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Un Coup d'État Pour les Riches
Auteur Giles Ji Ungpakorn
Éditeur Workers Democracy Publishers P.O.Box 2049, Chulalongkorn,
Bangkok 10332, Thaïlande. Tel +66 022187221
Distribué par Chulalongkorn University Bookshop www.chulabook.com

Introduction
Cher Lecteur, si vous espérez une analyse de tendance dominante classique de
la politique et de la société thaïlandaise dans ce livre, vous n'avez pas besoin d'en
lire plus. Fermez ce livre et jetez-le au loin.. Mais si vous recherchez une
explication alternative des événements, alors lisez-le...
Contrairement à ce que l‘on entend parfois, la politique thaïlandaise n'est pas
mystérieuse ni incompréhensible pour un esprit international. Elle requiert
seulement de bonnes lentilles pour distinguer les motifs communs à la politique
partout dans le monde.
Si vous croyez à la "théorie de l'élite", vous verrez que tous les
développements de l'histoire et de la politique thaïlandaise ont été déterminés par
de grands dirigeants et des esprits élevés. Vous observerez une lente progression
linéaire de la société thaïe avec peu de changements fondamentaux. Vous êtes
encouragé à croire que les civilisations thaïe ou asiatiques sont uniquement
orientales et mystérieuses. Vous allez soutenir l'idée que la Démocratie est un
concept occidental. Vous allez penser que le culte thaïlandais des Rois et des
dictateurs et tous les événements politiques sont dus à de la manipulation par les
Rois, les généraux, les patrons ou les politiciens enrichis. Les pauvres, les
travailleurs et les paysans sont rarement mentionnés. Quand ils le sont, c'est
uniquement pour les blâmer de leur "stupidité", de leur faiblesse, de leur mentalité
arriérée, afin de démontrer qu'ils ne devraient jamais avoir aucun droit.
Or, on ne peut applaudir sans utiliser deux mains. Une main claquant seule
contre l'air n'est rien. De même, une analyse qui ne prend pas en considération la
relation entre les dirigeants et les dirigés d'une façon dialectique ne vaut pas grand
chose. Lorsque Marx et Engels écrivirent dans le Manifeste Communiste que
l'histoire de l'humanité était l'histoire de la lutte des classes, ils n'ont jamais
prétendu qu'une telle lutte serait uniforme ou figée. Il est impossible de comprendre
la politique et la société thaïlandaises sans une perspective de lutte des classes.
La crise économique de 1997 ne peut pas être expliquée sans tenir compte de
trois facteurs : la compétition pour exploiter le travail, la bataille pour
l'augmentation des salaires et la surproduction du capitalisme. Le mouvement de

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réforme qui a conduit à la constitution de 1997 a été mené d'en bas. Il a commencé
par une lutte des opprimés contre la dictature militaire de 1991. Mais il a fini par
être détourné par l'aile droite libérale et les politiciens de l'argent. Le populisme du
Thaï Rak Thaï a certes été motivé par le pouvoir des opprimés et leur potentiel de
révolte en temps de crise. Mais ce populisme du Thaï Rak Thaï est une terrible
déformation de la lutte des classes, parce qu'il s'agit uniquement d'un mécanisme
destiné à acheter la paix sociale par un parti capitaliste. Le putsch de 2006 est en
réalité un "coup d'État pour les riches", contre les intérêts des pauvres. Le
populisme et le coup d'État ont été rendus possibles par la faiblesse du Mouvement
du Peuple Thaïlandais. Ce manque de force a ses causes historiques dans la défaite
du dernier cycle de la lutte des classes lors des années 1970. Enfin, la violence du
Sud de la Thaïlande peut être expliquée en observant la répression de la population
malaise musulmane par l'État thaïlandais et comment cette population se bat en
retour.
Ce livre s‘est fixé une tâche dangereuse. Il cherche à analyser et à nettement
critiquer la politique thaïlandaise contemporaine en une époque de crise sérieuse. Il
parle de la crise Taksin, du coup d'État, des diverses fractions de l'élite, du
Mouvement du Peuple et de la violence dans le Sud. Beaucoup d'événements sont
en train de se dérouler au moment même où j'écris. La probabilité de faire des
prédictions incorrectes est grande. Je vis dans une dictature où les discussions
ouvertes ne sont pas encouragées. Cependant le climat de censure et le manque de
débats sur les événements courants de Thaïlande sont précisément les raisons pour
lesquelles je suis forcé de publier ce livre maintenant. J'ai grand espoir qu‘il va
stimuler des discussions et des débats ultérieurs qui conduiront à une meilleure
analyse des événements. Pour finir, vous remarquerez peut être que, dans ce livre,
l'orthographe de plusieurs noms thaïlandais diffère de celle des articles des
journaux et de la plupart des autres documents. C'est intentionnel. Le but est d'aider
le lecteur à prononcer correctement les noms thaïs.
Giles Ji Ungpakorn
Faculté de Sciences Politiques,
Université Chulalongkorn, Bangkok 10330, Thaïlande.
Janvier 2007


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Une brève Chronologie historique
Époque Sukhotai années 1200
Époque Ayuttaya 1350-1767
Époque Bangkok 1782. La domination coloniale de la région commence dans
les années 1800. La fin du système Sakdina et l'établissement de la Monarchie
Absolue date des années 1870 ainsi que la transformation de la Thaïlande en un
État Nation avec des frontières délimitées.
La Révolution qui a renversé la Monarchie Absolue date de 1932.
La lutte pour le pouvoir entre les Royalistes, la Gauche (Pridi Panomyong) et
les Nationalistes (Pibun Songkram) date des années 1930/40
Le coup d'État militaire de Sarit qui a conduit à 6 ans de dictature militaire a
eu lieu en 1957.
La révolte de masse contre les militaires date de 1973.
La sanglante répression contre la Gauche et l'intensification de la lutte rurale
par les communistes datent de 1976.
Vers le milieu des années 1980 c'est l'effondrement du Parti Communiste et le
retour de la démocratie.
En 1991, un coup d'État militaire renverse le gouvernement élu de Chartchai.
En 1992 a lieu une nouvelle révolte de masse contre les militaires.
La crise économique et la nouvelle Constitution ont lieu en 1997 et sont
suivies par une résurgence de grèves et de protestations rurales.
En 2001, Le Thaï Rak Thaï de Taksin gagne sa première élection.
Le Thaï Rak Thaï déclenche la guerre contre la drogue et provoque un massacre à
Takbai. Le Thaï Rak Thaï introduit aussi un système de protection de la santé
universel et des fonds de micro-crédits pour les villages.
En 2005, raz de marée électoral pour le Thaï Rak Thaï qui gagne sa deuxième
élection. L'Alliance du Peuple pour la Démocratie (P.A.D.) proteste contre Taksin
du début jusqu'au milieu de l'année 2006.
En avril 2006, le Thaï Rak Thaï gagne 16 millions de voix lors une élection
boycottée par l'opposition.
Le 19 septembre 2006 a lieu le coup d'État qui renversa Taksin et qui détruisit
la Constitution de 1997.
Les crises politiques et économiques sont comme de puissants orages. Elles
chassent au loin les fausses images et sont de sévères tests pour le peuple, les

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institutions et les mouvements. Elles exposent la réalité de la société qui est
souvent cachée en des temps plus normaux. Le putsch du 19 Septembre, qui a
détruit la démocratie thaïlandaise et la Constitution de 1997, a montré la vraie
nature du libéralisme thaïlandais et aussi le point faible du mouvement anti-Taksin
appelé l'Alliance du Peuple pour la Démocratie (P.A.D.).
Les forces majeures à l'origine du coup d'État du 19 Septembre sont des
groupements anti-démocratiques de l'élite civile et militaire, des dirigeants
d'affaires, des politiciens et des intellectuels néo-libéraux mécontents. Le putsch a
aussi été soutenu par la Monarchie. Ce que tous ces groupes ont en commun est
leur mépris et leur haine pour les pauvres. Pour eux, "trop de démocratie" donne
"trop de pouvoir" à l'électorat pauvre et encourage les gouvernements à "trop
dépenser" pour l'aide sociale. Ils pensent que la Thaïlande est divisé entre "la
classe moyenne éclairée qui comprend la démocratie" et les "ruraux et pauvres
citadins ignorants".



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Chapitre 1 - La crise du gouvernement Taksin et le coup d'État pour les
riches.

En fait, l'inverse est le cas. Ce sont les pauvres qui comprennent et sont
engagés dans la démocratie tandis que les classes moyennes sont déterminées à
s'accrocher à leurs privilèges par tous les moyens possibles.

Le coup d'État du 19 Septembre.
Le soir du 19 Septembre 2006, une junte militaire se nommant elle-même "le
Comité de Réforme du Système Démocratique avec la Monarchie à la Tête de
l'État" organisa un putsch et renversa le Premier Ministre, démocratiquement élu
mais controversé, Taksin Shinawat. Le langage de cette junte évoque ―1984‖ de
George Orwell. "Démocratie" signifie dictature militaire et "réforme" veut dire
déchirer la constitution de 1997, abolir le Parlement ainsi que les organismes
indépendants et déclarer la loi martiale. Après le coup d'État, les médias furent
rigoureusement contrôlés par des officiers de l'armée installés dans tous les bureaux
et le site web critique de Midnight University fut fermé pour un temps, tout ça au
nom de la "démocratie". La junte fit preuve d‘une grande paranoïa et insista pour
que son titre complet (ci dessus) soit précisé à chaque fois que les médias faisaient
une quelconque référence à elle en thaï. Ceci pour renforcer le "fait" que c'était un
"coup d'État royal et démocratique". Et quand son nom était mentionné en anglais
par les médias étrangers, on leur demanda de couper les mots concernant la
monarchie pour éviter tout "malentendu", comme celui que ce puisse être un putsch
Royal. La BBC ainsi que d'autres chaînes de télévision étrangères furent censurées,
d'abord en supprimant toutes les retransmissions locales et ensuite en substituant
des publicités à chaque fois qu'elles mentionnaient Taksin ou montraient sa photo.
En janvier 2007, la junte convoqua les patrons des médias pour les menacer de
mesures rigoureuses s'ils rapportaient les opinions de Taksin ou d'autres politiciens
du Thaï Rak Thaï (1).
Le Général Sonti Boonyaratgalin, le chef de la junte, celui qui déchira la
Constitution, détruisit la démocratie alors que son devoir était de la protéger (2),
donna une interview en octobre 2006 où il déclara ceci : "Je soupçonne beaucoup
de Thaïs de manquer d'une bonne compréhension de ce qu'est la démocratie. Le
peuple doit comprendre ses droits et ses devoirs. Certains doivent apprendre la
discipline. Je pense qu'il est important d'éduquer les gens sur ce que sont les vrais
règles démocratiques. (3)" Une telle arrogante stupidité est typique de la plupart
des organisateurs thaïlandais de coups d'État, au passé comme au présent. Cette
déclaration est juste un dépoussiérage de la vieille formule comme quoi les pauvres

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ne sont pas prêts pour la démocratie. Ce mensonge a été utilisé par l'élite thaïe
depuis 1910. En décembre, le Général Sonti admit qu'avec d'autres membres de la
junte, ils avaient dépensé 1 milliard de baths de fonds publics, pris sur les "fonds
secrets " de l'armée, pour leur coup d'État illégal (4). On peut certainement qualifier
cela de corruption à grande échelle, ainsi que d'abus de biens publics.
La junte avait promis de garder le pouvoir pour deux semaines seulement. Une
fois ce délai passé, elle resta à la tête de l'État sous le nouveau nom de "Conseil
pour la Sécurité Nationale" (C.N.S.), et nomma un officier de l'armée à la retraite,
le général Surayud Chulanon, au poste de Premier Ministre. Ce gouvernement
illégitime fut installé et pouvait être destitué n'importe quand par le C.N.S.
Comme les généraux birmans, la junte pensait qu'un simple changement de nom
suffirait à faire la différence, que le peuple oublierait qu‘elle était toujours au
pouvoir et, plus étonnant encore, que la communauté internationale penserait que
c‘était "démocratique". Le ministre des Affaires étrangères de la junte déclara que
celle-ci allait encourager les généraux birmans à faire des pas vers la démocratie.
Chacun peut imaginer la conversation des dictateurs thaïlandais et birmans sur la
question.
La junte prétendit qu'elle avait nommé un Premier Ministre "civil". Les
commentateurs se bousculèrent pour lécher les bottes du nouveau Premier Ministre,
le général Surayud, en disant que c'était un "homme bien et de bonne moralité". En
fait, Surayud, lorsqu'il servait dans les forces armées en 1992, fut en partie
responsable du bain de sang perpétré contre les manifestants pour la démocratie (5).
Il conduisit personnellement un groupe de seize soldats à l'intérieur du Royal Hotel,
transformé en hôpital de campagne provisoire, et là ses hommes battirent et
frappèrent les blessés à coups de pied (6). Des reportages de la BBC et de CNN de
l‘époque montrent des soldats piétinant des gens forcés de rester couchés sur le sol.
Trois mois après le putsch de 2006, le 4 décembre, le Roi fit l'éloge du Premier
Ministre Surayud lors de son discours annuel à l'occasion de son anniversaire.
Le nouveau cabinet ministériel nommé par les militaires fut composé de néo-
libéraux. Le ministre des Finances, Pridiyatorn Devakul, était un homme qui
croyait en la "discipline fiscale néo-libérale". Il était opposé à "trop de dépenses"
pour la santé publique. Après le coup d'État, le bureau du Budget réduisit de 23%
les dépenses pour le système de protection de la santé du Thaï Rak Thaï tandis qu'il
augmentait de 30% celui de la Défense (7). Pridiyatorn menaça d'abandonner de
nombreux projets de transports publics destinés à régler les problèmes de
circulation de Bangkok. Les membres de l'élite ne se préoccupent pas de la santé ni
des transports publics. Ils peuvent passer à travers les embouteillages avec des
escortes policières, ce qui n'est pas autorisé aux ambulances conduisant des blessés
aux Urgences. Les ministres des Affaires Étrangères et du Commerce étaient

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partisans des impopulaires Accords de libre-échange et le ministre de l'Énergie était
un fanatique de la politique de privatisation de Margaret Thatcher. Mis à part les
néo-libéraux, l'illégitime gouvernement dictatorial était composé d'anciens
fonctionnaires conservateurs, de technocrates et de scientifiques servant d'abord
leurs intérêts personnels, sans aucune intégrité ni principes démocratiques. Cette
bande d'autocrates s'assura contre la faim en se payant à eux-même d'énormes
salaires (8), sans aucun doute récupérés sur les économies faites en coupant le
budget pour la politique pro-pauvres du gouvernement précédent. Des officiers de
l'armée (amis de la junte) furent nommés à différents postes dans des entreprises
d'État et reçurent chacun de multiples honoraires à plein temps qui représentaient
plus de vingt fois le taux du salaire minimum.
Après avoir nommé le gouvernement, la junte tria sur le volet un soi-disant
"Parlement". Un tiers des députés de cette Chambre nommée venait de l'armée et
de la police tandis que le reste était composé d'intellectuels libéraux et de certains
anciens membres du Mouvement du Peuple qui avaient retourné leur veste. Ces
académiciens "tank liberal" croient que la démocratie vient en organisant des
putsch militaires et en déchirant des constitutions. La question que l'on peut se
poser est : Vont-ils maintenant brûler tous leurs livres de politique comparative et
abandonner tous leurs cours de ―démocratisation‖, en faveur de l'enseignement de
la science militaire ou de l'entretien des tanks?
Les membres du Parlement nommés par l'armée recevaient des salaires et des
émoluements mensuels d‘environ 140 000 bahts, alors que le salaire minimum des
travailleurs n'atteint pas 5 000 bahts par mois et que beaucoup de paysans pauvres
des villages vivent avec bien moins. Ces parlementaires touchent souvent plusieurs
salaires. Le gouvernement prétend se conformer à la philosophie de ―l‘économie de
suffisance‖ du Roi, affirmant l'importance de n'être pas avide. Apparemment,
chacun doit se contenter de la quantité suffisante qui lui est nécessaire, mais,
comme Orwell aurait pu le dire, quelques-uns sont plus "suffisants" que d'autres.
Pour la Couronne, "quantité suffisante" veut dire posséder une série de palais et de
gros conglomérats capitalistes comme la Siam Commercial Bank. Pour la junte
militaire, cela signifie recevoir de multiples gros salaires, et pour un paysan pauvre
c'est se débrouiller pour survivre, sans aucun investissement moderne pour
l'agriculture. Le ministre des Finances a expliqué que "l' économie de suffisance"
veut dire "ni trop, ni trop peu" : en d'autres termes, obtenez juste assez. Qu'importe
que Paul Handley ait décrit l' ―économie de suffisance‖ comme étant ―pseudo-
économique‖ (9) ! De surcroît, la junte a fermé le centre de Réduction de la
pauvreté. Transféré au bureau du Commandement des Opérations de sécurité, il a
été transformé en une agence de Développement rural appliquant la théorie de
"l‘économie de suffisance" (10).

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En décembre 2006, la junte travailla main dans la main avec les directeurs des
Universités d'État, nommés auparavant par le Parlement des militaires afin de
préparer un plan de privatisation de ces Universités. Le nom officiel de ces
nouvelles entités fut "Université autonome", mais le procédé impliquait l'habituelle
introduction des puissance du marché, réduisait le soutien de l'État et prévoyait une
gestion de style néo-libérale (11). La privatisation des universités est très
impopulaire parmi le personnel et les étudiants pour de bonnes raisons. Des
protestations estudiantines apparurent et les liens furent vite fait entre la
privatisation, le néo-libéralisme et l'autoritarisme. Des précédentes tentatives de
privatisation d'universités et d'entreprises d'État avaient échoué à cause de
l'opposition des campus, des travailleurs et de la rue.
La première "réforme politique" de la junte a été de déchirer la Constitution de
1997 et de la remplacer par une "Constitution temporaire". Cette dernière fut un
minable chiffon de papier qui disait basiquement que tout ce que la junte décrétait
devait avoir force de loi. Il n'y avait aucune garantie ni de droit de base. Les
militaires choisirent parmi leurs copains et leurs flagorneurs les membres d‘un soi-
disant "Comité d'ébauche de la Constitution". Le processus pour ébaucher une
nouvelle constitution militaire contrastait nettement avec ce qui s'était passé lors de
la mise au point de la précédente Constitution. Il y avait eu alors une grande
participation populaire et beaucoup de débats lors de son élaboration. La
Constitution de 1997 n‘était pas parfaite, et présente quelques défauts majeurs, en
particulier le soutien au marché libre, le choix d‘un exécutif fort et le fait qu‘elle
favorisait les grands partis politique. Ce qui contribua à augmenter l'influence du
Thaï Rak Thaï au Parlement. D‘autres clauses inacceptables désavantageaient les
travailleurs et les paysans, en particulier celle qui voulait que les membres du
Parlement possèdent un diplôme universitaire. De même que ses méthodes
électorales qui forçaient les travailleurs du monde urbain à voter dans des
circonscriptions rurales, car elles diluèrent le vote de la classe ouvrière et la firentt
dépendre de corps indépendants plutôt que de mouvements sociaux. Mais la junte
était une improbable candidate pour traiter toutes ces questions d'une manière
progressive et démocratique.
Les défauts de la Constitution de 1997 provenaient principalement d'un
manque d‘indépendance des académiciens libéraux au moment de sa conception.
Un de ces académiciens est Bawornsak Uwanno, qui fut nommé au Parlement de la
junte. Après avoir participé à l'élaboration de la Constitution de 1997, il alla
travailler comme serviteur loyal du gouvernement Taksin. Plus tard, alors que les
choses n'allaient plus trop bien, il abandonna le navire Thaï Rak Thaï en train de
couler et devint un conseiller légal pour la junte. Les intellectuels de la classe

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moyenne comme Bawornsak comprennent certainement comment manipuler la
démocratie et survivre !!
D'autres académiciens libéraux comme Anek Laothamatas, Tirayut Boonmi et
Anan Panyarachun, l'ancien Premier Ministre sous la junte de 1991, font
maintenant la promotion des ―valeurs asiatiques‖ dans le but de justifier le coup
d'État. Pour eux, la démocratie de style thaïlandais est à l'ordre du jour. Anek donne
pour argument que la Thaïlande a besoin d'un système "mixte" où un gouvernement
élu partage le pouvoir avec le Roi, le populisme du Thaï Rak Thaï étant remplacé
par une "troisième voie" dite de bien-être social. Anek est un fervent admirateur
d'Anthony Giddens (12).
Sur la question de la violence dans le Sud, sachant que l'armée et la police sont
la cause principale du problème, on peut douter qu'une junte militaire soit en
position de ramener la paix. Les soldats et la police ont longtemps été accusés
d'exécutions extra-judiciaires et la quatrième Armée fut directement responsable
des massacres de Krue-sa en avril 2004 et de Takbai en octobre de cette même
année. Dans le cas de Krue-sa, les militaires se lancèrent à la poursuite d'un groupe
de jeunes qui avait auparavant attaqué le commissariat de police à l'aide d'armes
blanches. Ils furent abattus à froid dans la mosquée de Krue-sa. Un autre groupe de
jeunes, membres d'une équipe locale de football, furent tués non loin de là, à Saba
Yoi. En octobre 2004, environ 90 jeunes gens qui avaient participé à une
manifestation pacifique, furent délibérément assassinés par l'armée. Ils furent
attachés, mains dans le dos, et entassés, l'un sur l'autre, dans la benne de camions
militaires. Après plusieurs heures de voyage vers un camp militaire, plusieurs
d'entre eux étaient morts à l'arrivée. Il est certain que Taksin, en tant que Premier
Ministre à l‘époque, devrait être tenu pour responsable de ces crimes d'État, mais
les commandants de l'armée et de la police devraient l'être aussi. En novembre
2006, le Premier Ministre, le général Surayud, "s'excusa" pour les actes du
précédent gouvernement et déclara que toutes les charges retenues contre les
manifestants à Takbai seraient levées. Toutefois, il ne fit aucune mention d‘une
comparution pour meurtre des commandants de l'armée et de la police!
La paix ne pourra être ramenée qu'après des discussions politiques impliquant
l'entière société civile du Sud et sans aucune pré-condition, comme celle de
maintenir les frontières actuelles de la Thaïlande. Des négociations secrètes entre
l'armée et les groupes séparatistes qui prétendent représenter la population, comme
l'Organisation Unie de Libération de Pattani, (Pattani United Liberation
Organisation, PULO) ne constituent pas la réponse, parce que ceux-ci ne
représentent pas la dernière génération d'activistes du Sud. Le principal problème
dans le Sud est le comportement de l'État thaïlandais. L'armée et la police doivent
être retirés de la zone et la loi martiale ainsi que toutes les autres lois répressives

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doivent être abolies dans le but d'entamer des discussions pacifiques. A l'heure
actuelle, la junte ne montre aucun signe qu'elle va s'engager dans cette voie (13).
Au moment où j'écris, il est impossible de dire à quoi va ressembler la
nouvelle Constitution parrainée par les militaires. Cependant il y a quelques signes
inquiétants. Quelques conservateurs parlent de la nécessité d‘avoir un Premier
Ministre non-élu. Le Sénat ainsi que le général Sonti suggèrent que le
gouvernement local soit moins démocratique en élargissant les pouvoirs des
Kamnan et des chefs de village, qui sont contrôlés par le ministère de l'Intérieur
(14). Auparavant, la Constitution de 1997 avait défendu le rôle des élus de districts
et des conseils provinciaux. De plus, l'armée a été utilisée pour patrouiller dans les
rues de Bangkok aux côtés de la police, et une force spéciale de "maintien de la
paix", contrôlée par le C.N.S. a été créée avec un coût initial de 500 millions de
baths (15). La crainte est que la junte essaye de promouvoir un plus grand rôle
social pour les militaires suivant l'exemple des discrédités dwifungsi (fonction
dualiste) de la dictature indonésienne. En janvier 2007, le Comité d'ébauche de la
Constitution fut nommé. Près de la moitié des cent membres était composée de
fonctionnaires gouvernementaux et de politiciens conservateurs, 20% étaient des
hommes d'affaires et le reste des académiciens et des personnalités des médias. Il
n'y a pas un seul véritable représentant du mouvement social, des unions des
métiers ou des O.N.G. Et pourtant, Suriyasai Katasila de Campagne pour une
Démocratie Populaire ainsi que de l'Alliance du Peuple pour la Démocratie
(P.A.D.) fut cité dans le Bangkok Post comme étant optimiste, car selon lui des
secteurs variés de la société étaient "également représentés" au conseil (16).

Le gouvernement Taksin
Taksin Shinawat, un magnat de la téléphonie mobile et des médias, fonda le
parti Thaï Rak Thaï après la crise économique de 1997. Ce parti est unique dans
l'histoire thaïlandaise récente, par le fait qu'il a passé un temps considérable à
développer sa politique (17). Il a organisé des réunions avec différents groupes
sociaux et avait un vrai programme au moment de sa première victoire électorale en
2001. Le Thaï Rak Thaï était un parti populiste, qui prônait une politique pro-
pauvres ainsi qu'une politique keynésienne de stimulation économique au niveau
des villages en utilisant l'argent de l'État pour financer des projets locaux (18), le
but étant de créer la paix sociale après la crise, afin que le gouvernement puisse
augmenter la compétitivité économique de la Thaïlande. Au même moment, ce
parti de gros businessmen poursuivit des programmes néo-libéraux comme les
privatisations et le soutien des accords de libre échange. C'est ce que le Thaï Rak
Thaï appelait une politique à "double trajectoire". Les pauvres, qui forment la vaste
majorité de l'électorat thaïlandais, votèrent avec enthousiasme pour les deux

11

programmes phares du parti. Il offrait une protection universelle de la santé (la
première jamais instaurée en Thaïlande) et des fonds d'un million de baths devaient
être prêtés à chaque village pour encourager les petites entreprises. Le Thaï Rak
Thaï gagna un second mandat de gouvernement avec une majorité absolue au
Parlement en 2005. Il est facile de deviner pourquoi. Le principal parti d'opposition,
les Démocrates, passèrent la totalité des quatre premières années à critiquer le
système de protection de la santé et les autres bénéfices sociaux. Ils prétendaient
que cela enfreignait la "discipline fiscale" et Tirayut Boonmi ainsi que Ammar
Siamwalla firent écho à Margaret Thatcher en parlant d'un "climat de dépendance"
fabriqué par "trop" de protection sociale.
Précédemment, le gouvernement Démocrate, qui prit le pouvoir juste après la
crise économique de 1997, avait utilisé les taxes payées par les pauvres pour
soutenir le système financier. Les banques étaient en crise à cause de la spéculation
sauvage des riches et des emprunts non performants. Les membres du Parti
Démocrate soutinrent le coup d'État du 19 septembre 2006 parce que, d'après leur
chef au Parlement, Korn Chatikavanij, il n'y avait aucun moyen constitutionnel de
se débarrasser de Taksin. Korn fit ensuite l'éloge du Premier Ministre, le général
Surayud, en prétendant que le nouveau gouvernement nommé "n'était pas un
gouvernement militaire". Il expliqua aussi qu'il "respectait" la junte parce qu'elle
essayait d'établir une "stabilité" politique (19).
Après le coup, la junte annonça qu'elle supprimait les forfaits de 30 baths pour
la protection universelle de la santé. Ce qui apparu comme une mesure progressive
n'était en fait qu'une astuce néo-libérale. En termes réels, les fonds de la protection
de la santé furent coupés. Cela coïncidait avec le programme du Parti Démocrate.
Le plan était de faire des économies sur le budget de la santé et cela pouvait être
fait dans un style néo-libéral classique en fournissant un service gratuit (de qualité
douteuse) pour les très pauvres seulement. En d'autres mots, ils avaient l'intention
d'introduire l'examen des ressources dans l'avenir. Pour ceux qu'on jugerait assez
riches, un système de "co-paiement" bien supérieur au forfait de 30 baths serait
introduit dans une date future.
Il y avait bien sûr un très mauvais côté du gouvernement Taksin. Durant son
premier mandat, il fit une soi-disant "guerre contre la drogue" au cours de laquelle
plus de trois mille personnes furent abattues sans autre forme de procès (20). Et,
comme je l'ai déjà mentionné, il organisa une campagne de violence dans les trois
provinces de l'extrême Sud, contre la population musulmane de langue malaise. Le
gouvernement fut aussi responsable de l'assassinat de l'avocat Somchai Nilapaichit,
qui défendait les gens du Sud. Cependant, la junte qui a renversé Taksin ne fit
aucune tentative sérieuse pour traiter équitablement le cas des exécutions
extrajudiciaire du précédent gouvernement. Elle promit seulement une investigation

12

pour trois ou quatre cas. Outre ces violations des droits de l‘Homme, Taksin et ses
copains évitèrent de payer des impôts. Ils gagnèrent ensemble 70 milliards de baths
grâce à la vente de leur compagnie de téléphonie mobile et ne payèrent pas un seul
bath de taxe sur cette transaction. Le gouvernement Thaï Rak Thaï était certes
corrompu, en quoi il ne différait pas des précédents gouvernements élus ou
militaires.
Avant la crise politique du début de 2006, le gouvernement Taksin avait une
énorme majorité au Parlement et cela autorisait le parti Thaï Rak Thaï à dominer la
société. L'entreprise de Taksin pouvait aussi acheter des actions des médias et leur
mettre la pression en les menaçant de leur supprimer les revenus de la publicité.
Toutefois, l'argument qu‘il s‘agissait d‘une "dictature parlementaire", ou qu'il n'y
avait pas de démocratie sous Taksin, n'a aucun fondement. En fin de compte, son
pouvoir reposait sur le nombre de votes que son parti pouvait gagner chez les
pauvres. Cela contraste nettement avec la base du pouvoir du gouvernement
militaire qui dépend uniquement des armes.

Les mouvements populaires d'opposition au gouvernement Taksin

Contrairement à la communauté d'affaires, le mouvement populaire n'était pas
inactif dans ses critiques vis-à-vis du gouvernement durant la période Taksin. La
plus grosse action organisée contre lui par la classe ouvrière a été celle de 200 000
travailleurs contre la privatisation de l'électricité en 2004. Cela a aidé à retarder les
plans de privatisation et a aussi donné de l'énergie au mouvement ouvrier. Malgré
les protestations contre les violations des droits de l‘Homme et contre la
privatisation, malgré le ralliement massif des mouvements sociaux à la politique de
soutien aux accords de libre échange, le gouvernement conservait un fort soutien
des pauvres parce qu'il n'y avait aucun parti crédible de gauche qui puisse le défier
aux élections. Les principaux partis de droite n'avaient évidemment aucun attrait
pour les pauvres. Cette faiblesse en représentation politique est un symptôme des
autonomistes et des programmes réformistes de l'aile droite des mouvements
sociaux. C'est un problème de politique (21).
Vers la fin de 2005, un large mouvement de protestation contre le
gouvernement Taksin s'éleva. Mais c'était un mouvement de l'aile droite dirigée par
le magnat des médias Sondhi Limtongkul (à ne pas confondre avec le général
Sonti, le chef de la junte). Sondhi Limtongkul était auparavant un ami et un
partenaire en affaires de Taksin mais ils devinrent plus tard d'amers rivaux. Ce
mouvement critiqua la corruption du gouvernement Taksin et réclama que "le
pouvoir retourne au Roi", pressant ce dernier de nommer un nouveau
gouvernement d'après le paragraphe 7 de la Constitution de 1997.

13

Malheureusement, les sections les plus conservatrices du Mouvement Populaire
décidèrent de rejoindre ce mouvement de protestation en créant "l'Alliance du
Peuple pour la Démocratie" (P.A.D.). Ils virent dans la protestation de Sondhi un
moyen de renverser Taksin parce qu'ils pensaient que le mouvement populaire était
trop faible pour agir indépendamment. Ils se joignirent à cette alliance inter-classes
sans aucune pré-condition. Beaucoup de manifestants portaient des chemises jaunes
"royales". Sans aucun doute la politique de l'Alliance du Peuple pour la
Démocratie aida à paver la voie au coup d'État militaire. Les organisateurs du
putsch pouvaient avoir confiance dans le fait que le P.A.D. et ses supporters de la
classe moyenne urbaine ne s'opposeraient pas à eux. Le programme du P.A.D. sera
discuté en détail plus loin dans ce chapitre, mais sa position fut un facteur crucial
du coup. Cela signifie que le mouvement populaire et la société civile sont des
acteurs importants dans les luttes politiques thaïes modernes. On l'oublie souvent.
A l'apogée de la crise, Taksin a dissous le Parlement et a appelé à une élection
anticipée pour avril 2006. Son affirmation de "rendre le pouvoir au peuple" peut
être comparée à l'appel du P.A.D. pour rendre le pouvoir au Roi. Plutôt que de
saisir l'opportunité de combattre Taksin par les urnes, le P.A.D. et l'opposition de
droite boycottèrent l'élection. Cela devint un simple référendum pour le
gouvernement. Lors du scrutin, 16 millions de gens votèrent pour le Thaï Rak Thaï
tandis que 10 millions se prononcèrent pour ―l'abstention‖ contre le gouvernement.

Le mépris pour les pauvres
A droite, la classe dirigeante, quelques-uns des dirigeants du mouvement
Populaire, la plupart des libéraux et des intellectuels des ONG, affirment croire que
Taksin a truqué cette élection, principalement en "dupant ou en achetant les
paysans pauvres". C‘est leur argument fondamental au centre de l‘actuelle crise
politique, et c'est également la justification habituelle pour ignorer les vœux de 16
millions de personnes. Il n'y a aucune probabilité qu‘une fraude électorale, quelle
qu‘elle soit, aurait pu changer ce résultat : 16 millions de votes contre 10 millions.
De même que les précédents appels au Roi pour nommer un nouveau
gouvernement, cet argument influença ceux qui ont soutenu le coup d'État militaire
par la suite. Ce que ces gens ont en commun est leur mépris pour les pauvres
paysans et travailleurs qui forment la majorité de la population (22). Ces élitistes
pro-autoritarisme ont même le culot de déclarer que les pauvres ne comprennent
pas la démocratie !
L'aile gauche du mouvement populaire fit clairement entendre sa différence,
lors du Forum social thaï, en octobre 2006, lorsque l'aile droite du mouvement fit
pression sur le Forum pour abandonner la manifestation pro-démocratique prévue à
la fin. La marche eut cependant lieu mais ce fut seulement après que de vigoureux

14

arguments eurent été échangés et le nombre de participants fut plus bas que prévu.
L'aile droite qui s'opposa à la manifestation inclut la Fondation Raks Thaï (rien à
voir avec le Parti Thaï Rak Thaï), dont la stratégie consistait à travailler avec tous
les gouvernements, et elle tenta de maintenir le mouvement dans cette ligne afin
d‘être dans les bonnes grâces de la junte. La Fondation Raks Thaï travaille avec les
personnes apatrides de la frontière sud de la Birmanie arguant que ces gens ont une
bonne raison d'obtenir la citoyenneté thaïlandaise parce "qu'ils sont thaïs, non
comme les apatrides du nord". Lors du Forum social thaï ils portaient des chemises
jaunes royalistes.
Toutefois, la majorité des mouvements du Forum social thaï avaient une
position pro-démocratie, même si beaucoup ne se sentaient pas prêts pour organiser
des protestations ouvertes contre la junte. Le Forum social thaï fut d'accord pour
bâtir un procédé alternatif de réforme politique en créant un Forum Démocratique
du Peuple. Il fut souligné que ça devait être un forum pour une participation de
masse indépendante des militaires. Une des principales demandes fut la
construction d'une organisation de protection sociale créée à partir de la taxation
des riches. Parmi le réseau d'associations, il y avait une large gamme de points de
vue. Certains groupes participèrent, parfois à contrecoeur, à certaines soi-disant
activités de réforme initiées par la junte, parce qu'ils gardaient l'illusion de leur
capacité à influencer les événements.
A gauche, nous pensons que les pauvres avaient de bonnes raisons de voter
pour le Thaï Rak Thaï, parce qu'il n'y avait pas de meilleure alternative. Durant le
passé, la gauche s'est toujours opposée à Taksin, spécialement contre ses violations
des droits de l‘Homme et sa politique néo-libérale. Mais un coup d'État militaire,
déchirant la Constitution et piétinant les droits démocratiques de base, n'est en
aucun cas une réponse. La réponse était, et est toujours, la construction d‘un parti
alternatif qui ferait campagne pour un État social, une taxation progressive et qui
s'opposerait au néo-libéralisme. Ce processus de construction d'un parti fut initié
par le Parti de la Coalition Populaire (Peoples’ Coalition Party) quelques deux ans
auparavant et nous avons dorénavant un nombre modeste de membres. Le Parti
s'était principalement impliqué pour l‘organisation du Forum social thaï, qui se tint
un mois seulement après le putsch, pendant la loi martiale. De même, nous fûmes
impliqués dans le processus de réforme populaire et dans différentes luttes comme
celle de la campagne contre la privatisation des Universités. Immédiatement après
le coup, une coalition de jeunes gens se lança dans l'action. Deux jours seulement
après le 19 septembre, alors que les soldats étaient toujours dans les rues de
Bangkok, Le Réseau contre le coup du 19 Septembre organisa la première de
plusieurs manifestations publiques illégales. Beaucoup de gens venus de différents
groupements coopérèrent avec le Réseau. Notre slogan était simple: "Non à Taksin

15

et Non au coup d'État". C'est un tribut à la jeune génération d'activistes thaïlandais
qu'un tel réseau se jeta dans l'action si rapidement et il est ironique de constater que
les activistes variés des années 1970, qui avaient passé les dernières vingts années à
se plaindre du manque de conscience sociale chez les jeunes, soutinrent
majoritairement le coup. La façon de voir les choses du Réseau contre le coup du
19 Septembre était problématique, car trop sectaire. Il refusait de travailler dans un
but de réforme politique ou de coopérer avec la vaste majorité des activistes des
mouvements sociaux qui étaient indécis sur les rapports à avoir avec la junte. Le
réseau était conduit par un petit groupe d'autonomistes qui concentrèrent leur
activité sur des manifestations répétées et d'audacieux coups de pub.

L'Histoire de deux Cités démocratiques
En 1995, Anek Laothamatas écrivit un livre appelé L'Histoire de deux Cités
démocratiques (The Tale of Two Democratic Cities) qui tentait d'expliquer que les
divisions majeures de la société démocratique thaïlandaise se situaient entre les
mondes urbain et rural, qui représentaient les deux cités démocratiques de la
politique thaïe. D'après Anek, la division n'était pas seulement géographique, c'était
une question de classe. Selon sa vision, l'électorat rural était principalement
composé de petits paysans tandis que l'électorat urbain faisait parti de la classe
moyenne. L'écrasante domination de l'électorat des campagnes dans la majorité des
consultations signifiait qu'il avait le pouvoir d'élire les gouvernements. Ces derniers
étaient la plupart du temps corrompus et profondément impliqués dans la politique
de l'argent. Pour Anek, les gens du monde rural votaient pour ces politiciens parce
qu'ils étaient les ―patrons‖ des pauvres et devaient le prouver eux-mêmes en
travaillant à aider les communautés locales. L'achat de votes était un cérémonial de
cette relation ―patron-client‖ et n'était pas considéré comme "mauvais" par les
électeurs paysans. Anek estimait que les populations rurales ne votaient pas avec
une indépendance de pensée à propos des programmes politiques, mais étaient liés
par une obligation vis-à-vis de leurs patrons. Pour Anek, la classe moyenne
urbaine, mieux éduquée, choisissait ses gouvernements en utilisant avec
indépendance d'esprit et un fort sens de moralité politique. Elle votait après avoir
étudié le programme des différents partis et, quand les gouvernements qui avaient
été choisis par les pauvres ruraux se révélaient immoraux et corrompus, elle prenait
part à des manifestations de rue pour les chasser du pouvoir. La solution d'Anek
pour modifier ce mauvais état de choses était de briser les barrières entre les deux
moitiés de la société thaïlandaise. Cela voulait dire que l'État devait augmenter les
projets de développement rural, afin que les campagnes se rapprochent du niveau
de vie urbain lié au marché capitaliste à travers des avancées technologiques.
Également important était la nécessité pour les partis politiques de mettre au point

16

de vrais programmes et de proposer de nouvelles solutions. De telles mesures
allaient à la fois affaiblir le système patron-client et réduire l'achat de votes. Des
exemples en Grande Bretagne et même en Thaïlande durant les années 1970,
indiquent que l'achat de votes se réduit lorsque s‘accroît l'importance du choix entre
les programmes durant les élections. Si nous mettons de côté certaines affirmations
douteuses de cet ouvrage comme par exemple que tous les gens des villes sont de la
classe moyenne ou que le système patron-client est profondément enraciné dans les
campagnes parce qu'il remonte au système Sakdina pré-capitaliste, le livre soulève
quelques importantes questions. Il est intéressant de noter qu'il a été écrit avant
même que le parti Thaï Rak Thaï soit fondé. Plus encore, il apparaît que ce dernier
a suivi de près toutes les recommandations majeures mises en avant dans cet
ouvrage pour développer la politique thaïlandaise. Pas uniquement parce que le
Thaï Rak Thaï a été le seul parti depuis deux décades à prendre en compte
sérieusement la question des programmes politiques, mais aussi parce qu'il gagna
les voix des pauvres, ruraux aussi bien qu'urbains, grâce à de tels programmes. Le
système de protection universelle de la santé à 30 bahts en est un exemple typique.
Ensuite, le gouvernement Taksin honora réellement ses promesses électorales en
utilisant les fonds de l'État pour développer les zones rurales de façon à ce qu'elles
puissent être liées au marché mondial. Les fonds pour les villages et la campagne
"Un Village Un Produit" (One Tambon One Product, O.T.O.P.) en sont de bons
exemples. En bref, Taksin et le Thaï Rak Thaï ont suivis les prescriptions d'Anek à
la lettre et les électeurs des campagnes commencèrent à voter pour de clairs
programmes pro-pauvres, tandis que diminuait leur attachement personnel à des
patrons politiciens locaux.
Et pourtant, durant la campagne massive du P.A.D. contre Taksin, des
intellectuels et certains activistes sociaux citèrent souvent le livre d'Anek pour
démontrer que les pauvres du monde rural étaient trop stupides pour comprendre la
démocratie et qu'ils étaient liés par le nouveau système patron-client de Taksin au
travers des programmes populistes du Thaï Rak Thaï. La position d'Anek
aujourd'hui est en effet que le Thaï Rak Thaï a bâti un nouveau système patron-
client prouvant ainsi que la Thaïlande ne pourra jamais avoir une démocratie réelle
(23). Néanmoins, la majorité des activistes sociaux interviewés par mon équipe de
recherche, durant la campagne du P.A.D. contre Taksin, ont admis que les 16
millions ou plus de votes pour le Thaï Rak Thaï provenaient d'un choix en faveur
du programme du parti et n'étaient pas "achetés" par de l'argent comme dans un
typique système patron-client. De plus, le vrai concept d'un système patron-client
n'a rien à voir avec l‘action d‘un parti politique qui propose une politique populiste
à l'électorat, la met à exécution et qui est ensuite réélu à une majorité écrasante. Les
systèmes politiques patron-client se situent dans des relations individuelles entre un
politicien patron local et ses électeurs. C'est un pur non-sens d'affirmer que le parti

17

Thaï Rak Thaï fut construit à partir d'un nouveau puissant système patron-client à la
campagne. Pour ceux qui croient à la démocratie, les gouvernements et les partis
politiques doivent accomplir les programmes que le peuple désire. Bien sûr, si vous
êtes un ―Tank Libéral‖ qui pense que les pauvres sont trop stupides pour avoir le
droit de vote et que l‘État, en dépensant l'argent public pour améliorer leur vie, crée
une "culture de dépendance" et détruit la "discipline fiscale" (24), vous ne serez pas
d'accord.

