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De la physique à l’éthique

Extrait d’entretien avec Mario Bunge, Montréal 31 Mars 1988

Note au lecteur : La forme du langage parlé a été conservée. Pour de plus


amples informations sur l’œuvre immense de Mario Bunge, que nous
n’avons fait qu’effleurer, voir à la fin de l’entretien.

SC : Dans les années 40-50 vous avez travaillé prof. Bunge, comme
physicien puis sans délaissé cette discipline vous êtes passé à la philosophie.
Vous avez toujours essayé d’élaborer une vision ou interprétation réaliste de
la physique moderne. Pourriez-vous, pour commencer, expliquer comment
ce passage s’est-il fait?

Mario Bunge : Bon. En vérité c’est l’inverse qui s’est passé. C'est-à-dire que
quand j’étais élève au secondaire, je me suis intéressé à la philosophie et en
particulier à la philosophie de la physique. Je me suis rendu compte que pour
faire une philosophie de la physique, il fallait connaitre cette physique et
c’est pourquoi je l’ai étudié plutôt que d’étudier la philosophie. Je suis alors
devenu professeur titulaire de physique, spécialisé en physique quantique
relativiste et non-relativiste. Ma thèse, en effet, portait sur la mécanique
quantique relativiste.

Quant à la philosophie, je l’ai étudié pour mon propre compte. J’ai même,
pendant la dernière année de la guerre, publié la revue Minerva qui était
dédiée à la critique de la philosophie irrationaliste importée de l’Allemagne
et qui avait envahi la France - première victime de cette philosophie, de
l’existentialisme, de la phénoménologie etc. Donc, j’ai lu beaucoup de livres
philosophiques pour mon propre compte et j’ai publié quelques articles à ce
sujet.

Quant à la mécanique quantique, j’avais adopté l’interprétation officielle dite


de Copenhague. Mais au cours de mes travaux, j’ai vu tout d’un coup, que
l’interprétation semi-subjectiviste ne marchait pas. Par exemple dans le cas
d’un électron libre, ou d’un système quantique, – qui n’est soumis à aucune
force extérieure et en particulier à l’action d’un appareil de mesure –
comment se fait-il que presque chaque fois que l’on calcule, disons, les
valeurs propres des états propres du système, on ne tient pas compte de
l’existence de l’appareil de mesure? Ainsi, quand on calcule les niveaux
d’énergie d’un atome ou d’une molécule, on ne prend pas en compte dans
l’Hamiltonien qu’il s’agit d’un système qui interagit avec l’appareil de
mesure. Je me suis dit alors, que l’interprétation de Copenhague néglige
quelque chose d’important. Il m’a fallu 13 ans pour arriver à ma propre
interprétation. Au début, j’étais enthousiasmé par la théorie de Bohm
concernant les variables cachées; je l’ai même enseigné dans plusieurs cours
de mécanique quantique et les étudiants étaient aussi enthousiastes que moi.
On avait le sentiment de comprendre, enfin, la mécanique quantique. Mais,
je me suis rendu compte que la théorie de Bohm ne permettait de prédire ni
d’expliquer rien de nouveau, de plus ce n’était pas une théorie complètement
déterministe, puisque les probabilités, c’est-à-dire les fonctions d’ondes, sont
calculées d’une façon complètement indépendante des trajectoires. Je me
suis, alors, désillusionné et comme je l’ai dit il m’a fallu 13 ans pour arriver
à une théorie propre que j’ai exposé en 1967 dans mon livre « Foundations
of physics » et par la suite en partie, en 1973, dans mon livre « La
philosophie de la physique ».

Dans cette interprétation réaliste, j’accepte le formalisme mathématique de


la théorie des quanta, mais elle ne satisfait pas dans ce sens les exigences
d’Einstein. Einstein voulait, à mon avis, deux choses. Tout d’abord, il
voulait une théorie complètement objective et réaliste et ensuite qu’elle soit
classique sans notion de probabilité ou au moins tâcher de déduire ces
probabilités à partir de quantités, de variables non-probabilistes. Il pensait
que les choses, les entités physiques avaient des propriétés bien définies,
tandis que dans la mécanique quantique, sauf exception, les choses ne
possèdent pas des propriétés bien définies; elles sont plutôt dans une
superposition d’états (ou de fonctions propres) qui sont, quant à eux, bien
définis.

