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ISBN : 2-9515739-9-5
ISSN : En cours
Editions de l'Eau Régale
Table des nouvelles

Sniper........................................................................................1
A demain........................................................................... 13
A mon amour............................................................... 45
Ailleurs, sur Terre.............................................. 54
France, 2010............................................................... 77
Projet S.I.O.N.............................................................. 86
Allégorie de la mauvaise mère......115
Unité 0-XY-1............................................................123
L’image fatale.......................................................132
Petit vent glacé de délinquance
ordinaire ........................................................................138
Suicide...............................................................................158
Snipe
perr

ouf ! Pouf ! Un homme embusqué


P vient de tirer sur des passants
avec un fusil à lunette. Il ne les
connaît pas, ces gens, mais il « ne
pouvait pas les voir ». Dans son
optique traitée à l'épreuve des re-
flets, il a vu clair sur leur front : il
y a vu des bêtes, les bêtes qu'elles
sont.
Pour lui, ces deux victimes
correspondent à… à quoi ? deux
1
comprimés de tranquillisant. Ces
deux tirs groupés correspondent à
sa dose quotidienne de tranquillité.
C'est la panique dans le boulevard,
mais il s'en moque comme il se
moquerait de l'envol précipité d'un
essaim de passereaux effarouchés ;
on ne va pas demander à des bêtes
de se comporter autrement que
comme des bêtes.
Et lui, qui est-il, ou que n'est-il pas ?
On ne sait pas trop. On sait seule-
ment qu’un jour, alors qu'il n’était

2
encore qu’un enfant, il s'est re-
trouvé nez à nez avec la Mort :
quand il réalisa d'une prise de
conscience fatale que la mort
existait. Pour lui, tout, alors, était
fini… terminé ; la vie et tout le
reste… terminé. Plus tard, alors
qu’il était âgé d’environ vingt ans
— notre homme ne se souvient pas, il
ne se souvient plus —, il s'est fait
braquer par un petit loubard au
beurre noir : le canon du revolver
était devant lui, à un mètre, pointé

3
entre ses deux yeux, et lui l'a
regardé… d'abord avec indiffé-
rence, ensuite avec considération ;
intensément, jusqu’à l’assourdisse-
ment d'une profonde concentration
liminale d'un état mystique. Il a re-
gardé l'intérieur du canon en lequel
il s'est perdu, de peur pendant un
instant, mais ensuite avec soula-
gement : il venait de se trouver.
Face à cet insolite comportement
le braqueur a dû se croire face à
un démon capable d'apprivoiser une

4
bête sauvage ou même la Mort. En
remuant son arme d'indécision, avec
laquelle il désignait notre homme, il
a clamé: « Putain ! t'es givré toi ! »
avant de disparaître prestement.
Notre homme n'est pas dément, il a
juste fini d'être un gosse qu'une
béance de femme impressionne : il
est désormais un pointeur, un
tueur ; sans peur et sans pitié. Il
n'épargne plus que les gosses, juste-
ment… non pas par pitié, peut-être

5
par… il n'a pas envie d'en parler !
il n'a pas à se justifier.
Il range le fusil à lunette dans sa
mallette et quitte la colline sur-
plombant la ville ; sans empresse-
ment. La mort de ces passants
inconnus, c'est sa propre mort, la
grande Inconnue, celle qui l'attend.
Il a sept morts à son actif et il
n'éprouve pas le moindre remords ;
car son cœur est vidé de son passé
comme son esprit est vidé de tout
sens de l’avenir : il vit en sursis,

6
atteint en pleine tête par un mal
incurable qui le condamne à court
ou à moyen terme ; il ne sait pas
exactement, il a refusé les examens
complémentaires. « La prochaine
balle est pour moi » se dit-il sans
mot dire ; sans savoir si la main qui
appuiera sur la détente sera la
sienne.
C'est assez pour aujourd'hui, il a eu
sa dose de calmant, mais demain il
recommencera, demain comme au-
jourd'hui, hier et avant-hier. Chaque

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balle tirée, c'est une dose de vita-
lité qu'il s'injecte, une adrénaline
dans un cœur à l'arrêt. Chaque
mort le rapproche de la vie qu'il ne
peut plus atteindre, mordre à plei-
nes dents, respirer à pleins pou-
mons, sentir dans ses veines, dans
son cœur, dans sa tête, dans son
corps. Chaque mort le rapproche
d'une autre vie ; de celle qui l'at-
tend, au-delà ou en deçà la vie.
Comme c'est étrange ; la vie sans la
vie : être un fantôme… en errance,

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abandonné par les rythmes quoti-
diens de la mortelle randonnée ter-
restre, les rythmes abrutissants de
la quotidienne banalité, la morose
et sinistre gaieté quotidienne, la
stupide et lâche joie de survivre.
« Profiter de la vie », comme on le
dit, ce ne peut être que des choses
animales, en tant qu’animal.
C’est assez pour aujourd’hui et
voilà : déjà demain. On se croirait
hier. Aujourd'hui c'est un peu diffé-
rent; peut-être par lassitude, peut-

9
être par l’appel susurré d’une loin-
taine sirène morte… aujourd'hui,
note homme se sent prêt à défier
la Mort…
Il descend dans la rue ensoleillée de
ce premier jour d'été : tchak-tchak.
Il vient d'armer son fusil et le
pointe en direction de la foule :
pouf, pouf… dit le silencieux…
pouf, pouf-pouf. Notre homme s'ar-
rête de tirer : la débandade est
telle qu'il ne sait plus où viser…

10
Pan ! Un policier vient de le tou-
cher. Notre homme lâche son fusil
et s'écroule avec lui dans les cris et
les larmes des femmes et des en-
fants. Déjà, il ne sent presque plus
son corps, si ce n'est, sur lui, la sève
chaude qui s'écoule de sa tempe et
pénètre dans son oreille, au ralenti.
Alors le tumulte de la foule n'est
plus que le roulis de la mer auquel
se mêlent les cris du peuple sur la
plage, cette clameur sourde audible
sous l'eau, à quelques brassées de là,

11
durant les vacances d'été, un jour
d'enfance…
Un hélicoptère s'élève dans les airs.
Il survole quelques instants le théâ-
tre du drame heureux, avant de dis-
paraître dans le bleu du ciel bleu en
prenant avec lui de l'altitude.

12
A demain

eau le temps qu'il fait ! sous les


B
meilleurs hospices de Dakata ; ville
modèle du bel continent d’Afrique !
Le soleil brille au travers des par-
ticules aqueuses que des humidifi-
cateurs géants diffusent dans l’at-
mosphère, tout autour de la ville
ombragée, en constellant le ciel en
plein jour.
Je suis Européen et je vis en Afri-
que. Je salue la mort de feus les

13
cinq dizaines de millions d’Africains,
victimes sidéennes de sécheresses
chroniques ayant débarrassé
l’Afrique de leur présence infecte
en permettant aux pays industriali-
sés de faire respirer leurs territoi-
res sans avoir l’air de coloniser. Les
survivants bénissent leurs frères
morts sur le champ de la guerre
sanitaire, les trépassés sidéens qui
leur permettent d’apprécier le pro-
grès apporté par les Blancs ; c’est
tout de même un peu triste pour les

14
vautours. Enfin ! tous les malheu-
reux morts sont aujourd’hui oubliés.
Aujourd'hui je suis allé dans un parc
pour y lire un livre électronique ; un
livre fait de pages à feuilleter,
comme un livre de papier, mais ces
pages sont de fins et souples
écrans remplis d'une « encre élec-
tronique » qui « imprime » le texte
sur simple sélection dans une
« bibliothèque interne ». Comme la
plupart de mes contemporains, j'ai
adopté cette tablette légère capa-

15
ble de contenir plusieurs milliers
d'ouvrages, tandis que des nostalgi-
ques s'accrochent à leurs vieux bou-
quins de papier jaunis ; on peut en
apercevoir quelques-uns, sur le par-
vis des bibliothèques délabrées, les
bras lourdement chargés de quel-
ques livres désuets qui les apparen-
tent à des bûcherons.
Tandis que je lisais à l'ombre d'un
palmier hybride, au bord d’un lac du
centre ville, assis à mon aise sur un
matelas de Sablex (du sable de

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verre stérile), écoutant la voix syn-
thétique émise par le livre électro-
nique qui transcrivait le texte ora-
lement d'une voix synchronisée à
ma vitesse de lecture par un suivi
infrarouge de mes pupilles… j'ai
été interpellé par Célerie… une
amie avec qui je suis allé déguster
une crème glacée.
– Je savais que je te trouverais
ici ! m’a-t-elle dit, enjouée.
C’est mon coin favoris.

