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Eric Vatin

LA COURONNE DE SERPENT
L’Appel des Étoiles

www.editions-du-futur.com
editions-du-futur@orange.fr
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EDITIONS DU FUTUR ©
ISBN : 978-2-36148-002-8

Illustration Claude Vatin

« Toute reproduction intégrale ou partielle fait de quelque procédé que ce soit sans le consentement de
l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par la loi. »

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À tous les hommes de la Terre

Eric Vatin

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Lorsque tu liras ces lignes…

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DIEU DE L’UNIVERS

Un 11 Septembre 2001, quelque part, dans la galaxie


d’Andromède :
Oh ! je n’aurais jamais dû te toucher et t’attraper, qui es-tu pour me
prendre ainsi ? À peine je te tiens dans mes mains, que tu m’envoûtes,
j’entends ton discours, je veux résister. Mais, ma souffrance augmente
autant que je résiste. Tu tentes de chasser ma conscience, tu veux tuer
ma personnalité, mais je ne veux pas, je suis forte, tu ne me prendras
pas, je suis infaillible. Tu t’attaques à mon corps, mais je préfère mourir
que me faire pénétrer par ton infâme conscience. Je résiste. Oh ! non, tu
entres par la porte de mes sentiments, tu connais ma faiblesse
maintenant, tu es pervers, je ne peux plus te résister, tu vas me prendre.
Ta queue s’enfonce dans le bas de ma nuque pour y faire pénétrer ton
venin mortel, tu t’enroules autour de mon crâne et tu le serres, jusqu’à en
faire tomber tous mes cheveux et en étouffer toute ma lucidité.
Maintenant que je suis chauve tu viens d’annihiler toute ma force, je
sens le fluide de l’univers m’envahir et mon esprit se contracter, je ne
suis plus qu’une poussière de penser parmi toute la force que tu déverses
dans mon être. Mon âme se brûle dans l’acide de ta pensée, ton poison
est une souffrance comme un gouffre sans fin qui m’emporte vers la
mort. Je ne peux résister à toi, je ne serais bientôt plus qu’un souvenir,
pour la femme que j’ai été.
Et maintenant, ton œil se tourne vers mon regard et tu me fécondes de
ton poison, tu implantes dans mon bassin un germe maléfique et pour le
confirmer, tu oses me faire jouir dans toutes mes cellules comme le
ferait un amant. Tu viens de planter ta graine macabre en mon être et je
m’endors peut-être pour l’éternité. Oh ! Jacques, aide moi, viens me
délivrer, je t’aime…

Je suis et je pense. J’ai le pouvoir absolu sur toute chose, j’ai la


puissance, l’univers m’emplit de sa force, je suis la beauté et
l’intelligence absolue, je suis la perfection de la création. Car je suis le
créateur.
Par ma couronne, je suis invincible, je suis par elle éternelle.
En même temps par ma fécondité, je suis le berceau de l’humanité, tous
les hommes sont mes enfants, ce sont mes esclaves aussi, je suis la Vie
pour eux, et aussi leur Mort.
Je suis comme un dieu ; je suis le maître de l’univers, je suis DIEU !
Je ne suis plus humaine, je suis la Couronne de Serpent, celle qui
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renferme en elle le secret de la vie, qui est DIEU, qui est le diable, qui
est le Bien, qui est le Mal. Je suis toi et toi en Moi, nous ne sommes plus
qu’un, enroulé sur la tête de celui que je possède.
Mais, qui suis-je avant tout : L’expression de l’homme, sa force, sa
sexualité, sa haine, son amour, son intelligence, sa bêtise, sa peur et son
courage. Je me nourris de toute l’humanité, car je suis l’image totale de
sa création. Je suis DIEU pour l’humanité, car elle m’a créé par son
ignorance alors, que moi je sais. Tel un enfant est supérieur à ses parents
par le perfectionnement de ses gènes, je suis plus fort que l’homme car
j’en suis aussi son enfant. Lorsque l’homme était dans ses cavernes et
qu’il laissait juste tomber son habit de lémurien, j’étais déjà là avec lui.
Lorsque Atlantide sortit de terre, j’étais tout puissant et lorsqu’on
m’emporta dans les cieux, je l’étais encore plus. Alors, maintenant que
je suis une femme forte, féconde et intelligente, qui aurait l’audace de
me combattre aujourd’hui ?
Moi, Maldeï, Dieu du monde, déclare la guerre à celui qui a osé me
défier ; Jacques. Tu deviendras mon esclave avec celle que tu aimes et
toute ta descendance, je te chercherais partout dans l’univers, je te
trouverais, bien avant même que tu ne m’aies vu et j’enfanterais de toi
l’Etre Suprême. Toute la Terre se prosternera devant lui, il sera le
Messie qu’elle attend depuis la création.

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UN PETIT ARRET DE LECTURE

Bonjour,

Je me permets de vous interrompre un petit instant au début de votre


lecture, pour me présenter. Je suis le narrateur de cette histoire et comme
c’est la plus grande aventure jamais vécue, cette fois, les héros n’auront
pas toujours le temps pour vous la raconter. Alors, comme j’ai un peu de
temps, je vais le faire à leur place, car je ne travaille qu’un jour par an.
Comme c’est du vécu, parfois, je parlerai au passé, d’autres fois au
présent et de temps à autre, vous aurez les impressions de chacun en
direct, comme à la télé ; de plus, je me permettrai quelques fantaisies.
Mon nom, je ne vous le dis pas maintenant, c’est une surprise, mais vous
me connaissez tous ; vous le découvririez à la fin, car moi aussi, dans
cette aventure, j’ai un rôle à y jouer. Alors, chers lecteurs, installez-vous,
soyez bien attaché, car dans quelques instants, ça va bouger ; et, à plus
tard…

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AU COMMENCEMENT ETAIT LA PAROLE,
IL N’EN FUT PLUS RIEN À LA FIN…

⎯ Amirale Marsinus, ces lieux sont vides, les CP


sont désactivés, il n’y a personne dans ce palais, ni sur cette planète ;
nous n’avons plus rien à faire ici, ils sont tous partis, ne restons pas là,
Belzius est peut-être mort, ou il nous a tendu un piège, il faut rejoindre le
vaisseau, nous y serons plus en sécurité.
La femme regarda l’homme d’un air étrange, comme si elle ne le
reconnaissait pas ; elle était la responsable de l’équipe et, était l’autorité
suprême du monde Lunisse. Elle était appréciée pour son sens de la
justice, et l’amour qu’elle avait pour tous les êtres de leur monde, elle
avait une haute idée de la nature et de toute la vie en général. Souvent,
bien que son grade fût le plus haut, elle aimait à se faire appeler par son
prénom "Andévy". Alors, l’officier fort étonné, lui dit :
⎯ Mais, mais, Andévy, qu’avez-vous mis sur votre tête, c’est une
bien étrange couronne que vous avez, elle ressemble à celle que portait
Belzius ? Regardez, tous vos magnifiques cheveux sont tombés. Je vais
vous la retirer, elle vous met peut-être en danger.
⎯ Reculez-vous, et taisez-vous lieutenant, ne touchez pas à cela ;
savez-vous à qui vous parlez, baissez votre regard ou je vous tue.
⎯ Mais amirale…
⎯ On ne parle pas ainsi à Maldeï, mets toi à genoux esclave,
repends-toi.
⎯ Mais amirale, vous êtes tombée sur la tête ?
Mais, hélas, cela suffit à mettre son chef en colère qui lança cette pensée
diabolique et puissante :

« Brûle sur place par mon regard, cuis comme un simple morceau de
charbon, tu n’as plus ta place dans mon univers… »

Alors le sang du pauvre homme se mit à bouillir et sa chair commença à


se consumer. Il hurla de douleur un court instant puis, brûla comme une
misérable allumette devant les yeux effarés de ses camarades.

« Il est trépassé et ne ressemble plus qu’à un vulgaire morceau de


charbon. C’est si simple de donner la mort et quelle jouissance.
Comment n’y avais-je pas songé avant ? » se dit Maldeï.

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⎯ Qui ose encore me parler ainsi est un homme mort !
Tous ceux, autour de ce qu’ils croyaient être l’amirale Marsinus, furent
d’un coup fort désappointés. Devant eux, leur supérieur venait de tuer
net son propre aide de camps. Sans aucune raison apparente. Mais dans
l’instant elle leur dit :
⎯ Il n’y a jamais eu d’amirale Marsinus, je suis devant vous
l’héritier de Belzius, appelez-moi Maldeï, je suis votre seigneur,
obéissez-moi sinon, vous finirez comme votre triste compagnon.
Agenouillez-vous en silence. Et, faites serment de me servir jusqu’à
votre mort et de donner votre vie pour mon intérêt.
La mort si subite et inattendue de leur compagnon leur fit un tel choc
que par crainte de subir le même sort, tous se mirent à genoux devant
leur maître inattendu.
Tous ceux qui avaient été jusqu’à cet instant des officiers de vaisseau,
voulaient rejoindre celui qui avait décidé d’aller sur cette planète afin
d’y affronter son chef. Mais celui-ci avait disparu, et il semblait
remplacer par celle sur qui ils comptaient le plus, Marsinus Andévy,
chef par intérim des mondes Lunisse, mise en place par un terrien,
Jacques Brillant. Ce dernier était pour eux, leur héros, il les avait quittés
pour combattre Belzius, le grand ennemi et depuis, ils ne l’avaient
jamais revu auparavant. Andévy était avec son équipage au-dessus de
leur planète, Lunisse, lorsque qu’ils virent trois rayons de lumières
intenses et vifs toucher leur astre et s’y accrocher un long moment. Ils
ressentirent dans l’instant une sensation bien étrange, faisant vibrer leur
cœur, ils savaient que leur héros avait réussi dans sa mission et qu’il
avait découvert ce qu’ils nommaient "La Graine d’Etoile", puis d’un
coup, leur planète disparut, dématérialisée par ces puissants rayons.
Lunisse n’était plus, les millions d’êtres qui s’y trouvaient avaient
disparu. Pourquoi ? Ils ne le savaient pas, juste avaient-ils vu à la place
de Lunisse des millions d’étoiles filantes fuirent toutes dans la même
direction. À cet instant, Andévy et ses hommes n’étaient plus que des
vagabonds. Elle décida alors, en accord avec son équipage de filer vers
Andromède pour y retrouver Jacques qui était peut-être avec Belzius afin
de l’affronter. Elle se disait qu’il aurait peut-être besoin de son aide.
Mais dans le fond de son cœur, elle aimait Jacques au point d’en faire
son amant.
Pourquoi un tel changement chez Andévy ? mais il n’y avait plus à
réfléchir, alors pour pouvoir survivre, il leur fallait se taire maintenant…
Alors, chaque homme présent embrassa les pieds de Maldeï et celle-ci
leur posa une main sur leur tête. Au contact de celle-ci, ils furent comme

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des zombis ; entièrement en son pouvoir. Lorsqu’ils se redressèrent,
leurs yeux avaient changé et chacun dit :
⎯ Maldeï, notre maîtresse bien aimée, nous donnerons notre vie pour
ton plaisir, que désires-tu ?
Dans une cruauté sans pareil, elle leur dit :
⎯ Tuez le plus jeune d’entre vous avec vos dents pour me le
prouverI!
Les neuf officiers qu’elle avait autour d’elle se dévisagèrent sans crainte,
le plus jeune était une femme qui n’avait pas plus de vingt ans, elle était
très belle, son visage fin, surmontée de longs cheveux bruns enroulés en
un chignon au-dessus de sa tête. Elle avait un magnifique teint hâlé et les
yeux bleus. Elle se sentit observée par ses camarades, alors, sa
conscience resurgit et dans un fragment de désespoir, elle hurla de toute
sa voix :
⎯ Ils sont tous fous, sauvez-moi, ils vont me dévorer. Oh ! Lumière,
de mon cœur, vient me prendre avec toi.
Elle chercha une issue, et tenta de franchir la porte, mais deux hommes
lui coupèrent le passage. Elle sauta au-dessus d’eux, mais l’un d’eux
attrapa un pied et elle tomba en se fracassant le crâne sur un bloc de
roche de Soleil noir qui au milieu de la pièce faisait office d’œuvre d’art.
Elle saignait abondamment par la bouche. Dans l’instant, les officiers
qui avaient le regard rouge se jetèrent sur elle et lui arrachant ses
vêtements, se mirent à la dévorer, lui arrachant la chaire avec leurs
dents. Ce fut un carnage, qui ressemblait à une orgie funeste, la jeune
femme n’eut que le temps de gémir, le temps qu’une femme lui coupe la
gorge d’un coup net de sa mâchoire féroce. Il n’y avait bientôt plus que
des os et les viscères, mais d’un coup, son corps se mit à luire si fort que
tous la relâchèrent et se retournèrent, ne pouvant supporter un tel flux
lumineux. Les restes de la pauvre fille disparurent instantanément. Mais
dans le même instant, toute la chaire ingurgitée par ceux qui étaient
devenus fous, se mit à rayonner à travers leur estomac qui se consuma
dans l’instant, dans l’espace où ils étaient tous, un rayon de lumière
étrange les toucha ; ils s’effondrèrent, comme sans vie et ils disparurent
à leur tour.
Alors, Maldeï comprit qu’elle devrait en plus d’affronter Jacques, se
battre avec les forces vives de la lumière.
Laissant dix morts derrière elle, Maldeï retourna dans son vaisseau, ou
plutôt, découvrit son nouvel astronef, car que restait-il de cette Marsinus
Andévy ?
Plus prudente, voyant que chacune de ses phrases pouvait être mortelle,

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dans le vaisseau, après avoir imposé sa pensée à tous les membres
encore vivants, elle donna l’ordre de partir au plus tôt pour y trouver la
Terre.
Au moment où le vaisseau décolla, la planète sur laquelle ils s’étaient
posés fut frappée par trois mystérieux rayons, puis se dématérialisa.
Et tous se turent dans un silence de Mort.

Maldeï, se donna comme mission de reconstituer une immense armée


faite de tous les hommes qu’elle pourrait trouver dans l’univers, afin
d’affronter toutes les forces qui s’étaient alliées à Monadis, l’astre de
l’Amour, que Jacques avait découvert. Elle savait cela, car la couronne
de serpent avait en elle la trace de son aventure ; il ne lui restait plus
qu’à la suivre. Mais Jacques avait aussi trouvé l’amour, elle s’appelait
Aqualuce et elle savait qu’elle devrait l’affronter pour vaincre.

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SUR TERRE LE 25 AOÛT 2008

⎯ Chef, c’est quoi c’bordel, c’est un coup de Ben


Laden, y a qu’lui pour pouvoir faire ça !
⎯ T’as déjà vu un mec soulever une navette de cent tonnes comme
ça et la lancer dans le ciel. C’est pas normal, on va se faire passer un
drôle de savon ; mais nous, c’est rien comparé à ce que le général va se
prendre devant Bush, comment va-t-il pouvoir lui expliquer ça ? il sera
peut-être dégradé comme balayeur avant la fin de son entretien.
Fermons-la, le colonel arrive, il fait une sale tronche…

Qui a déjà vu une navette spatiale se faire dérober comme une voiture
sur un parking ? Voici ce qui s’est passé cet après-midi au centre spatial
de Houston.
Deux individus, un homme et une femme se sont introduits dans un
hangar prévu à l’entraînement des astronautes et après avoir fermé la
porte d’une navette d’essai, ils ont décollé avec. Pourtant, aucun réacteur
ne pouvait suffire à l’arracher à l’attraction terrestre, de plus, cela c’est
fait juste dans le vacarme des tôles arrachées et aux yeux de tous les
touristes qui étaient dans le centre. Rien ne peut expliquer ce qui s’est
produit, les militaires qui courent dans tous les sens sont à la limite de
l’irrationnel.
Mais pourquoi un vol aussi fantastique et, qui sont ces deux voleurs ?

À Houston, les militaires s’activent dans tous les sens pour comprendre
le vol extraordinaire de leur navette spatiale, le FBI est déjà sur leurs
traces, ils ont découvert un papier chiffonné, où est inscrit un poème
étrange qui dit ceci :

L’infime graine d’étoile en nous sommeille,


Participons ensemble à son réveil.
Qu’aujourd’hui, tous les hommes écoutent leur cœur,
Que celui-ci alors leur montre le bonheur.

Devenons libérés de notre destinée


Afin d’en découvrir toute la vérité.
Enlevons les masques qui nous emprisonnent,
Pour qu’en nous dès lors, toute la vie résonne.

Au fond de moi j’ai découvert la lumière,


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C’est par elle que je passe les barrières.
J’ai donné ses rayons au très grand univers,
Pour qu’il libère tous les hommes de la Terre.

Ma lumière m’emporte dans l’espace,


Je reviendrai chargé comme le grand Atlas.
L’amour de mon cœur et celui de mes enfants,
Est la lumière qui me porte dans le temps.

Bien étrange poème, où veut en venir celui qui l’a écrit ? se dit
l’inspecteur arrivé en urgence sur le site. Les vidéos de la base sont très
vite contrôlées et les visages des deux suspects aussitôt analysées. Grâce
à Internet, leur nom apparaît bien vite sous leurs photos :
"Jacques et Luce Brillant, mariés, deux enfants, nationalité française"
L’inspecteur Christopher Leass du FBI trouve tout cela fort étrange,
même s’ils ont deux suspects, cela n’explique rien, vraiment rien…
⎯ Mais bon dieu, comment un mec et une nana pourraient faire pour
piquer une navette spatiale comme ça ?
Même si ce sont eux qui sont montés dans l’engin, c’est pas possible, on
ne peut pas faire ça, y a un truc, il faut que j’enquête sur eux, il faut que
je sache ; il y a quelque chose d’impossible dans cette histoire. Mais,
quelle histoire, qu’est-ce que ça veut dire tout ça, et même s’ils avaient
piqué cette navette, ils seraient partis où ?
On l’aurait repéré sur les radars.
Oh ! Christopher Leass, se pose bien des questions, peut-être trop. Peut-
être a-t-il raison, c’est impossible, mais…
Dans quelle aventure met-il les pieds, où cela va-t-il l’emmener ?

Pendant ce temps, bien au-dessus de Houston…

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La Couronne de
Serpent

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L’OUBLI

⎯ Regarde la Terre, Jacques, ne trouves-tu pas que


cette planète est merveilleuse vue de si haut ?
⎯ Peut-être Aqualuce, mais te rends-tu compte de ce que nous
venons de faire ? pour la discrétion, c’est raté ; t’es-tu imaginé que nous
avons maintenant toute la police américaine à nos trousses ? Je me doute
bien que là où nous sommes ils ne nous retrouveront pas, mais nos
enfants et nos amis, vont avoir les pires problèmes, en plus, nous ne
sommes même pas avec eux pour les protéger. Qu’est-ce qu’on fait
maintenant ? Je suis très troublé ; je te fais confiance en tout point, mais
pourquoi ce départ si rapide, notre rôle n’est-il pas sur Terre, sommes-
nous pas des parents indignes ?
Toi qui jusqu’à hier te comportais en mère-modèle, tu es totalement
changé. Que vont-ils devenir sans nous, si nous mettons notre vie en
danger, ils risquent de se retrouver orphelins.
⎯ Nos enfants vont devoir se débrouiller seuls, Noèse et Steve sont
avec eux, mais maintenant, nous ne pouvons faire autrement. Je n’avais
pas pensé à la police lorsque nous avons pris cet engin, mais je suis
certaine qu’ils n’auront pas autant d’ennuis que tu l’indiques. Mais,
hélas, Jacques, à cette instant, je dois te dire, que je ne suis plus leur
mère, du moins, plus tant que je ne serais pas sur Terre.
⎯ Mais pourquoi, tu es tombée sur la tête ?
⎯ Malheureusement, non, mais le pire est devant nous, ce que nous
avons vécu ensemble n’était que vacances, notre véritable mission est
devant nous et, si un jour tu as déjà vécu une aventure, sache que
maintenant, tu as devant toi une tâche plus importante que tout à réaliser.
Je vais devoir lutter, je ne suis plus ta femme, je suis une combattante.
⎯ Mais pourquoi ce changement si radical ma chérie ?
⎯ Je ne suis plus ta chérie, je suis un soldat, rappelle-toi que j’ai été
général et, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, prends ces ciseaux et
coupe-moi tous mes cheveux que je ne te fasse plus envie.
⎯ Mais !
⎯ Fais-le…

« Qui aurait pu me dire que je tondrai le crâne de ma femme dans une


navette spatiale américaine alors qu’hier j’étais en train d’écrire un
roman dans mon bureau surplombant le magnifique lac d’Annecy ?. »

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⎯ Pourquoi me fais-tu faire cela Aqualuce, donne-m’en la raison,
maintenant que tu es chauve, tu ne ressembles plus à une maman, mais
plutôt à Demi Moore dans "À Armes égales".
⎯ Sauf que là, c’est pas du cinéma, le temps presse, je suis désolée
Jacques, il y a un temps pour aimer, un autre pour se battre. Et depuis
hier, c’est le temps pour combattre. Car si je sacrifie mes cheveux, mes
enfants, c’est qu’il y a plus important encore à préserver.
La Terre est en danger, ses habitants plus encore et nos enfants sont en
première ligne. C’est pour eux que je dois partir, c’est pour eux que je
les abandonne. Je vais devoir affronter un ennemi que je ne connais pas
encore et si je ne le fais pas, je trahirais ma famille et l’humanité que
j’aime à mourir. Cela me peine de ne plus être avec mes chéris, je suis
triste de devoir abandonner ma chevelure que j’adorais coiffer et
caresser. À cet instant, je ne suis plus femme, je dois devenir un
combattant de lumière et ce qui apparaît à tes yeux n’est que le début de
ma transformation. Je dois me rendre apte à ma nouvelle mission car
depuis hier, j’y suis appelée.
⎯ Mais de quelle mission parles-tu ?
⎯ Donner ma vie pour te sauver.
⎯ Mais Aqualuce, je ne suis pas en danger, que racontes-tu ? je
suis avec toi, je n’ai pas l’intention de t’abandonner.
⎯ Tu vas le faire, et, avant ton prochain sommeil, tu m’auras
totalement oubliée.
⎯ Mais que racontes-tu ? je t’aime, il y a sept ans que nous vivons
ensemble et nous avons une famille. On ne peut oublier tout ça et
même si je te quittais, tu resterais dans ma mémoire nuit et jour.
⎯ Tu es arrivé à destination, ton voyage avec moi se finit ici. Nos
chemins se séparent maintenant, Jacques, je ne peux plus t’aimer, je
t’ai conduit là où tu es attendu. Je n’ai plus de sentiments pour toi,
pour mes enfants et pour tous mes amis. Je vais te laisser là, regarde
par le hublot, le danger est là, il nous guette.
⎯ Hein ?

⎯ Mais où sommes-nous, je ne vois plus la Terre, elle a disparu


instantanément du ciel ; par contre je vois une autre étoile plus proche
et plus blanche que le soleil, mais où sommes nous. Mais qu’est ce
vaisseau spatial gigantesque qui se place au-dessus de nous ? il va
nous happer, sais-tu ce qu’il nous veut, peux-tu t’enfuir, je sens qu’il
ne nous veut pas du bien. Où nous as-tu amenés ?
⎯ Mais Jacques, ce n’est pas moi qui t’ai guidé jusque-là, c’est toi,

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tu m’y as obligé !
⎯ Mais comment ?
⎯ Tes fantasmes refoulés, tes désirs et ton passé nous ont poussés
jusqu’aux confins de ton univers et je vais devoir les affronter pour toi
et nos enfants.
⎯ Mais je n’ai rien demandé, j’étais tranquillement assis dans mon
fauteuil jusqu’à hier, écrivant notre histoire. Je venais juste de mettre le
point final lorsque tu t’es précipité dans mon bureau me disant que
nous avions un gros problème et que Noèse avait reçu un message
important. En quoi suis-je responsable de ce problème ?
⎯ Jacques au fond de mon cœur, tu pourrais être encore celui que
j’aime, mais regarde encore derrière le hublot et surtout, regarde au
fond de toi. Tu dois ouvrir la porte du vaisseau, vas vers ton destin.
Maintenant, il est trop tard, je ne peux plus rien pour toi, si j’agis, je te
mets en danger.
⎯ Comment chéri ? ce n’est pas possible, cela fait à peine quelques
minutes que nous avons volé cette navette. L’histoire ne peut avoir déjà
commencé. Et si je suis en danger, tu as le pouvoir de me sauver dans
l’instant. Je me suis une fois dans ma vie, détourné de toi, j’ai compris
mon erreur, je ne la reproduirais plus.
⎯ Pour sauver nos enfants et l’humanité, je devais te conduire
jusque-là, maintenant, je dois t’abandonner.
⎯ Mais emmène-moi avec toi, je t’aime, je ne peux pas vivre sans
toi. Pour quelle raison devrais-tu m’abandonner ?
⎯ Approche toi de moi, je vais te faire un baiser afin de soulager ta
peine.

« J’aime lorsque tu m’embrasses, ma tête se met à rêver.


Je sens maintenant tes lèvres se poser sur les miennes, ton fluide
m’envahit, je ne suis plus moi-même déjà, quelle magie exerces-tu sur
moi ? »

« Viens en moi, tu peux te reposer, laisse-moi infiltrer ton corps, pour


que je libère tes craintes et tes peines, je vais te rassurer par mon
fluide. »

« Je sens ton corps s’infiltrer dans toutes mes cellules, je suis bien avec
toi, mes yeux lisent les images merveilleuses de tes pensées et la chaleur
de ton sang réchauffe mon âme en peine d’avoir quitté mes enfants. »

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« Ta conscience me rassure et m’ôte la crainte de l’inconnu vers lequel
tu m’emmènes. »

« Pénètre mon corps et, féconde mon esprit que je puisse te faire vivre
au fond de moi, à la façon d’un enfant que l’on attend. »

« Je ne sais plus si je suis entre tes reins ou sur tes lèvres, mais je sens
tout mon fluide se vider en toi comme pour te féconder de toutes les
cellules de mon être à la façon dont on fait un enfant. Tu me conduis si
loin que j’ai déjà dépassé toutes les limites de ma vie ordinaire. »

« Endors-toi entre mes seins, pour que ton oubli ne soit qu’un rêve fait
dans les profondeurs du corps d’une mère qui te protège. Tu es un
enfant de la vie et ton oubli sera toute ma pensée. »

« Je suis comme dans un autre monde, où je ne perçois plus le temps.


J’aime ton baiser profond, mes yeux et ma pensée s’apaisent, jamais tu
ne m’en as fait un tel, mes souvenirs s’embrouillent, ma mémoire
s’endort. Tu poses la paix en mon être, ma vie est un tourbillon d’idées
qui s’enfuit, je vois mon passé se dérouler devant moi comme un film et
je me vide. J’ai à peine un avenir et tu avales ma mémoire avec tes
lèvres, suis-je vivant ou mort ? Mon âme quitte mon corps, je m’endors
d’un souvenir que je n’ai peut-être jamais vécu. »

« Ton passé est oublié, tu es à naître, dans une vie qui te conduira vers
le devoir et la vérité.
Je t’aime, mais ça ! tu ne sais déjà plus, tu n’es plus qu’un porteur
d’image… »

« Je suis un enfant dans l’utérus maternel, je n’ai plus de passé, je n’ai


jamais eu de passé, je vais sortir du ventre de ma mère, pour voir le
jour, pour commencer une nouvelle vie… »

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Je crois que vous avez fait connaissance avec les
principaux personnages, je ne connais pas encore leur aventure, mais elle
me paraît démarrer de façon bien étrange. Je n’ai pas l’habitude de faire
le narrateur, cela m’a été demandé par un ami, j’espère ne pas trop vous
déranger durant cette histoire, d’autant plus qu’elle ne fait que
commencer et que les héros viennent de partir. Pour eux, leur route va
s’écrire au fur et à mesure que je vais vous la lire. Il se peut que parfois,
je prenne du retard, ne m’en veuillez pas. Mais, voici donc ce que j’ai
appris de Jacques et Aqualuce, les deux individus qui ont volé la navette
aujourd’hui. Je dois vous dire entre nous, que ça a fait du barouf sur la
terre, et que nos amis américains ne sont pas près de s’en remettre.
J’espère que les enfants de nos amis n’auront pas trop d’ennuis, car j’ai
entendu dire que le FBI allait faire une enquête chez eux ; pour cela, il
faudrait presque que je vous raconte une autre histoire, mais quel
travail ; je vais y réfléchir !

Voici donc :
Jacques Brillant est maintenant un homme de quarante ans bientôt, il est
né le 25 décembre 1968 à Paris tout comme son épouse, Aqualuce. Ce
jour, merveilleux, ils sont venus comme des cadeaux du ciel. Mais leur
vie a été vraiment bien différente dès leur naissance.
Jacques était vendeur d’aspirateur jusqu’à ce jour du 11 août 1999, date
à laquelle il a rencontré Aqualuce, à des milliers d’années-lumière de la
Terre. Elle était militaire, général en chef d’une flotte de vaisseaux
spatiaux. Tous deux, se sont retrouvés, dans un but ; "Découvrir la
Graine d’Etoile". Pour un simple vendeur d’aspirateur, Jacques est un
homme très courageux et d’un grand cœur, bien plus que d’autres
hommes. Alors, qu’il aurait pu devenir l’un des maîtres de la galaxie,
dans sa simplicité, il est parti à la recherche de l’Amour. Il a entraîné
avec lui des hommes, mais jamais, il n’a fait preuve d’audace, de fierté,
et d’égoïsme ; non, il s’est toujours sacrifié pour les autres et cela est le
plus bel acte d’Amour. Le plus extraordinaire, c’est qu’il a découvert la
Graine d’Etoile et aussi sa femme à travers toute son épopée. De retour
sur Terre, il a ramené avec lui l’Amour, un jour bien étrange, un 11
Septembre 2001.
Cette femme, Aqualuce, peu de mots peuvent la décrire, car, elle est la
perfection. Nul homme ou femme n’est son égal, car elle est née d’un
homme trop unique pour être un simple mortel. Elle est venue au monde
juste à côté de Jacques, elle est Parisienne comme lui, mais la plus
grande partie de sa vie, elle l’a passée dans l’espace intersidéral.
Aqualuce est un être de la plus haute sensibilité, elle connaît plus
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qu’aucun, la matière des choses et a le pouvoir sur les éléments de la vie.
Son esprit est le concentré de la Vie entière et les lois de ce monde se
transforment à son contact. Elle est intouchable sur Terre, son pouvoir
est immense, elle est à elle toute seule, une déformation de l’espace-
temps. Mais de par sa nature, elle est une femme et son cœur reste
sensible à la nature humaine et elle aime Jacques, qui est son image
terrestre, par sa simplicité. Je peux encore dire d’elle, qu’elle est jolie,
elle est grande, bientôt un mètre quatre-vingt, son visage est fin, elle a la
peau claire, des taches de rousseur sur le nez et les pommettes qui
ressortent un peu, un nez bien fait et un peu étalé qui domine une bouche
pas trop large avec de petites lèvres épaisses. Ses yeux sont de larges
amandes et ils sont d’un puissant bleu pur. Ses sourcils sont à peine
étalés et lui bordent à peine les yeux. Enfin, maintenant que Jacques lui a
coupé ses cheveux, ils sont tous courts et d’un blond bien clair, on voit
un peu son crâne derrière, mais elle est mignonne. Elle ne fait pas partie
de ces femmes pulpeuses et envoûtantes par leur beauté trop fatale ; non
elle est une femme au visage pur.
Je ne vous raconterais pas leur aventure passée, c’est à vous de la
découvrir, si un jour vous tombez sur le livre que Jacques a écrit et que
ses amis vont éditer ; il s’appelle, vous vous doutez bien, "Graine
d’Etoile". Vite, à vous dire tout ça, j’ai déjà pris du retard, il faut que je
rejoigne Aqualuce, sinon, vous allez louper un épisode, et c’est
maintenant. Je crois qu’elle ne m’a pas attendu, elle a pris la parole,
vite…

***

24
AQUALUCE

Ça y est…
Je ne suis même plus un souvenir pour Jacques, il m’a si bien oubliée
que s’il me voyait dans l’instant, il passerait à côté de moi sans me
remarquer. Je dois dire que je n’avais d’autre choix que de lui donner un
baiser d’oubli afin de faire disparaître tout notre passé commun sinon il
n’eut pu vivre plus de trois minutes en dehors de ma présence. Mais en
même temps, je sais qu’il est prêt pour accomplir aussi ce à quoi il est
destiné.
À l’intérieur de la Galaxie il y a du remue-ménage et Noèse l’a
parfaitement perçu.
Maintenant me voilà seule dans l’espace pour affronter une armée
complète, je vais devoir trouver tous ceux qui m’aideront à mener ce
combat dans ce cosmos en folie, trop grand et trop vide d’Amour.
Tiens, cela me fait penser à une chanson dont les paroles de Gold
courent dans ma tête ; "Plus près des Etoiles…"

C’est dingue, quitter la Terre met la musique dans ma tête. Cependant,


dans mon cœur, je vais ouvrir un journal de bord, afin que Jacques
puisse un jour lire le détail de ce qui me sera arrivé si je sors vivante de
ce qu’il y a devant moi, c’est-à-dire l’inconnu ! je tenterai d’y écrire tout
ce que je verrai et entendrai et de voir par mon don d’ubiquité ce que
Jacques vit aussi de sa mission. Tiens, je n’imaginais pas que les
astronautes américains avaient à leur disposition autant de papier et de
stylos dans leur navette, fleuron d’une technologie à la pointe du
vingtième siècle ; avaient-ils l’intention d’écrire des romans pendant
qu’ils faisaient le tour de la Terre avec leur vaisseau ?
Quoi qu’il en soit, leur engin me paraît bien rudimentaire, leur moteur à
propergol est extrêmement basique et la comparaison est à l’image de
l’homme des cavernes. Ah ! ces hommes de la Terre se croient toujours
arrivés ; à peine ont-ils vu l’Alpha qu’ils sautent directement à l’Oméga.
Tout est comme ça sur Terre, par exemple, l’informatique qui n’est
qu’une petite base d’un langage beaucoup plus élaboré leur paraît être le
sommet de leur art ; s’ils savaient…
Enfin ce petit monde se perd par son ignorance, c’est vraiment
dommage, il y a tant d’homme de bonne volonté sur cette planète qu’on
aimerait les emmener tous en lieu sûr.
Cela fait sept ans que je vis sur Terre avec Jacques et j’ai appris à aimer
tous ses habitants ; hélas, depuis hier, l’univers réclame sa part ainsi que
25
nos enfants. Enfin, je vais commencer à rédiger un peu comme Jacques
un mémoire de l’avenir. Je ne vais pas réécrire le nouveau testament,
c’est déjà fait et inutile. Mais peut-être que notre mission consistera au
testament du futur, celui-ci n’existe pas encore, il faudrait s’y mettre et à
notre époque les messies font désormais partie d’un passé mythique qui
n’a plus sa place. En ton cas, commençons ce journal, je vais lui donner
ce titre peut-être ça lui portera chance.

LE TESTAMENT DU FUTUR
Aqualuce lève aussitôt sa plume et réfléchit un instant à son passé sur
Terre et à son destin au-delà de notre planète :

Notre histoire commence le 11 Septembre 2001,


Ce jour-là, cette planète que je ne connaissais pas et qui paraissait
paisible s’est transformée d’un coup en un champ de bataille où chaque
homme cherche sa véritable raison de vivre. Mais ce qui s’est vraiment
passé ce jour-là, est la véritable raison de vivre ayant touché la terre de
plein fouet, un rayon de lumière cosmique changeant la face de cette
planète et cela de façon irrémédiable.
Jacques, Noèse et moi en sommes les premiers témoins conscients, c’est
pour cela que notre vie dans ce monde est comme un témoignage de ce
rayon. Mais ce 11 Septembre n’était pas une finalité pour l’humanité, au
contraire le premier acte d’un grand changement. Deux rayons venant du
centre de la galaxie sont encore à venir, c’est pour cela que nous avons
dû quitter nos enfants et tous ceux que nous aimons. Il y a urgence ; à
quoi ? je ne sais pas encore, mais je sais que mon heure est venue et que
si je n’étais pas partie, j’aurais trahi ce pour quoi je suis destinée depuis
que je suis née. Devrais-je y laisser mon corps, mon esprit, ma vie, mon
âme ? ou peut-être mon mari, mes enfants, je ne sais pas, mais c’est pour
moi l’heure du sacrifice ; c’est pour cela que je ne souhaite plus
ressembler à une femme, je suis un combattant pour la Lumière de la vie
qui ce cache en chacun, c’est pour cela que j’ai laissé derrière moi mon
sexe, mes sentiments, je ne suis plus une femme, non, vraiment.
J’espère pouvoir ramener aux hommes de la Terre ce journal afin qu’ils
puissent comprendre que certains d’entre eux se battent depuis la nuit
des temps afin qu’ils trouvent tous un jour leur véritable raison de vivre.

26
23 Août 2008,
C’était hier, mon époux vient de terminer l’ouvrage sur lequel il
travaillait depuis presque un an, il l’a appelé "Graine d’Etoile", c’est en
fait notre histoire avant que nous nous installions ensemble sur Terre
avec ma sœur Noèse et son mari Steve. Mais revenons à hier. Noèse
entre dans ma chambre paniquée ; elle me fait part d’une vision et des
événements qu’elle perçoit dans la galaxie. Elle me dit ainsi :
"Aqualuce, j’ai fait un rêve, c’était comme un voyage très étrange cette
nuit ; figure-toi que j’étais avec Aurore, la gardienne de l’astre de
Lumière, Monadis. Elle me parlait et me montrait des images qui m’ont
troublée, elles étaient si réelles.
Elle m’a emportée avec elle sur ma planète d’origine ; j’ai vu ma planète
ICI cette nuit ou plutôt ce qu’il en reste, j’ai vu des femmes par dizaines,
elles étaient monstrueuses, j’en ai été bouleversée. J’ai vu sur une autre
planète entourée d’une multitude d’océans des dizaines de milliers
d’hommes et de jeunes femmes mais au regard mort formant une armée
sans scrupule et sans conscience ; si j’avais été parmi eux, j’aurais été
lapidé dans l’instant ; j’en ai été retournée. J’ai vu des vieillards tuer par
haine des enfants par centaines parce qu’ils avaient de nouveaux
pouvoirs et qu’ils rayonnaient l’Amour. J’ai vu encore d’autres atrocités.
Et enfin, j’ai vu leur chef ; une femme, plus âgée que toi mais très belle,
elle était vêtue d’une robe blanche et sa tête chauve était ornée d’une
couronne de serpent en peau d’or ; l’animal était comme vivant, je puis
te l’assurer. Mais comme je lis les pensées de chacun, j’ai pu
comprendre ce qu’elle pensait et rayonnait.
Elle pensait à Jacques, elle souhaitait le prendre comme époux et surtout,
elle lui envoyait ses pensées pour l’attirer vers elle. De retour parmi
nous, j’ai encore senti sa pensée maléfique, alors j’ai compris que nous
étions véritablement en danger. Redressées dans mon lit, des larmes
m’ont coulée toute la nuit. Si toi et moi sommes capables de nous
défendre, les hommes qui vivent sur Terre, eux ne sont pas prêts.
Jacques est en danger car il n’a pas nécessairement les moyens de luter
comme nous deux. Je pense même qu’il met la Planète en danger car dès
qu’il entendra cette pensée le pénétrer, cette femme le trouvera avec son
armée et comme je l’ai vue elle serait capable de venir jusqu’à nous. Je
t’assure que mon rêve n’en était pas un, c’était vrai.
Je lui demandais :
⎯ Je te crois, as-tu une idée ?
⎯ Je pense que vous devez quitter la Terre au plus tôt afin de
brouiller les pistes et que nos enfants restent hors de portée de ce nouvel

27
ennemi car je pense qu’ils en seraient les premières victimes.
⎯ Tu as parfaitement raison, j’ai dans l’instant un plan ; mais
surtout, pas un mot à Jacques afin de ne pas éveiller ses pensées envers
ce nouvel ennemi. Nous partirons demain, je vais le prévenir sans lui
parler de cette femme.
⎯ Crois-tu qu’il la connaisse déjà ?
⎯ Peut-être, mais je suis certaine que si tu dis juste, je devrais
l’affronter.
⎯ Je suis désolé Aqualuce, j’aurais préféré ne rien voir, nous aurions
pu ensemble continuer à mettre en place notre nouveau projet.
⎯ Ne t’inquiètes pas Noèse, je suis sûr que toi et Steve allez-vous en
sortir sans problème, avec ces vingt-huit enfants, vous allez faire un
excellent travail.
⎯ J’espère que je serais à la hauteur, tu sais il ne s’agit pas d’enfants
ordinaires. Et je souhaite qu’il ne leur arrive rien.
⎯ J’ai confiance, mais néanmoins ils te surprendront.
⎯ Pour commencer à m’habituer à mes nouvelles fonctions, j’ai lu
un roman où le héros est un jeune sorcier.
⎯ C’est une bonne idée, mais méfie-toi nos enfants ont plus de
pouvoirs que ces sorciers. Sois vigilante, ces petits sont presque plus
forts que nous.
⎯ Je te promets, il ne leur arrivera aucune aventure.
⎯ Ne promets rien, sois juste toi-même.
⎯ Tu te sacrifies donc comme ça, je te dis trois mots et tu pars sans
savoir où, mais pourquoi Aqualuce ?
⎯ Notre existence est un don, un témoignage de la VIE pour
l’humanité, je respire uniquement pour ce sacrifice. Noèse, tu es faite
pour vivre avec les enfants plus que moi encore, c’est cela ton sacrifice.

Voici comment se sont passées mes dernières heures sur Terre, Jacques
comme à son habitude m’a suivie sans rien dire ; son innocence l’a
préservé du danger sur notre planète.

Mais maintenant, est-ce à moi d’écrire la suite ?

« 473ème heure stellaire de la huitième décade de la deuxième rotation


du grand temporoscope d’Andromède,
Le vaisseau que je conduis est de type préhistorique, il appartient aux
Terriens du grand continent appelé Amérique.

28
Mais quelle importance, combattante de la Lumière, je suis capable de
faire dix fois le tour de l’univers dans un tonneau même pourri.
Le voyage sidéral est un exercice facile pour mon être, j’ai le don
d’ubiquité total, je compresse l’univers d’un regard et je me projette où
bon me semble. J’ai pour mon être toutes les facultés qu’un humain
peut rêver, sans compter celles qui dépassent l’imagination.
Je suis un être parfait, rien ne m’échappe, j’ai le savoir, la force et le
pouvoir total sur la matière, je suis immortel aux yeux des hommes.
Mais, au fond de moi, j’ai comme un grand trouble, car on dit de moi
que j’aime les hommes, mon époux, mes enfants, alors qu’en fait, ce
que je ressens n’est qu’une apparence. J’ai bien des sentiments, mais
en fait, je ne sais pas Aimer, c’est l’élément manquant pour que je sois
véritablement parfaite. Je ne sais pas donner ce qu’il y a de plus grand
dans l’univers, comme si cela m’était interdit. J’en ai pour preuve que
je viens d’abandonner mes enfants et j’ai déposé mon époux dans les
bras d’un monstre ; j’y ai presque pris plaisir. Pourquoi cette cruauté
de ma part, alors que j’apparais parfaite, quel souffle me porte à faire
mal, quel est le sentiment qui s’installe en moi depuis que j’ai quitté
la Terre ?
Mes cellules se changent, je ne suis plus Aqualuce. Combattant, oui,
mais pourquoi ?
Tout ce trouble, j’étais si sûre de moi il y a encore quelques instants,
vaillant guerrier, et voici que je sens mes facultés disparaître ; et
maintenant je laisse mon ridicule vaisseau vagabonder dans l’espace,
je ne sais pas pourquoi, mais mon esprit se dissipe aussi vite que le
gaz que je respire ; ma tête tourne et commence à voir noir et penser
noir, j’étouffe, j’étouffe. Ce sont les derniers mots que je puisse encore
écrire sur cette feuille… »

« Réveille-toi Aqualuce, ne sombre pas. Ouvre les yeux, tu dois vite


rejoindre Monadis, avant de sombrer à ton tour dans l’oubli et le mal, tu
es en danger. »

Que m’arrive-t-il, qui me parle ? Je connais cette voix !


J’y suis, c’est le manque d’oxygène, cette navette est faite pour
l’entraînement au sol, il y a un minimum d’oxygène dans ce véhicule. Il
faut trouver une planète au plus vite. Je sais, il y a des scaphandres, il
faut que je m’isole dans l’un d’eux en attendant de trouver un astre.

29
Je n’ai plus la force, j’étouffe, je vais perdre connaissance, des pensées
noires me pénètrent, comme si des forces négatives agissaient déjà sur
Jacques.
Ai-je bien fait de l’abandonner aux forces noires, pourquoi cela ?
J’étouffe, je ne peux plus bouger, mes membres s’engourdissent.

« Lève-toi, va dans le scaphandre, sa réserve est pleine, puis rejoins


Monadis ».

Vas-y, lève-toi, tu le peux. Punaise, ma tête, il faut que j’y


arrive, les scaphandres ne sont pas loin, je n’ai même pas dix mètres et
un sas à passer, je me traîne, presque totalement asphyxiée, ma tête est
lourde, j’ai l’impression que l’on m’étrangle…
C’est bon, j’y suis, je m’enfile dedans et je le boucle. Pression, ça y est,
je respire.
Ça va mieux, mais c’est fou ce que le manque d’oxygène peut avoir
comme influence sur les pensées. Maintenant, cette voix me disait de
trouver Monadis, la planète que Jacques a explorée dans ses
profondeurs, là où Starker est mort.
C’est ça ! c’est la voix de notre ami, Starker, que j’entendais il y a un
instant. Comment, serait-il encore vivant ? Bon, mais comment savoir où
se trouve Monadis ?

« Dirige-toi vers la lumière de ton cœur, elle te guidera directement vers


l’astre, laisse-toi prendre par ces faisceaux, tu ne pourras dévier ».

Je ferme les yeux, je respire et mon esprit s’envole plus loin, plus haut.
Mes yeux voient l’univers, et ses milliards de milliards de galaxies. Je ne
suis plus qu’une pensée, mon corps a disparu, je ne sens que mon
profond intérieur résonner avec le cœur de l’étoile qu’il perçoit malgré
cette bouillie d’astres autour de moi ; c’est ça, là ! j’y vais.
La distorsion du temps est presque instantanée, à la limite de la douleur
pour mon corps. Je me détends d’un coup vers l’astre, et je traverse
l’univers d’un clignement de l’œil.
Maintenant, je suis devant toi, Monadis, planète transparente et
lumineuse à la fois.

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MONADIS

Te voici donc, Monadis, planète mystérieuse, Etoile du


centre, celle que tous craignent et que tant désirent. Je vois de toi le feu
d’une étoile et pourtant ton cœur est froid comme ton noyau l’est resté
durant des millénaires.
Tes faisceaux géants balaient le ciel et touchent à chaque seconde un
astre pour l’entraîner dans ton orbite divine.
Si tu m’as appelée, qu’attends-tu de moi ?
Oh ! non, les trois rayons se dirigent d’un coup sur moi, vers le vaisseau,
ils concentrent toute leur énergie, ils vont me dématérialiser, je dois fuir,
c’est un piège, c’est ma fin, NON…

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⎯ Ouvre les yeux Aqualuce, tu n’es pas morte, tu n’es pas dans un
rêve, ouvre les yeux, tu n’es pas tombée dans un trou noir, au contraire.

Il y a eu comme un grand vide, une grande page blanche s’est


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déroulée devant mes yeux, et c’est encore cette voix que j’entends
comme tout à l’heure, celle de Starker ?

⎯ Je t’en prie Aqualuce, ouvre les yeux, les rayons de Monadis ne


t’ont pas aveuglée, tu es juste un peu assommée par le contact qu’ils
provoquent.
⎯ Mais comment, tu connais mon nom, qui es-tu ?
⎯ Regarde-moi !

Depuis que je suis avec Jacques, j’ai toujours été sûre de moi, je
n’ai jamais douté, mais juste après l’avoir laissé avec cette inconnue, j’ai
eu le sentiment d’avoir tout perdu. J’ai l’impression que tout ce que je
connaissais et toute mon assurance a disparu comme si je devais tout
réapprendre.

⎯ C’est un peu ça, comme tes enfants qui vont commencer l’école
cette année.

⎯ Mais lirais-tu aussi dans mes pensées comme Noèse ?


⎯ Tout à fait !
⎯ C’est décidé, j’ouvre les yeux.
⎯ Tu en restes silencieuse, tu me dévisages comme on regarde un
revenant, pour peu, j’en suis un, mais je dois à Jacques le fait d’être
devant toi aussi vivant que le cœur qui bat dans ta poitrine. Ne panique
pas, je ne suis pas un spectre.

⎯ Starker ! c’est toi, pourtant, Jacques t’a vu mort.


⎯ Non Aqualuce, pas mort, juste mourant ; il m’a vu disparaître,
jamais mort.
⎯ Pourquoi suis-je là avec toi, où suis-je ? je ne vois rien autour de
nous, juste du blanc, pas d’horizon, personne avec nous, juste toi et moi
dans un lieu qui ressemble presque au néant.
Est-ce toi qui m’a attirée ici, dans quel but ?
⎯ Ne panique pas Aqualuce, je comprends ton désarroi, mais nous
sommes avec toi pour vous aider. Tu as trouvé Monadis en te laissant
guider par ton étoile intérieure, car elle en est la reproduction miniature.
De Monadis, en toi tu as la force, c’est pour cela qui tu es ici. Tu n’es
pas dans le domaine de la matière, tu as franchi le passage étroit du
domaine de vie du monde REEL, tu as changé d’univers. Tu n’es plus
dans le temporel, mais dans l’éternité, tu n’es plus dans la dynamique,

33
mais dans le statique intemporel et mon image n’est que le reflet de ta
pensée et, ton corps n’est qu’une enveloppe visuelle. Regarde ! ma main
traverse ta poitrine comme tu passes ta main dans l’eau.

J’ai un geste de recul, il va me donner un coup à la poitrine…


Non, sa main traverse mon corps sans que je la sente.

⎯ Comment fais-tu ça ?
⎯ Je te le répète, nous ne sommes plus dans la matière, et c’est le
destin de l’univers à travers son voyage temporel.
Maintenant, je vais te conduire auprès de nos amis, tu vas en reconnaître
quelques-uns.
Donne-moi la main.

Jamais je n’aurais pensé, un jour, me laisser guider par le


commandant Starker. Il a été durant notre vie précédente un
commandant de vaisseau hors pair, mais il demeura toujours pour moi
un de mes subalternes à qui je donnais des ordres, alors qu’il était le fils,
l’héritier par le sang du domaine stellaire dont je faisais partie. L’univers
est curieux.

⎯ Je suis à ma place ici Aqualuce, il n’y a ni chefs ni subalternes.


⎯ Prends ma main mon ami, je te fais confiance.

Instantanément, je sens que son fluide me pénètre et enveloppe


ma conscience dans un autre espace, comme après avoir traversé mon
propre corps. Il m’emmène dans un autre lieu, sans distance ni temps.

⎯ Bienvenue Aqualuce, Starker nous a longuement parlés de toi, il


t’admire comme une héroïne, tu es pour lui une femme parfaite, c’est
pour cela qu’il t’a guidée jusqu’à nous.

Me voici maintenant dans un grand salon orné de tapisseries style


renaissance française, avec des dessins de chasses, des animaux
mythiques, comme des licornes et des meubles de la même époque, j’ai
l’impression d’être au XVIIe Siècle, tout y est réel, même la femme qui
est devant moi.

⎯ Détendez-vous Aqualuce, pour nous, ni le lieu ni l’époque ne sont


des obstacles. Mais voici ; c’est à cause de nous que vous êtes ici à cet

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instant si je puis dire, car ici, il n’y a pas de temps, ni même d’ici. J’ai
pensé que cette ambiance vous détendrait. Pour vous, nous devons
mettre des repaires car lorsqu’on a toujours vécu dans l’espace-temps,
on ne peut instantanément s’habituer à la stature éternelle ; alors que
vous en vivez déjà dans votre âme.
Prendrez-vous une tasse de thé ?
⎯ Avec plaisir !
⎯ Ha ! j’allais oublier de me présenter, je suis Aurore.
⎯ Jacques m’a parlé de vous, il vous a présenté comme la compagne
d’Alove Jaman !

Dans l’instant, à peine ai-je prononcé ce nom que je vois autour


de moi tous les compagnons de Jacques dans son voyage précédent.
Sont-ils morts ou est-ce autre chose ? j’ai beaucoup de mal à respirer, je
ne suis pas à mon aise, bien que je sois dans la partie la plus magique et
lumineuse de l’univers, cela ne devrait pas être, pourquoi une telle
tension ?

⎯ Je comprends, Aqualuce, ton malaise, mais tu dois comprendre


que Monadis n’est pas une étoile ou un lieu de sérénité, mais juste une
porte. Tu as tout à l’heure franchi la limite du temporel, mais tu n’es pas
de plain-pied dans le monde parfait, nous sommes à la frontière de deux
univers et la lumière de Monadis provient de l’univers supérieur, celui
auquel ton cœur trouve sa source de vie. Autour de Monadis, les tensions
sont très fortes, deux mondes s’interpénètrent. Ton corps est de nature
matériel, ton esprit de nature céleste. Mais heureusement pour toi, nous
ne te retiendrons pas trop longtemps. Nous devons te dire pourquoi tu es
avec nous et ce que tu peux pour nous tous.
⎯ Vais-je rencontrer Novam pour cela ?
⎯ Non, pas pour le moment, mais il peut se manifester plus tard et
ailleurs, son esprit est la planète entière, voire même au-delà. Je vais
toute seule te présenter la situation. Dès que tu auras fini ton thé, nous
rejoindrons ton vaisseau spatial.
⎯ Je suis prête, nous pouvons y aller.
⎯ Alors, c’est fait !

Sur Monadis, il y a une seconde, et dans l’instant au poste de


pilotage de Winder la petite navette spatiale. Elle n’est pas dans
l’éternité, mais j’aime son atmosphère.

35
⎯ N’aies crainte, Aqualuce, Camis a remis en état le système d’air
pressurisé, il l’a même amélioré, vous pouvez lui faire confiance.
⎯ Je connais Camis, c’était pratiquement le meilleur mécanicien de
la galaxie.
⎯ Asseyons-nous un moment au poste de pilotage, Aqualuce, je vais
vous dévoiler une vérité difficile à entendre.
⎯ J’ai tout abandonné, mes enfants, mes cheveux, mon époux et
même mon sexe. Jacques est aux mains de la partie adverse, alors, rien
d’autre ne peut me toucher.
⎯ J’ai entendu parler de toi, Aqualuce, tu es un des êtres le plus
exceptionnels qu’il puisse y avoir dans l’univers. Tes qualités sont sans
pareils, même moi, je ne t’arrive pas à la cheville. Ce que tu as fait, tu
devais le faire, c’est inscrit en toi et dans le Cosmos de l’humanité. Tu es
une bien heureuse, malgré tout ce que tu as à supporter. Mais ton travail
n’est pas encore commencé. Voici ce que j’ai à te dire et ce n’est pas
facile de te le dévoiler :
Tu es née exceptionnelle, avec d’innombrables pouvoirs ; tu t’en es servi
toujours de la plus juste manière, sans y mettre une tendance égoïste. Tes
pouvoirs t’ont sauvée à plusieurs reprises, surtout tu as sauvé bien
d’autres vies.
Hélas, maintenant que tu es venue sur Monadis, à cet instant, tu as tout
perdu. Tu n’es plus immortelle, tu n’as plus aucun pouvoir sur la matière
ni sur les pensées, tu es devenue un être humain mortel comme tous ceux
qui vivent sur Terre. Tu es un être totalement ordinaire. Regarde bien en
toi, cherche un de tes pouvoirs et exerce-le.

Comment, que veut-elle me laisser entendre ? ce n’est pas


possible. Je peux le vérifier immédiatement.
⎯ Mais mes pouvoirs font toute ma personne, sans eux, quel but
pour moi, quel rôle pour l’univers, je suis un combattant, j’en ai même
perdu ma féminité.
Un être ordinaire ne peut rien. À quoi bon être venu jusqu’ici pour tout
perdre. Et où irais-je si je ne peux plus me déplacer ? je ne peux quitter
Monadis sans mes pouvoirs.
⎯ Bien au contraire Aqualuce, tu peux tout réaliser, tu as d’autres
pouvoirs, il te faudra les découvrir.
À ce moment, Aqualuce se met à sangloter comme jamais elle ne l’avait
fait, son estomac se noue et elle ne peut retenir la bile qu’elle a au fond
d’elle. Elle se trouve sans force, à la limite de la syncope. Aurore la
retient aussitôt pour qu’elle ne heurte le pupitre du vaisseau. Elle la serre

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dans ces bras très fort et lui dit :
⎯ Regarde, tu es humaine et ce qui t’arrive est un de tes nouveaux
pouvoirs. Tous les hommes ont des émotions et lorsqu’ils sont mal
comme toi, cela veut dire qu’ils ont un cœur et de l’amour au fond
d’eux. Ils s’affligent de ne pas pouvoir agir et l’angoisse les inonde,
preuve qu’ils ont de grands sentiments. L’Amour que tu penses ne pas
connaître est en toi et t’aidera dans ta quête.
Comprends-tu ce que je veux te montrer ?
⎯ Je n’ai pas besoin de tester mes qualités, je sais que tu dis vrai,
j’en ai le sentiment.
⎯ Maintenant que tu sais, je vais te dévoiler les grandes lignes de ta
mission :
Je suis venue chercher Noèse dans ses rêves afin que Jacques et toi
quittiez la Terre au plus vite. Tu l’as fais très spontanément. C’est
heureux pour l’humanité. Tu as livré Jacques à celui ou celle qui le
recherche. Je ne l’avais pas prévu comme cela, mais certainement ton
idée est-elle vraiment fondée. En tout cas, il t’a fallu beaucoup de
courage pour le faire, ainsi que pour te transformer en combattante. Mais
tu dois maintenant te préparer à combattre celui qui veut soumettre
l’humanité et l’univers à sa botte afin de rendre tous les hommes
esclaves de sa pensée car il veut transformer la galaxie en un magma de
forces destructrices afin de dominer toutes les autres. Tu devras affronter
le maître des mondes. Mais tu as pour toi ton intelligence, alors dès
maintenant, tu dois trouver l’Amour, la Foi, acquérir la robustesse et la
Force de l’absolu.
⎯ Arrête de parler de moi au féminin, je te l’ai déjà dit, je ne suis
plus femme. Même sans pouvoirs, je resterais un combattant. Mais, dis-
moi, comment avec juste mon intelligence, je pourrais combattre un être
surpuissant ?
⎯ Tu as pour toi que tu es un véritable cœur pur, tu es une lumière
pour les hommes de par ta nature et ton origine, tu es l’enfant de celui
qui a porté le monde d’où tu viens et il t’a envoyée pour que tu montres
le chemin à tous ceux qui le désirent. Ta mission est d’être un Homme
comme tous et de porter ta charge comme eux, afin que tu les
comprennes, pour que tu leur montres la voie. Tu es une femme malgré
toi, même si tu le refuses aujourd’hui et ta féminité se fera sentir en toi,
elle risque même de te surprendre. Fait des découvertes, tu vas
accomplir de grandes choses. Je vais te laisser seule dans les minutes qui
vont venir, c’est à toi de jouer, sois toi-même. Rapporte sur Terre le fruit
de ta découverte, afin que le deuxième rayon de Monadis touche les

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hommes.
Aqualuce ne dit mot, et se remet à sangloter ; pour elle, ces mots ne
veulent plus rien dire, elle pense à ses enfants qu’elle a laissés derrière
elle et à la promesse qu’elle leur a faite avant de partir.
⎯ Pourquoi pleures-tu Aqualuce ?
⎯ J’ai fait une promesse à mes enfants, afin que je sois avec eux
lorsque qu’ils ont besoin de moi. Je leur ai promis de rester à leur écoute
s’ils avaient besoin de moi. Sans mes pouvoirs, je ne pourrais tenir ma
promesse et les rejoindre.
⎯ Ne t’en fais pas, je crois que nous pouvons t’accorder cette
exception, si tes enfants sont en danger, je veillerais à ce que tu puisses
les retrouver, tu garderas juste ce pouvoir. Mais, n’oublie jamais ta
mission, car tu le sais, tu la fais pour eux et lorsque tu es loin d’eux, tu
œuvres pour eux.
⎯ Si tu dis vrai, j’en suis heureux. Mais maintenant, si je suis simple
humain, comment puis-je me déplacer dans l’univers avec vaisseau sans
moteur et où dois-je aller ?
⎯ C’est moi qui une fois encore vais t’emmener à destination,
détends-toi.
À cet instant, la navette semble projetée dans l’atmosphère d’une
planète, Aqualuce attachée à son siège, regarde le siège du copilote
encore occupé par Aurore la seconde avant et vide maintenant. Par
réflexe, elle attrape le manche de contrôle de la navette et tente d’en
prendre les commandes. Cela semble insurmontable, il faut stabiliser
l’engin face à la couche de gaz qui recouvre la planète. Elle comprend
vite qu’elle ne doit compter que sur le bouclier thermique pour ne pas
exploser sur l’atmosphère en friction. Comment trouver les aptitudes
d’un pilote entraîné depuis plusieurs années dans un simulateur, comme
elle a vu à la NASA ?
Dans sa tête elle se dit.
Comment imprimer en moi l’entraînement de ces hommes, je
n’ai pas plus de quinze secondes pour le faire, après, c’est ma mort. Pas
le temps de penser, ni de lire, communiquer ou rêver, que faire ? plus de
pouvoirs surnaturels. Comment font les hommes ? je ne sais pas. Et les
animaux ? eux, ils ont l’instinct. Oui, pourquoi pas ! L’instinct de survie,
pourquoi pas, je n’ai plus le choix.
« Laisse ton instinct de survie agir en toi »
Alors, Aqualuce, attrape le manche avec fermeté et laisse son instinct
agir à sa place. Alors, la navette se glisse comme dans un rail, levant le
nez pour offrir son ventre au feu de l’air et descend sans bouger d’un

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trait. Lorsque l’échauffement cesse, elle refait piquer l’engin afin qu’il
reprenne une vitesse suffisante pour le faire planer sur ses pauvres ailes.
Elle repère un continent puis, elle voit au loin une bande de terrain
dégagé, loin des nuages et de l’eau. À plus de cinquante kilomètres elle
s’y engage et toujours par instinct, elle pose son petit vaisseau sur le sol.
Sans en sortir le train d’atterrissage, car elle l’aurait cassé sur le sable.
Après avoir touché le sol, au bout de deux kilomètres, l’engin se stabilise
et s’arrête. Elle est posée, mais où ?

39
MALDEÏ

Quel est cet homme qui apparaît devant moi ? Je ne


l’avais jamais remarqué avant cela. Je sens en lui qu’il ne m’est pas
inconnu, il a même une signature particulière, je me sens terriblement
attiré.
⎯ Approche-toi, homme sans uniforme, vient me dire qui tu es et
d’où tu viens ?
L’homme qui se trouve devant Maldeï, vient d’apparaître dans le poste
de pilotage du grand vaisseau, nul n’avait remarqué sa présence
auparavant. Il est grand, les cheveux châtains clair, les yeux bleus. Il est
habillé d’un jean bleu, une paire de tennis noire et un sweat vert, rien à
voir avec les uniformes, parfaites combinaisons moulantes rouges que
tous les membres d’équipage portent autour de lui. Seule la femme
étrange avec une couronne de serpent d’or a sur elle une longue robe de
soie blanche, avec des chaussures d’or assorti à sa couronne. Cette
femme est d’une beauté exceptionnelle, malgré son crâne chauve sous
son bijou étrange, elle a les lignes pures et parfaites, sa peau est d’un
teint clair et rosé, elle ne semble aucunement maquillée, ses lèvres sont
fines, son nez et ses oreilles de la même sorte. Ses sourcils fins font le
contour parfait de ses yeux. Son coup en finesse lui dévoile une nuque
sublime. Enfin, sa poitrine sans excès apparaît sur la moitié de sa robe
qui la soutient. Elle ne doit pas être loin d’un mètre soixante-dix, elle
doit avoir quarante-cinq ans, du fait de son assurance, mais aucune ride
ne la marque, elle est parfaite.
L’homme se rapproche d’elle, il la dévisage longuement sans dire un
mot. Maldeï sent qu’il est sans mauvaise intention pour elle et esquive
même un sourire d’approbation.
⎯ Qui es-tu, je ne t’avais jamais remarqué avant maintenant, où
étais-tu, d’où viens-tu ?
L’homme semble bien étonné de ces questions, il ne peut répondre, car il
ne sait pas lui-même.
⎯ Je ne sais pas, je ne sais rien, je viens d’arriver dans ce monde, je
n’ai pas encore de passé. Mon esprit est vide, je suis un nouveau-né ici,
je ne sais rien.
Maldeï est très étonné de la réponse de cet homme, elle peut si elle le
veut le faire souffrir et disparaître dans l’instant, elle n’a pas de
scrupules, elle est sans pitié. Mais au fond d’elle, cet homme lui fait une
sensation étrange, elle a le sentiment qu’elle le connaît de quelque part,

40
elle l’a déjà vu, elle pense qu’il n’est pas ici par hasard ; mais, qui est-
il ?
⎯ Approche-toi de moi, vient, je veux te sentir, je veux te toucher.
L’homme n’a aucune crainte, il ne connaît pas la peur, il ne connaît rien,
ni la joie, ni la tristesse, il ne sait ce que sont les sentiments. Maldeï, lui
prend la tête, et lui enroule autour une partie de sa couronne, sans s’en
séparer. Elle reste quelques instants avec l’homme, comme pour le
sonder, pour trouver ce qu’il est, pour lire ses pensées. Mais, elle ne
trouve rien, son esprit est totalement vide, comme s’il avait été
reformaté, seul le langage est resté en lui, comme s’il ne lui restait que
les fonctions vitales de base. On ne peut même pas dire que c’est un
idiot, car en un mot, c’est "Rien", le vide total. Mais qui a pu faire ça à
cet homme, dans quel but ? Maldeï, reine de l’univers est tout de même
perplexe, car que vient faire ce rien, pourquoi semble-t-il la mettre si mal
à l’aise ?
⎯ Comment t’appelles-tu ?
⎯ Je ne sais pas, pourquoi aurais-je un nom ?
⎯ Parce que tu es quelqu’un, tu ne peux être un légume.
⎯ C’est quoi un légume ?
Alors, à cette simple réponse, Maldeï comprend qu’elle a tout à
réapprendre à cet homme, qui semble frappé d’une amnésie totale. Son
esprit est vif, car elle trouve immédiatement l’intérêt d’avoir auprès
d’elle un tel être. Elle se dit que s’il est vide, elle pourra remplir son
esprit comme elle le souhaite, elle pourrait en faire plus qu’un serviteur,
peut être un amant, elle qui n’a pas eu de relation avec les hommes
depuis qu’elle est. Elle lui apprendra tout ce qu’elle sait, elle fera de lui
un allié, elle se dit que comme un enfant nouveau-né, elle va le prendre
sous son sein. Elle a devant elle, son enfant, son homme qu’elle va
pouvoir modeler à son idée.
⎯ Viens mon ami, enfonce-toi entre mes seins, je vais t’enseigner, je
vais devenir ton guide, tu seras mon fils et mon époux. Je vais
maintenant faire préparer nos noces, pour lorsque nous arriverons sur ma
planète.
Le pauvre homme est vraiment juste une enveloppe vide. Il a la parole,
mais à par cela, qu’a-t-il en lui ? Il doit avoir un grand vécu, il a peut-
être déjà quarante ans. Le seul signe particulier qu’il possède est une
cicatrice sur le front, une sorte d’étoile à cinq branches bien dessinée,
juste en son centre.
Maldeï est bien intrigué par cet être qui de nature humaine, semble sortir
d’une autre époque. Ses chaussures portent le nom d’Adidas, son

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pantalon, Lewis et son sweat, Hugo Boss ; qu’est-ce que cela veut dire,
d’où peut-il venir ?
Maldeï qui depuis des années déverse autour d’elle la peur, la guerre et
la haine, semble d’un coup se laisser attendrir par l’homme qui lui est
apparu comme ça, sortant de nulle part. S’il est vraiment vide de tout,
quelle force possède-t-il pour pouvoir l’intéresser ainsi, est-il vraiment
fait de vide à ce point ?
Alors, l’étranger lui dit :
⎯ Je crois qu’il y a en moi une vie, je veux la découvrir, j’ai besoin
que l’on me porte, que l’on me nourrisse, que l’on m’apprenne. Peux-tu
m’apporter tout cela ?
Cette femme, sans cœur, sans complexe et sans âme, lui répond :
⎯ Je te nourrirai, je te porterai, je t’apprendrai, mais en contrepartie,
tu me donneras ton âme et ton corps, je ferai de toi ma réplique, tu seras
mon double masculin, car tu seras l’exécutant de mes pouvoirs et de mes
connaissances. Tu seras mon esclave et tu m’adoreras, car je te ferais à
mon image. Tu n’as pas de nom, alors, j’en ai un pour toi, il t’ira très
bien. Je t’appellerai Bildtrager.
Bildtrager, un homme sorti du néant mais en même temps, un porteur
d’image, qui porte sur lui le destin d’un monde ; l’image de Maldeï et
peut-être aussi une autre ?
⎯ Bildtrager, suis-moi, je vais te prendre dans mon appartement. Je
vais commencer ta formation comme je l’entends. Tu m’appelleras
Maldeï, je suis ta mère et ta maîtresse.
⎯ Oh ! Maldeï, je serai toujours à ton écoute, tu ordonneras et je
ferai.
⎯ Tu as bien compris ta première leçon, viens avec moi maintenant,
je vais te montrer mon monde, l’univers que je domine.

42
LA PLANETE SANS NOM

Aqualuce est un peu sonnée après l’atterrissage


surprenant qu’elle vient de réaliser. Elle est sur une planète totalement
inconnue, l’atmosphère, y est-elle respirable, la température est-elle
supportable ? elle regarde autour d’elle et se regarde aussi. Elle se trouve
bien ridicule d’être partie avec des vêtements aussi légers et fantaisistes.
Elle a un négligé en maille fine où l’on peut voir à travers ses sous-
vêtements et sa peau. Elle se sent bien ridicule. Par chance, dans la
navette, elle trouve des vêtements kaki de l’armée, qu’elle enfile avec
aise. Elle se dit :
« Une guerrière se doit d’être comme cela, je ne vais pas en parade, la
guerre est déclarée, la beauté n’est pas à l’ordre du jour.
⎯ Où suis-je se dit-elle ? qu’ai-je à perdre maintenant, si le gaz de
cet astre est mortel pour mes cellules ? Je vais ouvrir la porte, tant pis
pour mon destin. Si je ne suis plus qu’un être ordinaire sans pouvoir,
l’humanité ne perdra pas grand-chose. Allez, j’ouvre…
À peine la porte se dégage, que la différence de pression la comprime et
la plaque au fond de son engin. Se fracassant la tête contre les parois,
elle perd connaissance dans l’instant.
À son réveille, sa vision est comme brouillée, elle est comme à demi
aveugle. Ses oreilles bourdonnent, passant une main sur son crâne elle
sent qu’elle a plus qu’un hématome. Elle qui dans son monde, aurait pu
par sa force régénérer ses cellules et se soigner juste par sa propre force
mentale, maintenant elle doit supporter sa faiblesse et ses blessures. Des
larmes lui coulent une fois de plus de ses yeux. Mais aujourd’hui, seul,
sans aucun atout, isolée dans un monde inconnu, que peut-elle bien
changer à plus de deux mètre autour d’elle ? Rien, sinon sa propre vie,
en l’arrêtant là.
Dans sa conscience, elle se remémore toute sa vie, sa jeunesse, ses
parents adoptifs, sa sœur Clara, ses actions brillantes de Général
commandant de flotte sidéral, enfin, un homme qu’elle a eu comme
mari, Jacques et leurs enfants. Que reste-t-il de tout ça ?
⎯ Je suis presque aveugle, je suis encore moins qu’un humain
ordinaire, mais pourquoi toute cette souffrance d’un coup sur moi ?
Avant, j’avais l’Espérance, j’avais l’amitié et l’amour que me reste-t-il.
Si je n’ai plus mes yeux, mes amis, mes pouvoirs, que reste-t-il ?
Aqualuce se noie dans un bain de larme, la tristesse et la nostalgie du
passé l’envahissent et le cœur bien triste, elle se met à chanter, comme
un désir en elle de faire vibrer les dernières gouttes d’espoir qu’il lui
43
reste :

Seule, sur ce monde, en larme,


Je pleure, mon passé, de femme.
J’ai cru devenir, parfaite,
Mais, je suis vraiment, défaite.

Ma vie est une prison,


Je n’ai plus la raison,
Je cherche l’amour, c’est toute ma passion,
Je cherche l’amour, libéré de toute illusion.

Je, perds mes yeux, dans l’noir,


Je laisse, mon époux, échoir.
J’avais, tout, esprit et force,
Là, j’m’enfonce dans la fosse.
Ma vie est une prison,
Je n’ai plus la raison,
Je cherche l’amour, c’est toute ma passion,
Je cherche l’amour, libéré de toute illusion.

Qui, pourra, me lever,


Me, donner, la liberté.
Des autres dois-je attendre la vie,
Modeste, je serais guérie.
Ma vie sera gaîté,

Je serai liberté,
Je cherche l’amour, c’est toute ma passion,
Je cherche l’amour, libéré de toute illusion.

En moi, la vérité,
Est avec l’éternité.
Je dois, découvrir, l’amour,
Afin, d’atteindre, le retour
Ma vie sera gaîté,

Je serai liberté,

Je cherche l’amour, c’est toute ma passion,


Je cherche l’amour, libéré de toute illusion.
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Oh ! Amour, qui es-tu dans mon cœur,
Pour que j’en pleure ta candeur ?

Je suis une âme perdue,


Aide moi à me retrouver …

⎯ Que m’arrive-t-il, je n’ai pas une aussi jolie voix que Noèse,
qu’est-ce j’espère à chanter comme ça, je suis seule, il n’y a pas de
public et même, je chante comme une casserole percée.
⎯ Mais non, tu te trompes, tu as une jolie voix, tu as attiré mon
attention, comme si tu me réveillais d’un long sommeil.
⎯ Mais ma chanson est triste, qui pourrait aimer une telle mélodie ?
⎯ Mais, non Aqualuce, même si ta chanson est le reflet de ton âme à
cet instant, je sais que tu as tout pour réussir, même si tu te sens seul et
sans force. Aqualuce est un nom qui est pour moi et mes amis tout une
force, un espoir. Nous t’avons toujours aimée.
⎯ Tu connais mon nom, mais qui es-tu ?
⎯ J’ai voyagé avec toi dans le passé, tu nous as guidés dans l’espace,
avant que tu ne rencontres Jacques.
⎯ Mais, d’où viens-tu, sais-tu où nous sommes ?
⎯ Nous sommes sur cette planète inconnue, comme par miracle.
Nous devrions être morts, pourtant, une chose incroyable s’est produite
pour nous neuf. Comme tu me vois, je n’ai plus été que lambeaux de
chairs et pourtant, je suis encore vivante. Mes camarades et moi avons
été l’objet d’un envoûtement et en même temps d’une grâce, car au
moment de notre mort, un rayon de lumière nous a touchés. Depuis,
nous sommes isolés, ici sur cet astre, cela fait, en temps Lunisse, presque
sept ans.
⎯ De quel envoûtement, quelle malédiction veux-tu parler ?
⎯ Laisse ton vaisseau ici, suis- moi dans notre camp, je te raconterai
tout.
⎯ Aide-moi, j’ai reçu un choc à l’arrivée, j’ai comme perdu la vue,
je ne vois plus que des ombres autour de moi.
⎯ Donne-moi ta main Aqualuce, je vais te guider chez nous, nous
t’examinerons.

Aqualuce, propulsée au-delà de Monadis, ne s’attendait pas à retrouver


des Lunisses autours d’elle. La jeune femme qui l’a recueillie, l’emmène
dans son cantonnement.

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Il leur faut plus d’une heure de marche pour arriver au bord d’une zone
boisée ou se trouvent des constructions en bois et en torchis ressemblent
à un tout petit village du Moyen âge, un puits semble figurer le centre de
ces petites maisons.
⎯ Nous arrivons au village, je vais t’emmener dans ma loge, les
hommes ne sont pas rentrés de la pêche.
⎯ Vous mangez du poisson, vous n’êtes plus végétariens, comme
sur Lunisse ?
⎯ La nourriture n’est pas trop abondante, il n’y a pas d’animaux,
comme des vaches et des poules qui nous donnaient les protéines dont
nous avions besoin, alors, plutôt que de dépérir, nous nous sommes mis
à manger du poisson, c’est le seul animal qui semble vivre sur cette
planète.
⎯ Ma foi, je vous comprends, et j’en aurais fait autant.
⎯ Pourquoi es-tu parmi nous Aqualuce, il y a si longtemps que je ne
t’avais vue, je crois que cela remonte à bientôt dix ans, j’étais à peine
sortie de l’école de pilotage, c’est ta sœur, Clara qui m’avait enseigné.
Tu étais mon modèle et je t’ai croisée lors du grand banquet que
l’académie de pilotage avait organisé pour la remise des prix des
nouveaux pilotes. Tu avais été invitée et j’ai eu l’honneur de recevoir de
ta main mon diplôme, t’en rappelles-tu ?
⎯ Cela me dit quelque chose, ton visage ne m’est pas inconnu.
⎯ Moi, je me rappelle bien de toi, tu m’as même dit « vous êtes très
douée d’après ma sœur, je souhaite un jour vous voir naviguer sur un de
mes vaisseaux, je vous prendrais comme commandant lorsque vous
serez plus expérimentée ». Nous nous sommes recroisées plus tard, dans
un vaisseau dont tu étais le commandant, c’était le Terrifiant, j’étais
officier stagiaire. J’ai fait mes preuves depuis.
⎯ Je ne me rappelle plus avoir dit ça, j’ai comme des trous de
mémoire depuis que je suis ici.
⎯ Allonge-toi Aqualuce, tu as été choquée après ton posage sur
cette planète.
⎯ Les hommes vont arriver essaie de dormir, peut-être que tes yeux
se remettront, ta cécité n’est peut-être que très momentanée.
⎯ En quittant mes proches, j’ai tout perdu, tu ne peux t’imaginer.
⎯ Je le peux, plus que tu ne le penses. Je te l’ai déjà dit, je n’ai été
que lambeaux durant les instants qui m’ont transformée plus que
traumatisée.
⎯ Dis-moi, je ne te connais pas, quel est ton nom ?
⎯ Je m’appelle Doora, la demi-sœur de Starker.

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⎯ Starker avait une sœur, il ne me l’a jamais dit.
⎯ Nous avions vingt ans d’écart, il ne m’a jamais vue grandir, il
n’était déjà plus à la maison lorsque je suis née.
⎯ Bien des années après, je découvre des choses surprenantes.
⎯ Mon frère n’est plus dans cette vie, je le sais, mais toi, Aqualuce,
pourquoi es-tu ici, tu n’as pas répondu à ma question ?
⎯ C’est vrai, je ne sais plus vraiment où j’en suis, pourtant, jusqu’à
hier je savais où et avec qui j’étais. Je viens de quitter la Terre, parce
que l’univers me réclame, j’ai senti que j’ai une tâche à accomplir, j’ai
pris mon époux avec moi et hop, me voici là. Par quel miracle,
pourquoi, je ne sais plus, j’ai tout perdu en arrivant devant toi.
⎯ Où est ton mari, est-ce Jacques ?
⎯ C’est lui, mais je l’ai abandonné, dans les mains d’un ennemi,
parce qu’il ne pouvait me suivre.
⎯ Mais pourquoi as-tu fait ça ?
⎯ J’ai l’impression que moi et lui avons tout à réapprendre, à
reconstruire, comme si nous devions réaliser en nous une autre vie.
⎯ Tu vivais sur la Terre, avec lui ?
⎯ J’ai abandonné deux enfants encore très jeunes, une fille et un
garçon de six ans, comme s’il était plus important pour moi de combattre
l’univers que de les élever. Je suis partie comme un guerrier et me voilà
dénudée comme une volaille plumée. Je n’ai plus rien en mon cœur,
dans ma tête, j’ai perdu mes pouvoirs Lunisse, je suis nue et j’ai peur, je
suis humaine, trop humaine. Comment combattre comme avant et, qui
combattre ?
Encore une fois, les larmes coulent sur ses joues et la pauvre Aqualuce
tremble de n’être que l’ombre d’une femme et plus encore ; une femme
ayant été aux pouvoirs sans limites.
⎯ Mais tu n’es pas seule, je suis avec toi, je t’aiderais à accomplir le
travail que tu es venue réaliser. N’aie plus peur, n’aie plus froid et si
c’est nécessaire, je serais tes yeux et ta force, je t’en fais la promesse.
J’ai encore tous mes pouvoirs Lunisse, je suis la seule du groupe à les
avoir gardés.
⎯ Je suis heureuse d’être avec toi Doora, mais je n’ai plus la force
d’entreprendre la moindre conquête, je peux juste me porter sur mes
jambes, je ne vois presque plus, je suis une charge pour celui ou celle qui
m’accepte. Quel intérêt aurais-tu à me prendre dans tes bras ?
⎯ Tu vas te taire Aqualuce, je suis jeune, mais déterminée. Tu n’es
pas une charge, tu dois, même aveugle, ouvrir les yeux, je crois, que tu
es avec nous pour nous sortir du néant dans lequel nous étions depuis

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des années, je crois que tu n’es pas encore réveillée et que tu dois le
faire, pour nous, les autres et toute l’humanité. Je crois que si tu as tout
perdu, c’est que tu as tout à découvrir. Je suis avec toi et je t’attendais,
mon cœur me le disait depuis que nous sommes ici et même avant. Je
sais aussi, depuis que je t’ai vue avec ta sœur, que nous nous
retrouverions ensemble pour accomplir un jour, un grand destin. Tu es
blessée aujourd’hui, mais demain, tu seras debout et tu nous guideras. Je
le sais car je ressens en toi la force de la vérité et de la vie.
Je t’ai attendue toute ma vie, alors, tu dois te relever.
⎯ Tu as certainement raison Doora, j’ai tout à reconstruire, j’accepte
ton aide, de ma vie, jusqu’à présent, je n’ai jamais pris appui sur
quiconque, ce sera la première fois.
⎯ C’est ta première leçon, accepter l’aide des autres, accepter d’être
comme tous. Découvre-toi et sois toi-même ; apprends du groupe et
donne ce que tu reçois, c’est de là que tout viendra.
⎯ Je suis en âge, bien plus avancée que toi, mais je suis une petite
fille à laquelle il faut tout apprendre.
⎯ Pas tout, jusque ce que tu cherches.
⎯ Doora, raconte-moi ce qu’il t’est arrivé avant d’être ici…

Cinq femmes et cinq hommes, voilà ce qu’ils sont aujourd’hui, pour


changer le destin de l’univers, afin d’éviter la catastrophe et
l’effondrement de la vague de vie qui touche ce monde depuis vingt-cinq
milliards d’années. Aqualuce est comme frappée de cécité, mais ses
yeux vont voir un monde plus dangereux encore qu’elle n’aurait pu
l’imaginer.

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BILDTRAGER

⎯ Ton pouvoir est immense, oh ! Maldeï, pourras-tu


me donner tout ce que je désire ?
⎯ Bien sûr mon chéri, autant que tu me serviras. J’attends de toi que
tu sois attentif à ce que je te demanderai, écoute moi, exerce autour de
toi mes désirs et je ferais de toi un roi. J’ai en moi un long passé de
plusieurs milliers d’années, j’ai accumulé une somme considérable de
connaissances, ma nature est au-delà de la vie humaine. Mais, depuis
que je suis dans ce corps, je ne puis exercer à souhait mes désirs. Sois le
prolongement de ma conscience, voue-toi à moi et tu domineras la
matière et les hommes. J’exaucerais tous tes rêves.
⎯ Mais avant que je sois avec toi, tu avais déjà tout ce que tu
souhaitais ; pourquoi me posséder en plus ?
⎯ Je domine ce monde, mais mon pouvoir est trop fort pour que je
puisse l’exercer autour de moi. Il me faut un intermédiaire. Je ressens en
toi que tu en as le pouvoir, aucun homme jusqu’à présent n’en a été
capable, tous ceux que j’ai voulus prendre pour me servir, sont morts
dans l’instant. Toi tu es sans passé, tu es encore pur, tu te fondras en
moi. Je te prends comme un nourrisson à qui je dois tout enseigner.
⎯ Où veux-tu que nous allions ensemble, que veux-tu faire avec
moi ?
⎯ Trouver la Terre et dominer l’univers. Du peuple que je contrôle,
je vais en faire une armée capable de vaincre tous ceux qui se mettront
sur notre route.
⎯ Maldeï, je te suivrai, je n’ai que toi à qui me fier et me confier.
Vivre avec toi et pour toi me semble naturel. Si tu me donnes tout, qui
d’autre aller voir ?
⎯ Personne. Je suis le prolongement de ta conscience. Maintenant, si
tu le souhaites, officialisons notre union, rentrons chez nous pour nous
unir par le mariage.
⎯ Que veut dire "marier" ?
⎯ Marier, c’est l’union de deux êtres qui s’apprécient parce qu’ils
ont un esprit commun. Tu es le prolongement de ma conscience, tu dois
te marier avec moi.
⎯ Si je suis comme toi, marions-nous.
Mais, comment ces deux êtres qui se connaissent seulement depuis
quelques instants peuvent-ils désirer se marier, mais d’où vient ce
Bildtrager, qui est-il ? Voilà nos deux fiancés partant vers une planète

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qui, dans l’instant, doit se préparer à célébrer leur union. Le vaisseau
immense qui les transporte a le pouvoir de se mouvoir dans l’espace
sidéral à la vitesse absolue, il se place où on le souhaite dans la seconde
où on le veut. C’est ainsi que juste après avoir décidé de se marier,
Maldeï place son engin à la verticale d’Elvy, la planète qui est
aujourd’hui son repaire.
Elvy est une planète constituée de multitudes d’îles immenses, les zones
habitées disposent d’un climat exceptionnellement doux, les villes sont
toutes construites au bord des mers.
Bildtrager regarde la planète avec un étrange sentiment et son cœur se
met à cogner plus fort dans sa poitrine. Maldeï qui lui tient la main lui
demande :
⎯ Je te sens tendu, que t’arrive-t-il à la vue de cet astre ?
⎯ J’ai comme le sentiment d’avoir déjà vu ça quelque part, je ne sais
pas. Comment s’appelle cette planète ?
⎯ Elvy, j’y ai fait construire mon palais, tu seras bien, cette île est
faite pour tous tes plaisirs.
Bildtrager ne se sent pas bien d’un coup. Alors, Maldeï pose une main
sur le front et le calme dans l’instant. Mais en lui, une plaie vient de
s’ouvrir, mais quelle est-elle ?
Le vaisseau reste satellisé autour d’Elvy et ils prennent un petit engin qui
les conduit au sommet du palais de Maldeï. Celui-ci domine au bord de
la mer une ville faite de petites constructions ressemblant à des
bungalows de vacances, aucune autre construction que le palais ne les
domine. Les rues sont pavées de dalles de marbre blanc, les arbres sont
alignés le long des trottoirs qui sont recouverts de gazon. L’étoile haut
dans le ciel, éclaire radieusement les allées, et l’ombre sur les trottoirs
est assurée par les palmiers et les cocotiers. Voyant cela Bildtrager se
décontracte un peu. Se posant sur la terrasse du majestueux palais, des
hommes et des femmes s’alignent devant le vaisseau. La porte s’ouvre et
Maldeï prend Bildtrager par la main. Regardant autour de lui, il voit le
regard vide de chaque être qui l’accueille. Ils sont tous comme des
robots, leur regard est triste et leurs yeux semblent rayonner le néant.
Maldeï dit alors à son futur époux :
Ne t’étonne pas de les voir ainsi, c’est parce que je leur ai donné un
traitement pour la maladie qu’ils avaient tous. Lorsque je suis arrivée sur
cette planète, tous les êtres qui la peuplaient avaient une maladie
incurable, ils allaient tous succomber un jour ou l’autre. C’était une
maladie fort étrange qu’ils recevaient de l’un à l’autre lorsque qu’ils
faisaient l’amour. Ce peuple n’a toujours vécu que pour le plaisir, cela

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allait bien jusqu’au jour ou un homme venu de nulle part a déposé un
germe mortel chez eux. Cette planète possède près d’un million
d’habitants, si je ne m’étais pas posée sur ce monde, ils seraient presque
tous morts. Mais par chance, j’ai avec moi un médecin très doué et il a
pu trouver la raison de ce mal étrange. J’ai donné les soins qu’ils
attendaient, mais en les guérissant, ils ont perdu leur indépendance et je
suis devenue leur souveraine. Ce peuple m’est entièrement dévoué, et
j’en ai fait de presque tous des guerriers. Le traitement que je leur donne
doit être pris à vie, une pilule par jour, si elle est oubliée plus de deux
jours, c’est la mort le lendemain. Il n’y a que moi et mon médecin qui
connaissons le secret du remède, et nous leur donnons en échange de
leur dévouement. Ils connaissent leur intérêt, et pas un d’eux ne m’a
déçu. Regarde-les, Mon chéri, ils ne diront rien, même si je les frappe.
Maldeï, donne alors un coup violent à l’un d’entre eux dans le bas
ventre. L’homme s’étale sur le sol et se roule de douleur. Il se relève et
esquisse un sourire. Maldeï, lu caresse le visage et lui dit :
⎯ Tu es un brave, tu auras ta pilule ce soir et demain, mais ne te
remets pas devant moi les autres jours. Sinon, tu n’auras que tes larmes à
avaler avant de mourir.
⎯ Mais que t’a fait cet homme pour lui répondre ainsi ?
⎯ Il s’est mis devant moi et cela suffit à mériter la mort.
⎯ Si j’en fais autant, tu me tueras ?
⎯ Tu es ma chair, je ne peux te tuer. Suis-moi, je t’emmène dans
mes appartements, tu vas te changer, nous choisirons tes vêtements pour
les noces, je veux que tu sois à mon goût, tu me diras si je te plais aussi
dans mes habits. Je veux te plaire, pour que tu sois heureux d’être mon
époux.
⎯ Maldeï, tu es déjà belle ainsi, tu n’as rien à ajouter. Mon esprit
était vide lorsque je t’ai rencontrée, mais maintenant il s’emplit de toi et
de ton âme. Ta beauté est mon plaisir, je découvre en mon être une
nouvelle fonction que je ne connaissais pas, un fluide emplit mon cœur
et le fait vibrer lorsque je te regarde. Qu’est-ce que c’est ?
⎯ Ton esprit était vide, jusqu’à maintenant, mais l’amour prend
maintenant la place. Tu es amoureux de moi.
⎯ Si c’est l’amour, alors j’en veux encore. Fais-moi connaître
l’amour.
⎯ Avec moi, tu vas le connaître, je vais te combler au point que tu
me désireras à chaque moment. Tu ne pourras plus t’éloigner de moi et
nous ne formerons qu’un. Mais nous nous unirons totalement lorsque je
pourrais diviser ma couronne pour la partager avec toi.

51
⎯ Divise-la maintenant, et unissons-nous dès à présent.
⎯ Ce n’est pas possible : pour le faire, je dois d’abord accomplir une
mission.
⎯ Quelle mission ?
⎯ Je dois combattre mon ennemie, afin de lui arracher son âme et
son cœur. Je dois trouver la terre qui est son repère et prendre pour moi
toutes ses âmes afin quelles me servent et construisent mon empire au-
delà de l’univers. Je dois aller vers les dieux afin de me hisser à leur
hauteur. Mais après notre mariage, tu pourras partager avec moi ma
couronne lorsque nos corps s’enlaceront.
⎯ Je suis ton serviteur amoureux, prends-moi, je suis prêt à mourir
pour toi.
⎯ Je ne souhaite pas ta mort, je ne sais pourquoi, mais c’est toi que
je désire, nul autre homme. Allons choisir nos vêtements, suis-moi, pour
que nous nous apprêtions. Le mariage est pour demain à midi.
Maldeï prend Bildtrager avec elle et après lui avoir fait traverser son
somptueux palais, le présente à ses serviteurs qui le prennent en charge
afin de le rendre présentable pour la cérémonie. Comme pour elle, ils lui
rasent le crâne ; fini ses Adidas, Hugo Boss et compagnie. Ce qui
pouvait rester de Jacques Brillant a totalement disparu. Cet homme n’a
plus rien à voir avec celui qui se trouvait encore, il y a quelques heures,
dans une navette spatiale américaine.

