsque je t’ai trouvée
derrière la porte tout à l’heure. Je m’appelle Jacques et toi quel est ton

177
nom ?
Un instant de silence, la jeune fille sanglote, elle est terrorisée. Jac-
ques se rapproche d’elle et lui caresse légèrement le visage. Elle se
détend un peu, lève les yeux, le fixe quelques instants. Jacques se sent
comme radiographié.
⎯ Mais qu’y a t-il en elle, elle regarde à travers moi ? pense Jac-
ques.
⎯ Tu n’es pas de Lunisse, je sens que tu es plus qu’un étranger, tu
sembles perdu dans l’univers.
⎯ C’est vrai, lui répond Jacques.
⎯ Tout le monde m’appelle Noèse, ma mère m’a baptisé Néo-
noèse, mais Noèse, je préfère.
⎯ Noèse, c’est original ! Je n’ai jamais connu ce prénom ailleurs !
Elle sourit, Jacques aussi à son tour et il lui dit :
⎯ J’ai été un jour comme toi séparé des miens en un instant, je me
suis aussi retrouvé dans un vaisseau spatial sans l’avoir jamais de-
mandé.
⎯ Mais si je suis avec vous, c’est parce que je l’ai choisi. J’ai tou-
jours espéré que je pourrais m’échapper de cette planète maudite. Je
suis la fille d’Allia mais je n’en ai que la parenté par le sang, non par
l’esprit. Elle m’a élevée selon ses concepts mais je les ai toujours
maudits, comme je maudis toutes ces femmes qui l’ont toujours entou-
rée.
⎯ Peux-tu me dire pourquoi elles nous ont fait tout cela ?
⎯ Oui, bien sûr. Cette histoire remonte à vingt ans. Ces femmes
que vous avez trouvées sur ICI avec ma mère sont des condamnées à
l’extradition à vie. Elles viennent de la deuxième planète extérieure de
Lunisse « NATAVI » Là-bas elles faisaient partie d’un groupe de
chercheurs spécialistes en génétique et faisaient des recherches sur la
longévité humaine. C’est là que tout a basculé car ma mère fit une
découverte révolutionnaire sur la transmission des ondes éthériques.
Elle comprit comment absorber la force vitale d’un être vivant pour la
transférer dans un autre. Au début elle le fit sur des souris, cela amu-
sait ses collègues, mais un jour, il lui vint l’idée de le reproduire gran-
deur nature sur un homme. Elle trouva un jeune homme un peu attardé
mental, avec la complicité de quelques collègues féminines bien sûr,
car l’institut était dirigé et géré par des femmes ; en effet sur Lunisse,
tout ce qui touche à la naissance et la vie est bien souvant le travail
des femmes. Donc elles prirent le cobaye, extrayant toute sa force vi-
tale. Toutes profitèrent du pauvre attardé et, voyant les bienfaits du

178
transfert, elles y prirent goût immédiatement. Quelques employés de
l’institut en firent les frais, mais cela fut vite découvert et elles furent
toutes condamnées à la déportation sur une planète pénitentiaire loin-
taine. Dans le vaisseau qui les emmenait, ma mère réussit à séduire un
homme qui était de passage, un voyageur ayant demandé à l’équipage
de l’héberger le temps de réparer son vaisseau. J’en suis le résultat.
Elle put se libérer avec d’autres au moment où le vaisseau fut happé
par la planète d’où je viens. Et profitant du crash, ma mère et les au-
tres prisonnières parvinrent à neutraliser les hommes, qui n’avaient
pas pris garde et dont certains s’étaient laissés séduire.
⎯ Mais que sont devenus les hommes du vaisseau, sont-ils réelle-
ment tombés malades comme le laissait entendre votre mère ?
⎯ La réalité est tout autre. Peu après s’être échoués ici, sans aucun
moyen de communication, les hommes, une quarantaine, décidèrent
de s’organiser et acceptèrent que tous vivent librement. Ils bâtirent
alors le village. Ma mère réussit à les convaincre de construire un bâ-
timent qui serait un petit hôpital, car elle pourrait soulager notre petite
communauté, elle était enceinte et d’autres femmes pourraient être
amenées à avoir des enfants. Tout rebascula lorsque dans son petit
laboratoire elle reproduisit l’expérience maudite. Les femmes y ayant
déjà goûté ne purent s’empêcher de recommencer et tous les hommes
y passèrent, sauf mon père, car il était reparti bien avant d’arriver sur
ICI. Lorsque je suis née, tous avaient disparu.
⎯ D’autres vaisseaux se sont-ils posés sur ICI hormis le nôtre ?
⎯ J’ai aujourd’hui vingt ans et je crois avoir vu trois vaisseaux
venir ici.
⎯ Que s’est-il passé pour ceux-là ?
À ce moment Noèse s’effondre en larmes dans les bras de Jacques et
tout en sanglotant, lui dit :
⎯ Ce fut bien plus horrible que pour vous. Mais il faut que vous
sachiez qu’avec vous elle avait en vue une nouvelle expérience plus
atroce que les autres, car trois enfants devaient naître la nuit dernière,
ils étaient tous mâles, ma mère espérait les élever comme du bétail,
afin d’extraire leur force, ainsi préserver leur vitalité et leur beauté
encore très longtemps.
Jacques, ayant pour sa part frôlé la mort d’aussi prêt, en est profondé-
ment écœuré, l’envie de vomir le prend. Il se ressaisit sur l’instant :
⎯ Noèse, vous n’avez jamais participé à une de ces orgies diaboli-
ques ?
⎯ Si, une fois, j’avais onze ans. Le jour de mon anniversaire ma

179
mère voulut me faire goûter à son plaisir. Elle mit un de ses casques
sur ma tête et me dit :
⎯ Viens, je vais te faire un cadeau. Bientôt tu seras une femme, je
vais te montrer à quoi servent les hommes. Elle me mena dans une
pièce où un homme était assis sur un fauteuil, les pieds et les mains
attachés, une broche sur le front. Elle lui dit :
⎯ Regarde cette enfant, elle sera bientôt tienne !
⎯ À cet instant l’homme réagit et son fluide fut capturé par mon
casque, je sentis sa force me pénétrer, m’emplir et s’installer dans mes
organes génitaux et pour l’unique fois de ma vie, j’en ressentis tout le
plaisir jusqu’à l’orgasme. Mais je vis l’homme se vider et je compris
que je lui volais sa vie. À cet instant, je hurlais et rejetais ce fluide
étrange qui m’envahissait, l’homme se remit à penser, la force remon-
ta dans mon casque mais je n’en voulais plus, de toutes mes forces je
luttai. Alors, devant ma mère et moi, l’homme se consuma dans une
douleur terrible. Aujourd’hui encore, ses cris me glacent le sang. Mais
depuis ce jour j’ai la faculté de lire toutes les pensées de tous les hu-
mains. Ma mère est morte maintenant et c’est pour moi un soulage-
ment.
Jacques serre Noèse contre son cœur :
⎯ C’est terminé, elles sont toutes mortes, j’ai par accident détruit
la vie qu’il y avait sur ICI.
⎯ Il n’y avait rien de bon sur ICI, ajoute Noèse.
⎯ Si, toi !
En sortant, Jacques dit à Starker qui attendait derrière la porte :
⎯ Elle n’y est pour rien, elle n’était qu’une enfant devant ces
monstres. Elle doit se reposer, il faut prendre soin d’elle, elle est des
nôtres.
Le médecin vient examiner Noèse pendant que Jacques explique tout à
Starker. Le vaisseau file dans l’espace, reprenant la direction
d’Andromède. Depuis des jours, Noèse s’intègre à l’équipage, es-
sayant de se rendre utile ; elle aide à la préparation des repas, participe
à la remise en état du vaisseau qui a subi des avaries à la suite du dé-
collage d’ICI. Elle est très douée de ses mains, elle fait même parfois
des miracles, tous l’apprécient. Starker s’est détendu, il lui sourit et
compatit à la souffrance qu’elle a dû subir avec sa mère et les femmes.
Il se demande même comment elle a pu être si différente à leur contact
permanent. Il se met à penser que chaque être doit posséder une force
d’âme que nul ne peu éteindre. Noèse est une jolie jeune femme, bien
bâtie, elle mesure un mètre soixante dix, ses cheveux châtains sont

180
tressés finement depuis son front, tirés en arrière et regroupé en deux
couettes au dessus des oreilles, tirant ceux de la nuque, regroupés par
deux rubans, ils éclatent comme des bouquets de fleurs. Elle a une
voix feutrée mais sa tonalité est celle d’une soprano merveilleuse. Ses
yeux d’un brun profond feraient sombrer plus d’un homme dans les
profondeurs obscures de l’univers. Noèse est jeune, sa fraîcheur éclate
sur ses lèvres et son sourire.

181
Chapitre II : Une pensée pour UNIS

C'est la fin de nombreuses périodes d’éveil, depuis


qu’ils ont quitté ICI. Noèse est devenue membre de l’équipage à part
entière, elle ne demande pas un régime de faveur parce qu’elle est une
femme ; d’ailleurs elle n’a rien à envier aux hommes, elle est robuste
malgré sa finesse, intelligente. Elle est maintenant endormie pendant
que Starker et Jacques sont dans le carré des officiers et ont une
conversation sur le but du chemin vers Andromède. Starker dit à Jac-
ques :
⎯ Voilà maintenant plusieurs milliers d’années lumières parcou-
rus depuis que nous avons laissé Lunisse, nous avons perdu trois
hommes et sommes encore loin de l’arrivée. Imagines-tu combien
auront survécu sur deux ans, si nous atteignons notre but ?
⎯ Je ne sais pas ce que représentent deux ans dans l’espace,
j’espère avoir la force de surmonter un tel voyage, mon esprit sera-t-il
encore capable de penser au but à atteindre, la folie m’aura-t-elle tou-
ché avant même d’avoir vu un morceau de planète ? Et puis, je pense
aussi à Noèse, une si jeune et jolie femme peut-elle rester dans ce
vaisseau semblable à une prison avec autant d’hommes autour d’elle ?
⎯ Jacques, j’ai déjà fait des missions très longues, comparables à
celle-ci. Ce n’est pas facile mais nous le supportons car, comme tu l’as
vu lorsque je t’ai recueilli avec Aqualuce, l’équipage était constitué
d’hommes et de femmes, ainsi que de couples mariés, c’est un énorme
avantage pour l’équilibre de tous. Je crains que les hommes aient des
difficultés d’ici plusieurs dizaines de jours passés sans relations inti-
mes. J’espère que Noèse n’en fera pas les frais, ce serait terrible.
⎯ Pour ma part, j’y veillerai, c’est grâce à elle que je suis avec
vous aujourd’hui. Nous avons perdu trois hommes mais nous avons
trouvé Noèse. J’ai le sentiment qu’elle nous apporte par sa présence
un élément indispensable à notre cours dans l’espace. Je pense au jour
de mon investiture sur Lunisse, le dernier homme qui me donna la clef
me dit que chaque planète extérieure a son inverse dans l’espace. Je
me demande si ICI ne serait pas l’opposé de NATAVI, d’ailleurs les
femmes en étaient originaires. Je suis sûr que Noèse n’est pas avec
nous par hasard.
⎯ Peut-être, Jacques, mais trois hommes morts, c’est toujours
trop. Nous avons repris la direction d’Andromède, j’ai optimisé la
propulsion pour raccourcir la durée du trajet, nous pouvons avec un

182
peu de chance gagner soixante à cent vingt jours.
Ils devraient être seuls dans le carré, mais soudain Jacques entend un
bruit inattendu derrière eux. Il se lève pour voir ; c’est Egoste, le copi-
lote adjoint d’Alove Jaman qui se trouve derrière la cloison séparant le
bar, à la table de service.
⎯ Que fais-tu là ? demande Starker.
⎯ Oh ! je viens juste prendre dans le bar une bouteille de lait de
mailleul.
⎯ Il n’y en a plus dans le distributeur de ta chambre ?
⎯ Il est bloqué, je pense que depuis que nous sommes partis d’ICI,
il y a des dégâts dans certains circuits qui restent à revoir !
⎯ Dans ce cas, répond Starker, je donnerai des instructions pour
vérifier cela.
L’homme retourne dans sa chambre. Jacques est un peu étonné car sa
chambre est dans le même secteur et il n’a pas remarqué d’avarie sur
le système :
⎯ Je me demande s’il dit la vérité, il n’avait pas l’air très à l’aise
en nous parlant, qui plus est, il a dû participer à une partie de notre
conversation, peut-être même volontairement.
⎯ Jacques, ne vois pas le mal partout, cela peut arriver à nous
tous.
⎯ Oui, mais certains hommes peuvent encore se demander quel
est le réel but de notre cours vers Andromède.
⎯ Je mènerai une enquête discrète dès demain si cela peut te ras-
surer Jacques. Allons nous coucher maintenant, nous avons du travail,
car nous devons veiller au bon fonctionnement de notre armement, au
cas où nous serions surpris par les Golocks, bien que ce risque soit très
restreint en vitesse éthérique.

***

Tout l’équipage est surpris par l’alarme générale du vaisseau. Starker


est en plein rêve lorsque cela arrive, il fait un bond dans son lit et
manque de se cogner la tête contre la console de contrôle du cristal
pensant. Jacques ne comprend pas immédiatement que c’est une
alerte, il prend du temps à sortir de ses rêves. Starker retrouve Alove
vers le poste de pilotage, c’est là qu’il apprend ce qui se passe :
⎯ Nous avons perdu une cellule de secours, je ne sais pas encore
pourquoi. Il y a peut-être quelqu’un dedans.
⎯ Nous ne sommes que seize, c’est facile à vérifier ! Rassemblons

183
tout l’équipage.
On frappe à la porte de Jacques, qui sort précipitamment.
⎯ Que se passe-t-il ?
L’homme répond :
⎯ Nous avons perdu une cellule de secours, on nous demande de
nous rassembler tous au poste de contrôle.
Jacques se dirige rapidement vers la chambre de Noèse pour l’avertir
et l’accompagner. Il frappe, pas de réponse, il recommence et
l’appelle, toujours rien. L’homme qui le suit en fait autant, toujours
rien.
⎯ C’est étrange, car l’alarme était suffisamment forte pour faire
tomber des bras de Morphée tout être vivant ! dit l’homme
d’équipage.
Jacques est très inquiet :
⎯ Il faut enfoncer la porte, elle a sûrement eu un malaise !
Il essaie d’enfoncer la porte, mais se brise presque l’épaule sans résul-
tat.
L’homme qui l’accompagne le bouscule et l’ouvre depuis le bouton.
Elle n’est pas verrouillée. Ils sont stupéfaits, car la pièce est toute re-
tournée, tous les vêtements de Noèse sont sur le sol, les quelques ob-
jets tels que verres, plateau-repas et livres-cristals éparpillés. Le plus
inquiétant est qu’ils remarquent des traces de sang sur le coin de la
table. Quelqu’un s’est battu avec Noèse, elle a dû résister, mais sa
chambre est vide, elle a disparu. Jacques comprend qu’elle est certai-
nement dans la cellule de secours qui vient de quitter le vaisseau. Mais
avec qui et pourquoi ? Est-elle encore en vie ? L’agent de sécurité qui
est avec Jacques donne l’alerte auprès de Starker qui leur demande de
les rejoindre immédiatement.
⎯ Noèse n’est plus dans sa chambre, dit Jacques à son ami, elle
s’est battue avec son agresseur et doit être blessée.
⎯ Jacques, nous allons faire tout ce qu’il faut pour la retrouver
dans le vaisseau, mais maintenant que tous nos hommes sont sur le
pont, je dois constater qu’Egoste, qui était avec nous dans le carré des
officiers, a disparu lui aussi. Est-il responsable ? Je ne sais pas. Mais
maintenant, cherchons-les tous. Ici sur le Conquérant, l’équipage
forme un tout indissociable, nous sommes tous responsables les uns
des autres et moi j’en suis le capitaine. Tu peux compter sur nous,
Jacques. Partageons-nous en équipes de quatre par niveau, par contre
Jacques et moi allons au sas d’évacuation.
Alors qu’ils partent vers le ventre du vaisseau, où se trouvent les na-

184
vettes et capsules de secours, Jacques demande :
⎯ Starker, pourquoi n’as-tu pas arrêté la propulsion éthérique ?
S’ils sont partis dans cette capsule qui s’est éjectée, nous devons aller
à leur recherche !
⎯ Tu rêves ! Jacques. À la vitesse où nous allons, ils sont déjà
loin, cela fait une heure, de plus aucun signal ne nous est parvenu de
leur balise. Nous aurions dû les repérer, d’ailleurs c’est la première
chose que j’ai voulu faire lorsque je suis arrivé aux commandes.
⎯ Ton vaisseau est assez sophistiqué pour les repérer, peut-être
même peux-tu essayer par contact télépathique ?
⎯ Jacques, tu sais bien que je n’ai plus ces pouvoirs ; quant à mon
vaisseau, malgré tous nos gadgets, nous ne pouvons, à soixante années
lumière, trouver un vaisseau de dix mètres sur quatre qui se confond
avec un quelconque astéroïde, sur cette distance il y en a suffisamment
pour s’y perdre.
⎯ Tu ne vas tout de même pas me dire que tu comptes abandonner
Noèse si elle est dans cette capsule avec un homme peut-être déran-
gé ?
⎯ Jacques, l’espace est un vaste néant incomparable à tout ce qui
est connu sur nos planètes. Déjà sur nos océans, en quelques centaines
de kilomètres carrés nous y perdons des hommes, tu le sais bien, ta
Terre est comme cela.
⎯ Tu m’écœures Starker, je ne te croyais pas aussi défaitiste que
cela, c’est ça le grand aventurier, l’homme qui sillonne l’espace pour
découvrir des mondes nouveaux, prêt à courir vers un idéal, trouver
des réponses à toutes ses questions, quel grand homme ! Tu fais partie
de la race de ceux qui ne pensent qu’à leur ego, tout est pour leur pro-
pre conscience. Tu marches en circuit fermé, tu n’as jamais ouvert les
yeux sur les autres. Ton vaisseau, c’est toi, tes hommes sont tes petits
serviteurs, quand l’un est défaillant, tu le jettes, c’est pour ça que tu ne
retourneras pas chercher Egoste ; et puis Noèse, elle ne fait pas partie
de l’équipe, c’est une pièce rajoutée, n’est ce pas ? À quoi bon, lais-
sons-les dans l’espace, ils trouveront bien une planète, après tout, un
homme et une femme c’est fait pour s’entendre. Tu en sais quelque
chose, sur Elvy tu t’es bien amusé ! N’aurais-tu pas par hasard attrapé
quelque chose là-bas qui te ronge petit à petit ? Clara ne serait-elle pas
la première victime de ton égoïsme ?
Entendant ces mots, Starker pâlit, une nausée le prend avec l’idée du
regret de vivre. Sur la plate-forme spatiale, il passe devant le vaisseau
qui les avait extraits d’Elvy sans le remarquer. Arrivés sur le tube de

185
lancement de la capsule, Starker constate qu’elle s’est bien éjectée. Il
visionne la vidéo de contrôle et voit Egoste tenant Noèse d’une main
et de l’autre braquant une arme sur elle. Noèse saigne par les lèvres et
le front, mais elle est vivante. Un court instant, elle fixe la caméra qui
les filme, son regard toujours aussi profond exprime son désarroi.
Egoste la tire d’un coup et la jette au fond du petit vaisseau. La porte
de l’engin se referme d’un coup, ils sont partis. Starker décroche le
micro :
⎯ Alove, arrêt immédiat de la propulsion, nous faisons demi-tour
et partons à leur recherche ! Mets immédiatement les détecteurs de vie
en action, nous avons deux personnes dans la cellule qui s’est éjectée.
Bien sûr, Noèse n’est plus ici, mais Jacques est satisfait, heureux de
voir que son ami réagit, que son cœur n’est pas noyé dans l’ombre de
son individualisme. Il sait qu’à partir de maintenant, il va mettre tout
en œuvre pour les récupérer.
⎯ Nous les retrouverons, Jacques, dit Starker, je t’en fais la pro-
messe.
⎯ Je sais que nous pouvons compter sur toi. Starker… Je suis dé-
solé pour Clara.
⎯ Jacques, c’est toi qui as raison.
Nos deux amis regagnent le poste de pilotage, Alove Jaman a exécuté
la manœuvre, le vaisseau est en route vers Noèse et l’homme qui l’a
ravie.

***

Dans la capsule, Egoste vient de déconnecter la balise, ainsi les hom-


mes du Conquérant ne pourront pas les repérer. Noèse le regarde
s’affairer, comme un fugitif à l’affût :
⎯ Pourquoi fais-tu tout cela ? Où nous entraînes-tu ?
⎯ Tais-toi, laisse-moi tranquille, j’ai autre chose à faire plutôt que
de répondre à tes questions.
L’homme, après avoir mis les appareils de transmissions hors service,
examine la carte stellaire du secteur, il regarde sur son écran de cristal
les étoiles et planètes environnantes. Tout en s’essuyant les lèvres et le
front ensanglanté, Noèse l’observe sans mot dire. Elle le voit, d’abord
nerveux, scruter centimètre par centimètre la carte qui apparaît en trois
dimensions. Noèse comprend que le point central rouge est le minus-
cule vaisseau dans lequel ils se trouvent. Autour, des points lumineux
sont semés comme des graines jetées au gré du vent. L’angoisse

186
d’Egoste reste apparente, il cherche quelque chose. Il commence à
transpirer, il se tord les doigts jusqu’à les faire craquer puis il se re-
tourne violemment vers Noèse et lui dit :
⎯ Que crois-tu ? Je fais tout ça à cause de ce Jacques. Pourquoi ne
l’avons-nous pas laissé là où il était, c’est pour ça que maintenant j’en
suis là. Il nous a entraînés dans son aventure. Je l’ai encore entendu
hier soir, il ne sait pas où il va et l’on va tous y passer. J’ai déjà trois
camarades morts pour rien sur ta maudite planète. J’ai pas envie de
mourir, surtout pas dans un vaisseau avec tous ces fous qui courent
après du vent. Nous échapper est notre seule chance. Je crois que nous
en avons une et je la prends !
⎯ Quelle chance prends-tu, as-tu la moindre idée de l’endroit où
nous sommes et où nous allons ?
⎯ Oui aux deux questions !
⎯ Pourquoi suis-je avec toi, tu aurais pu partir seul ?
⎯ C’est en te voyant que l’idée m’est venue : tu es une jolie fille,
tu ne sembles pas fragile et surtout, en te voyant travailler avec nous
pour remettre le vaisseau en état, j’ai compris qu’une femme sachant
utiliser ses mains avec tant d’adresse devait pouvoir se débrouiller
sans difficultés si elle se retrouvait seule avec un homme sur une pla-
nète déserte. Surtout, un sentiment étrange m’attire vers toi ; nous
avons travaillé ensemble ces derniers jours, depuis, pas une période de
sommeil où je n’aie rêvé de toi. Je ne sais pas ce qu’il m’arrive ? Oh,
et puis, un homme et une femme, c’est fait pour vivre ensemble !
⎯ Si tu as une attirance pour moi, avais-tu besoin d’en arriver là ?
il y a d’autres méthodes pour exprimer ce genre de sentiments. Crois-
tu que je vais accepter de vivre avec toi ? Il faudrait déjà que je
t’aime ! Et puis tu devrais savoir que dans le monde où je vivais nous
n’étions que des femmes, preuve que nous ne sommes pas nécessai-
rement faits l’un pour l’autre !
⎯ Je pensais que…
⎯ Pensais quoi ? tu n’as pensé toute ta vie qu’à toi ! Tes pensées
ont-elles été pures une fois dans ta vie ?
⎯ Mes pensées sont celles de mon monde, tous pensent comme
moi.
⎯ C’est bien là le problème, toute l’humanité est comme cela.
⎯ Au diable ta philosophie, plus tard tu me remercieras de t’avoir
enlevée, et puis Jacques et Starker t’auront oubliée. Du reste, je crois
que Jacques aime une autre femme. Alors tu as tout à gagner, car je
n’avais pas de compagne jusqu’à maintenant et je suis pour toi dispo-

187
nible.
Jusqu’à cet événement, Cléonisse n’avait jamais ressentie d’antipathie
envers Egoste, c’était même le contraire car elle l’avait aidé bien des
fois et pris des instants de plaisirs dans leur travail, se surprenant à
échanger des regards laissant filtrer quelques sentiments. Était-elle
sans aucune attirance pour lui ? Telle est la question qu’elle se pose
maintenant. Mais elle ne peut l’approuver et lui répond ainsi :
⎯ Tu rêves ! Tu n’es même pas beau, tu es petit, je suis grande, tu
as le visage tout plissé avec des rides énormes, j’ai la peau lisse et
tendue, tu as des yeux globuleux et il en sort de la haine, les miens
sont effilés comme des amandes, doux comme la lumière du prin-
temps, tes lèvres épaisses et tes dents jaunes font ressortir ton haleine
hideuse, tandis que deux traits fins encadrent mes crocs qui ne se lais-
seront jamais embrasser par toi. Je ne t’aimerai jamais !
Désappointé, Egoste ne se maîtrise plus et lui rétorque violemment :
⎯ Ah ! Je suis laid, c’est ce que nous allons voir, et puis si tu es
trop belle, je vais arranger ça tout de suite, tu vas m’aimer tout de
suite, maintenant.
Alors, toute sa haine du monde se déverse sur Noèse. Egoste attrape
un objet comme un tournevis, la plaquant contre le sol, lui transperce
les épaules à plusieurs reprises ; ses coups sont portés violemment.
Puis il trouve sous ses mains une plaque métallique provenant de la
balise, lui lacère les joues et le front jusqu’au sang. Noèse ne dit mot,
pourtant, la douleur lui emplit les entrailles, ses membres sont laminés
et son visage défiguré, ensanglanté. Egoste arrache d’un coup le pan-
talon de Noèse, se jette sur elle comme un lion sur sa proie et lui in-
flige son désir. Noèse se sent comme transpercée par un sabre émous-
sé, elle ressent la douleur de l’homme qui est sur elle et qui lui rap-
pelle le jour où sa mère lui avait posé ce fameux casque sur la tête.
Elle perçoit à l’instant toute la souffrance de celui qui semble frapper
à la porte de ses sentiments avec insistance, elle refuse un moment de
lui ouvrir car il lui fait mal, mais c’est un homme désemparé qui
s’exprime dans sa violence, Noèse lit ses véritables pensées en direct,
alors comprenant qu’il est égaré, elle lui ouvre maintenant l’accès et
dit :
⎯ Entre, si tu as froid dans ton cœur, si ton corps réclame un re-
pas, si ton âme est perdue dans la nuit de tes fantasmes. Entre…
Au bout de quelques allers et retours sur son corps, Noèse sent
l’homme se vider comme celui dont elle avait pris la force le jour de
ses onze ans. Egoste se calme instantanément, son corps se détend

188
totalement. Il pleure. Noèse, malgré ses blessures et son sang qui ruis-
selle, a pitié de lui. Mais cela n’a pas suffi à l’apaiser définitivement,
il est bien déstabilisé, étant allé au bout de ses pensées et de ses actes.
Mais ne voulant rien laisser paraître, il se relève et lui dit :
⎯ Nous sommes semblables maintenant et l’on s’aime !
Noèse était prête à lui pardonner ses blessures qui la défigurent main-
tenant, mais à ces mots, malgré son corps meurtri et sa faiblesse, elle
lui répond :
⎯ Ce n’est pas parce que tu m’as blessée et pénétrée que je te res-
semble, mon corps est touché mais mon âme reste pure, mes pensées
sont ma force et celles-là, tu ne pourras pas me les prendre. Mais moi,
fille d’Allia, je jure que tes pensées, je vais les brûler jusqu’à la der-
nière et j’engloutirai ton fluide et ta conscience dans mon corps.
À ces mots, sans vraiment savoir ce qu’elle veut dire, Egoste ricane :
⎯ Ah, ah ! Tu ne m’impressionnes pas, car moi je te ferai oublier
qui tu es et d’où tu viens.
Il attrape la trousse de secours et la lui jette, mais à cet instant retentit
l’alarme de la console de pilotage. Egoste s’y précipite pour contrôler
les informations que lui donne le cristal pensant. Son visage se détend
car il aperçoit une planète qui se détache du fond obscur de l’écran :
⎯ Ma chère, je te tiens, nous y voilà !
Il exécute quelques programmations sur sa console.
Il regarde Noèse, parfaitement satisfait :
⎯ Nous arriverons bientôt à destination !
Noèse jette juste un regard dubitatif sur lui. Ses pensées sont ailleurs,
elle essaie de panser ses plaies profondes et nombreuses, mais un coup
trop bien porté a déchiré une veine qui ne semble pas se refermer ; elle
ne peut arrêter l’hémorragie de son membre. Elle s’essuie le sang qui
coule sur ses vêtements. Bien que s’affaiblissant à vue d’œil, Noèse
garde un sang-froid et un courage hors normes. Elle se remémore les
quelques moments passés avec Jacques sur le vaisseau et surtout ceux
avec sa mère et les femmes d’ICI. Elle qui n’avait jamais eu de réels
rapports avec un homme, elle comprend mieux maintenant les motiva-
tions des quelques femmes qu’elle avait connues. Recherchaient-elles
la perfection de leurs sens dans la douleur et l’extase ?
Alors, elle se dit : « Non je ne suis pas comme elles, mes pensées sont
pures. Egoste, tu peux me faire souffrir, je ne te le rendrai pas, car
mes pensées sont pour le bien de tous, même pour toi. Peut-être le
comprendras-tu plus tard. »
Noèse, très jeune, s’était convaincue de ne faire que ce qui lui sem-

189
blait le bien absolu, car des expériences de sa mère, elle avait compris
qu’elle en serait l’opposé.
Le petit vaisseau se met à trembler, Noèse aperçoit par le hublot une
étoile aveuglante, puis quelques instants plus tard, l’étoile disparaît,
cachée par l’ombre d’un astre qui resplendit comme un croissant
géant. Ils sont en orbite autour d’une planète.
Noèse, malgré sa faiblesse et sa souffrance, demande à Egoste :
⎯ Sais-tu où nous sommes ?
⎯ Oui, bien sûr ! Tu aurais dû te douter depuis le début que je sais
où je vais. Je ne suis pas suicidaire, si j’ai fait tout cela c’est pour
pouvoir m’en sortir et vivre comme je l’entends sur une planète dé-
serte tranquille et m’y établir, c’est pour ça que j’ai besoin de toi. Cet
astre je le connais par les récits que j’en ai eus lorsque j’étais à
l’Académie de pilotage, c’est la planète la plus excentrée de la galaxie
et personne ne s’y est installé, à cause de quelques légendes. Moi, je
serai le premier.
« Pour qui se prend-il celui-là, se demande Noèse, pour le centre du
monde ? »
⎯ Tu t’imagines que Jacques et les autres ne vont pas aller à notre
recherche ? Moi je suis sûre qu’ils nous retrouveront, je pense que tu
devrais abandonner ton projet, avant que cela ne tourne encore plus
mal pour nous deux. Crois-tu que je puisse te suivre après tout ce que
tu viens de m’infliger ? Je devrais maintenant me replier au fond de
cette boîte qui nous conduit vers l’inconnu ? Si je n’avais pas la force
de mes pensées, si j’étais une simple femme je serais terrorisée, mais
tu ne sais rien de moi et si tu veux vivre ta vie comme tu l’entends, tu
devras me tuer immédiatement. Mais peut-être pourras-tu échapper à
cette besogne, car je me vide de mon sang et bientôt je ne serai pour
toi qu’un souvenir.
⎯ Starker et Jacques ne nous trouverons pas parce que j’ai saboté
le pilote automatique et supprimé les informations de vol depuis notre
départ. Et puis nous nous habituerons ensemble. Je n’ai pas l’intention
de t’éliminer et si tout à l’heure j’ai été violent c’est parce que tu m’y
as poussé. Je ne suis pas si mauvais qu’il y parait. J’aime ma vie et j’ai
envie de prendre du bon temps à l’avenir sur notre nouveau domaine.
⎯ Tu m’as défigurée, tu m’as violée. Tu appelles ça du bon
temps ?
⎯ Maintenant, Egoste se rend compte véritablement à quel point il
a agi sans conscience, dominé par sa folie. Mais il ne dit mot et n’ose
croiser le regard de Noèse. La console de pilotage indique à ce mo-

190
ment que leur capsule va se poser sur la planète.
⎯ Assieds-toi dans ce siège et mets ta ceinture, nous nous posons.
⎯ Egoste l’aide car avec ses épaules blessées, Noèse ne peut se
sangler. Il prend les commandes de l’appareil. Ce n’est pas un vais-
seau de transport, mais un véhicule de secours qui peut contenir douze
personnes serrées les unes contre les autres, le moteur gravitique ne
peut fonctionner que sur de courtes distances. Un tel appareil peut se
poser sur des astres en douceur, mais serait incapable de repartir dans
l’espace car son but est le sauvetage. Il y a environ vingt capsules de
secours comme celle-ci dans un vaisseau. Depuis leur approche de la
planète, ils en ont fait trois fois le tour et Noèse a pu à travers le hu-
blot observer l’astre : sa couleur dominante est le vert qui semble for-
mer des océans, le rouge doit correspondre aux continents. Depuis
l’altitude du vaisseau, on peut deviner que la planète est de taille mo-
deste, les instruments indiquent un diamètre de six mille kilomètres,
mais sa gravité est tout de même proportionnellement importante, elle
est un dixième plus importante que celle de Lunisse. La radioactivité
naturelle de l’astre est plus importante qu’ailleurs, ce qui est certaine-
ment dû au noyau en grande partie fait d’Unissium (une matière fissile
se rapportant à l’Uranium pour sa radioactivité).
⎯ Cette planète est-elle viable ? demande Noèse.
⎯ T’intéresserais-tu à notre voyage maintenant ? Je peux
t’affirmer qu’ici, nous pourrons prospérer sans problème, car l’air y
est très pur, grâce au fait que la radioactivité purifie l’atmosphère et
reconditionne nos cellules en leur donnant une longévité extraordi-
naire.
⎯ À quoi bon vivre sur une telle planète où nous sommes seuls,
pourquoi, si elle est bienfaitrice, n’y a-t-il aucun habitant ?
⎯ Il y a des légendes qui courent à son sujet et la radioactivité a
toujours fait fuir notre peuple.
⎯ Et quelles sont ces légendes ?
⎯ Oh ! pas grand chose, de toutes façons je n’y crois pas…
Egoste se tait maintenant et se dirige vers sa console, comme s’il ne
voulait pas s’étendre sur le sujet. Noèse n’insiste pas et reste ceinturée
sur son siège, de toute évidence résolue à supporter de vivre avec lui
pour une période indéterminée. Elle doit en plus endurer ses nombreu-
ses blessures qui commencent à la faire souffrir partout dans son
corps. La fièvre commence à la gagner, elle s’est administrée des anti-
septiques puissants mais de tels coups ne s’absorbent pas en quelques
instants. La lueur de l’atmosphère passe devant ses yeux à travers le

191
hublot et la capsule s’enfonce vers le jour. Le sol se rapproche, la dé-
célération est rapide et la capsule se pose. Maintenant, par un choc de
dernier instant, Noèse heurte sa tête contre son siège. Leur voyage est
terminé.
⎯ Nous y sommes ! dit Egoste.
Très affaiblie, elle lui répond :
⎯ Et qu’as-tu l’intention de faire ? Une partie de croquet ? Une
partie d’échecs serait bien appropriée !
Egoste, tout en ouvrant le sas, lui dit :
⎯ Je vais bâtir une vie nouvelle à cet endroit.
Il attrape Noèse par le bras et la pousse dehors sans s’imaginer qu’à
chaque moment ses blessures la brûlent. Elle s’effondre sur un sol
poussiéreux et sec. Elle est à bout de forces et perd connaissance.
Egoste à cet instant se retrouve bien seul, il voit un corps inanimé à
ses pieds. Il tourne les yeux de tous les côtés, il cherche ; cherche une
réaction à lui-même. Personne pour s’opposer à lui et personne à qui
montrer sa supériorité. À quoi bon être le meilleur si on est seul entou-
ré du néant ? Egoste commence à être saisi par l’angoisse, des sueurs
l’envahissent, il prend conscience qu’il a agi de façon irréaliste dans
un vent de folie depuis le début. Il comprend son immense faute en-
vers Noèse et il la saisit dans ses bras, l’emporte dans la capsule et
l’allonge sur un lit de fortune. Il la désaltère et la couvre car son corps
s’est refroidi excessivement et ses plaies saignent encore ; il faut faire
quelque chose, car Noèse a perdu beaucoup de sang, elle est très ané-
miée. Il se revoit encore agir comme une bête féroce sans conscience :
« Comment ai-je pu faire cela, pourquoi autant de violence, dans mes
propos et dans mes actes ? »
Egoste s’applique à donner les soins dont Noèse a besoin et arrive à
arrêter l’hémorragie au bout de trois heures, mais Noèse est devenue
très pâle, son pouls est filant et de plus en plus faible. Si elle ne peut
recevoir au plus tôt une transfusion sanguine, elle va mourir. Si elle
était dans le vaisseau avec Jacques, elle serait sauvée, « Il faut avertir
le Conquérant, s’ils arrivent à temps, Noèse s’en sortira. »
Egoste prend alors quelques outils et remet en état la balise qu’il avait
détruite précédemment. Après deux heures de travail intense, il a pu
remettre l’appareil en fonction et il lance le message de détresse. Il
revient auprès de Noèse dont l’état ne s’est pas amélioré et qui n’a pas
repris connaissance. Il tente de lui donner de l’eau sucrée. Il fouille
dans la trousse de secours et par chance il y trouve des cathéters et
quelques accessoires pour transfusion sanguine directe. Dans certaines

192
circonstances il l’a déjà vu faire en cas d’extrême urgence.
« Si Noèse a déjà perdu la moitié de son sang, se dit-il, elle est en
grand danger. Je suis donneur universel, c’est une chance, je n’ai rien
à perdre, je vais lui donner un peu de mon sang, je pense que cela va
l’aider. »
Egoste plante dans son bras l’aiguille, sa veine est bien visible, il réus-
sit sans peine. Maintenant, il cherche une veine dans le bras de Noèse,
mais ses membres blessés sont lisses, son cœur bat si faiblement qu’il
ne peut trouver le vaisseau. Il pique à plusieurs reprises, enfin voit le
tube se teinter de sang. Il s’allonge auprès d’elle et met en route
l’appareil, un petit compteur indique la quantité de sang donné. Il sait
qu’il ne peut dépasser un litre et demi, au-delà, c’est lui qui est en
danger. La petite pompe tourne, il regarde Noèse mais au bout de
quelques minutes, toujours aucun signe d’activité. Le compteur lui
note : un litre déjà transfusé. Il le sent car il est plus faible depuis
quelques instants.
⎯ Encore un peu, tu vas t’en sortir, Noèse, dit-il en lui prenant la
main qu’il trouve plus chaude déjà. Cela le rassure.
La pompe continue son petit refrain et les centimètres cubes
s’additionnent. Egoste ferme les yeux et attend, il commence à ressen-
tir des picotements dans tous ses membres, sa force le quitte progres-
sivement. Regardant le compteur, il voit qu’il vient de dépasser les
deux litres. Noèse toujours inconsciente gît sur le lit. Egoste perd
connaissance.

***

⎯ Réveille-toi, réveille-toi, lui crie cette voix qu’il croyait ne plus


jamais entendre.
C’est Noèse qui, après avoir repris connaissance, voit l’homme qui
l’avait blessée étendu sur le sol, sans connaissance. Elle comprend
immédiatement ce qu’il vient de faire. Observant les instruments mis
en œuvre, elle débranche immédiatement les aiguilles pour arrêter la
transfusion :
⎯ Egoste, réveille-toi ! dit-elle en le frappant.
Celui-ci ouvre les yeux malgré son grand état de faiblesse et voit de-
vant lui Noèse plus vivante que jamais. Il lui articule quelques mots :
⎯ C’est merveilleux, tu es là, vivante, malgré toute ma folie.
Combien de sang t’ai-je donné ?
⎯ Repose-toi, tu dois dormir et ne plus parler.

193
⎯ Combien ?
⎯ Quatre litres !
Egoste est un homme très fort et résistant, mais il s’est vidé des huit
dixièmes de son sang et il est même surprenant qu’il soit encore cons-
cient. Noèse le sait. Et lui donne à son tour toute son attention. Egoste
ne l’écoute pas.
⎯ Noèse, comment ai-je pu en arriver là ? Je me hais lorsque je
vois ce que je t’ai fait subir, c’est bien le résultat d’une vie ratée. Cela
fait vingt ans que je navigue dans l’espace sidéral et le vide de mon
esprit. J’ai vu tous ces jeunes arriver derrière moi, comme Starker,
toujours plus savants, donnant beaucoup d’eux-mêmes. Moi je suis
resté toujours en arrière, car j’avais envie de vivre pour moi. Pourquoi
n’en aurais-je pas eu le droit ? J’étais prêt à le faire, rester sur Lunisse
et me trouver une compagne qui m’aurait donné des enfants. Mais
non, ce fameux Jacques est arrivé et nous voici repartis. Je suis las de
courir l’espace, ma vie n’est qu’un néant d’égoïsme. Je n’aurai donc
jamais rien réussi ?
⎯ Repose-toi, tu ne dois pas penser de telles choses. Déjà il faut
beaucoup de courage pour ce que tu viens de faire, tu t’es sacrifié pour
moi.
⎯ Mais tout cela est ma faute, c’est moi qui suis responsable de
ton état !
⎯ Non, tu n’es pas responsable, c’est la vie, les hommes, surtout
leurs pensées, dont ils ne sont pas maîtres, c’est tout cela qui en est
responsable. Tu n’as fait que subir ton état d’homme. Je vais te guérir
et tu seras un nouvel homme. Je veux bien rester avec toi sur cette
planète, pour faire ma vie avec le père de mon enfant.
⎯ Le père de ton enfant ? dit-il surpris, d’un ton très faible.
⎯ Oui, je suis très réceptive et j’ai senti que tu me fécondais, j’en
suis sûre !
⎯ Être ensemencée par un criminel, ce n’est pas acceptable.
⎯ Tu te trompes, car je connais tes pensées, comme je connais
toutes les pensées des hommes, je sais qu’en toi il n’y a rien de mau-
vais, mais seulement la peur. Je suis comme cela depuis que ma mère
m’a fait subir à sa façon les plaisirs de l’amour, avec ses expériences.
Un homme est d’ailleurs mort pour cela. Et c’est ainsi que s’est pro-
duit ce miracle, depuis ce jour je ne puis formuler aucune mauvaise
pensée, mais je suis devenue capable de les voir est les entendre. C’est
peut-être pour cela que Néonoèse est mon véritable nom.
⎯ Que veut dire ce nom ?

194
⎯ Nouvelle pensée, simplement. Repose-toi, Egoste, tu es très fai-
ble.
⎯ No…Noé…Noèse, je vais mourir et je n’aurai pas le temps de
me racheter de ma conduite envers toi.
⎯ Tu n’as rien à racheter, car tu l’as déjà fait. Je vais m’occuper
de toi et de notre enfant lorsqu’il sera né. Ta peine est finie, tu peux te
reposer maintenant. Je vais prendre soin de l’homme que j’aime.
Malgré sa faiblesse Egoste comprend parfaitement ce dernier mot et le
répète :
⎯ Je t’aime Noèse, je suis tout à toi. Je t’ai aimée à l’instant où tu
es entrée dans notre vaisseau. C’était la première fois que je suis de-
venu amoureux d’une femme. Je peux même te dire que je n’en ai
jamais fréquenté de ma vie. Oh ! Bien sûr, ce n’est pas en naviguant
d’astre en astre que l’on peut faire des rencontres, pourtant j’ai vu de
nombreux équipiers se marier, car ils avaient de la facilité pour parler
aux femmes, ils trouvaient souvent parmi nos coéquipières, l’âme
sœur. Par peur je n’ai jamais essayé. Je me suis retranché sur moi,
parfois mes collègues riaient derrière moi en me voyant toujours seul.
Alors lorsque je t’ai vue, mon cœur s’est mis à battre de façon étrange,
je me suis mis en tête qu’il fallait faire quelque chose pour nous deux,
c’est là que j’ai imaginé un plan. Je croyais que tu n’avais
d’admiration que pour Jacques, je me suis découvert jaloux, c’est là
que j’ai compris que je devais t’éloigner de Jacques, car lui aussi allait
m’étouffer. Voilà tout ce que j’ai en moi. Mais pour ce qui s’est passé
dans notre capsule, c’est comme toute une vie de frustration qui écla-
tait.
⎯ Egoste, c’est la vie qui nous a réunis, j’ai lu tout cela en toi au
premier instant, je t’aime depuis le premier moment, mais je le refu-
sais. Je t’aime dans mon cœur. Maintenant, viens te reposer tout
contre moi.
Noèse prend Egoste dans ses bras, le réchauffe en s’allongeant contre
lui et lui répète dans l’oreille :
⎯ Je t’aime, je l’ai su tout de suite malgré toutes tes dérives, je
t’aime, maintenant tu es guéri de tes peurs et de tes angoisses et cet
enfant qui est en moi, c’est ta nouvelle vie.
Egoste tourne son regard encore une fois vers Noèse, leurs yeux
échangent leurs sentiments les plus profonds.
À ce moment, Egoste ferme les yeux pour la dernière fois gardant
l’impression de Noèse dans sa mémoire.
Noèse pleure. Mais c’est le premier homme qu’elle sauve vraiment.

195
La nuit s’approche, elle reste allongée contre son homme, afin que ses
dernières cellules vivantes puissent ressentir sa présence. Elle s’endort
dans l’ombre d’un amour aussi court que cruel.
Au matin, lorsqu’elle se réveille, un homme âgé se tient devant elle.

***

Depuis le Conquérant, Starker et Alove Jaman recherchent désespé-


rément la trace de Noèse et Egoste. Les dernières minutes de vol après
le départ de la capsule ont été effacées de la mémoire du cristal pen-
sant et leurs recherches sont bien difficiles.
⎯ Voilà une période que nous tournons en rond. Ah ! Si au moins
Egoste n’avait pas saboté le système de contrôle de pilotage, nous
aurions pu nous approcher de la zone de largage, dit Starker.
⎯ Combien de temps peuvent-ils survivre dans leur petit vais-
seau ? demande Jacques.
⎯ Environ trente jours, car ils ont des réserves d’oxygène pour
douze passagers, mais ils n’ont pas de vivres, la capsule est juste faite
pour voyager un ou deux jours au plus.
⎯ Ça nous laisse de l’espoir, il faut continuer à chercher, je sens
que Noèse a besoin de nous, j’ai le sentiment que nous la retrouve-
rons.
⎯ Jacques, il faut se rendre à l’évidence, nous avons parcouru des
centaines d’années lumière après leur départ, cela nous donne une
zone de recherche de presque cent mille années lumière au carré ;
c’est quasiment impossible de les trouver, le contraire tiendrait du
miracle. Si au moins leur balise s’était mise en route, nous n’aurions
plus qu’à suivre la route en nous laissant guider.
⎯ J’ai vu Aqualuce détruire la balise dans la cellule de survie Go-
lock, peut-être est-ce le cas, ou était-elle en panne. Crois-tu, Starker,
qu’Egoste sait ce qu’il fait, penses-tu qu’il a une idée du lieu où il
pourrait vouloir se rendre ?
⎯ C’est un très bon copilote, du reste il a plus d’expérience que
nous tous réunis et aussi il est plus âgé. S’il y en a un parmi nous ca-
pable de se larguer à vitesse supra lumique pour se poser sur un astre,
c’est lui. Je pense que Noèse et Egoste ne sont plus dans la capsule à
cette heure.
⎯ Mais pourquoi a-t-il enlevé Noèse ?
⎯ Peut-être sa solitude, peut-être autre chose. Mais il ne s’est ja-
mais réellement intégré à l’équipage et nous ne l’avons pas toujours

196
apprécié justement parce qu’il n’aimait pas se mélanger à nous, mais
ses qualités de copilote sont inestimables.
⎯ As-tu trouvé dans sa chambre des éléments permettant de nous
guider ?
⎯ Aucun, Jacques, il n’a rien laissé, pas même un mot, une note.
⎯ Ce qui est certain, c’est que Noèse s’est défendue et qu’il n’est
pas venu la chercher empli de bonnes intentions. Je me demande bien
où tout cela nous mène, je vais finir par croire que cette affaire nous
attire vers notre perte. Peut-être faut-il renoncer maintenant. Déjà cinq
disparus depuis notre départ, nous n’en sommes même pas au dixième
de la distance. Starker, je dois te dire que je me demande s’il est bien
nécessaire de retrouver les Golocks. Donnons-nous sept jours pour
retrouver au moins Noèse. Si nous échouons, nous rentrerons.
⎯ Je suis surpris de ta décision, Jacques. Tu ne m’as pas habitué à
baisser les bras. Mais je crois qu’elle est sage.
Alove Jaman propose à Starker et Jacques, maintenant que les instru-
ments sont réparés, de reprendre la direction d’ICI et de faire un arrêt
au temps où ils ont perdu leurs amis. Le vaisseau remis en état, ils
repartent, mais dans l’espace, au-dessus de la vitesse de la lumière, les
distances et les lignes droites se distordent, il n’est pas évident qu’ils
reviennent au point de départ par le même chemin. Au bout de plu-
sieurs heures, le vaisseau s’arrête et nos amis font le point autour
d’eux pour observer les astres environnants. Ils sont au beau milieu
d’un défilé d’étoiles, mais aucune ne possède de planète en orbite.
Mais pour Jacques, c’est un spectacle grandiose : il peut observer un
trio d’étoiles jeunes à moins d’une demi-année lumière les unes des
autres, plus brillantes que le soleil, au-dessus un halo de gaz incandes-
cent s’agglomérant, peut-être une étoile en formation.
Plusieurs petits agglomérats d’astres moins brillants mais très nom-
breux, par paquets de quinze ou vingt et plus, apparaissent çà et là.
Mais pas de traces de Noèse. La deuxième journée passe, dans la dé-
ception. Le lendemain, Starker a une idée. Il pense qu’Egoste a pu se
laisser tracter par le Conquérant ; cela est possible car les capsules,
hormis leur petit moteur gravitique, ont la même possibilité de capter
la masse du vaisseau pour cible, un peu comme ils le font pour une
planète. Dans ce cas, ils ne sont peut-être pas loin, il faut examiner les
environs proches. Mais très rapidement ils s’aperçoivent que c’est
inutile.
⎯ Il ne faut pas rêver ! lui dit Jacques.
La troisième journée passe, la quatrième de la même sorte.

197
Le cinquième jour, l’officier de transmission reçoit un signal radio très
faible, qui ressemble à celui de la capsule. Ils se concertent tous car le
message est très faible et Starker et Alove ne sont pas sûrs qu’il
s’agira d’un des leurs. Mais après tout, ils y vont, bien que la source
soit à un jour de voyage. En arrivant au niveau de l’émetteur qui est
maintenant parfaitement audible, ils aperçoivent depuis le vaisseau un
petit véhicule spatial mesurant au plus deux mètres sur trois avec des
panneaux solaires déployés. Jacques, qui participe à l’observation,
n’en croit pas ses yeux :
⎯ Rapprochez-vous, je crois reconnaître ce petit vaisseau.
⎯ Nous pouvons l’intercepter, dit Starker.
⎯ Oui, je pense que c’est une bonne idée.
Alove Jaman exécute la manœuvre, le large sas ouvre sa gueule et
doucement l’engin s’approche et pénètre dans le vaisseau. Il pose ses
membres fragiles sur le sol. Jacques, Starker et ses hommes
s’approchent et, stupéfait Jacques se met à genoux devant la sonde et
pleure. Les autres hommes ne comprennent pas pourquoi un vieux tas
de boulons d’aluminium et de titane peut mettre Jacques dans cet état.
Starker s’approche de lui :
⎯ Que se passe-t-il, Jacques ?
Il se retourne vers son ami qui le regarde les yeux brillants :
⎯ Je vais pouvoir rentrer chez moi. Maintenant, je sais comment
retourner sur Terre !
⎯ Comment ça ? Sais-tu ce qu’est cet engin, pas plus gros qu’une
casserole ?
⎯ Oui Starker, oui je l’ai déjà vu et je sais d’où il vient. C’est la
terre qui l’a lancé dans l’espace il y a bientôt trente ans. C’est Voyager
III !
Jacques se redresse, prend un chiffon laissé sur le sol, dirige vers le
socle de la sonde et tourne autour. Juste à la base, il se met à frotter
sur une plaque noircie par le temps, mais la calamine et le carbone
forment une croûte trop dure pour la retirer. Jacques s’énerve et
s’effondre, désemparé.
Starker lui demande en le redressant :
⎯ Que cherches-tu, je peux t’aider ? Dis-moi ce qui te met dans
cet état.
⎯ Cette sonde a été lancée dans l’espace par les hommes de ma
planète pour observer les astres éloignés du système solaire, à la fin
elle fut propulsée par la force de rotation de la dernière planète vers le

198
grand espace. Comme son voyage devait continuer dans l’inconnu, on
lui inséra une plaque avec les esquisses d’un homme et d’une femme
et surtout un schéma indiquant la position sidérale de la terre, un mes-
sage adressé aux extra terrestres. Si ceux qui l’ont envoyée avaient pu
savoir que c’est un terrien qui la découvrirait ! C’est incroyable,
comment dans un univers aussi vaste, une telle trouvaille est-elle pos-
sible ?
⎯ Je suis d’accord avec toi, c’est une grande chance, c’est à croire
que cette sonde n’a été envoyée que pour toi. Je vais demander que
l’on examine la plaque qui est dessus. Nous allons la nettoyer et tu
pourras la regarder en détails.
« C’est une heureuse découverte, se dit Jacques, mais elle ne nous a
pas rendu Noèse et il ne nous reste qu’une journée. Demain déjà sept
jours et toujours rien. Si seulement comme aujourd’hui, un miracle
pouvait se produire ! »

Le lendemain, Starker, très réjoui, emmène Jacques au laboratoire :


⎯ Viens voir Jacques, les hommes ont démonté la plaque et ont
travaillé toute la nuit.
Il pousse la porte de la salle qui donne sur une table remplie d’outils et
où se trouve un morceau de métal plus brillant :
⎯ Regarde !
Jacques s’approche et retrouve ce qu’il avait vu dans les émissions de
télévision. Les mêmes dessins et des signes astronomiques qu’il ne
peut interpréter. L’homme qui a travaillé dessus depuis hier lui expli-
que :
⎯ Voici représenté le système solaire. Ici la terre, lui dit-il en
pointant la troisième planète depuis le soleil. Puis lui montrant le so-
leil à son tour représenté sur un fond d’étoiles :
⎯ Voilà maintenant ton étoile localisée dans la Voie lactée. Nous
pouvons déterminer ses coordonnées et nous avons la possibilité de t’y
ramener.
⎯ Nous devons être tout près de la Terre, car cet engin a une vi-
tesse de trente ou cinquante kilomètres seconde, loin de la vitesse de
la lumière. Vous pouvez savoir où est ma planète ?
Le cristal pensant détermine dans l’instant la distance et la situation
précise de chacun :
⎯ Nous sommes à six mille années-lumière l’un de l’autre, il nous
faut à peu prêt quatre jours pour te ramener chez toi !
⎯ Mais comment est-ce possible ?

