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Introduction à la philosophie de Michel Foucault

Michel Foucault, une philosophie de la vérité
Frédéric Gros
“Et j'ai beau dire que je ne suis pas un philosophe, si c'est tout de même de la
vérité que je m'occupe, je suis malgré tout philosophe. ”
Michel Foucault, its et écrits, !!, pp. "#$"%.
&''uvre de Michel Foucault (ait l'objet de multiples interprétations et de nombreu) commentaires
dans une grande variété de champs disciplinaires * ps+chiatrie, ps+chanal+se, sociologie, critique
littéraire ou artistique, sciences politiques, etc. ,u$del- de cette diversité d'usages qui re(l.te la
diversité même de l''uvre, il est possible de retrouver un (il rouge qui court - travers l'ensemble de
son 'uvre et de la recentrer autour d'une interrogation proprement philosophique. /'est la question
de la vérité. &'homme est (ondamentalement ré(léchi dans son 'uvre comme animal de vérité. Mais
Foucault op.re un déplacement important de cette interrogation.
&a question classique de la philosophie est * epuis quel (ondement un sujet peut$il conna0tre le
monde 1 !l s'agit alors, de 2laton - 3ant, en passant par 4pino5a, de ré(léchir un nouage originaire et
intérieur, une parenté d'essence, une corrélation irréductible entre l'6me et la vérité, entre le sujet et
la connaissance. /he5 Foucault, le rapport du sujet - la vérité n'est pas ré(léchi depuis le lien
intérieur de la connaissance, mais construit - partir du rapport e)térieur de l'histoire. &a question
n'est plus * epuis quel (ondement un sujet peut$il conna0tre des vérités sur le monde 1 mais* 4elon
quels processus historiques des structures de subjectivation se sont$elles nouées - des discours de
vérité 1 &e probl.me n'est plus de penser l'être d'un sujet originaire, pré$donné, tel qu'il puisse
établir une connaissance vraie, ni de construire un domaine de vérités éternellement (ondées, mais
de décrire historiquement des procédures par lesquelles, dans l'histoire, des discours de vérité
trans(orment, ali.nent, in(orment des sujets, et par lesquelles des subjectivités se construisent, se
travaillent - partir d'un dire$vrai.
L'histoire des formations de vérité
&a premi.re période de Foucault, conduisant de la publication de sa th.se sur la (olie en %78%
jusqu'- sa nomination comme pro(esseur au /oll.ge de France en %79# est dite “archéologique”.
,ussi bien le concept d'archéologie sert$il réguli.rement - désigner la méthode suivie dans quatre
des ouvrages majeurs de cette époque * la premi.re pré(ace - l':istoire de la (olie - l'6ge classique
parle d'une “archéologie de l'aliénation” ; le sous$titre de <aissance de la clinique =%78"> est * ?ne
archéologie du regard médical ; celui des Mots et les /hoses =%788> * ?ne archéologie des sciences
humaines ; et en(in le” dernier ouvrage de cette période, son discours de la méthode en quelque
sorte, s'intitule &',rchéologie du savoir =%787>.
/ette désignation a une tr.s (orte valeur polémique * parce concept d'“ archéologie ”, il s'agit
d'abord de s'opposer - la conception traditionnelle de l'histoire des savoirs. &- se décide un premier
rapport important - la vérité. &'histoire classique des sciences se donne pour (ondement des vérités
positives contemporaines =détermination actuelle de la (olie comme maladie mentale, dé(inition
moderne du rapport clinique, anal+se positive de la production des richesses, etc.> et tente, en les
utilisant comme grilles de lecture pour une interprétation rétrospective, de décrire le mouvement
progressi( de découverte de ces vérités (onda mentales, c'est$-$dire aussi bien de dégagement des
erreurs, des préjugés, des inerties, des occultations, des obscurantismes de toutes sortes. &a vérité
alors a valeur de partage, permettant de séparer les énoncés précurseurs ou intuitions géniales des
théories erronées et autres idéologies. Elle est ré(léchie comme ce qui en soi dirige secr.tement le
mouvement de l'histoire, avant d'être, dans l'illumination d'une découverte, objet d'une conscience
scienti(ique compl.te et pure.
