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LES ASSOCIATIONS FACE À LA PARTICIPATION INSTITUTIONNALISÉE : LES RESSORTS D'UNE ADHÉSION DISTANCIÉE

Sandrine Rui et Agnès Villechaise-Dupont

ERES | Espaces et sociétés

2006/1 - no 123 pages 21 à 36

ISSN 0014-0481

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2006-1-page-21.htm

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Pour citer cet article :

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Rui Sandrine et Villechaise-Dupont Agnès, « Les associations face à la participation institutionnalisée : les ressorts

d'une adhésion distanciée »,

Espaces et sociétés, 2006/1 no 123, p. 21-36. DOI : 10.3917/esp.123.0021

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Les associations face à la participation institutionnalisée : les ressorts d’une adhésion distanciée

: les ressorts d’une adhésion distanciée Sandrine Rui Agnès Villechaise-Dupont L ongtemps «

Sandrine Rui Agnès Villechaise-Dupont

L ongtemps « introuvable », la démocratie locale suscite en France un regain d’intérêt avec la diffusion d’un « nouvel esprit de la démocratie » (Blondiaux, Sintomer, 2002). Les villes françaises concèdent depuis une dizaine d’années à un développement inflationniste de l’offre participative. Textes, discours et pra- tiques convergent pour valoriser la participation à la vie d’une cité qui a vu son espace public s’institutionnaliser progressivement. Cette offre vise générale- ment « chaque » citadin, dans un souci d’élargissement constituant la véritable nouveauté d’une démocratie locale jusque-là « confisquée » par les notables. Dans les faits, dès lors que participation sociale et participation politique vont de pair, le public des nouveaux forums est largement composé d’associations. Créées en réponse aux failles des institutions et aux limites du système de

Sandrine Rui, maître de conférences en sociologie et membre du Centre d’analyse et d’inter- vention sociologique (CADIS, LAPSAC), université Victor Segalen Bordeaux 2.

Sandrine.rui@lapsac.u-bordeaux2.fr

Agnès Villechaise-Dupont, maître de conférences en sociologie et membre du Centre d’ana- lyse et d’intervention sociologique (CADIS, LAPSAC), université Victor Segalen Bordeaux 2.

Agnes.dupont@lapsac.u-bordeaux2.fr

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représentation politique traditionnel, soucieuses de leur autonomie et se perce- vant déjà comme constitutives de la démocratie locale, les associations assis- tent avec des sentiments ambivalents aux transformations récentes, qui font du partenariat et de la concertation les nouveaux registres de leur implication dans les processus de décision (Barthélémy, 2000). La littérature sur les liaisons plus ou moins heureuses entre milieu asso- ciatif et participation institutionnelle est abondante. Tour à tour envisagées comme les victimes instrumentalisées d’un système politico-administratif cynique ou comme les complices de dispositifs « formels » d’abord destinés à faire taire la société « réelle », les associations sortent rarement indemnes des analyses. Pourtant, les approches nous paraissent plus convaincantes lors- qu’elles se tiennent à bonne distance de ces deux postures en travaillant les dilemmes, tensions et ambivalences, soit la complexité de cet « art extrême- ment délicat » qu’est la participation (Rudolf, 2003). Dans le prolongement des travaux qui cherchent à spécifier l’entre-deux dans lequel se reconfigu- rent les rapports entre associations et institutions urbaines 1 , nous choisissons de rester au plus proche de la façon dont les associations perçoivent et utili- sent l’offre participative institutionnalisée afin de rendre compte des ressorts d’une adhésion distanciée. Notre propos s’appuie sur une recherche réalisée entre 2002 et 2004 sur le territoire de la communauté urbaine de Bordeaux en France 2 . À partir d’observations et de 160 entretiens qualitatifs, cette étude saisit l’expérience des habitants, organisés ou non, qui prennent part aux formes émergentes de participation, afin d’en interroger la capacité « démocratisante ». Relevant d’obligations réglementaires ou de démarches volontaires, divers dispositifs ont été retenus, notamment des conseils de quartier et des ateliers d’urba- nisme. Ils ont en commun d’être ouverts par la puissance publique locale, qui structure et maîtrise les termes de l’échange. En leur sein, divers acteurs cher- chent à recueillir et/ou produire des informations ainsi qu’une audience par- ticulière pour leur expression, afin de peser sur la décision (qui en dernier ressort ne leur appartient pas). Dans cet article, nous nous centrons sur les représentants de trois types d’associations : des associations de quartier de défense du cadre de vie ; des associations thématiques (défense des cyclistes, par exemple) ; des associa- tions « alternatives », souvent politisées et déclinant localement la défense de causes globales, qu’elles soient sociales, économiques ou culturelles (ATTAC notamment).

1. Comme ceux de Taoufik Souami et Christine Schaut, à partir d’expériences participatives

bruxelloises (Espaces et Sociétés, « Villes et démocratie », n° 112, 2003).

2. Recherche financée par le ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche dans le

cadre de l’Action concertée incitative Ville : « Citoyenneté, gouvernement des villes, démo-

cratie locale ».

