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ISBN : 2-9515739-5-2

Editions de l’Eau Régale


Confessions macabres
Les lumières des ténèbres
T out a commencé à l’âge de dix ans, environ ; l’âge de mes
premières masturbations, l’âge de mes premières interroga-
tions, l’âge de mes premières confrontations…
C’est à cet âge que j’ai réellement commencé à me pencher
sur le sexe des filles. Avant cet âge il allait de soi que les filles
n’avaient pas de sexe. Enfin si, elles avaient un sexe, elles
devaient bien en avoir un, mais il n’y avait « rien » entre leurs
jambes. « Y’a rien » avais-je dit de l’entrejambe des filles, à
une copine qui avait évoqué « les règles » comme « un truc
de fille » ; un truc de fille « que les garçons n’ont pas » lui
avait certainement dit sa mère en expliquant à sa fille

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combien elle devait aimer les femmes, la femme, et tous les
trucs de femme, même les trucs bien dégueulasses — aimer la
femme comme un dieu qui a toutes les excuses parce que
sans lui il n’y aurait pas l’ombre d’une vie, « sans la femme il
n’y aurait pas d’homme » —. Elle avait fait état de son « truc
de fille » comme d’une sorte d’attribut divin qui n’attendait
plus que la reconnaissance des garçons, lesquels devaient
naturellement se prosterner avec désir, envie, jalousie ; en
tous les cas, en demandant grâce. Elle s’attendait à ce que je
me montre admiratif, impressionné, intimidé… mais non, j’ai
plutôt fait preuve de mépris : un truc pareil, je te le laisse.

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Mes premières pulsions délétères ont commencé plus tard, à
l’adolescence. C’est dans cette période que j’ai commencé à
me sentir autant obnubilé par les filles qu’horripilé par leur
attitude et leur mentalité ; le féminisme était passé par là : les
filles ne peuvent pas s’empêcher de faire les intéressantes ou
les belles pour pouvoir faire la loi par l’émoi ; le pire étant
que, parallèlement à ça elles reprochent aux garçons de
rouler les mécaniques et de se comporter en machos. C’est
ainsi que j’ai commencé à ne plus trouver les filles amicales,
gracieuses, merveilleuses, mais égocentriques, arrogantes,
prétentieuses : elles se prenaient déjà pour le centre de tout

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le monde et cela me gênait, parce que déjà, j’étais moi-même
mon propre centre.
La première fois que j’ai découpé une fille, c’était dans ma
chambre, chez mes parents : c’était l’après-midi, en été, elle
avait seize ans, j’en avais dix-huit. Je ne savais rien d’elle, je
venais de la rencontrer ; elle avait dit s’appeler Amandine.
Nous étions dans ma chambre à nous bécoter lorsque vint le
moment où je commençai à la déshabiller en même temps
que je m’appliquai à la débarrasser de ses inhibitions…
En voyant sa nudité, je fus aussi ému qu’excité ; mon cœur
palpitait, un torrent de sang s’écoulait en moi, et quand mon

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sexe fut gorgé de ce torrent, mon esprit commença à
s’égarer. J’avais envie de caresser la fille, de l’embrasser, et
de la pénétrer. J’avais envie de la sentir dans mon sexe et
dans mes bras, mais je suis resté là, à la regarder : je n’avais
pas envie de l’aimer, j’avais soudain envie de la charcuter ;
j’avais envie de trancher son sexe, de trancher ses seins, de
fulminer cette tête qui me regardait. Je voyais dans mon
esprits ses chairs coupées et mon érection passait ; je ne
voyais pas la main qui tranchait, la personne qui opérait,
comme si elle était une autre que moi opérant sur moi. J’ai

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effacé un instant ces images de mon esprit pour voir le corps
tel qu’il était : intact.
Le regard de la fille avait changé ; il s’était obscurci. Mon
regard lui avait tout dit ; elle avait compris. Amandine a
esquissé un geste pour se rhabiller, et là je me suis senti
découvert, trahi, menacé… Alors, d’un bond, j’ai porté mes
mains à sa gorge et j’ai serré ; ivre de mon cœur palpitant,
de ma respiration saccadée. Amandine n’a pas même eu le
temps de crier que déjà elle étouffait ; totalement hébétée.
Dépassé par moi-même, je sentais mes muscles m’aban-
donner et une nausée m’assiéger. J’ai relâché la prise et

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Amandine est tombée ; elle n’était pas morte, mais seulement
étourdie.
En la voyant ainsi, nue, à ma merci, je n’ai eu qu’une seule
envie : je me suis penché et j’ai serré… jusqu’à l’achever.
Ensuite, je me suis assis sur le lit et je suis resté comme ça, à la
regarder, partagé entre désir sexuel et nausée, entre un
début d’érection et mes mains qui tremblaient. En même
temps, je me sentais bien ; comme sur un nuage. Le monde
n’existait plus, il n’y avait plus que moi et elle ; dans une
communion funèbre.

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Moins pour dissimuler mon forfait que pour finir de franchir
un cap et tourner la page, sans aucuns remords mais avec
autant de naturel qu’il faut se laver le derrière après avoir
déféqué, je savais devoir me débarrasser d’Amandine, de
elle, de « ça ».
J’ai étalé une bâche en plastique sur le sol et j’ai placé le
cadavre par-dessus. Là, j’ai ressenti l’incomplétude : je devais
marquer le corps, idéalement en le purifiant, comme s’il était,
non pas mien, mais propre à moi, comme une œuvre éma-
nant de moi ; enfin ! je crois. C’est là que l’idée m’est venue…

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Je suis allé cherché un couteau de cuisine ; réalisant alors que
j’étais toujours nu. Je me suis agenouillé entre les jambes du
corps inerte que j’ai écartées. J’ai saisi une nymphe et je l’ai
tirée autant que possible ; jusqu’à doubler sa taille. J’ai
tranché ; du sang a coulé. Entre mon pouce et mon index j’ai
regardé le lambeau de peau rosée tandis que de mon corps
jaillissait mon sexe érigé : cette peau de vulve, c’était tendre
au toucher mais ça ne ressemblait à rien. J’ai laissé tomber le
morceau de peau, je me suis saisi de la seconde nymphe que
j’ai également coupée avant de la laisser choir. Ensuite j’ai
glissé la pointe du couteau sous le prépuce du clitoris que j’ai

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entièrement fendu, dégageant ainsi une espèce de coton tige
plaqué contre le périnée : le clitoris. Toujours avec la pointe
du couteau, j’ai enlevé les deux morceaux de peau latéraux.
A partir de là, je ne savais plus quoi faire, alors je n’ai plus
rien fait. Aller plus en avant dans le dépeçage du sexe me
paraissait d’aucune utilité, mais la vision du sexe féminin
dans cet état me semblait davantage conforme à ce qu’il
devait être, à ce qu’il aurait dû être, ainsi qu’il aurait toujours
dû être : tous les entrejambes féminins se devaient d’être
ainsi.

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Sur la lame du couteau perlait un filet de sang. J’ai
sommairement essuyé le manche avec la culotte d’Amandine,
culotte que j’ai grossièrement enroulée autour du manche.
J’ai enfoncé sans brutalité le couteau dans le vagin ; la lame
buta sur une butée de chair ferme. En forçant un peu, j’ai pu
pousser le manche jusqu’à le faire disparaître. Finalement, du
bout des doigts, j’ai achevé d’introduire la culotte dans le
vagin. Je n’étais plus en érection.
J’ai réuni les vêtements d’Amandine entre ses jambes et j’ai
rabattu les bords de la bâche. De la tête aux pieds, j’ai
débité un rouleau de ruban adhésif et j’ai profondément

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soufflé. Je me suis rhabillé et j’ai attendu sans rien faire le
retour de mon père ; afin de pouvoir emprunter sa voiture.
J’ai mis le paquet dans le coffre du véhicule en remerciant les
filles qui surveillent leur poids, et je suis allé acheter une
ceinture de plongée.
Sur le parking du centre commercial, pendant un instant, j’ai
pris conscience de la situation : au milieu de tous les gens qui
s’affairaient en totale inconscience, dans ma tête je voyais le
corps comme un secret que j’étais le seul à posséder. Ma
conscience faisait figure d’illuminée au regard de tous ces
gens sans aucuns doutes. J’éprouvais le sentiment glorieux

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d’avoir gagné une victoire sur eux tous ; les obscurcis, les
esprits conditionnés, les zombies, les bourricots, les autru-
ches, les niais.
Pendant plus d’une heure, j’ai arpenté des routes dépar-
tementales et secondaires à la recherche d’un lieu désert
comme dans l’attente de la nuit tombée ; grommelant,
pestant et rageant contre tout le monde, parce partout il y
avait du monde, même dans les lieux reculés. C’était exaspé-
rant ! pas un coin de nature n’était totalement épargné par
la présence humaine. Il y avait toujours, ici ou là, un individu
ou un couple que je remarquai en dernier lieu.

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Fort heureusement, avant de parvenir au bout de mes nerfs,
je trouvai un endroit où je pus me débarrasser du corps :
infesté de moustiques comme envahi par les joncs, un étang
que jamais personne ne devait vouloir approcher. J’ai enlevé
mes chaussures et mon short et j’ai serré la ceinture plombée
autour du corps que j’ai porté comme un fagot pour le
laisser couler à environ cinq mètres de la rive…
A ma connaissance, ce corps n’a jamais été retrouvé ; en tout
cas, je n’ai jamais été inquiété. Tout avait été bien, pour le
mieux. J’avais agi machinalement, comme guidé par un ordre
immuable, inévitable, souverain. Inconsciemment, les gestes

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s’étaient enchaînés, inflexiblement, sans un instant perturber
ma conscience. Tout était allé de soi.
Pourquoi ai-je fait ça ? Je ne le sais pas. Pourquoi les gens
font ce qu’ils font ? Que ce soit par conviction, par religion,
par perversion, par débilité ou par simple bêtise, c’est du
pareil au même. Moi, j’étais intimement révolté, je crois,
révolté d’une révolte trop longtemps contenue, depuis trop
longtemps refoulée ; une révolte interdite par l’ordre social.
Une révolte contre quoi ? Contre l’omniprésence parasite de
la culture biblique, contre la culture mondiale castratrice,
sodomite, pédérastique, contre les mutilations génitales