&a méthode archéologique de Foucault suppose une premi.re mise - distance critique des énoncés
positi(s établis, terminau) et dé(initi(s, “scienti(iques et vrais”, une neutralisation de leur puissance
d'éclairement rétrospecti(. !l ne s'agit pas de contester leur valeur de vérité, mais de chercher pour
écrire l'histoire de la ps+chiatrie, de la médecine ou des sciences humaines un autre ancrage. &e
probl.me n'est pas de (aire une histoire en essa+ant de savoir - chaque (ois ce qui est vrai et ce qui
est (au), ce qui est en avance et ce qui est en retard =si telle dé(inition de la mélancolie se rapproche
de la logique médicale de la dépression, si telle description clinique est valable ou (antasque>, mais
de penser pour l'ensemble des énoncés et descriptions d'une époque ce qui les rend possibles tous
dans leur cohérence. !l (aut rechercher en dessous, en de@- de ce qui est dit et vu - une époque, les
s+st.mes contraignants qui rendent ces choses$l-, et pas d'autres, visibles et énon@ables.
/es (ormations archéologiques qui supportent l'articulation singuli.re des mots et des choses pour
chaque époque, Foucault en donne plusieurs versions * c'est d'abord “ l'e)périence (ondamentale”
dans :istoire de la (olie comme perception culturelle collective qui oriente le sens des pratiques
sociales et des dé(initions médicales de la (olie ; c'est “la structure du voir et du parler” dans
<aissance de la clinique qui noue selon une articulation toujours singuli.re ce qu'on peut voir et ce
qu'on peut dire du corps malade ; en(in l'“épistém.” des Mots et les /hoses, comme r.gle anon+me
et historique de construction de l'objet du savoir, qu'il s'agisse de penser le langage, le vivant ou
l'échange économique.
/on(ronté - tous les énoncés médicau), savants, érudits, etc. déposés dans l'archive de l'histoire et
qui (urent un moment re@us comme appartenant au “savoir vrai”, Foucault ne demande pas lesquels
sont vrais et pourquoi, ni quelle est la signi(ication pro(onde ou latente qu'il (audrait dégager, mais
de quelles r.gles de (ormation ils rel.vent tous - un moment donné. /es r.gles ne sont ni logiques,
ni épistémologiques, ni herméneutiques, mais bien “ archéologiques”. !l ne s'agit pas de r.gles
purement (ormelles ou “structurales”, mais elles organisent l'articulation des savoirs sur des
pratiques institutionnelles et sociales et même des perceptions concr.tes.
Elles constituent donc ce qui articule silencieusement et historiquement notre savoir des choses
dans sa dimension d'e)istence. Elles rendent compte de ce qui (ut dit en tant que cela (ut dit, et pas
autre chose. &'énoncé du savoir est pris dans sa dimension de matérialité, d'événement, de rareté.
/ar un savoir, avant d'être vrai ou (au), e)iste, c'est$-$dire qu'il distribue, selon des modalités
historiques =susceptibles de trans(ormations>, des positions subjectives, des régimes d'objets, des
con(igurations conceptuelles, et il in(orme des pratiques. &a (ormation archéologique est en retrait
par rapport - la disposition épistémologique, mais cet en$de@- est essentiel * l'archéologie décrit les
conditions d'e)istence et de réalité du savoir, quand l'épistémologie en détermine les conditions de
vérité =ou de véri(ication>.