52
LA COMMUNAUTE

⎯ Je naviguais depuis plusieurs mois avec Marsinus


Andévy, nous l’aimions tous, car elle représentait pour nous la voix de
Jacques, c’est lui qui l’avait mis à sa place sur Lunisse lorsqu’il avait
décidé de nous quitter pour rejoindre Belzius afin de l’affronter pour
sauver notre peuple. Andévy était la femme la plus humaine et elle
rayonnait l’amour, elle se serait sacrifiée pour sauver son peuple, même
un seul enfant. Elle était comme toi, un phare dans notre vie. Je l’ai
servie avec tout mon dévouement. Nous étions avec elle et revenions
d’une expédition afin de te retrouver car nous avions capté des signaux
venant de la planète Digger. Nous pensions t’y trouver. Nous naviguions
sur le vaisseau Instant-Plus et n’avons mis que quelques minutes pour
arriver sur la zone de l’astre, mais il avait disparu. Andévy, était troublée
et ne comprenait pas ce qui avait pu se passer. Cela la rendit malade de
voir qu’une planète avait disparu comme ça, sans laisser de traces. Elle
décida de retourner au plus tôt sur Lunisse car elle pensait que si Digger
avait pu disparaître, Lunisse pouvait en avoir fait autant ; elle avait un
pressentiment. Nous fîmes demi-tour et quelques instants plus tard, nous
étions au-dessus de notre planète. C’est là que nous vîmes d’abord un
rayon la toucher, puis juste après deux autres. Quelques secondes plus
tard, l’astre disparu sous nos yeux ; comme pour Digger, ne paraissant
avoir jamais existé. Le choc fut rude pour nous tous, nous y avions tous
des amis, de la famille. Certains avaient aussi des enfants. Nous étions
près d’une cinquantaine dans le vaisseau et nous ne comprîmes pas ce
qui venait de se passer. Peut-être aurions-nous dû être avec les autres et
disparaître ensemble, mais il n’en fut rien hélas pour nous. Mais nous
remarquâmes tous les millions d’étoiles filantes quittaient ce qui avait
été Lunisse et partir dans la même direction. Nous comprîmes qu’il
s’était passé quelque chose qui était peut-être en rapport avec la Graine
d’Etoile que Jacques était allé chercher. Mais Andévy ne savait plus que
faire car nous devenions à cet instant des vagabonds sans domicile. Il ne
nous restait plus que notre vaisseau, nous étions un équipage complet
fait d’hommes et de femmes et un médecin. Qu’allions-nous devenir ?
C’est alors qu’Andévy eu une idée et un pressentiment, elle savait que
Jacques devait être sur Golok, il fallait vite le rejoindre, il pouvait avoir
besoin de nous face à Belzius.
Nous partîmes dans l’instant vers Andromède laissant derrière nous
notre passé.
Nous ne mîmes que trois minutes pour parcourir plus de deux millions
53
d’années-lumière qui nous séparaient. Lorsque nous arrivâmes sur la
planète, nous ne trouvâmes personne, pas un être vivant. Nous ne mîmes
pas longtemps à arriver dans le palais de l’empereur et nous montâmes à
plus d’une dizaine dans son quartier général. La grande pièce était vide,
mais on pouvait voir qu’il y avait des traces de combat autour de nous, il
y avait des traces de sang à peine coagulées. C’est à ce moment que tout
a basculé. J’étais au fond de la pièce lorsque j’ai vu Andévy ramasser
une couronne étrange, c’était celle de Belzius, je compris tout de suite
qu’il avait dû disparaître lors du combat. Mais à peine Andévy avait-elle
la couronne dans les mains que son regard changea, comme envoûtée.
Son aide de camp était auprès d’elle et la vit faire, il la mit en garde,
mais elle posa la couronne de serpent sur sa tête. Dans l’instant, ses
cheveux tombèrent et elle se transforma comme si un autre être la
prenait en possession. Son esprit avait disparu. Elle tua cruellement son
aide qui tentait de lui arracher la couronne de la tête devant nos yeux,
puis elle nous appela tous afin de tester sa force. Elle nous domina par sa
force mental et tous ceux qui étaient autour de moi furent à leur tour
envoûtés. C’est à ce moment que mes compagnons se retournèrent vers
moi pour m’attraper et me dévorer. J’ai subi la cruauté des hommes, ils
n’étaient plus eux-mêmes, j’allais mourir dans la souffrance, mais j’eus
la force d’émettre une unique prière. J’ai appelé la Lumière de la Vie, si
fort dans mon cœur, qu’elle m’a touché. C’est là que c’est produit la
chose la plus incroyable qu’il soit. J’ai disparu dans l’instant et été
transporté bien plus loin, sur une planète dans notre galaxie. Mes
compagnons me rejoignirent peu de temps après. Nous avions été
graciés d’une mort certaine, mais jusqu’à aujourd’hui, nous ne savons
pas encore pourquoi. Comprends : l’ennemi, s’il y en a un, n’est autre
que l’amirale Marsinus Andévy, si elle est encore vivante.
⎯ Elle est encore vivante, j’en ai la certitude, sinon, je ne serais pas
ici avec toi. Ton histoire Doora est incroyable et en même temps tout à
fait logique. Tout maintenant trouve sa place dans ce que je vis, et pour
toi aussi. Je dois te dire qu’il est juste que tu aurais dû, avec tes amis,
être sur Lunisse lorsque les rayons ont frappé la planète. Ta famille et
tous les habitants de Lunisse ne sont pas morts vraiment, mais comme
leur vie n’avait plus d’avenir sur la planète, ils ont été transportés sur la
Terre afin de reprendre leur place abandonnée depuis la nuit des temps.
Ils sont les nouveaux enfants de la Terre, ils ont pris leur place dans le
monde de Jacques, dans leur patrie oubliée. Je connais Andévy et je sais
qu’elle n’est pas responsable de son nouvel état, je le sais car Belzius
était aussi comme elle, un être obombré par une force contenue dans la
couronne de serpent. Notre ennemi n’est pas l’être que nous voyons,
54
mais la couronne et tout ce qui est derrière. Jacques est avec elle, c’est
moi qui l’ai livré à Andévy, je l’ai fait volontairement, car je savais que
l’ennemi le recherchait. Si à un moment Jacques avait entendu son
appel, sur Terre, il aurait mis la planète entière en danger. Nous devions
quitter la Terre pour la protéger. J’ai sacrifié notre vie pour les autres. Je
ne savais pas que Marsinus était derrière tout cela, mais maintenant que
je le sais, je comprends mieux pourquoi Jacques nous mettait en danger.
Andévy était amoureuse de Jacques sur Lunisse lorsqu’ils se sont
connus. Elle était jalouse de moi, je ne sais pas pourquoi ; heureusement,
sa grande sagesse avait le dessus. Jacques m’a raconté son aventure avec
elle, et je n’en suis pas étonnée. Aujourd’hui, Jacques va devoir avec elle
retrouver ce qu’il est et aussi éveiller la Marsinus endormie. Pour ma
part, je dois retrouver en moi la force, l’espoir et le courage perdu pour
faire avec mon corps d’humain, briller l’extraordinaire au-delà de mon
être. Il y a un commencement d’explication à ce qui nous arrive. Me
voici dans ma pauvreté et ma détresse, je vais devoir faire avec.
⎯ Peut-être Aqualuce, mais tu n’es plus seule, d’ailleurs voici les
hommes qui rentrent de la pêche.
⎯ Je les entends, mais je ne peux les voir. Sont-ils tous là ? décris les
moi.
⎯ Ne t’en fais pas Aqualuce, je serais tes yeux autant qu’il faudra.
Tu as tout d’abord Araméis, qui était le commandant du vaisseau à
l’époque, tu le connais certainement. Il porte avec lui les cannes pour
pêcher. Il est suivi de Wegas, c’était le mécanicien à l’époque, il vient de
VENUSIA, une des planètes de notre ancien monde. Il est arrivé sur
Lunisse au moment du grand exode que Jacques avait demandé ; il est
très grand, il a les yeux bleus son visage est un peu marqué par ses 45
ans, mais il est d’une très grande gentillesse. Derrière, tu as Weva, c’est
sa compagne, elle était la mathématicienne du vaisseau, aujourd’hui
encore, elle nous aide pour chercher sur cette planète les raisons de notre
vie, elle élabore des théories très intéressantes et cela nous passionne.
Sans elle notre vie serait plus terne, ses maths sont devenus de véritables
histoires. À côté d’elle tu as Wendy, c’est l’amie d’Araméis, elle n’est
pas très grande elle te ressemble un peu par ses cheveux très courts, mais
elle est châtain. Wendy est aujourd’hui l’intendante du camp, elle
s’occupe pour nous tous de rassembler tous les objets utiles, les aliments
et les médicaments, qu’elle fabrique elle-même. Avant, sur le vaisseau,
elle s’occupait de l’énergie, elle veillait à ce que le vaisseau reçoive tout
ce qui est nécessaire pour qu’il puisse naviguer. Tu dois la connaître, elle
a commencé sa carrière en même temps que moi, mais elle est plus âgée

55
car elle est restée sur Lunisse avant de prendre son envol car sa mère
était mourante. À sa droite, il y a Némeq, c’est mon homme, il a cinq ans
de plus que moi, il était aussi copilote dans le vaisseau, c’est lui qui
porte le poisson sur ses épaules. Aujourd’hui, il est le maître pécheur, il
connaît tous les meilleurs coins pour trouver nos aliments. Tu as encore
Ysius, qui était navigateur et aujourd’hui c’est encore notre navigateur.
Il nous guide sur cet astre. Il a trente-cinq ans, il n’a plus jamais eu de
nouvelles de son frère qui est parti avec Jacques, à la recherche de
Belzius.
⎯ Son frère s’appelait-il Yes ?
⎯ C’est exact, le connaissais-tu ?
⎯ Jacques m’a raconté son aventure, je sais où il se trouve
aujourd’hui.
⎯ Tu as près de lui sa compagne, elle s’appelle Yéniz, c’est notre
cuisinière, elle adore nous préparer des petits plats, mais avant, sur
Lunisse elle remplaçait Marsinus Andévy à la tête de l’armée. Elle était
comme toi générale, mais tu n’as pas dû la connaître car elle arrivait de
Natavi, elle aussi à l’époque du grand exode. Elle n’a pas connu sa mère,
car elle avait été condamnée à la déportation suite à des expériences
étranges. Yéniz est au-delà de sa cuisine, exceptionnelle, car elle
possède un don pour organiser, établir des stratégies particulières pour
combattre, elle est une femme de guerre, c’est pour cela que Andévy
l’avait choisie pour prendre sa place. Si tu voyais ses yeux, tu
comprendrais qu’elle est capable de pénétrer toutes les défenses qui
pourraient se présenter devant elle. Mais maintenant, pour elle, c’est du
passé et sur cette planète, nous dix, nous n’aurons jamais de conflits
pour qu’elle puisse exercer son art. Je t’ai présenté presque toute
l’équipe, il manque juste le dernier, mais il fait souvent bande à part
parce qu’il est le seul à ne pas avoir de compagne. Il est plus doué que
nous tous dans bien des domaines, mais sa solitude le pèse. C’est
Connor, il a presque quarante ans comme toi il travaille à toutes les
tâches, avec nous, sur Lunisse, il était médecin, il a encore ses pouvoirs
comme avant la venue du messie sur notre planète. Grâce à lui, nous
sommes tous en bonne santé, même si nous avons peu de moyen à nous
neuf. Je pense qu’il ne va pas tarder à arriver. Voici toute l’équipe, ils
sont maintenant autour de toi, tu dois les entendre.
⎯ Je les sens autour de moi, mais ma vue s’est encore plus
obscurcie.
⎯ Lorsque Connor sera là, il viendra te voir.
Les hommes et les femmes viennent se présenter à Aqualuce, ils sont

56
rentrés plus tôt de la pêche lorsqu’ils ont vu le petit vaisseau pénétrer
dans l’atmosphère, ils se doutaient que quelque chose était arrivé. Mais
ils étaient loin de s’imaginer que le général Aqualuce en sortirait. Depuis
sept ans qu’ils sont à cet endroit, ils pensaient ne plus jamais voir un
vaisseau. Tous sont marqués par la terrible expérience qui les a menés
jusque-là malgré ces années passées ensemble. Doora n’eut jamais l’idée
de leur tenir rigueur de s’être jetés sur elle pour la dévorer, elle sait bien
que l’être à la couronne en était le seul responsable. Personne ne peut
aussi en vouloir à Andévy, ils savent tous qu’elle est la première victime
et que sa souffrance dut être encore plus grande lorsque la couronne
s’enroula autour de son crâne.
Aqualuce leur apparaît comme un changement important et ils se
questionnent sur le but de son arrivée parmi eux. Hélas, pas encore
remise de son départ, elle leur dit qu’elle se trouve encore moins apte
qu’eux à entreprendre quoi que ce soit pour sortir d’où ils se trouvent.
Doora n’est pas d’accord et lui dit :
⎯ Aqualuce, aujourd’hui tu as perdu tes yeux, ton époux tes enfants
et tous tes pouvoirs, mais tu es en vie. Malgré tout, ton cœur t’a toujours
conduit vers un destin exceptionnel, je suis certaine que si tu es parmi
nous, c’est que tu as une mission. Sache que pour ma part, je n’ai plus
rien à craindre de la vie, si j’ai été miraculé, j’ai gardé en moi la
souffrance qui m’a été infligée et crois-moi, personne ne peut imaginer,
vraiment personne. Alors, ouvre les yeux, tu es bien plus chanceuse que
moi, même si tu es aveugle. Perdre ses yeux n’est rien et ta famille est
certainement encore en vie. Alors, bats-toi pour eux. Ce n’est pas un
conseil, c’est une exigence. Si tu ne le fais pas, va au diable.
Aqualuce avait été la première à voir l’exigence du combat qu’elle
devait entreprendre lorsqu’elle était dans la navette avec Jacques. Elle
voulut de lui qu’il la prépare, elle en laissa ses cheveux, son sexe et
Jacques. Elle était devenue la combattante de la Lumière. Mais elle ne
s’imaginait pas tout perdre comme cela.
Sa visite sur Monadis avait déterminé son nouveau destin, en la plaçant
devant l’impératif de reconstruire à partir de rien…
Elle réfléchit à tout cela, interloquée par les paroles de Doora. Des
larmes lui coulent encore, elle se sent chanceler, comme prise de
vertiges. Mais se retrouvant devant le vide d’elle-même, elle perçoit au
fond d’elle une lumière, un appel venant de son cœur, qui semble être
indemne de la chute de son esprit. "Souviens-toi d’où tu viens, souviens-
toi de qui tu es issue" ; ces mots creusent en elle un sillon qui la saigne
dans on esprit. Elle ne peut accepter de rester ainsi en retrait. Alors,
pensant à Doora et ses amis elle dit :
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⎯ Je suis comme rien aujourd’hui, je n’ai rien à vous offrir, je n’ai
pas de plan, aucun atout, je n’ai en moi qu’une larme de lumière qui
coule. Mais je vous fais la promesse que de cette goutte, j’en ferais un
ruisseau, une rivière, une mer, un océan. De cet océan, j’inonderai la
planète, les étoiles, la galaxie et enfin, l’Univers entier. Je vous en fais la
promesse. Nous ne resterons pas ici.
À ce moment, Connor apparaît : semblant sortir d’ailleurs, il reconnaît
Aqualuce, l’amie qu’il avait jusqu’à l’école de médecine. Ils s’étaient
connus jeunes, ses parents fréquentaient les siens et une amitié profonde
s’était installée entre eux. Ils avaient été amoureux, sans jamais avoir
consommé leurs sentiments. Ils s’étaient séparés pour vivre leur métier,
de là, absorbés par leur passion, ils ne s’étaient jamais revus.
Aujourd’hui, plus de quinze ans plus tard, la rencontre avec elle lui fait
l’effet d’un embrasement de nostalgie. Connor a fréquenté quelques
femmes, mais ne s’est jamais marié. Aqualuce lui apparaissant à ses
yeux, ses sentiments refont instantanément surface. Mais elle, aveugle et
ne peut le reconnaître. S’en étonnant, il lui dit :
⎯ Tu ne me reconnais pas ? Aqualuce, c’est moi, Connor, ton ami
d’enfance, ton ami.
Aqualuce n’avait pas fait le rapprochement, avec son nom, mais à sa
voix, elle aussi se rappelle. Mais Aqualuce est mariée, elle ne peut avoir
comme lui de regret et de sentiments particuliers.
⎯ Je me souviens bien de toi Connor, je t’ai aimé, lorsque nous
étions plus jeunes. J’ai vieilli, j’ai changé, je me suis mariée, j’ai même
des enfants. Mais je ne te vois pas, j’ai perdu la vue, il n’y a que ta voix
qui me rappelle.
⎯ Connor, Aqualuce a besoin de toi, elle a perdu la vue suite au choc
qu’elle a subi après son arrivée sur notre planète. J’aimerais que tu
l’examines maintenant, je pense que tu peux voir à quoi cela est dû, tu
peux certainement faire quelque chose pour elle.
⎯ Aqualuce, donne- moi la main, je t’emmène dans ma loge, je vais
t’examiner.
La loge de Connor est à quelques pas, à l’intérieur, il y a une lampe à
pétrole au centre, accrochée au plafond. Comme à l’extérieur, les murs
sont en torchis, juste quelques plantes accrochées y font office de
décoration ; au fond, un lit avec une couverture tissée grossièrement
avec des fibres de plantes laineuses, pas de draps, juste dessus un oreiller
en fibre de la même sorte que la couverture. Une table et quatre chaises
autour. Un petit fourneau en terre cuite et dessus, un bac contenant
toujours de l’eau chaude, sur le côté, une plaque comme du marbre pour

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y cuire les quelques aliments. Une armoire faite de rondin d’arbres de
petite taille. Et sur la droite, un curieux cylindre coupé en deux sur
lequel sont posés des instruments semblant venir d’un autre monde, leur
matière est comme du plastique, mais ils sont très rigides. Ce sont les
instruments de médecine que Connor s’est fabriqué en extrayant du sol
la matière dont il avait besoin. Il a trouvé lors de ses explorations un
petit gisement de pétrole et a construit les machines dont il avait besoin
pour raffiner et travailler la matière. De cette source, il extrait la matière
qui les éclaire et les chauffe à la saison froide.
⎯ Je vais t’allonger sur mon lit, ouvre les yeux, fait comme si tu
regardais droit devant toi, imagine l’avant, imagine que tu vois, ça
m’aidera à examiner le fond de l’œil. Dis- moi ce qu’il t’est arrivé, que
j’en trouve plus rapidement la raison.
⎯ Je ne vois plus que du noir maintenant, ma cécité s’est déclarée au
moment du choc que j’ai eu en ouvrant la porte de mon vaisseau. La
pression à l’intérieur était trop importante et j’ai été projetée en arrière,
ma tête a heurté une console, j’en ai un hématome, et ma vue s’est
troublée. Je voyais très flou au début et ensuite, les pigments noirs se
sont multipliés, jusqu’à ce que j’en arrive là. Il ne s’est passé que
quelques heures, depuis.
⎯ Je vais regarder ça.
Connor examine le fond de l’œil et n’y trouve aucune anomalie, il se
doute que le trouble est certainement d’ordre cérébral, le cerveau ne
communique plus avec les yeux. Alors, il décide de plonger son esprit
dans les neurones d’Aqualuce.
⎯ Me permets-tu de me mettre en liaison d’esprit avec ton cerveau,
je vais devoir circuler dans ta conscience afin de trouver d’où vient le
trouble. Excuse-moi, mais je peux faire en même temps des rencontres
avec des zones intimes, je peux découvrir des secrets que tu ne veux
dévoiler à personne. Je vais visiter des zones précises, autour de la vue.
Mais tu dois savoir ce que je te dis, tu es comme moi.
⎯ Je sais tout cela, Connor, j’avais cette faculté il n’y a pas très
longtemps, hélas, ces dernières heures je les ai aussi perdues. Il n’y a
aucun secret au fond de mon être, mais laisse intacte une zone qui ne
m’appartient pas, c’est Jacques qui est en moi, n’ouvre pas cette porte,
elle ne m’appartient pas.
⎯ Je ferais attention, je te le promets.
Cette curieuse façon de soigner appartient au peuple Lunisse, ce sont des
êtres dit psychés, toute leur force vient de leur mental. Avant les grands
changements sur leur planète, leur esprit était capable, de communiquer,

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de lire parfois les pensées et de guérir par leur rayonnement psychique.
Connor semble avoir gardé intact ses pouvoirs. Alors, il s’agenouille
devant Aqualuce, pose une main sur son front et ferme les yeux. Son
esprit, circule le long de son bras et de sa main, et pénètre dans le
cerveau d’Aqualuce. Une fois à l’intérieur, c’est pour lui comme une
visite dans une grotte humide. Les canaux sanguins, lui apparaissent, il
voit les fibres nerveuses et bientôt, les neurones qui s’entrecroisent les
uns les autres. Il se fait encore plus petit et pénètre à l’intérieur. Il n’y
voit que des fluides électriques y circuler mais sent qu’il n’est pas dans
la bonne zone. Il doit encore réduire son esprit afin de lire les idées qui
circulent à l’intérieur. Maintenant, il est dans la partie des souvenirs, il
voit sa propre image apparaître, du temps où il était plus jeune, il lit
qu’Aqualuce l’aimait comme un frère, elle lui vouait un amour de type
familial, comme si elle était sa sœur. C’est pour lui une surprise, car il
avait toujours pensé qu’en eux était un sentiment d’intimité profonde
comme ceux qui s’aiment d’amour. Elle n’était pas amoureuse de lui.
Plongé dans la conscience de son amie d’enfance, il en est très troublé,
voir presque écœuré. Il s’est trompé durant toutes ces années. Mais
Connor se rappelle d’un coup qu’il n’a pas pénétré l’esprit d’Aqualuce
pour faire un jugement sur elle, mais pour la soigner. Il traverse des
zones entières de souvenirs, ils sont très nombreux et il essaye de ne pas
les voir. Les étoiles, les astres n’en finissent pas. Jusqu’au moment où il
pénètre dans la partie Terre. La Terre, lui apparaît comme en nature, les
neurones ont comme disparu, et font place aux villes, aux amis, enfin,
les enfants de Jacques et Aqualuce. Son amie Noèse et Steve son mari.
Mais aucune trace de Jacques, nulle part Jacques, comme si elle le
protégeait parfaitement. Il se rappelle sa promesse de ne pas pénétrer une
zone intime nommée Jacques. Il ne doit pas le faire. Pour quelle raison,
il ne le sait pas. Alors, il se redit, il faut trouver la raison de sa cécité, je
dois remonter vers le nerf optique, pour trouver. Enfin, il trouve un nerf
qui mène à un œil. Il ne voit rien d’anormal. « Les vaisseaux sanguins,
j’y étais au début, je vais les réexaminer, c’est peut-être là le problème. »
Il pénètre dans les vaisseaux et voit le sang ne circulant pas librement, il
y a comme des petits caillots obstruant les veines, mais il les passe sans
s’y intéresser. C’est à ce moment qu’il décide de se retirer. Connor ouvre
les yeux, la visite est finie.
⎯ Tu es resté longtemps dans ma tête, qu’as-tu découvert dedans, y
as-tu fait des rencontres inattendues ?
⎯ Oh ! la routine, mais j’ai vu la Terre, je ne la voyais pas comme
ça.

60
⎯ C’est tout ?
⎯ Oui, c’est tout.
Connor ne dit pas ce qu’il a vu de ses sentiments, il a honte, il ne dit pas
aussi qu’il aurait bien voulu ouvrir une porte s’appelant Jacques. Il ne dit
pas tout.
⎯ As-tu trouvé la raison de mon mal ?
⎯ Non, je devrai y retourner demain. C’est assez complexe, je dois
faire une analyse plus profonde.
⎯ Je te l’accorde Mon cher Connor. Mais je crois que ta visite m’a
épuisée. Tu continueras demain.
⎯ Je vais avertir nos amis que l’examen t’a épuisée. Reste couchée
ici pour la nuit, demain nous continuerons.
C’est la première fois de sa vie qu’Aqualuce se laisse pénétrer si
profondément par un autre esprit. La force de Connor est grande ; rares
étaient les médecins sur Lunisse qui pouvaient intervenir dans le cerveau
de cette sorte. Mais, elle a confiance en lui, c’était son meilleur ami
auparavant. Pendant qu’Aqualuce dort, les autres se réunissent pour
parler de leur nouvel arrivant. Araméis prend la parole :
⎯ L’arrivée du Général Aqualuce est inattendue, notre communauté
avait trouvé son équilibre depuis plusieurs années, j’espère que sa venue
ne va pas bouleverser notre vie. Je n’ai jamais navigué avec elle, mais
j’en ai entendu parler, elle a toujours été très tranchante dans ses
décisions, passant l’intérêt de la communauté avant le sien. Elle n’a
jamais voulu rester sur place, je ne vois pas comment elle pourrait
maintenant s’établir avec nous encore des années. Nous n’avons aucun
moyen de communication, ni de transport. Nous sommes isolés sur une
planète qui semble juste commencer sa vie animale, nous sommes les
seuls habitants. Même avec toute notre intelligence, sans moyen nous en
sommes rendus à l’âge de pierre. Son mental risque de nous créer bien
des problèmes.
Doora intervient :
⎯ Mais comment oses-tu dire de pareilles choses, je te trouve bien
pessimiste sur notre avenir. Cela fait sept ans que nous sommes ici, mais
si je n’avais pas eu l’espoir de quitter cet astre depuis le début, je me
serais suicidée depuis longtemps, je préférerais avoir été dévorée par
vous plutôt que de vivre avec l’espoir de finir ici. Je ne peux même pas
avoir d’enfant, tout comme Weva, Wendy et Yéniz. À quoi bon vouloir
absolument préserver notre communauté de tous changements si c’est
pour disparaître en fin de compte. Oui ! nous allons tous mourir, sans
rien créer ici, personne ne saura que nous avons existé. Je pense bien au

61
contraire que si nous avons été placés sur cette planète, c’est justement
dans le but d’attendre un événement comme celui-là. Si tu veux exclure
Aqualuce de notre ridicule communauté, je pars avec elle et j’abandonne
même Némeq s’il ne me suit pas.
⎯ Peut-être as-tu raison, mais je te le répète, nous n’avons aucun
moyen, alors, même si Aqualuce a des ambitions, elle devra les
temporiser, sinon, elle se rendra malade. Elle est comme nous,
condamnée à rester ici un temps plus qu’indéterminé. Nous nous
sommes tous réunis par couple, il n’y a que Connor qui est resté seul,
comme il a des affinités avec Aqualuce, je propose qu’il la prenne sous
sa coupe, peut-être se mettront-ils ensemble par la suite. J’ai entendu
dire qu’elle est encore féconde, peut-être sera-ce la possibilité de
perpétuer notre race ici.
⎯ Tu n’es pas bien, voilà que maintenant tu la maries déjà avec les
enfants en plus. Tu te rends compte de ce que tu dis, je rêve, j’aurais
préféré mourir le jour ou tu m’as bouffée, tu m’écœures, je me demande
bien ce que les autres en pensent ?
Les neuf habitants se mettent à donner leur avis, les femmes sont toutes
de l’avis de Doora, mais les hommes sont partagés. Les esprits
s’échauffent, rien ne va plus dans la petite communauté. L’équilibre qui
y régnait semble en quelques instants s’écrouler. S’ils se séparent et se
battent, ils ne survivront guère longtemps. Araméis est mal en point, il
sent que la situation lui échappe totalement. Mais à ce moment, une voix
s’élève plus forte que les autres :
⎯ Araméis a parfaitement raison, je ne resterai pas sur place.
Lorsque je décide, je vais jusqu’à la réalisation de mes idées et mes
projets, je n’ai pas l’habitude que l’on se mette devant moi, les obstacles,
je les balaye. Mon esprit n’apprécie pas les limites que l’on peut
m’imposer. Je ne suis pas faite pour rester avec une communauté
immobile, sans ambitions, je serais mal avec elle, je ne pourrais
m’intégrer, je poserais d’énormes problèmes à tous. Je suis déjà mariée,
j’ai deux enfants qui m’attendent sur Terre. Alors, comment pourrais-je
accepter de refaire ma vie parce qu’un homme le décide et vivre avec un
homme que je n’ai jamais aimé, même s’il était mon ami. Non, tout cela,
je ne le peux pas. Mais…
Un long silence s’installe autour d’elle, ils ne s’attendaient pas à la voir
sortir de la case de Connor, ils sont tous confus de s’être emportés,
décidant de l’avenir d’une des leurs, sans même lui en parler, comme si
elle n’était qu’un animal de compagnie. Aqualuce, semble lancer un
regard pénétrant sur chacun, trouvant les yeux de tous, comme si elle

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voyait au-delà de ses yeux aveugles.
⎯ J’ai perdu mes pouvoirs, j’ai perdu mon époux, ma planète et mes
enfants sont à des milliers d’années-lumière. Que me reste-t-il
aujourd’hui, quels sont mes espoirs, mes projets, qui sont mes amis, où
est ma force, où est mon avenir ?
La réponse est la suivante. Tu as raison Araméis, si j’avais été à ta place,
j’aurais pris la même résolution. Tu es un très bon commandant et je
veux que tous respectent ta décision. Moi-même, je m’y conformerais,
car c’est la seule solution pour que notre communauté survive. J’ai mal,
mais c’est nécessaire, désormais, je ne suis plus mariée, je ne suis plus
terrienne, mes enfants devront apprendre à vivre sans moi. Je suis trop
loin pour m’attacher à mon passé, je dois l’oublier.
Un grand silence transperce l’assemblée. Un grand froid s’installe, les
yeux se baissent. Quelques larmes coulent des yeux de Doora.
⎯ Connor, prends-moi dans tes bras, tu as trop attendu.

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L’UNION 1

La salle de noce est remplie de tous les hommes et les


femmes qu’elle peut contenir. C’est à plus de trois mille personnes que
se présente Bildtrager. Maldeï a fait venir à cette occasion le prêtre
qu’elle a elle-même consacré, c’est un vieil homme, aux longs cheveux
gris. Il est vêtu entièrement de blanc, son visage est très ridé, il a la peau
blanche et les yeux bleus. Ce qui le marque particulièrement, ce sont les
innombrables bijoux qu’il a autour de son cou et qui tous représentent
des serpents, à l’image de celui que Maldeï porte autour de son crâne.
Sur la large estrade sur laquelle ils sont, un vase transparent rempli de
petits serpents fait face à la foule, le prêtre en prend une poignée et la
lance sur le public. Certains sont venimeux et mordent ceux sur qui ils
tombent, mais personne ne s’occupe d’eux, ils ont tous le regard tourné
vers les futurs mariés. Pour la cérémonie, des danseuses viennent
présenter un spectacle ou les femmes dansent en s’enroulant autour des
hommes, à la manière des serpents. Tout le spectacle est sous le signe
des serpents. À la fin, un serpent aussi gros qu’un anaconda, tenu pas au
moins trente hommes, est présenté devant la foule qui crie de joie. C’est
la cérémonie de la fertilité, le serpent emmené dans la salle doit choisir
un enfant pour l’avaler. Cela assurera à l’Impératrice une fertilité
absolue. L’enfant digéré donnera à la couronne que Maldeï porte sur sa
tête, la force de la faire enfanter un autre roi. Nombreux sont les parents
à avoir pris avec eux leur plus jeune enfant afin que leur don soit
l’honneur de leur famille. Bildtrager, voyant cela dit à Maldeï :
⎯ Tu vas laisser un enfant se faire dévorer par ce monstre ?
⎯ Bien sûr, c’est pour nous que je le fais, pour nos futurs enfants.
⎯ Je ne suis pas d’accord, je te ferais des enfants sans cela, je ne
peux accepter de me marier avec la mort d’un enfant dans ma
conscience.
Cette cérémonie avait été écrite par Maldeï, elle y avait mis cette touche
personnelle afin de montrer à son peuple toute la force de son esprit. Que
Bildtrager s’oppose à son idée, la rend furieuse, mais elle craint que son
futur époux refuse au dernier instant le mariage. D’un geste rapide à son
garde la plus proche elle ordonne que le reptile géant soit reconduit sans
histoire dans sa cage avant qu’un enfant ne soit dévoré mais passant
devant un vieillard, l’animal l’attrape et le gobe d’un coup. La
cérémonie continue sous les cris de la foule. Au fond de la femme
maléfique, une mauvaise pensée s’abat sur son promis. Bildtrager sent

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un frisson terrible l’envahir et comme une douleur le traversait de la tête
au bas ventre. Il manque de s’effondrer, mais Maldeï, le prend par le
bras, lui montrant qu’on ne se met jamais devant elle.
La cérémonie arrive enfin à l’instant historique où le prêtre doit les unir.
Alors, les deux mariés s’approchent de lui et il s’agenouille devant eux.
Alors, Maldeï prend un sabre très finement affûté et regardant le prêtre
qui prononce une prière, elle lui tranche le crâne en deux dans le sens de
la longueur, puis elle écarte les deux lobes et se penche pour boire son
sang. Elle invite son époux à en faire autant, puis se redressant, elle dit :
⎯ Nous voici mariés sous le signe de l’amour et du sang. Il coulera
dans nos veines afin que mon empire domine l’univers entier. Je bois le
sang du prêtre comme je bois le sang de Dieu.
Les hommes et les femmes applaudissent et crient leur joie. Bildtrager,
les regarde, sans avoir en lui un sentiment de joie ou de haine. Il est
l’homme de Maldeï, il est l’élève, il est celui qui exécute la parole de son
maître. Le mélange du sang du prêtre avec l’esprit de son épouse termine
de lui enlever les quelques particules de conscience qui pouvait lui rester
avant la cérémonie. Si celle-ci avait eu lieu avant le rituel du serpent, un
enfant en plus serait mort.
Bildtrager n’est plus qu’une poupée dont les ficelles sont tenues par
l’être le plus terrible que le cosmos n’ait jamais possédé.
Alors, la vie de Bildtrager commence dans cet instant. Mais, à des
milliers d’années-lumière, une autre union se réalise. Pour quel avenir ?
La cérémonie terminée, Maldeï est désireuse de partager la nuit avec son
époux, elle quitte la grande salle et l’emmène vers sa chambre. Pendant
quelle se prépare, elle laisse Bildtrager avec ses servantes afin que lui
aussi soit mis en condition avant de se coucher. C’est là qu’il fait une
rencontre des plus importantes.
⎯ Jacques, ne te souviens-tu pas de moi, je suis Néni, nous avons
passé de nombreux moments ensemble, j’étais toujours avec Niva.
Lorsque tu étais installé dans le bungalow au bord de la plage. J’ai été ta
maîtresse, tu m’as chassée le jour de la mort de Niva. Ne te rappelles-tu
pas ?
⎯ Je ne te connais pas, je ne t’ai jamais vue.
⎯ Tu ne t’appelles pas Bildtrager, mais tu es Jacques Brillant, le
terrien. Je le sais, tu n’as pas changé. Je sais même que tu as un grain de
beauté à la fesse droite et il est fendu en deux. J’en suis certaine.
⎯ Mais tu dis n’importe quoi, je n’ai pas de grain de beauté.
⎯ T’es-tu regardé ?
⎯ Non, je l’avoue.

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⎯ Alors, fais le et dis-moi ce que tu vois.
Bildtrager, ne vois pas où elle veut en venir, mais pour avoir la certitude,
lève son vêtement pour regarder. Et avec stupeur voit ce fameux grain de
beauté fendu sur la fesse droite. Le choc est rude, il ne comprend pas. La
femme qui est là pour l’aider à se séparer des vêtements d’apparat du
mariage, lui dit :
⎯ Fais-moi la promesse de ne rien dire à Maldeï, sinon elle me tuera
et tu serais aussi en grand danger. Mais souviens-toi que tu as été, bien
avant aujourd’hui. Je ne sais pas ce que t’a fait subir ton épouse, mais
trouve en toi tes racines, tu es d’origine terrienne, tu es un autre homme.
Je suis devenue servante pour ta reine parce que je t’attendais ; mais j’ai
en moi mon passé et je possède une partie de ton avenir. Je ne fais pas
confiance à Maldeï, je ne prends pas la pilule qu’elle donne à tous car je
n’en ai pas besoin !
Depuis toutes ces années que tu es parti, je n’ai jamais été touchée, c’est
pour ça que tu me vois, c’est presque un miracle. Je vais te laisser
maintenant, trouve en toi la ressouvenance de ton passé, elle est une clef
pour ta vie.
Bildtrager est vraiment surpris de cette révélation, il ne comprend pas,
mais il fait confiance en cette fille, il ne sait pas pourquoi. Il se dit qu’il
n’en parlera pas lorsqu’il sera devant son épouse. Il lui dit simplement :
⎯ Je me tairai, tu ne risques rien. Je veux te revoir.
⎯ Je serais avec toi chaque jour pour te vêtir. Tu me verras le matin
et le soir. Reste neutre devant moi pour que nous n’ayons jamais de
problème. J’ai changé depuis que tu m’as connue, je ne viendrai plus
jamais te prendre pour t’emmener avec moi dans ton lit.
⎯ Néni !
⎯ Oui ?
⎯ Je t’ai aimée ?
⎯ Un peu.
⎯ Alors, je t’aime encore.
⎯ Je ne veux pas, je veux que tu t’en sortes.
À cet instant Maldeï, que son époux ne voit pas arriver, entre dans la
pièce pour le chercher. Elle n’a rien remarqué, Néni s’éclipse
discrètement. En silence, Bildtrager la suit. Dans la chambre nuptiale,
elle s’allonge sur le lit et invite son époux à en faire autant. Elle est peu
vêtue et ne porte qu’une chemise de nuit en dentelle très légère. À peine
sont-ils ensemble, qu’elle prend Jacques entre ses bras. Sa couronne qui
jusqu’à présent était toujours bien accrochée sur sa tête, se détend et la
tête de l’animal en or fixe Bildtrager, le rejoint doucement, entourant les

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deux êtres allongés. Comme ne formant plus qu’un, leurs esprits se
mélangent. C’est alors que la couronne se met à scruter la conscience de
l’invité…

67
L’UNION 2

Aqualuce se rapproche de Connor et cherche une de ses


mains pour la lui prendre. L’homme est confus, il ne pensait pas que
cette femme qu’il avait aimée dans le passé pourrait un jour se retrouver
devant lui. Il n’y pensait plus depuis bien longtemps, sa vie depuis sept
ans s’était reconstruite sur la communauté, il avait fait son deuil de son
affectivité. Et comme ça, d’une heure sur l’autre, le changement
survient. Ce matin-là, parti à la recherche de plantes médicinales, un
vaisseau arrive d’un coup, une femme en sort, certes, peu commune,
mais, enfin. Des phrases maladroites, une discussion houleuse et voilà.
Aqualuce, blessée et meurtrie qui d’un coup, se donne à lui, comme un
cadeau, comme une évidence. Comment doit-il le prendre, doit-il lui
faire oublier son passé, la prendre instantanément comme maîtresse,
espérer fonder une famille avec elle ? Ou alors, la prendre encore en
amie, comme lorsqu’ils étaient ensemble sur Lunisse dans leur
jeunesse ? Les choses s’accélèrent trop vite. Mais à ce moment,
Aqualuce prend son visage entre ses mains et approchant ses lèvres, lui
fait un baiser. Pour Connor, à cet instant, plus de questions.
⎯ Prends-moi, si tu n’as personne d’autre dans ton cœur et si tu le
désires.
⎯ Aqualuce, je dois respecter ta vie passée, tu n’es pas seule.
⎯ Ici, je le suis. Je ne peux aujourd’hui rejoindre mon passé. Il n’y a
plus que nous deux.
⎯ Alors, oui, je veux bien te prendre comme compagne.
Tous les amis de Connor et d’Aqualuce ne pouvaient imaginer que telle
union puisse se faire comme cela. Araméis s’en veut d’avoir été aussi
tranchant tout à l’heure. Mais, si Connor et sa nouvelle compagne
s’entendent, il n’a aucune raison d’avoir de regrets. Si la communauté en
est confortée, c’est encore mieux ; beaucoup plus qu’un conflit.
Wendy, voyant cela, propose que tous s’occupent à préparer une
cérémonie en l’honneur du nouveau couple. Tout semble se précipiter,
mais Aqualuce dit :
⎯ Mes amis, faites ce qui vous semble bon, c’est certainement
mieux ainsi. Mon union avec Connor est pour le bien de la communauté
et pour lui aussi.
Connor lui dit ainsi :
⎯ Je t’aime Aqualuce.
Elle dirige son visage vers lui, semble le regarder de ses yeux profonds

68
et aveugles. Mais aucun mot ne sort de sa bouche. Son immobilité
devant lui dure un long moment. Pendant ce temps, Doora s’est reculée,
sans que personne ne la remarque, elle pleure, non de joie, mais ses
larmes sont emplies de souffrance. Même Aqualuce n’a pas remarqué.
Connor guide Aqualuce dans sa hutte. Elle se couche et s’endort
instantanément.
Le lendemain matin, lorsqu’elle se réveille, Connor lui a préparé un
petit-déjeuner. Il lui propose de l’aider à manger et à boire, il sera ses
yeux, dit-il. Mais, Aqualuce au fond d’elle a toujours son sens de
l’autonomie, elle refuse gentiment, sans discussion. Connor la laisse
agir, même si elle hésite au début pour trouver ses aliments. Comme la
cérémonie de mariage débutera à midi, il a encore un peu de temps pour
continuer à explorer les zones sensibles de son cerveau, afin de la
soigner si cela est possible. Mais là, elle refuse catégoriquement :
⎯ Laisse-moi tranquille, trouve d’autres méthodes pour me soigner,
je ne veux plus que tu pénètres mon esprit comme tu l’as fait hier.
⎯ Mais, je peux te guérir rapidement de cette façon, ce n’est pas de
l’expérimentation pour moi, j’ai une très grande connaissance du sujet.
⎯ Peut-être, mais il n’est plus question pour toi de le faire, je te l’ai
déjà dit, il y a des zones interdites pour qui que ce soit, même pour toi.
⎯ Mais, Aqualuce, aujourd’hui je suis tout pour toi !
À ces mots, elle ne répond pas. Alors, Connor comprend que Sa
compagne reste un grand mystère, malgré toute l’affection qu’il lui
porte. Ce n’est pas grave se dit-il, elle sera plus ouverte tout à l’heure au
moment de la cérémonie. Il est prêt à tout pour la garder auprès de lui.
⎯ Bien sûr mon chéri, ton affection est grande.
⎯ Es-tu heureuse que nous célébrions notre mariage aujourd’hui ?
⎯ Je souhaite ton bonheur Connor, j’en suis heureuse.
Entendant cela Connor est rassuré ; il se retourne alors pour se préparer.
Il laisse seul Aqualuce pour aider les autres qui se pressent pour leur
mariage. Doora, alors, entre dans la maison.
⎯ Aqualuce, je viens de croiser Connor qui m’a demandé de venir
t’aider à te préparer pour la fête de tout à l’heure. Mais qu’as-tu dit,
qu’as-tu fait pourquoi t’être donnée si vite à Connor ? As-tu oublié ta
nature, pour tout laisser tomber comme ça ? Je ne peux accepter comme
tu l’as dit hier d’abandonner tous projets. De rester ici jusqu’à la fin de
notre vie. Si tu ne bouges pas, c’est moi qui vais mettre la révolte dans le
groupe. N’accepte pas de te marier avec Connor, laisse parler ta nature
profonde, révolte toi avec moi, trouvons ensemble un moyen de quitter
cette planète que je hais de toutes mes tripes. Je ressens que tu n’es pas à

69
ta place ici.
⎯ Tu as raison Doora, mais tu sais, je suis aveugle je n’ai que mes
mains et mes jambes de valides, le reste je l’ai perdu. Si je peux être
utile à la communauté, c’est dans ce sens. Je peux aider Connor à
trouver son équilibre, je peux aider la communauté à évoluer et trouver
sa vocation sur cette planète. Même si nous ne sommes que dix, nous
pouvons aider à son développement futur. C’est peut-être là ma mission.
Je m’imaginais être missionnée pour aller en guerre. Mais être avec vous
est certainement plus important.
⎯ Je ne te crois pas lorsque tu dis cela. Aimes-tu vraiment Connor ?
Aqualuce baisse la tête.
⎯ Il m’aime.
⎯ Aqualuce, Wendy m’a donné sa robe qu’elle avait tissée et
préparée pour son mariage avec Araméis. Tu as la même taille qu’elle,
elle devrait t’aller. Lève-toi, je vais t’habiller.
Aqualuce se laisse faire par son amie, seulement une journée sans ses
yeux et déjà, elle semble s’habituer. Enfin vêtue, Aqualuce se sent très à
son aise dans son vêtement de noces. C’est une robe tout en lin, qui la
couvre jusqu’aux chevilles. Elle est tout en dentelle et lui serre la taille.
Le bas ne laisse passer aucune ombre de sa peau, mais en remontant, la
dentelle s’affine et par transparence, sa peau bronzée apparaît dans sa
grâce. Sur le devant, la légère dentelle couvre le ventre avec discrétion et
la poitrine reste couverte à mi-hauteur et la rondeur de ses seins apparaît,
se terminant par un magnifique décolleté. Même entièrement filée et
tissée à la main, cette robe exprime la patience et l’amour avec laquelle
elle fut réalisée.
⎯ J’aimerais être dans cette robe, imagines-tu comme elle est belle ?
⎯ Je n’ai pas besoin d’yeux pour le savoir. Au contact de ses fibres,
je le sens immédiatement. Vois-tu, les yeux ne sont pas toujours
indispensables.
⎯ Tu oses me dire ça alors qu’il y a quelques minutes tu me disais
être invalide. Alors, pourquoi le reste ne serait-il pas possible ?
⎯ Je ne sais pas, quelque chose en mon être bloque mon esprit peut-
être ?
⎯ J’en suis certaine. Mais tu es très belle. Il te manque juste un petit
foulard blanc pour habiller ta tête, tu n’as vraiment pas beaucoup de
cheveux. Attends, je vais te chercher quelque chose pour ça.
Alors Doora court dans sa hutte pour y ramener quelque chose. Elle sort
de sa poche un curieux bandeau.
⎯ Cela t’ira très bien. Je n’avais rein d’autre, c’est moi qui l’ai fait,

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ce n’est pas blanc, mais je ne sais pourquoi, j’aime ces dessins et je
voudrais te les faire partager.
⎯ Qu’est-ce ça représente ?
⎯ J’ai tissé sur ce bandeau noir trois pyramides de tailles différentes
en fils d’or. Ce sera très bien sur ta tête et surtout, ça te donne un air
rebelle.
⎯ Mais qui t’a donné l’idée de faire cela, sais-tu ce que ça représente
pour moi et pour mes amis ?
⎯ J’ai eu une vision le lendemain de mon arrivée ici, j’ai voulu la
représenter. Mais pourquoi as-tu l’air ému ?
⎯ Parce que c’est là que nous sommes arrivés sur Terre et c’est de là
que tout est parti. Ces pyramides sont le symbole de tous ce que nous
avons construit avec…
⎯ Avec qui ? dis le.
⎯ Avec Jacques.
⎯ Alors, tu ne peux l’oublier. Tu vas te marier dans quelques heures,
mais je ne serais pas avec toi. Tu n’es pas à ta place parmi nous, tu dois
te réveiller. Connor est un gentil garçon, il a des qualités, mais je ne le
sens pas fait pour vivre avec toi. Je ne sais pas quand tu te réveilleras et
comprendras, mais, j’attendrai et lorsque viendra ton heure, je serais là.
⎯ Sans mes yeux, je ne peux rien faire.
⎯ Tes yeux reviendront le moment venu. Une chose encore
Aqualuce, j’ai encore mes pouvoirs Lunisses, tu es maintenant la seule à
le savoir. Je n’ai jamais rien dit aux autres. Je suis aussi féconde, mais je
le cache. Pour nous, rien n’est encore commencé, tu dois tout découvrir.
Plus un mot, entre elles deux, Doora prend la main d’Aqualuce, et la
guide jusqu’à la Maison de Wendy.
⎯ Aqualuce, tu es magnifique dans cette robe de mariée, elle te va
mieux qu’à moi.
⎯ Wendy, je te laisse avec Aqualuce, j’ai à faire, je ne reviendrais
pas avant deux ou trois jours.
⎯ Mais tu ne restes pas pour le mariage ?
Doora se retourne et part, laissant Wendy sans réponse. Aqualuce a
entendu ce qui vient de se passer. Elle en connaît la raison. Alors pour
que Doora soit tranquille, elle lui répond :
⎯ Je lui ai demandé de partir tout de suite jusqu’au vaisseau avec
lequel je suis arrivée et de regarder tout ce qu’il contient. De faire un
inventaire complet et voir s’il elle peut extraire des ordinateurs des
informations intéressantes pour nous. Je veux savoir s’il y a des
possibilités de redécoller un jour avec. Et voir s’il y a une radio ou

71
d’autres moyens de communication. C’est important pour moi, je ne
veux pas perdre de temps.
⎯ C’est dommage, nous ne sommes pas nombreux, si elle n’est pas
avec nous, cela sera un peu triste. Enfin, comme tu es prête, je vais le
dire aux autres. Nous allons à notre façon célébrer ton union avec
Connor, puis nous ferons une petite fête avec un repas que Yéniz nous a
préparé.
Dans l’intimité des huit amis, Aqualuce s’unit à Connor, devant Araméis
qui célèbre le mariage. Le rituel comporte cette phrase : « Unis, les
époux se doivent l’amour, le soutien mutuel et la franchise ». Mais au
moment où cela est dit, son esprit est retranché au fond de l’oubli, dans
la zone de sa mémoire qu’elle garde comme un cerbère de peur que les
souvenirs obscurcissent son nouvel avenir. Connor est heureux, il la
prend dans ses bras et l’embrasse de tout son cœur. Aqualuce se laisse
faire. Les yeux perdus dans le vague ; aveugle dans le jour, mais voyante
dans la nuit de sa mémoire. La fête se passe dans la simplicité et la joie.
Le soir, Connor l’emmène dans sa petite maison, il désirerait consommer
son mariage mais Aqualuce lui demande d’attendre, elle n’est pas prête.
Il le comprend avec regret, mais il ne la forcera pas. Il se dit que le
temps apaisera ses souvenirs, que leur union se confortera avec
l’habitude. Lorsqu’on n’a pas le choix, on se résout à accepter la vie.
Mais Connor l’aime, il est prêt à l’accepter comme elle est, elle a dit Oui
tout à l’heure, alors…

72
LE SERPENT ET L’ETERNITE

Lorsque le serpent s’enfonce dans le centre de la


mémoire de Bildtrager, il pénètre au plus profond de son subconscient.
Le serpent d’or est l’objet le plus mystérieux qu’il soit. Il est fait de
toutes les forces qui traversent l’univers. Ses racines sont impénétrables,
on ne sait pas comment il est dirigé, est-il en lui seul un dieu, est-il une
simple antenne d’une pensée plus forte qui le dirigerait ?
Impossible à dire maintenant, mais, s’introduisant dans Bildtrager, il
ouvre une porte que Maldeï pénètre pour la visiter. Alors, le secret de
l’homme apparaît sans qu’il le sache, visible de l’intérieur, comme une
chambre mortuaire royale dans une pyramide. L’homme est endormi,
mais sa véritable nature est là, et Maldeï les lit :
⎯ Voici donc ta chambre secrète, il y a en toi une parcelle de ton
passé. Jacques Brillant, tel est ton nom. Tu es celui qui a réveillé la
Graine d’Etoile, je le savais, c’est pour cela que je ne t’ai pas tué lorsque
tu m’es apparu. Andévy a été amoureuse de toi, mais c’est moi qui
profiterais de toi. Tu m’as épousé et maintenant, tu m’appartiens. Je vois
que tu étais marié à Aqualuce, tu as d’elle deux enfants. La Terre est ton
repère et tu la protèges. Elle est maintenant peuplée de tous les hommes
qui ont en eux la Graine d’Etoile qui est la lumière qui peut me détruire.
Toutes les âmes de Lunisse et Golock y sont retournées pour refaire leur
chemin à l’inverse de ce qu’ils avaient fait en fuyant Atlantide. Je lis en
toi qu’Aqualuce est la source de ta vie, c’est une Combattante, elle est la
lumière et la force. Tu as en toi son amour et elle est ta lumière. Si elle
est à tes côtés, tu te donnes à elle. Si tu la sens, elle te donne sa force.
Lorsque tu es perdu, elle t’éclaire. Si tu as soif, elle te désaltère. Elle est
un tout, en dehors de l’espace et du temps. Fort heureusement, elle est
loin de toi, je peux encore te modeler pour moi. Elle est mon ennemie,
c’est elle mon plus grand danger. Je dois la détruire pour que jamais elle
ne s’oppose à moi. Ton secret est dans la liaison que tu avais avec elle.
La remplacer est mon but, afin que tu me serves à jamais. Ton esprit est
vide et Bildtrager n’a pas de liaison avec Aqualuce, tu as la chance que
Jacques soit endormi et il ne devra jamais se réveiller. Je te remplirais de
ma conscience et de ma connaissance. Je ferai tout pour que plus jamais
sa pensée soit en toi. Je serai ton but. Et si un jour tu la recroises, elle ne
demeurera pour toi qu’une étrangère. Lorsque tu te réveilleras, tu seras
déjà pour elle un ennemi, je vais faire que tu te dresses devant elle pour
la combattre avec moi. J’ai besoin de toi pour la toucher et la tuer pour
toujours tu seras l’appât. J’aurai un enfant de toi et il sera celui qui
73
gouvernera l’humanité pour le bien du serpent qui est le pouvoir, la force
et la jouissance de l’esprit du Maître du Monde. Je t’ai recherché, tu es
venu à moi, je ne sais pas par quel miracle. Ensemble nous dirigerons
l’univers. Je dois monter une armée afin de prendre la Terre. J’obligerai
Aqualuce à m’affronter et j’introduirai ma couronne en son esprit et je la
viderai de sa force. Je prendrai d’elle tous ses pouvoirs afin de l’anéantir
pour toujours et être à jamais le dieu de l’univers ; je serais alors
définitivement invincible. Trouvons la Terre et trouvons-la. Pour cela
j’ai besoin de tes enfants pour lui tendre un piège. Indique-moi où les
trouver.
Mais à peine dit-elle cela que Bildtrager se met à bouger et son esprit
s’éveille. Le serpent se retire et Maldeï perd le contact de son esprit
secret. Bildtrager n’a pas la moindre idée de ce qui vient de se passer.
Mais par cette plongée dans son esprit, le destin de l’univers est en passe
de basculer vers une guerre que jamais un homme n’imaginerait.
Aqualuce voulait protéger la Terre et ses enfants en rendant Jacques
complètement amnésique. N’aurait-elle pas été assez efficace pour que
Maldeï trouve ainsi les secrets qu’il renferme en lui ? Comment pourrait
luter Aqualuce, si après avoir perdu ses pouvoirs, elle se retrouve isolée
sur une planète sans espoir ?
En ouvrant les yeux Bildtrager souri à son épouse. Qui lui dit :
⎯ Ton corps a trop souffert de solitude, unis-toi à moi, viens me
donner ton amour. Tu as besoin de moi. C’est alors que Maldeï l’agrippe
et attise en lui ses sens d’homme. Bildtrager ignorant son réel passé ne
peut avoir la conscience d’être en défaut, il est sans passé, il n’a jamais
connu l’amour auparavant. Alors, il se laisse aller, entraîné par sa
partenaire. Maldeï, se glisse contre lui comme un serpent, dans une
jouissance sans nom pour elle, se laisse pénétrer. Bildtrager ne sait pas
qu’il implante en elle sa semence. Il ne sait pas que sa graine va la
féconder. Le destin de Maldeï se joue dans cet instant…

Un jour, Jacques, au moment de mourir, fut sauvé par l’Herbe de vie


qu’Aqualuce lui fit avaler. Cette herbe est la plante, la plus fabuleuse
que l’univers contienne. Elle est juste à la limite de la matière, elle vie
entre deux mondes. C’est une herbe donnée par l’immortalité. Elle est la
liaison de l’éternité avec notre monde. Celui qui l’avale doit déjà être
pur, il doit avoir été touché par la graine de Vie, la Graine d’Etoile. Ceux
qui touchent l’herbe de vie, dans un état d’impureté du cœur, sont
condamnés à mourir. Jacques est immortel, le fluide de l’herbe coule
dans son sang pour l’éternité. Ce qui peut sortir de lui est de nature
supérieure.
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La couronne est très puissante, mais des cellules d’éternité le sont encore
plus…

75
SOUVENIR

Dans la nuit Aqualuce se réveille soudain, elle se met à


penser à Jacques.
« Tu ne peux t’éteindre, tu es vivant et tu agis dans ma conscience. Es-tu
avec Maldeï, t’a-t-elle reconnu. Nous voilà tous deux dans des lieus
totalement inconnus. Je t’ai fait perdre la mémoire et j’ai perdu mes
pouvoirs. Nous sommes dans une situation bien curieuse. Je t’ai trompé
pour la première fois de ma vie aujourd’hui, je viens de me marier à un
homme qui a été mon ami dans ma jeunesse. Je ne l’aime pas, bien que
je l’aie en sympathie. Je pense à nos enfants et ils me manquent. Céleste
et Cléonisse, que font-ils en ce moment, si loin. Si je ne les revois jamais,
au moins, notre départ les aura mis hors de danger, bien loin de Maldeï.
C’est peut-être juste pour ça que nous devions les quitter. Juste pour
éloigner l’ennemie. Si notre sacrifice peut leur permettre de vivre, c’est
l’essentiel. Alors, je peux rester avec Connor, lui faire encore deux ou
trois enfants et mourir de chagrin.
Demain je commencerais à t’oublier, je lui donnerais mon corps, je n’ai
plus aucun lien avec toi, plus un souvenir, plus une cellule de toi pour
me retenir. »

Aqualuce s’endort, espérant que l’oubli la gagne un peu chaque jour. À


son réveil, Connor est près d’elle, il la regarde avec passion, il est
amoureux comme à l’époque de leurs études. Elle se réveille à son tour,
alors Connor lui dit :
⎯ Je suis si heureux d’être avec toi, c’est comme un rêve. Tu as été
courageuse de laisser derrière toi le passé. Aqualuce, je ferais en sorte
que tu sois heureuse ici avec moi. Je vais t’examiner plus en détail ce
matin, afin de trouver une solution pour tes yeux.
⎯ Connor, je te le redis, soigne mes yeux avec des plantes, ou des
médicaments que tu possèdes, mais je t’interdis d’encore sonder mon
esprit comme tu l’as fait l’autre jour.
⎯ Mais je peux te guérir facilement comme ça.
⎯ Guéris ma souffrance intérieure, ce sera la meilleure chose. Je
peux m’habituer à ne plus voir, je ne suis pas la seule aveugle dans
l’univers. Ceux qui le sont s’y font, je ferais comme eux. Si j’ai perdu
mes yeux, c’est que je n’en ai plus besoin.
⎯ À l’époque de Lunisse, je t’aurais soignée en quelques instants, tu
n’aurais pas refusé mes soins, c’était normal en ce temps-là. Je suis ton

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mari, tu peux me faire confiance.
⎯ Sans lumière sur mes yeux, je peux maintenant me laisser éclairer
par celle de mon cœur, c’est elle qui me guidera dans mon avenir. Tu es
avec moi maintenant, certainement tu m’apporteras du bonheur. Mais
aujourd’hui, l’époque de Lunisse est révolue. Je vais m’installer avec toi,
dans cette maison, je vais faire ma vie. Sans mes yeux, pour commencer
autre chose, cela m’aidera à prendre un autre départ.
Connor, acquiesce ce que dit Aqualuce, il comprend que malgré ce
qu’elle avait dit la veille du mariage, il n’est pas si simple de tout
oublier.
⎯ Pourrons-nous avoir des enfants ensemble ?
⎯ C’est la nature qui décidera pour nous, je ne sais pas.
Leur conversation s’arrête là, Connor se lève pour préparer le petit-
déjeuner. Puis, Doora frappe à leur porte.
⎯ Excusez-moi les amoureux, Aqualuce veux-tu venir avec moi
pour te promener, j’aimerais aller avec toi à ton vaisseau spatial.
⎯ Je ne t’ai pas vu depuis hier, avant le mariage, cela me ferait
plaisir, je suis d’accord.
⎯ Ne veux-tu pas rester avec moi, on est ensemble seulement que
depuis hier.
⎯ Connor, je ne vais pas me sauver, je suis adulte, je préfère sortir
avec Doora, tu me reverras plus tard.
L’amie d’Aqualuce la prend par la main et l’emmène avec elle. Il leur
faut presque deux heures pour rejoindre la navette spatiale. Doora
s’arrête devant et s’interroge :
⎯ Je me suis toujours demandé, Aqualuce, s’il est vraiment
nécessaire d’avoir de tels engins pour se déplacer dans l’espace. Comme
j’ai été projetée sur cette planète, sans rien, je me demande, s’il ne serait
pas possible de nous déplacer sans engin, là où on le souhaite, par la
simple pensée. Si c’est possible, on pourrait espérer quitter cette planète
un jour ; imagine-toi te dire :
« Tiens, je veux faire un câlin à ma fille qui est à cinquante années-
lumière. Tu fermes les yeux, c’est fait. » Ce serait fantastique.
⎯ Ce n’est pas un rêve, Doora, c’est possible, je pouvais le faire
avant. Comment crois-tu que j’ai livré Jacques à Maldeï. C’est lui que
j’ai projeté dans le vaisseau Instant-Plus. Tu ne peux imaginer la force
de la lumière lorsque tu la partages dans ton cœur.
⎯ Si tu avais ce pouvoir, il est encore en toi. Je te dis que tu n’es pas
prisonnière sur cette planète, c’est toi qui es ta propre prison. Tu as
enfermé tes pouvoirs en toi, tu ne veux pas les libérer, mais je ferais tout

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pour qu’ils reviennent. Tout ce que tu fais depuis que tu es parmi nous,
c’est du cinéma. Je ne te laisserai pas comme ça.
⎯ S’ils étaient en moi, ça ferait longtemps que je les aurais
soulignés. C’est depuis que j’ai quitté Monadis que je les ai perdus.
⎯ Au diable Monadis, peut-être n’y es-tu jamais allé, c’est peut-être
dans ta tête que tu as fait ce voyage ; c’est possible, tu n’as pas de
repères ni de certitudes. Je suis certaine que c’est toi qui as tout inventé.
Je sais cela, autant que tu es enceinte.
La parole de Doora fait tourner la tête à Aqualuce, comment peut-elle
affirmer ce genre de vérité ?
⎯ Mais que me chantes-tu, qui te dis que j’attends un enfant. Je n’ai
eu aucun rapport avec Connor hier, c’est trop tôt ; plus tard peut-être.
Mais pas maintenant. Tu dis des bêtises, je ne suis pas enceinte, je
l’aurais senti.
⎯ Réfléchis, avec qui as-tu eu des rapports avant-hier ?
Aqualuce réfléchit et se rappelle dans le vaisseau, comme la première
fois. Elle se revoit faire de profonds câlins à Jacques. Mais elle ne peut
accepter ce que lui dit Doora.
⎯ Je n’ai pas envie d’en parler. Je suis très sensible, je le saurais. Ne
me parle plus de ça.
⎯ Aqualuce, je ne sais pas pourquoi, mais je t’aime beaucoup, je te
ressens comme très proche de moi et je crois que c’est toi qui es ton
propre obstacle. Je ne pense pas que tu sois aveugle et que tu aies perdu
tous tes pouvoirs. Je pense plutôt que tu les caches.
⎯ Je ne cache rien, je suis vraiment diminuée, je ne l’invente pas.
C’est à ce point que j’ai perdu confiance en moi. Je me trouve inutile
devant toi et les autres. J’ai accepté le mariage avec Connor dans l’idée
de me donner une raison de vivre. Mais lors du rituel de mariage, j’ai
compris que la raison ne serait plus jamais là. Je l’ai fait par amour pour
Connor, non parce que je l’aime. Mais malgré tout, je n’ai plus la soif de
vivre, j’ai perdu ma raison d’être. Je préférerais être morte, mais même
cela, m’est interdit. Alors, tu penses bien qu’un enfant, n’a aucune raison
de venir en moi.
⎯ Ton enfant Aqualuce sera ton salut, c’est lui qui va te venir en
aide. Il a toutes les raisons de venir en toi. Tu es perdue, tu es comme
dépressive, c’est pour ça que tu n’as pas confiance en toi. Tu as à
découvrir d’autres choses en toi que tu ne soupçonnes pas.
⎯ C’est possible, mais là, je suis au plus bas, c’est pour ça que j’ai
accepté de m’unir à Connor, je me dis qu’auprès de lui, je trouverais
peut-être un peu de repos et de réconfort. Mais en vérité, je ne l’aime

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pas, c’est juste un ami.
⎯ Je le sais Aqualuce, tu ne me trompes pas, je te connais déjà.
Viens, prends ma main, allons dans ton vaisseau pour voir ce que nous
pouvons en tirer d’intéressant.
Dans la navette tout est en ordre de marche. Lorsque Aqualuce met en
route les circuits électriques, tous les appareils se remettent à vibrer, les
lumières se rallument. Le vaisseau serait parfaitement prêt à repartir, s’il
avait ses boosters accrochés sous sa coque, ou si Aqualuce, de sa force
disparue pouvait lui faire prendre l’air. Hélas, de tout cela, il n’en est
rien. En fouillant à l’intérieur, elles trouvent bons nombres d’accessoires
qui devraient leur être utile : des rasoirs pour les hommes, une paire de
ciseaux bien aiguisée, des lampes de poches, un micro-ordinateur
portable, même un appareil-photo numérique. Doora ne connaît pas le
maniement de ces appareils, mais Aqualuce est, elle, parfaitement à
l’aise.
Mais comme cette navette n’aurait jamais dû décoller, elle ne contient
aucun médicament, juste des appareils de mesure et des accessoires de
navigation.
⎯ Je connais tous ces appareils, si cela t’intéresse, je pourrai
t’apprendre leur manipulation Doora.
⎯ J’aimerais pouvoir décoller avec cet engin, j’aimerais partir d’ici
avec toi.
⎯ Il y a quelques jours, j’ai dérobé cet appareil avec Jacques. Sans
ses moteurs gigantesques, j’ai pu par ma propre volonté le faire décoller
et quitter le système solaire. Mais c’est du passé maintenant. Il ne
décollera plus jamais. Nous pouvons le démanteler pour les besoins de la
communauté.
⎯ Non, je veux que tu le laisses intacte, la communauté n’a pas
besoin de ce vaisseau. Je pense que tu pourrais en avoir l’utilité un jour.
Mais en passant devant le poste de pilotage, Doora entend un léger bruit
qui l’attire.
⎯ Aqualuce, quel est ce bruit ?
Elle tend l’oreille et comprend qu’il s’agit de la radio de bord. Elle
demande à Doora de lui indiquer sur quoi les instruments sont réglés.
Difficile pour elle de comprendre les inscriptions sur les appareils, car ils
sont notés en anglais, et elle ne connaît pas l’écriture terrienne. Sur
Lunisse, seules les couleurs interprètent les mots. Il n’y a pas d’alphabet
sur son monde. Alors avec difficulté, elle décrit les mots à Aqualuce.
Qui comprend très vite que la radio est en mode réception.
⎯ La radio entend un signal qui vient de l’extérieur, nous ne sommes

79
pas seules, il y a quelque chose qui émet en dehors de nous. Comme ce
type d’instrument n’est pas très performant, je suis certain que
l’émetteur n’est pas à plus de quelques milliers de kilomètres, voire,
peut-être quelques centaines.
⎯ Comment peux-tu en être sûre ?
⎯ Je connais bien la technologie terrestre, je sais comment sont
fabriqués leurs instruments. Il se peut que l’émetteur soit sur la planète,
il y a peu de chance que ce soit un satellite autour de cet astre. Il faudrait
se mettre à sa recherche.
⎯ Aqualuce, tu es à ta place lorsque les éléments se posent comme
des mystères. À peine une radio vibre, que tu es déjà en action. Je crois
que tu ne pourras pas tenir ta promesse faite à la communauté. Tu
partiras un jour.
⎯ Je partirais, si un jour je recouvre la vue. Coupe cette radio en
appuyant sur le contact vert au-dessus de l’appareil radio. Ce signal n’a
aucun intérêt pour nous.
⎯ Mais, Aqualuce, au contraire, tout l’intérêt est là. Tu veux que je
coupe, mais tu rejettes ton destin. Tu dois accepter.
⎯ Handicapée comme je le suis, je ne peux rien, ça suffit, rentrons
au cantonnement. Nous n’avons plus rien à faire ici. J’ai mal à la tête. Je
ne suis pas très bien.
Aqualuce devant la réalité de son passé et devant les difficultés de son
handicap, elle n’a pas la force d’agir, est comme paralysée. Doora a
raison en la pensant dépressive. Peut-elle abandonner tout son passé,
peut-elle refuser d’être à l’écoute des signes extérieurs, comme ce signal
radio ?
Elle qui fut l’âme de celui qui recherchait l’introuvable, pouvait
pratiquement tout changer autour d’elle, y compris l’espace-temps.
Qu’est-elle devenue en si peu de temps. Pourquoi un tel revirement alors
qu’au moment de son départ, elle devait se transformer en combattante
invincible ?
Retournant vers leur village, Aqualuce perd connaissance, Doora, tente
de la ranimer, mais en vain. Paniquée, elle court rejoindre les autres afin
de la transporter jusqu’à sa demeure. Connor part avec les autres à sa
recherche. Sur place, il essaie de pénétrer son esprit, mais il est rejeté
violement ; impossible de la sonder. Elle est impénétrable, comme si elle
le faisait volontairement, afin de se protéger d’un grand secret. Jamais
Connor n’a vu un être muni d’une telle force. Alors, pour la ramener à
elle, il lui donne des concoctions qu’il a élaborées, mais cela est sans
effet. Alors, les hommes la prennent sur leurs épaules et la ramènent au

80
camp. Dans la plus grande tristesse, une fois dans la maison de Connor,
ils l’allongent sur le lit. Ses yeux sont clos, sa respiration très
silencieuse. Prenant son pouls, Connor, constate que son cœur bat très
faiblement, vers trente pulsations à la minute et que sa température s’est
considérablement réduite, elle est comme en hibernation. Il est bien
impuissant devant elle, il n’a pas les instruments qu’il souhaiterait pour
l’examiner et sa force mentale étant inefficace, il se trouve devant une
énigme qu’il ne peut résoudre. Lui, qui la veille s’imaginait avoir
retrouvé un amour oublié et pouvoir refaire sa vie ; tous ses espoirs
s’effondrent d’un coup. Aqualuce n’est plus qu’un végétal, sa
conscience n’est plus, sa force s’est évanouie. Si autrefois elle fut pleine
de lumière, celle-ci s’en est échappée, comme si elle était morte. L’âme
de Jacques n’est plus. Ce qui fit sa force dans le passé, celle qui l’aida
dans les moments difficiles ne peut plus agir aujourd’hui. Que reste-t-il
de ces héros d’une époque ?
Un embryon de lumière, une femme sans lumière.
Un homme sans passé, comme né dans un mariage entre le bien et le
mal. L’avenir de l’humanité, repose-t-elle encore dans leurs mains ?

Doora, pousse Connor et lui demande de la laisser veiller seule sur


Aqualuce.
⎯ Je resterai ici, et je veillerai sur elle jusqu’à son réveil. Même si je
dois attendre cent ans.
⎯ Fais le Doora, je n’ai pas la force. Je suis incapable de l’aider. Ma
science est sans effet. Je ne peux rien pour elle.
⎯ Connor, je m’occuperai d’Aqualuce jusqu’au bout, mais toi, tu as
le devoir de l’aider. Tu dois comprendre pourquoi elle est comme ça, tu
dois chercher au fond de toi la raison. Tu es uni à elle, tu as ton rôle à
jouer.
⎯ Peut-être…

81
NENI

S’unissant à elle par le bassin, Bildtrager, lui donne son


esprit et son cœur. L’union souhaitée par Maldeï est maintenant réalisée.
Ils sont un et partagent la même vie, le même lit, la même nourriture. Ils
ont maintenant le même cœur, la même conscience, c’est-à-dire ce que
Maldeï veut bien partager avec son époux ; Bildtrager est sa voix.
Connaissant son passé véritable, il est du devoir de Maldeï qu’il ne
réapparaisse jamais.
⎯ Ce qu’il y avait en toi, je te l’ai enlevé, car cela t’encombrait. Je
remplacerai ton ancienne vie, tu n’as plus rien à chercher, fie-toi à moi.
Je suis ta lumière, les étoiles de ton ciel. Je connais maintenant tout ton
univers, même ce que tu ignores.
Bildtrager ne comprend pas ces paroles et ne peut s’en soucier, il est un
homme neuf, comme un nourrisson. Maldeï est pour lui son épouse
mère, il ne peut que lui faire confiance, car il n’a qu’elle pour s’occuper
de lui. S’il s’est appelé un jour Jacques Brillant, cela n’est plus, ainsi
qu’une femme du nom d’Aqualuce, celle-là est peut-être à jamais morte
dans son âme.
Maldeï donne à son époux la nourriture dont il a besoin pour grandir
auprès d’elle et cela commence par le lait de son esprit, afin qu’il
grandisse à son image.
⎯ Enveloppe-toi dans mon corps, mon amour, prend de moi la force
et donne-moi en contrepartie les graines de ton esprit afin que j’enfante
le roi de la Mort et de la Vie.
Encore une fois, Bildtrager s’enfonce dans Maldeï qui lui donne le
plaisir comme jamais. Leur union dure quatre jours sans s’arrêter et
durant toute cette période, le serpent sonde les profondeurs de l’esprit du
pauvre homme. La femme voudrait pouvoir trouver la Terre et les
enfants de Jacques, mais cette porte reste fermée pour elle hélas. À la fin
du quatrième jour, Maldeï se lève enfin. L’homme qui est auprès d’elle
n’est plus le même, ses yeux ont changé, le regard enfantin et pur qu’il
avait à leur rencontre n’est plus, il fait place à une lumière obscure
sortant de ses pupilles, l’expression qui en sort est celle d’un être sans
véritable conscience.
⎯ Lève-toi mon bébé, il est l’heure pour nous d’aller saluer la foule
qui nous attend dehors, elle veut voir le nouveau roi et ce qu’il est
capable de faire. Tu dois leur montrer ta force nouvelle et prouver ainsi
que tu es mon époux.

82
⎯ Ma tendre, je suis ce que tu me donnes, je suis ce que tu es.
Montre moi le peuple, je vais leur donner ce qu’ils attendent, tu ne seras
pas déçue.
⎯ Va t’habiller et rejoins-moi.
Lorsque qu’il sort de la chambre, il ne reconnaît pas Néni, comme si tout
le moment passé auprès de Maldeï lui avait fait l’effet d’un lavage de
cerveau. La femme s’en aperçoit et ne dit mot, de crainte qu’il la
dénonce. Mais comprenant ce qu’il a subi, elle pense qu’un travail
immense l’attend. Néni, a connu Jacques il y a neuf ans, lorsqu’il s’est
posé avec ses amis sur sa planète. Elle était jeune, elle n’avait pas plus
de dix-huit ans lorsque qu’elle s’accrocha à lui. Elle lui avait donné,
avec d’autres femmes, beaucoup de plaisir, elle était avec Niva sa
maîtresse, pour la joie de lui donner du plaisir. Mais elle n’avait jamais
eu de relation physique avec lui. Contrairement aux autres femmes, elle
se tenait en retrait et ne lui avait apporté que des caresses, jamais rien
d’autre, même si bien souvent elle avait été plus que légèrement vêtue
dans le lit qu’elle partageait avec lui. Mais en groupe, personne ne
l’avait remarqué. Néni est pure, elle n’a jamais eu de rapport avec un
homme, même si sur son île, l’action de la sexualité est comme un art de
vivre, une obligation. Néni n’est pas comme les autres. Elle est née de
l’homme étrange qui semble avoir apporté la pandémie qui ravage sa
planète. C’est le secret, que sa mère lui confia la veille de sa mort. Cette
pauvre femme n’est pas morte de la maladie étrange qui infecte toute la
planète, mais elle fut empoisonnée par les hommes qui la jugeaient
responsable d’avoir fréquenté l’étrange voyageur et d’avoir répandu ce
mal autour d’elle. Néni se retrouva vite seule et c’est là qu’elle grandit
avec l’image d’une mère douce mais meurtrie et d’un père juste et bon,
mais absent. Elle grandit avec la force et l’âme dont chacun lui avait fait
don. Elle prit de sa mère la douceur et de son père l’amour et la justice.
C’est comme cela qu’elle se fit une place discrète sur Elvy. Néni est une
jolie petite femme qui navigue juste au-dessus d’un mètre cinquante.
Elle est rousse, ses cheveux sont longs et ses yeux sont étrangement
mauves. Elle est toujours vêtue de vêtements très colorés en soie qui lui
tombent comme de grands voiles et qui l’entourent jusqu’aux genoux. Il
n’est pas difficile d’imaginer sa nudité en dessous, son corps et fin et
gracieux. Ce qui est le plus surprenant n’est pas la couleur de ses yeux,
mais ce qu’il en ressort. Comme des rayons ultraviolets, ils balaient les
corps et les pensées comme de très hautes fréquences qui analysent tout.
Mais sur Sandépra, l’île où elle vit, elle s’est toujours arrangée pour être
"tout le monde", faire comme tous, ne jamais se faire remarquer.

83
Lorsque Maldeï arriva dans leur monde, elle sauta sur l’occasion pour se
faire recruter comme habilleuse dans son staff. Mais maintenant, devant
Bildtrager qu’elle reconnaît comme Jacques, elle comprend l’importance
de sa mission et de sa place. Jacques s’est endormi, l’ennemi l’a pris
avec lui, elle sera celle qui lui apportera la ressouvenance. Jacques, mort,
doit se réveiller, il a le devoir de se rappeler et celui de changer. Alors,
Néni dit à Bildtrager :
⎯ Qui es-tu, n’es-tu pas l’homme endormi qui a trouvé un nouvel
avenir auprès de Maldeï ?
⎯ Je me réveille juste, j’ai beaucoup dormi.
⎯ Lorsqu’on se réveille, on se rappelle son passé, sinon, on est juste
un nouveau-né. Adulte ; sans passé, on est mort. Fais-tu la différence
entre un mort et toi ?
⎯ Un mort ne respire pas. Moi si !
⎯ Alors, décris moi ton passé, dis-moi d’où tu viens. Ne te
rappelles-tu pas qu’il y a un autre monde avant aujourd’hui ?
⎯ Je suis l’époux, je suis l’enfant de ma femme. Je n’ai pas besoin
de passé, car Maldeï est mon avenir.
⎯ Je vais t’habiller afin que tu sois présentable devant mon peuple.
Je m’appelle Néni, je suis ta servante, tu me verras tous les jours car je
suis ici pour t’aider à t’habiller et de dévêtir, je choisirais tes vêtements,
mais aujourd’hui, tu seras habillé de noir, c’est la seule couleur qui
puisse t’aller.
⎯ Néni, je n’ai personne d’autre à qui me confier, je ne puis faire
autrement, Maldeï m’a tout promis, c’est la seule qui puisse me donner
un avenir.
⎯ Le noir est la seule couleur que tu puisses mettre aujourd’hui,
mais un jour, c’est de blanc que je t’habillerais, avec les habits que je
t’aurai choisis.
Néni pose devant Bildtrager un pantalon noir et large, fait de particules
de poussières d’étoiles et une chemise brune en cheveux de vierges. Elle
lui dit :
⎯ Je te dis adieu, ce que tu feras aujourd’hui, oublie le vite, on
pardonne tout aux enfants. Je te retrouverai plus tard.
Néni ne décide pas des vêtements que Bildtrager doit porter, c’est
Maldeï qui le détermine, elle donne ses instructions longtemps à
l’avance.
Il se retrouve avec son épouse sur le parvis du palais, le ciel est gris, la
lumière de l’étoile n’arrive pas à pénétrer les nuages. Dans le ciel, des
dizaines de petits vaisseaux, comparables à des chasseurs tournent

84
autour de l’immense place. En haut des marches, il regarde la foule,
innombrable. Des écrans en relief sont placés partout, afin que tous
puissent voir le couple impérial de près. C’est un spectacle plus
impressionnant que le jour de son mariage car la foule s’étend à perte de
vue. Maldeï l’invite à descendre les marches. Les gardes écartent la
foule pour ouvrir leur passage. Ils avancent jusqu’à un immense bloc de
marbre où au centre culmine une croix faite d’ossements humains
agglomérés. Au-dessus y est attachée une femme nue. Bildtrager la
reconnaît parfaitement, elle était avec lui il y a quelques minutes. C’est
Néni.
⎯ Que fait-elle là, se dit-il.
Maldeï sourit et lui dit :
⎯ Je savais que cette femme me trahirait, je sais qu’elle sait. Toi,
mon époux tu m’es fidèle, alors tu vas exécuter la sentence à laquelle je
l’ai condamnée. Elle t’a habillé ce matin des vêtements de la mort.
Regarde-la, regarde ses yeux, ils te transpercent de leur haine, ils ont en
eux la couleur de la mort. Cette fille est encore vierge. Elle est
l’expression du mal, elle veut notre perte et elle a eu l’audace de se
rapprocher de toi afin de m’atteindre. C’est un esprit malin, elle a en elle
le poids d’une lumière qui brûle tout ce qui n’est pas de sa nature. Elle
ne peut vivre parmi nous, nous devons la détruire.
⎯ Mais cette femme n’a fait que m’habiller, en quoi serait-elle
coupable ?
⎯ Elle est coupable d’avoir ouvert la bouche et de t’avoir parlé. Je
l’ai surpris à plusieurs reprises. Il n’y a que moi qui puisse parler à ton
cœur, cette femme a été bien imprudente d’essayer de le faire, aussi pour
qu’elle ne puisse plus jamais te parler, je lui ai déjà coupé sa langue.
En effet, la pauvre Néni, saigne vivement par la bouche, elle a le teint
pâle.
⎯ Elle va payer. Il n’y a de place que pour un seul esprit en toi.
Maldeï sort d’une poche une étoffe, elle la déplie et en extrait une lame
noire, fine et brillante. Le filet est grandement lumineux.
⎯ Prends cette lame de roche de soleil noir, cette femme que tu as
devant toi, je te demande de la fendre du pubis à la gorge, afin que tu
prouves au peuple que tu es mon véritable époux et qu’il me craigne
avec toi encore plus. En faisant cela, tu éteins en toi la possibilité qu’une
autre puisse te toucher et t’atteindre. Tu seras craint comme moi.
Bildtrager attrape la lame, la regarde, puis la serrant fortement dans la
main, il se retourne face à Néni. Les yeux violets de Néni le fixent avec
intensité, il ne peut plus bouger, comme paralysé. Maldeï s’en aperçoit,

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elle comprend qu’elle le domine et le coupe de sa volonté. Alors, dans
un réflexe de furie, elle attrape le couteau d’un garde et lui arrache les
yeux. Les orbites de la pauvre fille sont vides, mais elle ne bouge pas,
comme si elle fixait toujours l’homme perdu. Maldeï crie alors, fais ce
que je te dis.
Bildtrager se colle à la fille et enfile la lame entre ses jambes, celle-ci
tranche aussi facilement qu’un laser Néni. Mais avant d’arriver à la
gorge, même sans langue, elle dit :
⎯ Jacques, réveille-toi.
Puis, elle s’éteint d’un coup. Le sang coule de toutes parts, les viscères
renversés sur le sol. Comme sous hypnose, Bildtrager ramasse le sang
avec ses mains et le boit comme s’il se désaltérait. Maldeï jubile et rit,
elle prend la main de son époux et lui lèche le sang chaud et sucré qui
coule d’entre ses doigts. Puis les bras en l’air pour signifier sa victoire
elle dit :
⎯ Mon époux est votre roi, nous allons bâtir une armée si puissante
qu’elle contraindra les dieux à se mettre à genoux. Nous partirons sur la
Terre, afin de soumettre ce peuple. Qui s’oppose à mon projet ?
La foule se tait. Puis Maldeï demande à ses gardes de jeter les restes du
corps de la femme aux chiens se tenant au pied de ce morbide échafaud.
Quelques instants plus tard, il ne reste que quelques os rognés sur le
parvis.
Bildtrager se retourne face à son épouse et lui demande :
⎯ Qui est Jacques ?
⎯ Oublie ce nom.
Mais Maldeï est en rage ce mot est comme magique, il n’aurait jamais
dû être prononcé. L’exécution de cette femme serait-elle pour elle un
échec ? sans plus rien dire, elle retourne avec Bildtrager vers son palais,
avant de préparer son départ pour ICI une planète aux femmes bien
étranges.

86
ENCEINTE

Au chevet d’Aqualuce Doora se questionne sur


l’origine de son état. Quelles peuvent être les raisons qui l’ont conduite
jusqu’ici ? Il n’y a pas de hasard à tout cela. Elle reste persuadée que son
amie reviendra à elle et qu’elle se transformera du tout au tout, c’est une
question de patience. Les jours passent sans qu’Aqualuce ne donne un
signe de vie supplémentaire. Pour l’alimenter, ils lui font avaler à la
cuillère la nourriture, ses réflexes semblent fonctionner heureusement.

Soixante jours ont passé et son état n’a pas évolué. Doora n’a
pratiquement pas bougé. Mais en observant Aqualuce, elle voit que ses
seins ont gonflé et bien qu’il soit trop tôt pour que son ventre
s’arrondisse, elle pense à ce qu’elle lui avait affirmé juste avant qu’elle
ne perde connaissance. Serait-elle enceinte ? Elle demande à Connor ce
qu’il en pense. Celui-ci est très surpris, il sait qu’il n’a eu aucune
relation avec elle. Alors, pour satisfaire Doora, il lui fait un examen. La
surprise est totale, Aqualuce est bien enceinte comme l’imaginait Doora.
D’après Connor, cela doit faire plus de soixante jours, depuis qu’elle est
arrivée. Connor ne sait que dire, il est marié avec elle, mais il n’est pas
celui qui l’a fécondé.
⎯ Je ne sais pas comment je dois prendre tout ça Doora, j’ai
l’impression que je n’ai rien à voir avec Aqualuce. Nous nous sommes
mariés, mais ça n’a été qu’une cérémonie sans lendemain. Qu’en penses-
tu ?
⎯ Je pense, Connor, qu’Aqualuce a une vie au-delà de notre
Communauté et je pense qu’elle ne pourra jamais l’oublier. Elle a
accepté cette union pensant bien faire, mais la vérité est bien différente.
Pour elle, il est impossible de renier son passé, du reste il n’est pas
éteint. Elle aurait perdu ses enfants et son mari, cela pourrait marcher,
mais ce n’est pas le cas. Regarde, nous nous sommes tous retrouvés ici,
alors que nous ne devions être que des cadavres. Il y une magie autour
de nous. Cela c’est produit il y a sept ans, cela peut se reproduire. Quoi
qu’il en soit, Aqualuce attend un enfant, elle est inanimée depuis près de
quatre-vingt-dix jours. Il faut être encore plus attentif, elle a perdu du
poids et son enfant va prendre tout d’elle. Connor, trouve pour elle le
moyen de la nourrir encore mieux. Et espérons qu’elle retrouve sa
conscience.
⎯ Je regrette d’avoir voulu me marier avec elle, j’aurais dû rester

87
son ami, je suis responsable de ce qui arrive.
⎯ Connor, tu as choisi ton destin, maintenant vas jusqu’au bout.

88
ÉVEIL 1

Maldeï a finalement pris plus de temps pour préparer


son voyage vers ICI, elle enseigne à Bildtrager l’art de gouverner et de
manipuler les armes. Elle lui apprend l’astronomie, les sciences de la vie
et de la mort. Maldeï est très cultivée, son intelligence est très grande.
Elle tient cela en partie de l’être qui avait son corps avant qu’elle ne soit.
Cela dit, la couronne de serpent possède la connaissance totale du monde
humain depuis sa création. Bildtrager apprend par elle bien plus qu’en
allant à l’école. De cela, il en est enchanté et il aime lorsqu’elle lui fait
profiter de tout son savoir. L’homme aux Adidas et au Hugo Boss est
bien loin, en soixante jours, il a plus appris qu’en une vie sur Terre s’il
revenait aujourd’hui, il en deviendrait le maître. Maldeï lui fait
confiance, surtout depuis qu’il a tué Néni. C’est leur dernière soirée
avant de partir pour ICI et Maldeï lui a préparé une surprise.
⎯ Avant de partir pour ICI, mon chéri, je t’emmène ce soir assister à
un spectacle exceptionnel. Nous irons voir en direct l’explosion d’une
super nova que j’ai repérée dans mon télescope supra-lumique. Je veux
que tu sois beau, alors, je t’ai préparé des vêtements exceptionnels que tu
trouveras dans ton salon auprès de ta garde-robe. Rejoins-moi dans le
grand salon lorsque tu seras prêt.
Bildtrager ne se fait pas prier et se presse d’aller essayer ses nouveaux
habits.
Pénétrant dans son dressing, il s’arrête net devant une femme qui
l’attend. Il se redresse et voit devant lui Néni.
⎯ Mais tu es morte, je t’ai tuée.
⎯ On ne tue pas ce qui ne meure pas. Lorsque tu m’as fendu le
ventre, n’as-tu pas remarqué que je ne souffrais pas, même avec ma
langue tranchée, n’as-tu pas entendu ma voix ? On ne tue pas ce qui
n’est pas de cette nature. Ma dimension n’est pas la tienne ni celle de
Maldeï. Je suis avec toi parce que tu m’as appelée dans la partie la plus
cachée de toi. Je viens pour Jacques, uniquement pour lui. Je ne te
laisserai plus en paix. Je suis pour toi la ressouvenance de ton passé
oublié, tu me trouveras le matin et le soir lorsque tu te lèveras et te
coucheras.
⎯ Je n’ai pas besoin de toi, j’ai Maldeï, tu peux partir, de toute
façon, tu es morte, je n’ai pas besoin d’un fantôme.
⎯ Je suis bien vivante, le sang coule dans mes veines, touche-moi, je
suis chaude comme toi.

89
Bildtrager lui prend la main, il recule, saisi de sentir la vie en elle.
⎯ Comment est-ce possible ?
⎯ Je ne viens pas pour toi, mais ce qu’il y a en toi. Tu vas partir ce
soir et je viens avec toi. Ce soir, je suis ici pour ta première leçon,
écoute-moi :
Jacques, rappelle-toi de tes enfants, Céleste est Cléonisse. Je découvre
pour toi cet espace de mémoire qui est caché en toi. Je suis la
ressouvenance, n’oublie jamais.
Néni prend la porte et sort…
Bildtrager se questionne, un mal de tête le prend d’un coup. Puis, pour
vite oublier, il se précipite sur les vêtements posés sur le valet, les enfile
et rejoint Maldeï. Sans même faire attention à ce qu’il porte.
Son épouse le voit arriver et lui demande :
⎯ Comment trouves-tu tes habits ?
Troublé par la visite de Néni, il titube en la regardant.
⎯ Aeh…
⎯ Alors, que dis-tu ? tu ne les trouves pas à ton goût ?
⎯ Oui, très bien, ils sont magnifiques.
⎯ Bon ! suis-moi, nous allons au vaisseau.
Le pauvre homme est retourné par sa rencontre, il a croisé un mort. Il ne
peut le dire à Maldeï, elle ne le croirait pas. Et cette phrase maintenant
l’obsède « Jacques, rappelle-toi de tes enfants, Céleste est Cléonisse ».
Jacques ; ce nom lui donne des maux de tête. Mes enfants ; cela le
perturbe, aurait-il des enfants. Alors, pour la première fois, depuis qu’il
vit avec Maldeï, une légère flamme s’allume dans son cœur. Mais
qu’est-ce donc ? se demande-t-il…

C’est le soir, le vaisseau "Instant-Plus" est sur l’immense tarmac au-delà


de la ville. Les hommes d’équipages sont à l’intérieur. Maldeï, prend la
main de son homme et le guide jusqu’au poste de pilotage. Elle lui
demande :
As-tu déjà piloté un tel vaisseau, sais-tu comment il fonctionne ?
Bildtrager est novice, mais Jacques sait, il pilotait l’Espérance avec
Starker et Aqualuce. C’est son ami Starker qui lui avait enseigné. Plus
tard, il avait eu plusieurs fois l’occasion de piloter un autre grand
vaisseau ; le Conquérant. C’est alors que l’instinct de Jacques ressurgit
du néant à l’étonnement de Maldeï.
⎯ Je ne connais pas encore le système de propulsion du type Vol
Instant, mais je peux te faire une démonstration pour le moteur
gravitique. Veux-tu que je fasse décoller le vaisseau ?

90
Maldeï, fort surprie lui dit :
⎯ Si cela te fait plaisir, mais comment en connais-tu le maniement et
l’instrumentation ?
⎯ Jacques savait, dit-il trop vite.
Et dans l’instant il décolle. À ce moment, il soulève avec lui une
poussière d’étoile qui vibre en lui, disant qu’il n’a pas toujours été
Bildtrager. Il a en lui une autre vie, quelque chose qu’il ignore, mais
dans son âme s’installe ce mot "Ressouvenance". Néni est auprès de lui
et cette poussière d’étoile trouve son écho dans un autre cœur…

91
ÉVEIL 2

Doora est décidé d’aider Aqualuce tout au long de son


sommeil. Elle s’occupe d’elle comme un nourrisson. Elle doit la laver,
l’habiller, lui donner à manger. Même pour les choses plus naturelles
hélas. Par amour, elle se dévoue nuit et jour, ne fréquente plus Némeq
son mari, qui lui, la comprend très bien, car il connaît d’elle son
dévouement naturel. Ce soir, elle prépare un bouillon de poisson que
Connor a rendu plus riche afin de la nourrir avec son futur enfant.

Aqualuce est toujours perdue dans son inconscience, pourtant un sifflet


étrange se met à résonner dans sa tête, comme un autocuiseur sous
pression. Impossible de l’arrêter, à tel point que dans son sommeil
profond, sa conscience perçoit ce bruit comme un appel puissant. Son
esprit navigue dans un rêve sans image mais sonore. D’où vient ce
terrible bruit ? Aqualuce perçoit enfin le visage de ses enfants, comme
un souvenir surgissant des profondeurs de son âme. Son sommeil de
mort en est ébranlé. Sa conscience malgré elle commence à refaire
surface. Mais quel est ce sifflement qui résonne au point de réveiller
cette femme endormie depuis autant de jours ?
Lorsque Doora redresse la tête d’Aqualuce pour lui donner la cuillère,
Aqualuce tourne la tête d’un air de répulsion. Doora s’en étonne et
recommence. Encore une fois, elle retourne la tête et serre les dents.
Doora veut poser le bol sur la table mais le lâche, surprise de voir les
yeux d’Aqualuce s’ouvrir. C’est alors qu’Aqualuce lui dit :
⎯ Doora, que fais-tu, qu’est ce goût étrange que j’ai au fond de la
gorge ?
⎯ C’est le potage de poissons ! mais Aqualuce, quelle importance
pour cette soupe ? Ce qui me remplit de merveilles, c’est que tu sois
réveillée. Je t’ai veillée depuis si longtemps, que mes yeux sont émus de
te voir enfin revivre.
⎯ Mon cœur s’est endormi, je n’avais plus de raisons de vivre,
j’avais perdu mon étoile, mais elle revibre en moi, il y a du changement
dans l’univers. Jacques est vivant, quelque part, j’en suis certaine, mais
je ne sais pas pourquoi, mais c’est un sifflet étrange dont je ne connais
l’origine qui m’a réveillé.
⎯ Aucune importance, je vais chercher Connor, pour qu’il sache que
tu vas mieux, il sera heureux de l’apprendre. Il ne vit plus ici depuis que
tu as perdu ta conscience. Il est avec Némeq, il n’avait pas la force de te

92
voir ainsi.
⎯ Attends, n’y va pas tout de suite, reste un peu avec moi. Je ne
veux pas que tous accourent pour me voir, comme un évènement. Dis-
moi, Doora depuis combien de temps je suis ainsi ? parce que je trouve
que mon corps a changé.
⎯ Aqualuce, il y a plusieurs raison au changement que tu as subi.
D’abord, tu dors d’un sommeil profond depuis plus de soixante jours et
tes muscles ont fondu. Ensuite, le plus important est que tu attends un
enfant comme je l’avais soupçonné. Nous pensons que tu es enceinte de
Jacques, vu que Connor affirme ne pas t’avoir touchée.
⎯ Nous nous sommes aimés avec Jacques dans le vaisseau. Les
terriens ont une expression, ils disent "S’envoyer en l’air".
⎯ Je sens que tu plaisantes, je ne te reconnais déjà plus, c’est bon
signe.
⎯ J’ai faim, j’ai envie de dévorer. Peux-tu me donner à manger
quelque chose de solide ?
Doora ne se fait pas prier et prépare avec joie un copieux repas pour son
amie.
Aqualuce semble rattraper le temps perdu avec voracité. Doora est très
heureuse, elle avait toujours espéré son réveil. Enfin, c’est arrivé. Mais
en elle, le plus important est qu’Aqualuce retrouve sa combativité, sa
nature est ainsi faite. Son amie éveillée, l’espoir de quitter cette planète
renaît. Et en elle, l’espoir aussi de se retrouver face à Maldeï qui l’avait
fait si cruellement mettre en pièces.
⎯ Je t’aiderais à retrouver Jacques, je veux combattre avec toi notre
ennemie.
⎯ Mais Doora, je n’ai pas d’ennemie à combattre, j’ai juste une
lumière à remettre à sa place. Si tu as en toi l’esprit de revanche, ne reste
pas avec moi. Je ne suis pas venu pour régler des comptes.
Doora s’examine au fond d’elle et comprend ses paroles. Elle sait en fait
que derrière Maldeï, il y a la femme la plus douce qu’il soit, un être
plongé dans une souffrance sans répit. Elle ne peut imaginer faire mal à
cette femme, elle agirait comme l’ennemi.
⎯ Tu as raison, je me laisse emporter par une nature trop matérielle
et instinctive. Aqualuce, aide-moi à trouver ta sagesse.
⎯ Tu n’as pas besoin d’aide, tu as tout en toi. Tu sais, je vais te
chanter quelque chose :

Partir est facile,

93
Se séparer n’est pas difficile.
Mais rentrer, combien le firent ?

Oh ! je ne suis pas différente,


Je ne veux pas te fuir,
En moi j’ai la liberté.

Mais de toi je suis dépendante


Et loin, je suis emprisonnée.

Tu m’as éveillée,
Je sais, tu ne m’as pas oubliée.
Comment te reconquérir ?

Oh ! je ne suis pas différente,


Je ne veux pas te fuir,
En moi j’ai la liberté.

Mais de toi je suis dépendante


Et loin, je suis emprisonnée.

Aller te chercher,
Te libérer de ton geôlier
Trouver l’amour, nous unir.

Oh ! je ne suis pas différente,


Je ne veux pas te fuir,
En moi j’ai la liberté.

Mais de toi je suis dépendante


Et loin, je suis emprisonnée.