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masculines, contre les attaques massives et interminables
des femmes contre les hommes, des institutions contre les
hommes, des hommes contre les hommes…. Que sais-je ?
Peut-être me suis-je senti trahi par la virginité d’Amandine,
peut-être insulté, humilié, avili par la tâche disgracieuse qui
me revenait ; ou simplement choqué, confus, interdit par la
charge émotionnelle que revêt l’existence de l’hymen : une
vierge est une fille mal dégrossie. Une fille ne devrait pas oser
prétendre recevoir un phallus avant de s’être débarrassée
de son hymen ; ce qui devrait être fait dès la naissance, en
même temps que le retranchement du cordon ombilical. Se

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lier intimement avec une vierge est comme acquérir un
vêtement en pièces détachées ; à charge pour l’acquéreur de
le coudre : c’est une pratique d’un autre temps, d’un temps
où il fallait fatalement en passer par là. La relation intime
avec une vierge est une relation entachée d’un vice de forme ;
c’est une relation faussée dès le départ. Déflorer une vierge,
c’est comme ramoner une cheminée juste avant d’allumer le
feu d’une soirée aux chandelles : c’est une faute de goût que
de ne pas laisser cette tâche ingrate aux gratte-cul.
Après coup, cela m’a fait tout drôle, évidemment, et
maintenant que j’y pense, c’est ma mère que j’aurais voulu

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charcuter, pas cette fille ; mais tuer ma mère aurait été me
tuer moi-même (je ne supportais pas l’idée d’être né de ma
mère ; d’une femme en général et de celle-là en particulier). A
part ça, je me sentais devenu homme ; d’ailleurs, cela se
voyait dans mon regard, cela se sentait dans mon attitude :
je n’avais plus de limite puisque je n’avais plus la mort pour
limite ; je pouvais tuer, aussi bien pour une vexation qu’à
cause d’une injustice.
Je n’ai pas sévi pendant les années qui suivirent ; je n’en
éprouvais pas le besoin, j’avais gagné en sérénité. Je voyais
souvent des gens rongés, énervés, aigris, contorsionnés,

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parce qu’ils n’avaient pas le cran de faire ce dont ils
rêvaient : tuer. Parfois je voulais aller vers eux pour leur dire
combien il peut être bon de tuer : ah putain, qu’est-ce que ça
fait du bien ! Après la libération des mœurs sexuelles, il
faudra sans doute que vienne ou revienne la libération des
mœurs meurtrières…
Pendant ces années de tempérance, j’essayais d’avoir des
relations sexuelles normales, et j’y parvenais plutôt bien : je
ne m’adonnais pas à des pratiques tordues du genre de la
sodomie, je n’avais pas de rapports avec des filles en règles,
je faisais l’amour le sexe dans le sexe, ou bien le sexe dans la

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bouche… rien de malsain. Pourtant, au fond de moi, quelque
chose me gênait dans le sexe féminin. Je ne sais pas
exactement quoi ; la forme informe, l’odeur âcre, la texture
vulvaire de viande faisandée, la texture périnéale de mollus-
que défraîchi… On a beau dire, c’est un drôle de machin ! Ce
faisant, je n’ai pas connu énormément de filles, même si je
plaisais à d’autres — à celles qui ne me plaisaient pas — ;
même si les filles ont des besoins sexuels évidents qu’il ne tient
qu’aux garçons d’assouvir.
Vu de loin ou d’une vision superficielle, caché par la motte de
chair poilue, le sexe féminin passe inaperçu et c’est très bien.

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Vu de près, cette mélasse amère et salée m’a toujours
déconcerté ; en partie de par sa trop proche proximité avec
l’anus. J’étais intrigué. Je tripotais les morceaux de chair
collés les uns aux autres, les effeuillant pour en extraire une
forme. Les filles n’aimaient pas cette façon de faire : chirurgi-
cale, analytique, disséquante. Les filles, je les auscultais plus
que je ne les regardaient.
Hormis de fugitifs et infantiles sentiments amoureux éprouvés
envers des femmes en lesquelles je voyais les mères de mes
rêves, je n’ai jamais réellement éprouvé de sentiment amou-

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reux envers qui que ce soit. Je crois pouvoir dire que je
souffre sans souffrir d’un déséquilibre affectif.
Très tôt, l’autre sexe m’est apparu comme un contraire
contrariant, une menace, une sangsue qui vide l’homme de
son contenu, un piège qui passe son temps à appâter le
garçon pour le détrousser dans ses moments de faiblesse : la
femme est la faiblesse de l’homme qui cause sa perte ; elle
exploite l’image fausse que l’homme se fait d’elle en dénon-
çant cette image pour la remplacer par l’image aussi fausse
que la femme se fait d’elle ou qu’elle donne d’elle.

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Quant au sexe qui était le mien, celui des hommes, je l’ai
toujours trouvé con, con et répugnant de sa trop commune
tendance sodomite, homosexuelle et pédérastique, mais
particulièrement con vis-à-vis de l’autre sexe : le con. C’est le
deuxième mensonge sur les sexes, après celui qui a cours sur
la valeur des femmes, celui qui consiste à faire passer la
virilité par la capacité de l’homme à sodomiser, notamment
un autre homme : pour un trop grand nombre de mâles, un
homme viril a nécessairement des tendances sodomites. Ces
cons-là, ces insultes incarnées à l’homme, ces tares, ces

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taches, depuis l’adolescence je souhaitais les étriper, les
écraser, les éradiquer.
Dans la vie il n’y a pas que les filles, c’est vrai quoi ! il n’y a
pas que des filles qui font les belles, il y a surtout les gens, des
gens répugnants, immondes, détestables, crapuleux ; des
affreux dont je ne fais évidemment pas partie. Depuis long-
temps les gens me paraissait moins humains que bestiaux ;
d’ailleurs, quand je regarde les hommes et les femmes,
notamment dans leur relation affective et sexuelle, je ne vois
pas des êtres humains, je vois des lions et des lionnes, deux
parties grossièrement différentes d’un même genre. Je

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détestais leurs rires moqueurs, leurs airs narquois, suffisants,
malicieux, arrogants, prétentieux.
J’avais honte pour eux, quand je croisais un indigent qui, me
demandant quelque pièce, me remerciait vivement avec un
trémolo dans la voix, celui que mettait sa gorge nouée par les
vexations répétées, son cœur lourd, son humanité flouée, son
âme dépitée, simplement parce que j’avais daigné m’arrêter,
me tourner vers lui, et le regarder en face, même si c’était
pour lui répondre que je ne pouvais satisfaire sa demande…
contrairement, m’avait-il avoué, contrairement à tous ceux

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qui le dédaignaient comme une merde, offensés d’être inter-
pellés par un gueux.
Je ne supportais pas leur intransigeance, leur absence de
compréhension, leur égocentrisme, leur mauvaise foi, leur
malhonnêteté intellectuelle. Je ne supportais pas de les voir
abuser leur monde, de les voir se donner des airs supérieurs
avec les humbles, les faibles, les impuissants. Je n’admettais
pas leur attitude qui consiste à marcher sur les autres, à se
soulager sur les autres, à se débarrasser de leur merde sur
les autres. Tout en eux montraient qu’ils étaient des bêtes qui
vivaient dans un monde de bêtes, et moi je n’avais qu’un

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seule envie : les écraser, les déchiqueter, les broyer, les
pulvériser, les anéantir !
Il m’a fallu du temps pour admettre réellement ce que tout le
monde conçoit sans s’y arrêter, sans s‘en formaliser : quand
j’ai eu l’intime conviction que les humains n’étaient fon-
cièrement que des bêtes, j’ai perdu la bride qui empêche
d’attenter à mon semblable (le comment ces bêtes peuvent
être les plus ingénieuses des bêtes — naturellement ou artifi-
ciellement — me laisse perplexe). Je dis mon semblable, mais
je ne me sentais pas animal comme tous les autres parce que
je ne suis pas les modes, les courants dominants ; quand je

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dis tous les autres, je parle du plus grand nombre. Tout le
monde pourrait parler comme moi, bien sûr, montrer les
autres du doigts, mais voilà : il y a tout un monde entre ceux
qui reconnaissent passivement le monde comme une ignomi-
nie et ceux qui font la connexion entre les faits et les moyens
à mettre en œuvre pour mettre fin aux méfaits.
Les faits montrent que les femmes ne sont pas par nature les
êtres doués d’humanisme et d’humanité que l’on prétend ;
mais elles abusent leur monde en exploitant cette image
grossière : elles sont aussi crapuleuses que les hommes, les
moyens physiques et politiques en moins. Il faut juste un peu

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de lucidité, d‘indépendance affective et d’honnêteté intellec-
tuelle pour le reconnaître. Combien, pourtant, sont disposés à
faire le lien entre cet état de fait et la nécessité de traiter les
femmes comme sont traités les hommes reconnus des mêmes
travers ? La plupart se contentent de trouver des excuses :
les femmes ont les excuses que les hommes n’ont pas.
Que l’on puisse aisément justifier la circoncision de l’homme
au nom d’une insalubrité prétendue ou réputée de son sexe,
nul ne parvient à justifier la circoncision de la femme au nom
d’une insalubrité prétendue ou réputée de son sexe. Instinc-
tivement, le sexe masculin est perçu comme une menace ;

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sexe dont on peut justifier l’excision par de simples prétextes,
sans même la moindre raison, sans une véritable raison
(comme s’il pouvait y en avoir une). Instinctivement, le peu
qui se voit du sexe féminin n’inspire rien que des considéra-
tions primitives comme affectueuses : la pensée et la raison
n’ont pas prise sur le sexe féminin ; ce sexe reste du domaine
de l’affectif et des instances primitives de la perception et de
la pensée. Les gens souffrent d’un blocage affectif et mental
vis-à-vis du sexe féminin ; parce qu’ils sont figés au moment
de leur enfance, de leur naissance, voire même de leur
gestation — en tout cas de leur origine et de leur destiné —.