17
Célerie a commandé une compo-
sition de glaces à l'huître et à la
moule adoucie par un sirop
d'amande amère et agrémentée
d'un feuilleté de chocolats aux
algues « Spécial lesbienne » ; une
composition qui fait fureur dans les
milieux « branchés » de la Nouvelle
Afrique. Pour les couples masculins,
il existe un met de gourmet que de
nombreuses femmes apprécient : du
caviar de sperme servi en toast (le
sperme subit divers traitements

18
frappés du sceau du « secret de
fabrication », et notamment une
floculation, de façon à lui donner
l’allure et la consistance d’un
caviar blanc). Certains soirs, je
m'adonne au cocktail « Spécial les-
bienne » : jus de tomate, huître
mixée, moule hachée, jus de citron,
glace pillée ; ça décape ! Celui qui
résiste à ce breuvage est vacciné
contre le mal de l'espace ; c’est la
raison pour laquelle l’entraînement
des spationautes s’accompagne

19
dorénavant d’éprouvantes séances
de cunnilingus auxquelles se sou-
mettent les femmes accessoire-
ment embarquées dans les navettes
avec le vélo d’appartement et les
haltères.
J'étais un peu étonné de trouver
Célerie dans ce quartier car, d'or-
dinaire les hommes et les femmes
ne se fréquentent pas ; ils ne se
rencontrent plus guère que sur
rendez-vous — selon les termes d’un
contrat de rencontre stipulant le

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lieu et la nature de la rencontre,
ainsi que son déroulement prévu —.
En effet, aujourd'hui le monde est
divisé en deux blocs : le bloc des
femmes et le bloc des hommes. Il ne
s’agit pas rigoureusement d’une
ségrégation, mais chaque sexe a ses
quartiers, chaque sexe gère ses
propres organismes d’assurance, de
retraite, de santé, chacun dispose
de son propre système éducatif, de
ses propres entreprises, de ses pro-
pres équipements, de ses propres

21
logements… Le mariage mixte est
désormais interdit comme une asso-
ciation de malfaiteurs (il s’est avé-
ré que la combinaison d’un homme
et d’une femme dans un même es-
pace vital produit dans l’organisme
des neurotoxines qui sont sources
de quasiment tous les maux de
l’individu, du couple, de la société).
Evidemment, des hommes et des
femmes demeurent animés par un
irrésistible besoin animal d'être
ensemble, en l’occurrence clandes-

22
tinement — se comportant en cela
comme des amateurs de liqueur
d’absinthe —, mais globalement le
reste de la population s'adapte à la
norme. Les hommes ont enfin la
paix ! et les femmes également.
Comment en sommes-nous arrivés
là ? Et bien… au point où en était
arrivé le féminisme — en posant le
sexisme comme étant antérieur au
racisme, avec leurs corollaires —, à
défaut de pouvoir généraliser
l’infibulation et l’émasculation, le

23
règlement des fléaux socioculturels
devait passer par la criminalisation
des considérations sexuelles qui
existaient dans les règles de vie
commune.
Conséquence : quelqu'un a lancé
l'idée d'une grève de la faim plané-
taire pour protester contre les
injustices entretenues par le con-
sensus général — animé d’arrière-
pensées tant sexistes que racis-
tes — : bien que dotée des moyens
de son bonheur, tout le monde le re-

24
connaissait, l'humanité s'y refusait.
Allez savoir pourquoi, nombreux ont
saisi l’opportunité ; sans se forcer.
Le mot d'ordre était : « Stop la
guerre, stop la famine, stop la
misère !… » « Parité entre le nord
et le sud ! » « Egalité des chances
entre tous les humains ! » Il était
devenu inadmissible que la moitié de
l'humanité en soit évincée. Tout le
monde était las des protestations
sporadiques à l'impact aussi faible
d'éphémère. Il fallait frapper fort,

25
une bonne fois pour toutes ! (après
tout, l’apocalypse n’est-il pas inscrit
dans — l’ordre du huitième jour de —
l’Histoire monothéiste mondiale ?)
C'est ainsi que s'est mis en place,
via le réseau Internet, un immense
mouvement de révolte auquel a
participé la moitié de la population
mondiale : durant deux mois, des
milliards d'individus ont cessé de
s'alimenter en mettant fin à toute
activité…progressivement rejoints
par tous ceux qui ne croyaient pas

26
un tel mouvement possible ; sans
compter les milliards de crève-la-
faim, grévistes de fait qui ne com-
prenaient pas le sens de ce mouve-
ment, eux qui avaient pour tout élan
vital celui de ne pas mourir de faim.
Dans les rues des plus grandes
villes, les peuples étaient allongés,
enchaînés les uns aux autres par
milliers, par millions, par milliards.
Les voies de circulation étaient
paralysées, et lorsque les forces de
l'ordre frayaient un chemin à ceux

27
qui, en ce temps de révolution ini-
maginable, accusaient les grévistes
d'entrave à la libre circulation, de
nouveaux grévistes venaient s'allon-
ger au milieu des routes. C'était
ahurissant ! : le plus grand suicide
collectif de l’Histoire. Ahurissant
et bientôt inquiétant ; on croyait
vraiment assister à la fin du monde.
En voyant la récession économique,
privés de l'accès aux moyens de
leur propre survie, les non grévistes
ont voulu contraindre les grévistes

28
à la fin de la grève, ce qui s'est
soldé par d’aussi terribles que
désespérés affrontements.
Finalement, considérant que la
relation sexuelle entre l’homme et
la femme était le nerf de tout ce
qui a cours en le monde, du bonheur
comme du malheur, bien avant
l'argent et le Pouvoir, une sépara-
tion formelle des sexes fut édictée
( l’acceptation collective de la vé-
rité sur les sexes a mis fin à toutes
les fausses vérités basées sur la

29
lâche et criminelle négation de
cette suicidaire vérité). Depuis,
dans un monde régi par la raison
davantage que par le sexe, tout va
pour le mieux dans le meilleur des
mondes… ou presque… car c’était
sans compter sur la relation homo-
sexuelle…
Alors voilà. Avec Célerie, nous
avons parlé de tout et de rien, des
développements technologiques de
chaque bloc, des mouvements sec-
taires (des hommes et des femmes

30
qui se supportent pas l'abolition de
la mixité)… comme de cette secte
dont les adeptes vouent un culte au
« dieu des interactions nucléaires »
(plus simpliste est la doctrine, plus
nombreux sont les adeptes), un
prétexte, disent les analystes, pour
s'adonner joyeusement à des orgies
(« à la fusion des corps », comme
disent ces hommes et ces femmes
qui se retrouvent clandestinement
pour renouer avec le passé), tout
en percevant l'arme nucléaire

31
comme le sauveur quantique de
l'humanité que les croyants atten-
dent vainement depuis des millénai-
res, ces abrutis de croyants qui, à
l'aube de l'an 4 500 702 100
(prononcez : « an 4, 500, 702, 100 »),
nous ont encore fait le coup de la
fin du monde. Cette fois-ci devait
être la bonne : « Le nucléaire nous
sauvera de notre enfer sur
Terre. »
Ce sera pour une autre prochaine
fois, mais nombreux le reconnais-

32
sent néanmoins : le nucléaire, c'est
bien, parce que cela donne l'espoir
de voir l'espèce humaine dispa-
raître ; enfin ! Nombreux voyaient
aussi en la féminisation du monde la
fin du monde salvatrice : on disait
que l'avenir appartenait à la
femme sans préciser que chaque fin
de monde annonce le renouveau de
l'homme —ce bâtisseur de mondes— .
Peine perdue pour les uns, pro-
phétie réalisée pour les autres…
Encore que, avant de parvenir à

33
annoncer la fin du monde et l'avè-
nement d'un monde nouveau, les
adeptes ont dû s’adonner à une
conversion, parce que les anciens
calendriers ont été remplacés par
un calendrier cosmique à vocation
œcuménique, un calendrier basé sur
l'origine scientifique du monde, afin
de permettre à toutes les confes-
sions religieuses de fêter à l’unisson
des événements tels que le passage
du Nouvel An.

34
La question se pose encore de
savoir ce qu’il convient de faire des
rebuts de croyance, pris pour des
déchets psychiques de plus grande
nocivité que les déchets nucléaires.
A défaut de pouvoir éradiquer les
croyances primitives et apocalypti-
ques, on s'est dit qu'il pouvait être
instructif pour les générations
futures de conserver les croyants
comme les animaux dans les zoos, les
fœtus dans le formol…

35
Enfin ! aujourd’hui on ne se nourrit
plus d’insectes comme les gens
d'antan ; après le doublement de la
population mondiale et malgré la
mondialisation de la dénatalité. En
effet, considérant que les insectes
pullulent sans besoins stricts à la
surface du globe, ils avaient été
valorisés pour leur valeur nutri-
tionnelle, notamment dans les pays
où leur croissance est rapide : mou-
ches, chenilles, asticots… de nom-
breuses variétés d'insectes ont fait

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survivre avec régal des millions de
personnes durant deux décennies…
En fin de rencontre, Célerie et moi
nous avons parlé de choses plus
légères ; mais toutes aussi fonda-
mentales : des arts et des cultures.
Là, redoublant de prudence et de
discrétion, Célerie a dégrafé sa
robe pour exhiber les objets de sa
fierté : d’un diamètre de un cen-
timètre et demi, ses tétons longs de
deux centimètres prolongeaient les
aréoles coniques longues de trois

37
centimètres environ pour un diamè-
tre de presque trois centimètres.
J’en ai été fort troublé ! Jamais de
ma vie je n’avais vu une telle chose.
J’en ai été d’autant plus troublé
que, bien qu’étant assez intime avec
Célerie, je ne l’avais jamais vue sous
ce jour ; je ne la reconnaissais plus,
si bien que je soupçonnai une mys-
térieuse et incompréhensible trans-
formation physique. J’avais bien
remarqué des proéminences sous
son vêtement léger, mais je n’avais

38
pas osé commettre d’indélicatesse
en la questionnant, d’autant qu’elle
m’avait déjà montré le résultat
« gonflé », dirais-je, d’une opération
qui avait consisté en l’injection dans
les seins de la graisse excédentaire
que les femmes traînent souvent
avec le bas de leur corps (une
indélicatesse aurait pu me valoir un
procès autant que cela aurait pu
provoquer un différent diplomati-
que ; de plus, si j’avais eu le malheur
de mal interpréter ses propos,

39
j’aurais pu être poursuivi pour
« délit d’incompréhension » ou
« délit de détournement de pro-
pos »… et si j’avais cherché à me
délecter de Célerie par le regard,
elle aurait pu porter plainte pour
« appropriation non autorisée d’une
image »).
Voici l’explication : chez les filles, la
mode est au « pumping » (compre-
nez : le pompage continu du bout
des seins à la seule fin de provo-

40
quer une hypertrophie de l’aréole
et du téton).
– Tu aimes ? m’a-t-elle demandé.
– Hé ! c’est troublant !
– Ah ! Si je te disais ce que j’en
fais ! Et tu n’as encore rien vu !
Je fronçai les sourcils et je me mis
à redouter un trouble plus grand
encore en la voyant, de gauche à
droite, surveiller les alentours…
avant de se décaler pour m’inviter
à regarder en direction de son bas-
ventre. Elle souleva sa robe et

41
écarta ses jambes, exposant un
clitoris long de presque cinq centi-
mètres et d’un diamètre supérieur
au centimètre et demi. Je ne pus
m’empêcher d’écarquiller les yeux,
et ainsi, de la faire grandement
sourire.
– Tu en fais une tête ! me lança-
t-elle.
– Qu’est-ce que tu as fait ? !
– Comme pour les tétons, j’ai pom-
pé… Alors, tu aimes ?