199
Le technicien lui répond :
⎯ Cette sonde a dû se faire happer par une fenêtre spatio-
éthérique, c’est pour cela que nous la retrouvons aussi loin.
⎯ J’ai entendu parler de trous noirs où tout peut être attiré, mais
de cela jamais, qu’est-ce que c’est ?
⎯ Il s’agit simplement d’une zone où il y a un vide d’éthers dans
l’espace, dans ce vide tout circule à des vitesses prodigieuses. Nous
avons une carte spatiale indiquant ces zones.
Jacques vient de faire une découverte qu’aucun physicien terrestre ne
peut imaginer. Une autre question se pose à lui :
⎯ Et comment a-t-on pu recevoir le signal radio de la sonde, alors
que nous en étions éloignés de plusieurs années-lumière ?
⎯ Nos moyens de transmissions vont plus vite que la lumière, car
nous n’utilisons pas les ondes radios mais les ondes éthériques ; cel-
les-ci sont la gamme au-dessus. Mais nous pouvons déceler les ondes
radios par les ondes qu’elles créent dans l’éther, tout comme lorsque
vous jetez une pierre dans l’eau, vous voyez avec vos yeux l’onde de
l’eau se propager lentement alors qu’elle n’est pas encore arrivée à vos
pieds. Vous comprenez ?
⎯ Ah oui ! Imaginé de cette façon, bien sûr !
⎯ Comme la distance est courte, nous pouvons te ramener sur
Terre, précise Starker. Si tu le souhaites.
⎯ J’aimerais, mais il y a tant à faire. Aqualuce et Cléonisse per-
dues par ma faute, maintenant Noèse. Je serais bien lâche de les aban-
donner aujourd’hui. De plus je me suis attaché à vous tous et mon
cœur est attiré par l’une des vôtres. Mettons ces informations précieu-
ses de côté et occupons-nous de trouver tous nos amis.

C’est le septième jour de leurs recherches et Jacques avait auparavant


décidé d’interrompre les recherches passées ce délai. De toute la jour-
née, hormis cette fabuleuse découverte, rien n’indique qu’ils puissent
retrouver Noèse. Va-t-elle disparaître à jamais comme un rêve ? C’est
la fin de la journée pour Jacques et il ne cesse de penser à cette jeune
femme grâce à qui il fut possible de s’enfuir d’ICI, elle qui pensait
avoir trouvé le moyen de faire sa vie sur une planète plus amicale. Il
croise Starker :
⎯ Jacques, c’est la fin de notre recherche, dans quelques heures
prendrons-nous le cap vers Lunisse. Quelle est ta décision ?
⎯ Je ne puis me résoudre à l’idée de perdre encore une personne.
Peut-être Noèse et Egoste sont-ils déjà morts, nous pouvons imaginer

200
le pire ? Je vais aller me coucher et je prendrai ma décision demain
matin. Donne l’ordre d’attendre encore un peu. Bonne nuit.
⎯ À toi aussi, mais le problème sera encore présent à ton réveil. Il
faut te rendre à l’évidence, nous avons fait tout ce que nous pouvions.
Et la vie ne s’arrête pas à un ou deux êtres chers, il y a ta vie et celle
des autres qui t’attendent. Du reste, dans ma vie de pilote, une fois il
m’est arrivé de devoir sacrifier un de mes hommes au profit de tous.
C’est dur. Je te comprends. Bonne nuit, Jacques.

Au milieu d’un rêve, Jacques entend frapper à sa porte :


⎯ Monsieur Brillant, Monsieur Brillant, réveillez-vous, c’est im-
portant, très important !
Jacques atterrit lourdement de son voyage nocturne et sursaute. Il al-
lume sa lumière ; son horloge spatiale référencée sur l’heure lunisse
lui indique qu’il est normalement à mi-chemin de sa nuit. Il répond
qu’il arrive et se rhabille en vitesse.
⎯ Que se passe-t-il ?
⎯ Le commandent Starker m’a demandé de venir vous chercher.
Nous recevons depuis vingt minutes un signal de détresse très distinct
de la cellule de survie que nous recherchons.
Jacques n’en croit pas ses oreilles et il se sent instantanément plein
d’espoir, tout en retrouvant Starker au poste de pilotage.
⎯ Jacques, il ne faut pas encore crier victoire, je ne sais pas pour-
quoi la balise refonctionne. Mais nous avons localisé la capsule et
nous nous dirigeons dessus. Il semble qu’elle soit posée sur une petite
planète référencée, mais qui n’a jamais été colonisée ni même visitée
par nos vaisseaux, car sa radioactivité est trop importante. Nous nous
y poserons quand même. Il nous faut trois jours pour nous y rendre.
⎯ Ce signal que vous recevez, donne t-il des précisions sur son
état ?
⎯ Non, c’est juste le message de la balise, qui nous permet le re-
pérage ; sur ce type de cellule de secours, le C.P détecte sa position
exacte et la retransmet à la balise qui émet le signal.
⎯ Cette planète radioactive est-elle dangereuse pour nous ?
⎯ Son rayonnement est deux mille fois supérieur à ce que nous
pouvons supporter, il est probable que nous mourrions si nous y sé-
journions. Le véhicule de Noèse est protégé des radiations. S’ils ne
sortent pas, ils ne risquent rien.
⎯ Mais comment vont-ils le savoir, s’ils ne sont plus protégés, que
va-t-il leur arriver ?

201
⎯ Starker ne répond pas à sa question :
⎯ Nous prendrons des combinaisons, nous ne risquerons rien.
⎯ Faisons au plus vite pour les retrouver, voilà encore un nouveau
danger pour Noèse.
Le Conquérant file dans l’espace, Starker fait mettre toute la puissance
sur les moteurs et à la fin du deuxième jour ils se mettent en orbite
autour de la planète.

Jacques, apercevant la planète verte et rouge, demande à Starker :


⎯ Quel est son nom ?
⎯ Elle s’appelle Unis.
⎯ Cela ressemble à Lunisse !
⎯ Juste un peu, mais pour l’hospitalité, je ne crois pas.
⎯ Dans combien de temps nous y poserons-nous ?
⎯ très prochainement, le temps de préparer la cellule et de nous
équiper. Je ne prendrai pas le risque de poser le Conquérant sur cette
planète. Nous allons prendre une cellule de secours comme celle qui
est partie. J’en ai fait préparer une où j’ai fait gonfler le moteur et
l’autonomie, cela évitera tous risques de contamination. Nous partons
dans deux heures, car la face où est posée la balise se présentera bien-
tôt. Nous serons quatre, toi et moi compris. Allons mettre nos combi-
naisons.
Jacques et Starker sont bien protégés dans leurs scaphandres. Ils se
dirigent vers leur petit vaisseau et Jacques, voyant le vaisseau qui les
avait extraits d’Elvy, demande à Starker :
⎯ Nous aurions pu prendre celui-ci pour y aller !
⎯ Non, ce n’est pas possible, il n’est pas en état. D’ailleurs il fau-
dra que je mette deux techniciens dessus pour voir ce que l’on peut en
tirer, sinon, il faudra se débarrasser de cette relique.
« Oh ! Quel dommage » pense Jacques.
Tous étant installés, la capsule s’éjecte. Starker aux commandes suit le
signal de la balise des naufragés qui leur indique la direction. Rapide-
ment, ils plongent dans l’atmosphère de la planète, leur vitesse de
chute contrôlée leur permet de descendre doucement et à mille mètres
d’altitude, ils aperçoivent la cellule perdue. Mais aucun signe de vie
autour. Ils se posent à côté. Dès que le sas s’ouvre, Jacques est le pre-
mier à sortir et à se précipiter vers le vaisseau. À l’intérieur, c’est un
spectacle désolant qui s’offre à ses yeux ; il contemple la cabine avec
toutes les traces de sang sur les sièges, les cloisons. Mais personne
dedans. Jacques se demande : « Que s’est-il passé ? Ils se sont bat-

202
tus ? »
Starker derrière lui observe attentivement les lieux :
⎯ Il y a eu un gros problème, mais regarde ; il y au sol des cathé-
ters avec un appareil de transfusion et la balise semble avoir été répa-
rée.
⎯ Qu’est-ce que cela veut dire ? demande Jacques.
⎯ Je ne sais pas, mais je pense qu’ils ont essayé de se soigner l’un
ou l’autre.
Un des hommes à l’extérieur les appelle :
⎯ Capitaine, nous avons de la visite.
Jacques et Starker se retournent et voient un vieil homme, entouré des
deux hommes d’équipage, qui leur dit :
⎯ Mes amis, soyez rassurés, la jeune femme va bien, elle se re-
pose.
Jacques se rapproche de l’homme, mais ce n’est pas facile de commu-
niquer à travers un scaphandre.
L’homme lui dit :
⎯ Si vous voulez me parler, il serait bon d’enlever votre casque.
Jacques l’entend à peine mais comprend. Sans prendre garde, il déver-
rouille son scaphandre et ôte son casque. Starker le voit faire, mais n’a
pas le temps de réagir.
⎯ Vous nous parliez d’une jeune femme ?
Mais Starker l’interrompt :
⎯ Jacques, tu es fou ! Cette planète est hyper-radioactive, remets
ton casque !
⎯ Calmez-vous, jeune homme ! lui lance l’étranger. Il ne court
aucun risque. L’atmosphère est inoffensive et la radioactivité aussi, je
vous invite à tous en faire autant, sauf peut-être si vos pensées ne sont
pas pures !
Starker, qui entend à peine à travers son globe :
⎯ Je n’ai pas très bien entendu, mais comment inoffensif ?
⎯ Je vis sur cette planète depuis trente ans et je me porte comme
un enfant, regardez-moi. Ah ! Mais j’oubliais. Si vos pensées ne sont
pas de première qualité, cela pourrait vous causer dommage !
⎯ Comment ça ? dit Starker.
⎯ Faites attention à vos pensées ! répète le vieil homme.
⎯ Au point où j’en suis, dit Jacques, j’enlève ce scaphandre trop
lourd ! Tu devrais en faire autant !
Starker refuse et demande à ses hommes de les garder. Peut-être ses
pensées ne lui permettent-elles pas de se mettre à l’aise. Jacques, lui,

203
met tout son équipement de côté et reprend la conversation avec
l’homme, malgré l’air dépité de Starker.
⎯ Pourquoi les mauvaises pensées peuvent-elles nous être néfas-
tes ?
⎯ Cette planète est certes radioactive, comme le dit votre ami,
mais cette ionisation n’est pas néfaste comme elle l’est ailleurs. Le
métal qui irradie la planète est de l’unissium, qui a le pouvoir de puri-
fier tout ce qui est dans son champ d’action, de plus il réagit aux
rayonnements électromagnétiques des pensées, celles qui sont négati-
ves s’opposent à son champ de force. Vous sentiriez immédiatement
l’effet destructeur du métal si vos pensées n’étaient pas justes. C’est
un phénomène physique.
⎯ Vous avez recueilli une jeune femme ?
⎯ Oui, il y a six jours. Vous la connaissez peut-être ? Elle était
blessée, mais maintenant elle est sortie d’affaire, elle va bien, mais
elle est encore un peu faible. Suivez-moi, elle dort encore pour
l’instant, il est tôt mais elle vous racontera ce qui lui est arrivé dès
qu’elle sera debout.
⎯ Il y avait un homme avec elle. Où est-il ?
⎯ Cet homme, il s’appelait Egoste, je crois. Je l’ai inhumé il y a
trois jours.
⎯ Il est mort ! s’étonne Jacques.
⎯ Oui, c’était un homme qui portait un lourd fardeau au fond de
lui, mais il avait néanmoins du courage, Noèse vous le dira.
Tous ont entendu. Même s’il est parti de façon étrange, il était pour
eux un bon compagnon. Sa mort leur glace le sang. Plus personne ne
dit mot pendant quelques minutes tout en suivant l’homme, sans sa-
voir où il les emmène.
Jacques a une pensée qui lui vient : « Courageux ? Il a fait prendre
des risques à nous tous et tout ce sang dans leur vaisseau ! Je pense
qu’il n’était pas si bon que ça ! »
Mais cette pensée négative, il la sent immédiatement monter du cœur
comme une brûlure, arriver dans sa tête, lui provoquant un étourdis-
sement. Jamais cela ne lui était arrivé, mis à part sur ICI ou un autre
phénomène diabolique avait failli lui coûter la vie. Il se dit : « Serait-
ce donc là l’effet d’une mauvaise pensée ? » Il le demande au vieil-
lard qui lui confirme.
⎯ Mais où nous conduisez-vous ? demande Starker.
⎯ Au puits de l’oubli ! Vous y retrouverez Noèse.
Entre Jacques et cet homme, la confiance s’installe vite, il a le senti-

204
ment que contrairement aux habitantes d’ICI, il dit la vérité, même si
ses histoires semblent un peu curieuses. Le puits de l’oubli, qu’est-ce
que cela peut bien être ? Tous se le demandent. Ils le suivent pendant
une heure. Starker n’a pas que des bonnes pensées, mais lui et ses
hommes sont protégés par leur scaphandre. Enfin ils arrivent au pied
d’un gouffre :
⎯ Voici le puits de l’oubli ! dit-il, présentant un trou immense,
large de cinq cent mètres au moins. À vingt mètres en dessous, un
brouillard bleuté et lumineux recouvre, tel un lac, toute la surface ;
des pigments violets et verts semblent monter et repartir depuis les
profondeurs, des éclairs balayent le pourtour. Nul n’en croit ses yeux,
c’est un spectacle extraordinaire, comme une mer de vapeur de toutes
les couleurs où l’air ionisé crée partout dans cette fosse des arcs élec-
triques, qui de leurs crépitements éclatent et résonnent de partout.
⎯ C’est l’unissium concentré en ce lieu qui donne ce phénomène,
dit le vieil homme. Vous allez me suivre, nous allons pénétrer l’oubli.
Je vous invite tous à quitter vos scaphandres, ils vous gêneraient pour
la descente, de plus, vous devez maintenant prouver que vous êtes
prêts à continuer votre voyage, Noèse m’a parlé de votre mission.
Jacques regarde Starker et ses compagnons :
⎯ Tu vois, je ne suis pas mort ! Tu dois faire comme moi, vide ton
esprit de tes pensées, ne réfléchis plus, oublie-toi complètement !
⎯ Ce jeune homme a raison, il a bien compris ce qu’il faut faire.
L’oubli de soi, se donner pour les autres, est la seule méthode pour
pouvoir survivre, nos pensées égocentriques agissent contre le métal.
Egoste l’a compris peu de temps avant de mourir. Venez, si vous fai-
tes ce que votre ami vous a dit, vous ne risquez absolument rien.
Starker regarde ses hommes, puis Jacques, enfin le puits de l’oubli. Il
est attiré par la soif du savoir et de la découverte. Il retire son sca-
phandre, ses hommes en font autant…
L’homme leur demande de le suivre et leur dit de ne pas craindre de se
laisser tomber.
Ils avancent dans un petit goulot qui descend le long du puits et au
bout un passage pénètre dans une cavité sans visibilité, rempli d’un
brouillard étrange. Le vieillard les invite à y entrer. Les deux premiers
sont les hommes de Starker qui disparaissent instantanément, mais
Starker hésite :
⎯ Non, j’y vais le dernier ! dit-il.
Jacques se lance et disparaît à son tour.
Starker y va enfin. Dès qu’il a franchi le seuil, il sent le sol se dérober

205
sous ses pieds et il tombe dans le vide. Ouvrant les yeux, il ne voit que
brouillard, néant et un gaz phosphorescent ; ses pensées commencent
à le pénétrer, la peur le transperce. Il se dit : « Mais dans quel piège
me suis-je fourré ? C’est encore de la faute de Jacques. » Il sent la
puissance négative de sa conscience, comme pour Jacques précédem-
ment. Le fluide monte de son estomac, passe dans le cœur, provoque
une sensation d’étouffement puis pénètre par la gorge et arrive dans la
tête lui provoquant un mal de tête et une sensation d’écrasement. La
pensée négative a fait ses ravages. Il se rappelle les conseils de Jac-
ques : « Je dois m’oublier. »
Il ferme les yeux et ne pense plus. Enfin presque.
« Se donner pour les autres ! » se dit-il.
Et c’est le trou noir, une seconde, une heure, une vie entière. Les yeux
fermés, il se sent buter contre une pierre. Il regarde devant lui et voit
ses trois compagnons qui lui sourient. Jacques lui dit :
⎯ Pas trop dure, l’arrivée ?
Starker ne comprend pas. Mais se retournant, il voit le vieil homme
franchir le passage qui les sépare de l’entrée comme on passe une
porte d’ordinaire et lui sourire aussi. Starker sent en lui un change-
ment, il ne saurait le déterminer pour l’instant. Mais quand il regarde
autour de lui, ses pensées sont sereines, il n’est plus tout à fait lui-
même. L’homme le regarde et lui dit :
⎯ Vous avez franchi la barrière ionisée des pensées, vous êtes
dans le puits de l’oubli !
Tous comprennent qu’ils ont laissé derrière eux une partie de leur vie
et de leurs pensées qui ont été brûlées par l’unissium.
⎯ Les radiations vous ont purifiés, cela est irréversible. Cette pla-
nète, si elle était visitée par l’humanité, pourrait la changer totalement
ou la détruire. Suivez-moi, je vous emmène dans mon logis, vous y
retrouverez votre amie.
Sans hésiter, tous le suivent, car ils savent qu’ils peuvent lui faire
confiance.
Jacques comprend que cet arrêt forcé sur la planète est comme la suite
logique de ce qu’il avait vécu sur ICI. De la pensée capable de nourrir
des monstres ou celle négative faisant des dégâts sur soi aussi, cela
voudrait-il dire que la purification de son esprit soit une étape indis-
pensable sur leur parcours ? Mais comment le hasard pourrait-il être
de la partie ? Purifier les pensées, il avait déjà dû le faire face à Allia,
et l’esprit d’Aqualuce le fait vibrer, il en ressent encore les bienfaits
maintenant.

206
Ils suivent le vieillard qui leur fait descendre des couloirs caverneux.
Les murs sont phosphorescents et procurent un éclairage naturel. En-
fin ils arrivent dans une large cavité aménagée, sur un lit appuyé
contre un mur plus sombre se réveille doucement Noèse, recouverte
d’un drap fait d’un tissu sans mailles et lisse comme une feuille de
verre, d’une couleur verte et lumineuse. Jacques la voit et s’en appro-
che, impatient de l’entendre et de revoir son regard profond et mer-
veilleux.
⎯ Noèse, quelle joie de te retrouver !
Ces quelques mots suffisent à la réveiller définitivement. Elle les en-
tend et se redresse délicatement. Jacques aperçoit son visage couvert
des marques encore fraîches des cicatrices récentes. Il ne peut
s’empêcher de lui demander ce qui lui est arrivé, mais Noèse lui fait
un signe, mettant son doigt sur sa bouche pour faire comprendre qu’il
n’y aura pas d’épilogue.
⎯ Ne dis rien, je vais très bien et ce que tu vois sur mon visage
n’est que le signe d’un homme qui s’est sacrifié. Ne pense rien et sois
heureux de me revoir, comme je le suis aussi.
Le vieillard s’approche d’eux. Noèse le regarde et lui dit :
⎯ Vous vous connaissez maintenant ?
⎯ Non, nous ne nous sommes même pas présentés ! répond Jac-
ques.
⎯ Ah ! Il est temps de le faire !
Se retournant vers leur hôte :
⎯ Je vous présente Novam, qui est l’unique habitant de la planète,
me semble-t-il.
Puis elle se lève et posant une main sur l’épaule de Jacques :
⎯ Voici Jacques, le terrien ; puis Starker, le capitaine du vaisseau
spatial qui nous transporte tous. Nous devons compter sur sa grande
expérience de l’espace sidéral, il connaît toutes les étoiles qui
l’entourent, il les a toutes visitées.
Starker rougit un peu, car il sait que Noèse exagère un peu, mais cela
lui fait plaisir.
⎯ Et ces deux hommes, excusez-moi, je ne les connais pas, bien
que je les aie croisés souvent dans le vaisseau.
⎯ Voici mon aide de camp, Nab, ajoute-t-il et mon navigateur :
Yes.
⎯ Maintenant que les présentations sont faites, dit Novam, je vous
invite à partager un repas convivial et fraternel, j’insiste sur le mot
fraternel, car je mets sous le signe de la fraternité notre collaboration à

207
partir de maintenant.
⎯ Comment cela ? demande Starker.
⎯ C’est simple, Noèse m’a parlé de votre voyage et de son but. Je
me fais une joie de vous accompagner à présent dans votre quête.
Starker qui se désaltérait à ce moment s’en étouffe, manquant d’avaler
sa langue. Yes lui tape sur le dos et Noèse s’en amuse.
« Quel dommage de ne plus avoir de mauvaises pensées » se dit-il !
⎯ C’est une bonne idée, faites vos bagages tout de suite, nous par-
tons !
⎯ Eh ! du calme ! lui dit Jacques.
⎯ Oh ! je plaisante.
Noèse, comme cela était son habitude sur ICI, met le couvert. Jacques
voit qu’elle a des difficultés à bouger les bras et les épaules, elle qui
paraissait si souple. Mais Noèse ne dit mot car elle s’est promise de ne
jamais raconter ce qui s’est passé lorsqu’elle et Egoste étaient dans la
promiscuité de leur petit vaisseau. Non pas pour oublier, mais pour
que la mémoire d’Egoste soit préservée et que son amour pour lui
puisse vivre encore longtemps. Jacques s’approche d’elle et lui de-
mande :
⎯ Que s’est-il passé depuis que vous êtes partis, toi et Egoste ?
Pour quelle raison Egoste est-il mort ?
⎯ J’étais blessée, Egoste m’a sauvé la vie par le sacrifice de la
sienne. Je te le répète, ne cherche pas à en savoir plus, je n’ai rien
d’autre à ajouter. Mais sache qu’il était un homme de cœur.
À table, Starker demande à son tour pourquoi Egoste a disparu. No-
vam prend la parole et raconte comment il a découvert Noèse et
Egoste. Il décrit son sacrifice par la transfusion et détaille de quelle
façon il l’a enterré, décrivant sa tombe recouverte de roche d’unissium
qui purifie tout. Il ajoute :
⎯ Noèse m’a confié que cette planète était le but de sa vie et qu’il
voulait s’y installer définitivement. Ainsi a-t-il réalisé son rêve.
Tous ceux qui l’écoutent ont un sentiment d’admiration pour leur ca-
marade hélas mort aujourd’hui. Noèse a écouté l’éloge qu’en a tracé
Novam ; elle en est aussi bouleversée et ne peut s’empêcher de rajou-
ter :
⎯ De cet homme que j’aime encore, j’attends un enfant !
Tous la regardent, les yeux exorbités. Ils ne comprennent pas, mais
Novam, observant la scène, dit :
⎯ Mes amis, voici une bonne nouvelle, je lève mon verre au futur
enfant de Noèse, souhaitez-lui beaucoup de bonheur !

208
À ces mots, l’atmosphère se détend. Et Noèse, rassurée, sourit. Jac-
ques la regarde et lui fait un signe. Noèse sait qu’il a compris ce qu’il
s’est passé. Il se rapproche d’elle et l’embrasse amicalement.
Un peu plus tard, Starker demande à Novam pourquoi il se trouve
maintenant seul sur cette planète.
⎯ Starker, vous et vos deux compagnons êtes de Lunisse, n’est-ce
pas ?
⎯ Oui, bien sûr. À part Jacques et Noèse, nous sommes nés sur
Lunisse.
⎯ Bien, donc vous avez étudié l’histoire de votre planète lorsque
vous alliez dans vos écoles. Vous avez peut-être appris, je l’imagine,
car je ne suis pas revenu depuis, que, il y a trente ans, un homme
nommé Novalis est parti avec une armée entière à la conquête des sept
planètes de la perfection.
Yes, un peu plus âgé que Starker, se souvient :
⎯ J’étais très jeune, mais cela ma marqué. C’était le grand dicta-
teur, il venait d’être consacré. Il était très fier et ne croyait qu’en lui,
d’après mes parents ; si prétentieux, il est parti sur-le-champ à l’assaut
des planètes mythiques. Il n’est jamais revenu. Son frère l’a remplacé
depuis, hélas, il est mort dernièrement.
⎯ Novalis, c’était moi, je suis l’ancien grand dictateur de Lunisse,
mais ma folie m’a conduit à la perte de tous mes hommes. Je me suis
retrouvé échoué sur cette planète depuis trente ans, sans jamais y voir
d’autres hommes. J’ai eu ici l’occasion de trouver enfin la paix, mais
je savais que je n’étais pas arrivé au but final. Je savais aussi qu’un
jour, un autre grand dictateur s’engagerait sur ce chemin. J’ai compris
aussi que celui qui reprendrait cette route, serait différent et qu’il
viendrait avec un cœur pur jusque là. J’ai reçu une clef pour faire ce
chemin, mais je me suis égaré et l’on me l’a retirée. Mais si l’un
d’entre vous a cette clef, c’est lui l’élu !
À ce moment, Jacques met sa main sur sa poitrine et sent la clef sous
son pull :
⎯ C’est de cette clef que vous parlez ?
Il lui montre celle qu’il avait reçue du vieillard lors de son investiture
sur Lunisse. Novam n’en croit pas ses yeux et des larmes coulent. Il
lui dit :
⎯ Jacques, c’est toi l’élu, je te suivrai jusqu’au bout du chemin
que tu parcours, car je te ferai profiter de mon expérience. Je suis ton
serviteur.
⎯ Mais, je ne suis qu’un terrien égaré. Je ne sais pas où je vais ni

209
dans quel but ; j’avance pour retrouver la femme que j’aime et qui par
ma faute est perdue dans l’espace.
⎯ Ta simplicité est ton atout, je t’aiderai à atteindre ton but, tu re-
trouveras cette femme.
⎯ Je ne sais même pas à quoi sert cette clef !
⎯ Quand ce sera le moment, tu le sauras, mais fais en sorte de ne
jamais la perdre, car elle est unique.
⎯ Je peux vous la donner, si vous voulez.
⎯ Non, c’est à toi qu’elle revient, maintenant, si vous m’acceptez,
je suis prêt à vous suivre.
Les quatre autres amis sont restés en dehors de la conversation, mais
ils ont tout écouté, pour eux, c’est un moment exceptionnel.
Novam leur dit :
⎯ Si vous avez résisté au rayonnement d’Unis, c’est grâce à
Noèse, parce qu’elle vous accompagne. Vous êtes des bienheureux,
tout le monde n’a pas la chance d’avoir Noèse avec soi. Maintenant
vous êtes prêts à poursuivre votre route. Suivez-moi, nous partons
maintenant. Noèse, es-tu assez reposée pour reprendre ton voyage ?
⎯ Oui, Novam, car je ressens que Unis planète purificatrice pour
nos pensées a largement fait son travail en nous tous. Les circonstan-
ces sont parfois bien curieuses, mais nous le devons tous à Egoste et il
nous accompagne comme une lumière par l’enfant que je porte de lui.
Ainsi se retrouvent-ils tous, quelques heures plus tard, dans l’immense
ventre du Conquérant. À leur arrivée, Noèse est conduite au bloc mé-
dical, car ce rude périple a été très éprouvant pour elle et ses blessures
sont nombreuses, mais fort heureusement déjà cicatrisées. Elles néces-
sitent tout de même des examens et soins supplémentaires. Le méde-
cin la reçoit sur la table magnétique et un scanner micro atomique
(sorte de petite boîte noire, en sustentation à cinquante centimètres du
corps examiné) se déplace en effectuant un quadrillage compliqué.
Cette fabuleuse boîte est en fait une merveilleuse découverte faite par
les Lunisses, car atome par atome, tout le corps est repéré, chaque
anomalie est signalée ; c’est une véritable cartographie du corps. À
l’examen, il est détecté une fracture de la clavicule et quelques vais-
seaux sanguins endommagés, mais sans conséquences.
Le docteur dit à Noèse :
⎯ Votre épaule nécessite des soins et je peux aussi vous enlever
les quelques cicatrices qui couvrent votre visage et votre corps.
⎯ Faites ce qu’il faut pour ma clavicule, mais laissez ces cicatri-
ces, elles ne sont pas si laides, elles seront pour moi un souvenir.

210
⎯ Comme vous voudrez !
⎯ Je souhaite, ajoute-elle, que vous me fassiez un examen de
grossesse, immédiatement.
Le médecin est étonné, mais accepte. Il met en marche le scanner, qui
cette fois, après s’être arrêté à la verticale du bassin, fait apparaître sur
un écran de contrôle en direct les cellules d’un embryon pas plus gros
qu’un grain de blé. Il est visible en trois dimensions et s’affiche sur
l’écran :
⎯ Sexe féminin, yeux verts, cheveux bruns, taille un millimètre,
aucune anomalie. Naissance prévue dans deux cent soixante et onze
jours. Félicitations, vous êtes enceinte !
Noèse le sait depuis le premier instant.
⎯ Vous êtes chanceuse, car depuis plusieurs mois, sur Lunisse
toutes les femmes semblent stériles. Vous êtes devenue unique. Le
père a de la chance lui aussi. Allez-vous le lui dire ?
Il le sait. Mais il est mort maintenant.
⎯ Le visage du médecin, d’abord souriant, se crispe. Noèse le
voyant s’attrister, le met à l’aise en lui disant :
⎯ Ne vous y méprenez pas, je n’aurais pas dû vous dire cela
comme ça, car je ne suis pas triste. Il a subi une sorte de transforma-
tion. Il n’est plus là, mais il vit en moi. Par cette enfant.
⎯ Allongez-vous, lui demande le médecin, je vais vous ressouder
votre clavicule. Fermez les yeux, car le rayon est puissant.
Le scanner de tout à l’heure émet maintenant un rayon et sa lumière
orange soude en quelques minutes l’os cassé, de la même manière
qu’Aqualuce l’avait fait pour Jacques sur Khephren. Noèse ferme les
yeux et s’endort.

Novam est très heureux de reprendre un voyage arrêté depuis si long-


temps. En fin de journée, après avoir pris possession de sa nouvelle
chambre et s’être présentée aux membres d’équipage, il retrouve tout
le monde autour d’un repas. Alove Jaman lui demande :
⎯ Cher Novam, pourriez-vous nous raconter votre voyage, avant
d’échouer sur la planète où nous vous avons retrouvé ?
⎯ Mon ami, je ne voudrais pas vous importuner avec mes vieilles
histoires et un homme qui n’a pas toujours fait le bien a peu de valeur
par rapport à vous tous.
⎯ Bien au contraire, répond Alove, votre expérience doit être
d’une grande richesse pour nous, si mes compagnons sont d’accords !
Tous hochent la tête. Jacques et Starker approuvent.

211
⎯ Eh bien ! puisque vous insistez…

Je suis né fils de Grand Dictateur sur Lunisse, il y a soixante ans


à peu près. Beaucoup de choses se sont estompées de ma mémoire car
j’ai perdu mes repères sur Unis. Mais je me rappelle bien ce qui a fait
ma vie et mon destin sur Lunisse. J’étais le fils du chef et mon père
me disait avec insistance :
« Mon enfant, lorsque tu prendras ma place, je compte sur toi pour
mener à bien la mission.
⎯ La mission, quelle mission ? lui demandai-je la première fois.
⎯ La mission de la clef ! me dit-il. »
⎯ Il ne m’en dit jamais plus. J’étais jeune et je me mis à croire que
cette mission m’était personnellement destinée. Grandissant, je gar-
dais en moi cette idée d’être l’élu du peuple et de mon père. Mon ca-
ractère se forgea dans cette direction. Je devins plutôt fier et sûr de
moi. Fils du dictateur, je me distinguais par le fait de me montrer su-
périeur aux autres camarades, je n’acceptais jamais d’avoir tort. Et
bientôt, mes véritables amis se firent rares. Oh ! bien sûr je n’étais pas
seul, car comme je devenais adulte, les jeunes femmes aimaient se
laisser séduire par celui qui serait un jour le chef suprême et d’autres
arrivistes me côtoyaient. Je ne respectais que très peu le protocole dû à
ma situation familiale. Mais mon père me laissa faire tout de même.
Hélas, il disparut subitement après avoir voulu jeter loin de lui, dans
un excès de colère, cette clef étrange que je n’avais jamais vue avant
cela. Son aide de camp venait de découvrir une lettre rédigée par son
arrière-grand-père où était inscrit :
« Bien que gardienne de la clef, notre famille ne pourra l’utiliser, ce
sera un étranger qui trouvera la voie et pourra l’introduire dans son
logement. Il sera le maître de la clef. J’ai découvert cela en faisant un
songe qui me propulsa sur Khephren. Là je vis un homme et une jeune
fille dont la sagesse n’était en rien comparable à tout ce que j’ai ren-
contré jusqu’à ce jour ».
À ces mots, Jacques s’étouffe :
⎯ Votre aïeul aurait-il pu aller sur Khephren et y avoir rencontré
ces deux personnes ?
⎯ Cette lettre s’arrête ici, elle était déchirée. Ce n’était qu’un rêve
qu’il décrivait, mais qui avait dû le marquer. Cette lettre est restée
cachée très longtemps sous le feutre du bureau, c’est par hasard que
l’aide de camp l’en a extraite et l’a montrée à mon père.
⎯ C’est étrange, car j’ai aussi découvert un homme et une fille sur

212
Khephren. Comme il est curieux que votre arrière-grand-père ait pu
rêver de Gaélide et Cléonisse alors qu’ils étaient encore cryogénisés à
cette époque-là. Ce devait être un rêve sorti du fond des âges, de la
période de Khephren.
⎯ Mon père découvrant cela ne put admettre n’être qu’un gardien,
dans un excès de colère, il jeta la clef qui lui avait été confié et
s’étrangla d’un coup en l’arrachant. Le fin collier fut un garrot effi-
cace, cet accident nous surpris tous.
Jacques passe la main sur le collier qui tient sa clef et sent la fine
chaîne commençant à l’étouffer. Noèse pose sa main sur son épaule,
pour le détendre. Non, il souhaite vraiment ne jamais s’étrangler de
cette sorte !
⎯ Mon père mort, je devenais l’héritier de Lunisse. Et à ce mo-
ment, je devais être sacré par les notables des huit planètes. Ce fut un
sacre magnifique, tous les Lunisses y assistèrent par galactovision,
même des représentants Golocks étaient présents. Je reçus comme
vous Jacques les pouvoirs de chaque planète et à la fin me fut confiée
la clef dont mon père me parlait tant. Comme vous, je demandai à
quoi servait cette clef. Et comme à tous les Grands Dictateurs, il me
fut répondu que je devais le découvrir. Par fierté, orgueil et parce que
mon père m’avait apprêté à cette mission, quelques instants plus tard,
je faisais le discours suivant :
« Chers Lunisses, c’est avec joie que je reçois les pleins pouvoirs,
mais je confie à mon frère cette tâche car je pars sur l’heure. Lorsque
j’étais enfant, Mon père m’a confié une mission, trouver ce à quoi sert
cette clef que vous venez de me confier. J’espère à cette occasion,
trouver la vérité et la perfection suprême. Cet objet dont je suis
l’héritier ancestral doit maintenant parler, afin d’en trouver son secret ;
par là je deviendrai le meilleur et peut-être trouverais-je la Connais-
sance.
⎯ J’étais très sûr de moi à ce moment et je continuai :
« J’ai promis à mon père de consacrer ma vie à ce but, car je suis le
meilleur, vous le savez tous. Je demande dès maintenant à quatre-
vingt volontaires de m’accompagner dans mon vaisseau pour m’aider
à parvenir à ce but ».
L’équipage fut vite complet, car mon audace et ma fougue attiraient
les jeunes qui, comme moi, se sentaient uniques et exceptionnels.
Trois jours plus tard je partais, sans même attendre que mon frère re-
çût à son tour son investiture, mais je gardais la fameuse clef avec
moi. Déçus par mon attitude, beaucoup de citoyens ne s’intéressèrent

213
même pas à mon départ. Je partis presque dans l’anonymat, seuls mon
jeune frère et quelques membres du directoire vinrent me saluer lors
de mon embarquement.
Le vaisseau partit dans l’espace, je visais à atteindre la planète inverse
de Natavi par des calculs scientifiques sans précédent dont je vous
épargnerais les détails, car nous nous y perdrions tous. Dans l’espace
depuis quatre jours, nous nous arrêtâmes pour faire un point astrono-
mique, car nous nous étions déjà perdus. C’est à ce moment que par
un hasard extraordinaire, un autre homme nous rejoignit, c’était le
quatre-vingt-unième membre d’équipage. Nous étions donc arrêtés
entre deux étoiles éloignées de trois années lumière lorsqu’un petit
vaisseau passa près de nous à vitesse réduite. Il nous fit quelques ap-
pels radio, pour nous un moyen devenu archaïque. Il nous demandait
de pouvoir se joindre à nous car la propulsion éthérique de son vais-
seau ne fonctionnait plus, ce que nous acceptâmes sans détours. Il po-
sa son petit astronef dans notre monstrueux navire de l’espace. Cet
homme était un peu étrange, car il paraissait jeune par l’âge, mais
vieux par son esprit. Et jamais il ne nous dit son véritable nom. Mais
comme c’était le dernier d’entre nous, nous l’appelâmes Neuf, parce
que le carré de neuf donne quatre vingt un ! Il accepta volontiers, car
disait-il « Neuf est le signe de l’homme ».
Nous repartîmes, mais peu après nous fûmes pris dans un orage éthé-
rique terrible qui détruisit une grande partie de nos instruments de vol
et causa des dégâts très important dans la structure du vaisseau. Vingt-
trois hommes perdirent la vie. Nous avions débuté notre périple sept
jours avant et déjà tant de morts étaient un mauvais présage, mais
nous décidâmes de continuer. Nous naviguâmes durant quarante-neuf
jours sans rien trouver, mais nous dérivâmes aussi énormément. Et
nous arrivâmes enfin sur l’orbite de Unis. J’étais persuadé que cette
planète faisait partie des astres que nous recherchions, bien que je
n’eusse pas prévu cette étape. Nous nous posâmes sur la planète et
c’est là que commença notre calvaire, car de tout l’équipage, seuls un
homme et moi-même survécûmes.
⎯ Mais quel est cet homme ? demande Starker, car vous êtes le
seul que nous avons trouvé sur cette planète.
⎯ Il en a réchappé. Mais voici son histoire et celle de l’équipage
malheureux.
Quand nous débarquâmes sur Unis, nous ne prîmes pas garde à sa
radioactivité particulière car nous étions tous trop sûrs de nous. Neuf,
lui, se montrait plus prudent et nous demanda de prendre quelques

214
précautions, comme par exemple mettre un scaphandre pour circuler à
l’extérieur ou alors de contrôler nos pensées, de nous comporter di-
gnement sur cette planète, car il pensait que son atmosphère pouvait
faire des dégâts, ayant, durant ses voyages précédents, entendu parler
de cette planète que beaucoup de navigateurs évitaient. Si nous ne
nous méfions pas, disait-il, il se pourrait que nous n’en repartions ja-
mais. Tous rirent de lui. Mais je constatai rapidement que les hommes
qui sortaient du vaisseau revenaient avec un comportement étrange.
Leurs pensées étaient agressives, ils se plaignaient de maux de tête.
Moi je ne sortais pas du vaisseau, mais j’ai vu plusieurs de mes équi-
piers se battre à mort à l’extérieur. Je ne savais pas encore que la pla-
nète possédait le pouvoir de purification du corps et des pensées. Mais
qui réagit mal à cette purification, devient meurtrier.
⎯ Pourquoi, demande Jacques, nous avoir dit, lorsque nous nous
sommes rencontrés, que nous ne risquions rien et nous avoir laissé
prendre le risque de nous entretuer ?
⎯ Je ne vous ai pas fait prendre de risques, car je savais déjà que
vos pensées étaient bonnes en grande partie. À ce moment, il ne
s’agissait pour vous que d’une simple purification. Mais pour de jeu-
nes gens comme mon équipe du moment, le fossé était trop grand. Il y
eut vingt-deux morts violentes durant la période où les hommes
n’étaient pas encore habitués au gaz radioactif de la planète. Car les
hommes faibles laissaient parler leur instinct. Le plus grave arriva
ensuite et c’est Neuf qui vécut un calvaire des plus monstrueux. Pour-
quoi ai-je laissé faire ? Certainement parce que j’avais pris peur de
mes hommes, j’étais encombré par mes pensées contre lesquelles je
luttais déjà malgré moi. Un jour je me décidai enfin à sortir du vais-
seau et à aller explorer les environs de la planète. Je pris deux hommes
avec moi, des vivres. Je demandai à Neuf de rester à surveiller discrè-
tement les hommes. Ils le surent certainement, hélas. C’est lors de
cette sortie que je découvris le puits de l’oubli. Avec mes hommes,
nous partîmes sur cette planète inconnue et quelques heures plus tard,
un de mes équipiers commença à se comporter étrangement. Pris d’un
délire soudain, il commença à avoir des hallucinations étranges. Il
voyait autour de nous des fantômes, il les appelait « Les pensées », les
décrivant comme des monstres, il en voyait partout, surtout autour de
moi ; il les décrivait comme hideuses. Bientôt, il décida de me tuer,
car j’avais trop mauvaises pensées, d’après lui. Il nous obligea à mar-
cher jusqu’à ce que l’on trouve un endroit idéal pour cela, car, selon
lui, mes pensées l’agressaient tant qu’il n’arrivait pas à tirer. Pour ma

215
part, je commençais à avoir des maux de tête étranges et mon autre
compagnon également, mes pensées me procuraient d’étranges sensa-
tions. Les mauvaises me donnaient d’étranges angoisses et comme une
envie de tuer, mais je résistais, il en était de même pour mon compa-
gnon d’infortune. Quant à l’autre, il devenait dangereux pour nous,
mais il était le seul armé, nous nous demandions à quel instant il nous
tuerait. J’ai eu beaucoup de chance car nous arrivâmes au bord du
puits de l’oubli au moment où, dans son délire, ne se contrôlant plus il
braqua son arme sur nous en disant :
« Ici c’est mieux pour vous tuer, car je vois vos pensées commencer à
me quitter.
Il ajusta son arme, mais au moment de faire feu, il dérapa et, déséqui-
libré, il bascula dans le puits. Hélas, pour le second homme qui
m’accompagnait, l’arme, en tombant, lui envoya une salve mortelle. Il
s’effondra net, sans vie. Me précipitant vers le bord du lac vaporeux,
je vis un tourbillon de brume happer le forcené. Un peu plus loin,
j’aperçus le chemin que je vous ai fait emprunter et m’y engageai. Je
franchis la porte que vous connaissez et, pris de convulsions à la vi-
sion des mes pensées, je perdis connaissance. Je dus rester inanimé à
peu près trois jours, car lorsque je repris connaissance, mon chrono-
cristal indiquait déjà quatre-vingt heures depuis que j’avais quitté le
vaisseau. Quelque chose avait changé en moi, car mes pensées
n’étaient plus les mêmes, j’étais beaucoup moins nerveux. Avec du
recul, je sus que le gaz radioactif avait éliminé les fréquences négati-
ves de mes pensées. Je décidai alors de retourner au vaisseau. J’étais
cependant devenu un autre homme. Ah ! si j’avais pu conduire tous
mes hommes jusqu’au puits de l’oubli, tant de vies auraient pu être
épargnées, mais il n’en fut rien. Arrivé au vaisseau, quel désastre, car
d’autres hommes étaient sortis et pris de folie aussi, ils s’étaient entre-
tués ; ils étaient dix-huit de plus à avoir péri. Cela faisait quarante-
trois morts. Quel gâchis pour la lubie d’un homme ! Je n’étais pas au
bout de mes surprises, car rentrant dans le vaisseau, je découvris les
autres équipiers étendus sur le sol, d’autre assis, sans vie, tous étaient
morts, sans aucune trace de violence, mais toute vie dans le vaisseau
semblait avoir disparu. Je savais que pour nous cette planète était
maudite, mais pourquoi autant de morts ? Je fis le tour du vaisseau,
trouvant de part et d’autre des cadavres d’hommes qui paraissaient
avoir été surpris par la mort. Mon esprit, au début du voyage sûr de
lui, maintenant se trouvait fort désappointé, mon assurance et ma force
de domination avaient totalement disparu. Je n’étais plus que l’ombre
de moi-même, mais heureusement ma force de vivre ne m’avait pas

216
quitté. Après m’être replié sur moi-même et avoir médité un bon mo-
ment sur toute ma stupidité, je me mis à penser que parmi tous les
cadavres, je n’avais pas reconnu Neuf. Je me mis à sa recherche et je
le retrouvai dans la chambre du copilote, étendu sur le lit. Il était à
moitié nu, le visage ensanglanté, il avait les membres brisés et était
inconscient. Dans notre vaisseau, nous avions comme vous une an-
tenne médicale, je le transportai à l’aide du rayon antigravitique vers
celle-ci. Je le soignai de mon mieux, lui ressoudant ses fractures, lui
cicatrisant ses plaies. Il reprit ses esprits quelques heures plus tard. À
son réveil, j’étais à son chevet et lorsqu’il ouvrit les yeux, il me dit :
⎯ Tes hommes m’ont pris pour leur maîtresse, pas un ne m’a
épargné, comme des monstres, ils se sont vautrés sur moi, m’ont frap-
pé, je te passe les détails.
⎯ Je n’ai pas trouvé un seul survivant, pourquoi sont-ils tous
morts ?
⎯ Qu’as-tu fait pendant que je suis resté ici avec tes hommes ?
⎯ Je me suis égaré avec les deux membres du groupe, ils sont
morts tous les deux. Quant à moi je me suis perdu dans ce que
j’appellerais le puits de l’oubli, car toutes mes passions et mes pensées
de conquêtes, je les ai perdues. Et maintenant me voici seul avec toi.
⎯ Voilà pour toi l’occasion d’un nouveau départ. Tes hommes
sont tous morts parce que leurs pensées ne pouvaient pas supporter le
rayonnement de cette planète. Toi, tu as eu la chance de tomber dans
le puits de l’oubli et pouvoir ainsi purifier définitivement tes pensées.
À quoi bon te servirait ton entourage maintenant que tu as laissé der-
rière toi ton médiocre passé !
⎯ Mais comment sont morts tous ses hommes ?
⎯ Ils sont morts de m’avoir touché, car en moi est implanté le
germe de la Vie, capable de purifier tous ceux qui cherchent leur cos-
mos intérieur. Mais qui touche le germe de la Vie avec des mains et
des pensés impures, ne peut survivre longtemps. Ce germe de vie peut
devenir la pire des maladies contagieuses dans un monde sans cons-
cience.

À ces mots, Jacques et Starker se regardent, pensant au germe mortel


qu’ils ont attrapé sur Elvy. Serait-ce cet homme qui en serait à
l’origine ?

Ensuite, Novam poursuit :


⎯ Je lui demandai « Mais pourquoi ne suis-je pas mort ? »

217
⎯ Tu as une mission à accomplir !
⎯ Quelle mission ? lui demandai-je.
À ce moment, alors qu’il semblait mal en point quelques heures plus
tôt, il se redressa et m’ôta la clef que j’avais encore autour du cou et
que j’avais reçue lors de mon investiture. Debout devant moi, il me
dit :
⎯ Tu n’es plus digne de porter cette clef, je te la retire pour
l’homme qui viendra te chercher. Je te demande de rester sur cette
planète jusqu’à ce moment. Tu devras le suivre et l’aider dans sa
quête. Celui-ci ne viendra pas de Lunisse, mais ce sera un terrien. Il
est l’homme qui conduira ton peuple vers le chemin du retour.
⎯ Que ferai-je ici en l’attendant, lui demandai-je ?
⎯ Trouve la paix et apprends de cet astre la sagesse que tu n’as
pas trouvée lors de ta jeunesse. Je pars seul maintenant, quittons ton
vaisseau immédiatement, car je crois que les derniers survivants ont
actionné le système d’autodestruction de l’astronef.
⎯ Comment vas-tu partir ? l’interrogeai-je.
⎯ Je prends mon vaisseau avec lequel je t’ai trouvé.
À cet instant nous nous rendîmes dans le garage des navettes. Il monta
dans son vaisseau, si miteux et ridicule, recouvert de suif et de rouille
que j’éprouvai presque de la pitié pour lui. Avant de refermer son
cockpit, il me fit un signe de la main, comme un salut et me dit :
⎯ Œuvrons ensemble pour faire de cet univers un monde meilleur
pour nos enfants, nos fils et nos filles. Profite de tes trente prochaines
années pour trouver la meilleure façon de les aider, car ils viendront te
chercher.
Et je lui demandai :
⎯ Qui est tu ?
⎯ Le grain de sable de l’univers, celui qui pose la Question « Qui
suis-je ? »
Bien assis dans son siège, il me montra la clef une dernière fois, son
vaisseau se souleva avec légèreté et par la grande porte de mon vais-
seau ouverte, il partit. Le nez de son engin se redressa vers le ciel et…
dans un éclair fulgurant disparut instantanément. Depuis, je ne l’ai
jamais revu. Mais ma vie a véritablement commencé ce jour là. Après
son départ, j’eus juste le temps de fuir le vaisseau, car je ne pouvais
arrêter le compte à rebours. Derrière moi, une immense explosion ré-
sonna. Il ne restait plus rien de mon astronef qui m’avait jusqu’alors
toujours transporté partout dans l’univers. Et aujourd’hui je suis avec
vous tous, c’est pour moi une joie sans précédent.

