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Auteur :

Mme Aldjia Outaleb Maitre de conférences Département de français Faculté des Langues et Lettres Université de Tizi Ouzou ALGERIE

Résumé de la communication écrite.

Domaine : sociophonétique sociolinguistique.

Titre : le français d’Algérie. Etude de la variation phonétique.

Résumé

Lorsque des natifs surprennent des étrangers parlant leur langue maternelle, il est souvent aisé, pour eux, de détecter dans leur prononciation ce qui s’appelle un « accent étranger » car il s’agit de traits plus « difficiles » à acquérir que le vocabulaire, la syntaxe et la morphologie (André Martinet et Henriette Walter : 1973). De ce point de vue, nous savons pertinemment que la langue maternelle joue un rôle important dans la production orale des langues étrangères et l’apprentissage de la prononciation implique l’acquisition d’un grand nombre de structures phonétiques et phonologiques. Le but principal de cet article est de décrire et analyser la manière dont la langue maternelle influence la prononciation de la langue étrangère. Pour ce faire, nous allons examiner les caractéristiques structurales de la langue maternelle et ses effets sur la prononciation de la langue étrangère. La langue maternelle des locuteurs est le kabyle, une langue marginalisée, le français étant la première langue étrangère enseignée à l’école algérienne. Dans ce qui suit, nous nous poserons les questions suivantes :

- Quels types de phonèmes présentent des difficultés à ces locuteurs étrangers ?

- Quels sont les types d’erreurs produits ?

- Qu’est-ce qui a pu provoquer ces erreurs ? Pour y répondre, nous mènerons une analyse contrastive des deux langues suscitées et nous effectuerons une description et une analyse des réponses au questionnaire distribué à des jeunes kabylophones résidant dans la ville de Tizi Ouzou (Algérie).

Mots clés Variation phonétique Français langue étrangère Algérie.

Article :

Introduction En France déjà, on ne parle pas la langue française de la même façon d’une ville à l’autre, d’une région à l’autre. Et, on ne parle pas la langue française de la même façon d’un pays à l’autre. L’accent, la prononciation, les tournures de la phrase, et même le lexique changent. Tous les locuteurs ont un accent quand ils parlent le français. En revanche, certains n’en ont pas. Ils communiquent dans un français standard. Et c’est justement par rapport à cette langue que nous considérons que les autres façons de parler sont empreintes d’accents. Ces différentes manières de parler restent une réalité, notamment chez des apprenants étudiant le français comme langue étrangère. En effet, dans ce cas, le français cohabite avec la langue maternelle des locuteurs, comme en Kabylie, par exemple. Notre étude, basée sur l'analyse d’entretiens d’élèves communiquant en français, est centrée sur les représentations sociolinguistiques que ces variations entraînent. Cependant pour bien comprendre les phénomènes que nous allons traiter, ci-après, nous pensons qu’il est nécessaire de présenter ce qui distingue l'accent kabyle de l'accent standard français.

L’accent kabyle Il n’y a pas qu’un seul accent kabyle : les différences se ressentent selon que l’on se trouve à Tizi Ouzou, Tigzirt ou Ain-el-Hammam, et encore plus lorsque l’on franchit les frontières qui séparent la région de Tizi Ouzou, de la région de Boumerdès (à l’ouest), de la

région de Béjaia (à l’est), de celle de Bouira, au sud. Toutes ces régions limitrophes sont kabylophones. Nous devons préciser, par ailleurs, que nous pouvons rencontrer deux personnes habitant dans le même immeuble ne communiquant pas automatiquement avec le même accent : les critères de l’appartenance régionale de naissance, le statut, l’âge entrent en ligne de compte. Dans ce qui suit, nous allons essayer de décrire l’accent du français parlé dans la ville de Tizi Ouzou, uniquement. Pour ce faire, nous avons choisi de travailler sur les écrits d’apprenants. Exerçant la fonction d’enseignante, nous avons très souvent observé et relevé, dans les productions écrites, de nombreuses erreurs dues justement à leur parler. Ainsi, nous sommes nous demandé :

- Quels types de phonèmes présentent des difficultés à ces locuteurs étrangers ?

- Quels sont les types d’erreurs produits ?

- Qu’est-ce qui a pu provoquer ces erreurs ? Pour y répondre, nous avons mené une analyse contrastive des deux langues suscitées et avons effectué une description et une analyse auditives d’un texte français lu par des élèves de classes de terminale.