Les forces derrière le coup
Il est ironique que le plus évident et potentiellement destructif "système
patron-client" de Thaïlande soit le réseau de vieux copains qui est constamment
créé et recréé par les élites thaïlandaises. Après le putsch du 19 septembre 2006, il
y eu un tourbillon de distribution "d'emplois pour les garçon" avec de gros salaires
dans les nouveaux comités variés et les conseils des entreprises d'État. C'est la vraie
"culture de dépendance" de la corruption et de la dictature parmi l'élite. De plus, la
plus grosse partie de l'électorat qui vote par mode plutôt que pour des
considérations raisonnées de programmes et qui acclame les coups d'État militaires
dans l'espoir de recevoir quelques miettes du dessus de la table, sans aucune
conscience démocratique de base, vient de la classe moyenne urbaine et des
académiciens libéraux. C'est la clé pour comprendre les groupes d'intérêts derrière
le coup d'État anti-Taksin de septembre 2006.
Plus de dix ans auparavant, Kraisak Choonhawan, le fils du Premier Ministre
Chartchai, qui fut renversé par le putsch militaire de février 1991, expliquait que les
politiciens civils du milieu des affaires représentés par le parti de son père, étaient
en train de défier les intérêts personnels des militaires et des hauts fonctionnaires en
utilisant leur nouvelle base de pouvoir parmi l'électorat. Le coup d'État de 1991 n'a
pas achevé sa mission de réinstaller ce réseau de vieux copains car les militaires
furent bientôt renversés par la sanglante révolte de 1992. La lutte du pouvoir entre
les militaires bureaucrates et les hommes d'affaires politiciens élus continua.
Encore n'y a-t-il pas une division claire car il y a beaucoup de chevauchements et
les différents groupes d'intérêts ont eu, en de multiples occasions, des arrangements
mutuellement bénéfiques. Les gens changent de camp aussi. Il y a une formule
parmi l'élite à propos du chemin vers le pouvoir et la richesse: des élections ou des
coups d'État. Il y avait un potentiel pour augmenter la confrontation quand Taksin
et le Thaï Rak Thaï montèrent l'enjeu et s'aventurèrent dans de nouvelles eaux en
offrant un programme pro-pauvres dans le but de gagner un soutien électoral
substantiel de la part de la majorité moins démunie. En plus de cette confrontation
entre le pouvoir et les intérêts d'affaires, il y a le fait que l'élite conservatrice et
leurs partisans néo-libéraux ont une haine et un mépris extrême pour les pauvres.

18

Durant le passé, ils avaient fait étalage de leur richesse avec arrogance dans une
société ouverte sans un simple coup d'œil sur la situation critique des pauvres. Le
gouvernement du Parti Démocrate a, immédiatement après la crise de 1997,
honteusement utilisé l'argent de l'État, augmenté par des taxes payées par les
pauvres (25), pour rembourser les emprunts non-performants contractés par les
riches durant les années de croissance. On ne peut que faire la comparaison entre
leur rhétorique anti-pauvres et la politique de Taksin. Avant de gagner sa première
élection, Taksin avait promis qu'il aiderait aussi les pauvres, pas uniquement les
riches. Au début de 2006, quand l'élite anti-Taksin accusait les pauvres d'être
ignorants et un fardeau pour la société, Taksin pouvait opportunément répondre
qu'ils n'étaient que des citoyens sans opportunités. Les néo-libéraux furent un autre
groupe clé qui fut derrière le coup d'État contre Taksin.
Comme je l'ai déjà mentionné, Hewsion a démontré que le but initial de
Taksin, en introduisant la politique pro-pauvres, était d'acheter la paix sociale dans
la Thaïlande d'après la crise (26). Cela explique pourquoi la majorité de la classe
d'affaires l'a soutenu durant ses premières années au pouvoir. Mais, au bout de six
ans, lorsque la paix sociale commença à s'essouffler devant la protestation de masse
organisée par le P.A.D., les hommes d'affaires qui soutenaient initialement Taksin
le lâchèrent. Ils devinrent le troisième groupe significatif à soutenir le coup d'État.
On ne doit pas prendre pour un fait avéré que le réseau anti-Taksin ait été
dirigé par ou était sous le contrôle de la Monarchie malgré tous les rapports avec
elle qu'il a eus. Paul Handley affirme que la Monarchie est toute-puissante dans la
société thaïe et que son but est d'être un Monarque juste (Thammaracha) et absolu
(27). D'après lui, Taksin défiait la Monarchie et cherchait à s'établir comme
―président‖. Il y a peu de signes pour suggérer que Taksin est un républicain. Il est
aussi amplement évident dans le propre livre de Handley qu'il y a des limites au
pouvoir de la Monarchie. Néanmoins, sa suggestion comme quoi le putsch du 19
septembre était un coup royal reflète un substantiel courant d'opinion dans la
société thaïe.
Durant les 150 dernières années la Monarchie a démontré elle-même qu'elle
s'adaptait remarquablement à toutes les circonstances et était capable de gagner de
la stature en faisant alliance avec toutes sortes de groupes, qu'ils soient des
dictatures militaires ou des gouvernements élus. La Monarchie a pu émettre de
légères critiques à l‘encontre du gouvernement Taksin, cela n'empêcha pas la Siam
Commercial Bank, qui est la banque royale, de fournir des fonds pour la vente de la
Shin Corporation de Taksin au consortium Temasek (28). Nous ne pouvons pas non
plus supposer que Taksin et le Thaï Rak Thaï étaient d'une manière ou d'une autre
anti-Royalistes. Pendant plus de 300 ans, la classe capitaliste de plusieurs pays a
appris qu‘une monarchie constitutionnelle conservatrice aidait à protéger le statu

19

quo, sous l'égide du capitalisme, d'où leurs intérêts de classe. Cependant, il est aussi
clair que le Roi thaïlandais est plus à l'aise avec des dictatures militaires qu'avec
des gouvernements élus. Ceci explique pourquoi la Monarchie a soutenu le coup
d'État du 19 septembre.
Nous ne devons pas oublier que le putsch du 19 septembre 2006 ne fut
possible que parce qu'il a opportunément profité du mouvement anti-Taksin
organisé par l'Alliance du Peuple pour la Démocratie. Les dirigeants de la junte
prétendent qu'ils se sont servis du modèle portugais. C'est une autre déformation de
la vérité par la junte, encouragée par des gens comme Surapong Jaiyarnarm. Les
militaires portugais organisèrent un coup d'État durant le milieu des année 1970
contre une dictature fasciste qui faisait des guerres coloniales sans espoir. Ce coup
fut populaire parce qu'il renversa le fascisme et conduisit à l'établissement d'une
démocratie, mais ce ne sont pas des généraux que vinrent ces reformes complètes.
Ce fut une coalition de partis de gauche et d'officiers inférieurs qui formèrent ce
mouvement radical. Le cas thaïlandais est complètement différent.
Le coup de septembre n'a pas été un simple retour à une direction militaire,
dans un pays où l‘armée est toujours restée toute-puissante. Les actions du P.A.D.
furent cruciales en ouvrant la voie pour un coup, même si ce ne fut pas l'intention
spécifique de sa direction (29). Le point important est que les forces de la société
civile qui popularisèrent des campagnes et des mouvements sociaux sont
maintenant des acteurs principaux de la politique thaïlandaise et cela doit être pris
en compte dans l'équation. On ne peut comprendre la politique post-crise
économique du Thaï Rak Thaï uniquement en considérant le pouvoir potentiel du
mouvement populaire. Les pauvres ne sont pas seulement des sujets ignorants et
passifs qui peuvent être manipulés par les élites. Une analyse directive de la société
thaïe, qu‘elle considère la révolution de 1932, la période des militaires au pouvoir
durant les années 1960, l'agitation des années 1970 entre la gauche et la droite, ou
encore la crise actuelle, les qualifie faussement de conspiration. Il en est de même
pour les problèmes des trois provinces du sud parce qu'elle ignore l'oppression
systématique des populations locales par l'État thaïlandais et comment ces dernières
se battent en retour.
Le coup d'État du 19 septembre fut donc un putsch des élites anti-Taksin qui
haïssaient ses programmes populistes parce qu'ils lui donnaient trop de pouvoir.
D'un seul coup, la junte militaire annula le droit de vote de l'électorat pauvre qui
avait répondu favorablement à la politique pro-pauvres du Thaï Rak Thaï.


20

Les “tank libéraux”
Aujourd'hui en Thaïlande, nous avons le phénomène ―tank libéral‖. Ce sont
des gens qui, pendant des années ont prétendu être des "démocrates libéraux en
faveur de la démocratie". Mais quand ils ont subi le test de la crise actuelle, ils ont
soutenu le coup d'État militaire au lieu de se ranger du côté des pauvres. Pourtant,
comme la gauche l'a montré lors de son opposition publique au putsch, que ce soit
par les actions du Réseau contre le coup du 19 Septembre ou des mouvements
progressifs du Forum social thaï, il est possible de s'opposer à la fois à Taksin et au
coup. Les deux positions ne deviennent mutuellement exclusives que quand on
souhaite se mettre du côté des riches plutôt que de celui des pauvres. Le coup peut
maintenant être vu comme une alliance des forces de l'élite et des néo-libéraux qui
avaient peur du pouvoir électoral des pauvres et de comment ce pouvoir était
exploité par le Thaï Rak Thaï.
La liste des collaborateurs libéraux nommés par la junte au Parlement est une
liste de la honte. Côte à côte avec des officiers de l'armée et de la police, il y a les
notables suivants: Ammar Siamwalla, Pratumporn Wucharasatien, Kotom Ariya,
Sopon Supapong, Chai-anan Samudwanij, Bawornsak Uwanno, Wutipong
Priabjariyawat, Sungsit Piriyarungsan, Sujit Boonbongkarn et Surichai Wankeaw.
On peut noter aussi la présence de Chaiyan Chaiyaporn, Surapong Jaiyarnarm et de
Prapart Pintobtaeng qui ont de plus agi comme partisans ou conseillers de la junte.
En ce qui concerne Prapart, il ne s'agit pas d'un libéral mais de quelqu'un qui
a perdu toute sa foi en un pouvoir indépendant du mouvement populaire ou en la
capacité des pauvres à se conduire eux-mêmes. Prapart était un conseiller de
l'Assemblée des pauvres, mais il a capitulé devant l'élite en rejoignant les ―tank
libéraux‖. Et pourtant les villageois ordinaires de l'Assemblée des pauvres ont en
général maintenu une position anti-dictature. Des activistes sociaux de longue date
comme Chop Yodkeaw, Tuenjai Deetate et Wiboon Kemchalerm ont eux aussi
rejoint l'assemblée nommée par la junte, probablement pour des raisons similaires à
celles de Prapart. Cela soulève la question, qui sera discutée dans le prochain
paragraphe, sur pourquoi les ―tank libéraux‖ pourraient être capable d'influencer
certaines sections du mouvement populaire. Les leçons que nous a données le coup
d'État du 19 septembre à propos du libéralisme sont claires. Il a fallu un putsch
militaire pour renverser la populaire politique keynésienne et la politique de
protection sociale du gouvernement Thaï Rak Thaï. Le libéralisme et le marché
libre sont donc allés main dans la main avec le militarisme et la dictature. Comme
Arundhati Roy l'a écrit : "Ce que le marché libre sape, ce n'est pas la souveraineté
nationale mais la démocratie. Tandis que les disparités entre les riches et les
pauvres augmentent, le poing caché se prépare... Aujourd'hui la globalisation
corporative a besoin d'une confédération internationale de gouvernements loyaux,

21

corrompus et autoritaires dans les pays plus pauvres pour faire passer de force des
réformes impopulaires et réprimer les mutineries." (30).
Le libéralisme a toujours prétendu être le protecteur de la démocratie,
toutefois, quand on observe l'évidence, il devient clair que la droite a toujours eu un
but : voter au-dessus de la majorité pauvre. Cette droite n'a été battue dans
beaucoup de pays que par une révolte massive venue de la base (31). Les libéraux
ont constamment soutenu que les pauvres n'étaient pas prêts pour la démocratie
parce qu'ils pouvaient l'utiliser pour défier les intérêts des riches.

Pourquoi la politique libérale a eu une influence dans le mouvement
populaire
Si vous désirez comprendre pourquoi le mouvement populaire thaïlandais a
été ouvert à l'influence de la politique libérale, vous devez remonter à la chute du
Parti Communiste de Thaïlande (P.C.T.) au début des années 1980. Durant la
totalité des années 1960 et 1970 le P.C.T. avec sa politique stalinienne maoïste fut
l'influence dominante du mouvement populaire. De même que leurs frères et soeurs
partout dans le monde, les activistes thaïlandais réagirent à la chute du Parti
Communiste en soulignant à la fois son échec et sa nature autoritaire. Le legs
négatif du P.C.T. signifiait qu'il y avait une dominance de l'autonomisme, du post-
modernisme et du réformisme de la troisième voie parmi le mouvement populaire
thaïlandais (32). Ce sont toutes des théories qui conduisent à une acceptation du
marché libre et du libéralisme, soit parce qu'elles rejettent les théories et les
"grands discours" ou parce qu'elles ne voient aucune alternative au marché libre
capitaliste pour la raison que les mouvements d'en bas sont destinés à l'échec. Le
maoïsme du P.C.T. fut aussi une idéologie dépolitisante du fait que n'ont pas été
abordées beaucoup de questions importantes comme celles du marché libre, de
l'inégalité des sexes et de la question des classes comme s'opposant au nationalisme
(33).
Le résultat global fut un mouvement qui était dépolitisé et concentré sur un
problème de simple question à régler. La négation du besoin d'une ou de plusieurs
théories indépendantes par le mouvement populaire allait main dans la main avec le
rejet par beaucoup du besoin de construire un parti politique de la classe ouvrière et
de la paysannerie. C'est ce manque de théorie à l'intérieur du mouvement populaire
thaïlandais qui amena à la domination des libéraux et, par exemple, au soutien du
marché libre comme mécanisme pouvant entraîner la "responsabilité" et
l'acceptation complète des idées politiques libérales au sujet des "organismes
indépendants" créés par la Constitution de 1997 (34). En Europe, la gauche voit les

22

organismes indépendants, du genre de la Banque Centrale Européenne, comme
étant le résultat de mécanismes néo-libéraux.
Néanmoins, le récent Forum social thaï et les protestations massives contre la
privatisation de l'électricité et contre les accords de libre échange avec les États-
Unis montrent que, parmi le mouvement populaire, il y a beaucoup de gens qui se
sentent profondément concernés par le libéralisme et l'économie de marché.
Le fait que les intellectuels libéraux aient soutenu le coup a deux effets
contradictoire. D'un côté, cela a entraîné une partie du mouvement populaire à
travailler avec des organismes mis en place par la junte, en raison de leur certitude
qu'il n'y avait pas d'alternative démocratique. D'un autre côté, cela a rendu
beaucoup d'autres sections du mouvement beaucoup plus hostiles et méfiantes vis-
à-vis des intellectuels libéraux qu'auparavant.

La Politique du P.A.D.
L'Alliance du Peuple pour la Démocratie (P.A.D.) fut un mouvement
populaire de pointe contre le gouvernement Taksin, comprenant 23 organisations
populaires alliées à l'homme d'affaires Sondhi Limtongkul. La majeure partie de sa
base vient de la classe moyenne de Bangkok et il organisa de grosses
manifestations contre le gouvernement Taksin entre février et avril 2006. La plus
grosse de ces manifestations fut suivie par plus de 100 000 personnes.
Le P.A.D. s'est choisi cinq dirigeants pour conduire le mouvement :
1. Sondhi Limtongkul : royaliste et conservateur, magnat des médias et
propriétaire du groupe Manager.
2. Chamlong Simuang : ex-dirigeant du Parti Palang Tham, principale
lumière de la secte bouddhiste Santi Asoke et l'un des dirigeants de la protestation
pour la démocratie de mai 1992.
3. Somsak Kosaisuk : dirigeant retraité du Syndicat des travailleurs du rail,
organisateur du Comité de Solidarité des Travailleurs thaïs et l'un des dirigeants de
la protestation pour la démocratie de mai 1992.
4. Pipop Tongchai : conseiller de Campagne pour une Démocratie populaire,
activiste pour une réforme de l'éducation et ―ancien des O.N.G.‖
5. Somkiat Pongpaiboon : lecteur à l'Institut Rajpat de Korat et activiste
travaillant avec des groupes d'enseignants et de paysans.
Le porte parole du P.A.D. était Suriyasai Katasila, ancien activiste étudiant et
dirigeant de Campagne pour une Démocratie Populaire.
Pour parler crûment, l'homme d'affaires Sondhi Limtongkul a fourni les fonds
et assuré la publicité du mouvement, via le débouché de ses médias, tandis que les
quatre autres dirigeants ont aidé à entraîner des partisans aux manifestations. Ce fut

23

un cas de classique "front populaire inter-classes" souvent favorisé par la gauche
stalinienne et maoïste dans le passé, y compris par le défunt Parti Communiste de
Thaïlande (P.C.T.). Quelques comparaisons peuvent être faites avec le cas du
mouvement anti-Arroyo des Philippines. Le parti communiste maoïste des
Philippines a choisi de construire une alliance similaire avec la "bourgeoisie
progressive" plutôt que de bâtir un mouvement de la classe ouvrière et paysanne,
comme Labanng Masa en défendait l'idée (35). En Thaïlande, Somsak Kosaisuk et
Somkiat Pongpaiboon ont tous les deux été influencés par les idées staliniennes du
P.C.T.
Il y a toujours eu un débat majeur entre la gauche stalinienne/maoïste et les
trotskystes sur la question de former des alliances inter-classes au cours de fronts
populaires. Cela émergea très sérieusement lors du débat sur la tactique du Parti
Communiste Chinois au milieu des années 1920 et du Parti Communiste Espagnol
dans les années 1930 (36). La critique majeure de la stratégie de front populaire,
qui s'applique aussi dans le cas du P.A.D. en Thaïlande en 2006, est que la classe
ouvrière et la paysannerie sont forcées de mettre de côté leurs revendications de
classe dans une telle alliance dont la direction est entre les mains des capitalistes et
des classes moyennes. Sans cela, les capitalistes ne rejoindraient pas l'alliance.
Dans le cas du P.A.D., les sections venues du mouvement populaire, des
organisations non gouvernementales (O.N.G.) et des réseaux variés du mouvement
social ont rejoint Sondhi parce qu'elles pensaient que le mouvement populaire était
trop faible pour mobiliser contre Taksin en tant que classe indépendante. Plusieurs
activistes croyaient que c'était une tactique sage que de faire équipe avec Sondhi
qui avait un large débouché médiatique et beaucoup de fonds (37). Cela explique
pourquoi ce dernier avait le contrôle réel de l'ensemble de la politique du P.A.D.
Il y a quelque vérité dans l'idée que le mouvement populaire était trop faible
pour agir indépendamment. Il se divisait sur le seul but de faire campagne, se
refusait à bâtir toute théorie politique unifiée ou à créer un parti politique. Encore
qu'il soit très exagéré de ne pas prendre en compte la réalité de la lutte des classes à
partir de la base, spécialement durant l'aire Taksin. Certains exemples de cette lutte
ont déjà été mentionnés. Une des raisons de la faiblesse du mouvement provient du
fait que les représentants du mouvement du peuple à l'intérieur du P.A.D. manquent
d'une authentique base massive. Somsak, Pipop et Somkiat en sont de bons
exemples. Ce sont des figures principales du mouvement, mais qui dépendent des
autres pour mobiliser les gens.
Somsak n'a pas réussi à mobiliser les travailleurs pour les manifestations du
P.A.D. malgré le fait qu'il soit un important dirigeant du Comité de Solidarité des
Travailleurs thaïs. La raison de la faiblesse de ce dernier au sein du P.A.D. a
beaucoup à voir avec le fait que ce mouvement a fait campagne uniquement autour

24

des classes moyennes et d'affaires sur la question de la corruption de Taksin plutôt
que de parler des problèmes relevant directement du mouvement des travailleurs et
des pauvres. La corruption est un problème important bien sûr, mais les pauvres
constatent à juste titre que tous les politiciens et les hommes d'affaires sont
corrompus. Au cours du passé, la classe ouvrière et la paysannerie ont été
successivement mobilisées pour des questions comme celles des droits de
l‘Homme, de la démocratie, des droits terriens, de l'opposition à la privatisation et
des accords de libre échange. Le P.A.D. n'a jamais fait mention d'aucune de ces
questions et a parlé seulement une fois des problèmes de violence et de violation
des droits de l‘Homme dans le Sud.
Le problème de la corruption de Taksin et des conflits d'intérêts sont devenus
les seules vraies questions pour ces hommes d'affaires qui étaient absents pour le
partage du gâteau que s'était réservé l'entourage de Taksin. Leur manque de
sincérité sur ce problème peut être constaté par l'accueil qui a été fait au député ex-
Thaï Rak Thaï et politicien corrompu Sanoh Tientong, qui fut considéré comme un
héros par les manifestants du P.A.D. Les histoires à propos de la domination par
Taksin des soi-disant "organismes indépendants" comme ceux qui supervisèrent les
industries médiatiques privatisées, ne viennent pas du fait qu'ils n'étaient pas
représentatifs de la population dans son ensemble (donc de la classe ouvrière et la
paysannerie), mais plutôt du fait queq Taksin heurtait des intérêts capitalistes
rivaux.
Pipop Tongchai, bien qu'étant une importante personnalité du mouvement des
O.N.G., n'avait pas de base réelle. Même Campagne pour une Démocratie
Populaire, qui fut une importante organisation militante au début des années 1990,
est maintenant une coquille vide. Pipop espérait que les divers réseaux des O.N.G.
lui feraient la faveur de mobiliser du monde pour les manifestations. Cependant ils
n'eurent pas beaucoup de succès auprès des villageois qui constituent le principal
élément des O.N.G. Ceci est dû au fait que la plupart des villageois avaient voté
pour le Thaï Rak Thaï. Somkiat Pongpaiboon s'est longtemps plaint que, depuis
l'arrivée au pouvoir du gouvernement de Taksin, il avait échoué à mobiliser les
villageois des campagnes pour des protestations. La tragédie de la stratégie
d'alliance inter-classe, utilisée par le P.A.D., fut d'avoir laissé la direction politique
à Sondhi, car ils affaiblirent le soutien de la base à l'intérieur du mouvement
populaire à cause de la nature des revendications du P.A.D. Ils se lièrent alors, de
plus en plus, aux classes moyennes urbaines, alléguant pour se justifier qu'ils
allaient atténuer la rhétorique royaliste de Sondhi, mais ce n'est jamais arrivé. La
totalité de la direction du P.A.D. a soutenu la demande adressée au Roi de nommer
un gouvernement, sans tenir compte des voix des pauvres, en utilisant le
paragraphe 7 de la Constitution de 1997 (38). L‘ensemble des pauvres, de

25

nombreux syndicats de travailleurs et les activistes ruraux furent extrêmement
mécontents de cela et ils arrêtèrent de soutenir les manifestations du P.A.D.
Pis encore, la direction du P.A.D. se positionna elle-même en opposition par
rapport aux pauvres en les accusant de voter Taksin par "manque d'information",
c'est à dire par stupidité. La politique pro-pauvres de Taksin fut décrite d'une
manière néo-libérale classique comme étant "néfaste pour les finances de la nation"
et les pauvres gens venus à Bangkok soutenir Taksin avec la caravane des pauvres
furent présentés comme étant simplement "une manifestation payée". Peut-être que
le Thaï Rak Thaï a aidé à financer les frais de voyage de ces villageois démunis
mais Sondhi aussi paya pour les dépenses des manifestations du P.A.D. Cela ne
prouve, en aucun cas, que les participants n'étaient pas des volontaires authentiques
avec des croyances sincères (39).
En définitive cette alliance inter-classe eut une conséquence certaine. Les
organisateurs du coup d'État du 19 septembre n'auraient jamais osé faire un putsch
si le mouvement populaire avait pris une position anti-dictature depuis le début, s‘il
avait respecté les pauvres et essayé de les faire glisser du Thaï Rak Thaï vers la
gauche en proposant un programme préservant clairement leurs intérêts. La
position ―tank libéral‖ du P.A.D. était si claire qu'il ne montra aucun intérêt pour la
construction ou même la participation au Forum social thaï d'octobre 2006, malgré
le fait que Pipop fut invité à prendre part à un débat lors d'une séance plénière.
Simultanément le Comité de Solidarité des Travailleurs thaïs lui-même ne joua
aucun rôle dans le Forum social, mais essaya de se mobiliser quelques jours
auparavant pour rencontrer la junte militaire et lui faire quelques futiles suggestions
sur qui devrait être le nouveau ministre du Travail.
S‘ajoute au problème de cette alliance inter-classe le fait que la direction du
P.A.D. était entièrement composée d'hommes d'âge moyen, en conformité avec
l‘une des idées les plus rétrogrades du mouvement populaire, le respect de
l'ancienneté masculine. La direction du P.A.D. apparaît encore plus arriérée
lorqu‘on sait qu'il est rare aujourd'hui de rencontrer en Thaïlande un mouvement
social ou une O.N.G. sans participation significative d'activistes femmes et de
jeunes gens. Durant la campagne anti-Taksin du P.A.D., un groupe d'activistes
féminines fit une tentative sérieuse pour être inclue dans la direction. Toutefois cela
fut écarté avec colère par Sondhi et vu un peu comme une "blague" par les autres
dirigeants mâles du P.A.D. En réponse à certaines accusations comme quoi la
direction du P.A.D. agissait de manière anti-démocratique pour nombre de
décisions, cette dernière se plaignit que les divers représentants des 23
organisations populaires ne se préoccupèrent jamais d'organiser des réunions. C'est
probablement vrai. On peut cependant se demander pourquoi : est-ce parce qu'ils

26

étaient paresseux et non engagés, ou parce qu'ils avaient déjà été exclus de tous les
véritables processus de prise de décision ?

Questions importantes concernant la Tête de l'État
Il est d'une importance vitale, dans la crise politique thaïlandaise actuelle, que
nous débattions et discutions de la question du rôle de la Tête de l'État. Ceci parce
que aussi bien au cours de la période du gouvernement Taksin, lors des
manifestations massive contre ce dernier, ou encore durant la dictature qui a suivi
le coup d'État de septembre, la Monarchie a été directement impliquée,
intentionnellement ou non. La position des ultra-conservateurs, affirmant que "nous
avons pas le droit" de discuter du rôle de la Tête de l'État, est un obstacle aux
réformes politiques et devrait être contestée au nom de la transparence et de la
responsabilité civile.
En examinant quel rôle doit avoir la Tête de l'État, nous devons partir du fait
que la Thaïlande doit être une Démocratie et non pas une Monarchie absolue
comme celle qui fut abolie il y a longtemps par la révolution de 1932. Le respect
actuel pour la Monarchie de la part de beaucoup de Thaïlandais est dû à des années
de propagande par ses partisans. Encore que cette propagande n'ait pas eu pour but
de retourner à la situation de Monarchie absolue d'avant 1932 (40). D‘autre part, la
Thaïlande ne doit plus jamais être une dictature militaire, ces jours-là auraient dû
disparaître depuis longtemps. Il est important de le réaffirmer parce que le
mouvement populaire s'est battu, que certains de ses membres se sont sacrifié et ont
perdu la vie, pour les droits de l‘Homme, la liberté et la démocratie, en plusieurs
occasions, que ce soit en 1932, le 14 octobre 1973, le 6 octobre 1976 ou en mai
1992. Aujourd'hui, le mouvement populaire doit continuer cette lutte pour ouvrir et
étendre l'espace démocratique face aux menaces d'un pouvoir autoritaire illégitime.
En déclarant que la Thaïlande doit être une démocratie, nous ne devons pas
oublier que même la junte qui a fait le putsch a compris que les coups d'État sont
illégitimes aux yeux des Thaïlandais. Elle essaya donc de prétendre que c'était
"démocratique", qu‘il s‘agissait d‘un coup d'État pour la "démocratie", même si
nous savons que c'est un mensonge éhonté. Il y a finalement peu de différence avec
les précédentes dictatures, comme celle du maréchal Sarit qui prétendait que la
Thaïlande était une "démocratie de style thaïlandais".
Si la Thaïlande doit être une démocratie, alors le rôle de la Tête de l'État ne
devrait-il pas être de défendre et de protéger la démocratie ? En Thaïlande, il y a eu
de longs débats historiques pour savoir si nous devions avoir une Monarchie
constitutionnelle ou un président élu. Ainsi, ce débat eut lieu en 1912 durant la
révolte anti-monarchie ―Mo Leng‖, à l'époque du Roi Vajiravudh (41), ou encore

27

pendant la révolution couronnée de succès de 1932, et aussi quand le Parti
Communiste de Thaïlande était à son zénith durant les années 1970. Aujourd'hui
cette question est encore discutée, mais principalement en privé à cause de la forte
censure actuelle imposée par l'aile droite. Le point de vue de l'auteur de ces lignes
est que tous les responsables publics devraient être élus et assujettis au scrutin
public, même si ce n'est peut-être pas le point de vue de la plupart des Thaïlandais à
l'heure actuelle.
Dans la plupart des présentations classiques d'une Monarchie
constitutionnelle, le devoir de cette dernière est d'assurer la stabilité et la
continuation d‘un gouvernement démocratique. C‘est un rôle que la Monarchie
peut assumer si elle se tient à l‘écart des partis politiques et des conflits personnels,
spécialement de ceux de l'Exécutif. Les Monarchies constitutionnelles de ce monde
agissent principalement de manière cérémonielle et ont très peu de pouvoir.
Occasionnellement, elles peuvent suggérer pour le poste de Premier Ministre,
quelqu'un qui devra ensuite obtenir un vote de confiance du Parlement. En avril
2006, le Monarque thaïlandais déclara, à propos de l'utilisation du paragraphe 7
(42), que : "Je désire réaffirmer que le paragraphe 7 ne veut pas dire donner un
pouvoir illimité au Monarque pour faire ce qu'il veut... Le paragraphe 7 ne déclare
pas que le Monarque peut prendre des décisions sur tout... si c'était le cas, le
peuple dirait que le Monarque a abusé de ses devoirs. Je n'ai jamais demandé cela
ni voulu abuser de mes devoirs. Si c'était le cas, ça ne serait pas la Démocratie"
(43). Cependant, en septembre et encore plus en décembre, le Roi a soutenu
publiquement le coup.
Pour cette raison il y a quelques questions majeures à se poser sur le coup
d'État du 19 septembre 2006. Ce jour-là, la Tête de l‘État thaïlandais a-t-elle essayé
de défendre la démocratie contre un putsch militaire qui déchira la Constitution de
1997 ? A-t-elle été forcée de soutenir la junte auteur du coup ? L'a-t-elle
programmé elle-même comme certains le pensent ? Ces interrogations sont
essentielles parce que la junte qui fit le putsch et mit à bas la démocratie s'est
constamment targuée d'une légitimité émanant de la Tête de l‘État. Les premiers
jours qui ont suivi le coup, la junte a montré des photos de la Monarchie à la
télévision, ses soldats arboraient des rubans jaunes royalistes sur leurs armes et
leurs uniformes, et elle a demandé à la Tête de l‘État d‘envoyer un représentant
pour l'ouverture du Parlement nommé par les militaires. Plus tard, lors de son
discours annuel à l'occasion de son anniversaire en décembre, le Roi fit l'éloge du
Premier Ministre militaire. Nous avons besoin de la vérité, pour que règne la
transparence et pour que la société civile puisse rendre toutes les institutions
publiques responsables. Ce que nous ne devons jamais oublier, c'est que toute
institution ou organisation qui refuse la transparence aura des conflits d'intérêt qui

28

chercheront à rester cachés. En Thaïlande, les conservateurs prétendent que le
Monarque actuel est plus qu'humain. C'est complètement contraire à la science. Le
Roi est un homme, pas diffèrent des autres citoyens, il peut donc faire des erreurs
humaines et a sans doute les mêmes forces et les mêmes faiblesses que tout le
monde.
Dans la première partie de son règne, le Monarque était jeune et mal préparé
pour ce travail. Il n'est devenu Roi qu'à la suite d'un accident survenu à son frère
aîné. Plus encore, le gouvernement thaïlandais était dirigé à l'époque par le
maréchal Plaek Pibul Songkram qui était un anti-royaliste. Donc la Monarchie fit
face à beaucoup de problèmes pour accomplir ses devoirs de Tête de l‘État. Cela
aide peut-être à comprendre pourquoi elle a soutenu la dictature du maréchal Sarit.
C'est ce dernier qui fut en partie responsable de la promotion et de l'augmentation
du respect pour la Monarchie (44), mais beaucoup d'années ont passé. Le statut et
l'expérience de la Tête de l‘État ont changé. Le Roi a beaucoup d'expérience
politique, plus qu'aucun autre politicien, due à la durée de son règne. Par
conséquent, aujourd'hui le Monarque possède l‘assurance de quelqu'un qui a acquis
beaucoup de connaissance. C‘est ainsi qu‘il lui arriva de sermonner des
gouvernements élus, comme celui du Premier Ministre Taksin. L'importante
question d'aujourd'hui est clle-ci : si le Roi a pu sermonner le gouvernement Taksin
à propos des violations des droits de l‘Homme durant la guerre contre la drogue
(45), pourquoi ne peut-il pas sermonner les militaires pour avoir fait un putsch et
violé tous les droits démocratiques ?
Cette question nous ramène au point principal. Voulons-nous, en Thaïlande,
une Tête de l‘État qui aurait le courage de défendre la liberté et la démocratie ou,
au contraire, qui soutient leur destruction, volontairement ou non ? Autre question :
quels devoirs les citoyens thaïlandais désirent-ils que la Monarchie accomplisse en
tant que Tête de l‘État ? Doit-elle être principalement cérémonielle tout en aidant
parfois à résoudre des crises de société, en accord avec la définition d'une
Monarchie constitutionnelle démocratique? Si nous souhaitons une Tête de l‘État
de ce style, alors nous devrions sûrement avoir le droit de la rendre responsable
publiquement. Nous devrions avoir le droit de critiquer l'institution et de faire des
suggestions pour qu'elle remplisse correctement ses devoirs. Édifier la
responsabilité et la transparence n'est pas possible tant que des gens se
prosterneront jusqu‘au sol devant le Monarque. Cette coutume fut, en fait, abolie
durant le cinquième règne (milieu du XIXe siècle) mais semble être réapparue. Elle
met bien en évidence l'inégalité des pouvoirs. Mais tous les citoyens thaïs doivent
être égaux. Simplement des gens différents ont des devoirs différents à accomplir.
Respecter ou montrer du respect est un choix personnel et peut se manifester sans
qu‘il soit nécessaire de se prosterner par terre.

29

Quand nous parlons de la transparence de la Monarchie, nous devons y inclure
aussi la transparence économique. La lutte contre les politiciens corrompus,
l'insistance pour que les personnalités publiques déclarent leurs biens et leurs
possessions et la demande que la famille Taksin paye ses taxes est juste et bien.
Mais nous ne devons pas avoir de double standard. La même règle doit s'appliquer
à tous. Donc nous avons besoin de connaître les biens et la déclaration des
bénéfices du Palais qui doit lui aussi payer des impôts comme tous les autres
citoyens. La plupart des Thaïlandais croient probablement que l'actuelle Tête de
l‘État est un homme bon. Mais les humains peuvent être bons ou mauvais. Que
l‘accomplissement correct de ses devoirs par la Tête de l‘État dépende uniquement
de la bonté individuelle d'une personne est assurément très risqué. L'ère de la
"participation publique" a commencé il y a plusieurs années. Le processus de
rédaction de la Constitution de 1997 en est un exemple parmi d'autres. Il est
sûrement grand temps que le peuple participe à définir le rôle, l‘action et la
politique de la Tête de l‘État. Cela ne devrait pas être laissé aux seuls militaires ou
à la poignée de gens du Conseil privé du Roi. Nous ne pourrons bâtir une société
juste en Thaïlande que dans la transparence et la responsabilité de chacun.

En conclusion
Le coup d'État du 19 septembre ne fut pas simplement l'histoire d'une partie de
l'élite thaïlandaise arrachant le pouvoir à une autre. Cela n'aurait pu arriver sans le
soutien d'importantes sections du mouvement populaire. Les factions variée qui ont
soutenu le coup partagent une haine commune vis-à-vis des pauvres et de toute
politique en leur faveur, en particulier parce que le gouvernement Taksin avait
exploité le pouvoir électoral des plus démunis pour rester au pouvoir. Cela indique
que les pauvres, que ce soit en tant qu'électeurs ou en tant qu'acteurs sociaux, vont
rester un facteur vital important dans la politique thaïlandaise. Étant donné que les
élites, les classes moyennes et les intellectuels libéraux n'ont pas d'idéaux
démocratiques, nous devons compter sur les pauvres, la classe ouvrière et la
paysannerie, ainsi que sur leurs mouvements et partis pour développer l'espace
démocratique et bâtir une justice sociale.

Notes
1 Bangkok Post. 11 janvier 2007.
2 La Constitution de 1997 déclarait que le devoir de tous les citoyens était de défendre la démocratie et de résister
aux coups d'État
3 The Nation. 26 octobre 2006.
4 Bangkok Post. 20 décembre 2006.
5 Voir Kevin Hewison (2006) : General Surayud Chulanon: a man and his contradictions. Carolina Asia Center,
University of North Carolina at Chapel Hill.

30

6 Surayud l'a admis au Thaï Post. 22 juin 2000.
7 Bangkok Post. 19 & 20 décembre 2006.
8 The Nation. 8 novembre 2006.
9 Paul Handley (2006) : The King Never Smiles. Yale University Press, page 415.
10 Bangkok Post. 4 janvier 2007.
11 Pour une perspective internationale, voir Alex Callinicos (2006) : Universities in a neoliberal world. Bookmarks,
London.
12 Anek Laothamatas (2006) Taksina-Populism. Matichon Press, en thaï.
13 Voir le chapitre spécial sur le sud pour plus de détails.
14 Bangkok Post. 26 décembre 2006.
15 Bangkok Post. 26 and 27 décembre 2006.
16 Bangkok Post. 3 janvier 2007.
17 Pour des détails supplémentaires voir Pasuk Phongpaichit & Chris Baker (2004) Taksin. The business of politics
in Thaïland. Silkworm Books.
18 Kevin Hewison (2003). Crafting a new social contract: Domestic capitalist responses to the challenge of
neoliberalism. Ji Giles Ungpakorn (ed.) Radicalising
Thaïland: new political perspectives. Institute of Asian Studies, Chulalongkorn
University
19 Interviews avec ABC news 20 septembre 2006, International Herald Tribune 29 septembre 2006 et avec Bangkok
Business Day 22 septembre 2006.
20 Voir Jaran Cosananund (2003). “Human rights and the war on drugs: problems of conception, consciousness and
social responsibility”. Thaïland Human Rights Journal, 1, 59-87.
21 Voir le chapitre 3.
22 Pasuk Phongpaichit lors d'une interview juste avant le coup, par le magasine Fa Deaw Kan, imprimé dans l'édition
d'octobre-décembre 2006, déclara que la classe dirigeante thaïlandaise avait toujours eu une pure tradition élitiste
opposée à l'égalité dans la société.
23 Anek (2006) déjà cité.
24 Ces critiques du populisme du Thaï Rak Thaï furent faites par le Parti Démocrate (voir le Bangkok Post du
17/06/06) et des néo-libéraux comme Tirayut Boonmee et Ammar Siamwalla (voir The Nation du 06/01/03,
28/07/03, le quotidien Matichon du 25/12/2002 et Tirayut Boonmi ―Taksinomics‖ dans Keeping up with Taksin,
Jermsak Bintong 2004).
25 Les pauvres en Thaïlande payent plus d'impôt sur leur revenu que les riches, principalement à cause des taxations
indirectes régressives.
26 Kevin Hewison (2003) déjà cité.
27 Paul Handley (2006) déjà cité.
28 Bangkok Post. 24/01/06.
29 Excepté dans le cas de Sondhi Limtongkul qui voulait un coup d'État.
30 Arundhati Roy (2004) : The ordinary person’s guide to Empire. Harper Perennial. page 37
31 Voir Paul Foot (2005) : The Vote. How it was won and how it was undermined. Penguin/Viking.
32 Voir le chapitre 3.
33 Voir Ji Giles Ungpakorn (2003) ―Challenges to the Thaï N.G.O. movement from the dawn of a new opposition to
global capital‖. Dans Ji Giles Ungpakorn (ed.) Radicalising Thaïland: new political perspectives. Institute of Asian
Studies, Chulalongkorn University. Et aussi Giles Ji Ungpakorn (2006) ―The impact of the Thaï ―Sixties‖ on the
Peoples‘ Movement today‖. Inter-Asia Cultural Studies, 7 (4). édité par Routledge.
34 Voir Michael Kelly Connors (2003) Democracy and National Identity in Thaïland. Routledge Curzon, et Ji Giles
Ungpakorn (2002) ―From Tragedy to Comedy: Political Reform in Thaïland‖. Journal of Contemporary Asia 32 (2),
191-205.
35 Labanng Masa (Lutte des masses) est une coalition d'aile gauche anti-maoiste créée par des gens qui ont quitté le
Parti Communiste.
36 Voir Nigel Harris (1978) The Mandate of Heaven. Marx and Mao in Modern China. Quartet Books. Et Ian
Birchall (1974) Workers against the monolith. The Communist Parties since 1943. Pluto Press.
37 Les informations de ce paragraphe sur la politique du P.A.D. proviennent des interviews de 31 activistes du
mouvement populaire faites par l'équipe de recherche de l'auteur du début au milieu de 2006, ainsi que des
reportages et enquêtes des médias et des déclarations. L‘ensemble a été publié en thaï dans le livre : Mouvements
sociaux en Thaïlande. Ji Ungpakorn et al. (2006) Workers Democracy Publishers.

31

38 Somsak prétend qu'il s‘était toujours opposé à l'utilisation du paragraphe 7, mais a dû s'incliner devant les voeux
de la majorité.
39 Notre équipe de recherche a aussi interviewé des membres de la caravane des pauvres.
40 Voir Tongchai Winichakul (2005) ―Going beyond the model of democracy after the 14th October‖. Fa Deawkun
3(4) octobre-décembre. Tongchai argumente que le processus pour promouvoir la Monarchie Constitutionnelle
commença avec le Prince Dhani juste après 1932. Ce numéro de Fa Deawkun, qui était consacré à une discussion sur
la Monarchie, a été l‘objet d'une interdiction par la police et d'une investigation pour lèse-majesté. Tongchai
s‘oppose à la théorie affirmant que le projet de promouvoir la Monarchie avait pour but de se venger de la révolution
de 1932 et de revenir à une Monarchie absolue – voir Paul Handley (2006) déjà cité.
41 Kullada Kesboonchoo Mead (2004) : The rise and decline of Thaï absolutism. Routledge Curzon.
42 Le paragraphe 7 de la Constitution de 1997 déclarait que, en temps de crise, le Roi peut nommer un Premier
Ministre. Mais bien que ce soit une demande du P.A.D. en 2006, il y eut un grand débat sur la période la plus
appropriée pour utiliser le paragraphe 7, avant ou après l'élection du 2 avril 2006.
43 Matichon journal quotidien, 26 avril 2006. En thaï.
44 Thak Chaloemtiarana (1979) : Thaïland: the politics of despotic paternalism. Social Science Association of
Thaïland et Thaï Khadi Institute, Thammasat University. P. 309.
45 En décembre 2003 le Roi appela le gouvernement à ouvrir une enquête sur le cas des 2 245 personnes abattues.