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N’est-il pas étonnant de constater combien tout le monde sait
faire preuve d’inhumanité et de radicalisme lorsqu’il s’agit de
perpétuer l’état du monde, mais que personne n’ose faire
preuve d’inhumanité et de radicalisme lorsqu’il s’agit
d’éradiquer les fléaux de l’humanité (les mutilations génitales
masculines, la torture, l’esclavage, la prostitution infantile,
etc.) ?
Ma rancœur a pris le dessus sur tout le reste. Lentement mais
inéluctablement, ma pulsion criminelle a surgi, resurgi. Avais-
je des prédispositions ? Allez répondre à cela. A quoi n’est-on
pas prédisposé ? Je peux simplement dire que je n’entretenais

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pas des comportements sadiques dans la vie courante ; mais
que si tel avait été le cas, peut-être cela m’aurait-il servi
d’exutoire, peut-être cela m’aurait-il évité de concentrer des
émotions négatives, de la rancœur, de la révolte… j’aurais
tout simplement rejoint la masse du plus grand nombre.
Si je n’ai pas été un enfant physiquement maltraité, je peux
avancer m’être senti un garçon maltraité psychologique-
ment, moralement, affectivement ; tout au moins agressé :
agressé par les pernicieuses et continuelles allusions culturel-
les aux mutilations génitales masculines, par l’omniprésence
hégémonique de la culture biblique, par ce mélange putride

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de cultures faisant passer pour un homme le pédéraste, le
circoncis, le sodomite. Comment ne pas devenir toxique avec
les saletés que l’on nous sert quotidiennement ? pour nous
mâter, nous contenir, nous dresser ! Comment supporter
sans broncher les propos de ces femmes qui décrient « la
soumission de la femme au plaisir sexuel de l’homme » pour
dénoncer la pratique de la clitoridectomie quand ces mêmes
femmes justifient la posthectomie au nom du plaisir sexuel
qu’elles tirent du sexe mutilé de l’homme soumis aux plaisir de
la femme ?

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La première chose que j’ai faite me paraissait être la
première que je devais faire : j’ai fait à une de ces femmes ce
que l’on faisait à celles qui s’étaient vautrées dans les bras
de l’Ennemi. Je ne lui ai pas rasé la tête, non…
J’ai guetté la fermeture d’un établissement de nuit essentielle-
ment fréquenté par la population des alentours, et j’ai
sélectionné un double couple mixte en me fiant à l’exubé-
rance des filles qui avaient tout pour me déplaire : en plus
d’être maquillées comme des culs sales, elles fumaient comme
des sangsues, agressant le regard avec l’insolence de leur

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vulgarité naturelle. Les couples se sont séparés. Les filles sont
parties d’un côté, les garçons de l’autre.
Il me fallait une fille émancipée qui fricote avec un circoncis
en étant parfaitement consciente du caractère mutilant de la
circoncision à laquelle elle consent pour se faire bander ; une
fille qui n’a donc aucune excuse. Je ne voulais pas m’attaquer
à une fille faible et timorée qui se laisse posséder par
faiblesse de caractère, parce que les Ostrogots se compor-
tent avec arrogance et vanité comme des envahisseurs
pilleurs qui prennent possession des filles sans résistance

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propre et des hommes empêchés de réagir sous peine d’être,
par leur propre pays, condamnés pour agression raciste.
J’ai suivi les filles de loin jusqu’à ce qu’elles se séparent pour
partir chacune de son côté. J’ai choisi celle qui montrait le
moins de souci à regarder autour d’elle, celle qui, allumant
une cigarette pour prolonger la nuit, se montrait ainsi la plus
insolente, la plus méprisante envers un éventuel agresseur,
envers, donc, le sexe masculin ; le genre de fille qui peut se
faire violer sans plus de peine qu’elle peut se faire prendre
par un barbare (la plus craintive des deux était une proie
trop fragile, pas assez coriace pour assouvir ma rancœur,

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celle qui se dépêchait de regagner son domicile en suant la
peur de la mort, du vide, de l’inconnu). J’ai aligné ma cible et
je l’ai tracée. Il faisait froid d’un froid sec revigorant. C’était
l’hiver, à environ une heure trente.
Quand la fille parvint au niveau d’une dense et longue haie
de lauriers dégarnie par endroits, de mes mains gantées j’ai
enfilé une cagoule de soie noire. La haie bornait des murs de
clôture, face à une barre de logements sociaux ; entre clôtu-
res et haie était formé un sentier exigu de terre battue. Je me
suis approché de la fille, et juste après avoir dépassé une
section de haie dépouillée, j’ai bondi sur elle : j’ai placé une

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main sur la bouche pour aussitôt saisir le cou avec l’autre et,
tout en ramenant la fille vers moi pour bloquer ses bras avec
mes bras et maintenir de dos la fille qui se débattait en
essayant de se retourner, j’ai enfoncé mes doigts dans les
carotides. En quelques secondes, tandis que je l’entraînais
derrière la haie, la fille était évanouie. Ses vêtements, ses
cheveux… tout elle puait la cendre de tabac, l’odeur écœu-
rante d’une chose morte et enterrée.
Sans ménagement aucun, j’ai laissé choir son corps sur la
terre tassée — corps dont le crâne émit un son de pastèque
tamponnée —, et je me suis assuré à travers les interstices de

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la haie que nul n’avait rien remarqué. Je me suis penché sur
la fille pour lui enlever ce que j’appellerais « ses dix centimè-
tres de semelle expansée avec chaussure », et péniblement lui
arracher son pantalon, ce pantalon qui s’accrochait à son
cul cellulitique pour l’amincir en le comprimant ; elle devait
avoir entre dix huit et vingt ans. Je me suis redressé et j’ai
écarté les jambes avec mes pieds. J’ai sorti de ma poche un
rasoir de barbier et je me suis accroupi pour taillader le
sous-vêtement ; une masse sombre se détacha en me sautant
à la figure, une touffe drue de poils noirs. Je me suis emparé
d’une lèvre et je l’ai tranchée : sous la lame, la chair se

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fendait comme un filet de volaille ; c’était une chair délicate
mais grasse, qui se coupait très facilement. J’ai porté ma
main au visage inexpressif. Avec un doigt, j’ai écarté les
dents pour mettre la chair coupée dans la bouche, et lorsque
j’ai recommencé avec l’autre morceau de vulve, la fille a
ouvert les yeux, elle a redressé la tête, juste sa tête, et elle a
ouvert la bouche en grimaçant d’effroi et de douleur. Elle a
regardé vaguement dans la pénombre où je me trouvais et
elle a porté sa main à sa bouche pour vider sa bouche de sa
vulve. A ce moment, elle dut voir et sentir son entrejambe
dénudé et lacéré, car elle poussa un cri horrifié que je n’ai

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pas laissé se prolonger : j’ai attrapé la tignasse d’une main,
et j’ai porté un coup de rasoir radical à la gorge. Le sang a
giclé sur mon gant et sur le buste de la fille de laquelle
n’émanait plus qu’un râle gémissant. J’ai lâché la tête et le
buste est tombé. Ensuite, après avoir regardé l’entrejambe
ensanglanté, j’ai essuyé le rasoir et mon gant sur le tricot de
la fille ; une mare de sang s’était formée sur la terre damée.
J’ai enjambé la fille et je suis parti à travers l’étroit sentier,
animé par le seul souci du silence absolu.
En sillonnant le sentier, j’ai commencé à éprouver de l’émo-
tion, d’étranges sensations, comme une sorte d’ivresse, un

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grand soulagement, ainsi que de la satisfaction. J’ai enlevé le
gant non souillé pour prendre dans la poche de mon blouson
un petit sac poubelle à l’intérieur duquel j’ai mis le rasoir et
les gants avant de mettre le tout dans la poche de mon
blouson. En enlevant ma cagoule, je me suis souvenu que je
n’avais pas prévu de tuer la fille, mais que j’y avais été
contraint et forcé. Je suis finalement rentré chez moi.
Toute la nuit, j’ai revécu en boucle cet épisode de ma vie, aidé
en cela par de simples regards sur le sac que j’avais posé
dans ma chambre. Le lendemain, j’ai brûlé le contenu du sac
et j’ai dispersé les restes dans un cour d’eau. Il ne faisait plus

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guère de doute que je ne pouvais plus attenter à qui que soit
sans le tuer en même temps, voire même sans le faire
disparaître : le meurtre était devenu indissociable de ce que
j’appellerais « une procession », « ma thérapie lyrique », « la
voie de ma libération ».
Les journaux relatèrent l’ « effroyable fait divers » et, bien
sûr, les bouffons de service jurèrent de venger celle qui
couchait avec eux. Ils venaient surtout de me donner le motif
de ce qui me titillait depuis longtemps : fermer leurs sales
gueules de bêtes arrogantes.

43
Ainsi, après avoir laissé la tension retomber, j’ai commencé à
roder, à repérer ; durant plusieurs semaines, une à deux fois
par semaine et par endroit. Le problème est que l’on se fait
remarquer quand on est étranger car, autant dans un
faubourg les gens sont juste attentifs, autant aux abords
d’une cité les gens sont franchement sur le qui-vive, aux
aguets : ceux qui, d’ordinaire, ne manifestent aucune curio-
sité intellectuelle et aucune vigilance citoyenne se montrent
bassement curieux et bestialement intrigués dès lors qu’ils
sont confrontés à un étranger ; ils savent repérer le manège
auquel eux-mêmes se livrent. Un autre écueil se présentait à

44
moi : les Ostrogots se déplacent toujours en meute. C’est
ainsi que l’idée d’un meurtre de masse s’imposa à moi…
Il m’a fallu du temps pour dénicher un Ostrogot esseulé, et
encore ! parce qu’il partait travailler (eh oui, ça arrive !) : sur
le parking de sa cité, vers quatre heures du matin, tandis
qu’il s’activait devant son véhicule enguirlandé, j’ai surgi d’un
fourré et, par derrière, couvert d’une cagoule et ganté, j’ai
levé le bout effilé d’un marteau de soudeur pour porter sur la
nuque deux féroces coups enchaînés. Tandis que l’Ostrogot
s’avachissait en vrille tout en portant une main à sa plaie et
en cherchant du regard l’origine des coups, une voix animale

45
et rocailleuse laissait place à une plainte primale et viscérale.
A ce moment, s’il n’avait pas cherché à me voir, je crois que je
n’aurais pas continuer à le frapper, mais je n’ai pas admis
qu’il cherche à m’agresser avec son regard de bête : ce
regard animal qu’arborent les Ostrogots. Je me suis donc
penché pour achever mon œuvre : j’ai frappé un, deux, trois,
quatre coups de marteau sur le crâne, et encore un, deux,
trois, quatre, et un cinquième, faisant perdre connaissance
au barbare. Han !
Il fallait que je lui fracasse le crâne ; ce sale con m’a fait
transpirer ! Je ne sais pas si je l’ai fait, je n’ai pas vraiment

46
regardé ce qu’il restait du crâne qui débitait son sang — ma
vision était obscurcie par un voile de rage — ; je suis simple-
ment parti en courant. Dans mon dos, j’ai entendu un véhi-
cule qui passait à proximité. Je ne me suis pas retourné pour
ne laisser de moi que l’image d’une silhouette noire mais, sur
le moment j’ai ressenti la nécessité de l’éliminer, de l’effacer ;
ce à quoi j’ai renoncé par manque instinctif de moyen maté-
riel.
Cette fois, mon acte a soulevé un vent d’indignation en
provoquant un déploiement des forces de l’ordre : des
voitures ont été incendiées, comme des poubelles, et des abris

