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L’école en France, un échec national ?

22/10/2007

DANTON disait « après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple » à la


tribune de la Convention. En 1789, moins de la moitié des hommes et à peine ¼ des femmes
étaient alphabétisés. Aujourd’hui, les progrès ont été immenses car globalement, ¾ d’une
génération réussit au baccalauréat. En 1950, on comptait 32 000 bacheliers, et aujourd’hui
plus de 500 000. Malgré cette réussite incontestable, il semble que l’institution soit en crise.
Au travers de l’échec potentiel de cette dernière grande institution de la
république, c’est tout un système de société qui a pour objectif affirmé l’intégration par une
uniformisation des populations qui est remis en cause. Il ne s’agit pas ici de parler de la
violence en milieu scolaire malgré son extension.
On va s’intéresser à l’école en France, à l’école primaire et secondaire, et pas
nécessairement à l’ensemble du système éducatif. Cette notion d’échec national paraît
relativement forte et il faudra sans doute nuancer le propos.
Cette institution scolaire a une place, un rôle particulier dans notre société parce
qu’au delà de son seul rôle de vecteur de diffusion de l’apprentissage de la connaissance, on
lui a reconnu un rôle majeur en tant que promotion d’une certaine idée de la république, et
plus tard, c’est devenu un instrument d’intégration. En tous cas, c’est important de rappeler
qu’on a eu la volonté de promouvoir la république, puis ensuite d’y intégrer le citoyen. Le
principe d’égalité d’accès selon ses mérites, le principe de neutralité, d’unité nationale, sont
les quelques grands principes sur lesquels l’école est fondée. Or, il y a un certain nombre de
raisons qui font qu’on a le sentiment que l’école a échoué au moins dans un certain nombre de
ses missions.

Si l’école a su s’adapter aux évolutions de notre société, ce qui s’est traduit en un


peu plus de deux siècle par l’augmentation considérable de son importance quantitative et par
l’évolution de ses missions, force est de constater que dans son rôle de vecteur de la cohésion
sociale, elle semble aujourd’hui avoir échoué.

Confrontée aux évolutions de la société, l’école a vu ses effectifs croître : phénomène qui s’est
accompagné d’une évolution du contenu de ses enseignements et de ses missions.

La place de l’école en terme d’effectifs s’est renforcée depuis le début du XIXe s. Cette
nécessaire démocratisation, dans un contexte nouveau, a obligé le système scolaire a revoir la
nature même de ses fonctions.

Le constat peut être fait de la croissance très rapide de la population étudiante,


des personnels ainsi que d’une augmentation sensible des budgets de l’éducation nationale
La population totale scolarisée en 1946 était de 6 millions d’élèves,
aujourd’hui, elle en compte 15 millions. Les effectifs du 1 e degrés sont passés, pour la même
période, de 5 à 7 millions. Le 2nd degrés, lui est un passage de 500 000 à 6 millions. Dans
l’enseignement supérieur, on est passé de 130 000 étudiants à 2 200 000.
En 1950, il y avait 250 000 fonctionnaires dans l’éducation nationale,
on en compte aujourd’hui 1 million. Dans le 1e degré, pour la même période, on est passé de
150 000 à 500 000. Dans le 2re, de 25 000 à 500 000, et dans le supérieur de 5 000 à plus de
50 000.
Sur la plan budgétaire, en 1945, l’école représentait 7% du budget de
l’Etat pour 22% actuellement, soit 7% du PIB (77 milliards).

Avec de tels effectifs et un tel poids dans l’économie française,


l’enseignement est devenu le plus grand des services publics. Mais au delà du seul constat de
l’accroissement quantitatif de la population concernée, il est nécessaire de s’interroger sur les
évolutions qui ont pu entraîner une telle révolution.