Mais quand j’ai terminé mon livre, je me suis rendu compte qu’il restait
toute une série de problèmes philosophiques non résolus. Par exemple, le
problème de la signification, le problème de la vérité partielle qui sont des
problèmes sémantiques. J’ai pris, alors, conscience de la nécessité de
construire une sémantique de la science qui n’existait pas encore. Et puis il
fallait aussi une ontologie de la science, c’est-à-dire une théorie générale des
choses, une sorte de métaphysique, mais une métaphysique à la page.

Donc des problèmes sémantiques existent concernant la signification etc.


Pour bien vous suivre, pouvez-vous donner plus de détails?
MB : Bon. La sémantique – qui est la théorie de la signification, de la
référence, de la vérité etc. – était entre les mains des logiciens et des
mathématiciens qui ne s’occupaient pas des problèmes qui intéressent les
scientifiques, les physiciens ou les sociologues par exemple.

La physique quantique se réfère à des objets physiques, ou plutôt à des


observations etc. Et la sémantique élaborée par les logiciens et les
mathématiciens n’était pas en mesure de répondre à ces questions. Il fallait
donc bâtir une théorie de la référence, du sens ou du contenu d’une
proposition, une théorie de la réalité partielle qui est celle qui nous intéresse
et que nous pouvons atteindre par les sciences. Ce n’est pas le même cas que
celui de la logique ou des mathématiques où les propositions sont ou
complètement vraies ou complètement fausses. On a dans les sciences de la
nature, dans les sciences sociales des approximations, on a des vérités
partielles d’où la nécessité de bâtir une théorie de la réalité partielle.

En résumé, voulez-vous dire que les gens qui ont travaillé sur la philosophie
du langage n’ont voulu voir dans la plupart des problèmes que des
problèmes formels, des problèmes de langage et ils n’étaient pas intéressés
de savoir s’il existait au-delà du langage une réalité? Voilà le premier point.

Exactement. Je me suis acharné, alors, à bâtir une sémantique réaliste et les


résultats constituent les deux premiers volumes de mon traité de philosophie.

Et quel en est le contenu?

C’est un peu technique. En tout cas je propose des outils pour analyser, pour
identifier les référents d’une théorie scientifique quelconque et aussi pour
voir qu’elle est son sens. C’est assez technique car c’est une branche de la
philosophie exacte, c’est-à-dire pas une branche de la philosophie « à la
Française » qui est presque complètement littéraire et antiscientifique. C’est
une philosophie faite à l’aide d’outils mathématiques et pas seulement
logiques comme l’algèbre abstraite, la topologie etc. C'est-à-dire que ce n’est
pas une philosophie de la mathématique mais une philosophie
mathématique.

Vous êtes donc parti de la supposition de l’existence d’une réalité au-delà


des mots. Pour vous il n’y a science que si l’on pose l’existence d’une réalité
séparée, sinon de quoi la science traiterait!
Exactement, car on ne va pas chercher, on va inventer.

Ici plusieurs problèmes se posent. Revenons à la mécanique quantique.


Qu’elle est la part prise par l’observateur selon votre conception?

Bon. D’abord en physique, l’observateur n’existe pas, ce qui existe ce sont


ses moyens d’observation ou d’expérimentation et qui sont des systèmes
physiques.

La physique ne s’occupe pas de l’observateur avec ses pensées, ses


motivations etc. Son activité peut être étudiée par la psychologie ou par la
sociologie. Donc, l’observateur observe, fait des expériences, des mesures,
des calculs etc. Et la physique s’occupe uniquement de l’aspect physique des
choses, du monde réel.

Parlez-vous de la période d’avant la mécanique quantique ou même


d’après?

Même après. C’est-à-dire que si on axiomatise les postulats en mécanique


quantique, comme je l’ai fait dans mon livre « Foundations of physics », on
se rend compte que la théorie se réfère exclusivement aux objets physiques
et qu’il n’y a pas dans la théorie aucune référence aux intentions, aux idées,
à l’image que se fait le physicien des choses qu’il étudie.