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Nous rendons d’abord compte de la tonalité critique des discours à l’égard de l’offre participative institutionnelle. Jugées imparfaites dans leur forme, considérées comme menaçantes par leurs objectifs cachés de contrôle social, les instances auxquelles prennent part les associations suscitent cir- conspection et défiance. Pourtant, pour la plupart, les associations rencon- trées s’engagent dans les dispositifs participatifs. Il faut alors questionner la nature de cet engagement, en général présenté comme « sans illusion ». Pour quelles raisons, des associations apparaissant pourtant largement fatalistes, font-elles le choix « d’y croire encore » ? Quel sens donnent-elles à leur investissement dans la sphère participative institutionnelle ? Au bout du compte, l’enjeu, pour les associations, consiste à penser le lien entre participation et action collective et à redéfinir leur rôle social dans un espace public local en grande partie institutionnalisé. Au regard de l’usage stratégique qu’en font les participants, la conclusion tente de définir à quelles conditions ces associations peuvent trouver dans l’offre institutionnelle une contribution à l’approfondissement de la démocratie locale.

LES GRIEFS DES ASSOCIATIONS À LÉGARD DE LA PARTICIPATION INSTITUTIONNALISÉE

Dans leur appréciation des dispositifs participatifs, les responsables et membres associatifs se distinguent assez nettement des citoyens « ordi- naires », enclins pour leur part à recenser les bénéfices de la participation. Support à l’intégration locale et à la sociabilité de voisinage, lieu d’une information dense et de qualité, opportunité pour une audience directe de leurs demandes et un rapprochement avec les décideurs, les instances parti- cipatives ne manquent pas d’atouts aux yeux des habitants non organisés. En revanche, déjà dotées sur tous ces points, les associations ont d’autres exi- gences, sans conteste plus difficiles à satisfaire, et une attitude sensiblement plus critique.

Les imperfections de l’offre participative

Les associations incriminent une participation « descendante », alors qu’à leurs yeux il ne peut y avoir de véritable participation démocratique qu’insufflée et maîtrisée par la société civile. Avec des temps de discussion soigneusement organisés et mis en scène par le pouvoir local, les instances participatives perdraient toute pertinence ; sous l’apparence de l’ouverture et de la souplesse, elles se révèlent très encadrées et fortement contraignantes. L’accessibilité à la discussion serait alors toute relative ; les inégalités de fait seraient faiblement compensées. Un des griefs récurrents porte sur la consti- tution du public participatif. L’idéal participationniste, cette ouverture maxi-

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male du jeu démocratique prônée par des associations qui se sont en général constituées précisément en vue de forcer l’accès au système décisionnel, côtoie ici une tentation élitiste privilégiant une participation réservée aux citoyens activement engagés et compétents. Deux conceptions s’affrontent. La première, plutôt portée par les asso- ciations alternatives, valorise une large ouverture de l’arène participative à un public indifférencié, car la spécificité de la démocratie participative, envisa- gée comme un contrepoids au principe de délégation, est d’être destinée à ceux qui n’ont ni mandat ni statut pour participer à l’élaboration des choix publics et aux processus de décision. De ce point de vue, très « rous- seauiste », les dispositifs les plus ouverts sont considérés comme démocra- tiques, car ils garantissent l’égalité des citoyens devant l’offre de participation dès lors qu’aucun titre particulier n’est nécessaire pour appa- raître dans l’espace public. Tout effort de sélection, toute modalité ciblant et triant les participants, relève d’une logique décriée, car elle renoue avec les perversions de la représentation, interdisant l’entrée des populations les plus fragilisées dans le débat public. La seconde conception affirme au contraire que « donner la parole à tout le monde, c’est comme la donner à personne » (directrice d’un centre social, Bordeaux). Dans cette perspective, l’ambition démocratique poussée à son comble peut finalement nuire à l’élaboration d’un espace d’échanges utiles et constructifs, et devenir proprement « démagogique ». Les dispositifs partici- patifs ne peuvent être pris au sérieux ni avoir du sens si leurs participants n’ont pas, d’une façon ou d’une autre, la légitimité de porte-parole. Par ailleurs, les dispositifs participatifs sont sévèrement jugés par les associations quant à leur capacité d’influer sur la décision. Alors que ces groupes escomptent des résultats tangibles et rapides, l’offre institutionnali- sée de participation semble compliquer, alourdir et retarder la négociation. Si les associations pouvaient naguère reprocher aux pouvoirs locaux d’agir sans concertation préalable, elles regrettent parfois aujourd’hui l’installation de démarches qui diffèrent la prise de décision sans pour autant accroître leur influence réelle sur les choix finalement mis en œuvre. Aux yeux des associatifs rencontrés, le dialogue n’a de sens que s’il pré- figure une action collectivement élaborée. Or ils entrent dans la concertation avec un scepticisme non dissimulé et ils en sortent souvent très frustrés : les demandes émises, les propos tenus, n’ont pas été pris en considération ; les projets soumis à la concertation étaient en réalité déjà « bouclés », « ficelés ». Dès lors, les associatifs décrivent « l’absurdité » de dispositifs qui ne per- mettent pas d’être de véritables acteurs des projets dans leur ville.