42
– C’est ça que les femmes font
entre elles ? ! dis-je avec stupéfac-
tion.
– Et bien ! je vois que tu n’aimes
pas, dit Célerie en se couvrant avec
déception. Moi, j’adore !
– Et tes copines sont comme toi,
j’imagine.
– Tu imagines au poil ! Viens chez
nous, un soir, on te montrera.
– Ouais, ben, laisse-moi me remet-
tre de mes émotions.

43
Célerie a souri d’un sourire large,
fier et compatissant. Nous nous
sommes quittés sur ce sourire sans
nous faire de promesse aucune.
A bientôt, peut-être.

44
A mon amour

emme, mon amour.


F Je t'aime trop, toi et ta cellulite
épaisse, ton sexe gras, suintant et
puant. Je t'aime tant, toi et ce sexe
— le tient — qui ne ressemble à rien,
lorsque tu ne ressembles à rien, à
rien d'autre qu'une espèce de
femelle sans grâce ni prestance,
comme une sorte d’homme manqué,
mais en pire, ou même mieux, à une
variété de guenon épilée. Je t'aime

45
sans maquillage, parce que tu es
plus laide ainsi. Je t'aime en col-
lants, en ceux-là qui donnent à ton
corps l'allure d'une andouillette. Je
t'aime après vingt ans, de ta tête
sortie de ton cul, surtout parée de
bigoudis, cette tête de mort qu’à
ma vue effarée tu imposes de jour
comme de nuit, pour donner corps à
d’horribles cauchemars, à de terri-
bles envies. Je t'aime femme d’inté-
rieur qui traîne en jogging comme
un sac poubelle — avec sa poignée

46
intégrée, prêt à être jeté —, quand
tu traînes en pantoufles — celles en
plastique — que tu fais traîner avec
la pétulance d'une eau maréca-
geuse, une cigarette fichée dans
ton bec de poule élevée aux hor-
mones contraceptives. Du hachoir !
des coups de hachoir je te donne-
rais quand je te vois fumer.
Ah, vraiment, femme ! tu as tout
pour être aimée… particulière-
ment de tes doigts de pieds, tordus
et enchevêtrés pour les avoir sou-

47
vent chaussés de chaussures poin-
tues, dans la quête d'une féminité
que tu n'as pas et que tu n'auras
jamais. J'aime tes jambes poilues
que tu devrais raser à coups de sa-
bre, parce ton quadruple rasoir en
titane ne saurait suffire à leur
ôter leur galbe de volaille qu'au
soleil tu fais grassement dorer
pour faire mentir leur allure de
viande décongelée.
Femme adorée, tu as une dégaine !
Bonbon collant, pain de beurre en

48
son papier usagé, bouteille de lait
entamée, biscuit sec et gras…
saurais-tu me dire pourquoi ? à ta
seule vue, le végétarien que je suis
ne songe qu’à te croquer, et ce,
pour mieux te déféquer. Par pitié !
femme, gorge-toi bien d’alcool,
comme tu le fais désormais, dans
tes soirées dépravées, pour que ta
chair se consume à souhait lorsque,
avec grande joie, je te flamberai.
Oh, femme, que je t'aime ! à travers
tes couches de crèmes — les unes

49
exfoliantes, les autres régénéran-
tes, ou encore hydratantes —, tes
masques de laideur et tes fonds de
teint clownesques. J'aime ! ainsi
t’embrasser et sentir sur mes
lèvres cette couche de graisses em-
pestant la vieille poudre de bac-
téries infestée, parce que j'aime
quand, durant deux jours et deux
nuits, tu feints de te démaquiller.
Et cependant, tout cela n'est rien,
comparé à l'effet que me font tes
longs ongles vernis d’un vieux vernis

50
écaillé, qui me font dire : « Oh pu-
tain ! comment peut-elle se torcher
avec des ongles pareils ! ? »
Ah, ma belle, ma splendide, ma bien-
aimée ! la beauté de ton corps ne
serait rien sans la grandeur de ton
âme. Tu es si !… arrogante, intran-
sigeante, prétentieuse, perverse,
capricieuse… « Une sangsue, une
punaise, un succube », « une hyène,
un vautour, un croque-mort », tels
sont tes petits noms secrets qui

51
font sur moi l'effet d'un préserva-
tif, d’un poison, d’un péché.
J'aime cette façon que tu as ! de
croire que tout t'est dû, et que tout
t'est permis, parce que je t'aime…
égocentrique, usurpatrice, men-
teuse, railleuse, vicieuse… Je n’ai
pas de mot pour te dire tout
l’amour que j’ai pour toi, pas de mot
pour décrire cet amour qui me
consume encore et te désire à la
mort.

52
Plus que tout, par-delà les monta-
gnes et les cieux… le sais-tu ? com-
bien fort je t'aime féministe. Ah !
ma belle, ma reine, ma suprême !
qu'est-ce que je t'aime lorsque tu
es féministe. A mes yeux, à mon
cœur, à mon âme, à mon sang, rien
n'est plus « plus » qu'une féministe.
« Féministe »… Que ce mot sonne
beau entre une lame de couteau et
des coups de fouet. A mort je
t'aime féministe, à mort !

53
Aill
illeurs, sur Terr
rree

ujourd'hui c'était la fête : « la fête


A de la circoncision ». La petite
Emilie a été circoncise par la ma-
nucure du coin ; comme cela se fait
depuis toujours, partout dans le
monde. Aujourd'hui Emilie a eu dix
ans, et toute la famille avait décidé
qu'il était temps de faire d'elle une
femme ; une vraie. La manucure est
donc venue faire œuvre courante
contre monnaie sonnante ; un verre

54
de vin lui a été offert, juste avant
le verre de liqueur, mais après celui
d'anisette…
La manucure, tout le monde l'aime
bien, parce qu'elle fait « ça » bien :
devant l'assemblée familiale et
quelques amis venus se dilater l'œil,
en quelques coups de lime la manu-
cure a raboté la vulve de la petite
Emilie. La manucure lui a enlevé
toute la vulve, mais juste le bout ;
elle a enlevé le double durillon
qu'Emilie avait entre les jambes,

55
comme toutes les filles ; un mor-
ceau de peau qui ne sert stricte-
ment à rien et qui durcit avec l'âge
jusqu'à devenir aussi dur qu'un pha-
nère — c'est un reliquat du temps
où les femmes étaient des « dures
à cuire », des « féministes » comme
on disait jadis —. C'était mer-
veilleux ! elle semblait jouer du vio-
lon, tant le geste était fluide et la
mélopée d'Emilie coulante. Emilie
qui n'a rien senti, même si elle a un
peu hurlé, sur le moment ; parce

56
qu'elle a un peu hurlé, et même
beaucoup, de toutes ses forces,
jusqu'au bout de son souffle, mais
après, ça lui est passé.
Emilie est désormais une femme,
une vraie ; avec son sang merdeux,
ses petits nénés qui deviendront
gros, et maintenant son sexe sec,
lisse et propre comme il faut.
Quand elle sera grande, à partir de
seize ans, elle fera son service mili-
taire, et même la guerre, si l'occa-
sion se présente.

57
Justement ! une guerre s'est décla-
rée toute seule avec le voisin, si
bien que pour ses dix huit ans,
Emilie a été mobilisée comme
toutes femmes et jeunes femmes
valides, parce que des Générales en
ont décidé ainsi, de concert avec
Madame la Présidente de la
République ; faisant fusiller, comme
il se doit, les récalcitrantes et les
déserteuses. Quelle malchance !
tout de même… Emilie venait de se
marier avec un charmant jeune

58
homme qui, une larme à l’œil, lui
envoie des lettres de réconfort :
« Ma chérie, ma rêche, ma diaboli-
que, ma femme cruelle… je me lan-
guis de toi. J'espère que toi, sur le
front, tu ne t'ennuies pas. Moi je ne
m'ennuie pas : avec des amis, je
prépare des petits fours à la can-
nelle et je discute looonnnguement,
bien au chaud devant la cheminée,
en buvant du thé et en dégustant
mes petits fours à la cannelle. Je
ne te dis que ça… @+ »

59
A cette adorable lettre type,
Emilie répondra chaleureusement :
« Moi aussi, mon canard, je pense à
toi tout le temps, même lorsque je
ne pense pas à toi ; et Diable sait
combien cela m'est difficile. Ici la
vie est dure, mais en plus elle est
très dure. Hier, un obus est tombé
du ciel sur ma tente en déchique-
tant le bras d'une camarade de
chambrée qui ne s'en était pas
aperçue. J'ai reçu ton paquet de
petits fours à la cannelle que je

60
soupçonne d'avoir quelque effet
laxatif… à moins que ce ne soit la
peur… ou bien… Enfin ! Il me
tarde de croquer tes petits fours à
la cannelle au bout de tes grosses
mains poilues. @++ » avant d'aller
se vautrer dans les bras d'un
prostitué puant la sardine et les
égouts ; elle-même n'ayant rien à
lui envier, elle avec sa perruque de
boue, ses chaussettes de huit jours
et sa culotte collée au périnée…

61
Aujourd'hui la guerre est finie. En
revenant de faire la guerre, la
jambe droite en moins et l'oreille
gauche dont ne reste que le
lobe, Emilie s'est découverte mère
d'une fille qui n'est pas la sienne,
mais fille de l'amante en débandade
de son sémillant mari. En la voyant
revenir ainsi, son mari a pris la
fuite en lui laissant la petite sur les
bras. L'humiliation a été grande,
mais Emilie, comme la plupart des
soldates, a accusé le coup avec

62
dignité, courage et résignation ; un
stoïcisme auquel la culture du
sacrifice humain les a toutes
formidablement conditionnées. Les
femmes sont trop heureuses d'être
rentrées chez elles — même si c’est
à moitié — pour se plaindre de quoi
que ce soit ; et puis, elles ont reçu
une médaille en vermeil des mains
de Madame la Présidente de la
République dont les pauvres mains
en sont devenues calleuses.

