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« L'ANGLE-MORT » DU SELF AU LANGAGE

Addictions et somatisations à l'adolescence

Gérard Pirlot

in International Society for Adolescent Psychiatry et al., Troubles de la personnalité. Troubles des conduites

Editions GREUPP | Adolescence

1999

pages 181 à 192

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/troubles-de-la-personnalite-troubles-des-conduite---page-181.htm

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Pour citer cet article :

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Pirlot Gérard, « « L'angle-mort » du self au langage » Addictions et somatisations à l'adolescence,in International

Society for Adolescent Psychiatry et al., Troubles de la personnalité. Troubles des conduites

Editions GREUPP « Adolescence », 1999 p. 181-192.

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« L’ANGLE-MORT » DU SELF AU LANGAGE

Addictions et somatisations à l’adolescence

GÉRARD PIRLOT

PROBLÉMATIQUE

Pour qui reconnaît qu’arrêter une addiction, dans la culture post- moderne « poliquement correcte » qui est la nôtre, est facteur de santé et de mieux-être, la surprise provient de voir parfois apparaître à l’arrêt de ces conduites addictives, des pathologies somatiques. C’est pourtant ce que nous avons rencontré dans une étude systématique qui, il y a quelques années, nous a conduit à rencontrer des adolescents et adultes jeunes en cours de sevrage ou ayant dépassé la période de celui-ci. Nous avons ainsi trouvé des adolescents souffrant d’eczéma, d’hyper ou hypothyroïdie, d’épilepsie, d’asthme, de diverses maladies auto-immunes, dans les semaines ou mois qui suivaient la fin de leur addiction. Nous avons observé un cas d’aphtose à chaque arrêt de tabac, le cas de Louis et Marie, souffrant d’asthme et de psoriasis, l’un après un alcoolisme de plusieurs années et l’autre après une toxicomanie à l’héroïne, celui de Luc présentant une rectocolite hémorragique après l’ar- rêt de tabac, de Laure, de personnalité hystérique et qui avait des crises d’asthme lorsqu’elle ne fumait pas, de Bernard qui souffrait d’un ulcère gastrique douloureux après l’arrêt de tabac et d’alcool, ou encore de Danièle, hospitalisée en Hôpital de Jour et qui eut un cancer du col de l’utérus après un sevrage à l’héroïne et qui présentait une hyperthyroïdie depuis son sevrage alcoolique. Après ces cas glanés au fil des consultations dites de « Psychosomatique » à l’Hôpital général, nous avons ensuite recherché pour notre thèse de Psychosomatique la fréquence des troubles organiques

Gérard Pirlot, Université de Toulouse-Le Mirail. Adolescence, Monographie, ISAP, 2000, 181-192.

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ou fonctionnels trouvés dans la population d’un Centre de Post-cure pour Toxicomanes. Sur la population qui fréquenta le Centre en 1989, soit 31 personnes, notre étude permit d’observer quatre pathologies allergiques (un asthme, une rhinite, deux eczémas), deux épilepsies, une alopécie par- tielle, deux migraines, quatre insomnies et angoisses nocturnes, une lom- balgie. Pour 1990, sur 30 personnes il y eut un psoriasis, un ulcère gastro- duodénal, un ulcère gastrique, un eczéma atopique, deux sujets présentant des crises d’épilepsie dont un nécessita un traitement anti-épileptique, un sujet ayant présenté des crises de coliques néphrétiques et une présentant un kyste de l’ovaire. Sur le plan des pathologies « fonctionnelles » on relève nombre de colopathies, des troubles gastriques, des migraines, des diarrhées, une photophobie et un trouble de l’accommodation visuelle.

ADDICTION OU SOMATISATION ?

Ceci nous a permis de réévaluer le concept d’addiction à l’aune de la psychanalytique psychosomatique, au point de voir, dans les addictions comme dans les somatisations, autant de « passions » affectives « incar- nées » du fait d’une non-accession à la symbolisation verbale d’émotions archaïques ayant réalisé, très tôt dans la psyché, une véritable « psychose par débordement » (Freud, 1898) n’ayant jamais éclaté puisque « incar- née » dans le soma ou le corps. Il faut entendre ici le corps dans l’accep- tion phénoménologique de Leib, le « corps vivant » opposée au Körper, « le corps machinique », somatique. À cet âge, on le sait, le problème est que la sexualité, la pulsion et le fantasme sexuels risquent de déborder la psyché. Sous le poids de la vigueur des hormones et des pulsions, l’économie psychique est en surchauffe. La sexualité, la montée de la libido et la possibilité de décharge orgastique sexuelle, menacent la cohésion de l’appareil psychique et du Moi. Tout devient tension dramatique dans cet univers d’adolescence. Tout est conflit. Conflit entre soi et soi-même, entre un soi narcissique et la sexualité, entre soi et les parents, entre soi et les autres. Il y a ainsi un emboîtement de conflits et nombre de pathologies à cet âge relèvent, pré- cisément, du refus d’assumer ces conflits tellement ceux-ci sont vécus sur un mode destructeur et de toute-puissance. Bref, ce que jusque-là l’addiction arrivait à masquer, à savoir, par le