Caractéristiques de la langue maternelle des apprenants Pour Uriel Weinrich (1963), là où la LM et la LE sont organisées différemment, réside l’erreur. En effet, il est nécessaire de rappeler le mécanisme linguistique des langues en contact afin de pouvoir dégager l’origine des erreurs (Brahim Ahmed, 1994, Guy Fève, 1984, Danielle Leeman-Bouix, 1994) dans les constructions en français, c’est pourquoi nous présentons quelques caractéristiques du kabyle, langue maternelle de la quasi-totalité des apprenants du français. Nous avons choisi de présenter délibérément la caractérisation d’une seule langue locale : le kabyle car elle est la langue dominante à Tizi Ouzou, même si les locuteurs, y compris les élèves, maîtrisent et s’expriment en arabe dialectal. Ce travail n’a pas comme prétention une approche comparative entre les langues décrites ci-après. Il ne vise pas non plus à proposer une description exhaustive du kabyle

pour lequel il existe de nombreux et sérieux travaux. Cependant, nous avons fait des parallèles entre le kabyle et le français lorsque ceci s’imposait dans l’analyse. Dans ce qui suit, nous nous sommes seulement limitée à la description des aspects phonologiques car ayant un impact sur le français écrit. Le système phonologique de la langue kabyle se distingue par une prédominance des consonnes sur les voyelles.

a- Voyelles

Il est vrai que leur réalisation est très souvent différente de ce que prescrit le français

standard. En effet, le système vocalique du kabyle, comme celui de l’arabe, restreint d’une

manière générale au triangle élémentaire /i/, /ɑ/, /u/, trois phonèmes qui « ont une aire de dispersion très large »1, parce qu’influencés par les consonnes voisines, est réduit par rapport à celui du français ; c’est cette différence, comme nous le verrons dans la suite, qui provoque de nombreuses erreurs dans les écrits des élèves.

Dans son système phonologique, l’élève algérien ne différencie que les voyelles courtes

[i], [u], [ɑ] et les voyelles longues [i:] [u:] [ɑ:]. De ce fait, plusieurs erreurs peuvent être considérées comme morphologiques alors qu'elles émanent d'une réalisation différente de phonèmes.

Dans le système vocalique du kabyle, il existe un seul phonème postérieur de premier degré d’aperture arrondie : /u/. En tant que tel, il est prédisposé à se confondre avec /y/, du français. Et, en tant que phonème postérieur arrondi, il a tendance à être confondu avec le /o/, du français, lui aussi postérieur. Autrement dit, comme il est difficile de prononcer /y/ et /o/ et donc d’en faire la distinction, les élèves les assimilent à [u], qu’ils connaissent dans leur langue.

Les phonèmes /y/, /o/ et /ɔ/, /e/ et /ε/ qui n’existent pas dans le système vocalique

kabyle, sont réalisés, dans la plupart des cas par le phonème le plus proche, en l’occurrence :

- /y/, comme /i/, est parfois relâché et tend vers le /œ/.

- /y/, /ɔ/ et /o/ sont réalisés à l’aide du phonème /u/ ; - /e/ et /ε/ sont réalisés à l’aide du phonème /i/.

Par ailleurs, il arrive que le phonème i remplace /y/. Quant aux labiales centrales /ø/ et /œ/ n’apparaissant pas non plus en kabyle, elles sont réalisées, dans la majorité des cas, par le phonème /e/.

A côté de ces voyelles, une autre, centrale neutre, [ə], non phonologique, apparaît en

kabyle, dans un terme, pour éviter la constitution d’un groupe de plus de deux consonnes. De nature strictement phonétique, la réalisation de ce son, le schwa, est instable. Dans les

exemples : kkr = kkǝr1= « lever » et gzm = gzǝm « couper », sa réalisation est facultative alors que devant et après un son tendu : tanəkra « la levée », elle est obligatoire.

La semi-voyelle /ɥ/ est inexistante en kabyle. De ce fait, elle se réalise à l’aide du phonème le plus proche : /w/, ce qui laisse supposer que ce type de difficultés peut être rencontré chez nos informateurs.