32



Chapitre 2 - L'invention des « anciennes traditions thaïes »

La nature exacte de la Monarchie thaïlandaise reste une question très débattue
dans les cercles académiques. D'un côté, les conservateurs affirment que la
Monarchie est une institution ancienne remontant à l'époque de Sukhothaï et que la
société thaïlandaise est donc unique, car le peuple continue de percevoir le
Monarque comme un Dieu. Selon toutes les apparences, cela semble être vrai.
Encore que cette description conservatrice gomme les problèmes réels de pouvoir
dans la société d'aujourd'hui et efface commodément des mémoires une grande
partie de l'histoire de la Thaïlande, en particulier les changements importants du
XIXe siècle ainsi que la révolution de 1932.
A l‘autre extrémité du spectre, la Monarchie thaïlandaise serait présentée
comme une Monarchie constitutionnelle moderne disposant de peu de pouvoir. La
réintroduction de cette institution, après 1932, a malgré tout suscité l'image d'une
Monarchie très influente, dans la mesure où différentes factions de la classe
dirigeante bénéficient des moyens et de la promotion du Palais. Entre ces deux
points de vue, l'auteur de ces lignes a tendance à soutenir le second. Encore que la
question de comprendre la Monarchie thaïlandaise n'est pas simple, principalement
à cause de la censure d'État et de l'auto-censure des intellectuels. Il y a un certain
nombre de positions "entre les deux" qui devraient être prises en compte.
Au début des années 1970, le Parti Communiste de Thaïlande (P.C.T.)
soutenait que la Thaïlande était "semi-féodale, semi-coloniale" : une analyse
maoïste classique, qui soutenait que la Monarchie féodale ou Sakdina avait perdu
une bonne moitié de son pouvoir, au profit d‘autres forces, en particulier l‘armée et
le pouvoir imperialiste américain, tout en conservant une grande influence. Pour le
P.C.T. et ses épigones, en particulier le Thaï Rak Thaï, la classe capitaliste (c'est-à-
dire des gens comme Taksin) en voie de modernisation devait être soutenue, afin de
réduire le pouvoir du "Monarque féodal". Mais la vision de la Monarchie comme
"féodale" ou Sakdina après le milieu du XIXe siècle pose problème. Comme nous
le verrons plus tard dans ce chapitre, l'État thaïlandais fut transformé afin de paver
la voie à un capitalisme moderne dans les années 1870 et il n'y a plus guère de
vestiges d'un système Sakdina en Thaïlande. Il est également erroné de considérer
la classe capitaliste moderne comme "anti-monarchiste" ou même républicaine. Des
monarchies constitutionnelles existent dans plusieurs pays capitalistes européens et
fonctionnent comme des institutions conservatrices bénéficiant à la classe
capitaliste. L'analyse du P.C.T. soulève une autre question d‘importance lorsqu‘elle
affirme que la Monarchie détient encore la moitié du pouvoir dans la société,

33

pouvoir qu‘elle partage avec d'autres factions des classes dirigeantes. Cette analyse
du P.C.T. date de trente ans et est très similaire à celle proposée aujourd'hui par
Anek Laothamatas. Ce dernier est un ancien supporter du P.C.T. qui partit rejoindre
les guérillas dans les jungles du Nord à Nan après le 6 octobre 1976. C'est
aujourd‘hui un néo-libéral du style de la "Troisième voie" d'Anthony Gidden. Il
soutient que le problème de Taksin fut qu'il n'écoutait pas le Palais et a dû être
renvoyé par le coup d'État du 19 septembre. Pour Anek, la Thaïlande est
naturellement faite pour avoir un système politique mixte dans lequel des
politiciens élus partagent le pouvoir avec la Monarchie (1).
La façon dont le rôle et le pouvoir de celle-ci est présentée diffère grandement
selon les analyses. La plupart des intellectuels thaïlandais sont d‘avis que la
Monarchie partage le pouvoir avec d'autres sections de la classe dirigeante, et
pourtant il y a toujours des gens pour affirmer que le putsch du 19 septembre 2006
était un "coup d'État royal" ou encore que le seul vrai pouvoir en Thaïlande est le
Palais (2).
Les gens percoivent souvent la Monarchie comme étant une fraction de la
classe dirigeante en conflit avec d'autres. Mais la nature du conflit doit être
considérée en termes de “Sakdina” contre "capitalisme moderne". On peut citer la
facon dont les gens parlaient de la crise du Sud (3) et de l'élection générale de
février 2005. Les activistes sociaux proches du Thaï Rak Thaï, en particulier ceux
qui avaient été influencés par le P.C.T., pensaient que la violence dans le Sud
provenait, à l'origine, d'éléments mécontents de l'armée, qui craignaient de perdre
de l'influence, parce que le gouvernement voulait augmenter le rôle de la police
dans cette zone aux dépens des militaires. Ils croyaient que le Palais disposé à
appuyer l'armée parce que Taksin était en train de défier le vieil "ordre Sakdina".
Pipop Tongchai est une personnalité dirigeante du mouvement populaire et de
Campagne pour une Démocratie Populaire. Il fut un dirigeant important de
l'Alliance du Peuple pour la Démocratie, anti-Taksin. Durant l'élection de 2005,
bien avant que le mouvement massif contre Taksin existe, il défendait l'idée d'un
front uni entre le mouvement populaire et certains éléments conservateurs Sakdina
dans le but de s'opposer au gouvernement (4). Tirayut Boonmi, un intellectuel
libéral, critiqua la corruption grandissante de la société thaïlandaise, spécialement
durant le gouvernement Thaï Rak Thaï. Il déclara que "des personnalités proches
(du Palais) s'étaient unies pour condamner la corruption" (5). Cette croyance que
la Monarchie essaye aujourd'hui de mettre fin à la corruption perdure depuis
l'époque des gouvernements militaires. La dictature militaire de Sarit fut l'un des
régimes les plus corrompus de Thaïlande et pourtant, à cette époque, la Monarchie
ne fit aucune tentative pour combattre la corruption. Depuis le coup d'État du 19

34

septembre, Tirayut s'est exprimé sur la nécessité d'une démocratie de "style
thaïlandais".
Les deux points de vue sur la Monarchie, aussi bien des partisans que des
opposants du Thaï Rak Thaï, sont, tout simplement, les faces opposées d‘une même
pièce. Ce qu'ils ont en commun, c'est que la Monarchie est toujours une ancienne
institution Sakdina avec une tradition inchangée et que Taksin était en train de
transformer la Thaïlande en un pays avec une économie capitaliste de style
nouveau. Pour les anciens activistes du P.C.T., le soutien au Thaï Rak Thaï est
simplement une nouvelle version de la stratégie d'alliance inter-classes en vue
d‘une « révolution démocratique » utilisée par tous les partis staliniens et maoïstes
du monde en développement (6). Par contre, ceux qui s'opposent au Thaï Rak Thaï
ont inversé l'analyse en tentant d'affirmer que l'institution Sakdina est dorénavant
une force radicale opposée au capitalisme aggressif de Taksin.
Le problème, si on applique les "théories de conflit au sein de la classe
dirigeante" à la crise du Sud ou au putsch du 19 septembre, c‘est que l‘on en arrive
à faire l‘impasse sur les causes réelles du conflit dans la société thaïlandaise entre
les dirigeants et les dirigés. Le fait de n‘accorder d‘importance qu‘aux désaccords
ou aux ruptures au sein de l'élite amène à un malentendu sur la nature réelle de l'
État. Ce dernier n'a jamais été monolithe. C'est une réunion des différentes fractions
de l'élite capitaliste au pouvoir, ce qui donne lieu à des accords et à des désaccords
à l'intérieur même de sa structure. Cela lui donne une flexibilité qui est nécessaire.
Toutefois, ce que tous ces différents éléments de l' État thaïlandais actuel ont en
commun, c'est le besoin de maintenir les conditions pour une accumulation
continue de capital. L' État thaïlandais d'aujourd'hui n'est pas en butte à des
désaccords entre les élites pré-capitalistes et les capitalistes aggressifs modernes,
mais à des désaccords sur le partage du butin de l'exploitation et le degré
d'intervention de l'État dans l'économie.
Il est certes vrai que le gouvernement Taksin était sensible aux accusations à
propos des désaccords entre lui et le Palais, en particulier à cause de la légitimité
que la Monarchie apporte à un gouvernement. Comme nous le verrons plus tard,
cette légitimité fournie par la royauté a été cultivée par tous les gouvernements
depuis Sarit. L'édition du Far Eastern Economic datée du 10 janvier 2002 fut
interdite en Thaïlande et ses rédacteurs furent accusés de lèse-majesté pour avoir
écrit un court article suggérant que le Roi s'irritait de "l'arrogance" de Taksin et
aussi du fait qu'il se "mêle des affaires de la famille royale" en ayant des "liens
d'affaires avec le Prince héritier Vajiralongkorn" (7). Les mesures du gouvernement
Taksin contre ce magazine étaient plutôt destinées à protéger le gouvernement de
rumeurs négatives qu‘à défendre la Monarchie. Un cas plus récent de menace
d'utilisation de la loi anti lèse-majesté concerne des autocollants électoraux utilisés

35

lors de la campagne de février 2005 sur lesquels étaient reproduites des citations du
Roi et de la Reine. Dans ce cas, l‘accusation de lèse-majesté fut lancée contre un
parti d'opposition. Plus tard, en 2006, les deux camps opposés dans le conflit
politique à propos du gouvernement Taksin s'accusèrent mutuellement de lèse-
majesté. Cela jette quelque lumière sur la réelle fonction des lois de lèse-majesté.
Elle ont pour but de protéger l'establishment conservateur et le statu quo dans le
sens le plus large possible et non pas seulement la partie Royale de l' État
thaïlandais. "La Nation, La Religion et Le Roi" ont été les trois piliers
conservateurs de l'État thaïlandais depuis Rama VI, avant la révolution de 1932.
"Le Peuple" n'y a été ajouté que bien après, en particulier sur des panneaux à
l‘extérieur des bases militaires.

L'image dominante de la Monarchie aujourd'hui
Tous ceux qui ont visité la Thaïlande n'ont pu manquer de constater combien
cette institution est célébrée. Des photos du Roi, de la Reine et d'autres membres de
la Famille royale ornent de nombreux bâtiments publics, de même que les drapeaux
jaunes et bleus du couple royal. Les insignes royaux sont généreusement utilisés
dans des cadres divers allant du métro aérien à des buildings privés. Bangkok
possède beaucoup de monuments royaux et de nombreux jours fériés célèbrent
cette institution. Les librairies sont pleines de livres écrits par la Famille royale ou
sur elle et récemment, des polos ornés de l'image du chien favori du Roi “Tong-
Daeng” se sont vendus comme des petits pains. En 2006, un très grand nombre
d'habitants de Bangkok portaient des chemises jaunes en l'honneur du 60ème
anniversaire du Roi sur le trône. On ordonna aux fonctionnaires et aux employés du
privé de porter ces chemises jaunes au travail chaque lundi.
On nous enseigne à tous, à l'école, que "la Monarchie a toujours été avec la
société thaïe", impliquant que c'est une institution ancienne et inchangée. Lorsque
la Constitution de 1997 fut écrite, il y eut un "accord unanime" pour ne pas toucher
au paragraphe 2, celui qui concerne la Monarchie.
Aujourd'hui, il est largement admis que l'actuel Roi est un monarque bénévole
qui s'intéresse vivement à toutes les sphères des affaires publiques. Dans la
perception du public le Roi est un ingénieur agricole accompli, un photographe, un
musicien, un écrivain et un homme d'État. On nous enseigne que "sans le Roi, que
nous aimons tous, la Thaïlande serait une république bananière continuellement en
crise". A l'école, on nous enseigne également que le Roi Rama VII "donna la
démocratie et une Constitution au peuple thaï". Sa statue a été placée à l'extérieur
du Parlement. L'Institut du Roi Prajadhipok (Rama VII) est un institut politique
dédié à la démocratisation et au développement politique. En réalité, c'est le

36

renversement de ce roi par le Parti du Peuple lors de la révolution de 1932 qui
entraîna la rédaction de la Constitution et la fin de la Monarchie absolue.
L'actuel Roi possède une énorme quantité d'actions de la Siam Commercial
Bank et d'autres entreprises capitalistes (8). C‘est un pilier de l‘élite. En tant
qu'institution, la Monarchie se conduit souvent comme une société commerciale,
facturant des honoraires pour ses apparitions publiques et les cérémonies de remise
des diplômes. Et pourtant les anarchistes ruraux (9) prétendent que le Roi aurait
« inventé » l'idée de l'Economie communautaire auto-suffisante, ou Setakit
Chumchon Por-piang, comme alternative au capitalisme global. Après le coup
d'État du 19 septembre, le gouvernement annonca qu'il allait mettre en place
"l'Economie suffisante". La légitimisation par la Monarchie est recherchée par
beaucoup de gens de milieux très différents. La Monarchie est indéniablement une
institution très importante dans la société. Mais quel type d'institution est-elle
exactement et quel pouvoir politique a-t-elle vraiment?

Images contradictoires concernant la Monarchie
Le 24 juin 1932, le Parti du Peuple, dirigé par Pridi Phanomyong, le maréchal
Plaek Pibul-Songkram et d'autres personnalités, organisa une révolution couronnée
de succès contre la Monarchie absolue de Rama VII. Bien que le courant politique
demandant la fin de l'absolutisme se soit developpé depuis plusieurs années, ce qui
déclencha celle-ci fut la crise économique mondiale et la façon dont le
gouvernement du Roi l'avait gérée. Le Roi Rama VII lui-même admettait que le
précédent Souverain avait été très impopulaire à cause des prodigieuses dépenses
de la Maison royale. Ce qui suit est un paragraphe de la première déclaration du
Parti du Peuple après la victoire de la révolution :
"Lorsque le Roi arriva sur le trône, le peuple avait des espoirs [...] mais
[...] la souffrance [...] le chômage se produisirent [...] Plutot que d'aider
le peuple, le Roi utilisa les impôts pour son propre bénéfice [...] Si le
peuple est illettré et stupide comme le Monarque le prétend [...] c'est
parce que notre Monarque lui-même est stupide et a empêché le peuple de
recevoir une éducation [...] Le Roi et ses amis se sont enrichis en
labourant des sillons sur le dos du peuple, en sucant son sang..."
Une telle déclaration en Thaïlande aujourd'hui choquerait mais, en 1932, elle
exprimait le point de vue de beaucoup de Thaïlandais (10). En fait, nous savons
que, non seulement le Roi était peu estimé à cette époque, mais que dans beaucoup
d'endroits il ne représentait rien dans la vie des gens ordinaires. Katherine Bowie,
dans son livre sur le mouvement des Scouts de Village, cite une enquête
anthropologique de 1954 en Thaïlande qui avait révélé que 61% des ruraux étaient

37

incertains de la signification du mot "Monarchie" et de son impact sur leur vie de
tous les jours (11).
Paul Handley souligne beaucoup de disputes entre le Palais et les
gouvernements d'après-guerre (12). C'est seulement après le coup d'État de Sarit en
1957 que la promotion de l‘institution monarchique est devenue systématique, ce
qu‘avaient essayé de faire auparavant des royalistes comme le Prince Thani (13).
Dans sa description du régime de Sarit, Thak Chaloemtiarana écrit que :
"Le coup d'État de Sarit a peu de légitimité comparé à la révolution de
1932 [...] le développement de la Monarchie a fait des progrès rapides
après 1957 [...] Tandis que le prestige du Roi grandissait, la popularité du
gouvernement croissait [...] de vieille cérémonies furent réintroduites ou
réinventées" (14).
Actuellement, la Monarchie thaïlandaise est une institution dynamique qui se
transforme et se réinvente constamment. Aujourd'hui, le principal moteur de ce
développement constant de son image est le palais lui-même, souvent par
l'intermédiaire de la presse. Le prestige de l‘institution ayant augmenté, elle n'a plus
besoin d'autres forces politiques pour la promouvoir. Si ces dernières le font
aujourd'hui, c'est dans l'espoir de gagner du mérite en s‘attachant à la Monarchie.
Un des moyens grâce auxquels cette dernière s'est transformée et réinventée elle-
même durant la periode d'après Sarit, fut la mise en avant de "l'image
démocratique" de l'institution, tout en maintenant beaucoup de facteurs
conservateurs traditionnels (15). Encore est-ce contradictoire avec la position du
Palais lors du coup d'État du 19 septembre.

Transformations historiques de la Monarchie
Avant la transformation majeure de l'État thaïlandais suivant un modèle
capitaliste et centralisé durant les années 1870, la "Thaïlande" n'existait pas en tant
qu'État-nation. La comparaison de l'histoire de la "Thaïlande" de l'ère moderne
avec celle de Sukhothaï (1270) et Ayuttaya (1350-1782) doit donc être vue comme
une réécriture de l'histoire par des gens comme Luang Wichitwatakarn et le Prince
Damrong, dans le but de servir l'idéologie nationaliste moderne. Avant les années
1870, le système économique et politique dominant dans les régions centrales et du
nord peut être le mieux décrit comme un système “Sakdina”. C'était une entité
politique vague basée sur un groupe de puissantes cités comme Sukhothaï,
Ayuttaya, Chiangmai, et Krungtep (Bangkok) dont le pouvoir politique changeait
tout le temps et diminuait proportionnellement à la distance. Il n'y avait non
seulement pas d'État centralisé dirigé par un roi tout-puissant, mais le pouvoir
politique pour contrôler les surplus de productions était lui aussi décentralisé.

38

Dans ce système Sakdina, le contrôle de ces surplus de production, au delà du
niveau d'auto-suffisance, était basé sur le travail forcé et la levée d‘un tribut. C'était
un système de contrôle direct des hommes, et non une utilisation de la propriété de
la terre pour contrôler le travail, et son poids était grand, en raison du faible niveau
de population. La majorité du peuple (Prai) habitant près des centres urbains était
soumise à la corvée pendant des périodes de plusieurs mois. Il y avait aussi des
esclaves pour dettes (Taht) et des esclaves de guerre (Chaleay Seuk). Ce contrôle
direct était décentralisé sous l‘autorité de Moon Nai variés, nobles et dirigeants
locaux (Jao Hua Muang) qui avaient le pouvoir de disposer des travailleurs. Le
résultat était que sous le système Sakdina, les pouvoirs politique et économique
étaient décentralisés. Le commerce jouait un rôle important dans l'économie. Le
contrôle de l‘embouchure des fleuves en tant que centres d'exportations devenait
plus important au fur et à mesure que le commerce de longue distance augmentait.
Les dirigeants locaux recherchaient un monopole de ces échanges en coopération
avec les marchands chinois qui naviguaient sur des jonques à voiles de la Chine
jusqu‘au monde arabe.
Comme le système Sakdina était décentralisé et son influence limitée aux
centres urbains, il existait par ailleurs d'autres systèmes d'organisation sociale dans
ce qui est maintenant la Thaïlande. Dans les endroits éloignés des villes et des cités,
des gens de diverses ethnies vivaient dans des villages à demi autonomes ou dans
de petits groupements d'habitations humaines, avec des modes de vie variés. Mis à
part ça, avant l'essor d'Ayuttaya, il existait aussi une multitude d'États différents,
comme les empires Khmer ou Tawarawadi.
Bien que la pénétration croissante du capitalisme et du marché mondial dans
la région ait déjà augmenté l'importance de l'argent et du commerce, dans la
première période de Bangkok, ce furent les pressions directes de l'impérialisme
occidental et de la lutte des classes qui poussèrent et entrainèrent finalement les
dirigeants de Bangkok vers une mutation politique capitaliste (16). On peut en
avoir une preuve en observant les effets du traité Bowring imposé par la Grande
Bretagne en 1855. Ce traité établissait la liberté de commerce et la liberté de
pénétration des capitaux occidentaux dans la région sans la nécessité de recourir à
une colonisation directe. Tandis que le monopole sur le commerce détenu par les
dirigeants Sakdina de Bangkok était aboli, de vastes opportunités furent créées pour
la production capitaliste et le commerce du riz, du sucre, de l'étain, du caoutchouc
et du bois de teck. Une opportunité se présenta aussi de centraliser l'État sous la
diréction d'un dirigeant puissant. La révolution capitaliste thaïlandaise ne fut pas
accomplie par la bourgeoisie de la même facon que les révolutions francaise ou
anglaise. Nous le verrons en détail plus tard. Dans le cas thaïlandais, le dirigeant de
Bangkok, le Roi Rama V ou “Chulalongkorn” provoqua une transformation

39

révolutionnaire du système politique et économique, en réponse à la fois aux
pressions du monde extérieur qui était déjà dominé par le capitalisme et à la lutte
des classes à l'intérieur.
La révolution de Rama V fut de créer un État-nation centralisé et unifié sous
l'autorité du premier monarque absolu thaïlandais (17). Cela impliquait de détruire
le pouvoir de ses rivaux Sakdina, les Moon Nai, les nobles et les Jao Hua Muang
locaux. Politiquement, cela fut accompli en nommant une administration civile
chargée de diriger les autres régions, et économiquement en abolissant leur droit de
contrôler le travail forcé et les surplus de production. Le travail forcé fut aboli en
réponse aussi aux luttes des classes venues d'en bas, dans la mesure où les Prai
cherchaient régulièrement à échapper à la corvé et qu'aussi bien les Prai que les
Taht travaillaient souvent délibérément de manière inefficace. Le travail forcé fut
remplacé par le travail salarié et la proprieté privée de la terre introduite pour la
première fois. En outre, l'investissement en vue de la production de biens agricoles
destinés au marché mondial devint plus important que la simple utilisation des
surplus de la production pour la consommation et le commerce. Un exemple de ces
investissements : la construction de canaux d'irrigation pour la production du riz
dans la région de Rungsit dans la plaine centrale. La monarchie absolue de Rama V
était une institution centralisée tout à fait moderne, créée pour servir les intérêts du
dirigeant de Bangkok dans une nation "thaïe" au capitalisme émergent. C'est cette
forme moderne de Monarchie capitaliste qui fut renversée quelques 60 ans plus
tard, en 1932.
En résumé, à cette époque-là, la Monarchie en tant qu'institution avait connu
des transformations majeures durant les deux cents précédentes années, d'une
institution Sakdina, à une courte phase de monarchie absolue et enfin à la
monarchie constitutionelle que nous voyons actuellement. Aujourd'hui la
Monarchie n'est donc ni ancienne ni Sakdina. Alors quelle est sa nature et sa
fonction?

Le rétablissement de la Monarchie après la Révolution anglaise de 1640
Pour tenter de comprendre la contradiction entre la vieille institution qu‘est la
monarchie et son rôle moderne dans le capitalisme, il est utile d'étudier l'essai de
Christopher Hill, La Révolution anglaise de 1640 écrit en 1959 (18). Dans ce livre,
Hill montrait que la Révolution anglaise renversa le féodalisme au cours de la
guerre civile, qui était une lutte entre la Monarchie, l'Eglise et les gros propriétaires
terriens d'un côté et de l'autre les classes moyennes, petits propriétaires terriens et
marchands urbains, alliées aux classes pauvres. La Révolution lança un grand
mouvement progressif parti d'en bas, couronné par les conseils populaires tenus à

40

Putney (19). Des organisations radicales comme les Levellers et les Diggers se
développèrent aussi dans la lutte. Ce mouvement radical d'en bas fut toléré par
Cromwell et les capitalistes montants, tant que le vieil ordre féodal demeurait une
menace. Mais après la victoire de la Révolution, la classe moyenne s'empressa
d'écraser le radicalisme des classes les plus basses avant qu'il n'aille trop loin et ne
menace ses intérêts. Le résultat fut que la nouvelle classe dirigeante perdit son
ancienne base populaire. C‘est pourquoi, onze ans seulement après la révolution, à
la mort de Cromwell, la Monarchie fut rappelée dans le but de faire la paix avec
certaines parties de la vieille élite et d'écraser toute idée de changement radical.
Cependant, le point important est qu'une révolution sociale avait eu lieu. La
Monarchie restaurée était différente de l'ancienne, les lois féodales et le vieux
système économique avaient été détruits. Mais les signes extérieurs du vieux
système furent maintenus. Comme Hill l'écrit:
"Charles (le second) était Roi par la grâce de Dieu, mais en réalité Roi
par la grâce des marchands et des hobereaux".
La Révolution anglaise fournit deux enseignements : premièrement, les
monarchies peuvent jouer un rôle en tant qu'institutions dans des États capitalistes
modernes et deuxièmement que ce rôle consiste à agir en tant que force
conservatrice pour faire diminuer le radicalisme. Un autre essai sur la monarchie
britanique, écrit par Eric Hobsbawm, parle de "l'Invention de la tradition" (20).
Hobsbawm explique que rien n'a autant l'apparence d'une tradition ancienne que la
Monarchie Anglaise... mais que tout cela fut créé au XIXe siècle. L‘ancienneté
apparente de la monarchie britannique fut décidée, d'après lui, dans le but de bâtir
un système de contrôle social de la vie publique. Il explique aussi que de telles
"traditions inventées" n'ont aucun rapport avec la vie privée de tous les jours,
contrairement aux traditions authentiques. Ce sont des cérémonies obligatoires, à
utiliser uniquement dans la sphère publique. On en a une illustration dans la facon
dont on enseigne aux gens à se lever pour l'hymne national ou royal. Cette pratique
a presque disparu en Grande Bretagne mais elle est toujours forte en Thaïlande.
Personne ne se lève pour ces hymnes dans l'intimité de sa propre maison dans la
mesure où ils n'ont aucun rapport avec la capacité des citoyens individuels de
mener leurs vies de tous les jours.
Des comparaisons pertinentes peuvent être faites sur l‘utilité des "traditions
inventées". Tout d‘abord, l'État capitaliste moderne a rétabli la Monarchie comme
une moderne figure de proue pour servir ses intérêts de classe. Mais ce faisant, il a
voulu donner à la Monarchie l'apparence d'une institution ancienne. C'était
important pour donner l'illusion que la classe dirigeante moderne, ainsi que l'actuel
ordre social et les hiérarchies sociales, sont, d'une maniere ou d'une autre,
"naturelles", le but étant de saper les révoltes venues d'en bas et la confiance en soi

41

des gens ordinaires de pouvoir se diriger eux-mêmes. De plus, le rôle de la
monarchie constitutionnelle comme "dernier recours" pour protéger le pouvoir de la
classe capitaliste en temps de crise, ne peut être légitimisé que par son ancienneté.
Sans cette légitimité venue du passé, pourquoi ne pas demander à des stars du rock
ou à des sportifs de haut niveau d‘ouvrir les sessions parlementaires, de signer les
lois et de nommer des gouvernements lors des crises ?
En Thaïlande, la transformation révolutionnaire vers un État capitaliste n'a pas
pris la même forme que les précédentes révolutions bourgeoises en Angleterre et en
France. La transformation capitaliste fut mise en place gràce à une révolution venue
d'en haut, menée par le Roi Rama V de Bangkok, dans le but de faire face à la
menace de l'impérialisme occidental. Neil Davidson explique que la définition
d'une révolution bourgeoise, d'après Marx, Engels, Deutscher, Tony Cliff et George
Lukucs est qu'il s'agit d'un “processus révolutionnaire qui aplanit le chemin pour
le développement du capitalisme” (21).
Il y a principalement deux sortes de révolutions bourgeoises : les révolutions
venues d'en bas, comme dans le cas de la France et de l'Angleterre, et celles venues
d'en haut, conduites par une partie du vieil ordre féodal lui-même, comme dans le
cas de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Ecosse et du Japon. La révolution de Thaïlande
peut être rangée parmi ces dernières. Mais le processus ne s'est pas terminé avec les
transformations révolutionnaires des années 1870 du Roi Rama V, qui amenèrent
une Monarchie Absolue. Cette étape s‘est avérée facteur d‘instabilité (22), car elle
a conduit à la révolution de 1932 et à l'établissement d'une monarchie
constitutionnelle, qui a maintenant duré plus longtemps que la monarchie absolue.
La révolution de 1932 fut conduite par le Parti du Peuple et exécutée avec un
soutien social étendu (23). Encore qu'à l'époque, la base de ce parti se limitait à des
sections de la bureaucratie civile et militaire. Dans de telles circonstances, le
problème auquel le Parti du Peuple eut à faire face pour se maintenir au pouvoir
n'était pas le même que celui de la classe capitaliste révolutionnaire en Angleterre
et en France. Il n'y avait pas de puissant mouvement de masse venu d'en bas, qui
devait être détruit. Néanmoins, la faiblesse due au manque de soutien massif de la
base obligea le Parti du Peuple à faire des compromis avec certaines parties du
vieil ordre. Cela entraîna l‘établissement d‘une monarchie constitutionnelle, malgré
le fait que beaucoup des dirigeants radicaux du parti, comme Pridi et le maréchal
Pibul-Songkram, n'avaient pas un grand amour pour la monarchie. Cette dernière
fut donc rétablie après la révolution, mais, malgré les apparences, ce n'était plus la
même institution qu'avant 1932. Ce n'était certainement plus la Sakdina. Le
rétablissement de la Monarchie ne fut pas facile non plus. Ce n‘est qu‘à la fin des
années 1950 et au début des années 1960, avant le régime militaire de Sarit, que
l'institution fut fermement rétablie et plusieurs décades ont été nécessaires pour

42

bâtir son statut actuel dans la société (24). La touche finale qui acheva son
acceptation par une large partie de la société fut l'effondrement du Parti
Communiste de Thaïlande au cours des années 1980. Cela entraîna une progression
sans encombre de l‘influence de la monarchie au sein de la société thaïe.

Pouvoir ou influence de "l'institution de dernier ressort"
Depuis la révolution de 1932, la Monarchie dispose de peu de pouvoir
politique formel, constitutionnel ou légal. Ce pouvoir, en tant que Tête de l' État, est
défini par la constitution et concerne principalement la ratification des lois, comme
dans la plupart des monarchies occidentales aujourd'hui. Cependant, à la différence
de ses équivalents occidentaux, la monarchie thaïlandaise a une immense stature.
La stature du Roi actuel a été obtenue à l‘aide de différents éléments. En
particulier, la promotion délibérée de la Monarchie, depuis les année 1960, et de la
capacité du Roi à agir en homme d'État expérimenté, vu la durée de son règne. Cela
fait de la Monarchie une institution potentiellement très influente, malgré son
manque de pouvoir formel.
Certains auteurs exagèrent le pouvoir de la Monarchie, la qualifiant de
"pouvoir caché" (―power block‖) dans la politique thaïlandaise (25), sans
considérer le rôle des monarchies modernes dans les sociétés capitalistes et leurs
relations mutuellement bénéfiques avec les secteurs de la classe dirigeante. Il serait
plus exact de se référer au Roi et au Conseil privé agissant plus comme "courtier
du pouvoir" (―power broker‖). Ce qui impliquerait un rôle de coordination, dans le
but de rapprocher les différentes fractions de la classe dirigeante, sans que
l'institution soit au centre du pouvoir. De plus, l‘importance actuelle de la
Monarchie est en grande partie basée sur la personnalité du Roi. Cela démontre la
faiblesse de cette dernière en tant qu'institution dans la société thaïlandaise
moderne.
Malgré l'immense envergure de la Monarchie, il serait faux de penser que
cette institution est fondamentalement différente d‘une monarchie constitutionnelle
dans une démocratie capitaliste moderne. La fonction de ce genre de monarchie est
d'être le centre de l'unité nationale, et d‘agir comme dernier recours pour protéger
la stabilité et le statu quo dans les États capitaliste en cas de crise profonde, afin de
maintenir le pouvoir de classe. Pour cela, la monarchie doit être perçue comme au-
dessus de la politique.
En Thaïlande, la Monarchie est descendue dans l'arène plusieurs fois lors de
crises politiques graves. Mais elle n'a agi ainsi qu'après avoir consulté des hommes
d'État experimentés et des représentants de l'élite, tout comme le ferait n'importe
quelle monarchie occidentale dans des cas similaires. A l'époque où l'État était aux

43

mains de l'armée, la Monarchie apporta son soutien à la dictature militaire. Lorsque
des coups d'État militaires furent dirigés contre des gouvernements militaires
durant les années 1980, la Monarchie attendit de connaître l'opinion générale des
classes dirigeantes avant de se prononcer en faveur de l'un ou de l'autre. Plus
important, quand des régimes militaires furent confrontés et défaits par des révoltes
populaires massives, comme en 1973 et en 1992, la Monarchie attendit que l'issue
soit claire avant d'apparaître à la télévision pour rétablir l'ordre et la stabilité. Il
s‘agissait de crises importantes, et la Monarchie a clairement agi comme une
institution de dernier recours pour l' État thaïlandais, lorsque il ne fut plus possible
d'utiliser les forces armées défaites pour maintenir la stabilité de l'État. A la fin
d'avril 2006, quand le Roi refusa de nommer un nouveau gouvernement pour
remplacer celui de Taksin, en utilisant le paragraphe 7 de la Constitution, cela
reflétait l'opinion de la classe dirigeante.
Une partie des fonctions de cette institution est aussi d'essayer de maintenir
l'unité nationale. C'est pourquoi le Monarque peut, de temps en temps, critiquer
légèrement les excès du gouvernement, qui pourraient constituer une menace pour
l‘unité nationale. Les petits reproches adressés au gouvernement Thaï Rak Thaï sur
les exécutions extra-judiciaires lors de la "guerre contre la drogue" et les appels
pour des solutions pacifiques dans le Sud doivent être compris dans ce contexte. Il
faut noter que jusqu‘ici le Roi s‘est appliqué à être vu comme agissant en tant que
Monarque de tous les Thaïlandais de toutes ethnies et religions, au sujet des
troubles du Sud. Cela contraste nettement avec le discours ultra-nationaliste de la
Reine en 2004 (26).
Et cependant, malgré l‘obligation pour une monarchie moderne de rester au-
dessus des problèmes politiques, le Palais n'a pas toujours agi ainsi. Cela démontre
une faiblesse dans sa capacité d'agir en tant qu'institution neutre de dernier recours.
Le soutien au coup d'État du 19 septembre 2006 par la Monarchie peut causer des
problèmes dans l'avenir. C'est ce mélange de rôles contradictoires, chercher à
apparaître comme une Tête de l'État neutre, et néanmoins intervenir dans la
politique, qui est cause de confusion et d'instabilité.
Il serait faux de conclure, en considérant le rôle de la Monarchie durant les
crises de 1973 et 1992, que ce Roi est pour la démocratie et pour la défense de la
constitution. Comme Handley l'a démontré, la Monarchie est nettement plus à l'aise
avec des gouvernements militaires conservateurs (27). Il est utile de voir cette
institution comme une puissance conservatrice et pro-élite à l'intérieur de la société
thaïlandaise (28). Durant le milieu des années 1970, lors de la marée montante du
radicalisme de l'aile gauche et des revendications pour une société plus juste,
spécialement après que les États-Unis aient perdu la guerre du Vietnam en 1975, la
Monarchie a soutenu le mouvement d'ultra-droite paramilitaire des Scouts de

44

Village et fut un des principaux partisans du coup d'État militaire de l'aile droite en
octobre 1976 (29).
Finalement rien ne permet d‘affirmer que la Monarchie soit jamais intervenue
contre la corruption des dirigeants militaires et même des politiciens élus. Ceci, de
même que la tolérance de la Monarchie vis-à-vis des régimes militaires, peut nous
conduire à nous demander dans quelle mesure le Palais est prêt ou capable
d‘intervenir, avec un pouvoir et une autorité propres.

Les contradictions émergeant du culte de la personnalité
Comme Thomas Paine l'a souligné dans The Rights of Man (Les droits de
l'Homme), imprimé en 1791-2, l'idée de toute position publique héréditaire est
aussi inconsciente et absurde que l'idée de mathématiciens ou poètes héréditaires
(30). Il est contraire à la science de penser que la capacité de devenir la Tête d'un
État est imprégnée dans l'ADN d'une personne. De plus, Paine affirme que la
succession héréditaire présente la fonction sous un éclairage des plus ridicules. Si la
Monarchie ne peut pas faire de mal, elle ne peut pas être tenue pour responsable de
ses actions, tout comme un jeune enfant. Paine est allé jusqu'à écrire que c'est...
"une fonction qui peut être remplie par n'importe quel enfant ou idiot. Il faut
quelques talents pour être mécanicien ; mais être roi requiert uniquement d’avoir
une silhouette humaine". En Europe Occidentale, ceux qui soutiennent l'idée d'une
Tête de l'État héréditaire affirment que c'est un moyen d‘avoir une institution
capable de s'élever au-dessus de la politique, contrairement à un président élu. En
même temps, dans le but d'éviter les problèmes soulignés par Thomas Paine, il n'y a
plus aucune suggestion aujourd'hui que les monarques d'Europe Occidentale soient,
d'une manière ou d'une autre, super-humains. Ils sont vus comme des citoyens
moyens ordinaires, qui sont nés pour servir un but particulier, et le peuple a un droit
de regard sur l‘institution.
Cependant, en Thaïlande, d'après Ajarn Sulak, il y a eu une tentative moderne
de décrire la Monarchie comme étant magique et sacrée, mais toute institution qui
n'est pas basée sur la réalité ne peut pas survivre très longtemps. Pour le long terme,
Sulak suggère la nécessité d'être capable de critiquer la Monarchie en donnant au
peuple un droit de regard (31). Il n'y a aucun doute que le prochain règne aura des
difficultés à suivre les traces de l'actuel Monarque. Il est impossible de prévoir
comment cette importante institution va évoluer dans l'avenir, mais ce qui est
certain, c'est qu'elle ne pourra pas suivre éternellement la même voie. Ce ne devrait
pas être une cause d'anxiété et de peur. C'est un défi et une opportunité pour tous
les citoyens thaïlandais de participer à la réorganisation de la société et de la
politique thaïlandaise pour le bien commun.

45


Notes

1 Anek Laothamathas (2006) ―Taksina-Populism”. Matichon Press, en thaï.
2 Ce point de vue est reflété dans The King Never Smiles (2006) de Paul Handley, Yale University Press.
3 Duncan McCargo (2005) Network monarchy and legitimacy crises in Thaïland.
The Pacific Review, 18(4), 499-519, est un journal important qui reflète les vues de beaucoup d'intelectuels thaïs.
4 Discours de Pipop Thogchai à l'Assemblé du Peuple sur l'élection de 2005, tenu à la Faculté d'Ingenierie de
l'Université Chulalongkorn le dimanche 23 janvier 2005.
5 Voir le Bangkok Post du 28 février 2005, page 1.
6 Ji Giles Ungpakorn (2003) Radicalising Thaïland. New Political Perspectives.
Institute of Asian Studies, Chulalongkorn University, Bangkok. pp 33 & 204.
7 Far Eastern Economic Review 10 janvier 2002, p. 8.
8 Voir Suehiro Akira (1996) : Capital accumulation in Thaïland 1855-1985. Silkworm Books. Et aussi Popan
Uayyanon “The Privy Purse Bureau and its rôle in business investment.” Journal presenté à la Faculté d' Économie,
Université Chulalongkorn, 29/6/2006 (en thaï).
9 Voir Chatthip Nartsupha (1998) Peasant Community Economics in Thaïland. Chapitre 5 In Chatthip Nartsupha et
al. Peasant Community Economics. Wititat. p. 272
10 Nakarin Mektrairat (1990) Beliefs, knowledge and political power in the 1932
revolution. Social Science Association of Thaïland, Bangkok. (en thaï).
11 Bowie, K. A. (1997) Rituals of national loyalty. Columbia University Press, U.S.A. p.87.
12 Paul Handley (2006) déjà cité.
13 Voir l'article de Thongchai Winichakul dans Fa Deaw Kan 3(4) p 147. (en thaï).
14 Voir Thak Chaloemtiarana (1979) Thaïland: the politics of despotic paternalism. Social Science Association of
Thaïland & Thaï Khadi Institute, Thammasat University.
15 Voir Connors, M.K. (2003) Democracy and National Identity in Thaïland. Routledge Curzon. Spécialement le
chapitre 6.
16 Pour un compte rendu détaillé de la lutte pour r‖organiser l'État, voir Kullada Kesboonchoo Mead (2004) The rise
and decline of Thaï absolutism. Routledge Curzon
17 Voir Rajchagool, Chaiyan (1994) The rise and fall of the absolute monarchy. White Lotus, Bangkok. Et aussi,
Ungpakorn, Ji Giles (1997) The struggle for democracy and social justice in Thaïland. Arom Pongpangan
Foundation, Bangkok.
18 Hill, Christopher (1959) The English Revolution 1640. An Essay. Lawrence &
Wishart, London.
19 Voir Paul Foot (2005) The Vote. How it was won and how it was undermined. Penguin/Viking.
20 Hobsbawm, E. (1995) Inventing Traditions. In: Hobsbawm, E. & Ranger, T. (eds) The Invention of Tradition.
Cambridge University Press.
21 Davidson, Neil (2004) ―The prophet, his biographer and the watchtower‖. International Socialism Journal No.
2:104, p. 23.
22 Voir Kullada (2004) déjà cité.
23 Nakarin Mektrairat (1990) déjà cité.
24 Voir Thak Chaloemtiarana (1979) déjà cité.
25 Voir Connors (2003) déjà cité.
26 Post Today 17 novembre 2004, pages 1 et A6, en thaï
27 Paul Handley (2006) déja cité, pages 8, 134, 144, 337, 341, 360.
28 Hewison, Kevin (1997) ―The Monarchy and democratisation‖. In: Hewison, K. (ed.) Political Change in
Thaïland. Routledge, London & New York.
29 Voir Bowie, K. A. (1997) Rituals of national loyalty. Columbia University Press, U.S.A. p.128. pour une
discussion sur les vues académiques à propos du rôle de la Monarchie dans le bain de sang du 6 octobre 1976.
30 Paine, Thomas (1993) The Rights of Man. Everyman‘s Library, J. M. Dent, London.
31 Sulak Sivaraksa (2003) ―The Monarchy and society in the present era‖. Pajarayasara Magazine 29 (2) novembre-
février. p.103. (En thaï).



46

Chapitre 3 - Le mouvement populaire et les "Gens d'Octobre"

Etant donné que la politique du mouvement populaire est aussi importante que
celle des élites pour comprendre la crise de Thaïlande, ce chapitre va essayer
d'analyser le développement de ce mouvement.
Pour bien comprendre le mouvement populaire thaïlandais, vous devez
examiner ce qui s'est passé lors de la vague de lutte des années 1960.
Internationalement, le mouvement des années 1960 fut caractérisé par une
généralisation de la lutte des groupes opprimés. Le rôle des étudiants ainsi que
celui d'une nouvelle génération d'activistes dans des organisations de travailleurs et
de paysans fut central dans cette lutte. Cela prit la forme de mouvements contre le
racisme, l'oppression sexuelle et surtout l'impérialisme. Les activistes de cette
période jouent maintenant des rôles importants dans les systèmes politiques à
travers le monde. Cependant, leur rôle actuel est souvent en contradiction avec
leurs idées d'origine durant les années 1960. En Thaïlande, le mouvement des
"années 1960" a aidé à façonner aussi bien les programmes du parti Thaï Rak Thaï
que la nature du mouvement populaire.
En Thaïlande, il serait plus exact de parler de mouvement des ―années 1970",
si nous examinons la décade dans laquelle la lutte pour l'égalité sociale et la
démocratie a atteint son sommet. Mais il est important de comprendre qu'il n'est pas
possible de séparer ce mouvement des ―années 1970" en Thaïlande des luttes
internationales des "années 1960". Ce lien entre les deux décades se présente de
deux façons. Premièrement, la vague de révoltes étudiantes et l'activisme parmi les
jeunes gens en Europe de l'Ouest et aux États-Unis, le "mouvement de 1968",
furent l'inspiration qui alluma les luttes de l'aile gauche en Thaïlande au début des
années 1970. Les idées de gauche libertaires des mouvements occidentaux
pénétrèrent dans la société thaïlandaise par le moyen de reportages d'information,
d'articles, de livres, de la musique et du retour des étudiants thaïlandais d'Occident,
en premier lieu, spécialement des étudiants en art. Deuxièmement, la victoire des
partis communistes en Indochine après que les États-Unis aient commencé à perdre
la guerre au Vietnam eut un impact massif dans l'initialisation des luttes pour une
nouvelle société en Thaïlande. Ces victoires communistes asiatiques furent
directement liées aux mouvements des "années 1960" en Occident d'une manière
dialectique. Les radicaux occidentaux furent inspirés par les luttes locales contre
l'impérialisme et l'injustice en Asie du Sud-Est et en dans d'autres parties du
Monde. Le mouvement contre la guerre du Vietnam, qui occupa une part
importante de la fin des "années 1960‖ en Occident, contribua à détruire la capacité
des États-Unis à continuer de faire la guerre (1). À quoi ressemblaient les "années
1970" thaïlandaises? La première image qui vient à l'esprit devrait être le demi-

47

million de gens, principalement des jeunes lycéens et des étudiants, mais aussi des
travailleurs ordinaires, manifestant autour du Monument de la Démocratie (2) le 14
octobre 1973. Cela conduisit au renversement de la dictature militaire. Ce fut la
première révolte populaire de masse de l'histoire thaïlandaise moderne. Le 14
octobre et les luttes qui suivirent, victorieuses et défaites, qui composèrent les
"années 1970‖ thaïlandaises ont continué à façonner la nature de la politique et de
la société jusqu'à nos jours.