« Voilà, on arrive à ces absurdités. On perd notre temps à des réunions où on dis- cute de choses et où on fait des propositions très vagues. C’est très confus, très vague. Et les quelques propositions, même confuses, qu’on apporte dans ces

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réunions, on s’aperçoit que les élus de la Communauté urbaine de Bordeaux ou les techniciens ont déjà abordé le problème et qu’ils sont en passe de le résoudre. Ça sert absolument à rien. C’est absurde, complètement. » (président, association de quartier, La Bastide, Bordeaux)

Les militants associatifs refusent que les instances auxquelles ils sont

conviés soient qualifiées de « participatives ». À leurs yeux, les décisions continuent de se prendre ailleurs ; l’accès au pouvoir est « verrouillé », le débat « inexistant », et la démocratie locale « factice ». La rancœur se mêle

à la déception face à une participation « poudre aux yeux », savamment

orchestrée par les élus et perçue comme un nouvel instrument de leur pou-

voir, au détriment d’une société civile plus docile que jamais.

Perversité de la démocratie de proximité

L’insatisfaction ressentie se teinte de colère lorsque les participants inter- prètent les imperfections des dispositifs participatifs comme stratégiquement pensées par les élus eux-mêmes. La démocratie de proximité est alors entre- vue comme une duperie : elle ne serait qu’un « alibi », une « vitrine » grâce

à laquelle les hommes politiques se refont une légitimité sans compromettre

leur monopole décisionnel. Les dysfonctionnements repérés dans les arènes participatives sont inter- prétés comme autant de freins délibérément mis à l’expression des partici- pants. L’information n’est pas seulement insuffisante ou inaccessible, elle est appauvrie ou sciemment mise en forme pour servir la cause des gouvernants locaux. Les élus sont perçus comme des stratèges soucieux d’éviter toute éla- boration d’un contre-pouvoir. Certains participants a priori opposants seraient systématiquement écartés, tandis que les associations « loyales », favorables aux équipes en place, seraient cooptées pour « faire la claque ». L’instauration d’instances participatives est bel et bien perçue comme une menace. On y voit un instrument de contrôle des opinions publiques, un étouffoir des velléités contestataires de la société civile, un censeur d’autant plus efficace qu’il s’avance sous les traits d’une ouverture démocratique. La mise en place affichée de la démocratie locale et l’élargissement de la parti- cipation « à tous les citoyens » sont ainsi considérés comme une stratégie de réduction de la pression associative (Paoletti, 1999) : la démocratie de proxi- mité n’est qu’un nouvel outil de domination. Dans le même temps, l’entrée des citoyens « ordinaires » dans le jeu de la concertation complique singulièrement le travail des associations. Certaines d’entre elles réagissent à l’intrusion de ces habitants comme une équipe sportive chevronnée dans l’obligation d’intégrer des novices : avec la crainte qu’une organisation bien pensée et rôdée soit affaiblie, que le travail de longue haleine pour accroître et faire reconnaître ses compétences soit

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réduit à néant. Ces nouveaux venus, aux demandes jugées irréalistes, de courte vue ou égoïstes, viendraient ainsi saboter les efforts des associations pour donner aux élus des gages de sérieux et apparaître comme des parte- naires dignes d’intérêt, voire incontournables. Transformant des lieux de dis- cussion et des groupes de travail réels et potentiellement efficaces en réunions désordonnées et stériles, ils ruineraient la crédibilité du processus de concertation. Les habitants « lambda » désormais invités à la table de la concertation, remettent en cause le rôle traditionnel des associations en tant que représen- tantes de la société civile. D’une certaine façon, la démocratie participative, dans ses dispositifs les plus ouverts, laisse envisager un rapport plus direct, sans médiation associative systématique, entre élus et citoyens. Dès lors, la légitimité de l’association se trouve nettement fragilisée :

« Dans le quartier, alors c’est nous qui faisons le porte-parole. On parle et on arrive la plupart du temps à trouver des points d’entente. Mais maintenant ils font des réunions sur le marché, c’est complètement nul. Les gens qu’ils inter- rogent, c’est pas représentatif du quartier. Les gens qui ont des vrais problèmes, ils ne vont pas au marché pour en parler à des gens qu’ils ne connaissent pas. Dans les réunions, les gens viennent pour eux, il faut le comprendre, ils sont égoïstes. […] Et puis les gens ne comprennent pas tous la tournure des phrases, parce qu’ils ont un petit niveau. Ils ne savent pas se mettre au niveau des gens. Nous on sait, parce qu’on vit là, et puis les gens qui viennent nous voir, on les connaît. » (présidente, association de défense de locataires, Lormont)

Les dispositifs participatifs réduisent peu à peu le champ de l’interven- tion associative et érodent son rôle d’aiguillon ou de contestation. Les asso- ciatifs rencontrés ont le sentiment que les instigateurs de la participation misent au fond sur la relative apathie des habitants, sur leur absence de com- pétence ou sur leur propension à débattre de choses somme toute mineures, pour éviter que l’arène participative ne soit le ferment d’un véritable contre- pouvoir 3 . Le contentement tout neuf qu’ils peuvent éprouver à « voir de près les élus », leur désir de s’informer à moindre coût et sans recul critique, ren- contreraient le désir des élus de s’en tenir à des questions accessoires et donc facilement solubles, le besoin de soigner leur image, leur capacité à présen- ter leur action sous son meilleur jour. Plus aguerries, plus vigilantes, voire plus critiques, les associations, qui se présentent volontiers comme des « empêcheuses de tourner en rond », sont alors renvoyées à la marge de cette relation qu’elles voudraient troubler, perdent de leur crédit et de leur pouvoir, auprès des instigateurs comme auprès du public. Cet affaiblissement est patent quand, à la collusion objective des intérêts et des désirs, s’ajoute une

3. Les craintes des associations rejoignent celles des syndicats devant l’invitation à une parti- cipation directe des salariés dans l’entreprise (Martin, 1995).