Mais pourtant il perturbe la réalité…

Non, pas nécessairement. Comme Wolfang Pauli l’a reconnu - et en dépit de


son adhésion à l’interprétation de Copenhague – il avait distingué entre deux
sortes de mesures ou d’observations : Celles qui sont pénétrantes
(obtrusives) et celle non-pénétrantes. C’est-à-dire, celles qui altèrent, qui
modifient l’état de la chose observée et celles qui ne l’altèrent pas. Par
exemple, quand vous observez la lumière émise par le soleil à l’aide d’un
spectroscope alors vous n’altérez pas la lumière, sa longueur d’onde reste la
même. Par contre, quand vous polarisez cette lumière, vous produisez une
modification. Quand vous effectuez une mesure, sur le spin d’un électron,
vous modifiez son état. Mais, quand on observe la radiation émise par un
atome, alors ni l’atome, ni la radiation ne sont modifiés. Mais même quand
on altère l’état de la chose mesurée – quand l’observateur fait une
expérience qui n’est pas une simple observation – le physicien représente
cela de façon strictement physique. Il écrit, par exemple, un Hamiltonien qui
contient non seulement l’énergie de la chose observée mais aussi un terme
représentant l’interaction (ou l’action) avec l’observateur et qui est une
action purement physique et qui n’a rien à voir avec l’esprit de l’observateur.

Mais la mécanique quantique ne dit-elle pas qu’on ne peut observer sans


perturber?

Non. Précisément, la plupart des calculs qu’on fait en mécanique quantique


se réfèrent à des choses qui ne sont pas dérangées par l’instrument, qui plus
est, dans les cas exceptionnels où on réussit à faire la théorie d’un appareil
de la mesure, alors cette théorie n’est pas strictement quantique. Pourquoi?
Pour une raison soulignée par Bohr avec raison : Toute observation ou
mesure amène un processus irréversible qui est l’enregistrement et qui doit
être classique, c'est-à-dire visible. Il s’agit, donc et toujours d’une interaction
entre un micro-objet et un macro-objet. Une théorie, vraiment réaliste et
fidèle d’un tel processus, doit être une mixture de mécanique quantique,
d’optique, de mécanique classique, de thermodynamique etc. etc.

Alors qu’en est-il de l’interprétation du principe d’incertitude de Heisenberg


où l’objet quantique est toujours dérangé?

Non, pas du tout. C’est une interprétation complètement erronée, ce qui est
démontrable. Pour déduire le principe de Heisenberg – qui n’est donc pas un
principe puisqu’on le déduit, c’est un théorème – il faut faire appel à un
Hamiltonien complètement arbitraire. Il peut même s’agir de l’opérateur qui
représente l’énergie d’une particule complètement isolée. La déduction est
donc complètement générale et c’est seulement dans les explications
didactiques qu’on fait recours à l’appareil de mesure; mais ce sont des
exemples, des applications non suggérés par la physique mais par la
philosophie positiviste. Or précisément, comme je le disais, la déduction des
relations d’incertitudes est complètement générale.

Entendez-vous par générale tous les objets même ceux qui ne sont pas
microphysiques?

Non, mais aussi longtemps que les corps obéissent à la mécanique


quantique. Ces inégalités sont valables pour les électrons, les atomes, les
molécules mais aussi pour les supraconducteurs et pour les objets
macroscopiques comme les trous noirs par exemple. Il est faux de dire que la
mécanique quantique s’occupe uniquement des objets microphysiques, par
exemple une naine blanche, une étoile à neutrons est un objet
macrophysique et quantique.

Mais elle est dans un état très spécial. Comment pour vous passe-t-on du
niveau quantique à notre niveau habituel des sens?

Il y a plusieurs limites. Disons en prenant h très petite ou aussi d’autres


nombres quantiques… Mais le fait est qu’on peut produire en laboratoire des
objets quantiques macrophysiques comme les supraconducteurs et qui
n’obéissent pas à la physique classique.

Il existe donc une réalité séparée…

Et nous faisons partie de cette réalité.

Et même si nous n’existons pas, elle continuera à exister selon vous. Nous
essayons d’étudier cette réalité et le problème qui s’est posé, le plus avec la
théorie quantique, est que la majorité de ses fondateurs étaient des
positivistes et ils ont coloré, selon vous, la théorie par leurs interprétations
positivistes. Ainsi, pour vous, toute une génération de physiciens n’a appris
de cette physique que l’interprétation philosophique positiviste.

C’est ça.