218
À cet instant, Noèse apparaît dans la pièce où tous écoutent le vieux
Novam qui lui dit :
⎯ Noèse, tu tombes bien, dis-leur au sujet de ton père…
⎯ Lorsque je demandai à ma mère qui était mon père, elle ne put
me dire son nom, mais elle m’apprit qu’il portait autour du cou une
clef étrange dont jamais il ne se séparait. C’est le seul homme qui a pu
s’échapper du vaisseau qui les transportait avant qu’il ne s’écrase. Il
est reparti dans son petit vaisseau de la même façon que l’a raconté
Novam. Peut-être est-ce le même homme qui l’a accompagné.
Jacques dit :
⎯ C’est étrange, cet homme semble venir de nulle part, pourtant, il
est partout. Je me demande si ce n’était pas lui encore qui, sur Elvy,
aurait séjourné ? Serait-ce lui le messager qui est apparu sur Lunisse et
Golock ? Il semble être passé partout avant nous.
Starker s’exclame :
⎯ Mais si c’est lui qui est venu sur Elvy, nous pouvons le savoir
immédiatement !
⎯ Comment ça ? demande Jacques.
⎯ Le vaisseau avec lequel nous nous sommes échappés d’Elvy est
peut-être le sien. Novam, le reconnaîtrez vous si je vous le montre ?
⎯ C’est possible.
⎯ Allons-y !
Mais à ce moment précis, les alarmes du vaisseau retentissent, comme
jamais auparavant. Et la gravitation artificielle s’arrête instantanément.
Tous se mettent à flotter dans l’espace du vaisseau. Starker, préparé à
ce style de panne, attrape sa ceinture gravitique autonome et la règle
en conséquence. Il retombe sur le sol et dit à tous :
⎯ Accrochez-vous, je vais au poste de contrôle pour rétablir la
gravitation.
Il disparaît, pendant que Jacques, Novam, Noèse et les autres hommes
sont en suspension dans l’air. Un des hommes leur demande de se
rapprocher du sol au plus vite. Noèse est la première à s’y poser et
aide Novam qui en fait de même. À cet instant, la gravitation reprend
ses effets, hélas trop tôt pour Jacques qui n’avait pas pris garde et re-
tombe mal sur le sol. Sa tète heurte violemment le sol et il perd
connaissance. Il se réveille dans sa chambre, trouvant Noèse et Novam
à son chevet :
⎯ Tu nous as fait très peur Jacques, mais le médecin t’as examiné,
tu n’as rien de grave, seulement un hématome sur la tête.
Jacques vient juste d’ouvrir les yeux :

219
⎯ Mais qui êtes vous, où suis-je ?
Tous deux se regardent étonnés. Novam dit :
⎯ Serait-il amnésique ou simplement mal réveillé ?
Noèse lui dit :
⎯ S’il te plaît, Jacques, regarde-moi et dis-moi si tu va bien, dis-
moi comment je m’appelle.
⎯ Je ne comprends pas votre question. J’ai mal à la tête, je ne
vous connais pas.
Noèse ne se sent pas très bien, car comment faire devant une personne
qui, amie une heure plus tôt, ne vous reconnaît plus ?
⎯ Allons chercher le médecin immédiatement, lui dit Novam.
Jacques est bientôt ramené à l’antenne médicale et de nouveaux exa-
mens lui sont prodigués. Tous attendent les résultats avec impatience.
Starker tourne en rond devant la porte de la salle d’examen et Noèse
est inquiète. Seul Novam paraît plus détendu. Le médecin réapparaît
deux heures plus tard :
⎯ Starker, venez voir.
Le docteur montre à l’écran l’image du cerveau de Jacques, détaillé
par des agrandissements multiples :
⎯ Voyez-vous, la broche qui lui a été implantée s’est reculée de
quelques millimètres par rapport à l’examen précédent et a touché par
ses ramifications le centre de la mémoire. Son métal particulier crée
un champ magnétique qui bloque la circulation du fluide nerveux et
rien ne peut circuler librement. Par contre toutes les autres fonctions
sont en état.
⎯ Que pouvons-nous faire ?
⎯ Deux solutions sont possibles. Il peut continuer à vivre comme
cela des années encore, mais sans jamais retrouver ses facultés mémo-
rielles. Ou alors je tente de l’opérer et de lui extraire l’implant dans sa
totalité, mais le risque est très grand pour lui, car la moindre erreur lui
sera fatale et la mort cérébrale sera certaine.
⎯ Quelles sont vos chances de réussite ?
⎯ D’après les calculs du CP, une sur cent-dix huit.
⎯ Si peu ?
⎯ C’est déjà énorme compte tenu de la complexité de l’opération,
si je réussis, ce sera une première médicale. De plus, je ne suis pas
expert en chirurgie cérébrale.
⎯ Bien, il faut que j’en parle aux autres, je ne peux prendre la dé-
cision seul.
Starker sort et rejoint ses lieutenants et demande à Noèse et Novam de

220
l’accompagner. Réunis dans le carré des officiers, tous assis autour de
lui, Starker expose la situation :
⎯ Donc comme je viens de vous l’expliquer, Jacques ne peut re-
trouver la mémoire, comme pour une amnésie ordinaire. Sa mémoire
est totalement figée. Je me demande à quoi peu servir notre voyage si
nous n’avons plus qu’un légume comme chef. C’est pourquoi je vous
demande de lever votre main pour ceux qui estiment que nous devons
tenter l’opération. Vous devez savoir que nos chances de réussites
sont extrêmement limitées. C’est pourquoi si nous ne pouvons guérir
Jacques, il serait préférable de retourner parmi les nôtres.
Les hommes ont le visage tendu. Noèse intervient :
⎯ Puis-je assister le médecin si vous décidez l’opération ? Ma
mère qui était scientifique et chirurgienne m’a beaucoup décrit ses
opérations sur le cerveau et j’ai commencé à étudier avec elle ses mé-
thodes. Elle m’a appris à manipuler ses implants pour que je la rem-
place un jour. Je crois que je peux vous aider.
Dans cet instant aussi désespéré, quelques visages s’illuminent et une
première main se lève, puis deux, trois, quatre, puis tour à tour tous
lèvent la main. Starker dit alors :
⎯ Puisque nous sommes tous d’accord pour l’intervention, pen-
sez-vous que Noèse puisse assister notre médecin ?
Sans hésitations tous acceptent. Novam approuve aussi et se retourne
vers Noèse :
⎯ Le destin de Jacques est maintenant entre tes mains. Trouve en
toi le savoir-faire de ta mère et surtout le germe de vie de ton père, qui
lui, peut certainement tout guérir.
Starker accompagne Noèse au bloc opératoire. Seuls elle et le médecin
transformé en chirurgien se retrouvent face à Jacques qui, éveillé, leur
demande ce qu’ils veulent lui faire. Noèse s’approche de lui, comme
le fit Aqualuce lors de leur première rencontre, lui passe la main sur le
visage, rassure et le calme instantanément. Le médecin lui demande si
elle a encore ses pouvoirs lunisses intacts. Elle lui répond qu’elle le
pense, ne les utilisant pratiquement jamais. Le médecin lui demande si
elle peut, dans ces conditions, endormir Jacques profondément sans
narcotiques :
⎯ Oui, je peux le faire immédiatement.
Et de ses yeux, un rayon bleuté se dégage couvrant le front de Jac-
ques, maintenant endormi. Le médecin explique alors la technique
qu’il va utiliser.
⎯ Nous sommes peu équipés pour ce type d’intervention et je n’ai

221
jamais vu un tel cas d’incrustation dans un cerveau humain. Il y a cette
broche prolongée d’une tige fine de trois millimètres et achevée par
des ramifications presque innombrables ; le scanner en a dénombré
plus de dix mille, comme si le métal, en pénétrant le cerveau, s’était
éclaté. C’est incroyable du reste.
⎯ Comment, Docteur, comptez-vous faire pour tout retirer ?
⎯ Oh ! de la façon la plus simple dirai-je, le robot opératoire va ti-
rer très lentement vers l’extérieur la broche, il reste à souhaiter
qu’aucune fibre métallique ne se détache. L’opération va durer envi-
ron trois heures, soit un millimètre à la minute. Vous contrôlerez sur
l’écran qu’aucune particule ne se détache, le calculateur vous aidera.
Votre mère n’a t-elle jamais retiré une broche sur l’un de ses co-
bayes ?
⎯ Si, bien sûr, elle l’a fait à plusieurs reprises, mais à titre expéri-
mental, car aucun n’a survécu.
⎯ C’est bien là le problème, nous sommes devant un cas unique.
⎯ Docteur, il faut le faire, j’ai le sentiment que nous avons une
chance de réussite, il faut la provoquer. D’autre part, tout ce que nous
vivons est unique depuis le début.
⎯ Je ne suis pas un mystique, juste un scientifique, mais étrange-
ment je pense comme vous. Commençons.
Jacques est maintenant allongé sur la table, la tête bloquée par des
sangles et des cales en mousse. Son corps aussi est totalement immo-
bilisé. Les capteurs affichent les signaux vitaux, tout est normal pour
commencer. Le médecin ajuste le robot et programme les derniers
paramètres. Noèse est devant l’écran qui affiche l’image en trois di-
mensions de la broche incrustée dans le cerveau de Jacques. Elle res-
semble aux racines d’un arbre, avec toutes ses ramifications par mil-
liers. C’est cette arborescence monstrueuse qu’il faut maintenant enle-
ver. La pince du robot attrape la broche solidement, tandis que le bis-
touri découpe à l’aide de son rayon la chair accrochée par les griffes
métalliques. Maintenant l’extraction commence. Cinq minutes vien-
nent de s’écouler, tout se passe bien, Noèse n’observe aucune anoma-
lie dans les racines de la broche, déjà quatre millimètres de métal
s’extraient. Mais soudain le robot s’arrête, un léger sifflement sort du
boîtier, un léger à-coup le fait reculer. Noèse et le médecin sont sai-
sis ; tout est à reprendre, mais hélas, il apparaît à l’écran que le robot
est hors service. Une défaillance majeure vient de se produire et sou-
dain les instruments qui contrôlent l’activité cérébrale de Jacques vi-
rent vers le rouge. Son rythme cardiaque ralentit de surcroît. Le méde-

222
cin panique et comprend qu’il faut changer le robot. Il y en a un de
secours, mais :
⎯ Combien de temps, Docteur, pour changer votre machine ?
⎯ Heu… une heure, le temps de tout remettre en place.
⎯ Jacques ne va pas bien, sa vie se retire, il faut faire très vite !
Dans un éclair, Noèse attrape la pince du robot et la détache délicate-
ment, puis elle se place sur Jacques, attrape la broche de ses doigts et
un halo lumineux orangé entoure le crâne de Jacques, remonte les
doigts, la main ; le bras, l’épaule de Noèse jusqu’à sa tête. En quel-
ques secondes, rapidement, mais d’une précision remarquable, elle
extrait dans la totalité la broche et ses multiples fibres. Noèse, assise à
cheval sur le patient, tient dans sa main la terrible broche, un peu rou-
geoyante ; une perle de sang coule du front de Jacques. Le docteur,
surpris, a vu cette incroyable extraction, nettoie la plaie et la protège.
Les instruments redéfinissent des paramètres plus rassurants, le cœur
reprend déjà un rythme meilleur.
⎯ Croyez-vous qu’il va s’en sortir, Docteur ? demande Noèse.
⎯ Je ne sais pas, il faut attendre son réveil. Mais il n’est pas mort
et vous avez dans votre main cet objet filandreux et étrange que jamais
personne n’avait pu retirer. C’est bon signe, car il est encore en vie. Il
nous faut patienter et rester avec lui jusqu’à ce que, j’espère, il ouvre
les yeux, j’espère ; cependant, je vais de suite remonter le nouveau
robot afin de l’examiner en détail…

Jacques est seul sur terre, dans un désert de sable et la nuit est très
profonde. Il scrute le ciel, car il voit autour de lui des étoiles par mil-
liers, aussi loin que puisse porter sa vue. Une étoile tout au sommet de
la voûte céleste l’interpelle et l’appelle même. Un phénomène étrange
se passe devant ses yeux, car il voit peu à peu les étoiles s’éteindre
une à une. Le spectacle dure des heures, mais il l’observe sans relâche.
Le jour ne se lève pas, mais toutes les étoiles disparaissent. Cepen-
dant, l’étoile la plus haute qu’il a remarqué du premier coup d’œil est
toujours là, mais maintenant bien plus lumineuse et seul face à cet
astre, il se sent rassuré, son cœur bat plus fort, il sent la chaleur de
l’étoile unique l’envahir comme si celle-ci était son soleil intime. La
lumière est plus forte maintenant, il ferme les yeux, se concentre en
lui-même, se remémore toute sa vie ; il se voit dans d’autres cieux que
sur sa planète natale, il pense maintenant à ses amis et il aimerait leur
dire combien cette étoile est brillante. Maintenant ses paupières sont
lourdes, mais une voix qu’il reconnaît l’appelle…

223
⎯ Jacques, réveille-toi ! Jacques, parle-nous, ouvre les yeux ! lui
dit Noèse qui l’a veillé durant toute la période de sommeil.
Il quitte son ciel intime, ouvre maintenant les yeux :
⎯ Noèse, c’est toi qui m’appelle ? De quoi as-tu peur, ta voix est
pleine d’angoisse.
⎯ Plus maintenant Jacques, tu es réveillé et tu es guéri.
⎯ Guéri de quoi ?
⎯ Mets ta main sur ton front !
Jacques passe sa main au-dessus de ses yeux, il sent une légère cica-
trice à la place de la broche qui était implantée. Il regarde son reflet
dans un miroir à côté de son lit et aperçoit, dessinée au milieu de son
front, comme une étoile à cinq branches remplaçant l’implant.
Noèse lui explique ce qui s’est passé.
Jacques exprime toute sa reconnaissance à Noèse, au médecin et à ses
amis et il leur fait part de ce qu’il ressent maintenant :
⎯ Cette broche ôtée de ma tête, c’est une grande liberté que je res-
sens, comme si avaient été coupés des liens enchevêtrés dans mon
esprit, qui me retenaient prisonnier depuis longtemps. J’ai rêvé d’une
étoile tout à l’heure, je me demande si ce n’est pas cela que nous re-
cherchons tous ?
⎯ Jacques, lui dit Starker, tu es parmi nous, et bien vivant, c’est
cela l’essentiel !
⎯ Avez-vous montré à Novam le vaisseau que nous avons ramené
d’Elvy ?
⎯ Non, car nous étions trop préoccupés par ta santé. Allons-y
maintenant et comme si Jacques se réveillait juste d’une nuit ordi-
naire, il se lève et bientôt ils se retrouvent tous devant le vaisseau.
Inquiet, Novam en fait le tour, le touche, le regarde attentivement. Il
monte à l’intérieur, fouille quelques instants les petits recoins du mai-
gre poste de pilotage. Il réapparaît tenant dans sa main un petit objet
brillant :
⎯ C’est bien son vaisseau, j’ai retrouvé le fragment de cristal,
code de la propulsion de mon vaisseau que je lui avais confié lors de
ma sortie sur Unis, car je craignais que mes hommes aient la mauvaise
idée de repartir. Je le reconnais, sans aucun doute.

224
Chapitre III : Le dernier Voyage du Conquérant

Sur Digger, Aqualuce et Cléonisse ont commencé les


travaux de reconstruction de l’Espérance, bien endommagé lors de
leur arrivée et qui est devenu leur habitation. Mais pour le remettre en
état comme vaisseau spatial, le travail est titanesque. En effet une dé-
chirure de l’empennage au cockpit lui fait prendre l’air complètement.
Des hublots ont explosé et une fissure sur le longeron longitudinal est
maintenant visible. Plus grave encore, le système de propulsion éthé-
rique est détruit sur l’avant du vaisseau qui s’est écrasé sur des parois
de pierres. Aqualuce a fait un inventaire des dégâts et dit à Cléonisse :
⎯ Peut-être arriverai-je à ressouder la coque, mais je doute pou-
voir réparer le moteur, car ce sont des pièces trop rares et spécifiques.
⎯ Combien de temps me faudra t-il pour tout faire ? Peut-être fe-
rai-je tout cela pour rien, nos amis auront disparu avant que j’aie fini !
⎯ Aqualuce, ne te pose pas trop de questions, fais ce que tu peux,
réparons-le ensemble et dis-toi que nous ne pouvons rien faire d’autre.
Quant à Jacques et Starker, ils ne peuvent que suivre leur chemin. Tu
ne peux rien y changer, mais ton travail les aidera, car lorsque tu cons-
truis, ils en font de même.
⎯ Personne n’a jusqu’à présent fait de tels travaux, à ma connais-
sance.
⎯ Aqualuce, tu as des pouvoirs depuis ta naissance, sers-t’en. J’ai
aussi les mêmes, je peux t’aider.
Un travail époustouflant commence… Par la force de son regard,
Cléonisse lève l’étrave du vaisseau pendant qu’Aqualuce entame les
soudures par sa force psychique. Les rayons infrarouges sortent de ses
yeux et essaient de faire fondre le bord des parois mais le résultat n’est
pas brillant, il faudrait les relier et apporter de la matière pour créer un
véritable cordon de soudure. Lorsque la soudure n’a jamais été son
métier, pas facile d’improviser. Fatiguées, elles abandonnent pour le
moment.
⎯ Je n’y arriverai jamais, c’est épuisant et sans résultat, dit Aqua-
luce.
⎯ Allons nous reposer, suggère Cléonisse, demain nous trouve-
rons bien une solution.
Le soir, après le dîner, Aqualuce est bien soucieuse :
⎯ Cléonisse, crois-tu que nous trouverons un jour cette graine
d’étoile qui nous fait courir depuis des mois ?

225
⎯ C’est Jacques qui devra répondre à cette question.
⎯ Je me demande aussi où cette quête nous mène ? Par qui avons-
nous été propulsées dans cette direction ? D’ailleurs je me suis de-
mandé quelle force est intervenue le fameux soir où tout a basculé ?
Par quel phénomène toutes les femmes de Lunisse sont-elles devenues
stériles ?
⎯ Voici beaucoup de questions à la fois, Aqualuce. Je pense ré-
pondre à au moins une question. C’est que tout cela nous conduira
tous à notre point de départ. Nul n’en réchappera.
⎯ Que veux-tu dire, par nul n’en réchappera ? Allons nous tous
mourir ?
⎯ Oh ! non, pas du tout, toi encore moins que les autres, mais je
crois que l’existence telle que nous l’avons connue sur nos planètes
est terminée et qu’il faut s’apprêter à une autre forme de vie. C’est
peut-être pour cela que les femmes sont stériles depuis la venue du
messager sur votre planète. Il y a certainement une explication à ce
phénomène. Du reste, je crois que tout ce qui arrive est, d’une certaine
façon, rationnel. Je doute qu’il ait une magie vaporeuse qui nous en-
toure, mais tout s’explique, comme la vie, comme la mort. Avant
l’arrivée de Jacques, tu étais enfermée dans les limites de l’univers et
des galaxies, mais sa présence auprès de toi t’a fait découvrir ta véri-
table dimension et vocation, tu commences à t’éveiller à la vie.
⎯ Que veux-tu dire ?
⎯ Je veux te faire comprendre que ta conscience a changé et
qu’une lumière t’a tirée de ton sommeil. Tu réalises que ton existence
est tout autre, tu vis déjà différemment, une nouvelle nature te touche
dès à présent. Maintenant prends conscience que nous sommes les
minuscules grains de sable qui vont bousculer l’ordre des choses.
N’as-tu pas réalisé depuis que tu es ici, les limites se dissipent, ton
esprit s’est ouvert à une autre dimension ? N’as-tu pas le sentiment
qu’au-delà de l’univers, tu t’es échappée dans un autre domaine où les
limites ne sont plus celles du monde de la matière.
⎯ Que veux-tu me faire dire et où veux tu en venir ?
⎯ De tout cela, je veux te faire comprendre que, petits ou géants,
intelligents ou idiots, nous sommes tous dans la même contre-vérité,
nous ne sommes pas dans notre véritable nature. Nous sommes des
morts dans ce monde, mais pour peu que nous en prenions conscience,
nous nous éveillons. Et alors nous voyons que nous ne sommes pas à
notre place et nous nous disons qu’il faut sortir de ce rêve et retrouver
la réalité.

226
⎯ Mais quelle réalité ?
⎯ Celle que nous ne sommes encore que des fœtus dans le ventre
d’une mère qui nous porte depuis la nuit des temps.
⎯ Mais que dois-je faire pour naître ?
⎯ Exactement ce que tu fais depuis que tu respires, c’est-à-dire te
vouer à l’humanité, retrouver tes racines et te consacrer à retrouver ta
moitié perdue.
⎯ Je regrette de n’avoir pas su dire à Jacques ce qu’il représente
pour moi, j’aurais dû le faire depuis longtemps.
⎯ Il n’y a pas de regrets qui tiennent, il devra te retrouver lorsqu’il
sera prêt.
⎯ Je pense que tu as raison, mais le sommeil m’envahit mainte-
nant. Bonne nuit, Cléonisse.
⎯ Bonne nuit, Aqualuce. Je crois que demain tu auras trouvé la
solution pour réparer le vaisseau, je pense que cette petite conversa-
tion va t’aider.
La nuit est courte pour Aqualuce, car ses pensées sont pour Jacques,
elle espère maintenant le revoir au plus tôt car elle sait que sa situation
sur cette planète ne peut être que provisoire. Elle finit par s’endormir,
le sommeil est toujours le plus fort, mais celui-ci est aussi mouvemen-
té. Elle se réveille à l’aube, toute trempée, elle a eu une nuit si agitée
qu’elle en est encore fiévreuse. Cléonisse, elle, dort pour le moment.
Aqualuce se lève sans bruit, car malgré tout, une idée lui est apparue.
Et elle souhaite la mettre en pratique dans l’instant. Devant un trou
dans la coque, où les tôles se touchent à peine, elle ferme les yeux et
se concentre, son esprit s’élève dans la carcasse de son vaisseau, elle
pense : « La matière est élastique, se rétracte et se contracte suivant
l’esprit, la matière est la résultante de mon esprit et doit se plier à ma
pensée » Aqualuce projette l’idée dans une image mentale et elle se
laisse aller dans un état de paix et de certitude. Ouvrant les yeux, elle
fixe la brèche et sa pensée lie les panneaux ensembles, qui s’étirent et
se joignent. Ses yeux dégagent des rayons infrarouges et les tôles se
fondent et se raccordent. Quelques instants après, Aqualuce regarde
les pièces refroidies, elles sont bien soudées. Cléonisse s’est réveillée
entre-temps et l’a vue faire :
⎯ Il faut avoir confiance en soi. Vois-en le résultat !
⎯ J’étais inquiète hier, mais maintenant, je sais que notre parcours
n’est pas le fruit du hasard, si nous sommes sincères, qu’avons-nous à
craindre ?
⎯ J’aime t’entendre ainsi quand tu as confiance. Viens, allons dé-

227
jeuner, je vais préparer de quoi prendre des forces, malgré tout, nous
en aurons besoin pour la journée.
Après s’être restaurées, elles s’attellent au travail, l’une soulevant une
partie du vaisseau, l’autre faisant les réparations et soudures nécessai-
res. La nuit tombe, mais leur travail n’est pas encore terminé :
⎯ Il faut continuer demain et les autres jours, dit Aqualuce.
Elles travaillent d’arrache pied, enfin trois jours plus tard, elles peu-
vent contempler leur ouvrage.
⎯ Nous avons fini toute la consolidation et les raccords du vais-
seau, Cléonisse ; mais j’aimerais que nous puissions nous arrêter un
peu, nous détendre avant d’effectuer la remise en état et les tests
d’étanchéité.
⎯ Comme tu voudras, mais ce serait dommage de ne pas finir, car
nous touchons au but.
⎯ C’est vrai, reprenons des forces. Demain nous continuerons,
mais ensuite, j’aimerais explorer plus en profondeur cette planète, car
j’ai la certitude qu’elle n’a pas encore livré tous ses mystères.
Durant vingt et un jours, Aqualuce et Cléonisse travaillent sans relâ-
che, pour remettre tout le vaisseau en état. Le poste de pilotage est
transformé avec les éléments disponibles, les hublots éclatés sont
remplacés ou condamnés suivant la disponibilité des matériaux à bord.
Tout ce qui était superflu, comme les portes ou le mobilier, est recy-
clé. Les parties techniques tels le moteur gravitique et
l’instrumentation sont réparées avec soin, car l’Espérance a toujours
été pourvu de pièces détachées basiques. Après tant de jours de tra-
vail, Aqualuce et Cléonisse sont épuisées.
⎯ Aqualuce, c’est moi qui t’ai incitée à continuer nos efforts, mais
aujourd’hui, je suis fatiguée et toi tu ne t’arrêtes plus. J’ai le sentiment
que tu as surpassé tes limites. Où vas-tu t’arrêter ?
⎯ Je m’arrêterai lorsque mon cœur ne battra plus !
⎯ Quelle idée !
⎯ Je dois t’avouer qu’en fait, je suis épuisé aussi. Nous avons tra-
vaillé énormément, le vaisseau est maintenant prêt à s’élever dans
l’espace. Dommage que nous ayons perdu la propulsion éthérique, car
tout cela ne nous sert à rien, si nous ne pouvons effectuer des dépla-
cements sidéraux.
⎯ Je ne suis pas d’accord avec toi, car déjà, si nous pouvons quit-
ter Digger, cela peut nous être utile, une solution peut s’offrir à nous
pour remplacer la propulsion endommagée. N’as-tu pas trouvé le
moyen de réparer le vaisseau ?

228
⎯ C’est vrai !
⎯ En attendant, comme tu l’avais proposé, reposons-nous, allons
visiter la planète de plus près.
⎯ Je suis d’accord, ce sera l’occasion de tester la mobilité du vais-
seau.
⎯ C’est une très bonne idée, mais faisons attention aux nuages
magnétiques fréquents sur la planète ; ce serait trop bête d’avoir un
autre accident et d’y passer ou de devoir tout réparer.
⎯ Je suis d’accord. Même si j’ai fait une petite modification au
système de contrôle de fréquence planétaire, tu sais que maintenant le
scanner fréquentiel est doublé et reste en contrôle automatique perma-
nent.
⎯ On voit chez toi le pilote professionnel, Aqualuce !
⎯ Demain, faisons la grasse matinée et ensuite quelques essais au-
tour du secteur, profitons-en pour placer le vaisseau sur un endroit
plus stable que cette colline où il est échoué depuis des mois.
Lorsque Aqualuce s’installe aux commandes de l’Espérance, son cœur
bat à tout rompre ; depuis longtemps elle n’avait pas eu l’occasion de
pouvoir piloter et elle se rappelle ces moments passés avec ses équi-
piers, Starker et Jacques avec qui elle avait commencé tout cela. Cer-
tainement sa vie avait basculé le jour où elle trouva Jacques dans sa
prison. Cet homme n’est qu’un terrien, mais son cœur a choisi de se
lier à lui.
Aqualuce active le scanner, la fréquence est trouvée, le système ma-
gnétique est activé, alors du bout du doigt, elle lève le levier de com-
mande. Le vaisseau décolle en douceur, dans un silence absolu. En
quelques secondes, il est à deux mille mètres, à la verticale, puis
Aqualuce effectue une rotation sur la gauche et traverse l’immense
ciel bleu de toute la zone où elles séjournaient depuis des mois; elle
revient non loin de son point de départ, Cléonisse reste à côté d’elle
sans rien dire, le vaisseau se pose sans à-coup en contrebas de la zone
où elles vivaient précédemment. Le moteur arrêté, les deux femmes se
regardent et tombent dans les bras l’une de l’autre.
⎯ Nous avons réussi ! dit Aqualuce.
⎯ Je suis sûre que nos amis eux aussi réussiront, ils nous rejoin-
dront, j’en suis persuadée, affirme Cléonisse.
Le lendemain l’Espérance repart, mais cette fois Aqualuce tente plus
loin le test et après avoir fait le plein d’air dans les réservoirs, elles
quittent l’atmosphère et enfin elles peuvent naviguer autour de la pla-
nète et voir l’espace sidéral.

229
⎯ Quelque part dans l’une de ces étoiles, dit Aqualuce, vous vous
trouvez en ce moment, Jacques, Starker. Où que vous soyez, recevez
toutes mes pensés d’amour pour votre quête. Continuez votre mission,
ne vous laissez pas surprendre, mais surprenez la vie !

***

Devant ce petit bout de cristal, tous sont étonnés car jamais aucun
technicien n’avait entendu parler de cette technique, pourtant le vais-
seau de Novam n’était pas de la dernière génération. Le plus étrange
est que le cristal rayonne de mille éclats de lumière lorsqu’on le tient
dans les mains. Novam le tend à Noèse, qui, le prenant, voit sa lu-
mière s’intensifier, bientôt Noèse à son tour devient rayonnante durant
une demi-minute. Puis la lumière s’interrompt, alors tous s’interrogent
sur ce phénomène. Jacques demande :
⎯ Comment te sens-tu Noèse ? Cette lumière ne t’a pas brûlée ?
⎯ Pas le moins du monde, je me sens même très bien.
⎯ Garde-le si cela te fait plaisir, dit Novam.
Noèse le place dans une poche de son pantalon en toile de fibres lacti-
ques multicolore. Mais au même moment des chocs lourds se font
entendre et raisonnent partout dans la carlingue du vaisseau. L’alerte
est donnée immédiatement. Tous doivent se replier dans le noyau cen-
tral du vaisseau. À son habitude, Starker rejoint le poste de pilotage,
Jacques le suit tandis que Noèse et Novam vont se réfugier dans les
parties adaptées pour ce type d’alarme, bien qu’ils ne sachent pas ce
qui arrive maintenant. Jacques et Starker, devant l’écran visualisant
l’espace autour du vaisseau, voient arriver de toutes parts des astéroï-
des par l’arrière du vaisseau.
⎯ Nous sommes dans un trou éthérique ! dit Alove Jaman.
⎯ Que se passe t-il ? demande Jacques.
⎯ C’est un phénomène rare, affirme Starker. Nous avons été hap-
pés par un trou d’énergie qui nous aspire avec tout ce qu’il trouve
dans son espace. C’est pourquoi nous sommes percutés par une multi-
tude d’astéroïdes qui prennent la même direction que notre vaisseau.
Nous ne dirigeons plus rien en ce moment.
Jacques visualise le vaisseau sur un des écrans qui simulent un hori-
zon relatif, il voit le Conquérant tournoyer sur son centre de gravité.
Les moteurs sont inutiles. Ils sont comme une plume qui dérive au fil
du vent. Les chocs sont rudes sur la coque. Le pilote et ses équipiers
tâchent de stabiliser leur engin, mais rien n’y fait. Jacques demande à

230
Starker :
⎯ Combien de temps peut durer ce phénomène, allons-nous pou-
voir reprendre le contrôle ?
⎯ Jacques, je ne sais pas, je ne me suis jamais fait prendre par ce
type de trou. On nous l’apprend à l’Académie de pilotage, mais c’est
théorique. Il paraît que cela peu durer une heure ou une année !
⎯ Un an, mais qu’est-ce qu’on peut faire ?
⎯ Subir, c’est tout ce qu’on peut faire !
Starker demande à Alove Jaman s’il peut déterminer la dimension du
trou et calculer le temps de passage.
⎯ C’est impossible, car je ne peux stabiliser l’horizon et les fluc-
tuations temporelles nous interdisent tous calculs.
⎯ Que sont les fluctuations temporelles ? demande Jacques.
⎯ Dans un trou éthérique, le temps peut se concentrer ou se dé-
tendre, suivant la densité de la matière absorbée par celui-ci. Nous
pouvons nous retrouver projetés cent années en avant dans le temps en
quelques secondes ou bien vieillir de cent ans en trente secondes.
⎯ Je ne veux ni l’un ni l’autre.
⎯ Quel que soit le temps passé ici, il y aura un décalage, c’est cer-
tain.
Le vaisseau dérive depuis plusieurs heures maintenant et tous atten-
dent. Noèse et Novam sont sortis de leur abri avec les autres hommes,
une vie presque normale reprend. La gravitation artificielle est tou-
jours efficace, ils ne sentent absolument pas les forces d’inertie de leur
corps et du vaisseau, qui pourtant dérive en roulant dans tous les sens.
Tous les techniciens restent en alerte, mais Starker propose à ses amis
d’aller se reposer.
⎯ Jacques, je propose que Novam, Noèse et toi alliez-vous déten-
dre et trouver le sommeil, car il n’y a pas d’amélioration en vue. S’il y
a du changement, je viendrai te chercher immédiatement.
⎯ C’est d’accord, je vais les prévenir. Et puis dormir est la meil-
leure façon de passer le temps.
⎯ Je vois que tu es devenu philosophe, Jacques !
⎯ À plus tard, mais je compte sur toi si tu as du nouveau.
Jacques rejoint Noèse qui est dans la bibliothèque avec Novam. Il les
trouve en train de regarder des documents sur Lunisse. Il est vrai que
Noèse ne connaît pas la planète mère de son peuple. Novam lui ap-
prend tout ce qu’il sait de l’histoire de Lunisse. Mais deux heures,
c’est bien trop court pour connaître tout un peuple.
⎯ Starker nous propose de nous reposer, car il n’y a pas de chan-

231
gement en vue.
Noèse et Novam se regardent et Noèse dit :
⎯ Nous te remercions, mais nous restons encore un peu, car c’est
très intéressant, tous ces trésors dans cette bibliothèque, de plus sur
ICI il n’y avait pas de livres comme cela. Je crois que je suis en train
de prendre goût à la lecture.
⎯ Comme vous voulez, mais je suis fatigué.
⎯ Tu as raison, Jacques, de plus ton opération t’a un peu affaibli.
Jacques s’en retourne et va se coucher. Mais il se sent seul maintenant.
Dans sa chambre, il se regarde dans un miroir et se trouve ridicule et
triste. Il se dit : « Qu’est-ce que je fais ici, à quoi sert toute cette his-
toire ? Maintenant me voilà dans un trou sans fin. Qu’ai-je comme
plaisir ou compensation à tous ces sacrifices que je fais depuis des
mois ? Où se trouve la seule femme que j’aime, est-elle encore vi-
vante ? Je crois l’entendre dans mon cœur, mais peut-être n’est-ce
qu’illusion ? Quel but a cette recherche stupide pour cette graine
d’étoile ? Moi je ne connais comme graine que ce que je peux planter
dans le sol. Mais une graine d’étoile, c’est ridicule, comme si je de-
vais en trouver une, faire un sillon dans la terre, l’arroser et la regar-
der pousser jusqu’à ce qu’une étoile s’en détache et s’envole dans le
ciel rejoindre ses sœurs. »

Jacques se couche et s’endort. Bientôt un rêve l’envahit :

Il tient dans une main un arrosoir et est vêtu d’un tablier vert. Il est
dans un jardin. À l’entrée est inscrit sur la porte « Jardin des étoiles,
merci de ne pas les cueillir avant qu’elles soient mûres » Jacques
prend bien soin des ses plantations et veille à ce qu’elles ne manquent
pas de lumière, car une graine d’étoile ne peut pousser que si elle est
inondée de lumière du matin au soir. Pas une mauvaise herbe n’est
tolérée, car celle-ci peut étouffer les bons plants. Aussi faut-il arroser
chaque jour à profusion le pied car la graine boit beaucoup d’eau, si
elle en manque, elle se dessèche vite et la pousse meurt. Alors il faut
la replanter dans un autre endroit plus fertile, tout est à recommencer.
Jardinier de graine d’étoile est un métier bien difficile, nombreux sont
ceux qui l’abandonnent, car il faut énormément de patience pour obte-
nir quelques résultats. Mais Jacques est très patient, il serait triste de
ne pas voir ses graines donner de beaux fruits. Lorsqu’une graine ar-
rive à terme, l’étoile, son fruit, devient très brillante et légère elle ne
demande qu’à s’envoler ; alors le jardinier prend ses ciseaux et coupe

232
la queue qui la retient à la terre, elle s’envole alors très haut en laissant
tomber autour du jardinier une multitude de graines qu’il pourra re-
planter encore et encore…
Mais Jacques est soudain réveillé par un bruit énorme. Bien
qu’endormi à ce moment, il ressent et entend un choc si violent qu’il
se lève immédiatement. Il regarde le chronomètre et voit qu’il n’a
dormi qu’une heure. Malgré ce choc, tout semble encore en place. Il se
précipite vers la bibliothèque et y retrouve Noèse et Novam qui, en-
core sous le choc de l’impact, n’ont pas bougé. Novam demande :
⎯ Que s’est-il passé ? Qu’était ce choc violent ?
⎯ Je ne sais pas, mais maintenant suivez-moi, rejoignons Starker à
son poste, nous devons comprendre ce qui arrive.
Au poste de pilotage, Jacques trouve Starker paniqué, essayant de
multiples manœuvres auprès du CP. Jacques néanmoins interrompt
son ami pour lui demander :
⎯ Quel était ce choc qui nous a tous fait trembler ?
Starker se retourne, le visage blême, mais avant de répondre, renvoie
tous ses hommes contrôler le moteur éthérique qui se trouve à l’avant
du vaisseau.
⎯ Mes amis, je crains que notre voyage ait trouvé sa fin ici dans
ce trou. D’après les paramètres du CP, nous avons perdu le moteur
éthérique lors de l’impact avec un astéroïde certainement pas plus gros
qu’un homme, mais à la vitesse où il nous a frappé, nous aurions pu
tous disparaître s’il nous avait traversé au milieu du vaisseau. Hélas
pour nous, même si nous ne sommes pas morts, nous ne valons pas
beaucoup plus, car notre moyen de transport n’a plus de moteur, nous
allons dériver dans l’infini sans espoir de retour parmi les nôtres ou
ailleurs.
⎯ Mais, intervient Jacques, il nous reste le moteur gravitique pour
nous déplacer !
⎯ Mon pauvre Jacques, le moteur dont tu parles est conçu pour se
déplacer vers une planète proche, à quelques centaines de milliers de
kilomètres, mais pour voyager dans l’espace sidéral, il est sans effet sa
vitesse est bien trop faible. De plus pour que le système s’accorde à
l’astre détecté, il doit se trouver à une distance raisonnable pour pou-
voir jouer avec sa masse.
⎯ Starker a raison, sans moteur supra-lumique, nous sommes des
poussières vagabondes dans l’espace, dit Novam.
⎯ Es-tu sûr que le moteur est hors service et irréparable ?
⎯ Je ne sais pas, c’est pour cela que j’ai envoyé nos hommes véri-

233
fier.
⎯ Hélas, quelques instants plus tard, l’équipe revient avec la
confirmation que le Conquérant ne repartira plus jamais à travers
l’univers.
⎯ Tout semble bien fini pour nous tous, soupire Starker, notre
route semble s’arrêter là. Je suis désolé de vous sembler si pessimiste,
mais de tels accidents sont très rares, de plus hors d’un trou éthérique
nous avons des protections magnétiques autour du vaisseau, mais cel-
les-ci sont sans effets ici.
Noèse, à ce moment, prend la parole :
⎯ Je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi, Starker, car si nous
n’avons plus de moteur, malgré tout nous nous déplaçons peut-être
encore à une vitesse considérable grâce au trou éthérique qui nous
aspire. Il nous emmène vers une destination encore inconnue que nous
ne pouvons déterminer et je pense avec certitude que nous ne devrons
faire un constat que lorsque nous serons sortis de ce flux.

Noèse a raison, car le vaisseau dérive encore durant quatre jours après
la collision, mais le cinquième, l’espace se détend autour du vaisseau
et leur vitesse s’amenuise.
Bientôt ils seront sortis du trou éthérique. Durant ces jours, tous se
détendent autant qu’ils peuvent, puisque leur destin semble échapper
totalement à leur contrôle. Des forces inconnues se sont abrogées ce
droit. D’ailleurs Noèse sent en elle que l’enfant a poussé beaucoup
plus vite que la normale, elle ressent déjà les coups qu’il lui porte,
comme un fœtus de quatre ou cinq mois le fait. Si l’un des hommes
autour d’elle avait été plus observateur, il aurait pu constater que son
ventre avait pris quelques rondeurs durant ces derniers jours dans le
trou éthérique. Novam retrouve ses amis et leur présente un petit
poème qu’il vient de composer pour eux tous :
⎯ Chers amis, je vais vous lire ces quelques lignes que, sans pré-
tentions, j’ai composées. Ces mots résument, pour ainsi dire, toute une
vie :

Ma jeunesse, je l’ai vécue dans l’allégresse,


Pendant que mon cœur se noyait dans la tristesse.
Je noyais ma vertu dans l’insouciance,
Pendant que mon âme souffrait dans ma conscience.

Mon âme se mit en chasse d’une carapace,

234
Mon triste esprit voulu sortir de l’impasse.
Je partis à la conquête de la vérité,
Je trouvai la souffrance de l’humilité.

L’espérance me rendit la confiance,


La lumière me présenta la délivrance.
Je vis la magnificence de l’amour,
Ma vieillesse récompensée par le retour.

Mon cœur fut libéré par la vérité,


Mon esprit fut délivré par la liberté.
Mon corps exhumé de l’obscurité entière,
Rendit à mon père les clefs de la lumière.

Noèse est ravie et lui dit, peut-être pour lui faire plaisir :
⎯ Tu es un véritable poète, Novam, ton cœur est-il toujours plein
de merveilles ?
⎯ N’exagérons pas, car d’abord, les merveilles, elles furent rares
dans ma vie et poète, je ne le suis que depuis un quart d’heure, le
temps d’écrire ces quelques lignes. Être poète est une vocation, être
artiste, un don. Pour ma part, ce ne sont que des idées qui passent dans
mon esprit et s’y impriment et dans mon cœur, l’envie de vous les
dire, de partager.
⎯ Mais, dit Jacques, que croyez-vous que fasse un poète, un écri-
vain ou un musicien lorsqu’ils composent ? Ils font comme vous No-
vam.
⎯ Je suis d’accord avec Jacques et Noèse, vous êtes un artiste. Du
reste pour vivre pendant plus de trente années, seul comme vous
l’avez fait et être encore aussi jeune dans votre âme, il faut du courage
et il faut entretenir sa culture, son langage. Il faut de l’exception dans
son mental, comme les poètes.
⎯ Cette conversation s’arrête là, car le second pilote vient cher-
cher Starker :
⎯ Commandant, nous avons des changements important sur les
scanners, venez voir.
Tous se dirigent au poste de pilotage. Et face à tous les écrans de
contrôle, ils peuvent voir le ciel étoilé, qui, statique, montre que le
vaisseau est maintenant immobilisé quelque part dans l’espace. Le
trou éthérique est derrière eux. Starker demande au navigateur de faire
un point précis sur leur position et de chercher dans leur secteur pro-

235
che un astre capable des les accueillir. Les investigations prennent
quelques minutes, car malgré la puissance du CP, pour se positionner
dans l’espace il faut prendre d’innombrables repères, trouver les ga-
laxies lointaines qui permettent de se positionner dans leur secteur.
Ensuite les étoiles sont redéfinies suivant leur spectre et après repé-
rage de l’ensemble, la position, à quelques centaines de kilomètres
prêts, peut être définie.
Le navigateur donne ses résultats :
⎯ Nous avons dévié de quarante mille années-lumière de notre
dernière position, par rapport à notre destination, nous nous sommes
rapprochés. Mais par contre, la mauvaise nouvelle est que nous som-
mes maintenant à l’opposé de notre planète mère.
Starker lui demande :
⎯ D’accord pour tout ça, mais qu’y a-t-il autour de nous, pou-
vons-nous trouver une planète d’accueil ?
⎯ Le résultat est représenté sur cet écran, dit le navigateur en
pointant deux points lumineux sur l’image noire affichée.
⎯ Nous sommes dans le champ de cette étoile, éloignés seulement
de quelques heures, à la vitesse de la lumière. Elle possède une planète
unique qui, pour l’instant, est derrière l’étoile. Il nous faut pour la re-
joindre deux jours avec le seul moteur qui nous reste, mais à condition
qu’il ne nous lâche pas, car le moteur gravitique présente des signes
de faiblesses depuis l’impact, vous le savez.
Jacques regarde Starker d’un air étonné :
⎯ Tu ne m’avais pas dit que le moteur gravitique a aussi des pro-
blèmes, je comprends que tu n’aies pas voulu m’inquiéter. Mais le fait
d’ignorer est pire, tu aurais dû m’en parler. Soit, cela ne change plus
rien.
Starker rougit, car c’était bien pour ne pas l’affoler qu’il s’était abste-
nu de lui en faire part.
Le navigateur reprend :
⎯ Je dois aussi vous dire que d’après la fiche caractéristique de
cette planète, elle présente les mêmes dimensions que Lunisse, son
étoile aussi a tous les avantage de la nôtre, leur densité est semblable.
Mais il y a un problème.
⎯ Lequel ? demande Starker. Il n’y a pas d’atmosphère ?
⎯ Non, bien au contraire, c’est de l’air des plus purs que l’on
puisse respirer. Mais cet astre n’a pas de rotation sur lui-même, il pré-
sente toujours la même face à son étoile. Il y a un côté dans la nuit
éternelle et un autre dans la lumière qui brûle tout, une face à plus de

236
cent dix degrés, une a moins quatre-vingt quinze degrés.
⎯ Avez vous une solution pour pouvoir y vivre quelques temps ?
demande Jacques.
⎯ Starker réfléchit, se retourne vers un de ses hommes plus ex-
perts en géologie.
⎯ Qu’en penses-tu, Idris ?
⎯ L’homme reprend le diagramme de la planète et ceux de
l’étoile, il semble avoir déjà une idée.
⎯ Nous devons nous satelliser autour de la planète, je pense avoir
une solution, mais pour cela j’ai besoin d’informations complémentai-
res que je n’aurai qu’à proximité. Je ne veux pas donner à tous de faux
espoirs.
Starker donne ordre de mettre le cap sur la planète. Dans l’instant, le
vaisseau prend la route de l’astre qui les attend. Le premier jour, tout
ce passe bien, le moteur ne donne aucun signe de défaillance. Le
deuxième jour, Jacques près du poste de pilotage regarde l’étoile qui
s’approche et qui a grossi à leurs yeux. Il dit à Alove Jaman :
⎯ Cette étoile ressemble beaucoup au soleil, elle est aussi jaune et
brillante. Quand serons-nous en vue de la planète ?
⎯ Dans quinze heures, nous devrions nous satelliser autour et si
tout se passe bien, nous devrions pouvoir nous y poser dans la fou-
lée…
⎯ Avez-vous déjà rencontré des planètes identiques lors de vos
voyages ?
⎯ Ce n’est pas rare, mais nous ne nous y posons jamais, car leur
atmosphère n’est pas composée d’oxygène. Ces types de planètes sont
souvent proches de leur étoile, mais celle-ci semble étrangement éloi-
gnée.
⎯ Nous avons autour du Soleil une planète comme cela, elle
s’appelle Mercure. Sa température est très élevée et il n’y a pas
d’oxygène, mais il est vrai que c’est l’astre le plus proche du Soleil.
⎯ À quoi pensait récemment le géologue, d’après toi ?
⎯ Il nous le confirmera demain, j’espère, mais je pense qu’il y a
peut-être une bande étroite entre nuit et jour, où le climat est tempéré,
où nous pourrions nous installer.
⎯ C’est à souhaiter, sur place la réparation du moteur sera certai-
nement possible. Pour Starker, si nous posons le vaisseau, avec un peu
de chance nous pourrions repartir d’ici quelques semaines.
⎯ Réparer ! À condition que les trompes d’immatière ne soient
pas endommagées. Sinon, nous devrons à notre tour faire comme No-

237
vam, rester sur la planète jusqu’à ce que par hasard d’autres voyageurs
viennent nous rechercher.
⎯ Je n’ai jamais entendu parler des trompes d’immatière, qu’est-
ce que c’est ?
⎯ Tu sais que nous utilisons la force de l’éther pour nous dépla-
cer, comme un aspirateur, nous l’absorbons devant le vaisseau, pour la
rejeter à l’arrière pour nous propulser. Donc ces instruments sont des
trompes de vide qui s’ouvrant, vont avaler l’éther ; celles-ci sont cons-
tituées pour faire un vide absolu, non plus de matière mais d’énergie,
de particules de trous noirs.
⎯ Vous êtes allés chercher des particules de trou noir ? Mais
comment est-ce possible ?
⎯ Non pas vraiment, mais c’est le nom qu’on leur donne. Mais
cette matière étrange a le pouvoir d’absorber toutes formes de champs
d’énergie. Des hommes sont morts en faisant cette découverte, cette
matière est une création de laboratoire et n’existe pas ailleurs dans
l’univers.
⎯ Dois-je comprendre que si les trompes sont détruites, il ne nous
sera pas possible de les réparer. Donc, nous courons le risque de rester
ici.
⎯ Absolument, mais pour le moment, nous avançons, il sera
temps de s’inquiéter le moment venu.