La révolte du 14 octobre
La domination de la politique thaïlandaise par l'armée commença peu après la
révolution de 1932 (3). Mais la consolidation de son pouvoir est venue avec le coup
d'État militaire de Sarit en 1957. Le développement économique durant les années
de dictature militaire des années 1950 et 1960 prit place dans le contexte de boom
économique mondial et aussi local créé par les guerres de Corée et du Vietnam.
Cette croissance économique eut un impact profond sur la société thaïlandaise (4).
Naturellement la taille de la classe ouvrière progressa tandis que des usines et des
affaires furent développées. Cependant, sous la dictature, les droits syndicaux
furent supprimés et les salaires, ainsi que les conditions d'emploi, étaient bien
contrôlés. Au début de 1973, le salaire minimum journalier, fixé autour de 10 baths,
demeurait inchangé depuis le début des années 1950 alors que le prix des
marchandises avait augmenté de 50%. Des grèves illégales s'étaient déjà produites
durant la période de dictature, mais celles-ci se multiplièrent rapidement à cause du
mécontentement dû à la situation économique générale. Les neuf premiers mois de
1973, précédant le 14 octobre, virent un total de quarante grèves, et l'une d'entre
elles, à la Thaï Steel Company, qui dura un mois, aboutit à une victoire grâce au
niveau élevé de solidarité des autres travailleurs.
Une des conséquences du développement économique fut aussi l'augmentation
massive du nombre d'étudiants, en particulier d'étudiants venus de la classe
ouvrière. La construction en 1969 de l'université ouverte Ramkamhaeng en fut un
facteur significatif. Le nombre d'étudiants de hautes études passa de 15 000 en
1961 à 50 000 en 1972. La génération d'étudiants du début des années 1970 fut
influencée par les révoltes et les révolutions qui se produisaient à travers le monde
durant cette période, Mai 1968 à Paris en étant un des principaux exemples. Avant
cela, en 1966 le journal radical Social Science Review fut fondé par des
intellectuels progressifs. Les étudiants commencèrent à partir pour des camps de
développement rural dans le but d'étudier les problèmes de la pauvreté des
campagnes. En 1971, 3 500 étudiants étaient allés dans un total de 64 camps. En
1972, un mouvement de boycott des produits japonais fut organisé dans le cadre de
la lutte contre la domination étrangère de l'économie. Les étudiants se mobilisèrent

48

aussi contre l'augmentation des tarifs de bus à Bangkok. En juin 1973, le recteur de
l'université Ramkamhaeng fut obligé de démissionner après avoir tenté d'expulser
un étudiant pour avoir écrit un pamphlet critiquant la dictature militaire (5). Quatre
mois plus tard, l'arrestation de onze académiciens et étudiants pour avoir distribué
des tracts réclamant une constitution démocratique, eut pour résultat de faire
descendre dans les rues de Bangkok des centaines de milliers d'étudiants et de
travailleurs. Lorsque des soldats avec des tanks ouvrirent le feu sur des
manifestants désarmés, la population de Bangkok commença à répliquer. Des
passagers d'autobus descendirent spontanément de leurs véhicules pour rejoindre
les manifestants. Des bâtiments gouvernementaux furent incendiés. Les Tigres
jaunes, un groupe d'étudiants militants, mirent le feu au poste de police du pont
Parn-Fa en y envoyant de l'essence prélevée sur un moteur dont ils avaient pris
possession. Plus tôt dans la journée, la police leur avait tiré dessus.
La révolte massive couronnée de succès du 14 octobre 1973 choqua la classe
dirigeante thaïlandaise jusque dans ses fondements. Durant les quelques jours
suivants, il y eut une étrangement nouvelle atmosphère à Bangkok. Les officiers de
l'État en uniforme disparurent des rues et des gens ordinaires s'organisèrent eux-
mêmes pour nettoyer la ville. Des scouts dirigeaient la circulation. C'était la
première fois que les pu-noi (petites gens) avaient réellement entamé une
révolution à partir de la base. Ce n'était pas prévu et ceux qui y prirent part
n'avaient que de vagues notions de la sorte de démocratie et de société qu'ils
désiraient Mais la classe dirigeante thaïlandaise ne pouvait pas abattre assez de
manifestants pour protéger son régime. Il ne s‘agissait pas seulement d‘une révolte
étudiante pour réclamer une constitution. Cela impliquait des milliers de gens
ordinaires de la classe ouvrière et se produisait au sommet d'une vague montante de
grèves des travailleurs.
Le renversement réussi de la dictature militaire accrut énormément la
confiance. Les travailleurs, les paysans et les étudiants commencèrent à se battre
pour un peu plus qu'une simple démocratie parlementaire. Durant les deux mois
suivant la révolte, le nouveau gouvernement de Sanya Tammasak nommé par le
Roi fit face à un total de 300 grèves de travailleurs. Une fédération centrale des
syndicats fut formée. De nouveaux organismes d'étudiants radicaux surgirent. Le
1er mai 1975, 250 000 personnes manifestèrent à Bangkok et, un an plus tard,
500 000 travailleurs prirent part à une grève générale contre l'augmentation des
prix. A la campagne, des petits fermiers commencèrent à bâtir des organisations et
ils allèrent à Bangkok pour faire entendre leurs voix. Les ouvriers et les paysans
voulaient la justice sociale et la fin des privilèges. Une Triple Alliance entre les
étudiants, les ouvriers et les petits fermiers fut créé. Certains activistes désiraient la
fin de l'exploitation et du capitalisme lui-même. L'influence du Parti Communiste

49

de Thaïlande (P.C.T) grandit rapidement, spécialement parmi les activistes des
zones urbaines.
Comme part du processus de réforme politique, en décembre 1973, le Roi
présida un Forum National (souvent appelé "l'Assemblée du champ de courses de
chevaux" à cause de sa location) trié sur le volet. Ce forum, dont les membres
avaient été choisis parmi des professions variées, eut pour tâche de désigner un
nouveau Parlement. Kukrit Pramoj fut choisi comme président de celui-ci lors de
son ouverture le 28 décembre, tandis que Sanya Tammasak conservait le poste de
Premier Ministre. Cependant, ce Parlement et le gouvernement de Sanya ne purent
régler les tensions grandissantes dans la société entre les conservateurs et la gauche
ou entre les riches et les pauvres (6).
Les premières élections démocratiques, depuis la révolution d'octobre 1973,
furent tenues en janvier 1975. Le Parlement avait une représentation de gauche et le
programme du gouvernement reflétait un besoin de traiter avec la pression des
questions sociales. Les partis de l'aile gauche, comme le Parti de la Nouvelle
Force, le Parti Socialiste de Thaïlande et le Parti du Front Socialiste obtinrent 37
sièges (sur un total de 269) mais ne rejoignirent aucune coalition gouvernementale.
Le premier gouvernement de coalition, entre le Parti Démocrate et le Parti
d'Agriculture sociale, fut établi par Seni Pramoj. Celui-ci, de centre droit, annonça
qu'il allait suivre une politique "social-démocrate". Cependant, il perdit le vote de
confiance au Parlement en mars 1975 et fut remplacé par un nouveau
gouvernement de coalition avec, à sa tête, Kukrit Pramoj du Parti d'Action Sociale.
Ce dernier introduisit un certain nombre de programmes pro-pauvres, y compris un
plan de création d'emplois. Il gouverna durant une période de tensions sociales
grandissantes. Des grèves, manifestations et assassinats politiques se produisaient
régulièrement. Finalement le Parlement fut dissous en janvier 1976 et des élections
eurent lieu en avril. Ces dernières virent un revirement à droite. C'était dû à une
combinaison de plusieurs facteurs, comme l'intimidation de la gauche et un
déplacement électoral à droite de la classe moyenne qui avait peur du radicalisme.

Le mouvement étudiant après le 14 octobre 1973
Il est important de se rappeler que le 14 octobre 1973 fut le sommet de la lutte
contre la dictature qui s'est ensuite développée en une large lutte pour la justice
sociale et le socialisme parmi les étudiants, les ouvriers et les petits fermiers. Il est
intéressant de considérer les activités des jeunes gens nouvellement radicalisés qui
devinrent plus tard connus sous le nom de Gens d'Octobre (Kon Duan Tula). C'est
cette génération qui joue un important rôle dirigeant dans aussi bien le mouvement

50

populaire que dans les partis politiques de l'établissement dans la société
thaïlandaise d'aujourd'hui.

L'activisme étudiant dans la société
Dans la période qui suivit le renversement des militaires, le 14 octobre 1973,
beaucoup de centres et de coalitions étudiantes furent formés dans des régions
variées ainsi que des institutions d'enseignement différent. Quoi qu'il en soit, il y
eut des tentatives pour coordonner les actions de ces différents groupes sous une
seule organisation : The National Student Centre of Thaïland (Centre National des
Etudiants de Thaïlande). Cette dernière, ainsi que d'autres centres d'étudiants,
devint encore plus active dans des campagnes sociales variées, souvent en tant que
membres de la Triple Alliance avec les travailleurs et les paysans. Néanmoins, le
mouvement fut affaibli par des scissions personnelles et politiques. Seksan
Prasertkul, un des dirigeants étudiants du 14 octobre, forma le Free Thammasart
Group (Groupe Thammasart Libre) et Tirayut Boonmi (7), un autre dirigeant
étudiant, créa le People for Democracy Group (Groupe des partisans de la
démocratie) (8). Ces soi-disant "groupes indépendants" pensaient que la direction
du National Student Centre était trop conservatrice, refusant souvent de mobiliser
les étudiants pour des questions importantes comme la protestation couronnée de
succès contre le retour du maréchal Thanom Kittikachorn, l'ancien dictateur évincé,
en 1974. Pour cette raison, ces groupes indépendants variés formèrent un centre
alternatif, le National Coalition Against Dictatorship (Coalition Nationale Contre
la Dictature) avec Sutam Sangprathum comme secrétaire général (9). Un important
domaine d'activité pour les étudiants fut la lutte contre l'impérialisme américain et
pour une soi-disant "indépendance thaïlandaise". La dictature militaire avait été une
proche alliée des États-Unis durant la Guerre Froide, envoyant un nombre
symbolique de troupes thaïlandaises pour aider les Américains aussi bien en Corée
qu'au Vietnam. En 1973, il y avait 12 bases militaires américaines dans le pays,
avec 550 avions de combat et des milliers de soldats stationnés sur le sol
thaïlandais dans le but de soutenir l'effort de guerre des États-Unis en Indochine.
Ces bases étaient légalement un territoire des États-Unis, un point mis en lumière
par l'arrestation et l'exécution d'un citoyen thaïlandais, Tep Kankla, par une cour de
justice américaine pour le meurtre d'un soldat américain en décembre 1973 (10).
Mis à part cela, peu après la guerre du Vietnam, les États-Unis utilisèrent la base
navale d'U-Tapao pour lancer une attaque contre le Cambodge le 14 mai 1975 sans
consulter le gouvernement thaïlandais
La présence d'un si grand nombre de troupes des États-Unis, ainsi que ce qui
était vu comme la dominance de l'économie locale par des compagnies
américaines, semblait confirmer l'analyse maoïste du Parti Communiste de

51

Thaïlande que ce pays était devenu une "semi-colonie" des États-Unis. Après 1973,
il y eut donc une campagne grandissante pour flanquer dehors les bases
américaines. Cette campagne, qui fut stimulée par la défaite des États-Unis au
Vietnam et les nouvelles conséquences géopolitique qui en résultèrent, conduisit le
Premier Ministre Kukrit à réclamer le retrait des Américains en mars 1975. Ce fut
renforcé par une manifestation massive contre les bases américaines le 21 mars
1976. Peu après cela, les États-Unis retirèrent finalement leurs troupes de Thaïlande
(11).
Un autre domaine important dans lequel le mouvement étudiant était actif, fut
celui des droits de l‘Homme et de la démocratie. Les étudiants firent campagne
pour rajouter plus d'amendements dans la Constitution de 1974 et ils se
mobilisèrent contre la répression de l'État. Le 24 janvier 1974, les forces de sécurité
du gouvernement attaquèrent et brûlèrent le village de Na Sai situé dans la province
du Nord-Est de Nong Khai (12). Trois villageois furent tués par les troupes
gouvernementales. Initialement, le gouvernement prétendit que cette atrocité fut
commise par les communistes, mais Tirayut Boonmi fut capable de prouver
publiquement que c'était le fait du gouvernement. Des pressions du mouvement
étudiant obligèrent ce dernier à admettre le crime et à payer des compensations aux
villageois. Le général Saiyut Kertpol, chef de la Communist Suppression Unit
(Unité de Suppression des Communistes), fut aussi forcé d'avouer que la politique
gouvernementale précédente avait été "trop dure".
L'incident de Na Sai précéda la révélation d'un autre crime d'État dans la
province du Sud de Patalung. Il est estimé qu'entre 1971 et 1973, les forces
gouvernementales ont systématiquement arrêté et interrogé des villageois, ce qui
aboutit à plus de 3 000 morts. Dans ce qui deviendra connu comme l'incident des
Bidons Rouges (Tang Daeng), les villageois furent tués et ensuite brûlés dans des
bidons d'essence ou jetés du haut des hélicoptères (13).
Non contents de dénoncer la répression d'État, des volontaires étudiants
s'impliquèrent aussi dans la campagne, plutôt sponsorisée et patronnée par l'État, de
"diffusion des idées démocratiques parmi les gens du monde rural" lors des
vacances d'été de 1974 (14). Quoi qu'il en soit, cette campagne offrit l'opportunité à
des milliers d'étudiants urbains d'observer sur le terrain les problèmes sociaux des
villages tout en renforçant la coopération future entre les étudiants et les petits
fermiers dans la Triple Alliance. Cela contribua à élargir les activités des étudiants
dans le domaine de la justice sociale et ils devinrent encore plus à gauche.
Sur le front culturel, les étudiants firent campagne pour que l'art et la
littérature soient plus en harmonie avec la vie des gens ordinaires. C'était souvent
influencé par les idées étroites et limitées du "réalisme socialiste" stalinien, qui
pouvaient être trouvées dans les écrits de Jit Pumisak (15). Une exposition nommée

52

"Brûler la littérature" condamnait les livres conservateurs qui servaient les intérêts
féodaux. Au même moment il y eut le surgissement d'une nouvelle "littérature pour
le peuple", d'un "théâtre pour le peuple" et la naissance de "chansons pour le
peuple", qui parfois ajoutaient des paroles thaïlandaises à la musique des "protest
songs" occidentaux de la même période. Une campagne de critique fut aussi
engagée contre le système d'éducation élitiste et compétitif. Cette dernière aboutit à
un comité gouvernemental qui fut établi en 1975 dans le but de réformer
l'éducation.
Une importante organisation qui émergea de ces activités culturelles fut la
"Coalition des Artistes thaïlandais", qui organisa une exposition de rue sur "l'Art
populaire" le long de l'avenue Rajchadamnern en octobre 1975. Ces artistes et
étudiants en art eurent aussi un rôle très important en fabriquant des affiches et des
bannières de propagande contre l'influence de l'armée et les bases américaines.
D'une certaine manière le mouvement artistique fut plus pluriel que beaucoup
d'organisations estudiantines, étant influencé par les idées plus radicalement
libertaires du mouvement occidental des années 1960 aux côtés de l'influence du
P.C.T. (16). Après le bain de sang du 6 octobre 1976, beaucoup d'artistes partirent
rejoindre les guérillas communistes de la jungle mais luttèrent pour maintenir leur
esprit libre en face de l'idéologie étroite du P.C.T.

La politique des étudiants à l'intérieur des universités et collèges
Une importante conséquence de la victorieuse révolte du 14 octobre 1973
contre la dictature fut l'établissement de partis politiques étudiants de gauche dans
les universités et les lycées. Ces derniers se portèrent candidats pour l'Union
étudiante. Quelques-uns gagnèrent immédiatement tandis que les autres
augmentèrent graduellement leur influence aux dépens de l'aile droite. Au milieu de
l'année 1976, la plupart des universités avaient des organismes étudiants de gauche,
y compris l'université Kasetsart qui était auparavant perçue comme un bastion de la
droite. Une fois que la victoire de la gauche fut complète, le corps étudiant fut
capable de s'unifier à nouveau autour du National Student Centre avec
Kriangkamol Laohapairote (17) comme secrétaire général. Un effet de la victoire
de la gauche fut la disparition temporaire du système de séniorité (SOTUS), (18)
puisque les étudiants étaient devenus plus égalitaires et actifs dans leur tentative de
changer la société. Des camps d'été étudiants furent organisés à la campagne dans
le but de partager des expériences avec les pauvres villageois et moins d'importance
fut accordée aux matchs de football inter-universités. Malgré le fait que les divers
partis étudiants de l'aile gauche dans les institutions variées étaient plus ou moins
autonomes dans les structures officielles, ils partageaient la même idéologie qui
était lourdement influencée par le maoïsme du Parti Communiste Thaïlandais. Cela

53

peut être vu dans leur concentration sur des activités à la campagne, malgré que
beaucoup de groupes militaient aussi parmi les travailleurs urbains (19). En gros, le
mouvement étudiant était un mouvement socialiste qui partageait l'analyse du
P.C.T. comme quoi la Thaïlande était semi-féodale et semi-colonisée par les États-
Unis. La lutte armée du P.C.T. à la campagne était perçue comme la clé pour bâtir
une société meilleure. Beaucoup d'étudiants de l'aile gauche prirent aussi parti pour
la direction du P.C.T., lors des disputes idéologiques avec des gens comme l'ancien
dirigeant communiste Pin Bua-orn. Ce dernier était opposé à la lutte armée prônée
par le P.C.T. et voulait continuer la politique d‘alliance inter-classes
stalinienne/maoïste que le Parti Communiste Thaïlandais avait défendue durant la
période du régime de Pibul-Songkram et au début de la dictature de Sarit (20). Les
groupes étudiants s'impliquèrent aussi aux côtés de la direction du P.C.T. sur la
lutte de faction qui avait pris place en Chine vers la fin de la révolution culturelle
(21).
L'influence du P.C.T. à l'intérieur du mouvement étudiant n'était pas une
conspiration secrète. Elle reflétait la montée des idées de gauche parmi beaucoup
de gens dans la société thaïlandaise. En pratique, cette influence du Parti
Communiste Thaïlandais sur le corps étudiant provenait de trois sources
principales. La première est que le P.C.T. était le seul parti politique de l'aile
gauche qui avait une analyse cohérente de la société et un plan d'action clair. Cela
voulait dire naturellement que beaucoup de ceux qui cherchaient une réponse, se
tournaient vers le Parti Communiste Thaïlandais, spécialement après les victoires
des divers partis communistes dans les pays voisins d'Indochine. La seconde est
que de jeunes membres (Yor) du P.C.T. ainsi que des membres aînés (Sor) étaient
actifs à l'intérieur même du mouvement étudiant. Certains avaient été recrutés
lorsqu'ils étaient encore au lycée et d'autres, après être entrés à l'université. Le
recrutement était un long processus, impliquant de petits groupes secrets d'études
organisé parmi des relations, mais cela aida à éduquer les activistes à l'idéologie du
P.C.T. La troisième est que des articles exprimant la stratégie politique du Parti
Communiste Thaïlandais étaient imprimés dans des journaux étudiants comme
Atipat et que la station de radio du P.C.T., La Voix du Peuple de Thaïlande, était
très populaire parmi beaucoup de gens à cette époque.
Il serait tout à fait faux de croire que les dirigeants étudiants, même ceux qui
étaient membres du parti, recevaient des ordres directs du Comité Central du P.C.T.
D'abord parce que les dirigeants du parti étaient au loin dans la campagne et ensuite
parce que le parti ne vit jamais la lutte urbaine comme étant centrale dans la
stratégie maoïste globale. Pour cette raison, on peut supposer que, durant la période
de 1973 à 1976, les activistes étudiants disposaient d‘un degré élevé
d'indépendance dans la direction et l'organisation, tout en adhérant à l'analyse

54

politique globale du parti. C'est d'ailleurs confirmé par beaucoup d'activistes
étudiants de cette période (22).
Comme je l'ai déjà mentionné, entre 1973 et 1976, les partis étudiants de l'aile
gauche gagnèrent graduellement les élections. A l'université Thammasart le Parti
Palang Tum (Parti de la Force Morale) fut fondé juste avant la révolte d'octobre
1973 et il gagna un nombre substantiel d'élections, soutenant Peerapol Triyakasem
comme candidat. A l'université ouverte Ramkamhaeng, le Parti Sajja-Tum (Parti de
la Vérité Morale) prit graduellement le dessus sur des partis plus centristes,
emportant la direction du corps étudiant en 1975. A l'université Chulalongkorn le
Parti Chula Prachachon (Parti du Peuple de Chula) gagna les élections en 1976
contre un parti de l'aile droite et Anek Laothamatas (23) devint président des
étudiants. A Mahidol et Sri-Nakarin les partis de l'aile gauche gagnèrent aussi les
élections et à Chiangmai, Chaturon Chaisaeng (24) du Parti Pracha Tum (Parti du
Peuple Moral) gagna l'élection de l'union des étudiants en 1976.
Le glissement progressif vers des politiques de gauche parmi les étudiants
pendant la période 1973-1976, jusqu'à que la gauche devienne l'influence
principale, refléta la polarisation entre la droite et la gauche qui prenait place à un
niveau plus large dans la société. A partir de ça nous pouvons comprendre pourquoi
la classe dirigeante devint déterminée à faire n'importe quoi, y compris utiliser la
force si nécessaire, pour détruire le mouvement étudiant et ses tentatives aboutirent
au bain de sang du 6 octobre 1976 à l'université Thammasart.

Le bain de sang du 6 octobre 1976
Dans les premières heures du 6 octobre 1976, des policiers thaïlandais en
uniforme se positionnèrent dans le parc du Musée National, voisin de l'université
Thammasart (25) et anéantirent d'une implacable grêle de balles d'armes
automatiques, un rassemblement pacifique d'étudiants et de travailleurs sur le
campus de l‘université (26). Au même moment, une bande importante "de forces
officieuses" d'ultra-droite, connues sous les noms de Scouts de Village (27),
Krating Daeng et Nawapon, s'adonnèrent à une orgie de violence et de brutalité
envers tous les gens à côté de l'entrée principale de l'université. Des étudiants et
leurs partisans furent traînés en dehors de celle-ci et pendus aux arbres autour de
Sanam Luang, d'autres furent brûlés vivants devant le Ministère de la "Justice"
tandis que la foule dansait autour des flammes. Des hommes et des femmes, morts
ou vivants, furent soumis aux plus extrêmes comportements violents et dégradants.
Dès avant l'aube ce matin-là, les étudiants furent empêchés de quitter le
campus par la police qui était positionnée à chaque porte. A l'intérieur du campus
bouclé de l'université, la violence fut exécutée par des policiers lourdement armés

55

de la Division de Suppression du Crime, de la Police de Patrouille des Frontières
et des Unités de Forces Spéciales de la Police Métropolitaine. Des étudiants,
hommes et femmes, désarmés qui avaient fui les fusillades pour se réfugier à
l'intérieur du bâtiment de la faculté de commerce furent poursuivis et obligés de
s'allonger face à terre sur le terrain de football, sans chemises. Des policiers en
uniforme tiraient sans discontinuer à la mitrailleuse au-dessus de leurs têtes. La
chaleur des tirs qui passaient au-dessus d'eux brûla la peau de leurs dos nus.
D'autres étudiants qui essayèrent de s'enfuir des bâtiments du campus par l'entrée
arrière de l'université, furent traqués et abattus sans pitié. Les méthodes de sécurité
de l'État, pendant le 6 octobre 1976, offraient une grande similitude avec celles
utilisées par le gouvernement Taksin à Takbai dans le Sud en 2004, lorsqu'une
demi-douzaine de protestataires désarmés furent abattus et 87 prisonniers tués plus
tard à l'arrière de camions militaires durant leur transport vers un camp de l'armée.
Les actions de la police et de la foule d'extrême droite lors du 6 octobre furent
l'aboutissement des tentatives par la classe dirigeante d'en terminer avec le
développement d'un mouvement socialiste en Thaïlande. Les événements de
l'université Thammasat furent suivis d'un coup d'État militaire qui amena au
pouvoir un des gouvernements les plus à droite de l'histoire de la Thaïlande. Dans
les jours qui ont suivi, les bureaux et les maisons des organisations subirent des
raids. Les syndicalistes furent arrêtés et les droits syndicaux réduits. Les journaux
de gauche et de centre gauche furent supprimés et leurs bureaux mis à sac. Les
partis politiques, les unions étudiantes et les organisations paysannes furent
interdits. Le nouveau régime militaire communiqua une liste de 204 livres illicites
(28). Les bibliothèques des universités furent fouillées et des livres furent
confisqués et brûlés publiquement (28). Quand l'entrepôt et la librairie de Sulak
Sivarak furent mis à sac, on en brûla plus de 100 000. En plus des ouvrages
"communistes" évidents comme Marx, Engels, Lénine, Mao ou Jit Pumisak, des
auteurs comme Pridi Phanomyong, Maxime Gorki, Julius Nyerere, Saneh
Chamarik, Chai-anan Samudwanij, Charnvit Kasetsiri et Rangsan Tanapornpan
apparurent sur la liste des livres interdits. Le désir de la classe dirigeante
thaïlandaise d‘anéantir le développement du mouvement socialiste, spécialement
dans les zones urbaines, apparaît clairement, lorsqu‘on observe le climat politique
de l'époque. Trois ans auparavant, le mouvement de masse du 14 octobre avait
renversé les militaires, qui étaient au pouvoir depuis 1957. Cependant,
l'établissement d'une monarchie parlementaire ne régla pas les problèmes sociaux
profondément enracinés. Donc, les protestations, les grèves et les occupations
d'usines s'intensifièrent. Au même moment, les États-Unis étaient en train de perdre
la Guerre du Vietnam. En 1975, des gouvernements communistes avaient pris le
pouvoir dans les pays voisins du Laos, du Cambodge et au Vietnam tandis qu'en
Thaïlande, l'insurrection rurale conduite par le Parti Communiste Thaïlandais

56

s'amplifiait. Les événements du 6 octobre et le coup d'État qui a suivi n'ont pas été
un simple retour des militaires au gouvernement. Ils furent une tentative d'écraser le
mouvement populaire pour la justice sociale, pour éradiquer la gauche et renforcer
la position des élites. Ce n'était ni la première, ni la dernière fois que l'élite
thaïlandaise avait recours à la violence et aux coups d'États pour protéger ses
intérêts.
Il serait faux de penser qu'il y eut un plan détaillé et bien coordonné de la
classe dirigeante toute entière, qui conduisit aux événements du 6 octobre.
Inversement, il serait tout aussi erroné de suggérer que seuls un ou deux individus
ou groupes furent derrière l'écrasement de la gauche. Ce qui est arrivé le 6 octobre
fut le résultat d'un consensus parmi la totalité de la classe dirigeante sur le fait
qu'un système démocratique ouvert donnait "trop de liberté" à la gauche.
Cependant, il est probable qu'il y eut aussi bien des accords que des désaccords sur
comment agir exactement et qui devrait agir. Le point de vue général était que des
"méthodes extra-parlementaire" devraient être utilisées, dirigées par divers groupes
semi-fascistes autonomes de l'aile droite. Le rôle de la Monarchie lors des
événements à été débattu par beaucoup d'écrivains. La plupart expriment l'idée que
la Monarchie aida, dans un sens large, à paver la voie pour un coup d'État en
donnant son soutien ouvert à la droite (29). Ce que nous savons, c'est que la
Monarchie soutint ouvertement et encouragea les Scouts de Village. De plus, elle
était proche de la Police de Patrouille des Frontières qui fonda le mouvement des
Scouts de Village et joua aussi un rôle central dans le massacre de Thammasat.
Pour finir, juste avant les sanglants événements, la Monarchie a soutenu le retour
de l'ex-dictateur Thanom en lui rendant une visite peu après son retour en
Thaïlande.
L'image générale de la classe dirigeante qui émerge durant 1976 est sa volonté
commune de détruire la gauche mais aussi ses désaccords sur la façon de le faire et,
beaucoup plus important, sur la future direction du pays. Cela eut des conséquences
importantes sur l'évolution de la dictature post-1976. La conséquence immédiate du
bain de sang de Thammasat fut que des milliers d'étudiants partirent à la campagne
rejoindre la lutte menée par le P.C.T. contre l'État thaïlandais. Toutefois, au bout
d'un an, le gouvernement d'extrême droite de Tanin Kraivichien fut chassé du
pouvoir. Ceux qui prenaient le dessus dans la classe dirigeante étaient convaincus
que, non seulement la nature des mesures prises le 6 octobre, mais aussi la façon
dont le gouvernement Tanin se conduisait, créaient de grandes divisions et une
instabilité à l'intérieur de la société et aidaient le Parti Communiste Thaïlandais à
se développer. Il n'est pas étonnant que ces officiers de l'armée qui défendaient une
ligne plus libérale fussent ceux qui étaient sur le front à combattre contre le P.C.T.
Ils comprenaient, comme beaucoup de militaires dans ce cas, que la lutte contre la

57

gauche devait impliquer une sorte d'accord politique en plus de l'utilisation de la
force. Comme le Général Prem Tinsulanon, Premier Ministre de 1980 à 1988, l'a
fait remarquer lors d'une émission de la chaîne de télévision ITV en 1999: "Les
étudiants ont rejoints les communistes parce qu'ils furent brutalement réprimés. Le
moyen de saper les communistes était d'établir la justice dans la société."
Trois ans après 1976, le gouvernement décréta une "amnistie" pour ceux qui
étaient partis se battre aux côtés des communistes. Cela coïncida avec des disputes
et des scissions entre les activistes étudiants et les dirigeants conservateurs du
P.C.T. En 1988, les premiers étaient tous retournés en ville lorsque le P.C.T.
s'effondra. La Thaïlande était revenue à un système de démocratie parlementaire
presque complet mais avec une condition spéciale : c'était une démocratie
parlementaire sans partis de gauche ou représentant les intérêts des ouvriers et des
petits paysans. Auparavant, les partis de gauche, comme le Parti Socialiste, le
Front Socialiste et Palang Mai (Nouvelle Force) avaient obtenu 2,5 millions de
voix (14,4%) lors de l'élection législative de 1975. Ces partis avaient gagné
beaucoup de sièges dans le nord et le nord-est du pays et, en dehors de l'arène
politique légale, le Parti Communiste Thaïlandais avait aussi eu une grande
influence. Dorénavant, la gauche organisée était détruite.
Le problème avec la stratégie maoïste du P.C.T. c'est qu'elle avait plus ou
moins abandonnée la ville à la classe dirigeante. Le Parti soutenait que comme le
centre du pouvoir se trouvait dans les villes, une victoire communiste en Thaïlande
ne pouvait être obtenue qu'en encerclant ces dernières avec des "zones libérées". Le
fait que la classe dirigeante avait conçu une sorte de plan pour briser la gauche
avant le 6 octobre n'était pas un secret. Le P.C.T. avait commencé à retirer les
activistes clés bien avant le bain de sang. Sa stratégie maoïste signifiait qu'il n'avait
prévu à aucun moment de résister aux forces de l'aile droite à Bangkok. La
politique du Parti Communiste Thaïlandais n'a pas seulement échoué à défendre la
gauche dans la capitale, elle a entraîné aussi une démoralisation massive de la
gauche quand les événements internationaux commencèrent à saper le stalinisme et
le maoïsme en tant que courants mondiaux. Lors du 20ème anniversaire du 6
octobre, un large rassemblement d'anciens communistes et d'étudiants de l'époque
se sont réunis ensemble à Thammasat pour la première fois depuis le massacre. Pas
un des orateurs sur scène ne croyait qu'il y avait toujours un avenir pour le
socialisme. Les ébauches d‘une renaissance de la gauche thaïlandaise aujourd'hui
relèvent d'une tradition trotskyste qui perçoit les divers régimes "communistes" qui
ont existé sur terre comme étant opposés au socialisme et au marxisme.

L'expérience des étudiants dans la jungle avec le P.C.T.

58

On a fourni beaucoup d'explications sur l'abandon par les étudiants urbains des
places fortes du P.C.T. dans la jungle au début des années 1980, ce qui contribua
par la suite à l'effondrement du Parti. Les anciens du Parti Communiste
Thaïlandais disent que les étudiants n'étaient pas de "vrais révolutionnaires", qu'ils
avaient des tendances petites-bourgeoises et qu'ils n'étaient allés dans la jungle que
pour fuir la répression dans les villes. L'establishment thaïlandais soutient quelque
chose d‘assez similaire. Il prétend que les étudiants étaient obligés de s'enfuir de la
ville et que la plupart d'entre eux n'étaient pas réellement communistes (parce que,
sans doute, aucune personne saine et éduquée ne saurait être communiste). Il dit
aussi que le P.C.T. était une organisation "étrangère" dominée par "l'idéologie
chinoise". D'après l'explication principale, les étudiants ont seulement flirté à tort
avec les idées de gauche durant leur jeunesse. Cette idée semble être soutenue par
les activistes étudiants eux-mêmes, spécialement par ceux qui ont des positions
importantes dans la société et qui souhaitent renier leur passé. Cependant ces
explications sur la chute du P.C.T. sont très superficielles.
Les idées communistes du P.C.T. ont eut un impact énorme sur les jeunes
activistes urbains durant la période entre 1973 et 1976. Ce n'est pas surprenant pour
deux raisons. Premièrement, l'idéologie conservatrice de "Nation, Religion et
Monarchie" a été le pilier des dictatures militaires pendant des décades. Elle
marchait main dans la main avec la corruption à la tête et la pauvreté au bas de la
société. Tous ceux qui désiraient bâtir un monde meilleur n'allaient évidemment
pas chercher des solutions dans l'idéologie de la classe dirigeante. Deuxièmement,
les années 1970 furent une période où les Partis Communistes obtenaient des
victoires contre l'impérialisme à travers le monde et il semblait que des sociétés
alternatives avaient été bâties par eux dans beaucoup de pays. Donc, malgré les
dénégations futures, la vaste majorité des étudiants et des jeunes activistes des
années 1970 se sentait de gauche et était décidée à prendre part à la transformation
socialiste de la société thaïlandaise.
Des milliers de gens ne quittent pas leur foyer et leur famille pour prendre part
à la lutte armée en faveur de la justice simplement par enthousiasme ou par effet de
mode. La vie dans les places fortes du P.C.T. de la jungle était dure. Ils devaient se
battre contre l'armée, cultiver leur propre nourriture et vivre dans des conditions
primitives. Souvent, durant la saison des pluies, leurs vêtements ne séchaient
jamais et moisissaient graduellement. La nourriture était monotone (30) et la
fraternisation entre les sexes opposés était mal vue (31). Pour ces raisons, il est
juste de dire que les étudiants qui rejoignirent le P.C.T. étaient complètement
engagés dans la lutte pour le socialisme. Naturellement, cela signifiait des choses
différentes selon les gens. Ceux qui étaient moins engagés, ou subissaient la
pression de raisons personnelles, restaient à l'arrière dans les villes. Malgré les

59

terribles événements du 6 octobre 1976, il aurait été possible pour les étudiants de
simplement garder la tête basse et de cesser leur engagement politique. Beaucoup
d'entre eux firent exactement cela et très peu d'étudiants furent arrêtés ou tués à
Bangkok après le 6 octobre. La vraie raison de l'abandon des camps du P.C.T.
quelques années plus tard n‘est pas le manque d'engagement des étudiants. C‘est le
fiasco du P.C.T. dans le développement d'une stratégie crédible pour la révolution
socialiste thaïlandaise et son échec à établir des rapports cordiaux avec la nouvelle
génération de jeunes activistes qui l'avait rejoint dans les années 1970. C'est la
politique stalinienne et maoïste du Parti qui est responsable. Premièrement
l'insistance mise sur la lutte armée rurale en Thaïlande ne correspondait pas à la
réalité. Depuis 1932, tous les changements sociaux importants avaient pris place
dans les villes. Même les mouvements ruraux se rendaient dans les cités pour
manifester. De plus, la lutte des petits paysans, bien qu'étant toujours importante en
termes de défense de la justice sociale pour les pauvres, était fondamentalement un
combat défensif et conservateur pour survivre et non pas pour bâtir une société
d'avenir. Deuxièmement la nature autoritaire des partis staliniens et maoïstes
signifiait que la direction du P.C.T. avait peur que l'agitation parmi les étudiants les
pousse à mener leur propre lutte. Ces derniers étaient certainement capables de se
diriger eux-mêmes. Après tout, ils avaient été des acteurs clés de l'effondrement de
la dictature en 1973. La principale expérience des activistes étudiants dans la jungle
avec le P.C.T. fut l'étouffement de toutes les idées originales et le total manque de
liberté pour débattre (32). Cela aida à détruire l'élan du mouvement urbain qui
partit dans la jungle après la période initiale de lune de miel qui suivit octobre
1976. Finalement, le maoïsme du P.C.T. se retourna contre lui lorsque le
gouvernement chinois tourna son dos au Parti dans le but de construire de bonnes
relations avec la classe dirigeante thaïlandaise. La démoralisation qui en résulta
parmi les activistes a contribué à modeler la politique des Gens d'Octobre et du
mouvement social thaïlandais aujourd'hui.
Durant les années 1980, alors que le P.C.T. s'effondrait et que les Gens
d'Octobre retournaient à une société ouverte, le régime politique de Thaïlande se
libéralisa graduellement. Ce fut réalisé en partie d'en haut sous la pression des
révoltes des années 1970, mais une révolte massive contre la nouvelle dictature
militaire de 1992 accéléra le processus. La crise économique de 1997 fut un
stimulant supplémentaire au changement. Deux conséquences importantes de ce
changement furent la Constitution de 1997 et l'émergence du parti Thaï Rak Thaï.

Le changement idéologique du "post-communisme"
L'effondrement du P.C.T. eut pour résultat un changement d'idéologie à
l'intérieur du mouvement populaire vers le réformisme de la Troisième Voie,

60

l'autonomisme et le post-modernisme. Cela arriva à travers le monde, après la chute
du Mur de Berlin et la fin de la Guerre Froide, à un degré plus ou moins grand.
Encore que très peu de gens du mouvement populaire thaïlandais admettraient être
autonomistes ou post-modernistes. Ceci est dû au fait que le rejet des théories par
ces deux courants politiques encourage les gens à nier toute affiliation politique.
Les activistes thaïlandais expriment souvent clairement plusieurs idéologies
internationales tout en croyant qu'elles sont uniquement thaïlandaises.

L'autonomisme
L'autonomisme pratiqué en Thaïlande est une sorte d'anarchisme "localiste"
(Chumchon-Niyom) (33). Il est dominant parmi la direction de l'Assemblée des
pauvres ainsi que d'autres mouvements sociaux ruraux. C'est une idéologie
politique qui rejette l'État, non pas en luttant contre lui ou en le renversant, mais en
l'ignorant dans l'espoir qu'il devienne sans rapport avec elle. Son but est l'auto-
organisation à un niveau communautaire. L'autonomisme rejette la fondation de
partis politiques et place l'activité au dessus de la théorie. Il y a beaucoup de
similitude avec les idées exprimées par les autonomistes des autres continents
comme John Holloway, Toni Negri et Michael Hardt par exemple (34).
Le marxiste britannique Chris Harman explique que la force de l'autonomisme
est qu'il célèbre les initiatives et la créativité venues de la base et qu'il cherche à
rejeter les compromis avec le système. On put le constater lorsque l'Assemblée des
pauvres refusa de prendre une position claire dans le soutien à l'Alliance du Peuple
pour la Démocratie (P.A.D.). La raison principale en est qu'elle était inquiète de la
possibilité d'être dominée par les forces conservatrices du P.A.D., bien qu'elle ait
toujours la volonté de s'opposer à Taksin. Elle s‘opposa aussi au P.A.D., en avril
2006, lorsque celui-ci se prononça pour que le Roi nomme un nouveau
gouvernement, comme le paragraphe 7 de la Constitution de 1997 l‘y autorisait.
Après le coup d'État du 19 septembre, l'Assemblée des pauvres prit une position de
principe contre la junte. Le côté négatif des autonomistes est qu'ils s‘expriment
rarement d‘un point de vue théorique, ce qui est une faiblesse pour lutter contre le
néo-libéralisme. L'Assemblée des pauvres en est un excellent exemple. Lorsque les
autonomistes utilisent la théorie, comme dans le cas de Michael Hardt, Toni Negri
et de John Holloway, ils sont souvent très abstraits ou alors ils affirment qu‘elle est
uniquement locale. Quoi qu'il en soit, beaucoup d'autonomistes finissent par
capituler devant le réformisme de l'aile droite, ce qui se traduit en pratique par des
compromis avec le néo-libéralisme et le marché (35). Cette capitulation est due à
l‘effet dépolitisant du refus de formuler la théorie et à une sous-estimation du
pouvoir de l'État. Le refus de former un parti d'activiste, avec un programme et une
théorie unifiée, signifie que l‘on tourne le dos à l'agitation politique et au débat à

61

l'intérieur du mouvement. Les autonomistes ne jugent pas non plus nécessaire de
contester l'idéologie prédominante de la classe dirigeante, chaque groupe agissant
simplement de façon autonome dans sa communauté. Sans une sérieuse opposition
politique menée par un mouvement populaire, l'argument des "tank libéraux" (36)
comme quoi il n'y avait pas d'alternative au coup d'État du 19 septembre apparaît
plus plausible.

Le post-modernisme
Le post-modernisme est toujours populaire dans les universités thaïlandaises,
malgré son déclin dans d'autres parties du monde. Il rejette tous les "Grands Récits"
ou idéologies et il est donc lui aussi dépolitisé. Pour les post-modernistes, la
libération individuelle vient de l'esprit à un niveau abstrait. Le post-modernisme est
la sœur académique de l'autonomisme. Les post-modernistes thaïlandais se
mélangent facilement avec les régionalistes du Nord de Midnight University (37).
Comme l'autonomisme, le développement du post-modernisme est un produit de la
désillusion par rapport au stalinisme et aussi d'une sévère démoralisation sur les
possibilités de lutte, mais il ne peut réellement exister que parmi les académiciens à
cause de sa nature hautement abstraite (38). Il affirme "libérer" l'humanité par la
constante interrogation sur les ―Grands Récits‖ et les grandes théories politique
ainsi que par leur rejet. Il refuse donc une analyse de classe de la société et rejette
le marxisme, bien qu'il prétende rejeter aussi le néo-libéralisme et le capitalisme.
En pratique cependant les post-modernistes finissent souvent par accepter
l'idéologie dominante du marché. Toutefois ils ont quelque chose de plus, comme
les autonomistes. Le refus de l'autoritarisme et des ―Grands Récits‖ par la Midnight
University fait qu'elle a rejeté l'appel au Roi pour que ce dernier nomme un
nouveau gouvernement selon le paragraphe 7 de la Constitution de 1997, et elle
s'est également opposée au coup d'État du 19 septembre tout comme l'Assemblée
des pauvres. Son site web fut temporairement fermé par la junte. Aussi bien
l'Assemblée des pauvres que la Midnight University se sont constamment opposées
à la répression au Sud par l'État thaïlandais, résultant d‘un nationalisme borné
qu'elles rejettent.