Et vous avez essayez de séparer, donc, la physique de cette interprétation.

Exactement.

Qu’elle est alors, pour vous, la place de l’homme dans cette réalité?

L’homme se distingue des autres animaux par son cerveau, par sa société.
Mais nous sommes des animaux et nous nous distinguons des autres
animaux parce que nous avons par exemple la zoologie, nous avons des
institutions que nous bâtissons et détruisons constamment, ce que les
animaux n’ont pas. Mais, il ne faut pas oublier que nous avons des émotions
et des perceptions très semblables à celles des autres animaux. C’est pour
cela qu’il faut étudier notre vie mentale de la même façon que nous étudions
la vie mentale des autres animaux. À ce propos, je me suis beaucoup
intéressé à la psychologie et j’ai écrit sur le problème « âme-corps » les
livres « The mind-body problem » et « The philosophy of psychology ».

Pour mieux connaitre votre conception générale, il serait utile de savoir


comment se pose pour vous le problème esprit-corps.

Bon. Je suis, pour ma part, moniste et matérialiste. Donc, pour moi, les
processus mentaux sont des processus cérébraux qui se produisent dans la
partie plastique du cerveau, c’est-à-dire dans la partie du cerveau où les
connexions entre les neurones sont variables avec le temps. Elles sont
plastiques mais non élastiques, elles ne sont pas rigides. Donc la vie mentale
est une réalité qu’il faut expliquer à travers la neurophysiologie. Il n’est pas
question de nier la psychologie, mais il est question d’expliquer les
découvertes de la psychologie par des mécanismes cérébraux. C’est donc
une position bien matérialiste. D’ailleurs ma philosophie n’est pas seulement
réaliste du point de vue gnoséologique mais aussi matérialiste du point de
vue ontologique. Mais c’est un matérialisme émergent et non dialectique. Je
ne crois pas, pour ma part, à la dialectique.

Et qu’elle est la différence entre les deux?

On reconnait dans mon matérialisme et dans le matérialisme dialectique les


sauts qualitatifs, la nouveauté, l’émergence de nouvelles propriétés à certains
étages des processus matériels. Mais, selon la dialectique, il y a les lois de la
dialectique qui impliquent que toute nouveauté et même tout changement est
le produit d’une synthèse des contraires et que s’il n’y a pas d’opposition, il
n’y a pas de changement. Or la physique nous montre que ceci n’est pas
vrai. Par exemple, dans le cas de la propagation d’un photon, il n’y a pas de
contraire puisque les photons, selon nos théories actuelles, sont simples.
Aussi dans le cas du mouvement d’un électron il n’y a pas d’opposition. Je
crois aussi que la dialectique est une philosophie nocive dans le cas des
sciences sociales car elle nous empêche de voir ce qui maintient le système
social, les groupes sociaux comme la famille, l’école, une firme, un parti
politique… Ce n’est pas la lutte interne qui les maintient car elle est au
contraire destructive. Ce qui les maintient c’est la coopération. Il est vrai,
comme disent les dialecticiens, que des oppositions ou contradictions
existent. Mais il existe, aussi, des exemples de coopération dans la nature et
dans la société. Mon matérialisme n’est donc pas dialectique. C’est aussi un
matérialisme ouvert qui ne croit pas à l’autorité, il n’y a pas d’écritures
sacrées. La philosophie doit être ouverte et elle doit se renouveler
incessamment, au fur et à mesure.

Donc, première supposition, il existe une réalité séparée…

Et la seconde est qu’elle est matérielle, car on peut dire comme Platon que
c’est une idée.

À la limite puisqu’il n’y a qu’une seule réalité, quelle différence y a-t-il à


l’appeler matérielle ou spirituelle?

Platon était dualiste, pour lui les choses matérielles sont des copies
imparfaites des idées.

Mais, certaines interprétations disent que les archétypes de Platon sont


comme des pensées qui se forment dans le cerveau, ils sont donc faits de la
même substance.

C’est différent. Il s’agit d’une relation entre deux systèmes matériels. Mais
dans le cas de Platon, les idées préexistent avant et sont complètement
indépendantes de la matière. Mais ne faisons pas ici de l’histoire de la
philosophie car on pourrait réinterpréter Platon de plusieurs façons.