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recours à la sensation-perception, un évitement des conflits affectifs, le sevrage le révèle : des angoisses catastrophiques de séparation, d’abandon et une incapacité de les verbaliser. Or ces angoisses, qui engagent le corps, entraînent un état de détresse. Rappelons que le terme détresse renvoie à « l’état de détresse », l’Hilflosigkeit qui, dans la langue freudienne prend un sens spécifique :

« un état du nourrisson qui, dépendant entièrement d’autrui pour la satis- faction de ses besoins (soif/faim), s’avère impuissant à accomplir l’action spécifique propre à mettre fin à la tension interne. Pour l’adulte, l’état de détresse est le prototype de la situation traumatique génératrice d’angoisse » (Laplanche et Pontalis, 1967). On pourrait donc dire que la détresse corporelle à l’adolescence serait la conséquence de la prématuration de la psyché devant les modifi- cations pubertaires qui touchent le corps : celles-ci font véritablement irruption et trauma dans l’organisation psychique et s’imposent à elle qu’elle le veuille ou non. L’adolescence renvoie donc à un travail de réor- ganisation des représentations et des excitations à mesure que celles-ci surviennent. C’est un travail de symbolisation, c’est-à-dire de liaison- déliaison-reliaison des affects, pensées, mouvements émotionnels, identi- fications, projections. Mais ce travail demande à être élaboré sur le plan subjectif et, faute de celui-ci, on comprend que les excitations-stimuli soient souvent « traitées » sur le mode de la quête de sensation (Zuckerman, 1971). À l’adolescence un « je corporel », si j’ose dire, « oblige » le Moi à assumer sa capacité à dire « je ». Comme a pu le dire M. Merleau-Ponty dans « Le visible et l’invisible » (1945), il y a en effet une « intentionnalité du corps » qui dessaisit souvent le Moi psychique au point, comme l’écrit le philosophe « qu’on ne devrait pas dire “je perçois” mais “on perçoit en moi” ». Cette observation de M. Merleau-Ponty s’applique particulière- ment à l’adolescent. À cet âge en effet le corps et la chair sont, en eux- mêmes, un sujet qui « pousse » (treiben = pousser : étymologie de Trieb, la pulsion) le psychisme à travailler, à symboliser le débordement excita- tionnel perçu souvent dans un sentiment de déréalisation, de perte de limite. Cette « intentionnalité du corps » recouvre, vous l’avez reconnu, la définition de la pulsion pour S. Freud : « exigence de travail imposée à

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l’appareil psychique » (1915). Bref, la perception de la sensation, du sen- sible, apparaît à cette époque de la vie autant « une incarnation » qu’un contre-investissement de la force pulsionnelle que la dite perception éveille.