⎯ Tu me surprendras toujours, Aqualuce, mais il est maintenant tard,


je crois que tu es encore épuisée d’avoir trop dormi, nous reprendrons
tout cela demain. J’ai mon lit à côté du tien, je vais me coucher auprès
de toi. Bonne nuit.
⎯ À toi aussi.
Pendant son sommeil, Aqualuce rêve de ses enfants, elle entend comme

94
un sifflet très fort, le même qui l’avait fait sortir de sa léthargie. Elle se
rappelle sa promesse auprès d’eux. Ce sifflet est très pressant, elle se
réveille subitement, alors que Doora dort, mais dans sa tête, le sifflement
continue. Elle se dit, angoissée :
« Cléonisse et Céleste sont peut-être en danger, comment me rendre
auprès d’eux, qui pourrait le faire à ma place. J’ai fait une promesse que
je ne peux tenir. »
C’est alors qu’elle entend une voix au fond d’elle :
⎯ Aqualuce, ne t’ai-je pas promis qu’il te serait possible de prendre
contact avec tes enfants ?
⎯ Oui, maintenant je me souviens, Aurore.
⎯ Va dehors, de suite, un rayon de Monadis va t’emporter vers tes
enfants, c’est grâce à eux que tu es réveillée maintenant, s’ils n’avaient
pas eu l’idée de t’appeler avec leur sifflet, tu dormirais encore.
Aqualuce y réfléchit, s’habille dans la plus grande discrétion et sort
devant sa petite maison. À cet instant, un faisceau de lumière la happe
plus vite que n’importe quel éclair. Sur la place où elle se tenait, juste
quelques éclats d’air ionisés.
Un souffle terrible tourne autour d’elle, elle ne sait plus où elle est, mais
soudain, Aqualuce et Cléonisse se retrouve face à face. Aqualuce est
dans la chambre de sa fille, elle la reconnaît, c’est elle qui avait posé les
papiers peints sur les murs. Sa fille, voyant sa mère, n’en croit pas ses
yeux. Elle a réussi à ramener sa mère dans sa chambre.
⎯ Maman, c’est toi ! je savais que tu ne m’avais pas menti lorsque
tu nous as dit que ce sifflet était magique. J’étais inquiète tout à l’heure,
je pensais que tu étais en danger, c’est pour ça qu’avec Céleste nous
avons décidé de t’appeler. Mais tu es changée, que t’arrive-t-il ?
⎯ Oh ! Cléonisse, je suis heureuse que tu m’aies appelée, là où je
suis, j’étais endormie depuis très longtemps. Tu as commencé l’école
depuis longtemps, cela se passe bien avec les autres enfants, où est ton
frère ?
⎯ Mais maman, la rentrée c’était hier, ça fait à peine dix jours que
tu es partie, mais avec Céleste nous nous inquiétions, et je ne sais pas
pourquoi, cette après-midi, j’ai eu peur pour toi et j’ai senti qu’il fallait
te ramener ici. Céleste est retourné avec les autres enfants, nous t’avions
sifflée une fois, mais tu n’as pas répondu.
Aqualuce comprend pourquoi elle avait entendu une première fois le
sifflet l’appeler lorsqu’elle dormait profondément, et pourquoi la
deuxième fois elle a compris d’où venait cet appel. Grâce à sa fille elle
a pu se réveiller de sa grande léthargie. Elle doit lui en rendre grâce.

95
Mais elle est étonnée que seuls dix jours se soient écoulés depuis son
départ. A-t-elle rêvé ? est-elle vraiment partie avec Jacques dans
l’espace ?
⎯ Tu dis que cela fait quelques jours que je suis partie, mais quel
jour sommes-nous ?
⎯ Mais maman, je crois que nous sommes le 3 septembre.
Pas de doutes pour Aqualuce, il s’est passé quelque chose de curieux, là
où elle était, plus de soixante jours s’étaient passés.
⎯ Suis-je vraiment partie ?
⎯ Mais non maman, tu ne rêves pas, même qu’il paraît que tu as
volé un engin spatial aux Américains.
Pas de doutes, elle se rappelle, c’était à Houston, elle était avec Jacques,
son mari.
⎯ Mais, papa, où est-il maman, il n’est pas avec toi, est-ce que tu
dois repartir ?
⎯ Je suis venue parce que tu m’as appelée, mais je ne peux rester
avec toi bien longtemps, papa est très très loin, il a besoin de moi, mais
je suis contente d’être venue te voir, car toi et ton frère me rappelez que
je vous ai et que je ne dois pas vous oublier. Votre appel avec le sifflet
m’a guérie d’une maladie étrange. Aujourd’hui, c’est moi qui ai eu
besoin de toi, mais les autres fois où tu m’appelleras, je serais avec vous
pour vous aider si vous avez besoin de moi. Comme tu es rentrée hier à
l’école, est-ce que ça s’est bien passé, dis-moi un peu ?
⎯ Oh ! maman, les enfants qui sont arrivés sont tous supers, on se
parle tous avec la Langue, comme nous l’a expliqué Noèse. Je crois
qu’on sera tous amis, et déjà, aujourd’hui Noèse nous a montré ce que
nous avons en nous d’extraordinaire. Je suis certaine que nous allons
bien nous amuser et travailler. Mais il ne faut pas que tu restes car il y a
les policiers, ce sont des agents américains qui sont arrivés ce matin. Ils
vont revenir bientôt pour nous interroger, ils cherchent à savoir si c’est
toi et papa qui avez pris leur fusée. Maman, j’ai peur d’eux. Que dois-je
leur dire ?
⎯ Dis leur ce que tu sais, sois sincère, ils ne sont pas venus pour te
mettre en prison, c’est moi et papa qu’ils recherchent. Lorsqu’ils
arriveront, j’aurai disparu et tu auras oublié notre conversation. Si Noèse
est dans la maison, va la chercher, j’ai besoin d’elle.
⎯ Je crois qu’elle est là, j’y vais.
Cléonisse s’absente un petit instant et réapparaît suivie de Noèse, fort
surprise de trouver sa sœur devant elle.
⎯ Tu ne devrais pas me voir normalement, mais lorsque je vais

96
partir, souffle l’oubli sur Cléonisse, qu’elle ne se souvienne plus de mon
passage.
⎯ Ne t’en fais pas Aqualuce, je sais pourquoi tu me le demandes et
je sais tout de ton voyage, nos pensées se rejoignent. Cléonisse est
rassurée tu peux partir, les policiers sont déjà dans la cour, il ne faut pas
qu’ils te trouvent ici. Rejoints la planète d’où tu viens, rejoins tes amis.
Notre histoire n’est pas la tienne encore et toi tu ne dois pas être ici.
L’espace-temps a été bousculé, après ta venue il va y avoir des
changements dans la zone du temporel. Prends soin de toi et occupe-toi
de Jacques, les enfants sont pour le moment en sécurité avec moi.
Aqualuce prend son enfant dans ses bras et l’embrasse tendrement. Sa
fille lui fait un sourire. À ce moment, Noèse pose une main sur la tête de
Cléonisse et dans un éclair soudain, Aqualuce se retrouve devant sa
petite maison, où Doora dort encore. Aveugle ici, sur Terre avec sa fille,
ses yeux étaient totalement actifs. Sa cécité serait-elle juste temporaire,
son corps s’est-il transporté jusqu’à ses enfants ou n’était-ce juste que
son image et sa pensée qui se sont déplacées ?

Vraiment, je suis certaine que je n’ai pas rêvé, j’étais avec ma


fille il y a un instant. Ce sont mes enfants qui m’ont réveillée. Lorsque je
suis partie avec Jacques, je m’étais imaginé devoir les oublier alors
qu’ils m’ont aidée. Il y a une interaction entre eux et moi, mon histoire
est la leur aussi. J’aurais dû y penser tout de suite, enfants et parents sont
liés par le sang et par l’esprit et cela va bien plus loin que le rapport
physique que nous pouvons avoir. Nos enfants sont comme une
ramification de nous-mêmes et nous aussi sommes leur prolongement.
Lorsque j’agis, il y a des conséquences pour eux et réciproquement. Ma
responsabilité est immense, je ne peux agir sans penser à eux. Ces
dernières années, ce n’est pas pour rien si j’ai pu avec ma sœur Noèse
créer une école pour les jeunes enfants tombés sur Terre après le 11
Septembre 2001. Si mes enfants y participent avec tous ces jeunes, c’est
qu’ils ont une tâche à réaliser à leur échelle. Lorsque j’étais sur Terre,
avec Noèse, j’ai consacré toute mon énergie à chercher les enfants qui
présentent des facultés compatibles à la nouvelle révolution
atmosphérique terrestre. Nous en avons trouvé vingt-cinq, sans compter
nos trois enfants. Nous avons acheté un terrain dans les hauteurs
d’Annecy, nous avons bâti une école, pour recevoir un maximum
d’enfants afin de leur apporter toutes les chances de comprendre leurs
dons et pouvoir les développer pour leurs vraies fonctions. Ce sont des
enfants de toutes les nations, tous très jeunes, ils ont l’âge de mes
enfants, six ans à peine. C’est une petite communauté qui va s’élaborer,
97
là-bas sur Terre. Tout était bien, j’aurais dû assurer la direction de
l’école. Mais non ! dix jours avant la rentrée, Noèse est venue me dire
que l’urgence était là et que je devais partir. J’ai tout abandonné, mes
enfants, mon école, mon mari pour me retrouver là, à la limite de les
oublier. Par quel miracle m’ont-ils réveillée ? je ne peux plus les trahir,
même sans force et sans pouvoir, je dois honorer ce qu’ils feront dans
leur école. Ils sont pour mon être une lumière.
Mais j’y pense, Jacques est dans mon cas. Ai-je bien fait, lorsque je l’ai
quitté, de lui effacer toute sa mémoire, s’il ne se rappelle même plus de
nos enfants, que va-t-il devenir ? Il est important que je ne perde plus
jamais la liaison avec eux. Sinon, Jacques est perdu. Mais où qu’il soit, il
a quelque chose de moi en lui et il peut le retrouver à tout moment en
son esprit. Je combattrai pour eux, je ne baisserai plus les bras, je
donnerais ma vie pour eux. Je quitterai cette communauté, ou elle me
suivra.
Mes enfants, mon époux, l’humanité, mes parents, mes amis et même
mes ennemis : c’est mon combat. Je les aime tous sans distinction.

Doora a tout perçu, elle est devant Aqualuce et la prend dans ses bras, la
serrant très fort. Elle pleure.
⎯ Je savais que tu n’aurais jamais l’intention de rester ici, je savais
que tu ne pouvais oublier ceux que tu aimes. Je suis ton alliée, je te
suivrais où que tu ailles.
⎯ Mes enfants m’attendent à l’autre bout de l’univers, je pleure
Jacques, mais je sais qu’il est vivant, il m’a en partie oubliée, mais une
flamme brille dans son cœur, j’en suis certaine. Doora, je ferais tout pour
le retrouver, mais j’ai besoin qu’il se rappelle. Je crois que j’ai perdu
mes pouvoirs parce que je l’ai perdu. Je suis responsable de son état,
mais c’était pour le protéger et c’est de lui que le souvenir doit remonter.
S’il est dans les mains de Maldeï, chaque pas vers moi libérera Andévy.
S’il ne le faisait pas, je risquerais de m’éteindre. Il faut qu’il retrouve en
lui ce que j’ai enfoui sous sa mémoire. C’est là la seule façon de guérir
pour nous deux. Mais le plus important est de chercher le moyen quitter
cette planète.
⎯ Aqualuce, il me semble que lorsque nous étions dans ton vaisseau,
tu avais entendu un signal radio dont tu n’aurais pas voulu tenir compte.
Si nous y retournions, penses-tu pouvoir le réentendre. C’est peut-être
important ?
⎯ Tu as raison Doora, c’était juste avant que je perde conscience.
Nous irons demain, il y a peut-être un indice important à récupérer. Je

98
n’ai plus mes yeux et tu m’aideras pour faire les contrôles nécessaires.

Doora va chercher Connor pour lui annoncer la nouvelle.


Connor est vite auprès d’elle et Aqualuce lui demande de s’asseoir à
côté.
⎯ Je dois te dire Connor que je suis heureuse des soins que tu m’as
portés durant mon long sommeil. Doora m’a tout raconté, je sais que
j’attends un enfant qui n’est pas de toi. Tu te doutes qui est le futur père.
Jacques est vivant et prisonnier quelque part dans l’univers. Mais il est
présent en moi sous deux formes. D’abord par l’enfant et ensuite par son
cœur qui bat maintenant en moi. Je suis lié à lui pour ces deux raisons.
Lorsque j’ai accepté de te prendre pour époux, je ne ressentais plus le
cœur de Jacques, je n’étais pas certaine qu’il soit vivant. Je ne savais pas
que j’attendais un enfant de lui. Mais maintenant, les choses se précisent.
Pardonne-moi de te dire que je ne peux imaginer fonder une famille avec
toi, mon homme m’attend quelque part et je dois le retrouver. Lorsque je
suis arrivée sur cette planète, j’étais perdue, Jacques aussi. Mais quelque
chose a changé et s’est éveillé, mes enfants ne m’ont pas oubliée et
même à des années-lumière, leur amour à suffit à me réveiller. Je me
sens faible de ne pas avoir bougé pendant des mois, mais une force
m’emplit néanmoins. Connor, je ne peux être ta véritable épouse, mais
tant que nous serons ensemble, je te considérerai avec beaucoup
d’attention. Reste avec moi, aide-moi à reconstruire la nef qui nous
guidera vers Jacques et Andévy. Ils sont tous deux prisonniers de la
Couronne de Serpent, c’est-à-dire le Temporel. Notre rôle est de changer
la nature de l’univers. Je n’ai pas mes yeux pour le moment et peut-être
ne les retrouverais-je jamais. Quelle importance, vous les remplacez
encore mieux. Je suis désolée, mais la communauté devra changer, elle
doit maintenant voir l’avenir plus loin que cet astre. Nous dix avons un
rôle dans ce mouvement.
⎯ Comment comptes-tu partir d’ici et combattre avec un enfant en
toi ? Il serait plus sage de rester ici, au moins jusqu’à ton accouchement.
⎯ Je trouverais une solution pour cela, trop de temps perdu, attendre
un enfant ne peut m’empêcher d’agir, la grossesse n’est pas une maladie.
⎯ Pour ma part, je me sens bien ici. Il n’est pas prudent pour toi de
partir, mais il est de mon devoir de te protéger alors, je
t’accompagnerais, Aqualuce, tu peux compter sur moi. Je vais avertir les
autres de ces changements.
⎯ Ne sois pas triste, être amis est bien plus avantageux qu’être mari
et femme. Cela évite bien des tensions.

99
⎯ Aqualuce, il te faut reprendre des forces, tu es encore très faible.
⎯ Connor. Je t’aime, comme une amie.
Il fait un sourire et part voir les autres.

100
PROFONDEURS DE L’UNIVERS

Bildtrager paraît très doué pour Maldeï, elle apprécie de


le voir aussi efficace aux commandes d’un tel engin, mais elle ne peut
s’imaginer que c’est par un nouveau germe qui s’est installé en lui que
cela soit possible ; ce germe, c’est Néni.
Bien au-dessus d’Elvy, Maldeï demande à son lieutenant de mettre le
cap sur la super nova qu’elle souhaite présenter à Bildtrager. Celui-ci
laisse les commandes, car au-delà de manipuler l’engin au-dessus de
l’atmosphère, il serait incapable de le diriger vers sa destination à travers
des galaxies, car ce n’est pas vers Andromède ou à l’autre bout de la
voie lactée qu’ils se dirigent, mais à l’extrémité de l’univers, à plus de
dix milliards d’années lumières. L’Instant-Plus est le vaisseau le plus
rapide de l’univers, il a été construit par les Lunisses à l’époque où ils
étaient en guerre contre leurs ennemis, les Golocks. Cette nef stellaire se
déplace à la vitesse absolue, lieu désiré, aussitôt atteint. Son système de
propulsion est un secret si bien gardé que personne ne sait vraiment à
quoi il ressemble. Le moteur est confiné dans un compartiment si
étanche que nul ne peut y pénétrer ; le démonter risquerait de le détruire
à jamais sans savoir comment il est construit. C’est pour cela qu’il est
toujours resté un modèle unique. Imaginez-vous traverser l’univers en
moins de deux minutes et y frôler des centaines de millions de galaxies
sans même les voir, tant votre vitesse est prodigieuse, à savoir qu’un
homme propulsé à cette vitesse est plus lourd qu’un soleil ! Non, mieux
vaut ne pas l’imaginer, car notre cerveau d’homme n’est pas assez solide
pour le comprendre. Mais Bildtrager et Maldeï le font sans problème et
trois minutes plus tard ils se retrouvent face à une étoile d’un
rayonnement très bleu. Maldeï explique à son époux que l’étoile est sur
le point d’exploser car son noyau a atteint une température telle que tous
les gaz et combustibles qu’elle contient sont à une pression si forte que
le cataclysme est près de se déployer à leurs yeux.
⎯ Mon chéri, as-tu apprécié notre voyage ? nous avons parcouru
plus d’années-lumière qu’il n’y a d’hommes dans l’univers. Je ne crois
pas qu’il y ait beaucoup d’hommes pour imaginer l’espace entre le début
et la fin de l’univers. Je ne crois pas que beaucoup soient capables de
nous retrouver ici aussi rapidement et je ne crois pas que tu aies assez de
temps pour compter toutes les galaxies que nous avons croisées durant
notre voyage. L’univers est vaste, mais mon esprit est capable de le
contenir. Arrives-tu à percevoir la taille de cet espace dans lequel nous
évoluons ?
101
⎯ Ma chérie, avec toi, je veux bien imaginer ce que tu veux, je ne
demande qu’à t’aimer.
⎯ Mon pauvre, je n’ai pas fait ce voyage juste pour t’entendre dire
que tu m’aimes, j’attends autre chose de toi. Je suis venue jusqu’ici pour
te montrer à quel point ma force est immense et qu’il est dans ton intérêt
de m’avoir comme alliée plutôt que comme ennemie. Il y a des êtres qui
voudraient me détruire, il y a une femme qui veut ma mort et nous
devons la combattre tous les deux. J’aurais besoin de toi et je veux que
tu m’aides à l’amener à moi pour que je l’anéantisse. Regarde cette
étoile, radieuse et remplie d’une énergie colossale, elle n’est là que parce
que je le lui fais la grâce pour le moment de vivre. Comme je suis toute
puissante, voici ce que j’en fais…
Maldeï prend la main de Bildtrager et ferme les yeux. Dans la cabine, le
silence s’installe et tous les collaborateurs se figent, le regard fixé sur
l’écran panoramique devant l’astre en question ; une étoile plus grosse
que le soleil. D’un coup, l’immense astre commence à se déchirer par
son centre et une lumière encore plus forte en ressort. Le spectacle
semble se produire à vitesse réduite, mais ce n’est qu’une illusion du fait
de la distance qui les sépare. Peu à peu l’enveloppe de l’étoile semble se
retourner en éclatant, une lumière infinie se déploie et la nuit du ciel
interstellaire devient claire comme en plein jour sur Terre. L’espace
autour d’eux s’emplit de gaz, plus aucune étoile ne peut-être visible, il
fait jour partout et l’astre a décuplé son diamètre en moins d’une heure.
La super nova rayonne sa force autour d’elle, brûle et irradie tout ce qui
se trouve autour d’elle. Maldeï fait un signe au pilote qui fait disparaître
le vaisseau du ciel de l’étoile enflammée.
⎯ Vois-tu, Bildtrager, ce qu’il advient à ceux qui s’opposent à moi !
L’homme n’en croit pas ses yeux, ce spectacle est unique. Mais est-ce la
force seule de Maldeï qui est capable de faire éclater une étoile ou est-ce
le hasard d’un phénomène qui l’a attirée jusque-là pour éprouver son
époux ? Néanmoins, Bildtrager lui dit :
⎯ Ma femme, ma reine, je t’aiderais à trouver et combattre ton
ennemie. Tu es la puissance de l’univers. Bildtrager ne te décevra pas.
Donne-moi aussi le pouvoir, que nous soyons encore plus fort.
⎯ Je te donnerais le pouvoir lorsque je tuerai la femme.
⎯ Mais qui est-elle ?
⎯ Je te donnerais son nom lorsque son corps ne sera qu’un tas d’os
et de déchets. Maintenant, nous allons rejoindre la planète ICI, tu y
découvriras un groupe de femmes qui sont mes alliées. J’ai un peu à
faire, va dans notre chambre, mets toi à ton aise, je t’y rejoins dans

102
quelques instants.
Bildtrager, dans la chambre, ferme la porte et se retrouve nez à nez
devant Néni.
⎯ Mais comment as-tu fait pour entrer ici et pénétrer dans le
vaisseau, que me veux-tu encore ?
⎯ Jacques, il y a une chose que tu dois savoir. Maldeï te cache la
vérité. La femme qu’elle cherche à tuer est ta femme, elle s’appelle
Aqualuce. Elle ne t’a pas dévoilé son nom de peur qu’elle éveille en toi
le souvenir. Je le fais à sa place car le souvenir doit se dévoiler en toi. Tu
dois te réveiller, va en toi rechercher tes souvenirs, ton passé ; il peut
t’aider.
Bildtrager n’a pas encore ouvert sa bouche que Néni, ouvre la porte et
disparaît derrière. Juste à ce moment, Maldeï pénètre dans la chambre.
⎯ As-tu vu une femme lorsque tu es entrée ?
⎯ Non ! qui aurais-je dû voir ?
⎯ Rien, un souvenir.
⎯ Ça suffit, rejoins-moi dans le lit, j’ai envie de toi, n’as-tu pas
envie ?
⎯ Mon amour, te sentir contre moi est une joie sans limites.
Bildtrager allongé contre Maldeï se sent réconforté, il n’a pas d’amis ni
de famille, elle est sa seule famille. Elle commence à l’enlacer et
l’exister. Bildtrager en est heureux, mais au moment où il pense pouvoir
satisfaire le désir qu’elle manifeste, la queue de la couronne de serpent
s’enroule autour de sa nuque et d’un coup il perd conscience. Maldeï n’a
qu’une idée, trouver Aqualuce ; son compagnon n’est qu’un instrument.
Cette fois, elle espère trouver enfin tout ce qu’il lui manque pour
atteindre son but. L’homme avec qui elle partage son lit est Jacques
Brillant, elle le sait et c’est pourquoi, par sa couronne se liant à lui, elle
pénètre encore son esprit. En surface de sa mémoire, elle trouve
Bildtrager, la personnalité qu’elle a elle-même forgée. C’est un
personnage sans intérêt, elle le connaît parfaitement, il est son enfant. Sa
conscience passe un long moment à suivre les circuits des pensées du
pantin qu’elle a construits, elle y retrouve tous les événements de sa vie,
depuis son premier pas devant elle, son mariage, l’exécution de la
servante, ses scènes de plaisir avec elle. Rien ne manque. Quelques
points obscurs qu’elle ne peut pénétrer, mais elle juge que c’est sans
intérêt, car elle connaît tout de lui et il ne peut avoir une autre vie
parallèle, il est sous son contrôle. L’exploration de son cerveau et de ses
neurones dure un temps qui paraît infini, sans qu’elle ne trouve quoi que
ce soit au sujet de Jacques Brillant. Bien sûr la dernière fois qu’elle avait

103
trouvé qui il était, ce n’était qu’une trace superficielle mais sans autre
mémoire. Maldeï est épuisée et décide d’interrompre son exploration un
moment et son esprit se dégage des zones cérébrales de son compagnon.
Ouvrant les yeux, elle le voit toujours profondément endormi, sa
couronne, toujours attachée à la nuque de Bildtrager. Elle se questionne
un moment :
« Mais, où seraient cachés ses secrets, il n’est pas devenu un légume
aussi malléable au point de n’avoir aucune trace de sa vie passée, le
subconscient garde toujours en lui le passé. »
Maldeï se détache maintenant de lui, se lève. L’homme dort toujours
profondément, elle ne souhaite pas le réveiller. Nue dans sa chambre,
elle se questionne. Passant devant un large miroir, elle se voit, la
couronne de serpent sur son crâne et se dit :
« Y a-t-il un endroit en moi où je pourrais cacher un grand secret, quel
est l’organe, en dehors de cerveau qui soit capable d’une telle
prouesse ? Ce ne sont pas mes pieds ni mes mains. Mon estomac, mes
poumons. Non, je ne crois pas. »
Elle réfléchit encore et d’un coup, elle comprend que l’organe capable
de sentiment et d’action sur le mental est le cœur. Maldeï connaît les
fonctions d’un tel organe, mais pour elle, mis à part faire circuler son
sang dans ses veines, c’est devenu un lieu étranger où elle n’a pas
d’action. Elle n’a pas accès à la porte de son cœur. Elle ne sait pas
qu’avant d’être Maldeï, Andévy y avait placé une grande partie de sa
vie. N’imaginant pas pénétrer son propre cœur, qui pourrait éveiller en
elle un être éteint, elle se sent d’un coup capable d’ouvrir celui de
Jacques brillant. Pour elle, plus de doute, tout est dans son cœur. Alors,
elle rejoint le corps de l’homme dans le lit, s’allonge sur lui et place sa
tête sur sa poitrine. La queue du serpent semble percer le thorax et
s’enfonce jusque dans l’organe. La queue, comme une épine se plante
dans le cœur. L’esprit de Maldeï pénètre dans le serpent et à peine dans
le monstre venimeux, elle est entraînée comme dans un aspirateur qui la
fait tomber dans un trou noir. Elle ne contrôle plus son action, l’organe
dans lequel elle pénètre n’a rien à voir avec le cerveau. Le cœur est un
lieu où la pensée n’a pas de contrôle. Les battements l’écrasent, elle est
remuée à l’intérieur comme dans un shaker. Puis, collé contre un
ventricule, son esprit, malgré elle, pénètre dans une zone plus calme et
maintenant, la voilà figée dans le muscle contracté. Mais elle y voit les
tissus organiques constitués comme une chaîne codée d’informations
innombrables. Elle vient de pénétrer LA MEMOIRE DU CŒUR.
Comment a-t-elle pu arriver ici ? elle ne sait pas, mais maintenant, elle
doit décrypter ce qu’elle a devant elle. Alors, en liaison avec la
104
puissance de la couronne de serpent, tout comme atteignant les
profondeurs de l’univers, elle voit…

105
LE VAISSEAU

Aqualuce renforcée par l’amour de ses enfants, se sent


pleine de ressources, même sans ses yeux ; qu’importe, elle fera tout
pour eux et Jacques ainsi que pour toute l’humanité qu’elle aime au
point d’en mourir. Doora lui a rappelé tout à l’heure qu’en visitant la
navette avec laquelle elle était arrivée jusqu’ici, elles avaient entendu un
signal radio qui pourrait provenir d’une source proche peut-être située
sur la planète. Elle est prête à y retourner, mais cette fois, Connor les
accompagnera. Soudain Aqualuce est prise d’un malaise et elle tombe
inconsciente. Doora se précipite, effrayée de la voir une fois de plus
sombrer dans un grand sommeil. Mais heureusement, elle ouvre les
yeux, mais son visage est terne, elle a perdu le sourire qu’elle avait en
pensant à ses enfants.
⎯ Que t’arrive-t-il Aqualuce, tu es trop faible pour partir à la
recherche de ton engin. Tu n’as pas récupéré la force de tes membres,
ton enfant te rend malade.
⎯ Non, rien de tout ça, je t’assure. Mais mon esprit a été transporté
un fragment de temps dans un espace plus profond que l’univers, où j’ai
vu que les secrets de Jacques ont été violés, quelqu’un a trouvé la porte
hermétique du lieu où j’ai caché sa mémoire. Nous sommes en danger et
mes enfants aussi. Il n’y a plus de temps à perdre, nous partons
immédiatement vers mon appareil, il faut savoir ce que le signal radio a
à nous dire. Emmenez-moi s’il vous plaît.
Doora, avec Némeq et Connor prennent Aqualuce pour la guider jusqu’à
la navette spatiale. La marche pour Aqualuce paraît longue, elle a perdu
la moitié de ses muscles durant son long sommeil et sa grossesse
n’arrange rien. Ils sont obligés de faire des haltes régulières afin qu’elle
reprenne de la force. Doora a pris avec elle un sac plein de victuailles
afin de ne pas marcher l’estomac vide et grâce à cela, son amie trouve de
l’énergie et du réconfort ; elle a trop longtemps oublié ce qu’était un
repas. Enfin ils arrivent devant l’engin sur le sable ; aussi impressionnant
que lorsqu’il se trouve sur sa rampe de lancement à cap Canaveral. Cette
construction terrestre impressionne les deux hommes.
⎯ Jacques disait que les terriens sont des ignorants, ils sont capables
de réaliser des engins tout de même intéressants, ils ne sont pas si bêtes.
⎯ Les terriens n’ont pas développé leur mental comme nous, mais ils
ont concentré leur force sur l’amour, la philosophie, les jeux, la vie en
société, et les religions. Leur science est à la limite de leur pouvoir de

106
compréhension de l’univers. S’ils vont plus loin encore dans les
découvertes des lois de la nature et du macrocosme, ils nous dépasseront
un jour, dit Aqualuce à Némeq.
⎯ Aidez-moi à ouvrir la porte de l’appareil, il faudra me guider vers
la radio si elle est encore en fonction.
Némeq est plus technicien que Connor qui n’a jamais été à son aise dans
les vaisseaux spatiaux et il trouve directement l’appareil. Devant avec
Aqualuce, il le met en route. Un signal surgit du récepteur, il est
parfaitement audible, Némeq le reconnaît, c’est la balise de détresse d’un
vaisseau Lunisse. La puissance avec laquelle l’émetteur impulse son
signal indique que l’engin n’est pas à plus de deux cents kilomètres.
Tous sont étonnés, depuis sept ans, ils vivent à côté d’un vaisseau spatial
qui pourrait les aider à quitter cette planète. Mais Némeq n’est pas aussi
joyeux qu’il n’y parait car comment trouver un tel engin sur un rayon de
deux cents kilomètres, soit une surface de plus de trente mille kilomètres
carré. Autant dire qu’il est impossible à dix hommes à pied de circuler
sur une telle surface en peu de temps. Il leur dit :
⎯ Combien d’années nous faudra-t-il pour trouver cet appareil et
après, sera-t-il opérationnel ? nous n’avons même pas de directiomètre.
⎯ J’en ai un, dit Doora.
⎯ Comment ça ?
⎯ J’en ai un ; dans ma tête.
⎯ Comment ça ? lui demande Némeq.
⎯ Les Lunisses n’ont pas tout perdu leurs pouvoirs, je suis comme le
récepteur de l’appareil d’Aqualuce, je suis capable de vous donner la
direction du signal, si je me concentre sur lui, je l’entends.
⎯ Et tu peux nous dire dans quelle direction il se trouve ?
Doora tourne la tête, sort de la navette, regarde à l’extérieur, fait le tour
de l’engin puis s’arrête. Elle regarde au loin et sans aucun doute, crie :
⎯ Par là, droit devant.
Les deux hommes se précipitent, la rejoignent ; Aqualuce est restée à
l’intérieur.
⎯ Qu’as-tu vu ?
⎯ Mais qu’avez-vous fait d’Aqualuce ?
⎯ Elle est restée, on a couru lorsque tu nous as appelés.
⎯ Allez la chercher, elle n’a pas ses yeux, vous ne pouvez pas la
laisser seule. Je vous parlerais lorsqu’elle sera avec moi.
Les hommes un peu désemparés vont chercher leur amie.
⎯ Aqualuce, dit Doora, donne-moi ta main, je veux te faire sentir ce
que je vois, essaye aussi comme moi. Ferme les yeux, ce n’est pas grave

107
si tes yeux ne perçoivent pas la lumière, va plus loin que les rayons qui
vont de l’infrarouge à l’ultraviolet.
Aqualuce prend la main de Doora ; Connor et Némeq les observent. Les
longs cheveux de Doora se redressent, comme chargée d’électricité
statique et ceux d’Aqualuce commencent à crépiter.
⎯ Je te charge momentanément de mes pouvoirs, cela durera le
temps que nous nous tenions. Comment te sens-tu ?
⎯ Je vois par tes yeux, Doora, et je vois le signal radio, les ondes
sont comme les couleurs, elles ont une teinte ; j’en vois la source, là-bas,
derrière la montagne mais elle est très loin.
⎯ Que penses-tu de cette émission, est-ce un vaisseau à ton avis ?
⎯ Il n’y a pas de doutes, c’est un des nôtres, chaque engin possède
son propre signal identifiant, celui-ci est une nef qui a été construite au
même moment que le Conquérant, je m’en rappelle car j’ai navigué avec
avant que les grands changements aient lieu sur Lunisse.
⎯ Tu as raison Aqualuce et c’est dans ce vaisseau que nous nous
sommes rencontrées. Tu te rappelles son nom ?
⎯ Le Terrifiant, c’est cela, c’est le Terrifiant. Je reconnais sa
signature, c’est lui, j’en suis certaine. Mais pourquoi serait-il ici, y a-t-il
un équipage avec lui ?
⎯ Non, Aqualuce, je ne pense pas, car le Terrifiant a disparu de
façon étrange à l’époque où j’étais sur Lunisse. Cela c’est produit après
que tu sois partie avec Jacques et Starker. Nous subissions une attaque
Golock et sur l’astroport artificiel au-dessus de la planète, il n’y avait
plus personne. Les hommes avaient tous rejoint la planète, alors que
certains avaient reçu l'ordre de la quitter pour mettre en sécurité tous les
engins spatiaux disponibles. Seul le Terrifiant était resté arrimé à la
station, sans équipage car les hommes n’avaient pas eu le temps
d’embarquer. Les lasers ennemis frappaient la planète et d’un coup se
sont arrêtés. Non pas que les Golocks aient eu un moment d’humanité,
mais un nuage magnétique a envahi le ciel de Lunisse. Celui-ci aspirait
autour de lui tout ce qu’il trouvait. La station n’a pas été touchée, mais le
Terrifiant a été aspiré comme ça, sans laisser de trace. L’attaque s’est
arrêtée définitivement, mais lorsque les hommes ont pu rejoindre
l’espace, plus de Terrifiant nulle part autour de Lunisse, il avait disparu.
Si c’est lui qui est ici sur cette planète, je me demande dans quel état
nous allons le retrouver.
⎯ Il faut rechercher le vaisseau, s’il est encore en état, nous aurons
l’appareil qu’il nous faut pour quitter cette planète et nous mettre en
recherche de Maldeï et de Jacques.

108
Les deux hommes mis à l’écart, disent :
⎯ Vous vous imaginez qu’un engin de cette taille pourrait être arrivé
sur cette planète tout seul et pourquoi, Doora, n’as-tu pas eu cette
intuition avant aujourd’hui si tu es sensible ? Quels sont ces
changements ?
⎯ Puis-je relâcher tes mains Aqualuce ?
⎯ Nous avons vu ce qu’il fallait voir, tu peux me lâcher.
Doora se retourne face aux deux hommes :
⎯ Aqualuce a perdu ses pouvoirs qui faisaient d’elle un être
exceptionnel, mais depuis son arrivée, c’est moi qui ai changé, mes
pouvoirs sont ressortis en sa présence. Il y a eu comme un transfert
d’influx entre elle et moi. Mes pouvoirs se sont réveillés. C’est pour
qu’Aqualuce retrouve une partie d’elle-même que je l’ai tenue par les
mains. Aqualuce n’a pas perdu ses pouvoirs, elle les a oubliés. Elle doit
réapprendre ces dons, ils sont en elle. Oui, j’imagine bien que ce
vaisseau est dans les parages. Je veux aller voir s’il est en état de
redécoller. Si c’est le cas, nous n’aurons plus rien à faire ici. Et si je ne
l’ai jamais perçu avant c’est parce qu’Aqualuce n’était pas parmi nous et
il fallait l’attendre. La communauté doit évoluer, le temps est venu pour
nous tous de partir.
⎯ Il y a pour nous tous des jours de marche, si nous suivons la
direction que tu nous indiques. Devant nous, je ne vois que du sable et
de plus, s’il y a une montagne, c’est bien plus loin que l’horizon. Sais-tu
à quelle distance se trouve ce fameux vaisseau, s’il existe ?
⎯ Connor, il n’est pas bon de douter, tu dois nous faire confiance.
Quant à la distance, c’est devant nous, c’est tout. S’il faut la déterminer
avec plus de précision demande à Némeq, il est plus qualifié que moi.
⎯ Je ne doute pas de Doora, il y a un vaisseau derrière cet horizon,
j’ai entendu dans la navette le signal, je confirme que c’est celui du
Terrifiant. De retour au village, je pourrais essayer de faire un point pour
situer l’engin avec plus de précision. Nous devons rejoindre les autres, il
faut que nous nous préparions tous à partir.
Connor baisse les yeux, il a perdu, mais Aqualuce cherche sa main pour
la prendre et le rassurer. Ce n’est pas facile de devoir abandonner des
habitudes prises à travers cette communauté. Les deux hommes et les
deux femmes prennent dans l’engin spatial des accessoires qui
pourraient leur être utiles et rentre au camp. Après quelques heures de
marche, les autres les voient arriver, Némeq rend alors compte à
Araméis de ce qu’ils ont trouvé.
Pour le chef de la communauté, l’instant est très grave, il doit prendre la

109
décision de rester ou partir avec tous les membres, alors, il rassemble
toute la petite communauté.
⎯ Mes amis, depuis l’arrivée d’Aqualuce parmi nous, plus rien ne
va. J’ai cru un court moment que notre amie allait s’installer ici avec
nous après son mariage avec Connor, mais je me trompais. Leur amour
fut plus qu’éphémère, il n’aura duré que le temps de la cérémonie. Le
fait est qu’Aqualuce a une famille quelque part dans l’univers, il est
difficile pour elle de l’oublier et je comprends sa position. Elle souhaite
rejoindre son époux qu’elle sent en danger ailleurs, je ne peux m’y
opposer. Mais parmi nous, il y a un de nos membres qui désir la suivre et
je trouve que cela risque de détruire le microcosme que nous avons
élaboré depuis des années. Cela dit, il y a un facteur beaucoup plus
tranchant aujourd’hui ; Doora et Aqualuce semblent avoir découvert un
vaisseau spatial de l’époque de Lunisse. Si c’est juste, ce serait une
découverte aux conséquences incalculables, qui plus est, s’il était en état
de reprendre du service dans l’espace, cela voudrait dire pour tous que
nous pouvons quitter la planète. Si nous sommes ensemble, c’est parce
que je vous pose cette question :
Voulez-vous quitter notre planète, abandonner notre vie et nos
habitudes, souhaitez-vous encore vivre l’aventure plutôt que de rester ici
tranquille jusqu’à la fin de vos jours ?
Yéniz prend immédiatement la parole :
⎯ Araméis, tu me connais, tu manges chaque jour les plats que je
vous prépare, mais si je me suis donnée jusqu’à présent à être un cordon
bleu, c’est pour oublier ce que je suis. Mais chassez le naturel, il revient
au galop. Je ne peux oublier ce que j’étais, car j’aimais être au service
des miens, j’aimais ma position de chef des armées. J’ai remplacé
Marsinus Andévy lorsque Jacques lui a laissé sa place et je n’oublie pas
Andévy, même si elle a été envoûtée par cette couronne maléfique. Si je
peux encore rendre service pour une grande cause, je suis la première à
partir. Je suivrais Aqualuce ; ne t’en déplaise !
Weva reprend :
⎯ J’aime vous raconter des histoires, mais, je suis mathématicienne
avant tout. Je vous ai élaboré bons nombres de cartes géographiques
depuis que nous sommes ici, et tout à l’heure, Némeq est venu me voir
en m’expliquant ce qu’ils avaient trouvé lors de leur expédition. J’ai
tenté de tracer l’origine de la source de l’émission que nos amis ont
trouvée. J’ai fait des calculs, je les ai reportés sur mes cartes. Voilà ce
que cela donne :
Le vaisseau est à 160 kilomètres du camp en prenant la direction

110
constante du sud au cap 170. J’ai fabriqué une boussole qui est assez
précise et qui peut nous guider. Les impressions de Doora et d’Aqualuce
tiennent la route.
⎯ Je suivrais aussi Yéniz et Weva, dit Wendy, car notre
communauté, même sans l’arrivée d’Aqualuce finira quand même par
s’éteindre, avant notre mort. Pour plusieurs raisons :
La plus évidente est que nul d’entre nous n’aura d’enfant. Ensuite,
lorsqu’on en est ensemble à se questionner sur un sujet comme celui de
ce soir, cela veut dire que nous en sommes encore à vouloir prendre une
décision selon une majorité ; ce qui veut dire que si nous ne sommes pas
d’accord, en plus du côté des perdants, nous ne pourrons nous entendre
durablement. Et la dernière raison est que je ne me sens plus à ma place
ici depuis l’arrivée d’Aqualuce, les potions que je vous fabrique ne
m’intéressent plus. Je pars, même si je suis ta femme ; Araméis.
Le pauvre homme ne dit mot, déjà toutes les femmes du groupe sont
ensemble, Némeq a déjà dit qu’il suivrait Doora, Connor n’est pas très
chaud pour partir, mais Aqualuce semble lui lancer un regard. Doit-on
poser la question aux deux autres hommes ? il réfléchit un peu, regarde
Wegas, Ysius qui semblent lui faire comprendre que leur décision est
prise. Il se lève :
⎯ Je disais tout cela dans l’intérêt de notre vie actuelle, pas dans
l’idée de ce que nous sommes par nature. Je suis commandant de
vaisseau, j’aime voyager dans l’espace comme vous tous. Je n’ai rien
contre Aqualuce, elle a toute ma reconnaissance et mon respect. J’espère
que malgré votre grade, Générale, vous me laisserez continuer à
accomplir mon travail comme j’ai toujours aimé le faire.
Aqualuce sourit, elle n’imaginait pas que Araméis puisse souhaiter la
suivre, du fait qu’il avait toujours voulu préserver sa communauté. Mais
elle comprend que c’était son devoir, elle aurait été dans sa situation, elle
en aurait fait autant. Et elle lui répond :
⎯ Araméis, je ne souhaite pas prendre les commandes du vaisseau
que nous pourrions découvrir, mon rôle est de retrouver Jacques et
éloigner les dangers qui guettent l’humanité. Cela fait encore plus
longtemps que vous que je ne conduis plus ce type d’appareil, c’est votre
métier et, vous êtes certainement bien meilleur que moi.
⎯ Aqualuce, comme tous, je ferais pour vous tout ce qui m’est
possible pour que vous réussissiez dans votre mission. Demain, nous
partirons en expédition afin de retrouver le Terrifiant. Je demande à tous
de prendre des vivres, des médicaments, tout ce qu’il faut pour atteindre
notre objectif. Notre marche peut durer plusieurs jours. Si le vaisseau est

111
vraiment en état, nous abandonnerons notre camp définitivement. Si
certains souhaitent prendre quelques objets personnels, qu’ils veillent à
ne pas trop se charger, mais ce sera peut-être un changement brutal pour
nous. Si quelqu’un a à redire, c’est le moment.
Mais personne ne relève, alors :
⎯ Allons nous préparer maintenant.
Tous d’accord, ils s’apprêtent au départ. Mais Doora se dirige vers
Araméis :
⎯ Désolé, je ne pensais pas que ma révolte allait entraîner tous ces
changements, je ne m’imaginais pas que tous puissent partir. Je me
voyais courir l’univers avec Aqualuce, c’est tout. Encore une fois,
pardonne-moi.
⎯ Mais Doora, c’est toi qu’il faut remercier, c’est grâce à toi que
nous avons pris conscience que nous ne sommes pas faits pour rester ici
sur cette planète presque sans vie. Tu t’es dévouée pour Aqualuce
lorsqu’elle était dans le coma. C’est toujours toi qui nous as montré
notre route, depuis que dans notre folie tu t’étais donnée devant Maldeï.
Nous sommes arrivés ici grâce à toi et nous partirons aussi grâce à toi.
Tu es une lumière pour nous, je ne l’oublierais jamais.
Doora prend la main d’Aqualuce et la place devant Araméis :
⎯ Et Aqualuce, tu ne dois pas l’oublier.
⎯ Oh ! Aqualuce, je sais combien vous êtes précieuse, vous avez en
vous le pouvoir de nous emmener loin d’ici et de retrouver l’essence de
notre existence. Quelle est la force, la puissance qui vous a placée devant
nous ? Je sais que c’est pour une juste cause. En vérité, je n’ai jamais
imaginé que vous puissiez passer le reste de vos jours ici dans notre
communauté.
⎯ Araméis, considérez-moi devant vous tous comme une simple
femme. Je n’ai rien de plus que vous, j’ai juste vécu autre chose.
Il la serre dans ses bras, puis la relâche. Doora la prend par la main et la
conduit dans sa maison.
⎯ Je te laisse un peu dans ta maison, le temps que je prépare
quelques affaires. Je te retrouverais plus tard, demain, on part.
⎯ Tu avais raison, Doora, il faudra se battre, même sans haine et
rancune, c’est une guerre qui est devant nous, je devrais la mener face à
l’ennemie. Je suis une guerrière et je vais me battre pour mes enfants,
mon époux et tous les autres. Car le danger s’est réveillé et il va me
trouver devant lui.

112
REVELATION

Dans le cœur de Bildtrager, il y a Jacques. Et dans


Jacques, il y a toute sa vie, de sa naissance, son adolescence, son départ
un 11 août 1999, sa rencontre, sa quête, son retour, sa femme et ses
enfants et, surtout, la Terre. Bildtrager ignorant tout cela, dort
profondément, mais Maldeï, poussée par la Couronne de Serpent a
pénétré la partie la plus profonde de l’homme. Son cœur est mis a nu
devant le monstre reptilien, ce serpent a plus de pouvoir que n’importe
quel humain et avec les yeux de Maldeï, toute la conscience de l’homme
endormi est maintenant connue par celui et celle qui le viole. Maldeï lit
ainsi ce qu’elle veut y trouver :
⎯ Jacques, je jouis de te pénétrer, jamais homme comme toi ne
m’aura fait autant plaisir. Le fluide de ton âme qui se déverse en moi
maintenant.
Je vois ta naissance, comme si j’étais ta mère. Je t’ai fait Bildtrager et
Jacques tu es comme mon enfant aussi. Je vois tout ce que tu as fait
lorsque tu recherchais la graine d’Etoile, je vois tes enfants et ta femme
et maintenant ? Oui, bien sûr, je sais pourquoi tu es reparti ; tu me
cherches avec ta femme et elle veut se comparer à moi, elle veut
m’affronter sur mon terrain pour me dominer. Elle s’est préparée à me
combattre et elle croit qu’avec ses pouvoirs, elle y arrivera. Ha ! ha ! je
sais tout de toi, Aqualuce. Jacques est mon allié et cela tu ne l’avais pas
prévu. Maintenant, montre-moi Jacques où tu caches la Terre.
Maldeï, explore encore plus précisément la partie cachée du cœur, et
trouve ce qu’elle attend :
⎯ Je vois, ta planète qui tourne autour d’une étoile jaune. Ton étoile
est dans le bras d’Orion, à 26.000 années-lumière du centre de la
galaxie. Je ne peux plus la manquer, c’en est fini d’Aqualuce, ton astre
sera bientôt le mien. J’ai un plan et personne ne peut le deviner.
Aqualuce, bientôt tu te mettras à genoux devant moi.
Dans le cœur de Jacques, son passé est tout apparent au regard de
Maldeï, mais seule une petite zone semble obscure, infranchissable, mais
pour elle, c’est sans importance, elle a trouvé ce qu’elle est venue
chercher. La mémoire de Jacques étant dévoilée, Maldeï se retire et se
retrouve sur le corps de Bildtrager.
⎯ Tu m’as bien servi, tu es méritant.
Alors, Maldeï réveille son homme et colle son corps sur le sien, elle
excite son instinct et laisse passer son désir en elle, elle frotte son corps

113
sur lui jusqu’à ce qu’il ne retienne plus son fluide. Il se décharge en elle,
il jouit. Maldeï n’éprouve aucun sentiment, aucun plaisir de laisser le
sexe de Bildtrager s’exprimer en elle, mais pour elle son orgasme est la
jouissance de piéger son ennemie par ses enfants. Maldeï est enceinte de
Bildtrager, depuis bientôt soixante jours, lui, ne le sait pas. Elle garde ce
secret aussi longtemps qu’elle le pourra.
⎯ Mon amour, es-tu heureux ? j’espère que tu as apprécié tout ce
que je te t’ai donné. J’ai trouvé en toi le secret de mon accomplissement.
C’est pour ça que te t’emmène encore plus loin. Là où nous partons, ce
sera pour toi une grande découverte, tu ne le regretteras pas.
⎯ Partout où tu iras, je te suivrais.
⎯ Pour l’instant, nous filons vers ICI, c’est une planète habitée par
des femmes uniquement.
⎯ Qu’allons nous faire sur cette planète ?
⎯ Mon grand amour, ces femmes ont subi d’étranges
transformations suite à une catastrophe atmosphérique et je pense qu’il
serait utile que tu les rencontres. Je crois que tu devrais aimer !
⎯ J’ai hâte de voir ces femmes ; sont-elles de grande beauté ?
⎯ Tu vas apprécier, fais-moi confiance. Je te laisse, j’ai à faire.
Reste ici si tu le souhaites, nous nous retrouverons au dîner.
Maldeï quitte la chambre pour rejoindre le poste de pilotage. À peine
est-elle sortie que quelqu’un frappe à la porte. Bildtrager demande
d’entrer. Néni se présente à lui :
⎯ Jacques, tu es en danger, écoute-moi.
⎯ Je ne veux pas t’écouter, je suis bien avec ma femme ; elle me
comprend, elle fait tout pour me rendre heureux, ne la vois-tu pas agir
pour moi ?
⎯ Je la vois faire des choses que tu ne vois pas, je la vois violer ton
esprit et prendre de toi ce qu’elle veut pour le dessin qu’elle a pour tes
enfants, ta femme et l’humanité. Tout à l’heure, lorsqu’elle était dans le
lit avec toi, elle a commis le plus grand crime qu’il soit ; elle a violé ton
cœur, elle a dérobé tes secrets et maintenant, l’humanité est en danger.
Tu ne devrais plus accepter de te coucher auprès d’elle, elle te suce
comme une mante religieuse. Elle a de toi, toute ta mémoire, elle te
garde juste par jeu. Sais-tu où elle t’emmène ?
⎯ Oui, elle va sur la planète ICI, il paraît qu’il y a des femmes
surprenantes et je me fais une joie de les découvrir.
⎯ Mon pauvre, cette planète est damnée, tu t’y es posé il y a des
années, les femmes qu’il y avait t’ont fait subir les pires supplices ; tu as
été sauvé par Aqualuce et une autre femme qui est ta meilleure amie ;

114
Noèse. Les survivantes, si elles te voient, te reconnaîtront, tu ne dois pas
te montrer à elles, sinon, tu devras toutes les faire disparaître.
⎯ Je ne suis jamais allé sur cette planète, je ne sais pas ce que tu me
chantes, je n’ai rien à voir avec elles.
⎯ Tu as à voir et je peux te dire qu’elles ont laissé une trace sur toi
de leur action. Regarde ton visage dans un miroir, tu as une cicatrice sur
le front ; marque du supplice qu’elles t’ont fait subir. C’est une étoile à
cinq branches, là où était greffé un récepteur éthérique.
Sur ce, Bildtrager court vers un miroir dans la salle de bain. Stupéfait, il
voit la cicatrice étrange formant une étoile. Il commence à douter et se
retourne vers Néni :
⎯ Comment sais-tu tout ça, c’est toi qui l’as faite ? je suis sûr que tu
es là pour me déstabiliser. Tu m’aimes et tu es jalouse de ma femme.
⎯ Je t’ai prévenu, ce que je sais, c’est par la force de l’esprit de
Noèse et Aqualuce. Je partage leur esprit, je n’ai pas eu besoin de te
pénétrer pour savoir tout cela. Je te quitte, mais tout à l’heure lorsque tu
seras devant elles, trouve le moyen de les faire disparaître avant qu’elles
ne le fassent de toi. Ce sera ta première épreuve, je te retrouverais et
resterais avec toi, après, si tu es vainqueur.
⎯ Mais Néni, c’est quoi tout ça ?
⎯ Jacques, tu es Jacques.
Elle passe la porte. Bildtrager se retrouve seul.
Jacques, c’est quoi, c’est qui, pourquoi cette jolie femme est
toujours là dans les moments où je fais des choses agréables avec
Maldeïi? elle est toujours en train de me casser lorsque je jouis d’être
avec elle ; pourquoi ?

Bildtrager et sa femme, observent le commandant du vaisseau se poser


avec douceur sur le sable qui entoure le petit village des habitants de la
planète. Il voit une dizaine d’êtres s’approcher du vaisseau, mais il ne
distingue pas leurs visages qui semblent cachés par des voiles.
⎯ Regarde mon chéri, ces femmes sont toutes à toi si tu le désires. Je
reste dans le vaisseau, j’ai encore beaucoup à faire. Rejoins-les, ramène
avec toi la plus forte d’entre elles, je la prendrai comme aide de camp
pour toi, ce sera ta servante jusqu’à sa mort, je t’en fais la promesse.
Le vaisseau posé, Bildtrager est conduit sous escorte jusqu’au sas de
sortie du vaisseau. La grande porte s’ouvre, il en descend les marches,
une fois dehors, la grande porte se referme derrière lui. Il ne peut plus
entrer. Face au groupe de femmes, toutes voilées, il est d’un coup pris de
terreur. Alors, une des femmes s’avance pour lui dire :

115
⎯ Bienvenu. Pour t’accueillir, nous avons pour toi une chanson que
nous chantons toujours à ceux qui nous retrouvent sur ICI.
C’est alors que les femmes entonnent cette hymne :

Vous tous solitaires,


Ne restez pas dans le désert.
Laissez vous aller un court instant,
Partagez avec nous du bon temps.

Hommes qui courent,


Faite avec nous un détour.
Nous vous ouvrons toutes les bras
Prenons tous un bon repas.

Que cherchez-vous,
Passager d’un rendez-vous ?
Prenez ce que vous trouvez,
Des femmes de toute beauté.

Fermez les yeux,


Nous exaucerons tous vos vœux.
Nous apaiserons toutes vos pensées,
En nous vous demeurerez à jamais.

Bildtrager a un sentiment étrange après avoir entendu cette mélodie. Il la


connaît. Alors, il doute de lui est se demande si effectivement, il ne
serait pas déjà passé sur cet astre ?
La mélodie résonne encore en lui, il la connaît déjà par cœur.
Maintenant, au fond de lui il sait ; il est déjà passé par ICI. À cet instant,
les femmes ôtent toutes de leur tête le voile qu’elles avaient et qui
dissimulait une terrible vérité…

Bildtrager en est retourné, il s’imaginait découvrir de jolies femmes


comme le laissait entendre son épouse. Mais avec stupéfaction, il
découvre l’horreur.
Chacune semble avoir perdu sa peau, il n’y a plus que les muscles sur
leur visage. Elles n’ont plus d’oreilles, ni de lèvre et de paupières. Sur
leur crâne, une fine couche de chair recouvre leur boîte crânienne. Mais
cela ne semble pas récent car toute leur chair est comme luisante et
cicatrisée. Si on ne distinguait pas leur poitrine, on ne pourrait
déterminer leur sexe. Leur visage est totalement brûlé, leurs mains sont
116
comme le reste. Ce sont des monstres et malgré leurs stigmates atroces,
Bildtrager peut lire sur elles leur haine. Une des femmes lui adresse la
parole :
⎯ Tu es responsable de ce que nous sommes devenues. Tu vas
payer.
⎯ Mais c’est la première fois que je viens sur cette planète, vous
dites n’importe quoi.
⎯ Tu te trompes, Jacques, ne te rappelles-tu pas de ta visite et
d’Allia ; tu l’as tuée et tu t’es échappé avec Noèse, sa fille.
C’est la deuxième fois aujourd’hui qu’on l’appelle Jacques. Il a un
sentiment étrange. Et cette chanson, il l’a déjà entendue, sa mémoire
s’en rappelle.
⎯ Tu ne nous échapperas pas cette fois.
Alors, il se rappelle des paroles de Néni : « Tout à l’heure lorsque tu
seras devant elles, trouve le moyen de les faire disparaître avant qu’elles
ne le fassent de toi. »
Il n’y a que quelques secondes pour trouver une échappatoire. Il se
retourne vivement pensant rentrer dans le vaisseau :
Non ! ce n’est plus possible, la porte est refermée. Un coup d’œil devant
lui, puis à droite, à gauche. D’un coup, il bondit, et laisse la dizaine de
femmes sur place. Elles se retournent pour le poursuivre, mais il a tout
intérêt à être plus rapide. Il voit au loin une colline un peu boisée et il ne
tarde pas à la rejoindre. Les femmes ne l’ont pas rattrapé, il se terre sous
un bosquet, espérant qu’elles ne le trouveront pas. Il n’entend rien, cela
le rassure ; il attend la nuit, espérant que Maldeï envoie des hommes
armés pour le secourir. Mais l’étoile s’est couchée depuis un bon
moment et rien ne semble venir de l’astronef. Alors, il décide de sortir.
Pour voir de là où il est s’il y a une zone où il pourrait être en sécurité.
Plus rien ne bouge autour de lui et du haut de la colline, il voit le
vaisseau immense qui prend à lui seul une partie de l’horizon. Sur le
côté, des habitations et un grand bâtiment étrange. Curieux, il se dit qu’il
n’a rien à perdre. Alors, Bildtrager décide de se diriger vers le
campement pour voir comment ces femmes étranges vivent. Sa témérité
est à l’échelle de son inconscience. S’il avait toute sa tête, il n’agirait pas
ainsi et heureusement pour lui, les femmes se disent la même chose.
C’est pourquoi, lorsqu’il s’approche des habitations, aucune femme ne
veille. Ne prenant pas le risque de les réveiller, il pénètre à l’intérieur et
il prend un escalier qui le conduit à l’étage. Il ouvre une porte et
découvre une chambre, comme il en existe dans les hôpitaux. D’autres
chambres similaires lui confirment que c’est comme un petit hôpital.

117
Enfin, il découvre deux blocs opératoires.
⎯ Mais que faisaient-elles dans un hôpital comme celui-ci ?
Mais à peine se dit-il ça, qu’une voix lui répond :
⎯ Mais Jacques, tu le sais, tu es déjà passé par ici, il y a des années.
Je t’ai moi-même implanté dans ton cerveau une broche afin de te
prendre toute ta force vitale.
La femme menaçante le tient en joue avec une arme, elle n’a plus d’âge,
son visage n’est que muscles rougeoyants. Mais elle est assez grande,
capable de tenir en respect notre homme.
⎯ Hum ! je vois que l’on a réussi à te retirer l’implant. Tu as eu de la
chance. Qui t’a fait cela ?
Sans savoir comment il peut penser cela, il dit :
⎯ Je ne sais pas, vous dites n’importe quoi. C’est peut-être
Aqualuce, Noèse, Néni, je ne sais pas moi.
⎯ Tu as dit Noèse, c’est étrange. Je sens sur toi sa trace. C’est
certainement elle qui te l’a retiré, il n’y a qu’elle pour réussir de telles
prouesses. Mais ce soir, tu ne vas pas m’échapper, je prendrais de toi
toute ta vitalité et nous serons vengées.
⎯ Mais vengées de quoi ?
⎯ Vengées, que nous n’ayons pas pu te prendre ta force et te faire
mourir. Vengées de ton départ avec ton vaisseau. Lorsque tes hommes
ont mis la propulsion sidérale en fonction si près de nous que le souffle
du moteur de l’engin nous a brûlées si fort que nous en avons perdu tous
nos attraits et notre peau. Le rayonnement fut terrible, et bon nombre
d’entre nous sont mortes. Nous ne sommes plus qu’une dizaine à vivre
ici, mais notre soif de vengeance est si forte que nous aurions pu attendre
de nombreuses années avant de te retrouver. Ce soir, tu ne t’en sortiras
pas. Car j’ai piégé tout l’hôpital. Nous t’avons observé depuis ta cachette
dans les bois. Nous ne t’avons jamais perdu de vue. Quand tu es sorti et
que tu t’es rapproché de nous, nous avons fait semblant de dormir.
Enfin, te voici piégé entre nous toutes, l’hôpital est gardé, tu ne peux
plus t’échapper, chacune de nous est là, et regarde la broche que je
prends dans cet écrin.
La femme attrape une boîte posée sur une étagère et l’ouvre ; elle prend
dans ses mains une tige fine de trois millimètres mais assez longue pour
traverser un crâne.
⎯ C’est un implant comme cela, que je vais te poser dans ton
cerveau. Ne fais pas d’histoires, tu es prisonnier, tu ne t’échapperas pas
cette fois.
⎯ Et que comptes-tu faire avec cet implant ?

118
⎯ Je vais avec les autres femmes soigner les brûlures que tu nous as
faites et retrouver notre peau d’autrefois. Je vais t’enfoncer cette tige
dans ton cerveau, le métal qui la compose va éclater dans ta tête et tu
seras comme une vache à lait que l’on traie. Je vais te prendre toute ta
force et celle-ci nous reconstituera. Ta force est immense, je le sens, elle
peut nous guérir.
Bildtrager est peut-être un peu simpliste dans ses attitudes, mais il n’en
reste pas moins un homme à l’esprit vif. Un passé bien expérimenté vit
en lui et après avoir tourné les yeux de chaque côté, il bondit sur la
femme et la renverse en lui arrachant son arme. Il sort du laboratoire et
déjà quatre femmes le poursuivent mais elles ne sont pas armées. Il
suffirait que l’une d’entre elles l’agrippe et c’en serait fini de lui. Dans
un renfoncement, il voit une porte et s’y engage. Elle ferme à clef, c’est
une chance, hélas, à l’intérieur, c’est un cul-de-sac, il y a juste une petite
fenêtre. Il faut faire vite sinon elles l’attendront de l’autre côté et il sera
coincé. C’est alors qu’il voit qu’il est dans la réserve de combustibles et
d’oxygène de la carcasse de l’ancien vaisseau. Pas le choix, il s’agrippe
à la fenêtre, et avec son arme, vise sur une grosse bonbonne de gaz.
L’effet est immédiat, l’explosion s’en suit, mais il s’est lâché et retombe
sur le sol à l’extérieur, il roule et la déflagration est terrible.
D’innombrables morceaux de carcasses retombent partout, mais il a la
chance de ne pas se faire écraser par l’un d’entre eux. Malheureusement
une lame de métal lui tranche un mollet.
Le calme reprend le dessus, plus un bruit. De l’hôpital, il ne reste plus
que des débris de tôles éparpillées. Plus une femme autour de lui, elles
ont toutes trépassé dans la déflagration. Bildtrager a mal à sa jambe,
mais il est hors de danger. Il voit le vaisseau avec lequel il est arrivé la
veille et se demande pourquoi Maldeï l’a laissé ici, seul, sans faire le
moindre geste pour le protéger. C’est alors qu’il voit une femme au
visage voilé sortir d’une des maisons qui n’ont pas été détruites. Il ne
les a pas toutes tuées se dit-il. Il est désarmé, il a perdu l’arme qu’il
avait avant l’explosion. La femme se rapproche de lui, elle ramasse
l’arme qui lui a échappé des mains lors de sa chute. Gisant sur le sol,
blessé à la jambe, Bildtrager voit cette femme tenant dans ses mains
l’arme. Perdant toute sa vitalité, il est pris au piège, il n’a plus aucun
recours pour s’enfuir :
⎯ S’il ne reste qu’une femme parmi toutes, elle te sera fatale et elle
fera ce qu’elle veut de toi. Tu croyais les avoir toutes faites disparaître
mais je suis devant toi. Tu es blessé, tu ne vaux plus grand-chose. Je me
demande comment je vais te faire mourir, veux-tu que ce soit instantané,

119
un rayon dans la tête ? Préfères-tu sentir ton sang se vider de ton corps si
je tire dans une artère de la cuisse ? non, j’ai trouvé mieux ! je vais te
percer le cœur ; c’est mieux car le tien ne vaut plus rien, tu as tout
oublié, même la femme que tu aimes.
Bildtrager est totalement désemparé, mais pourquoi cette femme lui
parle-t-elle d’une femme oubliée ? il ne comprend pas.
⎯ Mais je ne ferais rien de tout ça, je te garde comme esclave. Tu es
vivant. Allez, Jacques, relève-toi, tu as gagné.
Bildtrager ne comprend pas encore, mais elle enlève son voile. C’est
Néni qui est derrière. Elle le prend par la main et l’aide à se relever.
⎯ Tu as gagné Jacques, tu as surmonté l’épreuve que Maldeï t’a
imposée. Elle voulait voir si tu étais assez fort comme le prétendent les
hommes qui t’ont connu à l’époque de Lunisse. Tu n’as pas failli à ta
réputation. Comme elle t’a fait une promesse, rejoignons la pour qu’elle
la tienne.
⎯ Mais pourquoi vous toutes, m’appelez Jacques, qui est ce
Jacques ?
⎯ C’est l’homme pur, oublié en toi, c’est celui qui est capable de se
battre contre des êtres comme tu as rencontré tout à l’heure. Cet être en
toi doit se réveiller et je suis avec toi pour ça. Tu m’as gagnée
aujourd’hui, et je ne te quitterais plus avant que tu ne retrouves celle qui
t’aime vraiment. Allons rejoindre le vaisseau. Devant Maldeï, dis-lui que
tu ramènes la dernière femme…

Devant les portes closes du vaisseau, Bildtrager appelle :


⎯ S’il vous plaît, ouvrez-nous les portes, je reviens. Dites à Maldeï
que j’ai une femme avec moi.
Il appelle si fort que la porte finit par s’ouvrir. Devant eux, Maldeï les
attend.
⎯ Mon chéri, tu es bien celui que je pense être. Tu es très fort. Je
savais que tu arriverais à vaincre ces femmes. Et je vois que tu en
ramènes une avec toi. Tu les as vaincues et celle-ci s’est laissée faire.
⎯ C’est donc ça, tu m’as mis à l’épreuve, tu voulais voir si j’étais
celui à qui tu penses. Mais qui donc devrais-je être ?
⎯ Je n’attends de toi qu’un époux à ma mesure. C’est cet homme
que j’attends, rien d’autre.
⎯ Tu dis cela, mais j’ai échappé à une mort atroce et tu semblais
prête à me perdre ces dernières heures. Comme tu me l’as demandé, je te
ramène la dernière survivante. Elle s’est mise à mon service
spontanément lorsqu’elle m’a vu vaincre ces terribles femmes. Je la

120
pense inoffensive pour moi, elle me craint. Tiens ta promesse, je la garde
comme aide de camp.
⎯ Tu peux la prendre à ton service si tu le veux, je sais tenir mes
promesses. Qu’elle ôte sa cape, je souhaite voir sa laideur.
Néni, sans crainte, s’approche d’elle et tout en la fixant dans les yeux,
retire le voile et la cape qui la cachait.
C’est avec stupéfaction que Maldeï l’observe sans dire un mot. C’est la
femme qu’elle avait condamnée mais elle ne la reconnaît pas. Néni a-t-
elle changé, ou Maldeï aurait-elle oublié celle qu’elle fit mourir des
mains de son époux ? Cependant, elle avait mis Bildtrager à l’épreuve,
pour deux raisons :
D’abord, comme elle a percé le secret de sa vie et qu’elle sait où trouver
la Terre ; elle espérait le voir disparaître à jamais car il est devenu pour
elle une charge inutile.
Ensuite, le mettant à l’épreuve, elle s’assurait que c’est bien Jacques
Brillant et s’il s’en sortait elle lui placerait une de ces femmes monstres
pour le surveiller, voire même le tuer.
Voyant Néni, elle rage, car elle ne s’imaginait pas que Jacques puisse
revenir avec une femme aussi jolie. Bildtrager ayant une femme
difforme, était pour elle rassurant. Mais cette jeune femme tout aussi
jolie qu’elle ; s’il la prend en affection, il ne tardera pas à se
désintéresser d’elle. Mais elle a donné sa promesse et ne peut revenir
dessus, son autorité pourrait être remise en cause.
⎯ Comment se fait-il que tu ne sois pas défigurée comme les autres
femmes de cette planète et comment t’appelles-tu ?
⎯ J’ai échappé aux rayons du vaisseau spatial qui quittait notre
planète parce que j’étais enfermée seule dans le laboratoire qui était
traité contre les radiations. J’ai eu la vie sauve et n’ai pas été brûlée
grâce à cela. Mon nom est Néni. Je suis fille d’Iahvé et je suis prête à me
dévouer à votre époux tant qu’il aura besoin de moi.
⎯ J’ai fait une promesse à mon mari et tu peux rester auprès de lui.
Tu t’installeras dans la pièce derrière le dressing de mon époux, tu seras
sa servante, tu lui prépareras tout ce dont il aura besoin, tu l’aideras à
s’habiller, tu veilleras à ce qu’il ne manque de rien. Mais gare à toi s’il
n’est pas soigné comme je le souhaite. Surtout, n’aie jamais l’idée de le
charmer et de l’attirer vers toi, sinon je te tuerais personnellement.
⎯ Mais madame, je serai comme la perfection auprès de lui, je serai
irréprochable. Votre époux a démontré devant moi sa force et je lui dois
le plus grand respect ; j’en suis son esclave.
⎯ Alors apprête-toi à le servir dès cet instant jour et nuit. Conduit le

121
vers le bloc médical pour le faire soigner et habille-le ensuite.
Sans se faire prier, Néni, fait signe à des gardes de le porter auprès du
médecin.
Bildtrager regarde Maldeï en se posant des questions. La femme
terriblement humiliée se retourne vers le commandant du vaisseau :
⎯ Cap sur la Terre, commandant. Ne perdons plus de temps.

122
TRINITA

Au petit matin, toute la communauté se retrouve à la


porte de l’habitat de Connor et d’Aqualuce. Ils se sont tous chargés du
juste nécessaire, denrées, boissons et accessoires divers comme des
couteaux, cartes, médicaments mais aucun n’a voulu prendre de souvenir
de la vie qu’ils quittent. Devant sa porte Aqualuce ne les voit pas, mais
elle les sent.
⎯ Nous sommes tous prêts pour t’accompagner Aqualuce, nous te
suivons, dit Araméis.
La pauvre Aqualuce qui est bien incapable de les guider depuis son
obscurité permanente lui répond :
⎯ Si je dois vous montrer le chemin, ce n’est pas mes yeux qui le
feront, si je dois vous emmener vers la lumière, ce ne sont pas les rayons
du soleil qui me guideront. Non. Mais mon cœur me dit que nous ne
nous égarerons pas, mon cœur est plus lumineux que mes yeux depuis
que je les ai perdus. Je ne vois plus mais je sens en moi que vous êtes
mes phares, mes yeux, mes guides dans ce monde. Emmenez-moi avec
vous, c’est moi qui vous accompagne, c’est vous qui allez écrire mon
histoire.
Doora vient prendre la main d’Aqualuce, elle lui dit :
⎯ Prends ma main, ton espérance me donne la direction à suivre. Je
suis certaine qu’avec toi, je ne me perdrais jamais.
À ce moment, le groupe prend la direction indiquée par Weva et laisse
derrière lui le petit village qu’ils avaient bâti tous ensemble. Une marche
de cent soixante kilomètres devant, sans l’assurance d’y trouver ce qu’ils
espèrent. Le début de leur route s’ouvre devant une zone qu’ils
connaissent, une grande étendue de roche de sable et de bosquets qui
s’étire sur plus de vingt kilomètres. Personne n’est allé véritablement au-
delà de trente kilomètres depuis les sept ans de leur vie commune et ils
ne connaissent pas vraiment cette planète sur laquelle ils se trouvent. Les
premières heures se font à un rythme de quelques kilomètres à l’heure, le
sable n’est pas là pour les aider. Tout se passe comme prévu et en fin de
journée, ils ont déjà parcouru quarante kilomètres. À la fin de cette
marche, ils s’arrêtent pour prendre un repas bien mérité et un peu de
sommeil. Demain, ils seront tous en forme pour affronter une nouvelle
journée qui semble prévue comme similaire à celle d’aujourd’hui.
Lorsque Aqualuce se réveille, elle ne voit rien autour d’elle, mais un
sentiment l’envahit tout de même. Elle demande à Doora ce qu’elle voit

123
devant elle et souhaite savoir comment est le ciel ce matin. Elle lui
répond ainsi :
⎯ Les roches sur le sol sont toutes assez nombreuses, je ne vois pas
de changement en vue. Mais le ciel est devenu menaçant, je ne puis te
dire si nous aurons de la pluie.
⎯ La pluie est une chose, Doora, mais je sens qu’il peut y avoir
d’autres choses qui peuvent mettre en danger notre expédition. Demande
aux autres de faire attention et de veiller à rester groupés, nous devons
éviter de nous séparer, je me demande si vous connaissez si bien que
cela cette planète.
⎯ Nous n’avons qu’une idée partielle de la situation de l’astre où
nous sommes. D’après Ysius nous sommes dans le bras de Norma peut-
être à vingt mille années-lumière du centre de la galaxie. Je te rassure,
nous sommes bien dans la Voie Lactée.
⎯ Ce qui veut dire que nous sommes à l’opposé du Soleil, si Ysius
dit vrai. Mais c’est à peu près dans le secteur de TRINITA n’avez-vous
jamais remarqué ?
⎯ Aucun de nous n’est de Trinita, je ne connais pas cette planète,
bien qu’elle fît partie des mondes Lunisse.
⎯ Je suis allée une fois sur Trinita, c’est une planète qui ressemble
beaucoup à celle-ci, son étoile est identique. Tu dois savoir que cet astre
est composé d’océans, de montagnes, de pôles glacés comme sur Terre.
Nous sommes dans une zone presque tempérée, mais si nous sommes sur
Trinita, je peux te dire qu’en quelques heures, le climat peut changer,
surtout si nous devions traverser une montagne. Cette planète qui était
habitée par nos compatriotes était réputée être rude. Les climats étaient
extrêmes. N’avez-vous jamais remarqué de brusques changements ici
depuis que vous y habitez ?
⎯ Nous avons un climat tempéré, il y a deux saisons ici, la chaude et
la froide. Le printemps et l’automne n’existent pas car les changements
de températures sont assez brusques. Chaque saison dure deux cent vingt
et un jours, notre année fait quatre cent vingt-deux jours.
Aqualuce en est étourdie :
⎯ Quatre cent vingt-deux jours est le cycle exact de Trinita, ce ne
serait pas étonnant que nous nous y trouvions. Ce serait vraiment
formidable si c’était juste.
⎯ Il faut en avertir les autres, c’est trop important.
Doora arrête les membres et demande à Araméis de se rapprocher d’eux.
⎯ Araméis, Aqualuce a d’un coup une idée très intéressante et peut-
être de la plus haute importance. Écoute-la, elle vient de me dire quelque

124
chose de surprenant :
Aqualuce redresse la tête, réfléchit :
⎯ Depuis que nous sommes ensemble, je ne vous ai jamais entendu
donner un nom à cette planète, je ne m’en suis pas étonné
immédiatement, mais tout à l’heure avec Doora, il m’est venu une idée
car un pressentiment m’habite :
J’ai discuté avec Doora et par recoupement, je pense que nous sommes
sur un astre pas si inconnu que ça. Doora m’a dit que les années durent
quatre cent vingt-deux jours, c’est comme sur Trinita et la planète est sur
le même bras de galaxie. Ce ne peut être qu’une coïncidence. Est-ce que
Ysius l’a envisagé ?
⎯ Je ne crois pas, il ne m’en a jamais parlé. Je ne suis jamais allé sur
Trinita, je ne connais pas cette planète, juste sur les images que j’en ai
vu et les cours d’histoire et géo que nous avions lorsque j’étais enfant.
Comment aurions-nous pu faire le rapprochement, nous n’avons que des
instruments imprécis ici. Comment déterminer avec précision notre
position. Ysius l’a fait de façon assez aléatoire, avec des bâtons et des
pierres. Nous n’avons que cela comme outils.
⎯ J’oubliais, mais s’il a pu déterminer le nombre de jours dans une
année, c’est formidable. Je tiens cela comme un facteur éliminant le
hasard dans votre vie et la mienne. Si nous sommes sur Trinita, il reste
certainement une partie des infrastructures d’avant le grand exode qui
avait eu lieu lors du départ de Jacques de Lunisse. Si cette planète n’a
pas été revisitée par Maldeï, nous avons une chance d’y trouver encore
de quoi nous aider. Il faut retrouver le vaisseau, il nous aidera à visiter la
planète. Vous êtes restés dans une des zones les moins connues de
Trinita, c’est pour cela que vous n’avez jamais trouvé de traces d’autres
visiteurs. Le danger que je pressens vient du climat exceptionnel de la
planète, vous savez comme moi que les conditions sont extrêmes à
quelques centaines voir dizaines de kilomètres. Votre campement se
trouvait dans une zone semi désertique, mais pas trop bouleversé par les
brusques changements de temps. Juste la saison chaude et la saison
froide comme on rencontre dans des zones d’Asie et d’Afrique sur Terre.
Trinita est comme cela. C’est pour ça que la population est toujours
restée stable.
Avant je parte à la recherche de Jacques, il y a presque dix ans, huit cent
mille habitants vivaient ici, répartis sur quatre villes. Le reste de la
planète était livré à la nature. Trinita a toujours été pour le plus grand
nombre de Lunisses un mystère et peu d’entre nous voulaient immigrer.
Si cette planète faisait partie des huit astres constituant nos territoires,

125
c’était parce qu’elle a une qualité qu’aucune autre planète avait : tous les
hommes qui y vivaient où y vivent comme vous, trouvent leur force dans
la Communauté. Les qualités magnétiques de l’astre donnent à ceux qui
la peuplent une force d’esprit, de cœur et de courage au-delà de la
normale. Le sol de la planète est riche en minerai et cristaux dont nous
avons besoin pour fabriquer les Cristals Pensants, source de notre
puissance. C’est l’action des trois métaux qui compose le CP qui crée
l’essentiel des tempêtes de la planète. Le Spirum, le Cœurium et le
Mentium, tant qu’ils ne sont pas fondus ensemble, ils s’affrontent dans
de terribles champs magnétiques. Je n’ai plus de pouvoirs comme avant,
mais les forces de ces trois éléments se font sentir en moi. J’ai reconnu
cette planète, il n’y a pas de doutes, c’est Trinita.
Araméis n’avait jamais vraiment prêté attention à cette planète trop loin
du système astral de Lunisse. Ce que lui dit Aqualuce l’interpelle. C’est
à ce moment que Ysius intervient :
⎯ J’aurais pu faire la relation depuis bien longtemps, mais je me
disais que c’était impossible. Je n’en ai jamais parlé aux autres et j’ai
éteint la possibilité depuis longtemps.
⎯ Alors, Aqualuce, qu’avons-nous à faire aujourd’hui ?
⎯ Rien de plus que les autres jours ; continuer à marcher vers notre
but. Gardons en nous l’idée d’être un peu chez nous, cela nous donnera
encore plus de courage.
⎯ Reprenons notre route, nous avons encore une longue distance à
parcourir avant d’arriver.
Les dix membres continuent leur chemin, le terrain sableux a été
remplacé par un sol plus gras, la végétation est plus importante et la
température a baissé. Trinita est comme cela, les changements de climats
se font en quelques kilomètres. Nos amis aperçoivent derrière l’horizon
une montagne, mais peu après elle disparaît derrière des nuages rapides
qui commencent à couvrir le ciel. À la façon d’une tornade, la masse
grise du ciel se met à se vriller et bientôt, tournoyer au loin. La lumière
de l’étoile disparaît peu à peu. Et déjà autour d’eux les arbres se mettent
à se secouer de plus en plus fort alors que l’immense tornade n’est pas
sur eux. Au loin, on voit le sol se faire aspirer par le vent, la végétation
disparaître dans l’air. Le tourbillon à lui seul doit faire deux kilomètres
de diamètre, il a la forme d’une trompe élargie sur le sol. Son diamètre
semble croître. À sa vitesse actuelle, il sera sur eux dans un quart
d’heure.
⎯ Vite les amis, il faut se protéger de cette tempête, trouvons un abri
si l’on peut, dit Araméis.

126
Les hommes, les femmes regardent autour d’eux, mais mis à part les
arbres, l’herbe et la terre, il n’y a rien, pas une cavité, un monticule, une
crevasse pour se protéger. Tout le monde se met à paniquer.
⎯ Tu avais raison Aqualuce, le temps change de façon étrange, une
tornade se précipite vers nous. Elle est si violente qu’elle semble détruire
tout sur son passage, à la façon de mille bulldozers. On ne vaut plus
grand-chose, on ne peut même pas s’abriter. Qu’est qu’on va faire,
qu’est-ce qu’on va devenir ?
⎯ Combien de temps d’après toi, avant que la tornade nous touche ?
⎯ Dix minutes, peut-être !
⎯ Rassemble tout le monde autour de moi, je crois savoir comment
nous protéger.
Aussitôt, Doora appelle tout le monde.
⎯ Venez vite, venez vite autour d’Aqualuce, elle a une solution.
Doora crie si fort que tous se retournent, mais ils sont paniqués. Ils se
rapprochent des deux femmes. Aqualuce s’assure que tous sont autour
d’elle. Mais la tornade s’approche, dans cinq minutes ils seront tous
aspirés et broyés par le flux irrésistible qui arrache tout et ne laisse que
mort et désolation. La force est si terrible que le sol tremble comme pour
un séisme. Déjà autour d’eux le vent dépasse une vitesse
impressionnante et autour d’Aqualuce ils sont tous obligés de se tenir.
⎯ Serrez-vous autour de moi et essayez d’écouter ce que je vais vous
dire, nous n’avons plus aucun autre choix, mais si vous m’écoutez tous,
nous serons sauvés. Fermez tous les yeux, c’est très important, ne laissez
plus la lumière pénétrer vos pupilles.
Aqualuce leur raconte alors cette histoire :
⎯ TRINITA, je vais vous en raconter son histoire :
Lorsque les premiers Lunisses arrivèrent sur la planète, ils découvrirent
un astre totalement déchaîné. Tous les paramètres indiquaient que
pourtant les conditions atmosphériques et géographiques permettaient à
cette planète d’être totalement viable. Les océans étaient remplis de
poissons et surtout les cristaux de Spirum de Cœurium et de Mentium
étaient en grandes quantités. Ils ne pouvaient faire demi-tour et
abandonner. Ils se posèrent dans la tourmente, les vaisseaux spatiaux
sont faits pour naviguer dans les pires conditions, mais ils ne pouvaient
repartir, la tempête les clouait sur le sol. Vous le savez. Il y avait à bord
du vaisseau une femme et trois hommes. Ils se questionnaient sur leur
devenir. Mais soudain, comme les Lunisses sont très sensibles et à
l’écoute de la nature et de leur environnement, la femme eut cette idée :
« Mes amis, cette planète veut nous parler, elle s’est mise dans cet état à

127
notre arrivée par le rayonnement de son atmosphère. Elle possède des
éléments naturels qui réagissent à nos pensées, cette planète veut de nous
que nous nous unissions tous les trois comme un seul. Elle veut que nous
trois formions une trinité. Pour ma part, je sais que c’est mon cœur qui
parle plus facilement en moi que le reste. Vous savez que les hommes
ont trois aspects en eux :
Le Cœur, pour sa sensibilité aux rayons des forces de la vie ; il est le
siège de notre conscience sensible et aussi le centre des forces l’univers.
Le cœur est le centre de notre âme.
Le mental, son centre en est le cerveau, c’est de là que partent toutes les
idées et notre intelligence créatrice. Le cerveau, siège de notre mental est
la zone où toutes les forces d’amour du cœur convergent pour créer
l’homme, celui qui désire toujours aller vers le haut. Notre mental peut
être l’instrument du bien ou du mal, cela dépend de nous et de ce que
nous désirons faire, suivant qu’on laisse le cœur parler en nous ou non.
La force créatrice, nous l’avons dans nos tripes, cette force prend sa
source dans l’infini cosmos, elle d’un côté la source de la vie, la liaison
avec la pensée, le sentiment de la tête et du cœur, mais aussi la source
réelle. Cette force nous ne la ressentons que par notre instinct animal
souvent, alors qu’elle est la plus grande chose qu’il soit car elle est la
Vie. Nous l’avons dénaturée trop souvent. Je crois que les trois
principaux métaux que nous cherchons sur cette planète sont en relation
directe avec nos trois types humains. C’est à nous trois d’en trouver la
relation et de nous unir.
Je suis le cœur, c’est-à-dire le Cœurium.
Toi, Paul, tu es le cerveau de l’équipe, tu es le Mentium.
Enfin Carl, tu es celui qui concrétise, tu es l’élément force d’entre nous
trois. Tu es le Spirum. Nous sommes semblables à ses trois métaux,
comme la fusion des trois cristaux qui font le Cristal Pensant.
Fusionnons tous ensemble. »
⎯ Leurs trois esprits se sont rassemblés en un, ils se sont unis
suivant le cœur le corps et l’esprit et ils ont donné TRINITA, la planète
où les hommes qui la peuplent tâchent de s’unir pour donner Vie et
former la communauté.
Dès que cela fut fait cela, la tempête s’apaisa et toute la planète se mit à
vivre comme un astre tranquille. Tous les Lunisses qui l’ont peuplée
ensuite se sont donnés comme fonction de toujours vivifier l’esprit de
TRINITA. Leur esprit était encore présent lorsque nous sommes arrivés.
Notre départ du camp a changé quelque chose en elle. Il y a en nous
quelque chose qui ne va plus. Maintenant que vous avez entendu cette
histoire, unissons-nous comme les pionniers qui ont découvert cette
128
planète.
Le temps qu’Aqualuce dise cela, le tourbillon s’est accru et le vent
souffle si fort qu’ils ne peuvent presque plus se tenir. Mais fermant
encore les yeux, ils tâchent de trouver l’union en eux comme Trinita. Les
secondes sont longues, mais rien ne semble se passer. Comme si
l’assemblage des trois en un, était impossible. N’était-ce qu’une histoire,
un conte qu’Aqualuce aurait entendu dans sa jeunesse ?
Au bord du désespoir, tous semblent faire l’effort, mais alors qu’ils
s’apprêtent tous à lâcher, Connor dit :
⎯ Faites-le sans moi, c’est moi qui vous en empêche, adieu…
C’est alors qu’il lâche le groupe et se fait emporter dans un cri que nul
ne peut entendre par la tornade qui est maintenant au-dessus d’eux.
Aussitôt, les uns les autres semblent se fondre en un seul bloc, plus
d’autres efforts pour eux que de se retrouver unis, par la magie des
nombres, trois fois trois, une triple trinité…

Dans l’instant, la tornade semble ne plus les ébranler. Autour d’eux,


s’est construit un espace comme une bulle de verre les isolant du dehors.
Pourtant de loin on pourrait voir cette bulle formant un autre espace
s’envoler avec le vent infernal. Mais que se passe-t-il ?...

129
LE VAISSEAU

Ce n’est pas la bulle que forme ces hommes et ces


femmes qui s’est déplacée, mais c’est l’espace autour d’elle. L’espace-
temps s’est déformé à l’instant où Connor lâchait le groupe. Dès que les
neuf êtres se sont réunis, trois fois trois en un, un espace sortant du
temporel s’est dégagé et toute la planète s’est déplacée autour d’eux. Un
observateur depuis une autre étoile, regardant les neuf êtres, aurait vu la
planète entière avec la tornade tourner autour du groupe restant
immobile. L’homme trinité, sorti du temporel et du dynamique n’est plus
sujet aux fluctuations du mouvement. Le monde éternel est statique, rien
ne le change et ne peut le transformer. Mais le monde dynamique bouge
sans s’arrêter car il est sujet à toutes les fluctuations des autres
mouvements comme on peut imaginer un élastique que l’on tord dans
tous les sens en l’enroulant sur lui-même, faisant des nœuds et qui
s’emmêle sur lui-même. Voici ce qu’est la vie au-delà de l’éternel, un
enchevêtrement de nœuds élastiques aux conséquences incalculables.

Sur le sol, dans un calme exceptionnel, cinq femmes et quatre hommes


sont tous liés, comme dans une mêlée de rugby, mais ils dorment comme
ne faisant plus partie du temps. Haut dans le ciel, l’étoile illumine un
vaisseau argenté qui couvre l’horizon et masque la vue de la montagne
derrière. Aqualuce se redresse, l’éclat de l’étoile lui brûle les yeux, la
lumière est trop vive. Mais elle arrive à reconnaître l’immense vaisseau
qui domine le sol et le ciel autour d’elle.
⎯ Le Terrifiant ! Doora, nous sommes arrivés.
Aqualuce, plus éveillée que les autres, se précipite vers son amie qui est
encore secouée par la grande tempête qui les avait terriblement remués
avant de les emporter.
⎯ Que dis-tu Aqualuce, comment peux-tu reconnaître cet engin, je
ne te l’ai même pas décrit ?
⎯ Mais regarde par toi-même, c’est la réplique exacte du
Conquérant, je le reconnaîtrais entre mille.
⎯ Tu n’es pas bien, tu ne vois rien !
⎯ Plus maintenant, je vois ! la lumière me fait le même effet qu’à
toi, lève les yeux, l’étoile nous donne sa lumière. Je te vois comme tu me
vois.
Tout cela est incroyable, comment une histoire racontée par Aqualuce a-
t-elle pu avoir autant d’effet sur la tempête, comment tout cela est-il

130
possible, et Connor dans tout ça ? se dit-elle.
⎯ Explique-moi tout cela, je ne comprends pas.
Tous se relèvent maintenant et regardent avec stupéfaction l’incroyable
engin devant eux. Et tous se posent la même question ; mais comment ?
Seule Aqualuce, qui avant eux a déjà fait l’expérience du saut dans
l’éternité avec son père peut leur expliquer :
⎯ Je n’y suis pour rien, je n’ai fait que me rappeler de l’histoire de
Trinita, comme on nous l’avait apprise à l’école. Chaque planète de
Lunisse a une histoire particulière, cela me passionnait lorsque j’étais
enfant et je me suis souvent documentée. Nous savons tous que le climat
de Trinita a toujours été influencé par les hommes et que si nous avons
pu nous installer sur cette planète c’est grâce à des personnes ayant des
qualités d’union et de partage exceptionnelles. J’ai fait le pari que nous
étions sur Trinita tout à l’heure, j’ai compris que nous unir à la façon de
pionniers était notre seule façon de nous en sortir. Mais il y avait parmi
nous quelqu’un qui ne souhaitait pas cette union. Je n’ai plus mes
pouvoirs comme avant et je ne pouvais savoir de qui venait cette
disharmonie. La planète seule le savait et elle nous a mis tous à
l’épreuve. Connor était mon ami, mais il avait toujours un comportement
plus solitaire, il souhaitait toujours faire les choses, seul. Il l’a compris à
la dernière seconde et il s’est séparé de nous pour nous sauver. Ce n’est
pas qu’il était mauvais mais dans l’évolution des événements son
comportement était devenu dangereux pour nous tous.
⎯ Explique-nous comment tu as recouvré la vue ?
⎯ Doora, j’étais sonnée lorsque je me suis posée sur Trinita, je
voyais un peu, mais ma vue s’est tarie juste après. Le premier soir,
Connor a pénétré mon esprit, il a trouvé certainement les raisons de ma
cécité temporaire. Il m’aimait et savait que si je devenais aveugle, il
serait celui qui pourrait m’accompagner toute ma vie. Il a neutralisé le
centre nerveux de ma vue, je ne pouvais plus la retrouver en sa présence.
Il ne s’imaginait pas qu’en faisant cela, il créerait en moi un déséquilibre
tel que j’en perdais conscience. La force d’amour de mes enfants m’a
réveillée et à partir de ce moment, il a perdu une partie de son influence
pour mon être. Nous sommes partis à la recherche du vaisseau, cela a dû
créer une tension supplémentaire en lui. Lorsque la tempête s’est levée,
j’étais encore aveugle, lorsque Connor a été arraché par la tornade, son
influence en moi s’est arrachée aussi, je l’ai vu partir et se faire broyer
par le vent. Il est mort. Mes yeux voient maintenant. Ma cécité m’a
permis de voir au-delà de la lumière du jour, je peux voir d’autres choses
autour et derrière. Mes yeux ne sont plus comme avant.

131
Tous encore un peu sonnés par ce voyage inattendu n’en reviennent pas
d’être là, devant le vaisseau :
⎯ Comment ce fait-il que nous soyons maintenant juste devant cet
engin, alors qu’il y a quelques instants nous étions de l’autre côté de la
montagne, séparés de plus de cent kilomètres, que s’est-il passé ?
⎯ Notre voyage a un but, nous avons une mission à accomplir. Nous
ne sommes pas seuls, des forces supérieures nous aident lorsqu’il est
nécessaire que nous agissions. Il y a urgence et lorsqu’on s’approche
d’une autre dimension, l’espace-temps se modifie. En formant une
trinité, nous avons en nous ouvert une porte. À nous tous, aujourd’hui,
nous pouvons agir sur les éléments. Nous ne sommes qu’au tout début
de notre voyage, tout est devant nous, nous avons d’innombrables choses
à découvrir, un combat à mener. Écoutez…
C’est alors qu’Aqualuce se met à chanter :

Mes yeux nouveaux voient la lumière


Je suis une fille qu’arrive sur terre.
Mes parents heureux voient l’enfant,
Font tournoyer l’espace du temps.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

La profondeur de mon regard,


Fait briller un nouvel espoir.
Mon père dit, ce que tu verras,
Ma fille, tu le transformeras.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

Ta vie est un très grand voyage,


Elle te guide vers d’autres rivages.
Tu trouveras l’amour, les pleurs
Mais tu découvriras ton cœur.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

J’ouvre les yeux, je vois la vie,


Mais loin d’moi tu es asservi.
J’ai la force de te retrouver,
Unis soyons de nouveau-nés.

132
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

Je te veux pour changer le monde.