A
/ette méthode nouvelle d'écriture de l'histoire des savoirs ne peut manquer d'avoir des e((ets sur son
objet propre, puisqu'il s'agit - chaque (ois d'interroger les sciences humaines, donc ce moment de
constitution de l'homme comme objet de savoir, ce moment oB l'homme est devenu un animal de
vérité. &e probl.me est donc de (aire l'archéologie de ce discours de vérité sur l'homme. <on pas se
demander * &es sciences humaines sont$elles vraiment des sciences 1 4i elles sont des sciences,
quels (urent leurs proph.tes et leurs précurseurs, quels obscurantismes en ont retardé l'av.nement 1
Mais plutCt * D la (aveur de quelle (ormation archéologique les sciences humaines ont$elles gagné
leur évidence 1 !ci comme ailleurs che5 Foucault, le vrai n'est jamais - lui$même son propre
(ondement.
4oit la ps+chologie pour E :istoire de la (olie - l'6ge classique. Elle n'a pas été rendue possible
quand on s'est décidé - étudier selon des crit.res scienti(iques le comportement humain, mais quand
l'e)périence occidentale de la (olie a trouvé dans “l'homme” son centre de gravité.
&'av.nement des sciences humaines ne signi(ie pas une décision calme de constituer en(in l'homme
en objet de vérité, apr.s une séculaire négligence. !l dépend archéologiquement d'une e)périence
incandescente et massive, oB une culture joue, risque et constitue son identité en e)cluant un dehors,
qui par l- contient le secret de son être. D l'homme con(ronté au) menaces d'un cauchemar$monde -
la Fenaissance ou au grand partage pur de l'Gtre et du <éant, du Hour et de la <uit pour la période
classique, s'est substituée la con(rontation de l'homme et du (ou. &'homme est bien devenu objet de
vérité, mais la vérité de cette vérité tremble dans le délire du (ou.
&es Mots et les /hoses continuent d'e)plorer ce moment anthropologique de notre culture, non plus
pourtant - partir du geste originaire qui sépare pour une culture le sens du non$sens, mais depuis les
dispositions d'ordonnancement interne des savoirs positi(s pour une époque. &a vérité des sciences
humaines alors s'inscrit dans un dispositi( général de (initude caractéristique du savoir moderne. ?n
projet de vérité sur l'homme devient pensable - partir du moment oB conna0tre ce n'est plus suivre
les articulations, détailler les nervures d'une représentation, mais rechercher, découvrir des
conditions de possibilité. /'est$-$dire que la pensée ne pense plus le vrai en suivant le mouvement
par lequel elle se signi(ie et s'anal+se, mais par un perpétuel mouvement de décentrement oB elle
tente de se décaler pour ressaisir ce qui la soutient. 4i toute vérité suppose bien ce mouvement
cogniti(, cette pensée de la pensée I la structuration du mouvement ré(le)i( I est historique. &a
pensée de la pensée - l'6ge classique est un déploiement in(ini des signes qui composent son
discours, de telle sorte qu'elle coJncide toujours secr.tement avec une combinatoire, un s+st.me
divins. D l'6ge moderne, la pensée de la pensée est un enracinement de l'objet de pensée dans le
sujet qui le pense, de sorte qu'elle est toujours - la (ois anthropologique I l'“ homme” (igurant par
e)cellence ce chiasme du sujet et de l'objet I et (inie I la limitation du savoir sur l'homme
déterminant immédiatement et réciproquement la limitation de son être.
Et si, - l'époque contemporaine de Foucault, la pensée de la pensée devient autre chose =échanger
des signes, communiquer, parler le langage>, alors c'en est (ini de l'homme comme lieu de vérité.
Mais aussi bien ce nouveau lieu de vérité désigné =tout est discours et r.gles du discours> renvoie
immédiatement - la méthode archéologique. e telle sorte que Foucault ne (erait que traduire en
méthode ce nouveau régime de vérité. En voulant désanthropologiser les savoirs, en a+ant recours -
une histoire discontinuiste et en décrivant des discours sans sujet, il ne (erait jamais qu'être - la
verticale de son temps.