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alliance subjective des opinions : les associations ne sont jamais aussi désta- bilisées dans le débat que lorsqu’elles se heurtent à un front d’habitants, d’élus et de techniciens unis dans la même confiance à l’égard du gouverne- ment local.

« Moi j’ai l’impression de passer pour un emmerdeur. Et la mairie est bien

contente. Elle est bien contente que je passe pour un emmerdeur ! Ça me décré- dibilise, ça me met en porte-à-faux. […] Pendant les conseils de quartier, il y en a certains, on le voit très bien, qui sont là pour soutenir la politique du maire. Et qui sont… pas méprisants mais… qui font beaucoup de déni, qui acceptent mal que d’autres associations disent autre chose que ce que dit la mairie. » (prési- dent, association de quartier, La Bastide, Bordeaux)

Du coup, les représentants associatifs peuvent avoir le sentiment qu’un moyen de pression relativement efficace leur échappe. Et le bilan qu’ils tirent aujourd’hui de leur efficacité en temps de concertation les mène souvent à évoquer avec nostalgie les luttes urbaines d’hier.

« Dans les années 1970-1980, c’était assez simple. Il y avait des taudis, il y avait

des gens qui étaient mal logés. On montait au créneau, on rencontrait des élus, des responsables. On n’était pas d’accord, on bataillait, on négociait, mais on arrivait à quelque chose. Actuellement, entre les lieux de décision, il y a telle- ment d’espaces intermédiaires que du coup il n’y a plus de face-à-face. Est-ce que la proximité nous rapproche de la table de la négociation ? » (directrice de Centre social, Les Chartrons, Bordeaux)

Pour la majorité des associatifs ayant souligné sur un plan ou un autre les imperfections et les menaces de la démocratie de proximité, le choix est bien celui de s’engager dans la sphère participative telle qu’elle se dessine aujour- d’hui. Quels sont le sens et la forme de leur engagement ? Quels liens construisent-ils entre participation et action collective ?

LES FONDEMENTS DE LENGAGEMENT ASSOCIATIF DANS LESPACE PUBLIC INSTITUTIONNALISÉ

Face à l’offre participative institutionnalisée, les acteurs sociaux urbains préalablement constitués font majoritairement montre d’une adhésion distan- ciée. Cette posture partagée témoigne de l’embarras d’acteurs qui revendi- quent davantage de participation, tout en pressentant, puis en expérimentant, les menaces que cette participation fait peser sur leur rôle social de médiation entre pouvoirs publics et population. Elle tient aussi en partie à la revendica- tion d’une antériorité dans le champ de la participation sociale et politique. Incarnant une forme d’excellence démocratique, les associations assurent que « s’il y en a bien qui jouent le jeu de la démocratie, ce sont (elles) ». Toute association engage sa parole et son action publiquement, retenant de la citoyenneté l’impératif de participation aux choses de la cité. Sur la scène ins-

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titutionnalisée, comme en entretien, les associatifs tiennent à rappeler ce sup- plément d’âme démocratique qui les caractérise et qui les distingue surtout du commun des habitants, personnages émergents du théâtre urbain qui n’au- raient ni leur consistance ni leur compétence. De fait, ce sont bien souvent les associations qui rendent tangibles la logique de mésentente qui structure tout débat public, dès lors que « la discussion d’un argument renvoie au litige sur l’objet de la discussion et sur la qualité de ceux qui en font un objet » (Rancière, 1995, p.15). Cette logique n’est jamais aussi visible que dans les jeux de disqualification croisée ou d’auto-légitimation. Leur analyse permet alors de repérer les langages qui bornent l’expérience démocratique. Chacun de ces langages se structure autour d’un mode de production de l’intérêt général qui a, à son tour, des implications politiques spécifiques (Rui, 2004). Chacun sous-tend ainsi un mode particulier d’engagement dans la participa- tion institutionnalisée.

La participation comme figuration d’une volonté collective

L’engagement sur la scène institutionnalisée des échanges se justifie par la volonté de « participer à la vie de la cité », en continuité de l’engagement associatif. Il s’agit pour l’association de réactualiser une liberté positive en réaffirmant son appartenance à la collectivité. De ce point de vue, l’insistance des associations à se donner à voir comme les « vrais » citoyens tient à une forte identification à l’une des normes de citoyenneté, la citoyenneté active de type contractualiste, au cœur du langage de la volonté :

« Nous sommes des citoyens. […] On ne peut pas être citoyen en étant indivi- dualiste, sans jamais parler aux autres. Quand on est citoyen, on fait partie de la collectivité. » (président, fédération des comités de quartier, Pessac)

Ce langage envisage l’espace urbain sous l’angle de la communauté politique. Le dispositif participatif est entrevu comme un cadre promettant de renouveler le corps collectif, producteur de la volonté générale. Le quartier, la ville, le territoire ne sont jamais que le produit d’une « conversation com- mune » (Cavell, 1996) à laquelle il faut contribuer. Dans cette perspective, orientée vers la réactualisation du « contrat social », l’essentiel pour l’asso- ciation est de venir figurer une part de la communauté, de venir porter les convictions qui lui sont attachées et qui sous-tendent le projet urbain qu’elle entend défendre. L’association rappelle son caractère « représentatif » et sa volonté de « poursuivre des buts communs » qui dépassent le strict bénéfice de ses adhérents. C’est d’ailleurs dans cette capacité à se détacher des contin- gences particulières que l’association puise une légitimité déniée aux partici- pants singuliers. Porte-parole d’une volonté collective, l’association prend pour horizon crédible le consensus, mobilisant un « Nous » désingularisé contre le monde social divisé et différencié.