Cette explosion de l’institution scolaire qui a obligé celle ci à évoluer tient à 2


facteurs d’importance inégale.
L’évolution démographique et les progrès de la scolarisation ont été 2 facteurs essentiels de la
transformation d’un système d’éducation élitiste en un système d’éducation de masse aux
objectifs renouvelés.
Le babyboom jusqu’au début des années 1970 s’est traduit par une
augmentation des effectifs à scolariser dans un contexte d’obligation scolaire généralisé. Cela
a été 150 000 à 200 000 naissances annuelles supplémentaires par rapport aux générations de
l’entre deux guerre. C’est cette augmentation des naissances qui va peser sur le système
scolaire, d’autant plus que s’ajoutent des taux de scolarisation croissants, bien au delà de
l’obligation légale de 16 ans, posée dès 1959, en raison du développement de la pré
scolarisation, et de l’allongement des études (en 1950 : 5.9% des garçons et 4.4% des filles
étaient bacheliers, aujourd’hui c’est 70% tous sexes confondus ; dans le supérieur, le taux de
scolarisation est passé de 8.7% en 1960 à 50% aujourd’hui) ou encore une féminisation de la
population scolaire dans l’enseignement supérieur. On peut y ajouter le phénomène du
cocooning qui s’explique par la difficulté à trouver un emploi comme nous le montre le film
« Tanguy » réalisé par E Chatillez.
Le contenu des enseignements a lui aussi évolué en raison d’un certain
nombre de besoins. De la mission initiale assignée à l’école par la 3e République, qui était de
donner à tous un savoir minimal de base commun et de réserver l’apprentissage des humanités
à des effectifs limités issus de milieux sociaux aisés ; aujourd’hui, l’école a des missions qui
sont beaucoup plus complexes, avec l’enseignement d’un savoir beaucoup plus varié, des
filières multiples, des objectifs qui sont souvent contestés (préparer les étudiants au monde
professionnel). Tout ces éléments font que le système éducatif se voit conférer des missions
beaucoup plus complexes qu’il y a un siècle.

Cette école nouvelle aux contours bien différents de celle que nous a
e
légué la 3 république semble aujourd’hui en situation d’échec. Si elle a pris une place
déterminante dans le système français dès l’origine, c’est parce qu’elle s’est vu assigner une
mission force comme élément constitutif de l’identité nationale, puis beaucoup plus tard
comme facteur d’évolution de la société. Or, au delà de la relative réussite de la scolarisation
de masse, force est de constater que l’institution a échoué au moins dans ses objectifs de
cohésion sociale et de promotion de l’individu.

L’école a échoué dans son rôle de vecteur de la cohésion sociale et de la promotion de


l’individu
Si l’école a longtemps occupé une place centrale comme instrument de l’unité nationale, elle
n’assure plus aujourd’hui de façon satisfaisante le rôle plus récent qui lui a été reconnu en tant
que garantie de la cohésion sociale et de la promotion des individus.

L’école a été conçue à l’origine comme un instrument de promotion d’une


certaine idée de la république fondée sur le principe d’égalité et l’adoption de valeurs
communes
Pour CONDORCET, l’école devait être « égale, universelle,
libératrice de l’homme » et elle devait constituer l’instrument d’une société nouvelle. La loi
du 23 mars 1882 rend l’enseignement obligatoire et gratuit et pose la base de la laïcité. Les
écoles normales supérieures vont être créées dans les mêmes années. La loi GOBELET de
1886 impose la laïcisation du personnel enseignant.
L’école a été conçue comme un instrument de lutte contre
l’obscurantisme dans une France dans laquelle les particularismes locaux demeuraient
particulièrement importants. L’idée républicaine devait être affirmée. C’est l’école qui a été
chargée de doter la population de valeurs républicaines communes. Il s’agissait de s’opposer
au retour de la monarchie et de la main mise de l’Eglise. C’est toute l’action des « hussards
noirs de la République » qui ont imposé ces valeurs avec des programmes identiques sur
l’ensemble du territoire et également l’emploi d’une langue qui va être imposée de force dans
certaines régions dans un souci d’unité nationale. Mais l’enseignement était déjà élitiste.

Si cette mission fédératrice reconnue dès le départ à l’école pourrait


sans doute revenir un jour au premier plan, notamment dans le contexte un peu simplifié de la
décentralisation, il y a sans doute besoin d’un instrument d’unité nationale. On ne peut
contester malheureusement que l’école n’est pas le lieu de l’égalité des chances.