Les heures passent, le vaisseau enfin arrive en vue de la planète. Dans


deux heures, il sera satellisé et nos amis feront les observations néces-
saires afin d’envisager leur séjour. Mais, au moment où le pilote effec-
tue les manœuvres pour caler le moteur gravitique sur la planète, une
panne intervient.
⎯ Je ne comprends pas, le scanner a bien détecté la fréquence de
l’astre, pourtant nous n’avons pas de liaison magnétique, dit Alove
Jaman.
Jacques qui est resté de longues heures avec lui et qui connaît mainte-
nant la procédure pour capter une planète ou une étoile, est lui aussi
surpris :
⎯ Il me semble que tout est correct, serait-ce une panne du mo-
teur, comme nous en parlions précédemment ?
⎯ J’interroge le CP, c’est d’ailleurs étonnant qu’aucune informa-
tion ne soit affichée.
Après examen, le cristal pensant confirme qu’une rupture du bobinage
principal s’est produite, une vue en trois dimensions est projetée de-

238
vant le pupitre et l’on voit le noyau de la bobine annulaire fracturé.
Cela provoque par moment des coupures de la propulsion.
⎯ Il est possible, dit Alove Jaman, que la propulsion reprenne
dans quelques instants, mais je vais envoyer deux hommes sur la bo-
bine pour faire une réparation de fortune.
⎯ Nous n’avons pas de chance, dit Jacques. D’abord nous perdons
la propulsion éthérique, maintenant le moteur gravitique. Que va t-on
perdre par la suite ? Tout au long de ce parcours, il ne nous arrive que
des problèmes. Que va-t-il rester de nous à la fin ?
Novam qui jusqu’à présent, bien que dans le poste de pilotage, est
resté en retrait, intervient :
⎯ Jacques, tu t’inquiètes à présent, aurais-tu perdu confiance ?
Pourtant ta destinée t’a mené déjà très loin de ton point de départ.
Crois-tu que c’est ici la fin ?
⎯ Je ne sais pas ?
⎯ Alors, maintenant sache pourquoi tu es là, fais confiance en ta
destinée, car je dois te dire, après t’avoir observé et entendu l’histoire
de ton aventure, que tu es élu pour accomplir cette mission dans la-
quelle, alors que j’étais jeune, j’ai échoué. Pourquoi fais-tu tout cela,
qui te donne cette force depuis que tu as été arraché à ta vie ordinaire ?
⎯ Je fais tout cela pour la personne que j’aime, lorsque je pense à
elle, tout s’arrange.
⎯ Quelle est cette personne que tu aimes tant ?
⎯ C’est une femme, elle s’appelle Aqualuce, elle est la lumière de
mon cœur.
⎯ Aqualuce ? Comme les choses sont étranges et se recoupent
parfois avec netteté. Ce que je vais te dire va te surprendre, Jacques.
⎯ Vous ne pouvez la connaître, elle a juste trente ans !
⎯ Justement, j’ai eu l’occasion avec Neuf d’échanger des mo-
ments de notre vie. Il me confia qu’il avait sur Lunisse deux enfants,
des sœurs jumelles n’ayant que quelques mois à l’époque, qu’il avait
dû abandonner à un ami sur Lunisse, et qu’il les avait baptisées Aqua-
luce et Clara. Si c’est bien de la même femme que je parle, tu es sans
aucun doute celui qui enflammera l’univers. Et tu parcourras ton che-
min jusqu’au bout.
⎯ Comment est-ce possible, je croyais qu’Aqualuce était fille de
militaire ?
⎯ Son père adoptif certainement. Du reste, je crois que l’ami de
Neuf était un pilote réputé dans l’armée.
Jacques commence à comprendre que cet étrange personnage qu’il n’a

239
jamais vu, semble avancer devant lui, comme pour lui préparer la
route. Alors, si l’élue de son cœur est sa fille, où est le hasard ?
Novam lui dit encore :
⎯ Mais si tu l’aimes vraiment, pourquoi n’es-tu pas avec elle ?
⎯ Quel est le rapport entre le fait de l’aimer et d’être séparé, les
circonstances de notre séparation ne sont pas de notre fait.
⎯ Oh ! Il me semble que l’amour unit les hommes et les rend in-
séparables. Jacques, connais-tu réellement l’Amour ? Peux-tu m’en
donner une explication autre que celle entendue quotidiennement par
tous les hommes de l’univers qui pensent au rapport homme-femme ?
⎯ Non, mais je pressens autre chose.
⎯ Jacques, découvre véritablement l’Amour, alors je te garantis
que tu ne tarderas pas à rejoindre celle que tu aimes.
⎯ Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
⎯ L’intuition, Jacques, l’intuition…
⎯ À ce moment, Alove Jaman s’écrie :
⎯ Ça y est ! C’est reparti, le moteur fonctionne, planète de glace
et de feu, nous arrivons !
Jacques se retourne vers lui et voit tous les voyants au vert, le vaisseau
continue sa course vers leur nouveau domaine. Tous sont sur le pont et
regardent maintenant la planète qui semble grossir à vue d’œil. Alove
Jaman et Starker maintenant présent exécutent les manœuvres de mise
en orbite. Le Conquérant fait rapidement deux rotations autour de
l’astre. Et maintenant le géologue en profite pour faire ses mesures et
prendre quelques photos infrarouges. Il exécute des calculs et de-
mande à Starker pour le prochain passage d’immobiliser le vaisseau à
la verticale de la limite jour-nuit. Quinze minutes plus tard, l’astronef
est stationnaire, sous lui à deux mille kilomètres, une bande entre lu-
mière et ténèbres s’étend à perte de vue du nord au sud. Starker, qui
s’impatiente, demande :
⎯ Alors, mon cher Idris, donnez-nous vos conclusions !
⎯ Eh bien, je dois avant tout vous dire que cette planète n’a pas
toujours été ce qu’elle est actuellement.
⎯ C’est à dire ? Et puis, arrête de nous faire attendre, viens-en
droit au but !
⎯ Oh ! ces pilotes sont toujours des impatiens, croyant que nous
les scientifiques, si nous prenons notre temps, c’est pour le plaisir. Il
faut toujours aller plus vite que la lumière avec vous. Eh bien, cette
planète a eu durant une très grande partie de son existence une rotation
sur elle-même tout à fait normale. Mais il semble que pour une raison

240
absolument inconnue, elle se soit arrêtée. Maintenant, j’ai trouvé une
zone qui paraît habitable, à la lisière de la nuit. Il y a des plateaux qui
sont un peu plus illuminés et chauds mais très proches de la zone
d’ombre, ce qui nous évitera les brûlures de l’étoile qui rend aride le
sol du désert de la face lumineuse. L’atmosphère est composée
d’oxygène et d’azote, hélium et ozone en altitude. Du fait de l’absence
de végétation, il y a très peu de gaz carbonique. Je ne décèle pas de
radioactivité majeure et un des pôles possède une masse magnétique.
Cela pourrait être une planète idéale pour y vivre, mais…
⎯ Alors c’est bon, nous pouvons nous y poser ? demande Starker.
⎯ Bien sûr, maintenant à notre verticale, dans la zone que j’ai éta-
blie, il y a trois sites au choix. À vous de décider.
Jacques demande aussitôt :
⎯ Noèse, qui est la plus jeune d’entre nous, peut-elle choisir ?
⎯ Bien sûr ! répond Starker.
Noèse regarde avec attention les photos inscrites sur les écrans et sans
hésiter, choisit la zone la plus haute de toutes. Selon les estimations,
car il n’y a pas de mer, ils se trouveront à mille mètres d’altitude. Sans
hésiter, Starker fait signe à Alove Jaman et il se met aux commandes
du vaisseau.
⎯ Que tous soient prêts à se poser, dit-il, asseyez-vous tous, atta-
chez vos ceintures. Nous pénétrons l’atmosphère, cela va peut-être
secouer.
La descente se fait en douceur, ils traversent l’atmosphère sans fric-
tion. Starker ne veut pas prendre de risque et il demande aux techni-
ciens de rester à proximité du moteur pour éviter de tomber comme
une pierre sur le sol. Si une panne moteur dans l’espace est sans
conséquence durant plusieurs heures, ici la gravitation joue à leur dé-
savantage.
Starker est un très bon pilote et tout se passe bien, mais à deux mètres
du sol, alors que tous commencent à se détendre, le moteur s’arrête
subitement. Et le vaisseau tombe lourdement dans un fracas énorme.
Mais ils sont posés maintenant. Bon sang, nous aurions pu tous y pas-
ser ; à quelques secondes près, le vaisseau se fracassait sur le sol et
nous aussi, dit Starker.
⎯ C’est plus que de la chance ! rétorque Jacques.
À part quelques bleus pour certains, tous sont sains et saufs. Le vais-
seau maintenant posé sur la planète, à travers les hublots panorami-
ques découverts tous observent la planète avec étonnement. La lu-
mière de l’étoile éclaire l’astre de ses rayons presque horizontaux, un

241
léger arc orangé apparaît à l’horizon. Pour Jacques et ses amis, c’est
comme une aurore ou un coucher de soleil qui ne finit jamais. Les
minutes passent et l’étoile est toujours là, immobile. À l’opposé du
spectacle lumineux, c’est la nuit qui s’enfonce à l’infini, des échos de
glaces se reflètent, laissant suggérer l’immensité du désert gelé sans
vie. La température extérieure est de huit degrés, les sondes donnent,
conformément aux informations qu’avait pu détecter le géologue, la
confirmation que l’atmosphère est totalement respirable, un air
comme sur Lunisse ou sur la Terre. Pas de surprise. Mais Starker se
questionne :
⎯ Je me demande ce que nous allons devenir, car dans l’état où se
trouve notre vaisseau, nous ne pourrons peut-être pas repartir. Je vais
faire l’inventaire des dégâts. Il faut s’organiser pour un long séjour en
vue. Nous devons aussi contrôler l’état de nos réserves d’eau et de
nourriture. Si nous nous trouvons limités, nous devrons chercher sur la
planète s’il existe de quoi reconstituer des stocks. Combien de temps
devrons nous rester ici, je n’en sais rien, j’espère un jour, mais ce
peut-être une vie aussi ?
⎯ Quand penses-tu pouvoir sortir et explorer cette planète ? de-
mande Jacques.
⎯ Y a t-il une raison de l’explorer, mis à part le fait d’y trouver de
la nourriture ?
⎯ Peut-être y en a-t-il une ! déclare Novam.
⎯ Si après être passés dans un trou éthérique et avoir pu, malgré
nos problèmes de propulsions, arriver jusqu’ici, nous avons certaine-
ment quelque chose à y découvrir, dit Jacques.
⎯ Restons ensemble pour l’instant, occupons-nous de notre vais-
seau, tâchons de le remettre en état, car c’est notre seule protection
contre les agressions extérieures, c’est presque notre enveloppe corpo-
relle. Je demande à tous de faire le maximum pour qu’il puisse encore
nous abriter aussi longtemps que possible.
Tous sont d’accord et maintenant ils se répartissent les tâches. Noèse
et Novam s’occupent de vérifier l’état des réserves d’alimentations,
Jacques et Alove Jaman vont répertorier les dégâts sur les propulseurs
éthériques. Starker et trois hommes partent vers le moteur gravitique
pour essayer d’improviser une réparation. Les autres inspectent la
structure, car le choc à l’arrivée a pu l’ébranler et y causer des fissu-
res. Seul le géologue reste à faire des relevés pour tâcher de mieux
comprendre l’astre où ils se trouvent à présent. Pour voir les moteurs,
Jacques doit sortir, alors Alove Jaman l’invite à prendre quelques pré-

242
cautions :
⎯ Jacques, suis-moi, nous allons nous habiller pour sortir et pren-
dre une combinaison spéciale, car devant le moteur éthérique, nous
pouvons être irradiés par la matière noire.
Jacques acquiesce et ils se préparent avant la sortie. Au-delà du sas
extérieur, ils sont les premiers à mettre le pied sur le sol et cela fait
une sensation étrange à Jacques de quitter le vaisseau dont l’air est
purifié et chauffé à température douce. L’extérieur est un domaine
totalement différent, on s’habitue vite à la vie dans un vaisseau, car
dans de tels engins, le confort a été conçu pour les longs séjours et
pour oublier la sensation du vide stellaire autour de soi, les agréments
sont nombreux. Jacques néanmoins est heureux de sortir enfin. Ils
commencent leur tournée, mais soudain Alove Jaman semble affolé :
⎯ Jacques, c’est fini pour nous ! À moins d’un miracle, cette pla-
nète sera dès à présent notre sanctuaire.
⎯ Pourquoi ? s’étonne Jacques.
⎯ Regarde, le moteur a disparu ! Il a été arraché lors du choc que
nous avons eu dans le trou l’autre jour. Ce ne sont pas quelques dé-
gâts, mais le vaisseau est amputé de son membre principal, ce n’est
plus qu’un container errant dans l’espace. Il ne mérite plus son nom de
vaisseau, le Conquérant n’est plus qu’une épave.
Jacques voit sur l’avant de l’astronef un trou énorme, de cent cin-
quante mètres carrés, des morceaux de poutrelles métalliques pliées et
arrachées, des lambeaux de tôles et de matériaux composites qui pen-
dent sur les côtés. Il se demande : « Comment Novam peut-il préten-
dre que je vais retrouver Aqualuce aussi facilement ? Par quel miracle,
si cela se pouvait, la retrouverai-je ?
Après cette amère constatation, Jacques et Alove Jaman rentrent au
vaisseau pour retrouver Starker et lui rend-compte du désastre. Bien-
tôt, tous se retrouvent dans le réfectoire qui tient lieu de salle de ré-
unions. Les conclusions de chacun ne sont guère brillantes. Starker
invite les différentes équipes à faire un point sur leurs investigations :
⎯ Mes chers amis, je vous réunis tous car notre situation semble
extrêmement difficile ; quelques-uns d’entre vous ont déjà des conclu-
sions très pessimistes. Jacques, explique ce que tu as découvert avec
mon équipier.
Ainsi Jacques et Alove décrivent ce qu’ils ont vu du moteur éthérique.
Tous se regardent d’un air grave, jamais une semblable situation n’a
été rencontrée, hélas, leurs espoirs de retour s’envolent à jamais. La
suite est pire encore. Starker reprend la parole :

243
⎯ Vous comprenez que nous devons rester très solidaires et tou-
jours nous soutenir fraternellement. Ce que j’ai à ajouter ne va pas
vous réjouir, car, certains le savent déjà, le moteur gravitique est hors
d’usage définitivement, aucune réparation n’est envisageable.
⎯ Pour les réserves alimentaire, intervient Noèse, aussi bien qu’en
eau, nous ne sommes pas en manque, mais il faudra être raisonnable,
car nous n’avons de quoi subsister que pour six mois ; du fait que des
compartiments étanches ont cédé au choc d’arrivée, des vivres se sont
répandus, créant une perte de plusieurs mois. Nous devrons du reste
en consommer une partie, avant que les denrées se perdent.
D’autres hommes sont allés contrôler les sources d’énergie :
⎯ Les capteurs éthériques fonctionnent parfaitement, mais le fait
de ne pas nous ressourcer dans l’espace va les oxyder rapidement,
dans moins d’un an ils ne seront plus utilisables.
Les mauvaises nouvelles pleuvent ainsi, personne ne peut contenir son
inquiétude. Starker essaie de les rassurer :
⎯ Je crois que tout espoir de quitter la planète n’est pas perdu, car
le poste de transmission éthérique est en état. Nous ne l’utilisons pas à
cause des Golocks, mais je pense qu’il faut prendre le risque au-
jourd’hui, car nos frères Lunisses sont les seuls à pouvoir nous secou-
rir. Vu la distance, le message de détresse arrivera dans environ trois
mois et il ne leur faudra que quelques heures pour venir nous cher-
cher, grâce au vaisseau instantané certainement encore opérationnel.
Cette intervention rassure quelques membres de l’équipage. À cet ins-
tant, alors que tous sont pensifs et s’interrogent sur leur avenir, un
homme, dont personne n’avait remarqué l’absence jusqu’à présent,
arrive par la porte donnant sur la salle de navigation. C’est Idris, le
géologue, joyeux et heureux, s’exclamant devant tout le groupe :
⎯ C’est extraordinaire, j’ai la certitude qu’il y a de la vie sur cette
planète ! Non seulement une vie végétale, mais aussi des traces de vie
humaine en dehors de la nôtre. Cette vie est dans les sous-sols, cet
astre possède un cœur qui recèle une vie. Nous avons une chance
extraordinaire de pouvoir faire des découvertes aussi intéressantes.
Tous regardent Idris, se demandant s’il n’arrive pas, lui, d’une autre
planète ; il paraît si joyeux que bientôt un autre lui emboîte le pas et
encore un autre, ensuite l’atmosphère se détend au milieu du drame.
Enfin un espoir perce à travers le groupe. Starker lui aussi sourit et
Novam prend la parole :
⎯ Mes amis, je ne vais pas vous composer à l’instant un poème,
mais je crois que si Jacques est d’accord, dès que nous aurons établi

244
notre campement sérieusement, nous pourrions aller visiter cette pla-
nète qui a peut-être des secrets à nous dévoiler.
Jacques est partant pour cette proposition, nul ne le contredit. Alors,
tous se mettent au travail, car il faut rendre le vaisseau apte à ses nou-
velles fonctions d’habitation statique. Certainement son dernier
voyage est derrière lui, sa carcasse restera à jamais ici, sa vie s’achève
sur une planète immobile et plus une fois les étoiles ne se refléteront
sur les ailerons argentés de son dos étiré. Starker est nostalgique et
s’entretient avec Jacques :
⎯ Tout l’équipage semble heureux des transformations que nous
exécutons, mais moi je vois que mon vaisseau m’échappe. J’en étais
maître depuis sa mise en service, je l’ai entretenu comme mon propre
corps et y ai mis toute ma vie, j’ai visité bon nombre de mondes avec
lui, d’étoiles, que j’ai accrochées comme des trophées autour de ma
vie, aujourd’hui ces étoiles s’enfuient, elles s’éteignent avec la vie de
ce navire de l’espace. Jacques, c’est ma vie qui s’échappe, je n’en ai
plus le contrôle. J’étais le capitaine du vaisseau et il n’est plus. Que
vais-je devenir ?
⎯ Rassure-toi, dès que l’on nous aura retrouvés, tu prendras le
commandement d’un nouvel astronef, encore plus performant et tu
accrocheras de nouvelles étoiles.
⎯ Non, Jacques, plus maintenant, je n’ai plus envie de refaire un
nouveau tour de l’univers, je veux après cette route me reposer. J’ai
trop couru, rappelle-toi, j’ai abandonné Clara pour les étoiles et j’en ai
perdu mon étoile. Je crois que Clara était ma graine d’étoile comme je
pense qu’Aqualuce est ta graine d’étoile. Jacques, cette recherche de
graine d’étoile, que cet homme apparu sur Lunisse nous a presque
ordonné d’aller chercher, cette graine, ce n’est peut-être pas plus loin
que dans notre cœur que nous devons la trouver.
Starker semble pris d’un malaise subit et s’appuie sur le bord de la
table. Il demande à son ami :
⎯ Jacques, je me sens très fatigué, peux-tu me conduire dans ma
chambre, je ne me sens pas très bien.
⎯ Si tu le souhaites, Starker, tu manques de sommeil, tu t’es beau-
coup donné ces dernières heures pour nous tous. Du repos te fera du
bien.
Jacques accompagne Starker dans sa chambre. Jamais il ne l’a trouvé
si faible. Tandis qu’ils passent devant la chambre de Noèse, elle les
aperçoit et demande si elle peut faire quelque chose. Starker lui fait
signe de se joindre à eux. Il s’allonge sur sont lit et dit à ses amis :

245
⎯ Jacques, Noèse, je suis très las, je me sens partir, je ne sais pas
pourquoi, mais je pense que je ne vais pas tarder à vous abandonner,
mes forces me quittent, je crois que la maladie d’Elvy me gagne et va
m’emporter.
Jacques avait presque oublié que Starker et lui-même étaient porteurs
d’un germe mortel. Mais cette maladie, n’est-elle pas celle que Neuf
avait apportée avec lui sur Unis ? Peut-être. Et si maintenant Starker
avait raison, va t-il être emporté par ce mal étrange ? Mais lui qui est
si bon et qui a aussi sacrifié sa vie, pourquoi doit-il mourir ? À ces
questions qui tournent dans la tête de Jacques, Starker, intuitivement,
répond :
⎯ Jacques, je t’ai conduit jusqu’au bout de mes possibilités, main-
tenant que mon vaisseau est détruit, j’ai fait mon travail. Durant ma
carrière de pilote, j’ai traversé plusieurs fois la galaxie et vu naître un
nombre important d’étoiles, des grosses, des petites, des jaunes, des
blanches. J’en ai vu exploser, d’autres s’effondrer. Tu ne peux imagi-
ner tous ces astres que j’ai pu côtoyer, naviguant autour d’eux, je m’en
sentais le maître, j’étais leur berger, elles mon troupeau. J’aurais voulu
contrôler leur destin, mais l’univers a ses lois et je dois les subir tel
qu’il en a été décidé. Jacques, dans mon vaisseau, j’ai cru être un mo-
ment le maître du ciel, mais un jour, je t’ai rencontré et toi, le terrien,
le vendeur d’aspirateurs, tu as bouleversé ma vie ; avec la graine
d’étoile, tu as tracé un sillon lumineux dans mon ciel personnel. De-
puis, je ne contrôle plus rien. Clara, mon étoile intime, je l’ai tuée par
ma bêtise, alors aujourd’hui, elle vient me chercher. Depuis quelques
jours, je sens sa présence autour de moi. Je la rejoindrai dans la mort.
Sûrement sera-ce là ma liberté. Mais Jacques, va jusqu’au bout de ton
chemin, trouve ce pourquoi nous courons tous, n’abandonne pas parce
que je disparais ; au contraire, tu es libre car je ne t’étoufferai plus. Tu
seras le capitaine et tout l’équipage te sera dévoué. Jacques, il y a une
chose que je ne connais pas et je souhaite que tu le trouves pour nous
tous :
« Découvre ce qu’est l’Amour »
J’ai l’intuition que c’est la clef de notre quête. Comme te l’a dit No-
vam, trouve et tu retrouveras ta moitié manquante. Je ne sais pas si
c’est parce que mon corps se dissout que j’ai l’impression que l’esprit
de cette planète me parle, mais il me dit « pénétrez mon mystère et
rendez-moi ma lumière ». Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais
n’hésitez pas à explorer cet endroit.
Noèse, j’ai pour toi les meilleures pensées, car si nous ne t’avions pas

246
trouvée, notre esprit serait encore encombré de nos pires idées et nos
pensées seraient encore nos corruptrices. Tu nous as lavés de nos fau-
tes par ta jeunesse et ta pureté. Si ton père est à ton image, ce doit être
un saint homme, dans le sens noble du terme. Mes amis, je sens que
mon corps s’emplit de chaleur, la paix se pose en mon esprit. Mes
pensées enfin s’apaisent, je me réconcilie avec mes remords, mes en-
nemis, je les bénis pour la richesse de leurs conflits. Je remercie mes
amis de m’avoir supporté et toi, Jacques, de m’avoir libéré de ma ca-
rapace étoilée, de m’avoir fait découvrir cette graine d’étoile qui brille
maintenant devant mes yeux, même pour ma nuit à venir. Trouve
l’Amour et tu découvriras où placer la clef de la liberté que tu es le
seul à posséder. Prends soin de Noèse, elle porte un enfant, j’en suis le
responsable, car il porte la marque de mon équipage. J’espère seule-
ment qu’il est le fruit de l’amour, non celui de la folie d’un homme.
⎯ Il est la marque de l’amour, assure Noèse et je le porte avec
bonheur, je suis fière de celui qui l’a conçu.
⎯ Jacques…Jacques, je m’éteins, mes yeux se voilent, mais
écoute-moi, il… il y a un moyen de quit… quitter la planète, prends
le… le vaisseau qui nous a lib… libéré d’Elvy.
Starker se détache de son corps doucement. Noèse le sent et le prend
contre elle. Elle pose un léger baiser sur ses lèvres, Starker se détend
totalement et expire son dernier souffle. Les yeux fermés, il s’est
éteint.

Se redressant, Noèse regarde le corps inerte. Et quelques secondes


après, une lumière incandescente commence à luire de ses membres et
de son corps entier, bientôt l’intensité est si forte que Noèse et Jacques
en sont aveuglés. Ils perçoivent trois rayons lumineux s’échapper bien
au-delà de la chambre comme traversant les murs et l’espace et se
propager en dehors dans l’univers. Puis la lumière s’interrompt et du
cœur de Starker un tout petit point incandescent, d’une brillance supé-
rieure à celle d’une galaxie, s’échappe doucement et monte, en tour-
noyant, virevoltant autour de Jacques et Noèse et, d’un coup s’enfuit
vers l’infini. Et le corps de Starker disparaît subitement, comme aspiré
par le cœur de la planète. Le compagnon de Jacques n’est plus, lui qui,
du premier jour de leur rencontre, l’a suivi partout. Ils ne s’étaient
jamais séparés et maintenant, Jacques a perdu son guide, aujourd’hui,
il doit terminer la route lui-même, il tient seul son destin. Noèse se
tourne vers lui :
⎯ Tu ne dois pas t’attrister, il t’a mené au carrefour de ton avenir

247
et tu dois prendre le relais. Je pense que sa disparition est le signe
qu’un changement profond doit s’effectuer pour le groupe que nous
sommes. Cette planète est un mystère, nous n’en partirons que si nous
le découvrons. Jacques, il appartient à toi seul de nous guider, car tu
n’as plus l’entrave d’être, malgré ton amitié avec Starker, dépendant
de lui. Fais un acte constructif sur cette planète et donne aux hommes
qui t’accompagnent, plus que de l’espoir, mais de l’amour, car actuel-
lement ils sont seuls dans cet univers qui leur paraît sans limite. Peut-
être suis-je dure, juste après la mort de ton ami, mais tu n’as pas le
droit de le pleurer, j’ai ressenti beaucoup de joie lorsque je l’ai pris
dans mes bras pour l’embrasser, il était heureux de mourir pour te
laisser sa place.
Jacques retient son émotion, de cette mort surprenante, il n’en revient
pas encore, car deux heures avant, Starker était encore la vitalité
même. Mais il est vrai que de cette maladie, il était le porteur, comme
lui d’ailleurs. Et Jacques dit à Noèse :
⎯ Tu as raison, je retiendrai mes larmes, du reste, Starker et moi
nous nous attendions à partir ainsi un jour. Cette maladie qui l’a tué, je
l’ai aussi, nous l’avons attrapée ensemble, par notre insouciance, alors
que d’autres étaient peut-être en danger. Je dois assumer cette réalité
et je n’abandonnerai pas.
Novam derrière la porte a assisté à l’événement et confirme les paroles
de Noèse. Il soutient Jacques, comprend que son amitié soit au-
jourd’hui douloureusement ébranlée. Mais pour donner de l’espoir et
du courage à Jacques, il lui dit :
⎯ Dans l’univers, il n’y a pas un homme juste qui ne meure inuti-
lement, une vie sacrifiée en sauvera dix autres, voire plus encore. Je
ressens que la justice absolue triomphe toujours et que notre vie ne
finit pas consumée ou dans un trou, mais un jour, nous connaîtrons la
vérité, la mort sera derrière nous. Je pense que le mystère de la créa-
tion de l’univers est tellement simple que nous ne pouvons pas le per-
cer et paradoxalement, j’ai envie de dire ceci :
« Le créateur tient dans la main, mais l’univers n’est pas assez grand
pour le contenir ».
⎯ Pardon Novam ?
⎯ Ce que je veux dire, c’est que la vérité de la création et de
l’univers nous touche à chaque instant de notre vie et nous pénètre
dans toutes nos fibres, mais la réalité est souvent cachée si près que
nous ne la voyons pas. Notre vie ordinaire est un leurre.
⎯ Tu as raison Novam, dit Jacques, nous nous attachons aux appa-

248
rences, ce qui nous rend triste souvent est le fait que nous ne compre-
nions absolument rien au fil conducteur de cette vie, nous pleurons à
cause de notre ignorance.
⎯ Pour ton ami, Jacques, un poème me vient en tête, dit Novam :

Le grand maître des étoiles a disparu,


Laissant devant lui un ciel totalement nu.
La mort engloutit ses rêves de conquêtes,
Laissant la place à un cœur en fête.

Nul amour ne soit envahi de tristesse,


Car le défunt est parti dans l’allégresse.
Fidèle, il suivit celui devenu l’élu,
Alors, amer, il en découvrit la vertu.

L’oubli du but le détourna vers ses passions,


Aussi l’autre l’éveilla à sa libération.
Guidé par le flambeau de la lumière,
Il fit tomber d’un trait toutes les barrières.

Et après avoir posé sa nef céleste,


Sacrifia sa vie pour délivrer le terrestre.
Un baiser délivra de la mort pour toujours,
Celui-ci maintenant touché par l’amour.

Entendant ces paroles, Noèse, pourtant solide, pleure le pilote du


grand vaisseau échoué, reste d’une vie d’expériences et d’aventures.
Elle s’effondre sans connaissance. Aussitôt Jacques, par
l’intermédiaire du CP, appelle le médecin qui, non loin d’eux, arrive
rapidement. Noèse ouvre les yeux bientôt, mais par précautions, ils
l’emmènent en observation. Après quelques examens, le médecin ras-
sure Jacques et Novam :
⎯ Rien de grave, mais Noèse est un peu faible, elle a une carence
alimentaire car son bébé a énormément poussé durant notre plongée
dans le trou éthérique. Son enfant a maintenant cent cinquante six
jours sur nos appareils, cela laisse à croire que nous avons vieilli
d’autant pendant ce passage dans l’espace sans nous en rendre
compte, seul l’enfant a réellement suivi la courbe du temps durant le
phénomène. Personne ne s’en est aperçu, sauf la nature.
Le médecin explique aussi pourquoi Starker, lui aussi, a disparu subi-

249
tement lorsque Jacques lui fait part de sa disparition.
⎯ Les cellules de notre chef ont, elles aussi, vieilli de plus de qua-
tre mois environ, ainsi que pour nous, mais cela lui a été fatal et la
maladie dont vous m’avez parlé, a fait son œuvre plus rapidement. Le
trou éthérique lui a volé autant de vie. Cela dit, par sécurité, je devrai
contrôler tous les hommes, vous-même, nous devons aussi re-
paramétrer les équipements. Nous devons informer notre commandant
en second Alove Jaman.
Jacques retrouve l’équipage et l’informe de la disparition de Starker,
non sans une tristesse partagée par l’ensemble des hommes. Mais
Noèse et Novam sont parmi eux et ce dernier leur demande de ne pas
s’affliger mais au contraire de prendre espoir et pour l’honorer, de
continuer le travail entamé. Aujourd’hui, après la mort de Starker,
l’équipage n’est plus que de douze hommes, avec Jacques, Novam et
Noèse, quinze âmes perdues aux confins de la galaxie. La radio éthé-
rique émet son message de détresse, mais qui pourra les entendre
avant longtemps ?
Tous se mettent au travail. Idris le géologue commence ses observa-
tions afin de remettre leurs chronocristals à l’heure réelle de Lunisse.
Tous les membres sont examinés par le médecin, Jacques et Novam
cherchent à comprendre la raison qui aurait pu les conduire jusqu’ici.
Lorsque Jacques passe devant le docteur, celui-ci lui injecte une subs-
tance antivirale afin, espère-t-il, ralentir la progression de la maladie
par lui aussi contractée.
⎯ J’ai rarement entendu parler de telles affections, mais ce que je
vous injecte est efficace pour bons nombres de maladies que nous at-
trapons dans l’espace.
⎯ Pensez-vous, docteur, que je puisse partir un jour comme Star-
ker ?
⎯ Je ne puis rien vous garantir. Il semblerait que cette maladie
puisse être très rapide, comme vous l’a raconté Novam ou alors aussi
lente que pour notre capitaine. Je ne veux pas vous rendre inquiet,
vous pouvez disparaître dans une heure comme dans dix ans ? Mais ne
vous souciez pas, nous devons tous mourir un jour, alors vivez au
mieux votre vie !
⎯ Vous avez parfaitement raison, du reste, j’ai déjà échappé bien
des fois à la mort depuis que j’ai quitté la Terre, alors un risque de
plus ou de moins n’a plus d’importance.
Ainsi Jacques quitte le médecin pour rejoindre Idris qui vient de finir
ses calculs.

250
⎯ Alors, savez-vous où nous en sommes dans le temps ?
⎯ Dans certaines théories anciennes, on nous parlait de la relativi-
té de l’espace-temps, le voyage dans l’espace comportait des risques
de compression de celui-ci avec des déformations et des courbes du
temps. Tout cela parce que nous n’avions pas saisi toute la structure
de l’univers. La lumière semblait se mouvoir toujours à la même vi-
tesse, trois cent mille kilomètres seconde, presque invariablement.
Mais les découvertes importantes faites par nos aïeux nous ont montré
que l’éther spatial est, en fait l’essence de notre vie dans la galaxie,
sans lui rien n’est possible. Cet élément est le plus immatériel de tous
les constituants de l’univers. Et aucun capteur n’existe pour le confir-
mer. Il fallut que nous fussions attentifs et presque dématérialisés pour
commencer à le sentir. Nous avons laissé derrière nous nos instru-
ments et enfin laissé agir nos sens, nous avons découvert alors la véri-
table force qui ordonne l’univers. De là nous avons pu comprendre
que le temps suit un ordre très précis : celui du mouvement ; l’éther
statique qui entoure les étoiles et les planètes est celui de l’avant-
premier instant de l’univers, il était tel qu’avant la grande catastrophe
qui fit que du rien statique, apparut le tout dynamique et après le stati-
que éternel, est apparu le dynamique mortel et temporel. Je peux donc
à partir du statique mesurer le dynamique. Cela me permet de savoir
de combien de temps nous avons dévié dans le trou. Vous comprenez
Jacques ?
⎯ Euh… presque !
⎯ Ce n’est pas grave, il est vrai qu’aussi Starker me reprochait
souvent de me perdre dans des explications souvent inutiles. En bref,
nous avons parcouru une distance impressionnante, mais cela sur
exactement cent quarante trois jours, trois heures et vingt huit minutes.
Nous avons vécu au ralenti sans nous en rendre compte. Notre horloge
cérébrale s’est ralentie, mais celle de notre corps qui est éthérique, a
suivi celle de l’univers.
⎯ Jacques, sur terre, n’avait jamais entendu de telles choses ; Al-
bert Einstein semblait précurseur de la physique moderne, mais les
Lunisses, s’ils sont nos géniteurs directs, étaient déjà bien avancé il y
a six mille cinq cent ans.
⎯ Cela confirme bien ce que pense le docteur Sophis, cela expli-
que pourquoi l’enfant de Noèse a autant poussé ; encore un trou équi-
valent et elle sera à terme, dit Jaques.
⎯ Nous ne risquons plus de passer dans un tel trou heureusement.
⎯ Idris, vos instruments ont détecté une forme de vie sur la pla-

251
nète. De quelle nature est-elle à votre avis ?
⎯ Il ne s’agit pas d’un avis, Jacques, mais je suis sûr qu’il y a une
vie humaine en dehors de nous ici.
⎯ Comment pouvez-vous en être sûr ?
⎯ Nos capteurs sont étalonnés pour détecter avec précision les
formes de vies humaines, afin de pouvoir trouver des hommes égarés
ou en difficulté. Nous disposons toujours de ce type d’instruments
dans nos vaisseaux, bon nombre d’hommes ont été sauvés grâce à
cela.
⎯ Vous pouvez savoir où se trouvent ces êtres sur la planète, vous
pouvez nous y conduire ?
⎯ À dix mètres près, je peux le savoir !
⎯ Et alors maintenant, où sont-ils ?
⎯ J’ai déjà fait une recherche, mais l’endroit est trop surprenant
pour être réaliste. D’après le détecteur, il semblerait qu’il y ait plu-
sieurs personnes exactement au…
⎯ Au quoi, Idris ?
⎯ Au centre géodésique de la planète !
⎯ Mais le centre n’est-il pas rempli de magma poussé à une pres-
sion inimaginable, à une température colossale ?
⎯ En tant que géologue je devrais en toute logique vous approu-
ver, mais cette planète semble contenir bien des mystères et l’étude
que j’ai commencée de sa croûte planétaire est bien surprenante.
⎯ Y a t-il un moyen d’y accéder ?
⎯ Je n’en ai aucune idée et s’il y a un passage, il n’est pas évident
que nous réussirons à nous y introduire, de plus, la distance est très
grande pour atteindre le centre. Il nous faut parcourir près de six mille
kilomètres à la verticale. Et nous ne possédons pas de cordes assez
longues pour descendre dans un tel puits, s’il existe !
⎯ J’ai tout de même envie de rechercher ce puits, peut-être serait-
il accessible ?
⎯ Jacques, j’apprécie votre courage et votre optimisme, je vous
aiderai dans ce sens.
⎯ Mais pendant que Jacques et Idris commencent à élaborer ce
projet, une tempête se lève, imprévue et soudaine.
⎯ Quel est ce bruit sourd que j’entends tout à coup, comme venant
de l’extérieur ? demande Jacques.
Idris aussi surpris questionne le CP qui lui indique que le vent s’est
levé autour du vaisseau. Jacques et Idris décident de retourner au poste
de pilotage, de là ils pourront mieux voir ce qu’il ce passe dehors. Ar-

252
rivés, ils retrouvent tout l’équipage qui observe le phénomène. Des
baies vitrées, ils peuvent voir le ciel entièrement couvert de nuages
d’un gris d’encre, ne laissant plus passer la lumière rasante de l’étoile
et des blocs de glace voler en rase-mottes à vive allure, parfois percu-
tant la carlingue et donnant des coups étouffés qui résonnent dans le
vaisseau. Des éclairs très vifs jaillissent de tous côtés et donnent un
peu de luminosité au ciel, quand les flashs éclairent, on voit alors la
neige illuminer l’horizon de centaines de milliers d’étoiles scintillan-
tes. En quelques minutes cet endroit calme se transforme en un champ
de bataille glacé où le vent, la pluie, la neige, la glace et les éclairs se
déchaînent ensemble. Qui d’entre les éléments sera le vainqueur ?
Cette précipitation est majeure et le vent souffle à plus de deux cent
vingt kilomètres heure. Nul homme ne pourrait tenir debout. La jour-
née passe, la tempête ne semble pas s’apaiser. Mais la vie se réorga-
nise à l’intérieur, le vaisseau est assez robuste pour affronter de telles
conditions, l’espace est plus rude et les températures bien inférieures.
Noèse n’est pas en grande forme et prend du repos dans sa chambre.
Novam, lui, est autour des hommes pour les soulager autant qu’il peut
de leurs diverses tâches. Jacques, lui, scrute le ciel, espérant une ac-
calmie afin d’envisager une sortie.

Le lendemain, le temps est toujours identique et malgré quelques in-


vestigations, Idris ne peut se transformer en grenouille afin de prévoir
la météo. Mais Jacques ne veut pas baisser les bras et commence les
préparatifs. Deux jours passent, puis trois, quatre…

Enfin le vent semble avoir faibli, alors Jacques invite tous les mem-
bres à se réunir dans la grande salle à manger :
⎯ Mes chers amis, voici onze jours que nous sommes bloqués
dans notre vaisseau par les conditions météorologiques. Mais le vent
semble faiblir et comme vous le savez, je compte sortir pour trouver
une trace de vie humaine sur la planète ; du reste, elle nous est
confirmée par Idris notre scientifique en chef. Peut-être sera-ce pour
nous une possibilité de trouver de l’aide, pouvoir réparer notre vais-
seau et repartir enfin. Soyons positifs et confiants, nous n’allons pas
aller trop loin pour notre première sortie, mais surtout nous habituer à
nos scaphandres et aussi enfin mettre les pieds dehors. Demain nous
testerons le matériel et après demain, si le temps le permet, nous sorti-
rons un peu plus longtemps pour chercher des traces de vie. La glace
recouvre le vaisseau sur une épaisseur de trente centimètres, aussi, vu
le vent encore violent, il ne serait pas prudent de sortir une cellule de

253
secours pour nos investigations. Je veux connaître parmi vous quels
sont les volontaires pour me suivre ?
À l’unanimité, tous approuvent et veulent suivre Jacques, même No-
vam est partant, malgré son âge plus avancé. Seule Noèse reste en
retrait. Jacques la voit et dit :
⎯ Mes amis, je vous remercie de tous vous proposer pour me sui-
vre, mais nous avons parmi nous Noèse qui, en raison de sa grossesse,
ne peut nous accompagner. Il serait sympathique qu’au moins l’un
d’entre nous puisse rester avec elle.
Novam se propose, mais Noèse lui dit :
⎯ Je te remercie, mais je pense que si vous êtes attirés par cette
mission il est normal qu’aucun d’entre vous n’en soit privé. Je suis un
peu faible parce que l’enfant que je porte me fatigue parfois, mais une
femme enceinte n’est pas une handicapée, j’ai encore beaucoup de
ressources ; je ne suis pas à terme, alors je peux rester seule,
d’ailleurs, je n’ai pas peur, je saurai me débrouiller ici. Maintenant je
connais ce vaisseau suffisamment bien pour vivre sans votre aide. Je
vous propose d’emporter vos appareils télépathiques afin que nous
restions en contact si nécessaire, je pourrai vous être utile.
Aucun ne conteste et Jacques décide donc d’organiser une sortie pour
le lendemain. Sur la planète sans nuit ni jour, comme dans l’espace,
les horloges sont les seuls guides du rythme des hommes, autrement
leur métabolisme serait fort désorganisé. « La journée à venir sera
éprouvante » pense Jacques, aussi tous se couchent de bonne heure.
Mais en partant vers sa chambre, Jacques retrouve Noèse et lui de-
mande :
⎯ N’as-tu pas de regrets de ne pas nous suivre, toi qui t’es com-
portée à l’égal des hommes dans le vaisseau ?
⎯ Non, Jacques, pourquoi aurais-je des regrets ? Je suis une
femme, je pense que cette mission ne me concerne pas. Je porte un
enfant, vous non. Je pense que vous ferez des découvertes. Mon but
aujourd’hui est de pouvoir donner vie à l’enfant de notre expédition.
Je pense aussi que vous avez raison de sortir et d’aller à la recherche
de la vie sur cette planète et je te conseille de faire confiance en ta
bonne étoile, d’oublier tes peurs, surtout ne jamais faire demi-tour. Ne
reviens pas les mains vides, car je pense que ta route ne s’arrêtera pas
là si tu réussis. Saches que je t’aime toi et tes hommes, comme un
seul.
⎯ Et Egoste ?
⎯ Egoste n’est plus, mais sa vie est en moi, je suis sa nouvelle

254
conscience, tu vois, je ne suis pas seule !
À cet instant, Noèse approche ses lèvres de celles de Jacques et
l’embrasse un bref instant, se retourne et disparaît dans sa chambre.
Jacques reste sur place, sa tête est vide, ses lèvres encore parfumées de
la senteur douce de Noèse. À son contact, est-ce magique ? Jacques ne
peut penser, mais Noèse le fait si bien à sa place. Il franchit à son tour
le pas de sa porte, à peine allongé, il s’endort dans l’instant.

255
Chapitre IV: Sous les Sables

Son réveil sonne, il est encore tôt mais il doit se pré-


parer avec son équipage. Une fois prêt, Jacques rejoint le poste de
pilotage et du haut des baies, il constate que le vent s’est dissipé ; il
pense que c’est bon signe, un petit rayon de lumière apparaît à
l’horizon. Tous les hommes l’ont accompagné, Novam est auprès de
lui.
⎯ Jacques, dit-il, peut-être trouverons-nous ce qui manque au
puzzle que tu manipules depuis ton départ. Cette planète est étrange,
trop calme malgré cette tempête ; elle nous cache quelque chose, soit
terriblement effrayant ou absolument merveilleux. Malgré mon âge, je
souhaite vous suivre, je me sens irrésistiblement attiré par ce désert et
je crois que tous les hommes sont comme moi.
⎯ Tu as raison, préparons-nous et simulons notre départ, équi-
pons-nous en conséquence.
Tous se retrouvent dans le niveau inférieur du vaisseau et se sont
équipés de leur combinaison pour résister au froid. Des filtres sur leurs
masques permettent de respirer l’atmosphère en réchauffant l’air froid
et rendent leurs équipements autonomes durant de très longues heures.
Ils prennent sur leur dos quelques sacs de provisions et d’eau, bien
que pour cette sortie, ils n’en aient pas vraiment besoin. Une fois qu’il
sont tous prêts, Alove Jaman ouvre la lourde porte qui donne sur
l’extérieur, mais celle-ci reste bloquée à mi-hauteur, car un mur de
glace s’est construit derrière. Alors, d’un coup de pistolet éthérique,
un des hommes le fait sauter. Devant eux maintenant, sans la protec-
tion de leur vaisseau, s’ouvre un monde à la limite de la lumière et de
la nuit. Noèse dort encore lorsqu’ils sortent, mais Jacques se dit que
pour le peu d’heures qu’ils passeront dehors, il est inutile de la réveil-
ler. Les quatorze hommes se retrouvent ainsi à une cinquantaine de
mètres du vaisseau, regroupés. Idris cherche à s’orienter devant ce
nouvel horizon. Mais d’un coup, le vent se lève en quelques dixièmes
de seconde, surpris, tous se font balayer comme de vulgaires poussiè-
res. Ce vent terrible, qu’ils avaient déjà vu à l’action derrière les vitres
du vaisseau, s’est levé, comme s’il avait attendu que tous soient réunis
dehors. Tous roulent vers le désert d’une manière si légère que l’on a
l’impression de les voir voler. Un courant ascendant de la puissance
d’une tornade les emporte vers la zone de lumière et de sable et bien
que posés sur un plateau en retrait du désert torride, ils le dévalent

256
sans pouvoir s’arrêter. Cette tempête les emporte à une vitesse fabu-
leuse comme des plumes dans l’air et d’un coup s’arrête, laissant par-
semés sur le sable quatorze corps inanimés. Leur vaisseau a disparu et
autour d’eux l’horizon s’étend uniformément et rejoint le ciel, le blanc
du sable et des cieux se confondent. Jacques reprend connaissance et
dresse la tête. Il se demande si un nouveau rêve ne l’aurait pas envahi,
sa nuit ne serait-elle pas encore terminée ? Hélas non, il voit à quel-
ques mètres un autre homme encore inanimé. Malgré son corps meur-
tri par les nombreux coups qu’il a reçus durant les instants où il fut
soufflé par la tempête, Jacques se lève pour porter secours à son com-
pagnon. Au moment où il s’en approche, celui-ci se redresse. C’est
Novam, qui encore tout étourdi se demande aussi ce qu’il vient de
vivre.
⎯ Rien de cassé, Novam, peux-tu te relever ?
⎯ J’ai un mal de crâne effrayant, mais je crois que je suis entier.
Mais qu’est-ce que c’était, cette chose là ? Je n’ai jamais vu un vent
enlever des hommes de telle sorte. C’était un courant d’air très bizarre,
comme si quelque chose avait voulu nous enlever et nous porter à
coup sûr là où nous sommes maintenant. Regarde, Jacques, nous
sommes indemnes, mais apparemment loin de notre vaisseau.
⎯ Tu as raison, Novam, c’est quasiment inexplicable. Mais au fait,
où sont les autres ?
À cet instant Jacques et Novam regardent l’horizon et aperçoivent plus
loin des silhouettes encore trop éloignées pour les reconnaître. Jacques
et son compagnon n’ont pas de communicateur télépathique et ne
peuvent les appeler, mais cela ne les empêche pas de marcher pour les
rejoindre et par chance, ce sont bientôt quatorze âmes qui se retrou-
vent, tous saines et sauves heureusement. Tous choqués, ils n’en re-
viennent pas d’être ainsi presque miraculés. Par contre leurs équipe-
ments ont sérieusement souffert, ils n’ont plus que deux litres d’eau
pour tous et seulement la trousse de secours que Sophis, le médecin,
porte autour de sa ceinture ; la nourriture, les armes et les communica-
teurs télépathiques ont disparu, arrachés par la tempête. Mais Idris
brandit son détecteur de vie qui a, par chance, été préservé :
⎯ J’ai encore mon appareil et il semble encore fonctionner ; re-
gardez, il indique la position du vaisseau où se trouve Noèse. Nous
pouvons constater que nous avons volé sur trois cent dix mille quatre
cents mètres. Et le plus intéressant est qu’il nous indique une autre
direction à la verticale qui nous guide directement à l’opposé de notre
point de départ. Je crois que c’est là que j’avais déjà détecté cette pré-

257
sence humaine.
À l’écoute d’Idris, Jacques réfléchit, car que faire ? Retourner au vais-
seau avec deux litres d’eau et trois cent kilomètres à parcourir, dans
un désert où l’étoile à l’horizon ne se couchera jamais ? Ils seront des-
séchés avant d’arriver vers un inconnu sans but peut-être, sur une pla-
nète sans vie sans avenir et mourir assoiffés dans le néant. Tous vi-
vants, mais pour combien de temps encore ? Jacques, aujourd’hui, n’a
plus Starker pour l’aider, et seul, car il est le responsable de l’équipe
maintenant, il doit décider. Ses hommes comptent sur lui, n’a t-il pas
été nommé un jour grand dictateur du peuple Lunisse !
Il regarde un court moment Novam, qui a compris le sens de ses pen-
sées :
⎯ S’il y a un choix à faire, c’est à toi seul, Jacques, qu’il appar-
tient.
Jacques ne le sait que trop bien.
⎯ Mes amis, nous sommes perdus dans le désert, entre vie et mort,
entre lumière d’un côté et ténèbres de l’autre. Notre vaisseau se trouve
à trois cent kilomètres et l’inconnu de l’autre côté. Dans les deux cas,
nous avons peu de chance de survivre, alors, je choisis pour ma part
de partir à la recherche de cette vie que nous indique notre ami Idris.
Si personne ne veut me suivre, j’irai seul ; dans notre situation, je vous
laisse libres.
Mais aussitôt les hommes s’insurgent et lui disent qu’il n’est pas ques-
tion pour eux de l’abandonner et que perdus pour perdus, autant que le
reste de leur vie soit un sacrifice utile à la découverte du mystère de
cette planète. Alors, décidés, ils s’organisent pour suivre la direction
que leur indique Idris. Les conditions sont difficiles, car dans le désert
de sable, il fait en permanence soixante degrés et s’ils suivent la direc-
tion de leur capteur, ils vont s’enfoncer vers la lumière, tous les dix
kilomètres, la température va s’accroître d’un degré. Mais bien que
leur expédition soit suicidaire, ils partent confiants, par quel mystère,
nul ne le sait. Jacques a une profonde pensée pour Aqualuce qu’il
aime, la sentant présente au fond de son cœur, elle demeure sa lumière
dans les difficultés. Néanmoins il se demande quels obstacles
l’empêchent de retrouver cet amour, qu’a t’il à parcourir encore pour
avoir un jour l’espoir de la retrouver ? Mais cessant de rêver un ins-
tant, il se dit que tout cela ne sert à rien car l’amour n’a de valeur qu’à
deux, or malgré ses sentiments, il est seul, Aqualuce est à des mil-
liards de kilomètres. Il y a quelque chose que Jacques ne saisit pas,
comment pourrait-il faire pour trouver, seul, l’amour dont lui parlent

258
Novam et Noèse ?
Tout le groupe marche sur le sable blanc et fin, leur progression est
lente, en deux heures, ils n’ont avancé que de trois kilomètres. À ce
rythme leur marche risque de finir dans l’oubli et Noèse ne sera plus
qu’une femme seule, échouée sur une planète vide. Personne n’a en-
core bu et se garde bien de montrer sa soif, voulant afficher son cou-
rage. Mais la chaleur est bien vive à travers leur combinaison, celle-ci
étant surtout faite pour les isoler du froid. Ils continuent sans savoir où
ils vont. Quatre heures ont encore passé, cette fois, c’est Novam qui
montre des signes de faiblesse. Jacques lui propose de boire un peu,
mais il refuse, disant qu’il faut garder l’eau pour les jeunes. Alors,
Jacques l’aide en le soutenant, Idris en fait autant. Jacques demande à
Idris :
⎯ As-tu des informations sur notre cheminement, avons-nous par-
couru beaucoup de kilomètres ?
Idris reprend son appareil et dit :
⎯ Depuis que nous marchons, nous nous sommes éloignés de no-
tre base, mais rien de plus pour l’autre point de rencontre. Nous avons
parcouru huit kilomètres en six heures, j’ai le sentiment que nous nous
fatiguons terriblement. Il faudrait s’arrêter.
Mais à peine Idris a-t-il fini de parler que derrière eux un cri étouffé se
fait entendre. Tous se retournent et voient disparaître l’homme de
queue qui s’était un peu écarté du chemin, à vingt mètres sur le côté.
Le sable semble l’avoir avalé comme le font des sables mouvants.
Tous se précipitent, pour tâcher de le retrouver, mais à proximité du
trou creusé dans le sable, un autre s’enfonce, puis deux, trois quatre,
bientôt tous sauf Idris, Novam et Jacques, qui se demandent s’ils
viennent de perdre définitivement leurs camarades. Ils se regardent
hébétés, s’avancent vers le lieu de la disparition et se sentent aspirés à
leur tour dans le sable. Ils disparaissent aussi du désert blanc. Sur le
sol, seules quelques traces de pas sont encore présentes, indiquant
qu’un jour des hommes sont passés par-là.

***

Noèse est restée au vaisseau, quand elle se réveille, la matinée est bien
avancée. Elle n’est pas étonnée de ne trouver personne autour d’elle,
car il était prévu qu’ils sortiraient. Après avoir déjeuné, elle monte au
poste de pilotage d’où l’on peut voir l’horizon. Devant les vitres,
s’étend à perte de vue le paysage, le ciel s’est totalement dégagé et

259
laisse apparaître d’un côté la nuit, de l’autre l’étoile qui éclaire et
chauffe la face lumineuse de la planète. Des blocs de glace reflètent la
clarté et les rayons éblouissent presque Noèse qui est obligée de bais-
ser un peu les écrans protecteurs. Elle scrute loin devant elle et fait un
tour sur trois cent soixante degrés, mais elle ne distingue personne.
Pourtant son champ de vision s’étant sur quinze kilomètres environ.
Légèrement inquiète, elle prend le communicateur pour les appeler
mais n’obtient aucune réponse. Elle insiste quelques minutes mais
hélas, le silence persiste. Noèse se dit que Jacques et ses amis auront
certainement voulu pousser plus loin leurs investigations du jour, mais
elle s’étonne que le temps ait aussi brusquement changé. Dans la me-
sure où au fur et à mesure de leur voyage tout a l’air de se transformer
sur leur passage, elle se dit : « Y aurait-il un rapport entre la tempête
et leur sortie ? » Noèse n’est pas femme à s’inquiéter et par la force de
ses pensées, elle sent que ses amis sont en vie et qu’elle les reverra.
Pour l’instant, elle doit s’occuper à des taches nécessaires afin que,
lorsqu’ils rentreront, tous retrouvent un vaisseau en état. Aussi fait-
elle les contrôles obligatoires pour le générateur d’énergie, elle vérifie
que la tempête n’a pas causé de dégâts supplémentaires. Sa journée
passe très vite et elle se met à espérer que bientôt ses amis la rejoin-
dront. Alors elle décide de leur préparer un repas comme elle aimait
les confectionner sur ICI. Noèse prend plaisir à trouver dans leurs ré-
serves les aliments les plus simples, comme des légumes encore frais,
des œufs et des produits laitiers, bien rares dans l’espace. Mais les
Lunisses ont toujours aimé les choses naturelles, malgré leur avance
technologique. C’est pour cela qu’ils se nourrissent rarement avec des
produits déshydratés ou en tubes. Noèse a mis le couvert, mais à
l’horizon, toujours personne. Elle redescend dans la salle à manger et
patiente. Installée dans un fauteuil, déçue mais sans angoisse, elle finit
par s’endormir. Et bientôt poussée par les pensées de sa journée pas-
sée à attendre, elle monte dans ses rêves, alors la voici dans le désert
de sable. Elle marche à son tour et suit les traces de pas que ses com-
pagnons ont laissé derrière eux. Durant des heures elle suit les traces
de pas toujours présentes et marche sans faiblir, elle arrive devant le
vaisseau. Heureuse, elle comprend qu’ils sont enfin de retour. Elle se
réveille brusquement, seule, devant le repas qui attend ses amis, mais
sans douter, elle a la certitude qu’elle les reverra, mais quand ?

***

Dans l’Espérance, Aqualuce et Cléonisse ont retrouvé confiance car

260
leur vaisseau, si longtemps considéré comme une épave, est désormais
opérationnel, elles peuvent enfin parcourir la planète Digger d’un bout
à l’autre. Même si elles en sont encore prisonnières, elles disposent
d’un champ de manœuvres très vaste. Des jours et des jours ont passé,
elles ont appris à vivre sur leur nouveau domaine. Et leur visage n’est
plus le même qu’à leur arrivée. Leur crâne rasé a laissé place à une
longue chevelure, Cléonisse aime faire de ses cheveux un chignon au
sommet de sa tête, les tirant pour laisser son front, sa nuque et ses
oreilles dégagés. Sa peau s’est teintée car elle passe le plus clair de
son temps à l’étoile de Digger et la lumière les a brunies. Quant à
Aqualuce, sa chevelure descend jusqu’à ses épaules ; elle qui préférait
avoir les cheveux très courts car sa force psychique est trop forte lors-
qu’ils sont longs, au contraire maintenant, elle se laisse emplir de cette
force sur Digger ; c’est grâce à cela qu’elle a pu reconstruire son vais-
seau. Elle se nourrit presque exclusivement d’herbe de vie et de grai-
nes semblables à des arachides, cela l’a rendue plus musclée, c’est une
athlète, aussi est-elle toujours aussi jolie. Par contre, leurs yeux ont
changé, car l’herbe de cette planète donne à l’iris un léger rayonne-
ment fluorescent visible le soir au coucher de l’étoile. Cléonisse af-
firme que ce phénomène s’estompe quand on ne mange plus d’herbe
de vie. Ce soir, elles sont toutes deux dans leur cuisine improvisée, du
fait des modifications effectuées durant les travaux, lorsque Aqualuce
s’effondre et perd connaissance. Cléonisse s’apprête à lui porter se-
cours, quand subitement le corps de sa compagne se raidit et se met
horizontalement en lévitation, à près de deux mètres de hauteur. Et
sans que ses lèvres ne bougent trop, elle dit :
⎯ Jacques, laisse-toi ensevelir dans le sable du désert, va dans les
profondeurs infernales qui entourent la lumière de l’amour, celle-ci est
cachée au centre et seules vos mains pourront libérer le cœur ardent ;
alors de douze, vous passerez à vingt quatre, la nuit deviendra jour et
l’amour sera pour tous réalité.
Ces mots une fois prononcés, Aqualuce retombe et Cléonisse, par ré-
flexe, se précipite pour la rattraper, lui évitant ainsi une chute brutale.
Aqualuce ouvre les yeux et lui demande :
⎯ Pourquoi suis-je dans tes bras ?
Cléonisse lui raconte, mais elle ne se souvient de rien.

***

Dans les profondeurs du sable où s’enfoncent depuis quelques se-

261
condes les hommes, Jacques a perçu l’intégralité des paroles
d’Aqualuce, comme par télépathie. Celui-ci se sent aspiré par un cou-
rant de sable qui l’emporte comme s’il en était lui-même un grain dans
un sablier géant. Il coule à la verticale, il ne peut respirer et ferme la
bouche pour ne pas étouffer, car sa combinaison s’est déchirée et son
casque s’est arraché. Mais il se met à espérer que si le sable coule,
c’est qu’il y a un fond qui pourra l’accueillir. Il se dit : « Ce serait
trop bête de mourir ensablé, j’ai encore tant à faire. »
Les suggestions qu’il a perçues, provenant du cœur d’Aqualuce, tour-
nent dans sa tête : « Laisse-toi ensevelir dans le sable du désert, va
dans les profondeurs infernales » Comme si c’était une évidence, Jac-
ques ne cherche pas à lutter, mais il comprend que la mort dont il
s’agit est une mort de la volonté, une mort de la lutte pour l’existence,
la mort de ses peurs et surtout celle de mourir. Et il se dit durant ces
courtes fractions de temps : « Qui ne craint la mort est inattaquable
face à elle ».
Jacques se laisse aller. Et juste à ce moment, il débouche sur une mon-
tagne de sable où il tombe ainsi que ses amis. Au-dessus d’eux, le sa-
ble coule, il faut fuir avant de se faire ensevelir encore une fois. Jac-
ques crie à tous :
⎯ Quittons ce talus de sable avant qu’il ne tombe encore sur nous.
Il fait le tour et voit douze des ses compagnons dévalant la pente, rou-
lant jusqu’en bas, sur un sol plus ferme. « Il en manque un ! » se dit-
il.
Il aperçoit une main, le corps est déjà totalement recouvert. Il se pré-
cipite vers lui et tente de remonter sur le talus ; le sable tombe dru sur
lui, mais il tire sur la main, dégage le corps, le cramponnant dévale
avec le rescapé toute cette montagne de sable haute de plus de trente
mètres qui les précipite sur un sol dur et rêche. Les ecchymoses sont
nombreuses pour tous. Jacques se relève et celui qu’il a sauvé le suit.
C’est Novam qui, moins vif que les autres, s’était laissé dépasser par
cette avalanche. Si Jacques n’avait pas eu de la présence d’esprit, No-
vam ne serait plus qu’un souvenir.
Tous se retrouvent au fond d’une cavité géante, ébranlés mais sains et
saufs. Au-dessus d’eux, la chute de sable s’est arrêtée car le sommet
du talus a rejoint la voûte de la caverne qui les retient prisonniers
maintenant. Ils regardent stupéfaits ce phénomène qui les a amenés
ici.
⎯ Sais-tu ce qui nous est arrivé ? demande Jacques à Idris.
⎯ Jacques, laisse-moi me remettre de cette chute, reprenons nos

262
esprits, je suis soufflé !
Tous se regardent un peu hagards, mais Novam fredonne un poème
qui lui monte du cœur. Les hommes le regardent et il leur dit :

Des entrailles du vieux maître des étoiles


Ils sont sortis, emportés comme des voiles.
Ils furent transportés dans un désert sans vie,
Toute imperfection fut ensevelie.