1 CHAKER Salem (1984), Textes en linguistique berbère, Paris, CNRS, p. 82.

Les voyelles nasales n’existent pas en Kabyle, elles sont soit confondues entre elles, soit dénasalisées, ce que nous avons envisagé de vérifier dans le corpus. En effet, l’influence du kabyle se fait aussi fortement ressentir dans la nasalisation. Ainsi les mots terminés par /ã/ comme appartement est réalisé abartma.

b- Consonnes Le système consonantique du français en Kabylie (notamment à Tizi Ouzou), est également loin de celui du français standard. La différence évoquée, par exemple, est celle du /r/ roulé chez les hommes. Le /r/ connaît en effet deux réalisations chez les kabyles : roulé chez les garçons et grasseyé chez les filles. Cependant, ces formes sont de plus en plus mélangées, et vont en disparaissant à mesure que les élèves entrent à l’université et suivent des études supérieures.

Le système phonologique kabyle ne possède pas non plus les oppositions :

- des bilabiales sourde et sonore /p/ et /b/ ;

- des labio-dentales sourde et sonore /f/ et /v/. Aussi, l’apprenant a-t-il tendance à effectuer une adaptation phonologique, c’est-à-dire, à assimiler le phonème /b/ existant dans sa langue maternelle aux deux phonèmes /p/ et /v/ du français comme les exemples suivants, relevés du corpus le montrent :

- boust pour poste ;

- balize pour valise. Dans certains autres termes, le graphème f réalise le phonème /v/ comme foiyajeur pour voyageur.

La prononciation du /h/ présente une situation similaire à celle du /r/. Le h aspiré n’est pas un signe distinctif en français, mais il occupe une place importante en kabyle. Certains apprenants prononcent /h/ :

- en /h/ anglais comme dans home : /døh]r/ (dehors), /ãho/ (en haut).

, h allemand dans Haus h voisé, h anglais entre sons voisés dans behave, manhood.

- en /ħ/ comme nahla (abeille)

- en /h/ comme hirou (chat)

Le système phonologique berbère ne disposant pas non plus de la palatale nasale /ɳ/, les élèves ne la réalisent pas comme dans mantane au lieu de montagne.

c- Le débit La « loi de l’économie » est également relevée chez les apprenants du FLE : les groupes consonantiques ne se prononcent pas, notamment à la fin de mots. Exemples :

formidab au lieu de formidable. En plus de la chute du /l/ on assiste ici à la sonorisation du /p/ en /b/ dans boubel au lieu de poubelle. Sous l'influence des phonèmes voisins, les assimilations sont des constantes chez nos informateurs. Par exemple, au voisinage de /y/ voyelle labialisée, par assimilation, la voyelle /i/ se labialise et se réalise /y/ dans : Jutulize au lieu de j’utilise.

Comme nous venons de le voir, la prononciation du français à Tizi Ouzou est suffisamment différente de celle du français standard, en particulier en ce qui concerne l'accentuation et la réalisation des voyelles et quelques consonnes. Dans ce qui suit, nous présenterons le corpus utilisé pour l’analyse, nos informateurs et les questions qui leur ont été posées.

Présentation du sujet et du corpus L’école est le principal agent pour apprendre le français ; il représente même une nécessité. En revanche, les techniques d’apprentissage ne sont pas toujours favorables à tous les apprenants. Les élèves apprennent, la plupart du temps, le français, parfois dans des conditions difficiles. Un des éléments susceptibles de reconnaitre un locuteur est l'accent, c’est ce qui rapproche de ses origines, à la langue de ses parents, ses grands-parents. La façon de parler c'est la première chose qui entre en jeu dans les relations sociales. Et, on ne choisit pas son accent, on le subit. On peut décrire précisément l’accent de Kabylie en termes de phonologie, mais ce sont les représentations des autres locuteurs qui en font un accent dit chantant et trainant.

Pour notre travail, nous avons élaboré un questionnaire écrit, distribué à plusieurs locuteurs afin d’établir un inventaire des représentations qu’ils ont de leur accent. Nos informateurs sont tous kabyles originaires de la région de Tizi Ouzou et y ont toujours vécu, un détail très important pour notre étude. Les entretiens, d’une durée moyenne de 15 minutes, se sont déroulés au lycée. Pour ce faire, nous avons utilisé un magnétophone. Nous leur avons expliqué que les interviews allaient servir pour une étude. Les premières minutes ont été difficiles, les interviewés étaient mal à l’aise pour parler, ensuite, les entretiens se sont déroulés sous forme d’une conversation des plus normales. Tout le monde parlait de façon familière.