Mon cœur, la distance nous inonde.
Souviens-toi de moi, je suis là,
J’te sauv’rai dans un grand combat.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

Je donnerai ma vie pour toi…

Cette chanson éveille l’attention de chacun, car depuis des années,


personne n’avait eu le cœur à chanter, ou à conter des poèmes. Ils
avaient tous oublié la musique et les mélodies, comme si Maldeï avait
enlevé en eux une sensibilité artistique. Aqualuce, sur Terre écoutait les
chanteurs de son temps, mais elle ne chantait presque pas.
⎯ Une quête, un combat, mais de la poésie dans ta voix, Aqualuce,
j’aime ce que tu fais. Je crois que je ne me lasserai pas de t’entendre
chanter.
⎯ Sur Terre, les armées ont des musiciens. Ils défilent en grand
apparat avec des trompettes et des tambours. Je les ai entendus à
plusieurs reprises. Les hommes sur terre, il y a quelques siècles, allaient
au combat au rythme des tambours, cela leur donnait de l’en train.
⎯ La Terre doit être bien curieuse, Aqualuce.
⎯ Doora, c’est la planète la plus vivante, celle qui offre une diversité
jamais égalée dans l’univers. Il y a six milliards et demi d’hommes, c’est
la planète la plus peuplée qu’il soit. Si un jour je vous y conduis, vous ne
regretterez plus jamais Lunisse. Pourtant, sur Terre, le changement devra
avoir lieu comme sur nos mondes.
Bon, mes amis, il est temps de regarder si ce vaisseau est encore capable
de nous emmener quelque part dans la galaxie.
⎯ Tu as raison, en tant que commandant, je vais prendre quelques
précautions avant d’y pénétrer.
Tous les hommes, guidés par Araméis trouvent l’accès au vaisseau. Ils y
pénètrent.
Durant une bonne heure, personne ne les voit sortir. Toutes se
demandent ce que cela veut dire. Mais aucune femme ne s’inquiète.
D’un coup, sans que personne ne prenne garde, la grande porte d’accès
au vaisseau, celle qui sert à faire pénétrer les petits vaisseaux s’actionne

133
et se baisse dans un grand bruit. Toutes regardent.
Les quatre hommes apparaissent avec un large sourire, ils sont très
excités. Araméis les appelle.
⎯ Le vaisseau est prêt à décoller, il nous attend depuis des années.
Malgré le temps, il n’a pas vieilli, il est en état. Les moteurs et les
générateurs sont OK. Nous pouvons tous embarquer.
⎯ Mais, Araméis, pour partir, il faut s’assurer que nous avons
suffisamment de vivres, il faut trouver de la nourriture, nous ne sommes
pas dans un astroport, lui dit Yéniz.
⎯ C’est vrai, reprend Wendy. En plus, pour partir, il faut avoir un
plan de vol, une destination, en as-tu une ?
Aqualuce les voit tous un peu trop tourmentés et intervient :
⎯ Mes amis, avant de quitter Trinita, j’aimerais visiter les trois villes
lunisses, il pourrait y avoir des hommes et des femmes qui n’auraient
pas eu la possibilité de quitter la planète lors du grand exode. Nous ne
pouvons partir comme ça, il est de notre devoir de ne pas oublier ceux
qui seraient restés.
⎯ Aqualuce a parfaitement raison, il faut contrôler qu’il n’y a plus
personne ici, il y a peut-être d’autres Lunisses comme nous égarés sur
Trinita. Il est plus important de trouver nos frères et sœurs que de partir
pour l’inconnu, sans but.
Doora reprend :
⎯ Si le vaisseau est en état il doit être équipé de capteurs de vies,
nous devrions les activer pour nous assurer qu’il n’y a que nous ici.
⎯ Tu as raison Doora, allons dans le vaisseau, et contrôlons déjà aux
instruments s’il y a une autre présence. Je propose qu’ensuite, si nous
n’avons pas trouvé de vivres dans les environs, de retourner à notre
camp pour prendre ce que nous avions stocké, dit Yéniz…

Tous pénètrent dans le vaisseau, la lourde porte se referme. À l’intérieur,


la sensation est bien étrange, cela fait des années qu’ils étaient toujours à
l’extérieur, leur corps respirait le grand air, leur peau avait pris la
couleur de l’étoile qui les illuminait chaque jour. Maintenant, les voilà à
la lumière des lampes ioniques et les écrans 4D virtuels ne remplacent
pas les paysages qu’ils voyaient depuis leur village. Mais, au contact de
ces instruments, les sensations qu’ils avaient dans l’espace refont
surface, la nature du voyageur de l’espace renaît en eux.
Devant le poste de pilotage, Aqualuce a aussi une sensation bien étrange.
Sept ans passés depuis qu’elle avait piloté pour la dernière fois
l’Espérance, le vaisseau qui l’avait sauvé plusieurs fois de ses aventures

134
avec Jacques.
Araméis a trouvé le détecteur humain et le met en fonction et il ne tarde
pas à répondre par l’intermédiaire du Cristal Pensant :
« Présence humaine en dehors du vaisseau détectée sur la planète. Cinq
cent dix-huit personnes dénombrées. Distance, trois mille trois cent
vingt-deux kilomètres direction nord, sur cap 360. »
À peine entendu cette information que tout le monde sursaute.
⎯ Il y a des centaines de personnes sur cette planète, tous ne sont pas
partis lors du grand exode, dit Araméis. Il faut aller les chercher.
Mais Ysius regarde sur la mappemonde virtuelle où serait situé le lieu où
ils se trouvent.
⎯ C’est une drôle de surprise, car c’est au pôle nord de la planète.
Sur ce pôle, c’est la quasi-obscurité toute l’année, car contrairement à la
Terre, l’axe de la planète est parfaitement perpendiculaire à son étoile.
La température des deux pôles doit être en permanence à moins cent
vingt degrés. Comment des êtres pourraient-ils y vivre sans protections
et pourquoi être à l’endroit le plus froid de la planète ?
⎯ On les a peut-être mis de force ici ?
⎯ Mais Aqualuce, qui les aurait mis là de force et pourquoi ?
⎯ Araméis, c’est peut-être Maldeï. Mais dans quel but ? je ne sais
pas, il faut aller voir.
⎯ Et, qu’est-ce qu’on fait s’ils sont tous vivants ; on les prend avec
nous ?
⎯ Tu imagines quoi, Némeq, on ne peut pas les laisser se geler pour
l’éternité !
⎯ Doora a raison si nous les trouvons, nous devrons les prendre avec
nous dans le vaisseau, je crois que le Terrifiant peut, dans des conditions
normales, embarquer près de quatre cents personnes. Cent de plus, on
doit pouvoir y arriver.
⎯ Et pour aller où, Aqualuce ?
⎯ On n’en est pas encore là, allons voir, je vais y réfléchir.
C’est alors que Yéniz qui avait disparu revient et dit à tous avec un
grand sourire :
⎯ Tout à l’heure je vous faisais part de mes inquiétudes pour la
nourriture. Figurez-vous que nos problèmes sont réglés, nous avons pour
plus de dix ans de vivres dans nos congélateurs. Les réserves sont
pleines, il y en a pour un vaisseau au complet sur six mois. J’ai vérifié,
tous les aliments ont été parfaitement conservés. C’est une chance pour
nous.
Cette remarque fait vite le tour du cerveau d’Aqualuce qui comprend :

135
⎯ Voici la solution ! je sais ce que sont devenus les habitants du pôle
nord, ils sont tous congelés ; on les a mis de force dans la glace pour
qu’ils gèlent sur place. Afin de les conserver autant qu’il faudra. Ils ne
sont pas morts, mais en hibernation. Maldeï prépare peut-être quelque
chose, il faut aller les sauver.
Wegas dit à ce moment :
⎯ J’ai contrôlé les sources d’énergie, l’éther spatial est en quantité
suffisante, nous avons la possibilité de décoller.
Tous sont d’accord et d’instinct, chacun prend sa place dans le vaisseau :
Araméis s’installe aux commandes, Doora met en marche les
instruments tandis que Némeq contrôle toutes les fonctions de
l’instrumentation. Ysius prépare le plan de vol. Wendy fait un point sur
l’état des sources d’énergies tandis que Weva contrôle le Cristal Pensant.
Araméis fait la check-list,
⎯ Tout est OK, on peut décoller.
Aqualuce les regarde faire, elle est heureuse de voir que tous semblent
avoir oublié ce qu’ils étaient encore hier. De simples pêcheurs, ils sont
redevenus des navigateurs de l’espace. Est-elle responsable de ce
changement si brusque ? De rien en arrivant sur cette planète, elle s’est
adjoint huit associés et peut-être seront-ils des centaines d’ici peu ?
⎯ Aqualuce, à vous l’honneur de nous faire décoller. Venez pousser
le bouton du moteur gravitique.
Elle s’approche d’Araméis, pousse sur la commande.

136
ENFANT DE LA TERRE

Maldeï file vers la Terre ; avec le vaisseau Instant-Plus,


il ne lui faut que quelques minutes pour s’approcher du système solaire.
Elle place son vaisseau derrière Mars pour ne pas attirer l’attention des
terriens. Son but aujourd’hui n’est pas d’envahir la planète ; elle n’en a
pas les moyens car son vaisseau n’est pas préparé au combat, c’est une
nef consacrée au transport. Il y a bien quelques systèmes de défense,
mais ce n’est pas un croiseur de l’espace. Elle a un plan ; elle veut attirer
Aqualuce à elle et pour cela, elle a l’intention de kidnapper un de ses
enfants. Bildtrager a donné malgré lui toutes les informations nécessaires
pour les trouver. Elle a pu trouver la Terre et elle sait maintenant que les
enfants se trouvent dans une école à quelques kilomètres du lac
d’Annecy, quelque part dans un pays appelé la France. Son problème est
qu’elle ne connaît pas du tout cette planète. Bildtrager, dans son état, ne
la connaît pas non plus. Comment arriver jusqu’à l’enfant lorsqu’on a
devant soi une planète de plus de cinq cents millions de kilomètres
carrés ? Cet astre n’est même pas répertorié dans les archives du CP et il
ne possède pas de carte. Maldeï se dit qu’elle doit explorer d’autres
zones de la conscience de Jacques, elle n’a pas prêté attention aux
éléments géographiques qui sont enregistrés dans sa conscience. Sans
cela, c’est presque impossible pour elle de trouver l’enfant à travers les
six milliards d’humains. Bildtrager est tranquillement en train d’admirer
la planète Mars sur laquelle le vaisseau est posé. Lorsqu’elle vient le
trouver :
⎯ Mon chéri, viens avec moi dans notre chambre, j’ai terriblement
envie de toi !
Bildtrager est surpris, mais il n’est pas du genre à refuser de telles
invitations. Alors, pris par la main, il suit sa femme avec bonheur. Néni
est à l’entrée de la chambre lorsqu’ils passent. Elle comprend tout de
suite où veut en venir Maldeï.
⎯ Je te demande de nous laisser tranquille, reste dans ta chambre et
veille à ce que personne ne nous dérange. Toi-même, ne t’avises pas à
frapper à la porte.
⎯ Madame, n’ayez rien à craindre, vous ne serez pas dérangés, je
vous en assure. Vous demeurerez dans le plus grand calme. Pas un
élément extérieur ne parviendra à votre porte, dit Néni, d’un air sûr…
⎯ Rentre avec moi, dit-elle à Bildtrager.
À peine dans leur chambre, qu’elle ne prend pas le temps de se

137
déshabiller, poussant son époux sur le lit, les yeux de la couronne se
mettent à l’endormir aussitôt. Pas de temps à perdre pour elle, ce qu’elle
veut c’est trouver les enfants de Jacques et pour cela, elle est prête à tout.
La couronne s’étire jusqu’à l’homme et les yeux finissent de
l’hypnotiser. Maldeï recommence comme la dernière fois à pénètre
Jacques. Elle insiste un long moment, mais rien ne se passe. L’esprit de
Jacques est vraiment vide. Il semble que les portes qu’elle avait réussi à
ouvrir la dernière fois se soient comme fermées. Que s’est-il passé,
qu’elle ne puisse pénétrer l’intérieur de son cœur ainsi ? Enragée, elle
s’extrait de l’intérieur de Bildtrager, le laissant dormir. Elle est debout,
se rhabille. Comment trouver ses enfants, sur une planète aussi vaste ?
Elle le regarde dans son sommeil, les cheveux en bataille.
⎯ Les cheveux ! oui ! bien sûr, c’est ça ! dit-elle. Faisons une
analyse ADN de ses cheveux. Comme cela, je chercherai sur la Terre
ceux qui ont la même résonance. Il doit y avoir ses parents et surtout ses
enfants. Les instruments du vaisseau sont capables de trouver un cheveu
identique sur la surface de cette planète. Pas besoin de la connaître, il
suffit de trouver l’identique, suivant le vieil adage : « Le semblable attire
toujours le semblable », je vais de ce pas lui couper une mèche de ses
cheveux et la placer dans le lecteur du CP du vaisseau qui le conduira
jusqu’à ses enfants.
Dormant, Bildtrager se fait couper quelques cheveux que Maldeï pose
délicatement dans un petit écrin. Elle a en main l’itinéraire qui la
conduira jusqu’à ces enfants. Puis elle réveille son époux et lui laisse
croire qu’il a dormi après avoir pris plaisir avec elle.
⎯ Mon chéri, nous laisserons notre vaisseau caché derrière Mars.
J’ai un plan pour aller chercher sur Terre un enfant qui sera utile pour le
grand plan que j’ai en vue pour nous tous. Mais j’ai besoin de toi et ta
servante Néni pour le mettre à exécution.
⎯ Ma chérie, dis-moi ce que je devrai faire, j’ai une confiance
absolue en toi.
⎯ Voici mon plan.
Bildtrager l’écoute avec attention pendant que Néni lit aussi dans les
pensées de Maldeï. Néni a compris l’objet machiavélique des intentions
de la femme. Elle sait aussi qu’elle devra ne pas intervenir contre, afin
de ne pas être dévoilée. Elle comprend qu’ils sont derrière sa porte
maintenant.
⎯ Néni, Bildtrager a quelque chose à vous demander, il a besoin de
vous. J’espère que vous saurez être à la hauteur. Si vous créez des
problèmes, je vous retrouverais, hélas pour vous !

138
⎯ Néni, nous devons descendre sur une planète ; la Terre. Là, nous
irons chercher tous deux un enfant qui devra collaborer avec nous afin
que nous pussions comprendre cette humanité et l’aider à évoluer.
Maldeï a entendu parler de cette planète, les habitants sont très
nombreux, mais ils sont sous-évolués. Si nous prenons un de leurs
enfants quelque temps, nous pourrons l’examiner et l’éduquer afin que
de retour sur sa planète, il puisse donner aux hommes son savoir. Nous
ne pouvons intervenir en masse, ce serait pour eux une forme
d’agression et cela ne les guiderait pas nécessairement vers un progrès.
Nous devons nous apprêter à partir, Maldeï va nous préparer un petit
vaisseau que je piloterais moi-même.
⎯ Cher Bildtrager, je suis votre esclave, je ferais ce que vous
désirez. Vous servir est pour moi un honneur.
À ces mots, Maldeï se sent rassurée et part dans l’instant préparer le petit
vaisseau qui les guidera vers la Terre et ramènera cet enfant dont elle a
tellement besoin. Elle sait qu’elle ne peut se montrer sur la planète, car
avec une couronne de serpent au sommet du crâne, elle serait
immédiatement remarquée. Elle place discrètement les cheveux dans le
lecteur du CP du vaisseau qui les conduira vers leur but. Elle effectue les
programmations nécessaires et fait amener quelques équipements et
vivres. Enfin lorsque tout est prêt, elle fait amener son époux avec sa
servante pour les placer dans leur vaisseau.
⎯ Voici mon chéri, je t’ai préparé un vaisseau assez discret pour que
tu ne puisses pas être remarqué par les terriens, il ne semble pas très
récent mais il devrait te convenir. Il est assez petit, il ne fait que
quelques mètres de long et il n’a que cinq places assises. C’est une
navette faite pour circuler en périphérie des astres, c’est une relique, il
n’a même pas de moteur éthérique, tu ne peux faire de longs voyages
avec. Mais par contre, il est si petit qu’à la surface de la planète, tu peux
te faufiler partout et le cacher si nécessaire.
Bildtrager admire l’engin, un minuscule vaisseau, il est de couleur
rouge, effilé, il ressemble à une Ferrari mais plus gros. Quatre portes
s’ouvrent en basculant vers le haut. Bien sûr pas de roues pour un tel
engin. Mais les vitres sont larges et à l’avant, le cockpit est comme un
grand par brise incliné et aérodynamique. En l’ouvrant, à l’intérieur, sont
implantés cinq sièges en tôle d’aluminium, toute l’instrumentation est de
la même couleur. L’espace entre les sièges est important, il y a de la
place pour écarter ses bras et allonger ses jambes. Le siège du pilote a
deux accoudoirs où sont incrustées les commandes à portée de mains.
Au bout des doigts, à droite, un petit levier pour contrôler l’appareil.

139
⎯ J’ai programmé l’appareil afin qu’il t’emmène vers ta cible. J’ai
posé sur le tableau de bord un appareil qui est un détecteur capable de te
donner la position de l’enfant au centimètre prêt, c’est un "Générateur de
Position Spatial", on l’appelle GPS en général !
Ces lettres font tourner la tête à Bildtrager, mais il ne sait pourquoi ?
GPS est un appareil capable de situer n’importe où un objet que l’on
aura déterminé. Il se connecte sur la fréquence personnelle de la chose
que l’on recherche, il détecte les ondes spécifiques émises et s’y oriente.
Cet instrument te fera toujours remonter à la source de celui qui l’émet.
Il se débroche de son socle, tu peux le prendre avec toi si tu dois quitter
le vaisseau. L’engin se conduit de la même façon que les autres, il a un
moteur gravitique, tu en connais le mode de fonctionnement. Qu’en
penses-tu ?
⎯ C’est formidable, je n’ai jamais vu un tel appareil aussi
confortable et si réduit. Que dois-je faire lorsque j’aurai avec nous
l’enfant ?
⎯ Lorsque tu seras avec lui dans le vaisseau, tu mets l’engin en
mode retour, il est programmé pour revenir ici, de la même façon qu’il
t’emmènera vers l’enfant.
⎯ Et s’il ne veut pas venir ?
⎯ S’il ne vient pas, je tuerais Néni.
Bildtrager est confus d’entendre cette réponse. Néni est à côté de lui, elle
ne laisse paraître aucun signe de crainte, cette phrase ne la touche pas.
⎯ Combien de temps avons-nous ?
⎯ Prends ton temps, mais reviens avec. Je te pose ce bracelet,
comme ça je pourrais voir ce que tu fais.
Bildtrager fait signe à Néni d’embarquer, il l’installe à côté d’elle et il
accroche sa ceinture ; il en fait autant pour lui. Maldeï parait se pencher
sur lui pour lui un baiser mais c’est le serpent qui jette aussi son venin
car à cet instant, son esprit s’obscurcit. Bildtrager ferme la porte, met en
marche l’appareil, hélas son esprit n’est pas aux commandes, les yeux du
serpent le dirigent. Néni le sait, elle attendra le moment pour reprendre
contact avec lui. Maldeï sait qu’elle ne peut laisser seul son époux partir
comme ça avec une femme à qui elle accorde qu’une confiance limitée,
mais Bildtrager est sous hypnose. La porte du grand vaisseau s’ouvre, le
petit engin décolle et s’éloigne d’un trait dans l’espace.
Dans le vaisseau, Bildtrager suit les instructions de vol du CP
programmé pour chercher l’être dont les cheveux sont en harmonie avec
les siens. Il ne se doute pas que c’est son enfant qu’il doit ramener à
Maldeï. Néni, elle sait tout, mais décide de ne pas intervenir. Son action

140
doit découler d’une prise de conscience de Jacques. Elle l’accompagne
pour veiller sur lui, c’est sa mission. Elle est là pour réveiller Jacques en
lui et établir la liaison avec l’amour d’Aqualuce totalement endormie en
lui. Néni est au tout début d’un travail immense. Pour Bildtrager, elle est
sa ressouvenance, l’élément essentiel pour un jour retrouver ses
véritables racines. Mais à l’instant, c’est le contraire, car Maldeï a
concentré sa force en sa conscience afin d’exécuter ses plans. Le petit
vaisseau contourne Mars et prend la direction de la Terre. Juste une
heure est nécessaire pour arriver en périphérie de la planète.
Un vaisseau de moins de dix mètres de long ne peut être vu par les
télescopes et en arrivant dans l’atmosphère, il sera confondu avec un
avion. Tout se passe bien, le vaisseau passe devant la Lune, et Bildtrager
et Néni voient dans sa splendeur la Terre, large planète aux reflets bleus
et blancs. Le Soleil éclaire l’astre qu’ils viennent de passer, mais la Terre
forme un grand croissant. Le CP indique que l’objectif est sur la face
obscure. Tant mieux, ils se poseront dans la nuit. L’engin fait le tour de
la planète, mais à la verticale, il indique clairement quatre points
correspondant aux données programmées dans le Cristal Pensant. Le
choix est là et c’est Bildtrager qui doit le faire. Pour lui, c’est la première
fois qu’il visite cette planète. Il n’a pas de cartes détaillées, Michelin ou
IGN, ni d’annuaire téléphonique. Mais le CP dit à Bildtrager que des
données numériques sur ondes Hertziennes sont largement disponibles.
Alors le CP analyse les signaux et en quelques instants, crée un
programme pour pouvoir les comprendre. Bildtrager constate que les
informations sont séquencées sur une onde porteuse, et qu’il suffit de
s’adapter pour pouvoir communiquer. Le CP télécharge un moteur de
recherche disponible sur le réseau. À l’écran s’affiche "Google" l’image
est pauvre car elle n’est pas en trois dimensions comme tout ce que le
CP peut afficher. Bildtrager se questionne.
⎯ Mais qu’est-ce que c’est que cette chose-là ?
Néni est comme Aqualuce, elle sent les choses, elle les connaît parce que
la nature, la technique et les hommes lui parlent comme lui donnant leur
substance. Elle sait en voyant ou en touchant. Bien que l’être avec qui
elle se trouve soit ici avec de mauvaises intentions, elle dit à Bildtrager :
⎯ Ce que tu vois est un moteur de recherche du réseau numérique
terrien. Ce concept relie tous les systèmes savants de la Terre. C’est une
mémoire gigantesque de la planète. Tu peux trouver dans ce système
tout ce que tu veux savoir de la Terre et des hommes. Toute leur
connaissance, leur culture, la mémoire de la planète est là. Si tu cherches
quelque chose, tu le trouveras.

141
Les hommes de la Terre, en créant ce système ne s’imaginent pas que
des êtres s’introduisant dans l’atmosphère de la planète peuvent trouver
tout ce dont ils ont besoin pour les envahir et y puiser tout le savoir
humain. Ces ondes qui se propagent partout laissent le libre court à ceux
qui veulent s’en servir pour de mauvaises intentions.
Bildtrager sait ce qu’il doit trouver. Il a affiché à l’écran du CP quatre
possibilités qui scintillent sur la carte de la zone concernée. Il voit quatre
points, sur une terre entourée de mer, deux dans une montagne, deux
autres dans un bassin qui ressemble à une ville immense comme il n’en
existe pas sur les planètes d’où il vient. Il demande au CP de chercher
une carte du monde. Les données apparaissent instantanément, il voit
qu’il peut replacer la zone d’investigation et les faisant chevaucher, il
voit que cela correspond à un pays, la France. Curieusement, il a comme
une idée qui sorte du profond de son être et il demande au CP de
chercher Keuramdor. Là, le nom s’affiche et les détails s’ouvrent. Il peut
lire « École spécialisée pour accueillir les jeunes enfants nés après le 11
septembre 2001 ». Cela lui suffit, il sait que là il trouvera l’enfant qu’il
est venu chercher. Sans réfléchir, il donne instruction au CP de prendre
pour cible les deux points situés sur la carte. Alors, le vaisseau entame sa
descente doucement.
Néni le regarde faire ; depuis qu’ils sont partis, Bildtrager n’a pas dit
mot. Elle sait qu’il est toujours sous le contrôle de Maldeï. Elle ne
pourra lui parler que lorsqu’il y aura une ouverture dans son cœur. Mais
elle veillera à ce qu’en aucun cas les enfants ne soient en danger. À
plusieurs centaines de mètres, le vaisseau est maintenant à découvert, les
montagnes sont autours d’eux, des nuages entourent les sommets, ils
voient les lumières de Keuramdor, l’école des enfants du troisième
millénaire. Néni voit sur un petit espace de pelouse trois enfants les
regarder descendre. Elle sait que c’est l’un d’eux qu’ils sont venus
chercher. Mais les enfants les ont vus et elle le sait.
⎯ Nous sommes repérés, il faut s’éloigner et cacher le vaisseau pour
ne pas attirer l’attention.
Bildtrager fait un écart pour faire demi-tour. Il reprend un peu d’altitude,
trouve des bois, au-dessus des bâtiments où sont les enfants. Ici, il est
plus en sûreté, il peut se poser. Il y a juste assez d’espace pour son engin
entre quelques arbres, et enfin, il peut arrêter le moteur. Il est sur Terre.
Il prend l’appareil pour détecter l’enfant qu’il cherche et que Maldeï lui
a préparé.
⎯ Mon cher petit, je vais te retrouver et je vais te prendre avec moi.
Viens avec moi, Néni, je vais avoir besoin de toi. Quittons l’engin,

142
descendons jusqu’à la propriété où nous les avons repérés.
Néni sort et bouscule Bildtrager en faisant tomber son détecteur, et
comme par malchance, il se fracasse sur une pierre. Néni fini de
l’écraser d’un pied presque trop maladroit.
⎯ Mais qu’a tu fais ? tu as marché sur le détecteur, il est cassé, je
n’en avais qu’un. Comment allons nous faire pour trouver l’enfant que je
suis venu prendre ?
⎯ Mon pauvre, je suis désolée, je n’ai pas fait exprès.
Néni est plus que complice de son pied malheureux. Elle a fait tout ce
qu’il fallait pour détruire l’appareil en question.
⎯ Nous ne sommes pas si loin, je pense que l’on a nos chances pour
trouver ce que nous sommes venus chercher.
Néni suit Bildtrager, sans rien dire, mais elle veille et dans le silence de
son action, elle arrive à l’entrée d’une grande propriété. Néni lève les
yeux et voit inscrit en large au-dessus du portail cette inscription :
KEURAMDOR. C’est l’école qu’Aqualuce, Jacques et Noèse ont créée
sur Terre, une école pour les enfants de la nouvelle aire.
⎯ Regarde, c’est toi qui as créé cette école, réveille-toi, tu es chez
toi. Lit l’inscription, elle s’adresse à toi.
⎯ Non, ce n’est pas moi, c’est la première fois que je viens sur
Terre. Je ne lirais pas ce qui est marqué. Allons chercher cet enfant et
partons immédiatement, regarde, la petite porte métallique à côté du
grand portail semble entrebâillée, nous allons nous y introduire.
C’est alors que devant eux, la porte s’ouvre.

D’un coup deux enfants et deux adultes se retrouvent face à face dans
l’obscurité. Les gamines sont surprises, ils ne s’attendaient pas à tomber
nez à nez avec des personnes juste devant la porte de leur école. Sur le
coup, ils ne peuvent bouger, comme paralysés. L’homme attrape le
premier enfant qui est devant lui, la petite fille se met à crier de toutes
ses forces et se met à courir, laissant dans les mains de l’homme son
blouson. L’autre enfant, recule et rentre dans la propriété.
⎯ Néni, rattrape-la, avant qu’elle ne donne l’alerte.
Mais la jeune femme ne bouge pas et laisse l’autre petite fille se replier
dans la propriété, alors que l’homme court sur la route pour rattraper
l’autre enfant.
⎯ Laisse cet enfant tranquille, lui dit Néni.
⎯ Non, suis-moi, rattrapons-la.
Néni descend la route bitumée que l’homme dévale à vive allure. La
course dure près de dix minutes et dans l’obscurité, il est bien difficile de

143
repérer un enfant entre les branches des arbres. Ils sont à plus de cinq
cents mètres de la propriété et l’homme marche doucement pour repérer
le moindre bruit pouvant trahir l’enfant en fuite. D’un coup, il entend un
craquement de branche derrière lui. Il se retourne et voit face à lui la
fillette. Cette fois, elle ne peut plus s’enfuir, et il se jette sur elle et
l’attrape avec force. Il la plaque sur le sol, elle ne peut plus s’échapper.
Néni, sa compagne, arrive à sa hauteur :
⎯ Bildtrager, laisse cette fille, n’insiste pas dans ton projet, il vaut
mieux rentrer.
⎯ Il n’en est pas question, c’est ma mission.
⎯ Ce n’est pas ta mission, tu en as une autre.
⎯ C’est faux, je suis venu sur Terre pour enlever cet enfant. J’ai
accompli ma mission, rentrons immédiatement.
Néni n’est pas agressive, elle est avec lui pour tenter de le raisonner,
mais il ne veut rien entendre. Elle l’a accompagné ici pour éviter qu’il ne
fasse des actes graves et irrémédiables.
⎯ Maintenant, suis-moi jusqu’au vaisseau, il faut repartir.
Il attrape l’enfant qui pleure et la met sur ses épaules.
Pendant ce temps, l’autre fille qui s’est échappée est arrivée à l’entrée du
bâtiment, elle est attendue par Noèse :
⎯ Cléonisse, dis-moi où est Axelle ?
⎯ Elle s’est fait attraper par l’homme qu’on a croisé à l’entrée de
l’école, je l’ai vu courir et descendre la route.
⎯ Shanley m’a raconté l’histoire de ce vaisseau qui s’est posé dans
le bois devant l’école. Steve, Léon et Martin sont partis voir.
⎯ Axelle est en danger, il faut aller la rechercher.
⎯ Cléonisse, elle n’est pas en danger pour l’instant, l’homme avec
qui elle est n’est pas dangereux, je le connais très bien. Viens, monte
avec moi dans la voiture, j’ai besoin de toi pour la retrouver.
Dans la voiture, à la sortie de la propriété, Noèse dit d’un ton grave à
Cléonisse :
⎯ Ce que je vais te dire est très surprenant, mais je n’ai pas le choix,
car tu peux vraiment m’aider à retrouver Axelle. L’homme qui vient
d’arriver avec le vaisseau spatial est ton père. C’est Jacques. Je pense
qu’il est venu pour te chercher. En venant avec moi, si nous le
rejoignons, nous avons une chance de le raisonner et de récupérer
Axelle.
⎯ Mais pourquoi ferait-il cela ?
⎯ Dans son esprit, c’est très flou, je n’arrive pas très bien à savoir
pourquoi. Il y deux consciences qui se mélangent en lui. Tout ce que je

144
sais, c’est que ta mère n’est plus avec lui. Il est avec une autre personne
qui est avec nous. Il semble qu’une force étrangement puissante le
contraint à faire cela. S’il te voit et t’entend, il y a une chance pour qu’il
retrouve à ses esprits et la relâche. Il ne faut pas perdre de temps. Il veut
repartir maintenant avec Axelle.
La voiture descend rapidement la route et s’arrête quelques instants plus
tard.
Mais pendant ce temps, Jacques, le père de Cléonisse, remonte dans le
bois vers son engin qui l’a guidé jusqu’ici. Noèse descend de sa voiture
avec Cléonisse, et elles commencent à suivre leur trace. Hélas, elles
restent avec quelques minutes d’écart et bientôt, ceux qu’elles
poursuivent arrivent à la hauteur du vaisseau. Mais trop tard, car Steve,
Martin et Léon sont déjà sur place et il lui est impossible de s’approcher
de son appareil. Dès qu’il sera découvert, les hommes lui tomberont
dessus et reprendront l’enfant.
⎯ Néni, on n’a pas le choix, il faut s’éloigner d’ici, ils vont nous
rechercher. Nous devrons attendre qu’ils s’éloignent de l’appareil pour le
rejoindre et repartir.
⎯ Mais mon pauvre, tu rêves, ils ne vont plus nous lâcher
maintenant qu’ils ont retrouvé l’engin.
⎯ Ça va, grimpons, faufilons-nous entre les arbres.
⎯ Jacques, rends-toi à ceux qui te cherchent, ce sont tes amis, ils
t’aideront à retrouver ta vraie conscience. Je suis aussi là pour t’y aider,
tu le sais.
⎯ Arrête de m’appeler Jacques, je suis Bildtrager et je ne veux pas
entendre d’autre nom que celui-là.
Mais pour lui, ce n’est pas facile de chercher sa route et porter l’enfant
qu’il a sur le dos, d’autant plus qu’elle remue de plus en plus. Elle ne
peut crier car elle a un foulard qui la bâillonne, mais elle lui donne des
coups de pied. Ils marchent près de deux heures et pensent être hors de
portée de ceux qui pourraient les poursuivre. Il s’arrête épuisé et repose
l’enfant sur le sol. C’est la fin de l’automne et ils ont tous froid. La petite
fille pleure, elle est terrorisée.
⎯ Je veux rentrer à la maison, ramenez-moi chez moi, j’ai froid.
Dans l’obscurité, elle ne distingue pas les visages, mais une voix douce
lui répond :
⎯ N’aie pas peur, je ne te veux pas de mal, je vais même te
réchauffer. Donne-moi ta main. Je suis Néni, une amie de tes parents.
La petite prend sa main. Aussitôt, elle sent une chaleur l’envahir dans
tout le corps et quelques minutes plus tard, elle n’a plus froid. Elle sent

145
sur elle, comme un manteau protecteur invisible.
⎯ Ça va mieux, comment t’appelles-tu ?
⎯ Je suis Axelle, ma maman c’est Noèse, la directrice de l’école et
mon papa, c’est Steve.
⎯ Moi, c’est Néni, je viens de la planète Elvy, nous sommes arrivés
tout à l’heure avec un mini-vaisseau spatial.
⎯ Et tu viens du ciel pour m’emmener, pourquoi ?
⎯ Ce n’est pas moi qui veux, c’est plus compliqué.
⎯ Taisez-vous, nous allons être repérés si on vous entend.
⎯ Et t’es qui toi, je ne te vois pas trop dans le noir, mais ta voix, je la
connais.
⎯ Je suis Bildtrager, je suis le mari de l’impératrice Maldeï et si tu
ne m’obéis pas, elle pourrait te faire mourir.
⎯ Bildtrager, ne dites pas cela à cette enfant, vous n’en avez pas le
droit. De plus vous allez la rendre malade.
⎯ Néni, ne vous en faite pas je n’ai plus peur. Je suis comme ma
maman, je peux lire les pensées des hommes. Je sais qu’il n’est pas
méchant. Mais j’ai du mal à savoir ce qu’il y a en lui, c’est un homme
sans passé, dans sa tête, il n’a que trois mois d’existence. Mais il cache
quelque chose en lui.
⎯ Tu as raison. Bildtrager, dites-lui qui vous êtes, retirez votre
masque.
⎯ Taisez-vous pour la dernière fois, je n’ai pas de masque. Je suis, je
suis… Oh ! je ne veux plus vous entendre.
À ce moment, il s’effondre et se masque les yeux pour sembler ne plus
exister. À peine se sont-ils tous tus, qu’ils entendent des voix les appeler
en s’approchant :
⎯ Axelle, Jacques, répondez-moi, je sais que vous n’êtes pas loin.
Jacques, rejoignez-nous, on s’occupera de vous, j’arriverais à vous
soigner.
⎯ Papa, c’est moi, Cléonisse. Écoute-moi, reviens. Céleste est resté
à l’école, il t’attend. Tu nous manques, ça fait trois mois que tu es parti.
Reviens papa, reviens.
Le pauvre homme ne sait plus où il en est, il entend dans sa tête des voix
qui ne lui sont pas étrangères. Mais en même temps, ce sont des
inconnues qui l’appellent. Il est prêt de se rendre, tous se lignent contre
lui. Il voit dans l’obscurité des bois, deux ombres se détacher. Mais il ne
peut distinguer les visages, car la lune n’est pas au rendez-vous, elle est
noire à cette époque. Juste à ce moment deux torches se dirige sur lui et
l’enfant et les éblouissent.

146
⎯ Rejoins-moi papa, on a retrouvé ton vaisseau, tu ne peux plus
repartir.
Alors, Bildtrager baisse les bras. Il doit admettre de devoir se rendre. S’il
ne peut plus rejoindre Maldeï, il ne peut faire autrement.
C’est à ce moment précis qu’un faisceau formidable de lumière
embrasse toute la forêt dans laquelle ils se trouvent. Noèse lève les yeux
et distingue un autre vaisseau de bonne taille, descendant sur eux. Elle
comprend que c’est elle et Cléonisse qui sont en danger maintenant. Il
faut fuir, car des renforts doivent arriver pour venir rechercher ceux qui
sont venus kidnapper un enfant.
Elle a raison car l’engin se pose aux pieds de Bildtrager. Et deux
hommes en sortent. De loin, elle peut distinguer Jacques rentrer dans le
vaisseau avec sa fille et la jeune femme les suivre. Un instant plus tard,
la porte se referme, le vaisseau s’élève doucement au-dessus des arbres,
puis, accélère si fort qu’en moins de trois secondes, il disparaît. C’est
terminé.

147
CINQ CENT DIX HUIT !

Dans le silence de TRINITA, le vaisseau décolle. La


planète est sous leurs pieds. L’émotion est grande pour tous. Araméis,
qui a paramétré la zone où se trouveraient les hommes et les femmes,
donne ordre au Cristal Pensant de se diriger droit vers sa cible. Bientôt,
le vaisseau ralentit dans une zone obscure baignant dans un brouillard
épais.
⎯ Nous arrivons, nous ne sommes qu’à deux cents kilomètres de
l’objectif.
Malgré le froid intense, le vaisseau navigue sans problème dans cette
zone très perturbée. Un tel engin capable de traverser l’univers est en
mesure de circuler dans les zones les plus froides d’une planète.
⎯ Cette fois, nous y sommes, nous n’avons plus qu’à descendre.
L’engin immobilisé, perd de l’altitude très progressivement et arrête sa
course à moins de trente mètres du sol. Doora contrôle l’appareil qui
avait déterminé la position des corps glacés :
⎯ Regarde, Aqualuce, en dessous de nous, ils sont tous là. Je
conseille d’envoyer un robot pour aller inspecter la zone et voir dans
quelles conditions nous allons les trouver.
⎯ Sont-ils vivants ? je ne sais pas. Je me demande si nous ne ferions
pas mieux de ne pas intervenir, peut-être n’avons-nous sous nos pieds
qu’un immense cimetière ?
⎯ C’est pourquoi je vais envoyer un robot sonde pour voir à notre
place. J’ai vu que nous avions des mouches, j’en envoie deux pour plus
de sûreté.
⎯ Je ne connais pas ce genre de robot, Araméis, qu’est-ce que c’est ?
⎯ Aqualuce, c’est une chance incroyable d’avoir trouvé ici ce type
de sonde. C’est un nouveau modèle qui a été mis au point juste avant
que Lunisse disparaisse.
Les mouches portent bien leur nom, car à l’image de l’insecte, elles sont
très petites ; elles ne mesurent pas plus de trois centimètres, mais elles
pèsent près de dix kilos, pour assurer leur stabilité dans toutes les
conditions. Je peux les lancer sur leur cible, même si le vent dépasse
plus de trois cents kilomètres-heure. Je vais vous en montrer une.
Permettez que j’aille en chercher une au laboratoire.
Araméis s’éclipse quelques instants. Il réparait avec une petite valise qui
semble peser au bout de ses mains. Il la pose sur une table et l’ouvre.
Aqualuce s’en approche et découvre au fond de la valise, comme dans

148
un écrin, une sorte de scarabée tout noir, la ressemblance est
surprenante.
⎯ Prenez-le dans vos mains, faites attention, vous allez être surprise.
Aqualuce, qui n’avait jamais vu ce type de sonde est étonnée et l’attrape
d’une main, mais ne peut la décoller de sa place.
⎯ Je n’arrive pas à la prendre, comment doit-on faire ?
⎯ Je vous avais prévenue, sa masse est très impressionnante, sa
densité est cinquante fois supérieure à celle du plomb. Sa surface est très
lisse, on ne peut la prendre à la main. Par contre je peux la piloter. Son
centre nerveux est constitué d’un CP que je peux contrôler avec les
commandes du vaisseau. Voyez, je m’installe aux commandes et je me
connecte sur la mouche.
Aussitôt, sur l’écran de contrôle, on voit le fond de la boîte où elle se
trouve en gros plan, sous un angle de cent quatre-vingts degrés. Araméis,
avec la commande du vaisseau, fait décoller le minuscule engin qui, sorti
de sa boîte, fait le tour d’Aqualuce et se stabilise devant son nez. Elle
apparaît en grand sur l’écran, mais très déformée, du fait du grand angle.
Araméis change la focale, et fait un zoom. Le nez d’Aqualuce apparaît
énorme, puis, grossissant encore plus, bientôt, ce sont les cellules qui
apparaissent. L’agrandissement continue et ce sont les molécules qui
remplacent le nez fin et charmant de la femme. Ensuite, la mouche se
déplace, mais la vision normale a été remplacée par un autre spectre,
celui de la vision éthérique. Alors, apparaissent à l’écran toutes les zones
d’énergie des corps que l’engin croise.
⎯ Vous voyez, Aqualuce, ce petit appareil est capable de sonder tout
ce qui se trouve dans son environnement. Il est équipé d’un moteur
gravitique comme tous nos engins spatiaux et il peut soulever des poids
jusqu’à trois cents kilos. Sa vision lui permet de déterminer les
caractéristiques de tout ce qu’il croise. C’est un véritable mouchard,
d’où son nom, la mouche. Je vais l’envoyer sous la glace pour qu’il nous
communique toutes ses impressions.
⎯ Je ne connaissais pas ce petit gadget, mais comme il semble
puissant, je suis d’accord pour que vous l’envoyiez en exploration.
Après avoir reposé la mouche dans sa boîte, Araméis demande à Némeq
de descendre la valise dans le sas d’embarquement, afin de mettre la
mouche au travail. Cela étant fait, sur l’écran, on voit la mouche
s’envoler et descendre sous le vaisseau. Il y a une couche de glace et rien
n’indique que sous cette croûte il puisse y avoir plus de cinq cents
hommes. L’insecte mécanique pointe ses yeux sur la glace et, émettant
un rayon rouge, fait fondre la glace devant lui pour pénétrer à l’intérieur.

149
Un trou semble s’être dessiné devant et la mouche s’y introduit. La glace
traversée doit être très épaisse car la sonde semble mettre quelques
secondes pour la franchir. À l’intérieur, tout semble noir, on ne voit rien.
D’un coup, les yeux de la mouche se mettent à transmettre une image
comme en plein jour. Sous la croûte glacée apparaissent, couchés sur la
glace, cinq énormes tubes ovoïdes. Leur dimension est telle qu’on peut
imaginer que chacun puisse contenir une centaine d’hommes. La
mouche donne pour chacun vingt mètres par cinq. Mais la question reste
posée :
S’ils sont tous dedans, sont-ils vraiment vivants ? C’est à cela que la
mouche va peut-être répondre. Araméis actionne une commande et la
minuscule sonde s’approche d’un des ovoïdes. Cette fois, ce n’est pas de
la glace qu’elle doit percer, mais de l’acier inoxydable. L’insecte
mécanique se pose sur une face et accroche ses pattes sur la structure.
D’un coup, entre ses membres, des arcs électriques se mettent à jaillir et
le métal fond sous ses pattes, à la façon d’un poste à souder à l’arc. Le
métal coule tant et si bien que la mouche s’enfonce dans le blindage. La
lumière qui arrive jusqu’à l’écran est filtrée, et ne paraît pas
éblouissante. Ce n’est qu’une illusion, car le témoin de température
affiche deux mille degrés. Le tout petit engin y semble insensible. À la
fin, après avoir traversé les isolants, il débouche dans un vaste container
dans lequel sont empilées des multitudes de boîtes. Cela ressemble à un
vaste tombeau. Tous les amis se regardent, le visage terne, pensant avoir
troublé la paix d’un vaste sanctuaire. Mais Araméis n’hésite pas et
avance la mouche sur le rebord d’un des nombreux cercueils. Une trappe
au-dessus apparaît. La mouche se faufile contre une fente et semble
pousser avec force. Le couvercle cède et s’ouvre. À l’intérieur apparaît
une femme, raide et glacée. Sa température est de moins cent vingt
degrés. L’insecte saute dessus et d’une de ses pattes, paraît décrocher un
minuscule échantillon de ce qui apparaît être un cadavre. Le morceau de
chair est digéré par la bouche de la sonde. Une minute se passe. Et d’un
coup, apparaît à l’écran un gros plan sur les cellules arrachées. Il est bien
visible que les tissus sont vivants, les cellules ne sont pas mortes. En
haut à gauche du moniteur, apparaît l’inscription "VIVANT,
HIBERNATION à 99 pour cent". Tous retrouvent le sourire, même des
cris de joie sortent d’une bonne partie des membres de l’équipe.
⎯ Ils sont vivants, en parfait état d’hibernation, c’est fantastique,
Aqualuce. Pour eux, les sept ans peut-être passés n’auront duré que
vingt-cinq jours.
⎯ Araméis, s’ils sont tous comme ça, il faut les sortir et la ramener à

150
la vie. C’est urgent, si quelqu’un les a mis ici, il peut revenir les
chercher.
⎯ Aqualuce, il faut ramener dans le vaisseau les containers un à un
et les mettre en réveil progressif. La mouche nous a indiqué qu’ils sont
tous congelés au taux d’humidité zéro. Une chance pour eux, sinon ils
tomberaient en morceau à la décongélation.
⎯ Je pense que les containers ont un système de régénération, sinon,
cela ne servirait à rien. Ramenons-les tous dans le vaisseau et voyons.
Araméis n’apprécie pas l’idée d’Aqualuce, mais Weva et Wendy sont
d’accord avec leur amie. Voyant que son idée ne recueille pas vraiment
d’approbation, Araméis, propose de découper la calotte protégeant les
containers.
Après avoir récupéré la mouche, le vaisseau se place à moins de vingt
mètre à la verticale des gros tubes glacés. Doora action une commande
et sous eux, la glace se vaporise en moins de dix secondes. Un cratère de
cinquante mètres apparaît maintenant, et les containers sont bien visibles
sous la lumière de l’air ionisé qui donne l’illusion d’être en plein jour.
Le vaisseau n’a pas de porte ventrale et les containers pénétreront par
l’entrée des petits vaisseaux. Aucun câble n’est nécessaire. Même si
chaque tube pèse peut-être cent tonnes, c’est le rayon tracteur qui fera
office de grue. Il faut près d’une demi-heure pour installer dans le
vaisseau chaque container. C’est au bout de trois heures que la grande
porte du sas se ferme. Tous à bord, ils regardent avec une vive émotion
les cinq blocs qui prennent toute la place qu’aurait pu occuper de petits
vaisseaux spatiaux. Qui vont-ils trouver à l’intérieur, est-ce bien tous des
frères lunisses ?
C’est Ysius qui pose la question.
⎯ Pour sauver des êtres, Ysius, tu regardes leur race, leur sexe, leur
nationalité ?
⎯ Non, Aqualuce, mais si c’était des Golocks ?
⎯ Raison de plus, leur chef est mort depuis longtemps, ils n’ont plus
personne à qui se raccrocher. Au lieu de te poser ce type de question,
trouve donc le tableau de commande de chacun des containers. Je suis
bien incapable de ressentir qui pourrait être à l’intérieur, mais je n’hésite
pas un instant.
Aqualuce n’a plus les dons qu’elle possédait avant cette aventure, mais
elle est devenue beaucoup plus spontanée. Son cœur semble découvrir
des facultés que la tête, même bien formée semble ignorer.
Ysius revient, semblant avoir trouvé quelque chose :
⎯ Venez voir, je crois que la commande est au-dessous des engins. Il

151
ne va pas être facile de les ouvrir car leur trappe est sur le sol.
⎯ Comment faire, les rayons tracteurs sont inopérants à l’intérieur.
⎯ J’ai une idée, dit aussitôt Doora. Je vais leur faire faire un quart de
tour.
Tous la regardent étrangement, car plus aucun d’eux ne possède le don
de lévitation, et même s’ils l’avaient encore, ils ne seraient pas en
mesure de déplacer un bloc de pierre de plus de cent kilos, alors cent
tonnes…
⎯ Vas-y Doora, je sais que tu peux le faire.
⎯ Aqualuce, c’est toi qui m’as appris que j’en étais capable.
Alors, Doora lève les yeux, fixe un des premiers containers, le soulève
par la force de sa pensée et lui fait faire un quart de tour en le plaçant
comme il se doit. Elle fait cinq fois l’opération, sans rien bousculer et
avec beaucoup d’assurance.
Maintenant, devant eux les trappes bien visibles laissent apparaître des
claviers de commande certainement destinés à congeler ou décongeler
les habitants de ces étranges capsules. Tous les amis de Doora sont
stupéfaits de voir qu’elle possède des pouvoirs aussi surprenants. Alors
qu’ils ont tous perdu les leurs il y a des années, elle semble en disposer à
sa guise.
⎯ Mais comment tu as pu faire ça Doora, plus aucun de nous ne
possède de pouvoir Lunisse.
⎯ Araméis, je n’ai jamais perdu mes pouvoirs, je les avais juste
oubliés. C’est depuis qu’Aqualuce nous a rejoints que je les ai
redécouverts. Ma pensée me dit aussi qu’il ne faut plus tarder à réactiver
les caissons, il y a des centaines d’hommes et de femmes à l’intérieur et
il faut les libérer. Ils sont vivants, je le sens.
⎯ Doora a certainement raison, libérons tous ceux qui sont
prisonniers de ces containers.
⎯ Aqualuce, c’est une lourde responsabilité de décongeler tous ces
êtres. S’ils sont morts, que va-t-on en faire ?
⎯ Araméis, il ne faut plus se poser de questions, j’active le premier
caisson, comme ça, c’est fini de philosopher.
Sur cette parole, Aqualuce se place devant le clavier et met en marche la
fonction réveil des cercueils d’inox que contient le grand caisson. Le
compte à rebours s’affiche ; il faudra attendre deux heures pour voir si
ceux qui y sont enfermés se réveillent. Il n’y a pas de médecin parmi les
neuf amis, s’il y a des difficultés au réveil, il n’est pas certain qu’ils
puissent agir correctement.
Il a été décidé d’activer les caissons les uns après les autres afin de ne

152
pas surcharger la petite équipe. La question qu’ils se posent est,
comment accueillir cinq cents hommes renaissant d’un long sommeil ?
Mais, il est trop tard pour se poser des questions, car le temps vient de
s’écouler et une lumière verte indique que la porte du container va
s’ouvrir dans quelques secondes. Les cinq femmes et les quatre hommes
se regardent gravement. Les verrous d’un coup se relâchent et la porte
tombe lourdement. Une aspiration se fait sentir du fait de la pression du
vaisseau et tous se trouvent déstabilisés. Aqualuce est la première à
s’approcher et elle n’hésite pas à sauter dans le container. À l’intérieur,
pas un bruit, tout est trop calme. Seraient-ils tous morts ? Aqualuce
s’avance seule et s’arrête devant un coffre déjà ouvert. Il y a une femme
dedans, son visage est blanc, en s’en approchant, elle constate qu’elle ne
respire pas. Aqualuce se rappelle ce visage, c’est celui de la femme du
caisson ouvert par la mouche. Elle se dit :
« La pauvre, elle aura fait les frais de la visite de notre sonde, une
mouche tueuse. Le caisson ouvert, elle n’aura pas pu être décongelée
normalement. Nous l’avons tuée. Pourvu que son sacrifice ait permis aux
autres de survivre. Je dois vérifier immédiatement. »
Aqualuce se rapproche d’un autre caisson. Celui-ci est bien fermé, il n’y
a qu’à actionner le levier de déverrouillage. Elle hésite un instant. Sa
main tombe sur la commande. C’est fait. Elle soulève le couvercle…

Ses yeux s’ouvrent, comme s’il voyait la lumière pour la première fois
de sa vie, ses cheveux bruns sont encore emmêlés et lorsqu’il ouvre la
bouche, il lui dit :
⎯ Générale Aqualuce, je n’aurais jamais pensé pouvoir être réveillé
par vous. Vous êtes le héros. Si vous êtes là, c’est que vous avez vaincu
notre ennemi.
⎯ Comment vous sentez-vous, pouvez-vous vous lever ?
⎯ Avec vous, Général, j’aurais toujours la force pour vous suivre. Je
pense pouvoir me lever.
Alors, Aqualuce tend une main à l’homme et l’aide à se redresser. C’est
un jeune homme, il n’a pas plus de vingt ans, il est habillé totalement en
noir. Il passe par-dessus la boîte, il est debout. Les autres qui, depuis
l’entrée, l’ont vu se lever, pénètrent à leur tour dans l’immense
container.
⎯ Vous êtes nombreux à avoir été mis en hibernation, vous êtes le
premier que l’on réveille. Qu’elle est votre nom ?
⎯ Je m’appelle Billoo, je suis Trinitien, je vous connais Générale car
tous parlent de vos exploits.

153
⎯ Que s’est-il passé pour que nous retrouvions cinq containers
contenant plus de cinq cents personnes congelées dedans, vous auriez dû
tous être rapatriés sur Lunisse comme Jacques l’avait demandé ?
⎯ Le vaisseau à vol instant est bien venu à plusieurs reprises
embarquer tous nos concitoyens, mais un groupe d’hommes et de
femmes ont décidé de rester ici pour assurer la continuité du travail
commencé sur notre planète. Vous savez que notre planète était le noyau
pensant du monde Lunisse. Nous devions rester ici pour continuer à
entretenir cette flamme. Je faisais partie des volontaires avec tous les
autres.
⎯ Qui savait que vous vous trouviez là ?
⎯ L’Amiral Marsinus Andévy.
⎯ Qui vous a mis en hibernation et pourquoi ?
⎯ C’est le successeur de Belzius, une femme je crois car je ne l’ai
pas vue, juste entendue.
⎯ Comment cela s’est-il passé ?
⎯ Il y avait plus d’un an que nous tenions avec notre groupe le
dernier centre de communication et de contrôle de Trinita. Nous nous en
sortions bien, certain lunisses nous avaient rejoints durant cette période.
C’est quelques jours après que nous ayons perdu tous contacts avec
Lunisse que le vaisseau à vol instant est arrivé dans notre atmosphère.
Nous savions que nous n’avions rien à craindre car il était des nôtres.
Nous laissâmes les officiers et le personnel débarquer. Mais lorsque
qu’ils sont arrivés jusqu’à nous, nous avons compris, mais trop tard, que
nous n’avions pas affaire à des frères lunisses. Tous avaient l’air
possédé. On nous a forcés à pénétrer dans les containers qui semblaient
préparés spécialement pour nous. Certains ont demandé pourquoi nous
devions être mis en hibernation. La voix très particulière de cette femme
nous a répondu ainsi :
« Si vous tenez à la vie, rentrez dans les caissons, vous me servirez le
moment venu. Mieux vaut pour vous d’être refroidis que morts. »
Nous n’étions pas armés comme eux et nous étions incapables de lutter.
Dans le grand vaisseau étaient entreposés cinq containers et un à un nous
avons dû prendre place. Je ne sais pas combien de temps a duré notre
sommeil, mais si je vous retrouve général, c’est que cela ne doit pas faire
trop longtemps.
⎯ Billoo, vous êtes restés endormis près de sept ans.
Le jeune homme se tait.
⎯ S’il vous plaît, Billoo, ne perdons pas de temps, il faut s’occuper
des autres, nous ne sommes pas nombreux, et ici, vous êtes près d’une

154
centaine.
Tous commencent alors à ouvrir les coffres et extraire délicatement
chacun de leur sommeil. Au bout de deux heures, tous ceux qui hier
étaient encore endormis sont debout. Tous sont vivants, hélas, la femme
découverte par Aqualuce tout à l’heure ne reprendra pas vie. Cent
personnes de plus semble déjà un rude problème. Alors, Aqualuce,
spontanément, se montre le nouveau leader de cette nouvelle population.
Elle est pour tous le Général Aqualuce et c’est la plus gradée. De plus,
son héroïsme la rend chef de façon incontestable. Araméis se sent
dépassé, lui, encore chef de la petite équipe il y a moins de deux heures,
il se trouve maintenant sans commandement. Aqualuce est trop occupée
pour s’en apercevoir, mais Doora, l’a lu dans ses pensées.
⎯ Ne t’en fait pas, Aqualuce reprend progressivement les fonctions
qu’elle avait perdues. Elle n’a rien contre toi, mais elle est totalement
prise à donner les directives nécessaires pour que tout se passe bien.
Comment t’en serais-tu sorti avec cent ou cinq cents hommes de plus. Je
sais que tu ne te sens pas très à l’aise. Crois-moi, Araméis, Aqualuce ne
te laisse pas tomber.
⎯ Si elle fait tout, je ne sers plus à grand-chose.
Les cents hommes et femmes, à peine réveillés, participent déjà au réveil
des autres. Bientôt, toutes les personnes emprisonnées dans les
containers sont réveillées. Tous sont sains et saufs. Aqualuce a demandé
aux membres du petit groupe dont elle faisait partie de répartir les
nouveaux dans les cabines du vaisseau. Il y a un peu de surcharge, mais
si chacun est raisonnable, tout devrait rentrer dans l’ordre d’ici peu.
C’est à ce moment qu’elle rejoint Araméis :
⎯ Je suis désolé, mais nous n’avions pas le choix tout à l’heure, il
fallait prendre l’organisation en main. Je vais prendre la direction du
groupe, mais tu restes le commandant de vaisseau. Nous avons vraiment
besoin de toi. Maintenant, il est urgent de quitter la planète au plus vite,
je pense que Maldeï pourrait avoir l’idée de revenir ici pour reprendre
ces hommes et ces femmes. Elle les avait gardés au frais ici certainement
pour avoir des hommes en réserve pour en faire une armée. C’est ce qui
se dégage des conversations que j’ai eues avec tous les survivants.
Araméis, trouvons une planète pour nous accueillir afin que nous soyons
hors de portée de Maldeï.
⎯ Aqualuce, j’ai un peu les boules de vous voir agir comme ça à ma
place, mais vous êtes plus habituée que moi. Je dois admettre que diriger
un vaisseau est pour moi plus facile que de m’occuper de cinq cents
hommes. Avez-vous une idée de la planète qui pourrait nous accueillir ?

155
⎯ Oui, il faut nous rendre sur Unis, c’est un astre protecteur,
guérisseur et en même temps une épreuve. Vous devriez avoir ses
coordonnées dans le CP. Cette planète était connue par les Lunisses
comme une malédiction.
⎯ Alors, pourquoi nous emmener sur un tel lieu ?
⎯ Tous simplement parce que si Maldeï voulait nous y rejoindre,
elle en serait expulsée par le rayonnement magnétique de la planète et
ses hommes, s’ils sont comme elle, mourraient sur place. Jacques, mon
époux s’y est rendu dans des circonstances incroyables. Si nous sommes
tous sains d’esprit, nous n’y risquerons rien.
Araméis programme le CP, il visualise la planète sur son écran. L’image
virtuelle est parfaite. Les données qui sont indiquées, sont très précises.
Son taux d’ionisation est des dizaines de fois supérieur à ce qu’un
homme peut supporter. Le temps de transport affiche environ trente
périodes (une période correspond à un jour de vingt-quatre heures sur
Lunisse ou sur Terre) ; c’est une mesure spatiale car il n’y a ni nuit ni
jour dans l’espace).
⎯ Trente jours, Araméis, pour nous connaître tous et que chacun
trouve sa place. C’est très bien.
⎯ Mais, Aqualuce, cela donne aussi du temps à Maldeï pour agir
contre nous.
⎯ Connais-tu un moyen plus efficace pour agir ? tu ne sais même
pas où elle se trouve et nous n’avons pas encore les moyens de nous
défendre, encore moins d’attaquer !
Bien sûr, Maldeï est notre ennemie, mais pour la prendre au piège, il faut
un plan et des moyens. Nous avons la chance d’avoir pu quitter la
planète qui nous tenait tous prisonniers. Nous sommes cinq cents
lunisses de plus, mais ce n’est pas encore une armée. Comment est
constituée l’armée de Maldeï, quels sont ses moyens ? tous ça, je ne le
sais pas. Prendre du recul nous permettra de mieux comprendre qui est
notre ennemi, tant soit peu qu’on en ait un.
⎯ Vous avez l’intention d’affronter Maldeï ?
⎯ Si j’ai une raison de le faire, oui ! pour l’instant, je veux voir
quelles sont ses intentions. Pendant le voyage, il faut répertorier toutes
les disponibilités de chacun, voir suivant les spécialités, leur donner une
affectation. En priorité, trouvons des médecins et des militaires et
surtout, un spécialiste de la radioactivité avant d’arriver sur Unis.
⎯ Que comptez-vous faire sur Unis, avez-vous un projet ?
⎯ Oui, retrouver une partie de nos pouvoirs perdus.
Araméis en avale sa langue, il se rappelle que pour sa part, ses pouvoirs

156
l’avaient quitté au lendemain de la venue sur sa planète d’un messager
qui leur avait ordonné de trouver la Graine d’Etoile. Tout le peuple
Lunisse était devenu comme lui ; un simple mortel.
⎯ Vous croyez, Aqualuce, qu’une simple visite sur une planète
inhabitable pourra nous rendre des pouvoirs perdus il y a bientôt dix
ans ?
⎯ Cette planète n’est pas un lieu où les miracles s’opèrent, mais elle
peut nous changer et nous rendre justes. C’est avec des pensées pures
que nous pourrons changer.
⎯ Mais quel est votre but parmi nous, c’est d’affronter Maldeï ou
nous changer ?
⎯ Les deux peut-être !
⎯ Même sans vos pouvoirs, Aqualuce, vous êtes dangereuse. Je
comprends mieux pourquoi Connor a tenté de vous neutraliser afin de
vous aimer. Votre volonté est si puissante que rien ne peut vous faire
obstacle. Jacques ne doit pas avoir son mot à dire avec vous.
Aqualuce se sent touchée par les mots d’Araméis. Elle, si sûre, semblait
en général toujours détenir la vérité ; même si elle a raison, elle se dit
qu’il a plus que raison. Jacques, au moment de leur départ, n’avait pas le
choix, elle lui avait imposé de partir ; il ne fit que suivre ses désirs. C’est
trop vrai, c’est elle qui l’a mis entre les mains de Maldeï. Et si
maintenant, il était vraiment en danger à cause d’elle ? Aqualuce se
demande :
« Mais qu’est-ce qui me fait agir comme ça, suis-je aussi prise entre le
bien et le mal ? »
Sans réponse, Araméis regarde Aqualuce.
⎯ Faites ce que je dis, je sais que c’est bien. Ne vous posez pas trop
de question à mon sujet car je vais m’en poser aussi.
Araméis commence à mettre en œuvre les recommandations d’Aqualuce
tandis qu’elle disparaît presque toute la journée. Au repas du soir, dans
le carré des officiers, Araméis s’approche d’Aqualuce avec un homme
qu’elle reconnaît immédiatement.
⎯ J’ai trouvé un médecin comme vous me l’aviez demandé.
⎯ Fil ! que fait tu ici ?
⎯ Je suis Trinitien, tu le sais. Lorsque Jacques a demandé de tous
nous regrouper sur Lunisse, j’ai compris que mon rôle était de servir
ceux qui devaient rester sur ma planète, alors je suis rentré pour les aider
et les servir. C’est la disparition de ta sœur Clara qui m’a décidé.
⎯ Tu as hiberné ?
⎯ Comme tous.

157
⎯ Comment te sens-tu, es-tu prêt à continuer ? tu sais, Fil, nous
sommes nombreux nous aurons besoin de médecins avec nous. Veux-tu
être le responsable médical à bord du vaisseau ?
⎯ Tu me connais bien, Aqualuce. Jacques pourrait aussi te parler de
moi. J’aime soigner, c’est ma deuxième nature. Avec les cinq cents
personnes que vous avez réveillées, j’étais le seul médecin, mais j’avais
quatre assistantes, des élèves que j’ai formés. Tu peux compter sur nous.
⎯ Le vaisseau est bien équipé, il y a une antenne médicale avec une
vingtaine de lits, ainsi qu’un bloc opératoire. Travailler dans l’espace est
presque comme sur une planète. Je pense que tu devrais t’y habituer,
Jacques m’a raconté sa visite avec toi et Clara dans ton hôpital et il m’a
décrit tes méthodes. Je te propose, lorsque tu seras prêt, de faire une
visite de contrôle pour chacun des membres qui ont été congelés,
certains peuvent avoir des séquelles.
⎯ Je vais le faire, mais j’aimerais t’examiner avant tous les autres, je
trouve que tu as le visage livide, tu as l’air très fatiguée.
⎯ Je ne suis pas très bien depuis plusieurs heures, il y a des forces
qui me travaillent. Fil, j’ai besoin d’un ami.
⎯ Guide-moi jusqu’à mon poste de travail, je vais m’exercer sur toi.
⎯ Tu as le mot pour rire. Fais-tu toujours comme ça avec tes
patients ?
⎯ Je suis trop heureux de te retrouver.
Dans le cabinet médical, Fil et Aqualuce se retrouvent juste tous les
deux. Le médecin s’apprête à examiner Aqualuce lorsque celle-ci se met
à avoir un mal de tête très percutant.
⎯ Fil, je ne tiens plus, j’ai la tête qui bourdonne, c’est comme si on
sifflait dans ma tête. Ça ne s’arrête pas.
⎯ Allonge-toi, je vais te soulager.
⎯ Non, tu ne peux pas, prends-moi dans tes bras et serre-moi très
fort.
Fil se précipite et prend Aqualuce dans ses bras, sans en connaître le
motif. Il la serre si fort qu’elle pourrait presque en perdre connaissance.
⎯ Pourquoi dois-je faire cela ?
⎯ Mes enfants m’appellent, je t’emmène avec moi.
Les murs se mettent alors à vibrer. C’est à ce moment que :
Aqualuce, apparaît devant ses enfants, Cléonisse et Céleste, avec son
ami Fil. Les enfants n’en reviennent pas, le sifflet magique qui leur a été
offert, fonctionne à merveille. Leur mère était il y a un fragment de
seconde plus tôt dans un immense vaisseau spatial, maintenant, les voici
dans le salon d’un beau pavillon une nuit d’automne sur Terre. Le

158
paysage est bien différent pour Fil qui ne connaît pas cette planète,
Aqualuce n’est pas surprise, elle est chez elle.
⎯ C’est vous qui m’avez appelée, les enfants, il se passe quelque
chose de grave pour que je vienne à vous comme ça ?
⎯ Maman, nous sommes si heureux de te retrouver. Tu nous
manques beaucoup. Depuis trois mois tout allait bien, mais ce soir il
s’est passé quelque chose si grave que nous devons t’en informer. Je le
prends sur moi, maman, mais je devrais avoir des larmes et me faire
consoler plutôt que de prendre ce sifflet.
⎯ Dis-moi ce qui te travaille Cléonisse.
⎯ Ce soir, j’étais avec Axelle dans le parc, derrière le bâtiment
lorsque nous avons vu un vaisseau spatial passer au-dessus de l’école et
se poser. Nous en sommes approchés et Axelle a été prise par un homme
bizarre. On l’a poursuivi avec Noèse, mais d’autres hommes ont atterri
et ils sont repartis dans l’espace avec Axelle.
La petite fille ne tient plus et s’effondre en larmes. Elle est véritablement
choquée et il n’y a que les bras de maman qui puissent la réconforter.
Aqualuce la serre avec attention.
⎯ Ne te retient plus mon bébé, je suis là, tu peux verser toutes les
larmes que tu veux. Je te promets que nous retrouverons Axelle, il ne lui
arrivera rien.
⎯ Je pleure pour Axelle, mais il y a autre chose, tout aussi important.
Tu sais, l’homme qui a pris Axelle, c’est…
Et la petite pleure encore plus, les mots ne peuvent sortir de sa bouche.
⎯ Dis-moi, je suis avec toi, tu n’as rien à craindre.
⎯ C’est papa qui a pris Axelle, c’est papa qui est arrivé en vaisseau
de l’espace. Il l’a emmené avec lui, mais c’est comme s’il n’était pas
dans sa tête. Je lui ai parlé, mais il ne me reconnaissait pas, il se faisait
appeler Bildtrager. Il était accompagné d’une dame, mais celle-là avait
l’air gentille.
⎯ Avait-elle une couronne de serpent sur la tête ?
⎯ Non, elle avait les mêmes yeux que toi, j’ai réussi à la voir dans la
nuit. J’ai même entendu ses pensées, elle était avec nous. Mais ils sont
tous repartis et l’on a rien pu faire.
Aqualuce se tait et réfléchit :
« Ce n’est pas rien. Si Jacques est arrivé jusque chez eux, c’est
que Maldeï connaît maintenant la position stellaire de la Terre. Elle a
pu y envoyer Jacques à sa place. Tout est à craindre aujourd’hui. Mais
pourquoi juste un enfant enlevé, quels sont ses motifs ? toute la planète
est en danger et mes enfants sont en première ligne. »

159
⎯ Est-ce que papa a dit quelque chose qui pourrait nous aider ?
⎯ Non, il ne nous a rien dit, je l’ai juste entendu dire qu’il était
Bildtrager, le mari de l’impératrice. Papa n’est plus marié à toi, il n’est
plus notre père.
⎯ Non, il est encore ton papa, mais il l’a oublié. Mais je peux vous
dire que je le ramènerais avec moi et qu’il se rappellera de vous deux.
Ce qu’il a fait, ce n’est pas lui qui l’a voulu. Il y a des gens qui nous
veulent du mal et qui veulent nous manipuler. Papa est avec ces gens
pour mieux les attraper. Il vous aime beaucoup et mais nous devons nous
battre contre ceux qui nous veulent du mal. Je crois que la dame que tu
as vue avec lui est de notre côté et qu’elle protège papa et Axelle aussi.
Il ne leur arrivera rien, je te le promets. Je ne suis pas seule, tu vois, j’ai
amené un ami avec moi. C’est Fil et il va nous aider aussi. Cléonisse,
Céleste, je vais repartir, car je ne peux rester longtemps avec vous. Je ne
suis pas autorisée à rester sur Terre. Le devoir m’appelle et il y a
beaucoup de gens qui m’attendent. Noèse s’occupe bien de vous, j’en
suis certaine.
⎯ Tu sais, maman, papa a laissé le petit vaisseau spatial avec lequel
il est arrivé.
⎯ Alors, aie confiance en Noèse, elle sait ce qu’elle devra en faire.
C’est bien la preuve que papa n’est pas devenu mauvais. Cléonisse,
Céleste, je veux que vous ayez de bonnes pensées pour papa. Ce qu’il a
fait ce soir, c’est de ma faute, c’est moi qui l’ai laissé partir sans défense.
Ce que vous m’avez dit est très important mais je ne suis pas certaine de
pouvoir retrouver Axelle. Surtout, soyez vigilant et dites à Noèse de
faire attention aux gens qui voudraient encore prendre d’autres enfants.
Si d’autres choses arrivaient, appelez-moi tout de suite.
⎯ Maman, je comprends ce que tu dis, mais je sens que tu n’es pas
vraiment toi. Tu n’as pas les mêmes réflexes, tu ne sembles plus avoir
tes pouvoirs comme avant ; mes yeux le voient. Il faut que tu retrouves
ta force, tous les enfants et moi allons t’aider à retrouver ce que tu as
perdu. Je pense à toi tous les jours ; toi aussi pense à nous. Ce n’est pas
parce que nous sommes petits que nous ne sommes pas importants.
L’école que tu as construite, c’est ta force. Tu m’as consolée tout à
l’heure, mais c’est moi qui vais te donner du courage pour repartir.
Approche-toi de moi, je vais te faire un bisou.
Aqualuce, étonnée s’approche de plus près de sa fille. Celle-ci, lui
attrape les oreilles et lui tire dessus. Et l’embrasse sur le front. À ce
moment, elle sent comme un fluide étonnant l’envahir. Céleste, son fils
lui attrape une main et avec, lui masque les yeux. Aqualuce se laisse

160
faire, comme si elle était portée par ses enfants. À ce moment,
lorsqu’elle rouvre les yeux, elle est assise sur le divan d’examen, dans le
cabinet médical. Elle sent encore en elle le fluide que sa fille lui a
transmis. Comme un don qu’elle lui aurait communiqué, elle ressent en
elle la force de l’univers qui l’a pénétrée comme au jour où elle avait
avalé une plante s’appelant l’Herbe de Vie qu’une autre Cléonisse lui
avait donnée aussi. Sa fille a pour don de ressentir le fluide du monde
qui l’entoure, le mécanisme complexe de l’univers la pénètre, et lui parle
et elle ressent chaque astre comme chacune des cellules de son corps. Si
un astre est malade, c’est comme une douleur en elle. Aqualuce
comprend que Cléonisse vient de lui donner ce qu’elle possède de plus
cher en elle. Sa fille s’est comme épandue en elle. Fil la regarde :
⎯ Aqualuce, je ne comprends pas, pourquoi vous m’avez demandé
de vous serrer si fort dans mes bras. Je l’ai fait et vous avez perdu
connaissance pendant au moins deux minutes. Ne recommencez plus
jamais cela.
Écoutant Fil, elle le regarde, étonnée. Elle sait avoir fait un bon immense
dans l’espace. Elle pensait avoir emmené Fil avec elle. Mais, l’espace et
le temps se compressent et se détendent si facilement que rien n’est
étonnant pour elle. Sans dire mot de ce qu’elle vient de traverser,
allongée sur le divan, elle se laisse examiner par Fil.
⎯ Aqualuce, je vous trouve bien fatiguée, vous devriez prendre du
repos. Vous m’avez fait peur il y a un instant nous avons devant nous un
voyage de trente jours, alors profitez-en pour vous reposer.
Aqualuce reste persuadée d’avoir réellement fait un bon dans l’espace et
d’avoir retrouvé ses enfants sur Terre. Lorsqu’elle avait ses pouvoirs,
elle était capable de se déplacer comme ça partout dans l’espace, mais à
présent, a-t-elle rêvé ?
Jacques a-t-il vraiment enlevé l’enfant de sa sœur ? Avant de peut-être se
lancer dans une recherche pour retrouver l’enfant, il faut qu’elle en ait la
certitude.
⎯ Chaque minute à compter d’aujourd’hui est importante, l’ennemi
ne perd pas de temps ; nous beaucoup trop ! je n’aurai de repos que
lorsque nous pourrons dormir en paix. Faites les examens que vous
souhaitez, ensuite je reprendrai mon poste.
Fil n’écoute plus Aqualuce et place au-dessus d’elle le robot de contrôle.
⎯ Vous êtes bien différente de Clara, elle savait prendre le temps de
vivre.
⎯ Oui, mais Clara n’avait pas un mari amnésique, un enfant enlevé
et une planète en danger à sauver.

161
À ce moment, Fil s’arrête net.
⎯ Plus deux jumeaux à faire naître dans cent quatre-vingts jours.
Vous ne m’aviez pas dit que vous êtes enceinte.
⎯ C’est un détail, aujourd’hui je ne les sens pas, dans cent soixante-
dix-neuf jours je commencerai à y penser. Fil, lorsque j’ai perdu
connaissance, n’avez-vous rien ressenti, étais-je juste inanimée ?
⎯ Lorsque je vous ai serrée dans mes bras, j’ai eu une sensation
étrange, comme ci cette salle d’examen tournait et se transformait, j’ai
même cru y voir des enfants.
Il n’en faut pas plus pour Aqualuce, elle sait que tout est juste. Son
aventure commence ici à cette minute. Elle se dit immédiatement :
« Le pouvoir que Cléonisse m’a confiée, l’ai-je vraiment ? » et pour
cela, elle s’allonge totalement sur le divan et ferme les yeux. Au moment
où elle fait le vide, elle est projetée au centre de l’univers et contemple
toutes les galaxies. Elle distingue la Voix Lactée et y ressent des
mouvements anormaux dans certaines zones. Elle voit sur certains astres
des zones de tensions. Le Soleil en fait partie et la Terre apparait comme
un astre où de nombreuses forces tournoient et s’entredéchirent. Elle
cherche d’où peut venir la source de toutes ces forces : elle parvient un
instant plus tard à ressentir l’émission. La planète s’appelle Elvy, un
astre qu’elle connaît trop bien. Maldeï s’y trouve, elle en est certaine.
Dans l’instant, Aqualuce ouvre les yeux, elle est toujours devant Fil qui
continue à l’examiner. Elle ne lui dit pas que sa conscience s’est adjointe
d’un nouveau pouvoir, le seul qu’elle possède aujourd’hui. Et Fil,
toujours aussi professionnel lui administre un médicament par implant
sous l’ongle du pouce.
⎯ Désolé, Aqualuce, mais je dois veiller sur vous, vous êtes
importante aux yeux de tous. Et je ne veux pas que vos futurs enfants
subissent les épreuves que vous allez vous infliger. J’ai perdu mes
pouvoirs il y a bientôt dix ans, mais j’ai toujours de l’intuition et celle-ci
m’indique que vous allez bientôt vous dévouer à une guerre dont je ne
pressent rien de bon.
⎯ Fil, vous avez raison, depuis plus de trois mois que je suis partie
de chez moi et que j’ai tout abandonné, je pressentais que je deviendrais
un soldat implacable pour me battre contre le pire des ennemis. Je ne
savais pas avec qui et pourquoi je devrai le faire. Depuis ce soir, je sais.
Je ne vais pas vous accompagner jusqu’à Unis, je vais vous laisser y
aller avec les autres. Je vous donnerais les instructions pour y effectuer
la mission que chacun devra réaliser pour se rendre prêt au combat. Pour
ma part, je dois vous quitter immédiatement pour continuer mon combat

162
et me préparer ; c’est mon chemin. Il y a peut-être encore d’autres
survivants oubliés sur d’autres planètes ; certains ont peut-être été
congelés comme vous. Je pense qu’il y en a peut-être des milliers et ils
ne doivent pas tomber dans les mains de l’ennemi. L’un d’entre nous
doit partir à leur recherche. Maldeï m’a tendu un piège et je vais me
laisser entraîner dedans. J’ai assisté à des combats de judo sur Terre et
c’est avec la force de son ennemi que l’on se bat. Je ferais de même. Tu
me regardes curieusement, mais si un jour tu viens sur Terre, tu
comprendras.
⎯ J’avoue, Aqualuce, que j’ai du mal à comprendre comment un
simple examen médical a-t-il pu vous changer à ce point ?
⎯ Fil, Clara avait le temps sur Lunisse, avec vous. Moi, je ne vis que
pour agir. C’est ma mission depuis que je suis née. Même aveugle, sans
aucun pouvoir, je suis comme un outil qui ne trouve son utilité qu’au
travail. Dans votre cabinet, j’ai eu une révélation :
Jacques est passé à l’ennemi, il a enlevé un des enfants dont j’ai la
charge. Et j’ai reçu un don d’un de mes enfants et ça c’est la première
fois que l’on me donne de la force et de l’espoir. Lorsque la première
fois j’ai quitté Lunisse avec Jacques, nous avions baptisé le vaisseau qui
nous emmenait "Espérance". C’est ce que mes enfants mon donné ce
soir. Ne vous inquiétez pas pour les jumeaux que je porte, j’en prendrai
soin. Vous savez, je ne fais que des jumeaux, c’est de famille.
⎯ En attendant, Aqualuce, vous allez rester allongée sur ce divan et
dormir un peu. Les examens ont montré que vous n’avez pas dormi
depuis deux jours et c’est trop peu, je vous ai administré un sédatif qui
va vous faire dormir une heure en sommeil profond, le temps de vous
reconstituer.
⎯ C’est pour ça que j’ai les paupières lourdes. Mais s’il vous plaît,
Fil, allez chercher Doora et Araméis pour mon réveil.
Fil le lui promet et presque aussitôt, Aqualuce s’endort.

163
L’ENFANT

Tous dans le vaisseau qui vient de décoller, ils


regardent la Terre s’éloigner aussi rapidement que l’on regarde une
vache à travers la fenêtre d’un train. Sous les yeux effrayés de l’enfant,
la planète n’est bientôt plus qu’un souvenir. Néni prend la fille dans ses
bras pour la consoler, elles sont restées toutes les deux dans le sas
d’embarquement de l’engin.
⎯ Viens avec moi, je vais te trouver un endroit pour te reposer. Tu es
fatiguée, le mieux pour toi est de dormir, comme ça tu souffriras moins.
⎯ Tu sais, j’ai le don de ma mère et je peux lire toutes les pensées,
pas un ne m’échappe si je le veux. Je sais que tu voudrais que je dorme
pour ne pas être triste. Je connais de toi ton histoire. Je lis aussi ta
mémoire. Tu ne connais pas ma mère mais juste mon oncle, Jacques, qui
se fait appeler Bildtrager. Je ne comprends pas ce qui lui est arrivé, c’est
un homme si juste et si courageux. Pourquoi est-il ainsi ?
⎯ Ton oncle est avec l’être le plus dangereux de l’univers, elle l’a
envoûté pour se servir de lui afin de mettre tous les hommes à son
service. Si tu es avec nous, c’est parce que tu es devenue un appât.
⎯ Alors, fais-moi rencontrer cette personne, je dois la sonder pour
connaître ses faiblesses. Nous devrons la détruire pour faire échouer son
plan.
⎯ Calme-toi ma petite, tu ne pourras la sonder aussi facilement que
ça car elle a une sorte d’anneau protecteur sur sa tête et on ne peut
pénétrer aussi facilement que ça son esprit. Je crois au contraire que si tu
la rencontres, tu devras faire celle qui ne sait rien et qui n’a pas de
pouvoir. Cache bien devant elle tes pouvoirs et utilise-les que si tu es en
danger. Le jour où elle ne s’y attendra pas, tu pourras la surprendre et
agir. Je suis avec toi pour protéger ton oncle et toi aussi. Tant que tu
resteras près de moi tu ne risques rien.
⎯ Je suivrais tes conseils, je crois que tu as raison. Mais, dis-moi, à
qui est destiné l’appât ?
⎯ Ta tante, Aqualuce.
⎯ Pour ma tata, je ferais n’importe quoi. Je l’aime presque comme
ma maman. Tu sais, elle est très très forte.
⎯ Viens te reposer, il doit y avoir une chambre juste au-dessus de
nous, montons à l’étage. Avant que nous arrivions, nous avons presque
trois heures.
Néni couche l’enfant dans un lit confortable et reste auprès d’elle. Elles

164
s’endorment toutes les deux quelques instants plus tard.

⎯ Oh ! quelle belle enfant, elle a l’air si délicieuse lorsqu’elle dort.


Néni s’était endormi auprès d’Axelle, c’était sans compter qu’elle
pourrait être réveillée par Maldeï. Qui lui fait signe.
⎯ Reculez-vous et laissez-moi seule avec elle. Je veux assister à son
réveil en tête à tête.

Axelle sent une douce main lui caresser son visage et pense que c’est sa
maman. Elle n’a pas encore ouvert les yeux et elle pense être dans son
lit, elle a dû faire un mauvais rêve, lorsque qu’elle s’étirera et ouvrira les
yeux, tout sera comme d’habitude. Mais les yeux clos, elle entend cette
voix inconnue.
⎯ Ma douce chérie, éveille-toi, je suis ton amie. Comme avec ton
père, je peux te donner mille plaisirs. Rejoins-moi dans mes bras, je vais
te faire bien plus de câlins que toutes les mamans réunies. Ne me crains
pas, je suis une mère pour tous ceux qui m’aiment.
Ces quelques mots finissent de réveiller Axelle qui sait que ce n’est pas
Néni. Ouvrant les yeux, elle découvre devant elle une femme semblant
bien moins jeune que sa mère et ce qui la surprend encore plus c’est la
couronne de serpent qu’elle porte sur sa tête chauve. Les traits de son
visage lui apparaissent d’une grande beauté mais quelque chose
d’étrange et d’effrayant se dévoile encore plus. Au moment où elle
s’apprête à vouloir pénétrer dans son esprit, elle trouve une barrière
infranchissable. Elle comprend que sa couronne étrange la protège et que
pour la connaître il faudrait lui retirer. Elle sait à qui elle a à faire, elle se
souvient des conseils de Néni et les applique immédiatement. Axelle, qui
n’a que six ans, a déjà un esprit bien plus évolué que la normale et sans
crainte lui répond :
⎯ Comme je vois votre couronne sur votre tête, je pense avoir
affaire à une reine. Vous devez être une personne très importante. Ma
reine, je vous donne mon respect autant que votre beauté est immense.
Mais répondez, pourquoi m’avait vous faite amenée auprès de vous ?
Maldeï est gênée, elle ne sait quoi répondre à cette enfant qui l’honore
par son respect et qui en même temps lui pose une question plus
qu’embarrassante.
⎯ Ma petite, je te remercie pour l’honneur que tu me fais, tu as
raison, je suis reine. La reine de la Galaxie et mes pouvoirs s’étendent
plus loin que notre voie Lactée. Auprès de moi tu ne risques rien et si tu
es loin de ta mère aujourd’hui, je dois te dire que j’ai toutes les qualités

165
pour la remplacer. Je peux te donner tout ce que tu souhaites.
⎯ D’accord, alors, ramenez-moi chez moi.
⎯ Ça, je ne peux pas, tout ce que tu veux, sauf ça.
⎯ Alors, vous n’êtes pas ma mère et vous ne la remplacerez jamais.
Maldeï sent qu’elle a affaire à un esprit fort, cette enfant n’est pas aussi
malléable que Bildtrager. Ce n’est pas grave, de toute façon, cette enfant
est ici juste pour attirer Aqualuce, alors si elle ne peut rien en tirer, elle
restera ici jusqu’à ce que son but soit atteint. Elle regarde la fillette avec
sévérité. Mais elle ne baisse pas les yeux. Elle est énervée, comment un
enfant peut-il résister à sa force et sa pensée ? Cela dit, elle lui répond :
⎯ Tous ceux qui vivent autour de moi sont mes serviteurs, et ceux
qui sont sur la planète vers laquelle nous nous dirigeons sont aussi mes
serviteurs. Et la galaxie entière me sert de la même sorte. Si je décide
d’être ta mère, je le suis, ne te plaise ou non. Alors, je te conseille de
baisser les yeux.
⎯ Vous serez la mère de l’enfant que vous portez en vous, même si
je baisse les yeux.
Maldeï ne comprend pas comment elle a pu être informée de sa
grossesse, elle l’a gardé secret jusqu’à maintenant. Elle veut châtier cette
fille trop insolente, en lui brûlant sa langue. Cette pensée est si forte
qu’elle la lance comme une action sur la pauvre Axelle. Un éclair sort de
ses mains en direction de la charmante petite. Sa violence est telle qu’un
feu aussi vif brûle tout sur son passage. Mais au moment d’atteindre la
fille la flamme est rejetée en arrière sur Maldeï, comme si l’enfant
possédait un manteau protecteur.
Axelle n’a pas bougé, même si elle a baissé les yeux pour ne pas attirer
plus de haine.
⎯ Tu es forte, mais je suis maître ici. Tiens-toi bien et il ne t’arrivera
rien. Ta mère va venir te chercher, en attendant, il te faudra patienter. Je
dirais à la servante de Bildtrager de s’occuper de toi.
Mais à l’instant où elle dit cela, la couronne lui suggère une idée…
⎯ Je patienterai, Madame.
Sortant de la chambre du petit vaisseau, Maldeï dit à Néni :
⎯ Prenez soin de cette enfant, s’il lui arrive quoique se soit, je vous
tuerai. En tout cas, tant que sa mère ne sera pas venue la chercher.
Néni évite d’avoir la moindre pensée devant elle, elle sait trop bien que
Maldeï est capable de les capter. Elle rejoint Axelle dans la chambre et
devant elle, lui fait signe de se taire.
Le petit vaisseau étant dans le ventre de l’immense nef, Maldeï rejoint le
poste de commandement avec Bildtrager. Néni attend qu’elle soit

166
éloignée pour sortir avec Axelle.
⎯ Tu connais Maldeï maintenant.
⎯ On n’est pas très copines, je crois qu’elle ne m’aime pas.
⎯ J’ai la charge de m’occuper de toi. Je suis ta gouvernante à partir
de maintenant.
⎯ Alors, tant que je ne serai pas revenue à la maison, je t’appellerai
Maman, tu veux bien ?
⎯ Oui, bien sûr, maintenant viens avec moi, je vais te montrer le
grand vaisseau où nous sommes.

Aux commandes de son vaisseau l’Instant-Plus, Maldeï donne l’ordre de


rejoindre immédiatement Elvy. Pour elle, la Guerre est véritablement
commencée ; elle a marqué le premier point, mais ce n’est que le début.

167
MISSIONS

Lorsque Aqualuce se réveille, Doora, Némeq, Araméis


et Fil sont autour d’elle. Ce que Fil lui a donné était très puissant car elle
est comme saoule et a du mal à reprendre ses esprits. Mais après
quelques minutes, tout rentre dans l’ordre.
⎯ C’est peut-être un lieu un peu étrange pour une telle réunion, mais
ce que j’ai à vous dire est important. Lorsque que je suis arrivée avec Fil
dans le cabinet, j’ai été projetée quelques instants sur Terre et j’ai pu
parler à mes enfants. Ce que j’ai appris est alarmant, car Axelle, la fille
de ma sœur, a été enlevée par mon propre époux. Maldeï l’a utilisé pour
mettre un plan diabolique à exécution. Jacques se fait appeler Bildtrager,
il ne se souvient plus de ce qu’il a été. Je lui avais fait oublier son passé
afin de le protéger, mais Maldeï a été plus fine que je ne le pensais et
elle a dû lui faire dévoiler nos secrets. Jacques est devenu un pantin. En
faisant kidnapper un enfant, Maldeï a découvert la Terre qu’à une
époque le terrible Belzius n’avait jamais pu découvrir. Tous les hommes
de la planète sont en danger, Maldeï ne pourrait peut-être pas les
soumettre d’un coup, mais elle a des armes terribles et petit à petit elle
pourrait contraindre les chefs de gouvernements. Jacques n’a pas pris
nos enfants avec lui, je pense qu’il s’est trompé. Si Maldeï le découvre,
elle reviendra les prendre. Quoi qu’il en soit, Axelle est ma nièce, et
même si c’était un autre enfant, ce serait aussi grave.
Maldeï a un plan en faisant cela et je pense que son intention est de me
faire venir à elle pour rechercher l’enfant. Je suis loin d’être prête à
l’affronter, il me faut retrouver mes pouvoirs perdus avant de la
retrouver. Je dois retourner sur Monadis, c’est là que j’ai été dépouillée
de mes pouvoirs et peut-être est-ce là que je les retrouverai. J’irai seule
afin de ne mettre aucun membre en danger. Doora et Némeq, je vous ai
faits venir pour savoir si le Terrifiant a dans sa soute une navette spatiale
assez puissante pour voyager dans l’espace, et parce que j’aimerais que
vous organisiez une équipe afin de trouver sur les six autres planètes de
Lunisse, d’autres hommes qui auraient pu y rester aussi. Il se peut que
Maldeï ait fait subir à d’autres lunisses le même sort que sur Trinita.
Araméis, nos routes vont se détourner aujourd’hui, mais je te retrouverai
si je réussis. Tu as une mission très importante à réaliser, car je t’ai
demandé de rejoindre Unis ; cela pour une double raison :
La première est que Unis sera pour vous un abri et je ne pense pas que
Maldeï ait l’idée de vous y rejoindre, c’est trop risqué pour elle.
La deuxième, c’est que l’Unissium, qui constitue en grande partie cette
168
planète, a la particularité de purifier le système de pensée des hommes et
je crois que si chacun passe à l’épreuve d’Unis, il pourra en retrouver
des dons perdus autrefois sur Lunisse. C’est à toi, Fil, qu’il revient de
mettre à l’épreuve chacun. Tu es médecin et tu es le plus apte à les
plonger dans le Puits de l’Oubli que vous y trouverez. Jacques et
d’autres hommes sont passés par cette épreuve et ils en ont trouvé
avantage. Je crois que chacun d’entre vous a en lui ses anciens pouvoirs
mais que les pensées freinent ou bloquent. Avant de partir, je
t’expliquerai, Fil, comment t’y prendre. Araméis, lorsque tu te poseras
sur Unis, ne fait sortir aucun homme, ou alors, prend une combinaison.
Sans préparation, le champ électromagnétique peut se retourner contre
vous tous. Passé cette épreuve, vous en ressentirez tous les biens faits.
Cette planète est vraiment guérissante.
Tous regardent Aqualuce sans une parole, mais c’est Doora qui brise le
silence :
⎯ Je ne te laisserai pas partir seule, je viens avec toi, tu pourrais
avoir besoin d’aide. Némeq peut facilement monter une équipe sans moi
pour se rendre sur les six planètes.
⎯ Doora a raison, je n’ai pas besoin d’elle pour constituer une bonne
équipe. Dans la grande soute à vaisseaux, il y a trois vedettes pouvant
contenir chacune une cinquantaine de passagers, je prendrai deux
vaisseaux, il en restera un pour vous.
⎯ Aqualuce, comptez sur moi, j’irai jusqu’à Unis pour nous mettre à
l’abri. J’attendrai vos instructions pour agir.
⎯ Araméis, je ne suis pas certaine de revenir, s’il devait m’arriver
malheur, ne m’attendez pas. Si tous parmi nous sont prêts et ont retrouvé
leurs pouvoirs, attaquez Maldeï et prenez-lui sa couronne. Mais surtout,
détruisez-la sans jamais la toucher.
Après cette réunion improvisée, nos amis se séparent pour mettre au
point leurs nouvelles missions. Mais lorsque Doora annonce à Yéniz et
Weva son départ prochain, elles décident de les accompagner. Aqualuce
n’est pas d’accord, elle trouve qu’il est juste qu’elles puissent rester avec
leur mari. Mais, rien à faire, tout comme Doora, elles trouvent les
arguments pour ne pas obéir à Aqualuce.
L’annonce est faite à tous les membres du vaisseau que deux équipes
vont partir en exploration. La première n’est faite que de quatre femmes
et la deuxième qui doit visiter les autres planètes de Lunisse est
constituée de deux groupes de six membres. Avant de se séparer, Doora,
Yéniz et Weva passent une dernière nuit avec leur époux ; beaucoup de
tendresse est échangé. Le lendemain, lorsque Aqualuce descend pour

169
contrôler le vaisseau avec lequel elle doit partir, elle reste stupéfaite car
celui-ci est la copie conforme du premier vaisseau qu’elle avait pris
depuis Lunisse pour effectuer sa longue mission, elle l’avait baptisé
"l’Espérance". Lorsque tout est prêt pour son voyage, au moment de
pénétrer dedans elle pense si fort que Doora lui demande :
⎯ Pourquoi veux-tu l’appeler ESPERANCE 2 ?
⎯ C’est la suite de l’aventure que j’ai vécue avec Jacques, ce
vaisseau nous portera chance avec ce nom…
Tous à bord, Doora prend les commandes.
⎯ Quelle direction pour nous, Aqualuce ?
⎯ Cap vers l’aventure, tout droit.
L’Espérance 2 lève le nez et disparaît si vite que nul ne saurait où il est
parti…

170
IMPÉRATRICE DU MONDE

Maldeï vient d’arriver dans son palais quelques minutes


après avoir quitté le système solaire. Il lui a juste fallu quinze minutes
pour effectuer un voyage de quatre-vingts mille années lumières. Le plus
long étant la manœuvre d’atterrissage. Avec un tel vaisseau, l’univers
s’est considérablement réduit, et en y pensant, elle se sent terriblement
frustrée de voir que son monde ne représente qu’un espace de dix
minutes sur dix. Pour elle, la distance est une notion abolie depuis que
l’homme peut se déplacer instantanément. Cette constatation la rend de
mauvaise humeur et lorsqu’elle arrive dans son palais, voyant une
femme balayer l’escalier montant vers son appartement, elle la foudroie
d’un regard et la pauvre servante n’est plus qu’un tas de cendres.
⎯ Tu balayes la poussière et tu redeviens poussière.
D’avoir tué comme ça gratuitement une femme sans valeur, Maldeï se
sent bien plus forte et cela l’apaise. Heureusement, lorsque Néni et
Axelle passe devant cet escalier, elles ne voient qu’un homme en train
de balayer un tas de poussières et elles n’y prennent garde.
⎯ Où sommes-nous Néni ?
⎯ Tu es sur Elvy, le repère de Maldeï. Elle a fait de ce monde, de ses
habitants, des esclaves. C’est de là qu’elle commande tout. Autrefois,
cette planète était un havre de paix, mais il y a eu des événements qui
ont tout changé. Je suis née ici et j’y avais des amis. Beaucoup sont
morts et il ne reste que des zombis qui courent après une pilule de vie
que Maldeï leur donne régulièrement. Ne t’attarde pas sur ceux qui
voudraient t’attirer vers eux, ils sont malades et ils peuvent te
contaminer avec un contact trop proche. Fuis lorsqu’on veut te toucher
ou te caresser car leurs intentions sont mauvaises. Reste toujours auprès
de moi et tu ne risqueras rien. Maintenant, suis-moi, je vais te conduire à
ta chambre qui est juste à côté de la mienne.
⎯ Est-ce que maman sait que je suis ici ?
⎯ Je pense que ta mère sait que Maldeï t’a enlevée et je suis certaine
qu’elle s’est déjà mise à ta recherche. Maintenant, l’univers est si vaste
qu’elle ne sait certainement pas où te trouver.
⎯ Je ne la reverrai jamais ?
⎯ Bien sûr que si, ta mère n’est pas n’importe qui. Maintenant, sois
silencieuse, nous arrivons près de l’appartement impérial.
Néni s’arrête devant une porte qu’elle pousse.
⎯ Là, ce sera ta chambre, la mienne est juste à côté. Entrons, je vais

171
te la montrer.
Toutes deux pénétrant dans la chambre totalement obscure, Néni claque
des doigts. Aussitôt, les fenêtres découvrent leur lumière. Et Axelle voit
une chambre qu’elle n’aurait jamais imaginée sur Terre. Lorsqu’elle
pose les pieds sur le sol, elle a une sensation étrange car elle n’a pas
l’impression de marcher. Elle ne sent pas de contact sous elle.
Regardant, elle voit comme de l’eau formant une douce moquette. C’est
un sol liquide où les pieds s’enfoncent comme sur un tapis épais sans
jamais se poser sur le fond. Elle touche le sol avec ses doigts, mais ils
restent secs. Ce sol liquide est si relaxant qu’on s’y allongerait bien pour
dormir. Levant les yeux, elle voit les murs. Non ! elle ne les voit pas, car
il n’y a pas de murs. C’est l’espace, à la façon un ciel infini qui ne donne
pas de limite à l’œil. Elle voit comme un ciel bleu où elle flotterait dans
l’espace.
⎯ Mais où sont les oiseaux dans ce ciel ?
⎯ Si tu les demandes, ils arrivent.
Alors, Axelle voit au loin une bande de mouettes traverser le mur de part
et d’autre.
⎯ Mais où dort-on ?
⎯ Regarde, et pense au lit que tu aimerais avoir pour dormir.
Axelle est réellement fatiguée et elle rêve d’un lit large avec des bords
assez hauts pour la protéger et des draps de soie blanche. À peine a-t-elle
pensé à ça que le sol liquide se déforme et se transforme comme de la
patte à modeler. Au bout de deux minutes, un grand lit blanc à baldaquin
avec des rebords assez haut se dresse au milieu de la pièce. Alors, Axelle
saute dessus, et le trouve fort confortable.
⎯ C’est trop bien, je crois que je pourrais dormir sans problème dans
ce lit.
⎯ De ce qu’il y a ici, je t’assure que tu n’as encore rien vu. Car d’où
tu es, tu peux accéder à bons nombres de choses que tu pourrais désirer.
Il y a dans cette chambre des capteurs qui détectent tes pensées. La
matière qui fait le sol et que tu compares à de l’eau est en fait une
matière entièrement malléable et comme tu as pu le voir pour le lit qui
s’est fait devant toi, tout est pratiquement réalisable.
⎯ Je veux maman !
Dans l’instant, la matière liquide commence à bouger et une forme se
dessine, sortant du sol. Bientôt, une forme humaine apparaît et quelques
instants plus tard, Axelle reconnaît sa mère, plus vraie que nature. L’être
sorti de l’eau commence à remuer les mains et cligner des yeux ; elle est
habillée de la robe bleue du moment où Axelle avait quitté la maison.