Le réformisme de la Troisième Voie
Le réformisme de la Troisième Voie est l'idéologie dominante du mouvement
thaïlandais des O.N.G. Il accepte le néo-libéralisme ainsi que le marché libre et ne
croit pas en la capacité de l'État à transformer la société pour le bénéfice des
pauvres (39). La raison en est l'effondrement du communisme et le rapide
développement de la globalisation. En fait, il rejette la possibilité de réformes par

62

ceux qui voudraient transformer la société. Internationalement, nous en voyons des
exemples dans les politiques néo-libérales du "nouveau" Parti Travailliste
britannique, du Parti social-démocrate allemand ou du Parti des Travailleurs au
Brésil.
La plupart des gens membres des O.N.G. veulent l'égalité, la paix et la justice
sociale. Mais ils refusent les transformations radicales de la société et choisissent
de travailler à l'intérieur du système en utilisant l'idéologie dominante de l'État.
Cela signifie la création de liens avec des ministères du gouvernement, même avec
ceux des juntes militaires, et aussi de ne pas rejeter le marché libre dans son
intégralité mais espérer trouver un juste et équitable système d'échange. En
Thaïlande cela signifie aussi faire semblant de s'intéresser à l‘"Économie de
suffisance" et même de porter des chemises jaunes royalistes (40). Les réformistes
de la Troisième Voie évitèrent les confrontations avec la junte après le coup d'État
du 19 septembre, recherchant plutôt la coopération. Ils essayèrent aussi d'empêcher
le Forum social thaï d'organiser une marche pro-démocratie. Il serait faux de croire
que les activistes "Troisième Voie" des O.N.G. sont seulement pareils à Tony Blair
ou à d'autres dirigeants nationaux de la "Troisième Voie". Ceci parce que, à la
différence de Blair, ce sont toujours des activistes bien intentionnés qui ont choisi
d'utiliser l'idéologie de la classe dirigeante car ils ne voient pas d'alternative.

La démocratie et l'État
Dans la plupart des cas, l'émergence de l'autonomisme en Thaïlande fut une
réponse à l'autoritarisme passé du P.C.T. De même, c'en fut une à l'autoritarisme et
à la brutalité des régimes militaires de droite. Wanida Tantiwittayapitak de
l'Assemblée des pauvres est un bon exemple d'une activiste autonome ayant eu une
mauvaise expérience du P.C.T. Les courants autonomiste et post-moderniste dans
le mouvement prônent aujourd'hui la démocratie directe, telle que les actions
communautaires locales auto-organisées (41), les estimant préférables à la
démocratie représentative ratée du processus parlementaire. Les autonomistes
affirment que la démocratie directe ou l‘action directe peuvent faire pression sur
l'État sans qu'il soit nécessaire d'avoir des représentants parlementaires ou des
partis politiques (42). Ils refusent aussi la formation de partis ainsi que l'idée de
prendre le pouvoir étatique, préférant organiser des réseaux de mouvements
autonomes avec des buts précis qui peuvent tourner le dos à l'État (43). Le
problème est qu'en refusant le modèle plus démocratique d'un exercice du "pouvoir
populaire représentatif", les autonomistes sont forcé d'accepter, en pratique, le
pouvoir de classe de l'État capitaliste (44). Ils rejettent le modèle de démocratie
participative construit dans les systèmes représentatifs inventés par le mouvement
international de la classe ouvrière en temps de lutte. La Commune de Paris en

63

1871, les Soviets russes avant l'ascension de Staline ou les divers conseils
communautaires de travailleurs bâtis à travers les luttes en Pologne, en Iran et en
Amérique Latine durant les quarante dernières années en sont de bons exemples.
Dans les premiers temps du Thaï Rak Thaï, Wanida et l'Assemblée des pauvres
gardèrent quelques illusions sur le parti de Taksin, faisant bon accueil à sa victoire
électorale. Nithi Eawsriwong (45) est un des nombreux académiciens du
mouvement populaire qui rejette la démocratie représentative, ou l'actuel système
parlementaire. Il préfère la démocratie directe. Cependant, en janvier 2005, Nithi
appela à voter pour les partis d'opposition capitalistes contre le Thaï Rak Thaï (46).
On peut en tirer la leçon que la démocratie directe ne peut pas être appliquée en
pratique sans d'abord conclure un marché avec le pouvoir de classe de l'État
capitaliste. Pour cela nous avons besoin de partis politiques d'ouvriers et de
paysans. Cela a été une critique constante de l'anarchisme par le marxisme.
En rejetant la construction d'un parti politique formel en faveur de réseaux
flottants, ils échouent aussi à bâtir des structures démocratiques internes pour leurs
propres organisations. L'Assemblée des pauvres est ainsi dirigée par des activistes
d'O.N.G. non élus plutôt que par les pauvres fermiers eux-mêmes (47). Le refus de
la démocratie représentative est appliqué dans le travail intérieur du mouvement
avec des conséquences extrêmes. En Thaïlande, les mouvements sociaux sont
dominés par des Pi-liang (conseillers ou ―nurses‖ des O.N.G) et des Pu-yai
(anciens des O.N.G.) non élus. Le manque de démocratie interne et d'auto-direction
parmi les activistes crèe un réel problème. On attend des jeunes gens qu'ils
respectent et écoutent leurs anciens dans le mouvement et les décisions ne sont
jamais votées. De surcroît, il y a un problème lié au financement des O.N.G. : cela
décourage la fondation de mouvements indépendants qui vivraient financés par les
cotisations des membres (48). Des individus qui tiennent les cordons de la bourse
dominent le mouvement en menaçant de couper les fonds. Beaucoup de
participants du Forum social thaï recevaient de l'argent pour y assister (49).

Refus d'une analyse de classe
L'autonomisme, le post-modernisme et le réformisme de la Troisième Voie
découragent tous trois une analyse de classe de la société. Résultat, il y a une
grande incompréhension et une sous-estimation du populisme Thaï Rak Thaï dans
le mouvement populaire. Cela provient du rejet d'une analyse de classe du
populisme. Une telle analyse permet de montrer comment il a pu émerger, par une
pression venue d'en bas et simultanément par un besoin de la classe capitaliste.
Beaucoup de gens du mouvement populaire ont perçu les mesures populistes, telles
la protection de la santé à 30 baths et les divers fonds pour les villages, comme un
canular cruel (50). Beaucoup d'autres prétendent que de telles politiques conduisent

64

à un type de dépendance ―patron-client‖ des villageois envers l'État. Ce n'est rien
d'autre que la reprise de la vieille critique néo-libérale contre les projets de bien-
être social de l'État-providence, formulée par des gens comme Margaret Thatcher et
d'autres. En bref, la critique du populisme Thaï Rak Thaï par le mouvement
populaire fut le fait des partisans du marché libre — tel qu‘il est prôné par les néo-
libéraux de l'aile droite comme Ammar Siamwalla et Tirayut Boonmi — et non des
pro-pauvres de l'aile gauche (51). Cette critique refuse d‘admettre que le populisme
Thaï Rak Thaï a vraiment été bénéfique pour les pauvres. Le système de protection
de la santé à bas prix est un réel plus pour des millions de gens qui n'étaient pas
assurés et qui faisaient face à de grosses inquiétudes financières en ce qui concerne
la santé. Le populisme mis en œuvre par un parti ouvertement capitaliste comme le
Thaï Rak Thaï n'aurait pas pu marcher sinon. Il a été conçu pour acheter la paix
sociale en temps de crise et avait déjà été appliqué ailleurs sous diverses formes.
L'Argentine de Peron et le New Deal aux États-Unis en sont de bons exemples.
Kevin Hewison a décrit la version thaïlandaise du populisme, comme étant un
"contrat social" dans le but d'aider le capitalisme local à faire face aux défis de la
globalisation néo-libérale (52).

Le refus de critiquer le néo-libéralisme et le marché libre
Lors d'un forum du mouvement populaire à Bangkok, l'académicien post-
moderniste Somchai Preechasilapakul, de la Midnight University, déclara ce qui
suit sur la question de la privatisation de l'électricité: "Vu que, par le passé, l'Union
des Travailleurs de l'Autorité de Production de l’Electricité a tabassé des
villageois à Pak Mun Dam, pourquoi ces derniers devraient-ils soutenir la lutte
contre la privatisation ?" (53). Il y a deux points à signaler dans la phrase ci-
dessus. Premièrement l'Union des Travailleurs de l'Autorité de Production de
l’Electricité n'a jamais battu de villageois ni n'a eu l'intention d'agresser ceux-ci. On
suppose en fait que ce sont des voyous payés par les patrons de l'Autorité de
Production de l‘Electricité qui ont attaqué les villageois. Une totale ignorance pour
une analyse de classe signifie que Somchai Preechasilapakul et ses collègues de la
Midnight University sont incapables de faire la différence entre une organisation,
ses employés et un syndicat. Deuxièmement, l'acceptation du marché libre et de la
privatisation conduisent Somchai à la conclusion que la lutte contre la privatisation
de l'électricité n'a rien à voir avec les intérêts des villageois. Mais ces derniers
utilisent l'électricité et souffrent du libéralisme sous d'autres formes. En Bolivie, les
villageois qui prirent part aux révoltes anti-gouvernementales contre la privatisation
de l'eau et la vente du gaz naturel aux multinationales semblent avoir une meilleure
compréhension de ces questions.

65

Un autre exemple de l'acceptation du marché libre se trouve dans les
publications du Comité coordinateur des O.N.G. qui écrivent que le libre échange
peut être bénéfique (54). Les publications qui circulent dans les forums populaires
défendent aussi la séparation de la production électrique et sa distribution dans les
intérêts de la compétition. Pire encore fut l'illusion qu'une chaîne de télévision
commerciale ―indépendante‖ puisse véritablement ne pas dépendre de puissants
intérêts. C'était la croyance dominante à l'intérieur du mouvement populaire lorsque
I.T.V. fut fondée au milieu des années 1990. Ces illusions volèrent en éclat quand
de grosses corporations prient le contrôle de cette chaîne. Les autonomistes et les
post-modernistes thaïlandais ne peuvent mettre leurs théories en pratique lorsqu'ils
sont confrontés à l'État capitaliste et au marché libre. Lorsque les partisans de ces
deux idéologies constatent leur faiblesse et leur incapacité à défendre les intérêts
des pauvres face aux attaques de l'État et du libre échange, ils tombent dans le
pessimisme et perdent toute foi dans la lutte, quelle qu‘elle soit. Obtenir quelques
concessions modestes de la classe capitaliste devient un "rêve impossible". C'est la
justification de la social-démocratie d'aile droite adoptant la "Troisième Voie" ou
encore la capitulation face au néo-libéralisme par le gouvernement de Lula au
Brésil.

Le pessimisme du mouvement populaire
La confiance et le pessimisme sont des facteurs importants qui contribuent au
choix des stratégies politiques. Un problème majeur du mouvement populaire est
qu'il sous-estime sa propre force, ce qui est naturellement encouragé par l'idéologie
dominante qui met beaucoup l'accent sur les Pu-yai (gens supérieurs) dans la
société. Le résultat est une tendance à dépendre de "gouvernements amicaux"
comme celui du Thaï Rak Thaï ou "d'hommes d'affaires progressistes" comme
Sondhi Limtongkul ou même encore de coups d'État "progressifs".

"Obtenez que les chiens se battent entre eux" : l'élection de 2005
A l'époque de l'élection de 2005, la Midnight University et des gens comme
Pipop Thongchai (55) ne purent offrir comme stratégie que celle de voter à fond
pour les partis capitalistes néo-libéraux de "l'opposition". L'espoir vain de cette
stratégie obscure était que cela contriburait à diluer la majorité annoncée du Thaï
Rak Thaï. Aucune explication concrète ne fut avancée sur le bénéfice que
pourraient tirer les gens ordinaires de la dilution de la majorité du Thaï Rak Thaï,
mais des discours abstraits sur la nécessité de "contrôle et d'équilibre", dans le but
de créer un gouvernement de "transparence" et "responsabilité". Les partis de l'aile
droite allaient "surveiller" le gouvernement : qu‘ils n‘en aient rien fait durant la

66

précédente législature ne les arrêta pas. L'explication toute simple de la faiblesse
des partis d'opposition était qu'ils n'avaient pas de programme concret, sans parler
d'une perspective quelconque pour les pauvres. Par moments, selon la mode néo-
libérale, ils parlaient de la perte de "discipline fiscale" qui découlait des dépenses
populistes du gouvernement. Cependant, alors que l'élection approchait, ils
prétendirent offrir des programmes populistes similaires s'ils formaient le prochain
gouvernement.
La stratégie de vote proposée par le mouvement social thaïlandais fut appelée
"voter pour obtenir que les chiens se battent entre eux", ce qui n'est rien d'autre
qu'une pâle copie de l'infructueuse "stratégie tactique de vote" proposée par les
électeurs démoralisés du Parti Travailliste au Royaume Uni durant les années
1980. C'est également similaire à la malheureuse campagne "N'importe qui sauf
Bush" de l'élection présidentielle américaine de 2004. Ces tactiques ont échoué
parce qu'elles n'encouragent pas les gens à voter positivement "pour" un parti ou un
candidat du fait de leurs qualités. A la place, on leur demande de voter pour un
mauvais choix dans le but d'essayer de bloquer un autre mauvais choix, ce qui est
difficilement une motivation de vote. De plus, dans le contexte thaïlandais, un
appel à voter pour déséquilibrer le gouvernement revenait au même qu'un vote pour
déstabiliser beaucoup des programmes populistes de ce dernier, y compris la
protection de la santé à bas prix et l'aide financière aux villages. Ce n'était pas une
proposition attractive pour les pauvres. Il n'est pas étonnant que cette stratégie ait
échoué à obtenir un quelconque soutien.
Un article du journal quotidien thaïlandais Matichon (56), expliquait la raison
de la stratégie pessimiste de la Midnight University et de beaucoup de réseaux
O.N.G., appelant à voter pour les partis d'oppositions durant l'élection législative de
2005. Cet article, écrit par la Midnight University, décrivait comment les paysans,
les ouvriers et les mouvements sociaux à travers le monde avaient souffert des
attaques néo-libérales et avaient été vaincus. Il expliquait ensuite comment le
gouvernement Thaï Rak Thaï avait sapé la force des mouvements sociaux de
Thaïlande grâce à une combinaison de mesures répressives et de politiques
populistes. Il n'y avait pas un mot sur le mouvement anticapitaliste global qui
émergea lors des protestations anti-globalisation à Seattle en 1999. Il n'y avait
aucune mention de la plus grande manifestation de l'histoire humaine : les marches
anti-guerre du 15 février 2003, et rien sur le développement du mouvement du
Forum social mondial. Pas un mot non plus sur la lutte massive anti-privatisation
conduite par les travailleurs de l'Autorité de Production de l’Electricité en 2004 en
Thaïlande. Exactement comme si aucun de ces événements ne s'était produit.
Aucune vague de révolte ou de grève en Amérique Latine, aucune grève générale

67

en Europe de l'Ouest pour défendre l'État social, aucune vague de lutte en Corée du
Sud...
Un des plus grands défis auxquels le gouvernement Thaï Rak Thaï eut à faire
face se produisit en 2004 lorsque l'Union des Travailleurs de l'Autorité de
Production de l' Electricité organisa une longue protestation qui incluait des arrêts
de travail officieux de travailleurs non-essentiels au quartier général de l'E.G.A.T
(sigle anglais de l'Autorité de Production de l' Electricité de Thaïlande) situé juste
au nord de Bangkok. Cette protestation fut soutenue par d'autres syndicats du
secteur public et aussi par beaucoup d'activistes du mouvement populaire. Elle était
unique dans le fait qu'elle rassembla le mouvement rural et les syndicats des
entreprises d'État. La marche annuelle du 1er mai 2004 fut beaucoup plus militante
que les années précédentes, avec la majorité des travailleurs boudant l'habituel
événement parrainé par le gouvernement pour former une protestation clairement
politique. Sans parler de la question de l'anti-privatisation, d'autres questions,
comme celles de l'opposition à la guerre en Irak et la revendication du droit des
femmes à choisir l'avortement furent aussi abordées, principalement par les
ouvriers du textile. Cette manifestation eut un effet à long terme sur les syndicats
car les marches des 1er mai de 2005 et de 2006 furent aussi dominées par les
unions antigouvernementales. Mis à part les travailleurs de l'électricité, les
pressions de l'Assemblée des pauvres forcèrent le gouvernement Thaï Rak Thaï à
ouvrir les vannes du barrage de Pak Moon pour des périodes limitées dans le temps.
Au début de 2006, une protestation massive (anti-F.T.A.), qui entraîna des milliers
d'activistes séropositifs bien organisés et hautement motivés, obligea à reporter les
négociations entre la Thaïlande et les États-Unis. Finalement, on ne doit pas oublier
que beaucoup d'aspects du programme populiste du gouvernement Thaï Rak Thaï
reflétaient des pressions venues du mouvement populaire.
Les idéologies politiques, comme le Réformisme de la Troisième Voie qui
refuse l'analyse de classe, ou l'autonomisme et le post-modernisme qui rejettent la
nécessité de former des partis politiques de travailleurs et de paysans, peuvent avoir
un effet affaiblissant sur le mouvement. Ce refus de construire des partis alternatifs
implique aussi un rejet de bâtir un organisme indépendant de la classe dirigeante
capitaliste. Sur le plan pratique, en Thaïlande, cela mène à un activisme sur des
problèmes particuliers et à une vision clignotante du monde.

L'activisme lié à des problèmes particuliers
L'activisme concentré sur des problèmes particuliers est une des principales
faiblesses du mouvement populaire thaïlandais. Dans presque tous les forums ou
réunions, les mouvements sociaux et les O.N.G. sont organisés en "réseaux séparés

68

spécialisés sur un problème". Les O.N.G. encouragent aussi les luttes sur des
questions particulières, correspondant en général aux projets particuliers de leurs
organisations. Vraisemblablement, aucun organisme de ce genre ne financera des
projets encourageant une lutte généralisée contre le système. L'activisme orienté sur
des problèmes particuliers émergea durant les années 1980 comme méthode pour
paraître agir par un moyen "non politique" sous les dictatures militaires, alors que
les activistes de cette période savaient très bien que leur travail était très politique.
Néanmoins, apparaître non politique correspond bien aussi à certains aspects de
l'autonomisme. L'Assemblée des Pauvres brandissait souvent des banderoles où
était écrit "Nous n'essayons pas de prendre le pouvoir", impliquant qu'elle voulait
simplement que le gouvernement règle ses problèmes et ensuite la laisse tranquille
tandis qu'elle organise ses propres communautés.
L'autonomisme va de pair avec la politique des problèmes particuliers du
mouvement des O.N.G. Il mobilise ses propres groupes pour assister à des réunions
et accomplir des actions sans publicité extérieure. Ainsi, l'Assemblée des pauvres
n'a jamais essayé de se mobiliser pour des actions de solidarité avec d'autres
groupes et les assemblées populaires sont organisées sans aucune publicité. Avec
pour résultat que de nouveaux groupes de gens ne sont pas attirés dans l'activité et
que l'éducation politique a fort peu de place dans le mouvement. Le plus souvent la
base des mouvements autonomistes sociaux et d'O.N.G. en Thaïlande repose
exclusivement sur la tentative de résoudre des problèmes particuliers, à court terme.
Lorsque le gouvernement Thaï Rak Thaï est intervenu pour régler certains de ces
problèmes, d'une manière bien plus efficace avec les ressources de l'État derrière
lui, les mouvements sociaux et les O.N.G. perdirent beaucoup de leur masse non
politique (57). Aujourd'hui, l'Assemblée des pauvres n'est plus que l'ombre de ce
qu'elle fut au milieu des années 1990.
La fragmentation de l'analyse sociale, qui va de pair avec l'activisme
concentré sur des problèmes particuliers, est aussi un reflet de la façon dont la
connaissance et la conscience sont fragmentées sous le capitalisme dans le but
d‘occulter les relations de pouvoir de classe (58). Les défenseurs des soi-disant
"nouveaux mouvements sociaux" prétendent que les campagnes sur des questions
particulières, sans rapport avec les différences de classes, sont les méthodes
modernes de lutte post-guerre froide (59). Cependant, aujourd'hui, les mouvements
anticapitalistes internationaux et les forums sociaux réalisent que dépasser les
étroites luttes sur des problèmes particuliers est vital pour renforcer le mouvement
dans son ensemble. C'est seulement en ayant une vision politique complète de la
société que nous pouvons espérer bâtir un monde meilleur. L'activisme sur des
problèmes particuliers peut être bénéfique en unifiant temporairement un grand
nombre de gens aux opinions politiques différentes derrière une campagne précise,

69

comme par exemple l'opposition à la guerre et à l'oppression des dictatures.
Néanmoins, tôt ou tard, des analyses politiques et des débats deviennent
indispensables lorsqu'il s'agit de discuter des stratégies et des tactiques pour
pousser le mouvement en avant. Malheureusement, l'activisme sur des problèmes
particuliers à l'intérieur du mouvement populaire thaïlandais ne débouche en
général pas sur des campagnes élargies, celle contre les accords de libre échange
étant une exception. La plupart du temps, ce genre d'activisme concerne de longues
luttes menées par des mouvements sociaux concernant le HIV, les barrages, la
terre, les centrales électriques ou les droits indigènes, etc., chaque "réseau de
problèmes" (Krua-kai Bunha) agissant indépendamment, sans une analyse globale
qui pourrait relier tous les buts du mouvement populaire. Il y a une petite place
pour la solidarité entre les questions mais elle est faible parce que basée sur la
"bonne volonté" et qu'elle aborde toutes les questions à la fois lors de réunions,
sans les relier concrètement entre elles. La bonne volonté n‘a rien à voir avec des
luttes communes, basées sur une compréhension des racines politiques communes à
la plupart des problèmes. Elle met sur la table les problèmes de chaque groupe,
sans indiquer que ces problèmes variés ont les mêmes racines. Entre autres
exemples, les militants HIV ne comprennent pas que le capitalisme qui fait du sida
un problème à cause de la faible protection de la santé et du coût des médicaments
brevetés, affecte aussi les homosexuels, les usagers de drogue et opprime
sexuellement les jeunes à travers la morale familiale (60).
Le Forum social thaï (sigle anglais: T.S.F.) a tenté, en octobre 2006, de
trouver un moyen de corriger le problème de l'activisme basé sur des questions
particulières en organisant des "réunions entièrement inter-questions". Le comité
organisé du T.S.F. s'engagea verbalement à encourager les discussions inter-
questions. Le Forum pour la démocratie populaire, qui fut ensuite fondé par le
T.S.F. dans le but de promouvoir une réforme politique, était aussi officiellement
consacré à de telles discussions. Cependant, la plupart des réunions du T.S.F. furent
organisées par des "réseaux de problèmes" où des activistes venaient participer à
des discussions sur leurs propres questions, sans essayer de bâtir une analyse
politique plus large couvrant et regroupant tous ces problèmes.
Une réunion du T.S.F. toutefois mit en lumière les liens politiques entre les
divers "réseaux de problèmes" : elle fut organisée par le Parti de la Coalition
populaire à propos de la menace d'une pandémie humaine causée par le virus de la
grippe aviaire (H5N1). Cette réunion rassembla des orateurs issus des réseaux
ruraux d'agriculture alternative, des syndicats de l'industrie agroalimentaire et des
activistes de l'aile gauche. Cependant, cette réunion représente une toute petite
partie de l‘activité du Forum social thaï et l'influence du parti fut minime dans le
mouvement populaire.

70


Le maoïsme: son effet dépolitisant et sa défaite
Le maoïsme est également une raison de la faiblesse politique du mouvement
thaïlandais. C'est une force dépolitisante. Il décourage l'auto-organisation, l'analyse
politique et l'éducation. Les membres du P.C.T. étaient encouragés à ne lire que
quelques textes écrits par Mao. Les travaux marxistes étaient ignorés. La classe
ouvrière urbaine en tant que force capable de changer la société l'était également.
Apres le départ des étudiants pour la jungle, le mouvement politique urbain avec
ses débats intellectuels, ses luttes ouvertes et ses expériences a remplacé la scène
politique plus que limitée des zones rurales. Les réflexions et les analyses
politiques étaient le domaine réservé d'une poignée de cadres supérieurs. La théorie
fut donc dévalorisée. Lorsque le P.C.T. s'effondra et, plus tard, quand l'État
autoritaire thaïlandais se libéralisa, la gauche fut lente à récupérer. Le boum
économique thaïlandais joua aussi un rôle dans le maintien d'une gauche faible.
Jusqu'à la crise économique de 1997, les choses semblaient aller continuellement
de mieux en mieux. L'effet global fut que plus le mouvement populaire rejetait les
théories, plus il dépendait de l'idéologie de la classe dirigeante. L'acceptation de
l'économie de marché et le nationalisme en sont des exemples.

En dehors du mouvement traditionnel: les groupes GLBT et les activistes
handicapés
L'effet du maoïsme sur le mouvement populaire se ressent dans la séparation
entre les mouvements traditionnels sociaux, les O.N.G, les mouvements pour
l‘égalité entre les sexes et les activistes handicapés.
Malgré que beaucoup de gens voient la culture et la société thaïlandaises
comme étant libérales et tolérantes envers les styles de vie sexuelle alternative, une
étude approfondie de l'expérience des homosexuels, des lesbiennes et des katoeys
montre le réel besoin d'un mouvement gay, lesbien, bisexuel et transsexuel (GLBT)
(61). Un tel mouvement commença à émerger vers la fin des années 1980 à cause
du sida. La raison pour laquelle un mouvement de libération d'homosexuels ou de
lesbiennes n'émergea pas en Thaïlande au début des années 1970, contrairement à
beaucoup d'autres pays, s‘explique par le fait que le Parti Communiste thaïlandais,
qui dominait idéologiquement le mouvement populaire, n‘a jamais soutenu les
homosexuels. Le P.C.T., comme beaucoup d'autres organisations maoïstes, avait
une attitude très conservatrice et moraliste vis-à-vis du sexe (62). Par exemple,
dans son livre sur la Sakdina thaïlandaise, Jit Pumisak, un des intellectuels
principaux du P.C.T., écrivit sur "l'anormalité de l'homosexualité" parmi les
femmes des harems du Palais Royal (63). La vague internationale ―1968‖ de lutte

71

ayant échoué à faire jaillir un mouvement GLBT dans les années 1970, ce ne fut
pas avant la propagation du sida qu'il commença à émerger, spécialement parmi les
homosexuels masculins. Les organisations gay et katoey, Fa Sri Rung (Arc-en-ciel)
et Bangkok Rainbow, ont été fondées respectivement en 2000 et 2002. Anjaree et
Sapaan (le Pont) sont des mouvements de lesbiennes fondées durant la même
période, sous la forme de sites internet lesbiens (64). Ces mouvements GLBT, qui
ont graduellement émergé durant les années 1990, portent la marque des problèmes
et des contradictions des politiques identitaires après la défaite internationale des
années 1980. Les programmes identitaires durant cette ère parmi les mouvements
GLBT, insistaient sur la création d'espaces pour la consommation et l'amusement.
Tandis que les revendications politiques furent réduites, l'influence des ―business
roses‖ augmenta. Un autre objectif s‘intitulait la "lutte virtuelle" et mettait l'accent
sur l'utilisation d'internet et des sites web.
Certaines personnes à l'intérieur de la scène GBLT affirment que Fa Sri Rung
est moins orienté ―business rose‖ que Bangkok Rainbow parce qu'il est dominé par
des professionnels de la santé et des O.N.G. plutôt que par des gens d'affaires. C'est
peut-être vrai dans une certaine mesure mais Bangkok Rainbow est plus politique si
on considère le fait qu'il a organisé des séminaires et des discussions politiques et
qu'il a soutenu un candidat homosexuel pour les élections sénatoriales de 2006. Les
gens du milieu des affaires qui ont fondé le site web Anjaree pour les lesbiennes
étaient aussi plus ouvertement politiques que les professionnels de la santé plutôt
conservateurs de Fa Sri Rung. Cependant, un mouvement social ne peut pas être
bâti uniquement autour d'un site internet ou de séminaires. Sans un soutien réel des
membres, Anjaree s'effondra. Par contraste, les conseils éducationnels et
l'assistance sociale fournis par Fa Sri Rung ont eu pour résultat un nombre
important d'adhésions et une base massive. Ces membres ont exercé des pressions
sur la direction de l'organisation pour la pousser à devenir plus politique.
Aujourd'hui tous les actes homophobes flagrants ou politiques, comme interdire
aux gays la formation de professeur de collège ou les medias, sont immédiatement
contrés par le mouvement GLBT. Récemment, il y eu des plaintes contre une
publicité nauséabonde montrant un homme "droit" giflant un katoey.
Malgré ces développements positifs, le passé P.C.T. continue de hanter le
mouvement populaire sur la question sexuelle. Les organisations GLBT ne sont
toujours pas perçues par le mouvement populaire traditionnel comme étant une
partie normale du mouvement. Les assemblés populaires et les publications du
mouvement populaire n'abordent pas la question GLBT. Mais quelques indices
semblent indiquer qu‘une nouvelle génération d'activistes sociaux, dont certains
sont gays, lesbiennes ou socialistes, va pousser à une libéralisation des attitudes à
l'intérieur du mouvement traditionnel. On a pu en voir des signes dans le fait que le

72

Forum social thaï a inclu des organisations GLBT. Plus impressionnante encore fut
la participation d'activistes handicapés au T.S.F. Ce fut la première fois que le
mouvement populaire dans son entier a joint ses forces avec des organisations
d'handicapés. En point culminant, des activistes en chaises roulantes conduisirent la
manifestation anti-coup d'État dans le centre de Bangkok.
Dépasser l'activisme sur des problèmes particuliers est un processus
compliqué. La politique du mouvement doit se développer à travers les syndicats et
les organisations paysannes en reprenant chacun de leurs problèmes et lutter contre
toutes les oppressions de la société. Mais les organisations du sexe, les activistes
GLBT et les organisations d'handicapés ont aussi besoin de défendre les questions
de la totalité du mouvement. Un parti politique pourrait agir comme pont pour lier
les luttes entre elles et bâtir la solidarité. Mais l'actuelle génération d'activistes ne
veut pas de parti qui donnerait des instructions d'en haut. Le legs du P.C.T. n'est
pas le seul obstacle à la lutte pour les droits sexuels à l'intérieur du mouvement
populaire. Le localisme autonomiste (Chumchon-niyom) rejette aussi les théories
politiques universelles et place la "sagesse locale" au-dessus de tout le reste, sans
préciser la nature de cette sagesse locale. Un débat récent sur les panneaux
interdisant aux femmes l'accès à certaines parties des pagodes bouddhistes dans le
Nord en est un excellent exemple. Les localistes du nord, comme Thanet
Charoenmuang, s'opposèrent aux socialistes et aux féministes qui voulaient que ces
signes soient enlevés. L'argument de Thanet était que les féministes et socialistes
étaient des étrangers qui devraient apprendre à respecter la sagesse locale du Nord
qui, prétendait-il, n'oppressait pas les femmes. Et ce, malgré le fait que la plupart
des experts religieux admettent que l'interdiction aux femmes de pénétrer dans les
parties de ces pagodes est faite sur la base de la croyance que ces dernières ne sont
"pas propres" du fait de leurs cycles menstruels. Cependant, Nithi Eawsriwong, qui
est aussi un localiste de la Midnight University, défendit l'idée qu'il était faux de
dire que cette croyance locale n'oppressait pas les femmes. Pour Nithi, le moyen
pour les gens du nord de changer de telles croyances locales était de soutenir un
changement de l'intérieur et non pas de dépendre de forces venues de l'extérieur
(65).

Les Gens d'Octobre durant l'ère du Thaï Rak Thaï
Le gouvernement Thaï Rak Thaï arriva au pouvoir en 2001 avec une vague de
politique populiste allant d'un système de protection de la santé universel à une
base keynesienne faite de fonds pour les villages et de prêts pour encourager les
petits business. Le programme du Thaï Rak Thaï provenait d'un certain nombre de
facteurs, principalement de la crise économique de 1997 et de l'influence de gros
hommes d'affaires et d'anciens activistes étudiants des années 1970 à l'intérieur du

73

parti. Il y eut beaucoup de débats sur la nature de ce populisme (66), mais ce qui est
clair, c'est que ce programme gouvernemental compta dans la victoire électorale du
parti aux élections législatives de Février 2005. Les partis Démocrate et Mahachon
de l'opposition échouèrent à proposer une alternative convaincante. Malgré le (ou
certains diraient parallèlement au) populisme du Thaï Rak Thaï, le gouvernement
détenait un effroyable record de violations systématiques des droits de l‘Homme et
d'attaques contre les mouvements sociaux, le massacre de Takbai et la guerre contre
la drogue en étant les exemples les plus extrêmes (67). Le gouvernement était aussi
déterminé à mettre en oeuvre une politique de marché libre en signant les accords
de libre échange et en accroissant les privatisations. Pour ces raisons, le
mouvement populaire dut faire face au challenge du populisme gouvernemental, à
la menace du néo-libéralisme et à la répression du gouvernement (68). L'échec total
des partis de l'opposition pour proposer une sérieuse alternative démocratique au
Thaï Rak Thaï lors des élections variées ainsi que le coup d'État militaire de 2006
signifient que le rôle central des mouvements sociaux thaïlandais pour la défense
des droits civiques, la démocratie et la justice sociale est devenu encore plus
important. Il est évident que l'attitude de l'Alliance du Peuple pour la Démocratie
(P.A.D.) en faveur d'un changement autoritaire de gouvernement autorisa le coup
d'État du 19 Septembre à prendre place. Comment le P.A.D. en arriva-t-il à cette
position ? La réponse est que l'autonomisme, le post-modernisme et le réformisme
de la Troisième Voie avaient échoué à équiper les activistes avec les outils
nécessaires pour entrer politiquement en compétition avec le Thaï Rak Thaï dans
les intérêts des pauvres
Quand on considère les anciens d'‖Octobre‖ aujourd'hui, il est nécessaire de
les diviser en deux groupes selon la trajectoire de leur carrière politique et sociale.
D'un côté, beaucoup d'activistes devinrent une partie du mouvement populaire que
nous voyons aujourd'hui, dirigeant des mouvements sociaux et des Organisations
Non Gouvernementales qui prospérèrent à partir des années 1980. Le mouvement
populaire continue d'être une force politique vitale qui représente les pauvres et les
exploités dans la société. D'un autre côté, des sections de la classe dirigeante
arrivèrent aussi à coopter un certain nombre d'anciens activistes à l'intérieur de
l'élite politique dans le but d'aider à policer le mouvement ou pour produire des
programmes populistes qui gagnèrent les coeurs et les esprits des gens. Ce
processus débuta avec le Premier Ministre Chavalit Yongjaiyut et son Parti de
l'Aspiration nouvelle, puis devint un bel art durant le gouvernement du Thaï Rak
Thaï de Taksin. Il y a aussi des anciens d'‖Octobre‖ qui se lièrent avec des
programmes néo-libéraux, aussi bien en tant qu'académiciens que membres du
Parti Démocrate.


74

Les anciens d'”Octobre” qui participèrent au gouvernement Thaï Rak
Thaï
Avant la première victoire électorale du Thaï Rak Thaï, le parti avait fait de
très sérieuses efforts pour sonder une large gamme de la société thaïlandaise, dans
le but de mettre au point un programme sérieux de modernisation et s'occuper d'un
grand nombre de maux sociaux, tel la pauvreté (69). Il y avait un sentiment de
frustration croissant et de malaise au sujet de la capacité du gouvernement du Parti
Démocrate à agir de façon "efficace et imaginative" afin de sortir de la crise
économique de 1997. Des anciens étudiants et des activistes d'O.N.G., comme
Phumtham Wechayachai (70) furent recrutés par le parti et devinrent des liens
importants avec le mouvement populaire. Le Dr Sanguan Nitayarumphong, qui,
depuis longtemps, s'était fait l'avocat d'un programme de protection de la santé
universel, devint un important concepteur du système de santé à 30 baths. Les
anciens d'‖Octobre‖ encouragèrent le Premier Ministre à rencontrer les
mouvements sociaux comme l'Assemblée des pauvres et agirent en coordination
avec des dirigeants de mouvements et d'O.N.G. pour régler les disputes et freiner
les actions de protestation contre le gouvernement (71). Phumtham Wechayachai a
soutenu que la Thaïlande avait besoin d'un programme de développement à
"Double Voie", ou le "capitalisme" et "l'économie populaire" (des activités basées
sur la communauté) iraient main dans la main (72). Il pensait qu‘il était impossible
de n'utiliser qu'un seul développement économique ou qu'une unique théorie et
critiquait beaucoup les gens de gauche qui, prétendait-il, étaient "incapable
d'adapter leur pensée au monde moderne". Il attaquait la vieille gauche qui
s'accrochait à des convictions idéalistes, par exemple l‘exploitation systématique
des pauvres par les capitalistes. Pour de tels gens, il avait une suggestion toute
simple : "Retournez vivre dans la jungle comme à l'ancien temps du P.C.T.!"
Faisant écho à la terminologie de "démocratie directe" utilisée par le mouvement
populaire, il affirma que le Thaï Rak Thaï était en train d'utiliser une "approche (de
vente) directe" pour s'occuper des problèmes des villageois, sans avoir besoin de
passer par des intermédiaires, c'est à dire des politiques ou des représentants de
l'État. Pour Phumtham, les divers plans gouvernementaux pour encourager les
entrepreneurs communautaires étaient destinés à permettre aux villageois de se
sortir eux-mêmes de la pauvreté. Il en concluait que les O.N.G. avaient besoin de
s'adapter elles-mêmes afin de coopérer pleinement avec le gouvernement et non pas
de gêner son travail parce que, contrairement au gouvernement, les O.N.G ne
pouvaient pas prétendre être des représentants élus du peuple.
Les Gens d'Octobre soutinrent qu'en entrant au gouvernement ils s'étaient
emparés du pouvoir de l'État "sans avoir eu besoin de manger du taro et des
patates douces dans la jungle", faisant référence aux temps durs de leur vie avec le

75

P.C.T. Malgré de sérieuses accusations de trahison et d‘abandon du mouvement, on
ne peut nier que leur alliance avec ce qu'ils voyaient comme les "capitalistes
progressifs et moderne du Thaï Rak Thaï", n'était guère plus qu'un retour à la
stratégie d'alliance inter-classes du vieux P.C.T. Beaucoup d'anciens dirigeants du
P.C.T. suggérèrent même qu'il était nécessaire de soutenir le Thaï Rak Thaï dans le
but de confronter le "vieux pouvoir féodal" avec la société (sous-entendu l'influence
du Palais). Bien sûr, nous ne devons pas oublier que cette stratégie
stalinienne/maoïste d'alliance inter-classes a prouvé son échec dans des pays
comme la Chine, l'Indonésie et l'Irak.
La plupart des Gens d'Octobre dans le Thaï Rak Thaï croyaient probablement
sincèrement que leurs actions étaient bénéfiques à la société mais, de même que les
bureaucrates des syndicats à travers le monde, leurs styles de vie devinrent de plus
en plus semblables à ceux des capitalistes et des ministres de haut rang, devant qui
ils baissaient les épaules. Ils prirent même leurs distances avec le mouvement
populaire. Plus important encore, la stratégie de cooptation de membres de l'aile
gauche à l'intérieur du gouvernement avait pour but de policer les mouvements
sociaux pour le plus grand bénéfice du capital. C'est une tactique répandue dans le
monde. Les Philippines de l'après-Marcos et les divers gouvernements travaillistes
et sociaux-démocrates de l'Occident en sont de bons exemples. Quoi qu'ils puissent
croire sur le fait d'être proches des corridors du pouvoir, ils deviennent plus un
instrument de la classe dirigeante que des défenseurs des pauvres. Le Thaï Rak
Thaï ne fit pas exception. C'était un parti de riches capitalistes pour les riches
capitalistes et toutes les politiques sociales raisonnables qu'il a pu faire étaient
désignées à acheter la paix sociale le moins cher possible. Par exemple, le
gouvernement n'avait pas l'intention de taxer les riches et les grandes corporations
dans le but de financer convenablement le système de protection de la santé et son
soutien des droits des multinationales pharmaceutiques lors de l'accord de marché
libre Thaïlande États-Unis sapa l'efficacité de la protection de la santé à 30 baths.

Le mouvement étudiant aujourd'hui
Il y a beaucoup de signes d'un intérêt pour la politique et les questions sociales
parmi les étudiants et les jeunes aujourd'hui. Cela peut être constaté dans la
floraison de nouveaux magasines critiques produits par des petites sociétés
étudiantes indépendantes. Des groupes étudiants organisèrent spontanément des
manifestations contre la violence gouvernementale dans le Sud et il y eut une
grande protestation contre la privatisation (ou la corporatisation) des universités à
Chulalongkorn, Pranakorn Nua, Kasetsart, Mahasarakarm, Burapa, et Pattani.
Aujourd'hui la Fédération des Étudiants de Thaïlande et ses ―Pi-Liang‖ venus de la
vieille génération des activistes du mouvement populaire est extrêmement faible.

76

Dans le passé, la Fédération des Étudiants de Thaïlande fut un important
organisme coordinateur, mais aujourd'hui elle s'est atrophiée et est devenue une
bureaucratie éloignée des masses. Ses dirigeants ont refusé de prendre position sur
la privatisation des universités alors que des milliers d'étudiants de nombreuses
universités organisaient des protestations. Ils étaient effrayés par la possibilité d'un
lien entre la privatisation des universités et celle des entreprises d'État, et
craignaient en outre que la protestation n'échappe à leur contrôle. La direction
admit aussi qu'elle manquait énormément de théorie politique et d'analyse et que
c'était la raison pour laquelle elle refusait les débats avec les groupes étudiants de
l'aile gauche. La Fédération des Étudiants était le terrain d'entraînement pour les
responsables d'antennes locales d'organisations comme Campagne pour une
Démocratie Populaire. Des anciens dirigeants étudiants du mouvement populaire
devinrent alors "conseillers" de la nouvelle génération des dirigeants de la
Fédération. Les réunions de la Fédération des Étudiants prirent alors la forme
habituelle de beaucoup de celles du mouvement populaire. Les débats politiques et
les votes furent découragés en faveur du "consensus". Les financements venaient
des O.N.G. ou d'organisations extérieures plutôt que du corps étudiant lui-même.
Cela mena à une culture de dépendance et à un système de séniorité.

En conclusion
La domination des idéologies qui encouragent la fragmentation et l'activisme
sur des questions particulières, à l'intérieur du mouvement populaire, signifie qu'il
n'est pas bien équipé pour offrir une alternative sérieuse au populisme du Thaï Rak
Thaï ou au néo-libéralisme du gouvernement militaire. Le long positionnement et
fort engagement du mouvement pour la "participation communautaire", la
démocratie et la justice sociale doit être encouragé à évoluer vers une tentative
sérieuse de développer une perspective politique indépendante. Cette dernière, ainsi
qu'un parti et d'autres formes de mobilisation, pourra alors renforcer l'impact
politique du mouvement. L'énergie des jeunes activistes aujourd'hui accompagnée
d'un rejet graduel de la politique fragmentaire qui a débuté lors du Forum social
thaï est l'espoir du futur. La classe dirigeante thaïlandaise est barbare, exploiteuse
et inapte à gouverner. Les pauvres et les opprimés doivent donc devenir de forts
acteurs de la lutte pour un changement social.
Le Sud de ce qui est maintenant appelé "Thaïlande" est une terre d'abondantes
ressources naturelles et de beauté. Beaucoup de professionnels du tourisme
connaissent bien le coin pour ses magnifiques plages. C'est aussi un endroit riche
en histoire avec une abondance de traditions multiculturelles. Lors des années
passées, cette région a été touchée par deux tragédies: la résurgence de la violence
politique et le tsunami de 2004.