Le questionnaire est composé de 10 questions :

1- Qu’est-ce qui caractérise la Kabylie ? Cette question, qui, en apparence, n’a aucune relation avec notre thème, peut révéler l’attachement, le trait identitaire des personnes interviewées par rapport à leur origine. Nous avons également posé la question de savoir si l’élève entendait parler kabyle autour de lui.

2- Entendez-vous parler kabyle autour de vous ? Nous savons pertinemment que la plupart des gens habitant à Tizi Ouzou s’expriment en kabyle mais l’intérêt de cette question est d’inviter à parler sur la langue.

3- Est ce que les Kabyles ont un accent original quand ils parlent français ? La réponse par l’affirmative, est bien entendu, commentée par : « toute personne s’exprimant en français, langue étrangère, a un accent. Les kabyles ont également leur accent lorsqu’ils parlent le français. » En outre, nous avons relevé d’autres réponses. Par exemple, certaines nous développent une sorte d’exposé des caractéristiques de la façon de parler des Kabyles, citent notamment de nombreux traits phonétiques. D’autres donnent des réponses plus simples telles : « les Kabyles parlent en effet avec un accent bien particulier, un peu guttural » ; d’autres disent qu’il s’agit d’un français chanté, musical.

4- Pouvez-vous décrire cet accent ?

Bien qu’il y ait certaines personnes qui n’ont pas répondu à cette question pour la plupart ce sont des traits phonétiques différents de ceux des vrais français, tels que la réalisation des phonèmes /o/, /e/, /y/, /ã/ /õ/. D’autres ont évoqué une intonation particulière, chantante.

Ensuite c’est la vitesse d’élocution qui est convoquée : « on parle lentement ». Viennent après des réponses dévoilant des jugements sur la façon de parler. Celle-ci est considérée comme « lourde », « pas agréable à entendre », « gutturale, pour les

hommes » mais aussi, « chantée par les femmes ». Les Kabyles sont également qualifiés comme étant des locuteurs parlant haut et fort, et ce, même quand ils parlent au téléphone.

5- Et vous, parlez-vous de cette manière ? Le « oui » sans justification ni commentaire, apporté à cette question a été presque général.

6- Pensez-vous que moi-même, j’ai cet accent kabyle lorsque je m’exprime ? Pour la plupart des personnes interrogées, elles sont en accord sur le fait que j'ai peu ou pas d'accent. En revanche, toutes les personnes interrogées pensent avoir légèrement cet accent qui teinte toute communication orale des habitants de Tizi Ouzou.

7- Pensez-vous personnellement faire l’effort de gommer un peu votre accent ? Et si oui, dans quelles circonstances ? De prime abord, personne n’exprime le désir de changer son accent. En revanche, certains ont déclaré changer d’accent sous certaines conditions, telles :

- lorsque nous nous retrouvons devant des personnes bien instruites et parlant bien le français ; - lorsqu’on a comme interlocuteur un Français ayant un accent standard ; - lorsque l’on se retrouve dans une situation bien précise (dans un bureau d’un haut responsable).

8- Pensez-vous que les jeunes ont plus d’accent que les vieux ? Tous nos informateurs ont répondu ainsi, à l’unanimité :

L’accent des jeunes est très différent de celui des vieux tout comme le parler des premiers est différent des seconds. Et 3 personnes de continuer : « les jeunes ont de moins en moins d’accent que les ainés ; ce qui signifie que le trait identitaire se perd progressivement. » Un autre intervient : « aujourd’hui, nous, jeunes, parlons également arabe, nous sommes mélangés à des voisins venus d’autres villages et villes. L’accent typiquement kabyle tend à s’effacer progressivement. Nous avons bien peur qu’il arrivera le temps où il va totalement disparaitre ».