63
Dans les rues en liesse, les hommes
au foyer ont fêté le retour des
femmes mobilisées dans une guerre
longue de quatre ans. On pense déjà
à la reconstruction du pays et pour
cela, tant de femmes ayant été
massacrées au front, on se fait à
l'idée de devoir en appeler à des
étrangères. Les hommes seraient
bien capables de remplacer les
femmes dans les usines et dans les
bureaux, mais les mentalités n'évo-
luent pas aussi vite que le souhait

64
ou la nécessité : en ce moment,
l'idée ne vient à personne de faire
travailler les hommes en dehors de
leur foyer ; ils ont déjà tant à faire
— entre les enfants et les tâches
ménagères —. Non, non, le mieux est
de faire venir des femmes de
l'étranger, des femmes robustes qui
ne rechigneront pas à s’éreinter
dans les mines, à trimer dans les
travaux publics, à s'user dans l'in-
dustrie métallurgique, à se courber
dans l'agriculture… des femmes

65
dont nul n'aura pas à payer la re-
traite puisque, fort heureusement,
elles mourront d'épuisement avant
l'âge de la retraite, si ce n’est tout
juste après.
Partout où les soldates n'ont pas
eu le sexe déchiqueté, les couples se
sont remis à copuler, tirant même
la bourre avec les lapins : il faut
repeupler le pays pour reconstituer
l'armée et reconquérir le monde,
passer l'éponge sur les étourderies
du passé et tout recommencer,

66
dans la joie et dans la bonne
humeur, avec confiance et anticipa-
tion. La situation s’arrange rapi-
dement : pendant que les femmes se
laminent au labeur, les hommes
s'occupent des enfants… les pro-
mènent au bord des rivières, ou
dans les parcs, les emmènent faire
des tours de manège ; ils font aussi
les boutiques en papotant longue-
ment, après s'être aussi longuement
pomponnés. Aujourd'hui le monde
coule des jours heureux loin des

67
guerres qui, déjà, ont repris de plus
belle, ici et là, ailleurs ; d’elles-
mêmes, comme des grandes. Le
monde a pris des allures enchante-
resses ; bardés de gadgets, brassé
par les modes, enivré par la dili-
gence des innovations. Il fait bon de
vivre dans le confort qu'il offre à
présent, bon de se laisser porter
par les promesses qu'il fait. C'est
pourtant là que les choses se
gâtent…

68
Les hommes au foyer ont été pris
de terribles convulsions : accusant
le monde de les avoir depuis tou-
jours bridés, exploités, bafoués, ils
veulent maintenant participer acti-
vement à la vie en société ; parce
que c’est facile maintenant, c’est
brillant, avec des boutons et des
ficelles à tirer. Ils veulent être de
ce monde construit et, en fait, ils
veulent que le monde leur recon-
naisse le mérite de son entière
réalisation. « C'est moi qui fait tout

69
à la maison » et « ma femme me
doit sa réussite professionnelle »
et « le monde ne serait rien sans
les hommes » et… s’exclament les
petits maris ; les pauvres, ils ont
tellement besoin de reconnaissance,
et de tout ce que le monde offre et
promet — même le superflu, même
le dérisoire, même l'absurde —. Les
hommes d'aujourd'hui veulent tout,
et tout de suite, mais attention ! ils
ne veulent que ce qui les arrangent,
quand ça les arrangent, comme ça

70
les arrangent — invoquant des prin-
cipes d’égalité pour les seuls do-
maines et pour les seuls sujets dans
lesquels ils se sentent lésés — ; ils ne
veulent que des emplois confor-
tables et bien rémunérés, ils ne
veulent pas être circoncis comme
les femmes, ils ne veulent pas faire
la guerre sans la sécurité totale et
les honneurs grandioses… Les
maris se plaignent quotidiennement
et de tout, sans relâche, harcelant
moralement les femmes pour en

71
obtenir tout, touT toUT tOUT,
TOUT !
Ils veulent avoir le droit de tout,
accusant les femmes d'être une en-
trave à ce droit, des femmes qu’ils
taxent de tous les vices, de tous les
travers, de toutes les tares ; re-
layés en cela par les médias à la
solde des circonciseurs. « Ça fait
râler » disait l’autre jour Aurélien,
« je ne peux pas porter de mini-
pantalon parce que les filles n’arrê-
tent pas de me lorgner ; et moi je

72
voudrais faire le beau, mais pas
pour les filles, parce que si je porte
un mini-pantalon et un débardeur
moulant, c’est pour moi, pas pour
elles, parce que moi je m’aime très
fort, je m’aime tellement ! » ; parce
qu’il faut dire que jusqu’à mainte-
nant les hommes n’avaient même
pas le droit de porter des mini-
pantalon. Alors les hommes se sont
organisés pour lancer un mouve-
ment révolutionnaire : le M.L.H..
Partout dans le monde les hommes

73
se révoltent, brûlant leur petite
culotte en pleine rue et scandant
des slogans ahurissants (« nous ne
sommes pas des poupons », « nous
ne sommes pas des godes »), et les
femmes sont pantoises, elles qui
avaient donné jusqu’à leur vie pour
la nation, pour la famille, pour la
cité, et pour l’autre sexe, croyant
que la dévotion de leur mari n’était
que juste contrepartie.
Renversées par leur ombre, les
femmes en ont perdu leurs bras,

74
leurs jambes, leur langue… et les
hommes sont ravis de trôner sur
des carpettes et de sentir leur zizi
faire pipi, mais déjà, sentant les
premiers effets inverses de leur
mouvement, les hommes commen-
cent à demander l’inverse de ce
qu’ils demandaient jusqu’à présent :
« J’aime que les femmes pleurent
et je méprise celles qui pleurent,
j’aime que les femmes me disent
« oui » et j’aime qu’elles me disent
« non », je veux une femme faible et

75
je veux une femme forte… » Où
cela nous mènera-t-il ? Ailleurs, sur
Terre.

76
France, 2010

undi 1 Janvier 2010, 20 heures :


L « Madame, mademoiselle, monsieur,
bonsoir. Nous ouvrons ce journal
avec une nouvelle qui fera date : la
circoncision féminine est désormais
légale en France ; comme partout
en Europe, aux Etats-Unis ou au
Canada.
Au terme de longs débats houleux,
la loi est entrée en vigueur au-
jourd'hui ; ce qui a valu au Journal

77
Officiel d'être rebaptisé « le Jour-
nal d'O » par notre confrère « La
France de l'Etranger ».
Cette opération, qualifiée de mi-
neure par le corps médical, pourra
être demandée par l'un ou l'autre
parent, et être effectuée à n'im-
porte quel âge ; avant même la sor-
tie de la maternité, comme le pré-
conisent les pédiatres, et ce, autant
pour des raisons d'hygiène que pour
des raisons sociales ou religieuses.
Seule restriction : elle devra être

78
exécutée par une personne quali-
fiée dans des conditions sanitaires
satisfaisantes.
Adoptée au nom du principe de
l'égalité de traitement des sexes,
cette loi ne fait pas l'unanimité
parmi les femmes, notamment
parmi celles qui se réclament des
anciens mouvements de femmes ;
une loi à laquelle elles ont néan-
moins dû se résoudre, faute d'ar-
guments valables pour refuser aux
femmes ce qu'elles infligent à leurs

79
propres fils. En revanche, cette loi
ravit les hoministes, ces hommes qui,
dès l'an 2000, lancèrent le projet
fou de libérer l'homme de l'emprise
des religions, des femmes, comme de
toutes les formes d'oppression.
Force fût de reconnaître que la
pratique de la circoncision exclusi-
vement masculine constituait une
discrimination sexuelle à l'encontre
des hommes ; après l'accession
d'une femme à la présidence de la
République, en l'an 2007, la pratique

80
de la circoncision était devenue la
seule et unique réalité réservée aux
hommes — ce que les femmes se
gardaient bien de dénoncer —, au
grand dam des hoministes. Le
dernier tabou vient d'être levé
avec la désacralisation de la femme
et de son sexe confondus.
Nous retrouvons notre envoyée
spéciale qui se trouve dans l'hôpital
où, cette nuit, la première femme
française s'est faite circoncire
pour fêter le nouvel an ; le nouvel

81
âge, comme l'appellent dorénavant
nombre d'observateurs avisés… »
– Houabiba, bonsoir, vous êtes en
compagnie de la première française
jamais circoncise sur le sol français,
fière et ravie de l'avoir été.
– Bonsoir Mouloudja. Oui, tout à
fait, mais je vous corrige sur un
point : la circoncision féminine a
existé au XIXème siècle, en France
comme en Occident, et de manière
ème
confidentielle au XX siècle, sous
la forme d'une clitoridectomie qui

82
servait à prévenir et à traiter des
désordres psychiques, des compor-
tements déviants et délinquants ;
ailleurs, l'infibulation servait à pré-
venir les grossesses inopportunes
chez les mineures…
Vous pouvez le voir, cette jeune
française est heureuse comme une
jeune mère…
Vous vous prénommez Salirha et
vous avez envie de montrer au
monde entier votre sexe circoncis.