172
⎯ Maman, c’est toi ?
⎯ Oui, bien sûr ma chérie. Tu as l’air triste, viens dans mes bras que
je te réconforte, j’étais inquiète de ne plus de te voir.
La forme se rapproche d’Axelle en marchant si naturellement que la
petite fille retrouve le sourire et court vers ce qu’elle voit comme sa
mère. Mais Néni la rattrape et repousse le clone qui tombe au sol.
⎯ Axelle, arrête cette pensée, c’est un leurre, ce n’est pas ta mère.
Néni attrape fort Axelle et la serre dans ses bras comme si elle voulait
l’étouffer. La forme se relève et tente d’attraper l’enfant. Blottie contre
Néni, la gamine suffoque et perd connaissance. À cet instant, la forme
retombe sur le sol, totalement liquéfiée.
Axelle ouvre les yeux dans les bras de Néni. Elle est toute tremblante, ne
comprenant pas vraiment ce qu’elle vient de faire. Néni lui explique et la
rassure.
⎯ Tu as créé l’image parfaite de ta maman qui se trouve dans ton
cerveau, tel que tu l’imagines. Dans cette chambre, tu peux tout obtenir,
tes pensées sont les maîtresses de ce lieu ; ici c’est l’exutoire de tes
désirs. Mais il ne faut pas s’y tromper, tout est faux et les machines qui
créent tout cela n’ont pas de limites et peuvent t’emmener trop loin. J’ai
coupé à ta place la pensée qui allait t’emporter vers des choses peu
agréables. Tout ça te montre la puissance de ce qui t’environne. Maldeï
est responsable de tout ça et si tu tombes dans le piège de ces machines,
tu tombes dans les mains de Maldeï.
⎯ Pourquoi ?
⎯ Qui est pris par les machines, est dominé par Maldeï, car c’est elle
qui a installé tout cela. Jacques, ton oncle est totalement pris par la force
de cette femme. Je suis ici pour l’aider à retrouver sa conscience et toi
aussi tu peux l’aider. Je crois que même si Maldeï a décidé d’enlever un
autre enfant, tu n’es pas arrivée pour rien. Axelle, tu es petite, tu n’as
que sept ans, mais pour survivre, tu vas devoir être comme un adulte
responsable. Comprends-tu ce que je veux te dire ?
⎯ Je crois que oui, mais tu m’as promis que tu serais toujours avec
moi pour me protéger ?
⎯ Je serai toujours présente, mais pas toujours comme tu le désires.
⎯ Ma maman me dit aussi ce genre de chose, je crois que comme
toi, elle veut toujours que je grandisse plus vite que mon âge.
⎯ Ta maman sait que tant que tu es enfant, dans ce monde, tu es en
danger parce que d’autres ne veulent pas que tu grandisses.
⎯ Pourquoi ?
⎯ Parce que tu as tant de pouvoirs en toi que tu es dangereuse.

173
⎯ Mais c’est pour ça qu’elle a fait une école pour les enfants comme
moi, sur Terre.
⎯ Axelle, comme au début avec ton oncle, Jacques, tout vient de la
Terre.
⎯ Pourquoi ?
⎯ Parce que depuis la nuit des temps, tout est parti de là, nous
sommes tous terriens. Tais-toi, j’entends du bruit derrière la porte.
C’est à ce moment que Maldeï apparaît devant elles.
⎯ De quoi parliez-vous ?
Axelle se rappelle des recommandations de Néni et elle cache ses
pensées au plus profond d’elle afin que Maldeï ne puisse pas le lire.
⎯ Néni me montrait ma chambre, elle m’a appris à m’en servir, je
crois que je serai bien ici.
⎯ Parfait ma petite, mais maintenant, j’ai besoin de te voir seule à
seule. Je veux que tu me suives immédiatement.
Axelle se retourne vers Néni qui cligne des yeux, la leçon doit être mis
en pratique immédiatement.
Maldeï traverse un couloir qui la conduit vers une salle située derrière sa
chambre fermant la porte l’enfant se trouve pour la deuxième fois, seule
avec elle. La pièce est bien étrange, les lumières sont bien pâles les
couleurs aussi très étranges, ses yeux n’y sont pas habitués. Cette pièce
n’est pas vide, au contraire, une multitude d’étoiles et de planètes
semblent tournoyer à l’intérieur. On croirait un ciel enfermé, comme un
univers clos et limité.
⎯ Vois-tu ma fille, ceci est mon ciel personnel, je l’ai construit à la
ressemblance de ma vie. Je domine toutes ces étoiles, tous ces astres, ils
sont ma création. Je ne suis pas l’impératrice d’un petit monde de
quelques milliers ou millions d’hommes, mais je domine tout ce qui vit
ici dans cet univers. La Terre est aussi un de mes domaines et tous ceux
qui y vivent sont mes esclaves. Tu vivais sur Terre, tu es un de mes
sujets. Vois-tu, j’ai tout pouvoir sur le monde. Si je décide de détruire
ton monde, j’appuie sur un bouton, et hop, la planète explose. C’est
simple pour moi. Lève les yeux, regarde, j’ai placé le soleil sur le côté et
j’y ai placé la Terre toute proche. Ta planète n’est qu’une bille comme
celle-là, rien d’autre. Mais n’aie crainte, ce soir je ne la ferai pas tomber.
Mais, je veux que tu comprennes que je ne suis pas un être sans intérêt.
Ma force est immense et je la tiens de toutes les pensées humaines. Je
m’en nourris à chaque instant que les hommes parlent, pensent,
réfléchissent, prient, pleurent, rient et même lorsqu’ils meurent. Je vis de
l’individualité de chacun et je n’ai comme but que chaque homme soit

174
de plus en plus en plus conscient de sa différence et de son exclusivité.
Chaque fois que tu dis Moi, tu m’appartiens un peu plus. J’ai vécu sur ta
planète lorsqu’elle s’appelait Atlantide. Je l’ai délaissée, mais j’ai la
ferme intention d’y revenir et comme avant la remodeler à ma guise.
Comprends, le jeu va cesser et je vais faire resurgir l’Atlantide du passé,
seuls les hommes qui l’accepteront survivront, ils n’ont plus le choix. Je
prépare l’invasion de ta planète, lorsque nous y serons, tu pourras revoir
ta mère, mais peut-être ne t’arrêteras-tu même pas pour la regarder. Dans
peu de temps, tu l’auras oubliée. Je te confie mon secret car tu
m’appartiens et que tu vas être exactement comme je le souhaite. Tu ne
sortiras de cette pièce que lorsque tu auras oublié ce que tu es et d’où tu
viens. Tu vas devenir mon enfant et dans quelques minutes tu
m’appelleras maman et tu m’adoreras.
Maldeï ne peut s’empêcher de lui faire un sourire après cette phrase
diabolique. Axelle se sent piégée ; comment se sortir seule du cruel
destin que vient de tracer pour elle cette femme, cette impératrice du
monde ? mais une force en elle l’empêche d’avoir peur. Malgré ses sept
ans, elle possède l’expérience de tout un peuple, tout un monde qui est
solidaire avec elle, comme si elle portait toute la conscience de la Terre.
Son esprit se soulève au-dessus de son corps, comme porté par une force
étrange et elle voit que toute sa conscience s’est éloignée de quelques
mètres de son enveloppe matérielle. Pour quelle raison, elle ne le sait
pas, mais elle voit :
Maldeï l’attrape, l’enfant se laisse faire, elle l’allonge sur une table
recouverte de cuir noir et attache ses membres avec des sangles en
mailles d’acier. La petite fille ne bouge plus, ses yeux fixent le ciel
artificiel. Maldeï s’assoit sur elle et penche sa tête vers la sienne. Jusqu’à
ce que la tête du serpent se glisse progressivement vers la petite tête
allongée sur la table. D’un coup l’animal d’or plante ses crocs dans sa
chevelure abondant et soyeuse de l’enfant. Le corps d’Axelle se raidit et
devient totalement immobile. Le contact dure quelques minutes qui
semblent interminables, puis, de la bouche du serpent d’or en surgit un
autre plus petit. Tout frétillant, il cherche un peu et s’enroule autour de
la jeune tête. Axelle devient alors prisonnière d’une autre couronne de
serpent. Quelques secondes plus tard, ses cheveux tombent par poignées
et laisse un crâne chauve surmonté d’une nouvelle couronne de serpent.
Maldeï détache l’enfant et la prend dans ses bras, quitte la pièce aux
étoiles et l’emmène dans une chambre plus calme. L’enfant est
inanimée, elle l’allonge délicatement sur un lit fait de draps de coton
blanc et lui caresse le visage en lui disant quelques mots :
⎯ Tu es ma fille, l’enfant de la couronne. Tu t’appelleras DARKEL,
175
la fille de la nuit. Je vais faire de toi un être aussi terrible qu’un scorpion,
tu piqueras à mort tous ceux qui te toucheront. Maintenant, réveille-toi,
ouvre les yeux et découvre ton nouveau monde.
Mais Axelle est restée éveillée au-dessus de toute la scène, elle n’était
pas dans son corps lorsque le serpent a brûlé sa conscience. Elle se
demande si elle peut retourner maintenant dans son enveloppe, mais
quelque chose semble lui interdire. Elle flotte au-dessus d’elle à
quelques têtes son enveloppe matérielle et cela lui laisse une sensation
très étrange, comme si elle était morte. Pourtant, elle voit comme avec
des yeux, elle sent comme si elle avait des mains et elle pense pouvoir se
déplacer comme si elle avait des jambes. D’un coup, elle a peur,
⎯ Suis-je morte ?
Mais une voix qu’elle connaît lui répond :
⎯ Moins que moi, Axelle, pourtant, il n’est pas souhaitable que tu
retournes dans ton corps maintenant. Mais tu peux diriger ton corps
comme avant, à distance. Maldeï attend de toi que tu te réveilles. Écoute
et fait fonctionner l’enfant qu’elle a devant elle comme elle l’attend,
n’éveille pas les soupçons.
Néni flotte comme Axelle dans l’espace, au-dessus de Maldeï et l’enfant.
Elle aussi n’est plus dans son corps.
Axelle comprend et fait l’effort que lui demande Néni. Si elle est avec
elle, cela la rassure. Fermant ses yeux imaginaires, elle sent son corps et
elle se donne l’impression de se réveiller. De haut, elle se voit ouvrir les
yeux, et elle se redresse. Des mots lui viennent en tête et elle s’entend les
dire à Maldeï :
⎯ Tu m’appelles, oh ! ma reine, ma mère. Je suis l’enfant que tu
veux, je suis le prolongement de ta conscience. Tu m’as créée pour te
servir, tu es la mère de mes pensées. Mon esprit est vide, emplit-le de ta
vie et de tes idées.
Maldeï n’a jamais eu d’enfant de cette sorte, elle est séduite par l’être
qu’elle vient de créer, elle est en confiance.
⎯ De moi, je vais te donner la puissance de mon pouvoir destructeur,
afin que tu sois comme moi, capable d’anéantir les êtres qui te touchent.
Mais, dis-moi d’abord ton nom et de qui es-tu l’enfant ?
⎯ Je suis Darkel, la fille de la nuit, je suis ton enfant, tu m’as fait
pour te servir.
⎯ Alors, fais pour moi ton premier acte. Va dans la chambre d’à côté
et tue la femme qui s’y trouve, je ne veux retrouver aucune cendre.
La femme dont il est question, c’est Néni, Axelle le comprend
immédiatement, il faut trouver le moyen de ne pas le faire sans attirer les

176
soupçons.
⎯ Mais, mère, cette femme peut nous être utile, si vous la tuez, qui
s’occupera de moi lorsque vous serez partie ?
« Cette fille est plus intelligente que je ne pensais, je n’y avais pas
songé. »
⎯ Si tu préfères la garder comme gouvernante, il en sera ainsi.
⎯ Je vous remercie, mère, une esclave est toujours plus rentable,
vivante que morte. Je suis fatiguée, j’aimerais me coucher.
⎯ Cela suffira pour ce soir, tu peux aller au lit.
Maldeï accompagne Darkel à l’entrée de la chambre où se trouve Néni.
⎯ Occupez-vous de l’enfant, elle est fatiguée. Vous en êtes à présent
sa gouvernante, prenez soin de mon enfant, vous en êtes
personnellement responsable. Vous l’appellerez Darkel, ici, c’est son
nom.
⎯ Je m’occuperai de cette enfant avec un dévouement inégalable.
Fermant la porte, Néni regarde Axelle d’un air pitoyable.
⎯ Ma pauvre, qu’as-tu subi. Axelle, je sais que tu n’es pas dans ce
corps, alors, écoute-moi et fait ce que je te dis :
La couronne qui est sur ta tête est le bouchon qui entrave ton esprit dans
ton corps. Si tu veux revenir en toi, tu dois sans pénétrer dans ton corps,
enlever la couronne de serpent et la poser délicatement sur la commode.
Ce n’est que lorsque tes mains ne la toucheront plus que tu pourras
réintégrer tout ton corps. Mais, attention, tu devras la replacer demain
avant de quitter la chambre, si Maldeï te voyait sans, elle comprendrait
la ruse et nous serions toutes mortes. Autre chose, avant de la remettre
sur ta tête, sort de toi, tu dois contrôler ton corps à distance avec cette
couronne, ne la touche jamais, sinon tu disparaîtrais à jamais.
Axelle n’attend pas, hors d’elle-même, elle dirige ses membres et enlève
la couronne maléfique, la pose sur la commode. Dès qu’elle la lâche, elle
pénètre dans son corps et retrouve sa place en elle. Aussitôt, elle saute au
cou de Néni et s’effondre en larmes.
⎯ Que m’a-t-on fait subir en une seule journée, Néni. Regarde, je ne
ressemble plus à rien, j’ai perdu tous mes cheveux et je dois agir comme
un zombi.
⎯ Tu n’es pas un zombi et tu es mignonne, même sans cheveux. Ce
qui est important, c’est ce que tu es en toi avec ton esprit, c’est ce que tu
as de plus beau, tu es courageuse et intelligente. De plus, tu sembles
protégée par des forces que je ne connais pas mais qui sont autour de
nous. Tu n’es pas là par hasard et ceux qui t’ont enlevée le regretteront.
⎯ Je suis mieux dans mon corps que dans l’air. Combien de temps

177
devrai-je rester comme ça ?
⎯ Je ne sais pas, mais lorsque Maldeï ne sera pas là, enlève ta
couronne et reviens en toi. Je pense qu’il faut que tu t’habitues à cette
nouvelle situation.
⎯ Mais que va faire de moi, Maldeï, vais-je rester ici longtemps ?
⎯ Elle compte t’utiliser pour attirer Aqualuce jusqu’ici, elle veut lui
tendre un piège.
⎯ Peut-on faire quelque chose contre cela ?
⎯ Oh ! oui, bien au contraire, nous avons avantage à être ici, nous
pourrons l’aider et surtout, aider ton oncle, Jacques. À nous deux, nous
devons le réveiller et lui rappeler qui il est. Il est important que Maldeï
ignore que tu n’es pas tombée dans son piège macabre. Tu dois jouer le
jeu pour qu’elle ne se rende compte de rien.
⎯ De toute façon, j’ai décidé de faire celle qui n’a pas de pouvoirs,
je ne vais rien lui montrer.
⎯ C’est une bonne chose. Mais maintenant, il est tard. Mon lit est
grand, veux-tu dormir avec moi ?
⎯ Je n’osais pas te le demander, mais j’ai tellement envie.
⎯ Je le sais, tu ne peux rien me cacher.
⎯ À moi non plus.
⎯ Couchons-nous, demain, nous commencerons à faire l’éducation
de Jacques et de Maldeï ; elle ne s’imagine pas que la guerre qu’elle a
déclanchée, c’est chez elle. Bonne nuit…

178
LA PYRAMIDE ALGEBRIQUE

L’Espérance II s’est séparé du grand vaisseau le


Terrifiant. Aqualuce, Doora, Yéniz et Weva filent vers l’inconnu.
⎯ Quel cap, Aqualuce ?
⎯ Doora, sur quoi est programmé le vaisseau, quel astre est dans sa
mire ?
⎯ Lunisse !
⎯ Alors, cap sur Lunisse.
⎯ Mais il n’y a plus rien, la planète a disparu !
⎯ Ce n’est pas grave, on y va, je n’ai plus l’intention de diriger, mais
de me laisser guider, ma tête a toujours agi, il est temps de la laisser se
reposer.
Les trois femmes qui accompagnent Aqualuce doutent un peu, mais il
serait inopportun de vouloir la contredire, car ce sont elles qui ont voulu
l’accompagner.
⎯ Vous doutez et vous pouvez, car je ne sais plus comment agir. J’ai
si peu d’éléments à mettre devant moi que je n’ai aucune idée, c’est le
vide total. La seule chose que je ressente, c’est ce que ma fille m’a
donné lorsque je l’ai vu hier. L’univers est en mon être, je le ressens
comme un être malade et je peux savoir où se trouvent ma nièce et
Maldeï. Je sais qu’ils sont sur Elvy mais il est pour moi plus important
de me préparer ; de toute façon, je ne souhaite plus rien diriger.
⎯ Mais tu ne vas trouver que du vide aux alentours de Lunisse.
⎯ Le vide n’est que si on le veut, dans l’espace, le vide n’existe pas,
vous le savez bien.
⎯ Oui, mais une planète détruite le reste pour toujours.
⎯ Je suis d’accord, mais quelque chose me dit que pourquoi pas !
Doora, combien de temps pour Lunisse ?
⎯ Nous sommes qu’à trois mille années-lumière de notre ancienne
planète, c’est-à-dire à quatre jours à peine.
⎯ C’est très bien, nous y serons rapidement.
⎯ Que comptes-tu y trouver ?
⎯ Yéniz ; l’espoir, et peut-être une réponse.

Le vaisseau parfaitement programmé file vers sa nouvelle destination.


Les quatre femmes s’installent dans le petit vaisseau, elles partageront
les deux cabines. Pendant que ses compagnes préparent les couchettes
dans les cabines ainsi que le repas, Aqualuce s’assoupit dans le siège du

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pilote, elle aime voir le ciel de déformer pendant les voyages
hyperlumiques, cela lui donne l’impression de voir un peintre à l’œuvre
devant sa toile sur laquelle il projette ses idées. Les couleurs sont
extraordinaires, mais à les regarder trop longtemps, cela lui donne le
tournis et finit par l’endormir. Un bruit aigu la réveille en sursaut.
⎯ Mais que se passe-t-il, c’est impossible, je n’ai tout de même pas
dormi quatre jours ?
Aqualuce a devant elle une planète, son vaisseau est satellisé autour.
⎯ Doora, Yéniz, Weva, où êtes-vous, pourquoi ne m’avez-vous pas
réveillée avant d’arriver autour de cette planète ?
Elle s’en veut de s’être assoupie sur le siège, elle ne comprend pas
pourquoi ses amies l’ont laissée dormir ainsi ? Mais malgré ses appels,
elle n’obtient aucune réponse. Elle bondit de son siège et cherche les
autres dans le vaisseau. Malheureusement elle en a vite fait le tour et ne
trouve personne, l’angoisse lui monte vite à la tête. Ayant perdu ses
pouvoirs, elle est devenue un être ordinaire et elle ne peut contrôler ses
émotions comme avant. C’est alors que, revenant au poste de pilotage, à
travers le cockpit, elle voit les corps de ses trois amies immergées dans
l’espace. Elles suffoquent et se plient dans la douleur du vide. Les trois
femmes ne tardent pas à s’immobiliser, raidie par le froid. Dans le vide,
leur corps se désintègre, toutes leurs cellules perdant l’eau qu’elles
contenaient. Leur mort est atroce, Aqualuce est totalement bouleversée,
elle n’a jamais vu un être mourir de cette sorte. Quelques instants plus
tard les trois corps ne sont plus que des momies parfaitement pétrifiées
qui s’éloignent du vaisseau.
⎯ Mais que s’est-il passé, pourquoi sont-elles sorties ?
Aqualuce n’a pas le temps de réfléchir, car elle entend dans sa radio
qu’on l’appelle :
⎯ Ici centre de contrôle de trafic atmosphérique. Vaisseau Catégorie
C4, identifiez-vous, vous êtes en approche de Lunisse.
Aqualuce reconnaît bien la procédure d’approche classique de la planète
lorsqu’un vaisseau n’est pas invité à pénétrer sur la planète. Elle
comprend instantanément que la planète qu’elle a devant elle est
Lunisse. Il faut absolument répondre, sinon leur vaisseau sera désintégré
par la sécurité. Elle ne sait pourquoi, mais elle répond immédiatement,
comme par habitude :
⎯ Je suis le général Aqualuce et je vous demande de m’autoriser à
me poser, voici mon code d’admission.
Aqualuce inscrit ces signes sur son clavier : =@+ 791&┤∏Γ#Θ
⎯ Vous codes sont exacts ; bienvenue commandant Aqualuce, mais

180
vous avez bien le sens de l’humour, en vous faisant passer pour général !
je vous demande de suivre la procédure d’atterrissage, votre base de
stationnement est sur le parking du parc gouvernemental, en zone ZZZ
999.
Aqualuce se questionne. Pourquoi ne suis-je pas encore général, quel
jour somme nous, qu’est-ce que c’est cette histoire ?
⎯ Contrôleur, pouvez-vous me dire la date d’aujourd’hui, mon
chronochristal semble déréglé.
⎯ Commandant Aqualuce, nous sommes Atlandy 142 Femme.
Le temps écoulé ne se compte pas comme sur Terre, en jours, semaines,
mois années, mais il y a soixante semaines dans une année, les semaines
font six jours et les années ne sont pas chiffrées, mais chacune porte un
nom. Comme il n’y a pas de mois, les jours de l’année, commence avec
le 1er jour et finissent avec le 360ème jour. C’est pour cela qu’aujourd’hui,
nous sommes le Atlandy 142 Femme.
Lorsque Aqualuce entend cette date, elle comprend très vite ce qui s’est
passé.
⎯ Nous sommes il y a onze ans, j’ai fait un bond dans le temps.
Aqualuce est affolée de se retrouver sur sa planète onze ans en arrière,
elle avait toujours su qu’il est impossible de revenir dans le passé. Mais
depuis, elle a appris à connaître l’espace-temps, et surtout elle sait ce que
signifie le mot éternité. Durant la descente, Aqualuce réfléchit à tout ce
qu’elle vient de traverser. Laissant derrière elle trois amies congelées
dans l’espace, elle se demande comment elle peut encore trouver la force
de revenir sur son ancien monde qu’elle croyait mort depuis bientôt sept
ans. Qu’est-ce que cela veut bien dire et pourquoi devrait-elle revenir
dans le passé ? Intriguée par ce mystère, elle pose son vaisseau sur la
place qui lui est réservée. Elle se demande ce qu’elle doit chercher ici et
une idée lui vient en tête.
⎯ Si sur Lunisse, il y a un personnage qui connaît les plus grands
mystères de notre monde, c’est le Maître de la Clef, Jacques l’a
rencontré un jour ici et il lui a dit les mots dont il avait besoin. Je vais
tacher de le rencontrer, il me guidera peut-être ?
Il lui faut plus d’une heure pour traverser le parc et arriver dans le
quartier de la résidence du Maître de la Clef. Le secteur est fait de
demeures luxueuses, elle s’enfonce dans une rue où elle aperçoit derrière
les magnifiques résidences une vielle masure en bois vermoulu, les
volets tiennent à peine sur leurs paumelles et le lierre semble continuer à
ronger ce qui reste de saint sur cette pauvre maison.
⎯ Je crois que je suis arrivée, je vais frapper à sa porte, pourvu qu’il

181
soit là.
⎯ Ne frappe pas sur la porte, tu risquerais de la faire tomber, entre
Aqualuce, je t’attendais !
Fort surprise, elle entre et se trouve devant le vieil homme, qui comparé
à sa demeure, ne semble pas fragile, et contrairement à ces vieux murs, il
semble léger, comme si l’air passait à travers. Aussi il lui fait penser au
Merlin l’enchanteur du film de Disney.
⎯ Comment saviez-vous que j’étais derrière la porte ?
⎯ Aqualuce, cela fait onze ans que je t’attends, j’ai trouvé le temps
un peu long, mais te voir maintenant me rassure.
⎯ Mais vous faites partie du passé pour moi, comment auriez-vous
pu attendre onze ans, alors que je suis votre futur ?
⎯ Mais, Aqualuce, tu connais par ton père le mot éternité. Tu devras
savoir que dans ce monde-là, le temps est un instrument que l’on
emploie dans un sens ou dans un autre, le temps est une règle que tu
peux retourner et pour toi, j’ai retourné la règle pour que tu me rendes
visite aujourd’hui.
⎯ Mais, qu’ai-je à y faire aujourd’hui ?
⎯ Tu as une mission à accomplir et tu vas la découvrir.
⎯ Mais que dois-je faire ?
⎯ Sais-tu quel jour nous serons demain ?
⎯ Oui, ce sera l’Atlandy 143 Femme.
⎯ Et que se passera-t-il pour toi ?
Aqualuce a un flash, elle n’avait pas fait la relation avec la date
d’aujourd’hui, mais maintenant elle se rappelle.
⎯ Demain, je vais recevoir mes galons de général.
⎯ Alors, file vite chez toi pour te préparer.
Aqualuce ne se rappelle pas du tout de ce qu’elle avait fait la veille mais
elle se souvient que lorsqu’elle s’est réveillée ce jour-là, elle avait un
terrible mal de tête qu’elle ne s’est jamais expliqué. C’est pour elle un
trou noir dans sa mémoire, mais il y a si longtemps. Elle salue le Maître
et file chez elle sans savoir ce qu’elle y fera.
S’approchant de sa résidence, elle reconnaît son cottage qui donne dans
un jardin commun. Il y a de nombreux arbres et il est facile de s’y
dissimuler. C’est alors qu’elle entend du bruit dans la rue. Une voiture
s’arrête et elle voit une femme. Pas de doute, c’est elle, elle se reconnaît
comme si elle se voyait dans un miroir. Son cœur bat, comment peut-on
faire pour vivre en double, laquelle est la bonne ? Aussi vite que la
lumière, son esprit se demande ce qu’elle doit faire : intervenir, lui
parler ?

182
⎯ Non, se dit-elle, il ne faut pas changer le cours des choses, on ne
peut pas transformer les événements, je n’ai aucun souvenir de m’être
rencontrée, ce serait dangereux, voir irréversible et aux conséquences
incalculables.
La jeune Aqualuce s’avance jusqu’à sa maison sans rien avoir remarqué,
c’est alors qu’Aqualuce ramasse une grosse branche à portée de sa main,
et vite, s’approchant de l’autre, l’assomme d’un gros coup sur le crâne.
Aqualuce s’effondre, inanimée.

Oh ! pourvu que je ne l’ai pas tuée, ou que le coup ait provoqué


des séquelles ? Non, c’est certain, si elle avait quelque chose, je ne serais
plus là, car je suis son avenir. Mais, je ne vais tout de même pas la
laisser là, sur le pas de sa porte et puis, c’est moi lorsque j’étais plus
jeune. Elle n’a même pas eu le temps d’ouvrir la porte. Heureusement
que c’est ma main qui peut ouvrir, elle ou moi, c’est la même chose, je
suis elle.

Aqualuce pose sa main sur le détecteur et la porte se déverrouille


instantanément. Elle se prend dans ses bras et se porte jusqu’à son lit.
Elle s’allonge délicatement. Se regardant, elle voit qu’elle n’a pas
changé, même ses cheveux sont aussi courts, et en onze ans, elle n’a pas
pris une ride. Mais Aqualuce se questionne.

Maintenant que tu l’as assommée, qu’est-ce que tu fais, pourquoi


être venue jusque chez elle, chez moi ? Pourquoi le maître de la clef
m’a-t-il envoyé ici ? Je vais faire le tour de la maison, je trouverais peut-
être un indice. Je m’assois sur le canapé, réfléchissons…

Rappelle-toi de ce jour-là, qu’est-ce que tu as fait. Demain, je


serai général. Oui, mais la veille ? oh ! j’ai un gros trou de mémoire.
Trou de mémoire ? Oui, c’est ça je rentrais chez moi et je me suis
réveillée le lendemain avec un énorme mal de tête. Je me rappelle
maintenant et je n’ai jamais su pourquoi j’avais une bosse sur le crâne.
Et si c’était moi qui m’étais déjà assommée ? cela voudrait dire qu’une
partie de moi-même est déjà venue dans le passé ? ou alors, c’est le
passé qui à cette époque avait fait un bond dans l’avenir. Cela voudrait
dire que mon action ne va pas changer l’avenir, ou alors ma présence ici
est une déformation du temps. Demain, je serai général et je me rappelle
juste avoir trouvé sur mon chevet une lettre avec le cachet du Grand
Dictateur qui m’invitait à recevoir mon grade. Je n’ai jamais su pourquoi
il m’a promu aussi vite. Je me rappelle, la veille je devais assister à la
183
remise des prix des nouveaux pilotes, ma sœur m’avait invitée. Alors, ça
veut dire qu’ici, il y a l’invitation ! je sais où je l’ai rangée. Elle est dans
le tiroir au-dessus de la cuisine automatique. J’y vais…

Et, voilà, elle est là et l’invitation est pour ce matin onze heures.
Oh, j’ai juste une heure pour y arriver. Mais je ne peux pas me laisser
sur mon lit, comme ça, sinon je vais me réveiller. Il faut que je me fasse
dormir. Je dois avoir des somnifères pour les longs voyages qui doivent
traîner dans mon bureau, je ne m’en sers pas souvent…

C’est bien ça, ils sont là. Je vais lui en donner trois ou quatre, afin
qu’elle dorme la journée entière, j’espère que cela suffira.

Aqualuce quitte sa maison et son "autre" y reste profondément droguée.


Elle court jusque là où les jeunes pilotes vont recevoir leur diplôme et
leur affectation sur les différents vaisseaux…

⎯ Oh ! Clara, j’ai failli oublier de venir ce matin, je ne sais pas


pourquoi, je dois avoir trop de choses en tête.
⎯ Ça ne te ressemble pas, Aqualuce, tu dois être bien soucieuse, je te
trouve bien étrange ce matin.
Mais, pour elle, l’émotion est bien grande, car sa sœur est bien vivante
devant elle, alors qu’elle sait déjà qu’elle donnera sa vie quelque temps
plus tard pour elle et tous les autres lunisses.
⎯ Clara, n’essaye pas de lire dans mes pensées, il y a bien trop de
choses étranges.
⎯ Ne t’en fais pas, l’essentiel c’est que tu sois ici, avec moi, pour
féliciter mes élèves. Viens, je vais t’en présenter une parmi les autres qui
va beaucoup te plaire, ce sera juste mon petit sourire à toute ton histoire.
Clara prend sa sœur par la main et la dirige vers un petit groupe de deux
hommes et trois jeunes femmes, l’une d’elles lui tourne le dos. Clara
prend la fille par l’épaule.
⎯ Doora, viens que je te présente Aqualuce, ma sœur !
Se retournant, Aqualuce est vraiment saisie et elle comprend que Clara
connaît déjà une partie de son futur.
⎯ Oh ! commandant Aqualuce, quelle joie pour moi de pouvoir vous
saluer. Je ne pensais pas avoir l’honneur de vous voir aujourd’hui !
⎯ Clara m’a dit que vous êtes très douée. Vous êtes encore un peu
jeune, mais je suis certaine que nous aurons l’occasion de naviguer
ensemble dans le futur. J’ai entendu dire que vous êtes courageuse et que

184
vous avez du tempérament. Je pense que nous nous entendrons
parfaitement lorsque nous nous retrouverons.
Doora est très flattée par ces compliments et elle rougit. Clara se
retourne discrètement vers sa sœur.
⎯ Je l’ai formée pour qu’elle soit ta meilleure assistante, elle a toutes
tes qualités, plus les siennes. Maintenant, laissons-les se préparer, ils
vont recevoir leurs trophées et leur mission de la main même de
l’Amirale Marsinus Andévy ; elle fera un discours important à la fin.
Aqualuce assiste à toute la cérémonie et Andévy, au pupitre, s’installe
pour parler. Tout se passe bien jusqu’à ce que ces mots tombent comme
un coup mortel pour elle :
⎯ Je partirai dans trois jours pour mener la mission Terre, afin
d’empêcher les Golocks de mettre la main sur les terriens et qu’ils
prennent l’avantage sur nous. Nous avons un plan pour arriver avant eux
sur la Terre. Nous ramènerons un terrien chez nous avec ses pouvoirs et
ses secrets.
Aqualuce avale sa langue, elle comprend à cet instant que cette mission
ne lui revient pas, alors qu’elle l’a déjà réalisée. Mais son autre ne
partira pas si elle ne n’agit pas. Elle comprend que son action dans ce
temps est de changer le cours de cet avenir. Marsinus Andévy ne doit
pas partir, mais c’est elle, coûte que coûte, sinon le trou dans l’espace-
temps risque bien de se former et d’engendrer une catastrophe
universelle. N’attendant pas la fin du discours, Aqualuce sort
précipitamment de l’école et court vers la maison du Maître de la Clef.
⎯ Aqualuce te revoilà et pour la deuxième fois dans cette journée, je
savais que je te verrais encore. Cette fois, je pense que tu sais pourquoi
tu es ici !
⎯ Mais, maître, pourquoi cette mission que j’ai déjà réalisée ne
m’est-elle pas réservée, pourquoi une autre ? le destin est capricieux, est-
ce à moi de le changer ?
⎯ Le destin est un chemin et libre à toi d’y mettre ce que tu veux
dessus car tu as un vécu unique. Ce que tu vas faire va déterminer le
reste de ton avenir. Ton père n’a jamais agi sur les éléments du futur,
mais il les a toujours préparés pour que les hommes agissent, ce monde
est leur destin. C’est à toi de montrer à l’univers mortel ce qu’un être
accompli peut réaliser pour changer le monde. Lunisse ne veut pas du
changement et il ne veut pas qu’Aqualuce montre le chemin du retour.
Tu connais l’avenir et ce qu’il peut devenir si on prend la mauvaise
direction. Je crois que ce n’est pas la première fois que tu changes le
cours des événements autour de toi, tu devrais y arriver.

185
⎯ Mais j’ai perdu tous mes pouvoirs, je ne suis qu’un simple humain
aujourd’hui et je n’ai que ma tête, mon cœur et mon corps pour agir,
c’est tout !
⎯ C’est déjà bien, alors, avec juste ça, montre à tous la bonne
direction, après ils te suivront.
⎯ Je dois parler au Grand Dictateur, il n’y a que lui qui puisse me
donner la mission qui m’échappe aujourd’hui.
⎯ Ça, je peux t’aider. Le Grand Dictateur m’ouvre toujours sa porte,
il a beaucoup d’estime pour moi.
Peu de temps après, le Maître de la Clef se présente au palais avec
Aqualuce. Avec le plus grand respect, ils sont conduits auprès du Grand
Dictateur qui les reçoit avec bienveillance.
⎯ Majesté, le commandant Aqualuce m’a prié de vous solliciter
parce qu’elle a des informations de la plus haute importance à vous
dévoiler. Je me suis permis de l’introduire auprès de votre grâce.
Écoutez-la, je pense que c’est important.
⎯ Maître de la Clef, tu sais combien j’ai de respect pour toi et tu fais
bien de me la présenter, je vais l’écouter.
Le Maître de la Clef se retourne et disparaît presque instantanément,
comme s’il passait à travers les murs. Aqualuce le voyant disparaître, se
demande s’il est vraiment bien dans ce monde ou juste une image ou un
spectre. Mais elle se retourne face au Grand Dictateur qui la dévisage
longuement avant de lui parler.
⎯ Aqualuce, tu me déranges au milieu de mon repas, je n’aime guère
cela, j’espère pour toi que ce que tu as à me dire est vraiment important,
sinon, je t’envoie dans les minutes à venir au fond de l’univers.
La pauvre n’est pas encore remise d’être arrivée si vite devant lui et elle
n’a rien préparé, elle cherche ses mots.
⎯ Mon Grand Dictateur, nous savons que les Golocks ont armé un
vaisseau surpuissant qui est parti à la recherche de la Terre. Je pense que
Belzius, leur chef, a une idée de l’endroit où elle se trouve. Mon
intuition me dit que je peux trouver leur vaisseau avant qu’ils n’arrivent
sur la planète. Je pense que nous les trouverons dans le bras d’Orion. Je
propose de leur tendre un piège et je serais l’appât. Je compte
m’introduire dans leur vaisseau par la ruse. Préparons une dizaine de nos
meilleurs vaisseaux, j’en prendrai le commandement. Le mien sera
détruit, mais je serai seule à l’intérieur. Je serais leur prisonnière et alors
je pourrais agir, je vous ramènerai l’homme qu’ils auront pris sur Terre.
Nous aurons l’avantage, faites-moi confiance.
⎯ Votre plan est bien succinct, Commandant Aqualuce, et j’ai

186
demandé personnellement à notre responsable des armées, l’amirale
Marsinus Andévy, de mener cette campagne. Je ne vois pas pourquoi je
devrais changer d’avis.
⎯ Mais je suis plus apte qu’elle, cette mission me concerne
personnellement et puis, Andévy a moins l’habitude que moi de mener
des campagnes, elle reste dans son fauteuil de chef des armées toute
l’année, sans bouger. Moi, je suis une guerrière. Je dois la faire, c’est
une question de vie pour nous tous.
⎯ Stop, Aqualuce, mon repas est en train de refroidir. Vous
m’amusez tout de même et je vais faire un pari avec vous.
Je vous donnerai cette mission à condition que vous défiiez Marsinus
Andévy dans la Pyramide Algébrique.
Aqualuce, entendant ce nom, tremble de tout son être, elle sait que c’est
le jeu le plus terrible qu’il soit. Elle sait que nombreux en sortent fous, le
seul qui soit capable de jouer et gagner à ce jeu gigantesque est le Grand
Dictateur, c’est lui qui l’a mis au point et il en a toujours été l’unique
vainqueur. Elle pense à cette pyramide et se remémore son
fonctionnement.

Dans quelle galère je me suis mise, la Pyramide Algébrique est


comme un labyrinthe mais en trois dimensions. Au sol, elle apparaît être
un monument de près de cent vingt mètres de côté, claire comme du
verre et son sommet est pointé vers le ciel, mais en fait, elle a son miroir
dans le sol qui plonge dans l’obscurité. On y pénètre par le niveau
central, c’est le premier. Le but c’est de gravir les trente-deux niveaux
avant d’atteindre le sommet. Mais avant d’y arriver, il faut traverser les
cases qui contiennent chacune neuf portes qui peuvent vous perdre ou
vous emmener à la victoire. La pyramide contient quatre-vingt-sept mille
quatre cent vingt-quatre cases, si je devais toutes les traverser, j’y
passerais des jours et des jours. Le plus terrible, c’est que cette double
pyramide tourne sur un axe pris sur la diagonale des cotés. C’est comme
à la fête foraine, on tourne dans tous les sens et l’on perd vite ses
repères. Toutes les cases du jeu font à peu près deux mètres de côté et
toutes sont lisses comme du verre et lorsque ça tourne, il n’y a plus
aucun côté vertical ou horizontal. Sa surface est lisse et l’on glisse sans
pouvoir se rattraper. Tout est fait pour pouvoir nous déstabiliser, non
seulement dans les cases, mais aussi dans notre tête. Car pour arriver au
bout, il faut compter sans jamais oublier le moindre détail, c’est le but du
jeu. La pyramide Algébrique tient bien son nom et il y a une façon de
l’aborder et de la percevoir. Sur chaque coté, soixante-quatre cases au

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premier niveau, le deuxième en a deux de moins et ainsi de suite. Mais le
plus terrible, c’est qu’il n’y a qu’un véritable sommet et l’on ne sait pas
lequel. Car au départ, les deux sommets sont couchés et l’on ne peut
distinguer le haut du bas lorsqu’elle tourne ainsi. On ne voit pas deux
pyramides, mais quatre du fait que la diagonale est exactement le double
de la hauteur. Y a-t-il un hasard dans ce jeu ? je ne sais pas, mais tout ce
que je sais, c’est que j’ai juste quelques heures pour réussir, sinon, je
connais une personne qui devrait se réveiller et bousculer tout ce qu’on
peut imaginer. Si Aqualuce me voit, je n’aurais plus le plaisir d’avoir un
jour existé.

Durant ces instants de réflexion, le Grand Dictateur a fait appeler


l’amirale Marsinus Andévy, depuis le parc gouvernemental, a fait le
nécessaire pour arriver au plus vite.
⎯ Amirale, je vous remercie d’avoir pu répondre aussi vite à mon
appel. Nous avons un problème.
Andévy le regarde d’un air étonné.
⎯ Le commandant Aqualuce souhaite vous remplacer pour la
mission Terre. Elle juge être plus apte que vous pour cette tâche, qu’en
pensez-vous ?
⎯ Grand Dictateur, je ne doute pas des qualités du commandant
Aqualuce, mais je crois que l’enjeu est tel qu’elle n’a pas les pouvoirs
nécessaires pour diriger une telle entreprise. Je suis la responsable des
armées et ai toutes les qualités pour cette mission extrêmement
importante. Par contre, je pense qu’Aqualuce pourrait prendre mes
fonctions par intérim durant mon absence.
⎯ Je ne pense pas qu’elle le souhaite, c’est pour cela que j’ai décidé
de vous mettre à l’épreuve immédiatement pour vous départager. Je vous
invite à l’affronter dans la Pyramide Algébrique. Le vainqueur prendra
la mission. Andévy, ne dites mot, je l’ai décidé.
Alors, Andévy regarde Aqualuce, d’un air étrange.
⎯ Allez vous préparer, placez-vous sur la pelouse, face à la
pyramide.
Le Grand Dictateur est comme beaucoup de lunisses, il aime les
mathématiques et il aime le simple chiffre deux, pour lui, il est magique
et peut ouvrir beaucoup de portes. La Pyramide est construite sur la
pelouse située derrière le palais, elle est magnifique, toute transparente,
mais elle n’est pas en verre, sa matière est légère et solide comme de
l’aluminium, une matière n’existant pas sur Terre. L’épreuve se fera
dans l’intimité, avec juste des amis du Grand Dictateur. Andévy,

188
Aqualuce s’avancent vers l’immense jouet. Le cœur d’Aqualuce bat
comme jamais. Avant de pénétrer dans le bloc transparent, elle demande
au chef suprême :
⎯ Combien de temps nous faudra-t-il pour arriver au sommet ?
⎯ Ma chère Aqualuce, je ne joue plus avec mon bijou depuis
longtemps, c’est mon fils qui m’a remplacé. Avant, je mettais un peu
moins de huit heures pour parcourir le labyrinthe et c’était un exploit ;
mon fils le fait en douze heures et il est très doué. J’en ai fait jouer
d’autres, mais ils ne sont sortis qu’après que je les ai libérés car ils
devenaient comme fous. Personne n’a réussi, sauf mon fils et moi et. Si
je vois que dans trois ou quatre jours vous ne sortez pas, je viendrais
vous chercher.
Aqualuce avale sa langue, il est trop tard pour faire demi-tour. Elle
regarde Andévy qui lui lance un regard qui n’exprime pas de la
gratitude, elle n’est pas fière, elle aussi. Aqualuce pose une dernière
question :
⎯ Y a-t-il véritablement une solution à ce jeu, est-ce fait juste pour
que nous nous perdions ?
⎯ La pyramide change à chaque jeu, les cloisons se déplacent, mais
jamais pendant. Il y a une solution pour chacune, mais à condition de ne
jamais commettre la moindre erreur. Le sans faute est obligatoire.
Oubliez une porte, un chiffre et vous pourrez attendre que je vienne vous
chercher. Je vais à vous deux, vous donner un seul indice :
Tout est dans la racine du nombre de portes passées, chaque case peut
contenir jusqu’à neuf portes, faites votre compte. J’en ai déjà trop dit,
c’est à vous de jouer. Choisissez votre première porte.
La pyramide est pour le moment couchée, pour accéder il n’y a qu’une
porte au bout de chaque axe.
⎯ Andévy, choisissez votre porte, je pendrais l’autre, c’est moi qui
vous ai mise dans cette situation.
⎯ Je vous en veux Aqualuce, mais on est toutes deux Lunisse, ce
n’est pas dans nos habitudes d’avoir de la haine et d’être rancunière.
C’est votre pari, choisissez.
⎯ Si vous voulez.
Les deux femmes prennent place à chaque extrémité, une fois dedans, la
Pyramide se met à tourner. Elle fait un tour toute les deux minutes.

⎯ Bon sang, la porte vient de se fermer et ça bouge déjà ! c’est tout


de travers et dans cette case, il y a 3 portes. Je prends laquelle, qu’a dit le
Dictateur ?

189
La racine, mais, quelle racine. Les 4 portes, ça fait 2. Je prends la
deuxième. Non, pas ça, c’est la première. Racine de 1, 1. C’est la
première porte. Il faut que je la passe.
Voilà, c’est fait, je suis dans la deuxième case et je suis presque sur le
plat. J’ai passé 2 portes. La prochaine, c’est quoi, racine de 2 ? Oh, non,
ce n’est pas ça, je me trompe déjà. 1,414, c’est la racine et ça ne marche
pas, je ne sais plus où aller déjà. Et je vois déjà Andévy qui semble avoir
avancé bien plus que moi. Ah ! si j’avais mes pouvoirs lunisses, je
saurais encore résoudre ce genre d’équation. Elle va bien plus vite que
moi, c’en est fait, il va y avoir un gros problème dans l’espace-temps si
elle part à ma place et rencontre Jacques. Tout va être remué
sérieusement.
Aqualuce, fait un effort, remue ta petite tête de terrienne.

C’est trop dur. Non, je crois qu’il faut compter toutes les portes, donc
derrière, j’en ai laissé une, puis j’ai pris la première des trois. Donc, 1+3
= 4 et racine carrée de 4, c’est deux. C’est tout bête, je prends la 2ème et
je compte toutes les portes. Mais dans cette case, il y en a 5, ça fait 4+5
= 9, racine carrée, 3. Je prends la 3ème et ça marche. Ici, 7 portes, donc,
7+9 = 16, et ça fait 4, la 4ème porte dans la quatrième case. Et ici, il y en
a 9 plus 16, 25, racine : 5. C’est trop facile, mais ça tourne et j’ai la tête
qui tourne et je dois escalader pour attraper les portes, je ne sais plus de
quel côté je suis arrivée, tout se retourne, je n’ai pas le temps de prendre
des repères. C’est bon, j’attrape la cinquième case…
Non ! ce n’est pas ça, je devrais avoir au moins 5 portes et je n’en vois
que ? oh ! tant pis, je passe la dernière…
Devant moi, 8 portes. Fait tes comptes. 25 + 3 derrière moi et 8
maintenant, ça fait 36, le carré de 6, ça marche. Je comprends, je dois
compter toutes les portes depuis le début, à chaque fois que je tombe sur
le carré d’un nombre, je prends la porte. C’est presque trop facile, un
enfant comprendrait, la prochaine, c’est 7, après la 49ème porte, 8 avec
64…

91 portes passées, la prochaine, ce serait la 10ème porte, mais alors, s’il


n’y en a que neuf au maximum comment dois-je faire ?
Je sais, j’additionne les chiffres, 1 et 0, je prends 1, ensuite, 1 et 1 ça fait
2, ainsi de suite…

Ça doit faire bientôt une ou deux heures que je suis là-dedans et j’ai
franchi déjà 36 passages, ça fait 1296 portes, j’ai mal à la tête, ça tourne
et je suis toujours dans le premier niveau alors qu’Andévy est déjà dans
190
le quatrième. Plus elle va monter, plus ce sera rapide pour elle, les
niveaux sont de plus en plus petits.
Comment dois-je faire pour passer dans les niveaux supérieurs ? Je reste
un peu ici pour comprendre. Oh, non, c’est pas vrai, je glisse, je me
cogne dans le fond de l’arête du cube, et je continue à glisser, toutes les
minutes la pyramide est inversée. Andévy grimpe encore, mais, est-elle
partie vers le bon sommet ? Difficile de se concentrer, de retenir les
chiffres et de calculer lorsqu’il faut se battre avec la gravité. Si au moins,
j’avais mes pouvoirs, ça m’aiderait.
Bon, au point où j’en suis, je ne vais pas prendre la même direction
qu’Andévy, je vais grimper dans l’autre pyramide, j’ai peut-être ma
chance.
J’y pense, le dictateur nous a parlé de la racine des nombres, mais moi je
suis partie sur la racine carrée et bien sûr je reste sur le même niveau, ce
qui est logique car les carrés n’ont toujours donné que des surfaces. Pour
faire un volume, il faut faire la puissance 3 ! C’est ça, la racine cubique,
la prochaine porte doit être la racine cubique du prochain nombre entier.
Voyons un peu.
J’en suis à 1296, est-ce un cube ? je ne crois pas, 8, ça fait 512, 9 et 10
c’est encore inférieur à 1296. Si c’était 11, le cube, ça donne quoi 11 x
11 = 121, 121x 11, voyons un peu, c’est ça : 1331, il faut que je compte
1331 portes avant de trouver la bonne…

Oh, j’ai fait vite, il n’y en avait que 35 à passer et maintenant, dans cette
case, je n’ai que 2 portes sur la même face. 11, ça fait 1 + 1 = 2, je
prends la 2ème.
Oh ! bon sang, je tombe, la case n’a pas de fond, en passant la porte,
lorsque je l’ai ouverte, je suis tombée et là, il est impossible de remonter,
par contre dans ce fond il n’y a qu’une porte et je n’ai pas le choix. Il ne
faut pas que j’oublie de compter, j’en suis à 1332, si je passe celle-là, ça
fera 1333. le prochain carré, c’est 1369, ça fait 36 portes à passer, ou le
prochain cube, ce sera le cube de 12, 1728, soit 395 portes pour passer
au niveau supérieur.
Ce n’est pas possible, je n’y arriverais jamais, ça me fait passer dans à
peu près 70 cases avant d’espérer monter plus haut. Est-ce possible
d’arriver en haut, combien y a-t-il de porte dans cette pyramide ? ne
réfléchis plus, vas-y…

Je ne sais plus depuis combien de temps je suis ici, mais j’arrive à la


1728ème porte et si je ne me suis pas trompée, je dois passer au niveau
supérieur. C’est cette porte-là, j’y vais.
191
Oh ! non, c’est pas vrai, cette fois la pyramide est inversée et je dois
monter, les autres portes sont en haut, il faut que j’attende qu’elle ait fait
le tour pour passer. Bon, j’ai le temps de compter pendant ce temps.
Le prochain cube, c’est, hum ! voyons un peu, même mes neurones sont
moins performants depuis que j’ai perdu mes pouvoirs. Donc, 13 au
cube, ça fait, 2197 porte, donc 469 encore à passer avant l’autre étage,
presque 100 cases. Combien de temps encore ? Je vois Andévy, elle a
dépassé la moitié de la hauteur, elle va plus vite que moi, c’est perdu. Je
continue…

J’ai mal partout, j’ai des bosses, des bleus, mon crâne sonne comme une
cloche, j’ai monté deux niveaux et il m’en reste trente et un avant
d’arriver, enfin, voilà la 2197ème porte devant moi, mais elle est au-
dessus de moi, car la pyramide est sur le côté, il faut attendre pour
passer. J’ai l’impression que le mouvement s’est accéléré, je suis
déséquilibrée, je vais tomber. Aie ! ma tête, le sol est dur…

Ça fait combien de temps que je suis là, l’étoile se couche presque, j’ai
dû dormir. J’ai encore perdu du temps, Andévy semble être au trois
quarts de son ascension. Il y a même du sang coagulé sur les parois, j’ai
vraiment mal au nez, j’ai l’impression qu’il est cassé, j’ai dû m’écraser
sur le sol. Qu’est-ce que je dois faire ? maintenant, ce sont mes oreilles
qui sifflent très fort, c’est insupportable. Tout se déforme autour de moi,
les murs de verre disparaissent…

En un flash, tout s’ébranle. Aqualuce, Céleste, Cléonisse se retrouvent


dans un lieu qui n’appartient à aucun monde. Les enfants qui étaient
dans l’infirmerie de leur école n’y sont plus et leur mère qui se trouvait
dans un autre lieu bien étrange n’y est plus non plus. Mais devant eux,
un enfant rit aux éclats, tous sont surpris à leur façon. Les deux enfants
reconnaissent leur camarade, Moacyr, qui était étrangement malade
lorsqu’ils l’ont rejoint à l’infirmerie. Aqualuce, qui était enfermée dans
une pyramide trop curieuse ne sait plus vraiment où elle en est.
⎯ Mes enfants, que se passe-t-il, pourquoi êtes-vous là, je ne
comprends pas.
⎯ Calme-toi madame, c’est toi qui m’as appelé, tu es venu me
chercher, tu as besoin d’aide.
Moacyr les regarde tous. Céleste et Cléonisse se questionnent et
Aqualuce commence à comprendre.
⎯ Les enfants, je suis surprise de vous voir car je suis à cette heure

192
prisonnière d’une pyramide infernale, c’est une sorte de jeu dans lequel
je me suis retrouvée enfermée et il est très important que je puisse en
sortir rapidement. Beaucoup de choses pourraient être bouleversées si
cela se passait mal pour moi. J’ai, il y a peu, perdu connaissance et j’ai
aussi perdu beaucoup de temps, mon adversaire a presque gagné tandis
que moi j’avance doucement. Ici, je dois tenir compte des chiffres et
avancer avec eux. Mais je ne trouve pas la solution pour sortir de là. Je
suis dans un jeu où il faut prendre les nombres et en extraire leur racine
pour avancer. Les chiffres que je pourrai découvrir me permettront
d’ouvrir les bonnes portes. En extrayant les racines carrées j’avance sur
le même niveau en prenant les racines cubiques, je monte.
⎯ Mais, maman, ce n’est pas pour jouer que nous t’avons appelée,
c’est parce que Moacyr était très malade, Noèse nous a dit qu’il avait
quitté notre monde et peut-être notre temps. On pensait que tu aurais une
solution.
⎯ Madame, ce n’est pas eux qui t’ont appelée, c’est moi qui voulais
te voir. J’ai quitté mon corps pour te retrouver. Mais j’avais besoin de
tes enfants pour qu’on se rejoigne.
⎯ Mais pourquoi tout cela, mon petit Moacyr ?
⎯ Madame, moi je sais pourquoi tu n’avances pas plus vite, tu sais,
cette Pyramide est magique, c’est la magie des chiffres qui peut tout.
Pour avancer plus vite encore, tu dois penser autrement. Qui t’empêche
d’imaginer une autre dimension pour aller là où tu veux. Au-delà du
volume, fait la quatrième dimension, prend la puissance 4 pour trouver
ta porte. Tu devrais pouvoir ouvrir autre chose.
⎯ Tu as raison Moacyr, je dois faire ce que tu me dis. J’ai ouvert
2197 portes, je me demande à quelle porte je dois aller ?
⎯ C’est très facile, le prochain nombre, c’est 2401, 11 à la puissance
4, ça te fait juste 204 portes à passer avant d’arriver.
⎯ Tu es super mon garçon, je vais faire ce que tu dis. Je vais devoir
vous quitter, le temps presse. Allez retrouver les autres, et dites à Noèse
que je vais bien et que vous m’avez redonné confiance, sans vous, je ne
m’en sortirais pas.
⎯ Maman, sois prudente, ne fais pas de bêtise. En tout cas, je ne sais
pas si c’est toi qui as fait quelque chose, mais on est content de revoir
Moacyr parmi nous, en bonne santé. Ramène-nous Axelle et papa.
⎯ Cela viendra, croyez-moi.
⎯ Madame, viens me voir avant de partir,
Aqualuce se rapproche de Moacyr, celui-ci lui pose sa main sur son front
et ferme les yeux un moment.

193
⎯ Je t’ai donné beaucoup de ce que j’ai en moi des chiffres et des
mathématiques. En faisant cela, je perds une bonne partie de mes
pouvoirs, mais je te rends bien plus forte. Tu en as plus besoin que moi
je crois que cela te servira.
⎯ Je ressens en mon être que les chiffres et les formules algébriques
circulent comme mon sang ; c’est incroyable comme le mystère de cette
pyramide s’ouvre à ma conscience maintenant.
Je te remercie, c’est un merveilleux cadeau.
⎯ Le plus important, ce n’est pas ce que je fais, mais ce que je
donne. Partager, c’est encore penser à soi ; tout donner est le meilleur
des sacrifices.
⎯ Moacyr, donner est un don que tu ne perdras jamais, et tu peux
apprendre à le partager avec les autres. Ce partage est un sacrifice sans
limites.
Je vous aime tous mes enfants. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Cléonisse, Céleste, vos dons je les ai en mon être aussi et je les garde
comme précieux comme celui de Moacyr. Je pars immédiatement, car
notre monde est en danger.
La pièce dans laquelle ils se trouvent se met à vibrer, et d’un coup, pour
chacun, tout redevient normal. Sauf…

Où est le rêve, où est la réalité ? Mes enfants sont précieux, le


monde est un trésor que je ne peux abandonner. Au-dessus de moi je
vois Andévy qui court vers le sommet, elle n’en est plus qu’à cinq
niveaux de ce que je peux voir. Si Moacyr a raison, il faut courir vers la
2401ème porte, là je saurai si l’idée de la quatrième dimension est juste. Il
ne faut plus perdre de temps. Je vais sauter, rouler dans toutes les cases
de ce jeu, déjà, j’ai le sentiment que mes yeux comptent plus vite que
mon esprit. Je crois que je peux réussir…

Je n’ai plus d’ongles, ma peau est tout arrachée, j’ai le nez cassé, mes
vêtements déchirés, des hématomes partout, mais maintenant, je suis
près de la porte de la Quatrième Dimension et je vais savoir ce qu’elle
peut avoir à me dire. 2401 portes passées pour une pyramide qui ne
contient pas moins de 427 424 cases, cela fait des millions de portes.
Dans cette case, où j’ai la tête à l’envers, où je m’enfonce dans le sol
pour ce tour, je vais compter jusqu’à deux, car 11, ça fait 1 + 1 = 2, le
chiffre préféré du Grand Dictateur. Oh ! bien sûr, les portes sont au
même niveau, ici, on ne peut les différencier, alors que dans les autres
cases elles étaient toujours toutes décalées. Je vais les sentir.

194
Il y a une porte chaude et l’autre froide. Je vois au-dessus de moi que
Andévy est à deux niveaux de l’arrivée. J’ai tout mon temps, je ne suis
plus pressée, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai trop chaud ici, la
pyramide est si grande que je crois qu’elle n’est pas vraiment faite pour
moi, je ne suis qu’un simple humain, une femme. Je veux arrêter ce jeu.
J’ouvre la porte froide.

À peine Aqualuce a-t-elle ouvert la porte qu’elle a choisie, qu’elle se fait


aspirer par un courant qui l’emporte. Son corps s’engouffre dans un long
canal transparent, elle voit très vite défiler les niveaux et d’un coup
traverse le plancher du dernier. Instantanément, la Grande Pyramide
s’arrête et se met à basculer de l’autre côté. Aqualuce se trouve remontée
vers le sommet d’où elle peut encore voir la lumière de l’étoile de
Lunisse balayer son visage. Sur le sommet, elle est portée par de
puissants champs magnétiques qui lui donnent un confort et une chaleur
agréable. Une douce musique arrive jusqu’à ses oreilles. De là-haut, elle
peut voir tout le parc de la résidence du Grand Dictateur et celui-ci en
bas la regarde. Juste à ce moment, des centaines de rayons de lumière
partent de tous les côtés et font autour d’elle comme un feu d’artifice.
Aqualuce a gagné, elle partira à la recherche de la Terre, c’est elle qui
ramènera un terrien sur sa planète, le reste, elle le sait déjà. Son travail
sur ce morceau de temps est terminé.
C’est la fin du jeu, la Pyramide bascule très lentement, et il lui faut près
de dix minutes pour revenir au niveau du sol. Le maître arrive pour
accueillir le vainqueur. Il tend une main à Aqualuce, qui s’effondre
presque dans ses bras.
⎯ Vous vous êtes cassé le nez, j’ai demandé à mon médecin de vous
soigner, il arrive.
⎯ Où est Andévy, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé de grave.
⎯ Ne vous inquiétez pas, nous allons la chercher, je crois qu’elle est
juste fatiguée et déçue. Mais je ne regrette pas que vous partiez à sa
place, la pyramide a démontré que vous êtes la plus apte à faire cette
mission. Vous avez raison, Andévy est mieux pour diriger depuis
Lunisse les opérations, c’est un chef, pas une aventurière.
⎯ Oui, mais elle était plus avancée que moi, elle était presque
arrivée.
⎯ Arrivée vers un sommet, peut-être, mais ce n’était pas le bon. Elle
est allée trop vite elle s’est trompée dès la première porte en oubliant de
la compter. Venez Aqualuce, nous allons la délivrer.
Andévy est prisonnière dans le sommet opposé. Là, il n’y a pas de

195
musique ni de rayons de lumière pour la bercer. Le sommet où elle se
trouve est dans le noir avec une atmosphère humide et désagréable.
Lorsque le dictateur fait ouvrir la pointe du sommet, Andévy se trouve
couverte de poussières et de champignons, cela sent le moisi. La pauvre
a du mal à se libérer de la case du perdant.
⎯ Ma brave Andévy, prenez ma main pour vous tirer de là. Venez au
palais pour prendre une douche, mon médecin vous examinera pour voir
s’il n’y a pas de traumatismes.
Vous vous êtes bien battues, vous êtes toutes les deux méritantes.
Andévy, en gravissant aussi vite les niveaux, vous avez fait un parcours
exemplaire. Votre puissance mathématique est indéniable. Vous avez de
la méthode, c’est pour cela que je vous ai désignée à la tête de notre
armée.
Mais, Aqualuce, vous vous êtes trouvée dans la difficulté, la Pyramide
Algébrique vous a dominé un moment et vous n’êtes pas montée aussi
vite que Andévy. J’ai vu que vous n’avez jamais utilisé vos pouvoirs
lunisses. C’est juste en appliquant les règles que je vous avais données
au début que vous êtes arrivée. Vous avez compris qu’il ne sert à rien
d’aller trop vite et vous êtes partie dans la bonne direction, sans jamais
vous tromper dans vos comptes et calculs. Vous avez trouvé la solution
pour arriver vite au sommet.
Vous êtes une battante et je sais que vous êtes la plus apte pour mener la
mission TERRE que je vous confie, Général Aqualuce.
Le secrétaire de Grand Dictateur tend à Aqualuce son ordre de mission
ainsi qu’une invitation pour demain afin de recevoir ses galons de
générale. Aqualuce prend les plaques de cristal sous le regard du maître
de la clef qui est réapparu depuis qu’elle a gagné sa mission. Regardant
Andévy, elle lui dit :
⎯ Désolée, nous n’avions pas le choix.
Mais Aqualuce voit le mauvais regard qu’elle lui porte, de la haine sort
de ses yeux. Elle comprend alors que le destin de chacune vient de se
jouer, expliquant la haine que Maldeï peut lui porter aujourd’hui. Elle lui
a volé son destin, son amour, Jacques.
Les documents qu’elle a dans la main lui rappellent instantanément
qu’elle s’était réveillée le matin même chez elle en les trouvant sur son
chevet. Elle s’était toujours demandé comment ils étaient arrivés là.
Prise dans l’action, par la suite, elle n’y avait plus pensé et avait oublié
le trou de mémoire de cette fameuse journée. Elle n’avait jamais recroisé
Andévy et quelques jours plus tard, elle partait pour la mission TERRE.
Aqualuce quitte le palais, mais avant de sortir elle croise le Maître de la

196
Clef :
⎯ J’ai obtenu ce que je désirais, mais je suis dans un espace où je ne
devrais pas être. Comment retrouver l’espace que j’ai quitté ?
⎯ Aqualuce, en venant dans le passé tu n’as rien bousculé dans
l’espace-temps. Ce que tu as fait a toujours été, c’est une partie du temps
qui t’appartient, tu devais le faire. Sache que ton passage dans le passé
est un mélange de l’espace temporel avec l’éternel. Le temps est une
décomposition de l’éternité. Je vais te donner un objet qui te permettra
de changer le temps si tu en avais besoin ; mais attention, il ne marche
qu’une seule fois. Tu peux le reculer d’un jour, mais avec cela, pas de
retour possible, ce n’est vraiment qu’en cas de danger extrême.
Aqualuce le regarde d’un air étonné, ce demandant si ce ne serait pas lui
le responsable du voyage dans le temps qu’elle fait actuellement.
⎯ Comment saviez-vous que j’allais venir aujourd’hui, pourquoi est-
ce vous justement qui me donnez cet instrument surprenant ?
⎯ Je connais ton père, Aqualuce, tu sais ce qu’il est capable de faire.
Allez, prends ça et ne te pose plus de questions, ta tête va trop vite.
Aqualuce prend la chose qu’il lui tend, c’est une petite sphère pas plus
grosse qu’une balle de golf. Elle est coupée en deux, mais elle est toute
rouillée, elle doit être en fer.
⎯ Si tu l’utilises, tiens là bien dans ta main, sinon, ton esprit
reviendrait aussi en arrière et tout cela serait malheureusement inutile.
Le Grand Dictateur a mis à leur disposition une de ses voitures, qui
s’arrête devant la maison d’Aqualuce.
⎯ Rentre chez toi, va te reposer, tout rentrera dans l’ordre, je puis te
l’assurer. Iahvé a de beaux enfants, Doora est une jolie jeune femme, toi
aussi Aqualuce, vous avez bien de la chance. Prépare-toi bien, tu as un
long chemin avant d’arriver, tu as une longue route avant de te reposer.
Et moi, je peux maintenant me reposer. Qui sait, peut-être suis-je un de
ces enfants doués, prêt à tout donner et que ton école accueille ? cours
vite chez toi, tout ira mieux et je ne serais plus qu’un souvenir. Au
revoir.
Aqualuce sort de la voiture, à peine a-t-elle mis le pied sur le sol que le
véhicule disparaît, elle n’a même pas le temps de le remercier ou de lui
dire au revoir.
Pénétrant dans la maison de l’Aqualuce du passé, sa tête bouillonne. En
quelques mots l’homme a soulevé en elle un nombre d’images
invraisemblables. Doora est-elle sa sœur, Le petit Moacyr serait-il le
maître de la clef revenu sur la Terre il y a sept ans ?
Elle est trop fatiguée pour répondre à ces questions. Une fois à son

197
domicile, elle retrouve Aqualuce allongée sur le lit, elle dort à poings
fermés, comme un bébé.

Ce doit être les somnifères que je lui ai donné qui font cet effet.

Je vais poser les documents reçus par le Grand Dictateur sur le


chevet, comme ça, elle les découvrira à son réveil. Je me rappelle que je
les avais trouvés ici et je ne savais pas qui avait bien pu les déposer.
Tout ce trou de mémoire, toute cette journée effacée de ma mémoire et
qui apparaissent maintenant, c’est incroyable ! je suis fatiguée, je vais
m’allonger auprès de moi, j’ai envie de me sentir dormir et même si je
m’endors aussi, au diable si je me réveille avec moi et si le monde
s’effondre.

Aqualuce, allongée auprès d’elle, s’endort très vite…

⎯ Réveille-toi, ouvre les yeux, ça fait bientôt quatre jours que tu


dors.
Aqualuce se dit qu’elle n’aurait jamais dû revenir chez elle, maintenant
elle est découverte. C’est la catastrophe.
⎯ Nous sommes en approche dans le secteur de Lunisse, lève-toi, je
t’en prie, la planète semble avoir totalement disparu.
⎯ Mais t’es qui, où suis-je ?
⎯ Je ne sais pas comment tu as dormi, mais je trouve que tu as de
drôle de coups sur ton visage, j’ai même l’impression que tu as le nez
cassé.
Aqualuce se ressaisit, et voit Doora devant elle. En un tour d’esprit, elle
se rappelle son départ avec elle et ses amies. Mais tout est encore
embrouillé dans sa tête. Bien sûr, maintenant elle se rappelle son rêve,
comme si elle était allée sur Lunisse. Elle revoit le Maître de la clef et
elle se revoit avec quelques années en arrière, c’est comme si elle était
vraiment allée faire cette mission particulière dans cette pyramide
étrange. Mais elle sent sa main gauche encore serrée, elle l’ouvre et avec
stupeur, elle découvre la petite sphère en fer rouillé. C’est alors qu’elle
comprend que le rêve n’était qu’une façade.
⎯ Je n’ai pas dormi, j’ai fait un voyage au fond de la mémoire et du
temps. J’y ai fait quelque chose de très important et j’en ai ramené ceci.
Montrant la sphère à toutes, elles sourient et se questionnent. Alors,
Aqualuce leur raconte son aventure…

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⎯ Doora, je me rappelle bien de toi, et de ce que nous nous sommes
dits. Je m’en rappelle maintenant. À la fin de mon voyage, le Maître de
la clef m’a parlé d’une sœur, qui s’appellerait Doora, la connais-tu ?
⎯ Oui, assez bien, pour te dire qu’elle t’aime et qu’elle est devant
toi.
⎯ Avant, mon intuition me donnait toutes les réponses à mes
questions, mais maintenant, ce sont les autres qui me donnent tout d’eux,
je suis dépendante de tous, même de mes enfants.
⎯ C’est un grand miracle que sans rien posséder, tu puisses tout
recevoir, c’est merveilleux que sans rien, tu puisses tout faire.
⎯ Peut-être as-tu raison, mais je crois que dois découvrir qui je suis
vraiment ; un peu comme dans cette chanson qu’elle entonne devant ses
amies :
"Savoir qui je suis" ; entendue dans un film de Walt Disney…

Puis, Aqualuce s’effondre dans les bras de Doora, avec la fatigue de la


lourde épreuve qu’elle vient de passer ; heureuse de découvrir une sœur
presque inattendue.
Pour elle, tous ses doutes sont effacés par une simple bille rouillée…

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EN ROUTE POUR UNIS

Araméis est un expert pour voler dans l’espace, et un


vaisseau comme le Terrifiant se manie avec une facilité extraordinaire.
Un voyage d’une trentaine de jours devrait se passer sans le moindre
problème si tout est bien préparé. À l’intérieur, ils sont plus de cinq
cents, mais cette nef spatiale est immense. Ils ne manquent pas de
nourriture ni d’oxygène, tout se passera bien. Le vaisseau d’Aqualuce est
parti depuis bientôt quatre jours, ainsi que l’expédition menée par
Némeq. Entre Trinita et Unis, il y a cinquante mille années lumières,
c’est loin d’être une distance infranchissable. L’échelle de mesure qu’ils
prennent n’est pas faite pour considérer le temps, mais uniquement les
distances, l’année-lumière est toujours restée, par habitude depuis que
Lunisse existe, c’est-à-dire environ six mille cinq cents ans. Araméis
regarde le ciel défiler sur sa vitre artificielle, il ne voit pas Wendy le
rejoindre. Elle pose son bras sur son dos,
⎯ Tu es inquiet ? je ne te trouve pas très rassuré.
⎯ Tu m’as surpris, en arrivant si doucement, je me demandais qui
m’attrapait par le dos. Si j’avais été armé, j’aurais pu te tuer !
⎯ Je n’ai rien à craindre avec toi, tu sais manier un vaisseau, mais je
ne t’ai jamais vu tenir une arme dans tes mains et je doute que tu saches
t’en servir.
⎯ Quand même surpris !
⎯ De quoi te soucies-tu ?
⎯ On ne peut jamais rien te cacher, tu n’es pas dôle. Le jour où je te
tromperais, je sais que tu le sauras avant moi !
⎯ Et c’est pour ça que tu ne me tromperas jamais !
⎯ On est ensemble depuis combien de temps ?
⎯ Je suis avec toi depuis que tu es entré à l’école de pilotage, c’est-
à-dire depuis vingt cinq ans et nous sommes mariés depuis sept ans.
⎯ Tu te rends compte, dix-huit ans dans le péché !
⎯ Et on n’a jamais eu un enfant. Quelle chance a Aqualuce.
⎯ Je ne sais pas si c’est une chance pour elle, car en entreprenant le
voyage pour lequel elle est partie, je pense que sa grossesse lui donnera
d’énormes problèmes. Pourvu qu’elle ne perde pas ses enfants. Fil m’a
confié qu’elle attendait des jumeaux.
⎯ Je pense qu’elle est exceptionnellement forte et qu’elle les tiendra
jusqu’au bout. Mais je t’ai posé une question. Qu’est-ce qui ne va pas ?
⎯ J’ai peur pour les deux expéditions qui nous ont quittés. Ils sont

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peu armés et peu nombreux. Ils peuvent disparaître si facilement.
⎯ Et tu penses qu’a cinq cents lunisses, nous sommes plus en
sécurité ?
⎯ Finalement, non, tu as encore raison, comme d’habitude.
⎯ Alors, viens te coucher, il est tard. Il fera plus clair demain. Ce
n’est pas la peine de guetter la catastrophe, elle ne vient jamais lorsqu’on
s’y attend.
⎯ Tu as raison, je te suis.
Mais, pendant leur sommeil, ils sont dérangés par Wegas, le mécanicien.
⎯ Réveille-toi, Araméis, nous avons un gros problème.
⎯ Pourquoi me réveiller au milieu de ma nuit ?
⎯ C’est très important, nous avons un très gros problème.
⎯ Tu as aussi besoin de moi, Wegas ?
⎯ Je crois que ça te concerne aussi. Rejoignons le poste de pilotage.
Tous devant le pupitre de commande et l’écran d’information du CP, ils
se questionnent sur le problème.
⎯ J’étais en train de contrôler le moteur gravitique afin de m’assurer
qu’il est toujours opérationnel, lorsque l’alarme de la propulsion
éthérique s’est mise en alarme. J’ai fait une check-list de la propulsion,
le moteur est en état. Alors j’ai questionné le CP et fort surpris, j’ai
compris que nous sommes pris dans un vaste champ d’algues éthériques.
Les trompes à éthers sont saturées et nous ne pouvons plus avancer
normalement. Lorsque nous sommes entrés dans la zone, le moteur s’est
mis en sécurité, il a amorcé la décélération, ce qui est normal, mais,
maintenant, nous avançons sur le reste de notre élan, c’est-à-dire, vous le
savez, juste le dixième de la vitesse de la lumière. Autant dire que pour
rejoindre UNIS, il nous faudrait quatre cent cinquante mille ans. J’espère
que nous serons sortis de cette zone avant tout ce temps.
⎯ Est-ce que le CP a pu nous donner la dimension de ce champ
d’algues ?
⎯ Wendy, si le champ faisait juste quelques jours à la vitesse de la
lumière, je ne m’inquiéterais pas, mais les informations qu’il a pu me
donner, font froid dans le dos.
⎯ C’est-à-dire ?
⎯ Regarde en bas de l’écran, l’estimation :
Wendy voit indiqué, cent années lumières carré.
⎯ Quelles sont nos chances de sortir de cette poisse, Araméis ?
⎯ Je ne n’en sais rien, je suis comme toi.
⎯ Il y a peut-être parmi nous un spécialiste qui pourrait nous
éclairer, il faut informer tout le monde et demander s’il y a avec nous un
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spécialiste.
⎯ Et toi, Wegas, qu’en penses-tu ?
⎯ Je pense tout d’abord qu’il faut nettoyer les trompes d’immatière.
Vous savez comme moi que les algues éthériques encrassent nos
moteurs. Les algues spatiales sont les rares végétaux pouvant vivre dans
l’espace et elles se nourrissent de l’éther spatial tout comme nos
moteurs. On sait bien que les trompes d’immatière peuvent absorber les
atomes et les petits bouts de matière qui se trouvent devant elles, mais
les algues, ne peuvent être digérées par nos moteurs. Donc, deux
problèmes devant nous :
Un, on ne peut plus avancer.
Deux, on encrasse les moteurs.
⎯ Et si on nettoie les moteurs, est-ce qu’on peut repartir ?
⎯ Non, les algues font écran.
⎯ Alors, il faut réunir tout le monde, ensemble, nous aurons peut-
être une solution.
⎯ Tu as raison Araméis, mais je propose que deux d’entre nous
retournent se coucher, demain matin, nous organiserons une
vidéoconférence, nous sommes trop nombreux, nous n’avons pas de
salle pour tous nous réunir. Comme Wegas, vous travailliez déjà avant
de nous trouver, je me propose pour vous remplacer. Araméis tu es le
chef d’expédition, alors sois en forme demain pour annoncer à tous la
nouvelle.
Wendy reste seule dans le poste de pilotage. Elle observe les
instruments, elle regarde à travers le cockpit l’espace. Curieusement, le
noir du ciel s’est transformé en une couleur violette. C’est l’effet des
algues dans le vide de l’espace. Les algues spatiales absorbent l’éther et
le transforment en partie en lumière durant leur reproduction. Les algues
se multiplient rapidement, elle se divisent et doublent leurs cellules
chaque minute. La progression est très impressionnante ; pas étonnant
que qu’elles forment déjà un champ de dix mille années-lumière carré.
Mais, pour arriver à une telle taille, la première cellule a dû commencer
à se diviser il y a au moins dix millions d’années. Dans la galaxie, les
champs d’algues sont très rares et aucun ne figure sur les cartes
spatiales.

« On n’avait aucun moyen pour l’éviter, ça peut arriver à


n’importe qui. Je vais chercher avec le CP les documents concernant ce
type de phénomène. Il y a certainement des informations. Lançons la
recherche…

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Il ne t’a pas fallu beaucoup de temps pour trouver des
renseignements. Voyons un peu. Oh ! c’est quoi ça, je vois des images
d’animaux étranges qui accompagnent les algues, pourquoi donc ?...

C’est pas vrai ! je n’ai jamais entendu parler de ça, c’est impossible.
Voyons plus loin, il y a peut-être autre chose, des informations
différentes. Non, pas de doutes, c’est terrifiant. Je vais laisser dormir
Araméis, demain, il saura. En attendant, je reste là et je veille. Je vais
activer tous les radars et tous les scanners et je ne fermerais pas l’œil.
Nous, les humains, nous sommes décidément bien peu de choses dans cet
univers, je me demande quelle est notre utilité dans ce monde ? »

203
AXELLE

⎯ Vite, Axelle, Maldeï arrive, mets ta couronne.


La petite fille se précipite et sort de son corps. Juste le temps de poser sa
couronne sur sa tête que la porte s’ouvre déjà. Heureusement,
l’impératrice n’a pas eu le temps de la voir sans son joyau.
⎯ Mon enfant, as-tu bien dormi ?
⎯ À merveille ma mère, je suis si heureuse d’être ici. Mais il y a un
trouble en moi.
⎯ Quoi donc ma fille ?
⎯ Je n’ai pas d’autres souvenirs en moi que vous et ma gouvernante.
Il me semble que je n’ai pas de passé et je ne connais pas encore mon
avenir.
Néni, entendant Axelle, se dit que cette enfant est très douée. Elle joue le
jeu complètement et avec ses questions elle met Maldeï dans l’embarras.
Comment vont-elles s’en sortir toutes les deux ?
⎯ Mon enfant, nous allons devoir faire ton éducation, tu es jeune et
c’est normal que tu ne connaisses rien de ce monde. Mais je suis trop
occupé pour cela. Il est important pour toi que tu connaisses l’art de la
guerre, de se battre et savoir souffrir. Ta remarque est pertinente, je vais
immédiatement t’intégrer dans une des écoles elviennes où tous les
enfants de ton âge apprennent tout cet art. je vais te faire conduire dans
les mines de Carbokan où une grande partie des enfants s’initie à son
futur métier, ton avenir est comme le leur, tu seras une combattante de
l’empire.
Néni est affolée, elle n’imaginait pas que Maldeï pourrait faire subir à
Axelle le sort des pauvres enfants d’Elvy.
⎯ Pardonnez-moi, Majesté, mais cette enfant n’est pas issu de cette
planète, les mines de Carbokan sont très rudes et de nombreux enfants
n’en reviennent pas. Cette enfant risque d’en souffrir, ce n’est pas un
lieu de vie pour votre enfant. Ici, si vous n’avez pas le temps pour faire
son éducation, je peux m’en occuper à votre place.
⎯ Bien, vous avez raison. J’accepte en partie votre proposition, vous
vous occuperez de lui faire son éducation ; dans les mines de Carbokan.
Vous irez avec elle.
⎯ Mais pourquoi ?
⎯ Un mot de plus et je vous fais enterrer au fond des mines.
⎯ Mère, Néni m’accompagnera, elle n’a rien à dire, je veux y aller,
j’ai soif que l’on fasse mon éducation, j’irai à Carbokan.

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⎯ Gouvernante, préparez vos affaires, Bildtrager vous emmènera sur
place, je donne ordre que l’on vous y prépare une place. Ma fille, suis-
moi nous déjeunerons ensemble.
⎯ Mère, je vous suis, mais j’ai une requête !
⎯ Ah ! oui et laquelle ?
⎯ Je veux que Néni partage ce repas avec nous et aussi Bildtrager
votre époux.
⎯ Soit, je vous l’accorde ma fille.
Darkel et Néni suivent Maldeï jusqu’à la salle à manger de son
appartement. Ayant fait appeler son époux, il arrive juste derrière eux.
⎯ Prends place ma fille et installe tes invités où bon te semble.
Maldeï ne s’imagine pas que l’enfant est guidé de haut par la jeune
Axelle qui se garde bien de pénétrer dans son corps ; c’est pour cela
qu’elle prend place, seule en bout de table et de l’autre côté, face à elle,
y installe sa mère, à sa droite Néni et à sa gauche Bildtrager.
⎯ Ma chère mère, je suis si heureuse que nous soyons tous réunis.
J’ai demandé que votre époux soit avec nous car je ne le connais pas
vraiment. Mais si je suis votre fille, c’est aussi mon père, permettez que
je l’appelle papa !
Maldeï s’en étouffe. Comment cette enfant peut-elle être aussi insolente
malgré la couronne qu’elle possède sur son crâne. Qu’a-t-elle en elle ?
⎯ Bien sûr, tu peux l’appeler papa, tu es de son sang aussi.
⎯ S’il est mon père, il peut aussi participer à mon éducation.
Verriez-vous un problème à ce qu’il m’accompagne aussi dans les mines
de Carbokan ?
Maldeï n’y avait pas songé, mais l’idée ne lui déplaît pas, c’est pour elle
l’occasion de le mettre aussi à l’épreuve.
Néni, elle, comprend où veut en venir Axelle :
« Cette enfant lui apparaît vraiment pourvu d’une très grande
intelligence. Elle est assez futée pour éloigner Jacques de Maldeï si elle
consent à sa demande. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils seront sortis
d’affaire, car les mines de Carbokan sont le lieu le plus terrible qu’il
soit sur cette planète. Axelle n’en a aucune idée, c’est bien loin d’être
une école pour les enfants, encore moins un parc d’attractions. C’est un
calvaire, un enfer. Sur mille enfants qui y rentrent, cinq cents en sortent
vivants. C’est un ghetto où l’on enferme les jeunes pour les former à
l’art d’être soldat à la façon de Maldeï. Là-bas, la loi, c’est celle de la
jungle, les plus forts gagnent, les autres meurent. La nourriture est
tellement rationnée que pour survivre, les vivants mangent les morts.
J’en ai vu en sortir, ils font partie de la garde rapprochée de Maldeï, ce

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sont des tueurs, sans cœur et sans conscience. Ils sont des zombis, les
animaux sont pour eux une race supérieure. Carbokan est l’enfer de
l’enfer. Toute l’horreur s’y trouve. Le plus dramatique, c’est que les
enfants qui y sont menés, sont comme Axelle, de bons et gentils enfants
de six ans et plus. Leur famille les donne à notre impératrice parce
qu’elle leur a promis de faire d’eux des héros. C’est à l’abattoir qu’ils
sont conduits, je hais ceux qui en sortent car ils sont des monstres, mais
je les pleure d’avoir été victime de ce qu’est Maldeï. Ma petite Axelle
part pour Carbokan, elle est bien vigoureuse, mais qu’en restera-t-il
dans six mois, un an, deux ans ? »
Axelle, tu es bien courageuse, mais pourquoi prendre encore tant de
risques alors que Maldeï a déjà réglé ton sort ?
⎯ Ma chère enfant, je trouve que tu es vraiment insolente pour ton
âge, je devrais te punir de me parler de cette sorte. Mais, tu auras bien
des moments pour réfléchir à tout ça lorsque tu seras à Carbokan. Tu ne
reviendras pas ici avant que je le désire, ce sera peut-être dans dix jours
ou dans dix ans. Mais lorsque tu reviendras, tu me respecteras comme
d’un chien à son maître. Ton père va t’accompagner quelque temps,
mais il ne restera pas, il a sa place ici. Par contre, Néni te suivra et vous
aurez le même traitement que les autres, aucune distinction.
⎯ Si, mère, j’ai ma couronne sur mon crâne, tous sauront que je suis
votre fille.
⎯ S’il n’y a que ça, je vais la rendre invisible, personne ne la
remarquera.
⎯ Votre couronne est puissante, la mienne aussi. Vous m’avez fait à
votre image, regardez-moi, je vous ressemble et comme vous, je n’ai pas
peur.
⎯ Sortez ! sortez tous. Garde, faites les tous conduire à Carbokan,
jetez-les avec les autres, cette fille et cette femme ne doivent jamais en
ressortir.

Axelle, fille de Noèse, un des êtres les plus purs que l’univers connaisse.
Axelle, fille d’un pilote de vaisseau spatial. Ses dons : tous ceux de sa
mère, c’est-à-dire innombrables. Sa force, celle d’un monde qui n’est
pas de cet univers. Malgré son âge, sept ans, elle a plus de force et de
connaissance que l’être le plus savant de la Terre. Son enveloppe
matérielle n’est qu’une façade. Cet être n’est pas vraiment une enfant,
elle a la connaissance d’un monde entier derrière elle. Comme si elle
était un univers à elle seule. Il y a des êtres qui sont des mondes à eux
seuls, alors qu’ils ne portent même pas d’ego au fond d’eux. C’est ce qui

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fait la différence entre un homme et la Lumière. Axelle est une Lumière
pour l’humanité et il est des lieux bien étranges pour le découvrir…

207
LES ALGUES

Wendy, voyant Wegas apparaître dans le poste de


pilotage lui dit de veiller sur les écrans de contrôle du vaisseau et de ne
rien laisser échapper à sa vigilance.
⎯ Pas le temps de t’expliquer, je vais réveiller Araméis, j’ai des
informations à lui communiquer. Nous revenons rapidement…

⎯ Araméis, réveille-toi, il faut qu’on parle.


⎯ Laisse-moi le temps d’ouvrir les yeux. As-tu des bonnes nouvelles
pour me déranger si brusquement ?
⎯ J’ai des nouvelles, mais pas des bonnes. C’est sérieux, habille-toi,
la douche attendra. Moi, je ne me lave pas aujourd’hui et si on s’en sort,
je jure de ne plus jamais me laver.
⎯ Pouah ! t’es répugnante. Qu’as-tu à me dire ?
⎯ Bon, t’es habillé, alors écoute-moi.
Lorsque tu t’es couché, j’ai cherché des informations sur les algues
spatiales. Le CP a dans sa mémoire des choses qu’on ne soupçonne pas.
J’ai trouvé des informations là-dessus. Bien sûr, il fait mention de ses
caractéristiques dont nous a parlés Wegas. J’ai lu qu’elles se multiplient
par deux à la minute, c’est impressionnant de savoir que pour arriver à
faire une telle surface, ce champ a mis un million d’années. Autant dire
que le nuage d’algues grossit à la vitesse de trente kilomètres à la
seconde. C’est impressionnant.
⎯ Peut-être, mais c’est vraiment pas de nature à me réveiller en
urgence.
⎯ Je suis allée plus loin. Et j’ai regardé les origines de ces
informations. C’est clair, cela nous parvient de trois témoignages qui se
situent entre cinq, trois et mille ans. Il n’y a que trois vaisseaux qui ont
pu nous parler d’algues, parce que les autres ne s’en sont jamais sortis.
J’ai lu les trois témoignages car le CP les a en mémoire et c’est terrifiant.
Le premier vaisseau s’en est sorti parce qu’il était en bordure du champ
d’algues mais ils ont perdu près de la moitié de leurs membres. Le
deuxième a eu plus de chance car un trou éthérique traversait le champ
d’algue et qu’ils se sont fait entraîner dedans ; par contre, ils sont
revenus sur Lunisse avec trois cents ans de retard. Le trou éthérique les
avait fait passer à travers le temps. Du troisième, il n’est rien resté, seule
une cellule de secours a pu être éjectée. Celui qui était à l’intérieur a eu
le temps d’écrire ce qu’il avait pu voir. Il est mort et sa cellule a été

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retrouvée avec cent cinquante années de retard. Il ne restait plus que de
la cendre de l’homme, mais ses écrits sont restés.
⎯ Mais que s’est-il passé ?
⎯ Écoute-moi, c’est notre tour. Avant que tu fasses ton appel à
l’ensemble des membres, il faut que tu saches :
Les algues spatiales sont de microscopiques organismes qui se
développent dans le vide. Elles sont vivantes et se nourrissent de l’éther
spatial. Il en existe des champs de petites tailles qui n’ont que quelques
mois ou années. Il faut quelques heures ou jours pour les traverser avec
nos moteurs gravitiques. On a pu observer qu’à l’intérieur de ces
champs, à partir des algues, se développent d’autres formes de vies plus
évoluées que des larves. Les scientifiques qui ont pu les étudier ont
constaté que dans cet environnement, la vie se développe et évolue très
vite. Les trois témoignages que j’ai lus font part de monstres qui vivent
dans ces champs. Les algues arrivent à former comme des animaux
démesurément grands et l’un des trois vaisseaux a été totalement détruit
par l’un d’eux. Le deuxième a été vivement touché, c’est pour ça que la
moitié de l’équipage a survécu. Nous sommes en danger, l’un de ces
monstres peut nous avoir déjà repérés à l’heure qu’il est. Si nous ne nous
échappons pas de ce champ, nous allons y passer. La description de ces
monstres est effrayante, ils se mesurent en centaines de kilomètres. Leur
simple contact avec la carlingue de notre vaisseau suffit à la faire fondre,
car en eux, l’éther spatial est comme une pure énergie incontrôlable. Ils
ne se nourrissent pas de nous, mais ils semblent attirés par la matière et
nos vaisseaux, dans ces champs d’algues nous sommes les seuls
éléments de matière qu’ils peuvent trouver. Avec le CP, j’ai réussi à
nous situer dans le champ. Il a une forme ovoïde, longue de quatre-
vingt-deux années lumières, large de cinquante-trois. Nous sommes dans
son centre, la sortie la plus proche est à vingt-deux années lumières.
Pour nous en sortir, avec notre seul moteur en fonction, il nous faut deux
cent vingt ans. Soit on meurt de vieillesse ici, ou on se fait mettre en
pièces par un de ces monstres et contrairement à ceux qui ont pu y
échapper, pour nous, il n’y a pas de trou éthérique dans les environs et
nous ne sommes pas en bordure. Peut-être que l’un d’entre nous
s’échappera et qu’après avoir écrit notre histoire, on le retrouvera dans
deux cents ans ?
Un long silence entre eux deux s’installe. Araméis réfléchit.
⎯ Nous ne devons pas baisser les bras, il y a une solution. Je suis
certain que nous allons nous en sortir. Tu n’as pratiquement pas dormi,
tu es fatiguée, c’est pour ça que tu te décourages.

209
⎯ Mais qu’est-ce qu’on peut faire contre un monstre de mille
milliards de tonnes ? rejoins le poste, tu vas voir les photos et les vidéos
qui ont été prises à l’époque.
Lorsqu’ils arrivent au poste de pilotage, Wegas est devant le CP et
regarde les documents que Wendy a extraits de la mémoire.
⎯ C’est terrible ce que tu as trouvé, je n’aurais jamais imaginé qu’un
jour cela puisse nous arriver. Mais j’ai fait comme tu m’as dit, et pour
l’instant, il n’y a presque pas d’activité à l’extérieur, juste une infime
tache noire sur l’horizon artificiel au cap 121.
⎯ Ne cherche pas ailleurs, c’est ça. Concentre tous les instruments,
faisons des calculs, il arrive.
⎯ Mais comment peux-tu dire ça ?
⎯ Une tache noire, dans un ciel entièrement ionisé pas les algues, tu
ne trouve pas ça étrange, Araméis ?
⎯ Montre un peu, je veux voir.
À travers le scanner éthérique, apparaît une tache noire, aux contours
instables. Malgré la puissance de l’instrument, sur l’écran elle apparaît
juste d’un millimètre de diamètre.
⎯ A-t-on une idée sur la distance de cette chose.
⎯ Elle est à moins d’une année-lumière et elle se déplace cent fois
plus vite dans notre direction. Dans moins de quatre jours, elle sera sur
nous.
⎯ Bon sang, tu disais vrai ! je comprends ta promesse tout à l’heure.
⎯ Qu’est-ce qu’on fait s’il nous reste quatre jours à vivre ?
⎯ Ma chérie…
On s’en sort ! chaque seconde compte, plus de temps à perdre, mettons
la propulsion gravitique en marche, dans le cap opposé à l’ennemi.
Wegas, fais le maximum pour que moteur donne le meilleur de sa
capacité, fais nettoyer les trompes éthériques maintient le moteur
hyperlumique en état de redémarrer à tout moment. Wendy, mets-toi
dans un coin et calcule notre capacité de résistance à l’intrus, vérifie
l’armement et vois l’énergie disponible pour le repousser. Je ne veux pas
de défaitisme, mais donne-moi des solutions. Quatre jours à vivre, oui,
mais quatre jours pour vivre.
Voyant son époux prendre autant d’initiatives et ne pas baisser les bras,
Wendy a des larmes qui coulent sur ses joues. Araméis les voit,
s’approche d’elle et l’embrasse avec tant de tendresse que Wegas en est
gêné.
⎯ Tu ne t’es pas lavée ce matin, ça se sent.
Et pensant à sa promesse elle lui répond :

210
⎯ J’espère puer à te repousser.
Malgré la situation, ils s’échangent, alors, un large sourire.
⎯ Ne lève pas la tête avant d’avoir une solution.
⎯ Je n’ai pas l’intention de m’arrêter avant d’avoir trouvé ; même si
je ne dois pas dormir jusqu’à la fin. Que vas-tu faire pour informer les
autres ?
⎯ Je ne souhaite pas annoncer la situation à tous les membres. Je
vais rejoindre Fil, pour lui demander son avis et pour trouver avec lui
des spécialistes.
Tandis que Wegas commence à organiser l’entretien des moteurs pour
les rendre parfaitement opérationnel, et que Wendy se plonge dans des
calculs et des hypothèses qui devraient donner des résultats, s’il en est,
Araméis s’en va.