La question est de savoir qu’elle est la nature de cette réalité. Il ne suffit pas
de dire que la réalité existe, il faut préciser qu’elle est sa nature. Pour
Berkeley et Mach par exemple, la réalité matérielle n’existe pas, seules
existent des sensations : « Être c’est percevoir ou être perçu ». Les choses
sont complètement différentes pour un réaliste qui est aussi matérialiste.

Revenons à la pensée. Pour vous elle résulte…

Non ce n’est pas une résultante. C’est précisément la façon de penser des
dualistes et des marxistes qui sont dualistes sans le savoir! Ils disent que la
pensée est un produit des processus matériels, c’est de l’épiphénoménisme.
Pour moi, penser est une activité cérébrale.

C’est ce que je visais par ce que j’ai dit, car on peut toujours dire qu’en
fabriquant ce crayon on le produit…
Mais une fois le crayon produit, il reste, tandis que la pensée ne reste pas.
Une fois que vous cessez de penser, il n’y a plus de pensées…

Sauf si on considère qu’elles sont enregistrées dans la mémoire…

La mémorisation est un processus différent dans lequel participe


l’hippocampe par exemple. La mémoire permanente s’enregistre dans une
zone différente de celle où la pensée a lieu.

Pour le matérialisme dialectique, il existe un mécanisme – les lois de la


dialectique – qui est une synthèse des contraires et qui fait qu’il y a
évolution. Mais pour vous, qui n’êtes pas dialecticien ni idéaliste, pourquoi
la nature est arrivée à produire des organismes aussi complexes que l’être
humain?

C’est automatique. Si certaines conditions physiques et chimiques sont


réalisées, la formation des cellules et puis leur évolution est automatique et
elle est soumise à des lois. Mais il n’y a pas d’intention, ce n’est pas la
nature qui s’est décidée à former des êtres humains. Les êtres humains sont
le résultat d’une évolution de quelques milliards d’années.

Si on accepte que sous certaines conditions la production de la vie est


automatique, on est en droit de demander comment ces conditions sont
venues à exister.

C’est une coïncidence car vraiment l’émergence, l’apparition de la vie sur


notre planète est un cas exceptionnel. On ne connait pas d’autres planètes où
les conditions sont favorables aussi à l’émergence de la vie. Mais tout cela
constitue une branche de la biologie qui étudie l’origine de la vie. Oparine
l’avait inauguré en union soviétique et maintenant tous les biologistes
acceptent l’origine non biotique de la vie. Il existe même une revue
scientifique qui s’appelle « The origin of life ». Cela devient un sujet
classique. Un des processus les plus intéressants est le « self-assembly » ou
aussi l’auto-organisation où la coopération et non la contradiction est de
mise et où précisément un système complexe se forme à partir de ses
composants sous l’effet, uniquement, de forces physiques et de processus
chimiques.

Mais votre position matérialiste est aussi métaphysique…


Évidemment. Tous les philosophes ont une métaphysique même si elle est
tacite. Ce qu’il y a, c’est que les dialecticiens à partir de Hegel on méprisé la
métaphysique. Pour cela ils l’ont défini à leur façon. Ils ont considéré la
métaphysique comme si c’était une ontologie et qui ne reconnait pas le
changement des choses. Mais qui de nos jours approuverai une telle vision?
Tous savent que les choses sont en continuelle transformation.

Puisque tous les penseurs reconnaissent que leur point de départ est une
supposition adoptée et qui peut plus ou moins concorder avec ce qu’on
connait, on dirait qu’en définitif la réalité ne sera jamais connue…

Non. Nous marchons d’approximations en approximations; ce qui veut dire


que les choses sur lesquelles on peut être complètement sûr sont très
nombreuses. On ne peut être totalement sûr que des trivialités. Si on dit, par
exemple, que ce magnétophone est actuellement en marche, on peut le
vérifier immédiatement. Mais si on fait des hypothèses sur la constitution
interne d’une étoile, ou sur l’évolution des espèces, on doit s’attendre à ce
que ces hypothèses soient corrigées. Ce qui est intéressant c’est que la
science est, contrairement à la religion et à la philosophie traditionnelle, un
processus d’autoproduction. Aussitôt qu’une hypothèse est émise ou qu’on
obtient des données expérimentales, il y a risque de réfutation. Et souvent
ces réfutations ne sont que des améliorations.