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Notes
1- Jonathan Neal (2001) The American War: Vietnam 1960-1975. Londres: Bookmarks.
2- Le Monument de la Démocratie fut construit à l'origine par le dictateur anti-royaliste Plaek Pibul-Songkram, mais
devint ensuite un point de ralliement de la lutte pour la démocratie.
3- C'est la révolution qui renversa la monarchie absolue. Elle fut accomplie par le Parti du Peuple.
4- Ji Giles Ungpakorn (1997) The Struggle for Democracy and Social Justice in Thaïland. Bangkok: Arom
Pongpangan Foundation.
5- Bien plus tard, après le coup d'État du 19 septembre 2006, la plupart des recteurs d'université collaboreront de
nouveau avec la junte.
6- Charnwit Kasetsiri et Thamrongsak Petchlertanun (1998) From 14 to 6 October. Bangkok: Social Science and
Anthropology Book Foundation. En thaï.
7- Son nom est souvent épelé Thirayut, mais le ‗h‘ est muet.
8- Aussi bien Seksan Prasertkul que Tirayut Boonmi rejoignirent le Parti Communiste de Thaïlande pendant une
période en 1976. Ils sont maintenant enseignants à l'Université Thammasart.
9- Sutam Sangprathum fut arrêté à Bangkok le 6 Octobre 1976. Bien après, il devint un ministre subalterne dans le
premier gouvernement Thaï Rak Thaï.
10- Sutachai Yimprasert (2001) ‗How did the 6th October incident occur?‘ Dans Ji Ungpakorn et Sutachai
Yimprasert (eds.) State Crime in a period of crisis and change. Bangkok: “The 6th October 1976 fact-finding and
witness interviewing committee‖. En thaï.
11- Depuis le 11 Septembre, les États-Unis ont cherchés à augmenter leurs présence en Asie du Sud-Est sous le
prétexte de la guerre contre le terrorisme. Cependant, la vraie raison qui se cache derrière cette expansion militaire
américaine dans la région est peut-être bien la rivalité avec la Chine. Singapour est devenu récemment le premier
État étranger à être autorisé à stationner des troupes en permanence sur le sol thaïlandais depuis le retrait américain.
12- Sutachai (2001) déjà cité.
13- Yos Juntornkiri (1975) ―Kicked down the mountain and burnt in Tang Daeng‖, dans Social Science Review 13
(1), 41-71. Aussi Prachachart (1975) 21 février, 12. En thaï.
14- Les classes moyennes ont toujours considéré les pauvres comme étant stupides et ne comprenant pas la
démocratie. On peut le voir clairement dans le cas du coup d'État du 19 Septembre 2006.
15- Jit Pumisak (1957) Art for Life, Art for the People. Tewawet Publishing Company. En thaï.
16- Ji Ungpakorn et Numnual Yapparat (2004) Revival of the struggle. From the old Left to the new Left in Thaïland.
Workers‘ Democracy Publishers. En thaï.
17- Kriangkamol Laohapairote devint plus tard conseiller spécial du gouvernement Thaï Rak Thaï.
18- Le système de séniorité SOTUS revint comme une vengeance après le massacre du 6 Octobre 1976. Aujourd'hui,
les étudiants de première année aux universités de Chulalongkorn, Chiangmai et Kasetsart subissent de
systématiques cruautés mentales.Ils se conforment donc à la hiérarchie de séniorité et apprennent à être loyaux à
leurs institutions. Mais, avec la nouvelle poussée de l'activisme étudiant aujourd'hui, peut-être faudra-t-il faire face à
un nouveau défi de l‘aile gauche.
19- Seksan Prasertkul fut un des nombreux activistes étudiants qui travaillèrent avec les syndicats de travailleurs.
20- Les partis staliniens et maoïstes défendirent à travers le monde la stratégie d'alliance inter-classes avec des
dirigeants progressifs et des capitalistes, y compris Tchang Kai Shek en Chine, Sokarno en Indonesie et Nasser en
Egypte. Voir Ian Birchall (1986) Bailing out the system. Londres, Bookmarks. Et aussi Charlie Hore(1991) The road
to Tiananmen Square. Londres, Bookmarks. En Thaïlande, le P.C.T. chercha à faire alliance avec les dictateurs
militaires P. Pibul-Songkram et Sarit. Voir Somsak Jeamteerasakul (1991) The Communist Movement in Thaïland.
PhD thesis, Department of Politics, Monash University, Australie.
21- Sutachai (2001) déjà cité.
22- Thongchai Winichakul et d'autres confirmèrent cette vision dans des interviews réalisées par l'auteur du ―Comité
de recherche et d’interviews de témoins à propos des événements du 6 octobre 1976‖.
23- Anek est connu pour ses écrits académiques sur la montée en puissance de la classe moyenne et la déchirure
politique entre la Thaïlande rurale et urbaine. Il partit dans la jungle rejoindre le P.C.T. après 1976. Bien plus tard il
fut membre de la liste du Parti Démocrate lors des élections législatives de 2001. Avant l'élection de 2005, il aida à
établir le Parti Mahachon, qui fut ―acheté‖ par un gangster-politicien local utilisant des fonds provenant de la
richesse personnelle de Sanan Kajornprasart. Mais le parti ne gagna que deux siège lors de l'élection de 2005.

78

24- Il fit parti du gouvernement Thaï Rak Thaï et devint le dirigeant actif du parti après le coup d'État du 19
Septembre 2006.
25- Ecrit ―Thammasart‖ mais prononcé ‗Tammassart‘ le ‗h‘ étant muet.
26- Ce compte rendu est compilé par des déclarations de témoins faites lors de la recherche des faits et du comité des
interviews témoignages sur le 6 Octobre 1976 en Septembre 2000. Il a été publié dans Ji Ungpakorn et Sutachai
Yimprasert (eds.) (2001) State Crime in a period of crisis and change. Bangkok : ―The 6th October 1976 factfinding
and witness interviewing committee‖. En thaï.
27- Voir Katherine Bowie (1997) Rituals of National Loyalty. New York: University of Columbia Press.
28- Samak Sundaravej signa l'ordre en tant que Ministre de l'Intérieur.
29- Katherine Bowie (1997) déjà cité.
30- Voir le compte rendu de Seksan Prasertkul dans le film "The Moonhunter".
31- Voir Vipa Daomanee, écrivant sous son nom de guerre ‗Sung‘ (2003) ‗Looking back to when I first wanted to be
a Communist‘. Dans Ji Giles Ungpakorn (ed.) Radicalising Thaïland. New Political Perspectives. Bangkok: Institute
of Asian Studies, Chulalongkorn University.
32- Kasian Tejapira déclara que la direction du P.C.T. se débrouilla pour "détruire les intellectuels qui partirent dans
la jungle". Voir son article en 1996 publié dans My University. Somsak Jeamtirasakul and co (eds). Thammasat
University Student Union (en thaï). Même Udom Srisuwan du Comité central du P.C.T., écrivant sous le nom de
plume Po Muangchompoo, a reconnu que le P.C.T. avait fait des erreurs en manoeuvrant les étudiants. Voir Po
Muangchompoo (2000) To the battlefield of Pu-Parn. Matichon Press. En thaï.
33- Un bon exemple dans la littérature thaïlandaise est Chattip Nartsupa et al. (1998) The Theory of Peasant
Community Economics. Witeetat 7.
34- John Holloway (2002) Change the world without taking power. Pluto Press. Michael Hardt & Toni Negri (2000)
Empire. Harvard University Press.
35- Chris Harman (2004) Spontaneity, strategy and politics. International Socialism Journal 104, U.K. p 8.
36- Voir le chapitre 1 de ce livre.
37- La Midnight University est un groupe d'intellectuels du mouvement populaire basé à Chiangmai.
http://www.midnightuniv.org
38- Voir Alex Callinicos (1992) Against Post-Modernism. Polity Press.
39- Anthony Giddens (1998) The Third Way. The Renewal of Social Democracy. Polity Press, Cambridge.
40- Voir les chapitres 1 et 2.
41- Voir Pitaya Wongkul (2002) Direct Democracy. Witeetat Publications (en Thaï). Et aussi D. Morland & J. Carter
(2004) Anarchism and democracy. Dans: M.J. Todd & G. Taylor Democracy and participation. Merlin Press, U.K.
42- Voir John Holloway dans “Can we change the world without taking power?,” un débat avec Alex Callinicos lors
du Forum Social Mondial de 2005. International Socialism Journal, 106, Spring 2005, p. 114.
43- Seksan (2005) The politics of the people’s movement in Thaï democracy, Amarin Press, n'utilise pas le terme
―autonomistes‖ pour décrire ceux qui défendent cette sorte de politique à l'intérieur du mouvement thaïlandais. Il les
appelle plutôt ―Mouvement Démocratique Radical‖, p. 173. Bien qu'il semble d'accord avec beaucoup des
programmes de la communauté autonomiste, Seksan lui même n'est pas un autonomiste, car il soutient une forme de
nationalisme et l'importance d'utiliser l'État pour contrer le marché libre, p.83 et 211.
44- L' Assemblée des pauvres a toujours déclaré qu'elle ne désire pas se saisir du pouvoir d'État, se contentant de
négocier directement avec le gouvernement pour résoudre les problèmes des villageois. De même que récemment,
lors du débat sur la nouvelle Constitution néoliberale de l'Union Européenne, Toni Negri appela la gauche en France
à voter Oui à la constitution pour que le super État européen puisse contrer l'impérialisme américain.
45- Nithi fut un des fondateurs de la Midnight University.
46- Matichon daily. 31 Janvier 2005.
47- Voir Bruce Missingham (2003) The Assembly of the Poor in Thaïland. Silkworm Books. p.187. et Ji Giles
Ungpakorn (2003) Challenges to the Thaï N.G.O. Movement from the dawn of a new opposition to global capital.
Dans: Ji Giles Ungpakorn (ed) Radicalising Thaïland.(deja cité).
48- Voir Ji Giles Ungpakorn (2003) Radicalising Thaïland. (déjà cité) p. 311.
49- Il y a un dilemme ici parce que les activistes ruraux sont souvent très pauvres, mais même l'Assemblé des
pauvres s'est souvent débrouillée pour mobiliser les propres ressources des villageois.
50- Déclaration de Wanida Tantiwittayapitak, conseillère de l' Assemblée des pauvres, lors de la réunion de l'
Assemblé Populaire du 23 Janvier 2005.
51- Voir Tirayut Boonmi “analysis of Thaï society” 5 Janvier 2003. Et aussi Tirayut Boonmi et Ammar Siamwalla,
Nation 4 pages spéciales, 9 Mai et 28 Juillet 2003. Ammar Siamwalla fut aussi un orateur invité lors de la seconde
Assemblé Populaire tenue à l'Université Thammasart en Octobre 2003.

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52- Kevin Hewison (2003) Crafting a new social contract: domestic capitalist responses to the challenge of
neoliberalism. Dans Ji Giles Ungpakorn (ed) Radicalising Thaïland. New political perspectives. Institute of Asian
Studies, Chulalongkorn University, Bangkok, Thaïland.
53- Discours prononcé le 6 Février 2005 lors d'un Forum du mouvement populaire, Université Chulalongkorn,
Bangkok.
54- NGO-COD (2002a) Thaï Working Group on the People‘s Agenda for Sustainable Development, N.G.O.
Coordinating Committee on Development. Alternative Country Report. Thaïland‘s Progress on Agenda 21 Proposals
for Sustainable Development. p. 25.
55- Il devint plus tard un dirigeant du P.A.D. anti-Taksin.
56- Matichon daily, 17 Janvier 2005.
57- Un point de vue aussi partagé par Seksan (2005) déjà cité, p. 185.
58- George Lukacs (1971) History and Class Consciousness. Merlin, Londres. p. 5.
59- Voir J.L. Cohen & A. Arato (1997) Civil Society and political theory. M.I.T. Press, U.S.A et A. Touraine (2001)
Traduit en Anglais par D. Macey. Beyond Neoliberalism. Polity Press, Cambridge, U.K.
60- Le pamphlet “Why capitalism makes AIDS a serious disease”, publié par cet auteur pour le Parti de la Coalition
du Peuple, présentait un certain intérêt parce qu'il montrait comment le capitalisme reliait divers problèmes ensemble
autour du HIV. Cela n'avait pas été pris en compte auparavant par les activistes à question particulière.
61- Voir Peter A. Jackson (1999) ―Tolerant but unaccepting: the myth of a Thaï ―Gay Paradise‖.‖ In Peter A.
Jackson & Nerida M. Cook –Eds Genders & Sexualities in Modern Thaïland. Silkworm Books. Megan Sinnott
(2000) Masculinity and ―Tom‖ identity in Thaïland. In Peter A. Jackson & Gerard Sullivan –Eds Lady Boys, Tom
Boys and Rent Boys. Silkworm Books.
62- Voir Vipa Daomanee (Comrade ―Sung‖) (2003) Looking back to when I first wanted to be a Communist (déjà
cité). Voir aussi l'attitude du Parti Communiste des Philippines, qui adopta une attitude plus libérale vis-à-vis des
gays et des lesbiennes en 1998 seulement –Patricio N. Abinales (2004) Love, Sex and the Filipino Communist. Anvil.
63- Jit Pumisak (Somsmai SriSootrapan) (1996) réimpression de Chome Na Sakdina Thaï. Nok Hook Press, p. 376.
64- Anjaree a aujourd'hui fermé ses portes. Le principal site politique de lesbiennes sur le web reste Sapaan.
65- Les débats sur ce problème sont réunis dans un livre édité par Supakorn Apawatcharut (2004) Women and
Prathat. Urban Development Institute Foundation. En thaï.
66- Pour une discussion sur les diverses interprétations de la nature du gouvernement Thaï Rak Thaï et de son
Populisme, voir Kengkij Kitirianglarp (2005) ‗Thaï Rak Thaï Populism. Capitalist crisis, the state and class struggle‘.
un document presenté lors de la 9eme Conference Internationale d'Etudes Thaïe, University of Northern Illinois,
Avril 2005 (en thaï). Voir aussi Kevin Hewison (2003) ‗Crafting a new social contract: domestic capitalist responses
to the challenge of neoliberalism‘ (déjà cité). Et aussi Pasuk Phongpaichit and Chris Baker (2004) Taksin: The
business of politics in Thaïland. Chiang Mai: Silkworm Books.
67- Environ 90 jeunes hommes musulmans furent assassinés par les forces de sécurité du gouvernement à Takbai
dans le Sud le 25 Octobre 2004 et plus de 3 000 personnes furent tuées lors de la guerre contre la drogue menée par
le gouvernement.
68- Ce point de vue est partagé par Seksan Prasertkul dans son livre de 2005 (déjà cité).
69- Pasuk Phongpaichit et Chris Baker (2004) déjà cité.
70- Phumtham fut le directeur du Thaï Volunteer Service, qui entraîna des jeunes gens à devenir des travailleurs dans
les O.N.G. Il devint un dirigeant important du Thaï Rak Thaï et occupa des postes ministériels. Il est très proche de
Taksin. Les Gens d'Octobre comme Phumtham utilisèrent leur précédente inplication avec des mouvements sociaux
pour le bénéfice du gouvernement. Par exemple, en Juin 2005, il intervint pour démobiliser une protestation de 5 000
fermiers en colère à propos de leur endettement. D'un autre côté, certains activistes d'O.N.G. pensaient qu'en parlant
avec lui ils avaient l'oreille du gouvernement.
71- En 2002, lorsque certains dirigeants importants d'O.N.G. se virent eux-mêmes sous investigation par le Anti-
Money Laundering Office (Bureau d'investigation sur le blanchiment de l'argent sale) commandé par le
gouvernement Thaï Rak Thaï, certains dirigeants d'O.N.G. se plaignirent qu'ils avaient auparavant durement travaillé
pour dissoudre des manifestations de groupes de fermiers à la demande du gouvernement et qu'ils étaient maintenant
attaqués ! (Bangkok Post 3 Octobre 2002).
72- Voir son interview dans A Day weekly (2005).


80

Chapitre 4 - Les malheurs du Sud

1. L' État thaïlandais est la cause de la violence dans le Sud de la Thaïlande
Le 25 octobre 2004, les forces de sécurité du gouvernement thaïlandais
écrasèrent une manifestation à Takbai dans la province méridionale de Naratiwat.
Ils utilisèrent des canons à eau et des gaz lacrymogènes, puis les troupes ouvrirent
le feu à balles réelles au-dessus de la tête des manifestants. Certains soldats tirèrent
directement sur la foule, tuant sept personnes et en blessant beaucoup d'autres, dont
un adolescent de quatorze ans. Il y avait là des villageois de tous les âges et des
deux sexes. Après les tirs, les troupes se dirigèrent vers la foule pour capturer les
jeunes musulmans malais de sexe masculin. Tandis que les femmes et les enfants se
blottissaient dans un coin, les hommes furent mis torse nu et leurs mains furent
attachées dans le dos. Les prisonniers durent ramper par terre tandis que les
militaires leur donnaient une bordée de coups de pieds sur la tête ainsi que sur le
corps et les frappaient avec des bâtons. Beaucoup d'entre eux furent liés ensemble
par une longue corde et forcés de rester allongés face contre terre sur le sol. Le
commandant local de la 4ème armée (1) déclara à un journaliste de la télévision
que cette action devait être une leçon pour tous ceux qui osaient défier le
gouvernement. "Nous recommencerons cela à chaque fois", précisa-t-il. La totalité
de cet événement fut filmé ce qui eut pour effet de montrer combien les forces de
sécurité étaient arrogantes et sûres d'elles.
Finalement les détenus attachés furent jetés dans la benne de camions
militaires et allongés de force, les uns sur les autres. Les soldats se tenaient au-
dessus de leur cargaison humaine, écrasant occasionnellement ceux qui hurlaient
pour avoir de l'eau ou de l'air en leur disant qu'ils allaient bientôt "savoir à quoi
ressemblait réellement l'enfer". Plusieurs heures plus tard le premier camion arriva
à sa destination, le camp militaire Inkayut. Un grand nombre des prisonniers qui se
trouvaient en dessous des autres dans la benne étaient morts durant le transport,
probablement de suffocation et de lésions rénales. Quant arriva le dernier camion,
six heures plus tard, presque tous ceux qui se trouvaient dans le fond de la benne
étaient morts. Durant les six heures entre l'arrivée du premier et du dernier camion,
les autorités ne firent aucune tentative pour changer les méthodes de transport des
prisonniers. Environ 80 détenus moururent. Un rapport du Sénat (2) conclut que ce
n'était rien d'autre "qu'une action criminelle délibérée qui avait probablement été la
cause de leur mort" par les forces de sécurité. La première réaction du Premier
Ministre Taksin devant cet incident fut de faire l'éloge des troupes pour leur "bon
travail". Plus tard, le gouvernement affirma que la mort de plus de 80 manifestants
était un regrettable "accident".

81

Tous ceux qui, en Occident, ont connaissance de l'incident de Takbai se
souviendront des méthodes nazies de transport des Juifs vers les camps de
concentration. Tous ceux qui connaissent l'histoire de la Thaïlande se rappelleront
le massacre des étudiants à l'université Thammasart. En 1976, après avoir attaqué
avec des armes automatiques un rassemblement pacifique d'étudiants, la police
obligea ceux-ci à se mettre torse nu et à ramper sur le sol sous une grêle de coups
de pieds et de poings. Certains étudiants furent traînés en dehors du campus et
pendus à des arbres, d'autres furent brûlés vifs dans des feux allumés par des
voyous d'extrême droite dont certains étaient membres du mouvement ultra droite
Les Scouts de Village (3).
La classe dirigeante thaïlandaise hait les pauvres et les radicaux de gauche,
mais elle déteste encore plus les gens d‘ethnie ou de religion différentes. Aussi bien
après Takbai en 2004 que le 6 Octobre 1976, les porte-paroles du gouvernement
racontèrent des mensonges délibérés. L'une de ces fables fut que les forces de
sécurité ont été "obligées d'agir car la situation devenait hors de contrôle". En fait
ce ne fut jamais le cas. Dans le cas de Takbai, le Sénateur Chermsak Pintong
rapporta que les forces de sécurité admirent devant une équipe d'investigation du
Sénat qu'ils écrasèrent la manifestation dans le but d'arrêter cent meneurs dont les
noms et les photographies étaient sur une liste noire du gouvernement. Selon la
Constitution de 1997, les citoyens thaïlandais sont supposés avoir le droit de
protester pacifiquement. Toujours selon la Constitution de 1997, les citoyens ont
droit à la présomption d‘innocence avant un procès. Les agissements de la police et
de l'armée à Takbai démontrent qu'ils ne considéraient pas les villageois comme
des citoyens. La manifestation était plus ou moins pacifique avant qu'elle ne soit
réprimée par les forces de sécurité. Dans l'esprit des hommes de troupe et de ceux
qui les commandaient, les détenus de Takbai furent capturés comme prisonniers de
guerre, "mauvais étrangers" ou "ennemis de l'État", qui devaient être punis.
Comme le furent les étudiants à Thammasart en 1976...
Après le 6 Octobre 1976 et Takbai 2004, les porte-paroles du gouvernement
prétendirent que les fauteurs de trouble étaient des étrangers et ne parlaient pas le
thaï. En 1976, ils étaient supposés être vietnamiens (4). En 2004, l'État affirma
qu'ils étaient arabes ou malais. Or, tous les prisonniers tués en 1976 et à Takbai en
2004 étaient des citoyens thaïlandais parlant le thaï. Les porte-paroles du
gouvernement mentirent aussi en racontant que les étudiants en 1976 et les
manifestants à Takbai en 2004 étaient bien armés et représentaient une menace
pour les forces de sécurité. Il n'y a aucune preuve à l‘appui de cette affirmation.
Aucune arme de destruction massive ne fut trouvée sur l‘un ou l‘autre des deux
sites. A Takbai, un fusil rustique, qui avait traîné dans la rivière pendant des
années, fut exhibé comme "preuve". Après le coup d'État militaire du 19 Septembre

82

2006, le Premier Ministre de la junte se rendit dans le Sud pour s'excuser de ce que
le gouvernement Taksin avait fait (5). Il annonça que les charges contre certains
manifestants seraient levées. Mais ni son gouvernement ni le précédent
gouvernement de Taksin n'ont entamé de poursuites judiciaires contre un seul
membre des forces de sécurité pour l'incident de Takbai. La junte a continué à
mettre l'accent sur une "solution militaire‖ dans le Sud. En Janvier 2007, la junte
renouvela le décret d'urgence du gouvernement Taksin, qui donnait un large
pouvoir aux forces de sécurité et prévoyait leur immunité en cas de poursuites.
Alors quelles sont les causes de la violence dans les provinces du Sud de la
Thaïlande ? Avant 2004 il y avait bien eu quelques incidents, des tirs et des
attentats, et des incendiaires mettaient régulièrement le feu dans des écoles
publiques. Un académicien expliqua à l'auteur de ces lignes que les locaux
surnommaient cette situation une "salade mélangée de riz" (kao-yum). En d'autres
mots il apparaît qu'il y a beaucoup de causes possibles.
Se pourrait-il, par exemple, que des officiers de l'armée mécontents aient
parrainé cette violence pour prouver qu'on avait toujours besoin des militaires, par
crainte de perdre le lucratif marché noir transfrontalier ? Après tout, le
gouvernement Taksin avait essayé de réduire le rôle de l'armée dans le Sud au
profit de la police. Il y a quelques éléments à l‘appui de cette théorie.
Est-ce le mécontentement de longue date dans la région depuis que Bangkok
et Londres mirent la main sur le Sultanat de Pattani et le divisèrent entre le Siam et
la Malaisie britannique qui est la cause du conflit ? Oui, la population parle de cette
histoire, mais des événements vieux de 200 ans ne peuvent guère attiser la passion
sauf si une oppression systématique prend place.
Est-ce uniquement le travail d‘ "islamiste étrangers fanatiques", qui se seraient
débrouillés pour faire subir un lavage de cerveau à certains jeunes locaux dans le
but de leur faire soutenir un mouvement séparatiste? C'est ce que le gouvernement
thaïlandais affirme. Les encouragements de George Bush et de Tony Blair à
l'islamophobie, afin de justifier leur invasion de l'Afghanistan et de l‘Irak,
incitèrent à de telles vues et favorisèrent les violations des droits de l‘Homme
contre les musulmans dans le monde. Mais pourquoi les jeunes locaux
accepteraient-ils un tel lavage de cerveau s'il n'y avait pas une cause juste derrière ?
Des rumeurs plus tirées par les cheveux circulèrent parmi certaines personnes.
Principalement chez ceux qui avaient besoin d'une excuse pour dire que Taksin
"n'était pas si mauvais que ça"... Il s‘agissait d'anciens partisans du Parti
Communiste Thaïlandais (P.C.T.) soutenant dorénavant le gouvernement Thaï Rak
Thaï de Taksin. La violence dans le Sud aurait été planifiée par la C.I.A. dans le but
d'augmenter l'engagement américain dans la région. Ces théoriciens de la

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conspiration croyaient aussi que la C.I.A. avait planifié l'attaque du 11 Septembre à
New York.
Se pourrait-il qu‘une dispute entre le Palais, soutenu par l'armée, et le "trop
puissant" gouvernement Taksin soit à l‘origine des événements ? Duncan McCargo
(6) suggère que la violence dans le Sud pourrait être causée par un conflit entre le
"réseau de la Monarchie" et le "réseau Taksin". La tentative de magnifier le rôle de
la police ne serait donc pas une procédure de "normalisation". Car on croyait la
police aux ordres de Taksin. L'oppression de l'État thaïlandais est complètement
ignorée dans cette théorie. Comme dans la plupart des autres théories ―émises par
l'élite", l'histoire et les conflits concernent uniquement des sections de la classe
dirigeante tandis que la population se compose de spectateurs passifs. D'après cette
théorie, même les séparatistes ou les insurgés deviennent des gangsters payés par
les militaires pour discréditer le gouvernement Taksin.
Lorsque nous considérons la violence dans le Sud, nous devons écouter ce que
les locaux disent les gens du cru. Les musulmans locaux ne détestent généralement
pas leurs voisins bouddhistes. Ce n'est par une "violence communautaire". Et c'est
encore le cas aujourd'hui, malgré que certains moines bouddhistes ont été tués et
que l'État thaïlandais a essayé d'en faire un conflit de religion. Des commerçants
locaux, des ouvriers de la filière caoutchouc, des enseignants religieux, des
villageois ordinaires, des professeurs d'école et des fonctionnaires ont été victimes
de la violence. La plupart de ces tués sont peut être morts dans les mains des forces
de sécurité. A la fin des années 1990, la plupart des locaux ne réclamaient pas un
État séparé, bien que la violence gouvernementale thaïlandaise ait peut-être poussé
certains à soutenir la séparation. Les provinces frontalières du Sud ont été
négligées économiquement et les quelques mesures de développement n‘ont pas
bénéficié aux musulmans locaux d‘origine malaise, qui sont en majorité. Il y a un
haut niveau de chômage dans cette zone.
Ce que les locaux disent plus que tout, c'est qu'ils ne se sentent pas respectés.
Leur religion, leur langue et leur culture ne sont pas respectées par l'État
thaïlandais. Le système d'éducation public met l'accent sur l'histoire et la culture
thaïlandaise de Bangkok. C'est pourquoi les écoles sont systématiquement brûlées.
Durant les 60 dernières années, les gouvernements thaïlandais successifs ont arrêté
des dirigeants religieux, banni l'enseignement du yawi (le dialecte malais local),
fermé les écoles religieuses, forcé les étudiants à apprendre la langue thaïe, les a
obligés à réciter les prières bouddhistes à l'école, les a forcés à s'habiller avec des
vêtements de style thaï. Ils ont encouragé les gens à changer leurs noms contre des
noms thaïs et remplacé de force les noms des districts locaux en noms à
consonance thaïe. Tout cela a été mis à exécution par les gouvernements de
Bangkok qui maintiennent une armée d'occupation dans les provinces frontalières

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du Sud (7). Par ailleurs, il n‘y a pas de justice. Adil (8) a établi une liste de 19 cas
d‘erreurs judiciaires, concernant des crimes politiques, depuis 1990 Pas de Justice,
pas de paix! L'armée d'occupation et la police sont craints et haïs.
Les opposants à Taksin aiment prétendre que les locaux détestent la police et
aiment l'armée. Ce n'est tout simplement pas vrai. La population locale sait que
leurs fils, leurs frères et leurs pères ont été embarqués de nuit, puis torturés par
l'armée et la police thaïlandaise, souvent habillée en civil (9). En 2004, l'avocat
Somchai Nilapaichit, qui était un activiste clé des droits de l‘Homme sur le
problème de la torture, fut kidnappé à Bangkok et tué par des policiers appartenant
à différentes unités. Il tentait de révéler les tactiques de torture de suspects,
employées par la police pour obtenir des confessions sur le vol d'armes dans un
camp de l'armée début 2004. L'implication de forces de police de différentes unités
indiquait un feu vert venu d'en haut, du Premier Ministre Taksin. Au moment où
j'écris, personne n'a été inculpé pour le meurtre de Somchai et son corps n'a pas été
retrouvé.
Il n'est pas difficile de voir que la violence de l' État thaïlandais provient d‘un
feu vert venu d‘en haut. Personne n'a été puni pour le bain de sang de 1976 à
Thammasart, ni pour le massacre de Mai 1992 ou pour la tuerie de Takbai en 2004.
Le gouvernement Taksin a également sanctionné les exécutions extra-judiciaires de
3000 "suspects dans des affaires de drogue" lors de la guerre contre la drogue.
Beaucoup furent tués dans le sud, d'autres parmi les minorité ethniques du nord. La
fille de Somchai, Pratapchit Nilapaichit, a dit que la société thaïlandaise a pour
tradition de ne jamais faire passer les criminels d'État en justice (10). De plus, elle
affirme que la loi martiale ou les décrets d'urgence ont uniquement pour effet de
faciliter les crimes des forces de sécurité. Les lois ne sont pas mises en place pour
protéger les populations locales.
Il y avait des soldats mécontents dans le Sud, c'est vrai. Il y avait aussi des
disputes parmi la classe dirigeante thaïlandaise. Le coup d'État du 19 Septembre l'a
montré. Et il y avait de petits groupes de jeunes qui ne croyaient pas au
séparatisme. Mais, jusqu'à récemment, aucune organisation séparatiste n‘avait
revendiqué la responsabilité d‘une quelconque action.
En avril 2004, une centaine de jeunes environ, portant des bandeaux de tête
islamiques "magiques", attaquèrent un poste de police. Mais ils n'étaient armés que
de machettes et de couteaux rustiques et furent tous abattus. Certes, le
mécontentement s‘exprima au travers de la religion. Mais ce n'était pas l'action
d'une résistance bien organisée. L'académicien progressiste Niti Eawsriwong (11)
explique que c'était une forme millénaire de révolte, les gens attaquant les symboles
de l'autorité sans stratégie bien préparée. Les jeunes, lors de l'incident d'avril, furent
tués par la police et l'armée. Dans un des pires incidents, l'armée attaqua l'ancienne

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mosquée de Krue-Sa avec de l'armement lourd après que des jeunes se soient
réfugiés à l'intérieur du bâtiment. Le Sénateur Kraisak Choonhavan maintient que,
outre la force excessive déployée par l'État, les prisonniers lors de cet
événement furent ligotés puis exécutés de sang-froid. Un autre groupe de jeunes
d'une équipe de football locale fut aussi abattu à bout portant à Saba Yoi. L'officier
de l'armée chargé du bain de sang de Krue-Sa est le Général Punlop Pinmanee. En
2002, il a déclaré à un journal local qu'auparavant, l'armée avait l'habitude d'abattre
les dissidents ruraux et les communistes. Maintenant, ils envoyaient simplement
des gens autour pour intimider leurs femmes (12). Avant le coup d'État du 19
Septembre, les partisans de Taksin accusèrent Punlop d'être derrière le complot
visant à assassiner le Premier Ministre avec une bombe. Telle est la nature morale
des forces de sécurité thaïlandaise.
Quand on aborde la question de l'insurrection du Sud, une question difficile se
pose. Pourquoi les organisations séparatistes ne s'identifient-elles pas en
revendiquant leurs actions ? Dans les années 1970, un mouvement séparatiste clair
existait, coopérant avec les partis communistes de Thaïlande et de Malaisie contre
l'État thaïlandais. Le Barisan Revolusi Nasiona (B.R.N.) fut créé en 1963 et le
Front Uni de Libération de Pattani (sigle Anglais P.U.L.O.) fut fondé en 1968. Le
P.U.L.O. n'est pas en position de contrôler beaucoup de ce qui se passe sur le
terrain aujourd'hui. Un activiste du P.U.L.O. a déclaré à la B.B.C. : "En ce moment
il y a un groupe qui compte beaucoup de jeunes. Ils sont vifs et rapides et ils ne se
préoccupent pas de ce qui va arriver après leurs actions. Ils s'en fichent, en fait ils
veulent que le gouvernement ait une forte réaction, ce qui causerait plus de
problèmes." (13).
En 1984, le B.R.N. s'est scindé en trois. Une des organisations originaires du
B.R.N. est le Barisan Revolusi Nasional-Koordinasi (B.R.N.-C). En 2005 le Runda
Kumpulan Kecil (R.K.K. ou Unité de la Restauration de l'État de Pattani) est
devenu prédominant dans l'insurrection. On pense qu'il est constitué de gens du
B.R.N.-C qui se seraient entraînés en Indonésie. Il semble y avoir beaucoup
d'organisations qui opèrent aujourd'hui avec une certaine coordination entre elles.
Une explication de leur absence de revendication de leurs actions durant ces
dernières années est qu'ils sont peut-être mal organisés, sans coordination, et
inexpérimentés. D‘autres experts pensent que leur absence de revendication est
délibérée, car cela rend extrêmement difficile pour les services secrets thaïlandais
de comprendre qui est qui et laquelle de ces différentes organisations prend part à
telle ou telle action (14).
La résistance ne consiste pas uniquement à poser des bombes ou à tirer sur les
fonctionnaires de l'État. Les communautés s‘unissent pour se protéger elles-mêmes
des forces de sécurité qui enlèvent et tuent les gens. Les femmes et les enfants

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bloquent les routes et empêchent les soldats de pénétrer dans les villages. Le 4
septembre 2004, ils bloquèrent l'entrée de Ban Lahan à Naratiwat et déclarèrent au
gouverneur provincial que ses soldats et lui-même n'étaient pas bienvenus dans leur
village (15). Deux semaines plus tard les villageois bloquèrent la route menant à
Tanyong Limo. Auparavant deux marines avaient été capturés par des villageois
puis tués par des militants inconnus. Les villageois soupçonnaient ces marines
d‘être membres d'un escadron de la mort envoyé pour tuer les locaux (16). Des
villageois portaient des affiches destinées aux autorités, disant "Vous êtes les vrais
terroristes". En novembre 2006, six semaines après le coup d'État, d'autres
villageois protestèrent dans une école à Yala, exigeant que les troupes quittent la
région. Une de leurs affiches disait : "Vous êtes tous de méchants soldats... Partez
de nos villages. Vous venez ici et vous détruisez nos villages en tuant des gens
innocents. Partez!" (17). La même tactique, impliquant la mobilisations de masse
des femmes, est utilisée par la résistance palestinienne.
Ce qui apparaît à travers le fouillis d'explications de la "salade mélangée de
riz", c'est la brutalité de l'État thaïlandais et le fait qu‘il a occupé les trois provinces
frontalières du Sud pendant 200 ans comme une colonie. Durant les années 1960, la
dictature militaire a installée des bouddhistes du nord-est dans la région pour
"renforcer" l'occupation. Cela rappelle les méthodes des Anglais en Irlande du
Nord ou en Palestine. Des temples bouddhistes furent construits dans des endroits
peuplés principalement de musulmans. Durant cette période, il y eut des moments
où les musulmans devaient obligatoirement s'incliner devant les représentations du
Bouddha. Aujourd‘hui encore, ils doivent s'incliner devant des photos du Roi, ce
qui est une offense à leur religion. Certaines maisons sont perquisitionnées par des
troupes utilisant des chiens. C'est encore une insulte vis-à-vis des musulmans.
Actuellement, des soldats sont recrutés pour devenir moines dans ces temples
bouddhistes. Ces temples disposent de gardiens armés. Les écoles publiques
enseignent l'histoire en insistant sur la supériorité bouddhiste thaïe. Elles ne
donnent pas de cours sur les valeurs islamiques ou sur l'histoire de Pattani. Elles ne
font pas classe en langue locale yawi. L'extrême Sud est le seul endroit où les
troupes sont installées à long terme, comme des forces d'occupation. Les postes de
police sont entourés de sacs de sable et de barbelés. Ce qui fait le lien entre les
activités illégales des soldats, les disputes entre les factions des forces occupantes
et la sensation des locaux d'être maltraités et non respectés, est l'occupation du Sud
par l'État thaïlandais, sa violence et son oppression.
L'écrivain anti guerre Arundhati Roy (18) déclara que toute condamnation
gouvernementale du "terrorisme" n'est justifiée que si le gouvernement peut
prouver qu'il est réceptif aux revendications non-violentes. Le gouvernement
thaïlandais n‘a tenu aucun compte des sentiments des populations locales du Sud

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pendant des décennies. Il a fait la sourde oreille quand ils ont demandé à être
respectés. Il s‘est moqué de ceux qui défendaient les droits de l‘Homme quand les
gens sont torturés. Sous l'état d'urgence, personne dans le Sud ne dispose de
l'espace démocratique pour tenir des discussions politiques. Quel autre choix ont
les gens que de se tourner vers la résistance violente? Dans un autre article, Roy
explique que nous, du mouvement populaire, ne pouvons pas condamner le
terrorisme si nous-mêmes ne faisons rien pour lutter contre la terreur d'État. Les
mouvements sociaux thaïlandais ont depuis beaucoup trop longtemps été absorbés
dans des campagnes particulières. L'esprit des gens est rendu plus étroit par le
nationalisme thaï. Ils ne perçoivent pas les musulmans comme des citoyens
thaïlandais. Ils pensent que tous les musulmans viennent du sud, alors qu'en fait il y
a une ancienne communauté musulmane chinoise dans le nord et des gens qui
descendent des Perses dans la région centrale. Cette étroitesse de vue est
encouragée par la frénétique agitation autour du drapeau et le nationalisme
manifesté par tous les gouvernements. Elle est aussi stimulée par des personnalités
au sommet de l'État. Récemment, la Reine a exprimé son inquiétude pour les
bouddhistes thaïlandais dans le sud. Aucune mention de nos frères et soeurs
musulmans ni de Takbai. Pire encore, la Reine a appelée le mouvement des Scouts
de Village à se mobiliser pour sauver le pays (19). Heureusement, la plupart des
Scouts de Village sont d'âge mûr et il y a peu de chance pour qu'ils puissent encore
commettre des actions violentes.
Le mouvement populaire thaïlandais n'a pas prêté assez d'attention à
l'oppression du Sud. Certains dans le mouvement se sentent concernés et en ont
parlé, mais d'habitude ils le font séparément, en tant qu'individus, académiciens ou
sénateurs, mais jamais lors d'une campagne puissante et unifiée. Quelques bons
exemples des organisations qui ont pris le problème au sérieux sont la Midnight
University, l'Assemblée des pauvres, le journal en ligne Prachatai, de nouveaux
groupes étudiants et le Parti de la Coalition du Peuple.
Au début de décembre 2004, le gouvernement Taksin organisa une campagne
au cours de laquelle des millions de Thaïlandais devaient plier des papiers en forme
de "colombes de la paix". Beaucoup de Thaïs y prirent part car ils veulent
sincèrement la paix. C'est un facteur encourageant. Mais, en réalité, c‘était une
action de relations publiques de fort mauvais goût. A l'origine, les colombes de la
paix furent pliées au Japon par les victimes de violence pour pardonner à ceux qui
les avaient opprimés ou qui leur avait fait du tort. En définitive, la campagne
gouvernementale faisait passer le message que les musulmans dans le Sud étaient
de violents faiseurs de tort et que "nous leur pardonnions". Les forces aériennes
larguèrent des tonnes de papiers colombes sur les villes et les villages du Sud. Et au
cas où les locaux seraient tentés de mettre le feu à cet envoi insultant, le

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gouvernement annonça que ces papiers colombes pouvaient être ramassés et
échangés dans les bureaux gouvernementaux contre des cadeaux. Au même
moment, le gouvernement déclara qu'il allait renforcer les forces de sécurité et
prendre des mesures énergiques contre les "militants".
Lors de l'élection de 2005, le Thaï Rak Thaï perdit presque tous ses sièges
dans le Sud à cause de sa politique. Mais il l‘emporta, avec une énorme majorité
absolue, au niveau national. Le gouvernement créa la Commission de réconciliation
nationale sous l'autorité de l'ancien Premier Ministre Anand Panyarachun. Ce
dernier avait servi comme Premier Ministre civil sous une junte militaire en 1991.
La plupart des gens du Sud doutaient que cette commission puisse régler leurs
problèmes. Anand fut cité dans la presse disant que l'autonomie était "hors de
question" et que les gens devaient oublier le massacre de Takbai (20).
Malgré les remarques d'Anand, le rapport de la Commission de réconciliation
nationale contenait quelques déclarations et suggestions progressistes (21).
Premièrement, il signalait que les problèmes dans le Sud provenaient du manque de
justice, de l‘absence de respect, et que le gouvernement n‘était pas à la recherche
d‘une solution pacifique. Il décrivait ensuite comment le gouvernement avait
systématiquement violé les droits de l‘Homme et avait commis des exécutions
extra-judiciaires. La commission suggérait que les communautés locales du Sud
soient autorisées à contrôler leurs propres ressources naturelles, que la société
civile joue un rôle central pour promouvoir la justice et que la langue locale yawi
soit utilisée comme langue de travail, à côté du thaï, dans tous les services
gouvernementaux. La dernière suggestion sur la langue est vitale si les populations
locales ne doivent plus être discriminées, spécialement par les organismes
gouvernementaux. Mais elle fut rapidement rejetée aussi bien par Taksin que par le
président du conseil privé, le Général Prem Tinsulanon (22).
La seule solution à long terme pour la violence dans le sud de la Thaïlande est
de prendre en compte les vraies inquiétudes des populations locales et de mettre en
place des structures dans lesquelles ces dernières puissent déterminer leur propre
avenir. Les gens doivent avoir le droit à l'auto-détermination dans la forme qu‘ils
choisissent. Ils ont le droit d'établir un État séparé si c'est ce qu'ils veulent. Seules
des discussions démocratiques ouvertes permettront de trouver la solution. Mais
rien ne peut être accompli tant qu'il y aura des lois sécuritaires répressives, une
occupation armée de la région par la police et les militaires et une atmosphère
continuelle de violence d'État.
Le coup d'État militaire de septembre 2006 n'a eu pour seul résultat que de
rendre les choses pires. Nous ne pouvons pas construire la paix tant que les
politiciens, les militaires et les policiers de haut rang coupables de crimes d'État ne
risquent aucune punition. Il faut s‘attaquer aux questions importantes que sont la

89

culture et le nationalisme. Tenter de détruire des identités et croyances locales à
cause d'un nationalisme à l'esprit étroit est un obstacle à la paix. Le nationalisme
doit être extirpé.
Les principaux partis politiques n'offrent aucun choix. Partout dans le monde,
la cause de la paix doit être la préoccupation des mouvements sociaux et des
organisations politiques de gauche. C'est également vrai en Thaïlande, nous avons
un long chemin à faire pour construire un puissant mouvement uni.
La violence du Sud doit être réglée par (23) :
1 - l'abandon immédiat des lois sécuritaires répressives, et le retour à la démocratie.
2 - le retrait des troupes et de la police de la zone.
3 - la mise en place de forums politiques où les populations locales pourront
discuter de la forme de gouvernement qu'elles désirent, sans condition préalable,
comme par exemple l‘interdiction de discuter des frontières actuelles de la
Thaïlande.
4 - l'État thaïlandais doit reconnaître l'islam comme une religion ayant le même
statut que les autres croyances, y compris le bouddhisme. Les fêtes musulmanes
principales devraient être fériées et le yawi doit être reconnu comme une langue
importante à enseigner à l'école et utilisée dans les institutions officielles à côté des
autres langues minoritaires.
5 - il doit y avoir une reconnaissance publique de tous les crimes d'État et une
enquête indépendante sur les violences commises par l'État.