47
de bus ont été détruits. Une manifestation s’est déroulée,
manifestation à laquelle j’ai discrètement participé, autant
par provocation que pour jouir intensément de l’affliction
que j’avais causée ; même si en définitive j’ai surtout été
horripilé par des cris de hyènes. A cette occasion, j’ai pu
m’amuser du discours d’un représentant de l’Autorité assu-
rant que le crime serait élucidé et que le ou les meurtriers
seraient jugés et condamnés. Il parlait au nom de cette
Autorité qui promet la justice aux criminels à qui elle permet
de pratiquer le crime rituel de la circoncision : elle promet aux
criminels qui bénéficient de son impunité de châtier les

48
criminels, elle promet de dédommager un voleur de voleur. Il
y avait dans son propos une certaine dose d’hypocrisie et
d’ironie. Et puis, quand on connaît le pourcentage des
méfaits non élucidés, il y avait bien de quoi sourire.
Aucun rapprochement n’a été fait entre ce meurtre — attri-
bué à une tentative de vol avortée — et le précédent. C’est
d’ailleurs pour cela que je n’ai jamais été inquiété : officielle-
ment il n’y avait pas de tueur en série, mais une succession de
différents crimes perpétrés en des lieux aussi éloignés que
différents. La clé de la liberté est de ne pas laisser de trace,
bien sûr, mais en étant conscient d’en laisser, toujours et

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partout ; trace visuelle, olfactive, corporelle… Sévir dans un
monde qui s’appuie sur l’apparence implique de changer de
forme pour passer inaperçu ; en adoptant des formes
communes et en usant de moyens communs. Sévir dans un
monde qui suit les vents portants et les vents dominants
implique d’opérer en un lieu où le vent souffle dans le sens où
l’on veut aller ; les affaires correspondantes s’y étouffent plus
vite.
Depuis longtemps je voulais sévir sur certaines catégories
d’individus, hommes et femmes confondus. La question qui se
posait à moi n’était pas le sempiternel « pourquoi » posé par

50
les niais qui répètent inlassablement : « plus jamais ça. » La
question qui se posait à moi était : par où commencer ? Je
n’avais que l’embarras du choix, mais j’avais surtout
l’embarras dans le choix, parce que les affreux se fondent
dans une masse indéfinie d’autant plus indistincte qu’elle est
détaillée : ma sélection mentale des priorités opérait comme
un grossissement optique qui efface la forme dans la recher-
che du détail (cherchez le bon, vous trouverez le mauvais,
cherchez le mauvais, vous trouverez le bon). C’est là où mon
mental perdait pied que mon instinct resurgissait, quand il
me suffisait alors de me laisser entraîner par le jeu du

51
hasard et de l’incivilité, quand un simple démêlé pouvait
déboucher sur un règlement de comptes, quand un simple
regard était mal interprété… Je pouvais m’en prendre à
n’importe qui, cela n’importait pas.
C’est ainsi qu’un soir, en déambulant dans la rue principale
d’une ville croupissant dans la léthargie et la xénophobie de
sa population vieillissante, je perçois la conversation télé-
phonique d’une jeune Ostrogot s’adressant visiblement au
sexe opposé : appuyée sur une voiture, téléphone mobile en
tête, elle dévidait ses tripes dans un abondant flot de jurons.
Cette sale gueule brune était d’une vulgarité qui ne pouvait

52
que relever d’un trouble psychiatrique sans jeter sur le genre
féminin un discrédit sans fin ; sur l’instant, de cette espèce de
femelle gorgée de purin me vint une irrésistible envie d’être
assassin. Surnageant avec allégresse sur son flot de scato-
les, cette fange verbeuse n’a pas prêté attention au regard
de moi qui, des ténèbres, sur elle dardait. J’ai passé mon
chemin en me retournant pour la fustiger, animé d’une seule
envie, celle de revenir sur mes pas pour sceller cette bouche
anale ; ce que je fis en retrouvant l’énergumène qui se faisait
remarquer, braillant cette fois au milieu de congénères qui
semblaient l’avoir prise pour leur chef. Je n’en revenais pas.

53
Qui pouvait vouloir toucher cette merde enrubannée ? J’ai
emprunté la rue perpendiculaire et je me suis posté…
Une heure plus tard, la bande quittai la rue principale pour
retourner dans sa cité de sangliers : une jungle dans laquelle
je ne pouvais m’engager sans me faire immédiatement repé-
rer… un repère de bouffons grossiers que j’aurais volontiers
dynamité…
C’est dans ce même repère qu’un Ostrogot m’avait engagé : il
m’avait abordé à un feu rouge, au milieu de la nuit, pour me
demander en s’invitant si je voulais daigner le déposer plus
loin, dans un quartier peu engageant mais pas invivable…

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J’ai acquiescé. Aussitôt, il appela l’homme et la femme qui
l’accompagnaient en se tenant en retrait et qui, de toute
évidence, ne voyaient pas une bonne méthode dans cette
façon d’aborder les gens, de forcer le destin… La ruse aurait
pu m’agacer, mais ils se sont efforcés d’être aimables en
éprouvant immédiatement le besoin de se justifier lorsque le
meneur m’a subrepticement avoué qu’ils souhaitaient être
déposés « un peu plus loin »… dans un quartier malfamé où
même la police évite d’aller : toutes les portes se ferment
devant eux lorsqu’ils indiquent leur adresse ; leur salut passe
par une autre adresse… L’effronté me trouva avenant, aussi

55
me déclara-t-il qu’en raison de mon comportement à leur
égard j’étais désormais protégé comme leur semblable au
sein de ce qui n’était rien d’autre qu’un ghettos, leur ghettos.
En sortant, tous trois me saluèrent cordialement, enchantés
d’avoir croisé autre chose qu’une personne effarouchée à la
seule vue de ce qu’ils étaient : par ma sérénité, je leur avais
donné une autre image d’eux-mêmes, une image qui n’était
pas effrayante. Ils enduraient « la peur de l’autre » ; de
l’autre sexe, de l’autre race, de l’autre espèce, de l’autre
classe sociale… Rares étant ceux qui n’ont pas peur de
l’Autre, ceux qui n’ont pas besoin de se compromettre avec

56
l’Autre, de se soumettre à l’Autre, de se vautrer avec l’Autre,
ou de se montrer agressif avec l’Autre… pour ne plus en avoir
peur de l’Autre.
Mon Autre à moi, en ce temps, c’était cette guenon brunâtre
et ses règles brunâtres de guenon brunâtre qui lui sortaient
de la bouche, celle à qui je réservais un sort d’enfer :
l’infibulation de sa bouche malotrue. Il me fallut plusieurs
semaines d’un guet hebdomadaire avec les yeux rivés à des
jumelles, camouflé en hauteur sur le talus feuillu d’une ligne
de chemin de fer, pour repérer ma cible que suivaient ses
congénères. Je ne l’ai pas véritablement reconnue de visu, je

57
l’ai reconnue aux gesticulations accompagnant la bouche
visiblement mal tournée. Je suis descendu de mon poste
d’observation, sac au dos, pour attendre le passage de celle
qui était reconnaissable à l’oreille. J’ai pris la bande en
filature : elle se rendait dans le rue principale de la ville,
comme bon nombre d’Ostrogots —rue principale que nombre
d’autochtones avaient fini par ne plus fréquenter —, jusqu’au
fast-food devant lequel des Ostrogots se regroupaient en fin
de semaine pour y camper jusqu’à la fermeture. J’ai passé
mon chemin pour m’asseoir un peu plus loin, et guetter leur
sortie… une heure plus tard. Alors, elles se sont éloignées du

58
fast-food pour s’asseoir sur des bornes de stationnement,
beugler, et passer un coup de téléphone. Des Ostrogots se
sont approchés d’elles pour… se faire rabrouer. Finalement,
la bande s’est déplacée jusqu’à l’esplanade d’un centre
touristique avant de regagner sa cité. Sans pénétrer à
l’intérieur de la cité, je me suis positionné de façon à repérer,
à l’aide de mes jumelles, l’entrée de l’immeuble en laquelle la
grognasse devait s’engouffrer.
Le jour suivant, j’ai surveillé l’entrée toute la journée, mais ce
n’est que le lendemain, en début de soirée, que j’ai vu sortir la
tache, seule ; une bouffée d’adrénaline m’avait soudainement

59
envahi. Je crois bien qu’à ce moment je ne voyais plus qu’elle :
ma proie. J’ai extrapolé son trajet et j’ai parié sur celui qui
m’arrangeait… celui qu’elle avait emprunté. « La putain ! elle
m’a fait suer » me suis-je intérieurement exclamé.
Lorsqu’elle passa sous le pont de la ligne S.N.C.F. où je m’étais
posté en embuscade, j’ai bondi sur elle cagoule en tête en
appliquant sur son cou les électrodes d’un « électrocuteur »
avec lequel je l’ai partiellement assommée. J’ai remis ça deux
autres fois avant de la traîner mugissante jusque dans la
broussaille du talus. Là, je me suis penché sur elle et j’ai
rabattu les commissures des lèvres poussées à l’intérieur du

60
bauge afin d’agrafer la bouche à l’aide d’une agrafeuse
chirurgicale. A la fin, je me suis échappé dans la nuit par la
voie ferrée.
Je fais avec plaisir ce retour mémoriel sur des semaines de
nuits blanches au service d’une volonté affermie par la
patience et l’effort — tant émotionnel que mental —. Je me
réjouis encore de ce projet efficacement bouclé en quelques
secondes, durant les trente secondes jouissives d’une éphé-
mère mais intense séance d’agrafage précédées de trente
secondes d’une électrocution exécutée à la hâte dans la
lumière orangée de la voie publique.

61
J’avais pensé couper les lèvres de la virago, mais je ne
voulais pas me salir avec leur trop-plein de sang. Je ne sais
pas si cette insulte ambulante a compris la leçon, mais je ne
l’ai plus jamais revue dans la rue principale. J’ai appris son
nom dans la rubrique « fait divers », un nom de chienne à
prononcer avec une langue qui procède par raclements de
gorge comme par éructations, et qui avait tracé son destin là
où je l’ai laissé, un nom qui peut faire dire ceci : donner aux
brebis galeuses un nom à particule les aiderait autant à
changer le regard des Autres que de leur apprendre à bien
parler et à bien se comporter.