⎯ Fil, j’ai besoin de toi, il faut que je t’explique.


Le médecin écoute Araméis, et à la fin, réfléchit aux hommes et femmes
pouvant les aider. Sur les cinq cents survivants extraits de Trinita, il y a
des scientifiques.
⎯ Tu sais, ton attitude est juste, paniquer l’ensemble de la
communauté n’engendrerait qu’angoisses et ce n’est pas la peine.
Réfléchissant aux membres qui pourraient nous aider, j’en connais un
qui est zoologue, un autre botaniste. Ils travaillaient tous deux à
Malgawa, le grand parc animalier.
⎯ Ça pourrait nous aider, allons les voir. N’y a-t-il pas aussi des
militaires et des pilotes de vaisseaux, nous pourrions avoir besoin d’aide
au moment où l’animal se présentera devant nous.
⎯ Il y a vingt-deux gardes qui entouraient le grand dictateur avant sa
mort, ainsi que trois pilotes de vaisseau de transport planétaire.
⎯ C’est très bien, rassemblons tout ce monde-là le plus vite possible.
Faisons-les venir au carré des officiers, derrière le poste de pilotage.
Mais restons discrets…

C’est une trentaine d’hommes qui se retrouvent dans la pièce devenue


étroite par le nombre. La situation exposée, les hommes se questionnent.
Mais pour couper court à toute discussion inutile, vu l’urgence, Araméis
expose ce qu’il attend d’eux :
⎯ Les pilotes, vous nous aiderez à nous relayer aux commandes du
vaisseau. Son maniement dans l’espace diffère peu des vols planétaires,
le moteur gravitique est le même que dans vos engins. Messieurs les
gardes, j’ai besoin de vous pour être prêt à nous défendre lorsque le

211
contact visuel sera acquis avec l’animal. Vous prendrez place dans les
postes armés. Monsieur Nexx et Monsieur Pall, vous allez rejoindre le
lieutenant Wendy dans le bureau du poste de pilotage, avec vos
connaissances en zoologie et botanique, nous arriverons peut-être à
trouver une solution.
C’est alors que qu’un des trois pilotes, Danker, intervient :
⎯ Commandant Araméis, j’ai peut-être une idée qui pourrait arrêter
ou ralentir la bête. Notre vaisseau contient plusieurs cellules de secours,
si nous en armons une, et que nous allions à la rencontre du monstre,
nous pourrions ralentir sa course, voir l’arrêter ?
⎯ Pourquoi pas, Danker, mais pour le pilote qui sera dedans, ce
serait un véritable suicide.
⎯ Je comprends commandant, mais chaque minute gagnée est un
instant de plus pour pouvoir sauver les autres. Tranquillisez-vous, je n’ai
pas l’intention de demander à l’un d’entre nous de conduire un de ces
engins, mais, je peux le faire. J’ai passé près de sept ans dans la glace,
comme un mort. Vous nous avez réveillés, mais c’est par chance que
nous vous devons la vie. Cette vie si précieuse pour tous doit être
préservée à tout prix, même au prix d’une vie. Le sacrifice d’un pour le
bien de tous, c’est le destin de tous les hommes. Un jour, nous devons
nous donner pour les autres. Et ce jour pour moi, c’est aujourd’hui. Je
n’ai pas l’intention de piloter votre astronef, mais me sacrifier, je le
peux.
Le silence est d’un coup total. Les hommes se regardent, sérieux, graves.
Une voix s’élève alors :
⎯ Nous sommes une trentaine réunis dans le secret, nous savons que
dans moins de quatre jours, notre vaisseau a toutes les chances de faire
partie d’un passé sans lendemain. Pour ma part, depuis que je suis garde
militaire, au service de notre Grand Dictateur, j’ai toujours su que je
devrai m’exposer au danger. Ça fait partie de ma fonction. Les propos du
collègue sont justes et j’adhère à sa position. Je l’accompagnerai pour
l’aider.
Et tous hochent la tête. Araméis ne peut revenir sur ces paroles.
⎯ Je comprends votre sentiment, mais sachez que le but est de
préserver les vies qui se trouvent dans le vaisseau. Danker se propose
pour une action qui peut en effet nous aider. Mais si je le laisse partir,
c’est dans l’idée qu’il puisse nous rejoindre par la suite. Je n’ai jamais
envoyé un homme vers une mort certaine. Danker, vous prendrez le
commandement de la cellule la plus puissante, je vais veiller à ce qu’elle
soit préparée spécialement et dotée d’un armement lourd pour que vous

212
puissiez arrêter l’ennemi.
Après cette réunion, chaque homme commence à prendre sa place.
Danker et Svell le garde préparent déjà leur engin. Nexx et Pall sont
conduits auprès de Wendy.

Dans le poste de pilotage :


⎯ Je te présente Nexx spécialiste de zoologie, Pall en botanique. Ils
peuvent t’aider dans tes calculs, et peut-être qu’à trois, aurez-vous une
idée ?
⎯ Je suis heureuse de vous connaître, je suis Wendy, spécialiste de
l’énergie pour le vaisseau, mais aussi toute autre forme d’énergie. Nous
devons trouver un moyen pour pouvoir affronter la chose qui fonce sur
nous. J’ai refait son analyse. Elle grossit et double de volume toutes les
minutes, heureusement, sa vitesse n’a pas varié, elle sera sur nous dans
quatre-vingt-dix heures, douze minutes. Mais au moment de l’impact
avec nous, elle aura la taille d’une planète. Mais je ne comprends pas le
mécanisme qui l’anime. Il faudrait, si vous le pouvez, que vous fassiez
des analyses sur l’algue, car d’elle, nous n’avons aucun renseignement.
Messieurs, tentez de ramener le maximum d’échantillons d’algues.
Étudiez son comportement, son action sur la matière. Est-elle faite de
matière, d’autre chose ? Un tel végétal vivant de l’éther cosmique n’est
peut-être pas vraiment ce que l’on croit. Y a-t-il une relation entre
l’animal et le végétal ? c’est à vous deux, zoologue et botaniste, que ces
questions sont posées.
⎯ A-t-on un laboratoire dans le vaisseau ?
⎯ Tout à fait, il est assez complet. Araméis, tu peux les y conduire ?
Revenant du labo, Araméis questionne sa femme :
⎯ Tu ne m’avais pas dit que la chose grossissait à vue l’œil. Tu as
une idée de ce que nous aurons devant nous lorsqu’elle sera là ?
⎯ Je fais des calculs et des hypothèses qui paraissent déments, je
pense qu’elle pourrait atteindre une taille bien plus inimaginable que ce
que je vous ai annoncé.
⎯ C’est-à-dire ?
⎯ La chose, si elle est consciente, risque de ne même pas nous voir
lorsqu’elle sera sur nous. Imagines-tu une chose dont la taille est à
l’échelle d’une étoile !
⎯ Es-tu certaine de tes calculs ?
⎯ Oui ! et j’observe le phénomène. Si tu regardes bien, tu peux voir
que les algues sont en train de se déplacer. Si je fais une représentation
en 3D à l’aide du CP, nous constatons que le champ d’algues se déforme

213
depuis que nous y sommes entrés. La forme ovoïde qu’il faisait, semble
être aspirée par un point qui pourrait être la chose que nous observons au
scanner. Ce qui expliquerait qu’elle grossisse. Elle se gonfle de toutes
les algues qu’elle trouve sur son passage. Il faut que nos amis qui
analysent l’algue fassent des tests sur son comportement. Lorsque j’aurai
tous les résultats, je réfléchirai à trouver une parade.
⎯ Et tu as une idée ?
⎯ Je ne sais pas, pour le moment, dans quatre jours, nous serons tous
morts…

Tous les hommes qui ont été informés se préparent pour la riposte contre
le monstre qui avance vers eux. Finalement, ce sont deux pilotes et deux
gardes qui prendront place dans des cellules de secours spécialement
aménagées pour eux. Leur tactique sera de ralentir l’ennemi pour laisser
une chance au vaisseau de fuir. Alors que Wendy se donne
complètement à sa tâche, Araméis se laisse aller. Il ne dit rien, mais
l’espoir l’a quitté…

214
NATAVI

Némeq, est parti depuis plus de quatre jours. Il est le


responsable de l’expédition qui doit contrôler que les anciennes planètes
du monde Lunisse sont maintenant toutes inhabitées et que Maldeï
n’aurait pas laissé là-bas d’autres habitants en réserve. La planète la plus
proche pour son expédition est NATAVI. À l’époque, cette planète était
considérée comme l’astre de la conception car la fécondité y était bien
plus importante que sur toutes. C’était le foyer de la science de l’homme.
Sur cette planète, les Lunisses venaient y faire leurs études de médecine,
et tous les métiers de la pédiatrie, de la gynécologie ; tout ce qui avait
trait à l’enfance était enseigné ici. Les Lunisses naissaient sur toutes
leurs planètes, mais le must était de venir accoucher sur Natavi. Malgré
leur grand savoir, les Lunisses ne pratiquaient jamais de manipulations
génétiques et tous les enfants venaient de pères et de mères naturels. Sur
Lunisse, comme sur Natavi, la vie était donnée avec le plus grand
respect de la nature, et si un homme et une femme avaient de grandes
difficultés pour concevoir, on leur donnait des traitements naturels qui
avaient des résultats certains.
Ah ! quand je pense que sur Terre, les hommes sont fiers de présenter
des brebis clonées et qu’ils s’essayent à manipuler toutes les séquences
des gènes, modifiant les lois arithmétiques que la nature a ordonnées, je
trouve que sur cette planète, on est bien pauvre. Il y a bien longtemps,
d’autres peuples plus évolués avaient déjà compris le danger de vouloir
changer les règles de notre mère nature. Oh ! pardonnez-moi, je me
laisse aller à donner mon avis, j’outrepasse mon rôle de narrateur. Bien,
je reprends le cours de l’histoire. Comme ça se passe en direct, je ne
voudrais pas que vous en loupiez un bout.
Natavi n’est plus qu’à une journée de Vol, et pour Némeq, l’important
n’est pas de trouver des hommes oubliés, mais de s’assurer qu’il n’y a
plus personne.

⎯ Lieutenant Sanga, placez notre vaisseau en phase d’approche sur


l’astre et coupez le moteur éthérique.
⎯ Bien, commandant, le CP va calculer sa décélération afin que
nous soyons en approche autour de l’astre.
⎯ Ok !
⎯ Moteur coupé, satellisation dans quatre heures.
⎯ Bien, nous ferons deux rotations avant de nous poser, je mettrai le

215
détecteur de vie en fonction au-dessus de l’astre.
⎯ Vous connaissez Natavi, comandant ?
⎯ Je suis né à Vival, la capitale de Natavi, mes parents ont fait le
voyage juste pour ça. J’y suis retourné vingt ans après, au moment où je
terminais mes études de pilote.
⎯ Moi, je connais Natavi juste dans les livres et les films.
⎯ C’était une magnifique planète, jusqu’à ce que les grands
bouleversements arrivent sur notre monde. Lorsque toutes les femmes de
Lunisse sont devenues stériles, neuf mois plus tard, plus un enfant n’est
né ici, et bientôt, toute la joie qui rayonnait de cette planète est partie en
fumée. Les médecins sont partis, les maternités vidées de leurs
nourrissons ont fermé. Et la vie s’est retirée peu à peu. Je crois que
lorsque tous ont été rapatriés sur Lunisse, après que Jacques l’ait
demandé, Vival regorgeait encore des meilleurs équipements et des plus
beaux laboratoires. Comme les femmes sont toutes devenues stériles, des
chercheurs ont commencé à vouloir trouver une solution pour repeupler
la planète et faire naître d’autres enfants. S’ils étaient restés, je pense
qu’ils auraient trouvé des solutions. J’ai entendu dire qu’ils étaient sur la
bonne voie, mais tout s’est arrêté.
⎯ Mais nous avons toujours refusé de faire des manipulations de
tout ordre sur les gènes et les embryons !
⎯ Il ne s’agissait pas de manipulation, mais de stimulation sur
spermatozoïdes, afin qu’ils s’associent ensemble pour donner un
embryon. La manipulation devait se faire à l’accouplement, les
partenaires placés sous un caisson rayonnant.
⎯ Et les résultats ?
⎯ Je ne les connais pas, ça s’est arrêté net, la revue qui paraissait a
disparu du jour au lendemain. Si nous nous posons, je vous ferais visiter
les laboratoires s’ils existent encore.
Après cette conversation, les deux hommes préparent avec les autres leur
arrivée sur la planète. Les deux vaisseaux se suivent maintenant à moins
de cent mètres et procèdent à la mise en satellisation. Tout se passe bien.
Au premier tour, Némeq fait activer le détecteur. La femme qui est avec
eux, responsable de l’instrumentation et copilote, dit alors :
⎯ Commandant, nos instruments s’activent, il y a de la vie sur cette
planète !
Némeq, au fond de lui, espérait le contraire. C’est un pilote, il en a le
grade, mais pour lui, avoir à prendre la responsabilité de tout un groupe,
il n’en a pas envie. Il a toujours voyagé sur de grands vaisseaux, mais,
n’en était que le second, il avait toujours un chef au-dessus de lui et il

216
s’en épaulait. Lorsqu’Aqualuce a décidé de partir, il n’a pas retenu son
épouse, car il sait qu’elle a suffisamment de tempérament pour vivre
sans lui une longue période, sans que leur amour ne soit remis en
question. Mais lui a besoin de Doora pour vivre et prendre des décisions
que sa femme lui suggère en fin de compte. Tant que son voyage entamé
depuis plusieurs jours se passe sans événements, cela lui convient.
L’annonce que Maora vient de lui faire est comme un couperet qui lui
tomberait dessus. Némeq va devoir prendre de réelles responsabilités. Il
commence à avoir mal à la tête.
⎯ Ça ne va pas, commandant ?
⎯ Si, si, bien sûr. Dites-moi si vous pouvez localiser ces survivants ?
⎯ Sans aucun problème, sur la carte qu’imprime le CP à l’écran,
c’est dans la ville de Vival. Si je fais un zoom, plus exactement au
Centre de Recherche de la Fécondité, indiqué sur l’enseigne que je peux
observer.
⎯ Vous qui en parliez il y a un instant, commandant, c’est un
curieux hasard !
⎯ Voyez-vous, Sanga, c’est pour vous une chance de visiter ce lieu
rapidement. Dirigez le vaisseau sur le site ; Maora, informez le
deuxième vaisseau, qu’il nous suive.
Les vaisseaux descendent vers le site désigné. Lorsqu’ils se posent, non
loin des bâtiments, c’est la désolation la plus complète. Les lieux sont
abandonnés depuis des années, la végétation a poussé dans le désordre le
plus complet. Les trottoirs qui étaient faits de gazon ras et bien entretenu
ne sont plus que des champs d’herbes hautes. Comme il pleut à torrent
lorsqu’ils arrivent, c’est presque un marécage. Aux alentours, les
bâtiments robustes sont couverts de mousse et de poussière. Les voies en
matières synthétiques se fissurent, la ville abandonnée n’est plus qu’un
amas de ruines fantomatique que la végétation tente de reconquérir. La
joie de vivre ici n’est plus que souvenir dans la tête de Némeq. Où est la
ville qui l’avait accueillit lorsqu’il ouvrit les yeux pour la première fois ?
Maora le regarde, elle comprend sa grande tristesse et lui prend la main.
⎯ Tu sais, il n’y a plus de Lunisse, il n’y a plus rien de ce que nous
avons vécu avant le grand changement. Même nos grades ne veulent
plus rein dire. Il n’y a plus de pays ni de chef. Je te vois hésitant depuis
que nous avons quitté les autres, je sais que tu es marié et que ta femme
est partie avec Aqualuce, qui elle-même sait qu’elle n’est plus rien. Nous
sommes tous comme toi, comme eux. Tu n’es pas très âgé et moi non
plus, alors, au lieu de rester seul, viens te confier, on est là, ensemble
pour un bon moment.

217
⎯ Mais j’ai Doora.
⎯ Bien sûr, ça ne change en rien, considère-moi comme une sœur, et
les autres aussi, comme des frères et sœurs. On n’est plus militaires, on
est tous égarés dans ce foutu univers à la gomme. Tous ceux qui sont
avec nous sont tous famille.
Alors, Némeq prend Maora dans ses bras et se met à pleurer. Mais
aussitôt, elle le cache derrière son pull afin que les autres ne voient pas
sa faiblesse. Et elle lui glisse dans l’oreille :
⎯ Mon frère, sois courageux, je suis avec toi et je veux que devant
les autres tu sois fort. Il faut trouver les survivants qui se cachent ici.
Allez, bouge-toi !
À Némeq, il n’en faut pas plus, cette femme le sait…
⎯ Mes amis, nous devons explorer ce bâtiment, d’après le détecteur,
il y a des hommes en vie. Prenez des armes, au cas où ce serait un piège
de l’ennemi.
Tous pénètrent à l’intérieur après avoir défoncé la porte fermée. Au
dedans, il n’y a pas une poussière, le lieu semble avoir été préservé de
l’érosion et des intempéries. Némeq propose de se séparer en équipes de
quatre. Comme ils sont douze, les trois groupes prennent chacun un
niveau. Les laboratoires sont au troisième niveau, alors qu’au premier,
ce sont les zones administratives. Le deuxième est un étage ressemblant
à une maternité ; il y a des chambres avec lits et berceaux, ainsi que des
salles de travail pour accoucher. Némeq, qui visite cet étage avec Maora,
est bien étonné, car ce bâtiment n’était pas censé être une maternité. Ce
qui interpelle Maora est le nombre de lits d’enfant autour de chaque lit
d’adulte, comme si chaque femme qui aurait pu accoucher ici avait eu
des jumeaux, triplés ou plus.
⎯ Je me demande bien combien d’enfants avaient ces femmes. C’est
vraiment étrange.
Toutes les salles à ce niveau sont identiques et ils ne trouvent rien.
⎯ Tu n’as pas pris le détecteur portable, Némeq ?
⎯ Non, il est dans le vaisseau. De toute façon, il n’y a rien ici, on
redescend.
Ils croisent l’autre équipe venant de l’étage supérieur. Elle non plus n’a
rien trouvé en dehors des laboratoires désertés.
⎯ Il n’y a plus un instrument, plus une éprouvette. Tout est vide.
⎯ Voyons ce que le groupe d’en bas a pu trouver.
Ce sont des cris et des appels qui attirent leur attention.
⎯ Venez voir, il y a un cadavre dans un des bureaux, il est tout sec,
comme momifié, c’est curieux, on a l’impression qu’il a été rôti sur

218
place.
Le trépassé est assis derrière son bureau, en se rapprochant, on voit que
ses vêtements ont vraiment tous brûlé. C’est un homme, les sinistres
détails le montrent. Sur la porte de son cabinet est inscrit "Professeur
Danzi". Némeq le connaît de réputation, c’était le meilleur gynécologue
de la planète, voir de Lunisse. Il se rappelle que c’est lui qui voulait
résoudre les problèmes de la stérilité générale de toutes les femmes.
⎯ Mais, qu’a-t-il bien pu lui arriver ?
⎯ Maora, ne cherche pas. Ne vois-tu pas les traces de Maldeï sur lui
? pour ma part, je l’ai vu tuer son propre aide de camp au jour où elle est
devenue cet être abject. Maldeï est passée ici avant nous et il y a le pire à
craindre. Je me demande si nos appareils ne se seraient pas trompés.
Sanga, peux-tu chercher dans le vaisseau le détecteur de vie pendant que
nous prenons des armes. Il se peut que des hommes de Maldeï nous
attendent.
Un instant plus tard, Sanga est de retour avec d’autres hommes armés.
Némeq confie l’appareil à Maora qui le met en fonction.
⎯ Ça recommence comme sur le vaisseau, mais cette fois, c’est bien
plus précis. Nous sommes à moins de vingt mètres de ceux que nous
recherchons. L’indicateur indique que c’est en sous-sol. Il doit y avoir
une porte cachée ici. Je crois qu’elle doit être dans le bureau du
professeur. Il faut chercher.
Ils s’y mettent à plusieurs, cherchent une porte cachée, avec une
commande qui pourrait ouvrir une cachette. Chacun commence à
regarder le moindre jointement sur les murs. Cela dure un bon moment
et au bout d’un certain temps, Némeq se questionne.
⎯ Voilà plus d’une heure qu’on cherche, mais qu’est-ce qu’on n’a
pas regardé ?
⎯ Le cadavre, personne ne l’a touché. Et si c’était la clef ?
⎯ Tu as une drôle d’idée, Maora. Il est mort, Maldeï l’a tué, c’est
tout !
⎯ Attends un peu, c’est ce qu’on va voir.
Elle attrape la tête du cadavre tout rôti et sec, en lui tournant le cou, elle
lui arrache la tête. À cet instant, le bureau bascule, le mort est éjecté avec
Maora qui tombe plus souplement sur le sol. À la place, un escalier se
découvre et semble pénétrer dans un lieu bien plus secret. Un peu
sonnée, la femme se relève.
⎯ Voilà, c’est tout bon !
Némeq n’en revient pas. Quelle idée de mettre une commande dans un
cadavre. La pensée de Maldeï est vraiment vicieuse et tordue se dit-il.

219
⎯ Allons-y. Tenez vos armes au poing, tirez à la moindre chose
suspecte.
Mais à peine font-ils cinq mètres qu’ils sont déjà face à une porte
verrouillée par un code. La serrure est encore en fonction, l’électricité est
encore présente malgré sept ans d’abandon. Un des hommes plus à
même de déverrouiller le système s’en approche, et en moins de deux
minutes, en arrive à bout. La porte se débloque aussitôt. La lumière
éclaire instantanément la grande salle. C’est comme un entrepôt, mais
tout semble stérile ici. Une odeur d’éther leur touche les narines. À
l’intérieur, il y a des séries de supports sur lesquels reposent des dizaines
de cylindres en aluminium, d’un diamètre d’environ vingt centimètres
sur quarante. Les couvercles sont vissés. Seules cinq autres tubes
semblent vraiment plus gros.
⎯ Mais que peuvent contenir ces boîtes ?
⎯ Des êtres humains, Némeq, le détecteur l’indique.
⎯ Mais bon sang, t’as vu leur taille ?
⎯ Peut-être, le mieux est de les examiner avant de les ouvrir.
⎯ De toute façon, Maora, il n’est pas question d’ouvrir une de ces
boîtes, elles peuvent être remplies de poison.
⎯ Il en a trois autres qui pourraient contenir des hommes, elles sont
plus grandes. Faisons l’inventaire de tout ça.
Tous remontent les boîtes dans l’entrée du bâtiment. À la fin, ils
comptent cent cinquante-trois petites et trois grandes.
⎯ Némeq, il faut faire quelque chose, on ne va pas rester avec toutes
ces boîtes sans rien faire. Rappelle-toi que tu as une mission, celle de
ramener avec nous tous les Lunisses que nous pourrions trouver sur les
planètes.
⎯ Mais, je n’ai trouvé personne.
⎯ Tu plaisantes, tu vois ces boîtes tout autour de toi, elles sont toutes
pleines de vie. J’en ai l’intuition autant que notre détecteur.
⎯ Mais, que veux-tu mettre dans de si petites boîtes ?
⎯ Des bébés !
⎯ Quoi ?
⎯ Regarde :
Alors, devant les yeux médusés de chacun, Maora attrape délicatement
une de ces boîtes, tourne le couvercle. Aussitôt, un gaz fort coloré s’en
échappe. Elle glisse une de ses mains à l’intérieur et en sort un bébé, pas
plus âgé que dix jours.
L’enfant n’est pas mort, car quelques secondes plus tard, il commence à
respirer et juste après se met à pleurer. Il a les yeux ouverts. À ce

220
moment, Maora l’enroule dans son pull et le tient contre elle.
⎯ Cet enfant a faim, il faut lui donner du lait. Essayez de lui en
trouver avec des biberons. Ce ne doit pas être si compliqué, cette planète
était une maternité géante à l’époque.
⎯ Mais, t’es pas bien, Maora, qu’est-ce que tu as fait, t’avais besoin
d’ouvrir cette boîte, t’avais besoin d’en sortir un enfant ?
⎯ Écoute, Némeq et vous autres aussi. Qui aurait eu le courage
d’ouvrir une de ses boîtes si je ne l’avais pas fait ? Il faut parfois prendre
des risques dans la vie. J’en ai pris un, j’aurais pu mettre nos vies en
danger, mais regardez :
Depuis plus de huit ans, personne n’a vu un nourrisson, toutes les
femmes sont stériles. Et là, autour de nous, il y a plus de cent cinquante
bébés comme celui-là certainement. Et si cet enfant n’avait pas de mère
hier, il en a trouvé une aujourd’hui. Bien sûr, qui savait qu’il y aurait un
enfant à l’intérieur ? en tout cas, le détecteur de vie le savait et il nous
l’indique encore pour les autres boîtes.
De toute façon, je savais qu’il y avait un bébé dedans, je le savais.
À cet instant, Maora se replie sur l’enfant pour le protéger et lui tenir
chaud, et verse des larmes que nul ne peut ignorer. Némeq, saisi, réagit
aussitôt :
⎯ Qu’est-ce que vous attendez vous autres, allez fouiller le
laboratoire, allez voir dans la maternité en face, trouvez du lait, des
accessoires pour nourrir et habiller cet enfant. Ne perdez pas de temps.
Une fois que tous sont partis, Némeq se rapproche de Maora.
⎯ C’est toi qui as raison, nous sommes restés tous trop longtemps
sans voir d’enfants. Il est mignon ce petit, tu lui as donné un nom ?
⎯ Non, je n’y ai pas pensé, j’étais trop occupée à le prendre avec
moi, et puis je suis comme toi, je n’en ai pas l’habitude et je ne suis pas
préparée à être maman.
⎯ Tu sais, sa mère est peut-être dans un des trois caissons que nous
avons trouvés.
⎯ Qui sait, vas-tu les ouvrir aussi ?
⎯ Ce dont je suis certain, c’est que je n’ouvrirai pas les autres petites
boîtes pour en ressortir cent cinquante bébés. Cependant les autres
contiennent peut-être un homme, une femme et une vérité ?
Avant de quitter Natavi, je vais les réveiller et comme toi, prendre des
risques.
⎯ T’es fou !
⎯ Autant que toi, Maora !
⎯ Tu sais, je crois que c’est un garçon !

221
⎯ Tu crois ! T’es pas sûre, tu ne sais pas comment on est fait, nous
les hommes ?
⎯ Si, si, tu me prends pour qui ? Bien sûr que c’en est un. Et j’ai un
nom pour lui. Je l’appelle Neovy, parce qu’il est arrivé sur une planète
que l’on croyait morte et qu’il est nouveau pour nous tous.
⎯ Alors, bienvenue Neovy !
Les quelques membres de l’expédition ne tardent pas à revenir avec
diverses accessoires pour nourrissons. Biberons, couches, tétines, lits
pliants, poussettes gravitiques, vêtements.
⎯ Il y a tout un entrepôt de choses comme ça, mais, les laits
maternisés que nous avons trouvés étaient périmés depuis plus de cinq
ans. Cela dit, il y avait un bon nombre de boîtes de cachets pour activer
la lactation chez les mamans et je t’en ai ramenées.
⎯ C’est peut-être une solution, Sanga, je vais en prendre tout de
suite.
Sur la posologie du médicament est indiqué qu’il est efficace après deux
heures. Maora prend deux cachets, sans prendre garde que ce remède est
préconisé pour les femmes avant l’accouchement. Ce type de traitement
est un complexe d’hormones qui déclenche l’allaitement mais renforce
aussi tous l’organisme d’une jeune mère. Durant les deux heures pendant
lesquelles elle doit attendre, Maora est malade, au point de se faire
transporter dans sa cabine. L’enfant passe dans les mains des quatre
femmes de l’équipe. Dans son lit, elle vit une transformation
impressionnante, son corps de femme stérile se transforme en celui
d’une mère. Tout son organisme change, dans les moindres détails. Son
utérus se gonfle autant qu’une femme enceinte, sa poitrine triple de
volume au point de lui créer des vergetures, et surtout, son mental se
transforme. Tout le temps de cette mutation, Maora souffre comme un
être agonisant et tout l’équipage ne vit plus. Amanine, une jeune femme
formée à la médecine par Fil, reste auprès d’elle et la soulage autant
qu’elle le peut. Au bout d’un long moment, les terribles douleurs passent
et Maora revient à elle. Toute tremblante de ce qu’elle vient de subir, se
redressant dans son lit, elle s’observe. Saisie par des saignements
vaginaux, elle est un peu affolée, mais Amanine la rassure.
Maora est une jeune femme d’une trentaine d’années, assez grande et
très fine. Cheveux châtains, la peau claire et parsemée de taches de
rousseurs, tout est en finesse chez elle. Le nez est étroit et ses yeux sont
effilés. Mais maintenant, la métamorphose est dramatique, car pour
trouver l’énergie et la matière dont ses organes génitaux ont besoin, le
reste de son corps s’est vidé de toute sa force. Ses bras, ses jambes, sont

222
maintenant squelettiques, alors que son ventre et ses seins paraissent
énormes.
⎯ Amanine, je n’ai plus de force dans les bras et les jambes, je ne
comprends pas ce qui m’est arrivé. Je ne pourrais pas me lever.
⎯ Ton corps s’est changé d’un coup, est-ce douloureux pour toi ?
⎯ Non, sauf cette poitrine énorme, qui me tire.
⎯ Attends, laisse-moi regarder…
⎯ Mais, tu as du lait qui coule, c’est pour cela que tu as mal. Il faut
allaiter l’enfant, cela va te soulager.
Bien sûr, organiquement, Maora est maintenant une mère et son corps
souhaite donner ce pourquoi il est fait alors, Amanine lui amène l’enfant
affamé. Le petit nourrisson accroche un téton et se met à le sucer. Ses
doigts fins se mettent à accrocher le mamelon, le petit se délecte d’une
tétée qu’il devait attendre depuis si longtemps. Maora se laisse aller, son
corps se détend, elle ressent un bonheur que jamais elle n’avait pu
imaginer. Nourrir un enfant avec son corps, seule une mère peut en
imaginer la joie. Pendant plus de vingt minutes l’enfant tète, et à la fin il
s’endort avec sa nouvelle maman. Amanine les couvre soigneusement et
referme la cabine.
Juste à ce moment, Némeq vient de rassembler les trois caissons en
aluminium dans une des chambres à l’étage. Amanine l’a rejoint, c’est la
seule à avoir des connaissances approfondies en médecine.
⎯ J’ai l’intention d’ouvrir une de ces boîtes, comme le suggérait
Maora, elles contiendraient des hommes adultes. Mais je n’ai aucune
idée de l’état dans lequel je vais les trouver. Tu pourras sans doute
m’aider s’il y a un problème.
La boîte est un tube long de presque deux mètres et au bout, un bouchon
vissé sur lequel il y a des petites poignées pour le tourner.
⎯ On y va ! le sort en est jeté.
Il tourne le couvercle et aussitôt, du gaz s’en échappe. Il était légèrement
pressurisé. Il le laisse tombe au sol et…

La femme s’étire doucement, elle est un peu pâle, mais elle est vivante.
Allongée sur le lit, Amanine l’examine ; elle qui semble avoir accouché
il y a une heure seulement. Elle ne tarde pas à faire la relation entre le
bébé de Maora et cette femme, ainsi que tous les autres peut-être
enfermés dans ces boîtes étranges. Ouvrant les yeux, la jeune femme
demande :
⎯ Mon bébé, ou est mon bébé ?
S’est-elle aperçue qu’elle avait dormi dans un tube d’aluminium durant

223
près de six ans ? alors, Amanine lui parle avec précautions :
⎯ Tu t’appelles comment ?
⎯ Je suis Passade, la fille de Namoura, l’intendante de Natavi.
⎯ Tu viens d’accoucher, n’est-ce pas ?
⎯ Oui, mais on m’a retiré mon enfant, rendez-le-moi, je l’ai porté
durant neuf mois c’est le mien, il n’est pas à Maldeï, aucun des enfants
qui naissent ici ne lui appartient.
⎯ Ton enfant doit être en bonne santé, mais là, je ne peux pas te le
rendre pour le moment.
Passade se met à pleurer dans l’instant, Némeq qui est présent en est
ému, puis elle rajoute :
⎯ Vous les avez tous pris, vous ne nous les rendrez pas. Je sais ce
que vous voulez en faire. Mais ma fille ne sera pas un zombi, je ne
laisserai pas faire, vous n’arriverez pas à en faire des robots humains.
⎯ Mais, Passade, nous sommes tes amis ; tout est changé ici, tu n’es
plus au même instant. Écoute-moi.
Amanine lui prend la main, fait signe à Némeq de disparaître.
⎯ Je m’appelle Amanine, je viens de Trinita avec les autres. Nous
t’avons trouvée tout à l’heure, dans un tube, tu dormais. Nous t’avons
sortie de ta prison. Tu y étais enfermée depuis environ six ans et tu as
dormi toute cette période. Nous sommes des rescapés de la tourmente
que Maldeï propage dans l’univers et nous nous sommes posés ce matin
sur ta planète. Nous savions qu’il y avait des survivants tu étais avec
bien d’autres, mais tu es une des premiers que nous réveillons. Ton
enfant, s’il est vivant, se trouve dans un des tubes que nous avons
récupérés. Je pense que nous pourrons le retrouver lorsque nous les
aurons tous réveillés. Mais comme je t’ai dit qui nous sommes, peux-tu
maintenant me raconter ce qu’il s’est passé ici, lorsque tu étais encore
consciente ?
⎯ Je ne sais plus vraiment où j’en suis. Ce que tu me dis est étrange
et maintenant, j’ai le sentiment d’avoir dormi très longtemps. Mais je me
souviens très bien. C’est peu de temps après que nous ayons perdu tout
contact avec Lunisse, quelques jours après, nous avons vu arriver le
vaisseau qui était venu chercher la plupart des habitants de Natavi. Nous
étions plusieurs centaines à être restés, nous n’avions pas envie de
quitter le foyer qui nous avait vus naître. Du vaisseau, nous pensions
voir descendre un des nôtres, mais une femme étrange en sortit avec des
hommes armés. Elle nous rassembla tous, puis sépara les hommes des
femmes. J’avais un petit ami que je ne revis jamais, je n’étais pas la
seule. Nous fûmes interrogées par ses hommes. Au début, ils nous

224
posaient des questions sur notre formation, notre âge, des questions
classiques, mais ensuite leur interrogatoire se fit plus personnel. Ils
voulaient savoir si nous avions nos menstruations, combien de fois par
an nous faisions l’amour. Nous avons passé des tests pour déterminer
notre quotient intellectuel et par la suite ils nous ont faits des prises de
sang et tests d’urine. Cela dura un long moment et chaque jour, suivant
les résultats, ils marquaient au fer rouge des signes étranges, je suppose
que c’était pour ne pas nous mélanger et nous repérer avec certitude.
Regarde mon bras gauche, il ne ressemble plus à rien.
Passade lui montre son membre meurtri. Elle a encore son bras recouvert
de signes qui paraissent être des codes, sa peau est toute brune et des
brûlures juste cicatrisées qui demanderaient encore quelques soins.
⎯ Dès que je pourrai, je t’arrangerai ça.
⎯ Lorsque tous ces examens furent terminés, on nous parqua
ensemble dans une vaste salle en dehors de ce bâtiment. J’appris que
j’étais stérile malgré mes dix-neuf ans, comme la plupart des femmes qui
étaient avec moi. Seule une d’entre nous ne l’était pas et l’on est venu la
chercher bien plus tôt que nous, je ne l’ai jamais revue. Mais quelques
jours plus tard, ils sont venus chaque jour nous chercher par petits
groupes de dix à chaque fois jusqu’à ce que ce soit mon tour. Et là, on
nous a conduits jusqu’ici.
Je suis passée en salle d’opération, je ne me suis aperçue de rien.
Lorsque je me suis réveillée, Maldeï est passé dans ma chambre avec un
homme, très robuste, c’était presque un géant avec des muscles énormes,
mais il avait l’air si stupide que je me demandais pourquoi il était avec
elle. Hélas, je l’ai trop vite compris.
Lorsqu’elle ouvrit la bouche, se fut pour me dire :
« Sois fière ma petite, tu vas repeupler notre monde avec les autres qui
on eut la chance comme toi d’être inséminée par le sperme de cet
homme et le sacrifice de la femme qui possédait encore des ovules en
elle. Tu feras un enfant destiné à combattre, c’est le rôle de ces enfants,
ils sont déjà à mon service alors qu’ils ne sont même pas nés. »
Elle s’est tue et elle est partie avec le géniteur qui riait comme un zombi.
J’étais enceinte d’une femme peut-être déjà morte et d’un homme
complètement idiot. Je me suis retrouvé enfermé dans la chambre qu’on
m’avait attribuée ; prisonnière, pour enfanter. Durant toute ma grossesse,
j’ai été suivie par des médecins de chez nous, mais ils étaient comme
moi, des prisonniers. Au début, j’étais désespérée de savoir que l’enfant
qu’on m’avait inséminé n’était pas le mien et que le père était un débile,
mais je m’y suis fait et au fur et à mesure, je me suis aperçue qu’il

225
poussait dans mon ventre avec mon sang. C’est moi qui le nourrissais et
c’est mon esprit qui le portait. Petit à petit, cet enfant est devenu le mien,
même si le sperme et l’ovule ne venaient ni d’un mari ou de moi. J’ai
compris que porter un enfant c’est faire un être, toutes mes cellules l’ont
nourri et j’en revendique la maternité. J’ai accouché, j’ai juste eu le
temps de voir son sexe, je ne l’ai même pas eu dans mes bras, mais
lorsqu’il m’est apparu, j’ai reconnu mon être en lui. On me l’a enlevé
aussitôt, on m’a mis un masque et je me suis réveillée devant toi. Ça fait
à peine une heure pour moi.
⎯ Et six ans pour nous…
⎯ Crois-tu crois pouvoir retrouver mon enfant ?
⎯ Certainement, il y a cent cinquante-deux bébés qui attendent leurs
mamans. Mais, sais-tu ce qui s’est passé pour que nous vous retrouvions
tous en hibernation dans ces tubes ?
⎯ Je l’ignore, mais juste avant que j’accouche, j’en entendais un qui
disait :
« Faites vite, elle ne supporte pas l’échec, si c’est la même chose, on est
tous mort. »
⎯ Je n’ai jamais su ce qui se passait, il n’y a que les gynécos qui
savaient.
⎯ Le professeur Danzi est mort, il ne pourra plus nous répondre.
⎯ De toute façon, c’était un vendu, même avant que Maldeï ne
vienne sur notre planète, j’avais de doutes sur lui. Vivant, il ne valait pas
grand-chose, il faisait des choses pas très claires.
⎯ Il collaborait avec Maldeï ?
⎯ Je me demande même si ce n’est pas lui qui l’a fait venir. Mais,
comme nous avons été isolés dès que Maldeï est arrivée, je n’en sais pas
plus.
⎯ Bah ! tant pis, on en saura peut-être plus un jour. L’important est
de pouvoir retrouver ton enfant parmi les autres. Je vais réfléchir à cela.
⎯ Tu sais, si tu me présentes les boîtes, je saurai le reconnaître.
Pendant les neuf mois de ma grossesse, j’ai été enfermée dans une de ces
chambres et j’ai développé certains sens. Tu sais, je suis jeune, j’ai perdu
mes pouvoirs vers quatorze ans. Mais, ici, je tournais en rond et je
tentais de communiquer avec d’autres femmes qui étaient dans mon cas.
J’essayais la télépathie comme nous le faisions autre fois, mais personne
ne me répondait. Petit à petit, j’ai compris que si même je pouvais
transmettre mes pensées au-delà de ces murs, si les autres n’étaient pas
réceptives, cela ne servait à rien. Alors, j’ai tenté autre chose et j’ai
commencé à écouter les pensées. Ça a marché, j’entendais mes voisines

226
de chambre derrière les murs. Je comprenais qu’elles étaient comme
moi, toutes enceintes, fécondées in vitro par les gynécos. Je les ai
comptées, il y en avait cent trente-neuf. J’entendais leurs plaintes et je
me disais que je n’étais pas seule. Je n’ai jamais pu communiquer avec
elle, mais le plus curieux et aussi ma plus grande joie durant ma
captivité, c’est le jour où j’ai senti mon enfant bouger dans mon ventre.
Tu sais, toutes les femmes peuvent sentir les fœtus communiquer par
leurs membres, dans leur ventre. Mais mon enfant et moi, on a
commencé à communiquer par télépathie ce même jour. Mon enfant
avait déjà sa conscience avant de naître. Il semblait connaître quantité de
choses, on aurait cru un vieillard, tant il semblait cultivé. Il me parlait
comme une mère parle à sa fille et a commencé à m’enseigner des tas de
choses. Je peux t’assurer que ce n’était pas un télépathe qui me faisait
une mauvaise farce, car par exemple, lorsque je mangeais quelque chose
qui ne lui plaisait pas, en même temps que les coups de pied, j’avais
droit à ces remarques sur la nourriture. Il m’a aidé à vivre tout au long de
ma grossesse. J’ai gardé contact avec lui, jusqu’à la veille de mon
accouchement, puis lorsque les premières contractions sont arrivées, tout
cela s’est arrêté, comme s’il était mort. J’ai été inquiète, mais lorsque je
l’ai sorti de moi, je l’ai reconnu, il n’y avait pas de doute. Mon enfant
n’est pas le fils du débile que Maldeï m’a présenté, il est l’être qui me
parlait durant ma grossesse. Je suis certaine que si tu me présentes les
boîtes qui contiennent les bébés, je pourrais le reconnaître.
⎯ Ce que tu me dis est très intéressant, cela voudrait dire que tu
peux communiquer avec tous les fœtus avant qu’ils naissent ?
⎯ Je ne sais pas, je n’ai eu de contacts qu’avec Antagmy, ma fille.
⎯ Antagmy ?
⎯ Oui, c’est le nom qu’elle m’a suggéré.
⎯ Écoute, repose-toi un peu, je vais parler de tout ça à Némeq, c’est
le commandant de l’expédition. Nous allons voir pour ta fille.

Amanine, rejoint Némeq et lui explique la situation. Ils réfléchissent


ensemble, mais pour le commandant, il n’est pas question de sortir
d’autres bébés de leurs éprouvettes.
⎯ Je pense qu’il faut déjà sortir les adultes enfermés dans les boîtes
avant de penser sortir un autre enfant. Nous avons sorti Passade et elle
nous a déjà appris des choses surprenantes, les autres peuvent avoir des
informations importantes au sujet des enfants. Nous n’allons pas perdre
de temps. Avertis-la de ce que nous allons faire et dis-lui que nous nous
occuperons d’elle après.

227
⎯ C’est comme tu veux.
Passade, informée de leurs intentions, passe sa main dans ses cheveux et
réfléchit.
⎯ Savez-vous ce qu’il y a dedans ?
⎯ Des êtres humains, comme toi et moi.
⎯ Il n’y avait pas que des humains avec nous.
Amanine se questionne quelques secondes sur cette réponse et d’un coup
la quitte en courant pour rejoindre Némeq. Elle se dit :
« Et si c’était un piège ? »
Elle traverse les couloirs pour arriver à temps…

⎯ Peux-tu rester avec moi, Sanga, je vais ouvrir ce caisson pour en


sortir celui qui y est enfermé.
⎯ Tu ne veux pas attendre, Amanine ?
⎯ Ça ira.
Némeq commence à tourner doucement le couvercle. Le gaz s’échappe
comme pour Passade, rien d’anormal pour le moment, cela le rassure.
Mais, le bouchon n’est pas encore dévissé en entier, qu’il est expulsé en
avant et projette le commandant au sol. Sanga se recule, mais ce qui en
sort l’attrape si violement par l’épaule, qu’il lui en arrache le bras et le
laisse gisant sur le sol dans une mare de sang.
Amanine arrive dans le couloir juste à cet instant, la porte explose
devant elle et un être démesuré et robuste en sort. Il a la tête aplatie, des
longs bras, une longue chevelure et le corps recouvert de poils, il a un
peu la physionomie d’un primate aux muscles très développés. Elle se
retrouve face à lui et la créature l’observe. Ce n’est même plus une
question de seconde et Amanine, qui est restée armée, a juste le temps de
tirer sur la créature, lui blessant un de ses membres, puis de courir à
l’étage inférieur en criant à tous :
⎯ Il y a un prédateur, ne le laissez pas s’échapper, il faut le tuer !
Les hommes et les femmes qui avaient commencé à charger les
vaisseaux des petites boîtes, ont juste le temps de comprendre, se
précipitent sur leurs armes et voient dévaler dans l’escalier une sorte de
monstre, mi-animal, mi-humain. La bête est rapide, car lorsque les
hommes font feu, il est déjà parti dans un autre coin du bâtiment. Mais,
il ne s’est pas enfuit, tous le sentent. Il rode autour d’eux.
⎯ Mais d’où vient-il ? Demande l’un des hommes.
⎯ Je crois que Némeq vient de le réveiller, il doit sortir d’un tube.
⎯ Mais c’est quoi ce bazar ?
⎯ Je pense qu’il est justement là pour nous prendre en chasse s’il

228
nous venait l’idée d’ouvrir ces tubes. C’est un piège et on l’a mis en
marche.
⎯ Il va nous sauter dessus, ça va être un carnage, je sens qu’il nous
regarde.
C’est alors que l’animal arrive derrière eux et attrape Amanine par les
pieds. Il la traîne jusqu’à un bureau et referme la porte sur elle. Personne
ne sait ce qu’il va en faire, mais maintenant, il a son arme à la main et
commence à menacer tous ceux qu’il a dans son champ de tir.
Connaissant ses réflexes, personne n’ose faire feu sur lui. Alors l’étrange
bête s’approche d’un des hommes avec son arme au poing, prêt à tirer.
Une déflagration surprenante retentit à cet instant, la créature s’effondre,
la tête décapitée par le coup. Derrière elle, Némeq la pointe encore de
son arme d’assaut. Prise par derrière, elle ne l’avait pas vu venir.
⎯ Où est Amanine ? j’ai besoin d’elle, Sanga est gravement blessé.
⎯ Dans le bureau, derrière la créature, elle l’a enfermée.
Juste le temps de la libérer, elle est saine et sauve. Némeq lui demande
de rejoindre le labo où sont entreposés les grands tubes. Sur place,
Amanine découvre le pauvre Sanga, amputé d’un bras, le reste étant
étalé dans le couloir. Il a perdu beaucoup de sang. Elle lui fait les
premiers soins, mais il lui faudrait un bloc opératoire suffisamment
équipé.
⎯ S’il n’est pas trop tard, il faut le perfuser. Que quelqu’un mette
son bras dans de la glace. Si nous avons le matériel, nous le recoudrons.
Dans les deux vaisseaux, il y a du matériel médical pour les premières
urgences, et il y a des flacons de sang synthétique qui peuvent aider
l’homme blessé à reprendre vie. Amanine fait un garrot pour couper
l’hémorragie, puis le transfuse avec le sang de synthèse. L’homme
inconscient est porté jusque dans une chambre. Un peu plus tard, après
avoir trouvé dans le bâtiment un bloc opératoire suffisamment équipé,
Sanga y est amené. Ne pouvant recoudre le bras trop endommagé,
Amanine est obligée d’amputer le copilote au niveau de l’épaule.
Toujours maintenu endormi, il est emmené jusqu’à son vaisseau.
Némeq demande alors à tous les membres de prendre place dans les
engins, Passade est ramenée aussi. Il doit encore faire quelque chose
dans le centre de recherche. Souhaitant deux volontaires pour le suivre,
Amanine le rejoint avec Hennas, le chef-pilote de l’autre vaisseau. Ceux
qui sont restés ont pour instruction de quitter la planète s’il ne revient
pas dans la demi-heure.
Amanine, suivant Némeq, lui dit alors :
⎯ Tu veux ouvrir le dernier tube, tu cherches une réponse au

229
mystère se trouvant ici ?
⎯ Je ne peux rien te cacher. Je m’en veux d’avoir fait sortir l’étrange
créature tout à l’heure, le pauvre Sanga en a perdu un bras par ma
précipitation. Mais, justement, je ne veux pas que ça soit pour rien. Le
dernier tube contient peut-être un autre monstre, mais ce n’est pas
certain. C’est pour ça que je souhaite qu’un d’entre nous se tienne prêt à
faire feu s’il y a quelque chose d’étrange sort du tube que j’ouvrirai. Si
un d’entre vous ne souhaite pas rester, qu’il retourne dans son vaisseau.
⎯ Pour ma part, je me suis porté volontaire, alors, je reste avec toi.
⎯ Moi aussi, je n’ai pas l’habitude de ne pas finir le travail, je reste
avec Hennas.
Face au tube, chacun ayant pris sa place, Amanine examine le tube de
long en large. Elle tente de sonder ce qu’il y a à l’intérieur tandis que
Hennas pointe son arme face au bouchon encore en place. Sans
précipitation, Némeq commence à faire tourner le bouchon bien serré.
Le gaz s’échappe, il pause le bouchon sur le sol. Aucun monstre ne
semble en surgir. À l’aide d’Amanine, il sort le corps d’un homme assez
jeune et d’une beauté exceptionnelle, celui-ci n’a rien à voir avec le
monstre sorti précédemment. Un instant plus tard, il ouvre les yeux,
étonné de se retrouver entouré de trois personnes qu’il ne connaît même
pas.
⎯ Qui êtes-vous ?
⎯ Nous sommes des Lunisses, venant chercher les survivants de
Natavi, c’est pour cela que nous vous avons réveillé.
⎯ Que sont devenus les autres ?
⎯ Quels autres ?
⎯ Les enfants ?
⎯ Ils sont dans nos vaisseaux, ils dorment encore. Nous avons
réveillé une jeune femme et, hélas, un monstre. Vous êtes le dernier.
Comment vous appelez-vous ?
⎯ Je suis Gallix, médecin gynécologue sur Natavi.
⎯ Gallix, si vous pouvez vous lever, suivez-nous, nous allons
rejoindre nos vaisseaux et quitter cette planète.
⎯ Si vous avez réveillé le monstre, il se peut que Maldeï en soit déjà
informée. Elle est peut-être déjà à nos trousses.
Némeq n’avait pas pensé à cela. S’imaginant la voir débarquer
rapidement, il décide de quitter la planète sans délai…
Ils regagnent les deux vaisseaux et décollent.
Un peu plus tard, dans sa cabine, Némeq note sur son carnet de bord :

230
Mission NATAVI

Sur cette planète, nous avons trouvé des survivants ; un homme, une
femme, mais aussi un monstre que nous avons abattu. En dehors de
cela, il y avait 153 nourrissons n’ayant pas plus d’un à trois jours
certainement. Nous les conservons en hibernation, pour des raisons
pratiques. J’ai commis une erreur qui a coûté un bras à Sanga, mon
copilote, mais il est hors de danger.

Maora a sorti un enfant et l’a adopté. Elle est devenue maman et a


abandonné son poste de navigateur. Elle semble très bien s’en sortir.
Elle a baptisé son enfant Neovy, mais elle n’est pas la seule mère dans
notre vaisseau. Passade est une jeune femme que j’ai réveillée ; elle
venait d’accoucher lorsqu’elle a été saisie par l’hibernation forcée. Elle
a insisté pour retrouver son enfant parmi les caissons embarqués. Je
lui ai fait confiance, un peu forcé par Maora et Amanine. Elle a su
trouver par son intuition le bon tube, nous l’avons ouvert et sorti un
bébé féminin de moins de deux heures. J’ai fait faire un test ADN
confirmant que c’était bien son enfant. De toute façon, je n’aurais pas
pris le risque d’en ouvrir un autre.

Un peu plus tard, j’ai retrouvé Gallix, un des gynécologues du centre


de recherche. Je lui ai demandé ce que signifiaient tous ces bébés
endormis dans ces tubes. J’ai eu toute l’explication et j’en suis encore
sur les fesses. Voici donc l’histoire de Natavi depuis la disparition de
Lunisse :

Le professeur Danzi, régnait en maître sur la planète depuis que


presque tous les autres habitants avaient rejoint Lunisse. Il restait
moins de quatre cents hommes et femmes, la plupart, jeunes car ils
avaient choisi de continuer à faire vivre la planète et espéraient que
Danzi pourrait trouver une solution à leur stérilité, et ainsi prendre un
nouveau départ sur la planète. Cet homme, avant que Natavi ne soit
vidée de ses habitants, espérait recréer une nouvelle race d’hommes, et
parce qu’il pensait trouver une solution à la stérilité de toutes les
femmes, ainsi se faire reconnaître en maître. Depuis près de trois ans,
il avait commencé ses expérimentations, mais sans trop de résultat.

231
Mais lorsqu’un jour, une femme vint à lui, encore féconde, il eut de
nouvelles ambitions. Mais il ne pouvait réaliser cela seul, il avait
besoin d’aide et de moyens. Il se déplaça sur Lunisse pour y retrouver
Marsinus Andévy pour lui exprimer son projet. Andévy lui demanda
d’arrêter toutes ses expérimentations et de s’occuper de porter les soins
à ceux qui pouvaient en avoir besoin. Il retourna sur Natavi, mais il
n’arrêta pas ses travaux. Mais peu de temps après, tout a changé,
Lunisse a disparu et il se retrouvait sans chef. C’est là que Maldeï est
arrivée et qu’elle est venue le voir. Andévy était mort, mais les paroles
de Danzi étaient restées dans sa mémoire. Elle ordonna à Danzi de
mettre au point son projet, elle voulait qu’il crée pour elle une nouvelle
race d’hommes, des guerriers, fidèles et fort, mais avec une
intelligence limitée, afin qu’ils soient manipulables comme des
robots. Elle avait avec elle un homme, qui par les hasards de la nature
correspondait à ses attentes. Le jeune homme était d’une force
colossale, le cerveau ne s’était pas développé et il était d’une obéissance
extraordinaire. Elle proposa à Danzi de le prendre pour géniteur afin
d’effectuer ses manipulations. S’accordant avec elle, leur plan était
d’une grande simplicité :

Féconder les femmes valides avec les ovules disponibles et le sperme du


débile. La technique était de s’assurer que les chromosomes mâles
seraient prépondérants sur ceux de la femelle, Maldeï ne voulait que
des hommes. Pour cela Danzi s’y entendait. C’est alors que les
femmes furent parquées et séparées des autres hommes. Les mâles
furent expédiés sur Elvy et celles qui restaient attendaient d’être
fécondées. La jeune femme encore féconde fut conduite à part et on lui
prit ses ovaires et récupéré ses précieux ovules. Devenue inutile, on la
laissa succomber à l’opération. C’est alors que commença le travail de
fécondation. Danzi et ses assistants fécondèrent les femmes au
rythme de dix par jour. En quinze jours, il passa dans le centre
d’expérimentation cent cinquante-trois femmes enceintes. Gallix m’a
expliqué que pendant que Danzi était occupé à autre chose, il
intervertissait les éprouvettes de spermes, et les changeait avec celles de
la banque qui avaient été collectées depuis des années sur Natavi. Il
semble que pas un enfant ne soit né du fameux débile. Mais tous les
hommes qui avaient donné leur sperme ont participé à ces naissances

232
en série. Au moment où les femmes ont accouché, Maldeï était
présente, elle voulait voir les résultats. À chaque naissance, elle faisait
des tests pour voir si l’enfant avait bien les critères requis, pour
chacun, le résultat était négatif. Tous étaient des enfants normaux et
il y avait plus de filles que de garçons. Maldeï, qui pensait retourner
sur sa planète avec une future armée, avait fait mettre au point un
système d’hibernation particulier, basé sur le principe de la
neutralisation des cellules vivantes par un gaz les figeant et
conservant dans leur état. Ce système, bien moins risqué que la
congélation et en même temps plus simple à mettre en œuvre, était le
moyen idéal pour stocker et conserver un être vivant.
Chaque enfant naissant était testé et était mis immédiatement en
hibernation. Danzi espérait enfin qu’un des enfants naisse comme
prévu ; débile…
Maldeï patienta jusqu’au dernier, mais lorsque celui-ci naquit, elle
tua nette Danzi en le foudroyant pas son regard. Elle n’avait aucun
intérêt à ramener tous ces enfants inutiles. Elle les stocka dans le
sous-sol, mit en hibernation le dernier gynécologue et la femme qui
venait d’accoucher. Mais je ne sais pas ce que sont devenues les cent
cinquante-deux femmes qui avaient eu ces enfants. Je n’ai pas trouvé
de fosse commune, ni aucun signe d’un quelconque massacre aux
alentours du bâtiment qui les abritait. Voilà donc pour Natavi. Notre
voyage continue et nous filons maintenant vers PERSEVY, nous y
serons dans onze jours si tout va bien.

Némeq

233
CHOISIR SA MORT

Plus que cinq heures avant le contact avec la chose qui


fonce vers eux, Wendy n’a pas dormi depuis plus de trois jours à
élaborer des théories diverses et retourner ses calculs dans tous les sens.
Ce qui est certain, c’est que toute l’énergie du vaisseau ne sera jamais
assez suffisante pour arrêter ce qui se dirige vers eux à une vitesse
faramineuse. Cinq heures, c’est ce qui leur reste à vivre. Alors, seule
dans la cabine, elle pose son traceur pensant sur la table, regarde une fois
encore sur l’écran cette sorte de monstre plongeant vers eux. Elle se dit :

⎯ Et s’il me reste cinq heures pour réaliser mes meilleurs rêves,


qu’est-ce que je fais ? Ai-je un fantasme inassouvi, un désir au fond de
moi que je voudrais réaliser ? Cinq heures pour prendre son pied, est-ce
suffisant ? en tout cas, lorsque je fais l’amour avec Araméis, ça ne dure
qu’un quart d’heure, il ne sait pas se retenir ; je n’ai jamais pris de plaisir
à ça. Au fond de moi, qu’ai-je encore à réaliser ?
Mes calculs ne servent à rien. Notre avenir est maintenant tracé. Durant
ces brèves heures, il ne se passera plus rien. Sauf…
Sauf si je décide de mourir avant. Et si c’était une solution, mourir
comme on l’entend ?
Fatiguée, je suis très fatiguée. Il n’y a plus d’énergie en moi, juste le
sang que je sens couler dans mes veines…
Le sang qui coule. Et pourquoi ne pas le faire couler en dehors de mes
veines ?
C’est ça la solution, faire un pied-de-nez au destin, mourir avant mon
heure.
Et si je me tranchais les veines ? il paraît que c’est presque agréable de
mourir en se vidant de son sang. C’est ça, je crois que ce doit être bien
mieux que l’amour. Faire l’amour avec la mort, jusqu’à ce qu’elle te
prenne avec elle…
J’ai envie de le faire, je peux m’offrir ce dernier plaisir, mourir lorsque
je le choisis, sans trop souffrir et me voir partir petit à petit en sentant ma
conscience s’obscurcir progressivement. Une mort contrôlée, ça me va
très bien. C’est ça…
Je vais discrètement anesthésier un bras, me glisser dans mon lit, puis
me trancher une veine. Je vais laisser couler doucement mon sang, ça
fera comme si je me voyais m’endormir jusqu’au bout, et hop, plus de
retour, fini. Ça me fait des frissons, ce sera mon dernier plaisir.

234
Discrètement, Wendy quitte le poste de pilotage, passe dans le petit
bureau d’Araméis pour attraper la trousse de soins et rejoint sa chambre.
Personne ne l’a vue. Fatiguée, malgré sa promesse, elle se glisse sous la
douche, pour se détendre et se laver. Elle aurait pu prendre une douche à
ultrasons mais, laisser l’eau couler sur son corps est une meilleure
sensation. Elle reste nue et avant d’aller dans son lit, elle passe sur un
bras la pommade anesthésiante et bientôt, elle ne le sent même plus. Elle
ramasse sur le lavabo le rasoir de son mari, le casse pour récupérer une
des lames. Wendy n’a pas de regret au fond d’elle, à quoi bon avoir
encore des sentiments pour les autres. Sa mort est le moment le plus
intime qu’elle souhaite organiser. Si Araméis la découvre morte avant la
fin, il devra comprendre qu’elle a préféré sa mort et pas celle qu’on
voudrait lui imposer. De toute façon, Wendy n’a plus envie de vivre, et
cela, bien avant qu’ils ne soient pris dans un champ d’algues. Elle aurait
voulu vivre si différemment lorsqu’elle était enfant. Elle ne voulait pas
être ingénieur en maîtrise de l’énergie, mais ses parents voyaient pour
elle un métier qui lui permettrait de mettre en valeur ses qualités. Ils
savaient qu’elle était très douée pour les mathématiques et pensaient
qu’il lui fallait un travail à sa mesure. Elle n’aimait pas piloter les
vaisseaux, alors, un métier de technicien était le mieux pour elle, d’après
ses parents. Déjà enfant, elle ne voulait qu’une chose, être maman.
C’était son rêve. Elle rencontra pour la première fois Araméis lors d’un
vol spatial et en tomba aussitôt amoureuse. Son petit ami la fréquentait
régulièrement, mais lorsqu’elle lui parlait de mariage et d’enfants, il
faisait semblant de ne pas entendre. Les années ont passé et lorsque la
révolution cosmique rendit stériles toutes les femmes, elle avait bientôt
trente-cinq ans. C’est ainsi que son rêve ne s’est jamais réalisé. Elle en
veut toujours à Araméis de n’avoir jamais voulu se marier et avoir des
enfants lorsque c’était possible. Le mariage, elle l’eut, un peu forcée sur
Trinita. Wendy s’est toujours sentie pouvoir être mère. Son désir le plus
cher est maintenant dans le domaine du passé et elle quitte la vie sans
aucun regret. Alors, allongée dans son lit, sous une couverture bien
chaude, Wendy attrape la fine lame et d’un coup net se tranche les
veines du poignet gauche. Elle voit aussitôt le drap se teinter, alors elle
tourne la tête…

235
TROUVER LE GUIDE

Pour les quatre femmes, Lunisse est désormais un


souvenir. Sur l’orbite de la planète, aucune trace ne semble rappeler son
existence. Alors, sachant qu’elles n’ont plus rein à faire ici, elles
décident ensemble de prendre la direction de Monadis, ce qui représente
pour elle cinquante mille années lumières.
⎯ Un voyage de soixante-dix jours, si tout se passe bien.
⎯ Tu te rends compte, Aqualuce, c’est énorme. Maldeï peut avoir
fait des dégâts entre temps !
⎯ Je ne suis pas prête à l’affronter, Doora, je ne peux rien faire
d’autre. De toute façon lorsque nous avons quitté le groupe, je leur ai dit
que je rejoindrai Monadis.
⎯ Alors, allons vers Monadis, puisque tu l’as décidé. Mais je te
répète que cette planète n’existe plus que dans tes rêves et que nous n’y
trouverons rien.
⎯ Tu as peut-être raison, mais malgré mon tour dans la pyramide,
j’ai toujours l’esprit vide. Et perdue, je le suis.
⎯ Aqualuce, tu as tes hauts et tes bas, depuis que tu es avec nous.
J’ai du mal à te suivre. Dis-moi vraiment ce qui te trouble, pourquoi es-
tu comme cela ?
À ce moment, des larmes coulent de ses yeux et Doora la prend dans ses
bras.
⎯ Weva, Yéniz, laissez-nous seules un instant.
Les deux femmes comprennent et disparaissent.
⎯ Tu dois te vider de ce qui te travaille, Aqualuce. Rien ne peut
s’arranger si tu gardes tout en toi. Même Araméis, Némeq, qui sont
partis chacun de leur côté ne peuvent avancer si tu ne te libères pas. Tes
pouvoirs n’apparaissent plus, mais tu as tout en toi. Ne freine plus nos
amis et nous-même. Je t’en prie confie-toi à moi, je suis ta sœur, notre
père et notre mère nous ont faits pour que nous puissions œuvrer à
quelque chose de bien et de juste dans notre vie.
⎯ Doora, je ne suis plus libre depuis que j’ai emmené Jacques dans
mon aventure. Tout est de ma faute. Au tout début j’ai dit que je n’étais
plus une femme, mais une combattante. J’ai même exigé de Jacques
qu’il me tonde pour ne plus ressembler à une femme. J’ai aussi rejeté
mes enfants. Et à la fin, j’ai livré mon époux à notre ennemi. Je suis
partie, fière et sûre de moi. Mais lorsque je suis tombée sur Trinita et que
je t’ai rencontrée, tout a changé.

236
⎯ Mais, je sais tout ça.
⎯ Ce qui me fait mal, c’est…
⎯ C’est quoi ?
⎯ Rien, rien…
⎯ Tu mens et je veux que tu me dises ce que tu as en toi.
⎯ Je ne peux pas.
⎯ Pourquoi ?
⎯ Parce que si je le dis, j’apparaîtrais être un être humain ordinaire
et déjà je le suis devenu en perdant tous mes pouvoirs. Je n’ai plus rien
en mon être de différent des autres, petit à petit, les défauts de tout le
monde m’envahissent. Les sentiments humains gagnent du terrain dans
ma tête et je n’ai plus rien à voir avec ce que j’ai été.
⎯ Et qui étais-tu avant ?
⎯ J’étais un être différent, rien ne me faisait peur, j’avais l’assurance
de toujours faire les choses avec justesse. Je connaissais tout, j’arrivais à
percer bien des mystères. L’univers m’emplissait de sa force. Je
percevais les esprits et les pensées. J’avais l’assurance de réussir ce que
j’entreprenais. Je n’avais aucune défaillance. J’étais presque un être
parfait et Jacques me jugeait comme parfaite. Rien ne me résistait,
devant moi, les obstacles s’écartaient. Je contrôlais les éléments de la
nature, du temps et de l’espace. Au fond de moi, j’étais comme ce qu’on
appelle sur Terre, un dieu, plutôt une déesse. J’ai vécu comme ça
presque quarante ans.
Mais, voilà, un jour, on me dit qu’il faut partir, que tout n’est pas encore
accompli. C’était hier, c’était il y a bientôt cent jours.
⎯ Mais Aqualuce, ne penses-tu pas que c’est mieux d’être ce que tu
es aujourd’hui, plutôt qu’un être trop parfait ? Maldeï est un être parfait,
elle a certainement tous les pouvoirs que tu décrivais. Mais, est-elle pour
autant un être accompli ?
On ne peut juger un être sur ses pouvoirs, mais sur son âme. Quel est ce
que tu as de plus précieux en toi, est-ce les pouvoirs que tu avais ou est-
ce autre chose ?
⎯ Ce qui me fait vivre, c’est l’amour que je porte à toute l’humanité.
Je suis vivante uniquement pour cela. Il n’y a rien d’autre qui me pousse
à la vie. J’aimerais que tous les hommes soient conscients de la véritable
vie qui s’offre à eux et qu’ils puissent voir que le monde dans lequel ils
vivent est un leurre. Je vis pour la vérité et la justice. Je suis un être fait
pour donner aux hommes l’amour que je reçois en permanence d’un
autre monde qui vit en moi parce que j’en fais partie.
⎯ Ce trésor est le plus grand don qui soit. Ceux qui le possèdent sont

237
des bienheureux.
⎯ Mais c’est un poids si lourd à porter que j’aimerais ne jamais
avoir existé.
⎯ Les enfants du ciel sont bénis, mais ce sont les plus malheureux
parce qu’ils portent l’amour en eux et que les hommes sont peu
nombreux à être prêts à le recevoir. Je suis heureuse que tu ressentes en
toi cette nature, elle va faire en toi son sillon. Mais tu ne m’as pas dis ce
qui te travaille.
⎯ J’aime…
⎯ Mais quoi, vas-tu le dire ?
⎯ J’aime Jacques et il me manque. Je ne suis pas moi-même sans
lui. Je ne peux pas agir tant qu’il est éloigné de mon être.
Il vit aujourd’hui et il ne se rappelle pas de moi. Il n’est plus conscient et
tant qu’il sera dans cet état, je ne pourrais pas me rapprocher de lui. Je
suis condamnée à vagabonder dans l’espace tant que son esprit ne se
réveillera pas. Mon âme souffre de cet éloignement et en même temps,
c’est à lui de me réveiller, comme si je n’avais aucun pouvoir sans lui.
C’est pour cela qu’il me manque. Un jour, j’ai perdu un bras. Lorsque je
l’ai vu tombé, j’ai cru perdre une partie de ma vie.
Jacques est comme le membre manquant à mon corps. Il est une partie
de ma tête et de mon cœur. Tu vois, sans lui je ne suis plus rien et lui
sans moi, il ne vaut guère mieux. Je l’aime à mourir, je l’aime, tout
simplement. C’est mon époux. Et j’aime les enfants que j’ai eus de lui.
⎯ Enfin, tu as dit ce que tu avais dans ton cœur et qui ne voulait
sortir. Je vais te dire :
Tu as de lui en toi deux enfants qui poussent dans ton corps. C’est la
liaison que tu as de lui chaque jour. Ce n’est pas pour rien s’ils sont là.
Je veux que tu les écoutes grandir à partir d’aujourd’hui. Tu vas t’en
occuper comme s’ils étaient Jacques. Éveille en toi cette liaison et tous
nos amis en profiteront. Pense à donner de l’amour à ceux que tu aimes
et ils le recevront, même s’ils sont à des milliers d’années lumières.
⎯ Avant, nous avions une sœur, elle s’appelait Cléonisse, tout
comme ma fille. Elle parlait comme toi et lorsque je l’écoutais, j’étais
comme guérie.
⎯ Tu n’es plus seule, il y a tout un groupe avec toi. Tu es partie de la
Terre, seule avec Jacques et aujourd’hui, nous sommes plus de cinq
cents. Il t’est demandé d’être pour nous une force. Ne doute plus, sois
juste toi-même, nature, sans pouvoirs, une femme, un cœur tout
simplement. C’est ça que tu dois être. Un cœur rempli d’amour.
Un grand silence s’installe. Elles se regardent et ont toutes deux des

238
larmes. Mais d’un coup, Aqualuce se redresse.
⎯ Une partie de nos amis est en danger. Ils sont trop loin pour que
nous puissions agir. Je le ressens d’un coup. Comme si j’étais avec eux.
⎯ Que penses-tu que nous puissions faire ?
⎯ Rien, juste continuer notre route, agir pour l’humanité.
⎯ Est-ce suffisant ?
⎯ Il y a une justice, et surtout, l’amour.
Une pensée d’amour la traverse, comme si elle pouvait tout.

Et une chanson lui passe alors par la tête à cet instant :

« Aller droit devant soi


On sait toujours où on va
Quand on cherche
Quand on cherche l’amour…»

239
LES ALGUES II

⎯ Commandant, venez voir, nous venons de faire


une découverte qui nous semble importante. Il nous reste peu de temps,
mais si c’est juste, alors nous avons une chance de nous en sortir. Mais
nous avons besoin de votre épouse pour qu’elle puisse faire les calculs
du taux de charge ionique du vaisseau pour connaître les possibilités de
neutraliser la masse qui se dirige vers nous.
⎯ Elle est dans le poste de pilotage, vous ne l’avez pas rencontrée ?
⎯ Nous en revenons et nous ne l’avons pas vue.
Araméis est étonné, elle semblait ne pas vouloir bouger avant d’avoir
trouvé une solution.
⎯ Vous êtes bien certains ?
⎯ Oui, elle a laissé son traceur pensant sur la table, il est encore
chaud. Mais elle n’est plus dans le secteur.
⎯ Elle est peut-être partie se reposer. Je vais la chercher, si c’était
important, elle ferait les calculs dont nous avons besoins.
Araméis rejoint son appartement. Les deux scientifiques ne lui ont pas
encore expliqué ce qu’ils ont découvert, mais il sent qu’une solution est
peut-être là et il pénètre dans son appartement, confiant. Il pousse la
porte de la chambre, sent une odeur étrange, s’approche et voit du sang
couler le long des draps.
⎯ Wendy, qu’est-ce que t’as fait ?
Il se jette sur la couverture, la tire et voit le corps nu de sa femme
inanimé dans un lit recouvert de sang. Il a le réflexe de prendre le
poignet tranché et sans réfléchir, il lui fait un garrot avec sa ceinture et
appelle Fil en activant l’alarme médicale. Mais peut-être est-ce trop
tard…

⎯ Bon sang, qu’est-ce qu’elle a fait ? vite Fil, recoud là, on a besoin
d’elle. Nous ne pouvons pas nous permettre de la perdre.
Fil sort du bloc opératoire du vaisseau, il a le sourire.
⎯ Elle a perdu presque la moitié de son sang, mais elle est sortie
d’affaire. Je lui ai injecté du sang de synthèse et je lui ai ressoudé les
veines et son poignet.
⎯ Je suis choqué, je ne comprends pas pourquoi elle a pu faire cela,
mais il y a urgence. Penses-tu qu’elle puisse être en état rapidement pour
rencontrer nos deux scientifiques afin de les aider à trouver la solution
qu’ils ont imaginée ?

240
⎯ Va lui demander, elle est réveillée.
Araméis entre dans le bloc et voit Wendy allongée sur la table
transformée en lit. Elle le regarde avec les yeux encore vaporeux.
⎯ Je n’ai jamais fait ce que je souhaitais dans ma vie et encore une
fois, même pour mourir, je n’ai pas pu choisir. Le destin me joue de bien
vilains tours.
⎯ Mais pourquoi tu voudrais mourir, on n’est pas finis, on va s’en
sortir. Nos deux scientifiques pensent avoir trouvé une solution et ils ont
besoin de toi, et si tu meurs, on meurt tous.
⎯ Des milliards de milliards de tonnes de matière et d’énergie qui
foncent sur nous, c’est trop tard pour l’arrêter. Je n’ai jamais réussi à
faire quelque chose de bien depuis que j’existe, je n’ai plus la soif de
vivre, je veux en finir. Tu aurais dû me laisser mourir.
⎯ Tu dis n’importe quoi, ta présence auprès de moi est un bien.
⎯ Je ne suis là que pour ton plaisir, c’est bien ce que tu viens de me
dire. Mais c’est toi qui m’as empêchée de vivre jusqu’à présent. Tu n’as
toujours vu que ton intérêt et jamais tu ne m’as écoutée et voulu
entendre ce que je pouvais désirer.
⎯ Mais tu m’as toujours suivi dans nos voyages et tu faisais comme
moi ton métier. Jamais tu ne t’es rebellée pour mes actions et tout ce que
j’ai fait jusqu’à présent. Il n’y a que depuis qu’Aqualuce est parmi nous
que tu as changé.
⎯ Elle m’a ouvert les yeux, en plus, elle a eu des enfants et elle en
attend d’autres. Tandis que je mourrais seule et laisserais un vide
comparable à ma vie. De toute façon, tu t’en fous, tu es bien comme
commandant de vaisseau ou commandant tout court comme tu l’as fait
sur Trinita pendant sept ans.
⎯ Mais, jusqu’à hier tu ne me disais pas ça, tu étais même plus forte
que nous tous. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
⎯ La mort qui fonce sur nous m’a ouvert les yeux et j’ai compris que
j’espérais encore à un miracle jusqu’à ce matin, pensant que j’avais
encore une chance de tomber enceinte. Cette mort qui arrive me montre
bien que le rêve est fini. Alors, je préfère la choisir à ma convenance, au
moins, que je jouisse un peu.
Araméis prend le visage de Wendy dans ses mains et le tient fermement
afin de lui parler avec plus de persuasion :
⎯ Toutes tes paroles me font souffrir, j’ai envie de vomir, de pleurer,
pourquoi pas de mourir de culpabilité, mais bon sang, tu vas m’écouter.
Demain, si tu veux, tranche-toi les veines, saigne-toi à mort. Mais avant,
je veux que tu fasses pour nous tous un travail parce qu’il y a une chance

241
pour nous de nous sortir de ce champ d’algues. Ça me fait mal de te voir
comme ça, presque morte, mais bon sang, bouge-toi le cul ! sinon, c’est
cinq cents morts dans quatre heures.
Wendy, surprise, se questionne un très court instant. Comme Aqualuce,
elle aime les hommes. Si elle désire autant avoir des enfants, c’est par
amour pour l’humanité, c’est en sacrifice pour les autres. Sauver cinq
cents hommes, c’est comme accoucher de cinq cents enfants d’un coup.
Elle a certainement raison dans le fond, mais là, devrait-elle agir en pur
égoïsme. D’un coup elle se dit que le temps, même compté est devenu
précieux et Araméis la voit se redresser d’un coup sur son lit.
⎯ Conduis-moi immédiatement jusqu’à Nexx et Pall, qu’ils me
montrent leurs travaux. On n’a pas de temps à perdre. Mais, lorsque
nous aurons terminé, fous-moi la paix et laisse-moi mourir.
⎯ Si tu meurs, tu auras des funérailles nationales, ou crève à la
tâche, c’est encore mieux.

Ils remontent dans le laboratoire des deux savants et là, ils leur
expliquent :
⎯ Bonjour lieutenant Wendy, installez-vous près de cette table, nous
allons vous expliquer.
Wendy a encore le visage très pâle, elle a la mine d’un cadavre, même
ses mains et le bout de ses ongles sont vraiment blancs.
⎯ La première question que nous nous sommes posée, c’est d’où
vient cette algue ?
Alors, nous avons analysé sa structure. Nous n’avons rien trouvé au
début, car elle n’est pas faite d’atomes ni de molécules. Elle n’est pas
faite d’ions, d’électrons, ni de lumière. Rien de tout ça. L’algue paraît
immatérielle. Comment étudier quelque chose qui n’existe pas dans
notre monde ?
Notre recherche a duré une bonne partie de notre temps depuis que vous
nous avez confié cette tâche, et c’est cette nuit que tout nous est apparu.
La réalité, c’est que l’algue n’existe pas, c’est une invention de notre
esprit. Nous n’avons pas dit de l’esprit de nous tous dans le vaisseau,
mais de l’esprit de tous les hommes qui peuplent l’univers. La
conscience humaine fabrique des égrégores qui se manifestent dans
l’espace. Ce sont toutes les pensées humaines qui forment ce type de
nuage dans le vide sidéral, les pensées de tous les hommes. Pour le
comprendre, nous avons fait des tests. Nous avons créé entre nous deux
des idées, des pensées que nous avons réussies à isoler. Nous avons
réussi à les mettre dans des chambres stériles et vides. Nous avons

242
comparé nos expériences avec les échantillons d’algues et là, nous avons
vu qu’ils sont faits de la même nature immatérielle. L’éther spatial est
comme un très bon engrais pour les pensées et elles s’y accumulent,
prenant presque une forme matérielle. Chargées de force, les algues se
densifient et donnent ce que nous pouvons voir autour de nous. Nous
avons fait des expériences et avons trouvé que cette matière, si on peut
dire, est attirée par les objets qui dégagent de l’énergie électrique,
comme notre vaisseau, ou comme notre cerveau aussi. Il semblerait
qu’elle veuille retourner vers son créateur. Nous avons capté des algues
dans une chambre stérile et elle a formé un nuage à l’intérieur. Puis, au
centre du nuage, nous avons placé une pile électrique qui faisait briller
une lampe. Aussitôt, les algues se sont concentrées et retournées contre
la pile et l’ampoule électrique. Nous avons placé une autre pile dans un
autre nuage, mais cette fois, celle-ci était neutre, elle ne fonctionnait pas.
Le petit nuage ne s’y est pas intéressé. Cela démontre que c’est la
présence d’un objet actif qui fait réagir le champ d’algues. Notre
vaisseau est une véritable pile. Nous-mêmes sommes des piles
électriques. Alors nous en sommes arrivés à la conclusion que nous
devrions couper toutes les sources d’énergie du vaisseau pour nous
protéger de la masse qui fonce sur nous. Hélas, c’est presque impossible
de tout fermer, si nous devions tout arrêter, nous mourrions de froid, de
manque d’air. Aussi, Pall et moi-même avons eu une idée :
La masse qui fonce sur nous est en train de collecter toutes les algues du
nuage et elle devient de plus en plus grosse. Ce qui veut dire que
quelques instants avant l’impact, il n’y aura plus d’algues autour de
nous. C’est pour nous au dernier instant la possibilité de nous échapper
en remettant le moteur sidéral en route. Il n’y a qu’un moment précis, de
l’ordre de la seconde durant lequel nous pourrons faire cela. L’idée pour
rendre cela possible, c’est qu’une des navettes devant freiner la chose,
soit chargée de masses électriques en fonction, ce serait un leurre et
peut-être que les algues s’y laisseraient prendre. Au moment du contact
avec celui-ci, nous n’aurions plus qu’à foncer à travers l’espace.
⎯ Votre idée est bonne, mais qui pilotera la navette ? Celui qui le
fera sera condamné. De plus, il y a toujours des fuites d’énergie que
nous ne pouvons contrôler.
⎯ Araméis a raison, et même si j’arrive à isoler toutes les sources
d’énergie durant quelques minutes, vous oubliez que cinq cents humains
dégagent autant d’énergie électrique qu’un moteur gravitique en pleine
action. Il faudrait que tout le monde cesse de penser durant les dix
minutes que durerait notre black-out. Nous n’avons averti que très peu

243
de personne, cela ne nous laisse plus beaucoup de temps pour réaliser
tout cela.
⎯ Mais, Wendy, c’est pour cela que nous avons besoin de vous.
Vous connaissez toutes les réserves d’énergie que contient le vaisseau,
vous savez combien consomme chaque appareil et vous savez aussi ce
que nous représentons en énergie. Pouvez-vous simuler ce que
représenterait le vaisseau en veille, avec un minimum d’équipement en
marche et le moteur éthérique prêt à partir. Pourriez-vous calculer la
masse minimale à embarquer dans la navette pour qu’elle soit plus
rayonnante que le vaisseau. C’est une belle équation et nous imaginions
qu’elle était à votre portée. Araméis, si vous êtes d’accord, il faut avertir
tout le monde immédiatement.
⎯ Leur idée est excellente, mon chéri, je pense que nous n’avons pas
le choix. Il reste quatre heures avant l’impact, c’est juste le temps qu’il
nous faut pour nous préparer. Du reste, je pense que si tous les membres
du vaisseau sont informés, ils nous aideront et nous irons plus vite. Il
faut sonner l’alarme et réunir tout le monde dans les minutes qui
viennent. Il faut leur donner les directives nécessaires pour arrêter de
penser durant les longues minutes où le vaisseau sera en pause. Je
tiendrais compte de ces difficultés dans mon équation. Je vais me mettre
au travail immédiatement, pendant ce temps, fais ce qu’il faut.
Wendy se lève et trébuche, tant elle est encore faible. Les deux
scientifiques la relèvent et l’aide à regagner la cabine de pilotage où elle
a laissé tout à l’heure ses travaux. Toute courageuse, elle se remet au
travail dans l’instant, comme si elle n’avait jamais quitté son poste.
Araméis, regroupe alors tous les techniciens qui étaient dans le secret et
fait donner l’alarme pour le rassemblement de tous les membres. En
moins de quinze minutes, dans le grand espace qui sert à rassembler tous
les petits vaisseaux, les cinq cents hommes et femmes sont réunis. Alors
Araméis, entouré des deux savants et de Fil le médecin, explique la
situation. Avec finesse, il arrive à n’affoler presque personne du fait
qu’il propose une solution pour que tous s’en sortent. Les hommes
semblent tous prêts à collaborer, mais le compte à rebours a déjà
commencé depuis longtemps. Les hommes se préparent tous et Fil prend
une large partie du groupe pour les aider à s’arrêter de penser un
moment. Les personnes sans responsabilités sont conviées à regagner
leur cabine pou se reposer, voire dormir, ce qui est encore mieux.
Araméis descend au grand hall des vaisseaux pour voir comment
préparer la navette qui partira. Il pense l’envoyer commandée
uniquement par le Cristal Pensant, aucun des volontaires n’aura à se

244
sacrifier. Il contacte Wendy pour connaître la charge à placer dans la
navette qui servira de leurre.
⎯ Mon chéri, je viens de terminer les calculs que vous m’avez
demandés. Nous sommes limite, il est presque impossible de mettre le
Terrifiant en veille, les piles éthériques sont en elles-mêmes de
véritables centrales électriques. Pour pouvoir remettre en service la
propulsion sidérale, il faudra qu’au minimum deux piles restent en
fonction, cela représente une énergie active de quatre gigawatts. Les
moteurs gravitiques représentent une décimale sur ce chiffre, mais nous
pourrons nous en passer à la fin car nous avançons par notre élan. Le
problème est pour la navette qui doit partir. Trouver un système qui
dépasse six gigawatts, il faudrait y placer une pile qui fait deux fois son
volume. J’ai fait une simulation et j’ai trouvé une solution, mais elle
nous engage à un trop grand sacrifice.
⎯ Ah ! oui, lequel ?
⎯ La seule façon de dépasser la consommation du vaisseau est de
placer dans une des navettes une petite pile éthérique d’un gigawatt et de
lui coupler un accélérateur de pensées. Mais pour cela, il faut au moins
un homme pour le faire fonctionner. Nous utiliserions les pensées contre
les pensées. Un émetteur télépathique longue portée sera couplé au
système et le rayonnement sera bien supérieur à ce notre vaisseau
produira pendant notre période de silence.
⎯ Mais, Wendy, je n’ai pas l’intension de sacrifier un seul de nos
hommes.
⎯ Commandant Araméis, je vous interromps car je vous entends. Je
vous ai proposé il y a peu de temps de conduire une de ces navettes pour
aller chatouiller le nez du monstre qui court à nos trousses. Nous nous
étions entendus pour que deux équipes partent en reconnaissance face à
la chose. Lorsque j’entends les solutions que propose le lieutenant
Wendy, je sais qu’il n’est même plus question de sacrifice mais
d’évidence. Je dois partir à la rencontre de la chose. Ça fait partie de la
solution et il n’y a pas à trouver des palliatifs. Préparez l’engin, je pars
tout à l’heure. Ma mort certaine fait partie de la solution, sinon c’est fini
pour nous tous.
⎯ Monsieur Danker, je peux monter dans la navette à votre place,
cela ne me pose aucun problème.
⎯ Lieutenant Wendy, c’est mon idée, je ne vous laisse pas ma place.
⎯ Ça suffit Danker, vous aussi Wendy. S’il faut un homme dans
cette navette, Danker, vous irez dedans, je m’arrangerais pour vous
récupérer juste avant l’impact.

245
Wendy sait qu’il y a peu de chance de récupérer quelque chose au
moment de l’impact. Mais il a peur pour Wendy et il préfère mettre un
terme à cette discussion…
L’ensemble des choses se prépare avec beaucoup de rapidité. Tous les
hommes ont écouté Fil les préparer à faire le vide dans leur esprit. La
navette est apprêtée avec tout son équipement. Les moteurs éthériques
du vaisseau sont nettoyés, la navette prête à être lancée dans l’espace,
avec à son bord deux hommes…
Il n’est plus besoin d’appareil pour regarder la gigantesque masse fondre
vers eux, même s’il la fuit, elle se rapproche dix fois plus vite. L’impact
est donné pour dans une heure et quatre minutes, au moment où
Araméis, dans le poste de pilotage, donne les instructions :
⎯ Wegas, est-ce tout est prêt, les moteurs éthériques, les relais de
coupure, l’isolation des piles éthériques ?
⎯ Il n’y a pas de problèmes, on a réussi à tout faire. Nous
n’attendons plus que tes instructions.
⎯ As-tu une observation à nous faire, Wendy, as-tu des calculs à
revoir ?
⎯ Non, tout semble juste d’après nos calculs et les éléments que
nous possédons. Lorsque le magma d’algues touchera l’éclaireur que
nous allons envoyer, nous devrons mettre en route le moteur sidéral dix-
sept secondes après. Ni plus, ni moins. Sinon nous resterons collés ici
avant notre fin, quatre secondes plus tard. Il faut lancer la navette dans
huit minutes, afin qu’elle prenne de la distance.
⎯ Bien, j’en donne l’ordre.
Araméis prend le communicateur pensant et devant les hommes restés
dans le hall des vaisseaux, il parle à Danker.
⎯ Nous avons peu de temps pour mettre l’opération en route,
Danker, et c’est sur vous que reposent tous nos espoirs. Nous n’avons
pas le choix pour réussir, un d’entre nous doit se sacrifier. Vous vous
êtes proposé dès le premier instant alors que cela ne semblait pas
nécessaire. Tous les membres du vaisseau vous admirent et vous en avez
toute leur reconnaissance. Mais, je me questionne. Pourquoi ce désir
spontané de mourir pour nous, pourquoi ne semblez-vous pas tenir à la
vie ?
⎯ Commandant, vous me félicitez et l’on m’admire. Mais pensez-
vous vraiment que je ne tienne pas à la vie parce que je vais lancer cet
engin sur le vertigineux bolide qui fonce sur nous ?
Vous vous trompez, j’aime la vie, je l’adore, mais ce que vous devez en
plus savoir, c’est que mon amour est si grand que je suis prêt à tout pour

246
la préserver. Depuis que je suis né, je sais que j’ai une mission à
accomplir et j’ai cherché d’innombrables années ce qu’elle pouvait être.
Je savais que mon but était de sauver des hommes, autant qu’il me serait
possible. Mais jamais la véritable occasion ne s’est offerte à moi. Je ne
pensais pas qu’il serait indispensable de me sacrifier pour réaliser mon
but, jusqu’au moment où vous avez annoncé la triste nouvelle. Je ne sais
pas pourquoi, mais autant ce que vous disiez était effrayant, mais en
même temps, c’était pour moi une joie profonde, j’ai senti
immédiatement que cette épreuve était pour moi. Je ne sais pourquoi,
mais en mon être, il était évidant que je devais aller affronter d’une
façon ou d’une autre cette chose qui fond sur nous. Ma première idée
était d’aller avec des armes l’affronter et vous m’avez accordé de la
faire. Bien sûr, d’autres amis se sont proposés de m’accompagner et ils
étaient prêts. Lorsque tout à l’heure, vous avez présenté le plan de
Wendy, j’ai compris que je devais la faire. Je sais ce que je vais avoir
devant moi, un ouragan de pensées humaines échoué dans l’espace. Un
univers de pensées malsaines qui va se jeter sur moi. J’en suis conscient,
je sais que je ne pourrais jamais les affronter, car ces pensées polluent
l’univers et les hommes sans qu’ils puissent s’en défaire. Personne n’a la
possibilité de purifier l’espace de toutes les souillures du monde. C’est
un travail immense, mais en même temps, j’ai entendu parler de la
mission qu’Aqualuce nous a confiée. Elle nous envoie sur Unis qui,
d’après Fil, a la possibilité de purifier toutes les pensées humaines. Ce
champ d’algues n’est pas là pour rien, il va vous préparer à affronter
Unis pour que vous arriviez prêts. Lorsque je serais à quelques instants
du contact, le vaisseau fera silence et surtout les hommes. C’est grâce à
cette attitude que nous gagnerons.
Je sais faire le vide dans mon esprit lorsque je le veux, mais je sais aussi
faire beaucoup de bruit. Lorsque je mettrais l’amplificateur de pensées
en fonction, je vous assure qu’il sera bien plus bruyant que vous tous.
Les algues de pensées vont se régaler de moi en m’absorbant, vous aurez
le temps de fuir. Ne vous inquiétez pas pour moi, je sais que vous ne
pourrez jamais me récupérer, mais j’aurais exécuté ma mission et cette
pensée vous inondera, je serais avec vous. De mes pouvoirs lunisses, il
ne me reste que la faculté de quitter mon corps lorsque je le souhaite. Je
le ferai, mais il n’y aura pas de retour pour moi. Je vais prendre place
dans ma petite navette, je vais vous quitter, mais je sais que vous êtes
sauvés, ma mission est presque accomplie. Dans cette épreuve, il y a un
d’entre nous qui doit mourir et ce n’est pas vous, lieutenant Wendy,
votre vie n’est pas encore commencée, même si vous avez aujourd’hui
quarante-cinq ans. Je ressens votre souffrance, mais, pour vous il y aura
247
des jours plus clairs. Vous avez fait un travail important, c’est vous qui
avez tout mis en œuvre pour que nous réussissions.
⎯ J’aurais pu vous suivre, je m’en sentais capable.
⎯ Mais il ne s’agit pas d’être capable, mais d’y être appelé, et
surtout d’y être élu. Toutes les pensées du monde ne me feront jamais
revenir en arrière, c’est pour cela que je peux les affronter. Mais je crois
que l’heure est arrivée, je dois m’installer pour partir.
⎯ Votre vaisseau doit être prêt à décoller dans quatre minutes, il est
temps pour vous de prendre place. Nous resterons en contact avec vous
pendant vingt minutes puis nous arrêterons tout dans le vaisseau.
⎯ N’ayez aucune pensée pour moi, même bonne, vous risqueriez de
tout faire échouer. Oubliez-moi le temps nécessaire.
Tous font un au revoir à leur ami. Danker s’installe à son poste, pose sur
sa tête un casque à pensées qui lui servira à propager de façon amplifiée
ses pensées. Le compte à rebours est donné, à la fin, la porte s’ouvre
dans l’espace et sa navette se laisse aspirer par le vide.
Il vient de partir. Sur l’écran de visualisation, Wendy peut le voir ralentir
pour se faire rejoindre dans maintenant cinquante minutes. Tous les
hommes sont à leur poste, Wendy et Araméis dans la cabine de pilotage
observent maintenant ce curieux spectacle et chacun commence à faire le
vide de pensées en soi et aucun n’échange de paroles ; ils le feront que
juste lorsque ce sera nécessaire.
La masse d’algue se concentre et le gigantesque champ d’algues qui
s’étendait sur des dizaines d’années lumières est devenu comme une
étoile qui fonce sur eux. Autour d’eux les algues sont toujours là et
commencent à se rassembler, mais le vaisseau est pour l’instant encore
pris dans la mélasse. Il faudra attendre le dernier instant. Trop tôt ils
encrasseraient encore leurs moteurs, trop tard, il serait repéré par la
chose.
Les minutes s’écoulent. La navette partie avec Danker semble proche du
monstre tel que le décrivaient les anciens. Les yeux de nos amis sont
rivés sur l’image en trois dimensions qui flotte devant eux. C’est le
moment de mettre le vaisseau en veille, ils lancent le message à tous,
Wegas est à son poste, prêt à remettre les moteurs en marche au juste
moment. Fil veille à ce que tous les membres du vaisseau soient bientôt
au repos. Alors lorsque tout est OK, Wendy coupe le circuit. Dans le
vaisseau, tout s’éteint, plus de lumière, le moteur gravitique, les
aérateurs, le chauffage, tous les systèmes de contrôle, le Cristal Pensant
sont maintenant coupés. Juste un chronomètre mécanique, une pièce
rare, près de Wendy est resté en fonction et aussi un tout petit récepteur

248
radio qui ne se met en marche lorsque l’onde propice le fait vibrer.
Devant eux, plus d’écran de contrôle, ils ne voient plus rien, ils ne savent
pas ce qui se passe à l’extérieur. Si le plan que Wendy a élaboré avec ses
calculs est juste, ils devraient avoir une chance de s’en sortir, sinon,
l’aventure s’arrêtera là.
Wendy a imaginé ce scénario :
Le grand vaisseau neutralisé, la navette chargée à bloc d’une masse
d’énergie considérable, va prendre son relais. La masse d’algue va alors
prendre en chasse le petit astronef, le prenant pour sa cible. Elle pense
que proche de sa proie, la chose devrait ralentir pour l’absorber. D’après
les récits, le monstre décrit ne fonçait pas sur eux à grande vitesse, mais
semblait prendre son temps. Lorsqu’elle entrera en contact avec Danker,
alors, les dix-sept secondes seront le temps qu’il faudra patienter. Mais
tout ça n’est que du calcul, le chronomètre indique l’instant de contact et
il est dans moins de trente secondes. Pour Wendy qui tient en main le
destin de tous, elle doit garder le plus grand calme en elle. Aucune
émotion ne doit paraître dans son esprit et c’est ce qu’elle semble faire à
la perfection. Comme si son suicide raté l’avait mis en état de ne plus
avoir aucun sentiment. La mort avec laquelle elle avait jouée, semble
l’avoir dépossédée de ses pensées.