2. Les attentats à la bombe du nouvel an 2006/2007
Le 31 décembre 2006, quelques bombes explosèrent dans des lieux publics de
Bangkok, tuant trois personnes et en blessant beaucoup d'autres. Le gouvernement
militaire conclut immédiatement que ce "devait être le travail des gens de Taksin".
Si ses services de renseignement étaient si efficaces qu'il n'y avait pas besoin
d'enquête, pourquoi la junte n'avait-elle rien fait pour protéger la population ? La
réponse évidente est qu'elle ne se préoccupe pas des gens ordinaires. Un
fonctionnaire de la sécurité d'État a déclaré que, à l‘inverse de décembre 2005 où
les poubelles avaient été retirée des lieux publics et où des mesures de sécurité
strictes avaient été prises, en 2006 quasiment aucune mesure ne fut prise. En 2005,
la menace était perçue comme provenant des combattants du Sud. L'inaction de la
junte et le fait qu‘elle ait immédiatement affirmé que les bombes ne venaient pas
des militants du Sud sont surprenants, sachant qu'il y avait eu 75 incidents attribués
au Sud dans les 25 premiers jours de décembre 2006, alors qu'il n‘y en avait eu que
45 pour la totalité du mois de décembre 2005. De plus, les agences d'État dans le

90

Sud avaient été discrètement averties qu'il y aurait une augmentation de l'activité
des combattants entre le 27 décembre 2006 et le 3 janvier 2007.
Au moment où j'écris, il est impossible de savoir avec certitude qui était
derrière ces attentats à la bombe. A en juger par les précédentes pratiques des
gouvernements thaïlandais, nous ne le saurons peut-être jamais. Cependant, il y a
une bonne raison pour que la junte ait rejeté la piste du Sud. Elle voulait faire croire
qu'elle allait résoudre le problème de la violence du Sud grâce à son coup d'État.
A l'heure actuelle, il y a trois théories sur l‘identité des poseurs de bombes.
1° les partisans de Taksin. Naturellement, la junte voulait blâmer Taksin et
ses partisans. Et justifier le coup d'État en diabolisant Taksin. Elle voulait aussi
démontrer qu'elle avait réglé le problème de la violence du Sud en envoyant le
Premier Ministre Surayud demander "pardon". La question qui se pose alors est :
pourquoi le Thaï Rak Thaï poserait-il des bombes? Pour discréditer la junte et un
gouvernement incapables de faire respecter la loi, l'ordre et la stabilité ? Mais il
faudrait qu'il y trouve un bénéfice. Dans le passé, la stratégie du T.R.T. a toujours
été de gagner des votes. Il n'a même pas réussi à organiser des manifestations parmi
les villageois contre le coup d'État. Les bombes ont probablement poussé
l'électorat, spécialement les classes moyennes de Bangkok, davantage encore dans
les bras de la junte. Le T.R.T. n'avait rien à y gagner, à moins d‘organiser
parallèlement un contre-coup. Mais s'il en avait la capacité, pourquoi n'a-t-il pas
utilisé la force militaire pour résister au coup d'État du 19 septembre dès le début ?
Sans pouvoir préciser quel bénéfice a été tiré de ces attentats par les gens du Thaï
Rak, cette théorie n‘avance qu‘un seul motif : Taksin et ses partisans sont des gens
mauvais, qui auraient agi par vengeance.
2° la Junte a posé les bombes elle-même. Afin d‘avoir une excellente
opportunité pour calomnier plus encore Taksin, et une excuse pour augmenter son
pouvoir dictatorial et peut-être étendre la loi de la junte. Mais c‘était donner une
très mauvaise image du gouvernement des militaires, incapables de faire régner la
loi et l'ordre ni de protéger la population. Certaines personnes affirmèrent qu‘une
"dispute interne" au sein de la junte elle-même à propos de situations et d'intérêts
économiques pouvait constituer une raison. D'après ce point de vue, discréditer le
gouvernement nommé par la junte aurait été l‘objectif de ce second coup d'État.
Pourquoi pas, mais en quoi est-ce plus plausible que l'insurrection sudiste ? Les
partisans de la "théorie de l'élite" pensent que seules les disputes au sein de l'élite
peuvent entraîner des changements dans la société. Ils prétendent – sans preuve –
que les sudistes sont incapables de fabriquer de telles bombes. Ils affirment, comme
le chef de la junte lui-même, que les insurgés du Sud se perdraient dans Bangkok
(24). Sonti Boonyaratgalin ignore manifestement l'importante communauté

91

musulmane, qui comprend beaucoup de sudistes, autour de l'Université
Ramkamhaeng.
Ce qui est intéressant mais aussi effrayant, à propos de ces deux premières
théories n'est pas qu'elles soient également plausibles, mais que si l'une d'entre elles
se révélait vraie, les bombes auraient été posées par des soldats ou d'anciens
militaires. Cela révèle quelque chose de très inquiétant sur la nature terrible de
l'armée dans la société thaïlandaise.
3° les insurgés du Sud ? La junte déclara immédiatement que les bombes
n'avaient rien à voir avec le Sud. Comment aurait-elle pu le savoir aussi vite ?
Après le coup d'État, la junte a continué à appliquer une solution militaire violente
dans le Sud, sans rechercher de solution politique et pacifique. Les insurgés du Sud,
et la population en entier, ont donc toutes les raisons de haïr aussi bien le
gouvernement T.R.T. que celui des militaires. Pour les militants sudistes, la
population de Bangkok est constituée de "Thaïs oppresseurs". Que l'insurrection du
Sud se propage à Bangkok ne surprendrait pas beaucoup ceux qui se sont sentis
concernés durant des années par l'oppression dans la région frontalière du Sud. En
ce qui concerne le démenti officiel du P.U.L.O., rejetant la responsabilité des
attentats, il est probable qu‘il dit la vérité, mais, comme je l'ai déjà expliqué, ce
mouvement ne contrôle pas beaucoup de jeunes insurgés. Certains commentateurs
prétendent que les insurgés sudistes ont un style spécifique qui implique des
attaques cordonnées de bombes à faible puissance dans le but de tuer un petit
nombre de gens et de créer la peur. Cela correspond bien aux attentats de Bangkok
(25). Le R.K.K. a certainement un record de multiples attentats à la bombe
coordonnés dans le Sud (26). Au moment où j'écris, l'insurrection du Sud était la
piste la plus probable des attentats à la bombe. Ce n‘est qu'une supposition, qui
peut se révéler erronée.
Cependant, ce qui est clair avec ces bombes, c'est l‘atmosphère de violence
qui perdure dans la société thaïlandaise. Bien qu'elle soit une soi-disant société
bouddhiste, la Thaïlande a une histoire très violente. La période Sakdina, avant le
capitalisme, fut une époque de guerre permanente et d'esclavage des paysans, qui se
termina avec l'arrivée du capitalisme et de l'impérialisme occidental. Mais le nouvel
ordre de l'État-nation supprima les vieilles communautés et força une population
diverse à une conformité nationale. Il détruisit le Sultanat de Pattani. La violence
des dictatures militaires des années 1960 et 1970 est le sujet d'autres chapitres de ce
livre. Le coup d'État du 19 Septembre 2006 fut encore une autre action violente.
Les membres de la junte ne sont pas sans lien avec la violence perpétrée par les
militaires en 1992. La réponse de Taksin aux attentats fut d'accuser la junte d'être
"trop indulgente" avec les insurgés du Sud (27). L'État thaïlandais continue de
recourir à la violence dans le Sud. En ce qui concerne la guerre contre la drogue (au

92

cours de laquelle Taksin avait précédemment ordonné l'exécution extra-judiciaire
de plus de 3000 personnes), la junte suggéra que les procès pour crimes liés à la
drogue soient "accélérés" dans l'intérêt de "l'efficacité" (28).
Les attentats proviennent de ce cycle de violence d'État. Cela veut dire que
nous devons lutter contre cette dernière sous toutes ses formes. Nous devons faire
campagne contre les putschs. Il faut réduire la taille et le rôle de l'armée. Nous
devons promouvoir la paix, la justice sociale et, ce qui est extrêmement important,
nous devons empêcher l'État de jeter un rideau sur la liberté et la démocratie.
Enfin, comme si la violence directe de l'État thaïlandais n‘était pas suffisante,
celui-ci, ne regardant que ses intérêts, ne s‘est guère préoccupé de la sécurité des
populations face à la violence de la nature.

3. Le Tsunami fut naturel, mais pas ses effets
Les catastrophes naturelles, comme les tempêtes, les tremblements de terre et
les tsunamis ont certes des causes naturelles mais leurs conséquences ne sont
jamais le seul résultat d'accidents naturels. Les conséquences sur les humains sont
déterminées par la société de classe et par les priorités données à la vie des gens
ordinaires aussi bien à court terme qu‘à long terme. Dans le cas du tsunami
asiatique de 2004, il y a au moins une demi-douzaine de facteurs humains qui
participèrent à l‘aggravation de l'impact de cette tragédie.
Premièrement, et c'est le plus important, le tsunami aurait tué beaucoup moins
de gens si un système correct d'alerte avait été mis en place comme dans le
Pacifique. Sur une île indonésienne éloignée de Sumatra, les îliens se rappelaient
des histoires qui leur avaient été racontées par leurs ancêtres sur les effets d'un
tremblement de terre sous la mer. Lorsque ils sentirent les secousses, ils coururent
vers les collines et beaucoup survécurent au tsunami. Mais la plupart des autres
gens de la région ne disposaient pas de cette information. A la différence du
Pacifique, qui subit régulièrement des tsunamis, le dernier en date dans l'Océan
Indien s‘est produit près de Sumatra il y a plus de cent ans. Néanmoins, un an
seulement avant le tsunami, les dirigeants des pays de l'ASEAN rejetèrent
collectivement une proposition des météorologistes et des géologues de mettre en
place un système d'alerte tsunami, à cause de son "coût élevé". Un des principaux
météorologistes de Thaïlande avait sonné l'alerte depuis des années, affirmant que
l'île de Phuket faisait face à un danger de tsunami. Personne ne l'écouta. Encore un
exemple de discipline fiscale néo-libérale, où les fonds de l'État pour le bénéfice du
peuple sont supprimés, souvent à un coût élevé pour tout le monde.
Même sans système d'alerte moderne, les autorités dans tous les pays avaient
la possibilité d'envoyer des appels pour l'évacuation. Le centre tsunami à Hawaï

93

connaissait le danger mais affirma qu'il "ne savait pas qui contacter". La liste
internationale des numéros de téléphone des gouvernements n'est pas difficile à
trouver sur internet. Le Sri Lanka et l'Inde auraient eu un préavis de trois heures
pour évacuer. Pire encore, l'office de la météorologie thaïlandaise a, une heure
avant l'événement, été informé de la menace d'un tsunami. Mais, après une réunion
d'urgence, il décida de sous-estimer le danger et n'informa pas les autorités,
craignant par-dessus tout l‘impact négatif d'une "fausse alerte" sur la lucrative
industrie touristique.
Le second facteur aggravant d'un tel phénomène est le développement du
capitalisme global, qui a des répercussions positives aussi bien que négatives. Une
des raisons pour lesquelles la Thaïlande a moins souffert que Aceh ou le Sri Lanka,
malgré d‘énormes pertes dans le pays, vient du fait que l'économie thaïlandaise est
plus développée. Les infrastructures ont subi moins de dommages. Les gens
résistent mieux aux impacts des catastrophes s'ils habitent dans des maisons plus
solides et ne vivent pas à l‘étroit dans de petits bateaux ou de petites cabanes sur la
côte. Les villes proches peuvent venir les à leur secours beaucoup plus vite.
Cependant, malgré le potentiel du capitalisme et sa capacité à aider les humains
face aux désastres, le problème est que la globalisation n'apporte pas le
développement à toutes les parties de la société. Beaucoup d'inégalité subsistent et
ce sont les pauvres qui en ont le plus souffert. En outre, le développement rapide du
tourisme a fait que beaucoup plus de touristes et de travailleurs de l'industrie
touristique étaient placés sur la trajectoire du danger. Cela veut-il dire, comme
certains le prétendent, que nous ne devrions pas développer l'économie et le
tourisme? La réponse n'est pas si simple. Aceh, située à la pointe nord de Sumatra,
fut la plus touchée. Elle n'avait pas développé d'industrie touristique. Le tourisme
n'existe pas que pour le profit mais aussi pour les loisirs et le bonheur. Les gens
ordinaires ont droit à un style de vie décent et doivent pouvoir jouir de vacances.
Le réchauffement climatique et la montée du niveau de la mer peuvent être
critiques dans le cas d'un tsunami. C'est pourquoi la décision des gouvernements
occidentaux de rejeter toutes mesures sérieuses pour lutter contre le réchauffement
climatique est criminelle. Cependant, le réchauffement climatique n'est pas la
question principale dans le récent tsunami asiatique. Les normes de construction
doivent être améliorées pour les habitations locales aussi bien que pour les lieux de
villégiature touristiques, de même qu‘il est important de mettre en place des
systèmes d'alerte, des plans d'évacuation adéquats et des procédures d'urgence.
Le capitalisme global a donné aux hommes les moyens de réduire l'impact des
désastres naturels mais, laissé à lui-même, livré au libre échange et aux priorités
des gouvernements capitalistes, l'énorme potentiel du capitalisme ne sera jamais

94

utilisé pour le bénéfice de la majorité des humains. C‘est pourquoi nos luttes à la
base sont importantes.
Le troisième facteur qui détermina l'impact de cette catastrophe est la lutte des
classes, ou le niveau de résistance des gens ordinaires contre l'État. Beaucoup des
pays qui ont été affectés par le tsunami ne sont pas pauvres. L'Inde est une super-
puissance nucléaire. La Thaïlande est une nation à développement rapide. Le
problème est la répartition de la fortune et du pouvoir dans une société de classe.
Là où la lutte des classes a été la plus couronnée de succès, on est parvenu à forcer
les patrons à attribuer plus de ressources au développement humain. Des services
d'urgence décents et des États-providence sont en place parce que les travailleurs
ordinaires l'ont réclamé et ont lutté pour une meilleure qualité de vie. Ce n'est pas
encore le cas en Asie. Aucun pays dans la région n'a d'État-providence ou de
service d'urgence convenablement organisé. Il n'y a quasiment pas d'ambulances
publiques.
Le gouvernement thaïlandais dépense des millions pour les militaires, or cette
énorme armée n'est là que pour protéger les intérêts de la classe dirigeante et non
pas pour protéger la population ordinaire. Les militaires n‘ont pas été
complètement mobilisés pour faire face au désastre. Par exemple, trois vaisseaux de
guerre de la marine sont restés pour garder le palais du Roi à Hua Hin, au lieu de se
diriger rapidement vers la côte ouest pour aider à faire face à la catastrophe. Les
troupes thaïlandaises en nombre important stationnées dans les trois provinces
frontalières du Sud "pour lutter contre le terrorisme" ne furent pas déplacées. Le
gouvernement ne coordonna pas correctement les secours pour les villageois qui
survécurent au tsunami. Des rapports font état de communautés musulmanes
recevant des rations de porc. D'énormes piles de vêtements d'occasion non triés
s'entassaient dans des tentes non utilisées. L'Indonésie, qui possède pourtant une
des plus grosses armées du monde, ne se mobilisa pas en urgence ni totalement
pour aider la population de Sumatra. Au lieu d‘engins lourds, les gens furent forcés
d'utiliser des éléphants pour nettoyer les débris. Les gouvernements augmentèrent
la pression fiscale sur les pauvres dans le but de payer pour la reconstruction. Il fut
même proposé en Indonésie de stopper les subventions sur l'essence et le pétrole.
Le F.M.I. depuis longtemps le réclame. Or, ce sont les tentatives pour supprimer
ces subventions sur l'essence qui ont conduit à la fin des années 1990 au
mouvement qui renversa la dictature de Suharto. En Birmanie, la dictature militaire
répressive prétendit que seule une "poignée" de gens étaient morts. La défaite du
mouvement pro-démocratie de 1988 a permis au gouvernement birman non
seulement de ne rien faire pour aider la majorité de la population mais aussi
d‘enfermer hermétiquement le pays derrière un mur de silence. Le racisme en
Thaïlande fit que des centaines de pêcheurs birmans qui travaillaient sur des

95

bateaux thaïlandais et les centaines d'employés d'hôtel qui furent tués par le
tsunami, n'ont jamais été identifiés. Leurs familles restées chez elles n'ont jamais
reçu de nouvelles d'eux.
Après le tsunami, les vautours humains apparurent. Des capitalistes
intervinrent pour voler la terre des villageois qui avaient perdu leurs maisons. Les
forces de l'État étaient derrière ces capitalistes. Le tsunami a servi d'excuse
supplémentaire pour déposséder les minorités des gitans de la mer qui vivaient le
long de la côte. Le pouvoir de l'argent n'a ni conscience morale ni pitié.
L'impérialisme est un quatrième facteur qui a agi sur l'impact du tsunami.
L'impérialisme possède plusieurs niveaux. L'Indonésie, le Sri Lanka et la Thaïlande
sont des "mini-impérialistes". Les gouvernements centraux de ces pays doivent
"prouver" au monde qu'ils peuvent "contrôler et gouverner" toutes les zones à
l'intérieur de leurs frontières. Ceci est vital pour les intérêts de leurs petites
compagnies locales sur la scène mondiale et pour attirer les investissements
étrangers dans une ère de globalisation. Aucun capitaliste étranger ne prendrait un
petit État au sérieux s'il ne pouvait pas contrôler ses propres frontières. C'est
pourquoi l'État indonésien ne peut pas accepter une véritable indépendance pour
Aceh, l'État du Sri Lanka ne peut pas l'autoriser pour les Tamouls et l'État
thaïlandais ne peut consentir à l'autonomie ou à l'indépendance des provinces
musulmanes du Sud. Les guerres civiles dans ces régions gaspillent d'importantes
ressources, exactement comme la guerre impérialiste des Américains et des Anglais
en Irak. Les conditions locales deviennent une excuse pour l'inaction du
gouvernement à Aceh et au Sri Lanka. Et le tsunami fut utilisé par l'État indonésien
pour obliger le Mouvement de Libération d'Aceh à un compromis.
Cela nous amène à considérer quelle doit être notre attitude vis-à-vis de l'aide
humanitaire militaire des États-Unis après le tsunami et d'autres désastres. Sans
surprise, beaucoup de socialistes et d'anti-impérialistes la qualifièrent
"d'hypocrisie" et insistèrent pour que leurs gouvernements ne coopèrent pas avec
une telle aide. Mais imaginons une seconde ce que nous ressentirions si les
cargaisons militaires américaines d'eau pure, de médicaments et de nourriture
faisaient la différence entre la vie et la mort pour nos enfants et les gens que nous
aimons. Naturellement, nous ne devons pas nous renier et couvrir d'éloges
l'impérialisme américain pour cette action. Nous devons signaler que davantage
aurait pu être fait et que les États-Unis en tant que la plus riche et la plus puissante
nation de la terre auraient dû contribuer le plus. Mais nous ne devrions jamais
appeler au refus d'une aide si urgente et nécessaire.
La même attitude est valable envers les grosses sociétés dont beaucoup
essayèrent de démontrer leur générosité lors d'exercices de relations publiques.
Quand la mort et la destruction arrivent, les sociétés sont rapides pour en retirer des

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avantages. En Thaïlande, les informations télévisées sur le désastre inséraient des
réclames pour des produits de consommation sur le coin de l'écran. Des
compagnies aériennes privées se ruèrent pour se faire de la publicité en annonçant
qu'elles offraient des vols gratuits pour les victimes ou les docteurs. Les grosses
compagnies furent rapides pour faire la publicité de leur inhabituelle générosité,
inexistante quand il s'agit de payer des salaires ou de détruire la vie des populations
locales pour la poursuite du profit. Des partis politiques et des patrons locaux se
battirent pour l'utilisation de l'aide comme moyen d'augmenter leur influence. Les
morts n'étaient pas encore en terre que les rapports sur le monde des affaires
discutaient des hauts et des bas de la Bourse et des conséquences sur l'industrie
touristique. Nous devons réclamer que les sociétés donnent plus à long terme. Elles
doivent payer des salaires plus élevés, améliorer les conditions de travail et être
beaucoup plus taxées.
Nous pouvons reprendre courage en regardant la réelle générosité de
l'humanité. Après le tsunami, des millions de gens ordinaires à travers le monde
furent submergés de chagrin et de sympathie pour leurs semblables de toutes races,
nationalités et religions. Le personnel de la R.A.F. britannique, qui transporta par
avion des vivres pour Aceh, estima que leur mission était "la chose la plus louable
qu'ils avaient faite". Difficile de se rappeler un militaire tenant les mêmes propos
pour une guerre. Les gens de la ville de Beslan, qui avaient auparavant perdu leurs
enfants lors d'une attaque terroriste, donnèrent tout ce qu'ils purent. Des millions de
gens normaux se ruent pour aider leurs prochains lorsque des catastrophes frappent.
Des dons de sang, de nourriture ou de médicaments affluent. Même chose pour les
offres d'aide. Tout ceci est une leçon pour ceux qui se moquent de nous lorsque
nous parlons d'un monde nouveau de solidarité humaine. Oui, les gens ordinaires
peuvent ensemble bâtir un monde meilleur. Mais d'abord nous devons nous
débarrasser des sangsues qui nous dirigent et nous forcent à faire des guerres et
nous font souvent nous conduire d'une manière égoïste et détestable vis-à-vis de
nos semblables.
Mais changer le système et affronter nos classes dirigeantes signifie contester
l'idéologie dominante et le pouvoir de la classe dirigeante. Sans cela, la colère de
ceux qui souffrent va se retourner contre nous. Des villageois locaux thaïlandais
affirmèrent que le gouvernement avait plus aidé les touristes étrangers qu'eux. C'est
peut-être vrai mais ce n'est pas la faute des touristes. Certains commencèrent à haïr
les étrangers. Les racistes et les nationalistes vont toujours tenter de détourner la
colère de sa vraie cible, la société de classe. D'autres vont être impressionnés par
l'apparente générosité des gens d'en haut et cela va renforcer l'idée que "nous
sommes tous ensemble dans le même panier" et que les grands et les puissants sont
nos sauveurs. D'autres encore vont tomber dans le désespoir et la culpabilité inutile

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et rechercher souvent des solutions surnaturelles à leur tristesse. C'est pourquoi
nous devons continuer les débats politiques, les discussions, renforcer les
organisations et persévérer dans notre détermination à lutter pour un monde
meilleur.

Notes

1- C'est le lieutenant-général Pisarn Wattanawongkiri qui était le commandant de la quatrième Région militaire à
cette époque.
2- Comité Sénatorial thaïlandais pour le Développement social et la Sécurité des personnes - décembre 2004.
3- Voir Katherine Bowie (1997) Rituals of National Loyalty. An Anthropology of the State and Village Scout
Movement in Thaïland. Columbia University Press.
4- Une affirmation de Samak Suntarawej et d'autres.
5- Le Premier Ministre Surayud devrait s'excuser pour ce qu'il a fait lors de la répression contre des manifestants pro-
démocratie désarmés en mai 1992 !
6- Duncan McCargo (2005) ―Network monarchy and legitimacy crises in Thaïland‖. The Pacific Review 18 (4)
décembre, 499-519.
7- Ahmad Somboon Bualuang (2006) ―Malay, the basic culture‖. Dans The situation on the Southern border. The
views of Civil Society. Edité par le Comité Coordinateur du Secteur des Gens pour les Provinces Frontalière du Sud.
En thaï.
8- Adil (2006) ―Violence in the Southern border provinces and bringing cases to court‖. Dans The situation on the
Southern border. The views of Civil Society. (déjà cité).
9- Akerin Tuansiri (2006) ―Student activities in the violent areas of the Southern
border provinces‖. Dans The situation on the Southern border. The views of Civil Society. (déjà cité).
10- Pratapchit Nilapaichit (2006) The disappeared in Thaïland. Dans The situation on the Southern border. The views
of Civil Society. (déjà cité).
11- Voir l'article dans la Kyoto Review of Southeast Asia, mars 2005.
12- Voir Pasuk Phongpaichit & Chris Baker (2004) Taksin. The business of politics in Thaïland. Silkworm. Page 19.
13- Interview faite par la journaliste de la B.B.C. Kate McGeown postée sur le site web de la B.B.C. le 7 Août 2006.
http://www.bbc.co.uk/worldservice/
14- Zachary Abuza. Terrorism Monitor 8 September 2006 James Town Foundation
http://www.jamestown.org/terrorism/news/article.php?articleid=2370
15- Bangkok Post. 5 septembre 2005.
16- Bangkok Post. 22 septembre 2005.
17- Nation. 6 novembre 2006.
18- Dans son livre The ordinary Person’s Guide to Empire. 2004. Harper Perennial.
19- Post Today 17 novembre 2004. En thaï.
20- Bangkok Post 10 août 2005, 9 mai 2005.
21- Voir le rapport de la Commission de Réconciliation Nationale, 16 mai 2006.
En thaï.
22- Bangkok Post 26 et 27 juin 2006.
23- Voir le pamphlet du Workers Democracy Group "Pourquoi l'État thaïlandais est la cause de la violence dans les
trois provinces du Sud" Juin 2005. En thaï.
24- Bangkok Post. 11 janvier 2007.
25- B.Raman, South Asia Analysis Group Papers No. 1958 & 2080 http://www.saag.org/
26- Le rapport de la B.B.C. par Kate McGeown, posté sur le site web de la B.B.C. le 7 Août 2006.
http://www.bbc.co.uk/worldservice/
27- Lettre de Taksin, écrite le 2 Janvier 2007 à Beijing, envoyée au journal en ligne Prachatai http://
www.prachatai.com
28- Bangkok Post. 3 janvier 2007.


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ANNEXE 1

Il est temps d'abolir la loi thaïlandaise sur la lèse-majesté

Giles Ji Ungpakorn
04 mai 2008

Les forces de droite utilisent la loi contre le crime de lèse-majesté non pas
pour préserver la loyauté au roi mais pour étouffer les dissidents et justifier des
actes de violence contre ceux qui se lèvent pour la paix et la justice.
Trente ans auparavant, l'agitation de l'extrême droite, à travers des médias tels
que la station de radio Tank Corps et le journal Dao Sayam, conduisit à
l'impressionnante barbarie de l'université Thammasat du 6 octobre 1976, lorsque
les forces d'ultra droite et les militaires se saisirent des étudiants, les pendirent, les
brûlèrent vivants et commirent d'autres actes de sauvagerie. C‘est pourquoi le
récent serment d'allégeance à "la nation, la religion et le roi" prononcé par la soi-
disant Alliance du Peuple pour la Démocratie à Thammasat équivaut à cracher sur
la mémoire de ceux qui moururent et souffrirent lors de ces sanglants événements.
Plus récemment nous avons vu Manager, le média dirigé par l'important
homme d'affaires Sondhi Limtongkul, ouvrir ses pages web à des voyous d'extrême
droite qui appelaient à une action violente contre Chotisak Onsonng, un jeune
homme qui a choisi de penser différemment et a refusé de se lever lors de la
diffusion de l'hymne royal au cinéma. Il y eut ensuite des menaces de violence,
elles aussi publiées sur le site web de Manager, à l'encontre de Jittra Kotchadej,
présidente de l'Union victorieuse des Travailleurs du textile (Triumph Textile
Workers Union). Son "crime" était d'avoir porté un T-shirt soutenant la liberté
d'expression de Chotisak.
Dans les deux cas, leur adresse personnelle a été publiée par Manager, un acte
qui n'est pas seulement illégal du fait que cela encourage la violence contre des
individus, mais est aussi contraire aux droits basiques et à la démocratie. J'appelle
tous ceux qui appartiennent au mouvement du peuple à condamner l‘action de ce
méprisable média et de son propriétaire d'extrême droite.
Nous ne devons pas nous étonner de la conduite de Manager. Après tout, il a
soutenu le coup d'État du 19 septembre 2006 qui a mis à bas la démocratie et
enlevé sa légitimité à l'État thaïlandais. Sondhi Limtongkul n'a jamais été du côté
de la liberté, de la démocratie ou du mouvement du peuple. Mais il est important de

99

se poser la question suivante : Somsak Kosaisuk, Pipop Tongchai, Somkiat
Pongpaiboon et Suriyasai Takasila auront-ils assez de principes démocratiques pour
quitter et condamner Manager ? Du fait de leur proximité avec Sondhi et son
empire médiatique, ne rien dire équivaut à approuver ces actes. J'espère encore qu'il
leur reste quelques principes, mais mes espoirs diminuent rapidement.
Le 1er mai de cette année, Somsak Kosaisuk, un personnage pour lequel
j‘avais beaucoup d‘admiration, déclara devant le Comité de Solidarité des
Travailleurs, qu‘il était indispensable de parvenir à une unité des travailleurs pour
lutter contre les capitalistes. Je suis naturellement d'accord avec cette déclaration.
Mais Somsak s'oppose-t'il à tous les capitalistes ? Ou bien va-t-il continuer à bâtir
une alliance avec ceux qui ne sont pas dans le camp de Taksin ? Et lors de sa soi-
disant lutte contre les capitalistes, va-t-il défendre "la Nation, la Religion et le Roi",
ce qui est le slogan des gens d‘extrêm droite, ennemis jurés et assassins des
étudiants, des travailleurs et des paysans ?
Pipop Tongchai a eu le malheur de voir sa librairie brûlée par les voyous
d'extrême droite durant les violences de 1976. Va-t-il cependant continuer à
soutenir, comme il l'a fait il y a quelques années à l'université de Chula, qu'il faut
bâtir une alliance avec les monarchistes conservateurs ?
La lèse-majesté est devenue une excuse pour faire taire et utiliser la violence
contre ceux qui pensent différemment. Mais ce n'est que l'une des raisons pour
lesquelles cette loi doit être abolie. La seconde est qu‘il s‘agit d‘une loi dictatoriale
qui n‘existe que dans les pays gouvernés par des monarchies absolues. Aucune
nation moderne, démocratique et civilisée dans le monde ne conserve une telle loi.
Si nous voulons avoir une démocratie, nous devons avoir le droit de nous exprimer.
Nous devons donc avoir le droit de critiquer la monarchie.
Sinon, le monarque et d'autres membres de la famille royale peuvent continuer
d‘agir sans fournir d‘explication, sans aucune transparence. Cette loi contre les
crimes de lèse-majesté montre en réalité que les conservateurs ont peur : si les
critiques étaient autorisées, on pourrait constater que beaucoup de Thaïs ont une
opinion différente. L'image soigneusement construite de la monarchie ferait alors
face à un sérieux examen. En d'autres mots, les conservateurs ont peur de la vérité.
Sinon, pourquoi ne pas abolir la loi contre la lèse-majesté ? Je n'ai moi-même
pas peur d'admettre que la plupart des Thaïs aujourd'hui aiment et respectent le roi.
Pourquoi donc la classe dirigeante a-t-elle si peur ? A moins que cette loi ne soit en
réalité destinée à protéger les élites, militaire ou capitaliste, et leur situation
personnelle.
C'est une question importante que nous devons tous nous poser. Le coup d'État
du 19 septembre se targuait d‘une légitimité royale, mais avait-il pour but de

100

renforcer la monarchie ou bien d‘autoriser une faction de l'élite dirigeante à battre
Taksin ? Personne ne peut nier que la lèse-majesté est un outil politique pour de
nombreuses factions dans leur lutte contre d'autres, alors que toutes revendiquent
soutenir la monarchie. C'est une autre raison pour abolir cette loi.
En dehors du droit de critiquer la monarchie, dans un État démocratique nous
devons avoir le droit de proposer une nouvelle forme de société. Cela ne doit pas
être un "crime" de se faire le défenseur d'une république en Thaïlande. Des
républiques existent dans la plupart des nations civilisées de la terre. Mais avoir ou
non une république relève de la décision du peuple thaï, après un débat libre.
En réalité la Thaïlande a connu, au cours de son histoire, des différences de
points de vue, concernant la monarchie. A l'époque du féodalisme, les serfs
s‘efforçaient d‘éviter la corvée royale et les élites dirigeantes assassinaient souvent
les rois dans le but de prendre elles-mêmes le pouvoir. Sous la monarchie absolue
des rois Rama V à Rama VII et jusqu‘à la révolution de 1932, les nobles, les
fonctionnaires, les travailleurs et les paysans montraient à l‘occasion leur déplaisir
face à la centralisation du pouvoir ou à l'incompétence de l'autorité royale. Durant
la période où le Parti Communiste de Thaïlande avait beaucoup d'influence,
beaucoup de Thaïs disaient vouloir une république. Ce sont des faits historiques,
bien loin des balivernes qu‘on nous conte sur le royalisme des Thaïs d'un bout à
l'autre de leur histoire.
Que l‘on soit bouddhiste ou que l‘on soit scientifique, c‘est la raison et la
liberté de penser qui commandent le respect et l'admiration. On ne peut obtenir un
respect sincère par la contrainte.
C‘est pourquoi la décision de Chotisak et de beaucoup d'autres gens de ne pas
se lever au cinéma est parfaitement naturelle et légitime. Et si l'élite thaïlandaise a
besoin de la loi pour imposer le respect, cela signifie qu‘elle ne veut pas de la
liberté de pensée pour les Thaïs, et qu‘elle en a peur. La loi contre la lèse-majesté,
qui interdit aux Thaïs la possibilité de raisonner librement doit être abolie. Il est
grand temps.

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ANNEXE 2
La crise politique de Thaïlande

Giles Ji Ungpakorn - 2 juillet 2008

Le carnaval de la réaction

Le terme "carnaval de la réaction" fut utilisé la première fois par le marxiste
Irlandais James Connolly se référant à la défaite de la politique socialiste en Irlande
et à la montée des catholicisme et protestantisme réactionnaires de chaque côté de
la ligne de partition.
La crise politique en Thaïlande après le coup d'État de septembre 2006 et les
élections de décembre 2007 est aussi en train de devenir un carnaval de la réaction.
D'un côté nous observons la transformation du Thaï Rak Thaï, un parti capitaliste
moderne avec une politique pro-pauvres mais un bilan épouvantable en matière de
droits de l‘Homme, en Parti du Pouvoir du Peuple, dirigé par le Premier Ministre
d'ultra droite Samak Suntarawej. Le personnel de son cabinet est composé de
gangsters et de politiciens véreux.
De l'autre côté, nous pouvons voir la soi-disant Alliance du Peuple pour la
Démocratie (P.A.D.) qui organisa de grandes manifestations en 2005 et 2006 pour
chasser le Premier Ministre Taksin Shinawatra. Le mouvement démarra par une
coalition entre les leaders du Mouvement Populaire et le royaliste de droite Sondhi
Limtongkul.
Ce mouvement n'a jamais été particulièrement progressiste dans ses
revendication, mais il a maintenant dégénéré en une organisation proto-fasciste. Au
début, en 2006, ils en ont appelé au roi pour chasser Taksin et nommer un nouveau
Premier Ministre. Puis ils soutinrent et firent bon accueil au coup d'État militaire.
Ils approuvèrent l'idée de sénateurs nommés plutôt qu'élus pour la Chambre haute.
Ils soutinrent, et le font aujourd‘hui encore, la constitution militaire anti-
démocratique. Maintenant ils utilisent le slogan d'extrême droite "Nation, Religion
et Roi" et chantent des chansons fascistes et nationalistes des années 1970. A la fin
du mois de juin ils firent monter la tension à propos du temple Khmer Preah
Vihear, afin d‘attiser les sentiments ultranationalistes. Ce temple perché au sommet
d'une colline a été construit par les Khmers à l'époque d'Angkor. Il est situé à la
frontière actuelle entre la Thaïlande et le Cambodge. Dans les années 1960, ce site

102

fut revendiqué par le régime militaire thaïlandais, mais la Cour Internationale s'est
prononcée contre le gouvernement thaï. Le ridicule tapage actuel est survenu parce
que les gouvernements cambodgien et thaï veulent le faire inscrire sur la liste du
patrimoine mondial de l‘humanité. Le P.A.D. hurle que c‘est une "atteinte à la
souveraineté thaïe". Cette accusation idiote n'a aucun fondement. Le temple a
clairement été construit par les Khmers, et non les Thaïs qui étaient sous-
développés à l‘époque. Le site fait officiellement partie du territoire cambodgien
depuis 45 ans. Mais les chauvinistes nationaux ne s‘intéressent pas à de simples
faits.
Si le P.A.D. ressent le besoin de prôner une politique nationaliste
démagogique, c‘est qu'il cherche tous les moyens de se débarrasser du parti de
Taksin, le Thaï Rak Thaï, qui s'est transformé après le coup d'État en Parti du
Pouvoir du Peuple. Des manifestations répétées, un coup d'État, la dissolution du
Thaï Rak Thaï par une Cour de Justice sous influence et l‘instauration d‘une
constitution militaire, toutes ces manœuvres ont échoué à entamer le support
électoral du parti. C'est pourquoi le P.A.D. suggére maintenant que les élections
parlementaires soient supprimées pour 70% des députés. Les pauvres évidemment
"ne sont pas dignes de confiance en ce qui concerne les votes".
L'opposition du Parti Démocrate sous le double leadership de jeunes
diplômés d'Oxford, Abhisit Vejajiva et Korn Chatikavanij, favorise aussi des
moyens autoritaires. Leur politique néo-libérale extrême n'est pas populaire chez
les pauvres qui forment la majorité de la population. Ils ont soutenu le coup d'État
de 2006 ainsi que le P.A.D., et veulent, à travers internet, censurer les nouveaux
sites web comme Prachatai. Récemment, ils ont passé beaucoup de temps, lors des
débats parlementaires, à attaquer le gouvernement sur "la vente de la souveraineté
thaïe" au delà de la rivière qui longe le Preah Vihear. Cette manifestation d'un
chauvinisme infantile vient du fait qu'ils n'ont rien d‘intéressant à dire.
Les principaux courants de la presse de langue anglaise et de langue thaïe ne
font pas mieux. Le Bangkok Post et la Nation prennent actuellement au sérieux le
problème de Preah Vihear sans se poser de questions. Dans ce ―carnaval de la
réaction‖, les facultés intellectuelles semblent avoir été chirurgicalement retirées du
cerveau de certaines personnes. Comment avons-nous pu en arriver là ? Une raison
importante est le manque d'indépendance des organisations populaires, des réseaux
d'O.N.G. et des mouvements sociaux. Ce manque d'indépendance politique découle
de leur refus de s'occuper sérieusement de théories et de former des partis
politiques. La focalisation sur des problèmes particuliers et sur le lobbying
politique indique que les mouvements populaires se sont effocés de trouver un
Chevalier blanc, plutôt que de construire un parti de la gauche.

103

Avant le coup d'État de 2006, nous, membres du Parti de la Coalition
Populaire (et rédacteurs de son journal de gauche), avons été constamment gênés et
contrecarrés par les grandes manifestations organisées par le P.A.D. Pendant des
années nous nous sommes opposés au gouvernement Taksin sur la question des
violations flagrantes des droits de l‘Homme et sur les privatisations. Mais les
revendications du P.A.D. étaient absolument réactionnaires. Nous ne pouvions
donc nous y joindre. Cependant nous étions beaucoup trop petits pour influencer les
milliers de gens qui le firent. Quand l'armée fit un coup d'État en septembre de cette
année-là, nous priment immédiatement et publiquement position contre.
Depuis lors, nous avons essayé de travailler avec beaucoup de gens du
Mouvement Populaire pour nous opposer aux mesures autoritaires. Nous avons
aussi joué un rôle significatif dans la dénonciation de la dérive d'extrême droite du
P.A.D. Aujourd'hui, beaucoup de mouvement sociaux et de réseaux se sont déclarés
eux-mêmes contre un nouveau coup d'État et se sont détachés du P.A.D. Nous
voulons construire un positionnement politique indépendant, rejetant le P.A.D. et le
gouvernement. En espérant ainsi contribuer à en finir avec ce ―carnaval la de
réaction‖.

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ANNEXE 3
Des voyous fascistes terrorisent les passagers de l'aéroport international
de Bangkok

Giles Ji Ungpakorn -
26 novembre 2008

L'aéroport international de Bangkok a maintenant été fermé par les voyous
fascistes du mouvement antigouvernemental P.A.D. Le P.A.D. réclame la
démission du gouvernement élu. Et ce, malgré le fait que le gouvernement dispose
du soutien de la majorité de la population thaïlandaise et même de la majorité des
citoyens de Bangkok. Ce soutien a été réaffirmé par des élections répétées. Le
P.A.D. veut qu'une dictature remplace la démocratie parce qu'ils jugent que la
majorité de l'électorat est trop ignorante pour mériter le droit de vote.
Comment les voyous du P.A.D. se sont-ils débrouillés pour s'emparer de
l'aéroport international de Bangkok ? Les aéroports sont supposés être des zones de
haute sécurité. Les aéroports thaïlandais sont contrôlés par les militaires
thaïlandais. Il est évident que les militaires thaïs, qui ont organisé un coup d'État
illégal en 2006, ont discrètement soutenu les actions du P.A.D. Il est aussi évident
que les militaires sont réticents à fournir une sécurité de base aux voyageurs et au
personnel aérien. Mais ils sont bien contents de ramasser d'énormes salaires grâce à
leur contrôle des Autorités de l'aéroport. Les gouvernements étrangers et les lignes
aériennes devraient réexaminer la question du respect des normes internationales de
garantie et de sécurité en Thailande.
Au début d'octobre dernier, les voyous du P.A.D. ont assiégé le Parlement
pour empêcher le Premier Ministre de prononcer un discours de politique générale.
Lorsque la police a utilisé du gaz lacrymogène pour essayer de disperser le P.A.D.,
elle a été unanimement condamnée par les médias thaïlandais et par la plupart des
intellectuels de la classe moyenne. Les militants du P.A.D., ce n'est pas secret, sont
armés de pistolets, de bombes, d'armes blanches et de bâtons. Ils violent
continuellement la loi en toute impunité. Plutôt dans la journée, les voyous du
P.A.D. ont été filmés par PBS Thaï TV, en train de tirer sur des chauffeurs de taxi
qui essayaient de défendre leur station de radio communautaire pro-démocratie. Les
voyous du P.A.D. portaient des images du Roi. Hier, les militants du P.A.D. ont
frappé et donné des coups de pied à un officier supérieur de police. La police n'a
pas le pouvoir d'agir.

105

Le P.A.D. est un mouvement royaliste et fasciste qui a de puissants soutiens.
En plus de l'armée, ils sont soutenus par la Reine, le soi-disant Parti Démocrate, la
Cour de justice, les principaux courants médiatiques, et la plupart des
académiciens. Ce qu'ont en commun ces gens est leur complet mépris pour les
électeurs thaïlandais qui sont pauvres. Ils sont furieux que le peuple thaï ait voté
pour un gouvernement qui a créé un système universel de santé pour les pauvres et
leur a offert d‘autres avantages. Ils veulent revenir à une dictature qu'ils appellent
"l'Ordre Nouveau". Ils espèrent que la Cour va dissoudre le parti au pouvoir et
qu'un "Gouvernement National" autoritaire sera installé. Il est clair que le P.A.D.,
les militaires, le Parti Démocrate et les classes dirigeantes conservatrices
préféreraient voir un chaos complet s‘instaurer en Thaïlande plutôt que d'autoriser
la démocratie à fonctionner. Et ceci malgré le fait que nous faisons face à une
sérieuse crise économique. Curieusement, les groupes antigouvernementaux sont
des néo-libéraux extrêmes qui ne savent guère comment gérer la crise économique
ou comment stimuler l'économie. Mis à part le fait de s'opposer aux mesures
sociales, ils se sont attaqués à la politique keynésienne de l'ancien gouvernement
Taksin.
Et le Roi dans tout ça ? Durant les trois ans de la crise politique, le Roi n'a
jamais évoqué le problème. Beaucoup de Thaïlandais pensent qu'il soutient le
P.A.D., mais il est plus probable que le Monarque a toujours été trop faible pour
intervenir dans n'importe quelle crise.
Ceux qui soutiennent la démocratie et la justice sociale en Thaïlande doivent
condamner le P.A.D. et tous les partisans de la dictature. Nous devons être avec les
Chemises rouges pro-démocratie bien que nous refusions de soutenir l'ancien
Premier Ministre Taksin qui a à son actif des violations des droits de l'Homme.
J'espère que tous les amis de la Thaïlande soutiendront nos efforts pour défendre la
démocratie thaïlandaise et défendre ceux d'entre nous qui risquent d‘être arrêtés
dans l'avenir.