62
Un détail titillera ceux qui se gavent de films sanglants parce
qu’ils n’ont pas le cran de laisser libre cours à leurs pulsions,
parce que l’interdit l’emporte sur la vie : où ai-je dégoté
l’agrafeuse ? Là, j’ai un petit sourire en coin : je ne peux le
dévoiler sans dévoiler un peu de mon identité. Alors, restons-
en là.
Elle s’est plutôt bien tirée de moi, la virago, non ? Ce fut
également le cas pour une de ces femmes que je voie réguliè-
rement : elle tabassait son fils en proférant des menaces, le
tirant par le bras, le bousculant, le giflant. Les pères se
doutent-ils de ce que les femmes font aux fils dans leur dos ?

63
parce que la clémence et l’impunité accordées aux filles n’a
aujourd’hui d’égale que la critique et la condamnation systé-
matique du fait masculin. Les hommes sont trop bêtes pour
se douter de quoi que ce soit, aussi aiment-ils faire bonne
figure en dénonçant par mimétisme la violence conjugale des
hommes à l’égard des femmes. Cette fois était la fois de trop.
J’avais que trop souvent assisté à de semblables scènes, et
j'estimais que les femmes devaient être remises à leur place.
Cette femme, je l’ai traquée comme les autres, la filant,
décortiquant ses habitudes, avant de saisir une opportunité :

64
il était presque minuit, elle sortait de chez une amie, d’une
soirée entre copines, et elle regagnait son véhicule…
C’était l’hiver, il faisait froid du froid de la gelée, le froid
glacial qui congestionne la peau nue et les extrémités en les
rendant hypersensibles aux agressions mécaniques. Je
m’étais placé en stand-by depuis environ dix neuf heures
trente, dissimulé entre le local technique d’un transformateur
de courant et l’épaisse haie d’épineux l’enclosant, emmitouflé,
ganté, cagoulé, le souffle lent, le mental vidé, les yeux rivés à
la porte d’entrée du pavillon de faubourg. A la vue de la
harpie franchissant le seuil de la porte, mes sens se sont

65
affûtés, mes membres se sont irrigués, mon attention s’est
concentrée. J’ai ouvert le blouson à moitié, je me suis placé à
l’orée de la haie, j’ai sorti d’une poche mon « électrocuteur »
et j’ai commencé à sonder les environs — les rues, les fenêtres,
les véhicules stationnés —. D’une marche vive et légère je me
suis élancé ; parcourant une vingtaine de mètres hors du
temps. Quelques mètres me séparaient de celle qui, depuis le
trottoir éclairé par un lampadaire, ouvrait la portière…
Sur sa joue, j’ai envoyé une décharge électrique qui l’a
brutalement secouée de secousses animales et réflexes avant
de l’étourdir en lui faisant pousser le râle estomaqué d’un

66
souffle bloqué. J’ai posé l’ « électrocuteur » sur le toit de la
voiture avant de m’incurver pour plaquer ma main gauche
contre la poitrine et glisser ma main droite entre les jambes :
dans le creux de ma main, sous la doudoune je sentais le
moelleux des seins, contre mon avant-bras était confiné le
vide intersidéral, et au milieu de tout ça mon sexe s’érigea.
J’ai soulevé le poids plume du corps pour jeter le buste sur le
siège et plaquer une main sur la nuque afin de bloquer ce
corps en équerre que le trottoir portait en soutenant les
genoux ; de la femme qui gémissait, le bras gauche traînait
près des pédales, le bras droit était coincé entre le flanc et le

67
dossier, le visage entre les deux sièges, le nez sur le frein à
main. J’ai rapidement scruté l’horizon avant de me caler sur
une jambe pour bloquer les fesses rebondies et déboutonner
le blue-jean, ce qui provoqua une vague agitation concomi-
tante à une plainte impuissante. J’ai tendu le bras pour
attraper l’ « électrocuteur » et j’ai envoyé une décharge
contre les reins ; matant ainsi toute rébellion. J’ai négligem-
ment posé l’appareil au sol et j’ai baissé le pantalon en même
temps que la culotte, d’un geste brusque et contrarié, jusque
sous les sillons du fessier. Je me suis redressé en prenant un
souffle profond et j’ai accompli un geste ample vers le ciel

68
pour tirer le tuteur en fibre de verre que j’avais caché sous
mon blouson, dans un fourreau fixé en biais à mon dos.
Refermée sur l’instrument de mon assouvissement, ma dextre
était levée, avec le tuteur à son extrémité attendant de
s’abattre comme un couperet. Comme la lourde patte d’un
fauve, ma main gauche s’est écrasée contre les reins. J’ai
regardé un instant les fesses pêches contenant un petit cul à
la peau d’orange brunâtre et duveteuse. D’un trait, le tuteur
est venu saper la peau que le froid, déjà, avait doublement
fragilisée. J’ai frappé, plusieurs fois, rapidement, de plus en
plus violemment, avec acharnement, jusqu’à l’essoufflement…

69
avant d’être rappelé à l’ordre social par les lamentations de
la suppliciée qui portaient de plus en plus jusqu’à prendre la
forme de hurlements, de ces hurlements avec lesquels je l’ai
entendue torturer son fils. ces hurlements en lesquels mère et
fils, l’une dans l’autre, s’étaient mutuellement noyés. Sur les
fesses écorchées, la sentence s’était gravée en lettres étirées.
Une calligraphie de sang capillaire édictait l’ordre d’une
justice rendue par flagellation. J’ai ramassé l’ « électrocu-
teur» pour l’appliquer sur les fesses meurtries et calmer la
femme qui ne se calmait pas. Je lui ai mentalement dit : « Toi,
salope, tu dois la vie à ton fils. » Je suis parti en courant sans

70
me retourner sur les appels à la femme que ses amies lui
lançaient…
J’ai été scandalisé par le pourvoi en justice de ma victime :
mon acte n’était rien d‘autre que le pourvoi en justice de tous
les enfants maltraités par ces femmes qui enfantent pour se
donner de l’importance comme tous ceux qui, sans esprit de
servitude mais avec une volonté de domination, adhèrent à
un mouvement de masse, notamment à une religion. Une gifle
n’est pas une gifle pour un enfant, c’est le ciel qui s’abat sur
sa face : à celle qui ne comprenait pas ça, je me suis chargé
de le lui faire comprendre…

71
Tous ces forfaits ont été mis à exécution sur une période
d’environ deux années, deux années au terme desquelles je
cessai de me défouler ; par prudence : la similitude de la
dernière agression avec la précédente m’obligea à mettre le
holà ; j’avais eu le tort d’utiliser deux fois le même ustensile.
Si la population juge insuffisant le nombre de policiers dans
la rue, la nuit, je peux leur dire qu’il n’y a guère moyen de
roder dans une ville, de quelque taille qu’elle soit, sans croiser
une patrouille de police. Si la police n’est jamais là où la
victime voudrait la voir, elle est aussi là où le délinquant ne
l’attend pas. Chaque heure qui passe augmente la probabi-

72
lité d’en croiser une et d’être pris en flagrant délit ; c’est
pourquoi un délinquant doit être fulgurant : préparer son
acte avec le visage d’un innocent, pour ne pas capter
l’attention, et le terminer en effaçant de son esprit et de son
regard les traces de son forfait.
Combien de fois ai-je été surpris dans un moment critique ?
Un nombre de fois assez important pour m’apprendre la
prudence et affûter mon attention, Pourquoi, alors, n’ai-je
jamais été interpellé ? Le secret de l’esquive se trouve dans la
paix de l’âme, la placidité du visage, la douceur du regard ;
en d’autres termes, il faut se donner un air qui oscille entre la

73
femme et l’enfant. S’harnacher d’un air viril est la meilleure
façon d’éveiller la suspicion : l’homme est mal vu par la
société ; pour être bien vu des autorités, il doit avoir l’air d’un
castré. Tout délinquant doit agir comme les plus grands
criminels (ceux qui, agissant sous couvert d’une institution,
d’une médecine, d’un intérêt collectif, d’une religion, peuvent
commettre des crimes contre l’essence même — et indéfinie —
de l’humanité) ; sans culpabilité, sans remords, sans violence
retournée contre soi, en se frottant les mains de ses forfaits,
en puisant son équilibre et sa sérénité en eux et leurs
motivations, en étant animé par un sentiment de légitimité. Le

74
délinquant doit associer ses forfaits à une cause que l’on
pourrait dire louable.
Je me suis tenu tranquille pendant près d’une année ; pour
éviter d’enrager, je ne regardais plus la télé — notamment les
infos et les émissions relevant davantage du conditionnement
que du divertissement —, je n’allai plus au ciné et j’évitais les
lieux peuplés d’une population trop représentative de tout ce
que j’exècre. Mais une année, pour un jeune homme, c’est très
long ; comme le trou perdu d’une année de Service Militaire.
Tout ce que j’avais endigué demandait à resurgir, à me

75
soulager : cela ne pouvait pas durer, pas tarder, je devais
frapper fort, massivement…
Pendant que mon inconscient, tordu ou éclairé, c’est au choix,
élaborait la trame de mon destin, j’ai mis la main sur une
femme qui avait eu le tort de parler avec légèreté de la
circoncision néonatale des garçons comme avec une assu-
rance répugnante : l’assurance pédante des directeurs de
conscience, l’assurance de ceux qui prennent à leur compte
les a priori notoires et partisans de ceux qui font acte de
crime en étant couvert par l’ordre légal. Je ne supporte pas
que des femmes se permettent de décréter ce qui est bon ou

76
mauvais pour l’homme en récusant ce que l’homme énonce
comme bon et mauvais pour la femme, qu’elles justifient
d’une religion ce qu’elles dénoncent d’une autre. Donner son
point de vue de femme est une chose, chercher à avoir une
mainmise sur l’homme en est une autre. Je ne supporte pas
ces femmes, les féministes, ces saletés qui veulent faire la loi
en dominant les hommes !
Celle-là était l’amie d’une jeune mère qui avait lu, avait
entendu, et s’était laissée dire qu’il fallait mieux circoncire les
jeunes garçons, comme ça, sans raison, juste parce que cela
se fait, ce que fait tout un lot de population — un lot périmé