Dans la navette Danker, guide son engin à la perfection. Son objectif,


faire barrage à la chose, malgré sa taille ridicule. Largué il y a plusieurs
minutes, il s’est mis face à la masse qui fonce vers lui. Il a branché
l’amplificateur de pensée et se laisse à divaguer et à laisser son
imagination aller au maximum. La pile éthérique embarquée est de très
grosse capacité et l’émetteur crache au maximum tout ce qui ressort de
lui. Bien que voyant ses dernières minutes arriver, il n’a pas peur et
toutes ses pensées sont joyeuses. Il pourrait paraître un peu fou, mais il
sait ce qu’il fait.
Danker est un jeune homme qui a juste vingt-six ans. Il a appris à piloter
des véhicules terrestres, il préférait naviguer dans l’atmosphère plutôt
que de circuler dans l’espace. Il avait été initié au maniement de ces
engins par son père qui vivait sur Trinita. Pour ce type d’engin, il n’y a
pas besoin d’un permis de conduire et même pas de limite d’âge. À six
ans, il pilotait déjà la voiture familiale, ce type de véhicule qui décolle
de quelques centimètres à plusieurs dizaines de mètres au-dessus des
voies tracées plus symboliquement que pour indiquer des routes à suivre.
Plus tard, passionné, il passa un diplôme de pilote professionnel de
véhicules de transport collectif, ce qui lui permit de trouver vite un
emploi. Ça, c’est pour son aptitude au pilotage. Mais en dehors de ça,
249
Danker est un garçon au grand cœur. Il aime à rendre service, il est
toujours là lorsqu’une difficulté apparaît devant les autres, on a
l’impression que c’est le bon samaritain, toujours présent lorsqu’il le
faut. Ce qui lui avait valu le surnom lorsqu’il était chez lui de "Bonne
Etoile". L’avoir auprès de soi attire la chance, mais dans le vaisseau, tout
à l’heure, personne ne lui a fait la remarque. Danker sait tout cela, et il
sourit encore d’y penser. Il se dit :
Bonne Etoile, je le sais, aujourd’hui, c’est mon jour de chance
devant ce monstre hideux en taille et en puissance, je vais lui jouer un
bon tour. La boule terrible prend devant lui toute la place de son horizon.
C’est alors qu’il la voit ralentir. Wendy l’avait imaginé. Il s’aperçoit que
les algues qu’il y avait autour de lui on presque toutes disparues,
aspirées par cette boule plus grosse qu’une étoile. Mais cette chose ne
l’attire pas, comme une planète qui aurait une masse et une gravité.
Comme les savants lui avaient dit, cette chose est immatérielle, il est
devant le plus gros magma de pensée humaine jamais concentré. L’objet
s’arrête devant lui, c’est alors qu’il presse un bouton sur le pupitre qu’il
a face à lui…

Le signal ! Il est arrivé. Moins de dix-sept secondes maintenant…

La forme devant Danker, se transforme, des bras semblent sortir de cette


sphère si grande qu’on n’en voit pas la fin, et des dizaines de membres
s’allongent pour venir à sa rencontre, et bientôt le frôler. Son engin est
aspiré par la force sans corps et sans vie. Danker entend dans son casque
des hurlements et des cris. Il ressent la haine, la jalousie, la méchanceté
qui veut le déloger de son optimisme. Mais Danker n’a toujours pas
peur, il est confiant. C’est alors que des membres qui tiennent son
vaisseau comme des tentacules, sortent encore d’autre bras, mais plus
fin. Ceux-là ouvrent la porte de la navette et viennent le déloger de son
siège. Il se fait happer par la chose mais il est encore en vie. C’est alors
qu’il ressent en lui toutes les pensées contenues dans l’algue géante le
pénétrer. Les pensées veulent le tuer par tous les mauvais sentiments
qu’elles contiennent. Il comprend que la pensée dirigeante veut
s’emparer de sa conscience. Alors, dans une pensée de bien absolue, il la
laisse pénétrer, c’est alors que…

⎯ Il a réussi, c’est le moment, seize, dix-sept, top, générateurs,


puissance, CP, tout est OK, Wegas ?
⎯ OK, toute la puissance est là, contact moteurs, c’est parti.

250
Le grand vaisseau a juste le temps de dégager de l’espace dans lequel il
était depuis qu’il s’était fait prendre par les algues. Sur l’écran arrière,
une image a eu le temps de s’imprimer, celle d’une explosion si
puissante que le ciel en est irradié dans un rayon d’une année-lumière.
Mais dans la première minute, le vaisseau, s’est suffisamment éloigné
pour être hors de danger.
⎯ Que s’est-il passé Wendy ?
⎯ Je crois que Danker a réussi à détruire l’immense sphère d’algues
qui s’était constituée. Je ne sais pas comment il a pu faire, mais il a
réussi. Le champ d’algues n’existe plus et nous, nous sommes sauvés.
⎯ Alors, nous sommes peut-être prêts à aller sur Unis.
⎯ Nous sommes en route déjà, le cap a été donné, Araméis.
⎯ Et toi, qu’est-ce que tu décides ?
⎯ Je veux bien vivre encore, la mort m’a échappée par deux fois
aujourd’hui. Mais, je vais tenir une promesse.
⎯ Ah ! oui, quoi ?
⎯ Ne jamais plus me laver. Pour toujours ne rappeler de Danker…

Je n’interviens pas souvent personnellement, mais j’ai vu mourir Danker


pendant que nos amis fuyaient. Il s’est laissé envahir par la pensée qui
dirigeait le champ d’algues. Mais au moment où celle-ci voulait
l’absorber pour le transformer en algues pensantes, Danker a émis sa
plus belle pensée d’amour. Il avait encore sur sa tête le casque qui était
relié à la pile ; celle-ci s’est mise à chauffer et elle a dégagé une
puissance extraordinaire. L’émetteur de pensée s’est emballé et la pensée
d’amour a rayonné comme jamais, enflammant toutes les algues.
L’Amour est plus fort que tout…

251
LA PLANÈTE SANS TEINTE

⎯ Sais-tu comment trouver Monadis, Aqualuce ?


⎯ Il suffit de suivre la voix de son cœur.
⎯ Mais pour cette voie, il n’y a pas besoin d’un vaisseau spatial, on
peut la suivre à pied et même dans son lit.
⎯ Jacques l’a un jour trouvée, je sais où elle se trouve dans la grande
voûte céleste.
⎯ Et pourquoi ne retournerais-tu pas sur Terre pour protéger tes
enfants ?
⎯ Mais, Doora, si je retournais sur ma planète, tout ce que nous
avons commencé n’aurait servi à rien. Nous sommes partis à cause du
danger et pour l’affronter surtout. Je dois retrouver mes pouvoirs, j’en
aurais besoin lorsque je serais devant Maldeï.
⎯ Faire le tour de l’univers pour t’apercevoir que tu as tout en toi,
quel intérêt ?
⎯ Je ne sais pas.
⎯ Eh ! les filles, arrêtez de parler pour rien, parce qu’il se passe
quelque chose de curieux à l’extérieur du vaisseau, venez plutôt voir.
⎯ Qu’est-ce qui se passe Yéniz ?
⎯ Moteur sidéral coupé et astre en vue ; je ne sais pas ce que cela
signifie ?
⎯ Allons voir.
Dans la cabine de pilotage, les quatre femmes regardent la planète au
loin qui semble inhospitalière. Sa couleur jaune sur toute sa surface ne
donne pas envie de s’y poser. Aqualuce fait faire par le CP une analyse
de l’astre et demande à le placer sur la carte stellaire. La réponse est
immédiate.
Planète rocheuse, avec peu de végétation. Température extérieure
soixante-dix degrés à l’ombre. Peu d’eau, végétation rare, pas de vie
animale, atmosphère composée d’azote, oxygène, gaz carbonique,
vapeurs de soufre et d’hydrogène.
⎯ Pas très sympathique cette planète, elle est limite pour nous, si
nous respirions son atmosphère, nous nous y brûlerions les poumons
assez rapidement.
⎯ Alors pourquoi nous y poser, elle ne fait pas partie des astres à
visiter.
⎯ Je n’ai pas dit que nous y allions, Doora.
⎯ Sauf qu’il y a une raison pour le faire, Aqualuce.

252
⎯ Pourquoi dis-tu cela, Weva ?
⎯ Parce qu’il y a un signal sur l’astre qui attirera ton attention.
Tiens, écoute ça !
Weva branche le récepteur à micro-ondes du vaisseau et tous entendent :
Boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum, boum,
boum.
⎯ Mais, qu’est-ce que c’est ?
⎯ On croirait un battement de cœur, Aqualuce.
⎯ Mais, ce récepteur est fait pour analyser les fréquences
planétaires, comment un battement de cœur pourrait-il se faire
entendre ?
⎯ J’imagine que si un émetteur est branché sur un micro, cela peut
donner ça.
⎯ Pourquoi pas ! il faut aller vérifier.
⎯ Je te le disais, tu as une bonne raison d’y aller.
⎯ Cette planète est assez inhospitalière, je me demande comment
mener une recherche sur cet astre.
⎯ Pourquoi la propulsion sidérale s’est-elle arrêtée, Aqualuce ?
⎯ Je ne sais pas encore, mais il peut y avoir plusieurs raisons à cela.
Il faut questionner le CP, il devrait nous donner la réponse.
⎯ Je l’ai déjà, Aqualuce. Notre vaisseau est programmé pour
s’arrêter lorsque nous approchons d’un astre qui possède la vie. Les
battements de cœur que nous avons entendus sont interprétés comme
cela.
⎯ Je n’avais pas fait de vérification avant de partir, ce type de
programme est mis en fonction lorsqu’on recherche un disparu, cet
appareil a dû servir de vaisseau de sauvetage avant que nous en prenions
possession.
⎯ Mais que recherchait-il, Aqualuce ?
⎯ La mémoire du CP a été effacée, elle ne nous dit rien, mais les
coordonnées biométriques de la personne sont restées, elles indiquent
que c’est une femme, d’environ cent trente ans.
⎯ Connaissiez-vous sur Lunisse une femme de cet âge-là ?
⎯ Avant que nous ne quittions Lunisse, il y avait la grand-mère du
Grand Dictateur, elle était très vielle, mais, je ne me rappelle pas qu’elle
ait disparu, ni qu’elle ait été recherchée.
⎯ Sur Lunisse, Doora, il y avait bien d’autres centenaires que cette
vielle femme, ce peut être n’importe qui.
⎯ Oui, mais elle, lorsque Jacques est parti, elle est venue voir

253
Marsinus Andévy et, d’après ce que j’ai su de leur conversation, elle lui
aurait proposé de l’aider à gouverner la planète, ce qui ne s’est jamais
fait.
⎯ C’est bien étrange tout ça. En tout cas, si nous sommes devant cet
astre, ce n’est pas pour faire demi-tour et l’éviter. Mettons-nous en
orbite et étudions-le avant de nous poser.
L’Espérance II se satellise autour de la planète le lendemain, Aqualuce
et ses coéquipières ont eu le temps de réfléchir à la façon d’aborder
l’astre. Certaines zones désertiques se trouvent sur les parties
équatoriales et la température dépasse les cent degrés. Sur les zones
tropicales, les soixante-dix degrés sont plus confortables. Elles ont mis le
détecteur de vie que leur vaisseau possède en fonction, hélas, il ne
fournit aucune information. La planète fait un diamètre de vingt milles
kilomètres, sa masse est une fois et demie celle de Lunisse, la gravité est
multipliée d’autant.
⎯ Lorsque nous nous poserons, Aqualuce, au lieu de peser cinquante
kilo, j’en ferais soixante-quinze.
⎯ Tu devrais être heureuse, car moi, je vais en faire quatre-vingt-dix.
Weva rougit un peu, elle est un peu rondouillarde bien qu’elle soit
grande comme Aqualuce. Sur l’astre, elle dépassera les cent dix kilos.
Doora lisant sa pensée la rassure :
⎯ Nous ne venons pas pour un concours de beauté, ni pour montrer
nos ventres à l’étoile de cette planète, Weva, tu ne doubleras pas de
volume en bas.
⎯ Lorsque j’ai fait l’inventaire, j’ai trouvé deux ceintures
gravitiques, il n’y en aura pas pour nous toutes.
⎯ Ce n’est pas important, Yéniz, je n’en prendrai pas, je peux porter
plus que mon poids, prends-en une pour toi.
⎯ Moi aussi, je ferais comme Aqualuce, prends celle qui reste,
Weva.
Les quatre femmes s’étant mises d’accord pour ce détail, elles
réfléchissent à la composition de l’atmosphère qu’elles respireront sur
place. Doivent-elles mettre une combinaison autonome ou respirer les
gaz nocifs ? Aqualuce leur dit que cela dépend du temps à prendre sur
place. Les scaphandres ayant une autonomie de trois heures, cela peut
être trop court. D’après le CP, le gaz peut provoquer des brûlures aux
yeux et aux poumons. C’est à cause du soufre contenu dans l’air.
La décision est que le vaisseau se posera et que les sorties s’effectueront
par deux. Il y aura toujours deux autres dans le vaisseau pour la sécurité.
Mais le problème principal est toujours sur le lieu où elles devront se

254
poser. Elles n’ont toujours aucune information sur la zone où elles
pourraient trouver ce qu’elles sont venues chercher. Et la planète ne fait
pas moins d’un milliard deux cent cinquante millions kilomètres carrés.
⎯ Doora, as-tu pu localiser la source de l’émission des micro-ondes
que nous captons ? cela nous donnerait une indication.
⎯ Justement, la source semble provenir de toute la planète. Rien ne
laisse présager que ce soit une source humaine d’autant plus que le
détecteur de vie ne donne rien.
⎯ Serait-ce à dire que c’est le cœur de la planète que nous pourrions
entendre ?
⎯ Aqualuce, tu sais ce que l’intuition veut dire, tu en as parfois ?
⎯ Parle au passé pour tout cela, mais je le sais bien.
⎯ D’habitude, je suis plus réaliste que toi, mais je sens que ce que
nous avons capté n’est pas une vibration de l’astre, mais celle d’un être
qui se trouve sous nos pieds. S’il te reste un peu de cette intuition, alors
laisse-toi guider.
⎯ Pour nous poser, choisissons l’endroit le plus tempéré à la surface,
ce serait logique qu’un être survivant aujourd’hui soit dans les environs.
⎯ Nous nous poserons dans la zone nord, sur le huitième parallèle
virtuel. À la limite du méridien de référence que le CP a calculé. Ici, il y
fait une douce température d’environ de soixante-cinq degrés, c’est la
partie la plus vivable de la planète.
Toutes d’accord, le vaisseau entame sa descente sur la nouvelle planète.
Vingt minutes plus tard, il se pose dans une zone où les pierres et le sol
sont rouges et le ciel apparaît jaune. Il semble y avoir une sorte de
végétation faite de larges feuilles de couleur sable, elle se confond avec
la nature du sol, au-delà, rien ne semble pousser.
« Triste planète, à quoi bon venir ici », pense Aqualuce.
⎯ Toujours rien sur notre détecteur, demande-t-elle ?
⎯ Rien en vue, je me demande si nous devons rester ici, il serait
peut-être bon de redécoller et d’observer la zone de plus haut en mettant
en route notre scanner ?
⎯ Tu as raison, Doora, nous allons faire ça, mais avant, contrôlons
nos équipements afin d’être prêtes lorsqu’il faudra sortir.
Les quatre femmes s’occupent à la préparation, puis se préparent un
repas avant de reprendre leurs investigations. Aqualuce constate que
cette planète est répertoriée sur la carte sidérale du CP. Elle a été
observée mais jamais visitée, car sa nature était sans intérêt pour son
peuple. À l’époque où les Lunisses voyageaient dans l’espace, ils
allaient assez loin et repéraient bon nombre d’astres. Certains étaient

255
intéressants car ils pouvaient offrir des zones viables, mais beaucoup
n’étaient que des masses gazeuses au climat effrayant. Il y a beaucoup
de planètes dans la galaxie, sur un rayon de cents années-lumière, on en
trouve facilement une centaine, mais toutes les étoiles ne possèdent pas
de satellites. Lunisse était la seule planète gravitant autour de son étoile.
La planète sur laquelle elles sont posées s’appelle Manima, du nom de
celle qui l’a découverte, il y a trois mille six cents ans.

Cette planète est répertoriée comme :


- Astre de secours.
- Possibilité de posage.
- Survie limitée à 30 jours en extérieur.
- Dégradation physique irrémédiable après 15 jours.
- Nourriture rare.
- Présence de l’eau sous forme de vapeur uniquement.
- Rotation journalière 51 heures.
- Rotation annuelle 721 jours.
- Age 9 milliards d’années.

C’est ce qu’elles peuvent toutes lire sur l’écran volatil du CP. Aqualuce
ajoute :
⎯ C’est peut-être ce que deviendra la Terre dans quatre milliards
d’années ?
⎯ En attendant, on est là pour trouver quelqu’un qui a peu de chance
d’être encore vivant s’il est arrivé il y a plus de trente jours. Cet astre
n’est pas viable à long terme.
⎯ Tu as raison Yéniz, mais imagine qu’il y ait un vaisseau échoué et
qu’il soit resté à l’intérieur ? je n’ai jamais laissé personne sur une
planète sans lui porter secours. Il faut voir s’il y a quelqu’un. Si vous
êtes d’accord, décollons maintenant.
Toutes acquiescent, alors Wendy pousse le moteur gravitique et le
vaisseau s’élance dans l’atmosphère sur une hauteur de cinq mille
mètres. De là, elles pourront mieux observer. D’après les calculs de
Wegas qui sont souvent plus efficace que ceux du CP, elle estime qu’il
faudra vingt-deux jours pour faire une observation détaillée de toute la
planète. Aqualuce lui répond :
⎯ La vie d’un être est toujours importante, j’y mettrais le temps qu’il
faudra.
⎯ Et si le signal perçu était un leurre ?
⎯ Je n’ai plus de pouvoirs, je suis simple humaine et comme

256
beaucoup, lorsque j’ai le doute, je ne passe pas à côté, je vérifie.
⎯ Tu as raison. Faisons ensemble ce travail.
Elles se sont donné de faire un check-up complet de la planète et
travailleront douze heures par jour. Leur rythme restera sur des journées
de 25 heures comme sur Lunisse. Le reste du temps est consacré au
repos, les repas et la détente.
Le vaisseau avance lentement en photographiant toute la surface en trois
dimensions, sur une profondeur de trente mètres. Le CP analyse chaque
cliché et les quatre femmes les visionnent pour contrôler. Elles
travaillent sans relâche pendant cinq jours lunisses sans rien découvrir.
Fatiguées, elles décident de redescendre pour prendre un peu de repos.
Le vaisseau posé, elles réfléchissent à une autre méthode.
⎯ Tu vois, Doora, en plus d’avoir le doute, j’ai maintenant perdu
l’espoir. Ça n’arrange rien. On est ici, je ne sais même plus pourquoi, en
plus pour trouver du vide. Je me demande vers où va l’aventure que j’ai
voulu commencer avec Jacques. Je commence en plus à avoir des
regrets, alors qu’avant, je n’en avais jamais. Je me sens si humaine que
je commence à devenir exactement semblable à tous les autres. Tu
mettrais un homme qui n’a jamais entendu parler des Lunisses à ma
place, il s’en sortirait tout aussi bien. Tu as gardé intacts tes pouvoirs,
alors je pense que maintenant, il est l’heure que tu prennes ma place.
C’est toi qui devras affronter Maldeï, je suis devenu un boulet pour vous
toutes.
⎯ Aqualuce, tu commences à m’énerver, tu es avec moi depuis plus
de trois mois et tu me fais régulièrement ce type de remarque. Si tu
continues comme ça, je vais te laisser tomber. Je rejoins Némeq et on
part prendre des vacances. Tu retrouves Jacques de ton côté et tu te fais
lobotomiser par Maldeï, comme ça, tu seras tranquille, tu ne te poseras
plus de questions. Tu es complètement à côté de la plaque, tu es mal
barrée, tu cours vers les problèmes, tes remarques à la con, ça suffit, va
au diable.
Aqualuce n’avait jamais entendu parler si vertement Doora qu’elle
apprécie énormément. Choquée, elle disparaît dans l’instant. Doora sait
ce qu’elle a fait, elle veut la faire sortir de la prison dans laquelle elle a
enfermé son esprit depuis qu’elle a quitté Jacques.
Les minutes passent sans qu’elle la voie revenir, et d’un coup, Weva
l’appelle, affolée :
⎯ Vite, viens voir, elle est sortie sans protection, elle est dehors, il
faut aller la chercher.
⎯ Je suis responsable de ce qui vient de se produire, je vais la

257
chercher, reste ici avec Yéniz.
Elle se précipite dans le sas de débarquement pour enfiler une
combinaison ; elle le fait le plus rapidement possible, mais pour pouvoir
la mettre efficacement, elle met tout de même cinq bonnes minutes. Elle
sort, mais Aqualuce est déjà loin, et pour la rattraper elle doit courir. Ce
n’est pas facile pour elle car elle porte la deuxième combinaison pour
que sa sœur puisse se protéger. Ce n’est qu’au bout d’un quart d’heure
qu’elle arrive à sa hauteur et elle lui crie :
⎯ Aqualuce, revient, je ne disais pas cela sérieusement, c’était juste
pour que tu puisses réveiller ton esprit. Je vois bien que depuis que tu es
avec nous, tu n’es plus toi-même. Je voulais juste te réveiller.
Mais ce n’est pas facile de parler à travers un casque et comme sa sœur
semble ne rien avoir entendu, elle enlève son accoutrement et lui répète.
⎯ Que tu plaisantes ou non, je sais que je ne suis plus bonne à rien,
je peux aller au diable, tu as raison.
⎯ Maintenant, ça suffit, rentrons, il ne fait pas bon rester ici, je sens
déjà l’air m’irriter la gorge.
⎯ Oh ! lâche-moi, je ne veux plus vivre, je n’ai plus de but, j’ai tout
perdu.
⎯ Non, tu n’as pas tout perdu.
Alors, Doora lui lance un coup de poing si fort sur le visage qu’elle
tombe au sol, inanimée. Mais au même moment, le sol sableux ondule et
se met à tournoyer comme un cyclone. Doora perd l’équilibre, mais
attrape Aqualuce avec elle en se faisant emporter par le tourbillon de
sable. Puis, celui-ci se soulève comme repris par un vent étrange et
emporte les deux femmes. De loin dans le vaisseau, les deux amies
voient toute la scène sans pourvoir intervenir. Doora a sur elle un cristal
réflecteur qui indique au CP sa position, mais bientôt, la tornade qui les
emporte disparaît.

Lorsque Doora se réveille, ouvrant les yeux, elle croit être morte. Elle
voit la planète sous ses pieds, mais ils ne reposent sur rien. Elle voit du
ciel, à droite, à gauche et au dessus. Se relevant, elle baisse les yeux,
mais quelle surprise, elle ne se voit plus. Elle cligne les yeux, pourtant,
elle a disparu. Elle allonge les bras et les mains, mais rien à faire, elle est
totalement invisible.
⎯ Je suis vraiment morte, cette tempête m’a tuée.
⎯ Moi aussi, je suis morte, mais c’est ton coup de poing qui m’a
tuée, pas la tempête, mais, punaise, qu’est-ce que j’ai encore mal, tu ne
m’as pas ratée. Je ne pensais pas qu’après la mort, la douleur faisait

258
encore son effet.
⎯ Moi non plus. Mais tu es où, je ne te vois même pas ?
⎯ Je ne peux pas te voir non plus, mais on peut essayer de se
rapprocher par nos voix.
⎯ Je t’entends.
⎯ Tu m’entends.
⎯ Oui, viens vers moi, on est proches.
⎯ Là, je suis à côté.
⎯ Ça y est, je te tiens.
⎯ Et moi aussi.
⎯ Je peux te sentir, tu es chaude.
⎯ Je sens ta peau, mais, tu es nue !
⎯ Oh ! toi aussi. Je sens même tes seins et si je remonte mes mains,
je trouve ton cou ; je continue, je pose mes doigts sur tes lèvres. Je sens
tes cheveux, comme si tu étais vivante.
⎯ Moi, j’en fais autant avec ton corps, je glisse mes mains sur tes
jambes, plus haut encore. Ton sexe est humide, excuse moi, mais tu n’es
pas morte, Doora.
⎯ Et ton ventre, je le sens arrondi, il y a encore ton enfant en toi.
Mais alors ?
⎯ J’ai comme une idée, c’est curieux.
⎯ Mais dis-moi, Aqualuce ?
⎯ Nous sommes invisibles, si invisibles que nous-même ne voyons
plus rien de nous.
⎯ Mais, qu’est-ce que c’est ?
⎯ Nous avons ouvert une porte et je me demande si cette planète n’a
pas une forme de vie bien différente de la nôtre. Elle semble avoir
terminé son évolution matérielle et elle l’a continuée autrement.
⎯ Mais, y aurait-il des habitants invisibles ici ?
⎯ Je suis comme toi, c’est la première fois. Lorsque nous sommes
sorties, nous avons ouvert une porte. Tu m’as frappée, j’ai perdu
connaissance et je me suis réveillée ici. Je ne sais comment nous
sommes arrivées ?
⎯ Je t’ai frappée, tu es tombée. À cet instant, le sol s’est soulevé et
une tornade nous a emportées. Je te tenais serrée dans mes bras et le vent
nous a poussées jusqu’ici. Il s’est arrêté et depuis nous sommes là, toutes
les deux.
⎯ Alors, il ne fait aucun doute que tout cela est orchestré par un être
pensant. Je me demande si tout cela ne serait pas un piège.

259
⎯ Et tu penses à quoi en disant cela ?
⎯ Peut-être Maldeï ?
⎯ Je ne crois pas qu’elle puisse avoir l’idée de créer un monde
invisible, je ne pense pas qu’elle soit pour quelque chose ici.
⎯ Je n’ai aucune idée de ce que je fais ici. De toute façon, je n’ai
qu’une chose à faire ; aller au diable.
⎯ Tu recommences, Aqualuce. Je pense qu’au début de ton voyage,
tu aurais dû t’armer d’antidépresseurs, un héros ne se construit pas avec
un moral à zéro.
⎯ Je n’y peux rien, il manque en moi quelque chose pour pouvoir
continuer. Je n’ai plus envie de bouger, si cette planète est mortelle, j’ai
envie d’en faire mon tombeau.
⎯ Nous n’aurions jamais dû nous poser ici, je crois que cette planète
a vraiment de mauvaises influences pour toi.
⎯ Cet astre m’attire. Je ne sais pas pourquoi ?
⎯ Je ne veux pas rester là, j’ai encore envie de vivre. Lorsque nous
sommes parties de notre camp sur Trinita, tu nous as donnés du courage.
Puis, lorsque nous avons découvert le vaisseau et enfin les hommes
perdus, tu as donné pour chacun une mission que tous, je suis certaine,
réalisent actuellement et peut-être prennent-ils des risques pour toi.
Alors, bien que je veuille vivre, je vais rester avec toi pour te donner des
coups de pied dans les fesses jusqu’à ce que tu te réveilles. Je veux
revoir l’Aqualuce que j’ai croisée au début de ma carrière, pas cette
lavette que tu es. Comme tu n’es pas en mesure de te prendre en main, je
vais le faire, mais je te conseille de te ressaisir.
Alors, Aqualuce s’effondre aux pieds de Doora et se met à pleurer. Tout
en sanglotant elle lui dit :
⎯ Pourquoi ne suis-je plus l’être que j’ai été depuis ma jeunesse
jusqu’au jour où je suis repartie avec Jacques ? Pourquoi m’a-t-on
dépossédée de tout ce qui faisait ma raison de vivre ? J’aimais
l’humanité, j’étais toujours prête à me sacrifier. J’avais la force de
vaincre mes ennemis. Sans peur, j’ai mis ma vie en péril pour en sauver
d’autres, j’ai même perdu mon bras gauche un jour pour avoir résisté à
un homme qui voulait me violer. Par ma pensée je traversais l’univers.
Et de tout ça, il ne me reste plus rien, rien. Pourquoi, pourquoi ?
⎯ Ça va, viens, je suis ta sœur, j’ai ton feu en moi aussi. Notre père
nous a donné une tâche à accomplir. Je vois en toi une grande destinée,
tu as hérité de la tâche la plus difficile parce que tu en es capable. Je ne
sais pas pourquoi tu es comme cela actuellement, mais il y a une raison.
Fais-moi confiance, je vais te guider et te prendre le bras. Tu as

260
certainement reçu une blessure qu’il faut guérir. Dans ce vide invisible,
nous n’allons pas rester là. Même comme des aveugles, nous allons
avancer. Je n’ai pas besoin de mes yeux, juste l’imagination suffit. Tu
viens, grande sœur ?
⎯ Si je ne t’avais pas rencontrée au début, où en serais-je ?
⎯ Il n’y a pas de SI, je suis là parce que !
⎯ "Parce que" tu es le plus grand mystère qui soit dans ce monde.
D’un côté, il y a le Bien, avec son destin, comme toi et les bonnes
rencontres que l’on fait.
De l’autre, il y a le Mal que l’on voit continuer à répandre toute sa haine,
sa misère, ses horreurs, et celui-ci se fout du destin. Pourquoi mon père
a-t-il pu agir comme bon lui semblait pour mettre l’humanité en charge
d’une recherche ; comment ne peut-il pas réduire l’influence du mal ?
⎯ Aqualuce, ta mission, c’est de répondre à tout ça ! c’est peut-être
pour cela que tu dois tout reprendre à ZERO et commencer comme le
plus simple des hommes ?
Arrêtons de parler, agissons. Prends ma main, je vais tracer dans ma tête
un chemin qui, j’espère, nous fera sortir du pays de l’invisible.

Elles avancent, leurs yeux ne voient qu’un blanc vaporeux. L’invisible


est un monde étrange où il n’y a aucun repère. On voit bien une partie du
monde visible, mais ce n’est qu’un bout de ciel et de terre (expression
terrestre, comme je suis narrateur délégué je peux me le permettre ; Oh !
et puis, j’aime bien me faire remarquer de temps en temps). Elles
marchent des heures sans s’arrêter. Elles sentent bien sous leurs pieds
des pierres parfois, même des escaliers ; il leur arrive même de devoir
traverser des bassins remplis d’eau. Mais jamais elles ne peuvent voir ce
qu’elles touchent. Leurs pieds sont incertains et parfois, elles trébuchent.
Leur marche est longue et elles se sentent fatiguées ; sentant qu’elles
foulent de l’herbe, elles décident de s’allonger pour dormir. Bien
qu’étant nues, elles n’ont pas froid, la température du lieu est douce à
souhait. C’est à ce moment qu’Aqualuce sent le sol bouger sous ses
pieds, un sifflement qu’elle commence à connaître se fait insistant à ses
oreilles.
⎯ Doora, vite, viens contre moi et serrons-nous très fort, je vais
partir, mes enfants m’appellent. Viens, serre-toi contre-moi, je
t’emmène…

Tout s’assombrit autour d’elles, et leur corps se met à vibrer très fort.
Chacune perd pied et les repères de leur monde disparaissent. D’un coup

261
tout se met en lumière autour, et Aqualuce, sa sœur Doora, sa fille
Cléonisse, deux enfants qu’elle connaît moins et Noèse son autre sœur
restée sur Terre, se retrouvent réunies. Justes transportées ensemble,
elles sont toutes dans un monde où aucune image d’elles n’apparaît.
⎯ Maman t’es là, je ne te vois pas. Je suis avec mes amies, Shanley
et Oda, même Noèse nous a accompagnées, tu m’entends, tu me vois ?
⎯ Ma petite, je suis avec vous, mais je traverse une épreuve en ce
moment qui m’empêche de voir comme je le souhaite. Je suis dans un
monde totalement invisible. Si tu m’as appelée, j’ai fait venir aussi à toi
le monde dans lequel je me trouve. Nous sommes perdues, nous ne
savons pas où aller.
⎯ Maman, si je t’ai appelée, c’est parce qu’il s’est passé quelque
chose qui nous paraît important, c’est pour cela que Noèse est avec nous.
⎯ Aqualuce, je te sens, et même si je ne te vois pas, cela n’a aucune
importance. Cléonisse a souhaité te retrouver et je viens avec elle car
Steve, Clara et un ami que tu ne connais pas, Christopher, sont partis
rejoindre Axelle, là où elle est peut-être emprisonnée. Ils ont pris le petit
vaisseau avec lequel Jacques est venu chercher Axelle. Ils sont partis à
sa recherche. Clara les accompagne parce qu’elle sait piloter l’engin. Ils
ont trouvé dans l’appareil le même système pour voyager que celui que
Jacques avait utilisé il y a bien des années. Steve avait la clef que
Jacques lui a confiée, c’est elle qui a mis le vaisseau en route. Ils
peuvent voyager partout dans l’espace, mais je crains qu’ils ne soient pas
vraiment en mesure d’affronter l’ennemi qu’ils trouveront devant eux.
C’est par accident que l’engin s’est mis en marche, ils ne pouvaient pas
l’arrêter. Je me retrouve à Keuramdor, avec juste un ami pour faire vivre
notre école. Mon cœur est triste, j’ai perdu ma grande fille et maintenant
mon époux. Je commence à me demander si je ne dois pas fermer
l’école, je n’y arriverais jamais seule. Je ne sais plus ce que je dois faire.
⎯ Noèse, je t’en prie, ne pleure plus, nous sommes toutes prises dans
un grand jeu que nous ne maîtrisons pas. Je suis comme toi, au bord du
désespoir. Mais n’abandonne pas, garde les enfants avec toi, l’école est
pour eux une grande chance et leur apporte l’espoir. Pour nous, elle est
notre seul espoir de victoire. Depuis que je suis partie, j’ai vu mes
enfants plusieurs fois et aussi certains de leurs camarades. À chaque fois,
ils m’ont donné ce dont j’avais besoin sur le moment, ils sont magiques,
ils nous aident. Je ne pourrais pas te rejoindre, même avec mon vaisseau,
car je suis à la recherche de moi-même, j’ai perdu Jacques et lui m’a
perdue. Mon cœur est la seule chose qui me reste dans ma quête, mais je
ne peux abandonner. Ce que tu m’as dit à propos du départ de Steve me

262
rend un peu confiance. Si dans le vaisseau de Jacques, la clef peut
fonctionner, c’est que notre père a guidé ses pas. Tu le sais bien, ce ne
doit pas être par hasard s’ils sont partis. Les choses ne se font pas
comme on veut, mais comme elles le doivent. J’ai peut-être une idée.
Doora, serais-tu d’accord de me quitter pour rejoindre la Terre et aider
Noèse à s’occuper de notre école ?
⎯ Aqualuce, c’est inattendu ! nous sommes dans le monde de
l’invisible, tu es perdue et tu me demandes de t’abandonner là ?
⎯ Doora, Noèse a besoin d’une d’entre nous, je ne peux abandonner
la route que j’ai entreprise, mais toi tu n’as pas la lourde charge que je
porte. Tu serais une excellente maîtresse avec Noèse. J’en ai l’assurance.
Je pense que tu aimes les enfants plus moi encore, tu es jeune et tu as
beaucoup de patience, en commençant par moi. Je pense que tu seras
plus à ton aise, tu m’aideras davantage. Je crois que je vais pouvoir m’en
sortir sans toi, depuis que nous sommes ensemble, je me repose trop sur
toi. Ne t’inquiètes pas pour moi, je vais trouver la force qu’il me faut
pour aller au bout de cette quête de l’inconnu. Laisse-moi ici, je m’en
sortirais. Il y a nos deux amies qui m’attendent dans le vaisseau,
j’arriverais à les rejoindre.
⎯ J’aurais aimé te suivre, mais je pense qu’il est bon que je rejoigne
Noèse et les enfants. Mais comment vais-je faire pour les suivre ?
⎯ Je pense que pour te détacher de notre espace, il est indispensable
que tu les rejoignes. Donne-leur la main, serrez-vous les uns les autres
pour ne former qu’un corps. Tu partiras avec le plus dense.
⎯ Madame, je t’ai entendue dire que tu es dans le monde de
l’invisible et que tu ne sais pas où aller. Tu sais, l’invisible, c’est un
monde avec lequel je vis. Je n’y suis pas perdu et je te vois depuis que
Cléonisse a soufflé dans son sifflet. Pour vivre dans le monde de
l’invisible, c’est très simple, c’est nous qui devons y mettre les couleurs.
Ce monde se fige qu’à ce que nous voulons y apporter. Je l’avais déjà
expliqué à mon amie Shanley. Le monde n’est que ce que les hommes
ont bien voulu en faire. L’invisible pur, c’est le monde parfait, mais il est
à la limite du nôtre. Pour pouvoir t’en sortir, tu dois le peindre à ta
convenance. Prends un pinceau, de la peinture, et fais-le. Tu verras, il
prendra forme. Attends, je suis dans la maison de Noèse, je vais te
chercher un peu de peinture. Tu viens avec moi, Cléonisse, montre-moi
où tu ranges tes affaires de dessin ?
⎯ Pas de problème, suis-moi…
Les deux filles semblent disparaître, mais personne ne peut les voir dans
le monde de l’invisible. Pourtant, elles sont dans leur maison. Il faut peu

263
de temps pour qu’elles reviennent. Alors, Oda tend une boîte de peinture
à Aqualuce. Sans rien voir, elle se laisse guider.
⎯ Tu sens entre tes doigts le pinceau et la boîte de couleur ?
⎯ Oui, que dois-je en faire ?
⎯ Peins le monde à ta façon, tu verras !
⎯ Aqualuce commence à tremper son pinceau dans un pot et
délicatement, elle donne de la couleur à la petite fille qui se trouve
devant elle. Sa tête apparaît bleu turquoise, tous la voient et rient de bon
cœur. Tu vois, ce n’est pas compliqué de toute façon dans la boîte que je
t’ai donnée, il y a plein de couleurs.
Aqualuce s’étonne de voir que dans le cœur de ces enfants, la magie
s’installe si fort que le monde matériel et ses barrières tombent comme
des quilles avec lesquelles on joue. Et si ce monde dans lequel elle vit
depuis qu’elle est née n’était qu’un jeu immense ?
Mais, qui joue ?
⎯ Tu es merveilleuse Oda.
⎯ Ce n’est pas tout, donne-moi une main, je vais t’offrir mon don
pour qu’il te serve lorsque tu en auras besoin. Moi, il ne me sert à rien
tandis que toi tu pourrais l’utiliser pour ramener Axelle. Je donnerais
tout pour la revoir.
Oda, fermant les yeux, semble lui transmettre un fluide en elle, c’est le
don de l’invisibilité ; elle semble s’en séparer totalement, comme pour
lui donner ce qu’elle a de meilleur, mais l’amour de cette enfant de six
ans semble bien plus grand que tout. Aqualuce est si touchée que les
mots lui manquent.
⎯ Mais, que deviens-tu sans pouvoir, Oda ?
⎯ Les pouvoirs sont bien moins fort que l’amitié et l’amour, le plus
important pour moi, c’est de rendre les autres heureux, et, ce n’est pas en
devenant invisible qu’on le fait.
⎯ Moi aussi, madame, je peux te donner quelque chose.
⎯ Rappelle-moi ton nom ?
⎯ Je suis Shanley.
⎯ Ah ! oui, je me souviens de toi, je suis venue te voir dans ton beau
pays d’Irlande. Tu es une fille de caractère. Essaie de t’approcher de
moi, je vais tenter de te donner aussi des couleurs.
Elle se guide de la voix pour se rapprocher, Aqualuce attrape sa main,
sent son visage et prend le pinceau. Alors, d’une main adroite, elle
dessine sur elle le teint d’une panthère noire, les yeux jaunes et effilés, le
front large et intelligent. Shanley est d’un noir brillant, en la regardant
ainsi, on comprend que cette fille peut devenir dangereuse pour ceux qui

264
voudraient lui faire du mal. Ses nouvelles couleurs soulignent sa
puissance.
⎯ Tu te plais ainsi ?
⎯ Comment sais-tu que j’aime les panthères noires ? j’aimerais être
comme elles.
⎯ Tu l’es par ta nature, je l’avais remarqué lorsque je suis venue te
voir la première fois, je me souviens.
⎯ Approche ta tête de moi, je vais te donner le don que j’ai en mon
être.
Aqualuce se tient devant Shanley, qui attrape sa tête invisible. Elle lui
caresse les joues et lui embrasse le front. Lui massant son visage, elle
semble l’apprêter à la rendre plus souple pour passer à travers les murs.
⎯ Je t’ai donné aussi mon pouvoir, tu pourrais en avoir besoin. Tu
en as pris toute ma force, franchis toutes les barrières et reviens avec
tous nos amis.
⎯ Vous me gâtez les enfants, je suis vraiment touchée, vous vous
dépouillez tous pour moi.
⎯ Tu vois, Aqualuce, tu ne peux plus baisser les bras, il y a tant
d’enfants qui t’aiment, tu es leur héroïne. Je t’ai soutenue jusqu’à
aujourd’hui, et voyant ce qu’ils font pour toi, je peux te quitter en paix.
⎯ Doora, je ne te décevrai pas, je porte avec moi comme un message
d’amour tous les dons de nos enfants. Nous devons nous quitter
maintenant. Mais avant, ma petite Cléonisse, viens vers moi, je vais te
donner tes couleurs.
La petite fille se rapproche de sa maman et celle-ci, d’un trait net lui
zèbre le visage et lui dit :
⎯ Tu es un serpent capable d’avaler le plus grand des serpents. Je
veux que Maldeï te craigne si elle te prend avec elle, c’est pour cela que
je te donne ce visage.
L’enfant est d’abord effrayée de voir ce que sa mère a fait de son visage,
elle n’est plus qu’un reptile venimeux. Puis elle respire un peu, ouvre les
yeux. Comme si elle voyait comme un serpent. Elle peut lire toutes les
pensées, elle peut aussi se glisser derrière les autres sans qu’ils s’en
aperçoivent pour les attraper par surprise.
⎯ Que m’as-tu fait maman, je ne suis plus comme avant. Tu as
changé mon être avec ta peinture.
⎯ Non, j’ai juste fait ressortir de toi celle qui ne se laisse jamais
prendre. Je t’ai donné ton image tel que tu es. Ta nature est comme ça, tu
es mon enfant et elle peut te protéger si un jour tu es en danger. Mais
vraiment, il faut nous séparer. S’il te plaît, Doora, peux-tu rejoindre les

265
enfants et Noèse, pour que tu puisses t’arracher à notre monde, tiens-toi
serrée aux autres afin qu’ils t’emmènent de leur côté.
⎯ Viens avec nous, Maman !
⎯ Je ne peux pas, je ne peux pas. S’il te plaît, Cléonisse, range ton
sifflet car il nous retient encore.
⎯ Maman…
Alors, juste le petit sifflet remis dans une poche, l’air se met à vibrer,
bourdonnant comme d’un gros haut-parleur. Le sol semble se dérober
sous les pieds de chacune. Doora ressent sur elle des tiraillements
terribles comme si on était en train de lui arracher tous ses membres. La
séparation des deux espaces ne se fait pas si facilement, une souffrance
terrible torture la femme qui accompagnait Aqualuce jusqu’à
maintenant. D’un coup, un éclair jaillit, créant une déchirure entre les
deux mondes. Comme si les lois de l’espace-temps avaient été violées.

Aqualuce se retrouve projetée sur un sol qu’elle ne voit pas, les enfants
ont disparu, Doora aussi. Mais elle tient toujours dans ses mains le
matériel de peinture. Elle se redresse, appelle tout de même sa sœur,
pour savoir si elle a réussi à rejoindre Noèse avec ses enfants.
Elle écoute.
Pas de réponse. Alors, elle se sent rassurée. Bien sûr, Clara, Steve et un
autre homme sont partis dans l’espace à la recherche d’un enfant, mais si
Doora est avec Noèse, à deux, elles arriveront à faire vivre l’école
qu’elle a créée sur Terre. Doora saura bien s’occuper des enfants, elle en
est certaine. Elle essaie de regarder autour d’elle et comprend qu’elle est
toujours dans le monde de l’invisible. Aucun changement pour elle, sauf
que…

Elle a avec elle de quoi rendre des couleurs à ce nouveau monde, alors…

266
AQUALUCE PEINT

Elle tient dans une main le pinceau, de l’autre la palette


aux multiples couleurs. Décidée à donner de la vie au monde dans lequel
elle est échouée, elle commence à peindre…

La première des choses qu’elle fait, c’est de se mettre en couleur. Elle


est nue, alors elle peint ses jambes avec du vert pour ressembler à
l’herbe. Arrivée au dessus, elle donne à son ventre la couleur de la terre,
c’est de là que tout pousse. C’est de là que ses enfants sont venus et que
d’autres viendront. Comme il commence à s’arrondir, une jolie couleur
jaune entoure son nombril. Elle y dessine des fleurs de toutes les
couleurs, certaines épanouies, d’autres encore en boutons. Montant au
dessus, sa poitrine devient de la couleur du blé, on dirait un joli champ
avec ses épis prêts à être moissonnés. Au milieu de ce champ, une
fontaine fait couler une source de lait et d’eau. Puis, le ciel se dessine, le
bleu recouvre ses épaules et ses bras. On y voit quelques nuages, mais en
montant au-dessus de son nez, un soleil termine d’illuminer tout son
corps. Un Soleil qui envoie ses rayons dans tous les sens, si bien que tout
le corps d’Aqualuce reste illuminé partout où elle pourrait se trouver.
Aqualuce aimerait se regarder, mais il n’y a pas de miroir. Alors, un peu
plus loin, lorsqu’elle trouve un mur, elle le peint avec de l’argent. Alors,
elle voit devant le miroir une femme qu’elle ne connaissait pas.
⎯ Mais, qui es-tu ?
⎯ Je ne suis que ton reflet, ce que tu aimerais être. Prends-moi la
main, je vais te faire visiter le fond de ton imaginaire.
L’image de miroir se détache et vient se coller sur Aqualuce. À ce
moment, elle se sent portée à peindre tout autour d’elle.
Commençant par le sol, elle lui donne le vert des herbes hautes, et le
jaune du sable. Ce terrain est trop ensoleillé pour être verdoyant, il lui
faut des chardons et un peu de lavande. Du thym et du romarin y
pousseront aussi. Il y a des pierres grises et aussi des souches de bois
sec. Tout cela se dessine sans problème, il suffit de lui donner sa
couleur. Laissant tomber de la peinture au sol, elle s’aperçoit qu’un
chemin se construit devant elle. Son pinceau n’est plus suffisant pour
tout peindre, alors, elle en dessine un autre plus large afin de pouvoir
suivre la route qu’il indique. Suivant au pinceau la piste, elle décore en
avançant les environs. Des arbres, mais c’est un peu dur car il faut
monter au sommet des branches pour que tout prenne sa couleur. Mais
l’originalité de ce qu’elle fait demeure dans le fait que les couleurs
267
qu’elle prend ne sont pas celles que la nature utilise habituellement ; tout
est différent. Levant les bras vers le ciel, elle le peint d’un rose très
pastel. Petit à petit, tout prend forme et le monde invisible a bientôt
entièrement disparu. Aqualuce fait le monde à son idée, elle est
l’architecte, le décorateur de l’univers dans lequel elle s’est trouvée
propulsée lorsque la tempête l’a prise avec Doora. Elle suit le chemin et
elle aperçoit plus loin qu’un village se s’esquisse sous l’effet de sa
peinture. Sans s’en apercevoir, elle a marché des heures, guidée par le
bout de son pinceau.
Elle peint la première maison, celle-ci n’a pas de porte, ses murs ne sont
pas en briques ou en béton, non ; ils sont en chocolat, c’est tellement
plus appétissant. Le toit, elle y met des fleurs partout. Elle entre à
l’intérieur, mais elle n’y trouve personne. Ressortant, elle sent qu’une
autre maison est devant elle. Elle n’a plus de jaune, alors, elle sera
orange, ce n’est pas triste. Elle peint comme ça plus de vingt maisons,
mais jamais elle n’y trouve une personne, on croirait qu’elles restent
toutes cachées. Elle a presque tout peint, mais il ne lui reste qu’une
chose étrange à peindre :
C’est comme ce qu’elle sent sous ses mains, comme une porte se tenant
dans le vide, une porte qui n’ouvre vers rien. Elle lui donne la plus belle
couleur qu’il soit, en fonction de ce qu’il lui reste comme peinture. En
fait, elle mélange toutes les couleurs et transforme le battant en un arc-
en-ciel si joli qu’il donne l’impression d’être vrai. Juste un détail qu’elle
voit à la fin ; il faut une poignée si on veut l’ouvrir. C’est ce qu’elle fait
en la badigeonnant de rouge.
Posant sa peinture avec ses accessoires, elle se dit :
⎯ Et si je l’ouvrais pour regarder derrière ?
Aqualuce baisse le loquet et pousse la porte. Aussitôt, un appel d’air
formidable lui frôle les oreilles et elle entre…

Elle entre dans un monde aux multiples couleurs. Elle voit autour d’elle
comme des tableaux représentant tous les mondes et toutes les époques.
Elle est comme dans les plus beaux musées de la Terre. Elle se croirait
au Metropolitan Museum de New York, à l’Ermitage de Saint-
Petersbourg, peut-être au Rijksmuseum d’Amsterdam, ou alors The Tate
Gallery ou tout simplement le musée du Louvre.
Aqualuce est éblouie de la beauté de tout ce qui se donne à ses yeux.
Arrêtée devant une fleur merveilleuse, à la fois naturelle et semblant être
peinte par la main d’un artiste génial, son esprit s’évade dans une nature
qui la porte bien loin de ses racines Lunisses et Terrestres lorsque tout à
coup une voix l’interpelle :
268
⎯ Joli n’est-ce pas !
Elle se retourne et voit une femme très âgée, mais les couleurs qui la
font semblent lui donner l’apparence d’une jeune fille. Son teint est rose,
ses cheveux d’un vert très vif lui donnent l’allure d’une pomme, tandis
que ses yeux violets laissent voir qu’elle peut traverser les secrets les
plus profonds de chacun.
⎯ Bonjour, pouvez-vous me dire où je suis ?
⎯ À cette question, ça m’est très facile. Tu es dans la partie la plus
subtile de Manima, cette planète très ancienne a évolué vers une autre
forme de vie, laissant la matière plus bas et s’élevant dans une sphère de
vie plus éthérée. Tu es passée dans ce domaine parce que je voulais te
voir.
⎯ Mais, qui êtes-vous ?
⎯ Je suis Granany.
⎯ Vous êtes la mère du grand dictateur de Lunisse ?
⎯ Exactement.
⎯ Mais, sur Lunisse, on vous croyait morte.
⎯ Pas tout à fait, je suis partie un jour, avant que la planète ne se
transforme. J’ai mis au monde deux fils à quelques années d’intervalles,
le premier s’appelait Novalis et le deuxième, Pavas. Novalis est parti
juste après la mort de mon époux et c’est mon autre fils qui a pris la
succession de mon défunt mari. Lorsqu’il est devenu le Grand Dictateur
de notre empire, je me suis trouvée seule, sans plus aucune utilité dans
notre domaine. Je ne pouvais plus vivre ici, car j’avais compris que notre
monde allait vers sa fin. C’est là que ton père est venu me trouver et m’a
proposé de m’emmener sur une autre planète sur laquelle je pourrais me
reposer sans attendre de fin. Je l’ai suivi dans son petit vaisseau et il m’a
déposé ici, dans le monde du non être, le monde invisible pour toi. Soit
rassurée, je ne vis pas seule ici, nous sommes nombreux. Mais ce monde
est fait de telle façon qu’on ne se croise pas nécessairement. Je t’ai fait
venir dans mon monde, mon imaginaire. Tout ce que tu vois autour de
toi, c’est moi qui l’ai dessiné et peint. Avant d’arriver ici, tu as pu toi-
même l’expérimenter. As-tu apprécié ce que tu faisais ?
⎯ J’étais paniqué lorsque je me suis retrouvée invisible, mais ma
sœur Doora m’a redonné confiance. Mais si j’ai pu donner des couleurs
à ce monde, c’est grâce aux enfants. C’est incroyable qu’ils aient autant
d’intuition pour la magie et l’imaginaire.
⎯ Ces enfants ont déjà un pied dans le monde où nous sommes. Je
t’attendais, en fait, ton père m’avait prévenue de ta visite. Suis-moi, nous
allons parler de tout ça devant une tasse de thé.

269
Aqualuce suit Granany dans sa demeure. Avec toujours beaucoup
d’étonnement, elle admire ce monde aux mille couleurs, avec une
originalité incessante. Sa maison est un mélange de Van Gogh et de
Lautrec, mélangé avec Picasso. De la couleur, toujours de la couleur.
⎯ Assieds-toi, Aqualuce, je vais faire bouillir un peu d’eau.
Et là ! même l’eau est un dessin, une peinture. Dans l’esprit d’Aqualuce,
rien n’existe vraiment autour d’elle.
⎯ Granany, excuse-moi pour cette question ; es-tu vivante, ou es-tu
une peinture ?
⎯ Quelle importance ma chère ! ce qui est important, c’est ce que je
suis dans l’âme, pas dans la chaire. Ton monde, ne serait-il pas une
peinture aussi ? comment détermines-tu la différence entre le toucher et
le penser ?
Lorsque tu touches ton visage, c’est la pensée qui transmet la sensation à
ton cerveau. Lorsque tu imagines être jolie, c’est ta pensée qui le
transmet au cerveau. La différence n’est que dans les nerfs qui
transmettent l’information. Alors, peux-tu me dire la différence entre
imagination et sensation ?
⎯ Je commence à saisir ce que tu veux me faire comprendre. Tu es
en train de me dire que tout ce que nous avons autour de nous n’est que
le fruit d’une pensée ?
Cela voudrait dire aussi que je ne suis qu’une pensée ?
⎯ Tout commence par là. Et chaque être humain est une pensée qui
est sortie du grand univers que nous voyons autour de nous, des étoiles,
des galaxies. Cette pensée universelle s’est éclatée en une myriade de
morceaux et ces morceaux se sont attachés à la matière. L’univers s’est
enfermé dans chaque être, et dans chacun il continue à se dire qu’il est
unique, il a oublié sa dimension. C’est pour cela que chacun peut
ressentir l’univers en lui. "Je pense, donc je suis ". Erreur !" Je pense
donc "il est", voici ce que nous devrions dire.
Ça suffit, assez philosophé, je vais te dire pourquoi je t’ai attirée ici.
C’est moi qui ai détourné ton vaisseau. Tu ne le sais certainement pas,
mais lorsque j’étais jeune, j’étais comme toi une pilote expérimentée de
vaisseaux spatiaux. Avant qu’il ne soit grand dictateur, mon futur mari
m’avait remarquée à plusieurs reprises lors de voyages qu’il avait faits
dans le vaisseau que je dirigeais. J’étais jeune, mais très douée, on
m’avait donné le commandement du vaisseau officiel, "Sidéral Force
One". J’étais brillante et un peu fière. Tu me diras que c’est un peu
normal. Le fils du Dictateur aimait aussi l’espace, mais son père ne
voulait pas qu’il apprenne à piloter, disant que cette tâche n’était pas

270
digne de son rang. C’est à l’occasion d’un long voyage pour visiter une
planète lointaine qu’il s’est rapproché de moi et nous avons sympathisé.
Je pense que nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre au même
instant. Ce ne fut pas simple pour lui de convaincre sa famille de
m’accepter, mais nous nous mariâmes finalement dans l’espace, sur le
vaisseau où nous nous étions rencontrés. Ce fut un beau mariage. Nous
avons eu nos deux fils plusieurs années avant qu’il ne prenne la suite au
décès de son père. Lorsqu’il devint à son tour Dictateur, il afficha un
grand intérêt à la clef qu’il avait reçue. Il en cherchait la signification.
Hélas, c’est elle qui le tua en s’étranglant avec le collier qui y était
accroché. Je l’ai pleuré, mais tu connais la suite. C’est après que mon
deuxième fils ait pris la place de son père, que j’ai rencontré le tien.
C’était un bel homme et je me serais bien remariée avec lui, hélas, il ne
le pouvait pas, mais il m’a proposé que je le suive dans l’espace. Il avait
récupéré la clef mystérieuse qui avait tué mon époux et c’est dans son
petit vaisseau que j’ai compris à quoi elle servait véritablement.
Nous sommes arrivés sur Manima, il m’a ouvert les portes du monde
invisible. Il m’a donné la peinture pour le peindre. Au moment de nous
quitter, il m’a embrassée. Son baisé était magique, car avec il m’a donné
la connaissance de son être, il m’a presque dématérialisée et surtout, il a
transmis en mon être un amour tel que même séparée, mon cœur est avec
lui et tout ce qu’il représente.
Voici en quelques mots mon histoire.
⎯ Je ne m’imaginais pas tout ça, j’ai entendu parler de votre
disparition, mais je croyais que vous étiez morte, du reste je crois que
c’est noté dans les livres d’histoire ; je l’ai appris à l’école. Vous devez
être très vielle ?
⎯ Quelle idée ! je n’ai plus âge depuis longtemps. Toi, tu as quel
âge ?
⎯ Je vais avoir quarante ans au mois de décembre.
⎯ Tu es une petite jeune, lorsque tu es née, j’en avais déjà plus de
cinquante.
⎯ Mais, pourquoi m’avoir fait venir ici ? j’ai deux amis qui
m’attendent dans notre vaisseau.
⎯ Oh ! où avais-je la tête. Je parle, mais j’oublie le principal. Tu
sais, je me fais vieille tout de même.
Aqualuce, je sais que tu es une fille très douée. Tu as fait des choses
merveilleuses, mais j’ai entendu dire que tu as perdu confiance en toi. Tu
n’as plus les pouvoirs lunisses du début et tu penses être devenue une
femme ordinaire.

271
⎯ Je suis partie il y plusieurs mois et j’ai tout quitté. Je sentais
qu’une mission importante m’attendait. Mais rapidement, les
événements ne se sont pas établis comme je l’imaginais. J’ai cru bien
faire en laissant Jacques, mon époux, dans les mains de l’ennemi, mais
je ne m’imaginais pas perdre tout ce qui faisait mon exception. Mes
mains, ma tête, mon corps entier réagissent de façon ordinaire, j’ai perdu
tous mes pouvoirs.
⎯ Ne m’en dis pas plus. Je suis au courant de ta situation. Si tu es
comme ça aujourd’hui, ce n’est pas pour rien. Tu t’imagines devoir
combattre un ennemi, tu me parles de lui ou d’elle, je ne sais pas. Mais
penses-tu vraiment en avoir un, dis-moi quel est ton ennemi ?
⎯ C’est Maldeï, c’est elle qui a Jacques et un des enfants de ma
sœur.
⎯ Mais crois-tu qu’elle soit ton ennemie ? alors que tu sais qui elle
est véritablement.
⎯ Je connais Marsinus Andévy, je sais qu’elle est incapable du
moindre mal sur qui que ce soit.
⎯ Et tu veux l’affronter ?
⎯ Si elle n’est plus elle-même, oui.
⎯ Alors, toutes les armes du monde et tous tes pouvoirs ne te seront
d’aucune utilité. Il n’y a qu’une façon de te battre contre elle, c’est de ne
pas jeter sur elle ta force, ou de la faire plier par d’autres moyens
agressifs.
⎯ Comment l’affronter ?
⎯ Tu ne devras jamais l’affronter, mais l’aider. Elle a besoin qu’on
l’aide à retrouver sa nature perdue, elle a besoin d’être aimée. Ce que tu
as en toi est suffisant. Tu dois découvrir tes vrais pouvoirs, tu dois faire
naître en toi l’être qui en donnant, réalise tout. Le but de ton chemin à
travers cette aventure est de découvrir que comme chaque homme, c’est
par une juste acceptation de ta simplicité et ta générosité que toutes les
portes et les obstacles s’effaceront devant toi. Fais les découvertes
nécessaires afin de te retrouver. Là est la vérité. Sans aucun atout,
reprends confiance en toi, ne baisse plus les bras, ne te décourage plus.
Tout ce que tu fais et ce que tu ressens, c’est exactement comme ce que
tu vis dans mon monde. Peins à ta façon tout ce qui se présentera devant
toi à l’avenir. Avant de venir me voir, tu ne savais pas peindre ou mettre
les couleurs au monde. Tu as commencé, il te reste à continuer toute ta
vie.
⎯ Mais je sais à peine tenir un pinceau !
⎯ Je vais t’apprendre, lève la main qui tient le pinceau, je vais

272
t’accompagner.
À ce moment, Granany prend la main d’Aqualuce, efface d’un coup
toutes les couleurs qui faisaient sa maison, comme si elle passait un coup
d’éponge sur un tableau. Plus rien devant ses yeux. Alors, Granany
plonge le pinceau dans la peinture et dessine un ciel plus bleu qu’à
l’origine. Puis, le sol prend forme, du sable, des rochers à perte de vue.
Une touche de vert y est rajoutée, une végétation paraît ainsi s’être
installée depuis son arrivée. La planète redessinée avec l’aide de
Granany semble plus sympathique qu’au début. Les pieds des deux
femmes semblent maintenant toucher le sol alors que la tempête avait
emmené Aqualuce bien au dessus.
⎯ Tu vois, Aqualuce, lorsque tu veux, tu peux refaire le monde
comme tu le souhaites, ce n’est qu’un début.
⎯ Oh ! Granany, c’est vrai, je comprends maintenant pourquoi je
suis venue te voir. Mon esprit ne faisait que voir une face des choses, je
n’ouvrais pas les yeux à d’autres possibilités. Je pensais que tout ce qui
m’arrivait n’était dû qu’à un destin irrévocable. Je ne pensais pas
pouvoir regarder les choses sous d’autres couleurs.
⎯ Tous ceux qui vivent dans l’esprit de la vie peuvent modifier le
spectre de la vie. Tu le sais au fond de toi, mais tu l’as oublié.
Maintenant, le souvenir te revient et tu pourras continuer ton grand
voyage.
⎯ Je suis d’accord, mais là, comment faire pour retrouver mes
amies ?
⎯ Aqualuce, je ne veux plus te donner la main, débrouille-toi !
Elle réfléchit, fermant les yeux un petit instant et, d’un trait léger, elle
commence à dessiner sur le sable le vaisseau spatial avec lequel elle est
arrivée sur Manima. Au bout d’un quart d’heure, le vaisseau est terminé,
il ne manque aucun détail. Aqualuce veut remercier Granany, elle se
retourne, mais elle ne la voit plus, disparue aussi vite que le vaisseau est
arrivé devant ses yeux.
⎯ Granany, tu es où ?
Pas de réponse. Aqualuce regarde autour d’elle, mais il n’y a rien d’autre
que le sable, des rochers et le vaisseau devant elle à moins de cent
mètres. Elle baisse les yeux sur elle et se voit dans ses vêtements, telle
qu’elle était à son départ du vaisseau. Elle comprend alors qu’elle vient
de changer de dimension, cet endroit est bien réel, le vaisseau aussi.
Alors, elle se met à courir vers l’engin dans lequel se trouvent ses deux
compagnes. Elle arrive à ouvrir un sas pour y pénétrer. La trappe du
compartiment se referme sur elle dans un vacarme assourdissant. Elle se

273
retrouve projetée au sol, comme sonnée. Une porte s’ouvre alors derrière
elle.
⎯ Bon sang, Aqualuce, comment as-tu fait pour rentrer dans le
vaisseau sans que l’on te voit, que s’est-il passé ?
⎯ Weva, Yéniz, c’est vous, comme je suis heureuse de vous
retrouver. Doora et moi avons été plongées dans le mystère de cette
planète, j’en ai découvert son secret.
⎯ Mais où est Doora ?
⎯ Ne vous en faites pas pour elle, car elle est partie chez moi, sur
Terre. Elle est vraiment en bonne santé.
Les deux femmes sont bien surprises, mais Aqualuce leur raconte un peu
plus tard toute son aventure. Regardant le paysage à l’extérieur du
vaisseau, les trois femmes constatent que tout semble avoir changé, de la
verdure apparaît un peu partout et le ciel a pris une teinte presque pastel,
semblant sortir directement d’une palette de peintre.
Yéniz se demande comment un tel changement a pu se faire aussi vite.
Aqualuce dit alors :
⎯ Van Gogh savait faire vivre le monde sous d’autres couleurs ;
nous n’avons plus rien à faire ici, quittons la planète…

274
DES NOUVEAUX DANS L’ESPACE

⎯ Ça va vous deux ? Steve, nous avons quarante


secondes pour activer le fameux moteur. Mets ta clef dans son logement.
⎯ J’y vais Clara.
Dans le petit vaisseau, ils ont juste le temps de se tenir très serré dans
leur harnais, que l’engin disparaît instantanément de l’orbite terrestre. Il
traverse la Voie Lactée si vite qu’il est déjà en approche au-dessus d’une
planète distante de plus de cinquante années-lumière de leur point de
départ.
Autrefois, Clara était la sœur d’Aqualuce sur Lunisse, elle était
instructrice pour les élèves pilotes spatiaux. Elle était morte il y a bientôt
dix ans, se sacrifiant pour une juste cause. Du moins, c’est ce qui laissait
paraître, car sur son lit de mort, son corps avait disparu dans un éclair
étrange, juste au moment de son agonie. En fait, personne ne l’avait vue
morte. C’est sur Terre qu’elle est réapparue auprès d’Aqualuce plusieurs
années plus tard. Mais elle était changée, son corps n’était plus le même,
elle avait mué dans un corps de terrien, de façon inexplicable. De ce
jour, bien que son esprit d’origine soit préservé, elle ne s’est jamais plus
située comme la sœur, mais comme un être neutre et dévoué à la cause
qu’Aqualuce défend depuis longtemps. Vivant avec sa sœur depuis cinq
ans, elle est toujours restée très discrète, ne faisant que rendre les
services qu’elle offrait spontanément. Son esprit avait passé quatre
années dans un espace situé entre la vie et la mort, une zone encombrée
de nombreux esprits attendant un passage vers une vie. Elle se souvient
de ce passage, c’est pour elle un moment très particulier. C’est une
chance immense qu’elle ait préservé sa conscience car normalement, les
êtres comme elle perdent l’intégralité de leur mémoire avant de se
retrouver dans un nouveau corps. Sur Terre, les hommes appellent ça
réincarnation, mais pour elle, c’est différent. Et puis, sur Terre, cela
s’appelle religion ou spiritualité.
Steve est le mari de Noèse, la rencontre avec sa femme est presque un
mystère, ils se sont trouvés au bord d’une route. Lui était accidenté,
mourant, elle mettait les pieds sur Terre pour la première fois, il fallait le
sauver. Steve est médecin, il est né à Seattle, son père était un pilote
d’essai chez Boeing. Il n’a jamais aimé monter dans les avions, mais il
n’est pas question pour lui d’abandonner une enfant kidnappée par des
extra-terrestres. Lorsque Jacques est venu chercher sa fille et dut
abandonner son vaisseau, l’idée lui a germé de pouvoir partir à la
recherche d’Axelle.
275
Christopher est un agent du FBI, il était sur l’enquête du vol de la
navette spatial, juste après qu’Aqualuce et Jacques l’aient dérobée. Parti
en France, retrouver les traces des voleurs potentiels, il s’est retrouvé
avec son collègue, Harry Black, à visiter l’école qu’Aqualuce a montée
avec sa sœur. Ils étaient tous deux d’excellents policiers, mais c’était
sans compter sur l’influence des enfants sur eux ni sur le fait qu’ils se
sont vite attachés à ces petits. Ils se sont intégrés à l’école de
Keuramdor, et jusqu’à tout à l’heure, Christopher en faisait encore
partie. Le FBI est derrière lui, mais il est parti avec Steve parce qu’étant
policier, il est capable de résoudre des problèmes comme un rapt par
exemple. Christopher était au FBI spécialisé pour les affaires étranges, le
SF comme ils l’appellent là-bas, sur Terre.
Mais maintenant, plus le temps pour les présentations, car leur appareil
est en orbite autour d’une planète que leur CP désigne comme Elvy. Les
trois amis savent ce qu’ils peuvent trouver ici, Jacques leur avait raconté
son aventure à l’époque, juste après avoir rencontré Aqualuce. Mais ils
ne s’imaginent pas que le pire est devant eux. Pour arriver ici, Steve
avait une clef que Jacques lui avait confiée et le miracle est que
l’appareil dans lequel ils ont embarqué possède un type de propulsion
spéciale qui ne réagit qu’à cette clef. Le vaisseau s’est transformé en
machine à traverser l’espace instantanément. Maldeï ne s’attend pas à la
visite des parents de l’enfant enlevé, mais l’arrivée d’un engin étranger
lui est rapportée immédiatement.
⎯ Nous sommes satellisés autour d’Elvy, Steve, connaissais-tu cette
planète ?
⎯ Non, juste le récit de Jacques, c’est tout !
⎯ Alors qu’est-ce qui nous y fait venir ?
⎯ Lorsque j’ai introduit la clef, j’ai fortement pensé à Axelle, c’est
ce que m’avait conseillé Noèse. Le vaisseau nous aura amenés ici parce
qu’elle doit y être.
⎯ Et parce que notre ennemi y est aussi et il est certain qu’elle est au
courant de notre visite. Je ne pense pas qu’il faille rester là, nous devons
détaler en vitesse, ne pas rester dans le secteur de cette planète.
⎯ Mais pourquoi serions-nous venus jusqu’ici, si c’est pour
repartir ?
⎯ Clara a raison, il n’est pas bon d’arriver près d’un ravisseur sans
être préparé. Nous ne devons pas nous faire remarquer si nous nous
posons sur cette planète.
⎯ Alors, déposez-moi sur la planète, je me ferais prisonnier afin de
me rapprocher d’Axelle. Lorsqu’elle me verra, elle prendra courage.

276
⎯ Ton idée n’est pas mauvaise, Steve, mais il faut pouvoir te
retrouver facilement sur cette planète. Tu vois, nous au FBI, nous avons
des gadgets aussi sophistiqués que les trucs de ces peuples qui se
baladent et se font la guerre dans l’espace. Regarde, j’ai un truc que les
E.T. aimeraient avoir aussi, pas sûr qu’ils y aient pensé aussi.
Christopher sort de sa poche une boîte dans laquelle il y a quatre
aiguilles et un appareil avec un écran LCD en couleur.
⎯ C’est un pisteur, un petit instrument capable de suivre un homme
partout sur Terre. Mon boîtier est un récepteur, qui est activé par les
aiguilles que tu vois. C’est le summum de la miniaturisation. Tu as
entendu parler de la nanotechnologie, je suppose ?
⎯ Oh ! bien sûr, c’est de plus en plus en vogue, surtout dans ma
région.
⎯ Ces aiguilles sont des émetteurs ultra puissants qui peuvent nous
informer de tous les déplacements de ce qui ont la chance d’avoir planté
en eux ces aiguilles. Si je t’en implante une, tu seras pisté au mètre prêt.
Clara, pensez-vous que votre appareil puisse programmer mon récepteur
avec une carte numérique de la planète ?
⎯ Je pense que c’est possible, en général, le CP peut s’adapter à tout
type de programme. Le numérique binaire est un système très basique
qui ne doit pas poser de problème au CP qui gère le vaisseau. Je vais
immédiatement lui poser la question.
Clara pose une main sur le communicateur du CP et par échange de ses
fluides, la question est donnée au Cristal Pensant. Juste après, la réponse
est rendue :
Système binaire recouvert d’un programme évolué appelé DOS, lui-
même converti en système d’exploitation dénommé Windows.
Programmation des éléments Elviens en système Windows réalisé,
injection à l’appareil par voie hertzienne. Opération terminée. Système
programmé dans l’instrument, amélioration 3D réalisée. Bonne
utilisation, Monsieur Christopher !
⎯ Et c’est toujours comme ça vos machins, ils vont aussi vite et ils
s’amusent à en faire à leur tête ?
⎯ Vous devriez être satisfait, Christopher, votre appareil fonctionne
certainement mieux que lorsqu’il est sorti des laboratoires du FBI. Le
Cristal Pensant agit toujours dans notre intérêt, il fait ses améliorations
lui-même sans qu’on ait besoin de lui demander. Vous voyez, sur Terre,
les ordinateurs ne fonctionnent que lorsqu’on les met en fonction et ils
n’appliquent pas seuls des modifications dans leur système, un homme
est toujours indispensable. Les CP n’ont pas de bouton OFF-ON, ils

277
s’allument et s’éteignent tout seul. Les Lunisses les considéraient
presque comme des êtres vivants.
⎯ Nos ordinateurs sont des boîtes avec de la mémoire et du calcul,
rien d’autre !
⎯ Nos CP sont des blocs de cristal, d’or et d’autres matériaux, mais
leur mémoire s’étend à la conscience de tous les êtres vivants.
⎯ OK, vous êtes les meilleurs. Mais maintenant, Steve, si tu es prêt à
te faire lâcher sur cette planète, es-tu prêt à ce que je t’implante une
aiguille ?
⎯ Les piqûres, je les aborde par mon métier. D’accord, mais si c’est
moi qui la place.
⎯ Alors, prends-en une et plante-la où tu veux sur toi.
Steve attrape une aiguille et la pique délicatement dans son avant bras
gauche. Il pousse la pointe et elle disparaît en laissant une petite trace
rouge.
⎯ Si tu es prêt, Steve, je me pose sur une zone assez dégagée pour
avoir le temps de fuir si nous sommes repérés.
Clara est un très bon pilote. Elle fait un demi-tour en se mettant sur le
dos, puis elle tire sur le manche et l’appareil plonge à la verticale de la
planète. Le nez droit vers le sol, l’engin prend de la vitesse. Mais la
friction de l’air n’est d’aucun effet sur la carlingue, le vaisseau semble
pourvu d’un champ protecteur. Arrivé à moins de deux mille mètres, elle
cabre l’appareil qui ralentit presque instantanément. Au bout de deux
minutes, en dessous d’eux le sol se rapproche doucement à la verticale.
Clara pose l’appareil au bord d’une plage isolée. Plus loin sur la côte, on
peut apercevoir une ville côtière comme sur Terre, avec ses bâtiments et
ses rues éclairées.
⎯ Elvy était une belle planète, je ne sais pas ce qu’elle est devenue
depuis que Jacques en est parti. Nous avons tout à craindre si nous
sommes arrivés jusqu’ici. Nous resterons sur la planète, nous allons
cacher l’appareil, et Christopher et moi tenterons de passer inaperçus
parmi la population. Essaie de te rapprocher d’Axelle et lorsque tu
l’auras trouvée, fais-nous signe. Ton système fonctionne Christopher ?
⎯ À merveille, j’ai Steve sur mon écran.
⎯ Comment ferais-je pour vous avertir ?
⎯ Prends une deuxième aiguille et casse-la, ça suffira à donner
l’alarme. Cache-la bien, j’ai sur mon écran deux signaux, si l’un d’eux
s’arrête, nous comprendrons.
Steve insère sous la peau d’une main l’autre aiguille.
⎯ Bien les amis, je vous quitte.

278
⎯ Prends soin de toi, ne te mets pas en danger, on veut te revoir.
⎯ Et comment vais-je me faire comprendre si je croise des
personnes, ils n’ont pas le même langage ?
⎯ Mais, Jacques a déjà dû te le dire, ici, on parle la Langue, il n’y a
pas de barrières, tu ne t’en apercevras même pas.
⎯ Clara, le CP indique de l’activité, dans le secteur, il faut y aller.
Clara s’approche de Steve et lui fait un baiser qui dure quelques instants.
L’homme est surpris, il aurait cru avoir Noèse contre ses lèvres. Juste
après, ses deux amis ferment la porte de l’engin et disparaissent sous les
eaux de l’océan qu’ils ont devant eux. Steve n’est pas encore remis du
baiser. Il se demande ce qu’elle lui a fait car son sang semble bouillir
dans ses veines depuis et sa tête tourne bizarrement. Clara serait-elle
aussi magique que Noèse ou Aqualuce ? mais la question ne se pose pas
très longtemps car un véhicule arrive déjà sur lui avec quatre hommes à
l’intérieur.

279
LE COMBAT

L’homme est amené jusqu’à Maldeï, il a les mains liées


derrière le dos. Ses vêtements sont bien différents des autres et la femme
qui se souvient du premier instant où elle avait vu Bildtrager comprend
immédiatement d’où il vient.
⎯ Tu es un terrien, cela ne trompe pas ! pourquoi es-tu ici et
comment es-tu venu ?
Dans la tête de Steve, ça va très vite, il comprend qu’il est certainement
devant celle par qui tout est arrivé. Il voit sur la tête de la femme une
couronne de serpent et il se rappelle la description que Jacques en avait
faite du premier voyage dans l’espace. Celui qui porte cette couronne
n’est plus un être humain, mais juste l’esprit du mal. Il ne fait aucun
doute que dès cet instant, il ne vaut plus grand-chose.
⎯ Êtes-vous celle qui a enlevé ma fille ?
Steve aurait dû être plus intuitif, car en moins de dix mots il vient de
commettre une erreur très lourde de conséquences.
⎯ Comment, ta fille !
⎯ Vous avez envoyé Jacques Brillant sur Terre pour enlever un
enfant. Il a pris le premier enfant qui s’est présenté à lui et c’était Axelle,
la fille de Noèse, ma fille adoptive.
⎯ Si ce n’est pas ton enfant, c’est celui de Jacques ?
Steve comprend alors que ce n’est pas la réponse qu’elle désirait
entendre, il ne sait comment s’en sortir. S’attendait-elle à avoir un enfant
de Jacques ?
Il réfléchit très vite et comprend qu’encore une fois il a donné une
réponse sur laquelle il ne pourra plus revenir. Voyant la haine terrible
sortant des yeux de la femme maudite, il sait qu’elle pensait avoir enlevé
la fille d’Aqualuce. Il est alors à deux doigts de se trouver mal. Il
commence à voir ce qui pourrait se passer dans la tête de l’être qu’il a
devant lui.
⎯ Non.
⎯ Cette enfant ne m’intéresse pas, j’aurais dû avoir la fille ou le fils
d’Aqualuce. Elle m’a trompée, si elle remet les pieds ici, ce sera morte !
Alors, tu es venu chercher l’enfant. Tu veux récupérer ton bien. Tu vas
le faire mais à ma façon. Ta fille est dans les mines de Carbokan avec
Jacques et sa servante. Tu vas les rejoindre immédiatement. Tu vas vivre
avec elle, et surtout tu vas mourir avec elle dans tes bras.
⎯ Mais elle n’est pas responsable, de votre erreur, vous ne pouvez

280
pas la condamner.
⎯ Terrien tais-toi, sinon tu es mort avant même de l’avoir revue. Je
tue comme je respire, baisse tes yeux ou tu ne seras plus rien.
Steve comprend pourquoi son voyage était de la folie aux yeux de
Noèse, trop de précipitation l’entraîne dans un trou sans fond. Comment
avoir encore une chance de s’en sortir ? Cette femme va-t-elle vraiment
l’emmener jusqu’à Axelle ?
⎯ Faites ce que vous voulez de moi, mais laissez la vie à mon
enfant.
À peine a-t-il dit ce dernier mot qu’un rayon sort des yeux de Maldeï et
lui fait perdre connaissance immédiatement. Cette femme est sans
complexe, elle le fait transférer dans sa chambre. Il est maintenant
allongé sur son lit. Steve n’est pas conscient et Maldeï l’a fait mettre à
nu. Elle s’est préparée, aussi elle ne porte qu’un léger voile sur son corps
dévêtu. Elle s’allonge sur lui et commence un rituel qu’elle a déjà
pratiqué sur Bildtrager.
La couronne de serpent s’allonge et la queue se raccorde au crâne de
l’homme. Alors, elle peut pénétrer les profondeurs de son esprit. Hélas,
contrairement à Jacques, Steve n’a pas été préparé à ce type d’épreuve.
Sa mémoire est comme un livre ouvert, toute sa vie est visible à celui qui
le pénètre. C’est ainsi que Maldeï trouve tout ce qu’elle veut y trouver.
Elle absorbe le passé de Steve dans son intégralité et elle boit tout de lui
les images, ses joies, ses peines, elle voit tous les visages qu’elle veut,
elle connaît les enfants de chacun, elle sait qui sont ceux de Jacques et
Aqualuce. Elle connaît Cléonisse, Céleste. Elle connaît même Noèse,
comprenant qu’elle aussi est son ennemie, peut-être cela sauve-t-il
Axelle et Steve de la mort pour le moment, car elle voit qu’ils sont eux
aussi une monnaie d’échange. Elle a la vision complète de l’école de
Keuramdor, comme si elle y habitait depuis sa création. Voyant tout
cela, elle peut maintenant établir un plan pour y prendre les deux enfants
de Jacques et d’Aqualuce. La mémoire de Steve s’arrête juste au
moment de quitter la Terre, le reste semble brouillé. Aucune importance
pour elle, elle a trouvé ce qu’elle voulait. Sa couronne se détache de
Steve, mais avant de le quitter, elle abuse de lui pour le bien et le plaisir
de ses sens. Violé dans tout son être, Steve encore inconscient est
transporté dans un vaisseau qui l’emmène directement vers les mines de
Carbokan. Se réveillant juste dans le vaisseau, il est comme entièrement
vidé de sa force vitale, son esprit se brouille, sa mémoire est vide. Il ne
sait pas ce qu’il vient de subir au plus profond de son être et de sa chair,
il est meurtri, il n’est plus lui-même.

281
Néni voit qu’un vaisseau se pose devant l’abri qui leur est attribué
depuis qu’ils sont arrivés à Carbokan. Il est tard, tout le monde dort,
Jacques est installé sur une paillasse tandis qu’Axelle est sur un lit que
Néni lui a fabriqué avec des vieux vêtements qu’elle a trouvés, elle lui a
donné une forme confortable afin qu’elle dorme aussi confortablement
pour un enfant de son âge. Elle n’a pas sa couronne sur la tête, elle est
posée sur un petit rondin de bois juste à côté d’elle.
Un homme est jeté sans ménagement sur le sol, il est à peine conscient.
Néni voit tout, elle comprend vite que c’est pour eux qu’on est venu. Le
vaisseau repart et l’homme ne se relève pas. Elle met un manteau sur
elle, pour s’en approcher. Lorsqu’elle se penche sur lui, elle voit ses
yeux. C’est à cet instant qu’elle saisit que Maldeï l’a brûlée de son
esprit. Il est vraiment blessé. Alors, elle tente de le soulever pour
l’amener à l’abri. Avec beaucoup d’efforts elle l’assoit sur une chaise et
de ses mains, tente de remettre ses fluides vitaux en fonction afin de le
réveiller et de lui redonner vie. Au bout d’une heure l’homme commence
à émerger, ses yeux ont repris de la vivacité, mais il n’a toujours pas dit
un mot. Il est comme terrorisé, comme s’il avait fait un cauchemar
terrible. Néni sent que le mieux pour lui serait de dormir, alors, comme
elle en a le pouvoir, elle lui passe doucement une main sur son visage, et
d’un coup, il s’endort plus paisiblement. Néni le veille toute la nuit. Elle
ne connaît pas cet homme qu’elle a fait pénétrer dans sa masure, peut-
être est-il dangereux, qui sait. La chose qui lui semble curieuse chez lui,
ce sont ses vêtements, car il a sur lui des chaussures en plastique avec
des coussins d’air, un bracelet avec un boîtier métallique et des aiguilles
qui tournent. Une chemise et un pull en laine, rien que des matières
qu’on utilise plus depuis longtemps sur Elvy. Un peu comme les
vêtements d’Axelle au début.
Le jour se lève et pour chacun, il va falloir aller travailler à la mine afin
de valider son badge pour manger et surtout, avoir le droit de vivre. Au
premier jour où ils sont arrivés dans les mines, on leur a donné les règles
que chacun doit suivre ici :
Règle numéro Un, pour manger, il faut travailler.
Règle numéro Deux, pour avoir le droit de vivre, il faut travailler.
Règle numéro Trois, au bout de deux jours sans travailler, on est abattu.
Règle numéro Quatre, interdit de partir.
Règle numéro Cinq, il n’y a pas d’autres règles, les plus forts restent.
On appelle ça la quintuple règle de vie. Si on ne le fait pas, on n’est pas.
Chaque jour, à la sortie de la mine, on imprime un tampon sur la main, si
on l’a, on mange. Lorsqu’il s’efface au bout de deux jours, on n’a plus
282
qu’à creuser sa tombe. Lorsqu’on arrive dans les mines de Carbokan, on
met un coup de tampon sur une main, puis à chacun de toujours l’avoir.
Jacques, comme elle l’appelle, se réveille le premier ; Néni s’est
endormie malgré toute sa volonté de veiller sur cet étranger. Il regarde
celui assis sur une sorte de fauteuil. Il a une étrange impression et il
commence à le bousculer.
⎯ Eh ! qu’est-ce tu fais là, t’es qui toi ?
Cela réveille Axelle qui, ouvrant les yeux, voit son oncle crier sur
quelqu’un. Elle se redresse, saisie. Elle se tait un instant, regarde encore
une fois l’homme dormant sur le fauteuil. Non, elle ne rêve pas,
vraiment pas. Elle saute de son lit et crie :
⎯ PAPA !
Tout le monde se réveille à cet instant ; Néni, surprise, et Steve, encore
groggy mais vivant. La petite fille lui saute au cou, ce jour est un des
plus beaux de sa vie car, à des dizaines de milliers d’années-lumière de
la Terre, son père adoptif est là pour la ramener à la maison.
⎯ Papa, papa, tu m’as retrouvée, je vais bien, mais tu me manquais
avec maman. Où est maman, est-elle avec toi, est-elle restée sur Terre ?
⎯ Doucement, Axelle, je ne savais pas que c’était ton père, mais
maintenant, je comprends pourquoi on l’a déposé devant notre maison. Il
a dû subir des épreuves de la part de Maldeï, il n’est pas encore remis.
Axelle examine Steve, lui palpe la tête, lui fait un examen à sa façon.
Elle a des dons exceptionnels et elle dit d’un ton sérieux :
⎯ Maldeï a pris de lui tout son passé, elle connaît la Terre aussi bien
que lui, elle a avalé toute sa mémoire, il est vide, ce n’est plus qu’un
végétal il ne retrouvera pas sa vie si je ne vais pas la reprendre de cette
voleuse d’âmes. Je dois aller l’affronter pour reprendre la vie de mon
père. Je vais lancer un défi à Maldeï, je dois pour cela coiffer ma
couronne. Je vais devoir y laisser mon esprit à l’intérieur pour pouvoir
entrer en contact avec elle.
⎯ Tu n’es pas bien, Axelle, si tu fais cela, il ne restera plus rien de
toi, tu auras oublié ton père dès que tu te laisseras prendre par l’esprit de
la couronne.
⎯ C’est ce qu’elle attend de moi, elle sait que je protège mon esprit
en restant au dessus. Elle n’a rien dit, mais c’est pour cette raison que
nous sommes dans les mines. Je vais me laisser prendre par l’esprit de la
couronne, mais je n’oublierai pas qui je suis, je saurai me protéger,
laisse-moi faire.
C’est à ce moment qu’Axelle attrape sa couronne et la pose sur sa tête.
Mais cela lui provoque une onde de choc et elle perd connaissance.

283
Maldeï a tout en elle, les plans de la Terre, ceux des bâtiments qui
abritent les enfants, les places de chacun dans chaque chambre. Il n’y a
plus un instant à perdre, elle doit préparer un plan d’invasion pour la
Terre, chaque minute compte. Elle n’enverra pas Bildtrager cette fois,
car il est trop connu là-bas. Des hommes de sa garde devraient le
remplacer facilement. Elle vient d’envoyer le terrien rejoindre sa fille
dans les mines de Carbokan et elle se dit qu’elle n’entendra peut-être
plus jamais parler d’eux, les chances de survie là-bas sont de trente pour
cent. Elle convoque son amiral, chef de l’armée Elvienne. Elle pense que
c’est le moment d’agir. Il n’est pas encore temps d’envahir la Terre,
mais elle doit attirer à elle, Aqualuce, au plus tôt, afin de mettre un terme
au doute et d’assurer pour une très longue période la suprématie du
règne de la couronne qui dure depuis des millénaires. Devant le chef,
elle lui explique son désir :
⎯ Daribard, je vous ai fait venir pour que vous exécutiez une
mission de la plus grande importance. Je veux que vous alliez sur Terre
pour ramener ici le plus grand nombre d’enfants se trouvant dans une
école particulière. Ne les comptez pas, ramenez-les-moi, je ferais moi-
même mon choix. Vous partirez avant la fin de la nuit, avec le nombre
d’hommes qu’il vous plaira. Une fois sur place, prenez votre temps,
faites attention, je pense que ces enfants sont assez malins, ils pourraient
vous surprendre. Je veux un résultat, mais n’en tuez aucun. C’est vous
qui mettrez en place votre stratégie, je veux un résultat. Inutile de revenir
sans rien, vous mettriez en jeu votre avenir, pour un trône ou pour un
trou. Vous prendrez le vaisseau à propulsion éthérique le plus rapide, il
vous conduira sur la planète en vingt jours environ. Dès que vous aurez
ce que je veux, faites-le-moi savoir par message télépathique.
⎯ Grande Maldeï, c’est pour moi un honneur d’exécuter cette
mission. Je me ferais un grand plaisir de vous satisfaire. Je prendrais
avec moi quarante hommes et dix femmes pour s’occuper des enfants,
comme ça, je vous les ramènerai en bon état.
⎯ Je t’autorise à les congeler si c’est nécessaire.
⎯ Je ne ferais pas de détail, vous les aurez tous.
⎯ Que tes paroles soient justes et je ferais de toi un grand homme
dans notre monde.
Sur l’heure, Daribard rassemble cinquante de ses soldats et quelques
femmes. Tous sont des enfants, adolescents issus des mines de
Carbokan, ils sont parmi les plus robustes, des têtes brûlées, capables de
se battre avec n’importe quel adversaire. Quant aux femmes, elles

284
viennent toutes de l’ancien grand hôpital, elles étaient des infirmières,
aides-soignantes, peut-être médecin à l’époque, mais maintenant, elles
ne sont plus rien, car ce qui intéresse Maldeï aujourd’hui se sont tous
ceux qui peuvent se battre, tenir une arme dans les mains, tuer et mourir
pour elle. Ces femmes-là, elles avaient encore de l’amour pour les
hommes lorsqu’elle est arrivée ici pour prendre le pouvoir. Pour les
emmener avec lui, Daribard a dû leur promettre la liberté car elles vivent
depuis des années dans un ghetto où les personnes inutiles sont
regroupées. Un ghetto que Maldeï a sciemment pensé, une zone où les
êtres qui ont encore une conscience, rassemblés, peuvent encore servir
pour des besoins quelconques ; comme une réserve à viande, une banque
d’organes vivante, d’appâts, ou cibles d’entraînement pour les soldats.
Ils sont des milliers, et parfois, l’armée se sert dans ce vivier géant pour
ses besoins…
Maldeï va à la rencontre de son amirale pour le regarder partir :
⎯ N’as-tu pas peur de laisser en liberté ces femmes parmi tes
hommes dans le vaisseau ?
⎯ Qu’ai-je à en craindre, elles pourront me divertir avec mes
hommes d’équipage.
⎯ Ne les tue pas avant ton retour, tu en auras besoin avec les enfants.
⎯ Peut-être les ferais-je mourir de plaisir !
⎯ Ça suffit, pars et reviens avec mon butin.
Fermant la porte de son vaisseau, l’amiral file vers la Terre.

Maldeï se couche, pensant porter un coup fatal à Aqualuce. Lorsqu’elle


apprendra que les enfants sont dans les mains de son ennemie, elle ne
tardera pas à arriver. Seule dans son lit, elle passe une main sur son
ventre et là, celui-ci lui rappelle qu’elle porte quelque chose en elle, le
fruit de ses rapports avec Jacques. Le fœtus lui tire le ventre, il aura
quatre mois bientôt. Elle se dit qu’elle devrait y porter plus d’attention
car dans cinq mois, il sera là. Il faut qu’avant la naissance, elle ait détruit
Aqualuce, ensuite, ce sera trop tard, le bébé doit naître avec une mère
ayant acquis toute sa force. Maldeï espère bien boire le sang de son
ennemie pour l’offrir à son nouveau-né. Ah ! si seulement elle pouvait
déjà être là.
Elle s’endort, mais pour peu de temps car la lumière de l’étoile se lève
déjà. Ce qui la réveille est un bourdonnement terrible qui vient de sa
couronne, quelqu’un tente d’entrer en contact avec elle. C’est si fort
qu’elle se redresse sur son lit et entend cette voix qui résonne dans toute
sa tête :

285
« Mère, tu veux que je t’appelle mère, écoute-moi. »
Maldeï reconnaît celle qui parle dans sa tête, seule un être qui possède
une couronne peut communiquer avec elle. C’est donc la fille que
Jacques a kidnappée qui prend contact avec elle. Alors elle entre en
conversation avec.
⎯ Que me veux-tu Darkel ?
⎯ Mère, c’est toi qui as voulu cette conversation, tu en es
responsable. Tu m’as baptisée de la couronne que tu as posée sur mon
crâne, tu savais que je prendrais la force de celle-ci. Tu veux de moi que
je sois un serviteur. Mon esprit obombré n’est plus qu’un membre de ta
conscience, pourtant, je suis encore consciente. Je n’ai pas tout perdu de
ma nature, des traces de l’enfant que j’étais, sont encore présentes et je
veux te défier. Viens me chercher, sinon, je te polluerai l’esprit jusqu’à
ce que je te trouve.
⎯ Mais à me défier, tu es certaine d’échouer, de mourir.
⎯ Alors, fais-moi mourir lorsque je serais devant toi.
⎯ Tu es insolente, tu ne devrais pas t’opposer à moi, même avec ta
couronne, tu es mon sang aujourd’hui. J’arrive sur le champ, prépare-toi.
Maldeï exige d’un de ses hommes d’être conduite immédiatement dans
les mines de Carbokan, au lieu où se trouve Darkel, ce qui est fait dans
l’instant.

Tandis qu’Axelle, qui vient de perdre conscience devant les yeux de


Néni, se relève. La fille regarde la femme devant elle sans sembler la
reconnaître. Ses yeux ont changé de couleur, du vert émeraude, ils sont
devenus noirs. Néni ne reconnaît pas l’enfant, elle comprend que la
couronne a entièrement pris son esprit, il est impossible de savoir ce qui
se passe dans sa tête maintenant. Des jours et des jours elle avait pris
garde à ne jamais poser sa couronne sur sa tête sans avoir quitté l’esprit
de son cerveau, pourquoi cette erreur subite ? mais, pas le temps de se
poser de questions car devant la maison, Néni voit un engin se poser
devant eux. Une porte s’ouvre et elle voit Maldeï en sortir. Alors, Axelle
dit à Néni, avant de sortir dans la cour :
⎯ J’ai à faire…
La regardant, elle la voit se poster devant la reine de ce monde, comme
deux duellistes ; c’est David contre Goliath…

Une enfant de sept ans contre une femme de bientôt quarante-cinq, le


combat qui s’annonce n’est pas équitable. Comment si fragile et sans
expérience cette petite fille pourra-t-elle s’en sortir ? c’est la question

286
que se pose Néni. Les deux duellistes sont devant le gîte que Bildtrager a
aménagé avec l’enfant et sa servante. Autour d’eux, c’est un terrain qui
n’a rien d’un jardin, mais ressemblant plutôt à une décharge car, friche,
roches, objets détruits et détritus en tout genre traînent sur le sol. Leur
habitation en tôle et en bois est dans un trou profond ; reste d’une
ancienne mine. Sur les pentes quelques arbres poussent. Ici, ils restent
isolés des autres occupants du vaste domaine des mines. Lorsque la pluie
tombe, l’eau s’accumule et inonde le fond. La baraque est bâtie sur des
pilotis, mais pour y accéder il faut parfois y aller à la nage. C’est pour
cela que Jacques, Néni et Axelle ont pu s’y installer sans problème,
personne ne désirait s’y installer.