L’école ne parait pas, à l’heure actuelle, assurer le rôle d’instrument de cohésion


et d’ascenseur social dont elle est pourtant chargée.
Il faut faire le constat que l’école n’est pas un instrument d’égalité des
chances et de facteur d’intégration quelle est sensée devoir être. Aujourd’hui le contexte a
changé, mais les défis restent les mêmes. Il s’agit de réussir à fédérer une population aux
origines diverses. L’école est conçue, depuis 1945, comme le vecteur d’une égalité des
chances, mais cette idée ne s’est développée qu’après la guerre. Elle est ouverte à tous,
gratuite, obligatoire. L’égalité, au delà de l’âge de 16 ans est assurée théoriquement par un
système de bourse. Or, dans la réalité, on sait que l’origine sociale conditionne la réussite. Ce
qui témoigne de cela, c’est une faible efficacité du système éducatif. Chaque année, 150 000
élèves quittent l’école sans diplôme ou qualification reconnue, et 56% d’entre eux vont
trouver un emploi. Une enquête menée par l’éducation nationale à la fin des années 1990,
avait révélé que le niveau général des collégiens, sur les épreuves du certificat d’étude du
primaire, était inférieur à celui de 1920. Il faut relativiser, mais tout de même, ce n’est pas
faux de dire qu’un certain nombre d’acquis fondamentaux ne sont plus maîtrisés par les
jeunes. 15% des jeunes de 15 ans éprouvent un certain nombre de difficultés face à la lecture
et à l’écriture.
On a entrepris un certain nombre d’efforts pour éviter un processus de
marginalisation : incitations financières pour le corps professoral, instauration d’une carte
scolaire et la création des zones d’éducation prioritaires. Toutes ces mesures ont échoué. Ce
que l’on appellerait le « creuset français » fonctionne plus mal qu’autrefois.
L’école n’est plus un sanctuaire, et on y retrouve tous les phénomènes
qui traversent notre société tels que la solidarité, la violence, l’exclusion. En réalité, tout se
passe comme si, alors qu’hier le système était ouvertement élitiste, aujourd’hui, notre système
l’est encore plus, mais sans l’avouer.
Cette recherche de l’égalité au travers du système éducatif est encore
plus vaine aujourd’hui qu’hier pour 4 raisons.
Incontestablement, la dévalorisation sociale du métier d’enseignant a lieu dans une société
dont les valeurs sont bien différentes de celles de l’enseignement. Dans un contexte de
diffusion massive du savoir, le passage par l’école n’est plus indispensable. La ghettoïsation
de certaines banlieues est d’évidence, et entraîne des déséquilibres croissants entre les bonnes
et les mauvaises écoles. Les parents sont aujourd’hui devenus des clients. On sait que les
filières prestigieuses sont concernées par ce phénomène de reproduction des inégalités
sociales de génération en génération.
La démocratisation de l’enseignement a eu pour conséquence, et est le résultat d’une baisse de
la qualité moyenne de l’enseignement. Elle a pour conséquence également une certaine
banalisation des diplômes. Avoir le baccalauréat aujourd’hui est beaucoup plus courant
qu’autrefois. Cela aboutit à allonger encore plus le processus de sélection au profit de ceux
qui vont pouvoir socialement supporter un tel effort.
C’est la difficulté rencontrée dans la recherche d’un 1e emploi, en particulier pour les jeunes
issus des banlieues, diplômés ou pas, qui dévalorise d’autant plus l’importance de ce cursus
scolaire.
Le fait que l’on a une concentration d’enseignants débutants dans les secteurs difficiles et on a
un réflexe de plus en plus courant des parents qui consiste à considérer l’école comme un lieu
de consommation. L’école se voit demander plus et notamment des fonctions éducatives.

On peut donc prétendre que l’école qui n’a pas été conçue à l’origine
comme le lieu de l’égalité des chances, est aujourd’hui en passe d’échouer dans ce rôle
spécifique qu’on a voulu lui faire jouer depuis 1945. L’illustration est celle de la création du
collège unique en 1975. Au surplus, même dans sa fonction première d’apprentissage des
bases, l’école ne semble plus aussi performante que par le passé. On peut sans doute parler
d’échec national, car l’école reste dans notre imaginaire, le lieu de toutes les égalités.

On est passé d’une école élitiste destinée à promouvoir notamment l’idée de


l’unité nationale à une école de masse égalitaire en théorie, mais inégale dans les faits. On est
passé d’une instruction à une éducation nationale, c’est à dire d’un lieu d’apprentissage à un
lieu où l’Etat, tiers, tente d’apporter des réponses à la nécessaire socialisation des élèves.

JM GAILLARD : coll Point Histoire : « un siècle d’école républicaine »


C BODELOT et R ESTABLET : coll Point actuel : « le niveau monte »