L’ÉCONOMIE DE LA PERCEPTION-SENSATION DANS LE CORPS À L’ADOLESCENCE

La sensation, le sensible « réfléchissent », corporellement, le tour- billon, le désordre que fait la pulsion dans la Psyché. Ils donnent à la pul- sion une réalité matérielle : « je me pince pour être sûr de ne pas rêver » comme on dit. La « foi perceptive » (Merleau-Ponty, 1945) dans la sensation per- met de ne pas « sortir du sillon », de ne pas délirer, de ne pas perdre ses limites, ses repères… à cet âge de quête de limites. La perception de la sensation, y compris jusqu’à la détresse corporelle addictive de la boulimie, l’anorexie, la toxicomanie, l’alcoolisme, voire le piercing et le tatouage, serait ainsi une manière de retrouver un « espace d’articulation avant la lettre », une façon de voir « apparaître quelque chose là où il n’y avait rien ou autre chose » (Merleau-Ponty, 1945) mais sans que le mot advienne. On se situe ici dans « l’angle-mort du langage », à l’endroit même de la douleur et de la jouissance. Tout ceci pour souligner combien le recours à la perception de la sensation chez l’adolescent (sensation de faim chez l’anorexique, de réplé- tion chez la boulimique, du manque ou d’élation chez le toxico, de douleur ou de plaisir sexuel chez d’autres), cette perception de la sensation donc, inscrite dans la chair, permet d’asseoir une limite en ré-incarnant la con- science dans le corps là où, poussée par la pulsion elle a (cette conscience) tendance à perdre ses limites. Il faut donc voir la transgression, y compris des limites corporelles, comme une façon de trouver la frontière, la limite elle-même. Encore une fois l’adolescent est bien en état de « prématurité » face à ses pulsions. Son Moi est en retard sur elles, et la quête de sensations fortes témoigne de ce retard puisqu’il y a toujours, comme l’a dit E. Husserl, un « retard du percipere sur le percipi ». Comme chez les enfants chez qui le perceptif joue un rôle important, il y a chez les addictés, les toxicomanes, les tatoués, les boulimiques, voire les somatisants chroniques, un recours préférentiel à une « économie de la perception », décrite par C. Dejours

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(1989) et qui pose la question de savoir comment le « perceptum peut effacer à ce point le percipiens », celui qui perçoit.

L’ANGLE-MORT DU LANGAGE DANS UN REPLI DU SELF

Plus généralement, et d’un point de vue maintenant psy-

chopathologique, ne retrouve-t-on pas, dans ces pathologies mettant en jeu le corps, la notion de « névroses actuelles » décrites par S. Freud dans les années 1895-98, qu’il n’abandonna pas et dont les symptômes somatiques relevaient autant d’une insuffisance de la libido psychique ou d’insuffi- sance de connexion psychique que de mécanismes sécrétoires toxiques selon l’hypothèse qu’il fit de neurones clé-secréteurs (Freud, 1897) (hypothèse confirmée par la découverte du Diencéphale par Maggoun) ? Peut-on dire alors que devant l’absence de possibilité d’abréaction verbale ou représentationnelle d’une émotion (état d’hypnose infantile), les figures du toxique risquent de réapparaître sous forme de somatisations ou d’addictions ? Par la suite dans le développement de l’individu, le diphasisme de la sexualité et le réveil hormonal de la puberté entraîne- raient-t-ils un « après-coup » qui laisserait certaines excitations en

« marge » du psychisme ? Cette marge, ce « re-pli » dans certains endroits du Self (témoin des

investissements narcissiques précoces), infiltrant de plus la topique psy- chique et ses instances, auraient-ils gardé un potentiel et un caractère somatique, chimique, (immunologique ?) se ré-enclenchant lors de cer- tains conflits touchant l’auto-conservation habituellement « réprimés » ? Devant ces interrogations sur la psychogénèse des addictions on peut aujourd’hui s’appuyer sur les propositions théoriques de M. Fain des

« néo-besoins » provenant de mères hypercalmantes, de perturbations du

jeu et de l’activité érotique, du défaut de la « censure de l’amante » ou encore sur les « procédés auto-calmants ». Nous pouvons également faire appel aux notions d’alexithymie ou de pensée opératoire (Marty) et de diminution d’épaisseur, de fluidité et de permanence du préconscient psy- chique chez les patients intoxiqués et que l’addiction aurait aggravé. Les modèles de situations d’impasse, de diminution de la fonction de l’imagi- naire ou de celle de la projection, proposés par M. Sami-Ali (1980) nous sont ici d’un égal secours. Il y a d’ailleurs plus de vingt ans A. de Mijolla et S. A. Shentoub (1973) reprirent les hypothèses de P. Marty de pensée

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opératoire et de dépressions essentielles chez les alcooliques. Nous pour- rions tout autant faire appel pour comprendre ces « Pathologies organiques post-abstinence » (P.O.P.A.) aux théorisations de F. Perrier (1981) sur l’alcoolisme comme accession à « l’auto-inceste » sur le corps « lieu de l’Onto-scène » (la scène primitive) et à celles de Lévitan et M. C. Célérier (1992) sur la fréquence de la problématique incestueuse chez les patients psychosomatiques.