Leurs corps meurtris doivent leur salut à l’élu,


Qui par son courage fit luire sa vertu.
Et la mort n’est plus leur ennemi redouté,
Car confiants, se laissèrent glisser vers leur destinée.

Au fond de leur trépas il leur faut cheminer,


Perdus dans l’oubli, retrouver leur liberté.
La vie a un prix, celui du sacrifice,
Cependant, grand le pouvoir de la justice.

Courage homme, malgré ton obscurité,


L’amour t’ôtera l’ombre et la cécité.
Oui pour vous je me répète, trouvez l’amour,
C’est lui qui vous conduira vers le grand retour.

⎯ Mes amis, une force nous porte malgré nos difficultés, je pense
que nous ne devrons jamais baisser les bras, ajoute Jacques.
Ces mots redonnent confiance à l’équipe, alors l’âme scientifique
d’Idris un peu choqué reprend le dessus :
⎯ Pour répondre à ta question, Jacques, je pense que nous avons
été victimes d’un effondrement de terrain. La croûte de sable sur la-
quelle nous marchions tous à l’heure est très sèche, il y a très long-
temps, à l’endroit où nous sommes, se trouvaient des plaques tectoni-
ques qui ont été recouvertes de sable à une époque plus ancienne ; ce
sable était plus humide et a formé une couverture au-dessus des pla-
ques qui se sont enfoncées. Le sable s’est maintenu jusqu’à notre pas-
sage, mais les vibrations et le poids que nous y avons apportés ont
suffi à l’effondrement de la couche externe. Je pense que nous avons
une chance incroyable de nous en être tous sortis. Mais je dois vous
dire que notre chance ne s’arrête pas là, car vous remarquerez tous que
malgré l’absence de lumière naturelle, nous ne sommes pas dans

263
l’obscurité. Regardez autour de vous, la lumière sort des pierres qui
nous environnent, une partie en est phosphorescente.
⎯ Comment pouvons-nous sortir d’ici ? demande Jacques. Ton
appareil peut-il nous donner une direction à suivre ?
⎯ Par chance je ne l’ai pas perdu, mais il m’indique seulement les
traces de vies humaines, pour être plus précis, je crois qu’à travers la
grotte, la direction serait, pour retrouver Noèse, de remonter cet im-
mense cône de sable et crever ce plafond de roches. Mais je doute que
nous puissions y arriver. L’autre indication est de partir à l’opposé.
Idris montre le fond de la grotte qui semble s’étendre beaucoup plus
loin et descendre encore plus dans les profondeurs de la planète.
⎯ Tu veux donc nous faire comprendre qu’il n’y a pas d’autre so-
lution que de continuer notre recherche ? Nous n’avons plus le choix,
surtout pas celui de faire demi-tour ?
⎯ Je crois bien que c’est ça !
⎯ Le vent d’abord, le sable ensuite, tout se conjugue contre nous,
soupire Jacques.
⎯ Ou pour nous ! ajoute Novam. Cette planète est vivante et nous
parle. Je pense qu’il y a pour nous un chemin à parcourir ici. Et peut-
être nous attend-il depuis longtemps.
⎯ C’est évident, nous continuons, mais que reste-t-il de nos ins-
truments, de nos réserves d’eau et de nourriture ? Même nos vête-
ments sont déchirés.
Les hommes se regardent et comprennent qu’ils ne peuvent aller bien
loin ainsi. Mais Novam, le plus sage d’entre eux, ne peut laisser Jac-
ques sombrer dans la morosité :
⎯ Jacques, je m’étonne de te voir si défaitiste ces derniers ins-
tants. Ne m’as-tu pas sauvé des sables, toutes tes aventures ne t’ont-
elles pas montré que l’impossible est toujours possible ? Tout ce que
tu as croisé jusqu’alors t’a toujours fait avancer ! La faim et la soif ne
sont pas un problème pour le moment, il sera temps de s’en occuper le
moment venu. Et par hasard, n’aurais-tu pas perçu un rêve durant ta
chute dans les sables, qui t’aurait guidé ?
⎯ Comment le sais-tu ?
⎯ Maintenant, nos destins se sont rejoints et nous percevons ce
que tu perçois.
⎯ Nous sommes tous ici pour t’aider dans ta recherche. Tu as
douze hommes pleins de qualités avec toi et un treizième pour te gui-
der.
⎯ Il est vrai qu’Aqualuce semble m’avoir soutenu ses derniers

264
temps, sa force est très redoutable, elle est une des dernières Lunisses
à avoir gardé intacts ses pouvoirs. Elle m’indiquait d’aller dans les
profondeurs et trouver…
⎯ Trouver quoi ? demande Novam.
⎯ L’introuvable, trouver l’introuvable. C’est comme cela que je
l’ai interprété. Je me rends compte que je n’ai pas peur et comme tu le
dis, Novam, ce n’est pas le moment pour se plaindre. Si tous sont
d’accords, continuons.
⎯ Jacques, tu n’es pas né Lunisse, mais tu es des nôtres, prends
confiance en toi, ce n’est pas parce que tu as vendu des aspirateurs que
tu es un incapable, tu as plus de qualités que nous tous réunis et même
si l’on vend des aspirateurs, on peut néanmoins être un homme
d’exception. Dans le monde, autour de nous, dans l’indifférence to-
tale, des hommes plus grands que les plus grands nous accompagnent
et jamais nous ne le saurons.
⎯ Je ne suis pas très intelligent, mais j’aime l’humanité et si ma
vie peut être utile, alors j’accepterai de mourir sans regret. C’est la
raison pour laquelle j’ai accepté de prendre place dans ce rôle pour le
peuple Lunisse qui me semble bon.
⎯ Jacques, fais ce que ton cœur t’ordonne. Reste simple. Ne fais
pas comme moi dans ma jeunesse, par ma cupidité, de nombreux
hommes sont morts inutilement. Je porte encore ce fardeau et il me
pèsera toute ma vie.
Jacques hoche la tête, regarde tous ses compagnons et leur dit :
⎯ Quittons cet endroit, des éboulis pourraient encore se produire,
nous serons en sécurité plus bas. Idris indique-nous le chemin à sui-
vre.
Tous alors suivent Jacques et Idris qui leur ouvrent la route. La lu-
mière émanant des pierres leur procure une faible clarté, mais la visi-
bilité porte loin car toutes les roches semblent lumineuses. D’après
Idris, ils sont à près de deux cents mètres de profondeur, car la tempé-
rature n’est plus que de dix huit degrés. Le sol sous leurs pieds est
constitué de calcaire, ce qui indique que l’eau était présente à une
époque plus ancienne, mais pas de trace d’humidité. Il leur faut plu-
sieurs heures pour quitter le couloir dans lequel ils sont arrivés. Et
c’est une très grande surprise qui s’offre à eux lorsque après avoir
descendu une pente plus raide que les autres, ils arrivent en haut d’une
vallée plus vaste qu’une ville, qui d’après Idris s’étend sur plus de
trente kilomètres. Ce qu’ils voient est unique, car ne reposant sur au-
cun pilier, un toit de pierre et de marbre semble couvrir l’ensemble,

265
comme si le paysage de Lunisse ou de la Terre était totalement cou-
vert à perte de vue. Ils voient qu’ils se trouvent au sommet de ce
monde souterrain. Une distance de plus de mille mètres les sépare du
fond, mais une sorte de chemin semble les conduire plus bas. Idris
indique que les traces de vie se situent vers le fond de cette vallée.
Bien fatigués, car voilà plus de trente heures qu’ils sont partis, ils dé-
cident de faire une halte sur cette plate-forme. Tous d’accords, ils ten-
tent de trouver une position confortable pour se reposer et peut-être
dormir. Ils n’ont d’autre solution pour se tenir chaud que de se serrer
les uns contre les autres. Tous trouvent le sommeil rapidement.

Jacques se lève le premier et ressent les bienfaits d’un repos néces-


saire. Il observe le paysage qui s’étend à ses pieds, que le ciel de pier-
res illumine de sa pâle couleur, sans ombres. C’est au tour d’Alove
Jaman de le suivre, puis tous s’éveillent. Ils ont le ventre creux, mais
aujourd’hui pas de repas. Les préparatifs sont vite accomplis avant
leur départ. Devant eux, une esquisse de chemin les invite. Idris re-
garde son appareil et pense que la direction est relativement correcte,
tous s’y engagent. Le chemin descend et une heure plus tard, Sésam,
le cuisinier fait remarquer que des roches humides les entourent. Tous
regardent de plus près, lissent les pierres de leurs doigts et constatent
non sans joie que l’humidité est maintenant apparue. Un mur de ro-
ches les empêche de voir la vallée, ils sont dans un goulet depuis
qu’ils marchent. Continuant encore plus loin, ils voient l’horizon se
déployer devant eux, leur surprise est énorme car s’offre à leur vue
une forêt d’arbres d’une taille exceptionnelle. Une végétation s’est
développée dans les entrailles de la planète. Autour d’eux, la flore,
une nature verdoyante et sauvage foisonnent sur un sol de granite. Les
racines semblent prendre sur la pierre. Et Idris intrigué se penche pour
analyser la roche.
⎯ Bien sûr, dit-il, ces cailloux sont poreux, l’eau est stockée à
l’intérieur, regardez.
Il prend une pierre et se met à la sucer. Il s’en désaltère, la rejette au
sol.
⎯ Ah ! ça fait du bien, cette eau possède un léger goût de calcaire,
mais elle est bonne.
⎯ Tous suivent son exemple, Novam regarde Jacques en souriant
et dit :
⎯ Vois-tu, Jacques, la vie est pleine de ressources, faire confiance
à notre bonne étoile et ne plus vouloir diriger est une méthode d’action

266
plus efficace que notre volonté.
⎯ Depuis que je suis parti de chez moi, je le constate bien sou-
vent, Novam. Mais parfois notre nature est plus forte, c’est pour cela
que je me mets à douter.
⎯ Si nous devons continuer, il n’est plus permis de douter. Tous
les hommes sont à ton service, si tu es défaillant, ils le seront aussi,
mais si tu es fort, eux aussi le seront.
Il y a encore de la route avant de parvenir au pied de la vallée, mais
avant de repartir, Jacques et ses amis se rassasient et trouvent des ra-
cines tendres à manger. Ils en font une provision suffisante, afin de
pouvoir se nourrir. La marche est ralentie par la végétation, il leur faut
une dizaine d’heures pour voir enfin derrière eux la montagne qu’ils
ont descendue. Et de là, levant les yeux ils voient le plafond de pierres
gris comme un ciel d’orage ; ils se croiraient sur une planète bien or-
dinaire, l’impression d’étouffement qu’ils auraient pu avoir, a totale-
ment disparu. Ils franchissent un rideau d’arbres qui cachait une clai-
rière. Jacques décide de s’y arrêter et d’y dormir. Comme l’unique
chronocristal qu’ils possèdent indique qu’il n’est pas encore tard, ils
prennent le temps de s’installer et de rechercher des accessoires qui les
aideront dans leur périple. Après une collecte de bâtons, de larges
feuilles, silex, écorces ainsi que de quelques fruits, les voici parés. La
technologie de Lunisse est loin derrière eux et leurs instruments
d’aujourd’hui sont bien archaïques, mais à défaut d’autre chose, il faut
savoir se débrouiller, les Lunisses ont toujours appris à être en contact
avec la nature. Novam est très fier de sa canne, avec sa longue barbe
grise, il ressemble à un patriarche. Ce soir le repas est frugal. Ils ont
réussi à allumer un feu avec des silex et Sésam a fait cuire des racines
mélangées à quelques fruits. Cette mixture est surprenante, mais pas
mauvaise et enfin tous peuvent se rassasier, assis sur des troncs qu’ils
ont trouvés. Lorsqu’ils sont réunis autour du foyer, Idris tâche de
trouver des explications à leur nouvel environnement :
⎯ Voyez-vous, je n’ai jamais rencontré pareil phénomène géologi-
que. Je me demande si cette planète a toujours eu cet aspect. N’aurait-
elle pas été habitée par une civilisation ancienne qui aurait construit
ces gigantesques cavernes ? Je ne connais pas la nature réelle de la
dalle qui nous recouvre, mais peut-être n’est-ce qu’une apparence de
pierre, d’ailleurs, leur phosphorescence peut avoir été volontaire. Pour
ma part, je ne crois pas que ce lieu ne soit qu’une poche arrivée par
hasard sous cette planète.
Alove Jaman lui demande :

267
⎯ Dans l’univers, nous rencontrons bien des événements naturels
extraordinaires. Pourquoi-pas ici ? Cette planète nous surprend déjà
par bien des aspects.
⎯ Je suis bien d’accord avec toi, mais toute cette végétation im-
plantée, comme ça, sous cette carapace, ne te fait-elle pas penser au
fait que des êtres auraient pu le faire pour préserver quelque chose ?
⎯ Tous ces arbres, ces plantes, interroge Jacques, sont-ils pour
nous des variétés inconnues ? Je pose cette question parce que la végé-
tation aurait pu être importée de nos mondes, ce qui voudrait dire que
la solution d’Idris pourrait être juste.
⎯ Rodulf, le physicien, intervient :
⎯ Je connais assez bien le domaine de la botanique, j’en suis pas-
sionné, pour vous dire que je n’ai jamais vu de telles variétés.
⎯ Notre souci n’est certainement pas là, dit Jacques, un peu déçu.
Après notre repos, nous continuerons notre cours, avec un peu de
chance, nous aurons des explications. Pour ma part, ce qui m’importe
est de sortir d’ici un jour.
Et discrètement il se dirige vers sa couche improvisée faite de feuilles.
Tous l’imitent. Ils s’apprêtent à dormir lorsque des bruits étranges se
font entendre au lointain dans la forêt. Cela ressemble à des cris hu-
mains, comme des hommes que l’on torture. Ces bruits terrifiants
tiennent dans l’effroi tous les hommes éveillés. Nulle cesse pour
l’horreur qui percute leurs tympans. Et bientôt des halos lumineux se
déplaçant à vive allure se distinguent à travers les arbres. Mais Novam
qui est juste à côté de Jacques lui dit :
⎯ N’aies crainte, Jacques, je ne crois pas que ces choses puissent
nous mettre en danger, je me demande même si elles ont une exis-
tence. Ne serait-ce pas notre imagination ?
⎯ Comment cela ? Cette hallucination pourrait-être collective ?
⎯ Nous sommes tous unis dans notre quête et je te le disais l’autre
soir, quand tu es fort, ils le sont.
⎯ Mais quelle serait la nature de ces cris ?
⎯ Spectrale, Jacques !
⎯ Pourquoi, Novam ?
⎯ Découvrons-le, mais je vous conseille à tous de vous boucher
les oreilles, de fermer les yeux et de dormir. La peur est l’ennemie de
notre conscience. Alors, bonne nuit.
Malgré les cris infernaux ils s’endorment.

Au réveil, sans demander leur reste, tous se préparent avec célérité,

268
plient le camp et partent à travers la forêt, suivant toujours la direction
qu’Idris leur indique. Aujourd’hui la marche est longue, les cris les
suivent et semblent si proches que parfois un homme se retourne
croyant avoir été touché par quelque chose. À la fin de leur journée,
ils ne peuvent s’arrêter, car ils marchent maintenant dans la boue ; la
pierre a disparu, laissant place à la tourbe. Pas question pour eux de se
reposer, Jacques leur a demandé de continuer jusqu’à ce qu’ils quittent
le bourbier. Mais ils n’en voient pas la fin. Soudain les cris redoublent
de puissance, les halos de lumière se font plus nets. Jacques, qui mène
la marche, est subitement projeté au sol par une force invisible mais
violente.

Il retombe dans un trou d’une profondeur telle que la lumière n’y pé-
nètre pas. Alors devant lui, s’ouvre un rideau de flammes derrière le-
quel il aperçoit un personnage qui fait des bonds, des pirouettes. Jac-
ques se dit : « mais que fais-je devant ce spectacle de guignol ? » Ce
pantin a des fils qui le tiennent ; s’approchant, il voit avec stupeur que
le pantin est sa propre image. Il s’avance et aimerait découvrir qui
tient les ficelles, mais il doit traverser un mur de feu pour cela. C’est
impossible, comment traverser ces flammes ? Pourtant de l’autre côté
je trouverai l’imposteur qui me fait sauter ainsi, même si ce n’est
qu’une marionnette, je ne peux me laisser humilier de cette sorte. Sans
l’avoir décidé, Jacques enjambe le brasier, d’un coup se retrouve à la
place de la poupée. C’est lui qui est accroché ; et se sont maintenant
sept câbles d’acier qui le tiennent, un par la tête, un à chaque main et
chaque bras, enfin deux pour les pieds. Alors le manipulateur tire en-
core plus fort, le fait sauter plus haut dans un rire de plaisir effarant.
Jacques ne s’aperçoit pas immédiatement qu’il est manipulé et rit aux
éclats à chaque bond, il en demande encore, il est resservi d’autant, si
bien qu’il oublie qui est le maître et l’esclave. Mais il ressent une dou-
leur qui émane directement de son cœur ; il se penche entre deux sauts
et voit un fil de soie d’apparence très fragile accroché sur son organe.
Il se demande : « qu’est-ce que cela signifie ce fil qui me tiraille et me
gêne ? », mais il n’a pas le temps de réfléchir, car les sauts reprennent
de plus belle, toujours plus haut. Le lien de soie maintenant lui fait
mal, il lui semble qu’il lui arrachera le cœur au prochain bond. Alors,
Jacques crie : « Stop, arrêtez, ça suffit les sauts ». Mais il entend au-
dessus de lui un éclat de rire qui semble raisonner de toute part. Le fil
de soie tire encore plus fort et lui donne un à-coup terrible, qui a pour
conséquence de lui faire lever les yeux au-dessus de lui. Là, stupéfac-
tion, une sorte d’homme de près de dix mètres de haut, coiffé de sept

269
têtes, le regarde de ses yeux noirs. Sur le moment, Jacques est pétrifié,
mais il se rend vite à l’évidence que lui et ce monstre sont reliés en-
semble depuis leur naissance, car comme lui, ces câbles sont insérés
dans leur corps ; ils ne forment qu’un. Mais Jacques ne peut le suppor-
ter plus longtemps et lui dit « Pourquoi devrais-je encore sauter pour
toi ? Je n’ai plus envie, je veux marcher aujourd’hui et aller vers le
soleil, j’en ai assez de ce trou noir ».
« Mais sans moi, tu n’es rien, lui dit la bête, si tu coupe tes câbles, tu
mourras ! »
« Non, car j’ai découvert une liaison qui touche mon cœur ! »
Comme le monstre lui a si bien appris à sauter, d’un bon Jacques
s’élance et saisit le sabre que l’être tient dans ses mains et d’un geste
vif, lui tranche une tête ; de là, se répand un sang noir qui gicle sur son
visage, mais le câble qui le tenait aussi par le sommet du crâne, tombe.
La bête se rebelle et d’une main tente de remettre la partie mutilée en
place, mais Jacques encore plus vif, d’un bond lui coupe la deuxième
tête ; de celle-ci se déverse un torrent d’acide qui brûle les pieds de
notre ami. La bête essaie encore de rattraper sa face décapitée, Jacques
cette fois a compris, il en coupe une troisième d’où jaillit de la lave. À
chaque coup, maintenant un câble se détache. De la quatrième sortent
des milliers de vipères ; puis la cinquième, c’est le feu qui brûle les
mains de Jacques. Par la sixième, le froid de la mort se dégage autour
de lui et essaie de le pénétrer. Jacques serre très fort le sabre et tranche
net la septième. La Lumière jaillit du tronc, qui droit et pointée vers le
ciel se découvre au-dessus de lui. En quelques instants, la bête au sept
têtes se reconstitue en un être lumineux, d’une beauté rayonnante,
parfaite ; le nouvel être de lumière lui dit : « Tu as libéré la Lumière
dont je suis né, tu m’as libéré, va maintenant ton chemin, tu es libre ».
À ce moment, Jacques se sent secoué :
⎯ Jacques, réveille-toi, ouvre les yeux !
Quelqu’un le gifle à plusieurs reprises.
Il a du mal à émerger, mais finit par comprendre qu’il est entouré de
ses amis et qu’il avait perdu conscience ; enfin il ouvre les yeux et les
voit tous autour de lui, recouverts de boue, car ils se sont précipités
pour venir à son secours. Alove Jaman, le premier auprès de lui, dit :
⎯ Comment te sens-tu ? Tu nous as fait une terrible peur lorsque
ton pied s’est pris dans une racine, tu as volé et tu es tombé sur une
pierre mal placée. Tu as perdu connaissance et impossible de t’éveiller
durant une demi-heure, de plus l’hémorragie jugulaire a été très ra-
pide. Heureusement que Sophis, avec le peu de matériel dont il dis-

270
pose, a pu la arrêter, car tu as perdu beaucoup de sang. Tu as eu de la
chance.
⎯ Ça va, j’ai juste mal au cou. Je ne me suis aperçu de rien, mais
j’ai eu une vision si réelle que j’ai eu bien du mal à revenir.
Sophis fait signe à Alove de laisser Jacques se reposer et l’examine à
nouveau.
⎯ Reposez-vous, Jacques, vous êtes choqué, mais hors de danger.
Nous allons vous transporter vers un lieu plus sec que les hommes ont
découvert. Karly et Corrante, les deux adjoints de sécurité, le portent
plus loin jusqu’à un talus beaucoup plus stable que le bourbier dans
lequel ils pataugeaient. Tous se regroupent à cet endroit. Sophis, plus
à l’aise sur l’herbe, prodigue encore quelques soins à Jacques, après
lui avoir donné un sédatif qui l’endort plus d’une heure, mais cette
fois sans rêve. À son réveil Jacques demande à Novam de le rejoindre
:
⎯ Novam, je n’entends plus les bruits étranges et ne vois plus les
formes lumineuses autour de nous. As-tu remarqué ?
⎯ Bien sûr, ce qui est étrange, c’est qu’elles se sont arrêtées lors-
que tu es tombé.
⎯ Serait-ce en rapport avec ce que j’ai cru vivre durant le temps
où j’étais inconscient ?
⎯ Que s’est-il passé ? demande son ami.
Jacques raconte son étrange expérience, tous l’écoutent. Alors Novam
leur en explique le sens.
⎯ Ce qui s’est passé est mi-songe, mi-réalité. Je pense que notre
groupe agit comme un seul corps et que les cris et halos lumineux qui
se sont manifestés autour de nous étaient en fait une résurgence de
notre subconscient dans lequel tu as été projeté violemment lors de ta
chute. Tu l’as surpris dans sa sphère de vie, tu as démasqué une face
invisible de ta nature. C’est pour cela qu’elle s’est retirée. J’ignorais
tout à l’heure pourquoi ces forces ressurgissaient autour de nous, mais
j’ai compris, maintenant, tu as gagné et nous aussi, grâce à toi, une
liberté de conscience, car il est rare pour les hommes de contempler
leur subconscient Je suis sûr que nous ne retrouverons plus jamais
cette créature devant nous. Un grand pas a été franchi.
⎯ Comment peux-tu savoir que j’ai vu cette face cachée de moi-
même ?
⎯ C’est à cause des phénomènes qui nous entouraient, j’ai étudié
dans ma jeunesse les sciences du cerveau, du conscient, de
l’inconscient. On ne peut en imaginer la puissance. Mais tu en as été

271
témoin avec Aqualuce dont tu me parles souvent. Tu l’as vue faire
fondre du métal seulement en le regardant. De telles forces mal em-
ployées peuvent être très dangereuses. Et toi-même tu les possèdes,
mais c’est ton subconscient qui en est le terrain. Nous, Lunisses, les
extériorisons par notre force psychique. Je pense que toutes tes ten-
sions qui se sont concentrées lors de notre chute dans la planète ont
créé ce fantôme autour de nous, toutes tes angoisses nous les avons
vues, il est heureux que cette chute t’ait libéré de ce monstre que tu
traînais avec toi, certainement depuis un bon bout de temps.
⎯ Tu veux dire que je suis allé dans le nadir de mon esprit ?
⎯ Regarde au fond de toi !
Jacques ferme un instant les yeux et dit :
⎯ Je me sens comme une marionnette à qui l’on aurait coupé les
fils, et qui déciderait de prendre son destin en main.
⎯ Je n’ai rien à ajouter, Jacques.
⎯ Mais Novam, quel destin choisir maintenant ?
⎯ Alors ?
⎯ Aller où me mène mon cœur.
⎯ Vers quoi ?
⎯ Vers l’amour de l’être le plus cher que je garde en moi.
⎯ Alors allons-y !
Tous un peu boueux après avoir traversé des kilomètres de forêt hu-
mide, reprennent la route, guidés par Idris et Yes le navigateur du
vaisseau. Le terrain est plus praticable, la boue est devenue un tapis de
silice blanche et douce, les arbres s’espacent et le paysage qui
s’étendait à perte de vue, maintenant se réduit sur un goulot de deux
kilomètres tout au plus. Comme le chemin semble infini, Jacques de-
mande aux hommes de collecter des racines et des fruits afin d’assurer
leur subsistance, au cas où la végétation viendrait à disparaître durant
leur parcours. Ces provisions étant stockées dans leurs combinaisons
transformées en sacs à dos, ils repartent avec de quoi tenir le plus
longtemps possible. Leur marche est longue, le couloir n’en finit pas.
Ils passent trente périodes à avancer et dormir, n’ayant comme repère
que le chronocristal qu’Idris a préservé.

Aujourd’hui, trente troisième jour depuis qu’ils ont quitté le Conqué-


rant. Le goulot semble se réduire plus encore, bientôt il n’y a plus
qu’un couloir de dix mètres environ. La végétation est derrière eux,
les parois sont blanches et lisses comme du silex. Au-dessus ce n’est
plus un toit qui s’élève à des centaines de mètres, mais une faille qui

272
semble ne pas trouver de fin. Ils continuent encore tant qu’aucun obs-
tacle ne les arrête. Jacques jette un coup d’œil en arrière en se ques-
tionnant sur la santé de Noèse, restée seule dans le vaisseau depuis
bientôt trente jours. Mais un cri d’effroi général le rappelle à l’ordre et
se retournant vers ses compagnons, il voit avec eux la longue marche
s’interrompre faute de chemin. Tous regardent ébahis le curieux ravin
devant eux. Coste, le chef de la sécurité, écarte ses camarades afin
qu’aucun ne tombe. Le sol de silice s’arrête net et au bout un mur ver-
tical descend, illuminé par les pierres phosphorescentes. On peut voir
une magnifique piste de glace qui, à leurs pieds, rejoint un fond infini.
Ce mur de glace se courbe au bout à la façon d’une parabole. Idris se
penche pour prendre des échantillons de glace :
⎯ C’est bien de l’eau, il n’y a pas de doute.
⎯ Et Nab, l’aide de camp de Starker, demande :
⎯ Mais qu’allons-nous faire maintenant que nous sommes arrivés
au bout du chemin ?
⎯ Qui vous dit que nous sommes arrivés au bout du chemin ? re-
prend Novam.
⎯ Il n’y a plus de voie devant nous, répond Yes.
⎯ Ce n’est pas parce que la route s’arrête là que le chemin ne
continue pas. Il y a ce que nos yeux voient et ce que nos pieds peuvent
fouler, insinue Novam.
Jacques décide de poser le camp ici, au bord de la falaise. Il pense
qu’une période de repos leur sera profitable. Installés pour dormir
après le repas, tous allongés, ils entendent un premier craquement au-
tour d’eux, mais ne prennent garde. Mais le second est fatal car la par-
tie sur laquelle ils dorment se détache subitement et s’effondre sur la
pente vertigineuse. N’ayant aucun moyen de se sauver, ils restent col-
lés sur le sol. Le bloc de glace et de roche sur lequel ils se trouvent, a
la chance de ne pas pivoter et il s’élance sur le flan du ravin. Et tout
comme s’il était calé dans une glissière, il dévale et prend de la vi-
tesse. Tant et si bien que lorsque Jacques, accroché au bloc sur le ven-
tre, ouvre les yeux, il ne voit que des traînées rapides devant lui ne
pouvant distinguer aucun détail. Le bloc, en raison de sa vitesse, vibre,
mais heureusement tous tiennent bon. Après une chute qui dure plus
de deux heures, la faille infinie se relève et ralentit enfin le socle qui
les a portés dans leur glissade extraordinaire. Leur pierre d’accueil
finit enfin par s’arrêter, mais à ce moment elle bascule, et bien que
paralysés depuis le début, tous se précipitent au sol pour ne pas être
écrasés. Ils sont épuisés, personne ne se relève, pourtant le sol est gelé.

273
Watts, le technicien des énergies du vaisseau, est le premier à repren-
dre conscience, comprenant que ses amis risquent de ne jamais se ré-
veiller, pris par le froid du givre, il les relève de force et les conduit
contre la face arrière du rocher qui les a amenés jusqu’ici, car la paroi
qui était en friction contre la rampe s’est fortement échauffé.

274
Chapitre V : les Douze Portes

Ranimés, tous se demandent comment encore une


fois ils ont pu s’en sortir. Jacques cherche autour de lui un endroit où
ils pourront s’installer et prendre un peu de temps pour faire le point
sur leur situation. C’est Alove Jaman qui aperçoit sur un côté une
plate-forme en pierre ressemblant à un défilé creusé dans la roche. Il
faut l’escalader et tous s’y agrippent ; seul Novam doit être aidé car il
n’a plus la force des jeunes membres de l’équipage. Arrivés sur la
partie supérieure, ils découvrent l’entrée d’une multitude de grottes
étalées le long du défilé. Curieusement, un halo lumineux recouvre
l’entrée de chacune, comme un fin voile de soie. Il y a douze cavités
identiques, six sur leur droite, six sur leur gauche. Au centre un trou
beaucoup plus large que les autre dessine l’esquisse d’une grotte ina-
chevée par la nature, mais celle-ci est sans aucun voile lumineux. Idris
fait un point sur leur position :
⎯ Mes amis, nous sommes enfoncés dans l’astre sur plus de quatre
cents kilomètres. Nous nous sommes rapprochés de notre but, mais
celui-ci est encore à plus de cinq mille cinq cents kilomètres, autant
dire que nous n’en sommes qu’au début.
Mais Jacques reprend :
⎯ C’est vrai, Idris, nous avons pu accidentellement parcourir une
telle distance, cela peut vous sembler incroyable, mais je crois que le
reste est à notre portée. Nous allons examiner les trous qui sont devant
nous, peut-être y a t-il un passage.
Alors Sésam intervient :
⎯ Jacques, j’ai fait l’inventaire des vivres. Nous n’avons pour tous
que l’équivalent de deux repas et je ne vois autour de nous rien qui
puisse combler ce déficit.
⎯ Crois-tu que ton estomac est le seigneur de la vie, intervient
Novam et que la nourriture que tu absorbes n’est que plantes, fruit ou
chair ? Voici ma réponse :

Si ton corps est l’alambic de la matière,


Toute ta vie tu la dois à ton derrière !
Pauvre est l’homme vivant de son estomac,
Car du haut de ses papilles, est tombé bien bas.

Mais ressens quelle nourriture manque à ton esprit,

275
Si tu la trouves, elle te mettra en appétit.
Cet aliment n’est pas pour les charlatans,
Car il nourrit la rose de tous les bienfaisants.

Aussi cette fleur qui vous donne tant d’ardeur,


Vous la trouverez enfouie dans les profondeurs.
Égarés par toute une vie de recherche,
Dans votre désarroi, vous tendra une perche.

Saisissez-la, ainsi laissez-vous emporter,


Elle vous emmènera vers votre destinée.
Nourrissez bien la fleur aux merveilleux discours
Par son amour, vous guidera jusqu’au retour.

Novam, toujours aussi vif d’esprit que poète, laisse Sésam sans voix.
Mais Jacques rompt le silence :
⎯ Mes amis, nous avons devant nous douze tunnels à l’aspect
étrange, il nous faut choisir lequel emprunter. Comme je n’ai aucune
impression sur l’un d’entre eux, je vous laisse juges, décidez ensemble
lequel emprunter.
⎯ Il n’y a pas que mon estomac qui me guide, lance Sésam, je
pense que le deuxième tunnel de droite est le bon.
Mais aussitôt Nab l’interrompt et lui dit que le sixième à gauche est
certainement meilleur, car son for intérieur lui fait signe. Watts
l’ingénieur en énergie lui coupe aussitôt la parole, et suggère le pre-
mier à gauche, car ses couleurs sont plus rougeoyantes, il est certai-
nement plus chaud. Rudolf le physicien n’est pas d’accord. Tous se
sont exprimés, mais chacun à une idée différente et ne veut s’accorder.
Seuls Novam et Jacques sont restés silencieux, mais Jacques les a tous
écoutés et conclut :
⎯ Comme vous êtes tous convaincus de connaître la vérité, je pro-
pose que nous essayions le tunnel de Sésam. Puis s’il n’aboutit pas,
nous ferons demi-tour.

***

La Gourmandise est un vilain défaut

Ils ne sont pas trop satisfaits, mais Jacques a raison, il faut tenter cha-
que voie. Idris qui a son idée lui aussi, voudrait suivre les informations

276
de son appareil, mais celui-ci est devenu fou et change d’un tunnel à
l’autre.
Rassemblant le peu d’affaires restantes, ils suivent Sésam heureux que
Jacques, qui ferme le cortège, lui fasse confiance. Devant le halo lu-
mineux, qui comme un voile laisse apparaître une nuance de roche
derrière, les hommes traversent l’écran. Jacques aperçoit leurs visages
rendus flous, regarde une dernière fois cette gigantesque rampe d’où
ils sont arrivés et a une pensée pour Aqualuce, Cléonisse et Noèse. Il
passe le voile et retrouve ses hommes. Idris vient d’oublier son appa-
reil et fait demi-tour, mais alors qu’il s’apprête à franchir le seuil de la
cavité, il bute contre le voile. Impossible de le retraverser :
⎯ Jacques, le halo de lumière s’est solidifié, je ne peux plus le tra-
verser, mais j’aperçois derrière sur le sol, mon détecteur. Nous voilà
bien, nous ne pouvons pas revenir en arrière.
⎯ Eh bien ! cela confirme ton idée sur le fait que tout cela n’est
pas naturel, qu’une intelligence est déjà passée avant nous. Quant au
fait qu’on ne puisse faire demi-tour, pour le moment ce n’est pas un
problème, car nous allons de l’avant.
Ces mots parviennent aux oreilles de Novam qui ajoute :
⎯ Laisse le passé derrière toi, tant que nous nous retournons vers
lui nous ne pouvons progresser.
Sur ces mots, tous regardent le tunnel qui s’ouvre devant eux et dé-
couvrent un univers totalement différent de la grotte géante qui les a
accueillis précédemment. Les murs ressemblent à des cristaux de su-
cre dont une lumière étrange semble traverser l’épaisseur, donnant un
éclairage blanchâtre. Sésam, intrigué par cet aspect, prélève un échan-
tillon de la paroi et par déformation professionnelle, goûte :
⎯ C’est du sucre ! Je suis sûr que nous sommes sur la bonne voie.
⎯ C’est bien curieux d’en trouver dans un tel endroit, dans un as-
pect aussi pur, dit Idris, mais pourquoi pas ! Mais voilà notre besoin
en énergie résolu. Sésam, tu as l’instinct de survie très développé, je te
reconnais bien là.
⎯ Il nous faut explorer cette cavité, dit Jacques, elle semble être
très profonde, et si, comme je le pense, elle n’est pas d’origine natu-
relle, certainement elle nous guidera vers une sortie ou débouchera sur
une autre zone.
Une longue marche commence, le temps passant, le tunnel ne change
en rien, sa couleur laiteuse de part en part donne aux hommes
l’impression de faire du sur-place. Seules les courbes font varier leurs
repères, tantôt à droite, tantôt à gauche, descendant ou remontant.

277
Après de nombres heures de marche, tous sont épuisés, alors Jacques
décide de faire une halte. Leur repas est rationné et Sésam, fier de sa
découverte, en fait une démonstration en récoltant une ration de sucre
et l’avale devant tous. Mais quelques secondes plus tard, il s’effondre,
avant que les autres aient eu le temps de l’imiter. Jacques, comprenant
ce qui se passe, dit :
⎯ Ne prenez surtout pas de sucre, il est certainement empoisonné.
Sophis, occupez-vous vite de Sésam.
Effondré sur le sol, l’homme respire encore, alors Sophis dit :
⎯ Il est d’après un premier examen dans un état de léthargie com-
plète, mais son cœur bat normalement.
Après quelques vains massages pour le ranimer, le médecin renonce.
Son sommeil semble très profond. Et Jacques décide de rester sur
place et de voir comment évolue son état. Pendant toute la période de
sommeil, les hommes se relaient au chevet de Sésam. À leur réveil, le
malade n’a pas bougé ni montré de signe d’amélioration. Alors Jac-
ques et Alove Jaman décident de rester à cet endroit. Seuls trois hom-
mes iront en reconnaissance dans le tunnel et peut-être trouveront-ils
une sortie. La période de veille semble interminable pour Jacques et
les hommes restés au chevet de Sésam, et aucun ne songerait à aban-
donner leur camarade. De plus, si Sésam n’avait pas mangé de sucre,
ce serait un autre qui l’aurait fait, alors sa gourmandise a épargné
d’autres victimes. Les hommes qui partent ont l’ordre de faire demi-
tour après cinq heures de marche, aussi c’est très tardivement qu’ils
rejoignent leurs amis. Hélas les nouvelles ne sont pas optimistes car
devant eux, le long tube continue son cheminement interminable.

Le lendemain, Jacques prend la décision de continuer le chemin en


portant Sésam par quatre à tour de rôle. La marche est difficile, mais
Jacques fait part d’une observation curieuse à Novam :
⎯ As-tu remarqué que personne ne s’est plaint de la faim depuis
que nous sommes dans le tunnel ?
⎯ Oui, c’est vrai, même nos estomacs n’ont pas remarqué
l’absence de nourriture. Je me demande si ce long tube lumineux ne
serait pas responsable de notre satiété, dégagerait-il des rayonnements
éthériques particuliers capables de nourrir notre corps sans l’aide de
notre estomac ?
⎯ Crois-tu que ce soit possible ?
⎯ Jacques, à ton avis est-ce normal que les hommes aient besoin
de travailler pour manger ? Est-ce normal que seul l’oxygène nous soit

278
distribué gratuitement ? Pourquoi ce même air ne pourrait-il pas nour-
rir totalement nos cellules ? Si la nature nous avait créés à sa ressem-
blance, nous serions entièrement autonomes. Mais le travail est le tri-
but de tous les êtres vivants, c’est la preuve que nous ne sommes pas à
notre place dans cet univers qui se suffit à lui-même. L’instabilité des
hommes est due à une volonté que j’ignore. Nous ne sommes pas des
étoiles, dont le cœur donne aux hommes toute leur force, du jour de
leur naissance jusqu’à leur mort. Non, vraiment, nous ne sommes pas
des étoiles.
⎯ Mais pourquoi maintenant n’avons-nous plus faim ?
⎯ Notre cœur a peut-être déjà trouvé sa nourriture que jusqu’à
maintenant nous n’avions pas réussi à lui donner.
⎯ Novam, certainement cette planète ne nous a pas encore révélé
son secret, mais je suis convaincu que nous irons au bout.
Sésam est toujours endormi et les heures deviennent des jours et des
jours, sans qu’aucun des hommes ne se plaigne de la faim, sans
qu’aucun ne soit anémié. Tous emplis de courage avancent, puis à la
fin d’une des périodes de marche, ils déposent délicatement Sésam au
sol.
C’est alors qu’il fait son premier rêve depuis son empoisonnement :
Sésam s’évade dans un songe étrange où, comme dans un conte de
Grimm, il se trouve enfermé dans une maison gardée par une sorcière.
Et tout, autour de lui, est nourriture. Les murs sont en sucre, les ri-
deaux en crêpes, les tapis en pâte d’amande. Il y a des robinets, mais il
en coule du lait froid et du chocolat chaud. Quel plaisir pour lui. Il y
reste plus d’un mois et mange ce qui lui tombe sous la main, sans se
soucier de la femme qui l’a enfermé. Mais quand l’heure est arrivée,
c’est le moment de se faire peser, si son poids est satisfaisant, il sera
vendu au boucher qui en fera bon usage sur son étalage. La veille la
sorcière lui dévoile ses intentions. Sésam se regarde dans son triste
état, car ayant pris au moins cinquante kilos, il comprend la situation
dans laquelle il s’est mis. Le jour est arrivé, alors tenu par une chaîne
autour de son cou, encore plus lourde que lui, il passe sur la balance,
qui dans l’instant éclate sous le poids. C’en est fini de lui. Et il est
vendu aux enchères. Alors plein de remords, il regrette sa passion
pour les plaisirs de la bouche et se met à pleurer. Et ses larmes coulent
jusqu’à en toucher son cœur qui instantanément fait fondre toute la
graisse qui l’enrobe. Une dernière larme d’un éclat de diamant reste
posée sur sa poitrine, lui rappelant que seule une goutte d’amour peut
dissoudre l’erreur d’une vie. Devant ses juges, il se retrouve sec et

279
maigre et n’a plus rien à leur offrir. Humiliée, la sorcière qui l’avait
envoûté le jette d’un coup de balai hors de sa vue. Dans un sursaut, il
se redresse criant :
⎯ Gardez votre nourriture pour les cochons, la mienne, je la trou-
verai dans mon cœur !
Tous les hommes s’éveillent en sursaut, regardant stupéfaits Sésam
redressé au milieu d’eux parlant à voie haute.
⎯ Tu es guéri, Sésam ! dit Idris.
Sésam ne comprend pas car il vient juste de faire un rêve, quoi de plus
normal lorsqu’on dort ? Et ses amis lui racontent depuis combien de
temps il est endormi. Mais pour Sésam, aucun souvenir de toutes ces
journées de sommeil, seul pour lui, compte maintenant ce nouveau
présent où il n’a plus faim ni soif. Après cette très bonne nouvelle,
tous se reposent encore quelques heures et quand Jacques ouvre les
yeux, reposé et joyeux d’avoir retrouvé un ami, il voit devant lui que
le tunnel a changé :
⎯ Réveillez-vous vite ! Regardez, une porte s’est ouverte devant
nous. Le voile que nous avions traversé s’est reconstitué et masque le
tunnel.
Tous observent ébahis la nouvelle porte bleutée comme une soie lé-
gère. Tous se rapprochent, Novam la touche de la main qui la traverse
sans difficultés. Il la franchit, tous le suivent un à un et encore plus
étonnés, se voient revenus à leur point de départ, la porte que Sésam
leur avait proposée. Alove Jaman tente de la refranchir par curiosité,
mais ses mains frappent sur un halo lumineux aussi dur que de
l’acier :
⎯ Cette porte est à nouveau condamnée, c’est bien curieux.
⎯ Ce passage n’a plus rien à nous apprendre ! dit Novam.
Nab lui demande :
⎯ Voulez-vous dire qu’il nous faut franchir les douze tunnels et à
chaque fois risquer notre vie, pour apprendre je ne sais quoi ?
⎯ Il y a quelques temps, tu étais avec Sésam l’un des premiers à
vouloir nous guider vers le tunnel que tu avais choisi. As-tu peur de te
retrouver face à toi-même ? Tu semblais être si sûr de toi. Je suis prêt
à voir où nous emmène ta vérité. D’ailleurs voici ce que j’ai à te dire :

Douze tunnels devant nous, douze vérités,


Aurons-nous le courage de les traverser ?
Faire demi-tour n’est plus de notre ressort
Nous devons les franchir dans un ultime effort.

280
La vérité saura-t-elle jaillir de chacun ?
Peut-être ne sommes-nous encore que des coquins !
Notre chemin serait-il une roue sans fin
Que notre vie déroule dans un obscur destin ?

Douterions-nous de découvrir l’ultime trésor ?


Couvrons-nous pour ne pas être pris de remords.
Courage, sacrifices seront demandés,
Amour, lumière, vérité nous seront donnés.

Un homme égaré, un vieillard fatigué,


Pour douze hommes entièrement dévoués.
Pour eux, la vérité donnera sa splendeur,
Dévoilant devant eux ses rayons libérateurs.

***

L’Esprit Est la Particule de Liberté !

Alors Nab, sans douter de sa sincérité, s’élance vers le tunnel qu’il


avait choisi spontanément et franchit la porte lumineuse. Les hommes
regardent Jacques qui leur fait signe de le suivre. Tous traversent
l’écran, Novam ferme la marche, le voile se cristallise derrière lui.
Bien différent du premier tunnel, celui-ci n’offre pas l’aspect d’un
long tube sans fin, au contraire, car pour tous, c’est la chute au fond
d’une sphère de vingt mètres de diamètre. La porte à mi-hauteur de
cette bulle les laisse plonger dans le fond en glissant. Tous agglomérés
les uns contre les autres, ils se relèvent avec quelques hématomes.
Levant les yeux vers la porte par laquelle ils sont passés, ils la trou-
vent, mais elle reste inaccessible de par sa hauteur.
⎯ Là au moins, dit Idris, on ne risque pas de s’égarer, plus de lon-
gue marche, plus de chemin, plus de fatigue. Nab, ton idée est excel-
lente, grâce à toi, nous pouvons passer tranquillement le reste de notre
vie à attendre. Qu’as-tu à dire ?
Idris attend la réponse, il cherche Nab parmi ses amis, mais stupeur,
celui-ci a disparu. Il a bien franchi le voile avant tout le monde, tous
l’ont suivi. L’équipe entière se regarde, mais pas de Nab. Jacques est
décontenancé, car que proposer à ses hommes, que répondre à la dis-
parition de Nab ? Il pense être dans une impasse, mais le vieux Novam
lui dit :

281
⎯ Jacques, dans ta vie ne t’es-tu jamais retrouvé dans une im-
passe ?
⎯ Oui évidemment, comme beaucoup.
⎯ Alors, qu’as-tu fait pour te tirer d’affaire.
⎯ Quand plus rien ne marche, que je me débats dans tous les sens,
et que je tourne en rond, sans résultat, je pense à autre chose, je libère
mon esprit du problème et bien souvent, avec un peu de recul tout
s’arrange.
⎯ Alors, fais de même maintenant !
⎯ Mais c’est bien différent, Novam, nous sommes prisonniers, re-
garde autour de toi cette sphère sans issue.
⎯ Je vois autour de moi treize hommes enfermés dans leurs
convictions et dans leurs limites intérieures. Pour moi, être un homme
libre ne signifie pas pouvoir circuler entre les étoiles, d’une maison à
l’autre, choisir ses amis à sa guise. Mais être libre, c’est être, même
enfermé entre quatre murs, capable de donner de l’amour à ses frères,
déverser la force de vivre et d’aimer. Qui donne est vraiment libre,
bien plus que celui qui prend. La liberté a un prix, celui de reconnaître
les limites étroites de son univers mortel ; la conscience de connaître
la véritable nature des murs de sa prison et de la comparer à la sienne.
Si elle est semblable, vous êtes prisonniers, autrement, nul ne peut
vous retenir.
⎯ Veux-tu dire, Novam, que cette sphère de sucre ne peut nous re-
tenir ? Mais, je suis constitué de matière, comme elle, donc semblable.
Cette réalité est bien présente.
⎯ Pour la dernière fois, Jacques, recherche bien d’où provient
l’essence de ta vie. Es-tu fait de sucre ?

Mais tandis que Jacques questionne Novam, Nab se débat dans sa par-
tie, entraîné par la deuxième porte : « Où sont passés mes amis, ils ne
m’ont pas suivi ? Ils pensent que je vais devoir faire le tour du tunnel
seul. J’irai seul. Ah ! mais si Starker était là, il ne m’aurait pas laissé
ici, il m’aurait suivi, jamais mon capitaine ne m’a laissé choir. »
Nab est debout dans un couloir étroit d’un mètre cinquante de diamè-
tre, dont la luminosité est bien faible. Il marche pendant deux heures
avant de déboucher dans une cavité plus large, dont les parois sont
constituées de granit noir. Ici, seule la lumière de la galerie qu’il vient
de quitter l’éclaire. Il fait quelques pas et sent qu’il marche sur
d’innombrables objets qui craquent sous ses pieds. Dans l’obscurité il
ne voit pas très bien, se baisse pour ramasser des morceaux et voit

282
qu’il tient dans ses mains des ossements ; se reculant à la lumière il
reconnaît des restes humains. Il en est entouré, alors ses yeux
s’habituant à l’obscurité, il voit au sol un tapis de squelettes ; il y en a
peut-être plus d’une douzaine, certainement ici depuis plus de mille
ans car ils tombent en poussière lorsqu’il les piétine. Nab comprend
que cette planète fut habitée il y a longtemps et qu’il dut s’y passer des
événements dramatiques, mais au milieu de ces ossements, il voit un
bloc de granit rectangulaire recouvert d’un large couvercle, dont les
jointures laissent apparaître un filet de lumière ; la ressemblance avec
un tombeau est étonnante. Poussé par sa curiosité, Nab s’en approche,
soulevant un nuage de poussière d’ossements. Le couvercle semble
lourd ; d’une longueur de deux mètres cinquante, large de la moitié,
mais son épaisseur ne dépassant pas celle d’un pouce, il doit peser
environs deux cent cinquante kilos. Nab est très intrigué. Que peut
cacher ce coffre, semblant empli de lumière ? Il tente de le pousser de
ses mains, mais s’en écorche les doigts. Il se dit : « Je dois trouver un
moyen pour l’ouvrir ».
Il fait le tour de la cavité, soulevant les débris humains et finit par
trouver une sorte de lame mi-métal, mi-pierre. Peut-être est-ce un éclat
de granit, mais il est fin et tranchant. Il l’introduit à la jointure de la
plaque, arrive à la faire riper millimètre par millimètre, sentant le cou-
vercle glisser, il le pousse de toute son énergie et celui-ci finit par bas-
culer et se brise au sol. Stupéfait, Nab s’écroule et pleure comme ra-
rement un homme le fait. Se redressant, il voit devant lui la chose la
plus étonnante : dans une splendeur magnifique et dans un état de
conservation impeccable, le corps entouré d’un halo lumineux de
Starker dans un état de mort glorieuse. Du centre de sa poitrine, son
cœur semble un foyer de lumière. Nab effleure son ancien chef de ses
mains et sent un corps raidi et glacé. La mort est bien son partage mais
une sensation de vie au-delà de son corps s’en dégage tout de même.
À ses pieds une corde est enroulée. Nab se dit : « Que fait-elle là ?
Dois-je la prendre ou la laisser ? Un mort ne peut en avoir besoin,
prenons là » et il s’en saisit. « Je ne peux pas rester ici, je dois retrou-
ver mes compagnons pour leur faire part de ce que je viens de décou-
vrir ».
À peine se recule t-il que le corps de son capitaine disparaît laissant un
tombeau vide, seule la corde qu’il tient lui rappelle qu’il n’a pas rêvé.
Il fait demi-tour et tâche de retrouver la voie par laquelle il est arrivé.
Pour le retour, le chemin s’est transformé et ce n’est qu’au bout de
plusieurs périodes qu’il arrive devant la porte qu’il avait franchie. Pas-
sant la tête à travers le voile, il reconnaît là son point de départ et fran-

283
chit le passage. Aucun de ses amis ne s’y trouve. « Où sont-ils donc,
auraient-ils pris une autre porte ? » Nab essaie de franchir chacune,
mais les voiles ne se laissent pas pénétrer. Il revient devant sa porte et
tâche de la franchir à nouveau. Ses mains lissent la paroi lumineuse et
d’un coup son bras passe à travers. Il comprend : « Oui, bien sûr, cette
porte est incurvée et laisse deux passages ; j’ai donc franchi le pre-
mier !
Il passe la tête à travers le second passage et découvre au fond d’une
sphère immense tous ses compagnons pris dans le sommeil. Il les ap-
pelle :
⎯ Alove, Jacques, Idris, réveillez-vous !
Sa voie résonne dans l’immense cavité, enfin finit par réveiller les
hommes prisonniers. Jacques voyant Nab penché par la porte lui dit :
⎯ Nous ne pouvons remonter vers la porte, cette poche dans la-
quelle nous sommes n’a pas d’issue.
⎯ Ce n’est pas grave, j’ai peut-être la solution, attendez.
Nab disparaît un instant, puis par la porte lance la corde qu’il a prise
dans le tombeau. Il leur dit :
⎯ J’ai trouvé cette corde, faites monter le plus léger d’entre vous
en premier.
Tous comprennent qu’enfin ils vont pouvoir sortir de cette bulle de
sucre immense. Karly, l’adjoint à la sécurité spatiale, attrape la corde
le premier, car du haut de son mètre cinquante, bien que très solide, il
est le plus léger. Puis vient Alove Jaman, c’est au tour d’Idris, Rodulf
et Novam est à son tour repêché. Puis quand tous sont passés, Jacques
ferme le chemin de la remontée, s’assurant que personne n’est resté en
retrait, car étant maintenant devenu le chef de l’expédition, il se doit
de fermer le convoi. Une fois arrivé, Jacques remercie Nab :
⎯ Grâce à toi, nous sommes de retour devant ces étranges portes.
Je ne sais pas encore où elles nous conduisent, mais je crois qu’elles
ont été construites par quelqu’un qui le sait parfaitement. Nous te re-
mercions tous de nous avoir tirés de ce trou dans lequel nous sommes
restés plusieurs heures. Nous aurions pu y passer une vie entière.
Nab raconte ce qu’il a vu et comment il les a retrouvés.
Très intéressé par son récit, Novam fait un léger sourire à Jacques lui
disant :
⎯ Comprends-tu, même emprisonnés, il y a toujours une partie de
nous qui reste libre et peut nous délivrer de nos liens !
Puis se retournant vers Nab, il lui adresse un de ses poèmes dont il a le
secret :

284
Dans l’ignorance de la large porte franchie,
Tous se sont échoués dans le trou de l’oubli.
Murs sans sortie, voie sans issue, parois sans fin,
Tous désespèrent de jamais voir un lendemain.