83
Ce sexe que vous nous montrez,
c'est comme votre bébé ?
– Absolument ! Mais aujourd'hui
c'est moi qui suis née !
– Pouvez-vous nous dire quel
effet ça fait ?
(…)
– Bon, allez ! Eteins cette télé, on
en a assez vu !
– Attends ! C'est trop bon !
– C'est gênant pour moi ! Ça se
voit que tu n'es pas une femme !

84
– C'était aussi gênant pour les
hommes, quand ils étaient les seuls
à être circoncis ; on ne se gênait
pas pour les gêner ! Maintenant tu
es mon égale et je suis ton égal. Ça
te dis, une circoncision ?
– Ha ! Ça c'est malin !
– Oh ça va, reviens ! C'est bon,
regarde ! j'éteins la télé…
De toute façon, je m'en fiche, on en
verra d'autres…

85
Projet S.I.O.N.

n siècle durant — habitants huma-


U noïdes d’une planète identique à la
Terre — les Nucléons recherchè-
rent des formes de vie intelligente
— des exocivilisations — en analy-
sant les signaux radios émis par les
astres ; le projet était connu sous
l'acronyme S.I.O.N.. Les Nucléons
eurent beau écouter la structure
des ondes électromagnétiques émi-
ses par la Terre, ils n’y décelèrent

86
aucune expression de l’intelligence.
Un jour, cependant, ayant sensible-
ment perfectionné leurs instru-
ments en augmentant leur capacité
de filtrage et la largeur du spectre
traité, ils captèrent un signal assez
séduisant originaire de la Terre :
ce signal était un signal fossile émis
par la mémoire éthérée de l’huma-
nité, un signal provenant d’une épo-
que à venir où l’humanité vivra en
intelligence et en harmonie.

87
Ayant passé un siècle vainement
rivés à ce signal insolite, ce n’est
qu’après avoir développé une tech-
nologie permettant d’explorer les
méandres de l’univers que les Nu-
cléons approchèrent les Terriens ;
en toute discrétion. C’est ainsi
qu’une équipe de Nucléons débarqua
sur Terre avec pour mission celle
d’infiltrer l’humanité.
– Nous y voilà. La consigne est : se
fondre dans la masse.
– Comment s'y prend-on ?

88
– De précédentes missions nous
ont appris certaines choses essen-
tielles sur cette espèce…
Enseignement numéro 8 : si quel-
qu'un te regarde avec insistance, tu
sors ton flingue et tu l'abats sur-
le-champ. Nous pensons qu’il s’agit
d’une forme de salut poussé à son
paroxysme, une sorte de « salut
fatal » comme un lien de sang qui
prolonge jusque dans la mort le lien
entre congénères. C’est un puissant

89
liant qui assure la cohésion sociale
dans nombre de sociétés.
Nous devons agir de la sorte sous
peine de passer pour des sauvages,
des asociaux, des schizophrènes, car
le lien social est très fort ici, pour
ne pas dire aliénant. Il s’agit d’être
viscéralement attaché à ton sem-
blable ; jusqu’au viol, jusqu’au canni-
balisme, jusqu’à la mort… mentalité
qui se résume ainsi : plutôt la vio-
lence que l’indifférence.

90
– Ouah ! Ça fait chaud au cœur !
Mais alors, n'y a-t-il pas le moindre
criminel en ce monde ? Je ne vois
nulle part des témoignages de pro-
fondes affections.
– Il y en a assurément, je le sais
d’un explorateur de la première
heure, mais ils se produisent en ca-
chette, à la tombée de la nuit. Il est
puérile, néfaste et dangereux de
témoigner de l’affection, particu-
lièrement profonde et surtout pu-
blique ; c'est un signe de faiblesse,

91
une démonstration de vulnérabilité
qu'il n'est pas souhaitable d'affi-
cher, car tu risques d’être touché à
mort.
– Bon. Ok pour tuer à vue, mais
pas question pour moi de mettre
mon sexe dans l'anus de ces créatu-
res. Tu as vu ce qu’elles font ? ici
tout le monde abuse tout le monde.
– Je crains, mon ami, que nous ne
puissions nous offrir le luxe de nous
distinguer. Nous devons nous com-
porter comme les Terriens autant

92
que cela nous est possible ; nous
devons être « dans la merde »,
comme tout le monde.
Enseignement numéro 5 : sous cer-
taines latitudes, tous les garçons
subissent un rite de passage visant
à faire d’eux des adultes, ou bien
des hommes — la différence n’est
pas plus nette qu’entre les sexes —.
Ce rite consiste en l’introduction
profonde et forcée d’un phallus
dans un anus, une pratique qui
porte le nom de « sodomie ». D’où

93
les Terriens tiennent-ils cela ?
Toujours est-il qu’ils le rabâchent à
chaque pleine lune : « Il faut être
un homme pour parvenir à se faire
sodomiser et à s'en relever sans
être psychologiquement émasculé. »
– C’est infernal !
– Ne porte pas de jugement de
valeur. Sache plutôt qu’un peu par-
tout sur cette planète les Terriens
se coupent un morceau de sexe à
cette seule fin, au nom de cette
même raison. Ces Terriens seraient

94
éberlués par le respect que nous
vouons à nos enfants et aussi
déconcertés par la complicité que
nous entretenons avec nos chers
bambins.
Au cours de notre étude sur le
comportement humain, nous serons
amenés à découvrir bien des choses
étranges et déroutantes. Nous de-
vons nous y préparer : pédérastie
et anathème en un lieu sont recon-
naissance sociale et consécration
en un autre.

95
– Comment pourrons-nous survi-
vre si nous devons vivre comme ces
bêtes ?
– Toute la question est là :
comment une espèce peut-elle sur-
vivre en évoluant. Pour répondre à
cette question, nous devons savoir
ce qui régit les espèces et comment
les espèces font pour évoluer en
exacerbant ou en s’affranchissant
de ce qui les régit ; cette espèce
va-t-elle évoluer ? et comment…
nous sommes là pour le savoir.

96
Bon, à présent, enfile ta cagoule-
miroir.
– Je n’y vois plus rien ! Je ne vois
que moi !
– C’est normal, ne t’inquiète pas.
Les habitants de ce monde vivent
constamment avec un miroir devant
les yeux ; ils ne voient pas plus loin
que la prunelle de leurs yeux.
Maintenant, tâche de te mettre
dans leur état d’esprit, et répète le
principe vital du bon petit citoyen
de base : « Moi, à moi, rien que moi,

97
pour moi, tout pour moi, moi-moi-
moi… Moi mon dieu tout puissant
que j’aime et que j’adore, moi je
m’en remets à toi. » Allez ! De
l’entrain mon ami !
– Moi, moi, moi, rien que moi, moi
d’abord, tout pour moi, après moi
rien que moi… Ça y est, je vois !
mes intérêts personnels avant tout.
– Maintenant, prosterne-toi de-
vant ton dieu : tiens, voilà un billet
de cent unités pour t’entraîner.
Face contre terre… et fesses bien

98
en l’air… généreusement écar-
tées… Voilà. Béni sois-tu !
– J’ai pas l’air trop con ?
– Mais non ! tu es parfait ; et
même mieux… Si j’étais un direc-
teur de conscience ou un gouver-
nant, je te mettrais quelques pièces
de monnaie dans le fion pour te
gratifier de ta soumission.
Bon, maintenant que le principe de
base est acquis, oublions de nous
comporter comme des enfants, avec
le regard enchanté et l’air béat,

99
car ici les enfants ne sont rien, que
des bouches à nourrir qui n’ouvrent
la bouche que pour demander.
– Si nous devons faire les adultes,
comment devons-nous faire ?
– Enseignement numéro 3 : ici, si
tu ne demandes rien, tu n’as rien et
tu n’es rien. Le lien social passe par
l’appropriation, la possession ; des
biens comme des personnes. Tu dois
constamment demander, toujours
réclamer, sans cesse exiger ; c’est
la preuve que tu as des projets, des

100
désirs, des pulsions, des tripes, de la
vitalité… la preuve que tu existes
et que tu es quelqu’un.
– Que faut-il demander ?
– Tout ! même des choses de rien
du tout : une bourse d’étude, une
allocation de rentrée scolaire, une
aide au logement, une assistance
sociale, un soutien psychologique, un
crédit à la consommation et l’épon-
gement de la dette qui va avec, une
subvention, une exonération… aux
amis, aux inconnus, aux dieux, aux ad-

101
ministrations… Il faut exploiter,
usurper, profiter de tout et de tous
en te répétant: « C’est mon droit. »
Vois :
– Bonsoir monsieur. Pourriez-vous
me donner l’heure, s’il vous plaît ?
– Oui, bien sûr. Il est zéro heure.
– Merci monsieur. Auriez-vous une
cigarette à me donner ?
– Mmm. Tenez.
– Merci monsieur. Auriez-vous du
feu ?
– Voilà.

102
– Merci monsieur. Pourrais-je me
saisir de votre femme ?
– Quoi ?
– La femme qui vous accompa-
gne… pourrais-je l’emprunter ?…
je veux dire… comme cette femme,
là-bas, sur le trottoir.
– Fous le camp, abruti !
– Quelle férocité ! Que s’est-il
passé, Zortan ?
– Et bien, je pense m’être montré
trop poli. J’aurais certainement dû
prendre la femme sans rien deman-

103
der. C’est ça ! Il faut demander
sans avoir l’air de demander : il
faut s’octroyer. « C’est mon droit »
voilà à quoi j’aurais dû songer.
– Laisse-moi essayer…
Excusez-moi monsieur ! Je prends
votre véhicule ; c’est mon droit.
Merci.
– Quoi ? T’es con, toi, ou quoi ?
Allez, dégage ! je vais t’en mettre
une !
– Excusez-moi. Une quoi ?
Paf !

104
– Allons donc ! Quelle réaction vi-
goureuse, quelle emphase, quelle vi-
vacité ! Cette espèce a du poten-
tiel… pas de doute… cette espèce
est potentiellement évoluée.
– On ne le dirait pas !
– Allez ! mon cher Zilog, remets-
toi.
– N’aurais-je pas dû lui mettre
une balle dans la tête ? Cela me
semblait approprié.