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« Moi, quand j’y vais pour parler de Vélocité, enfin pour les cyclistes, c’est pas pour prêcher pour mon quartier. C’est pour prêcher pour l’ensemble de la Communauté urbaine, de la ville. Je regrette que cette participation ne soit pas avant tout pour un aménagement global de la ville, mais pour des petits pro- blèmes ponctuels au ras des pâquerettes. » (membre, association Vélocité, Bordeaux)

La participation comme défense des intérêts singuliers protégés par des droits

La mise à distance des intérêts privés n’empêche pas que des acteurs sociaux urbains s’engagent dans l’arène institutionnelle au nom de la légiti- mité que leur donnent leurs actions en matière de défense de droits singuliers. Le langage de l’intérêt vient ici proposer une tout autre grammaire de l’en- gagement qui place en son cœur la liberté négative. L’accent est mis sur l’uti- lité d’un exercice qui va servir non plus à renouveler une volonté collective, mais à favoriser l’expression des opinions et intérêts divergents. Le référent symbolique n’est plus le contrat social mais le marché. L’association s’inscrit dans un espace urbain envisagé sous l’angle des rapports sociaux d’interdé- pendance largement structurés par le conflit d’intérêts. Le cadre institution- nel est saisi comme l’occasion d’un affrontement et d’une mise en balance des intérêts contradictoires, dans la perspective pragmatique d’aboutir à un compromis conforme aux règles de droits. C’est l’attente d’une association bordelaise, qui regrette que les conseils de quartier ignorent cette contrainte démocratique pourtant décisive :

« Les lois sont censées justement équilibrer les droits entre les divers interve-

nants et les diverses parties. Dans un conseil de quartier, on traite d’une affaire de terrasse de café. Je ne sais pas si le café avait le droit ou pas d’ouvrir une ter- rasse à cet endroit. Ce qui est sûr, c’est que la terrasse, ou bien elle est occupée par le café, ou bien elle est occupée par les promeneurs. Elle ne peut pas être les deux à la fois. Donc décider dans un sens ou dans l’autre, ça revient à donner l’espace à l’un et pas à l’autre. Mais qui doit trancher entre les deux ? Le conseil de quartier ne pourrait le faire que s’il entendait toutes les parties, pas seulement les habitants qui veulent se promener. Donc c’est toujours pareil, on ne respecte pas la démocratie en faisant cela. » (président, association de quartier, Caudéran, Bordeaux)

Certaines associations de riverains revendiquent ce mode d’engagement, admettant la composante Nimby (Not In My Back Yard) de leur action, tout en cherchant à la légitimer au nom d’une conception de la citoyenneté qui reven- dique la protection de sa singularité et de ses droits naturels les plus stricts, notamment les droits à la propriété, à la tranquillité, ou encore à la sécurité.

« Le but (de l’association) est un peu limité, c’est un peu égoïste c’est vrai, c’est limité à notre voisinage. […] (Participer revient à obtenir) la prise en compte

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des intérêts personnels : je sais pourquoi j’y vais, avec l’ambition de défendre mon intérêt, et ensuite éventuellement influencer sur la politique d’urbanisme […] Mais c’est pas parce qu’on est seul, ou que l’on ne représente que vingt- huit foyers, qu’on n’a pas le droit d’intervenir. » (président, association de quar- tier, Bègles)

Composée de victimes ou de bénéficiaires, l’association ne perd jamais de vue les « Soi » qui la constituent et elle les rend visibles sur la scène publique au moyen de récits et de témoignages qui tirent leur force d’un pro- cessus de singularisation (Ion et Péroni, 1997).

La participation comme mobilisation de savoirs et compétences

Un troisième ressort de l’engagement participatif relève d’une autre conception démocratique : le langage de la connaissance et sa figure du citoyen capacitaire. La participation institutionnalisée est l’occasion de se construire et d’exposer un point de vue propre sur les dossiers urbains. L’expression des convictions, tout comme l’expression des intérêts, ne peu- vent suffire à fonder l’utilité publique. Pour être légitimement débattu, le bien commun nécessite la mobilisation de savoirs et de compétences utiles. Qu’il s’agisse de compétences d’usages ou de savoirs certifiés, les capacités cogni- tives des uns et des autres doivent être recherchées et donner lieu à une confrontation critique et publique pour qu’in fine des choix collectifs légi- times puissent être établis. Peu importe dès lors que les participants se pré- sentent comme représentatifs ou concernés dans leurs droits les plus stricts, ils doivent surtout faire l’effort de connaissance pour ne pas dire « des choses insensées », « sans fondement », « irrationnelles ».