77
débarqué par charter de contrées reculées où le seul mot
« civilisation » est synonyme de monde extraterrestre et où
l’expression « droit de l’homme » est un blasphème — ; elle se
l’était laissée dire de la bouche de ceux qui attirent l’attention
par terrorisme, monopolisent la parole par arrogance,
détournent les ondes par dictature biblique. Cette « amie »
avait manifesté un tel empressement à encourager cette
mutilation ; avec la malice d’une fille pas très futée qui
s’essaie à la manipulation mentale en manipulant sans assu-
rance des mensonges, des raisons, des prétextes, des
inventions, essayant d’orienter une décision pour goûter au

78
plaisir du Pouvoir par lequel elle se sentirait un instant
exister. J’étais là, assis de dos sur le banc de ce parc où la
jeune mère divertissait son jeune fils sur le tourniquet qu’elle
faisait tourner, et j’étais atterré.
Passé le moment abasourdi où je m’étais senti pris d’une
forte émotion comme un gosse à la merci d’une paire de
sales mégères débiles complotant contre lui, je me suis senti
fiévreux d’une fièvre dans le sang qui faisait dans mon corps
et dans mon esprit l’effet d’une inflammation. Mon champ de
vision s’était rétréci et ne me laissait plus voir du monde que
le feuillage sombre de la haie me séparant d’une bâtisse en

79
pierre grise (une sorte d’ancienne petite église à la périphérie
de la ville, laissée ainsi à l’abandon à la curiosité d’hypo-
thétiques touristes désœuvrés). Quand les deux commères
quittèrent le parc, aussitôt je les suivis pour les voir entrer
dans une petite résidence toute proche.
Toujours pareil… je me suis posté et j’ai guetté, aussi long-
temps qu’il a fallu. J’ai longtemps attendu, et j’ai du revenir
plusieurs jours en décalant les tranches horaires, découvrant
ainsi que ma cible habitait la résidence. La moitié de l’œuvre
était accomplie ; connaître l’adresse et éventuellement l’iden-
tité de sa cible est le point de départ de toute opération. La

80
suite fut plus longue à venir : elle partait travailler le matin,
rentrait à la mi-journée, avant de repartir pour rentrer à des
heures variables. Plusieurs fois je l’ai suivie tout au long de la
journée qui se résumait à un schéma : domicile, voiture,
bureau, voiture, administration, voiture, magasin, voiture,
domicile — cuisine, voiture, salon, voiture, salle de bain,
voiture, chambre —.
Ma période de congé prenant fin, la femme écopa d’un
sursis ; j’avais depuis quelques temps intégré le monde du
travail, ce qui ne me laissait plus guère le temps d’œuvrer.
Ainsi, il me fallut attendre une semaine de congé en fin d’hiver

81
pour avoir une opportunité : la femme s’était affublée d’un
chiot qu’elle promenait tous les soirs. C’était son bébé à elle ;
une peluche vivante pas trop exigeante pour une femme qui
ne sait pas trop donner de soi. Avec ce chiot, visiblement, elle
apprenait à prendre soin de quelqu’un d’autre qu’elle-même,
mais uniquement pour ne pas se sentir seule.
A partir de là, tout s’est rapidement enchaîné : tandis qu’elle
promenait le chiot dans le parc, j’ai surgi cagoulé de l’église
en ruine pour lui asséner un très violent coup de matraque
sur la nuque. La roulure poussa une brève plainte en même
temps que ses jambes flanchaient. Elle porta, étourdie, une

82
main à sa nuque, et commença à pleurer de douleur. Je l’ai
retournée et j’ai sorti de ma poche un large sparadrap
hypoallergénique avec lequel j’ai scotché la bouche. Ensuite
je l’ai soulevée et portée sur la dizaine de mètres qui nous
séparaient du tourniquet sur lequel j’ai ficelé ses chevilles et
ses poignées ; comme sont sanglés les bébés mâles dans les
maternités, là où ils sont, à vif ! systématiquement sexuelle-
ment mutilés. A la face de la femme j’ai jeté une photo d’un
garçon ainsi immobilisé. La photo a glissé sur le tourniquet, la
femme a tourné les yeux pour la regarder avant de les
retourner vers moi avec un air affolé. A travers le

83
sparadrap, elle a appelé son dieu à l’aide ; seul le chiot
rodait, aussi indifférent à la scène que ravi de ne plus être
tenu en laisse. Sous la lumière des lampadaires diffusant une
lumière dorée comme la lumière envoûtante d’un crépuscule
naissant, j’ai déboutonné le pantalon que j’ai tiré avec la
culotte. J’ai sorti de ma poche un scalpel, j’ai regardé la
salope aussi vaporeuse que terrifiée, et très grossièrement,
soutenu par le hurlement prisonnier de sa gorge nouée, j’ai
découpé la vulve pour lancer ses deux morceaux à la figure
déformée par la douleur et l’effroi. J’ai récupéré la photo et je
me suis échappé en passant par les terrains de sport noyés

84
dans la pénombre du collège limitrophe, jusqu’aux barres de
H.L.M à travers lesquelles j’ai disparu.
Après ça, j’ai profité des quatre jours de congé qui me
restaient, savourant les spéculations des journalistes locaux
et m’amusant des menaces jetées en l’air par des bouffons
jurant de couper les couilles à celui qui avait fait ça, mais s’ils
le croisaient dans la rue — les mêmes bouffons qui font
circoncire les garçons sous couvert de religion comme des
mille et une bonnes raisons que les sombres esprits leur
imposent —. Pourquoi ne m’en prenais-je pas aux hommes ?
s’interrogeaient les bouffons en répondant par une

85
affirmation : parce que je n’ai pas de couilles, parce que je
suis un lâche, un impuissant, un pervers…
Je n’ai que peu attenté à des hommes, c’est vrai, parce que
le dégoût qu’ils m’inspirent les rend trop repoussants pour
que je daigne accepter de les toucher, Je ne sais pas si vous
êtes assez perspicaces pour l’avoir remarqué mais, mon
œuvre a une connotation sexuelle ; et comme je ne suis pas
homo... Oui ou non ? On peut en douter aussi vrai que l’on
doute de la connotation pédérastique de la circoncision.
Quoi qu’il en soit, je confirme surtout qu’il me reste encore un
certain désir pour les femmes… dont j’épure le genre ; au

86
moins dans mon esprit. C’est sans doute moi-même que je
devrais épurer, direz-vous. Bien sûr, et c’est ce que je fais.
C’est précisément pour cela que je suis là où j’en suis ; devenu
un peu comme tout le monde : comme tout le monde, je me
débarrasse de ma merde sur les autres ; c’est ce qui me
permets d’être bien intégré dans ce monde, d’être un profes-
sionnel efficace dans son domaine, un type qui sait s’affirmer
et ne pas se laisser écraser, un type réputé sain de corps et
d’esprit, un type qui ne passe pas son temps à se dévorer la
cervelle, à ruminer dans son coin, un type qui sait faire le
ménage chez lui en semant le bordel chez les autres, qui sait

87
gravir ses échelons sur le dos des autres, tout ça avec
cynisme, hypocrisie, arrogance, suffisance. Voilà ce que je
suis devenu : ce que j’exécrais.
Si, contrairement au plus grand nombre, je ne me gave pas
de somnifère et d’amphétamine comme d’antidépresseur (je
n’use même pas d’aspirine, sauf, peut-être une à deux fois
dans l’an), je me réveille la nuit, pris de terribles angoisses ou
de féroces sentiments de révolte. Je n’ai pour me calmer que
les rêves éveillés de carnages et de meurtres à grande
échelle où je rêve d’explosif, d’incendie, de pollution chimique,
comme de disséminer des bactéries dans les lieux fréquentés

88
par le grand public (les poignées des portes, les rampes,
etc.)… Je rêve d’être atteint par une maladie incurable qui me
condamnerait dans le mois qui vient… et qui me permettrait
alors de descendre dans la rue, très bas dans la rue, et de
monter dans les hautes sphères, très haut dans les hautes
sphères… pour mitrailler tout ce qui bouge, en plein jour,
transparent dans mon esprit, affectivement indifférent,
moralement en toute impunité, physiquement couvert par
mon destin. Le pied !
J’ai élaboré des plans à profusion, mais si chacun me faisait
vibrer, aucun ne me faisait réellement bander, aucun ne me

89
semblait digne, abouti, en correspondance avec mes ressen-
timents.
Mais enfin ! Pourquoi diable et à quoi bon tout cela ? A ce
stade de la confession, la question doit revenir dans les
esprits. A ce stade de mon cheminement, de ma procession, je
pouvais le dire autrement sans me défiler : je hais ceux qui ne
respectent que les hâbleurs, les suffisants, les arrogants, les
outrecuidants, ceux qui méprisent et raillent les craintifs, les
faibles, les complexés (qu’on m’épargne l’idée fausse que
cela est l’apanage des hommes, les femmes sont aussi détes-
tables) ; ceux qui s’appuient sur la société pour exister, ceux

90
dont l’intimité est une collectivité (je ne m’attaque pas aux
femmes dont la religion ne fait pas de la politique et dont la
politique ne se posent pas en religion, les femmes qui ont des
aspirations propres à ce qu’elles sont, c’est-à-dire des aspira-
tions compatibles avec celles des hommes). Il y a comme ça,
particulièrement chez les Ostrogots, des petites fiantes qui
mettent constamment les autres à l’épreuve de la virilité, de
l’assurance, de la force, parce qu’eux-mêmes ne sont que des
demi-portions qui ne sont rien en dehors d’un groupe, et
qu’ils ont besoin de prouver qu’ils sont ce qu’ils ne sont pas.