TRAUMA PSYCHIQUE « PRÉ-PSYCHIQUE » ET SOMATISATION/ADDICTIONS

Pour notre part nous avons émis l’idée d’un modèle étiopathogénique commun aux somatisations et addictions, modèle relevant de la tradition psychogénique et qui compléterait les théorisations précédemment citées (Pirlot, 1997). Ce modèle serait celui d’un trauma psychique « pré-psy- chique » organisant, chez chacun de nous, la morphogénèse de l’appareil psychique et le Self de celui-ci dont la mise en place coïnciderait avec cer- tains événements survenus dans l’homéostasie psychosomatique. D’un point de vue clinique, ce modèle d’une étiopathogénie commune permet- trait d’appréhender les pathologies narcissiques affectant le corps comme des ratés de la mise en place des inter-actions précoces dont le self psy- chique est le témoin. D’un point de vue théorique ce modèle renou- vellerait l’inspiration physicaliste du S. Freud de l’Esquisse remis au goût du jour par les avancées des neuro-sciences. Cela a pour avantage de proposer, à partir des pathologies mettant en jeu le soma (addictions ou somatisations), une possible métapsychologie des conflits d’altérité et d’auto-conservation dont le Soi psychique et le Soi somatique resteraient les témoins.

BOUCLES DE RÉTRO-ACTIONS INTER-SYSTÉMIQUES ET PULSION

On sait aujourd’hui que des relations entre Système Nerveux et Système Immunitaire sont prouvées (sur le plan embryologique, le tissu aux deux systèmes est d’origine commune) au point de voir naître une nouvelle discipline : la psycho-immunologie qui corrobore certaines con- sidérations psychosomatiques sur la relation entre la perte d’objet d’at- tachement, d’étayage et ses conséquences bio-immunologiques. On peut ici faire deux remarques. Premièrement ces « feed-back » (rétro-action) entre S.N.C. et S. I. passeraient par le S.N.A., l’axe hypothalamo-

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hypophysaire et les régulations neuro-hormonales à la place des pulsions qui, comme Pibram et Mc Gill (1976) l’ont souligné sont, dès l’Esquisse de S. Freud, présentées comme une rétro-action d’excitations sur/par le psychique. Deuxièmement, il n’est pas interdit de penser ici que ce qu’on appelle le Self chez cet être typiquement psychosomatique qu’est le nour- risson se constitue d’un avers neuro-viscéro-immunitaire et d’un revers appelé Self psychique, fruit de la maturation redondante du psychisme sur l’autre (le visage de la mère, par exemple). Ce rapport entre le Self psy-

chique, l’Autre et le « Soi » somatique peut être illustré à partir des con- séquences somatiques de l’absence de l’angoisse du huitième mois, dite

« angoisse de l’étranger ».

L’ANGOISSE DU HUITIÈME MOIS ET LE CONFLIT DE SELF ET D’ALTÉRITÉ

Relevons que P. Marty, à la suite des travaux de M. Bouvet (1956)

sur la relation d’objet, remarqua l’absence d’angoisse chez des enfants allergiques et asthmatiques, en ayant soin de préciser que ces pathologies pouvaient survenir « après-coup », vers l’âge de cinq-six ans par exemple

- au moment du conflit œdipien - qui trouvait, ainsi, dans une désorgani-

sation de son système immunitaire un mode de « résolution » d’un conflit

« intraitable » sur le plan psychique. Pour P. Marty les traits de caractère allergique manifestent ainsi des « moments d’indistinction de soi et de

l’autre (par des moments d’identification à l’autre. Pour M. Sami-Ali « il

y a dans l’allergie une corrélation négative entre la projection et la soma- tisation » : la réaction allergique « est fonction d’une projection qui ne

tout se passe comme si

être différent de l’autre n’était pas synonyme d’avoir une autre identité, mais signifiait au contraire perdre une identité qui est celle, unique, de l’autre » en premier lieu, la mère. Dans ces conditions les allergènes seraient « non des significations symboliques constituées, mais des équivalents biologiques de ces signifi- cations, quelque chose de général, de « neutre », d’impersonnel, reflétant le climat de la première relation mère-enfant (comme pour l’objet addic- tif !). L’être de l’allergie est alors de n’être pas différent : tant que dure cette négation, on est à l’abri d’une somatisation qui constitue l’équivalent somatique d’un trouble de l’identité du sujet, c’est-à-dire de la déperson- nalisation. La crise d’allergie - en tant que défense altérée du système

parvient pas à changer l’autre en image de soi (

)