« Quand on reçoit (l’information), moi je peux vous le dire, c’est des week-ends

entiers à potasser des documents, à prendre le stylo, à prendre des notes, faire des résumés. Et ensuite, une fois qu’on a bien saisi le problème, on peut réflé- chir et faire des propositions. Mais tant qu’on n’a pas fait cet effort, quel qu’il soit, l’habitant, ça va pas tomber comme ça par un coup de baguette magique. […] Et c’est un peu ce que je voulais dire à la dernière réunion, il faut faire l’ef-

fort quand même aussi d’amener des propositions crédibles. C’est-à-dire qu’il faut faire des études, il faut faire l’effort de réfléchir chez soi. C’est comme à l’école. » (président, association de quartier, La Bastide, Bordeaux)

L’association envisage la participation institutionnalisée comme l’occa- sion d’un travail de mise en examen des décisions collectives qui suppose des modalités et des outils spécifiques, ainsi qu’une posture pédagogique qui fait trop souvent défaut :

« L’atelier à mon avis, si on veut vraiment que ça fonctionne, il faut absolument

mettre des cartes sur les murs ; il faut aussi que les gens puissent mettre leurs propres cartes pour amener des contre-projets, amener d’autres idées. Parce que

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c’est pas le tout de parler, il faut des schémas, des cartes, à mon avis c’est beau- coup plus parlant. » (président, association de quartier, La Bastide, Bordeaux)

Ce mode d’engagement ne prend pour référent ni le contrat social, ni le marché, mais bien la raison. L’association s’exprime alors au nom d’un « On » ou encore d’un « Il » qui se veulent neutres et qui renvoient à sa posi- tion d’expert.

La participation comme lutte pour la reconnaissance

Le quatrième langage, celui de la reconnaissance, permet à chacun de montrer son attachement à une procédure dialogique dans sa pureté commu- nicationnelle. Depuis ce langage, proprement habermassien, les associations critiquent les conditions du dialogue et cherchent à parfaire leur place d’in- terlocuteur légitime, voire plus légitime que tout autre. Il ne s’agit plus de mettre en avant ses convictions, ses droits ou encore ses compétences, mais bien sa capacité dialogique, en conformité aux critères de l’éthique de dis- cussion. Les associations attendent que le débat mobilise des arguments irré- prochables en termes de vérité, de sincérité, d’authenticité et de justesse normative (Habermas, 1987). Elles présentent leurs propres qualités en la matière et elles attendent de leurs interlocuteurs qu’ils en fassent autant. Si les langages de la volonté, de l’intérêt et de la connaissance fournis- sent chacun une grammaire dans laquelle les associations puisent pour bâtir leur légitimité à intervenir sur la scène participative, le langage de la recon- naissance constitue le point d’appui d’une capacité à se dés-identifier des normes de citoyenneté attendues dans l’espace public. Sous peine d’être dis- qualifiées, les associations sont tenues de montrer qu’elles ne peuvent être réduites à l’une ou l’autre. Elles résistent à l’enfermement dans des repré- sentations fossilisées, construites et attribuées par les gouvernements locaux ou par les concitoyens non organisés. L’adhésion distanciée des acteurs sociaux urbains à l’égard de la partici- pation institutionnalisée tient au fait que cette offre nouvelle rend plus com- plexes l’expérience et l’expression de ces logiques d’engagement. Pour trouver une place dans le jeu démocratique traditionnel, le travail ordinaire de toute association consiste à articuler de façon pertinente et efficace les lan- gages démocratiques. Il s’agit pour chacune de représenter une volonté col- lective organisée autour de convictions et/ou de défendre des intérêts protégés par des droits, et/ou de mobiliser des compétences. Le résultat de ce travail, largement interne, peut être valorisé auprès des interlocuteurs poli- tiques et administratifs dans les jeux de rencontres et de négociations clas- siques à l’échelle locale, mais aussi à l’égard des populations. Dans ces face-à-face traditionnels, l’intégration des langages est rarement mise à mal. Si elle l’est, le huis clos leur garantit de pouvoir sauver la face et de sauve- garder l’intégrité associative.

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Sur la scène de débat institutionnalisée, cette intégration retrouve son caractère éminemment imparfait et fragile. L’exposition publique sur des scènes non maîtrisées par les associations a un potentiel désintégrateur. Pouvoirs locaux et concitoyens peuvent chercher tour à tour à singulariser les paroles collectives, à transformer l’effort savant et didactique en une posture élitiste et source de divisions, à mettre en balance défavorable les droits revendiqués. L’association doit alors en permanence s’affranchir de risques accrus de délégitimation, et travailler à recomposer son rôle social de média- tion à travers différentes modalités d’utilisation de la scène participative.

LES USAGES DE LA PARTICIPATION INSTITUTIONNALISÉE

Dans le cours même de l’échange, les acteurs sociaux urbains sabotent rarement le dispositif auquel ils ont pris part. La docilité dont ils font preuve est d’ailleurs étonnante quand, d’un point de vue pratique, il est très aisé de parasiter un dispositif dont la dimension publique constitue le talon d’Achille : user d’un mégaphone dans un conseil de quartier a un réel pouvoir de nuisance. Si le débat fait toujours débat, c’est souvent sous des formes euphémisées, comme subliminales. Le coût de la contestation du cadre des échanges est élevé, la proximité jouant comme le ressort premier du contrôle social. Les scènes de francs charivaris à l’échelle locale sont rares, compte tenu notamment de publics largement composés d’habitants ordinaires qui répugnent à nourrir les polémiques et valorisent les atmo- sphères consensuelles et de bonne tenue. Quels sont les répertoires d’action des associations ?