Politiques de la vérité
&a seconde période intellectuelle de Foucault, caractérisée par un engagement toujours plus marqué
dans des luttes politiques =Kroupe d'in(ormation sur les prisons, etc.>, est désignée souvent comme
“généalogique”. Ln distingue alors commodément les archéologies du savoir et les généalogies du
pouvoir. Mais la continuité avec les études antérieures demeure pro(onde. &'interrogation
archéologique portait sur ces grands s+st.mes qui constituaient pour les connaissances vraies, et en
de@- d'elles, un espace d'ordre, de rassemblement et de recueil. !ls avaient jusque$l- re@u des statuts
ambigus oB se mêlaient les héritages contrastés de la phénoménologie, du (ormalisme structuraliste,
de l'histoire des mentalités, et peut$être surtout de l'e)périence littéraire. /'était l'e)périence
culturelle (ondamentale =:istoire de la (olie, %78? l'articulation structurale de la parole et du regard
=<aissance de la clinique, %78",>, un réseau (ormel et abstrait =&es Mots et les /hoses, %788>, les
r.gles de (ormations discursives =&',rchéologie du savoir, %787>./ette (ois, il s'agit de retrouver,
comme matrices des discours vrais, des dispositi(s de pouvoir. &e concept de “volonté de savoir”
sert - cadrer ces anal+ses. !l (aut alors opposer le désir de connaissance - la volonté de savoir. &e
désir de connaissance, de 2laton et ,ristote - 4pino5a, est ce qui noue entre un sujet et une vérité
pré$donnés un accord intérieur, depuis toujours déj- secr.tement noué, de telle sorte que le
mouvement par lequel le sujet conna0t la vérité accomplit sa nature immémoriale. &a volonté de
savoir, des sophistes - <iet5sche et - Freud, découvre derri.re la quête de vérité le jeu toujours
mouvant des pulsions ou des instincts de domination * le rapport du sujet - la vérité est un rapport
de pouvoir qui se noue dans l'e)tériorité de l'histoire, appu+é par des pratiques et des intérêts
sociau). /'est dans cette perspective que la se)ualité sera décrite non comme une constante
anthropologique peu - peu découverte dans sa nature par des savoirs positi(s, dépassant
courageusement les censures et interdits sociau), mais comme une prise de pouvoir sur les corps et
la parole * inciter, dans le secret de l'échange, - avouer indé(iniment la vérité de son désir et éveiller,
dans la culpabilité, une sensualité pol+morphe =&a Eolonté de savoir, %798>.
&a généalogie se comprend donc comme histoire politique de la vérité. /'est pourquoi Foucault ne
va pas ré(léchir le probl.me de la vérité depuis le biais de l'épistémologie et de l'histoire des
sciences, mais en prenant comme point d'appui historique les pratiques judiciaires. &e passage d'une
conception de la justice comme rapport de (orces dans la Kr.ce archaJque, oB il est question de
dé(aite ou de victoire I s+mbolisée par la pratique du serment $ dé(i dans laquelle je m'e)pose - la
col.re des dieu) I - une conception de la justice comme ordre du monde, mesure e)acte des
échanges et des dettes, égalité =démocratique> des rapports, permet l'av.nement d'une pratique
sociale de vérité comme mesure, matrice des mathématiques et autres sciences des quantités justes
=cours au /oll.ge de France de %79%>. ?ne seconde étude, portant sur la période du haut Mo+en
Mge au NE!!2$ si.cle en Lccident, décrit cette (ois le passage d'une justice privée, logique de
vengeance et de transaction, - une justice publique dans laquelle il s'agit par une instruction de
trouver qui a (ait quoi, - quel moment et dans quelles circonstances. ?n savoir d'enquête se
développe, qui trouvera des prolongements importants dans les grandes sciences empiriques de
l'Lccident =cours au /oll.ge de France de %79O>.
En(in la derni.re étude se concentre autour d'un troisi.me pouvoir $ savoir constitué par lPe)amen.