Gardez courage dans le fond de la prison,


Préservez tous clarté et force de raison.
La liberté est le partage des gens sensés,
Car aucun mur ne résiste à la pensée.

L’esprit est la particule de liberté,


Poussière insaisissable de vérité.
Poussé à l’action il fait vibrer le cœur,
Enfin, celui-ci peut délivrer sa candeur.

Découvrant l’ancien endormi dans l’éternité,


Il attrape la corde de la liberté.
Passant sa tête du haut du trou de l’oubli,
Il remonte tous les égarés de la vie.

***

Une Porte et Hop !

Nab lui sourit, tous comprennent qu’avec Novam, l’espoir et la raison


sont toujours présents. Mais Corante, un des hommes de la sécurité
spatiale, lui demande :
⎯ Novam, pensez-vous que nous soyons tous obligés de passer
par les portes mystérieuses que nous avons devant nous ? Et où nous
mènent-elles ? Car maintenant, cela devient bientôt de la routine, cha-
que porte franchie, nous nous retrouvons ici, et hop ! on en passe une,
et hop ! on se retrouve. Ne pouvons-nous pas y aller chacun notre
tour, pour éviter à tous de prendre des risques ?
⎯ Routine ? Peut-être, mais nous ne pouvons prévoir ce qui nous
attend derrière ces étranges portes. Comme dit Jacques, je pense
qu’elles ont un but et semblent disposées pour attendre des hommes
comme nous. Il n’y a pas de doute qu’elles ont été préparées par
d’autres hommes. Maintenant, sommes-nous obligés de les franchir en
groupe ? Je pense que si nous nous séparons volontairement, nous

285
risquons de tous nous égarer.
⎯ Ce que tu dis, est vrai, répond Corante, mais je me sens irrésis-
tiblement attiré par la porte que j’ai choisie, seul. Non par fierté ou par
orgueil, mais je crois que cette porte m’est destinée à moi seul. Je
pense que vous ne me suivrez pas, je veux vous éviter une épreuve, ne
m’attendez pas.
Sur ces paroles, Corante, qui depuis le début du voyage s’était tou-
jours montré très discret, comme un homme invisible dans le vaisseau,
mais étant l’homme qui par sa polyvalence intervenait sur tous les
fronts et assurait à l’équipage une vie plus facile, se précipite vers la
porte qui lui fait face et disparaît dans l’instant. Aucun n’a le temps de
le retenir.
⎯ Mais pourquoi a-t-il fait cela ? demande Idris.
⎯ Rejoins-le ! lui dit Jacques.
Idris s’approche de la porte lumineuse, mais avec étonnement la
trouve totalement obstruée et durcie.
⎯ Nous ne pouvons plus la franchir !
⎯ Corante le savait, il nous l’a dit, il se sentait appelé, dit Novam.
⎯ Devons-nous l’attendre ? demande Idris.
⎯ S’il disait vrai au sujet des portes que nous devrions passer
seuls, je ne pense pas, peut-être avait-il une intuition, dit Jacques.
⎯ Notre ami, ajoute Novam, de par sa fonction dans l’équipage
s’est toujours sacrifié pour vous en bien des occasions. Nous ne le
remarquions jamais et pensions que c’était normal. Cet homme est le
moins cultivé d’entre nous, il a peu d’études derrière lui, il était un
peu l’homme à tout faire. Mais prenez exemple sur lui, car dans sa
simplicité, il fait partie des hommes qui portent l’humanité, et…

Des hommes discrets, il en ressort la force,


Celle qui porte vos fautes et vos entorses.
Des hommes discrets, surgit le sacrifice,
Qui vous donnera alors tous bénéfices.

Des hommes excessifs, ressort la pauvreté,


Celle qui apporte leurs fautes et leurs excès.
Des hommes excessifs, surgit la vanité,
Qui les plonge au tréfonds de l’obscurité.

La force de l’homme discret est immense,


Car il la tient du cœur de son enfance.

286
Son sacrifice est toujours sa bannière,
Car il le grandit toujours dans la lumière.

L’homme discret est un envoyé de la vie,


C’est lui qui éclaire les hommes dans leurs soucis.
Petit pour vous, mais immense par son concours
Il vous guidera assurément vers l’amour.

⎯ Comprenez, Corante n’a peut-être pas besoin de poursuivre notre


chemin. J’espère pour lui qu’il n’est pas perdu et que nous le retrouve-
rons.

***

La Voie de la Vie se ferait en temps record !

Karly, l’ami et coéquipier de Corante, est choqué de le voir disparaître


et dit à Novam :
⎯ Je connais Corante depuis longtemps et je ne suis pas étonné de
sa décision, car il s’est toujours sacrifié ; mais c’est un solitaire malgré
tout. Je suis inquiet pour lui, j’ai peur que nous ne le retrouvions ja-
mais. Mais pour ma part, je me sens attiré aussi par la porte que j’ai
choisie précédemment, j’en avais parlé à Corante. Aussi, je vous pro-
pose de me suivre en groupe pour franchir ce passage étrange. Je suis
sûr que nous pouvons arriver à un bon résultat dans l’unité. C’est en
cela que je diverge de mon ami.
Jacques intervient :
⎯ Je ne vois aucun problème à suivre immédiatement Karly, nous
n’avons aucune raison d’attendre dans le fond de cette caverne mysté-
rieuse. Si personne n’est fatigué, allons-y !
Karly ouvre la voie pour se rendre à l’entrée de la porte lumineuse.
Devant ses compagnons, il effleure d’une main le voile qui se laisse
franchir.
⎯ Suivez-moi ! dit-il.
Il passe et tous lui emboîtent le pas. Sans difficultés, les hommes tra-
versent le voile nacré de lumière. À l’intérieur ils sont dans un tunnel
d’une blancheur excessive, leurs yeux en sont presque brûlés. Aucun
ne manque, sauf Corante. Comme par instinct, Karly dit :
⎯ Venez, je crois savoir où se trouve l’issue.
Étonnés, tous le suivent, pensant que de longues heures de marche les

287
attendent. Mais ils sont surpris lorsqu’au bout de trente mètres, Karly
leur présente une porte identique à celle franchie quelques instants
plus tôt.
⎯ Par quel tour de passe-passe nous as-tu ramenés au point de dé-
part ? demande Alove Jaman.
⎯ Mais nous ne sommes pas au même endroit, regarde derrière
toi ! dit Karly.
L’équipe se retourne et voit au fond la porte franchie.
⎯ Passez cette porte, je vous rejoins !
Invités à sortir, les hommes passent sans difficultés. Après Jacques,
Karly sort à son tour.
⎯ Nous sommes revenus à notre point de départ ! s’exclame Idris.
Je ne comprends pas comment, par l’entrée que nous apercevions à
trente mètres de nous, nous sommes revenus devant cette porte ; c’est
comme un trompe l’œil, je n’arrive pas à comprendre, cela défie les
lois élémentaires de la physique et de la géométrie. L’arrière est de-
vant moi ! Je ne saisis pas.
Jacques n’est plus à cela près et lui dit :
⎯ Au point où nous en sommes, il ne faut pas que tu te prennes la
tête, mon pauvre, depuis que nous sommes dans les sous-sols de cette
planète, tout est bien étrange.
Novam intervient :
⎯ Mais n’oublions pas de remercier Karly qui vient de nous faire
passer une porte sans encombre, très rapidement. Karly est aussi un
peu comme Corante, ces mots vous le feront comprendre :

Pour aller vers un but, nombreuses sont les voies,


Nombreux sont ceux qui, sans but, s’égarent dans l’effroi.
Suivre un chemin est un art royal,
Dévoilé à tout homme au cœur loyal.

Immense est l’humanité qui du royal,


Voudrait en faire un festin de grand régal.
Aussi plus en veut-elle, plus elle s’égare,
Et de son retour, elle prend un très grand retard.

Un homme seul peut avancer vers le retour,


Mais un groupe se soutient et se secourt.
Si tous les humains se regroupaient d’un seul corps,
La voie de la vie se ferait en temps record.

288
Un seul homme peut en entraîner des centaines,
Vers un étroit chemin à l’issue certaine.
Les portes de la vie s’ouvrent aux pénitents,
Qui s’acheminent vers un merveilleux printemps.

⎯ Mes amis, comme Novam nous le fait comprendre, dans notre


groupe il est important d’être unis, de cette sorte nous pouvons sur-
monter les obstacles comme nous l’avons déjà fait. Mais peut-être
avant de continuer pourrions-nous prendre un peu de repos, propose
Jacques.
Tous les hommes, éprouvés, acceptent sans conditions. Mais avant de
s’endormir, ils échangent des remarques et tentent de trouver des ré-
ponses à leurs questions. Comme ils l’ont déjà constaté avec Jacques,
Sésam fait remarquer qu’ils cheminent sans nourriture depuis plu-
sieurs périodes de repos et que malgré tout, il ne se sent pas faible,
bien au contraire.
⎯ Mon cher Sésam, dit Novam, tu as été le premier à expérimen-
ter les passages que nous avons face à nous et tu as compris que nos
aliments habituels ne nous sont d’aucun secours. Je pense que ces pas-
sages nous donnent une nourriture plus subtile que notre organisme
assimile sans problèmes.
⎯ Je me demande ce qu’est devenu Corante ? s’inquiète Yes.
Nous ne l’avons pas retrouvé après cette dernière porte. Cette planète
l’aurait-elle englouti à jamais ?
⎯ Trop de mystères autour de nous, répond Jacques, m’engagent à
ne faire aucun pronostic, mais je pense qu’il ne faut pas perdre espoir.
Camis, le mécanicien, pose une question surprenante à Novam :
⎯ Tous ces phénomènes que nous traversons, ont-ils une origine
spirituelle, y a-t-il un dieu, une force surnaturelle qui nous manipule ?
⎯ Novam réfléchit un peu et dit :
⎯ Camis, en une seule question, tu soulèves trois éléments distinc-
ts. Tout d’abord, en ce qui concerne le surnaturel, je pense qu’aucun
des événements qui se sont produit, ne provienne d’une force mysté-
rieuse, invisible et d’origine abstraite. Ceux qui parlent de spirituel,
sont aveugles, les voyants de l’esprit ne parlent pas, ils agissent car ils
vivent dans la dimension de l’homme parfait. Il n’y a jamais eu quoi
que ce soit de spirituel dans les salons et les lieux de cultes parce que
nul d’entre nous n’est capable de l’approcher.
⎯ Sur Terre, ajoute Jacques, des millions d’hommes en vivent et

289
en parlent souvent à longueur de journée.
⎯ Certainement, mais s’ils en vivaient, ils n’en parleraient pas. Je
pense que tous ces êtres passent le plus clair de leurs journées, des
mois, toute une vie à se masturber de sauce spirituelle. La définition
du Spirituel que je donne est la suivante :

Esprit, serais-tu la source de toute vie ?


De toi, accéderai-je jusqu’à ton parvis ?
D’où proviens-tu, qui fait de toi l’inaccessible ?
Ton royaume se trouve-t-il dans l’invisible ?

Toute vie provient d’une pensée de l’esprit,


Ce que nous créons n’est que pâle copie.
Car nous ne vivons toujours que d’imitations,
Et notre existence n’est qu’une illusion.

Je suis un homme indigne de ton salut,


Unique, parviendra à te retrouver l’élu.
Car il sera seul à pouvoir ouvrir les yeux,
Et ainsi retrouver le royaume des cieux.

L’univers n’est qu’illusion du monde réel,


Qui déguise sa face au monde mortel.
L’esprit est conscience de l’existence,
Qui le possède, est dans l’omniprésence.

⎯ Pour un dieu, je ne dirai qu’une chose : la connaissance de


l’homme est déjà une lourde charge, pas la peine de s’encombrer de
choses inutiles.
Tous sont fatigués et après cette discussion, tous les hommes trouvent
le sommeil.

***

Le Labyrinthe des Pensées

Au réveil, bien vite une conversation s’engage entre Yes et Argousin,


car tous deux pensent qu’ils tiennent la vérité par la porte qu’ils ont
choisie. Cela commence à devenir grave, car ils démontrent que leur
égoïsme prévaut encore à l’esprit d’équipe. Jacques est obligé de tran-

290
cher :
⎯ Si la discorde apparaît dans le groupe, nos efforts seront vains,
mais si nous restons unis et agissons d’un seul corps, nous vaincrons.
Lequel d’entre vous deux a commencé ?
⎯ C’est moi, dit Yes.
⎯ Eh bien, nous te suivons.
Sans mot dire, les hommes se préparent à franchir la cinquième porte.
Yes ouvre la voie, les autres suivent. À peine le dernier a-t-il passé le
voile lumineux que celui-ci se rétracte et se confond avec la roche qui
forme les parois de leur nouvel environnement. Cette fois, ce n’est pas
un tunnel qui s’ouvre à eux, mais une multitude de goulots qui partent
dans toutes les directions. Jacques demande :
⎯ Yes, toi qui es le navigateur du vaisseau, tu nous as conduit à
travers la galaxie, tu connais le moindre recoin de chaque étoile. Tu as
choisi cette direction, conduis-nous à travers ce réseau qui s’ouvre à
nous !
⎯ Mais…
⎯ Lorsqu’on choisit une voie, on la suit, intervient Novam.
Yes est vexé, mais ce ne sont pas quelques tunnels qui vont le perdre,
il en a vu bien d’autres. Lui et ses compagnons sont dans une cavité à
peine éclairée, les parois sont comme du granit gris et lisse, sur le pé-
rimètre sont implantés quinze départs de galeries ; nul doute qu’elles
sont construites de main d’homme, car circulaires et polies, elles sont
parfaites. Malgré tout, des blocs de pierres phosphorescentes donnent
la juste quantité de lumière pour distinguer les reliefs. Sans se dé-
concentrer, Yes s’avance vers un tunnel, et dit :
⎯ Je vous invite à prendre ce passage.
Comme tous sont reposés, ils s’y engagent, Jacques fermant la mar-
che. Devant eux, le tunnel d’un diamètre de quatre mètres environ
s’allonge à perte de vue. Ils marchent des heures et des heures, mais
rien ne change. Yes espère que comme les autres galeries, celle-ci les
conduira à la porte espérée. Comme ils sont épuisés, Jacques demande
à tous de s’arrêter pour prendre du repos.

Après cette période de sommeil, ils reprennent la marche, mais Yes


n’a pas dormi, car le doute le gagne. Après de longues heures de mar-
che, Yes se met à espérer car il distingue le bout de la galerie. Cela le
réconforte, il se dit qu’on aurait tort de ne pas lui faire confiance.
Dans les derniers mètres, une vaste cavité se profile devant eux. Arri-
vé enfin, Yes voit devant lui une salle circulaire parfaitement identi-

291
que à celle du départ. Affolé, il fait le tour, croit pouvoir retrouver la
porte lumineuse, mais aucune trace d’elle.
⎯ Je crois que nous sommes revenus à notre point de départ, dit
Karly, car je viens de ramasser le canif que j’avais égaré hier.
⎯ Tu en es sûr ? demande Jacques.
⎯ Certain, je m’en suis aperçu peu de temps après notre entrée
dans le couloir.
Pour la première fois, Yes se met à douter de lui. Mais peu après, pen-
dant que ses amis se reposent, il tente d’aller en exploration dans les
galeries, grâce à ses connaissances en navigation, il résout une multi-
tude d’équations afin de trouver la bonne voie. Ensuite, devant ses
amis, il explique que d’après ses calculs, le tunnel qu’il indique de-
vrait les conduire vers la sortie. Cachant son épuisement, il les invite
encore à prendre un chemin. Faisant preuve de beaucoup de calme et
de courage, tous les hommes le suivent. Une heure après, le tunnel
débouche à nouveau dans un noyau d’où partent cette fois vingt gale-
ries différentes. Encore une fois, Yes prend une voie, mais cinq heures
plus tard, encore un autre noyau avec trente directions. Yes réfléchit
encore et entraîne le groupe avec lui, le tunnel aboutit dans un im-
mense hall dont le diamètre est de près de cent mètres. Le long du
périmètre, un nombre colossal de départs se proposent. Idris les
compte : Il y en a cinquante. Maintenant, Yes constate toute son im-
puissance à trouver la voie qui doit les amener vers une sortie ou une
découverte. Il se retourne vers Jacques et Novam :
⎯ Trop sûr de moi, je vous ai conduits dans un labyrinthe sans is-
sue. Pourtant, je ne l’ai pas fait pour m’amuser, mais j’aurais été heu-
reux d’apporter ma pierre à l’édifice et vous guider vers le but qui
nous appelle. Je ne suis qu’un incapable, toute ma connaissance est
inutile, je ne sais rien.
Épuisé par plusieurs périodes sans sommeil, Yes tombe inconscient.
Sophis l’examine et constate un épuisement total ; la solution est de le
laisser dormir autant qu’il faut. Pendant que son compagnon dort, Jac-
ques propose à l’équipe d’examiner les galeries pour y trouver une
sortie éventuelle.

⎯ Ce n’est qu’au bout de treize heures que Yes se réveille. Novam


est près de lui :
⎯ J’ai dormi ?
⎯ Plutôt longtemps, c’est une chance, tu étais tellement fatigué.
⎯ Avez-vous trouvé une sortie ?

292
⎯ Non, mais nous comptons sur toi ; je pense que toi seul peut
nous aider à sortir de ces galeries.
⎯ Je ne crois pas, toute mon intelligence a été bien inutile. Je vous
en ai fait une belle démonstration.
À ce moment, Idris, le dernier revenu de prospection, déclare à tous :
⎯ Toutes les galeries que nous avons visitées s’enfoncent sur des
kilomètres ; nous n’en avons pas vu le bout, il nous faudra des mois
pour tout inspecter.
Novam entendant cela dit à Yes :
⎯ Tu vois, nous avons besoin de toi, tu es le seul navigateur habi-
lité à guider un vaisseau spatial.
⎯ Mais j’ai épuisé toutes mes ressources !
⎯ Justement, c’est pour toi une grande chance. Regarde en toi ce
qu’il te reste.
⎯ Je ne souhaite qu’une chose, c’est vous sortir de là où je vous ai
entraînés, je désire de tout mon cœur rendre la liberté à tous mes
amis ; je suis certainement responsable de vous avoir guidé à travers
ce trou éthérique qui nous a été fatal, j’aurais dû le prévoir, nous
avons des cartes pour cela.
⎯ Non Yes, tu n’es pas fautif, mais tu viens de faire allusion à
l’essentiel.
Yes s’examine un court instant.
⎯ Maintenant, mon cœur me guide, au diable les équations, la vé-
rité ne se calcule pas. Suivons notre intuition, laissons-nous guider.
Sur cette phrase, Yes se lève et avance vers une galerie qui avait déjà
été visitée. À dix mètres à l’intérieur, Yes pose sa main sur un bord
lisse et noir de la paroi et à son contact, celle-ci se trouble et devient
lumineuse comme les voiles des portes précédentes. Et en moins
d’une minute, la porte apparaît dans sa globalité. Tous sont émerveil-
lés. Novam dit :
⎯ Suivons Yes, c’est un guide infaillible.
Alors, tous passent la porte lumineuse. Ils se retrouvent au point de
départ, autour d’eux les douze portes de lumière. Et Novam, pour
chanter les bienfaits de Yes, souffle à tous ce poème :

Tu restas longtemps le guide des étoiles,


Dans ton vaisseau parcourant l’espace sidéral.
Que deviens-tu, tombé ici sur cet astre,
Ta vie deviendrait-elle un très grand désastre ?

293
Laminé par le sable, enterré vivant,
Tu n’en restes pas moins un grand combattant.
Les entrailles de l’esprit montrent la réalité,
Qui depuis la nuit des temps sont restés cachés.

Ta tête bien remplie, il te faut la vider,


Pour sortir du labyrinthe de tes pensées.
Mets toutes tes connaissances en sommeil
C’est à cet instant que viendra le grand réveil.

Pour ouvrir toutes les portes du bonheur,


Tu devras présenter devant tous ton cœur.
Par un désir infaillible de vérité,
Toutes voies te guideront vers la liberté.

Tous saluent Yes de les avoir conduits jusqu’ici, mais celui-ci leur
répond :
⎯ C’est trop peu de choses, car j’aurais voulu vous mener vers une
réelle sortie d’où nous pourrions contempler le ciel et les étoiles.
C’est à ce moment qu’Argousin demande à Novam :
⎯ Mais pour quelle raison passer à travers toutes ces portes, si
c’est pour revenir au point de départ et s’épuiser ainsi, au risque de
mettre notre vie en jeu ?
⎯ Je conçois que nous faisons des circuits qui nous ramènent de-
vant les portes, mais demande aux amis qui ont traversé leur porte
personnelle s’ils sont revenus à la case départ ?
Argousin se tourne justement vers Yes, qui lui dit :
⎯ C’est comme si cette porte avait attendu ma venue depuis tou-
jours, afin de mettre en évidence ma vérité jusqu’à présent cachée en
moi.

***

À Perte de vue !

Yes regarde vers la porte d’où ils sont sortis. Le voile s’est cristallisé
aussi.
⎯ Vois-tu, lui dit Novam, cette porte s’est refermée, le chemin à
suivre devient plus étroit maintenant. Mais je crois me souvenir qu’il y
a quelques temps tu voulais aussi nous entraîner vers ta propre voie.

294
⎯ En tant que responsable de la sécurité du groupe, je me dois de
vous guider parfois, lorsque c’est nécessaire.
⎯ Alors, si Jacques est d’accord, je t’invite à nous guider mainte-
nant !
Rougissant car pris sur le vif, Argousin voit Jacques faire un signe de
la tête ; alors il conduit ses amis vers sa porte, passe à travers. Novam
entre le dernier. Mais à l’intérieur, contrairement aux autres passages,
ils se trouvent tous dans l’obscurité totale, la porte s’est refermée sans
laisser passer la moindre lueur. Argousin ne pouvait pas savoir dans
quel environnement il allait se trouver maintenant. Mais ce qui est sûr,
c’est que par sa formation et sa longue expérience, il ne peut se laisser
dominer par ce qui se présente à lui ou plutôt ce qu’il ne voit pas. Ar-
gousin voyage dans le Conquérant depuis plus de dix ans et a toujours
suivi Starker dans tous ses voyages depuis qu’il en était capitaine.
Homme efficace, il a toujours protégé les hommes d’équipage des
multiples risques des voyages intersidéraux, aussi bien d’ordre naturel
que technique ou bactériologique ou autres. Mais là, sans vision, sans
aucun repère, que faire ? Son premier réflexe est de compter les hom-
mes, il les appelle un à un, tous répondent présent.
⎯ Un d’entre nous aurait-il une lampe ? demande Jacques.
Mais nul ne répond.
⎯ Nous devons avancer, dit Argousin, peut-être trouverons nous
la sortie sous peu ? Donnons-nous la main pour avancer.
Mais Watts demande :
⎯ Où veux-tu nous faire avancer, nous n’avons aucun repère.
⎯ Longeons les murs !
⎯ Mais il n’y a pas de murs ! répond Idris.
⎯ Comment cela ? crie Argousin.
En effet, les hommes tendent les mains devant eux, mais sauf le sol,
plus un mur ne semble à leur portée, ils sont comme égarés dans un
désert noir, sans horizon. Pas une bribe de lumière ne passe. Argousin
leur dit :
⎯ Ne paniquez pas, restez ici, je vais aller seul marchant droit,
pour trouver une voie qui nous conduira vers la sortie.
Novam trouve cela très courageux de sa part et lui propose de
l’accompagner. Mais Argousin refuse.
⎯ Je te remercie, mais je ne puis vous faire prendre des risques
inutiles. Si je ne reviens pas d’ici cinquante heures, partez sans moi si
vous le pouvez.
⎯ Argousin, dit Jacques, nous ne pouvons perdre encore un

295
homme, nous t’attendrons, prends garde à toi.
⎯ S’il t’arrive de te perdre totalement, ajoute Novam, chasse le
désespoir, garde l’espérance près de toi.
Sur ses mots, Argousin quitte le groupe, marchant dans l’obscurité
droit devant lui.
« Espérance » ce mot sonne aux oreilles de Jacques qui se rappelle le
vaisseau qu’Aqualuce avait baptisé ainsi pour leur porter chance, à
Starker et lui. « Aqualuce, se dit-il, toi si loin de moi, inaccessible,
quand te reverrai-je ? Vous tous, mes amis disparus, pourquoi êtes-
vous partis si tôt ? Noèse tu nous attends depuis combien de temps
maintenant, ton enfant sera t-il déjà né lorsque nous reviendrons ? Si
nous revenons ! »
À ce moment Novam tire Jacques de ses pensées :
⎯ Sors de ta nostalgie, l’action est devant nous, garde en toi tes
espoirs, agis pour tes amis, c’est ce qu’ils attendent de toi.

Argousin s’éloigne du groupe. Bien que dans le noir total, il se met à


imaginer le chemin devant lui, les yeux ouvert, il cherche la moindre
parcelle de lumière qui pourrait surgir de la nuit, espérant trouver la
porte de sortie de ce piège dans lequel ils se sont pratiquement enfer-
més volontairement. Plein de courage, il marche des heures durant,
tachant de conserver une trajectoire droite afin de pouvoir faire demi-
tour pour retrouver ses amis. Mais même avec de la rigueur, cela sem-
ble bien difficile. Il sent sous ses pieds que le sol n’est plus plat, il y a
des dénivellations dont il faut tenir compte. En foulant le sol, il entend
un bruissement, il sent que le sol est recouvert de quelque chose. Il se
baisse pour tâter ce qu’il piétine et ramasse un objet insolite qu’il dé-
termine comme étant une feuille totalement desséchée appartenant à
une plante. Il écarquille les yeux pour essayer de voir ne serait-ce
qu’une petite bribe d’ombre, il avance rapidement mais heurte brus-
quement un massif épineux qui le blesse atrocement. Ses yeux sont les
premiers touchés, ses lèvres percées et ses membres griffés en profon-
deur. Dans la douleur, il s’écroule. Portant les mains au visage, il
comprend que ses yeux sont gravement touchés, le sang coule de ses
orbites, les blessures sont profondes, il s’est crevé les yeux sur un ar-
buste aux épines longues et épaisses perdu dans l’obscurité. Allongé
sur le sol, il pense à tous ceux qui sont égarés derrière lui, à ses yeux
qui ne verront plus jamais la lumière. Mais pourquoi une telle épreuve
pour lui qui ne cherchait qu’à protéger son groupe. Malgré sa souf-
france et ses blessures, il tâche de trouver en lui la force de compren-

296
dre son nouvel état d’aveugle. Se remémorant tout ce qui a toujours
fait ses qualités de gardien de vaisseau, il se dit qu’il a toujours dû
avoir l’œil partout, toujours traquer les détails qui peuvent engendrer
un accident ou une catastrophe. L’œil sur tout, voici ce qu’a été sa vie
depuis bien longtemps. Mais que peut maintenant devenir un gardien
aveugle. Comment un berger, sans son chien, pourrait-il ramener son
troupeau à l’étable ? Il aimerait pleurer, mais ses yeux brûlent comme
des torches. Dans cette caverne noire, il a tout perdu. Mais, empli de
courage malgré tout, il pense à ses amis et se rappelle ce que Novam
lui a dit : « Chasse le désespoir et garde l’espérance près de toi ».
Ces mots sont ses dernières pensées avant qu’il ne perde conscience.
Mais les épines qui l’ont transpercé ont une vertu qu’il ignore et pen-
dant son sommeil elles œuvrent à une chose merveilleuse. Se réveil-
lant, il sent ses yeux moins douloureux, mais une intense chaleur les
rend très lourds. Surpris par ce qu’il perçoit, il en est tout tremblant,
car devant lui, il voit comme jamais ses yeux n’avaient vu auparavant.
Il sent que ce qu’il voit, ce n’est pas par les yeux qu’il le reçoit, mais
les images qui le touchent viennent en lui sans intermédiaire, comme
dans les rêves. Il se dit : « Est-ce mon imagination qui se joue de
moi ? Ou est-ce mon intuition qui décrypte mon environnement ? »
Il ne peut fermer les yeux ni les ouvrir, mais il pense et il voit par sa
pensée qui le guide dans l’obscurité. Il lui suffit de penser pour voir.
Au-delà de la pensée, c’est bien la vision du cœur qui s’ouvre à Ar-
gousin. Il voit comme il l’entend, soit il perçoit les surfaces comme
des images, soit il voit en volume et sa vision passe à travers les ob-
jets. Aussi tout ce qu’il regarde laisse apparaître un écho autour qui
exprime la force qui enveloppe les choses. Devant lui l’arbre épineux
se dresse et déploie toutes ses pointes sur lesquelles il s’est cruelle-
ment blessé. Large de vingt mètres, c’est le seul qui se trouve là. Au-
tour de lui, c’est un désert de pierres qui s’étend sur des centaines de
mètres. Curieusement, ce colosse épineux n’attendait que l’homme qui
viendrait s’y embrocher. Il se dit : « Je comprends maintenant pour-
quoi je désirais pénétrer à travers cette porte, pourquoi la nuit a frap-
pés dans l’instant où j’y suis entré. Il n’y avait pas d’autre choix pour
moi. Mais maintenant, il faut que je retrouve les autres ».
Et par la pensée il regarde devant lui, loin devant, il voit un petit halo
lumineux qui lui inspire les forces d’une vie humaine. Certain que ses
amis sont là, il marche plusieurs heures, fatigué mais heureux, il aper-
çoit enfin tous les hommes d’équipage qui, restés en cercle, attendent
d’une patience infaillible leur ami.
Rempli de joie, il les appelle, tous l’entendent, mais ne le voient pas.

297
Alove Jaman lui crie :
⎯ C’est toi, Argousin ? Mais comment nous as tu retrouvés ?
Il est encore à plus de trente mètres et se dirige vers eux directement.
⎯ Nous nous inquiétions, lui dit Jacques, car cela faisait plus de
quarante heures, d’après notre estimation, que tu étais parti.
⎯ Il m’est arrivé le pire et le meilleur, mais maintenant, je peux
vous sortir de ce vaste désert noir qui nous entoure. Je suis très fatigué
et blessé, mais je vous vois, comme nul autre.
Tous étonnés, ils ne comprennent pas, mais Argousin leur raconte ce
qu’il vient de vivre. Ses amis le plaignent, mais en même temps
l’envient d’avoir une telle faculté.
Sophis aimerait lui donner quelques soins, mais dans l’obscurité, il ne
voit rien de ce que contient sa trousse. Argousin lui propose de pren-
dre pour lui les médicaments nécessaires.
Puis après un repos bien mérité, il demande aux hommes s’ils veulent
reprendre la route. Tous étant d’accord, Argousin par la pensée re-
garde au plus profond de la vaste cavité qui les reçoit et pense avoir
trouvé la sortie. Après plusieurs heures de marche en file indienne et
en se tenant par les mains, ils arrivent devant un mur que seul Argou-
sin avait repéré depuis longtemps ; alors tout comme Yes, Argousin
pose une main sur la paroi qui s’illumine d’un cercle de trois mètres et
il fait traverser ses douze compagnons.
Ébloui par la lumière qui avait disparu depuis de nombreuses heures,
tous sont heureux de pouvoir enfin libérer leurs yeux de l’obscurité.
Argousin est éprouvé par le choc qu’il a subi et s’allonge sur le sol.
Sophis l’accompagne afin de le soigner, mais curieusement, ses plaies
semblent cicatrisées et ses paupières se sont soudées. Mais hormis le
sang séché sur sa peau et quelques cicatrices sur ses joues et ses mem-
bres, une curieuse nature dans ces cavernes paraît avoir fait son œuvre.
Presque par habitude, mais aussi pour rendre confiance à Argousin,
Novam lui dit :

L’homme est l’unique gardien de son destin,


Celui-ci est double, proposant deux chemins.
Opposés, toute la vie ils se croiseront,
Mais un seul pourra mener à la guérison.

Gardien, tu regardais d’un œil unique,


Mais borgne, une seule voie restait ton optique.
Aveugle, n’aurais-tu plus aucun avenir ?

298
Non ; même voyant, qui connaît son devenir ?

Ta cécité te coupe de la matière,


Mais la vision du cœur n’a pas de barrière.
Par l’espérance, tu éveillas l’âme pure,
Celle-ci sans limite voit à travers les murs.

Mû par l’ardeur de cette nouvelle faculté,


Tu es capable de sauver les égarés.
Seule est réelle la vision de l’âme,
C’est elle qui ravive du sommeil ta flamme.

Sur ces paroles pleines d’enthousiasme pour Argousin et les autres,


Sophis dit :
⎯ J’ai le sentiment que notre environnement ne nous est pas aussi
hostile qu’il y paraît, car d’entre nous, aucun n’est mort et malgré ses
blessures, Argousin a la chance de ne plus souffrir. Ces lieux semblent
stériles.
⎯ Tu sembles oublier, dit Yes, que nous avons perdu Corante.
⎯ Mais il n’est peut-être pas mort.
⎯ Je suis sûr, intervient Sophis, qu’en fait la traversée des portes
est sans trop de danger.
⎯ Si tu en es aussi sûr, lui dit Yes, alors lance-toi, j’aimerais te
voir à l’œuvre !
⎯ Si tu le prends ainsi, je te prends au mot, suis-moi !
Mais Jacques n’aime pas que les hommes se chamaillent, d’autant
plus que nul ne connaît vraiment le but de ces passages successifs. Il
dit alors :
⎯ Sophis, je pense que Yes a raison dans un sens, mais ne plaisan-
tez pas avec ces portes mystérieuses, nous avons perdu un homme,
Argousin a perdu ses yeux. Aussi, comme tu es sûr de toi, la prochaine
porte sera la tienne.
Sophis est un peu confus, car il exprimait ce qu’il avait constaté de-
puis le début.
⎯ Quoi qu’il en soit, ajoute Jacques, veillons sur Argousin qui est
encore un peu faible, reposons-nous avant de repartir.

***

299
La Fleur Merveilleuse

Devant la porte, Sophis dit à Jacques :


⎯ Je sais que j’ai été un peu excessif dans mes paroles.
⎯ Je comprends ce que tu voulais dire. De toute façon, je crois
que sur cette route sans fin, pour nous donner du courage, il faut
continuer à avancer, nous devons espérer.
Avec un léger sourire, Sophis se précipite sur le voile lumineux…
De l’intérieur, il voit passer Jacques et les autres. Tous réunis derrière
le voile, les lieux stériles semblent avoir disparu car s’ouvre à eux une
vaste zone parsemée de stalactites, stalagmites en tous genres et de
poteaux de calcaire qui semblent supporter un plafond de pierre. Mais
ce qui différencie cette large galerie des autres, c’est sa saleté et la
forte odeur de moisi. Ils sont en surplomb et voient au fond une mare
d’eau noire. Argousin, le plus curieux de tous, encore faible, descend ;
il semble avoir vu quelque chose. Au bord de la mare d’eau, il se pen-
che et s’écroule instantanément. Tous se précipitent pour le secourir,
mais horreur, ce qu’ils croyaient être de l’eau est en fait une multitude
de larves qui grouillent sur le sol et qui s’enchevêtrant donnent cette
impression de mare. Le diamètre de celle-ci est d’environ dix mètres.
Les hommes dégagent Argousin et Sophis l’examine. Il semble avoir
perdu connaissance, mais son visage est couvert de boutons très rou-
ges et son souffle est saccadé. Sophis ne connaît pas ces symptômes,
mais il n’est pas au bout de ses peines car maintenant c’est Novam qui
est pris de vomissements ; pourtant, étant donné qu’ils n’ont rien
mangé depuis des jours, cela ne devrait pas être. Il s’effondre à son
tour et se tord de douleur. Derrière lui maintenant, Jacques se met à
hurler car son visage est maintenant couvert de cloques purulentes et
est devenu difforme. Plus haut, Yes tombe raide, tétanisé ; Sophis ac-
court, le trouve tremblant, les muscles durs comme de la pierre. Mais
à peine se relève-t-il que c’est Sésam qui, pris de malaise, s’effondre.
Il est bouillant, une fièvre intense l’a gagné instantanément. Idris, lui,
est dans la mare de larves, il se débat avec elles car elles s’agrippent à
lui et il en est bientôt recouvert entièrement et gesticulant en tous sens,
il arrive au centre de cette masse grouillante, il s’enfonce et disparaît
totalement, comme dévoré par ces ignobles bestioles. Sophis voit tous
ses amis s’effondrer autour de lui, pris de fièvre, de tétanie, de brûlu-
res étranges. En quelques minutes, plus un homme n’est debout sauf
Sophis qui lui, impuissant, ne peut rien faire pour éviter tout cela. « Si
au moins je pouvais retrouver la porte, se dit-il, je les sortirais tous de

300
là. »
Seul avec douze mourants autour de lui, sans moyen de les soigner et
un disparu, il se sent bien pauvre. Mais plein de courage, il tâche, en
portant ses amis, de les regrouper sur un endroit plus approprié pour
qu’ils ne prennent pas froid et qu’il puisse les secourir. Mais avec ce
qu’il lui reste de sa petite trousse de secours, il ne peut donner que peu
de soins. Comment se fait-il que tous ses amis paraissent aussi grave-
ment malade, alors que lui ne subit aucun symptôme quelconque ? Il
examine chacun d’entre eux, constatant que leurs conditions de survie
sont très précaires, pouls faibles, forte fièvre, éruptions cutanées ma-
gistrales. Jamais il n’a été confronté à autant de phénomènes comme
cela à la fois. « Que faire pour guérir de cette étrange épidémie autant
de malades ? » se demande-t-il. Impuissant devant eux, il se met à
penser : « Mais d’où vient ce germe, ce virus violent qui n’attaque que
mes amis. Pourquoi à travers cette porte que j’ai choisie, suis-je
épargné ? Si j’en suis là, c’est pour m’éprouver, mais à quoi ? Quel
sacrifice extraordinaire va-t-il m’être demandé ? Perdre ma tête, ma
langue ou autre chose ? » Durant un long moment, Sophis s’interroge.
Mais aucune réponse ne lui apparaît. Quittant un instant ses pensées, il
regarde la mare de larve, s’affole car celle-ci à doublé de diamètre, les
bestioles semblent s’être multipliées. De seconde en seconde, le cercle
qu’elles forment croît et tout le fond de la caverne disparaît peu à peu.
Hélas pour Sophis, aucune solution, pas de miracle en vue. Les larves
gagnent jusqu’au niveau des hommes et elles commencent à s’y
agripper. Sophis est impuissant, voyant maintenant les bestioles
s’infiltrer entre ses compagnons et commencer à les dévorer, alors
qu’ils sont inconscients. Il se précipite vers eux pour les défaire de ces
monstres gluants, mais lui aussi est attaqué par eux, leur venin est
acide et commence à le ronger, il ne peut se débattre. Alors dans une
dernière pensée il se dit : « Ma connaissance, ma force, mon cœur
tous réunis en un, tous je vous implore pour sauver ce qui reste de
nous, soigner nos blessures et nos âmes impures. Toutes ces larves
sont les fantasmes de mon esprit capable de créer toute cette hor-
reur. »
Serrant les poings très forts, alors que l’acide des larves le consume, il
se met à penser à ce qu’il avait vu de plus beau dans sa vie.
« Je me rappelle et je vois en moi cette fleur qui un jour m’est appa-
rue en haut d’une montagne, c’était la plus merveilleuse de toutes, je
n’ai pu la cueillir car elle était sur le pic de pierres, inaccessibles à
mes bras trop courts. Ses pétales étaient transparents, sa tige longue
et fine, de couleur d’or, de son cœur partaient à l’infini trois rayons

301
lumineux qui semblaient toucher le mien en même temps, comme me
donnant de sa beauté et sa force. Des minutes entières, je restai à la
contempler. Je crois que si je l’avais tenue dans mes mains, ma vie en
aurait été changée dans l’instant ; mais c’est aussi depuis ce jour que
j’ai décidé de devenir médecin, afin de soigner tous les hommes et de
leur apporter une vie meilleure et de donner à tous un peu de ma fleur
intime. La vie, les malades m’ont-ils fait oublier le but que
j’entrevoyais. Maintenant, Oh ! fleur te revoilà, est-il trop tard pour te
cueillir ? » Mais sur cette pensée, Sophis sombre dans l’inconscience.
⎯ Réveille-toi, Sophis, ça va aller, cette porte est dure, mais ton
crâne l’est encore plus, entend-il Idris lui dire.
⎯ Mais n’étais-je pas dans cette grotte infâme il y un instant ?
Tous rient car, se précipitant pour traverser le voile, Sophis s’est frap-
pé violemment la tête dessus et s’est écroulé, perdant connaissance
trois ou quatre minutes tout au plus.
Jacques lui raconte que lui aussi le suivait et que le voyant se cogner,
il eut juste le temps de se retenir. Mais Sophis est déçu, car il pensait
lui aussi pouvoir vivre quelque chose d’extraordinaire et il ne reste sur
lui qu’une bosse énorme. Néanmoins, il raconte son aventure dans cet
espace qu’il est le seul à avoir pu visiter en rêve. Novam lui fait re-
marquer qu’il a une chance fabuleuse d’avoir vu un jour sa fleur inté-
rieure et pour lui montrer qu’il a vraiment franchi sa porte, même en
rêve, il lui souffle ces quelques mots :

La science de la guérison du corps,


Est sans nul doute un merveilleux réconfort.
Mais suffit-elle à soulager toutes les plaies ?
Au moins une ne pourra être apaisée.

Les guérisseurs sont faibles devant le néant,


Maladie qui guette tous les inconscients.
La vie, un traumatisme dont il faut guérir,
Avant que la mort devienne votre avenir.

Le mage du vaisseau voit son impuissance


Devant la noire vermine et la souffrance.
Lui-même rongé par l’acide du malin,
Il ne peut espérer trouver un lendemain.

302
Mais pour avoir perçu un jour la fleur du cœur,
Il reçoit d’elle sa force et sa splendeur.
Et libérant en lui son parfum merveilleux,
Elle l’emporte au-delà des lieux ténébreux.

⎯ L’essentiel, ajoute Novam, est, pour nous tous, de s’ouvrir à des


forces que nous percevons depuis longtemps, mais auxquelles nous
n’avions accordé aucune attention. Cette fleur dont nous a parlé So-
phis, chacun de nous la possède, celle-ci est le véritable remède de nos
maux. Donnons lui toute notre attention, elle nous donnera de surcroît.
C’est pour cela que tu n’as pas franchi cette porte, l’expérience tu l’as
faite intérieurement et l’as évité à nous tous. Dans un sens, tu avais
raison en disant que ces lieux ne sont pas si hostiles.
À cet instant, Sophis imprime en lui l’image de cette fleur merveil-
leuse dans sa conscience et jure en son fort intérieur de ne plus jamais
l’oublier et la préserver pour toujours.

***

Deux Minutes !

⎯ Comme la porte de Sophis est restée fermée, Idris demande à


Jacques :
⎯ Pouvons-nous continuer et en franchir une autre ?
⎯ Il y a en dehors des sous-sols de cette planète, des amis qui
nous cherchent ou nous attendent, je pense qu’il n’y a pas de temps à
perdre. Lui répond Jacques.
⎯ Je propose que vous me suiviez, moi aussi j’ai une attirance
vers une expérience particulière. Je ne sais pas ce qui nous attend,
mais…
⎯ Je suis prêt à te suivre, Idris.
⎯ J’ai cassé mon directiomètre depuis longtemps, j’ai perdu mon
chronocristal, mais je fais confiance à mon intuition !
Tous le suivent, mais prudent, Idris glisse une main dans le voile, qui
s’écarte et se laisse franchir. Étant passé le premier Idris, très surpris
par son nouvel environnement, regarde les autres pénétrer à leur tour,
mais cette fois, aucun risque de chute, car c’est dans l’eau qu’Idris les
reçoit. Dans une galerie lumineuse et bleutée, complètement remplie
d’eau, c’est comme des poissons qu’ils se retrouvent tous, nageant
dans une eau douce dont la température est agréable. Mais les pla-

303
fonds sont immergés aussi, il est impossible de prendre sa respiration.
Se retenant, Idris cherche pour lui et ses amis une poche d’air, sinon
dans moins de trois minutes, ils ne vaudront plus grand chose. Tous
les hommes font de même, Jacques et Novam tentent de trouver un
peu d’oxygène en nageant à proximité du plafond, mais sans résultats.
Les secondes passent et bientôt ce sera la noyade. Idris se dit : « J’ai
deux minutes pour trouver une solution avant que nous périssions tous
ici. » En effet, cette situation oblige Idris à agir très vite, il n’a plus
que deux minutes :
« J’imagine que cette porte apportera son pesant de vérité et de dé-
couverte, à condition que je trouve la cause de cette situation. Ces
portes semblent avoir toujours réagi à la personnalité du premier qui
l’a franchie, mettant en avant le défaut primaire de celle-ci. C’est à
moi de comprendre en moins de deux minutes ce que je vaux et ne
vaux pas. Starker m’a toujours fait remarquer que lorsqu’on me de-
mande mon avis ou que je dois fournir des solutions aux problèmes, je
m’étale en commentaires et explications inutiles. Soyons efficace cette
fois-ci. Je suis trop avide de montrer mon savoir, celui-ci est trop suc-
cinct dans la véritable connaissance de l’homme. Ce que je dois ap-
prendre, c’est l’humilité. Non, ce n’est pas suffisant, j’ai encore autre
chose à extraire. » Les pensées d’Idris s’accélèrent. « Que dois-je en-
core extraire de ma personnalité ? Mon matérialisme, mon amour des
voyages et des mondes perdus ? Non, tout cela j’en fais, sans regret,
abstraction. Mais qu’est-ce qui me manque ? j’ai la soif de vivre. Non
ce n’est pas tout à fait cela. J’ai pu oublier ma famille, mes parents, je
ne pense pas souvent à Lunisse. Mais alors, qu’est-ce que je fais de
trop ou pas assez ? J’ai oublié ce pour quoi j’ai voulu devenir un géo-
logue spatial, j’ai oublié pourquoi je n’ai jamais pu me satisfaire des
simples réponses que nous donnent les hommes aux mystères de la vie.
J’ai oublié de répondre à l’appel de mes premières pensées d’enfant
qui m’entraînaient vers un monde idéal ou toutes les injustices
n’étaient que rêves. C’est ça, j’ai oublié de regarder la vérité, celle
qui m’a toujours dit que notre vie n’est qu’illusion et n’a toujours
montré qu’une parcelle de son existence. Plus proche encore que mes
mains, cette vérité contient toute la quintessence de l’existence de tou-
tes choses. L’illusion m’a envahi après mon enfance, pour me garder
sous son emprise, mais aujourd’hui, je te renie, je ne crois plus en tes
vertus matérielles. Ma vie entière je la consacre au réel. Jacques le
terrien nous a apporté l’espoir et toi, maître de nos pensées, de nos
sentiments et de notre corps, je t’abandonne et te laisse à ton univers,
je veux vivre et mourir pour une humanité sans douleur ni limites. »

304
À cet instant les deux minutes sont justes passées, Idris ne peut plus
retenir sa respiration et avale par tous les orifices l’eau qui l’entoure.
Ses poumons s’emplissent de liquide, il doit suffoquer, mais au
contraire, ce liquide lui fait l’impression d’une grande bouffée d’air,
comme on aime les prendre dans les forêts. Idris réagit immédiate-
ment : « Ceci n’est pas de l’eau, c’est un liquide dans lequel nous
pouvons respirer ! »
Alors il fait signe à tous ses amis qui retiennent encore leur respiration
de ne plus le faire, mais au contraire de se laisser aller à absorber le
liquide. Les hommes comprennent et en font autant. Sous l’eau, il
n’est pas possible de communiquer autrement que par signes ; malgré
tout, Idris se fait comprendre et leur montre qu’il n’y a plus de danger.
Les hommes reprennent leur souffle et font signe que tout va bien.
Mais Idris cherche autour de lui une sortie, il n’aperçoit aucune porte
ni issue, car l’accès qu’ils ont pris a disparu. Idris voit qu’ils sont dans
une galerie qui semble en pente. Il se dit qu’en remontant celle-ci, ils
arriveront à la surface. Tous le suivent et au bout d’une heure, après
s’être laissés porter par la gravité, ils terminent leur cours dans une
cavité plus large au sommet de laquelle apparaît un disque blanc et
lumineux. Idris comprend que ce doit être la porte, mais c’est étrange
car celle-ci est horizontale, aucune trace d’air en dessous. Ils sont dans
un milieu totalement immergé. Idris nage jusqu’au cercle de lumière
et passe une main à travers. C’est bien la porte qu’il espérait. Il montre
à tous ses amis la sortie, puis attrape Novam et le pousse de toutes ses
forces vers le haut. Celui-ci passe et disparaît. Il répète l’opération
plusieurs fois, sentant que de l’autre côté, on le soulage. Enfin Jacques
passe à son tour, Idris se retrouve seul maintenant face à la sortie. À ce
moment Idris se demande : « Tous sont passés, dois-je y aller à mon
tour, ai-je tout saisi de ma personnalité ? »
Alors qu’il se lance pour passer à son tour, il se heurte à une porte
fermée au-dessus de lui maintenant. Il commence à paniquer et cher-
che désespérément un passage. Il tourne autour de l’auréole de lu-
mière, mais celle-ci reste close. Il s’immobilise juste au-dessous et se
met à suffoquer, le liquide ne semble plus l’oxygéner, il est en train de
se noyer. Les poumons remplis de liquide, il étouffe, à la limite de
perdre connaissance, mais soudain une main traverse le voile,
l’agrippe, le tire par-dessus. De l’autre côté, debout devant la porte,
Novam sort de son piège Idris qui s’effondre lourdement sur le sol.
Sophis, le voyant inanimé, lui expulse le liquide des poumons et le
masse pour qu’il reprenne son souffle. Idris ouvre les yeux et voit au-
tour de lui tous ses amis qui l’ovationnent. Jacques lui dit :

305
⎯ Nous avons eu peur lorsque nous ne t’avons pas vu remonter,
mais Novam n’a pas réfléchi et a transpercé immédiatement le voile
pour te ramener. Nous sommes heureux de te retrouver.
Et Novam, comme à son habitude, le gratifie d’un poème :

L’eau de la vie est donnée aux hommes parfaits,


Seulement s’ils se sont totalement immergés.
Impur, il est impossible d’y goûter,
Vous vous noieriez dans sa vivacité.

L’eau éteint les feux et ravive les esprits,


Qui la boit pure ne risque pas l’asphyxie.
Par elle, lavez-vous de toutes vos illusions,
Sinon, tous vos repas resteraient un poison.

Un homme s’est jeté dans l’eau, se purifiant,


Il devient en quelques instant fort conscient :
Je ne crois plus en tes vertus matérielles,
Ma vie entière, je la consacre au réel.

Baigné dans l’impressionnante mer de la vie,


Nettoyé de toutes les pensées asservies,
Libéré d’un grand rêve né de la matière,
Il voit la porte qui l’aspire vers la lumière.

Idris est maintenant remis de ses émotions, et dit à Novam que son
poème, toujours plein d’espoir, le met trop sur un piédestal. Lui, sim-
ple humain, ne mérite pas tant, bien que cette expérience extraordi-
naire l’ait plongé dans sa véritable nature.
⎯ Pour chaque homme, lui répond Novam, sa pierre est l’édifice
de la vie. Nous sommes tous des bâtisseurs, je ne faisais que dévoiler
la forme de ton ouvrage.
⎯ Quelle pierre ai-je apporté jusqu’à présent ? demande Jacques à
Novam. Depuis que chacun a choisi sa voie, sa porte, je ne fais que
suivre le groupe et quand je pense à ceux que j’aime, je me demande
si je les reverrai. Suis-je encore utile au groupe ?
⎯ Ta construction est plus importante que nous tous réunis, car
c’est toi qui nous as tous stimulés à parcourir la route vers la libération
de notre peuple. Chaque homme du vaisseau dévoile ses capacités
pour toi ; ils sont là pour garantir ton succès. Tu leur fais confiance, tu

306
auras ta part aussi. Et pour tes amis, si nous réussissons, tu les retrou-
veras, j’en ai le sentiment, c’est aussi pour eux que nous en sommes
là. Je t’ai déjà dit que seul l’amour te libérera, l’as-tu trouvé ?
⎯ Non, pas encore, mais je commence à comprendre, car je pres-
sens que rien de commun sur nos planètes n’en est le reflet. Je perçois
la connaissance du réel dans une de ces facettes, puis la conscience, et
enfin la force. Ces trois aspects me font penser à un tout pouvant sup-
porter la vie, et même la créer. Mais je n’ai pas encore réussi à assem-
bler l’ensemble. Et cela reste de vagues idées.
⎯ Tu as fait un grand pas, Jacques, mais je suis persuadé que tout
ce que tu dis prendra forme. De toute façon, malgré ces aspects mysti-
ques que prennent nos conversations, c’est dans le réel que tout se
révélera.