105
– Sans doute… sans doute. Une
autre fois ! Allons plutôt faire des
emplettes.
– Ouah ! Il y a de tout !
– Prenons acte : tout s’achète ;
donc, tout se vend.
– Etonnant ! Il se vend des
hommes, dans ce rayon.
– Ah ? Voyons avec quoi on peut
acheter un homme… Oh ! avec deux
fois rien : juste une femme. Ache-
tons plutôt une femme.

106
– Euh… ça, j’ai déjà regardé…
évitons…
– Pourquoi donc ? C’est inaccessi-
ble ?…
– Ben, euh…
– Mais non ! Une femme, ça ne
vaut même pas un homme ; juste la
tête et la queue.
– Et ça ! ça sert à quoi ? un politi-
cien ; homme et femme confon-
dus…
– A faire des bulles, je crois.

107
– … Vois ! Ça s’achète avec un
pot-de-vin.
– Laisse tomber le politicien… ça
ne vaut rien, ce machin. De toute
façon, nous n’allons pas tout ache-
ter, et d’ailleurs je crains qu’il faille
soi-même se vendre pour pouvoir
acheter.
– Justement ! regarde, là : on peut
s’acheter soi-même… pour pas un
rond !

108
– Religion, illusion, morale, corrup-
tion… Effectivement, on est peu
de chose en ce monde.
– Il n’y a rien de bon ici.
– Essayons le magasin de dépôt-
vente, en face.
– Père, mère, enfant… « Déposez,
nous vendons. » Pouah ! Ici c’est
pire! Et là-bas, qu’est-ce que c’est ?
– C’est une vente aux enchères, je
crois.
– C’est quoi ça ?

109
– C’est le rendez-vous des vau-
tours sans bec qui se ruent sur les
restes de cadavres préalablement
dépecés.
– Beuh ! Ça c’est glauque.
– Retenons donc : du troc à la
monnaie virtuelle, en nature ou en
espèce, tout s’achète et tout se
vend.
– Allez ! viens, Zortan. On s’arra-
che d’ici !

110
– Hé ! Tu assimiles bien le langage
des Terriens. Ne serais-tu pas en
train de te perdre ?
– Tu veux dire… comme ces gueux,
là ?… Que font-ils ?
– Ils mendient.
– Et ceux qui tendent la main ?
– Ils achètent le silence de leur
conscience qui fixe le prix de leur
lâcheté et de leur impuissance.
– Que peut-on faire pour eux ?

111
– Rien, ce sont des employés muni-
cipaux qui collectent des fonds pour
les services sociaux.
– Bon, alors, que fait-on ? à pré-
sent.
– Je pense que nous devrions infil-
trer les lieux de culte et de cul-
ture… C’est là que tout se passe.
– Ouah ! Je me trompe ou nous
sommes dans le saint des saints ?
– Détrompes-toi, nous avons tou-
ché le fond des fonds.
– Où sommes-nous ?

112
– Au cœur du système.
– Nous sommes à l’intérieur ? là.
– Oui.
– Mmff ! Fouf ! Ça pue !
– Tu l’as dit ! Nous sommes visible-
ment dans le réseau métaphysique
des dogmes usés.
– Mais alors ! le signal enchanteur
que nous avons capté ?… Serait-ce
un piège ?
– Plutôt un artefact…
– Un quoi ?
– Un mirage électromagnétique.

113
– Mince alors !
– C’était prévisible.
– Zortan ! regarde. Un épigraphe
gravé dans de l’or.
– Ah ? Qu’est-ce que l’inaltérable
fait ici ?
– Qu’est-ce que ça dit ?
– « Ni justice ni vérité. »

114
Allé
llégorie de la mauvaise mère

essieurs, voici le cas que nous


« M allons étudier : ce sujet nous a
été confié par la justice après
condamnation pour acte de nécro-
philie.
Ce jeune homme a ceci de particu-
lier qu’il n’est pas venu au monde à
travers le vagin de sa mère… ce
jeune homme est venu au monde à
travers l’anus. » « Ooohhh !… »
« Durant l’accouchement, qui s’est

115
déroulé en dehors de tout environ-
nement médical, une fistule est ap-
parue : le vagin de la génitrice a
été déchiré sur toute sa longueur.
Ironie du sort ou conséquence pré-
visible, cette génitrice jouissait du
niveau affectif et intellectuel d’une
enfant de cinq ans. Eh oui ! c’est un
fait : certains individus se repro-
duisent sans même avoir jamais ap-
pris à se torcher ; le phénomène est
tellement répandu qu’il me ferait
regretter l’eugénisme. Rendez-vous

116
compte que nos collègues gynécolo-
gues doivent apprendre l’art de se
torcher à certaines patientes ! les-
quelles consultent pour des infec-
tions consécutives à leurs mauvai-
ses pratiques hygiéniques ; comme
se torcher de l’anus vers le vagin.
Vous imaginez dans quel état se
trouve le pauvre type qui trempe
sa bitte là-dedans ! » « Arf, arf,
arf !… » « Une naissance dans de
si fâcheuses conditions ne pou-
vaient rester sans conséquences

117
néfastes : voyez la forme oblongue
du crâne… une forme sculptée par
la pression du sphincter anal sur le
crâne malléable du nouveau-né. Ce
jeune homme aurait dû mourir des
suites d’une telle malformation. En
fait il a surtout souffert d’un sim-
ple retard mental vraisemblable-
ment dû à la misère affective du
milieu familial. De plus, ce jeune
homme n’a jamais eu de rapports
sexuels qu’avec son crâne rasé, et
tous ses rapports se sont achevés

118
par une dilatation létale des par-
tenaires qu’il défonçait après avoir
préparé la pénétration crânienne
en pratiquant un fist fucking. »
« C’est un cérébral, celui-là ! Ça
nous change des bittes sur pat-
tes ! » « Il a expliqué avoir toujours
été animé par une irrésistible envie
de « passer par là », en parlant du
vagin, pour compenser une sorte de
manque impossible à vivre. De son
« sentiment d’être né d’un trou de
cul », comme il le déclare, ce jeune

119
homme a développé une misogynie
morbide qui l’a conduit à commet-
tre des actes tellement atroces
qu’ils seront passés sous silence
afin de ne pas donner de très vilai-
nes idées aux jeunes déséquilibrés.
Ce cas exceptionnel illustre l’impor-
tance des premiers instants de la
vie sur le comportement futur. Il
nous amène à nous pencher sur les
conséquences de la césarienne, et à
étudier un possible rapport entre
cette pratique et la délinquance

120
sadique. D’une manière générale,
nous devons nous interroger sur les
conséquences d’une séparation tou-
jours plus précoce de l’enfant et de
la mère, comme sur le rôle joué par
le corps médical au sein même de la
maternité — je pense notamment au
fait de pratiquer une posthecto-
mie —. Enfin, nous devons nous in-
terroger sur l’orientation psychi-
que des enfants créés sans gesta-
tion intra-utérine ; notamment par
clonage.

121
En résumé : sommes-nous en train
de fabriquer des psychopathe-
nés ? »

122
Unité 0-XY-1

h ! T’es pas bien, toi ! ? Qu'est-ce


– O que tu as fait ? ! Pourquoi tu as
descendu cette femme ?
– Ce n'est pas une femme, c'est
une féministe.
– Quoi ? Excuse-moi, je ne vois pas
la différence.
– C'est normal, tu es un enfant du
féminisme. Tu en es tellement im-
prégné que tu ne sais même plus

123
distinguer une vraie femme d'une
saleté de féministe.
– Et alors ! je ne vois pas où est le
problème ! Ma mère est féministe.
– Si je te dis que tu es né d'un
homme, tu ne vois toujours pas le
problème ?
– Je vois surtout que tu déblo-
ques !
– Ha ! Laisse-moi te dire deux
mots des féministes :
« Les féministes ne sont pas des
femmes comme les autres ; leur

124
corps est celui d'une femme mais
leur âme est celle d'un démon : les
féministes sont animées par l'âme
des hommes qui, depuis des millé-
naires, ont été émasculés par les
pédérastes et les putains. Les âmes
de ces eunuques défunts sont telle-
ment saturées de haine pour les
hommes, et d'une telle soif de
vengeance, qu'elles sont devenues
démoniaques, animées par le seul
désir de terrasser les hommes dans
la répugnance des femmes. Par la

125
force des choses, elles ne pouvaient
que se réincarner dans des corps
féminins… »
Va dans un centre de documenta-
tion et lit la littérature féministe
pour connaître la suite.
– Des hommes… J'en reviens pas.
– C'est la raison pour laquelle
elles peuvent faire preuve d'esprit.
Qu'est-ce que tu croyais ? qu'une
vraie femme pouvait être douée de
raison ? Tout le monde aurait dû
voir le paradoxe, mais tout le monde

126
n'a eu d'yeux que pour les femmes
que les féministes prétendaient re-
présenter. En écoutant les fémi-
nistes, les hommes entendaient leur
ombre… alors tu parles s'ils ont
plongé !
– Ça c'est imparable !
– Comme tu dis. Tu vois pourquoi il
faut exterminer les féministes : ce
sont des plaies personnifiées, des
cauchemars incarnés. Il n'existe pas
de terme psychiatrique pour les
qualifier, pas même de terme théo-

127
logique. Tu comprends maintenant
pourquoi il est indispensable de les
exterminer ?
– Oui… mais, comment fait-on
pour les reconnaître ?
– Regarde leurs yeux, et eux seuls;
et plus précisément leur âme.
– J'ai l'habitude de regarder les
femmes dans les yeux, et je ne vois
que des femmes.
– Parce que tu regardes avec le
regard d'un gosse qui regarde sa
mère. Tu dois d'abord devenir un

128
homme. Après tu verras : quand une
féministe croise un homme, son âme
se décompose, jusqu'à charbonner
son regard, parce que sa haine de
l'homme l'emporte sur tout ; de sa
répulsion infinie pour les hommes,
l’âme d’une féministe se retire dans
les confins de la mort consommée,
et il ne reste d’elle que la Bête
primaire.
Là, tu n'hésites pas un instant, tu
sors ton calibre à décharge ionique,
tu le plaques sur son vertex, et tu

129
décharges sur-le-champ une slave
de plasma qui doit traverser le
corps de part en part pour ressor-
tir par le sexe en le faisant explo-
ser : c'est la seule façon de dissou-
dre l'âme. Ça, tu devras le faire à
ta mère.
– Quoi ! ?
– Si tu ne le fais pas, quelqu'un
d'autre le fera ; et ce pourrait bien
être moi.
– Ça va pas la tête !