Comment alors pourrait-on construire une éthique à partir de votre


philosophie?

Bon. L’éthique que je suis entrain de construire est une éthique qui d’abord
n’est pas autoritaire mais repose sur l’expérience et la raison.
Deuxièmement, elle s’appui sur une théorie des valeurs, qui est d’abord une
axiologie puis une morale. Or, qu’elles sont les sources de valeurs? Je
reconnais trois sources : Biologique, psychologique/mentale et sociale.
C’est-à-dire, qu’une action, un processus etc. ont une valeur, si et seulement
si, elles satisfont des besoins basiques, vitaux, sociaux ou des aspirations
légitimes sans nuire à autrui. Donc les sources de valeurs sont les besoins
vitaux ou sociaux, mais pour les réaliser il faudrait quelques règles ou
normes. Pour moi, et pour d’autres je pense, c’est jouir de la vie et aider les
autres à en jouir aussi. Si on veut seulement jouir de la vie alors c’est de
l’hédonisme qui conduit à l’égoïsme. Si on veut seulement aider les autres
alors c’est de l’altruisme irréalisable. Il nous faut donc une éthique qui ne
soit, ni la philosophie du ‘playboy’ ni la morale du ‘kamikaze’, du sacrifice.
Et pour jouir de la vie et aider les autres, il faut, évidemment, être en vie.
Mais maintenant pour la première fois de l’histoire de l’humanité se pose la
question de sa survie. Cela doit être donc, notre premier souci, la première
norme. Et pour que l’humanité puisse survivre, il faut absolument arrêter la
course aux armements ainsi que la dégradation de l’environnement. Et
seulement après nous pourrons parler des détails. Si la course aux
armements et la dégradation de l’environnement continuent à la même
vitesse alors le résultat dans un demi-siècle sera l’anéantissement des
espèces et de toute la biosphère par une guerre nucléaire ou bien nous aurons
un équilibre politique instable et l’environnement sera complètement
dégradé. Il n’y aura plus de ressources renouvelables tel le pétrole qui sera
épuisé dans pas longtemps…

Cette éthique doit reconnaitre, aussi, qu’il n’y a pas seulement des droits
mais aussi des obligations ou devoirs. Chaque droit génère une obligation et
réciproquement. Un équilibre doit régner entre le droit et le devoir. Il existe
cinq types de droits parmi lesquels :

- Droit biologique d’alimentation mais aussi l’obligation de nourrir nos


enfants
- Droits culturels comme, par exemple, le droit à l’information mais
aussi l’obligation de la diffuser.
- Droits économiques comme le droit au travail mais aussi le devoir de
bien faire son travail.
- Etc.

Vous êtes connu pour vos idées humanistes. Et ma dernière question est que
d’autres penseurs ou personnes, qui ne sont pas humanistes comme vous,
utiliseront les mêmes principes pour dire qu’en fin de compte puisque nous
sommes ici par hasard alors profitons de la vie au maximum et ne nous
inquiétons pas des autres, de la nature etc. Donc, il doit y avoir chez vous,
l’humaniste, un sentiment métaphysique qui nécessiterait une éthique…

Oui évidemment. Je sens la nécessité de l’éthique pour deux raisons.


D’abord, sans l’aide des autres, sans la coopération je n’existerai pas; c’est
un fait biologique et social. Deuxièmement, il existe des sentiments moraux
comme la solidarité, la sympathie, le désir d’être utile, le besoin de
compagnie, de la paix etc. Et il faut des normes et des règles pour maintenir
et améliorer cela. Il y a aussi une sensation de révolte chez quelqu’un qui a
un sentiment de justice. À ce propos tous les enfants sont égalitaires, ils ont
tous un sentiment naturel de justice…

D’où vient ce sentiment naturel?

Ce n’est peut-être pas naturel. Il vient peut-être du contact de l’enfant avec


d’autres enfants, mais pas avec des adultes comme l’a souligné Piaget avec
précisément le principe de réciprocité (mutual help).