!l s'agit de comprendre comme relevant d'une seule con(iguration historique l'émergence des
sciences humaines, l'av.nement de la prison comme peine unique, l'apparition d'une justice pénale
s'appu+ant sur le savoir ps+chiatrique pour (ormer son jugement, et encore la mise en place
dPorganisations disciplinaires dans de grandes institutions =prisons, asiles, usines, écoles>. Qous ces
éléments prennent sens dans la perspective du développement, en Lccident depuis le NE!!2 si.cle,
d'un t+pe nouveau de pouvoir * le pouvoir de la norme R4urveiller et punir, %79S> qui prend comme
objet l'homme dans sa dimension de corps vivant =bio$poli$tique>.
A
Qoute cette démarche généalogique suppose une pensée de la vérité bien éloignée des grandes
traditions classiques. Ln en retiendra ici trois dimensions * la vérité comme technologie, comme
production de réalité et comme procédure d'assujettissement.
Ln pourrait dire, d'une mani.re e)trêmement générale, que la vérité, dans une conception classique,
est pensée en droit comme universelle, étemelle et désintéressée. Elle serait donnée idéalement -
tous et partout, même si, de (ait, elle ne se découvrait qu'au) esprits su((isamment rigoureu),
désintéressés et avertis. &a démarche généalogique pense au contraire la vérité comme production,
rituel, procédure réglée, ou encore crise, guerre, rapport de (orces, victoire. ans cette perspective,
la vérité a une géographie précise * elle ne se rév.le qu'en certains lieu) et dans certains cadres. Elle
ne peut être énoncée ou pro(érée que par des sujets quali(iés. Elle dépend de rituels correctement
e)écutés, de dispositi(s déterminés, de circonstances et de moments précis. Elle suppose un jeu de
(orces mouvant.
En tout, elle est doit être ré(léchie comme événement produit plutCt que comme nature découverte.
&e deu)i.me grand th.me classique de la vérité consiste - la penser comme discours adéquat - un
réel pré$donné * est vrai l'énoncé qui re(l.te correctement un état de (ait. 2our Foucault, ce rapport
doit être inversé * les techniques de vérité produisent de la réalité plutCt qu'elles ne la re(l.tent. /'est
ainsi que, pour Foucault, la maladie mentale, la délinquance, le marché, la se)ualité, l'Ttat =notions
relevant de la politique, de l'économie ou des sciences humaines> n'e)istent pas. !ls sont quelque
chose qui n'e)iste pas, mais qui n'en est pas moins réel et vrai. Féel et vrai parce que portés,
soutenus, produits par un s+st.me de juridiction et de véridiction. &es s+st.mes de droit et les
savoirs vrais, quand ils s'appliquent - des corps et - des conduites, les in(léchissent, les travaillent
selon ces choses qui n'e)istent pas, mais qui prennent réalité du (ait de leur puissance d'e((ets sur les
corps, les pratiques et les comportements &a vérité, appu+ée par des s+st.mes de pouvoir, produit
donc la réalité de ce qui n'e)iste pas, contraignant les e)istences matérielles - ressembler - cette
réalité * c'est ainsi que l'asile peut être décrit comme une machine - produire des (ous, au nom d'une
science médicale de la maladie mentale.
En(in la vérité, classiquement, suppose, pour la penser, un sujet pur de connaissance. !l va s'agir au
contraire pour Foucault de montrer comment les s+st.mes de pouvoir et de vérité (abriquent des
sujets, produisent des individus. &es techniques de vérité et de pouvoir assujettissent * elles (orment
et trans(orment leur point d'application. /'est ainsi que le sujet de droit des théories juridiques et
l'homme normal des sciences humaines peuvent être ré(léchis comme des productions de ce pouvoir
disciplinaire qui in(orme les pratiques, inculque docilité et régularité, normalise les conduites.
Mais, - ce point, un retournement est possible * car qui ne veut pas être gouverné comme ceci ou
comme cela pourra - son tour opposer, - un pouvoir$savoir dominant, d'autres jeu) de vérité et de
pouvoir, et donc (inalement d'autres (ormes de subjectivation. /'est ainsi que les h+stériques de la
4alpêtri.re, pour résister au pouvoir médical, oppos.rent au corps neurologique, que /harcot leur
supposait et leur imposait, un corps se)uel. /'est ainsi que des (ormes de spiritualité peuvent
s'a((irmer pour s'opposer - la gouvernementalité d'Ttat. D ces re(us et ces résistances, Foucault
donne le nom de “critique”.