⎯ Je suis devant toi Darkel, je suis heureuse que tu aies enfin


accepté de laisser ton esprit se faire pénétrer par l’esprit de la couronne.
Je savais que tu fuyais ton corps afin de préserver ta conscience. Te
soudant à elle, tu es au service du roi du monde. Peut-être est-ce à cause
de l’homme qui vous a rejoint cette nuit. Il ne sera pas venu pour rien.
Encore une fois, Maldeï sent que l’enfant pénètre son esprit, il n’y a pas
de barrières entre elles et elle ne peut se protéger. Lui posant cette
couronne sur son crâne, elle en a fait un esclave, mais en même temps
elle lui a donné une partie de ses pouvoirs.
Darkel pénètre son cerveau ; son esprit comme une sonde et commence à
lui voler ses pensées, elle les lit pour mieux la connaître. Maldeï
comprend déjà trop tard que l’affrontement a commencé et elle répond à
l’enfant de la même sorte, pénétrant à son tour en elle, mais, hélas, elle
ne peut avoir l’avantage, car elle a bien plus à donner que l’enfant qui,
venant d’un esprit jeune et pur, n’a rien à cacher et n’a qu’un passé
limité à la vie d’un enfant de sept ans. Elle trouve dans son esprit des
souvenirs d’enfants, des jeux, des amis, des rêves, des sourires et de
larmes. Aucun secret, aucune crainte, son esprit est lisse comme une
feuille blanche où tout est à écrire. Darkel lui dit :
⎯ Cet homme est l’objet de mon défi, mais tu le sais déjà, comme je
sais ce que tu projettes pour moi et les autres. Si je gagne, je veux que tu
me donnes l’esprit de l’homme que tu as volé. Je le veux pour moi, ce
sera mon trophée.
⎯ Et qu’as-tu à me donner si je gagne ?
⎯ Tu pourras prendre mon corps pour te livrer à une nouvelle
jeunesse, je te laisserai poser ta couronne sur ma tête et ton esprit
éteindre le mien.
⎯ Tu es courageuse, le marché semble juste. Mais pour notre

287
combat, tous les coups sont permis. La règle que j’impose est que
chacun reste où il est, interdiction de bouger sinon on est éliminée.
⎯ C’est entendu !
Néni a une grande conscience, son esprit est plein de force, mais elle est
totalement impressionnée par la puissance de l’échange qui se profile
entre les deux duellistes, Axelle n’est plus présente sur le terrain, Darkel
l’a remplacée, il n’y a plus d’enfant devant elle.

Au pied de sa maison, Néni voit l’enfant et la reine face à face. Son sang
se glace, elle se demande si le combat est vraiment égal. Maintenant
qu’elle vit avec Axelle depuis quelque temps, elle sait que cette fille
n’est pas vraiment une enfant malgré son age. Elle a un corps d’enfant,
mais un esprit riche d’une très longue et lourde expérience. Cela lui
donne-t-il un avantage ? Elle vient d’assister à la première partie menée
par Axelle, l’enfant a su prendre l’avantage par le peu de savoir qu’elle a
accumulé durant sa petite vie. Mais à la prochaine attaque, serait-ce un
avantage ?

Elles se regardent, mais elles n’ont pas bougé, cela fait près de cinq
minutes, Néni se demande ce qui peut se passer dans leur tête. Elle n’a
plus accès à leurs pensées, c’est vraiment une affaire personnelle, car la
couronne de chacune est en fait une seule, c’est comme si la couronne se
combattait elle-même.
Dans l’esprit de Darkel, rien ne se passe, elle attend l’attaque de Maldeï.
Maldeï observe son adversaire, analyse chaque trait en même temps pour
surprendre, elle ne peut penser, elle ne doit rien préparer afin que son
adversaire ne puisse lire en elle par avance ce qu’elle va faire. D’un
coup, une tornade se déclenche au-dessus d’elle, le terrible nuage vient
de créer une trombe qui aspire tout, la maison de Néni et de Jacques est
frôlée, mais cette trombe se dirige directement sur Darkel et s’arrête sur
elle. Le vent formidable devrait l’avoir arrachée du sol, mais l’enfant ne
bouge pas, elle semble enracinée comme un bloc de béton. La tornade
est dirigée, cela ne fait aucun doute, c’est Maldeï qui l’a provoquée. Une
trombe de deux mètres de diamètre tourne sans s’arrêter sur la petite
fille, à une vitesse si grande que même un éléphant en serait emporté.
Mais elle ne bouge pas, même la couronne sur sa tête reste fixée. Après
quelques minutes interminables, le vent s’arrête. La pauvre Darkel est
maintenant nue, la tempête lui a tout arraché. La voyant ainsi Néni
attrape une couverture de son lit et la recouvre. En la touchant elle sent
qu’elle est devenue dure et froide comme du granite. Maldeï n’a pas pu
la faire bouger ni la faire disparaître. Cet instant de réflexion lui est fatal
288
car Darkel lance sur elle un faisceau de feu qui sort de ses yeux. Les
vêtements de la femme se mettent à brûler de toute part, Maldeï est en
flammes, c’est une torche vivante. Tous ses habits flambent, des
morceaux s’envolent autour d’elle. Quelques instants plus tard, les
dernières braises se consument, mais la femme est toujours droite sur
son socle d’ordures. Elle aussi complètement dévêtue et recouverte de
cendres.
⎯ Je résiste au feu, trouve autre chose, ce n’est pas suffisant ma
petite !
À cet instant, des trombes d’eau s’abattent sur le trou de la mine et le
fond se remplit rapidement. Le niveau monte, Maldeï mesure presque un
mètre soixante-dix, mais la pauvre Darkel ne fait qu’un mètre vingt au
maximum. La pluie ne s’arrête pas et elle monte en longeant les
chevilles de l’enfant. C’est un enfer d’être sous cette pluie qui tombe
comme des cascades, le niveau monte de seconde en seconde, Darkel a
de l’eau jusqu’aux épaules, puis le cou se trouve recouvert et sa tête
disparaît presque entièrement. On peut voir la tête de sa couronne, puis
plus rien, elle est sous l’eau. Mais encore une fois, elle n’a pas bougé. La
pluie s’arrête lorsque le niveau atteint le dessus des bras de Maldeï. De
la frêle maison qui abritait Néni, Jacques et Axelle, il ne reste que
quelques planches, ces habitants se sont réfugiés sur les hauts du grand
cratère que forme cette ancienne mine. En bas, ils peuvent voir la reine
mais l’enfant a disparu, son corps ne flotte même pas dans la grande
mare boueuse. Maldeï semble avoir gagné, mais alors que personne ne
s’y attend, une explosion formidable chasse toute l’eau du profond trou,
Maldeï en est chassée de sa place tandis que Darkel se trouve toujours au
même endroit et elle se met à rire.
⎯ Tu n’es plus à ta place, tu as perdu.
⎯ Tu as rusé, tu m’as surprise, mais tu n’as pas encore gagné.
Alors, Maldeï envoie vers l’enfant des rayons qui font crépiter son corps,
ses flux électriques brûlent et détruisent les cellules, ce sont des rayons
de mort faits pour tuer. La jeune fille se tord de douleur, mais elle
résiste. C’est alors que la force de cet orage magnétique que Maldeï
vient de provoquer agit comme un aimant, et la couronne de serpent de
Darkel en est éjectée. Maldeï voit avec stupéfaction ce qu’elle vient de
produire. Alors, elle arrête son attaque, croyant maintenant avoir devant
elle un être sans défense. Mais elle se trompe car aussitôt, la petite réagit
et l’interpelle :
⎯ As-tu déjà entendu parler d’amour, en veux-tu une démonstration,
veux-tu en ressentir ses effets ?

289
Juste a-t-elle dit cela qu’Axelle propage vers Maldeï une forme
inattendue de pensées. Elle lui donne de la compassion et de l’amour. De
tout son cœur.
⎯ J’ai lu en toi que tu n’es pas mauvaise, je sais que tu es un être de
grande bonté, tu as éteint la femme qui donnait sa vie pour son peuple.
Mais en toi, il y a un cœur qui bat et qui demande à être éveillé. Tu te
bats pour étouffer cette vérité, tu refuses ce que tu es, un être qui aime
l’humanité. Mon cœur est indestructible car il bat pour la vérité, rien ne
peut m’atteindre car je suis la fille de Noèse, c’est la mère de la pensée
primordiale de la vie, c’est ma mère. Montre moi un cœur vivant en toi
qui bat pour l’amour, tu auras gagné.
Maldeï veut lui répondre par une pensée aux feux mortels, mais rien ne
sort d’elle, elle est comme paralysée. Alors, elle dit à l’enfant :
⎯ Tu as gagné, je renonce à te tuer, je vais te rendre la conscience de
ton père. Mais tu resteras ma prisonnière. Tu n’es plus mon enfant, tu
resteras ici dans les mines de Carbokan. Approche-toi que je tienne ma
promesse.
Alors, Axelle vient juste à côté d’elle. Maldeï se penche, le serpent se
déplace et plante sa queue sur la nuque de l’enfant et en quelques
instants elle sent qu’en elle pénètre un flux de pensées, d’idées,
d’images, de souvenirs, de haine de joies, de souffrance, tout ce qui
constitue une âme humaine. Juste après que le dernier souvenir ait trouvé
une place dans sa mémoire, la queue du serpent se détache d’elle. Maldeï
la regarde, puis ses yeux se lèvent jusqu’aux êtres qui la regardent par le
dessus du talus. Elle sait qu’elle ne peut rester là, mais elle ne peut
admettre complètement d’avoir perdu, alors elle dit à Bildtrager :
⎯ Rentrons ensemble chez nous, suis-moi.
L’homme sans conscience ne se fait pas prier, il la rejoint. Quelques
instants plus tard, ils montent dans un engin qui les conduit directement
au palais de Sandépra, laissant sur les ruines de la bâtisse Néni, Steve et
Axelle, aux pieds de l’enfant, une couronne de serpent calcinée.
⎯ Néni, il faut redonner vie à mon père, trouvons un lieu tranquille.
⎯ Il y a une cabane abandonnée plus haut, suis-moi.
Sous la hutte en paille, l’enfant demande à l’homme de s’allonger. Alors,
il s’agenouille devant elle, Axelle lui prend la tête entre ses mains et
pose son front sur le sien. Fermant les yeux, elle pense à son père, et
pose sa conscience à l’entrée de sa mémoire et délivre d’elle toute la vie
de l’homme que Maldeï avait volée. La liaison entre Axelle est Steve
dure quelques minutes et enfin l’enfant se détache de son père. Sur le
sol, l’homme s’est endormi.

290
⎯ J’ai rendu à mon père sa mémoire, lorsqu’il se réveillera il sera
comme avant.
Néni entoure de ses bras la petite fille et pleure de bonheur de la voir
saine et sauve.
⎯ Tu as risqué ta vie pour ton père, tu aurais pu mourir, je n’ai
jamais vu un être affronter Maldeï, ceux qui se sont opposés à elle sont
morts.
⎯ J’avais deux avantages pour le faire. D’abord j’avais sur ma tête la
couronne de serpent, ensuite j’ai en moi l’amour de ma mère et sa force
est toujours en liaison avec moi, même à des années lumières. L’amour
de maman, c’est l’amour des hommes et ça, Maldeï ne l’a jamais eu.
Sans ma couronne je n’aurais pas pu lui proposer le défi, c’est pour ça
qu’après l’avoir mise sur ma tête j’ai laissé ma conscience sombrer dans
le serpent. Je ne savais plus qui j’étais mais j’avais gardé en moi l’idée
d’affronter ma semblable et cette conscience de serpent avait décidé de
lui prendre celle de mon père. Il y avait en moi un minuscule esprit qui
guidait le serpent. Lorsque dans sa haine elle a fait tomber ma couronne,
j’ai repris conscience et je n’avais que l’amour à lui donner, elle n’a pas
voulu lutter.
⎯ Tu n’étais pas assurée du résultat, tu aurais pu finir en cendres, je
l’ai déjà vue faire ce genre de chose.
⎯ Elle a eu peur. Mais le plus important, c’est que je connais d’elle
tous ses secrets. Je sais pourquoi elle m’a prise, je sais qu’elle attend ma
tante Aqualuce pour un combat terrible et surtout, ça c’est vraiment plus
grave, elle vient d’envoyer une troupe sur la Terre pour ramener tous les
enfants de mon école ici, afin d’attirer Aqualuce. Maldeï a toutes ses
chances de réussir car elle a pris de mon père tous les plans de
Keuramdor, elle connaît comme lui notre planète elle a la mémoire de
mon père, elle est très dangereuse. J’ai aussi trouvé en elle des souvenirs
de mon oncle Jacques, mais sa conscience n’est pas en elle, elle se
trouve ailleurs. Il faut réveiller l’esprit de mon oncle car s’il reste
toujours près d’elle il court un grand danger, et en même temps s’il se
réveille, c’est elle qui est en danger. Comme je l’avais vu la première
fois, elle attend un enfant et il sera là dans un peu plus de cinq mois.
⎯ Tout ce que tu me dis est très grave, nous devons agir avec ton
père, et peut-être retourner à Sandépra pour les retrouver. Si c’est
possible, il faut trouver le moyen d’avertir ta mère de l’attaque qui se
prépare contre elle et les enfants. Ton père pourrait nous aider.
⎯ Il va se réveiller dans un instant, il faut l’interroger pour savoir
comment il a pu arriver jusqu’à nous, c’est peut-être la solution ?

291
⎯ Tu as raison.
Le père d’Axelle finit par ouvrir les yeux, il est vraiment choqué par ce
qu’il lui est arrivé, mais à l’instant où il se redresse, il reconnaît Axelle
pour qui il avait quitté la Terre. Sa joie de la retrouver est immense ;
une partie de son but est maintenant atteinte. Axelle lui raconte comment
il est arrivé jusqu’à elles et ce qu’elle a fait pour le sauver de Maldeï. Il
en est complètement retourné, surtout lorsqu’il apprend qu’à cause de
lui, des soldats sans conscience foncent maintenant vers la Terre pour
ramener les enfants ici. Il comprend son erreur et regrette de ne pas avoir
écouté sa femme Noèse. Néni intervient alors :
⎯ Ce n’est plus le moment des regrets, il faut que vous nous aidiez à
retrouver ceux qui vous ont accompagnés.
⎯ Mais comment faire, je n’ai aucun moyen de les contacter. Je ne
me rappelle même pas du voyage, j’ai comme un trou de mémoire
depuis que nous sommes partis, mon dernier souvenir est celui du baiser
que Noèse m’a donné avant que nous décollions.
⎯ Ce n’est pas possible qu’ils vous aient abandonné sans avoir mis
au point un moyen de vous retrouver. Savez-vous s’ils sont encore sur
Elvy ?
⎯ Je n’en sais rien. Tout ce dont je me rappelle c’est que Christopher
avait pris avec lui du matériel scientifique d’investigation. Mais notre
départ s’est fait dans la précipitation, nous n’avons pas eu le temps de
nous préparer. Mais, je peux vous dire que depuis qu’Axelle a été
enlevée, Noèse est sur ses gardes, elle a averti les enfants que d’autres
pourraient revenir pour enlever d’autres enfants. Là-bas, à Keuramdor,
les enfants sont tous très doués, mais ils sont si jeunes. Quels moyens de
défenses auraient-ils devant des soldats entraînés ?
⎯ Steve, pour nous, il n’est pas question de rester ici, mais nous
devons nous préoccuper de notre survie dans les mines de Carbokan, il
faut rebâtir un logis pour nous trois et il faut travailler dans les mines,
c’est notre seule chance de survivre, il faut que nous puissions manger et
qu’on nous tamponne chaque jour, sinon nous sommes morts ; les gardes
nous surveillent et ils demandent à voir notre tampon dès qu’ils nous
croisent. Regardez votre main, avant d’arriver ici, on vous a imprimé le
signe de la mine. Cela fait moins d’un jour, mais il commence à
s’effacer. Nous devons travailler dix heures par jour et il est tard, suivez-
nous, nous allons à la mine…

292
CHRISTOPHER ET CLARA, SECRET D’UNE PLANETE

⎯ Sous l’eau on est en sécurité, ils n’iront pas nous


chercher ici.
⎯ Mais je ne crois pas qu’on puisse rester ici, nous ne sommes pas
des poissons.
⎯ Même des poissons ne peuvent pas vivre dans les océans d’Elvy
car les mers de cette planète sont infestées de mammifères qui ne leur
laisseraient aucune chance pour vivre et se reproduire. Sur Elvy, la mer
est le royaume des mammifères, les animaux sont plus nombreux à vivre
sous la mer que sur le sol. La vie s’est installée comme ça, nous pensons
que la vie était d’abord au-dessus de l’eau, puis elle est descendue en
dessous.
⎯ C’est apparemment le contraire sur la Terre. Je serais un poisson à
l’origine de la vie. Vous m’imaginez avec des écailles, ça serait drôle !
⎯ Très bien, Christopher, je vais vous faire faire une petite visite,
vous serez surpris.
⎯ Vous savez naviguer comme un sous-marin ?
⎯ J’ai été pilote instructeur, dans mon ancien monde. Je sais
manipuler tout type d’appareil. Quand on instruit les élèves on doit les
mettre en condition dans tous les types de milieu. L’eau est un fluide,
comme l’air ou l’éther spatial. Laissez accrochée votre ceinture, ça peut
remuer. Je vais allumer les projecteurs pour attirer les animaux.
Aussitôt fait, Christopher voit l’eau s’illuminer comme en plein jour,
rien à voir avec les bathyscaphes que les plongeurs prennent sur Terre
pour explorer les fonds marins.
⎯ Nous risquons d’être repérés avec autant de lumière.
⎯ Je ne crois pas, car nous sommes à moins six mille mètres, la
lumière ne remonte pas à la surface. Mais regardez plutôt ce que nous
avons devant nous.
Christopher n’en croit pas ses yeux, car il a devant lui des êtres mi-
singes mi-poissons. Ils ont des bras et des jambes allongés et sont
recouverts de poils. Il y en a près d’une dizaine qui nagent autour d’eux.
Au bout de leurs membres, ils ont des palmes au lieu de doigts, mais ils
peuvent les plier pour attraper leurs aliments. Certains portent des
feuilles et des sortes de fruits. Ils ont tous des têtes de gorilles, pour
certains la ressemblance avec des humains est frappante. Ces animaux
paraissent intéressés par le vaisseau et ils s’en rapprochent. Clara a arrêté
le moteur depuis un moment et l’engin ne bouge pratiquement pas. De

293
leur cabine, ils observent. Soudain l’un des aqua-singes pose ses yeux
sur la vitre fumée du vaisseau et regarde à travers. Voyant les deux
humains il devient comme fou et commence à frapper de toute sa force
sur la carlingue. Les autres arrivent et commencent à en faire autant.
Clara sent que ses animaux deviennent dangereux et elle remet la
propulsion. Elle accélère doucement afin de n’en blesser aucun.
⎯ On ne doit pas rester là, je ne sais pas pourquoi ils sont devenus
dangereux, ce n’est pas normal.
Le vaisseau sort de la zone et se stabilise sur un fond de sable, ses
projecteurs sont éteints.
⎯ Vous avez raison Christopher, nous ne pouvons pas rester là, il
faut sortir, trouver un endroit pour cacher le vaisseau et nous rendre à
Sandépra, c’est la capitale de la planète. Je vais naviguer en suivant les
fonds et nous rapprocher de la ville. Lorsque nous serons à proximité,
nous laisserons notre vaisseau sous l’eau et nous remontrons à la nage.
⎯ OK, mais il faut que je protège mon équipement, il ne doit pas
prendre l’eau, sinon on risque de ne plus pouvoir retrouver Steve.
⎯ Noèse nous a donné des victuailles, il y a du beurre, enduisez le
avec et mettez-le dans une pochette en plastique.
Christopher tartine son appareil, mais il n’est pas pour autant comestible.
Clara fait avancer rapidement l’engin en suivant le sol, le cristal pensant
l’assiste cependant. Au bout de deux heures, Clara pense être arrivée
près de la ville, d’après les plans que le CP possède, ils sont à mois de
cinq cents mètres de la rive, il est temps d’envisager abandonner
l’appareil. Clara programme le CP sur sa fréquence humaine, comme ça,
elle pourra le retrouver plus facilement lorsqu’elle sera au bord de la
côte.
⎯ Il est temps de nous préparer, déshabillons-nous, on ne doit pas
nous voir avec nos vêtements, nous serions aussitôt repérés et nous
aurions peu de chance de rester libre. Par contre, il est courant à
Sandépra, en couple de se promener nus, c’est dans la nature des
hommes de cette planète. Un homme et une femme ensemble dévêtus,
c’est un signe d’amour et de galanterie. Nous allons faire comme tout le
monde et surtout, Christopher, il ne faut plus nous vouvoyer, on est
amoureux et l’on se tutoie. D’accord ?
⎯ Si tu veux !
Leur vaisseau est comme une grande voiture et il ne possède pas de sas
pour sortir, alors Clara a recours à une astuce.
Retournant sur le dos leur engin, ils équilibrent la pression
atmosphérique avec celle de l’eau, ainsi en ouvrant le toit de la cabine,

294
ils peuvent sortir en descendant sur le sol sableux. Une fois sortie, Clara
ferme la porte et l’engin se pose à l’envers sur le sol. Aussitôt elle
entraîne son équipier vers la surface, ils sont à trente mètre de
profondeur et il ne leur faut que trente secondes pour remonter à la
surface. À l’heure qu’il est, c’est la nuit et c’est une chance pour eux. Ils
nagent jusqu’au rivage, ils sont au pied de la ville. Un peu plus tard,
arrivant sur la plage, ils sont à peine remarqués par des hommes et des
femmes qui se détendent et se livrent à des parties d’accouplements
curieuses. Ils sont tous nus et les deux amis ne sont pas différents d’eux.
Christopher de par sa mentalité américaine est bien gêné de voir ces
hommes, ces femmes se mélanger et s’accoupler sans complexe devant
d’autres. La nature humaine qu’il connaît de la Terre est bien plus
pudique et seuls les animaux jusqu’à présent n’avaient pas de
complexes.
⎯ Clara, c’est quoi, que font-ils ?
⎯ Ne me pose pas la question, tu le vois bien, ils baisent tous, ce ne
sont plus des êtres humains, ils se sont enlisés dans la folie du sexe et ils
en sont malades, ils ne peuvent plus s’en sortir, pour eux, c’est trop tard.
C’est Elvy, tu devrais le savoir. Viens, on va s’installer dans une de ces
huttes qui paraissent inhabitées.
⎯ Comment le sais-tu ?
⎯ J’ai un peu plus que de l’intuition, tu ne connais pas ma famille,
mais chez nous, les éléments de la matière n’ont aucun secret. Cette
maison que nous avons devant nous rayonne l’abandon. Nous pouvons y
entrer. Il y a une règle sur Elvy. Chaque maison doit être habitée. Si elle
est vide pendant plus de dix jours, elle peut être prise par le premier qui
y pénètre. Allons-y, nous serons ses nouveaux propriétaires.
C’est un bungalow sur pilotis qui les accueille, une très grande vitre
inclinée sur le côté surplombe la plage, ils passent sur le côté, pénétrant
dans un grand séjour équipé d’une cuisine. S’avançant plus à l’intérieur
ils trouvent une chambre avec un lit démesuré, un plafond de verre leur
laisse découvrir toutes les étoiles du ciel. Enfin au bout de la chambre,
une salle de bain avec une baignoire si grande qu’elle pourrait faire
penser à une petite piscine.
⎯ Tu dis que c’est abandonné, mais c’est très propre, c’est étrange.
⎯ Tu devras t’habituer à vivre en dehors de ta planète, tout ce que tu
connais de la Terre ne fait pas partie de ce monde. Ça fait très longtemps
que les Lunisses ont inventé les murs, les draps et les sols
autonettoyants. Beaucoup de choses sont autonettoyantes sur nos
planètes. Ici, il n’y a plus de femmes de ménage, les aspirateurs sont très

295
rares. Allez, viens, nous allons réfléchir à comment agir pendant que
nous sommes sans Steve. Tous les deux, nous devons nous organiser
pour rendre utile notre venue dans cette partie de l’univers. Je crois que
nous devrions nous mélanger à la population pour savoir ce qui se passe
ici. Tachons de nous connaître un peu mieux tous les deux car à
Keuramdor, nous ne nous fréquentions pas, nous nous connaissons si
peu.
⎯ Tu as raison, Clara, mais si j’ai suivi Steve, c’est parce que tu es
avec nous, il y a quelque chose qui m’attire chez toi.
⎯ Et si je te dis que c’est réciproque, tu me crois ?
⎯ Oui !
Alors, leurs yeux se mettent à briller et ils commencent à comprendre ce
qu’il leur arrive et se taisant un long moment, ils ne se quittent pas des
yeux. Durant ces instants, chacun semble apporter à l’autre la
connaissance de son passé et de ses sentiments…

Clara est la sœur d’Aqualuce, elles sont nées toutes les deux sur la Terre
à Paris. Ce sont des sœurs jumelles. Leur père est une des clefs de
l’univers, il appartient à un autre monde, c’est lui qui leur a donné tous
leurs dons. Lorsque leur mère est morte juste après leur naissance, il les
avait conduites sur Lunisse afin qu’elles puissent s’épanouir avec des
enfants comme eux, plein de dons. Elles sont devenues pilotes de
vaisseaux. Aqualuce est partie dans l’armée à la conquête des étoiles
tandis que Clara est restée pour apprendre aux autres. Clara avait un
amant qui s’appelait Starker, tandis qu’Aqualuce ne se souciait pas de
ses sentiments. De grands événements ont bouleversé leur planète,
Aqualuce a rencontré Jacques. Jacques, qui avait sympathisé avec
Starker, s’est retrouvé sur Elvy, et de retour de cette planète maudite ils
ont rapporté une maladie étrange et mortelle que tous les Elviens avaient
attrapée et répandaient en faisant l’amour. Starker, n’écoutant pas sa
raison, avait ensemencé Clara de son mal et elle était morte devant lui.
Disparue instantanément, son destin l’avait renvoyé sur la Terre de façon
très magique. C’est pour cela qu’elle n’est plus comme avant. De sa
première vie, elle n’en a plus aucun trait. Autrefois grande et blonde,
avec les yeux bleus, elle s’est retrouvée dans un corps d’adulte dont
l’âme l’avait quitté. Elle ne s’est jamais réincarnée, mais elle a glissé
dans un autre corps. Et Clara aujourd’hui est une femme d’environ
trente-deux ans, elle a les cheveux bruns et courts, les yeux aussi
sombres. Elle n’est pas très grande, juste un mètre soixante-cinq. Elle
n’est pas trop fine, mais elle porte bien son corps, elle est belle. C’est

296
l’esprit de Clara qui porte ce corps mais en elle il reste la trace d’un être
qui s’est donné avant qu’elle n’en prenne possession, une femme qui
avait accompli la prouesse de tout donner pour l’amour des hommes.
Clara est aussi comme cela.
Christopher par contre, est un terrien de pure souche, avant de se trouver
dans le vaisseau, qui l’a conduit jusqu’à Elvy. Au début de l’été, dans
son bureau de la SF, "The Strangs Facts" à Washington, il ne se doutait
pas qu’il se retrouverait quelques mois plus tard au fin fond de l’univers.
Mais en son for intérieur, il n’en est pas étonné. Car déjà, enfant, il avait
la passion de l’étrange, il imaginait des formes de vie au-delà de ce que
notre vue peut percevoir. Il pensait que la vie intelligente existait en
dehors de notre planète. En fait, les événements qu’il vit depuis plusieurs
mois, il les avait toujours espérés. Après le vol de la navette à Houston,
il était parti mener une enquête chez Aqualuce. Se retrouvant dans une
école étrange, il s’est fait prendre à son propre piège et les enfants l’ont
transformé. Comprenant qu’il était devant quelque chose de peu
ordinaire, pour protéger l’école qu’Aqualuce, Jacques et Noèse avaient
construite, il a préféré ne rien dire et à la fin démissionner. Christopher
est devenu un des membres de l’entourage d’Aqualuce sans la connaître.
Comme Clara, il a un cœur ouvert à une vérité qu’il cherche depuis qu’il
est né. Aux Etats-Unis, il était célibataire, trop passionné par son travail,
il n’avait pas le temps de regarder les femmes avec attention. C’est
depuis quelques heures qu’un courant étrange le pénètre.
Curieusement, l’histoire de ces deux êtres se croise et s’échange à
travers leur corps et leur esprit. Il leur faut peu de temps pour
comprendre leur attirance. Ils se rapprochent l’un de l’autre, cela
commence par un sourire, des clignements d’yeux. Une caresse sur une
joue, une autre sur les lèvres. Une main qui serre l’autre, deux cœurs qui
battent trop fort. Des doigts qui glissent sur un ventre, une main qui
touche une poitrine. Deux regards qui ne se lâchent plus. C’en est fait de
l’amour…

⎯ Nous avons pris du plaisir ensemble ce soir, mais si je l’ai fait


c’est par amour pour toi. Je sens qu’unis, nous serons plus forts. Je
t’aime, mais j’ai aussi beaucoup d’amour pour les autres, je ne pensais
pas que cela m’arriverait dans ces circonstances.
⎯ L’amour n’est pas réservé qu’à ceux que nous avons croisés sur la
plage tout à l’heure. Je ne le fais pas pour mon plaisir, mais pour que nos
corps se lient et que nos énergies ne forment plus qu’une. L’amour est
un échange pour une réalisation, le plaisir n’en n’est qu’une

297
conséquence. J’ai envie de toi pour donner et j’ai envie de donner pour
t’aimer. Lorsque tout à l’heure tu t’es couché sur moi et que j’ai écarté
mes membres pour te laisser passer, je l’ai fait pour que tu te perdes un
peu dans la joie de l’union, mais j’ai les moyens de te faire pénétrer en
moi plus profondément et que nous nous unissions réellement. Si tu le
souhaites, je te propose que nous nous mariions immédiatement, par un
sacre magique que je peux nous administrer. Le souhaites-tu ?
⎯ Clara, j’ai goûté de toi il y a un instant et j’ai le sentiment de te
connaître avec profondeur. Ce que tu me demandes n’est pas à prendre à
la légère. Je ne suis pas léger dans mes décisions et j’accepte.
⎯ Ce que nous allons faire n’est pas magique, mais c’est du domaine
de la création originelle de la vie. Nous allons fondre nos cellules
ensemble pour conjuguer nos noyaux atomiques ensemble. Nos
contraires vont se réunir. Tous nos atomes vont perdre leur polarité, nous
deviendrons des atomes neutres et les orages ne pourront plus nous
toucher, nous deviendrons invulnérables. Lie-toi à moi, mais pas par le
sexe. Prenons-nous dans nos bras, je vais faire le reste.
Christopher l’écoute et la prend. Alors Clara, qui a traversé des mondes
et des épreuves étranges, concentre sa force sur leurs corps. Allongés sur
l’immense lit, une lumière les entoure. Puis, les atomes de leurs êtres se
mettent à chauffer, les corps s’embrasent, devenant jaunes comme de la
lave en fusion et toutes les cellules deviennent un magma unique. Leurs
polarités se déchargent et les noyaux de tous les atomes se fondent avec
les électrons en surface, et les atomes muent en un élément unique, lisse,
ne possédant ni intérieur ni extérieur. À cet instant précis, le magma
devient invisible et l’espace se transforme en un rien immense. Les deux
êtres ont échangé leur vie, ils sont unis, véritablement mariés. Le corps
unique se refroidit, et en perdant sa luminosité, deux êtres se détachent.
Les corps d’un homme et d’une femme en ressortent. Christopher est
encore lui-même, il n’a pas changé, son visage est le même, mais pour
Clara, c’est comme si elle avait brisé un charme maléfique car tout son
corps s’est transmué. Jusqu’avant cet étrange échange, c’était une petite
brune aux cheveux coupés court, l’héritage d’un corps qui s’était offert à
elle sur la Terre. Comme guérie, elle apparaît devant son ami, grande,
ses cheveux sont longs et blonds, son visage est marqué par des taches
de rousseur. Cette transformation est comme la fin d’un grand supplice
qu’elle portait depuis des années, depuis qu’elle était apparue morte
devant son ami de l’époque, Starker, et Jacques. La puissance de
l’univers est capable de changements et il vient de rendre à Clara son
corps volé au matin d’un sacrifice qu’elle avait accepté pour pousser son

298
ami à emmener Jacques au bout de sa quête.
Maintenant, un courant électrique neutre circule dans leur organisme. Ils
semblent maintenant dormir, mais c’est juste un moment pour récupérer
de leur transformation.
Clara ouvre les yeux la première, Christopher la suit. Ils se découvrent
l’un et l’autre, son ami la voit si différente, mais il sait que c’est elle.
Clara se redécouvre aussi et sent en elle les vertus de son corps
transmué, qu’elle aimait tant autrefois. Tous ses pouvoirs Lunisses sont
en elle, plus ceux de son union.
⎯ Je pense comme tu penses.
⎯ Je vois comme tu vois.
⎯ Nous ne sommes plus femme ou homme, mais les deux à la fois,
Christopher, nous sommes unis, vraiment mariés. Tu m’as donné tes
dons et tu as les miens aussi.
Il réfléchit un peu et pense comme Clara. Fermant les yeux, il voit par-
dessus les murs et aperçoit les hommes et les femmes sur la plage qui se
frottent les uns les autres dans la luxure et la crasse de leurs sexes qui
éjaculent et échangent leurs passions effrénées. Écœuré, il replonge
dans l’image de sa chambre.
⎯ Tu as raison, je peux maintenant voir au-delà de mon corps. Mais
pourquoi ces hommes et ces femmes sont-ils comme cela ?
⎯ Ils sont sur Elvy, la pire et la meilleure planète. La pire parce que
son pouvoir magnétique est tel que tous ses habitants sont incités à
chercher l’union à tout prix. La première pensée et de la faire par le sexe.
C’est pour cela qu’ils ont toujours été à chercher le plaisir. Elvy a
toujours été la planète des plaisirs. Mais le véritable pouvoir magnétique
d’Elvy est d’unir les hommes comme nous l’avons fait ce soir. Nous
n’aurions pas pu le faire ailleurs, sur la Terre, nous n’en avons pas la
possibilité. Nous sommes peut-être les premiers à l’avoir réalisé. Nous
sommes en un sens des pionniers.
⎯ Je ressens ce que tu me dis, c’est juste.
⎯ Ce n’est pas pour rien ce qui nous arrive, c’est parce que nous
avons une mission à réaliser dans ce monde et sur cette planète.
⎯ Nous avons laissé Steve seul, nous ne savons pas où il se trouve.
⎯ Je suis d’accord, mais je sens qu’il est vivant. Demain nous
partirons pour explorer la ville et le rechercher. Restons là pour la nuit.
Clara et Christopher restent dans le lit et profitent des heures qui leur
restent pour vivre le début de leur amour comme des enfants.
Le véritable pouvoir qu’ils possèdent depuis cet instant n’est pas une
force, ou des dons particuliers qui leur donneraient une suprématie sur

299
d’autres êtres, non.
Mais d’avoir été les premiers à percer le secret d’Elvy et d’en découvrir
son pouvoir, unis comme un atome parfait, ils sont devenus
invulnérables.
La sexualité est dépassée, la jouissance d’être un corps accompli est bien
supérieure à cela. Si les Elviens avaient pu le découvrir au début de leur
existence sur cette planète, ils seraient parmi les rois de cet univers.

300
PERSEVY
⎯ Amanine, nous arrivons dans quelques heures sur
Persevy, j’espère que nous n’aurons pas de mauvaise surprise.
Néanmoins, il est presque certain que Maldeï sera déjà venue avant
nous. Alors je m’attends à tout maintenant.
⎯ Ne crois-tu pas que nous aurions dû rejoindre les autres pour
décharger sur Unis les bébés que nous avons en calle ? Ils seraient mieux
là-bas.
⎯ Peut-être as-tu raison, mais je dois exécuter ma mission. Je retiens
ton idée, elle est peut-être juste. De toute façon, nous arriverons dans
moins de dix heures. Est-ce que tout se passe bien pour notre nouvelle
maman, et Passade, se remet-elle ?
⎯ Tu sais, Maora est une bonne mère, elle est devenue épanouie
avec son petit garçon. Je ne la reconnais plus, j’ai l’impression que la
conquête spatiale est bien loin pour elle, elle a vraiment rangé au placard
ses habits de pilote. Mais pour Passade, c’est plus dur, elle n’est pas
habituée à vivre dans un vaisseau, d’autant plus qu’il n’est pas très
grand. Comme elle est dans l’autre vaisseau, j’ai pensé faire un transfert
pour qu’elle nous rejoigne. J’aurais plus de facilité à m’occuper d’elle,
c’est pour ça aussi que j’aimerais aller vers Unis, sais-tu à combien de
temps nous en sommes ?
⎯ Je pense entre vingt-huit et trente jours.
⎯ Ce sera long si nous y allons.
⎯ Je te promets, nous rejoindrons nos amis rapidement.
Les deux vaisseaux se mettent sur orbite peu de temps après. Némeq
demande à Maora de lancer une recherche sur cette planète, trouver des
traces de vie comme ils l’ont toujours fait. Le CP s’occupe à faire les
investigations, cela dure. Hélas, le résultat est nul, plus rien ne semble
vivre ici, même pas un animal. Némeq se concerte avec les autres
membres de l’expédition, leur conclusion est semblable, il est inutile de
perdre du temps sur cette planète, il faut repartir. Mais à la fin de cette
discussion, Maora qui était restée occupée avec son enfant se manifeste.
⎯ Excusez-moi si j’arrive un peu tard, mais je ne suis pas d’accord
avec votre conclusion. Il y a plusieurs raisons à cela, d’abord, je suis
Persevienne et je connais bien les habitudes de mon peuple. Vous ne
connaissez pas tous Persevy, c’est une planète très particulière, c’est un
astre où la vie ne s’est pas développée comme sur les mondes que vous
connaissez. Sur ma planète, la vie est très rude, toute l’année, la glace

301
recouvre la planète, des pôles à l’équateur. Pour y vivre, nous avons dû
construire des maisons qui peuvent se déplacer comme des billes sur la
glace, c’était pour nous le seul moyen de ne pas être recouverts par les
tempêtes de glace. Comme elles étaient fréquentes, nous nous mettions à
rouler pour rester en surface. C’est pour ça que les villes n’étaient pas
sur des cartes, nous ne pouvions pas faire de plan de la planète car elle
était toujours en mouvement. Les vaisseaux qui venaient nous visiter
avaient intérêt à se signaler pour nous trouver. En dehors de la vie au
dessus, il y avait la vie dessous. Nous avions taillé d’innombrables
galeries afin de nous déplacer plus commodément, nos habitations
étaient aussi des véhicules de ce fait. Nos bulles étaient très confortables,
la sphère extérieure était l’engin qui nous déplaçait, celle de l’intérieur
était notre maison. Il y avait entre les deux un bain lubrifiant et
calorifique, malgré nos déplacements permanents, nous ne sentions pas
que nous avancions, c’était une habitude chez nous. Les villes
bougeaient toutes ensemble, nous restions près des uns et des autres
quels que soient les tempêtes et les changements. Parfois nous étions à
l’équateur, d’autres fois aux pôles. L’intérêt de cette planète, c’était sa
vie sous-marine. Sous la glace, il y avait une faune et une flore
extraordinaire. Nos bulles pouvaient s’installer des mois sous l’eau. Sous
la surface de la planète, les ondes radio ne pénétraient pas et le seul
moyen de communiquer était la télépathie. Je pense que lorsque Jacques
Brillant décida de tous nous ramener sur Lunisse, certains sous l’eau ou
sous le sol n’ont pas écouté le message. Je reste persuadé qu’une bonne
partie de mes frères et sœurs sont restés là. Si le CP n’a pas décelé de
vie, c’est qu’elle est sous la mer ou sous le sol. Les ondes magnétiques
que nous employons sont comme les ondes radio, elles ne servent à rien
ici.
⎯ En es-tu sûre ?
⎯ Je suis pilote comme toi, Némeq, je connais bien le matériel,
demande à Maori jusqu’à quelle profondeur le CP a fait son
investigation.
⎯ Tu as vérifié, Amanine ?
⎯ Non, je ne connais pas vraiment ce matériel. Attends, je contrôle.
Après vérification, elle constate que le CP n’a pu donner qu’une
estimation à moins cinquante mètres.
⎯ C’est l’épaisseur moyenne de la glace sur Persevy, je pense qu’il
faudrait aller plus en profondeur.
⎯ Comment veux-tu que nos vaisseaux puissent traverser cinquante
mètres de glace et que nous creusions ensuite des galeries sous le sol ? Il

302
faudrait qu’il y ait parmi nous une personne qui puisse encore
communiquer par télépathie, comme ça on serait fixés.
⎯ Et s’il n’y a plus aucun télépathe parmi ceux qui sont restés en
dessous ?
⎯ Tu veux dire que tu m’obliges à descendre sur cette planète ?
⎯ Notre mission n’est-elle pas de chercher sur chaque monde lunisse
des survivants ?
⎯ As-tu une idée pour aborder ta planète, comment les vaisseaux
faisaient-ils pour se poser ?
⎯ Il y a plusieurs astroports sous la glace, les portes d’accès étaient
toujours ouvertes, la glace n’y pénétrait jamais car il y avait des lasers
pour la chasser. On peut essayer, je connais leurs positions, le plus
important est au pôle nord, si tu le souhaites, je peux t’aider pour cette
mission, je trouverais quelqu’un pour s’occuper de Neovy.
⎯ Je peux m’en occuper si tu le souhaites ?
⎯ Amanine, j’ai confiance en toi, les moments où je ne pourrai m’en
occuper, je te le confierai. Tant que nous sommes dans le vaisseau, je
peux le prendre avec moi. Il dort pour le moment et je peux prendre en
main l’approche jusqu’à l’astroport.
⎯ Et si les lasers ne fonctionnent plus, qu’est-ce qu’on fait ?
⎯ On verra bien.
⎯ C’est tout ce que tu peux me dire ?
⎯ Oui !
⎯ Je peux faire demi-tour !
⎯ Si tu n’écoutes pas ta conscience !
Némeq réfléchit, pense à Doora. Elle aurait agi comme Maora, il le sait
trop bien. Doora a raison, même à des milliers d’années lumières, elle
reste près de lui par la pensée. Il ne peut se détacher de sa compagne,
surtout lorsqu’elle agit comme une conscience.
⎯ J’espère que tu as raison, sinon je ne te confirai plus les
commandes du vaisseau.
Maora sourit. Elle sait que rien n’est joué et qu’effectivement elle peut
se tromper, mais lorsque le doute est là, il faut vérifier.
La descente se fait doucement, si dans l’espace la température est de
moins cent vingt degrés, sur la planète Persevy il n’y fait franchement
pas très chaud. Dans l’atmosphère il y fait moins soixante degrés et au
sol moins cinquante. Mais le plus curieux, ce sont les mers, car leur
température est toujours constante, aux environs de trente degrés. C’est à
cause de l’activité volcanique qui y règne et qui crée d’innombrables
sources d’eau chaude souterraines. Les mers sont toutes réchauffées,

303
c’est l’atmosphère qui donne le froid à cette planète. Les Lunisses ont
décidé d’en faire un de leur monde, grâce aux merveilles des mers de cet
astre.
⎯ Nous sommes à trois cents kilomètres du pôle, les lasers devraient
se voir d’ici peu. Ils se désactivent juste le temps que nous nous alignons
dans le faisceau. Lorsque nous sommes entourés par les lasers, il n’y a
plus qu’à nous laisser guider. Il n’y a pas de porte, ce sont les rayons qui
nous protègent.
⎯ Je ne les vois pas, es-tu certain qu’ils sont encore actifs ?
⎯ Non, surtout après tant d’années. Mais je sais faire mon approche.
Je connais bien cet astroport. Je vais me placer dans l’axe des lasers, je
n’en suis qu’à cent kilomètres maintenant.
⎯ Je te laisse faire, s’il y a un problème nous remonterons dans
l’espace.
⎯ Ne t’en fais pas.
Maora continue ses manœuvres, mais elle commence à douter car de là
où elle se trouve, les rayons auraient dû être vus et elle devrait les
traverser.
⎯ Ça ne se passe pas comme tu veux ?
⎯ Les rayons ne sont pas là. Sans eux, il n’est pas d’entrée possible.
Mais je crois avoir une solution.
⎯ Dis-moi !
⎯ Ça arrivait que les rayons soient inactifs, alors c’était au pilote de
les mettre en marche. Nous avions un code pour les activer.
⎯ Tu te rappelles ce code ?
⎯ Je crois que sur l’émetteur hertzien tu dois émettre sur sept
gigahertz et donner les codes binaires 11110000111000110010.
⎯ C’est très archaïque ton système, le binaire n’a jamais été employé
chez nous, sauf en jeu pour les enfants.
⎯ Alors, jouons si tu veux bien !
Némeq demande au CP d’activer la séquence d’émission suivant les
informations de Maora. C’est instantanément fait.
⎯ Nous allons voir si tu as raison.
⎯ Je vais ralentir nos vaisseaux, parfois la mise en marche nécessite
quelques minutes.
Dans le silence, tous regardent l’horizon. Les minutes commencent à
durer. Du désespoir se lit dans les yeux de Maora. Mais d’un coup, au
loin un éclair de lumière jaunâtre se fait voir.
⎯ Regarde, ce doit être les lasers, cela doit faire un bon moment
qu’ils n’ont pas fonctionné. Ils doivent être en train de percer la glace.
304
C’est pour ça qu’ils ne sont pas encore dans notre direction.
Maora a raison car il ne faut pas longtemps pour que les rayons
s’échappent de leur prison et jaillissent vers eux. Bientôt, un halo
cylindrique se constitue sous leurs appareils.
⎯ Ça marche, il faut se placer au centre du halo.
⎯ Mais si on traverse les rayons, ils vont faire des dégâts.
⎯ Non, au premier contact ils s’arrêtent. Il faut descendre et
traverser.
Les deux vaisseaux s’apprêtent à traverser les rayons et au moment du
contact, ils s’arrêtent. Juste après s’être replacés à l’intérieur, les rayons
repartent.
⎯ On peut couper toutes les commandes, nous sommes pris en
charge, on va se poser dans dix minutes environ.
Les deux engins de l’expédition suivent un fil invisible placé dans l’axe
des rayons. Les vaisseaux sont placés au centre des rayons qui forment
un tube d’approche. C’est la nuit au-delà des faisceaux, et tout autour,
c’est maintenant la tempête. Mais les lasers l’éloignent et tous ceux qui
se trouvent dans leur champ en sont protégés. Maintenant tous voient
l’entrée de l’astroport, au bout des rayons les canons lasers crachent leur
flux. Ils arrivent sur une grande dalle totalement éclairée et les deux
vaisseaux s’y posent.
⎯ Crois-tu que tout soit automatisé, Maora, n’y a-t-il pas quelqu’un
qui manipule ces instruments ?
⎯ Non, c’est une certitude, ça a été volontairement que tout ait été
automatisé, car comme le peuple persevien est mobile, aucun ne
souhaitait rester ici à surveiller en permanence l’arrivée des vaisseaux. À
l’époque où tout se passait bien, nous n’avions aucun ennemi, il aurait
été ridicule d’y laisser des gardes.
⎯ Et on arrive, comme ça, neuf ans après que la planète ait été
évacuée, et hop, ça repart comme si de rien n’était. J’ai du mal à le
croire.
⎯ Némeq, je n’ai pas dit que personne n’avait entretenu le système,
mais juste que personne n’a à le faire fonctionner. Si nous sommes ici,
c’est que je pense que des perseviens sont toujours sur cette planète et il
se peut qu’ils aient continué à entretenir l’astroport.
⎯ Tu es vraiment persuadée d’avoir raison.
⎯ Non, j’en suis certaine !
Depuis qu’ils sont partis en mission, Maora a toujours tenu tête à
Némeq, comme si elle se substituait à Doora. Il n’en est pas chagriné, au
contraire, il aime cette femme pour ses oppositions, il retrouve en elle ce

305
qui lui manque.
⎯ Que devons-nous faire ici, y a-t-il un moyen pour communiquer
avec les êtres qui seraient sous le sol ?
⎯ Je ne sais pas où ils peuvent être, mais je sais que normalement il
doit y avoir au moins une habitation mobile pour transporter les
voyageurs qui s’arrêtent ici.
L’astroport est une immense plate-forme où des dizaines de vaisseaux de
tailles moyennes peuvent se poser. Il y a un hôtel, des restaurants et des
magasins, tous abandonnés. Et une salle de transit.
⎯ Tu dis que tout est automatisé, mais pourquoi semble-t-il qu’il y
ait eu autant d’activité ici, cela devait demander des dizaines de
personnes pour faire vivre cet astroport ?
⎯ C’est vrai, mais aucun n’était sédentaire, le personnel tournait. La
manipulation des lasers aurait demandé une longue formation, c’est pour
cela qu’aucun n’avait à s’en occuper, tout était automatique.
⎯ Tu as toujours réponse à tout, c’est ce que j’admire chez toi.
⎯ Chez les perseviens, Maora, signifie "celui dont la vérité est
juste".
⎯ Je ne savais pas que certaines vérités peuvent être fausses.
⎯ Il faut y réfléchir, tu devrais en tirer des effets intéressants.
⎯ D’accord, mais maintenant, que fait-on ici ? quelle vérité vas-tu
me dire ?
⎯ Juste que pour avancer, il ne faut pas reculer !
Bon, allez ! on ne peut pas s’amuser ici. J’ai pris à plusieurs reprises les
couloirs de transit. Ils nous conduisaient dans des sphères qui nous
amenaient jusqu’aux villes. Ces grosses boules n’étaient pas des
habitations mais de véritables véhicules qui se déplaçaient beaucoup
plus vite. S’il y en a une, nous aurions une chance de retrouver les
autres.
⎯ Comment les retrouver s’il n’y a plus de télépathes parmi nous et
que les ondes ne passent pas à travers le sol ?
⎯ Je pense que s’il y a des survivants ici, ils sont sous les mers, c’est
l’endroit le plus calme et tempéré de la planète. Allons, vois s’il y a un
engin et partons vers la mer pour les retrouver.
Amanine et Passade restent dans un des vaisseaux avec les enfants tandis
que Maora et une partie de l’équipe partent explorer la station. Ils ne
savent pas pour combien de temps ils en auront, mais ils ont pris avec
eux des provisions. Dans une des salles de transit, ils découvrent une
sphère. Maora dit que c’est un véhicule et qu’avec lui on peut se
déplacer dans le sol à une vitesse importante.

306
⎯ Je m’imaginais tes sphères bien plus grosses que ça, tu crois qu’on
pourra tous tenir dedans ?
⎯ Tu ne t’imaginais tout de même pas trouver devant toi une
planète ? une sphère de six mètres est suffisamment spacieuse pour
contenir une douzaine d’hommes. Suis-moi avec ceux qui nous suivent,
nous allons partir vers la mer la plus proche. D’après les cartes les plus
récentes nous n’en sommes qu’à trois cent cinquante kilomètres.
Un peu plus tard, tous sont installés dans le véhicule étrange. Maora
prend les commandes de l’engin.
⎯ Tu as déjà piloté ce type d’appareil ?
⎯ Oui !
⎯ Et quand ?
⎯ Maintenant, aujourd’hui et demain.
⎯ Voilà qui est rassurant.
⎯ L’essentiel c’est d’agir. Bon, cramponnez-vous, les démarrages
sont parfois un peu rudes.
Maora met l’engin en route, pour l’instant ils sont dans une galerie et il
ne se passe rien de spectaculaire, ils ne font que de la suivre.
⎯ Comment penses-tu te diriger à travers les galeries que nous
croiserons, y a-t-il des panneaux indicateurs ?
⎯ J’espère, ce serait mieux. La seule indication que nous puissions
avoir c’est celle du pôle. Sur Persevy, la masse magnétique est au sud.
⎯ Que comptes-tu faire ?
⎯ Simplement descendre vers le sud durant quatre cents kilomètres,
puis prendre à l’ouest jusqu’à ce que nous trouvions la mer.
⎯ Mais tu peux prendre la direction du sud et te perdre. De là où
nous sommes, toutes les directions indiquent le sud. Il est impossible de
nous orienter. Si tu t’y prends à l’opposé tu peux ne trouver qu’un
continent à traverser de part en part.
⎯ T’as raison, mais si ce tunnel que nous empruntons existe, c’est
qu’il doit nous emmener vers un lieu habitable, peut-être une ville. Et
puis, il faut laisser un peu de hasard.
⎯ Juste un peu ! et si on se perd, si cet engin tombe en panne ?
⎯ Et si nos vaisseaux se font foudroyer par un orage stellaire lorsque
qu’on vole ? Il y a toujours eu un grand facteur risque depuis que nous
faisons ce métier.
⎯ Je suis d’accord.
Némeq se retourne vers les autres passagers qui ne disent rien et
semblent accepter le risque. La sphère que manipule Maora avance dans
le tunnel sans donner l’impression de bouger. Il est vrai que les
307
techniciens qui ont conçu cet appareil ont vraiment bien pensé ce
système. Une double sphère, une qui tourne, l’autre qui reste
parfaitement vertical.
⎯ De toute façon, je n’ai pas encore mis en marche le système de
navigation, il devrait nous aider.
⎯ Et pourquoi me laisses-tu croire que nous sommes perdus ? Tu
aurais pu le dire d’abord, pourquoi ne me dis-tu pas tout ?
⎯ Avant de dire une vérité, je m’assure d’abord qu’elle est juste. Au
moment où je me suis installée aux commandes je n’avais pas la
certitude que le système était opérationnel. Je viens de faire des
contrôles et maintenant je peux le mettre en fonction.
Alors, elle pousse un bouton, et devant le pupitre de commande apparaît
en trois dimensions une sphère représentant la planète. On y voit les
pôles et les continents. Un point rouge représente leur engin.
⎯ Regarde, le point qui nous représente, il nous montre que nous
devons descendre sur une distance assez importante avant de pouvoir
prendre sur la gauche afin de trouver un des océans de la planète. Nous
devrons circuler sur le même niveau sinon nous risquerions d’atteindre
les couches de magma. Notre navigateur est assez précis, il fonctionne
grâce aux supra-sons. Comme les ondes radio ne passent pas dans le sol,
nos chercheurs avaient trouvé les supra-sons qui pénètrent toute la
planète, mieux que les ondes. Le support des ondes sonores c’est toute la
planète. Ces ondes sont de l’ordre de cinq mille gigahertz. Leur vitesse
d’environ mille kilomètres à la seconde, ce qui nous donne un cycle de
vingt secondes pour avoir une position précise de notre engin. L’appareil
effectue un balayage de toute la planète et il en donne ce que tu vois
devant toi. Ce sont aussi les supra-sons qui nous ouvrent le chemin et
creusent les galeries. À un million de gigahertz, le son liquéfie la matière
sans l’échauffer, ce qui permet à nos véhicules et nos habitations de
circuler à travers la planète. Tu vois, on n’est pas vraiment perdu.
Cela rassure Némeq, mais il doute de l’existence de survivants sur cette
planète. Leur véhicule s’engage dans la direction du sud en suivant le
tracé que Maora a réalisé sur la sphère virtuelle. Le CP de l’engin prend
les commandes. La vitesse est de l’ordre de cent kilomètres heures, ils ne
prendront qu’une nouvelle orientation dans quatre heures. Pour l’instant
ils ne font que suivre une galerie existante.
⎯ Comment connais-tu aussi bien le maniement de cet appareil, qui
t’a appris ?
⎯ As-tu oublié ce qu’est d’être lunisse ? je connais cet engin depuis
que je suis installée dedans, il me parle lorsque je le touche et j’en retire

308
toute tout ce que son créateur a mis en lui. Tu le sais, c’est la
particularité de tout ce qui est créé par les hommes. Lorsqu’un homme
imagine, il crée une forme dans l’éther, puis celle-ci se matérialise avec
ses mains et les machines qu’il a aussi créées. Même façonnée par des
automates, la pensée du créateur reste sur l’objet, même dupliqué à des
milliers d’exemplaires autant de fois que la production le permet. Une
chose créée est toujours associée à la pensée, c’est une loi fondamentale
valable dans tout l’univers. Nous l’avons appris à l’école, tu t’en
rappelles ?
⎯ Je me souviens, mais je ne ressens plus rien lorsque je prends
quelque chose entre mes mains, j’ai perdu mes pouvoirs. As-tu gardé
certains de tes pouvoirs ?
⎯ Je crois bien, en tout cas celui-là.
⎯ C’est pour cela que tu as ouvert la boîte contenant l’enfant, tu
savais ce que tu allais trouver ?
⎯ C’est l’enfant qui me parlait, pas ses concepteurs. Mais pour tous
les types de vaisseaux que j’ai pu piloter, c’est le cas.
⎯ Tu connais donc les limites de l’engin dans lequel nous sommes ?
⎯ Tout à fait et je dois te dire que nous avons juste quinze heures
d’autonomie pour les réserves d’air. Nous devrons l’avoir quitté avant au
risque d’y rester asphyxiés.
⎯ Dans combien de temps le CP estime-t-il que nous serons arrivés
dans l’océan ?
⎯ Dans dix-huit heures !
Némeq ne peut respirer tranquillement, ils vont mourir étouffés avant
d’arriver. Maora le sait, mais elle se demande s’il faut vraiment tenir
compte de ce grave problème.
⎯ Et sous l’eau, peut-on recharger nos réserves ?
⎯ Pas du tout, notre équipement ne peut le faire.
⎯ Nous sommes coincés.
⎯ Nous aurions dû le prévoir avant de partir. Il faut faire demi-tour,
ça ne doit pas être difficile.
Maora exécute un contrôle et voit avec stupeur que le tunnel derrière eux
s’est refermé. Elle vérifie les données du CP et constate qu’une erreur
s’est produite au départ. La fréquence de perforation s’est activée à son
insu et derrière eux, tout le tunnel s’est effondré, liquéfié. Pour revenir
en arrière, il a prévu dix-sept heures car lorsque l’engin perce la roche et
le sol, il est extrêmement ralenti et n’avance qu’à quinze kilomètre
heures.
⎯ Nous sommes coincés, il est presque inutile de faire demi-tour.

309
⎯ As-tu une solution ?
⎯ Je crois qu’il faut continuer, le tunnel reste toujours ouvert devant
nous et nous pouvons avancer rapidement. Je vais même essayer d’aller
plus vite. Dans une heure nous devrions arriver au carrefour de la plaque
continental et là, il se peut que nous ayons des failles plus importantes et
que dans une de ces interstices nous puissions recharger nos réserves
d’air. Je pense que nous avons nos chances, alors qu’en faisant demi-
tour nous n’aurions aucun arrêt possible.
⎯ Si tu pouvais dire vrai !
⎯ À toi de juger. De toute façon je ne pense pas que nous ayons
beaucoup de choix. Nous serons fixés dans une heure à peine.
Le temps passe relativement vite et ils arrivent à la limite des deux
plaques tectoniques. Une ligne ouverte suit la plaque qui devrait les
guider jusqu’à la mer la plus proche. Hélas, aucune ouverture apparaît
sur l’écran de contrôle.
⎯ Nous devons continuer, nous avons encore une chance d’atteindre
une cavité. Je vais demander au CP de faire une analyse plus précise de
la faille que nous suivons. Normalement elle devrait s’arrêter et nous
devrons à ce moment percer la roche jusqu’à la mer. C’est là que nous
perdrons le plus de temps.
L’angoisse prend Némeq et il ne sait plus s’il a eu raison d’explorer cette
planète pour n’y trouver que de la glace et de la roche. Maora semble
avancer sans avoir de sentiment, elle ne parait pas penser aux autres, en
les entraînant dans une planète avec un engin qui semble creuser une
tombe, plutôt que de les guider vers une sortie. Bientôt cinq heures et
l’air devrait se raréfier avant treize heures.
⎯ Mais où est cette foutue cavité, on va tous y passer !
⎯ Calme-toi Némeq, je te dis que non. On a nos chances. Je suis
certaine qu’il ne nous arrivera rien, on s’en sortira. Parce que nous
faisons quelque chose de juste, nous allons retrouver les Lunisses qui
sont sur cette planète, tu oublieras tes angoisses.
⎯ Mais je suis seul, je n’ai plus Doora avec moi.
⎯ Tu m’as aujourd’hui, tu n’es pas seul, je t’aime, tu es comme un
frère pour moi.
⎯ C’est d’une femme, dont j’ai besoin.
⎯ Mais, je suis une femme, je peux avoir de la tendresse pour toi, il
suffit de fermer les yeux entre nous deux et de regarder plus
profondément. Je n’ai pas de mari, mais je peux avoir un amant. Et toi,
tu peux avoir une maîtresse, une femme qui te réconforte et partage avec
toi tes sentiments et tes pensées. Tu le peux, sans trahir ta femme, sans la

310
tromper, juste partager nos cœurs, c’est tout. Je peux t’aimer sans jamais
te caresser. Prends-moi dans ton cœur, Doora ne t’en voudra jamais.
Approche-toi de ma pensée, viens partager avec moi un sentiment de vie
plus profond que l’amour courant.
Némeq laisse glisser des larmes sur ses joues, Maora les lui essuie et
pose ses lèvres sur les siennes, quelques instants. Il s’apaise ensuite,
groggy par le stress de porter un équipage dans un inconnu trop lourd, il
s’endort aussitôt. Maora savait que la fatigue des jours le pesait depuis
qu’ils sont partis. Juste à ce moment lui apparaissent les informations
qu’elle attendait depuis un moment.
Le CP lui déverse ses calculs et ses conclusions.
« Cavité de rétention d’oxygène en aval de la faille. Volume neuf
millions cent trente-quatre mètres cubes. Stockage des réserves d’air
possible à quatre-vingt-quinze pourcents. Autonomie opérationnelle
pour cent vingt heures. »
⎯ C’est plus qu’il nous en faut, se dit-elle.
Vingt minutes plus tard le véhicule arrive dans la poche d’oxygène.
Maora avertit les autres équipiers de la pause qu’ils vont faire. À peine
arrivée, elle met en route les pompes afin de recharger les bombonnes.
Némeq ne se réveille pas, il récupère des heures de sommeil. Ce n’est
qu’à la fin de la charge qu’il se réveille, constatant que tous ont profité
pour se détendre les jambes.
⎯ On est arrivé, Maora ?
⎯ Non, mais nous avons réussi à recharger les réserves d’air. Nous
sommes sauvés.
⎯ Mais que m’est-il arrivé ?
⎯ Tu étais fatigué et tu as dormi durant ce temps j’ai découvert la
grande cavité que j’espérais. Maintenant, nous pouvons aller explorer le
fond de la mer. Si nous n’y trouvons rien, nous reviendrons jusqu’au
vaisseau. Si tout le monde est prêt, nous pouvons reprendre notre
voyage. Les informations du CP nous donnent maintenant huit heures
pour y arriver, c’est un peu plus rapide que prévu. Après la cavité, il n’y
a plus de tunnel et nous allons devoir percer la roche et le sol. Nous ne
sentirons rien, mais pendant toute cette période les informations qui nous
parviennent grâce aux supra-sons peuvent être brouillées. Mais lorsque
nous arriverons dans la mer, tu ne le regretteras pas.

Le véhicule reprend sa route en perçant la roche qu’il a devant lui. C’est


comme s’ils étaient sous l’eau car tout autour d’eux, c’est de la roche, du
granite, parfois du calcaire ou de l’argile. Si leur engin tombait en panne,

311
ils seraient tous condamnés, enfouis vivants, leur appareil serait leur
cercueil. Heureusement tout se passe bien et ils ne sont plus qu’à
quelques kilomètres de la mer. Maora reprend les commandes de l’engin
pour assurer une arrivée dans l’eau en douceur :
⎯ C’est bon, Némeq, tu peux réveiller les autres, nous sommes
bientôt arrivés, il faut qu’ils voient ça, c’est un spectacle extraordinaire.
⎯ Ça va, tu n’es pas trop fatiguée, tu n’as pas dormi depuis presque
trente heures. C’est toi qui vas tomber de sommeil.
⎯ Non, car j’ai le sentiment que je vais retrouver de mes amis
disparus lorsque j’ai quitté mon monde. Nous étions cent cinquante mille
à vivre sur cet astre, quatre mille n’ont pas désiré partir, parmi eux, ma
mère. Mon père est mort bien avant les événements, lui reposait sur
Lunisse.
⎯ Crois-tu vraiment qu’ils sont encore ici ? tu sais, nous n’avons
trouvé aucune trace de vie pour le moment.
⎯ Ne penses-tu pas qu’au contraire, si nous avons pu arriver jusqu’à
l’astroport et que cet appareil peut fonctionner, c’est grâce à eux ?
⎯ Maldeï est déjà venue ici comme sur les autres mondes lunisses et
elle les a tous fait disparaître à sa façon.
⎯ C’est plus le moment d’y penser, si tous sont réveillés, je reprends
le percement de la dernière parcelle de roche avant d’arriver dans le
monde marin.
Maora prend les commandes, tous ont les yeux sur la représentation
holographique de la topographie du secteur. Ces images virtuelles ne
représentent pas grand-chose pour ceux qui ne sont pas habitués. Maora
semble plus experte et d’un coup, tous sentent une secousse. Alors, elle
met en marche des caméras cachées jusqu’à présent sur les cotés et tous
voient :
Ils arrivent vers un fond de sable blanc et l’eau d’une mer aux reflets
bleutés. Pourtant ils sont à plus de cinq cents mètres de profondeur avec
la couche de glace du dessus que la lumière ne devrait pas pénétrer. Mais
le sable semble avoir des vertus phosphorescentes. Tout autour d’eux
des bancs de poissons de toutes les couleurs circulent. Il y en a des tous
petits, ils ne doivent faire que quelques millimètres mais en groupes ils
apparaissent gigantesques, ils nagent en formant une masse allant
jusqu’à cinq ou dix mètres et leurs couleurs sont multiples, du rouge
indigo au bleu. Il y en a même qui ont des reflets d’or. C’est magnifique.
De plus gros poissons nagent autour des plus petits, mais ils ne semblent
pas s’effrayer les uns les autres.
⎯ Ils ne se mangent pas tous ces poissons ?

312
⎯ Non, ils se nourrissent du plancton qu’ils trouvent près de la glace
et du sol ; il est riche en protéines. Cette planète est un grenier marin,
elle peut nourrir deux fois Lunisse. Lorsque nous étions tous ici, avant,
nous exportions une grande quantité de protéines marines qui servaient à
faire de nombreux plats lunisses. On en faisait aussi des cosmétiques.
Mais d’un coup les poissons se faufilent et disparaissent. Maora et
Némeq se questionnent, quand un vaisseau marin se dresse devant eux et
leur récepteur supra-sonique se met à clignoter.
⎯ Je pense qu’on veut entrer en relation avec nous, il faut que je
branche le système de communication.
Maora, qui manipule aussi bien tout l’appareillage, n’a aucune difficulté
à mettre le communicateur en fonction. C’est à ce moment qu’ils
entendent ceux qui sont de l’autre côté :
⎯ Vous avez une minute pour nous donner vos identités, et motif de
votre venue. L’appareil dans lequel vous êtes s’autodétruira
automatiquement. Si vous êtes sans intentions néfastes, nous vous
laisserons embarquer avec nous.
Maora voit sur l’écran de contrôle un compte à rebours qui s’affiche, il
se met en marche à soixante secondes. Leur histoire est trop sérieuse. Il
ne faut plus perdre une minute.
⎯ C’est moi, Maora, je suis la fille de Manavise, vous rappelez vous
de moi ? Je suis avec des amis, nous recherchons tous les survivants des
mondes lunisses. Nous sommes en lutte contre Maldeï. Il faut nous aider.
⎯ Si tu es Maora, dis-moi qui t’a poussée à partir de Persevy lors du
grand exode ?
⎯ C’est Mogaran, mon frère.
⎯ Petite sœur, ne bouge pas, j’arrime notre vaisseau et nous vous
évacuons. Tenez-vous près de la porte.
Tous s’activent et se placent devant la porte de leur véhicule, le sous-
marin se colle à eux en moins de dix secondes, ils sautent dedans, la
porte se referme, il se détache, l’engin qui les a conduits jusqu’ici
explose instantanément. À travers les vitres ils observent la scène, ils ne
s’imaginaient pas être assis sur une bombe. Maora est elle aussi
retournée, elle s’était attachée à ce petit engin. Son frère qu’elle avait
perdu depuis près de huit ans est devant elle. Tout cela la bouscule et
elle perd connaissance. Un médecin l’examine, il constate une grande
fatigue, mais aussi sa poitrine fait un engorgement, son bébé n’a pas pris
de son lait depuis au moins un jour. Il est indispensable de lui donner des
soins. Némeq et ses équipiers sont dans le sous-marin et Mogaran les
informe qu’ils se dirigent vers la ville. Lorsqu’enfin ils arrivent, c’est

313
avec une grande surprise et émerveillement qu’ils découvrent ce qu’ils
n’avaient jamais imaginé et vu. Une immense bulle d’à peu près trois
kilomètres qui repose sur le fond de la mer. Une ville entière y est
construite. Le sous-marin s’enfonce dans une fosse près de la bulle et
pénètre dans un petit port où s’en trouvent d’autres. Une fois accosté,
l’équipage peut sortir. Némeq ne souhaite pas abandonner Maora et il la
rejoint auprès du médecin. Elle dort encore, trop fatiguée d’avoir mené
ses amis jusqu’aux survivants de Persevy.
⎯ Il faut la laisser dormir, elle manque de sommeil. Mon scanner
indique qu’elle n’a pas eu de repos durant trente sept heures. Je lui ai
donné un défatigant, mais il faut qu’elle dorme au moins deux heures.
Rejoignez Mogaran, il va vous présenter aux responsables de notre île.
⎯ Vous appelez cette bulle une île ?
⎯ Oui, c’en est vraiment une, perdue au fond de l’océan, elle est
unique. Elle abrite les derniers survivants de la planète depuis qu’on n’a
essayé de nous exterminer il y a sept ans.
⎯ C’est Maldeï qui est venue ?
⎯ C’est comme cela que se faisait appeler la femme qui a tenté de
nous transformer en esclaves. Je n’ai pas eu l’occasion de la voir, mais
des survivants me l’ont décrite. Hélas, je crois que c’est Marsinus
Andévy qui se donne ce nom. C’est devenue une femme dangereuse.
Elle a exterminé deux milles de mes patriotes en moins de temps qu’il
vous faudrait pour éternuer.
⎯ Comment ça ?
⎯ Lorsqu’elle est venue sur notre planète, elle a demandé à notre
chef de l’époque qui était la mère de Maora de lui donner trois mille
hommes ou femmes pour constituer une armée. En échange elle nous
laisserait vivre en paix sur la planète. Manavise ne pouvait accepter ce
mauvais troc, les êtres humains ne sont pas des marchandises avec
lesquelles on achète des armes ou la paix. Elles ne se sont pas entendues.
Alors Maldeï a juré de tous nous détruire. Nous nous sommes tous
enfuis dans nos maisons, pensant être en sécurité. Certains partirent sous
la mer et, hélas, d’autres sous le sol ; c’est là que Maldeï, qui connaissait
notre technologie, a détruit toutes les maisons qui s’y trouvaient. Elle a
mis en action un émetteur supra-sonique qui liquéfia toutes nos maisons
sauf celles qui étaient dans les mers. Elle ignorait que l’eau absorbe les
supra-sons et les neutralise. Tous ceux qui étaient dans l’eau furent
sauvés. Il y avait sous l’eau d’une mer une bulle qui avait été construite
pour créer une grande aire consacrée à la culture biodynamique des
fruits et des céréales. C’était un projet qui devait nous permettre de

314
pouvoir faire de la culture sous la mer. Alors, nous nous sommes
rassemblés et avons décidé de faire de cette bulle notre île afin de vivre
tous ensemble. Nous n’avions plus de vaisseaux spatiaux, Maldeï les
avait tous détruits, nous étions condamnés à rester ici pour toute la vie.
Voici notre histoire, nous n’avons plus eu de visite depuis Maldeï ; vous
êtes les premiers.
⎯ Mais, nous étions attendus, car nous avons trouvé l’infra-véhicule
dans l’astroport et il était préparé pour partir. Les lasers d’approche, eux,
étaient aussi opérationnels. Et surtout le coup de l’engin piégé, c’est
encore plus fort.
⎯ Nous n’étions pas d’accord pour tout laisser en état, mais c’est
Manavise qui nous l’a imposé.
⎯ Curieux, comme si la mère préparait le retour de sa fille ?
⎯ Je dois dire que cela m’étonne aussi.
⎯ Maman est vivante, je sais qu’elle m’attend.
Les deux hommes sont étonnés, ils pensaient Maora endormie.
⎯ J’ai entendu toute votre conversation, je ne suis pas étonnée de
tout cela, je comprends que mon frère m’ait demandé de partir avec les
autres, ce n’est pas un hasard, maman lui a soufflé cette idée. Elle savait
que je préférais vivre sous le sol plutôt que sous la mer lorsque je ne
volais pas avec les vaisseaux que je pilotais. Où est maman, est-il
possible de la voir rapidement ?
⎯ Ta mère ne va pas très bien, mais tu peux la voir, je crois que ces
derniers jours elle te réclamait.
Sortant tous du sous-marin, le frère de Maora la réclame.
⎯ C’est génial de te voir debout, ça va mieux ?
⎯ Encore fatiguée, mais j’ai appris que maman n’est plus très bien ;
je souhaite la voir tout de suite.
⎯ Peut-être est-ce bien, elle n’a plus toute sa tête, on l’entend dire
n’importe quoi, elle délire depuis plus de trois mois. Je ne sais même pas
si elle va te reconnaître. Je ne comprends pas vraiment ce qu’elle
raconte, ses propos sont très étranges.
⎯ Ce n’est pas grave, emmène-moi quand même.
⎯ D’accord, je vais annoncer que la rencontre avec les responsables
de l’île est décalée.
Maora et Némeq suivent Mogaran qui les conduit vers l’hôpital où est
traitée leur mère. La ville n’est pas très grande et les déplacements se
font à pied, cela évite des consommations d’énergie inutiles, la bulle
pourrait souffrir d’une pollution néfaste.
Ils pénètrent dans la chambre, Maora reconnaît immédiatement sa mère.

315
Même si elle a vieilli, son visage reste toujours le même. À la surprise de
tous, Manavise reconnaît immédiatement Maora :
⎯ Tu es enfin là, ma petite. Ça fait des mois que je t’attends. Où
étais-tu passée ?
⎯ Mais, maman, ça fait des années que je suis partie, je ne pensais
jamais revenir ici. Pourquoi dis-tu que tu m’attends depuis des mois ?
⎯ Quel bonheur de te revoir, je savais que tu reviendrais. Ici tous me
prennent pour une vieille folle, mais en fait j’ai au contraire été éveillée
par une pensée qui ne me quitte plus. Tu es venue pour nous sauver, tu
es venue pour nous dire la bonne parole. Tu es envoyée pour nous
ramener cher nous.
⎯ Mais je ne sais pas où est chez nous !
⎯ Si, tu le sais, celle qui t’envoie en vient.
⎯ Tu veux dire Aqualuce ?
⎯ Oui ! c’est elle, Aqualuce. Je ressens sa présence depuis des jours
et des jours. Je me doutais qu’elle t’enverrait nous chercher. Je
t’attendais ma petite, ton père m’avait dit que tu ferais de grandes
choses.
⎯ Mais maman, que racontes-tu, pourquoi me parles-tu de papa, il
est mort depuis bien des années.
Maora se dit que sa mère délire, elle comprend que son frère et les autres
disent qu’elle n’a plus toute sa tête. Elle fait un mélange entre Aqualuce
et son père. Elle ne s’attendait pas vraiment à retrouver sa mère et encore
moins une personne ayant perdu une partie de ses facultés mentales. Elle
aime sa mère, elle est si heureuse de la retrouver, mais en même temps
elle souffre de la voir ainsi. Que pourrait-elle bien lui dire qui puisse
l’apaiser ?
⎯ Tu sais, maman, c’est une chance que je puisse être parmi vous, il
y a peu je sommeillais depuis des années. C’est vrai, Aqualuce m’a
réveillée avec d’autres. C’est une femme merveilleuse, elle a quitté ses
enfants pour venir nous sauver tous et nous ramener sur la Terre.
⎯ C’est de cela que je te parle. J’étais très malade depuis des années,
j’ai perdu la force de m’occuper de notre peuple depuis que par ma
faute, j’ai fait tuer plus de deux milles de nos frères et sœurs. J’ai voulu
m’opposer à cette femme mais elle était bien plus forte que moi. Peut-
être si j’avais accepté son marché, aurait-elle préservé tous le monde.
Mieux vaut être soldat et vivant plutôt que libre mais mort. Cette affaire
m’a détruite, je ne m’en suis jamais remise. Depuis cet événement je me
suis vidée de presque toute ma force vitale. Mogaran vient me rendre
visite régulièrement, mais à chaque fois il me voit moins vivante. Mais

316
de te revoir, mon corps s’emplit de joie, je sais maintenant que je vais
pouvoir partir. Je ne suis pas folle, j’ai toute ma tête et ce que je dis au
sujet d’Aqualuce, confirme ma pensée. J’ai fondé cette île pour attendre
le jour, et ce jour vient d’arriver. Je suis certaine que tu ne me diras pas
le contraire.
⎯ Maman, c’est vrai, Aqualuce nous envoie sur tous les mondes
lunisses pour retrouver tous les survivants qu’elle pense encore vivants.
Nous avons trouvé sur Natavi des bébés encore vivants que Maldeï avait
congelés. Il y a quelques heures, nous étions au-dessus de Persevy et
c’est moi qui ai insisté pour chercher des traces de survivants. Je savais
que je vous trouverais, j’en avais plus que de l’intuition.
⎯ Je crois que lorsqu’Aqualuce a entrepris son voyage, son action a
éveillé mon esprit, je t’ai sentie dès cet instant.
⎯ Maman, nous n’avons que deux petits vaisseaux, ils ne seront
jamais suffisants pour tous vous ramener. Si vous êtes près de deux
mille, cela nous sera impossible.
⎯ Où se trouve les Lunisses avec qui tu voyageais avant de venir ?
⎯ Un grand vaisseau est parti avec plus de cinq cents vers Unis, une
planète qui d’après Aqualuce, devrait avoir le grand avantage pour nous
d’assurer notre protection. Elle souhaite que tous soient regroupés là-
bas.
⎯ Ce serait un grand avantage ma fille, mais nous n’avons plus de
vaisseaux, la femme les a tous détruits lors de sa venue et nous n’avons
ici ni l’endroit ni les matériaux pour en fabriquer.
⎯ Si nous repartons sans vous, je m’arrangerais à revenir avec les
appareils nécessaires pour vous ramener.
⎯ Tant que nous restons sous notre bulle, nous sommes en sécurité.
⎯ Il faut que vous veniez sur Unis, cette planète peut nous rendre
nos dons perdus. Là-bas tu serais guérie, cette planète soigne les maux
de l’esprit et ceux du corps par la même occasion.
⎯ Moi, je resterai là, je veux mourir avec ceux que j’ai faits périr,
mais toi et Mogaran devez-y aller.
⎯ Le seul vaisseau qui puisse vous transporter en une seule fois c’est
le vaisseau Instant-Plus, il est aux mains de Maldeï, mais j’irais le lui
prendre et je reviendrais.
⎯ Ton père me disait bien que tu serais capable de faire de grandes
choses. Il m’a dit que tu me surprendrais.
⎯ Maman, pour sauver des milliers de personnes je suis prête à
prendre des risques. Ma vie est moins importante qu’un grand nombre.
⎯ Ton père me disait que tu saurais te sacrifier et tes paroles le

317
prouvent.
⎯ Pourquoi me parles-tu encore de mon père, comme s’il m’avait
connue en grandissant alors qu’il est mort lorsque j’avais dix ans.
⎯ Écoute-moi, Maora, ton père n’est pas l’homme avec qui je vivais
lorsque tu es née. J’en ai connu un autre juste avant, un homme si bon si
juste que nul ne peut être son équivalent. C’est moi qui, en le voyant, lui
ai fait la cour. Il ne semblait pas s’intéresser à moi mais j’ai insisté et il
m’a enfin regardée. J’aurais voulu en faire mon mari mais il disait être
bien trop vieux pour se marier avec moi. Je lui ai dit que je voulais un
enfant de lui, même si je devais l’élever seule, pour avoir de lui un
souvenir que je pourrais garder toute ma vie. Il riait lorsque je lui disais
cela. Je ne voulais pas d’autre homme que lui, et un jour, me voyant trop
malheureuse, il s’est plus approché que d’habitude de moi et il m’a dit :
« Tu veux vraiment un enfant de moi ? »
Je lui ai dit que mon cœur souffrait du manque d’amour à donner, que le
sien était empli d’un amour infini et je souhaitais que le mien rayonne
comme le sien. Alors il m’a dit :
« Je vais te donner ce que tu souhaites, tu auras une fille et elle donnera
encore plus que moi. Je le fais parce que ton cœur est juste et que tu
devras souffrir si fort que cette enfant te donnera le courage de vivre des
années jusqu’à l’attendre lorsqu’elle t’aura quittée. Lorsque tu la
retrouveras, tu pourras mourir en paix. »
Nous n’avons pas eu de rapports ensemble, pour me féconder, il m’a
juste fait un baisser du bout de ses lèvres. Je me suis endormie après.
Entre temps il était reparti. Lorsque je me suis réveillée, il y avait un
homme à côté de moi, c’était sur un banc dans un jardin. Je l’ai regardé
et je me suis mariée avec, mais j’étais déjà enceinte. Tu es arrivée deux
cent quatre-vingts jours plus tard.
⎯ Comment s’appelait mon père ?
⎯ Un nom que je ne connaissais pas, Iahvé.
Cette révélation étrange n’étonne pas Maora, c’est comme si elle le
savait depuis longtemps, et cela la rassure.
⎯ Mais, pourquoi nous l’avoir toujours caché ?
⎯ L’homme que tu as connu comme ton père savait tout cela, il n’a
jamais voulu que tu saches lorsque tu étais enfant, il t’a toujours élevée
comme le sien, comme ton frère.
⎯ Et mon frère ?
⎯ Il est de l’homme avec qui j’ai vécu. Mais l’important c’est que tu
sois là aujourd’hui, parce que depuis que je suis malade, personne n’a
voulu reprendre la tête de la gouvernance de Persevy que je tenais avant

318
que Maldeï ne vienne. Ton frère tâche de faire pour le mieux et chacun
d’entre nous donne de son meilleur pour que nous puissions vivre
sereinement. Il n’y a plus de chef ici, c’est pour cela que je t’attendais.
Je veux que tu prennes la direction du groupe d’hommes et de femmes
qui vivent ici, je veux que tu en sois leur gouverneur. C’est ce qui m’a
donné le courage de t’attendre.
⎯ Mais, maman, je ne suis pas prête et j’ai un enfant avec moi
maintenant.
⎯ Tu es prête et un enfant ne t’empêchera pas de gouverner. Dis à
Mogaran d’aller chercher les responsables du comité de direction de
l’île.
Son frère est informé et rapidement tous les responsables se retrouvent
dans la chambre de Manavise. Celle qu’ils pensaient un peu folle se
montre plus forte et lucide que tous, elle les impressionne par ses propos
très justes et parfaitement raisonnés. Elle leur dit avec fermeté :
⎯ J’ai attendu Maora des années, aujourd’hui la voilà. Ma fille a
appris la vie en quittant notre monde. Elle est revenue pour nous donner
un message que j’attendais depuis longtemps. Son véritable père n’est
pas de notre monde, c’est un saint homme et elle en a sa sagesse. Elle est
jeune, mais vous pouvez lui faire confiance. Je vous ai convoqués pour
que vous acceptiez qu’elle prenne ma succession au poste de gouverneur
de la planète. Notre monde est mort, mais elle pourra vous diriger vers
d’autres voies. C’est pour cela qu’elle est revenue. Maora me donne la
force de vous recevoir et ne doutez pas, j’ai toute ma tête, mais j’ai la
lourdeur d’un passé trop chargé pour vivre normalement. Ce que je vous
demande est ma dernière volonté avant de mourir.
Tous se regardent, ils ne s’attendent pas à la voir disparaître dans
l’instant et ils sont fort surpris de ses paroles. Ont-ils eu tort de
l’imaginer folle ? mais pour eux ils n’osent plus se poser la question.
Comprenant la sagesse de ses mots, ils se regardent tous et Mogaran
parle le premier :
⎯ Mère, je regrette de ne pas t’avoir écoutée tous ces jours, je
commence à comprendre ce que tu voulais nous dire. Pour ma part,
j’accepte que ma sœur prenne ta place si les autres sont d’accords.
⎯ Nous acceptons, lui dit un homme qui semble être un membre
important du conseil.
Tous hochent la tête et Manavise les regarde.
⎯ Maora, approche-toi de moi, je vais te confier les pouvoirs de
Persevy.
Le gouverneur de chaque monde lunisse possédait en lui l’essence de la

319
planète qu’il dirigeait, il était le garant de la sagesse et des pouvoirs
représentatifs de l’astre sur lequel ils vivaient tous. Persevy est un astre
où la vie est rude et il faut du courage pour y vivre mais ceux qui
acceptent les conditions de vie en tirent avantage. Sous le froid est un
monde à la nature merveilleuse et ceux qui connaissent aiment cette
planète.

Manavise, qui est encore la gouvernante, s’approche de Maora, lui


attrape le cou de sa main gauche et pose deux doigts de son autre main
sur le front en disant :
⎯ La persévérance est sur l’astre que je représente, un mode de vie
que tous nos frères tâchent de suivre car sur notre planète, la vie est rude.
Sois toujours persévérante, ne te décourage jamais car le résultat sera
toujours auprès de toi si tu ne baisses jamais les bras. Je te confie le
secret de la planète, qu’il soit en toi toute ta vie. Fais profiter les autres
de ce don.
Maora a son esprit comme éteint, elle a l’impression que la force de la
planète prend possession de son être, elle ne pense plus à elle, l’astre et
l’âme de chacun sont comme implantés en elle. Une lourde charge
semble s’être installée en elle. Sa mère se détache d’elle et la regarde
dans les yeux un long moment. Puis elle lui dit :
⎯ Tu as toute la force de Persevy en ton être, tu l’emporteras où que
tu sois. Je peux mourir maintenant.
⎯ Mais, Maman, je vais te prendre avec nous sur Unis, tu ne
mourras pas.
Dès cet instant la voix de la vielle femme change et sa peau semble
blanchir. Elle rajoute avec beaucoup de difficultés :
⎯ Je t’ai donné tout mon fluide et celui de la planète, on ne peut être
deux à gouverner, je m’en vais. C’est toi qui me remplaces. Tu as
maintenant tout le passé et l’avenir de Persevy. Fais-le fructifier.
⎯ Oui, Maman, je vais le faire, tu peux me faire confiance.
⎯ Alors, à jamais, ma fille…
Devant les yeux de tous, la vielle femme s’éteint, ses yeux se ferment,
elle expire son dernier souffle. Devant les yeux de sa fille qui réalise
juste ce qu’elle vient de recevoir ; l’héritage du dernier monde lunisse
encore en vie.
Il reste quatre planètes à visiter, sur Natavi elle en avait reçu un enfant,
elle comprend qu’avec son héritage elle devra continuer à le faire
rayonner pour la mission qu’elle vient de recevoir. Son chemin ne
s’arrête pas là.

320
Maora explique à tous les membres du conseil et à son frère
qu’Aqualuce l’envoie avec les autres membres de l’équipage à la
recherche de tous les survivants des anciennes planètes lunisses afin de
tous les concentrer sur Unis. Ici, ils sont bien trop nombreux pour
embarquer avec elle. Mais elle demande de se préparer dans les jours qui
viennent, à partir pour toujours. Elle doit momentanément partir pour
chercher de nouveaux moyens de transport. Son frère restera pour les
préparer, mais il va les ramener jusqu’à leur vaisseau.
Il faut beaucoup moins de temps qu’à l’aller pour rejoindre les autres, et
quelques heures plus tard tous les membres de l’expédition se retrouvent
dans le grand astroport. Maora retrouve son enfant ainsi qu’Amanine qui
s’est occupée à la perfection de Neovy. Dans le vaisseau, son enfant
dans les bras, Maora demande à Némeq :
⎯ Je veux que tu rejoignes les autres sur Unis, séparons-nous
maintenant, je souhaite prendre un des vaisseaux pour aller sur Elvy, j’ai
entendu dire que Maldeï y a fait son quartier général. Je veux lui dérober
le vaisseau Instant-Plus, pour revenir sur Persevy et y ramener tous ceux
qui sont sous la mer. C’est une entreprise un peu folle j’en conviens,
mais je crois que je peux réussir. Laisse-moi ici, faisons les transferts. Je
prendrais, si les membres sont d’accord, cinq personnes avec moi.
⎯ Et tu penses à ton bébé ?
⎯ Oui, il vient avec moi.
⎯ Mais c’est mille fois trop dangereux pour un nourrisson.
⎯ C’est vrai, mais il a besoin de moi. Si je l’abandonne déjà, il
risque de mourir, il n’y a que moi et Passade qui avons du lait. J’en
prendrais soin, il est comme ma chair maintenant. Si je réussis, j’irai
directement vers Persevy pour revenir sur Unis avec nos frères et sœurs.
⎯ Es-tu vraiment sérieuse, Maora ?
⎯ J’ai la charge d’un peuple que je n’abandonnerai pas, c’est mon
devoir.
⎯ Alors, je vais demander des volontaires pour t’accompagner et
faire préparer le meilleur vaisseau. Pour ma part je reconduirais les
autres et les enfants en tube sur Unis, ensuite je repartirais à la recherche
des autres survivants.
Rapidement les deux équipes se constituent et les transferts se font. C’est
le vaisseau de Némeq qui emportera Maora vers Elvy. Hennas sera le
chef-pilote afin de soulager Maora. Dogami, un mécanicien, Tarina, une
jeune étudiante de Trinita qui s’était spécialisée en astrophysique, les
accompagneront. Sans oublier Dagmaly une jeune fille de juste dix-sept
ans qui s’était glissée parmi eux pour vivre l’aventure, mais elle est

321
largement encore dans l’adolescence et elle n’a aucun idéal ni aucune
ambition. Enfin Stamag, un homme plus âgé que tous qui était un paysan
sur Trinita et qui faisait pousser des pommes de sol avec lesquelles il
proposait de faire de la purée et des frites ; un plat étrange. Elle a une
équipe bien hétéroclite, mais ils sont tous de bonne volonté.
Ils ont vécu des moments importants ensemble et ils s’apprécient tous.
Les aux revoirs sont un peu durs, mais il faut se quitter. Alors, chacun
place son vaisseau dans la direction souhaitée et d’un coup, ils
disparaissent dans le bleu infini de l’univers…

322
VERS UNIS

⎯ L’univers est bien étrange, un jour il est serein et


on le traverse d’un bout à l’autre sans rien y rencontrer, le lendemain,
c’est un champ de bataille. Rien n’est juste, rien n’est stable dans ce
monde, à croire que tout est fait ici pour nous chasser de cet espace. Je
me demande si nous avons véritablement notre place entre toutes ces
galaxies, et elles, sont-elles à leur place, pourquoi un homme doit-il
mourir pour en sauver des centaines, pourquoi le contraire ne serait-il
pas aussi juste ? Pourquoi meurt-on, et pourquoi vit-on, quelle est cette
loi qui règle tous ces mécanismes, peux-tu répondre Araméis ?
⎯ Toutes ces questions ma chérie, alors que je ne peux même pas
répondre à la première !
⎯ Nous sommes embarqués dans un mouvement qui semble sans
fin, pourtant, il y a une fin vu que l’univers en a une. Il ne mesure que
vingt-sept milliards d’années-lumière et avec nos engins, il ne faut que
vingt-cinq mille ans pour le traverser, je me demande bien ce qu’il y a
après ?
Je me sens dans mon corps et mon esprit bien à l’étroit et j’aimerais
sortir de ce monde.
⎯ Pourquoi te poses-tu soudain, ces questions ?
⎯ C’est la mort de Danker qui me fait penser à tout ça. Je voulais
mourir par chagrin tandis que lui voulait mourir par sacrifice. J’aimerais
trouver la dimension qui le faisait agir. L’esprit lunisse est mort depuis
plus de dix ans, nos philosophies sont tombées à l’eau. J’aimerais
retrouver Aqualuce, elle semblait avoir fait tant de découvertes.
⎯ Aqualuce semblait perdue lorsqu’elle était avec nous et si elle
n’est pas restée avec nous c’est parce qu’elle se cherche encore. Elle
n’est pas plus avancée que nous.
⎯ Tu exagères en disant cela, ce ne sont pas de bonnes pensées. Au
contraire, je pense qu’elle a fait un long chemin et que c’est juste par
sacrifice qu’elle a décidé de tout recommencer avec nous. Je pense
qu’elle et son mari ont entrepris de faire pour nous et les hommes de la
Terre le chemin de la liberté que tous recherchent. Ils se sont sacrifiés.
Voyant leur exemple, nous devons les imiter et les aider en même temps.
Si elle nous a demandés d’aller sur Unis, c’est parce que Jacques y est
déjà passé, il a fait là-bas d’importantes découvertes, c’est à nous de
concrétiser leur travail déjà réalisé. Je te conseille d’y réfléchir durant les
vingt-cinq jours qui sont devant nous, avant d’arriver. Sauf si l’univers

323
s’écroule avant…
⎯ J’ai toujours dirigé des vaisseaux, j’ai navigué dans des lieus les
plus éloignés qu’il nous est permis de visiter, j’ai vu des hommes mourir
parfois, et certaines fois des enfants naître. Mais je n’ai jamais trouvé le
temps de réfléchir à l’au-delà, faire des plans sur l’avenir de l’humanité
et de penser à notre destin. Tu me connais depuis longtemps, nous
vivons ensemble, c’est la première fois que je t’entends parler ainsi. Tu
n’étais pas spirituelle jusqu’à présent. Je me demande d’où vient ce
changement, est-ce Aqualuce qui t’influence ?
⎯ Mon pauvre, tu n’y es pas, ce que nous venons de vivre avec les
algues peut nous laisser à réfléchir. Pour ma part, j’ai désiré mourir, je
me suis tranché les veines et lorsque cela m’est arrivé, je n’ai pas été
loin de ne jamais revenir. Lorsque tu es arrivé pour me secourir, j’avais
perdu connaissance et mon esprit avait déjà quitté mon corps. Je flottais
dans un autre espace et ce n’était pas la terre, je puis te le garantir. Là où
je me trouvais, il y avait des formes qui ressemblaient à des êtres, à des
vieux lunisses, ils étaient tous habillés en blanc, ils me chantaient des
cantiques et voulaient que je les rejoigne. Je croyais voir ma mère et
mon père, mais leur visage demeurait flou. Il y avait des escaliers et en
haut, c’était de la lumière, c’était très beau. Je les aurais bien rejoints,
mais mon sang me retenait encore, j’espérais être morte pour quitter le
monde que je n’ai jamais aimé et ne plus revenir. Je voulais rester avec
mes parents, aller vers la lumière qui était devant moi, jusqu’au moment
où je me suis sentie aspirée. Je m’agrippais et le monde merveilleux
s’est d’un coup transformé. Les anges que je voyais, ont changé leurs
visages et sont devenus hideux, la lumière avait disparu et mes parents
aussi. Je me retrouvais dans une chambre mortuaire où c’était des
spectres qui dansaient devant moi en voulant m’attirer vers eux. Ils me
tenaient par les pieds, mais moi je voulais partir. Plus ils m’attiraient et
me retenaient plus je sentais que mon monde était pour moi le seul
refuge où je pouvais aller. Je n’aime pas mon monde, mais il est meilleur
que l’au-delà. Alors, j’ai lâché définitivement ce monde invisible et je
suis redescendue dans mon corps. Pendant ma chute de retour, j’ai vu
des choses si étranges que même mes yeux auraient eu du mal à les
décrire. Mais j’ai vu une porte étroite, mais assez large pour que je
puisse y pénétrer. Cette porte était immatérielle, elle n’avait pas de
poignée, c’était en fait un passage. Sa couleur était ne