9- Pensez-vous que cet accent est plus prononcé chez les hommes ou chez les femmes ? Pour la majorité de nos informateurs, les femmes dévoilent moins d’accent kabyle que les hommes. Par exemple, ajoute un interviewé, avec beaucoup de convictions « alors que tous les garçons roulent le /r/, aucune des filles que je connais ne le roule. Elles lisent et parlent toutes le français à la française. »

10- L’accent kabyle représente-t-il un handicap pour vous ? Dans certaines situations, l’accent kabyle peut être un handicap. En effet, nous expliquent deux personnes, lorsque des acteurs kabyles passent à la télévision et s’expriment en arabe avec un accent kabyle, ils sont considérés comme des montagnards, des arriérés, des sous-développés. On appelle les kabyles, ceux de la montagne, des « cavis ». Les téléspectateurs adoptent un comportement moqueur vis-à-vis de cet accent.

Commentaires des entretiens Les entretiens laissent penser qu’en général, les personnes qui résident à Tizi Ouzou et particulièrement celles interviewées sont totalement à l’aise avec leur accent kabyle et que sous aucune condition elles ne voudraient l’effacer. Nous citerons, ci-dessous, les arguments qui l’explicitent. L’explication « quand on aime une personne on aime son accent » est effectivement vraie. En revanche, nous avons relevé également cet énoncé annonçant « je peux ne pas aimer une personne mais aimer son accent ». Une phrase extraite d’un entretien où l’accent kabyle avait amené les personnes interrogées à établir des comparaisons avec l’accent marseillais. L’accent kabyle bénéficie de connotations positives. Nous avons relevé beaucoup d’expressions qui en témoignent :

- Quand il m’arrive d’être interrogé en classe ou que l’on me demande de lire un texte,

l’enseignant me demande presque à chaque ligne de répéter parce qu’il y a des sons que je prononce mal. Il y a des jours où je recommence mais il y a des jours où les remarques me sont insupportables car elles sont dévalorisantes. En tout cas, c’est ça que je ressens.

- Moi, quand l’enseignante me reprend pour bien articuler parce qu’elle ne me comprend pas,

j’essaie de parler et de prononcer les sons correctement après elle. Ca ne veut nullement dire que je veux changer mon accent car c’est notre accent et pour rien au monde on ne veut le perdre.

- On aime beaucoup améliorer les connaissances en langue française et bien pratiquer cette langue mais on ne cherche pas à changer son accent encore moins à l’effacer.

- En ce qui nous concerne, même si on nous disait « on te donne la nationalité française, on

ne changera jamais cet accent ». Toutes les personnes interviewées sont unanimes sur le fait de rester fidèle à son accent « je suis fier de mon accent comme on est fier de ses origines ». C’est un trait qui dévoile leur personnalité, leur passé, leur vécu. D’ailleurs 4 personnes vont jusqu’à se demander pour quelle raison elles changeraient leur accent, que cela reste insignifiant.

- Moi, si on décide de changer son accent on sera aussi amené à changer son nom, ce qui n’arrivera jamais ! En tout cas pas pour moi ni pour mes copains.

- Mais, c’est vrai accepter de se séparer de son accent c’est trahir ses origines et ça, chez les Kabyles, ça n’arrive jamais ! C’est une honte !

- les arabes, quand ils nous entendent parler disent de nous « c’est des djebailis » = c’est des montagnards. En fait, c’est par jalousie qu’ils parlent comme ça de nous.

- Moi, quand je lis ou quand je parle je pense que je prononce différemment. Je m’explique :

par exemple comme je réalise /l/ en /y/, j’ai tendance à le faire quand je parle en français alors que quand je lis, je crois que je ne fais pas pareil. Et puis, il parait également que la plupart des kabyles ne distinguent pas les prononciations des mots tels : bon de banc, lent de long, tu, tout et to

- On ne se rend pas compte qu’on a un accent. On l’entend chez les autres copains mais on ne l’entend pas sur soi…

- On connait beaucoup de personnes qui se la jouent à la française. En essayant de gommer leur accent naturel ils se ridiculisent.

- On a remarqué que certaines personnes renforcent leur accent kabyle lorsqu’elles racontent des blagues sur les montagnards. L’exemple de Fellag, lui-même kabyle, est très représentatif. Ses sketches deviennent plus rigolos encore. Je ne crois pas du tout qu’il fait cela pour se moquer de son accent puisqu’il réunit tous les compatriotes quand il se produit dans les pays étrangers. Et il permet de créer des liens très solides entre les personnes de la même communauté : celle des kabyles.