***

La Porte de l’Éternité !

Rodulf, le responsable des Cristals pensants embarqués, appelé aussi


le physicien, l’homme qui contrôle les bonnes harmonies du cristal et
veille à ce que toutes les liaisons moléculaires cristallines avec les
hommes soient correctes, il dit à Jacques :
⎯ J’entends bien ta remarque pour l’amour et je la saisis. Je me
sens vivement attiré vers une porte de lumière dont j’avais immédia-
tement trouvé la concordance avec mon cœur dès le début, en rapport
avec ta remarque sur la connaissance, j’aimerais vous y emmener
maintenant, si vous êtes d’accords.
⎯ C’est entendu, répond Jacques, je suis prêt à te suivre immédia-
tement.
Les autres hommes acquiescent. Aussi Rodulf les guide tous devant
l’entrée mystérieuse, porte de lumière aux couleurs violettes et aux
spirales blanches. Délicatement, il passe le voile et les autres le sui-
vent. Tous à l’intérieur, ils regardent admiratifs ce qui se déploie de-
vant eux. Comme dans une salle de cinéma, ils voient dans l’obscurité
une image en trois dimensions qui ressemble à une galaxie. Puis
l’image s’efface, ils sont dans le noir quelques instant, mais Argousin
les rassure et leur dit :
⎯ Ne paniquez pas, car je vois les détails de cette salle qui ne me
paraît pas hostile.
Mais plongés dans un noir plus profond que la mort, ils s’inquiètent.

307
Alors le spectacle commence.
Un minuscule point très brillant apparaît devant eux. Sa lumière est
plus puissante que mille étoiles réunies, mais rien ne s’éclaire autour.
D’un coup, ils sont projetés à l’intérieur et dedans ils se sentent plei-
nement participants. Mais autour d’eux, plus aucune dimension, au-
cune distance, le temps semble s’être arrêté. Ils ne sont pas seuls, ils
sont même des millions, des milliards, des milliards de milliards.
Toute l’humanité et même au-delà, réunis, en un point si petit que tous
s’interpénètrent. Et Jacques se demande : « Où sommes-nous ? »
Et la réponse lui vient de Rodulf :
⎯ Dans le berceau de la vie, celui qui nous a portés au premier
jour de notre existence, le jour de la création de notre corps ; toutes les
âmes réunies comme un génome humain qui porte en lui toute la vie,
la connaissance. Nous sommes au centre de la cellule embryonnaire
d’un futur enfant, qui se développera pour enfin devenir homme.
⎯ Mais pourquoi sommes-nous ici ? demande Sophis.
⎯ Rodulf qui a l’habitude de côtoyer l’infiniment petit par le cris-
tal pensant, qu’il connaît parfaitement, lui explique :
⎯ C’est pour comprendre le mécanisme de notre création origi-
nelle. Cette cellule de lumière qui nous a absorbés, nous a replacés à
l’endroit que nous avons quitté.
⎯ Nous sommes des pierres vivantes, complète Novam. Ne re-
marquez-vous pas que nous nous soutenons les uns les autres, pourtant
nous sommes uniques, comme les gènes que tu citais en exemple, Ro-
dulf.
⎯ Je ne vois rien, dit Idris, je ne fais que ressentir !
⎯ Je vois partout, dit Argousin et par tous ; de chaque corps, j’ai
les yeux, j’en ai des milliards, tous me donnent leur lumière, leur re-
gard, je n’ai jamais vu autant d’images en une seule fois.
⎯ Je ne peux pas bouger, dit Yes.
Camis, le mécanicien, s’exprime alors :
⎯ Je suis partout, je me déplace comme je veux, où je veux. La
mobilité parfaite, d’un bout à l’autre de l’espace infini, sans limite. J’y
suis instantanément, avec tous et pour tous, je suis partout à la fois, je
suis sur des milliards de lieux au même instant, mais avec vous aussi.
⎯ La nourriture foisonne en moi, ajoute Sésam, je ne manque de
rien, j’ai l’impression que de chacun d’entre vous, je suis nourri et je
sens que je donne de moi-même la nourriture dont vous avez besoin,
mes amis et le partage se fait aussi avec les milliards qui
m’interpénètrent.

308
⎯ Cet endroit, dit Alove Jaman, est sans dimension, mais je peux
aller d’une étoile à l’autre, voir tout l’univers, celui-ci n’est pas épar-
pillé à des années lumière, mais pourtant je le parcours sans me sentir
écrasé ni enfermé, l’espace a disparu.
⎯ Idris est émerveillé :
⎯ Toute la connaissance du monde est à ma portée, chaque
homme composant cette structure apporte son savoir, je donne le mien
et aussi les autres me donnent le leur. C’est merveilleux, je peux lire
en tous, avec ces milliards de milliards d’êtres, j’échange mon savoir,
j’ai la connaissance parfaite.
Sophis est aussi touché par cette nouvelle dimension :
⎯ Cette connaissance est très bien et de toute l’humanité, je peux
ressentir leur corps, je vois au plus profond de chacun, ces hommes
sont parfaits, il n’y a pas la moindre maladie en eux et eux me ressen-
tent comme si j’étais leur propre corps. Pourtant je me sens libre
comme l’air.
Watts, le technicien de l’énergie du vaisseau s’exprime, lui que l’on
n’entend que rarement :
⎯ La force me pénètre, je la sens monter de moi, sans limite ; si je
me laissais aller, c’est l’univers entier que je rayonnerais. Mais aussi,
sa puissance, je la donne à tous et tous me rendent la leur, chacune est
différente. Je suis tout puissant…
Karly l’interrompt :
⎯ C’est curieux, je me sens homme et femme à la fois et toute
cette force, je la prendrais bien pour en faire quelque chose, nous
pourrions tous en profiter !
Jacques et Novam voient les hommes s’exciter et vouloir profiter de
leur découverte, mais ils ne disent mot.
⎯ Nous pourrions créer un homme à notre image, dit Sophis. Par
notre savoir, notre force et notre double nature que Karly a découverts,
retournons ces éléments sur nous.
Alors tous les hommes, sauf Novam, Jacques et Rodulf qui restent en
retrait, forcent leur nouvelle nature et devant eux apparaît un homme à
leur ressemblance. Aussi tout s’arrête et ils voient cet homme devant
eux, expulsé du noyau de lumière qui s’éteint un court instant, puis qui
explose si violemment qu’aucune explosion ne peut lui être comparée
dans l’univers. Ensuite, de ce point de lumière détruit, des nuées de
forces lumineuses se détachent du centre, comme des gaz ardents. Ils
voient devant leurs yeux se produire comme en accéléré la création de
l’univers ; les étoiles, les galaxies se détachent progressivement et

309
bientôt l’univers stellaire leurs apparaît tel qu’aujourd’hui.
Puis tout s’éteint, les hommes se retrouvent dans la grotte obscure
qu’ils avaient trouvée au début. Ils sont tous étonnés de ce qu’ils vien-
nent de vivre, mais la porte de sortie ne leur apparaît toujours pas. Ils
se retournent vers Rodulf qui leur dit :
⎯ Vous avez fait une grave erreur dans votre approche de ce qui
nous est apparu il y a un instant.
⎯ Mais ils ne s’en sont pas rendus compte, aussi Novam leur dit :
⎯ Vous avez été projetés dans une fraction de l’éternité, phéno-
mène qui vous a simulé la création de la vie et vous a mis dans la si-
tuation d’origine de l’humanité qui a eu pour conséquence la création
de l’univers. Réfléchissez bien, c’est pour cela que nous sommes ici
aujourd’hui. C’est d’une éternité statique non dimensionnelle et in-
temporelle que nous descendons. C’est depuis ce monde dynamique,
dimensionnel et temporel que nous devons remonter. Comprenez la
faute de l’humanité, dans la création que vous avez voulu réaliser. Si
nous devons continuer, nous ne devrons plus chuter. La porte n’est pas
encore ouverte, il faut purger d’abord, trouver la véritable connais-
sance.
⎯ Mais Novam, dit alors Rudolf, ce n’est pas de leur faute ce qui
vient de se produire. D’ailleurs, je pense que tout n’était qu’un jeu,
cette projection est semblable à celle que l’on fait dans nos cinémas
sur Lunisse, où les spectateurs participent au scénario.
Jacques se souvient du film qu’il avait vu et perturbé par ses pensées
envers Aqualuce.
⎯ Et puis, ajoute Rudolf, la connaissance, nous n’avons pas à la
rechercher, elle nous est donnée et même, elle nous trouve lorsque
nous sommes prêts et je suis sûr que nous l’avons tous, comme un
souvenir du pays de nos rêves. Je pense que mes amis ont purgé leurs
fautes, nous devions prendre conscience de l’erreur originelle, mainte-
nant la porte peut s’ouvrir devant nous.
À cet instant, par ses simples mots, la porte apparaît devant les hom-
mes et Rodulf les invite à la franchir sans peur et sans remords. Il leur
dit :
⎯ Je prends sur moi vos erreurs, mais faisons attention, car le par-
don n’est que pour les ignorants.
Cette porte franchie, Novam ne peut que féliciter son guide :

La neuvième marche est pour l’homme nouveau,


Qui a trouvé l’origine de son berceau.

310
Conscient des causes de la grande chute,
Il soutient les hommes perdus dans leur lutte.

L’humanité égarée dans le temporel,


S’est éparpillée dans le dimensionnel.
Créant un monde brillamment dynamique,
Elle a oublié la force du statique.

Sans dimension, le statique, l’intemporel,


Forment la mesure infinie de l’éternel.
Le temps n’a pas de valeur pour l’esprit rené,
Quinze secondes pour quinze milliards d’années.

L’être conscient de sa liaison d’éternité,


En fera profiter toute l’humanité.
Un seul homme peut découvrir un passage,
Qui libère ceux qui aspirent à devenir sages.

Jacques, entendant ce poème, dit :


⎯ En quelques mots, tu as tôt fait de mettre tout l’univers dans ta
poche, je pense qu’il faudra encore beaucoup d’efforts aux hommes
pour comprendre le monde et si je ressens au plus profond tes paroles,
comment puis-je les communiquer ? Car peu ont pu faire notre expé-
rience aujourd’hui.
Novam lui répond :
⎯ L’important n’est pas la quantité, mais comme un virus, il faut
contaminer l’humanité par cette vérité afin que celles-ci se multiplient.
Comme une contagion invisible, la connaissance de l’éternité doit
gagner tous les hommes parce que nul ne pourra lutter contre le non
dimensionnel.
Watts demande à Jacques :
⎯ Nous avons passé trois portes sans dormir, devons-nous conti-
nuer ?
⎯ Non, je crois qu’un peu de repos fera du bien à nous tous. Mais
si tu en as envie, tu nous conduiras après vers la porte de ton choix.
Il ne reste que Watts, Alove Jaman et Camis, à n’avoir pas ouvert leur
porte. Notre ami Watts est heureux d’être le prochain guide.

***

311
H2 O

Le temps de sommeil passe vite et à leur réveil, ils trouvent déjà Watts
devant le cercle lumineux et large. Il l’examine en détail car comme
spécialiste de l’énergie, il sait déterminer les rayonnements et les in-
terpréter. Ce type de voile lumineux est en fait pour lui sans mystère,
il est capable avec des outils de le reproduire. C’est pour cela que de-
puis la première porte, il pense que tout est une construction d’origine
humaine, il pense qu’à un moment, ils trouveront le cœur du méca-
nisme. Jacques le rejoint et lui demande :
⎯ Que penses-tu découvrir derrière ce voile ?
⎯ Le mystère de la force qui le maintient devant nous, car il y a
une source d’énergie incroyable sur cette planète, je suis persuadé que
de là provient une grande partie de nos aventures.
⎯ Alors si tu dis vrai, je suis prêt à te suivre maintenant.
Invitant tous les hommes à les rejoindre, Jacques fait signe à Watts de
franchir le voile, ce qu’il fait sans hésiter. Instantanément, tous se re-
trouvent dans un vaste lieu dont les roches phosphorescentes éclairent
d’une lumière pâle, mais le froid est avant tout le maître des lieux. La
température est si basse que si dans quelques minutes ils n’ont pas
rejoint la sortie, ils seront tous transformés en statues de glace. Mais
heureusement, cet endroit reste très sec et ils pourront survivre de pré-
cieuses minutes de plus. Watts comprend que sa tâche demande une
réponse rapide, aussi regarde-t-il autour de lui pour trouver la sortie et
il voit qu’ils se trouvent au milieu d’une allée où de chaque côté se
trouve un bassin fumant. Une odeur qui ne lui est pas inconnue cha-
touille ses narines. Il comprend très vite que c’est de l’hydrogène et
rapidement, il se penche sur le bord d’un des bassins d’où un froid
encore plus intense se dégage. Sans instruments qui pourraient le lui
confirmer, il pense qu’il est en présence d’un lac d’hydrogène liquide.
Si c’est le cas, la température est extrêmement basse et c’est encore
une chance qu’ils soient en vie. Watts fait signe à Idris de le rejoin-
dre :
⎯ Que penses-tu de cela ? lui demande-t-il en lui montrant le bas-
sin.
⎯ Cela ressemble à de l’hydrogène. Heureusement que nous
n’avons même plus la moindre pile électrique.
⎯ Ne te réjouis pas trop et regarde, les reflets du bassin en face me
disent que c’est de l’oxygène liquide. L’air est si sec que si nos che-
veux et nos vêtements synthétiques font des étincelles ; il ne restera

312
plus grand chose de nous et de cette planète, car je ne vois pas où peu-
vent s’arrêter ces bassins.
⎯ Autant d’énergie concentrée, nous allons mourir de froid !
s’exclame Idris.
⎯ Que devons-nous comprendre de cela ? interroge Watts.
Sophis se rapproche est leur dit :
⎯ Je ne sais pas à quoi vous pensez, mais nos poumons commen-
cent à se contracter, bientôt le froid va nous endormir. La tête froide et
le cœur glacé, nous passerons dans l’oubli éternel.
Mais ces paroles interpellent Watts dont l’esprit vif commence à com-
prendre, il demande à Novam qui se trouve près de lui :
⎯ S’il te plaît, Novam, y a-t-il un rapport entre le cœur, la tête,
l’hydrogène et l’oxygène ?
À travers sa barbe blanche, maintenant recouverte de givre, il lui ré-
pond :
⎯ Tu as raison, ces deux gaz nous pénètrent depuis notre nais-
sance jusqu’à notre mort ; tu peux trouver la liaison que nous ne com-
prenons que trop peu. Tu es sur la bonne voie.
À ce moment, Watts retrouve une faculté qu’il avait perdue à la fin de
son adolescence sur Lunisse, celle que tous les enfants ont à leur nais-
sance et qu’ils perdent, détruite par les adultes qui ne comprennent pas
les rêves d’enfants. Tout petit, il s’était construit un passage secret
dans sa tête, qui le conduisait dans un cocon que lui seul pouvait trou-
ver. Il y restait des heures, voire des jours entiers lorsqu’un événement
grave le touchait, lorsque tout s’était apaisé, il en sortait et tout allait
mieux autour de lui, même si pour les adultes ce n’était pas le cas.
Mais pour les grandes personnes, sa retraite n’avait duré que quelques
secondes. Et le voici maintenant pénétrant dans sa caverne et
s’installant dans son cocon. Watts n’en croit pas ses yeux, il est enfant
dans son esprit. Mais il sait qu’il est ici pour comprendre le mystère
qui les a entraînés dans cette zone glaciale, mortelle et à la fois explo-
sive. Il en profite, parce qu’il est fatigué de cette expédition, pour
dormir un long moment afin de reprendre suffisamment de forces pour
continuer le voyage. À son réveil, il a l’esprit clair et il voit très préci-
sément ce qui les a conduits vers cette caverne gigantesque. Il se dit :
« Le cœur est à l’hydrogène ce que la tête est à l’oxygène. L’oxygène
apporte à la tête conscience et compréhension, il éveille les esprits.
L’hydrogène est un feu de connaissance qui enflamme le cœur,
l’atome le plus léger de l’univers, aussi le plus puissant, est un révéla-
teur qui peut tout embraser. Mais il manque à ces deux éléments

313
l’union sacrée, car s’ils s’associaient, ils seraient capables
d’enflammer d’un trait l’univers. »
Mais cette découverte est de nature particulière et Watts se sent encore
très fatigué. Il plonge encore dans le sommeil dans son nid douillet,
mais il est réveillé subitement car il sent ses amis en danger. Il se dit :
« J’ai maintenant la solution, je retourne vers mes amis ».
Il se retourne devant Novam qui lui dit :
⎯ Ton regard s’est voilé un court instant, t’aurais-je froissé ?
⎯ Pas le moins du monde, mais maintenant, sans perdre de temps
il nous faut tous unir nos têtes et nos cœurs, c’est-à-dire réellement
unir l’oxygène et l’hydrogène afin d’embraser le feu de notre être qui
est la véritable force de notre esprit.
À ce moment, Watts a comme une étincelle qui enflamme son cœur, il
sait que ses amis sont tous en grand danger, il sait qu’il doit se sacri-
fier, alors il plonge ses mains dans le bassin d’hydrogène pour en col-
lecter une brassée, il la déverse sur le sol. Puis il se précipite vers
l’oxygène, en emplit ses mains et le verse sur l’hydrogène. La large
flaque s’étire sur deux mètres environ, aussitôt le mélange se trans-
forme en un voile lumineux bleuté, la porte de sortie apparaît devant
eux. Les mains et les bras brûlés, Watts invite toute l’équipe à la fran-
chir immédiatement. Ils sautent tous dedans, disparaissant comme
engloutis dans une fosse. Watts passe le dernier et tombe sur le sol qui
semble se trouver à la perpendiculaire. La porte passée, tous sont sor-
tis et devant la porte à la lumière ternie, Watt reste figé au sol, ses
avant-bras et ses mains ne sont plus que des os vitrifiés par le froid du
mélange chimique. Sophis, sans réfléchir, comme une fonction parfai-
tement naturelle, pose une main sur son front, l’anesthésie, puis par
ses yeux devenus rayonnants irradie les membres mortifiés et cauté-
rise les plaies ; l’amputation est quasiment instantanée, Watts a main-
tenant les bras coupés juste avant les coudes, laissant deux moignons
de dix centimètres déjà cicatrisés. Mais curieusement, de leur extrémi-
té sort une lumière presque insoutenable pour les yeux. Tout cela se
produit devant les regards médusés de tous. Quelques instants plus
tard, Watts se réveille et la luminosité de ses moignons disparaît. Il est
encore sous l’état de choc après cette expérience douloureuse, mais
fait signe qu’il va bien maintenant. Novam est admiratif de l’exploit
de Watts, qui encore jeune a eu une présence d’esprit remarquable et
sa découverte est vitale pour l’ensemble du groupe. Il ne peut
s’empêcher de l’exprimer ainsi :

314
Un groupe composé de têtes et de cœurs,
Cela ne suffit pas à être constructeurs.
Sans têtes ni cœurs, toutes mains demeurent sans vie,
L’union des deux enflamme l’être accompli.

La force créatrice du grand univers,


Génère l’amour, nous porte et nous libère.
L’homme trouvant l’amour, épouse l’humanité,
Et par son sacrifice, donne la liberté.

Le plus petit atome connu, l’hydrogène,


Par une étincelle, embrase l’oxygène.
Par ces deux éléments, la force se déploie.
Qui maîtrise ce feu, par lui renaîtra.

Honneur à l’homme unissant tête, cœur et mains,


Ouvrant la porte sur un nouveau lendemain.
Se nommant Amour, par son esprit fraternel,
Cette trinité le conduit vers l’éternel.

Jacques demande à Watts comment il se sent après l’accident qu’il


vient de subir, mais celui-ci lui répond en ces termes :
⎯ Mais Jacques, en aucun cas ce n’est un accident, car nous
n’avons que bénéfice à tirer de cette étape. Je ne suis aucunement di-
minué pas la perte de mes mains, regarde, je n’en ai plus besoin.
Alors devant tous, Watts démontre qu’il n’est pas manchot, car poin-
tant du bout de ses membres amputés une pierre sur le sol, il la sou-
lève et la monte à sa hauteur, puis regardant simplement Idris, il dé-
grafe sa chemise et la remet en place.
⎯ Vois-tu, Jacques, les membres ne sont utiles que si nous som-
mes infirmes en esprit !
⎯ Jacques, ajoute Argousin, nous devons reconnaître
qu’aujourd’hui, la matière n’est plus maîtresse de notre destin.
⎯ Je ne suis pas fatigué, dit Watts à Jacques, nous avons passé peu
de temps derrière la porte que j’ai ouverte, je peux continuer.
Jacques regarde ses hommes qui, comme pour confirmer, lui adressent
un sourire.

***

315
L’Ame Sœur ?

⎯ Y a-t-il parmi nous des hommes désireux d’ouvrir d’autres


voies ?
Dans l’équipage, il ne reste qu’Alove Jaman et Camis le mécanicien à
n’avoir pas ouvert de porte. Alove Jaman s’avance et dit :
⎯ Peut-être devrai-je laisser une partie de moi-même dans cette
prochaine épreuve. Je vous invite à me suivre.
Aussi, devant le voile lumineux aux couleurs de feu, il passe délica-
tement une main, puis traverse de l’autre côté. Ses amis le suivent
comme ils l’ont toujours fait, une fois à l’intérieur, la surprise est
vraiment de taille, car comme ils ne l’auraient jamais imaginé, ils ne
sont plus dans une cavité quelconque mais dans un poste de contrôle
comme il s’en trouve dans tous les vaisseaux spatiaux. Alove Jaman
n’en croit pas ses yeux ; lui qui ne s’est jamais senti aussi bien qu’aux
commandes d’une nef stellaire, il retrouve enfin des sensations qui lui
avaient échappé. L’endroit n’est pas plus grand que le poste de com-
mandes du Conquérant ; au centre, un unique siège très ergonomique
semble épouser parfaitement le corps de celui qui s’y assiéra ; ses ac-
coudoirs sont en métal et enrobent la forme des bras, un appui-tête
prend la forme du crâne et à portée de main de multiples boutons de
commandes, ressemblant à des diamants ; il y en a des centaines ré-
partis sur un pupitre pas plus large que les épaules d’un homme. Face
à lui, comme dans un cockpit, un poste de pilotage, il voie déployée
devant lui une multitude d’écrans identiques à celui du Conquérant.
Mais aucune image ne s’y projette. Il y en a douze, peut-être est-ce en
rapport avec le nombre de portes. Alors Alove Jaman s’installe à la
place du commandant ; le fauteuil doit l’attendre depuis toujours, car
il s’y installe parfaitement. À peine est-il assis que le siège le paralyse
instantanément et une armure l’enrobe et le recouvre comme un mou-
lage parfait. Alove Jaman n’est plus qu’une statue recouverte d’une
fine pellicule d’acier. Voyant cela Idris et Yes se précipitent pour es-
sayer de le dégager, mais il est parfaitement collé à son siège, sa cara-
pace trop parfaite, il ne fait plus qu’un avec le poste de contrôle. So-
phis se penche, écoute sa poitrine à travers la coque et dit :
⎯ Son cœur bat, il est vivant.
Mais face à Alove Jaman, tous les écrans se sont illuminés sauf deux,
alors devant tous apparaissent les différentes portes déjà franchies.
C’est certain, ils se trouvent bien dans la salle de contrôle de toutes les
portes, le mystère se dévoile à eux. Comme dans une vidéo, ils se

316
voient franchir les portes et revivent en différé les épreuves vécues
précédemment, comme s’ils devaient maintenant en tirer un bilan de
leurs actions. Mais c’est oublier le pauvre Alove Jaman que de conti-
nuer à être spectateur devant ces images. Alors Camis intervient et
dit :
⎯ Nous devons trouver une solution pour libérer notre ami, peut-
être est-ce par ces commandes que nous pourrons le délivrer.
Tandis que Camis s’approche du pupitre, un champ magnétique le
repousse violemment vers l’arrière.
Jacques demande à Novam s’il a une idée sur ce qu’ils peuvent faire.
⎯ Il ne faut pas s’inquiéter, répond Novam, je pense que notre ami
a la situation bien en mains. Nous ne connaissons pas le type
d’équipement qui est autour de nous, ce siège et ce tableau de com-
mande ne sont pas communs. Il est fort possible qu’Alove Jaman soit
en parfaite osmose avec l’appareillage, nous devons savoir qu’il est un
pilote hors pair. Regardons ensemble les images qui se déroulent de-
vant nous. Curieusement, les écrans étaient restés figés durant les pa-
roles de Novam. La vidéo reprend et chacun peut voir sa propre mis-
sion à travers les dix portes, sauf pour Corante disparu aussitôt. Les
voyants devant Alove Jaman s’animent, comme si quelqu’un en
contrôlait le mécanisme.
⎯ C’est peut-être Alove qui se manifeste, dit Camis.
⎯ Il n’y a plus de porte pour sortir de ce piège, fait remarquer
Nab. Comment devons nous faire si Alove Jaman ne peut communi-
quer avec nous ?
⎯ Regardons les images, suggère Novam, peut-être veut-il nous
dire quelque chose.
En effet les écrans s’animent et à rebours ils voient maintenant leur
parcours dans les sous-sols de la planète. Un à un les écrans se figent
sur l’image d’hommes au visage solitaire. Les dix membres restants
de l’équipage se voient ainsi dans leur plus triste aspect. Puis les visa-
ges se transforment et progressivement deviennent ceux de femmes.
La métamorphose a duré dix minutes et enfin les écrans se noircissent.
Alors les hommes se regardent et se disent :
⎯ Qu’y a-t-il à comprendre là ?
Mais aucune explication ne leur vient à l’esprit, durant deux ou trois
heures plus rien ne se passe. Pendant ce temps, l’esprit de Jacques
s’évade vers des pensées hors des portes et des tunnels :
« Mes amies, que faites-vous aujourd’hui ? Noèse, te portes-tu bien
seule dans la carcasse du vieux vaisseau ? Et toi, Aqualuce, je te re-

317
trouverai, j’en fais le serment, car mon cœur est pour toi, tu es mon
but. Homme je suis et toi, femme, mon indispensable complément.
Sans toi ma vie ne sera qu’une ombre » Il se remémore alors le mes-
sage qu’il perçut d’Aqualuce alors qu’il s’enfonçait dans le sable :
« De douze, vous passerez à vingt-quatre ».
Mais ses dernières pensées font surgir à la conscience de Jacques une
idée :
⎯ Mes amis, je pense à une chose. Et si ces visages de femmes
apparus sur l’écran signifiaient qu’ils sont les éléments manquants à
notre groupe ? S’ils voulaient nous faire entendre que nous n’agissons
que dans un seul aspect et que nous devons trouver notre féminin
avant d’aller plus loin ?
Novam est ébloui par l’idée de Jacques et lui emboîte le pas :
⎯ Je pense que Jacques nous met sur la bonne voie. Examinons-
nous ; depuis que nous avons quitté Noèse, nous nous sommes com-
portés uniquement en mâles, laissant loin derrière nous les femmes. Or
un être humain est-il complet sans son âme sœur, n’avons nous pas
trop oublié que nous sommes doubles dans nos vies. Réfléchissons
ensemble sur notre situation et pour aller plus loin, écoutons nos
cœurs. Qu’entendons-nous ?
Alors les douze hommes assis en cercle sur le sol, à tour de rôle don-
nent leur avis sur leur vision de l’âme sœur :
⎯ L’âme sœur, dit Nab, est comme mon capitaine, qui me guidait
dans nos aventures ; je lui ai toujours fait confiance.
⎯ L’âme sœur, dit Sésam, est comme une nourriture qui se dé-
verse dans mon être et nourrit toutes mes pensées.
⎯ L’âme sœur, dit Karly, est un pont qui nous fait franchir sans
obstacles toutes les difficultés de la vie.
Ensuite vient Yes :
⎯ L’âme sœur nous relève lorsque nos illusions se dévoilent, nous
ouvre la voie vers la liberté.
Argousin exprime sa vision :
⎯ L’âme sœur, ce sont mes yeux, par elle je vois la vérité.
Et Sophis la voit ainsi :
⎯ L’âme sœur, c’est une fleur merveilleuse, elle est la guérison de
tous les maux de l’esprit, c’est par elle que la santé de notre cons-
cience refleurira.
Idris, baignant encore dans ses pensées :
⎯ L’âme sœur est le fluide de la vie, se noyer en elle nous donnera
grande liberté.

318
⎯ L’âme sœur, dit Rudolf, est celle par qui l’espace se fait vaste et
infiniment petit, sa dimension n’est pas dans notre monde, elle nous
propulse dans un univers sans frontière.
Watts plein d’énergie :
⎯ L’âme sœur est la force qui nous porte, la conscience, la raison.
Camis, lui, est indécis :
⎯ L’âme sœur, pour moi, c’est simplement la femme idéale que
j’aimerais.
⎯ L’âme sœur, dit Jacques, pour moi a un nom, Aqualuce, c’est la
femme qui s’est révélée en mon cœur depuis que je suis parmi vous.
Novam intervient alors :
⎯ L’âme sœur, c’est celle qui représente tout ce que vous venez
de dire, une lumière, une conjointe, un chemin.
À cet instant précis tous les écrans s’illuminent, les hommes se retour-
nent et le visage d’Alove Jaman apparaît et il se met à parler :
⎯ L’âme sœur, nous la retrouverons au-delà de la douzième porte.
Camis, viens me délivrer.
⎯ Camis surpris qu’Alove Jaman l’appelle, se rapproche de lui et
demande ce qu’il doit faire.
⎯ Pose tes mains sur le dossier du siège.
Il fait ainsi et aussitôt la coque d’acier se rétracte, Alove Jaman réap-
paraît indemne, tel qu’il s’était assis. Se redressant, il manipule les
voyants qui semblent répondre à ses ordres, les écrans lancent des
informations cryptées que l’œil a juste le temps de voir et il dit en se
retournant :
⎯ Voilà, la porte est ouverte pour nous !
Regardant derrière ses amis, il voit le voile lumineux resplendir, invi-
tant le groupe au passage.
⎯ Que s’est-il passé ? demande Camis.
⎯ Suivez-moi, je vous raconterai ce qui m’est arrivé.
De l’autre côté du voile, Alove Jaman dit alors pourquoi il se retrouva
prisonnier du siège :
⎯ Quand je me suis assis, j’ai senti comme un formidable courant
électrique me traversant, instantanément j’étais paralysé et j’ai senti ce
courant comme une électrolyse me recouvrir de matière métallique,
ainsi qu’on le fait pour nickeler un couteau. Cette matière était collée à
ma peau, mais en même temps, j’en sentais les avantages car toutes
mes cellules faisaient partie du système de contrôle dans lequel nous
étions. Alors, je pouvais commander toutes les portes par lesquelles
nous sommes passés. J’ai trouvé dans la mémoire du système les ima-

319
ges de nos passages. D’ailleurs, j’ai pu vous les projeter. Mais le sys-
tème refusait de me donner accès à la commande de la porte et de mon
siège. L’information qui me parvenait du CP qui commande toute
l’installation m’indiquait qu’un élément nous manquait pour ouvrir la
porte. Tandis que je cherchais, c’est alors que j’ai eu la possibilité de
visionner je crois une partie de la douzième porte. Alors, je n’en suis
pas certain mais j’ai cru voir à l’intérieur douze femmes et c’est à ce
moment que j’ai compris qu’elles étaient les pièces manquantes du
puzzle. Mais je ne pouvais pas communiquer directement avec vous,
sauf par images, c’est pourquoi je vous ai fait apparaître ces visages.
Je suis heureux que vous ayez pu comprendre, vos paroles ont pu dé-
verrouiller le système qui semble y répondre. Enfin j’ai trouvé le
moyen de vous parler, j’ai aussi trouvé le schéma du siège, ainsi Ca-
mis a pu me délivrer.
⎯ Je reconnais en toi l’étoffe d’un grand pilote, dit Jacques, tou-
jours maître de son vaisseau, mais dis-nous ce que tu as vu de ces
femmes.
⎯ J’ai clairement vu, dans une vaste cavité à explorer, douze
femmes qui semblaient nous attendre depuis la nuit des temps. Mal-
heureusement je ne peux pas vous en dire plus car le système s’est
brouillé, mais j’ai pu garder en mémoire les visages et vous les passer
sur les écrans.
⎯ Ce sont certainement les présences que mon détecteur avait re-
pérées, dit alors Idris.
Tous s’interrogent un instant et Novam intervient :

Aux commandes de son magnifique vaisseau,


L’homme malgré l’advertance de son cerveau,
Ne pourra jamais connaître une bonne fin,
S’il ne recherche pas l’élément féminin.

Au cours de son voyage il a tout affronté,


Mais solitaire, il ne peut plus continuer.
Trouver l’âme sœur sera la seule solution,
Alors il pourra célébrer son union.

La femme seule reste un ventre sans vie,


L’homme seul, toujours un créateur asservi.
Masculin féminin forment une roue sans fin,

320
Unis dans l’amour courent vers un nouveau destin.

L’être qui trouve en lui la double unité,


Fait renaître la force de la vérité.
Mes amis, recherchons et trouvons l’âme sœur,
Elle est enfermée au plus profond de nos cœurs.

⎯ Mes amis, il est possible que nous soyons près du but, nous de-
vons continuer, nous n’avons plus qu’une porte à passer, peut-être la
sortie nous attend, dit Camis, impatient de conduire la nouvelle expé-
rience. D’ailleurs, il pense à ce qu’a révélé Alove Jaman au sujet des
femmes qu’il a vues derrière la douzième porte. Mais Jacques lui de-
mande de contenir son empressement et de conseiller à tous les hom-
mes de réfléchir un peu avant de continuer leur périple.
De plus il leur rappelle :
⎯ Nous sommes arrivés devant ces portes lumineuses et étranges,
mais rien ne dit qu’une sortie nous attende, la dernière épreuve fran-
chie. Peut-être que d’autres portes se présenteront ou alors nous reste-
rons bloqués sous la planète sans possibilité de retour.
Les hommes qui commençaient à se croire déjà arrivés, sont un peu
déçus.
⎯ Il ne s’agit pas d’être attristé, les console Novam, mais au
contraire soyez heureux d’avoir pu vivre ces onze expériences peu
communes, si d’autres venaient à se présenter, considérez-vous
comme des chanceux.
Tous cela est bien, mais Camis est trop pressé de vouloir atteindre la
dernière porte. D’un air victorieux, alors que tous restent calmes, il se
lève et devant les yeux effarés de tous, franchit la douzième porte, seul
sans attendre les autres. Jacques est déjà debout et l’a suivi, mais trop
tard, il a disparu de l’autre côté du voile. Il dit aussitôt :
⎯ Il faut le rejoindre, je sens qu’il n’est pas parti sous le meilleur
vent et je crains qu’il ne lui arrive malheur si nous ne le retrouvons
pas immédiatement.

***

L’Assemblage des Douze Esprits

Tous s’apprêtent à franchir la dernière porte, mais devant celle-ci, le


voile reste impénétrable, du moins quelques instants. Soudain Karly,

321
qui avait gardé la main posée sur le voile, bascule à travers et disparaît
derrière. Aussitôt, les hommes comprennent que la porte est à nouveau
ouverte, tous la franchissent. De l’autre côté du voile, les hommes,
stupéfaits, découvrent Camis gisant sur le sol, les jambes écrasées par
un bloc de pierre énorme qui le tenaille jusqu’au dessus des genoux.
Devant eux s’élève une montagne de pierres dont le sommet culmine à
environ cent cinquante mètres, la pente est abrupte, elle n’est consti-
tuée que de blocs amassés les uns sur les autres, dont certains possè-
dent des cotés lisses et droits.
⎯ Cette roche qui est tombée sur les jambes de Camis, dit Jacques,
doit venir de cet amas gigantesque. Mais empressons-nous de le déga-
ger, il n’est peut-être pas trop gravement blessé.
Alors Watts intervient et du fluide de ses bras soulève le rocher qui ne
doit pas faire moins de quatre ou cinq tonnes. Il le repose plus loin.
Alors Sophis fait son diagnostic sur l’état de Camis. Rapidement il se
retourne vers Jacques :
⎯ Ses deux jambes sont totalement écrasées, il n’y a pas d’autre
solution que de l’amputer. Ne perdons pas de temps, aidez-moi à le
dégager, allongeons-le soigneusement.
Aussitôt fait, Sophis, comme pour Watts, passe à l’acte. Pour les deux
jambes, cela ne dure que deux minutes. Camis reste inconscient pen-
dant un quart d’heure, puis revient à lui. Il ne s’est pas rendu compte
de ce qui lui arrivait car il a perdu connaissance lorsque la roche lui
est tombée dessus.
⎯ J’ai dû tomber, dit-il alors, je ne sens pas trop mes jambes. Est-
ce que quelqu’un peut m’aider à me relever, je suis un peu faible.
Alors, Novam s’approche de lui :
⎯ Mon cher Camis, je dois te dire que tu as eu un accident et So-
phis a dû t’amputer les deux jambes, mais sache que là où nous allons,
elles ne seront pas nécessaires.
Camis se redresse et voit ses cuisses recouvertes d’une étoffe, mais ses
pieds ont disparu. Il ne peut retenir ses larmes, car il s’en veut d’avoir
été impatient de franchir la dernière porte. Jacques le rassure et pense
que malgré tout, cet accident était fort probable pour l’un d’eux, vu
l’amas de roches, les accidents de ce type sont un risque majeur.
⎯ Mais comment allez vous faire pour continuer ce périple avec
moi, répond Camis à Jacques, je peux juste ramper avec mes bras.
⎯ Nous te porterons en nous relayant, nous ne t’abandonnerons
pas.
Pendant ce temps, Idris et Argousin sont allés en repérage pour voir

322
s’il y a une sortie au bout. Les voilà de retour maintenant, mais pas du
côté d’où ils sont partis.
Idris interpelle l’équipe :
⎯ Cette cavité géante est sans issue, nous en avons fait le tour, son
diamètre n’est pas loin des quatre cents mètres, sa hauteur à peu près
identique, en reculant contre les parois, j’arrive à voir le sommet du
monticule, ce volume est conique.
⎯ Mais nous ne pouvons rester ici, intervient Yes, il doit bien y
avoir une solution ?
⎯ Malgré ma vue exceptionnelle, répond Argousin, je n’ai décelé
aucune faille à travers ses parois, aucune porte, aucun voile ne se
laisse observer.
Yes demande à Camis :
⎯ Toi qui nous as conduit à travers cette porte, tu n’as pas une
idée ?
Jacques n’apprécie pas la remarque car leur ami a eu un choc formi-
dable et il n’est pas prêt à répondre, mais Camis dit :
⎯ Je suis très fatigué, cherchez sans moi, je verrai lorsque je serai
reposé.
Et il s’endort contre la pierre qui l’a réduit en cul-de-jatte. Dès lors les
hommes se mettent à la recherche d’une porte hypothétique. Novam
reste auprès de Camis ainsi que Jacques, mais il se pose des ques-
tions :
⎯ Pourquoi, lorsque Alove Jaman nous a parlé de la douzième de
porte, a-t-il vu des femmes à l’intérieur, alors que nous n’avons rien
vu de tel ?
⎯ Je pense qu’il a vu ces êtres dans une partie inexplorée qu’il a
prise pour celle-ci, mais il y en a peut-être d’autres que nous devrons
découvrir.
⎯ Mais il faut que cela cesse, nous ne pouvons passer le reste de
notre vie dans ces trous, je veux sortir, mon cœur me porte à retrouver
Aqualuce, sans oublier Noèse qui nous attend, dans je ne sais quelles
conditions, avec un enfant qui ne demande qu’à naître maintenant.
C’est terminé, il faut sortir, arrêter ces expériences qui pourraient à la
longue nous rendre tous fous.
⎯ Voilà quelque chose de concret qui sort de ta bouche, Jacques.
Je suis heureux que tu veuilles prendre en main les opérations !
⎯ Que veux-tu dire ?
⎯ Sortons d’ici tout d’abord, je te dirai ensuite ce que tu as à
faire…

323
Camis dort trois périodes complètes sans se réveiller, il semble récu-
pérer par un long sommeil ; Jacques resté auprès de lui, est enfin heu-
reux de le voir ouvrir les yeux :
⎯ As-tu un peu récupéré, est-ce que tu ne souffres pas trop ?
⎯ Je te remercie de prendre soin de moi, mais finalement, Novam
a raison, certainement mes pieds ne seront pas d’une grande utilité là
où nous allons. Avant que je m’endorme, Yes m’a posé une question.
C’est un ami, en même temps qu’un collègue, je ne lui en veux pas de
s’être précipité pour me demander de trouver l’issue de cette grotte.
Moi-même n’ai-je pas été trop rapide pour ouvrir une porte ? Rassem-
blons nos amis, je vais leur ouvrir la douzième porte, même si elle ne
leur a pas donné immédiatement l’âme sœur comme le proposait
Alove Jaman.
Jacques se lève et part chercher les hommes dispersés pour les réunir
autour de leur ami. Quand ils sont enfin rassemblés, Camis leur dit :
⎯ En tant que mécanicien, j’ai toujours assuré le bon fonctionne-
ment du vaisseau sur lequel nous nous sommes embarqués. Je connais
chaque détail de l’astronef, j’ai répertorié tous les éléments, rien ne
m’échappe. Si même une seule vis m’était inconnue, je vous mettrais
en danger. La mécanique pour moi est une passion, j’ai toujours res-
senti les machines, les constructions, rien qu’en les touchant, je les
connais sur le bout des doigts. Je n’ai pas besoin de livres, de modes
d’emploi. L’âme qui les a construites me parle directement. C’est pour
mon intuition et mon sens des techniques que le commandant Starker
m’a choisi. Aussi, j’ai eu la chance de dormir tout à l’heure contre une
roche, celle qui m’a mutilé, mais cela non sans raison, car à son
contact, j’ai ressenti ce qu’elle contient, je connais tout de cette pierre
et même des autres.
⎯ Mais qu’est-ce que ce tas de pierre a à nous dire ? demande Sé-
sam.
⎯ Justement, ce qu’elles m’ont dit, c’est que toutes ces roches
formaient auparavant une construction parfaite. Une catastrophe les a
séparées et elles se sont effondrées sur elles-mêmes, ne donnant plus
qu’un empilage informe. Notre rôle est de reconstruire cet édifice tel
qu’il était avant la chute de ces monolithes.
⎯ Comment pourrions-nous faire pour rebâtir un quelconque ou-
vrage ? demande Yes. Nous ne sommes qu’un peu plus d’une dizaine
d’hommes pour des milliers de tonnes de pierres et leur nombre est
considérable, il nous faudra plus de mille ans pour cela.

324
⎯ Non, Yes, avec douze paires de mains, douze cœurs, il nous
faudra quelques instant. Novam, je ne veux pas vous solliciter, mais
soyez le témoin de ce que nous, les hommes d’équipage du Conqué-
rant, nous pouvons réaliser.
Novam acquiesce et prend un peu de recul.
⎯ Maintenant, propose Camis, mettons-nous au travail. Nab, Kar-
ly, venez me soulever, afin de me hisser à votre hauteur, car je n’ai pas
votre grandeur d’âme. Watts donne-moi ton bras droit et pointe l’autre
vers les pierres, celui-ci va nous aider à les soulever et tu nous trans-
mettras ta force. Yes, donne-moi ta main droite, ton sens de
l’orientation va nous être très utile pour déceler la véritable position
de chaque roche. Argousin, tiens la main de Yes, ta vue nous aidera à
trouver chaque élément. Rodulf, prend la main d’Argousin, ta puis-
sance de calcul nous donnera la rapidité et le contrôle des déplace-
ments de toutes les pierres. Sésam, tiens Rodulf, tu nous donneras la
nourriture dont nous aurons besoin, car l’effort sera grand pour tous.
Idris, ta grande connaissance des roches, de la géologie est pour nous
un grand secours, sans toi nous ne pourrons les assembler. Sophis, tu
es un grand guérisseur pour notre corps, guéris ce monolithe au-
jourd’hui en miette, panse ses plaies, ses fissures. Il nous faut un pi-
lote hors pair pour réaliser ce travail. Alove, rejoins-nous et prends la
main de Sophis, tu seras le chef d’orchestre de ce grand ballet de
pierre. Ah ! j’oubliais le douzième homme. Jacques, rejoins-nous,
nous avons besoin d’un cœur pur pour nous donner le courage de ré-
aliser l’ouvrage. Prends la main d’Alove Jaman. Novam, le treizième
élément, celui qui assure la liaison entre nous tous et l’inconnu que
tous nous recherchons, donne la main à Jacques, qui nous a malgré lui
guidé jusqu’ici. Maintenant que nous sommes tous unis, que la dou-
zième porte dévoile son mystère.
Alors l’incroyable se réalise devant eux, par leur intelligence, leur
connaissance et leur force. Les pierres commencent à se soulever et à
se déplacer de plus en plus vite, chacune cherche sa place, se retourne,
alors l’assemblage se réalise, pendant des minutes et des minutes, dans
un souffle de roches s’intercroisant les unes les autres, à des vitesses
inestimables, la forme se manifeste. Jacques comprend maintenant que
la construction détruite sur Khephren se rebâtit devant lui, la pyramide
dans laquelle Gaélide les avait conduits se reforme devant eux ; la
même apparence, cette construction vide et puissante à la fois, il la
voit sous un autre angle, alors il se remémore Cléonisse, il revoit Star-
ker et Aqualuce auprès de lui. En moins d’une heure, le sommet de la

325
pyramide se positionne en dernier. À ce moment, l’édifice se met à
luire du haut vers le bas d’un éclat merveilleux. Et devant eux, une
porte de lumière se découvre et leur ouvre la voie. Tous en extase, ils
ne reviennent pas de ce qu’ils semblent avoir réalisé.
⎯ Entrons maintenant à l’intérieur sans tarder, leur dit Camis.
Porté par deux hommes, Camis pénètre en premier. Puis les autres le
suivent et ils s’avancent jusqu’au centre.
⎯ Posez-moi ici, ordonne Camis.
⎯ Nab et Karly le laissent sur le sol et tous admirent l’édifice.
Constitué de pierres phosphorescentes blanches, les parois sont parfai-
tement lisses. Jacques s’avance et leur dit :
⎯ Un jour, au début de mon voyage dans l’espace, je suis entré à
l’intérieur d’une pyramide identique, j’étais avec un vieillard qui était
plus qu’un sage. Il me dit qu’elle était le guide du retour de tous les
hommes vers la Terre.
Pendant que Jacques parle, Camis s’approche de lui, alors il s’arrête,
voyant Camis debout sans ses jambes, mais se mouvant comme si
elles le soutenaient toujours.
⎯ Novam a raison, dit Camis, où nous allons, mes pieds ne ser-
vent à rien.
Tous sont stupéfaits, jamais ils n’auraient pu imaginer que leur ami,
blessé si durement, pourrait quelques heures plus tard se mouvoir sans
difficulté.
⎯ Comment cela t’est-il venu ? lui demande Jacques.
⎯ Oh ! Comment a-t-on pu construire cette pyramide ? J’ai com-
pris que de la même manière, je pouvais me mouvoir. J’imagine mon
déplacement, comme j’ai imaginé cette construction. Toutes les ima-
ges que je perçois, je peux les réaliser si cela est nécessaire.
⎯ Comment pouvons nous sortir ? lui demande Yes.
⎯ C’est simple, regarde devant toi !
Yes lève les yeux et voit une porte lumineuse comme les nombreuses
déjà passées.
⎯ Comment as-tu fait ? interroge-t-il.
⎯ Je n’ai rien fait, mais à l’évidence, cette porte a toujours été là,
il suffit de l’imaginer.
⎯ Novam, pourquoi cette pyramide, dans quel but ? demande
Idris.
⎯ Idris, quelque chose nous a guidés vers cette planète, une chose
qui a un but, sinon, nous serions déjà tous morts. Cette construction
est un symbole et démontre que par notre travail collectif, nous avons

326
découvert que notre cœur nous a poussés à l’action et a dévoilé notre
nature ; de par cela, nous avons réfléchi pour une cause juste, ces deux
éléments nous ont enfin fait prendre conscience que nous avions le
pouvoir et la force d’agir avec nos mains. Voici pour nous trois flux
primordiaux retrouvés, dans nos différentes expériences, nous sommes
en mesure de construire bien des choses plus merveilleuses encore. Je
vous concède qu’user nos forces pour des ouvrages matériels n’a au-
cun intérêt, mais forts de notre réalisation, nous devons trouver notre
véritable vocation ici.
⎯ Voulez-vous franchir cette porte maintenant ? leur demande
Camis.
Jacques se retourne vers les autres. Personne ne faisant de remarque, il
dit alors :
⎯ Sortons d’ici et sans crainte, suivons-la vers notre futur.
Jacques s’avance, Camis franchit le premier le voile de lumière, tous
en font autant. Mais de l’autre côté, c’est la désillusion, car nos amis
se retrouvent une fois de plus devant l’entrée des douze portes. Ils les
regardent et se demandent s’ils sortiront un jour de ce labyrinthe sans
fin. Leurs yeux se posent sur les douze entrées, mais les voiles se
troublent, s’obscurcissent et d’un coup ils deviennent pierre, disparais-
sent. Maintenant, plus de portes, plus de chemins. Alors Novam com-
prend qu’il ne faut pas que si près du but, les hommes perdent cou-
rage, c’est pourquoi il leur offre un poème qu’il conçoit pour
l’épreuve passée :

À franchir ces portes, j’ai les jambes coupées,


Ces épreuves me tombant dessus, c’est assez.
Je suis trop vieux, maintenant très fatigué,
Je ne peux plus me déplacer et continuer.

Mais reposé, l’idée me vient de construire


Pour nous et nos amis un nouveau navire.
Unissons fraternellement toutes nos mains,
Afin que nos qualités soient mises en commun.

Dans le foyer des douze pouvoirs de l’âme,


La reconstruction de l’être s’enflamme.
Chaque pierre entassée n’était que vide
Leur union parfaite devient pyramide.

327
Dans cette perfection, mon corps mue et se meut,
Même cul de jatte, plus mobile que le feu.
Parés de nos qualités qui nous portent,
Qu’attendons-nous pour passer la treizième porte ?

Entendant cela, Jacques ne peut s’empêcher de demander :


⎯ Mais Novam, il n’y a plus de portes devant nous, regarde de
chaque côté, les voiles lumineux se sont transformés en pierre. C’est
impossible de continuer maintenant.
⎯ Jacques, tu as vu déjà bon nombre d’événements étonnants de-
puis que nous sommes réunis. Tu dois croire en l’impossible,
d’ailleurs, c’est à toi de franchir la prochaine porte. Je ne
t’accompagnerai pas, car je suis arrivé au bout de mon chemin. Je vais
te laisser ici. Je suis heureux d’avoir pu partager avec vous tous ces
moments extraordinaires. Écoutez ce que j’ai à vous dire à tous. C’est
d’abord pour toi, Noèse, même si tu n’es pas parmi nous aujourd’hui :

Par Noèse, toutes vos pensées sont purifiées,


Elle est le souffle nouveau de l’air annoncé.
Par elle, je suis délivré du puits de l’oubli,
Elle nous guide à l’orée d’une nouvelle vie.

Noèse s’est sacrifiée afin d’enfanter,


Sa jeunesse, sa pureté, confirme sa beauté.
Retrouvez-la, pour une nouvelle naissance,
Gardez toujours en vous son omniprésence.

⎯ Je n’oublie pas celui qui nous a conduits sur cette planète, sans
sa présence, nous n’aurions même pas fait cent mètres dans l’espace :

Starker, le capitaine du merveilleux vaisseau,


Disparu, n’en demeure pas moins le héros.
Dans sa nef céleste, nous avons longtemps voyagé,
Jusqu’à l’astre inconnu et abandonné.

Ton ouvrage accompli, tu fus pris par la mort,


Et nous partîmes rechercher l’ultime trésor.
Te fondant au cœur de la planète endormie,
Tu nous as guidés jusqu’aux portes de la vie.

328
Et vous tous, membres d’équipage, vous n’avez jamais failli à votre
tâche :

Douze hommes parfaits, dévoués pour réussir,


Par eux, le monde possède un nouvel avenir.
Franchissant avec courage les épreuves,
La lumière, force d’amour, les abreuve.

Ils ont sacrifié tout ce qu’ils possédaient,


Perdant membres et sens, ils se sont relevés.
Par cela, découvert le véritable amour,
Synonyme de leur lumineuse bravoure.

⎯ Il y a un homme par qui tout a commencé et par qui tout


s’achèvera :

Jacques le terrien est le témoin actif,


Celui qui, enlevé de son monde rétif,
S’est retrouvé propulsé dans un espace,
Recherchant l’amour dont il a perdu la trace.

Aqualuce, tu la retrouveras parfaite,


Car tu as la clef ouvrant la voie directe.
Pose-la dans le vaisseau de mon ami Neuf,
Laisse-toi emmener avec un cœur tout neuf.

Tu es un simple homme, néanmoins tu es un pur,


C’est par ton âme que je me rends en lieu sûr.
L’amour pur demeure le cœur du monde parfait,
Alors, il te suffit aujourd’hui d’y aller.