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immunitaire - s’actualise alors quand la perception de la différence avec l’autre (la mère), niée, écartée, émerge dans le réel. Les réactions allergique, eczémateuse ou d’urticaire que commande une relation spéci- fique anticorps-allergènes (Soi/non-Soi) confirmeraient, au niveau biologique, l’émergence de l’autre comme différent de soi (émergence régulée par des gènes d’histocompatibilité ou Antigènes du Soi (rejet des greffes) pendant que les réactions auto-immunes illustreraient le fait qu’une partie de Soi ne soit pas reconnue comme telle. C’est ainsi que le soma « traiterait » dans la « machinerie » de son système immunitaire une aporie que la partie « appareillée » du psychisme ne pourrait prendre en charge : la perception de l’altérité de l’autre. Lors de la construction subjective de l’enfant, le vécu (Self) de l’Autre en soi ne pourrait se décliner : la cécité psychique à l’autre révélerait sa non-traductibilité dans la subjectivité. Des versions neuro-psychiques de ce trouble pourraient être représentées par l’autisme et la maladie d’Alzheimer.

ALLERGIE ET PSYCHOSE : TROUBLES DES CAPACITÉS D’AUTO-RÉFÉRENCE

La relation à l’autre dans l’allergie peut être alors considérée comme proche de la psychose : « l’autre » est, dans les deux cas, nié dans son altérité. Il est « toxique », comme le produit d’addiction, ou comme une somatisation relevant d’une pathologie auto-immune (allergie, asthme, diabète insulino-dépendant, hyperthyroïdie, recto-colite hémorragique,

Les pathologies auto-immunes relèvent en effet d’une anomalie de

etc

programmation des récepteurs reconnaissant les antigènes du « soi » : le système immunitaire détruirait alors ses propres cellules. Le Moi spécu- laire fuyant toute problématique (œdipienne) de conflit à laquelle sa sub- jectivité le convie, montre dans ses pathologies immunes, sa capacité régressive, à aller jusqu’à des soubassements soïques où la fusion avec l’objet (fusion « toxique ») se réalise par somatisation ou toxicomanie. L’auto-intoxication immunitaire rejoint ici de façon a-symbolique, l’auto-inceste, l’auto-engendrement, l’androgynie primitive que réalisent, par des pulsions partielles, des toxicomanies et l’alcoolisme. À partir de tout ceci, on pourrait alors émettre une hypothèse qui remet en scène, en la complexifiant, la deuxième Topique de S. Freud et qui concerne les pathologies aussi bien addictives que somatiques. Là où le Moi aurait manqué d’un regard maternel suffisamment porteur et d’un bon « miroir

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tactile » et d’un bon « accordage affectif » permettant l’établissement d’un bon « Self » psychique - provenant de la synthèse des différentes percep- tions corporelles et affectives (contexte) - il ne pourra établir un espace

« non-mère » (puis père) : il ne pourrait alors acquérir une réelle « capa-

cité d’auto-référence » ou de contextualisation des affects et sensations. C’est cet effondrement du premier contexte auto-référentiel (Moi/Soi) utile à une élaboration de la pensée thétique et subjectivée qui est certainement en cause, parmi d’autres facteurs, dans la démence d’Alzheimer (réalisant alors une sorte de « psycholyse »). Le deuxième contexte d’auto-référence adviendra avec la place de la fonction symbo- lique du père qui permettra, dès la naissance - et avant même - l’émer- gence d’une subjectivité. Pour celle-ci, cette perte d’auto-référence surviendra lorsque la place de la fonction symbolique du père sera for- close du tissu et de la filiation symbolique : ce sera alors la psychose. Cette défaillance du deuxième système d’auto-référence (Moi/Sujet) amenant à la psychose sera différente de celle du premier con-

texte d’auto-référence (Moi/Soi) issu de la rêverie maternelle de son enfant (Bion, 1962), du « bain » sonore, sémiotique (Kristeva, 1974) de la chanson de la langue puis de l’objectalisation, par la mère, du Self de l’en- fant afin de donner le Moi. Cette défaillance du premier système d’auto- référence entraînera des pathologies de Self (Faux Self). Dans ces cas, le Self psychique ne rentrera que peu dans la construction de la subjectivité et, faute de projections psychotiques, le risque sera que le Soi immunologique doive « gérer » de façon auto-nome et auto-référentielle les conflits ontologiques d’altérité. Dans le cas des psychoses, ou des « moments psychotiques » pro- pres aux adolescents, le sujet se défendrait d’une forme « d’auto-immuni- sation psychique » contre l’Autre en eux-même demeuré étranger (le

« Nom du Père ») en créant un « néo » tissu psychique : le délire. Celui-

ci apparaît comme une « greffe », un « néo », une ectopie créant l’Autre qui manque en soi.