Une éthique de la vérité
&es années quatre$vingt ouvrent une derni.re période intellectuelle * celle des actes de vérité. Elles
se placent sous le signe d'une (idélité renouvelée - la question Uantienne “Vu'est$ce que les
&umi.res 1 ”. &e rapport de la vérité au sujet se trouve posé de mani.re plus (rontale. &e sujet n'est
plus ré(léchi comme simple e((et de vérité =au sens oB les régularités discursives archéologiques
dessinaient des positions pour des subjectivités virtuelles et oB les pouvoirs$savoirs (abriquaient des
individus>. !l est moins ce qui se trouve constitué par un dispositi( de vérité que ce qui se constitue
et se trans(orme - partir d'un discours vrai, dans un rapport déterminé - lui. !l n'+ a du reste toujours
pas rupture (ranche avec les études précédentes, puisque aussi bien la “ gouvernementalité ” comme
direction rationnelle des conduites supposait, du cCté des gouvernés, un consentement libre, ou au
contraire une résistance - être gouverné comme ceci ou comme cela, et partant une structuration
éthique du sujet. Ln peut de mani.re tr.s générale avancer que Foucault étudie, au cours de ces
derni.res années, trois grandes procédures historiques de subjectivation, c'est$-$dire trois grandes
mani.res pour le sujet de se constituer comme tel depuis un rapport réglé - un discours vrai * la
con(ession, le souci de soi et le (ranc$parler.
A
'abord la con(ession chrétienne. Foucault en étudie la lente (ormation, de Qertullien - /assien, -
travers les mises en place du sacrement de pénitence et de la direction de conscience dans les
premiers monast.res. &e sujet est sommé de produire - partir de lui$même et sur lui$même un
discours de vérité. /e discours vrai dont il constitue lui$même pour lui$même l'objet, il doit le
construire depuis une adresse - l',utre, - un autre =son directeur de conscience, plus tard son
ps+chanal+ste>. /'est$-$dire que le sujet ne cherche sa propre vérité qu'en tant qu'il se soumet - une
injonction venue d'un autre =“&is en toi$même les traces de ton désir ”>, et qu'- cet autre il doit,
selon les r.gles monastiques, une obéissance inconditionnelle. Mais si, d'autre part, il élabore ce
discours vrai dont il est simultanément le sujet et l'objet, c'est sur (ond d'une éthique du
renoncement - soi, a(in de pouvoir totalement se donner, se vouer - ieu dans la plus grande pureté.
4ujet donc de la mort - soi$même et de l'obéissance indé(inie - l',utre.
/e discours vrai qu'il articule sur lui$même, il le construit depuis l'injonction e)térieure “ Vui es$
tu 1 ”, et cette question introduit en lui une séparation, une coupure. 4'il doit se demander “ Vui
suis$je 1 ”, c'est bien qu'il l'ignore, c'est$-$dire que ce qu'il peut immédiatement conna0tre de lui$
même, la conscience immédiate de son identité, ne correspond pas - ce qu'il est vraiment.
4'introduisent d.s lors un soup@on (ondateur et une quête. &e soup@on, c'est qu'entre la conscience
de qui je suis et qui je suis vraiment, il + a non$correspondance. Entre moi et moi, se creuse la
distance décisive d'un secret. /'est dire déj- que ce qui me sépare de moi$même se monnaie en
termes de connaissance. &es techniques de subjectivation dominantes sont des techniques de
connaissance de soi =herméneutique du sujet>. Mais elles supposent pour leur mise en 'uvre la
présence insistante de l'autre, du directeur de conscience, du con(esseur, du ps+chologue, puisque
aussi bien pour prétendre (ranchir ou déplacer la ligne qui sépare ce que je crois que je suis de qui je
suis vraiment, il me (aut supposer ce savoir vrai de moi$même comme aliéné dans l'autre. /e point
du contrCle de l'autre tout au long du proc.s de subjectivation est évidemment décisi( pour
Foucault, parce qu'il situe le sens politique des pratiques chrétiennes de subjectivation et de leurs
dérivés laJques * c'est une même chose pour nous de nous chercher nous$mêmes et d'obéir - l'autre.