130
– Les féministes doivent périr,
jusqu'à la dernière… Hé ! Qu'est-
ce que tu fais, p'tit gars ? !
– Ziiiii… Prends ça ! Tchick-pan-
houm !

131
L’image fatale

'image vraie de la Créature, est


L celle, fausse, que les médias ont
diffusée durant des années ; fausse
vraie image retouchée des campa-
gnes publicitaires, des sondages ex-
péditifs, des rapports ravageurs.
Tout le monde était à l'agonie face
au déferlement dévastateur d'une
longue litanie de malheurs frappant
la pauvre Bête. Elle souffrait tant,
l’indigente Bête, d’elle-même et de

132
tous les maux, qu’il fallait bien, un
peu, la soulager en la dorant de
tous les ors, de tous les jolis mots.
Et pourtant, plus finement on la
dorait, plus férocement elle s’adon-
nait, à ses forfaits dont jamais elle
ne se satisfaisait, se plaignant sans
fin du malheur d’être elle, belle, la
Bête ; de ne pas vivre à sa faim, à
sa soif, à ses rêves, à ses envies, à
ses fantasmes, à ses délires, à ses
folies. La pauvre Bête, il ne lui en
fallait pas tant.

133
La Créature était bien sanguinaire
mais, la pauvre, ce n'était que par
légitime défense. Elle était bien
usurpatrice mais, la pauvre, c'était
pour gommer sur elle les traces de
misère… On disait la Bête sensible,
humaniste, transportée dans ses
élans perturbateurs par le goût de
la justice et par l’amour de son pro-
chain, mais si les faits la montrait
immorale, vulgaire, criminelle, on
persistait à voir en elle ce que son

134
apparence montrait et ce que son
bon droit dictait.
Il y avait une autre Bête, de même
trempe que la Créature, mais qui,
malheureusement pour elle, n’avait
pas le bénéfice d’une ravissante
apparence. Les faits pouvaient
faire mentir l’apparence et trahir
la propagande, l'image était là, au
front et à la rescousse, car l'image
était reine.
Ce que l’Image disait, au fond, avait
peu d’importance, car devant elle

135
se tenaient une foule infantile qui y
voyait une mama ; la mama que la
Bête avait tuée. Alors la Reine se
pavanait, le cul très sale et la
bouche malotrue. Elle était fardée,
flamboyante de ses mensonges pé-
nétrants, irisés, assassins, menson-
gers. Que ne nous disait-elle pas,
l'Image ! elle qui ne disait rien, mais
que l'on accompagnait néanmoins,
de commentaires partisans, d’ana-
lyses tendancieuses, de légendes
avisées. L'Image était pure, l'Image

136
était vierge, l’Image était belle, et
chacun, sur elle, pouvait bien
mettre ce que bon lui semblait, ce
que d’elle on disait. L'Image faisait
ce qu’elle voulait : de l’homme une
femme, des diablesses des déesses,
des anges des démons…
Ce n’était qu’une image, mais elle
était fatale ; qu’une image de la
Femme, qui était fatale.

137
Petit vent glacé de délinquance
ordinaire

uand les policiers sont entrés dans


Q l’appartement, ils ont trouvé sur la
moquette une quadragénaire éten-
due sur le dos… nue… morte. Sa
bouche était entrouverte, pleine ;
des marques au niveau du menton,
du nez, et du front, montraient que
plusieurs individus avaient agi avec
force et violence pour provoquer et
maintenir l’ouverture de la bouche :

138
quelqu’un avait déféqué dedans ;
c’est la cause apparente de la mort,
une répugnante mort par suffoca-
tion. La main gauche était placée
entre les fesses, la main droite
était placée entre les jambes, les
doigts profondément introduits
dans les orifices ; jusqu’au décès de
la victime, au vu des marques per-
sistantes sur les mains, vraisembla-
blement maintenues en position par
la force.

139
On reconnaît là la méthode des
nouveaux violeurs : pour ne pas être
confondus, les violeurs d’aujourd’hui
utilisent les doigts de leurs victimes
pour les pénétrer. Même si la loi y
voit une forme de viol, cela ne laisse
aucune trace biologique et tout le
monde est « couillonné » ; mais dans
ce cas, une trace monstrueuse a
été laissée, comme si les agresseurs
étaient certains de rester impunis.
– Alors, psy, qu’est-ce que vous
dites de ça ?

140
– Certains individus ne jouissent
pas tant d’eux-mêmes que du vécu
des autres ; pour certains hommes,
cette tendance est la conséquence
du féminisme qui les a contraints à
faire leur le sort des femmes : à
défaut de pouvoir légitimer leurs
pulsions, leur masculinité, ils détour-
nent et reprennent à leur compte
les ordonnances féministes ; du
plaisir sadique qu’ils éprouvaient à
anéantir les femmes jusqu’à la
reconnaissance et la célébration de

141
la femme et de son corps auxquelles
ils ont été obligés de s’adonner par
le cunnilingus et la masturbation,
c’est-à-dire sans plaisir notable
pour eux-mêmes, ils ont développé
une approche divergeante et inat-
tendue de la femme vue à travers
son corps. Les nouveaux violeurs
jouissent donc par procuration, à
travers leurs victimes.
Contrairement aux anciens tueurs
en série, indifférents et insensibles
aux victimes qu’ils considéraient

142
comme des objets, les nouveaux
tueurs de ce type se plaisent à
ressentir ce qu’ils infligent à leurs
victimes. Ils imaginent « quel effet
ça fait »…
– Vous voulez dire qu’ils ont le
cerveau court-circuité !
– Les hommes se sont tellement
fait rabattre les oreilles avec le
sort des femmes qu’ils devaient
endurer… sous le poids du matra-
quage médiatique certains hommes
ont développé une fascination

143
morbide pour les sévices infligés
aux femmes. Reproduire ce dont ils
ont que trop entendu parler est
leur façon d’évacuer le sentiment
de culpabilité que la société leur a
fait éprouver du simple fait de leur
genre, de leur sexe. Ils mettent
dans leur acte criminel toute la
charge émotionnelle qui les encom-
bre.
– Vous voulez dire qu’ils sont les
victimes ?

144
– De la publicité comme de toute
chose, point trop n’en faut, sous
peine de produire l’effet inverse.
L’effet inverse, c’est un machisme
outrancier… comme dans le cas de
ce jeune homme qui n’a pas sup-
porté que sa partenaire d’un jour
lui somme de pratiquer sur elle un
cunnilingus : « Suce mon clit ! » lui
avait-elle dit… Vous savez ce qu’il
a fait ? Il lui a coupé la langue et,
tandis qu’elle s’étouffait avec son

145
propre sang, il a pratiqué le cunni-
lingus avec…
– Les jeunes d’aujourd’hui sont
complètement dérangés : il y a une
semaine, on a retrouvé une adoles-
cente, prostrée dans la cave de son
H.L.M… le sexe ensanglanté… Des
jeunes de son âge l’avaient en-
traînée dans la cage en lui faisant
miroiter une petite fête. Tu par-
les ! La fête, c’était la fille : ils lui
ont fait avaler du G.H.B… ensuite
y’en a un qui lui a découpé la vulve

146
avec un ciseau pendant que les
autres hurlaient comme des hyènes,
applaudissaient, dansaient, buvaient
en mangeant des petits fours. A la
fin, vous savez ce qu’ils lui ont dit ?
« Tu es une vraie femme mainte-
nant. Tu as notre respect. »
Les jeunes d’aujourd’hui sont com-
plètement détraqués : ils ne violent
plus les filles, ils les circonci-
sent avec religion ; parce que les
nouvelles générations ne suivent

147
plus les vieilles religions, ils inven-
tent leurs propres religions…
– Des religions techniciennes célé-
brées au son de la techno sous l’em-
prise de drogues diverses.
– … Ils sont complètement rava-
gés du bulbe. C’est la septième fille
qui porte plainte. Combien ne pren-
nent pas même la peine de porter
plainte ? puisque la loi ne condamne
pas la pratique de la circoncision…
– Assez peu, comparativement au
nombre de garçons culturellement

148
contraints à garder le silence sur
la circoncision qu’ils ont subie.
– … Ça, ça se passe dans les cités,
mais ailleurs c’est guère mieux :
ailleurs il y a ces bandes de jeunes
bien éduqués qui ont instauré un
« rite de passage pour les pa-
rents » : quand ils apprennent qu’un
type va prendre sa retraite, le jour
même où le type s’arrête de tra-
vailler, la bande lui tombe dessus
pour le terroriser, le tabasser, le
lacérer, histoire de lui faire com-

149
prendre qu’il ne représente plus
l’autorité.
Il y a comme ça des hommes et des
femmes qui font dans leur pantalon
et qui se mettent à chialer comme
des gosses. Après les avoir démolis
psychologiquement, les jeunes les
forcent à danser avec eux en les
faisant boire et en leur chantant
des conneries du genre : « Tu es
des nôtres !… »
– Je connais le phénomène : ils
cherchent à faire régresser leurs

150
victimes. L’objectif est de les émou-
voir comme des petits enfants, de
les traumatiser pour le restant de
leurs jours. Je traite régulièrement
de telles victimes : elles présentent
les mêmes symptômes que les vic-
times d’attentat, de catastrophe,
de circoncision…
Avec l’élévation du niveau d’ins-
truction, la délinquance ordinaire
devient plus vicieuse, plus sadique,
plus élaborée, et plus difficile à ap-
préhender.