91
Voilà comment un soir, tandis que je cherchais un mur à
taguer, j’ai été confronté à une bande de six ou sept jeunes
Ostrogots, des petits pédés… Ce n’était pas la première fois,
mes chevauchées nocturnes faisaient de moi, le solitaire, la
proie facile des bandes de larves qui ont des choses à
prouver. Ainsi, j’ai quelquefois été la cible de menaces
diffuses plus ou moins lointaines, émanant de vauriens qui
prétendaient vouloir m’ « enculer », m’ « écraser », ou bien,
comme cette fois-ci, me « couper les oreilles ». Pour vous
tester, ils vous souhaitent le bonsoir ou vous demande une
cigarette, d’une manière malicieuse, et se sentent grandis et

92
assurés de pouvoir vous régler votre compte si vous
répondez avec amabilité, comme dans toute société civilisée.
Pour ne pas être l’objet de leurs railleries, vous devez avoir
l’air d’un animal — dans le regard, dans l’attitude, dans la
voix —.
Ce soir-là, si j’avais eu une arme de poing, je les aurais tous
tués, aussi sec : pan ! pan ! pan ! pan ! pan ! pan ! Il m’aurait
fallu, quoi ? quelques secondes. Après quoi, j’aurais bifurqué
dans une rue obscure de préférence, puis dans une autre, et
encore une autre, en baissant la tête que j’aurais enfouie
dans le blouson, et puis c’est tout. Cela aurait été aussi simple

93
que ça car il n’y avait alors personne pour me voir à l’œuvre,
il n’y aurait eu que l’éventuel témoignage rapportant la
vision vague et fugitive d’une silhouette noire disparaissant
au coin d’une rue. Au lieu de cela, je suis allé achever ce que
j’avais commencé (à cette occasion, j’ai été surpris par un
résident muni d’une lampe torche, un type qui manifestait sa
présence en gardant visiblement ses distances, ne regardant
jamais en ma direction malgré les bruits de mes pas de
course, et contournant l’endroit en voulant, de toute évi-
dence, éviter une confrontation)…

94
Et voilà qu’au milieu de la nuit, ô ironie, obstination ou
perversion du sort ! au détour d’une ruelle, du coin de l’œil, je
tombe à nouveau sur la bande ! Moi, cela ne m’a pas ému,
mais pour les membres de la bande, ou plutôt pour le
meneur, c’était une occasion de se grandir d’un an en une
nuit… en me talonnant…
Ils espéraient sentir la peur en moi, sans aucun doute, ce
qu’ils n’ont pas le moins du monde pu sentir (commettre un
meurtre peut abattre le tueur comme cela peut le libérer de
cette peur de la mort qui fait agir les humains avec la pire
lâcheté)… si bien que, me croyant sans doute inconscient de

95
leur présence qu’ils espéraient impressionnante, ils se mani-
festèrent par de vains éclats de voix (l’indifférence, pour les
gens de société, est bien plus insupportable que la violence).
Bientôt, comme je les entraînais dans une direction qui ne
leur convenait pas, ce qu’ils se firent remarquer en parlant à
voix haute de films pornographiques qu’ils auraient bien fait
d’aller visionner au lieu d’aller vers nulle part, entraînés par
une stupide et vaine motivation, ils finirent par mettre fin à
leur menace fantôme, leur simulacre d’expédition guerrière.
Et moi, qu’ai-je donc fait ? J’ai contourné l’endroit pour me
mettre à les filer… tandis que dans mon esprit s’échafaudait

96
mon projet, mon remède extemporanée. Je savais où ils
allaient : dans la cité à proximité de laquelle je les avais
croisés (gare à vous, petits cons ! de ne pas vous exercer à la
délinquance près de chez vous, car il pourrait vous en
coûter !). J’avais soudainement envie de leur donner une
sévère leçon ; sans détour, sans report… sur le champ !
Dans leur cité, le groupe s’est divisé : trois d‘un côté, deux de
l’autre, et un qui partait de son coté. J’ai suivi ce dernier et
j’ai commencé à m’approcher… avant de renoncer à ce que
j’avais projeté : l’attacher par les poings et les pieds à la
ligne S.N.C.F qui traversait la ville. Ce n’était vraiment qu’un

97
petit con, un pauvre petit suiveur, un minable petit branleur
à la con. C’est sur le meneur que j’aurais aimé voir un train
passer, c’est lui que j’aurais voulu voir démembré.
Aujourd’hui je me félicite de m’être contrôlé. Je n’aime pas
trop improviser. J’aime les projets au cordeau, rondement
pensés, minutés, calibrés, parce que j’aime pleinement ressen-
tir l’instant crucial, le point de non-retour, et que ce plaisir
d’un instant ne saurait s’accommoder d’un possible imprévu
comme la becquetée précipitée et anxieuse d’un passereau.
J’habitais assez loin de cette ville et je ne pouvais guère me
permettre de multiples aller-retour, d’autant que ces

98
morveux n’en valait pas la peine. La vie se chargera de leur
donner la leçon, dans quelques années, quand la vie leur
aura pris leur vitalité et qu’elle les aura fait aspirer à la
tranquillité que des merdeux dans leur genre leur refusera.
Je vieillissais aussi, peut-être, un peu, tout en aspirant à des
projets de plus grandes envergures ; je n’avais pas l’intention
de passer ma vie à arpenter la nuit pour donner des leçons,
torcher le cul des cons ne me faisait plus bander.
Les femmes, à nouveau, m’attiraient, parce que, obnubilé par
la mise au point de mes projets nocturnes, j’avais depuis bien
longtemps cessé de suivre le discours des médias — pour

99
remettre l’instinct à sa juste place —. J’avais donc cessé d’être
saturé, exaspéré, enragé par la propagande pro-féministe.
En mon âme, j’entendais les appels éthérés des sirènes de la
nuit, lointains et obstinés.
C’est dans une boîte de nuit enfumée, sur fond de techno
hypnotique et de comprimés interdits, que j’ai rencontré celle
qui, toute de noir vêtue, vint à moi avec assurance pour me
demander… non, pour me sommer : « Tu danses ? » Je danse,
ouais, à l’occasion ; en ce genre d’occasion.
Ensemble, mais chacun de son côté, nous avons dansé,
jusqu’à ce que Nina (tel était son prénom) commence à

100
passer ses bras autour de mon cou et à m’embrasser,
m’engloutir, me dévorer, avant de me lancer : « Tu me plais,
toi ! » En ce qui la concerne, je ne pouvais pas présenter les
choses ainsi : elle était une femme, j’étais un homme, l’attrait
s’arrêtait là.
La nuit était déjà avancée lorsqu’elle m’invita, en forçant mon
choix : « On s’en va ». Nous sommes sortis pour marcher
jusqu’à sa voiture, contre laquelle elle m’a plaqué et tripoté ;
les fesses, le torse, le paquet. J’était confronté à une goulue,
une vampire, une dominatrice… Putain de con ! une tranche
de féministe ! N’en finirais-je donc jamais avec cette espèce ? !

101
« On va chez moi » a-t-elle décrété. « Je te suis » ai-je simple-
ment répondu.
Elle habitait au rez-de-chaussée d’un petit immeuble du vieux
centre ville, dans une ruelle d’un quartier correctement
éclairé. Après avoir allumé une lampe qui tapissa le mobilier
d’une lumière ambre, elle ferma la porte derrière moi et me
proposa une boisson. Je déclinai l’offre en lui demandant
d’un air coquin si elle voulait que j’urine dans son vagin, ce
qui l’a fit me regarder avec un mélange détonnant de malice
d’étonnement. Tout en m’entraînant vers le divan, elle me
dit : « Tu vas voir ce que je veux. »

102
Quand elle m’a poussé sur le divan, je n’ai pas réagi. Quand
elle a déboutonné mon pantalon pour le tirer sauvagement,
je n’ai pas réagi. Quand elle a commencé à tirer sur mon sexe
pour jouer de lui comme d’une pompe à vélo, je n’ai pas
réagi. Quand elle m’a malaxé les testicules en serrant les
dents et en me regardant férocement, je n’ai pas réagi. Mais
quand elle s’est emparée de la bougie neuve dressée sur la
table basse pour esquisser sur moi un acte de sodomie, alors
là… j’ai bloqué sa main et j’ai commencé à déceler un autre
moi qui refaisait surface. Entre ses dents serrées légèrement
desserrées par un sourire narquois, Nina se moqua : « Quoi ?

103
Tu n’aimes pas ? Laisses-toi faire ! tu vas aimer » Elle insista
en essayant une nouvelle fois de m’abuser, tandis qu’autour
de ma hampe sa dextre s’était fermement mise, de haut en
bas, à tournoyer. En un éclair, j’étais devenu un autre…
De la main de Nina j’ai arraché la bougie pour l’enfoncer
d’un coup sec et violent entre ses dents. Sa face se décom-
posa, autant par la contrariété que par la crainte et la
douleur soudaines. Tout en me levant d’un bond, j’ai saisi son
cou entre ma dextre pour commencer à l’étrangler et à la
secouer d’avant en arrière et de gauche à droite parce
qu’elle avait commencé à se débattre et à s’acharner agres-

104
sivement sur mon sexe qu’elle venait de griffer avant d’y
planter ses ongles. Entravé dans mes mouvements par le
pantalon qui avait glissé sur mes chevilles, comme par le
mobilier et le corps déchaîné de la furie qui commençait à
ouvrir son gosier, nous sommes tombés par terre, elle sur le
dos, moi sur elle. Nina lâcha sa prise et moi la mienne.
Aussitôt, Nina m’envoya une espèce de coup de poing dans
le visage pour tenter de s’échapper. Avant qu’elle ne puisse
recommencer, j’ai plaqué mon bras sur le haut de son buste
pour prendre appui sur mes genoux et bloquer tout son
corps. Après quoi, je lui ai mis un vrai coup de poing dans la

105
mâchoire, et puis un autre dans le nez, et puis un autre… et
un autre ! Quand j’ai vu Nina désarçonnée, j’ai entouré mes
mains autour de son cou, et je l’ai étranglée ; entre halète-
ment et sueur, j’ai serré, jusqu’à ce que la vitalité s’échappe
du regard, que le souffle se tarisse, que le corps se relâche.
Je suis resté quelques instants avec les mains autour du cou,
reprenant mon souffle en m’assurant que Nina était morte.
Ensuite, je me suis redressé pour me rhabiller tout en réflé-
chissant au moyen de disparaître sans laisser de trace….
J’ai inspecté l’appartement dans lequel j’ai trouvé des gants
de ménage. Je l’ai difficilement enfilé et j’ai ouvert la boîte à

106
pharmacie, les placards. Je suis revenu dans le salon avec un
flacon plein d’alcool à 90°, une bouteille d’alcool à brûler
entamée, et un briquet. J’ai aspergé le cou, la face, les mains,
et puis le reste du corps, comme le divan de similicuir où
j’avais été assis les fesses à l’air, ainsi que le sol autour du
corps… D’un coup de briquet, tout s’est embrasé !
Le pull fin avait bien commencé à flamber, mais déjà l’alcool
s’était entièrement vaporisé. Aussitôt la solution m’est appa-
rue, sans la moindre réserve : je me suis saisi de la bougie et
de la tignasse pour tirer le corps jusqu'à la cuisine. J’ai
soulevé le corps pour le disposer avec la bougie face et