Boycott et production d’espaces publics alternatifs

Pour les associations, les plus sévères à l’égard des dispositifs participa- tifs, la logique de l’exit ou du boycott (Hirschman, 1970) est bien la meilleure option. Les « alternatifs » sont les plus prompts à fuir l’offre institutionnali- sée, diffusant d’ailleurs au sein de leur réseau toutes les bonnes raisons de ne pas y prendre part. Le profil de ces partisans de l’exit, peu nombreux, mérite qu’on s’y attarde. Plutôt jeunes et peu impliqués dans la vie de quartier, ils ont un mode d’appropriation de l’espace urbain très politisé et se revendi- quent des mouvements altermondialistes. Leur militantisme s’exerce autour de causes globales, généralement jugées plus nobles que la défense du cadre de vie. Très critiques à l’égard des pouvoirs municipaux en place, quels qu’ils soient, ils sont les premiers à considérer que la participation institutionnali- sée est aux antipodes de l’idéal démocratique qu’ils disent appeler de leurs vœux, mêlant accents rousseauistes et libertaires, en référence le plus souvent à une agora antique largement mythifiée. Leurs arguments, réactualisant

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l’antienne d’une démocratie formelle venant une fois de plus entraver la démocratie réelle, peuvent faire mouche. Mais ils ne confrontent jamais leur conception de la démocratie aux autres, ni à l’épreuve concrète des débats ; leur posture demeure nourrie par une forte idéologie du soupçon (Rancière,

1998).

Certains de ces groupes militants optent toutefois pour le passage à l’acte en créant des espaces publics subalternes (Frazer, 2003), ou alternatifs. Avec plus ou moins de bonheur. La tentative de l’un d’entre eux pour constituer un

« conseil municipal bis » a avorté ; les efforts d’un autre pour créer un espace

de débat interrogeant les conditions d’une démocratie participative de qualité n’a pas trouvé de public faute d’interlocuteurs et d’enjeu mobilisateur ; une troisième association a initié un processus de rencontres-débats autour des enjeux urbains sur une scène maîtrisée par elle. Elle entendait inviter des experts à aider à la construction d’un point de vue affranchi des contraintes institutionnelles. Mais il y a eu une seule séance, restée sans suite. L’espace public alternatif n’a de pertinence que s’il s’inscrit très directe- ment en contrepoint d’un dispositif institutionnalisé et qu’il propose un cadre d’échanges autour d’un enjeu conflictuel. L’opération menée par un collectif

associatif bordelais est de ce point de vue significative : après un atelier d’ur- banisme jugé peu efficient, la création d’un « atelier d’urbanisme utopique »

a vu un cadre affranchi des contraintes municipales donner libre cours à

l’imagination des habitants. Surtout, le collectif a investi une friche, objet de controverse, pour y expérimenter in situ la possibilité d’un jardin public.

Cette action collective a alors permis de mobiliser et de fédérer les acteurs sociaux du quartier, mais aussi de les imposer comme une force incontour- nable auprès des élus et de débloquer une situation crispée depuis des années.

Instrumentalisation d’une nouvelle ressource

À l’opposé du boycott, une logique d’instrumentalisation est plus fré- quente. Pour nombre d’associations, la scène institutionnalisée, en dépit de ses imperfections, constitue une ressource supplémentaire du point de vue de l’action collective, permettant de surcroît d’épargner le coût de la constitu- tion d’une scène d’expression indépendante. Elle est une opportunité pour augmenter leur effectivité normative, entendue comme « la capacité des mouvements sociaux de transformer leurs revendications en règles (contrac- tuelles, coutumières ou juridiques) et de leur donner suffisamment de légiti- mité et de crédit pour qu’elles s’imposent dans la durée aux autres acteurs publics ou privés, tout comme aux pratiques et aux comportements sociaux ordinaires » (Groux, 2003, p. 238). Les associations perçoivent le bénéfice d’une participation cumulative, qui permet dans le même temps « d’enfoncer le clou » à l’égard du pouvoir en place, de prendre à témoin leurs conci-

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toyens, tout en pouvant espérer voir leurs propos retranscrits par la presse locale. C’est aussi l’occasion de sensibiliser et de mobiliser l’opinion publique locale sur les enjeux qu’elles portent, en insistant sur les « bons » comportements à observer. Tels les « Cosmopolitains » de Gans (1967), inter- venir sur la scène publique institutionnalisée vise à diffuser leurs valeurs et normes urbaines, pensées comme universelles, auprès de ceux qui y contre- viennent la plupart du temps. Le milieu associatif défend ses propres projets culturels et ses propres conceptions de l’ordre social, face à une municipalité témoin et prise à partie ici comme autorité garante de l’urbanité. C’est pour les associations l’occasion de valoriser leurs actions. Promptes à décrier la théâtralité stratégique des instances participatives, elles savent aussi l’efficacité des contre-performances, contribuant de fait à ces « artificialités des jeux de rôles » relevées par Guy Burgel (1993). Les ins- tances participatives sont ainsi utilisées comme une tribune pour rappeler publiquement que l’engagement des associations contraint parfois la mairie à prendre des mesures. C’est César qui vient chercher, publiquement, ce qu’il faut lui rendre.