151
– La faute à la société bien sûr,
et aux parents !
– Ou les deux à la fois : ce que les
hommes ont enduré du féminisme,
les parents sont en train de l’endu-
rer des enfants. A chacun de juger
de quoi il s’agit ; justice, revanche,
fin du monde…
– Quand des jeunes se lancent
pour défi de violer leurs propres
mères ou la mère d’un copain, c’est
du délire complet ! Et quand on les
interroge, vous savez quoi ? ils

152
prétextent une façon de couper le
cordon ombilical !
On est en plein cauchemar, et ils se
foutent de notre gueule ! Quand ils
ne se défient pas en se lançant des
« Viole ta mère », ils instaurent une
cohésion de groupe en mettant en
place des « tournantes » avec leurs
propres mères. « Viole ma mère ! »
voilà ce que des mères ont entendu
de la bouche de leur fils.
– Je comprends votre désarroi.

153
– Mon désarroi ? Putain le mec !
Oh, psy, tu me scies !
Aujourd’hui, dans les milieux bran-
chés, ce qui est tendance, ce n’est
plus le défi sexuel sodomite, mais le
défi sexuel pédophile !
Il y a vingt ans, obsédé par l’anus de
sa femme, un gros porc bourru
voulait me convertir à la sodomie
avec les arguments débiles de son
cru : « Franchement, hé ! T’es bour-
ré… t’arrives à faire la différence
entre le cul d’un pédé et la chatte

154
d’une salope ? Hein ? Sérieux ! si
t’es bourré… ». Je lui ai dit: « Mon
con ! tu enculerais ton père… tu
enculerais tes gosses ! Toi ! pour-
quoi t’encules pas tes filles ? Hein ?
juste pour essayer, pour savoir ce
que ça fait… Puisqu’il y a tant de
pédophiles, c’est que ça doit être
bon ! Ducon ! »
Et bien voilà : aujourd’hui, dans cer-
taines soirées branchées, toute une
génération de jeunes hommes et de
jeunes femmes se vantent de four-

155
voyer des filles et des garçons pour
les initier à l’amour. Vous réalisez ?!
Nous, qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Justement, commissaire. On fait
quoi ? On classe l’affaire ?
– Qu’est-ce que tu veux faire ?
inspecteur. Tout le monde est dé-
bordé avec ce genre d’affaire ; et
les affaires d’aujourd’hui sont tou-
tes aussi pourries les unes que les
autres. Pas assez de temps, pas
assez d’argent.

156
– On met quoi dans le rapport ?
cette fois.
– Pfff ! Tu n’as qu’à mettre…
« Décédée des suites d’une mastur-
bation accidentelle. » De toute
façon, tout le monde s’en tamponne,
et tout le monde en crèvera. Si la
masturbation ne rend plus sourd,
débile, infantile, homo… aujourd’hui
la masturbation tue.

157
Suicide

ujourd'hui c'est la fin. C'est


A étrange, je ne ressens plus rien ;
plus rien de ce qui est en moi, plus
rien de ce qui est hors de moi. Je
me sens loin, infiniment loin ; de moi,
de tout, de rien.
Au loin, les enfants insouciants
jouent sur la plage, les parents cui-
sent leurs vieilles chairs en prenant
garde à tout, les amants s’enlacent
avec le désir franc de jouir de tout.

158
A grands cris et à petits pas lourds,
dans la foule agglutinée des mar-
chands ambulants fraient un che-
min…
Moi, je suis loin des feux de joie ;
depuis longtemps déjà. Subreptice-
ment, je me suis éloigné du monde,
puis de la vie, imperceptiblement, à
chaque instant, de moi. A présent,
mon souffle est court, mon regard
porte vers nulle part, et mon esprit
est devenu sourd des tracas de la
vie. Je n'ai plus le goût de rien, je

159
n'ai plus d'élan vital. Je n’ai plus la
vie dans mon coeur, plus la rage de
vivre à contrecœur. Je ne ressens
plus rien pour les humains, je ne suis
plus humain. Je suis une feuille dans
le vent, une vague dans la mer.
J'attends simplement… le bon mo-
ment.
Ici, loin de tout, là où je suis, le sable
est sauvage, la mer est sombre, le
soleil est absent. Ici, il fait peur,
glauque, ténébreux : la mer n'est
pas la mère, le soleil n'est pas le

160
père. Dans cet endroit désolé la
mort se réjouit ; partout tapie. Ici,
il n'y a rien des odeurs chaudes qui
donnent son goût d’amour à la vie,
rien des sucres caramélisés qui
croustillent sous la dent, rien des
crèmes glacées qui dégoulinent sur
les doigts, rien des crêpes miel-
leuses qui s’effeuillent lentement,
rien des beignets huileux qui, de
leurs étoiles de sucre, constellent
les lèvres doucement. Il n'y a pas
les parfums enivrants des huiles et

161
des crèmes solaires. Il n'y a pas de
fièvre, pas de joie. Il n'y a qu'une
nature primitive, mortelle et sans
pitié, dont je suis la pâture.
Devant moi s'étend l'horizon, et
derrière moi… je ne sais pas, je ne
sais plus. En moi… rien, absolument
plus rien. Ne me reste que le vague
souvenir de mon unique projet, du
seul vrai projet de ma vie : gonfler
le bateau pneumatique que j'ai em-
porté et embarquer… avec du lest
à son bord, une sangle et une autre

162
chose… moi. C'est ainsi que, depuis
vingt ans déjà, j'ai prévu de finir ma
vie : coulé par mes propres fonds.
Il me reste un tout petit geste à
accomplir, un petit geste de rien du
tout qui, passé le petit moment de
douleur et de détresse, me fera
basculer dans un autre monde. Ce
sera aussi simple que cela ; je le
sais. En moi, déjà, je me suis noyé,
mille fois, à chaque fois qu'en moi je
me suis rendu pour savoir de quoi je
retournais.

163
Je dois me décider… mais c'est
encore un peu dur, car je ne suis
pas désespéré ; je n'ai même plus,
comme l’on dit, « l'énergie du dés-
espoir ». Je ne suis pas désespéré
parce qu’aucun espoir n’est trahi.
Aucun espoir n’est trahi parce que
je n'ai même plus d'espoir ; plus
d'espoir en la vie, il ne saurait en
être autrement, mais pas plus d'es-
poir en la mort aussi. Depuis long-
temps je n'attends plus rien ; plus
rien de personne, plus rien du

164
monde, plus rien de la vie, plus rien
de la mort. Alors je suis là et
j'attends : il faudrait que le vent
me soulève, qu’il me pousse au milieu
de la mer, et il faudrait que la mer
sur moi se jette, et m'engloutisse.
Comment suis-je parvenu jusqu'ici ?
Certainement pas par mes propres
moyens, mais plutôt acculé par
l'absence d'avenir, rejeté par la vie,
aspiré par le vide.
Fff ! Fff ! Fff ! Fff ! L'air pénètre
dans le boudin. De ma jambe qui

165
pompe je ne sens que la lassitude,
de l'absence de vitalité, une très
grande lassitude. C'est assez.
J'avance dans l'eau : à son contact,
une légère sensation de vie m'enva-
hit, une sensation qui laisse rapi-
dement place à l'impression d'être
mordu, touché par un fluide létal.
L'attention portée à mes gestes, je
rame et bientôt la plage disparaît,
et les bruits lointains sont rempla-
cés par le silence lourd de la mer
impériale. Hypnotisé par les reflets

166
du soleil, je me retrouve au milieu
de la mer comme au milieu de la vie,
au milieu de nulle part : sans savoir
que faire, sans savoir où aller. Je
voudrais, pour le savoir, réfléchir,
mais cet acte vain, si souvent vaine-
ment accompli, ne m'inspire plus
rien. Je m'abandonne à mon sort…
J'attache la sangle à mes pieds,
puis au jerrican vide que je jette à
la mer pour, d’elle, le faire se
remplir. Les vingt litres d'air sont
à présent vingt litres d'eau qui

167
pèsent de leur poids, et tirent sur
mes pieds pour m'entraîner vers le
bas. Un dernier frisson parcourt
tout mon corps. Je suis un peu
triste, ou plutôt désolé ; de partir
ainsi, de n'avoir pas su vivre, aimer,
par moi-même, d'avoir été tué. Là,
maintenant, un voile de lumière
couvre mes yeux : dans mon intense
solitude, le soleil resplendit. L'es-
prit soudain léger, j'abandonne mon
corps, ce corps qui n'a jamais été le
mien. Quelqu'un tire sur les pieds, il

168
y a quelqu'un qui m'appelle. Là, je
lâche prise, je perds pied…
A présent, il n'y a plus de mon corps
que l'eau trouble et salée, qui, de-
vant mes yeux s'assombrit. C'est là
que mon corps se débat, que mon
cœur panique, et que mon mental
s'affole… quand la bouche s'ouvre
pour aspirer de l'air et qu’à la
place c’est l'eau qui pénètre. Mon
Moi ne sait plus quoi faire, alors il
ne fait plus rien… Il disparaît dans
la frayeur afin que moi je puisse

169
devenir, moi, être conscient qui
n'est désormais plus fait que d'une
conscience pure et sereine bai-
gnant dans un bain blanc et ouaté,
sans pensée, sans peur, sans envie,
sans projet.
A présent, je disparais.

170
Collection « Les intermondes »
Première édition
Dépôt légal : Juillet 2001
ISBN : 2-9515739-9-5
ISSN : En cours
Editions de l'Eau Régale © 2001