La renaissance de la culture et de la langue Kabyles Depuis le Printemps berbère (1980), la Kabylie a connu un renouveau linguistique et culturel, ce qui représente un changement de représentations des Kabyles sur eux-mêmes et un changement de représentations des Arabes sur les Kabyles. En effet, le berbère, en général, le kabyle, en particulier, a toujours été victime d’un rejet du gouvernement algérien. A partir des années 1980, les manifestations et les revendications de la communauté berbère (Printemps berbère), en faveur de son identité, de sa culture et de sa langue, ont abouti à sa reconnaissance. Depuis cette date, nous assistons à une introduction de la langue berbère dans les programmes scolaires et un département de langue et culture amazigh est ouvert dans chacune des universités de Kabylie : Tizi Ouzou, d’abord en 1990, Bejaïa ensuite et Bouira depuis septembre 2008. En 2002, une révision de la constitution algérienne ajoute un article reconnaissant le berbère comme langue nationale. Le berbère a ainsi pu bénéficier de mesures importantes qui ont abouti à la création d’un Haut Commissariat Amazigh à Alger, structure permanente chargée, avec les départements Amazigh implantés en Kabylie, de veiller à son enseignement dans le système éducatif et d’œuvrer à son enrichissement et à sa promotion. L’officialisation récente du berbère, son introduction à la télévision et son enseignement « facultatif » dans certaines écoles (collèges et lycées publics) surtout de Kabylie, a contribué à modifier sa place et notamment son statut, parmi les autres langues en présence (Khaoula Taleb-Ibrahimi, 1995).

La langue berbère a également trouvé sa place dans la vie publique. En Kabylie, des panneaux routiers trilingues (arabe - berbère français) fleurissent au bord des routes. Des radios l’utilisent et l’émettent. Le berbère - kabyle fait même son entrée dans la vie économique en devenant un outil de marketing. Aigle-Azur, une compagnie aérienne internationale l’utilise dans ses messages oraux. Les kabyles ont toujours été fiers de leur identité et ils l’ont toujours revendiquée. , c’est pourquoi nous pouvons dire que l’accent participe à ce phénomène.

Aujourd’hui, le peuple kabyle est moins confronté que les générations précédentes au dénigrement de leur langue maternelle.

Cependant, bien que les représentations positives dominent à priori, une analyse plus approfondie des entretiens révèle que si les personnes interrogées déclarent globalement être satisfaites de leur façon de parler, certaines vont jusqu’à afficher des représentations négatives envers les autres habitants d’Algérie : les Arabes. Elles accusent ceux-ci de dénigrer l’accent kabyle. Elles prennent mal les remarques qui leur sont faites lorsqu’elles parlent Nos informateurs étant tous des kabyles de naissance ont, pour leur part, décrit de façon élogieuse leur accent. En revanche, les autres voient dans l’accent kabyle un accent « lourd », « traînant », « guttural ». Quelqu’un disait que les kabyles mélangent tous les sons et prononcent à tord le /y/ partout.

Les deux tiers des personnes interrogées jugent que l’accent kabyle est favorable. Elles précisent que pour l’occasion, elles n’hésitent pas à l’accentuer pour montrer qu’elles sont kabyles.

Analyse épilinguistique Une analyse plus approfondie des commentaires et de la façon dont ceci a été formulé révèle de nombreux points intéressants, et permet également de mettre en relief toutes les stratégies mises en place pour répondre à notre questionnaire. Par exemple, la façon dont les personnes interrogées utilisent les pronoms peut être révélatrice. En effet, nous avons relevé, dans nos réponses, l’usage de différents pronoms : je, on, nous. Nos questions ont été toutes posées à la 2 ème personne du pluriel. En outre, il a été demandé à tous nos informateurs de répondre personnellement. Dans les réponses fournies, nous nous attendions à trouver l’emploi de la 1 ère personne du singulier, donc, le « je » dans la majorité des réponses. Cependant, nous avons relevé les trois sortes de pronoms : le je, le on et le nous.

- Moi, quand je lis ou quand je parle je prononce différemment.