Déport des débats sur des scènes traditionnelles

Le recours stratégique aux scènes participatives n’épuise jamais les modalités d’action associative. Cette opportunité est toujours couplée à des répertoires d’action plus traditionnels. Les associations disent se situer dans cet entre-deux, assurant que l’efficacité respective des différents modes d’ac- tion est redoublée par des combinaisons judicieuses. Si la publicité renforce le poids d’une lettre envoyée à la mairie, l’écrit affermit les propos tenus dans l’espace public institutionnalisé.

« Cela permet d’appuyer, d’enfoncer le clou un peu plus. Parce que si vous

voulez, on a déjà fait des courriers, mais quand vous le dites en séance publique,

ce n’est plus une lettre qui est simplement partie comme ça. » (membre, asso- ciation de quartier, La Bastide, Bordeaux)

« Puisque de toute façon il y a des réunions publiques, je ferai connaître ça aux

réunions publiques. Mais par ailleurs, c’est sûr que je ferai une action à côté. J’écrirai à M. Juppé (le maire), voilà, c’est tout. » (présidente, association de quartier, Saint-Genès, Bordeaux)

Quand le dispositif participatif contraint trop fortement le déploiement des différents langages démocratiques, les associations se déportent sur ses bords pour gagner en capacité d’action et en capacité réflexive. Si le langage de la volonté ne peut se déployer, la rue pourra constituer le lieu de mobili- sation et de figuration d’une volonté collective. Si la défense des intérêts est refoulée à la porte des instances participatives, les couloirs des institutions compétentes bruisseront des négociations « lobbyistes ». Si l’association

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peine à faire valoir son point de vue argumenté, le recours à la contre-exper- tise viendra éclairer sous un angle nouveau et fondé le décideur. Enfin, si la scène institutionnalisée ne reconnaît pas la capacité des associations à user du langage de leur choix, elles auront recours au prétoire, lieu de débat contra- dictoire respectant en principe l’équivalence des justiciables. Inversement, lorsque la manifestation, le lobbying, la contre-expertise et le recours en contentieux ne permettent pas d’obtenir satisfaction, le dispositif participatif (re)devient le réceptacle des revendications associatives. L’offre participative ne transforme pas profondément les répertoires d’action, mais élargit la gamme des modes opératoires. L’usage qui en est fait par les associations crée surtout un espace d’entre-deux, ni totalement insti- tutionnel ni totalement non conventionnel. C’est le lieu véritable de régéné- ration de la démocratie locale.

CONCLUSION

Ces différentes stratégies et logiques d’action révèlent que les acteurs sociaux urbains ne peuvent se contenter de cette nouvelle offre participative institutionnalisée, surtout quand les dispositifs paraissent imparfaits ou forte- ment contraints. Celle-ci n’est qu’une scène qui vient s’ajouter à d’autres déjà là, ou qui préexiste à des espaces alternatifs à venir. L’enjeu des luttes, autre- ment dit l’objet du débat public et la controverse qu’il suscite, paraît plus déterminant. Les tentatives de constitution d’espaces publics subalternes n’ont de sens et ne parviennent à trouver à leur tour un public qu’autour d’en- jeux conflictuels. À défaut, ces espaces tournent à vide avant de s’évanouir, faute d’objet ou d’interlocuteurs politiques. Pour les associations, la recomposition de leur rôle social dans un contexte d’institutionnalisation du débat public tient à leur capacité de construire du conflit dans un espace local qui cherche en permanence à l’étouffer, ou tout au moins à le pacifier en réduisant son intérêt. Elles y par- viennent plutôt bien lorsqu’elles font valoir l’espace propre de l’association comme l’une des scènes de l’espace public local où se construit une parole collective démocratique et informée, susceptible ensuite de se frotter à d’autres sur les scènes institutionnalisées. Elles y parviendront sans doute encore mieux si elles gagnent en influence sur l’organisation de la scène ins- titutionnalisée elle-même, ce qui passe par une exigence de participation en amont des dispositifs, pour en déterminer avec les élus les modalités concrètes de fonctionnement. Cette réflexion sur les enjeux et les modes de la participation est, en France, jalousement contrôlée par la sphère politique. Les élus, même les plus convaincus des nécessités de réformer la démocratie représentative, se défient d’une société civile perçue tour à tour comme apathique et éminem-

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ment subversive. La participation est pour eux une boîte de Pandore et, hors d’une prudence obsessionnelle et d’un encadrement de tous les instants, il n’est point de salut pour la vie politique et ses représentants. C’est contre ce front de méfiance que les associations ont à lutter en permanence, sans que la quête de reconnaissance vienne appauvrir le conflit, mais sans que la distance critique érode leurs capacités constructives. Cette lutte se situe sans doute à l’intérieur et non en retrait hostile de ces arènes participatives, qui ne sont ni plus ni moins imparfaites que la démocratie elle-même.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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