2arce que aussi bien la question “ Vui suis$je 1 ” n'est jamais premi.re mais n'est que l'écho d'un “
Vui es$tu 1 ” qui me soumet - l'autre dans le même mouvement qui me contraint - m'e)aminer moi$
même.
ans ses études sur “le souci de soi”, - travers une lecture des te)tes de la philosophie antique
=2laton, Tpicure, Tpict.te, 4én.que, Marc$,ur.le...>, Foucault tente de proposer un mode de
subjectivation irréductible au mod.le chrétien. &e souci de soi ne doit surtout pas être con(ondu
avec une posture narcissique de repli béat sur soi, comme tentent de le (aire croire des critiques
h6ti(s ou malveillants. !l s'agit par cette notion de thématiser un rapport de soi - soi qui n'est plus
creusé par une méconnaissance (ondamentale, mais par une 'uvre - construire. e soi - soi, il (aut
supposer la distance d'une 'uvre de vie - accomplir. !l + a bien toujours une question d'un autre
pour précipiter les pratiques de subjectivation, mais ce n'est plus * “Vui es$ tu 1 ” 2lutCt* “Vue (ais$
tu de ton e)istence 1 ” /'est cette question apr.s tout que 4ocrate pose - /allicl.s dans le Korgias, et
qu'il pose - ,lcibiade dans le dialogue du même nom. Vuestion donc, non plus de l'identité cachée
de soi - reconna0tre, mais de l''uvre de vie - construire, l'idée étant d'appréhender sa vie comme
matériau auquel il (audrait donner une (orme, par des r.gles de conduite. Qel est, tr.s généralement
décrit, le principe de l'“ esthétique de l'e)istence”. !l ne (aut donc pas comprendre trop vite cette
attitude éthique comme dand+sme, a((ectation, repli égocentrique, mais comme structure de
subjectivation permettant la production d'un sujet de l'action droite. &a dimension esthétique du
souci de soi tient en e((et dans la mise en (orme réglée de l'e)istence. !l s'agit d'ordonner sa vie
selon des principes - la (ois constants et cohérents entre eu), de telle sorte qu'elle présente un aspect
d'harmonie pour qui la consid.re de l'e)térieur. Elle tient aussi dans la dimension de visibilité. /ar il
s'agit par le souci de soi de rendre visibles dans la trame de son e)istence des principes spirituels
d'action. /'est ainsi que 4ocrate est celui qui (ait voir - travers sa vie ce qu'est la vraie justice. /e
qui suppose que les principales techniques de soi =e)amen de conscience, direction d'e)istence,
concentration spirituelle, etc.> ne sont pas des techniques d'objectivation =par lesquelles je me
constitue pour moi$même objet de connaissance>, mais des techniques d'activation éthique par
lesquelles je m'attache - rendre présents, dans le monde e)térieur des hommes, des principes
spirituels. &e rapport entre sujet et vérité ici se redessine, d.s qu'on accepte de considérer les
principes d'action comme énoncés, s'articulant en discours de vérité. &e sujet grec ne noue donc pas
un rapport - la vérité qui le replie sur une intériorité invisible et ps+chologique, mais qui le voue -
l'e)tériorité politique des rapports sociau). 4e soucier de soi, ce n'est ni se soigner comme si l'on
était - soi$même l'oeuvre la plus précieuse et la plus rare, ni se livrer - une introspection cognitive,
c'est intensi(ier la présence - soi a(in de se constituer e)térieurement comme sujet de l'action droite
quand il le (aut. &e sujet n'établit pas son rapport - la vérité comme quête indé(inie d'une
correspondance toujours plus assurée entre ce qu'il croit qu'il est et ce qu'il serait vraiment, mais
comme recherche d'une correspondance harmonique entre ses paroles et ses actes.