⎯ Il n’y a qu’un homme parmi nous qui n’a plus véritablement sa


place ici, c’est moi, Novam, car j’ai été le grand dictateur et je me suis
cru longtemps le maître des étoiles, alors que je n’en suis que servi-
teur. Pardonnez-moi ainsi qu’à ma famille, car nous vous avons tou-
jours trompés et avons voilé la vérité, mais maintenant tout est réparé :

Auprès de vous je n’ai été qu’un imposteur,


Je me suis cru longtemps le maître du bonheur.
Alors, je dois disparaître de la sorte,

329
Afin que s’ouvre à vous une nouvelle porte.

Au revoir, tous mes amis qui m’avez reçu,


Me considérant comme un être de vertu.
Rendez-moi à ma véritable vocation,
Qui est de donner l’amour dans toutes directions.

Jacques a écouté avec une grande attention tous les vers que Novam
leur a contés, mais il ne peut admettre que leur ami puisse les quitter.
Alors il lui demande :
⎯ Mais où iras-tu si tu nous quittes maintenant ? Nous n’allons
pas nous séparer, cette galerie est sans issue.
⎯ Mais Jacques, c’est pour vous tous que je disparais.
Sur ses mots, le corps de Novam semble s’enflammer de toutes parts,
mais c’est une lumière intense aveuglante qui le consume, en quelques
instants, devant tous les hommes. Il n’y a plus qu’une boule de lu-
mière, le corps de Novam a disparu, fusionné en une sphère lumineuse
qui d’un coup file sur le mur où une excavation semblait figurer une
amorce de grotte entre les douze portes maintenant refermées. Et
s’éclatant à l’intérieur, instantanément elle forme devant leurs yeux
une porte qu’ils n’avaient jamais vue. Jacques s’exclame :
⎯ La treizième porte !

330
331
332
Troisième partie
LE GRAND RETOUR

333
Chapitre I : La Treizième Porte

Devant cette porte, les hommes qui, jusqu’à présent,


n’avaient jamais craint d’en franchir le seuil, sont effrayés, comme si
celle-ci ne leur était pas destinée. Mais Jacques, lui, au contraire, se
sent irrésistiblement attiré par elle. Pour lui qui n’avait fait que suivre
ses amis, maintenant c’est l’inverse. Il se retourne vers eux :
⎯ Que vous arrive-t-il ? Cette porte vous terrorise à ce point que
je suis obligé de la franchir seul ? Durant tout ce chemin parcouru
ensemble, je vous ai suivis sans broncher, sans peur. Ce n’est pas
parce que Novam a disparu que la Terre s’arrête de tourner ! Euh …
Pardonnez-moi, je faisais allusion à ma planète natale, c’est une ex-
pression. Je sais que l’astre sur lequel nous sommes, n’a lui-même pas
de rotation.
⎯ Ce n’est pas que nous ayons peur, dit Idris, mais face à cette
porte, nous ne ressentons rien, nous n’avons pas la moindre idée de ce
qu’il y a derrière. Nous avons le sentiment que toi seul dois savoir ce
que nous trouverons. Ta mission est de l’ouvrir.
Alors Idris pose sa main sur le voile qui reste aussi infranchissable
qu’un bloc de granit et dit :
⎯ Tu vois, Jacques, je ne suis pas celui qui peut ouvrir cette porte.
Jacques le sait bien, s’approchant de la porte, il pense à tout le voyage.
À ce matin du onze août mille neuf cent quatre vingt dix-neuf, si loin
derrière, puis cette rencontre avec cette femme dans ce vaisseau in-
hospitalier, Aqualuce, cette femme parfaite, celle qui vibre dans son
cœur, alors qu’il y a bien des mois, peut-être des années qu’elle a dis-
paru. Pourquoi, si près d’avoir atteint l’amour parfait, celui-ci a-t-il
disparu subitement, ne laissant que la trace d’un idéal à conquérir ?
Depuis ce jour où elle partit, tout fut à reconstruire, laissant deux
hommes touchés par une maladie qui surprend un jour sans prévenir.
Depuis, il est parti à la recherche d’un ennemi qui semble lui échapper
et sa quête le conduit ici. Les Golocks semblent bien oubliés mainte-
nant. Mais il s’est passé beaucoup d’événements depuis son départ de
Lunisse avec Starker et son équipage. Ils ont trouvé Noèse qui leur
apporte sa pensée pure, puis ils ont découvert Novam, un véritable
sage de lignée directe des Dictateurs, qui après tant d’années, solitaire
face à lui-même, leur a transmis tout son savoir, comme une vocation
primaire. Novam inspire Jacques et cette phrase lui revient : « Trouve
l’amour et tu retrouveras Aqualuce » Et Jacques se dit : « Cette porte

334
est le dernier maillon qui nous mènera tous vers l’Amour ».
Et aux hommes réunis devant lui, il dit :
⎯ Chers amis, j’ouvre cette treizième porte par laquelle nous fe-
rons le grand saut vers l’Amour, qui nous fait vivre, qui nous fait agir.
Jacques pose sa main sur le voile encore solide et comme s’il pronon-
çait une formule magique, il dit :
⎯ Par la force de nos cœurs, de notre connaissance, j’ouvre la voie
directe à l’Amour qui est la vérité parfaite.
Et soudain, sa main traverse doucement le voile qui s’est laissé atten-
drir par ses paroles.
⎯ Passez, dit-il à ses compagnons, je veux m’assurer que tous sont
entrés avant de vous rejoindre.
Alors chacun avance devant la porte et Jacques leur dit au fur et à me-
sure qu’ils s’engagent :
⎯ Lance-toi, Karly, aies confiance en ta foi qui t’a fait traverser ta
porte sans encombre.
⎯ Nab, Starker est toujours avec toi.
⎯ Sésam, apporte avec toi toute la nourriture nécessaire à notre
travail.
⎯ Yes, navigateur, donne-nous la direction durant notre traversée.
⎯ Argousin, ta vue nous permet de traverser tous les voiles et d’en
découvrir la vérité.
⎯ Idris, l’eau que tu nous fais boire est celle de la vie, continue à
nous en abreuver.
⎯ Sophis, par toi nous guérirons les plaies de tous ceux qui souf-
frent.
⎯ L’espace, le temps, sont des dimensions bien trop limitées pour
être contenues dans l’univers où tu nous emmènes, Rodulf.
⎯ Watts, par toi est la force, allume le feu de notre esprit.
⎯ Alove Jaman, le meilleur des pilotes, guide-nous vers notre but.
⎯ Camis, je termine par toi car ta connaissance du vaisseau que
nous avons ensemble symbolisé, a permis notre union dans la cons-
truction de notre œuvre. Je t’invite à passer le dernier, aide-nous, par
ton pouvoir de mobilité, à nous rendre au cœur de notre but.
Ainsi seul, Jacques regarde une fois encore la grande galerie d’où ils
sont tombés, il a une pensée pour tous, puis disparaît à l’intérieur de la
porte de lumière.
Une fois à l’intérieur, c’est la chute, il plonge dans un tunnel sombre,
ne voyant ni ses amis, ni les murs qui l’entourent certainement. Jac-
ques se dit, sentent l’accélération prodigieuse :

335
⎯ Mais où vais-je m’écraser ainsi, mais dans quoi sommes-nous
tombés ?
À une vitesse considérable le grand plongeon semble interminable,
sans qu’il ne puisse plus rien maîtriser, l’échauffement de l’air sur son
corps finit de purifier le peu de souillure qui pourrait encore rester en
son âme. Mais à un moment, il ralentit progressivement et au bout se
retrouve projeté dans une vaste salle, à peine éclairée par quelques
pierres phosphorescentes. Là il se retrouve en suspension, en état
d’apesanteur, ses amis sont debout, les pieds sur la face intérieure
d’une sphère qui forme un vacuum. Idris lui dit :
⎯ Projette-toi vers nous, dévie-toi du centre et tu tomberas.
⎯ C’est ce que fait Jacques, qui bascule vers la face où se tiennent
ses amis. Les pieds collés au sol, enfin il constate que tous sont arri-
vés. À leur grande surprise, Corante est parmi eux. Tous s’en réjouis-
sent.
⎯ Mais que t’est-il arrivé, nous t’avons perdu à la troisième
porte ?
⎯ Absolument rien, je me suis juste endormi après avoir franchi la
porte et je vous retrouve tous auprès de moi, je ne comprends pas, je
viens de franchir le voile, d’ailleurs, vous m’avez suivi, nous ne nous
sommes pas quittés un instant, je me suis juste un peu assoupi à
l’arrivée.
Mais n’allant pas chercher trop loin des explications, tous sont heu-
reux de voir leur camarade sain et sauf. Jacques lui demande :
⎯ Sais-tu où nous sommes ?
⎯ Je pense que nous sommes au centre de la planète, d’ailleurs les
faits tendraient à le prouver. Cette cavité sphérique où nous sommes,
nous en faisons le tour sur toute sa face sans tomber, comme si la gra-
vité nous attirait vers la croûte extérieure ; du reste, si le centre de la
planète est vide, les forces d’attractions ne peuvent que nous attirer
vers la masse qui se trouve au-dessus de nous, n’est-ce pas logique ?
⎯ Peut-être, répond Jacques.
⎯ Néanmoins, ajoute Idris, je n’ai jamais rencontré un tel phéno-
mène et toutes les planètes que j’ai croisées à ce jour ont toutes des
noyaux en fusion à des milliers de degrés à des pressions incroyables,
à moins de cent kilomètres de leur surface, des nappes de magma en
fusion. Mais cet astre est exceptionnel en tous points.
Mais Argousin les interrompt, car il vient de percevoir une chose
curieuse :
⎯ Mes amis, nous posons nos pieds sur de la glace, je ne sais pas

336
si vous avez remarqué, mais cet endroit est très froid, si nous ne fai-
sons rien, nous allons tous mourir gelés.
Alors Jacques demande à Watts s’il peut réchauffer par sa force
l’atmosphère, ce qu’il fait aussitôt. Mais Argousin insiste :
⎯ Je perçois sous la glace des formes humaines, elles sont comme
congelées.
⎯ Je suis sûr, dit Idris, que ce sont les êtres vivants que j’avais re-
pérés avec mon détecteur, depuis bien longtemps.
Jacques alors se souvient de la vision de Alove Jaman :
⎯ Ce sont certainement les femmes que tu avais vues Alove. Vite,
il faut les sortir de là.
⎯ Watts saurais-tu faire fondre la glace pour rechercher ces âmes
enfouies sous nos pieds ?
⎯ Je pense. Argousin, combien dénombres-tu de créatures ?
⎯ Il y en a douze.
⎯ Alors que chaque membre de l’équipage me rejoigne, ordonne
Alove Jaman.
Tous se rapprochent de leur ami et il les fait mettre en cercle. Jacques
les observe, mais il ne participe pas. Puis Watts de ses bras irradie ses
amis qui ensuite dirigent leur regard et les mains vers la glace ; ainsi,
une force paraît se dégager et Jacques voit les corps remonter progres-
sivement vers la surface. Chaque membre semble extraire une forme
humaine. Leurs mains se lient aux corps qu’ils remontent, enfin cha-
que homme tient dans ses bras un être encore inconscient La force qui
émane de Watts finit de les réchauffer, Jacques voit maintenant deux
fois douze êtres réunis ensemble, enlacés comme des amants parfaits.
Leur union dure quelques minutes avant que les corps extraits de la
glace ne reprennent vie à ses yeux et se mettent à respirer. Douze
femmes, toutes prisonnières de la glace, enfin délivrées. Chaque
homme tient dans ses bras une créature qui paraît reprendre vie, on
dirait que chacune ressemble à celui qui la soutient, comme si l’âme
sœur tant espérée était aujourd’hui une réalité. Le bonheur se lit dans
le visage de chacun. Et les premiers yeux commencent à s’ouvrir, la
vie reprend ses droits et quelques instants plus tard, toutes se redres-
sent et la première des femmes se met à parler :
⎯ De notre sommeil de glace, vous nous avez délivrées, nous vous
attendions depuis longtemps, très longtemps. Mais aujourd’hui, un
monde se relève. Qui est votre chef ?
Tous indiquent Jacques. Cette femme très belle, aux yeux d’un noir
profond, est celle que Alove Jaman a soutenue et recueillie, c’est la

337
femme d’un chef, elle semble très sûre d’elle.
⎯ Noble étranger, d’où viens-tu, qui t’a envoyé jusqu’ici ?
⎯ Je suis un terrien et personne ne m’a conduit à vous.
La femme se rapprochant de Jacques voit sous l’étoffe de sa chemise
déchirée un objet métallique qu’elle saisit dans ses mains et dit :
⎯ C’est celui qui t’a donné cette clef qui t’a guidé jusqu’ici, car je
sais à qui elle appartient, je le connais, s’il t’a choisi, c’est que tu es
l’élu, celui qui assistera au miracle de l’amour. Tu as guidé les hom-
mes jusqu’ici et enfin tous rassemblés, maintenant nous allons pouvoir
célébrer notre union dans la triple force encore en sommeil. Ce qui n’a
pu être révélé dans le passé va l’être maintenant.
Jacques ne comprend pas trop, mais les hommes eux n’ont rien à
chercher car ils ont trouvé, leur nouvel amour paraît les inonder d’un
savoir que Jacques ne peut déceler.
« De tout ce chemin parcouru depuis cette route barrée par un talus,
se dit-il, je ne sais rien. Je suis le témoin de bien des événements mais
ma connaissance est celle de mon ignorance ».
La femme qui avait pris la parole ressent le questionnement de Jac-
ques et lui dit :
⎯ Ne t’en fais pas, Jacques, tu es un bienheureux, ta sagesse, ta
simplicité, ton ignorance font de toi un élu de premier ordre. Tu vas
avoir l’avantage d’assister à l’événement le plus important que
l’univers ait connu depuis sa création. Cela fait si longtemps que nous
attendions cet instant, alors ne perdons plus un instant !
Jacques ne connaît pas cette femme, il ne sait pas quel est son but,
mais les douze hommes d’équipage le connaissent car, par couple, ils
se regroupent formant un cercle et tournent leurs regards vers le centre
de la grotte circulaire. Jacques en fait autant et distingue une petite
sphère de glace ne mesurant pas plus de cinquante centimètres et en
son centre, ce qu’il n’avait pas remarqué auparavant, un petit point
lumineux, pas plus gros qu’une balle de ping-pong. Toujours cette
femme, qui se retourne une fois encore vers lui :
⎯ Quelle est ta quête ?
⎯ Je suis pour le peuple lunisse à la recherche de la graine
d’étoile.
⎯ Tu l’as trouvée et pour l’Amour de l’humanité, regarde.
À cet instant, tous les hommes et toutes les femmes bondissent d’un
coup vers le centre, vers cette boule de glace et s’y accrochent.
Comme ils sont au centre exact de la planète, ils ne tombent pas, car
ils sont là où toutes les forces d’attractions convergent. Vingt-quatre

338
hommes et femmes posent leurs mains sur le bloc gelé, comme s’ils
voulaient le faire fondre. C’est vraiment ce qu’ils font, car Jacques
voit de l’eau ruisseler doucement sur eux. Cela dure des minutes et
des minutes, car le bloc faisant bien deux cent litres, il faudra des heu-
res pour le réduire en eau totalement, mais pas un ne lâche à aucun
moment la sphère, ainsi très lentement le bloc de glace se réduit. Jac-
ques ne comprend pas trop où ils veulent en venir, mais il est serin et
contrairement à Ici, ces femmes lui inspirent parfaitement confiance,
de la même façon que ces hommes qui l’ont accompagné tout au long
de ce voyage. La sphère glacée ne mesure plus que dix centimètres,
Jacques observe que la boule lumineuse a augmenté en intensité et
devient éclatante, comme une torche au magnésium. Les quarante-huit
mains qui réchauffaient la sphère sont trop nombreuses, les mains se
détachent maintenant. La bille de lumière est libérée de sa glace et
devient aveuglante, Jacques ne peut maintenir son regard sur elle car
ses yeux en seraient brûlés. D’un coup, trois rayons de lumière d’un
blanc éblouissant en ressortent et transpercent la grotte, faisant fondre
les parois touchées comme sous l’effet d’un rayon laser, mais le flux
est beaucoup plus intense et brillant. Et déjà la balle de ping-pong a
doublé de volume. Les femmes et les hommes, toujours autour, sont
tous irradiés par les trois rayons et le centre de leur poitrine est traver-
sé par la lumière, faisant luire le cœur de chacun. Cela dure encore
quelques minutes sans qu’aucun ne réagisse, comme si ces trois
rayons faisaient partie de leur corps. Enfin ils s’en détachent et ils re-
joignent Jacques. La femme dit alors :
⎯ Jacques, fais-nous sortir d’ici, car la graine d’étoile va grossir
maintenant et le cœur de la planète va s’enflammer.
⎯ Mais comment, je ne sais rien de cette planète, je ne suis pas
magicien !
⎯ Alors dis-nous un poème.
Jacques est surpris de cette demande, car c’est toujours Novam qui les
abreuvait de ses vers. Alors il se met à penser à tous ses amis qui l’ont
accompagné étape par étape jusque là, Aqualuce, Cléonisse, Starker,
Clara, Noèse et Novam, tous disparus aujourd’hui, mais dans son
cœur tous présents. Jacques ouvre la bouche :

Roulant tranquille au long du chemin de la vie,


Stoppé devant un talus je fus bien surpris.
En guise de talus c’était une montagne,
Il fallait à présent que je la regagne.

339
J’étais égaré sur une route étoilée,
Je fus sauvé par celle qui conquit mes pensées,
Ainsi invité à partager sa quête,
Car la graine d’étoile était notre conquête.

J’ai tout perdu sur cet étroit et long chemin,


Celle que j’aime, mes amis, tous se sont éteints.
Sur cette route, je me trouve dépouillé,
Il ne me reste plus qu’une seule pensée.

Je veux rejoindre l’unique âme désirée,


Et alors retrouver ma patrie oubliée.
Par cette parole, j’ouvre le seul accès,
Qui nous conduit à la totale liberté.

340
Chapitre II : Monadis, Graine d’Étoile

Alors, au-dessus de Jacques et ses nombreux amis, une large porte,


illuminée de toutes les couleurs du monde, s’ouvre et les invite au
passage. Jacques n’en revient pas lui-même. Comment a-t-il pu faire
cela, se demande-t-il. Et il pense à Novam qui s’est sacrifié pour ou-
vrir la treizième porte. Et s’il était maintenant omniprésent à travers ce
noyau ? Peut-être l’a t-il aidé ? Soudain, le sol se met à trembler, les
secousses se font vives, la planète semble prise d’un grand frisson, son
cœur nouveau bat pour la première fois aujourd’hui. La vie s’installe.
Mais il ne faut pas rester ici, car tout peut s’écrouler sur eux.
S’adressant à tous ses compagnons, Jacques leur dit :
Franchissez cette porte, elle nous emmène vers la sortie, vers l’air
nouveau de cette planète. Hâtons-nous maintenant, cela fait trop long-
temps que ce cœur ne battait plus, il va s’enflammer.
De ce fait, tous les hommes et toutes les femmes bondissent et se diri-
gent vers le nouveau voile multicolore, Jacques en fait autant et dispa-
raît à jamais du cœur de la planète.

Ils sont dehors, cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pu voir au-
dessus d’eux les étoiles brillant de mille éclats dans le ciel, mais pour
eux ce ciel est nouveau, ils le découvrent comme s’ils n’avaient aupa-
ravant jamais vécu ailleurs que dans l’enfer d’une planète morte.
Les hommes, les femmes se rassurent les uns les autres. Enfin rassem-
blés, la lumière du cœur de la planète les unit pour l’éternité. Jacques
les regarde, mais il a un pincement au cœur. Alors la femme qui lui
avait demandé de les faire sortir quitte un instant le groupe et se rap-
proche de lui :
⎯ Sois tranquille, Jacques, tu vas retrouver très prochainement
celle que tu aimes, j’en suis certaine et tu ne la quitteras plus. Car ton
destin n’est pas sur cette planète, mais au contraire, de retourner vers
les tiens.
⎯ Mais je ne sais pas où est perdue Aqualuce.
La femme prend la clef posée sur la poitrine de Jacques :
⎯ Cette clef peut te guider vers elle, car c’est la clef de ton cœur.
⎯ Je suis bloqué sur cette planète et il faut retrouver le vaisseau.
À cet instant, la planète se met encore à trembler, les vibrations ne
cessent et devant eux, à quelques kilomètres, le sol s’éclate et un fais-
ceau de lumière jaillit droit, comme planté depuis l’infini, semblable à

341
un laser, mais d’une intensité et d’un diamètre sans aucune mesure et
traverse l’univers entier ; sa force est immense et sans pareille avec les
énergies réunies de toute la création. Deux autres faisceaux identiques
s’échappent au même instant de la planète et partent sur le même plan
mais dans trois directions différentes. À l’horizon, l’étoile qui est tou-
jours restée immobile semble maintenant se lever. Tous regardent ce
spectacle au ralenti, mais d’une ampleur extraordinaire :
La planète morte se remet à vivre, son cœur se met à bouillir, elle se
réveille et commence à tourner sur son nouvel axe, entraînée par les
trois rayons de lumières qu’elle déploie. La graine d’étoile éveillée par
le cœur des hommes s’ouvre à l’univers et répand son feu d’amour.
Idris revient un peu à ses compétences et dit à Jacques :
⎯ La planète s’est mise en rotation, elle paraît se lancer, nous al-
lons bientôt nous retrouver dans la zone illuminée par l’étoile. Nous
devrions tenter de retrouver le vaisseau.
Sous leurs pieds, le sol vibre mais aucune secousse majeure ne
s’ensuit. Idris pense que la rotation engagée en est la conséquence.
Jacques a une idée et demande à Argousin :
⎯ Toi qui as une vision exceptionnelle, saurais-tu où nous pou-
vons retrouver le vaisseau ?
Argousin se concentre, mais il ne peut déterminer sa position, car la
planète est très grande.
Alors Alove Jaman intervient et dit :
⎯ Aurore, mon amie, mon âme sœur, nous propose de rentrer en
contact avec Noèse sur le vaisseau, qui a toujours ses pouvoirs télépa-
thiques.
Jacques en est ravi et sent son cœur battre à l’idée de retrouver son
amie Noèse. Il répond :
⎯ Aurore, ne perds pas de temps, fais-le immédiatement.

À ce moment, dans le vaisseau, Noèse qui est assoupie sur son lit,
entend dans sa tête qu’on lui parle. C’est pour elle une voix inconnue,
mais elle comprend clairement :
⎯ Noèse, écoute-moi ! Si tu m’entends, je m’appelle Aurore, je
suis avec Jacques et les hommes du vaisseau, nous sommes égarés sur
la planète. Jacques et nous tous avons besoin de ton aide.
Pour la première fois depuis fort longtemps, elle a des nouvelles de
tous ses amis. Son cœur s’emballe, elle en est bouleversée et des lar-
mes coulent sur ses joues. Mais se ressaisissant, elle répond à Aurore :
⎯ Je t’ai entendue et mon cœur est maintenant empli de lumière à

342
l’idée que mes amis sont avec vous. Que puis-je faire pour vous ai-
der ?
Aurore dit aussitôt à tous ce que Noèse vient de lui dire et tous les
hommes crient de joie à l’idée que Noèse est elle aussi saine et sauve.
Alove Jaman a une idée et la dit à Aurore, qui le retransmet :
⎯ Noèse, Alove Jaman propose, si cela est possible, que tu des-
cendes dans le hall où se trouvent les cellules de secours, il en reste au
moins une. Mets-toi aux commandes et rejoins-nous. Quand tu seras
prête, fais-le nous savoir.
Noèse acquiesce et regagne le petit vaisseau. Une fois à l’intérieur,
elle demande à Aurore :
⎯ Je suis aux commandes de la navette, que dois-je faire ?
Alove Jaman explique par l’intermédiaire d’Aurore :
⎯ Commande l’ouverture de la porte du vaisseau, bouton orange à
droite. Mets sous tension la commande de pilotage automatique,
commande rouge, sous le levier central.
⎯ C’est fait !
⎯ Maintenant active sur le clavier inférieur le détecteur de pré-
sence et règle-le sur mon aura, pour cela parle au CP qui l’a en mé-
moire.
⎯ C’est bon, tout est en ordre.
⎯ Alors appuie sur la mise en marche, c’est le bouton vert sur le
côté droit.
Après un court instant Noèse dit :
⎯ Ça y est, la navette décolle, je suis déjà sortie du vaisseau. Sur
l’écran, un tracé s’affiche et donne un temps, une heure zéro neuf.
Noèse n’est jamais sortie du Conquérant et n’a jamais piloté de vais-
seau. Maintenant elle voit défiler devant elle la planète inexplorée.
Passant sur une mer de glace, puis de sable, elle aperçoit sur sa gauche
un rayon de lumière extraordinaire, qu’elle n’avait jamais remarqué
auparavant. Mais la petite nef continue sa route sans dévier. Jacques
est fort ému, enfin tous les hommes sont heureux de savoir que leur
traversée du désert est aujourd’hui terminée, car Noèse arrive et les
ramène vers leur vaisseau d’où tout a commencé. Les yeux levés au
ciel, tous les hommes guettent son arrivée. C’est Jacques qui le pre-
mier l’aperçoit :
⎯ Regardez, elle arrive derrière nous, le vaisseau s’approche vite.
Effectivement, car moins de deux minutes plus tard, il est à leur verti-
cale et sans bruit, descend lentement sur eux. Dans un silence chargé
d’émotion, tous le regardent et font un salut vers leur sauveur. La na-

343
vette s’est posée. Le sas se déverrouille et dans la minute, la silhouette
de Noèse apparaît à tous, le visage amaigri, les cheveux plus courts et
un ventre bien rond. Son bébé les attend pour venir au monde. Jacques
est le premier à la rejoindre, il la prend avec précaution dans ses bras
et l’embrasse avec affection.
⎯ Tu nous as manquée, j’étais inquiet pour toi et ton enfant.
⎯ Je ne vous ai jamais abandonnés en pensée, mon enfant vous at-
tendait, mais maintenant il a hâte de voir le jour.
Mais Noèse s’inquiète de ne pas voir Novam parmi eux.
Jacques lui raconte son sacrifice.
⎯ Je me doutais qu’il ne reviendrait pas, dit-elle, mais je sens sa
présence autour de nous, il est partout dans la planète.
Aurore intervient :
⎯ En se sacrifiant pour les hommes, Novam a regagné le noyau de
Monadis dans l’instant. Il est omniprésent maintenant.
Jacques demande à Aurore :
⎯ Qu’est-ce que Monadis ?
⎯ Oh, c’est vrai, vous ne savez pas ! C’est le nom de la planète.
Rapidement tous font honneur à Noèse et Alove Jaman invite tout le
monde à monter dans la cellule de secours pour retourner vers le vais-
seau. Aurore dit à ce moment qu’il n’y a pas trop de temps à perdre,
car des changements très importants sont attendus dans les heures pro-
chaines. Mais elle attend d’être au vaisseau pour l’expliquer à tous.
Leur voyage se fait très vite cette fois et leur arrivée est sans problè-
mes. La navette se pose à proximité du vaisseau, sortant à l’extérieur,
tous regardent le ciel totalement obscurci, alors que précédemment, ils
se trouvaient dans un crépuscule perpétuel. Maintenant c’est la nuit,
pour la première fois. Une fois qu’ils sont descendus, Alove Jaman et
Jacques indiquent aux nouveaux occupants leurs cabines et leur don-
nent de nouveaux vêtements. Tous en profitent pour se laver et se
changer. Ils se retrouvent plus tard dans la grande salle à manger, où,
bien avant, Noèse avait disposé un repas pour eux, qu’ils n’avaient
jamais pu prendre. Une fois qu’ils sont rassemblés, Aurore prend la
parole :
⎯ Mes amis, aujourd’hui est un grand jour, car par votre sacrifice
à tous, le cœur de Monadis s’est enflammé, ceci de façon irrévocable.
La conséquence est pour l’univers entier un changement total dans la
structure de chaque planète, chaque étoile. Cette graine d’étoile si
longtemps endormie, depuis le premier jour de la création de
l’univers, a été touchée par le cœur d’hommes purs et leur don total a

344
libéré l’AMOUR. Cette triple force, émise par notre planète, touchera
un à un chaque astre qui à ce moment sera transformé pour changer de
nature. La matière disparaîtra et laissera place à une nouvelle nature
sans limite ni frontière, où toute vérité sera dévoilée. Les hommes sur
ces planètes, s’ils ne sont pas préparés, subiront un changement tel
qu’ils ne sauront que faire. La grande dématérialisation a commencé,
cela dans le but de retourner à la source unique, la vie originelle
d’avant le grand éclatement qui s’est produit, il y a des temps immé-
moriaux. C’est grâce à un homme que cela est devenu une réalité. Cet
homme est un terrien. C’est normal, c’est par eux que le noyau fut
gelé.
Mais Jacques demande :
⎯ Mais vous, les douze femmes, découvertes au cœur de la pla-
nète, qui êtes-vous ?
⎯ Jacques, l’homme est double, masculin et féminin, l’un sans
l’autre nous ne serions pas des êtres réalisés ; c’est pour cela que nous
sommes ensemble depuis cette heure ; et sans nous, vous n’auriez ja-
mais pu éveiller cette graine d’étoile. Mais pour répondre complète-
ment à ta question, je vais te raconter notre histoire. Je lis en toi que tu
connais déjà une partie de notre passé, Gaélide a posé son empreinte
sur toi, je suis heureux pour lui et Cléonisse qu’ils aient pu attendre
comme nous, ta venue, comme l’avait annoncé Iahvé. Dans ta mé-
moire, je vois encore les images de Khephren, juste avant notre dé-
part ; ce sont celles de Gaélide, mais ce qu’il n’a jamais vu, je vais te
le faire découvrir.

Pris de force par Belzius, nous décollâmes de Khephren et nous


nous séparâmes du vaisseau désormais Lunisse qui s’éleva et partit à
la recherche d’un nouveau monde. Belzius voulait quitter la Voie Lac-
tée pour ne plus jamais être soumis aux rayonnements astraux, comme
Atlantide l’était régulièrement. Andromède était notre destination ;
mais Astronis lui fit savoir qu’il connaissait la position de Monadis, la
source de tous ses ennuis. Alors Belzius n’eu plus qu’une idée, celle
d’aller détruire l’astre en question. Et au bout de quinze jours de
voyage nous arrivâmes en vue de la planète. Elle était magnifique et
ressemblait en tout point à Atlantide, que je nommerais Terre comme
l’avait décidé Iahvé. Monadis avait tout pour être une magnifique pla-
nète où nous installer définitivement, où Belzius et ses Golocks au-
raient pu vivre des millénaires, mais il n’en fit rien. Il envoya une
équipe pour l’explorer, ils n’eurent aucun mal à trouver le chemin qui

345
menait au centre de la planète. À l’intérieur ils ne découvrirent qu’une
petite bille de lumière. Ainsi les hommes lui rapportèrent leur décou-
verte. Riant aux éclats, il ordonna que l’on détruise ce germe de lu-
mière ridicule. Hélas, les hommes qu’il envoya ne revinrent jamais,
treize patrouilles furent absorbées par cette poussière de lumière. Plus
personne ne voulut y retourner. Alors depuis son vaisseau il dirigea
toute la puissance de ses armes sur la planète.
J’ai assisté au bombardement éthérique sur la planète, mais ce fut un
fiasco, elle semblait absorber toute la puissance de feu, le résultat fut
de façon surprenante l’immobilisation de l’astre sur son axe. Belzius
était devenu très nerveux, il n’était pas question pour lui de renoncer
sans résultat. C’est alors qu’un des sages embarqués, Luame, eut une
idée. Il lui suggéra une façon de neutraliser cette graine d’étoile :
⎯ Congelez le noyau, car il semble réagir aux armes de feu, mais
le froid n’est pas un signe d’agression.
⎯ Comment comptes-tu t’y prendre ? lui demanda Belzius.
⎯ Comme plus aucun Golock ne veut pénétrer le noyau, faites-y
rentrer les douze hommes et femmes Lunisses, par leurs pouvoirs
mentaux conjugués, ils gèleront la graine d’étoile.
⎯ Ton idée est excellente, mais si derrière nous les Lunisses vien-
nent le dégeler, cela n’aura servi à rien.
⎯ Vous avez les vingt quatre Lunisses les plus doués et si vous
acceptez, je pourrai construire avec eux un piège gigantesque afin que
ceux qui voudraient s’en approcher, s’y perdent, jusqu’à en devenir
fou ; ainsi, il sera impossible de trouver cette particule de lumière.
Laissez moi m’en occuper, je prendrai les douze hommes pour bâtir
un chemin de perdition, tandis que les douze femmes gèleront le
noyau et je les obligerai ensuite à faire de cette cavité une tombe d’où
elles ne sortiront jamais, elles demeureront plus froides que la glace
des comètes.
⎯ Commence immédiatement, Luame, emmène ces hommes et
ces femmes et assure-toi qu’ils ne dévoilent jamais le secret de cette
planète.
Je n’ai pas assisté à cette discussion, mais un gardien avec qui j’avais
sympathisé m’en fit part. Je compris alors que mes compagnons
d’infortune n’en sortiraient jamais vivant. Nous avions quitté la Terre
que nous aimions, parce que nous avions été choisis par les représen-
tants Psychés à cause de nos très grandes capacités mentales, mais
nous ne faisions pas partie de cette caste. Seul Iahvé s’était opposé à
notre départ, mais comprenant que c’était peine perdue, il nous dit :

346
⎯ Vous trouverez dans l’espace votre vocation, faites au mieux
tous les travaux que l’on pourra vous confier, surtout ne craignez ja-
mais la mort, car sur vous, elle n’aura pas le dernier mot. Partez sans
craintes.
Aussi, pas un de nous n’oublia ses paroles. Les hommes travaillèrent
durant cent trente sept jours pour construire ces grottes gigantesques,
les galeries et surtout les treize portes et leurs épreuves. Luame étu-
diait avec eux chaque détail pour que les pièges soient efficaces, mais
en lui, il y avait une idée bien différente que celle qu’il avait présentée
à Belzius ; il n’avait pas l’intention de faire mourir qui que ce soit,
mais bien au contraire il fit tout pour préserver les hommes qui vien-
draient peut-être plus tard, même s’ils devaient s’y perdre. Lorsque
tout fut terminé, Luame nous fit toutes descendre au centre de la pla-
nète avec nos douze compagnons et nous demanda de geler par nos
pouvoirs la graine d’étoile. Il me dit ainsi qu’à mes consœurs :
⎯ Vous ne ressortirez pas de cet endroit avant d’avoir par vous-
même fait luire la lumière et la puissance de cet atome que vous voyez
au-dessus de vous. Faites ce que je vous demande, ne craignez pas le
sommeil de glace, il vaut mieux que ce que vos compagnons et moi-
même subirons à la sortie de cet immense puits.
Je compris à cet instant que Belzius ne laisserait aucun de ceux qui
avaient participé à ces travaux survivre et ainsi pouvoir dévoiler les
secrets de cette planète. Luame, bien qu’étant un des sages proche de
Belzius, s’était laissé prendre à son propre piège, il en avait pris cons-
cience et s’était rallié à nous dans le silence ; nous l’avions tous com-
pris. Alors dans un silence d’espoir, par notre pensée, nous tous, mes
compagnons et Luame, gelèrent le noyau en l’enrobant d’une épaisse
couche de glace. Puis, les hommes se retournèrent vers nous et nous
pétrifièrent dans la glace. Nos vies se sont arrêtées jusqu’à ce jour.
Mais pour nous, c’était hier, comme un sommeil sans rêve. Grâce à toi
Jacques, nous voici tous réunis dans l’amour des trois rayons, par la
graine d’étoile.
⎯ Maintenant que cela s’est réalisé, demande Jacques, vous pou-
vez rentrer sur Terre.
⎯ Non, Jacques, notre mission ne fait que commencer, car nous
sommes devenus les gardiens de l’AMOUR. D’une part parce que
nous avions gelé le noyau notre faute est présente, d’autre part, nous
avons touché le cœur de la planète, celui-ci nous a irradiés et absorbés.
Nous devons rester ici et par nos qualités veiller à ce que nul ne
vienne détruire la graine qui pousse maintenant. Par contre toi et

347
Noèse ne pouvez rester là, car d’ici quelques heures la planète va se
transformer et se dématérialiser et en tant que foyer, c’est la première
touchée par le flux lumineux et à se changer. Votre mission n’est pas
ici, vous ne pouvez vous dématérialiser aujourd’hui.
Jacques est surpris par toutes ses révélations, pour lui, le mystère qui
entourait son voyage se lève et devient plus clair.
Idris s’approche de lui et lui dit :
⎯ Aurore a raison, je ressens que la planète ressemblera toute en-
tière à son cœur dans moins de douze heures. Toi et Noèse devez vous
presser.
⎯ Mais comment partir ?
⎯ Jacques, Novam et Starker ne t’ont-ils pas donné quelques indi-
cations ?
⎯ Ah ! c’est vrai, le vaisseau de Neuf. Aurore, voudriez-vous me
donner votre avis sur le vaisseau qui est dans le parc des astronefs.
⎯ Si tu veux, Jacques.
⎯ Quelques minutes plus tard, devant le vaisseau, Aurore dit à
Jacques :
⎯ Ce type de petit chasseur spatial était déjà construit à mon épo-
que.
Jacques se rappelle le dernier poème de Novam et dit à voix haute :

« Aqualuce, tu la retrouveras parfaite,


Car tu as la clef ouvrant la voie directe.
Pose-la dans le vaisseau de mon ami Neuf,
Laisse-toi emmener avec un cœur tout neuf »

⎯ Ces vers que mon ami m’a dit avant de disparaître sont aussi
une clef. Aujourd’hui je choisis le chemin de la voie directe, celui-ci
m’a toujours attendu !
Alors Jacques monte à l’échelle qui le conduit au cockpit et prenant la
clef qu’il a autour du cou, trouve le logement où elle s’introduit. Il
dit :
⎯ J’ai trouvé où poser la clef. Ce vaisseau m’a toujours attendu
depuis qu’Aqualuce nous a quittés. Je ne sais pas où il me mènera,
mais je vais me laisser guider.
⎯ N’oublie surtout pas, lui dit Alove Jaman, la plaque que nous
avons trouvée sur la sonde terrienne, car elle contient toutes les don-
nées pour rentrer chez toi.
Sur ce fait, Jacques décide de bien se préparer pour le départ. Noèse se

348
fait examiner par Sophis qui est soucieux pour son enfant, mais tout se
présente bien, le fœtus a déjà la tête en bas, son cœur bat normale-
ment, c’est une fille et si tout se passe bien elle naîtra dans quinze
jours. Cela indique bien que Jacques et ses amis ont vécu plus de trois
mois dans le cœur de la planète. Sans chronocristal, ils avaient perdu
la notion du temps, d’ailleurs celui du vaisseau indique que depuis
leur départ, il s’est écoulé exactement quatre vingt dix neuf jours.
Noèse est d’accord pour quitter Monadis avec Jacques, mais demande
s’ils ont le temps de partager un dernier repas ensemble, car la tempête
qui a soufflé il y a des jours et des jours, l’a privée d’un plaisir im-
mense. Tous approuvent et pensent que ces dernières heures seront
l’occasion de partager ensemble l’aube d’une nouvelle vie pour tous.
Noèse aidée de quatre jeunes femmes préparent un repas d’exception
qu’ils prennent en commun. Les hommes sont un peu attristés de se
séparer de Jacques avec qui ils ont vécu de nombreux jours et partagé
tant d’aventures. Mais Aurore les rassure :
⎯ Mes amis, ne soyez pas tristes, Jacques ne nous quittera plus car
il est intégré au groupe dont nous faisons partie. Ni le temps, ni la dis-
tance ne peuvent nous séparer maintenant. Nous tous préparons un
monde nouveau où l’humanité ne connaîtra plus ni frontières, ni sépa-
ration, ni souffrance. L’unité, l’amour sont notre vie. L’amour, nous
vivrons par lui, il nous unit.
Noèse, merveilleuse dans sa robe jaune, les jambes recouvertes d’un
caleçon noir, pose ses mains sur son ventre comme pour tenir l’enfant
qui dort encore en elle. Fermant les yeux un instant elle soupire et dit :
⎯ Novam m’inspire un tout petit poème que j’aimerais vous chan-
ter :

Du haut de mon cœur,


Je vis dans le bonheur.
L’étoile s’est réveillée,
Nous apportant l’éternité.

Répondons en retour,
En donnant tout notre amour.
Je vis avec elle,
Me vouant à l’éternel.

Mon enfant sera pour elle


Un témoin vivant du ciel,

349
Donnant à tous les humains,
L’espoir d’un nouveau matin.

Amis vivez heureux,


Voyez ce jour merveilleux.
Déployé dans un bain d’or,
Voici la divine aurore.

Noèse a elle aussi une voix d’or et juste après avoir chanté, elle leur
dit :
⎯ J’aimerais que vous me suiviez.
Elle les emmène à l’extérieur du vaisseau. Dehors, regardant l’horizon
quelques minutes, ils aperçoivent une lueur qui de minute en minute
se précise. L’étoile se lève, comme pour annoncer un jour vraiment
nouveau. Et dans le cœur de tous, cette pensée pénètre :
« C’est le premier jour de la planète, comme il n’y en eut jamais
avant. Cette planète, morte à leur arrivée, est maintenant un astre
dont la vie sera à jamais une exception pour les hommes et les femmes
qui la peuplent. Car qui avant eux avait déjà ranimé une telle planète,
Monadis, l’astre de l’AMOUR ».
Mais Aurore les rappelle à leur devoir :
⎯ Nous avons un travail à réaliser dès maintenant, celui de veiller
à la sécurité de notre planète et œuvrer pour son rayonnement univer-
sel. Jacques, Noèse, vous avez moins d’une heure pour quitter Mona-
dis, après il sera trop tard. Prenez place dans votre vaisseau, partez
sans délai. Nos pensées, l’amour de Monadis vous accompagnent sur
toutes vos voies. Partez ! Allez préparer les hommes sur la Terre avant
que tous les rayons de l’amour ne la touchent. Dès votre arrivée, le
premier rayon frappera la planète, les autres interviendront plus tard ;
mais soyez tous prêts au deuxième. Déjà, Lunisse et Golock seront
totalement irradiés dans les jours à venir, leur dématérialisation est
imminente. Il n’y a plus de temps à perdre.
Yes avertit à cet instant que des milliers de vaisseaux ennemis sont
dans l’orbite de la planète. Les Golocks les ont retrouvés, une attaque
se prépare.
⎯ Vite, au vaisseau, dit Jacques. Noèse, dépêchons-nous.

350
Chapitre III : La Naissance d’une Âme

Malgré sa rondeur, Noèse arrive à se hisser dans le cockpit du vais-


seau, Jacques veille à ce que sa ceinture soit bien accrochée et ne la
blesse pas. Tout est prêt. Tous les hommes sont là, Jacques verse une
larme, il ne peut se retenir. Ses amis ont malgré tout le cœur serré. Son
habitacle se referme. Jacques actionne la commande du moteur gravi-
tique. Il sort doucement du ventre de l’astronef géant. Une fois à
l’extérieur, il se retourne vers tous les membres d’équipage, comme
pour les saluer, puis levant le nez de l’engin, fonce droit dans le ciel.
Malgré l’accélération, Noèse et son bébé supportent bien le départ.
Une fois qu’ils sont parvenus à plus de quatre cents kilomètres
d’altitude, Jacques stoppe le moteur gravitique. Là il voit autour de lui
une multitude de vaisseaux de toutes tailles, du simple chasseur au
plus gros croiseur jamais construits. Ce sont les Golocks qui les ont
retrouvés, certainement grâce aux signaux émis dès leur arrivée sur
Monadis, car ils espéraient que des amis puissent les localiser.
L’ennemi est là, mais il ne semble pas s’intéresser à lui pour le mo-
ment. Jacques voit aussi les rayons de la graine d’étoile traverser le
ciel, sur la planète. Depuis leur base, un cercle de lumière aveuglante
s’étendre et recouvrir le sol à une vitesse inimaginable. La surface de
Monadis devient en moins de deux minutes une boule incandescente
et presque transparente malgré tout, comme si la matière s’était dissi-
pée. Il comprend pourquoi ses amis lui demandaient de partir au plus
vite, Monadis s’est dématérialisé, mais sa lumière reste. Hélas, les
Golocks ne l’ont pas compris et pensent peut-être à une ruse. Alors
Jacques constate que les vaisseaux commencent à tirer dans la direc-
tion de Monadis, mais la réponse ne se fait pas attendre, car les rayons
mortels qu’ils émettent se retournent contre eux, sous les yeux de
Noèse et de Jacques, la flotte entière s’embrase et s’effondre sur Mo-
nadis en moins de temps qu’il n’en faut pour brûler une allumette.
Jacques pense aux milliers d’âmes qui se sont éteintes d’un coup, mais
Noèse qui ressent sa pensée lui dit :
⎯ Ils ne sont pas vraiment morts, regarde autour de nous.
En effet, Jacques observe, là où se tenaient les vaisseaux, des centai-
nes de points brillants, tournoyant un instant, en groupe descendre
vers Monadis.
⎯ Ce sont les âmes de ceux qui sont morts, dit Noèse, qui sont at-
tirées par Monadis avec la chance de recommencer une nouvelle vie,

351
car ils sont entraînés par la force du rayonnement. Si tu ne veux pas
qu’il en soit de même pour nous, fais quelque chose, ne restons pas là.
⎯ Alors, Jacques a une pensée très nette sur son désir le plus
cher :
⎯ Aqualuce… Aqualuce, je viens à toi, je te désire du plus pro-
fond de mon être.
Jacques prend la clef qu’il a toujours gardée soigneusement, la glisse
dans la fente qui semble être son logement et dit à Noèse :
⎯ Accroche-toi !
Il enfonce la clef et… d’un coup, il voit le ciel se distordre, la galaxie
entière se concentrer et devenir ridiculement petite devant ses yeux
ébahis et aussitôt se détendre et projeter devant lui tout l’univers. Un
flash de lumière les éblouit, puis plus rien ; mais le vaisseau de Jac-
ques se trouve maintenant emballé à une vitesse incontrôlable vers une
nouvelle planète. Jacques tache de reprendre le contrôle, mais sans
résultat. C’est le crash assuré pour eux.
Depuis le sol, Aqualuce aperçoit le petit chasseur pénétrer dans
l’atmosphère. Comprenant ce qui se passe, elle dit :
⎯ Jacques, ne contrôle plus ton vaisseau, détends-toi, ferme les
yeux, laisse-toi aller, fais-moi confiance. Je prends les commandes,
laisse-toi guider ; à partir de cet instant c’est moi, Aqualuce, qui
conduirai ta vie.
Jacques se laisse pénétrer par cette force totalement nouvelle et entend
les conseils d’Aqualuce l’envahir. Elle prend les rênes maintenant. Le
vaisseau alors se stabilise, puis se met à ralentir et commence à faire
un virage sur la gauche, descend progressivement et bientôt
s’approche à une vitesse modérée du lieu où Aqualuce et Cléonisse se
trouvent. Comme si le vaisseau était radiocommandé, sans que Jac-
ques intervienne, le chasseur se pose aux pieds des deux femmes, dans
une douceur impressionnante. Jacques ne rêve pas, il voit devant lui
Aqualuce depuis si longtemps disparue et Cléonisse qui
l’accompagne. Enfin il est arrivé, la lumière de son cœur est saine et
sauve, il peut maintenant se reposer. Le cockpit s’ouvre sans qu’il
actionne quoi que ce soit. Et Noèse qui s’est détachée lui secoue
l’épaule et dit :
⎯ Allez, réveille-toi, elle t’attend, va la rejoindre.
Jacques bondit, enjambe les échelons de son chasseur et se trouve face
à Aqualuce. À cet instant il s’effondre, la regardant, il ne peut dire un
mot, mais il sent que son corps se met à bouillir, il sait que comme
Starker, son tour est venu pour lui de mourir de la mort d’Elvy. Son

352
esprit s’évade déjà de son corps, il n’en a plus que pour quelques se-
condes à vivre. Noèse comprend alors ce qu’il lui arrive, car elle a vu
Starker mourir de la sorte, alors elle crie :
⎯ Il va mourir de la maladie étrange, comme Starker, il faut em-
pêcher cela !
Aqualuce saisit l’importance de l’instant, alors…

L’esprit de Jacques est bien loin, car il se voit flotter au-dessus de la


planète, puis il monte encore plus haut et voit la galaxie entière et en-
core plus haut, il domine l’univers entier, avec ses milliards de mil-
liards de galaxies, comme si elles faisaient partie de son corps. Il se
dit : « De mon âme, je souhaite que mon sacrifice puisse apporter à
l’humanité entière la vérité, la liberté, la fin de toutes souffrances. » À
cet instant, il sent l’esprit de l’univers glisser et s’enrouler autour de
lui, et commencer à le faire jouir, comme s’il faisait l’amour. Cette
chose le pénètre et Jacques se laisse prendre par cet esprit malin qui
veut l’ensemencer en le faisant jouir jusqu’à l’orgasme et lui offre la
puissance et la domination sur le monde entier, mais à cet instant,
l’esprit d’Aqualuce s’interpose et l’arrache à cette force maléfique,
avec vigueur, l’entraîne à une vitesse effrayante vers le bas. Jacques
voit défiler toutes les étoiles du monde devant lui et s’éteindre au fur
et à mesure. Une voix lui dit avec insistance :
⎯ Jacques, tu ne dois pas partir, reste avec nous. Jacques, redes-
cend avec nous, il n’est pas l’heure pour toi de mourir et d’abandonner
la vie. Il sent un goût étrange dans sa gorge et ces voix insistent autour
de lui. Aqualuce vient de lui introduire l’herbe de vie dans la bouche,
celle-ci fond et pénètre dans son corps, comme un fluide et lui fait
l’effet d’un antidote. Le germe de mort implanté en lui est désintégré,
le voyage intérieur qu’il vient de faire était le résultat de la malédic-
tion implantée en lui depuis Elvy, la fameuse planète de l’amour. Mais
Jacques ne peut aujourd’hui se laisser tromper, aussi faut-il que son
véritable amour soit auprès de lui. Aqualuce veille sur lui, il ne peut
tomber maintenant.
⎯ Jacques, réveille-toi !
Mais rien n’y fait, il est toujours inerte. Alors Aqualuce, sent des lar-
mes couler sur ses joues. Elle les essuie, Noèse lui fait un signe, lui
suggère une pensée. Alors, Aqualuce ouvre son cœur, et sent surgir
ses sentiments véritables, refoulés jusqu’alors.
Elle prend Jacques dans ses bras, l’enserre et dit doucement dans le
creux de son oreille :

353
⎯ Jacques, depuis le premier jour où je t’ai rencontré, je t’aime,
comme je n’ai jamais aimé. Je t’aime, car tu apportes depuis le pre-
mier instant la lumière dont mon cœur a tant besoin depuis l’éternité.
Tu n’as jamais renoncé à me nourrir, même quand tu étais dans la dif-
ficulté, jamais tu ne m’as abandonnée par tes pensées, je t’aime car
ton courage, ton innocence, ta simplicité sont autant de qualités dont
peu d’hommes peuvent se prévaloir. Jacques, je t’aime car tu as accep-
té ma destinée, pour cela je t’offre mon cœur.
Puis Aqualuce approche ses lèvres de celles de Jacques et lui pose un
baiser. À cet instant leurs consciences ne sont plus qu’une, ils sont liés
l’un à l’autre par un rêve d’AMOUR commun. Une nouvelle cons-
cience est née, un nouvel homme voit le jour. Jacques ouvre les yeux
et dans leur regard, les mots sont bien peu, celui-ci scelle leur amour
bien plus profondément que toutes déclarations. Dans cet instant,
l’amour de sa vie est enfin là. Alors, une spirale de lumière les couvre
un court instant, alors Noèse élève sa voix pour chanter :

Dans le cœur somnole une fleur,


C’est celle qui donne le bonheur.
Gloire à ceux dont le bouton s’épanouit,
Ils marcheront, laissant derrière eux la nuit.

Tant de souffrances, tant d’expériences,


Sont-elles utiles à une nouvelle naissance ?
Ceux qui par leur courage gagnent,
Graviront le sommet de la montagne.

Bienheureux ceux qui se donnent pour l’amour


Ils retrouveront leur bien-aimée à leur retour.
Magnifique le sacrifice du pauvre d’esprit,
Sa mort éveillera à jamais les endormis.

Un simple baiser suffit à réveiller un mort,


À condition que les cœurs soient de grands trésors.
L’amour éternel unit les grands esprits,
Et enfin je peux chanter l’hymne à la vie.

Noèse s’est tue et Jacques et Aqualuce se tiennent l’un face à l’autre.


⎯ Tu es superbe, dit Jacques, tes cheveux longs sont merveilleux,
je ne t’avais jamais vue ainsi.

354
Mais Jacques ne voit pas la main droite d’Aqualuce et s’en inquiète,
son bras est caché sous le voile de sa tunique. Aqualuce comprend et
lui répond en lui montrant son moignon :
⎯ Ce n’est rien, juste la marque de mon engagement à une quête
qui nous unis aujourd’hui, une main, un esprit et un cœur me suffisent
pour t’aimer.
⎯ J’ai tant à te dire, à te raconter.
⎯ Mais je sais tout, ton cœur m’a déjà expliqué.
⎯ Cléonisse les interrompt :
⎯ Aqualuce, Jacques, ne voyez-vous pas que Noèse n’est pas
bien, j’ai l’impression qu’elle commence à avoir des contractions.
En effet, Noèse se tient maintenant contre la rampe de l’Espérance.
Jacques se rapproche d’elle et lui demande ce qui se passe.
⎯ J’