107
mains contre les brûleurs de la cuisinière… que j’ai allumée.
Les cheveux se sont immédiatement enflammés en déga-
geant un odeur désagréable et en enfumant la pièce. Je me
suis reculé jusqu’au seuil sans porte où je suis resté quelques
minutes, avec détachement, en regardant rôtir la figure et les
mains…
Quand je fus convaincu d’avoir ainsi effacé toute trace de
moi, j’ai inspecté une dernière fois les lieux, et je me suis dirigé
vers l’entrée que j’ai entrebâillée… avant de quitter l’appar-
tement lorsque je fus certain que nul ne se trouvait dans les
parages. En m’éloignant prestement, j’enlevai les gants pour

108
les mettre dans mes poches tout en évitant de lever la tête en
direction des fenêtres et des possibles témoins, comme ce
couple aperçu un peu plus loin, traversant en discutant la
ruelle opposée à celle que j’empruntai.
Comme je garde souvent des vêtements de rechange dans le
coffre de mon véhicule, j’ai immédiatement changé de pull et
de pantalon avant de monter dans l’habitacle. Parvenu à
mon domicile, j’ai brûlé les vêtements de cette nuit.
Cette réserve de vêtements est systématique en été ou lors
de mes virées nocturnes. Cela permet de brouiller les traces si
un témoin prévient la police. Je le dis donc à ceux qui

109
voudraient jouer aux jeux interdits : gardez à l’esprit qu’il y a
toujours un témoin caché quelque part, immobile, silencieux,
proche ou lointain ; particulièrement lorsque viennent les
beaux jours. Par trois fois, je crois, il m’est arrivé, juste après
avoir tagué, de croiser des policiers qui m’ont dévisagé de
façon insistante et dubitative. Dans ce cas, je n’hésitais pas à
les regarder, avec, comme je l’ai dit, l’air de dire : « Je peux
vous aider ? » un faciès aimable, serein, virginal, le faciès
innocent de l’enfant qui ne connaît rien à la vie et à la mort,
la face bienséante de soi. Encore une fois, mieux vaut ne pas
ressembler à un marginal, et si tel est le cas, sans aller

110
jusqu’à porter un costume à trois pièces, mieux vaut
s’affubler de vêtements conformes aux apparats du bon
petit citoyen respectable — qui vote à gauche ou à droite,
mais pas trop, paie fièrement ses impôts, peint sa poubelle et
promène son chien-chien —, assurément moins pratiques
pour commettre des actes de délinquance mais plus aptes au
camouflage dans une ville : sombres et sobres, mais distin-
gués (pas de marques visibles ; c’est à l’usage des nabots en
manque de reconnaissance, les superficiels « m’as-tu vu ? » et
les égocentriques « look at me »). Un camouflage vestimen-
taire n’est rien s’il est mis en œuvre dans son milieu habituel,

111
alors, du vent, du large… Les crimes, c’est comme les guerres,
quand on n’est pas idiot, on ne fait pas ça chez soi.
Mais dites donc, me direz-vous, qu’est-ce que je ressentais
lorsque j’agressais mes victimes ? Bof ! Presque rien. Je les
regardais choir comme des merdes tombant d’un anus de
chien : quand ce n’était pas avec dégoût, c’était avec indiffé-
rence. Cela ne me posait-il pas un problème de conscience ?
Les cas de conscience sont comme les autres : il suffit de
s’auto-amnistier. On ne fait rien dans sa vie si on cède à la
culpabilité, aux remords, aux regrets ; mais on ne fait pas
grand chose si on ne s’adonne pas à la remise en question, à

112
la critique, à l’analyse. Il faut donc savoir se dédoubler. Les
leçons, c’est comme les coups, on les donne aux autres, pas à
soi. Si la pilule passe mal, en guise de psychothérapie, on peut
se raconter anonymement par écrit dans un cahier intime
que l’on abandonnera là où il sera retrouvé, à court ou long
terme, ou même pas du tout — on peut également l’envoyer à
un éditeur, toujours anonymement —. Cela soulage, cela
libère !
Après « ce crime crapuleux », comme il fut nommé avant
d’être classé comme étant le sort réservée à une fille qui avait
la réputation sulfureuse de fréquenter les milieux sado-

113
masochistes comme les milieux underground qui s’adonnent
dans l’ombre à ce que je commettais au grand jour, il m’a
fallu mettre un terme à mes activités car, de cette fille en vue
des témoins avait noté qu’elle avait terminé la soirée avec un
type dont le portrait-robot approchait le mien ; ce qui
m’obligea à changer de look. La sagesse me disait de tirer
ma révérence, mais avant elle, ma hargne me disait de tirer
un dernier coup ; un coup qui se devait d’être fulgurant,
massif, implacable, mémorable.
Presque deux ans s’écoulèrent dans la plus grande discré-
tion, durant lesquels je me suis acharné à cultiver des

114
Clostridium dans une chambre d’ami, jusqu’à obtenir 1 ml de
leur neurotoxine [NDLR : parmi les plus actives connues : 1 ml
de toxine contient 10 doses mortelles] ; remerciement spécial
6

à mes amis les bêtes. J’étais potentiellement prêt à passer à


l’acte lorsque je fis la connaissance de Sybel (dans une disco-
thèque située à cent kilomètres de mon domicile, dans une
ville grande comme une capitale), une céleste métisse en mini-
jupe qui ne me paraissait pas aussi ravissante lorsque je
l’abordai, animé comme je l’étais par d’inavouables inten-
tions…

115
A la faveur d’une absence de quelques minutes (au petit
coin), j’avais versé dans son jus d’orange une dose de 3 g de
G.H.B. maison ; du G.H.B. que je portais sur moi comme
d’autres des préservatifs, car voyez-vous, j’abhorre ces sales
putains de chaperons rouges qui portent le nom de
« capotes ». En revenant du petit coin, elle sirota son jus et
commença à manifester, une demi-heure plus tard, une forme
de somnolence, de dépersonnalisation, d’abandon. C’est
alors sans appréhension qu’elle accepta de me suivre,
n’importe où, là où je l’invitai.

116
C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés sur la banquette
arrière de mon véhicule, sur un parking du bord de mer, au
sud-ouest de la ville ; elle dans les vapes, moi aux anges.
Tandis que je l’embrassais et la caressais, elle répondait
naturellement à mes avances et ne se montrait pas davan-
tage farouche lorsque je dévêtais… pour la découvrir
circoncise !
Avec la main, je me suis assuré de ce que mes yeux voyaient.
Dans le creux de ma main émue, le pubis épilé cédait la place
à l’entrejambe totalement lisse et cependant surmonté d’un
ergot clitoridien. Je me suis assis, acculé contre la portière, et

117
je suis resté immobile, à la regarder, elle la femme, comme
jamais je ne l’avais fait avec les autres femmes. Frappé par
l’extase d’une illumination, j’ai eu comme une révélation :
j’avais trouvé la femme de ma vie.
Je n’avais plus envie de la prendre à son insu, plus le cœur à
abuser de son consentement involontaire. La vision enchante-
resse de cette forme pure me fit apparaître Sybel comme elle
m’apparaît désormais : de manière féerique. Dans le mou de
ses cuisses, l’absence olympienne magnifiait l’harmonie de ce
corps statufié. Ce que l’homme découvre d’une femme qui, en
écartant les jambes, rompt l’harmonie de sa silhouette, je le

118
découvrai entre les jambes serrées de la silhouette préser-
vée : la perfection génitale féminine, la divinité incarnée en la
femme. Avec délicatesse, j’ai reboutonné le chemisier, j’ai
remonté la petite culotte, et le rectangle de tissu transformé
en mini-jupe par l’art de la couture. J’ai rapproché Sybel de
moi pour la caler contre mes jambes, tout contre mon torse,
et je l’ai lovée. Elle s’est endormie et j’ai veillé.
Toute la nuit j’ai songé à mon passé. Il me paraissait dès lors
le passé d’un autre moi. Même si je n’éprouvais pas vraiment
de regrets, par rapport à Sybel, j’aurais préféré ne pas avoir
ce passé. Est-ce tout ce que j’avais jamais cherché en mon for

119
intérieur ? une femme circoncise. A l’aube, Sybel s’est réveillée,
tout étonnée de se retrouver là, dans mes bras, mais rassu-
rée de se voir enlacée. Elle voulait savoir ce que nous avions
fait et, se souvenant d’à peu près tout, elle s’excusa de s’être
montrée si facile en me remerciant d’en n’avoir pas abusé.
J’étais las et elle avait envie de finir sa nuit au fond de son lit.
Aujourd’hui je sais tout de Sybel ; tout ce qu’elle m’a révélé et
tout ce que j’ai deviné. Tout de Sybel, pour moi, est entre ses
jambes. Tout ce que j’ai appris de Sybel est qu’elle est née
comme je l’ai connue : dépourvue de vulve ; par ce que je
conçois comme la grâce divine ! Quoi d’étonnant à cela ? Des

120
milliers d’enfants naissent avec une ambiguïté sexuelle, avec
une hypertrophie ou une hypotrophie des organes génitaux.
Sybel est née avec une hypotrophie de la vulve ; et elle ne s’en
porte pas plus mal. C’est tout.
Non seulement Sybel s’en porte très bien, mais cette parti-
cularité la rend vraiment très agréable dans sa relation avec
les autres, notamment dans nos relations sexuelles ; elle n’est
pas chieuse comme la plupart des femmes. Pour moi, cela ne
fait aucun doute : c’est la vulve qui rend les femmes irasci-
bles, capricieuses. Une femme est d’autant plus désagréable
qu’elle a une vulve pâteuse, une vulve qui réclame de

121
l’attention, une hygiène quotidienne fastidieuse, une vulve qui
les rappelle comme les menstruations à leur ingrate condi-
tion. Leur amas de chair collante crée une gêne qui rend la
femme instable, irritable et contrariante. Si les femmes
étaient circoncises, les menstruations ne seraient pas salis-
santes ; elles seraient mieux admises. Si les femmes étaient
circoncises, j’en suis certain, tout le monde se porterait mieux,
bien mieux.
Aujourd’hui je vis avec Sybel, sans douter pouvoir trouver le
bonheur avec elle. Ce bonheur passera sans doute par des
enfants. Si nous avons des filles, nous les ferons circoncire ;

122
pour le meilleur et pour le pire. Il ne saurait en être autre-
ment ; les filles qui ne sont pas circoncises deviennent comme
les femmes de mon passé. J’en ai parlé avec Sybel. Elle m’a
dit : « Je ne sais pas, on verra. » Qui vivra verra.

123
Première édition – Dépôt Légal : Mars 2001
ISBN : 2-9515739-5-2
Editions de l’Eau Régale © 2001