- Mais, si on décide de changer son accent on sera aussi amené à changer le nom

- il y a des jours où les remarques me sont insupportables car elles sont dévalorisantes. En tout cas, c’est ça qu’on ressent. - lorsque nous nous retrouvons devant des personnes bien instruites et parlant bien le français. Même lorsque la question s’adresse directement à l’interlocuteur ce dernier répond, dans la plupart des cas, en utilisant soit « on », soit « nous ». Nous avons relevé ces pronoms :

« Mais, si on décide de changer son accent on sera aussi amené à changer son nom » alors que nous avons demandé très exactement : « Pensez-vous personnellement faire l’effort de gommer un peu votre accent ? Dans quelles circonstances ? » Un autre informateur commence par l’emploi de la première personne mais par la suite opte pour l’emploi de « on » :

« il y a des jours où les remarques me sont insupportables car elles sont dévalorisantes. En tout cas, c’est ça qu’on ressent. »

Pourtant les questions auxquelles il fallait répondre invitent à exprimer ses propres sentiments, ses propres impressions mais les personnes interrogées préfèrent inscrire leurs réponses et leurs expériences au sein d’un groupe. Nous supposons que ceci représente le fait de faire adhérer tout le peuple kabyle à ses convictions. C’est également une façon de prouver la solidarité de penser propre au peuple. L’individu, lui-même n’a pas besoin de justifier personnellement son expérience et son vécu puisque le peuple vit les mêmes expériences. Il s’agit là d’un phénomène connu car collectif. L’individu n’existe que dans le groupe :

« Ca ne veut nullement dire que je veux changer mon accent car c’est notre accent et pour

rien au monde on ne veut le perdre. »

« pour les arabes, notre accent est un trait de basse classe… on est des paysans, des djbailis »

Une seule personne, pourtant d’origine kabyle, fait preuve d’une autre prise de position par rapport aux autres informateurs. Sa réponse était assez expressive en parlant de l’accent des Kabyles, en disant précisément « ils ont un accent pas beau, moche. » Je ne parle pas kabyle. A la maison, on ne parle pas kabyle. Tous nos voisins et amis sont des Arabes, à part la famille. » Pour bien comprendre ces propos il faut préciser que cette personne née en Kabylie a toujours vécu dans une région arabophone jusqu’au décès de son père. On retrouve ici une

certaine coupure dans la vie de la jeune personne, à la perte de certains passages de sa vie d’enfance. Elle ne s’est pas imprégnée comme tous les autres des mêmes modes de vie.

Un autre jeune, qui a habité pendant quelques années dans une région de l’Est algérien, une région arabophone, a eu un avis différent de celui cité précédemment quant à

l’accent prononcé des Kabyles : « La Kabylie m’a toujours manquée. Chaque vacance je revenais vivre chez mes grands parents et on se retrouvait entre copains. Il fallait toujours parler kabyle et avec son accent ! C’est la seule langue qu’on pratiquait. Elle me rapprochait et me soudait encore plus à mon groupe d’amis. » Il enchaîne :

« On se plaint pas de l’accent. Les gens parlent lentement même s’ils chantonnent on

comprend toujours ce qu’ils disent. Par contre, vous entendez parler les oranais avec leur accent tu ne comprends rien ! On dirait qu’ils parlent chinois » Nous comprenons par là que l’auteur de ces paroles veut montrer que l’accent kabyle n’empêche pas une bonne communication. Ici, nous notons la nécessité d’appuyer sur l’adéquation entre l’accent et la communication.

A

côté, d’autres Algériens parlent d’une façon incompréhensible, ce qui est du à leur accent.

Une autre personne nous dit : « C’est pas tout à fait pareil dans la ville de Tizi Ouzou

l’accent n’est pas très marqué car chaque famille a son accent ».

Nous relevons dans certaines réponses l’appel de notre collaboration, de notre implication de la part de l’auteur : « tu vois ce que je veux dire » « et toi tu penses la même chose » Parfois, ils nous retournent nos questions :

« Et toi tu es Kabyle ? »

« Et toi tu penses quoi ? » ;

« Tu diras quoi, à ton avis ? » ;

« Comment tu aurais réagi si tu avais été à notre place ? »

Au fond, ils voulaient, peut-être, mener un débat ; ils voulaient discuter les questions qui leur sont adressées et surtout avoir notre avis sur les questions ou avaient-ils besoin

d’être rassurés qu’ils pouvaient émettre librement leurs avis ?

A côté de ces signes significatifs employés par nos informateurs pour exprimer leurs propres sentiments, nous avons relevé l’utilisation abusive des locutions « je pense », « je crois » qui permettent également de cacher l’implication des auteurs. Ces locutions sont parfois remplacer par d’autres mots-outils tels « à mon avis », « je suppose », « je ne suis pas sûr », « on n’est pas certain que ».