CONCLUSION

Chez les adolescents que nous avons rencontrés, somatisant après le sevrage c’est, en fait, le traumatisme de la sexualité (J. Mc Dougall) et la violence des affects qui semblent avoir réemprunté la voie d’un trauma-

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tisme « pré-psychique », s’exprimant aussi bien par des conduites addic- tives ou des maladies auto-immunes que dans la violence physique et délictuelle. Nous dirions que le déni de l’autre (le père) installé très tôt dans la psyché de l’enfant par la mère aboutit, à l’adolescence, à un « déni d’altérité de l’autre » pouvant donner des perversions ou la violence, mais aussi, lorsque cet « autre » est l’imago maternelle abandonnante, une somatisation : dans un jeu de mot en anglais nous écririons ce déni de « l’altérité de l’autre » : the « M’Otherness of the Other », génératrice aussi bien de somatisations que d’addictions.

BIBLIOGRAPHIE

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« PASSIONS INCARNÉES »

RÉSUMÉ

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Après avoir posé et vérifié l’hypothèse de maladies organiques (auto-immunes)

à l’arrêt d’addiction, l’auteur souligne l’importance d’une approche psychanalytique et

psychosomatique de l’addiction et des maladies auto-immunes, y compris pour la popu- lation de jeunes adolescents. Les addictions proviendraient (en plus des facteurs psy- chopathologiques déjà connus) d’un défaut de structuration du Soi (psychique) qui, dans le cas de maladies auto-immunes, ferait intervenir le Self immunitaire (intérieur non- subjectif). Un défaut dans l’auto-référence du Soi et dans le rapport Soi/Je, pourraient ainsi déterminer une « pathologie du Self » laissant persister une confusion Soi psychique et Soi immunitaire. Ces excès de défenses biologiques (immunitaires) pourrait provenir d’un « conflit d’altérité » (moi ou l’autre) précoce réactivé par une émotion similaire au trauma psy- chique « pré-psychique » qui a déterminé la morphogenèse de la psyché, son « Self » et les relations entre perception, mémoire, vie pulsionnelle et modulation (feed-back) neuro-immunitaire.

SUMMARY

After having stated and verified the hypothesis of a paradoxical « post-addiction organic pathology », the author delineates the importance of a psychosomatic approach to addiction and its relation to autoimmune diseases, even for the adolescent and teen population. Certain somatic infections, autoimmune diseases, or addictive habits reveal themselves to be caused (among other psychopathological factors clearly established) by

a flaw in the structuring of the psychic Self, leading to the activation of immunological

Self (non-subjective interior). A flaw in the quality of the Self, as in the link between Self

and Ego, can give a form of pathology which underpins and sustains confusion between the psychological and the immunological of the Self. Excessive recourse to biological or immunological defence mechanisms may well originate in a early « conflict of Otherness » reactivated by emotions close to the original « pre-psychic » trauma which determined the morphogenesis of the psyche, the existence of the self and the some of relations between perceptions, memories, drives and the neuro-immunological modulation or feedback.

RESUMEN

Después de haber emitido y verificado la hipótesis de que las enfermedades orgánicas (autoinmunologicas) son la consecuencia de la suspensión de las adicciones. El autor señala la importancia de un aborde psicoanalítico y psicosomático de la adicción

y de las enfermedades autoinmunologicas. Todo ello incluyendo la población de jóvenes

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GERARD PIRLOT

adolescentes. Las adicciones serían el resultado (además de los factores psicopatológicos conocidos) de un defécto de la estructuración del ego (psíquico) que en caso de enfermedades autoinmunologicas haría intervenir un self inmunitario (interior no subjetivo). Una falla en la autoreferencia del ego y en la interrelación entre el yo y el ego determinaría una « patología del self » haciendo que persista una confusión entre el ego psíquico y el ego inmunitario. Los excesos de defensas biologicas inmunitarias podrían provenir de un conflicto de alteridad precoz (diferenciación entre el yo y el otro), el cual sería reactivado por una emoción similar al traumatismo psicologico « pre-psíquico » que determinó la morfogénesis de la psiquis, el self y las relaciones entre percepción, memoria, vida pulsional y feed back (procesus de retroacción) neuroinmunitario.