A
&a deu)i.me posture subjective construite par Foucault dans un rapport d'opposition - la con(ession
chrétienne est ce que les Krecs nomment parrêsia et les &atins libertas, et qui signi(ie la liberté de
parole, la (ranchise, même un peu brutale, le courage de dire des vérités qui dérangent. &a parrêsia
caractérise en (ait le régime de parole du ma0tre d'e)istence =un sage dont les disciples suivent les
le@ons pour apprendre - bien se conduire>. ans le dispositi( antique de subjectivation, il revient en
e((et au directeur de parler et au dirigé d'écouter et se taire. /elui qui apprend - vivre doit alors user
d'une parole directe, (ranche, sans concession ni démagogie. &a parrêsia comme “ (ranc$parler”,
transparence, c'est l'anti$(latterie * il s'agit pour le directeur d'ébranler le sujet, et pas de l'entretenir
dans une (ausse image de lui$même. &e ma0tre de vie tient un discours vrai. 2as au sens d'énoncés
scienti(iquement démontrables pourtant, mais au sens oB premi.rement il ne dissimule pas - l'autre
ses dé(auts et ses vices et oB d'autre part il (ait voir dans sa propre vie l'e((et de ses propres
principes. &a vérité ainsi s'éprouve et s'atteste dans la conduite du sage, elle prend (orme stable dans
un sujet.
2ar l-, le parrêsiaste mani(este toujours du courage. &a parrêsia, c'est “le courage de la vérité”. /e
qui (ait la vérité du dire l- encore tient au sujet, moins au sens simplement d'une mise en 'uvre
e((ective de ses principes déclarés que d'un risque assumé pour celui qui la prononce. &a parrêsia
est parole courageuse en ceci que celui qui la tient se met en danger. !l adresse un discours - l'autre
portant leur relation - une limite e)trême de tension, puisque aussi bien il ne s'agit pas d'un discours
de (latterie mais de mise - l'épreuve. !l + a mise - l'épreuve précisément parce qu'il + a vérité, et la
vérité est ré(léchie comme ce qui met un sujet en demeure de se mettre en question.
&a parrêsia contient en(in une dimension de scandale. ,pr.s la (ranchise du directeur d'e)istence
stoJcien et le courage socratique, c'est le scandale c+nique. &a vérité est ce qui, dans le marais des
certitudes partagées, (ait rupture. Et le c+nique (ait de sa propre e)istence un thé6tre du scandale de
la vérité. !l inqui.te par son caract.re subversi(, il irrite par ses e)plosions de (ranchise. En tout, il
démontre que la vérité n'est pas - la mesure de nos convenances sociales, et met en sc.ne, par sa
conduite intransigeante et tapageuse, cette rupture. &e rapport de la vérité au sujet ne se construit
plus - la mani.re chrétienne =la con(ession> comme un repli introspecti( vers l'intime doublé d'une
obéissance inconditionnelle, ni - la guise stoJcienne, comme une correspondance harmonique entre
la parole et les actes, assurée par des techniques spirituelles qu'- la limite de son être, le sujet
provoque la vérité en la rendant visible dans sa propre vie.
A
D l'issue de ce parcours, il (aut comprendre que s'il + a un intérêt - décrire ces modalités par
lesquelles le sujet et la vérité s'impliquent, c'est évidemment dans une perspective de libération.
Qant il est vrai que toujours cette enquête mani(este un double mouvement non$s+métrique * d'une
part, le sujet se constitue et s'invente, résiste au) grands s+st.mes politiques de contrainte depuis un
mouvement de vérité inquiet ; mais d'autre part les discours de vérité institués, socialement
acceptés, l'en(erment dans la monotonie inerte de l'habitude et des certitudes communes. &a
philosophie de Foucault revendique (inalement une (idélité totale - la le@on socratique * plutCt que
(onder la vérité du vrai, sa (onction est d'inquiéter et déranger le régime des évidences.