Outre les personnes qui apprécient la présence de l’accent kabyle, nous avons retrouvé celles qui affichent une attitude négative. Elles rejettent en bloc cet accent sans pour autant souhaiter que la langue kabyle disparaisse :

- On habitait à Alger. Quand je lisais ou parlais, mon copain de classe répétait derrière moi en appuyant sur mon accent… Tous les autres rigolaient. J’en pleurais énormément. Cet accent est très vite devenu pas beau du tout à entendre. C’était insupportable. Je détestais. S’il se perd ce n’est pas gênant, enfin c’est ce qu’on pense. En revanche, la langue kabyle ne doit pas disparaître sinon on va disparaître aussi. Tu vois, l’accent et la langue, ce n’est pas pareil du tout, n’est-ce pas ? Nous voyons ici que l’informateur se soucie surtout de ce que les autres pensent de sa façon de parler. En fait, c’est l’avis des gens qui importent « tous les autres rigolaient et j’en pleurais énormément », ce n’est pas l’accent lui-même qui dérange.

- l’accent kabyle en parlant le kabyle, c’est bien mais avoir l’accent kabyle en parlant le français c’est moche ! On veut pas le garder.

- quand on a l’accent kabyle on nous repère de suite qui on est, d’où on vient. Ca dérange.

- on ne peut passer inaperçu avec cet accent. Il nous dévoile totalement. C’est gênant !

- Après avoir entendu des remarques méchantes des personnes d’autres régions du pays,

maintenant, entre copains on essaie toujours d’effacer cet accent qui nous colle comme un timbre. Il faut tout le temps penser à faire des efforts. On s’applique et on se surveille, on se

corrige, eh oui, on veut parler comme des vrais parisiens

Conclusion Cet article a pour but d'étudier et expliquer les représentations que les Kabyles ont de leur accent quand ils parlent français, accent influencé par le contact avec la langue maternelle « le kabyle ». L'élément le plus marquant qui se dégage à première vue des entretiens que nous avons réalisés est qu’aujourd’hui, certaines personnes interrogées semblent satisfaites de leur façon de parler. En effet, pour la plupart, les personnes que nous avons rencontrées étaient à l'aise avec leur accent, considéré comme étant l’élément faisant partie intégrante de leur identité kabyle, celle que le peuple a toujours revendiquée. Aujourd’hui, plus que jamais, être Kabyle est perçu comme une chose très positive, grâce en particulier aux revendications suivis de renouveaux culturels et linguistiques des années 1980. Aujourd’hui, parler la langue kabyle n’est plus un acte dangereux et parler avec l'accent kabyle n'est plus une source de malaise comme il l’a été dans les années post- indépendance. Aujourd’hui, être Kabyle, pour les Kabyles, ne rime plus avec « arriération » comme cela était perçu (et est encre perçu) par certains autres algériens et aussi par certains kabyles qui avaient une mauvaise image de leur accent.

En revanche, quand nous analysons plus profondément les réponses de certains de nos informateurs, nous ressentons une certaine gêne. Une gêne qui peut se traduire par une non- implication personnelle de l’auteur ou au contraire par son rejet total. En outre, nous avons relevé, parmi les témoignages recueillis, un mélange des deux : ce phénomène, contradictoire à première vue, illustre, en même temps, deux aspects complémentaires qui sont l’éloge et le dénigrement. Il s’agit à la fois de sentiments d’affectivité et de rejet. L'analyse des entretiens montre ce que les Kabyles pensent eux-mêmes de leur façon de parler, mais aussi ce qu'ils croient savoir de ce que les autres pensent de leur accent. Aussi, persuadés que les autres n'apprécient pas leur accent, ils en sont arrivés jusqu’à le rejeter. Nous pouvons avancer que les représentations que les Kabyles ont de leur accent sont également construites sur les représentations qu’ont les autres Algériens.

Même si les Kabyles semblent être « affranchis » du mépris et de la marginalisation de la part d’autres Algériens, même si les mauvaises remarques, les critiques semblent avoir disparu du paysage kabyle, les remarques et les représentations sont toujours présentes chez les Kabyles. Ces représentations sont-elles amenées à se transmettre de génération en génération. Il serait très intéressant de procéder à une autre recherche dans quelques années.

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