On peut se demander, alors, pourquoi le contact n’a pas conduit à


l’agressivité au lieu de l’aide…

Bon. L’agressivité n’est pas universelle. Ainsi, par exemple, l’agressivité est
une exception chez les tributs primitifs et les tributs les plus belliqueuses
sont pacifiques intérieurement, ce qui n’est pas le cas de nos sociétés. C’est
seulement quand il y a eu l’opportunité du profit et du pouvoir que cette
éthique, plutôt naturel des enfants, a été remplacé par l’éthique du pouvoir et
du profit. Si nous voulons la survie de l’humanité il faut remplacer nos
motifs d’actions par la réalisation de chacun et l’aide mutuelle que
préconisait Kropotkine.

Mais comment passer à ce stade pratiquement?

Bon. J’espère que cela se fera à travers des réformes successives qui seront
imposées par l’état et l’économie et par l’état d’exploitation de la nature.
Ainsi les récents accords de désarmement nucléaire ont été imposés par
l’appauvrissement, par la crise économique des deux côtés. Je pense qu’ils
se rendront compte graduellement que c’est seulement à travers un
désarmement universel - d’abord nucléaire - qu’ils existeraient des chances
de redresser l’économie et d’arrêter l’exploitation irréfléchie des ressources
naturelles non renouvelables.

J’aimerai terminer sur mes opinions politiques. Pour moi l’idéal est une
démocratie intégrale, c’est-à-dire pas uniquement une démocratie de vote,
d’élection, mais aussi une participation plus poussée du peuple, une
participation pas uniquement dans les décisions politiques mais aussi dans la
jouissance de toutes les ressources économiques et culturelles. Pour moi,
donc, cette démocratie devrait se retrouver partout même dans les lieux de
travail et pas uniquement le jour d’élection.
Sur Mario Bunge, extrait de Wikipédia :

Mario Augusto Bunge (né en 1919 à Buenos Aires, en Argentine) est un physicien et
philosophe argentin.

 1952 : doctorat de physique-mathématiques à l’université nationale de La Plata.


 1956-1966 : Professeur de physique théorique à l’université de Buenos Aires et à
l’université de La Plata.
 1957-1963 : Professeur de philosophie à l’université de Buenos Aires.
 1966-... : Professeur de logique et de métaphysique à l’université McGill de
Montréal.

Professeur honoraire de nombreuses universités dans le monde, Mario Bunge est


également membre de très nombreuses organisations et sociétés savantes, de l’Académie
internationale de philosophie des sciences au Conseil National de Pesquisas.

Théoricien du matérialisme, il a écrit plus de 80 ouvrages et plus de 400 articles de


physique théorique, mathématiques appliquées, théorie des systèmes, sur les bases de la
physique, sur celles de la sociologie et de la psychologie, la philosophie de la
technologie, la sémantique, l’épistémologie, la théorie de la valeur, l’éthique, etc.

Sélection de quelques publications de Mario Bunge


 1959. "Causality. The place of the causal principle in modern physics".
Cambridge: Harvard University Press
 1960. La science, sa méthode et sa philosophie. Paris: Paris: éditions VIGDOR,
www.vigdor.com, 2001. [ISBN 2-910243-90-7]
 1962. Intuition et raison. Paris: éditions VIGDOR, www.vigdor.com, 2001.
[ISBN 2-910243-89-3]
 1967. Scientific Research. Strategy and Phylosophy. Berlin, New York: Springer-
Verlag. Reprinted as Philosophy of Science (1998).
 1973. Philosophy of Physics. Dordrecht: Reidel.
 1980. The Mind-Body Problem. Oxford: Pergamon.
 1984. "What is Pseudoscience", The Skeptical Inquirer, Vol.9, No.1, (Fall 1984),
pp.36-46.
 1974-89. Treatise on basic philosophy, in 8 vols. Dordrecht: Reidel.
 1996. Finding Philosophy in Social Science. Yale University Press.
 1998. Dictionary of Philosophy. Prometheus Books.
 1998. Philosophy of Science, 2 Vols. New Brunswick, NJ: Transaction.
 1999. The Sociology-Philosophy Connection. New Brunswick, NJ: Transaction.
 2001. Philosophy in Crisis. Prometheus Books.
 2003. Emergence and Convergence: Qualitative Novelty and the Unity of
Knowledge. Toronto: University of Toronto Press.
 2006. Chasing Reality: Strife over Realism. Toronto: University of Toronto Press.
 2008. Le Matérialisme scientifique, Paris, éditions Syllepse. [ISBN 978-
2849501450]

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