106

ANNEXE 4

La Thailande et le coup d’État pour les riches

Giles Ji Ungpakorn -
2 décembre 2008


La Cour constitutionnelle dissout, comme il était à prévoir, un parti élu
démocratiquement.
La Cour constitutionnelle de Thaïlande a dissous le parti gouvernemental élu
démocratiquement pour la deuxième fois ce mardi 2 décembre, forçant le
gouvernement à démissionner. Cela fait suite au refus de l'armée et de la police
d‘obéir aux instructions gouvernementales de faire évacuer les deux aéroports
occupés par les fascistes armés de l'Alliance du Peuple pour la Démocratie.
L'alliance royaliste contre le gouvernement se compose des fascistes du
P.A.D., des militaires, de la police, de la justice, des principaux médias, du Parti
Démocrate, de la plupart des intellectuels de la classe moyenne et de la Reine. Ils
sont tous derrière ce coup d'État judiciaire. Un des principaux députés du Parti
Démocrate est aussi l'un des dirigeants du blocus illégal des deux aéroports de
Bangkok. Les Chemises jaunes du P.A.D. ont des gardes armés qui ont plusieurs
fois tiré sur leurs opposants. Ils utilisent continuellement la violence et demandent
maintenant des "patrouilles communes" avec la police. Le P.A.D. a constamment
violé la loi et pourtant il est intouchable. Lors d'une des rares occasions où les
dirigeants du P.A.D. furent traduits devant un tribunal, la justice les libéra sous
caution et ils commirent à nouveau les même crimes, encore et encore.
La majorité de la population thaïlandaise, qui est pauvre, fait face à un double
drame. Premièrement, l'élite royaliste fait tout son possible pour lui retirer ses
droits démocratiques de base. Deuxièmement, il y a une perte d'emplois énorme
parmi les travailleurs de l'industrie touristique suite au blocage de l'aéroport. Des
emplois dans l'agriculture et dans l'électronique sont aussi touchés et, bien sûr, nous
devons faire face à la grave crise économique mondiale. Les élites se moquent
complètement du fait que l'économie thaïlandaise s'écroule et que la Thaïlande
redevienne une nation pauvre du Tiers-Monde. Dans ce genre de pays, les élites
continuent de vivre avec le même niveau de vie que les riches des pays développés.
Les protestataires du P.A.D. sont des extrémistes de la classe moyenne qui n'ont
pas à aller travailler, d‘où la durée de leurs manifestations de protestation.

107

Les conservateurs nous affirment constamment que les pauvres sont trop
stupides pour avoir le droit de vote. L'armée a fait un coup d'État en 2006 et réécrit
la constitution dans le but de réduire l'espace démocratique et aussi de s'absoudre
eux-mêmes de leurs crimes. L'électorat a voté répétitivement et avec un nombre en
constante augmentation pour le parti gouvernemental, que ce soit le Thaï Rak Thaï
qui conduisit l'ancien Premier Ministre Taksin Shinawat au pouvoir, ou pour son
successeur, le Parti du Pouvoir du Peuple (P.P.P.). Maintenant, les politiciens du
Pouvoir du Peuple forment un nouveau parti, le Parti Pua Thaï. Une élection
honnête sera-t-elle organisée ? Les élites vont-elles organiser le truquage pour faire
gagner leurs candidats ?

Quel est la racine profonde de cette crise?
La racine profonde de cette crise n'est pas la corruption du gouvernement
Taksin dans le passé. Ce n'est pas non plus l'achat des votes, ni le désir de mettre en
place un meilleur gouvernement, d‘obtenir le respect des droits civils et de la loi.
Les politiciens de tous les partis, démocrates inclus, sont connus pour acheter les
votes. Les élites, qu'elles soient politiciennes, fonctionnaires ou militaires ont
toutes une histoire de grosse corruption. Et même lorsqu‘elles ne violent pas la loi,
elles se sont enrichies sur le dos des travailleurs et des petits paysans thaïlandais.
Le Parti Démocrate est farci de millionnaires de ce type.
Paradoxalement, le parti Thaï Rak Thaï a contribué à réduire l'importance de
l'achat des votes parce qu'il a été le premier parti depuis des décades à avoir une
politique qui soit réellement bénéfique pour les pauvres. Il a mis en place un
système de santé universel et des fonds keynésiens d'aide aux villages. Le peuple a
voté sur la base d'une telle politique. Le Parti Démocrate et les élites conservatrices
haïssent l'alliance entre le parti des affaires de Taksin et les pauvres. Ils ne peuvent
supporter l'idée qu'un gouvernement utilise les fonds publics pour améliorer la vie
des pauvres. C'est pourquoi l'alliance anti-gouvernementale est contre la
démocratie. Le P.A.D. propose donc de réduire le nombre de députés élus et d‘en
finir avec le principe "un homme, une voix". Le mépris des élites conservatrices
pour les pauvres et pour la démocratie est la cause profonde du problème. Ils sont
prêts à violer la loi quand ça les arrange.
Quelle est la solution? Les chefs d‘entreprises et les élites royalistes réclament
un gouvernement national non élu. Les dirigeants du Parti Démocrate se sont
portés "volontaires" pour fournir le Premier Ministre. Un tel gouvernement national
compléterait le coup d'État judiciaire en faveur des riches. Ce serait une victoire
pour le P.A.D. et une défaite pour l'électorat.

108

Les Chemises rouges, qui ont été organisés par des politiciens du
gouvernement, sont actuellement le seul espoir de la démocratie thaïlandaise. Ils
sont maintenant devenus un authentique mouvement de masse des pauvres pour la
démocratie. C'est eux qui représentent la société civile et non pas les fascistes du
P.A.D. Les intellectuels thaïlandais n'ont pas réussis à comprendre ce fait de base.
Il faut cependant préciser que, parmi les Chemises rouges, beaucoup conservent
leurs illusions sur l'ancien Premier Ministre Taksin. Ils oublient les violations des
droits de l'Homme dans le Sud et la guerre contre la drogue au cours de laquelle des
centaines de gens furent exécutés sommairement comme trafiquants de drogue sans
preuves ni procès. Mais ces questions de droits de l'Homme ne préoccupent pas
plus le P.A.D et ses amis.
Tout au long de cette crise de trois ans, la majorité des ONG (en particulier
l'ONG Coordinating Committee) ont échoué à soutenir la démocratie. Beaucoup
d'entre elles ont soutenu le coup d'État et la constitution militaire. Maintenant, soit
elles restent silencieuses, soit elles font écho aux demandes du chef de l'armée qui a
déclaré, une semaine avant la dissolution du gouvernement, que celui-ci devait
démissionner. Ils n'ont essayé à aucun moment de construire un mouvement social
pour soutenir la démocratie. Beaucoup, parmi les membres des ONG, pensent que
les pauvres ne sont "pas assez éduqués et manquent d'information pour voter". On
peut cependant citer quelques ONG honnêtes : la Midnight University de Chiang-
Mai, quelques sections du mouvement des travailleurs, des groupes de la nouvelle
génération des ONG activistes et du mouvement Turn Left.

La crise économique.
Des millions d'emplois sont sur le point de disparaître à cause de la crise
économique et des troubles de la société thaïlandaise. Les gens vont être ramenés
vers la pauvreté. A l'heure actuelle, le Parti Démocrate, l'armée, les élites
conservatrices et la plupart des ONG n'ont pas la moindre idée ou se moquent
complètement de la défense nécessaire du niveau de vie des pauvres. Ils chantent
les louanges de l‘‖Économie Suffisante‖ du Roi et de la discipline fiscale. En
d'autres mots, les pauvres devront faire attention à leurs dépenses et apprendre à
supporter leur pauvreté tandis que les riches pourront continuer à vivre dans le
luxe.
Nous avons désespérément besoin que le gouvernement engage des dépenses
massives dans des infrastructures pour la protection de l'emploi et pour une sérieuse
politique d'aide sociale. La TVA doit être réduite ou abolie, et un impôt sur la
fortune suffisamment élevé doit être payé par tous les riches. Le gigantesque
budget de l'armée doit être largement réduit. Les salaires des travailleurs doivent

109

être augmentés. Les paysans pauvres doivent être protégés. Cela ne peut se faire
que dans une véritable démocratie. C'est pourquoi nous devons nous opposer à ce
"second coup d'État pour les riches".




110

ANNEXE 5

Les cafards reprennent le pouvoir

Giles Ji Ungpakorn
Turn Left Thailand
15 décembre 2008


La nomination du dirigeant du Parti Démocrate Abhisit Vejjajiva comme
nouveau Premier Ministre est la dernière étape de ce deuxième coup d'État contre
un gouvernement élu. Après le chaos délibéré créé par l'occupation des aéroports
par le P.A.D., la Cour est intervenue pour dissoudre le très populaire parti du
gouvernement pour la seconde fois. Ensuite, le chef de l'armée a appelé à une
réunion des parlementaires du Parti Démocrate ainsi que certains des éléments les
plus corrompus des partis de la coalition gouvernementale. Il est clair que le chef
de l'armée et d'autres ont menacé et payé des députés pour changer de camp. Le
plus célèbre d‘entre eux étant Newin Chitchorp, qui a été baptisé par son père
d'après le tristement célèbre dictateur birman.
Le Parti Démocrate est connu dans la cyber-communauté sous le nom de
"Parti des Cafards". Ceci parce que les cafards vivent dans des endroits dégoûtants
et peuvent même survivre à un holocauste nucléaire. Le parti a survécu pendant de
nombreuses années, formant des gouvernements à la suite de diverses crises. Ces
soi-disant Démocrates ont systématiquement soutenu des mesures
antidémocratiques. Ils ont supporté le coup d'État de 2006, la constitution militaire
et le P.A.D. Un député du Parti Démocrate était un des dirigeants de la foule qui a
envahi l'aéroport international. Tout au long des trente dernières années, le Parti
Démocrate n'a jamais gagné la majorité absolue au Parlement. Il ne représente pas
le peuple. Durant les années Taksin, il a passé la totalité du temps à critiquer le
système universel de protection de la santé ainsi que d'autres mesures politiques en
faveur des pauvres. Après la crise économique de 1997, il a utilisé l'argent de l'État
pour soutenir les banques et garantir les comptes des riches tandis qu'il disait aux
pauvres de se débrouiller et de dépendre de leurs familles. Même le nom d'Abhisit
veut dire "privilège" en Thaï. C'est un diplômé d'Oxford, issu d'une famille riche.
Le premier coup d'État du 19 septembre 2006 était un putsch militaire direct et
cynique, utilisant des tanks et des soldats portant les rubans jaunes royaux. La junte
militaire déchira la constitution démocratique et la remplaça par une nouvelle
autoritaire. La moitié du Sénat a été nommée par l'armée et beaucoup de soi-disant

111

organismes furent peuplés de personnels soutenant la junte. Les militaires se
nommèrent eux-mêmes à la tête d'entreprises d'État lucratives. Ensuite ils obtinrent
de la cour qu'elle dissolve le Parti Thaï Rak Thaï malgré le fait qu'il avait gagné des
élections répétés. Le Parti Thaï Rak Thaï de Taksin était et reste immensément
populaire parmi la majorité des Thaïlandais. Ce parti a introduit le premier système
universel de protection de la santé ainsi que des projets pour stimuler l'économie
des villages. Le but était de développer la Thaïlande dans son ensemble, augmenter
l'éducation et le système de santé de la population, ainsi que de les transformer en
"dépositaires". C'était une formule gagnante, une alliance entre un parti capitaliste
pro-pauvre et les plus démunis, urbains comme ruraux.
Mais les plans de modernisation de Taksin, qui incluaient aussi des
infrastructures majeures comme les projets de transports publics pour Bangkok
bouleversèrent le Vieil Ordre. Ce "Vieil Ordre" n'est pas régenté par le Roi comme
beaucoup de commentateurs le pensent. Le Vieil Ordre est composé de mafias
politiques locales, de l'armée, de juges conservateurs et du Parti Démocrate. Ils
furent rejoints par des hommes d'affaires comme Sondhi Limthongkul, qui a
soutenu initialement Taksin, mais s'est brouillé avec lui pour des questions
d'intérêts personnels. Le PAD mobilisa une foule de style fasciste composée de
gens de la classe moyenne pour provoquer le chaos. Ils envahirent le palais du
Gouvernement, détruisirent des bureaux, volèrent des armes et ensuite essayèrent
de fermer le Parlement. Leur action finale fut l'occupation des deux aéroports
internationaux avec le soutien ouvert des militaires. Le PAD et le Vieil Ordre
veulent, sans plus attendre, réduire la démocratie. Ils veulent diminuer le nombre de
membres élus du Parlement, renforcer les lois de lèse-majesté et détruire l'alliance
entre les pauvres et Taksin. Ils sont furieux que les pauvres soient devenus
politisés. Ils haïssent le fait que le budget de l'État soit dépensé pour la santé, le
développement rural et l'éducation. Ils veulent s'accrocher à leurs vieux privilèges,
épouser un "monétarisme" strict (excepté pour l'élite et les dépenses militaires) et
défendre l'idée que les pauvres devraient être auto-suffisants dans leur pauvreté.
Ces gens utilisent l'économie de marché libre néo-libérale en association avec
l'idéologie "Économie auto-suffisante" du Roi. Leur excuse pour s'opposer à la
démocratie est leur croyance que les pauvres sont trop stupides pour avoir le droit
de voter.
Le Roi thaïlandais a toujours été faible. Son statut a été systématiquement
défendu par des juntes militaires et par l'élite en général. Nous sommes tous formés
à penser que le Roi est un "ancien Monarque Absolu", tout en étant à l'intérieur de
la constitution. Cette image de pouvoir crée une carapace pour protéger l'entière
élite dirigeante et le statu quo, dans un climat de peur. L'armée spécialement a

112

besoin d'une telle carapace légitime parce qu'il n'est plus bon pour les militaires
d'avoir le pouvoir politique, à moins de pouvoir prétendre protéger la Monarchie.
Durant les précédentes crises politiques comme celles de 1973 et 1992, le Roi
n'est intervenu que tard, lorsque il était facile de savoir qui avait gagné. Durant la
crise présente, le Roi est resté silencieux et n'a fait aucune tentative pour la
résoudre. Il a manqué son discours annuel du 4 décembre cette année, en prétextant
un mal de gorge.
La dimension ―royale‖ de cette crise est qu'il s'agit d'une lutte entre deux
groupes de l'élite. L‘un d‘entre eux a obtenu beaucoup plus de succès en se targuant
d'une légitimité royale. Mais, finalement, cette revendication par le camp anti-
Taksin a causé une crise de la Monarchie parce que la violence et le non respect de
la loi du P.A.D. sont associés avec elle et que les actions des militaires ont créé
l'image d'une Monarchie dressée contre la majorité de la population. Le soutien
montré par la Reine au P.A.D. a rendu furieux ou déçu beaucoup de Thaïlandais.
Le nouveau gouvernement sera constitué d‘i,e coalition de quelques-uns des
politiciens les plus corrompus et qui ont le moins de principes. Cela prouve bien
que l'opposition des élites à Taksin n'a jamais eu pour objectif de prévenir la
corruption ou l'achat des votes, comme beaucoup de gens ordinaires de la classe
moyenne ont pu le croire. Même le Parti Démocrate a une histoire d'achat de voix
et de corruption. Le gouverneur démocrate de Bangkok, accusé de corruption, a dû
démissionner récemment. A l'heure actuelle, le parti n'a pas été dissous par la Cour.
Tout au plus, Taksin et ses collègues politiciens n'ont été reconnus coupables que
de détails techniques. Aucune charge sérieuse de corruption n'a jamais été prouvée.
Aucune fraude électorale évidente n'a même été découverte. En fait, le parti de
Taksin a réduit l'importance des achats de votes grâce à une politique pro-pauvre.
C'est ce qui a mis en colère le Vieil Ordre, car cela signifiait qu'il ne pouvait
renverser son gouvernement qu'en promettant plus aux pauvres, ou en utilisant
divers moyens pour organiser des coups d'États.
Un certain nombre de questions doivent être posées au nouveau
gouvernement :
1: Le gouvernement va-t-il punir les dirigeants du P.A.D. pour n'avoir pas
respecté la loi, y compris le député démocrate qui participé à l‘occupation de
l'aéroport ? Le P.A.D. aura-t-il à répondre des dommages causés au palais du
Gouvernement ? Les Démocrates vont-ils expulser du parti le député qui a dirigé
l'occupation de l'aéroport ?
2: Les chefs militaires vont-ils être licenciés pour avoir violé la loi et être
intervenus en politique ? Devront-ils démissionner pour avoir donné le feu vert à
l'assaut des deux aéroports et compromis la sécurité aérienne ?

113

3: Le gouvernement va-t-il défendre la constitution antidémocratique ou va-t-
il l'amender dans un sens plus démocratique ?
4: Des élections vont-elles être organisées dès que possible pour permettre à la
population thaïlandaise de s'exprimer ?
5: Quelles sérieuses mesures le gouvernement va-t-il prendre pour protéger les
pauvres de la crise économique ? Quelle politique de création de l'emploi va-t-il
avoir ? Comment peut-il empêcher les travailleurs de se faire licencier des usines ?
Vont-ils augmenter les salaires et réduire la TVA pour stimuler l'économie ? Vont-
ils augmenter les impôts des riches dans le but d'aider les pauvres ?
6: Le gouvernement va-t-il punir les agents de l'État qui ont assassiné des
manifestants désarmés à Takbai durant le gouvernement Taksin ? Vont-ils retirer
leurs troupes et policiers pour qu'une solution politique pacifique puisse être
trouvée ?
7: Le gouvernement va-t-il assurer un équilibre médiatique en autorisant un
espace significatif pour les critiques antigouvernementales des Chemises rouges ?
(Ou bien va-t-il augmenter la censure et son influence sur les médias ?) Le
gouvernement va-t-il abroger la loi de lèse-majesté et autoriser le public à examiner
scrupuleusement et à critiquer les Cours de justice ? Beaucoup d'entre nous
devinent ce que sera la réponse…

114


ANNEXE 6

Déclaration à la presse du professeur associé Giles Ji
Ungpakom, concernant l’inculpation de lèse-majesté

15 décembre 2008

Comme vous le savez, j'ai été assigné à comparaître par le commissariat de
police de Pathumwan pour un interrogatoire, dans la matinée du mardi 20 janvier
2009 à 10 heures. Je suis accusé de lèse-majesté. Cette inculpation provient de mon
livre "Un Coup d'État pour les Riches", publié en 2007. Ceux qui sont jugés
coupables de lèse-majesté sont comdamnés à une lourde peine de prison.
1. La Loi anti lèse-majesté de Thaïlande empêche le bon fonctionnement d'une
monarchie constitutionnelle démocratique, car elle restreint la liberté de parole et
d'expression, et fait en sorte que l'institution de la Monarchie ne puisse être tenue
responsable et manque de transparence. La population thaïlandaise est encouragée à
croire que nous vivons dans "un ancien système monarchique", à mi-chemin entre
une Sakdina et une Monarchie mi-constitutionnelle mi-absolue.
2. En Thaïlande, l'utilisation de la Loi anti lèse-majesté est un moyen
d'interdire toute discussion au sujet d'une des institution les plus importantes du
pays. Le but est d'empêcher toute critique et d'encourager le peuple à une attitude
d‘acceptation automatique. Par exemple, une fois que le Roi a donné sa bénédiction
à la théorie d‘Économie auto-suffisante, nous sommes tous supposés l'accepter et la
défendre, sans se poser de question. Par chance, ce type de lavage de cerveau ne
marche pas très bien dans la societé thaïlandaise, malgré le fait qu'une société ne
pouvant discuter ouvertement d'économie et de programmes politiques reste
arriérée et sous-développée.
3. Les militaires prétendent souvent qu'ils sont les "défenseurs de la monarchie
constitutionnelle", alors que, tout au long de leur histoire, ils ont accompli des
coups d'État anticonstitutionnels. Ces putschs ont toujours été exécutés sous le
prétexte de protéger la Monarchie. Le coup d'État du 19 septembre 2006 en est un
bon exemple. Plutôt que de défendre la Monarchie en tant que telle, l'armée cherche
à se légitimiser elle-même en se référant au Roi. Ainsi la Loi anti lèse-majesté est-
elle utilisée comme un outil par les militaires et les autres élites autoritaristes dans
le but de protéger leurs intérêts plutôt que de préserver la monarchie
constitutionnelle. Prétendre que la Monarchie est toute-puissante (pourtant une

115

image anticonstitutionnelle) fait partie de cette auto-légitimation par l'armée et ses
alliés.
4. Dans la plupart des pays démocratiques, les monarques constitutionnels
jouissent de la stabilité, bien qu'ils soient soumis à l'examen minutieux du public.
Donc, nous pouvons en conclure que la Loi anti lèse-majesté thaïlandaise n‘a pas
pour but de favoriser la stabilité de cette institution mais sert d'autres objectifs.
5. Ceux qui m'accusent de lèse-majesté le font parce que je me suis opposé
inflexiblement par principe aux coups d'État militaires et aux dictatures. Beaucoup
d'autres activistes font face à de similaires inculpations pour la même raison. Nous
ne devons pas oublier leur situation critique. Nous devons mener une campagne
politique nationale et internationale pour défendre les droits démocratiques en
Thaïlande et pour l'abolition de la Loi anti lèse-majesté.
Mon livre "Un Coup d'État pour les Riches"
J'ai écrit et publié ce livre quelques mois après le coup d'État du 19 septembre
2006. Ce livre était une tentative d'analyse académique de la crise politique
thaïlandaise d'un point de vue pro-démocratie. Bien que j'y critique constamment
les graves violations des droits de l‘Homme du gouvernement Taksin, je soutenais
que le putsch était complètement injustifié. J'expliquais que ceux qui avaient
soutenu le coup d'État, les militaires, le P.A.D., des hommes d'affaires mécontents
et les fonctionnaires néo-libéraux et conservateurs, étaient unis dans leur mépris
pour les pauvres. Ils n'ont aucune foi en la démocratie parce qu'ils croient que les
plus démunis sont trop stupides pour avoir le droit de vote. Ils haïssent aussi le parti
de Taksin parce qu'il était capable de gagner les élections, contrairement à eux.
Un autre thème important de mon livre est l'interrogation sur une idée
largement répandue : que la crise était le résultat des différends existant entre la
Monarchie et Taksin. Plus que tous les autres, cet argument a fait enrager les
militaires, car ils espèraient utiliser la légitimité royale pour justifier leur coup. J'ai
aussi tenté d‘engager une discussion sur le rôle d‘une monarchie constitutionnelle,
qui doit être de défendre, ou non, la Constitution et la Démocratie. Dans un autre
paragraphe du livre, j'essayais de faire un compte rendu historique de la monarchie
pour démontrer que c'est désormais une institution moderne et non plus féodale.
J'ai maintenant vendu les mille exemplaires du livre "Un Coup d'État pour les
Riches", mais on peut se le procurer en le téléchargeant sur mon blog
http://wdpress.blog.co.uk/ ou sur le site web de International Socialist Tendency en
Grande Bretagne. Juste après avoir été édité, le livre fut retiré de la vente par la
librairie de l'université Chulalongkorn puis de celle de l'université Thammasart.
Je rejette totalement l'accusation selon laquelle j‘ai commis un crime
quelconque en écrivant et éditant ce livre. Je suis préparé à réfuter toutes les

116

accusations de lèse-majesté dans le but de défendre la liberté académique, la liberté
d'expression et la démocratie en Thaïlande.
Étant donné que cette accusation a été déposée par un agent de la Branche
Spéciale, l'actuel gouvernement du Parti Démocrate doit être interrogé sur son rôle
dans cette affaire et dans beaucoup d'autres. Le nouveau Premier Ministre a déclaré
qu'il voulait prendre des mesures énergiques et fermes contre la lèse-majesté et
beaucoup de cas récents ont été dénoncés par la police.

Giles Ji Ungpakorn

117

ANNEXE 7

Siam rouge, manifeste par Giles Ji Ungpakorn


9 février 2009

Les ennemis du peuple thaïlandais et de la démocratie peuvent avoir leur
armée, leurs tribunaux et leurs prisons. Ils peuvent avoir saisi et truqué le Parlement
et mis en place un gouvernement par le biais de crimes tels que le blocus des
aéroports et autres actions antidémocratiques menées par le P.A.D. Pourtant, ceux
qui aiment la démocratie, les Chemises rouges, ont la force du nombre et s‘éveillent
aux réalités politiques. Désorganisé et dispersé, le mouvement des nôtres serait
faible, tandis qu‘un parti organisé et autodirigé peut créer une force démocratique
capable de briser la dictature.
Alors que les dirigeants du monde entier, comme Obama, luttent pour
résoudre la grave crise économique mondiale, le gouvernement "démocrate" de
Thaïlande laisse des milliers de travailleurs perdre leur emploi. Le gouvernement
considère que sa priorité est de réprimer l'opposition en utilisant les lois sur les
crimes de lèse-majesté, il a même créé dans ce but un site web pour encourager des
citoyens à en dénoncer d‘autres. Des troupes ont été envoyées dans les
communautés et les villages pour étouffer la dissidence.
Les ennemis de la démocratie ont des fusils, une armée et des parrains qui
agissent dans l‘ombre en haut lieu. Mais leur faiblesse, c'est qu'ils sont unis autour
d'une idéologie absurde et non scientifique : l'idéologie de la monarchie. Cette
dernière vise à transformer les Thaïlandais en serfs rampants. Ils veulent nous faire
croire qu'un être humain ordinaire, du fait d'un accident de naissance, peut être
transformé en un dieu, alors que les vraies capacités du Roi ne sont pas différentes
de celles des millions de gens ordinaires qu‘ils soient ingénieurs, artistes,
agriculteurs ou ouvriers qualifiés. Les élites conservatrices veulent nous faire croire
que le Roi aime le peuple et en prend soin. Mais la population thaïlandaise est tout
à fait capable de se prendre en charge elle-même. Tout ce qui est beau et honorable
dans la société thaïlandaise a été créé par les travailleurs.
Ce Roi
a vu sa stature grandir sous les dictateurs militaires corrompus : Sarit, Tanom
et Prapass

118

a autorisé l‘exécution d‘innocents après qu‘ils aient été faussement accusés de
l'assassinat de son frère aîné.
a soutenu le bain de sang à l'Université Thammasart le 6 octobre 1976, car il a
estimé que la Thaïlande avait "trop de démocratie". Il a aussi parrainé la violence
des gangs appelés "scouts de village".
a autorisé l'armée à perpétrer un coup d'État en septembre 2006. En outre, il a
permis que l'armée, les manifestants P.A.D. et le Parti "Démocrate", utilisent son
nom pour destruire la démocratie.
s‘est fait l‘avocat de doctrines économiques qui révèlent son opposition à
toute protection sociale pour les pauvres. Et, pire que tout, ce roi, qui est l'un des
hommes les plus riches du monde, a l'arrogance de reprocher aux pauvres de ne pas
se satisfaire de leur pauvreté (à travers sa théorie d'économie d‘auto-suffisance).
Enfin, ce Roi permet à ses partisans de proclamer qu'il est "le père de la
nation", alors que son propre fils n'est pas respecté par le peuple thaïlandais !
Les élites de la Thaïlande, qui se réclament de la légitimité du Roi, sont des
exploiteurs et des sangsues. Ils ne sont pas les propriétaires de la société. Ils
devraient se rappeler que leur richesse et leur statut sont le résultat du travail
acharné de ces citoyens ordinaires qu‘ils méprisent.
Pour les millions de Thaïlandais qui savent que tout ceci est vrai, seules la
peur et l'intimidation nous empêchent de clamer ces vérités à voix haute.
Si nous sommes isolés, nous aurons peur. Si nous sommes ensemble, nous
aurons du courage. Il est temps faire éclater notre colère, de faire preuve de courage
et de raison pour anéantir la peur qui règne dans la société thaïlandaise et apporter
la lumière à notre pays. Nous devons tous nous poser des questions sur le régime
actuel qui, après tout, n'est rien d'autre qu'une dictature qui nous maintient dans
l'obscurité. Lorsque nous serons tous debout à leur demander des comptes, ils ne
pourrons pas nous emprisonner tous.
Aussi longtemps que nous ramperons devant l'idéologie de la monarchie, nous
ne vaudrons pas mieux que des animaux. Nous devons nous lever et être des
humains, les citoyens d'un monde moderne.
Les couleurs rouge, blanche et bleue du drapeau thaïlandais, copiées sur celles
de l'Occident dans le but de nous endoctriner, de nous apprendre à être fidèles au
slogan "Nation, Religion, Monarchie", celui-là même qui a été récemment encore
utilisé par les manifestants du P.A.D. lorsqu'ils ont bloqué les aéroports. Pourtant,
durant la révolution française, bleu blanc rouge signifiait "Liberté, Égalité,
Fraternité". c'est ce slogan, que nous devons utiliser pour libérer la Thaïlande de
l‘"Ordre nouveau", mis en place par le P.A.D. et l'armée.

119

Comment pouvons-nous nous organiser?
Arrêtez de rêver que l'ancien Premier Ministre Taksin mènera la lutte pour une
société libre. Nous ne pouvons pas compter sur les politiciens de Peua Thaï, non
plus. Ils ne luttent que dans le cadre des structures de la société alors que des
milliers de citoyens sont désireux d'aller plus loin. Lutter en dehors des structures
de la société thaïlandaise contemporaine ne veut pas dire prendre les armes. Cela
signifie nous armer nous-mêmes d‘idées qui peuvent conduire à la liberté et d'en
armer les masses de gens qui soutiennent la démocratie. Nous devons mettre en
place des groupes d'éducation politique et nous rassembler dans un parti. Ce parti
doit être dirigé par les gens du peuple venus de toutes les communautés, les lieux
de travail et les établissements d'enseignement. Pourtant, nous devons être
coordonnés. Nous devons être fermes et confiants : nous sommes tous habilités à
jouer un rôle principal et à définir nos programmes. Ce sera notre force. Nos armes
seront les manifestations de masse, les grèves et la diffusion de nos idées à toutes
les couches de la société, y compris aux rangs inférieurs de l'armée.
En tant que mouvement pour une véritable démocratie, notre parti se doit
d'agir ouvertement. Mais face à la répression par la violence et les moyens
juridiques tels que les lois de lèse-majesté, nous allons également avoir à nous
organiser secrètement. Ils ne doivent pas être en mesure de détruire notre
mouvement par l'arrestation des principaux dirigeants. C'est une autre raison pour
laquelle nous voulons que la direction vienne de la base.
A quoi devrait ressembler notre plate-forme commune?
Il ne faut pas qu'une seule personne détermine la plate-forme commune, car
celle ci doit nécessairement être une décision collective. Mais comme point de
départ je suggère les idées suivantes, les idées d'un citoyen en chemise rouge.
1. Nous devons avoir la liberté d'expression et la liberté de choisir notre propre
gouvernement, sans répression ni peur.
2. Nous devons avoir l'égalité. Il faut abolir la mentalité «élite / petit peuple».
Nous devons abolir la pratique de la prosternation à plat ventre devant la famille
royale. Les hommes politiques doivent être responsables devant les électeurs, au
lieu d‘entretenir des connivences avec d‘obscurs personnages en dehors du contrôle
populaire. Nous avons besoin de construire une culture où les citoyens se respectent
les uns les autres. Nous devons avoir la liberté et l'égalité entre les sexes et entre les
différentes ethnies. Nous devons respecter les femmes, les gays et les lesbiennes.
Nous devons respecter les Birmans, les Laotiens, les Cambodgiens et les
musulmans malais dans le sud. Les femmes doivent avoir le droit à l'avortement.
Les réfugiés doivent être traités avec amitié et dignité comme le ferait toute société
civilisée.

120

3. Notre pays doit être un État-providence. Les taxes doivent être prélevées sur
les riches. Les pauvres ne sont pas un fardeau, mais sont les partenaires du
développement du pays. Les gens doivent être respectés. La présente exploitation
de la société étouffe les individus et détruit la créativité personnelle.
4. Dans notre pays, le Roi doit honorer son rôle constitutionnel et cesser
d'intervenir dans la politique. Mais la classe dirigeante de Thaïlande gagne
beaucoup à utiliser la Monarchie et elle ne s‘arrêtera pas facilement de le faire. La
meilleure façon de résoudre ce problème est d‘établir une république où tous les
fonctionnaires publics seront élus et responsables.
5. Pendant trop longtemps, la société thaïlandaise a été sous la botte des
généraux. Nous devons réduire le budget de l'armée et supprimer l'influence de
celle-ci dans la société en veillant à ce qu'elle ne puisse plus être un obstacle à la
démocratie.
6. Nous devons avoir droit à la justice. Les juges ne devraient pas pouvoir se
référer à la Couronne en vue d'empêcher les gens de critiquer leurs décisions. Nous
devons changer la façon dont les lois sur les "outrages à la Cour" sont utilisées pour
prévenir toute responsabilité. Nous avons besoin de réformer le système judiciaire
de fond en comble. Nous avons besoin d'un système de jury populaire. La police
doit servir la population, et non pas soutirer des pots de vin des pauvres.
7. Les citoyens des villes et des communautés doivent prendre part à la gestion
de tous les établissements publics tels que les entreprises d'État, les médias, les
écoles et les hôpitaux.
8. Notre pays doit se moderniser. Nous avons besoin de développer les
systèmes d'éducation, de transports et de logement. Nous devons exploiter l'énergie
éolienne et l'énergie solaire, pour protéger l'environnement.
9. Notre pays se doit d'être épris de paix, de ne pas entamer de différends avec
les pays voisins ni de soutenir des guerres.
Les dinosaures de la société thaïlandaise, les Chemises jaunes royalistes, vont
écumer de colère face à ce manifeste, mais ce ne sera que les réactions de
personnes qui cherchent à entretenir les croyances superstitieuses du passé dans le
but de s'accrocher à leurs privilèges à tout prix. Leur temps est fini. Nous, les
Chemises rouges pro-démocratie iront de l'avant pour construire une société
nouvelle.
Les élites n'ont pas le droit de priver les gens de leur dignité, afin de soutenir
leurs propres statuts. Ce sacrifice des pauvres au profit des élites doit cesser.
Ceux qui disent que la Thaïlande est "un cas particulier car nous avons un
Roi", ne font que confirmer que ce statut particulier de la Thaïlande, qu'ils veulent

121

protéger, c'est la barbarie et la dictature. Les déclarations sur la "sécurité nationale"
ne soutiennent que la sécurité de ceux qui exploitent et oppriment les autres. Il ne
s'agit pas pour eux de défendre la paix et la sécurité des citoyens.
Ce manifeste est une proposition de plate-forme commune entre Chemises
rouges. Mon propre point de vue est que notre pays doit devenir une société
socialiste, démocratique et sans exploitation de classe. Mais c'est un objectif à long
terme.
La classe dirigeante ne semble puissante, que parce que nous sommes à
genoux. Ce que nous devons faire, c'est nous lever, penser et agir par nous-mêmes.
Ensuite, nous constaterons combien en réalité ils sont faibles et pathétiques!
Dans le passé, que ce soit au cours de la révolution de 1932 ou des luttes des
années 1970 contre la dictature, les gens rêvaient de liberté, de démocratie et de
justice sociale. Il est grand temps de transformer ce rêve en réalité.

Giles Ji Ungpakorn

122


ANNEXE 8

Suwichai Takor condamné à 10 ans de prison


Professeur Associé Giles Ji Ungpakorn
3 Avril 2009


Quelle sorte de pays et de société emprisonne quelqu'un pour avoir fait un
commentaire sur internet? Quel Ministère des Affaires étrangères encourage un
conflit armé avec des pays voisins dans le but de détourner l'attention sur des
problèmes internes? Quelle sorte de gouvernement arrive au pouvoir grâce à la
combinaison d‘un coup d'État militaire, deux coups d'État judiciaires couplés avec
de la violence urbaine, de la corruption et des menaces? Quelle sorte de Premier
Ministre raconte des mensonges à la presse étrangère et aux académiciens d'Oxford
sur l'état de la démocratie et l'utilisation de lois anti lèse-majesté draconiennes ?
Quelle sorte de classe dirigeante utilise "l'amour du Roi" pour justifier un coup
d'État militaire, des actions terroristes par ses partisans et une censure sévère ? Oui,
la Thaïlande se situe dorénavant fermement parmi les rangs des régimes
despotiques de la terre.
Que l'élite dirigeante thaïlandaise, l'armée et les Chemises jaunes fascistes du
PAD, de concert avec le mal nommé Parti Démocrate, puissent emprisonner des
gens comme Suwichai Takor pour dix ans n'est pas surprenant. Tout ce que
Suwichai a fait, c'est de poster un commentaire à propos de la Monarchie sur
internet. Les dirigeants fascistes du PAD, qui utilisèrent la violence urbaine et
bloquèrent les aéroports, sont toujours en liberté et il est peu probable qu'ils soient
mis en prison. Les généraux qui abusèrent de leur pouvoir pour faire un coup d'État
nagent toujours dans l'argent. Personne ne devrait être surpris qu'il n'y ait pas de
justice dans les tribunaux thaïlandais. Il n'y a aucune transparence ni responsabilité
dans toutes les principales institutions publiques, y compris la Monarchie, la
Justice, le Gouvernement et l'Armée. Les juges ont leur propre version de la loi anti
lèse-majesté pour étouffer toute critique.
Ce qui doit nous surprendre et nous inquiéter c'est que la quasi-totalité du
mouvement ONG et des académiciens thaïlandais ainsi que les principaux médias
soient restés silencieux, ou pire, aient soutenu cette atteinte à la liberté de parole et
à la démocratie. Et ce qui doit aussi nous mettre en colère, c'est qu'Amnesty

123

International ait refusé de faire quoi que ce soit pour défendre les prisonniers de
conscience en Thaïlande.
Le mouvement ONG a tourné le dos à la "politique" et à la primauté des
mouvements de masse durant les années 1980. En lieu et place, ils ont embrassé la
"politique des lobbies". Tout d'abord ils ont adulé le gouvernement Thaï Rak Thaï.
Puis, la politique pro-pauvres du gouvernement administra la preuve que les ONG
n'avaient que "joué" au développement, elles se dépêchèrent de soutenir les
royalistes conservateurs. Une telle volte-face ne peut s‘expliquer par leur ignorance
de la politique et des expériences internationales. Les dirigeants des ONG
affirmèrent qu'ils étaient des activistes et non des rats de bibliothèques ou des
théoriciens. C‘est ainsi qu‘ils justifient eux-mêmes leur soutien au coup d'État de
2006 et leur incapacité à défendre ensuite la démocratie. Plutôt que de perdre du
temps à analyser la situation politique, ils cherchent à faire pression sur les
généraux, sur les gouvernements de quelque bord qu‘ils soient, et sur tous ceux qui
ont le pouvoir, pour obtenir quelque chose.
Les universitaires sont encore pires. Pendant des décades ils ont fui les débats
politiques, s‘intéressant plus aux querelles personnelles qu‘aux problèmes de
principes. Ils ne cherchent pas à se justifier ni à argumenter sur leurs idées. Les
articles qu‘ils publient occasionnellement sont descriptifs et ignorent les travaux de
ceux qui posent des questions gênantes. C‘est ainsi que, lorsqu‘ils défendirent leurs
intérêts de classe moyenne en soutenant le coup d'État de 2006, ils ne ressentirent
pas le besoin d'une explication sérieuse, se contentant de dire que les pauvres "ne
comprennent pas la démocratie". Cette conduite qui n‘a rien d‘académique est
richement récompensée. Beaucoup d'entre eux touchent des revenus
supplémentaires en collaborant avec l'élite dirigeante.
L'élite conservatrice thaïlandaise joue un jeu dangereux. Ils ont entamé une
guerre civile entre le peuple (représenté actuellement par les Chemises rouges) et
les Chemises jaunes royalistes. Au début de 2006, ils ont décidé qu'ils utiliseraient
des moyens extraconstitutionnels pour se débarrasser d'un gouvernement élu. Leur
justification : la "corruption" et "les abus de pouvoir‖ du Premier Ministre Thaï Rak
Thaï Taksin Shinawat. Bien qu'il y ait certes beaucoup à critiquer sur les activités
de Taksin et du Thaï Rak Thaï, on doit tout de même préciser que les élites
conservatrices, y compris la Monarchie, ont toujours été corrompues et ont toujours
abusé du pouvoir. Ce qu'ils ne supportaient pas, c'est qu'un autre puisse devenir
plus puissant qu'eux à travers le processus démocratique.
Ces élites ont dirigé la Thaïlande pendant des décades, à l‘arrière de la scène,
comme si le pays était leur fief personnel. Un réseau pernicieux de relations patron-
client attire de nouvelles recrues dans cet "auge pour élites" où des fortunes se font
sur le dos des pauvres travailleurs. Ce vaste organisme parasite justifie sa légitimité

124

en maintenant que la Thaïlande est une monarchie absolue dont le Roi est un dieu
tout-puissant. Et pourtant le Roi est faible, n'a aucun caractère et son pouvoir est
une fiction. Les généraux de l'armée, les politiciens, les hommes d'affaires et les
conseillers privés du palais se prosternent eux-mêmes jusqu‘à terre et rendent
hommage au "puissant" Roi, tout en exerçant le pouvoir réel dans le pays et
engrangeant d‘énormes profits. Mais le Roi est très vieux et son fils est haï, craint
ou méprisé. D'où viendra le nouveau ticket alimentaire de l'élite lorsque le Roi
décédera ?
Comme dans le conte des "Vêtements neufs de l'empereur", les élites
racontent un tas de mensonges à la population thaïlandaise (et sans doute aussi au
Roi) dans le but de maintenir leur système. Le Roi est un Dieu ! Le Roi est tout-
puissant ! Nous servons le Roi ! La loi anti lèse-majesté ainsi que les autres
mesures autoritaires sont utilisées pour renforcer ces mensonges. Mais le garçon a
déjà parlé ! La plupart des gens en Thaïlande peuvent voir que l'Empereur est nu !
Le Roi n'a pas assuré ―l'union de la société thaïlandaise". Il n'a pas créé la justice et
l'égalité et il s'est publiquement rangé du côté des militaires et des anti-démocrates
durant son règne.
Néanmoins le processus pour détruire la corruption, les privilèges et le réseau
autoritaire autour de la Monarchie prendra du temps. Des gens comme Suwichai
Thakor, Da torpedo, Boonyuen Prasertying et beaucoup d'autres vont souffrir en
prison. Les Chemises rouges devront se mobiliser et s'organiser sur le long terme.
Entre-temps des politiciens, comme Taksin et bien d'autres, s'accrochent toujours
aux idées royalistes, affirmant être de "loyaux sujets" du Roi, tout en attaquant ses
conseillers privés qui ont fomenté le coup d'État. Beaucoup de Chemises rouges
sont déterminées à bouger et veulent aller beaucoup plus loin afin de bâtir la
démocratie et la justice sociale.
Nous ne devons plus avoir peur. Je le sais, il est plus facile pour moi de le dire
à partir de la Grande Bretagne où je suis en sécurité ! Nous devons tous être ce petit
garçon qui dit ce qu‘il voit, lorsque passe devant lui l'empereur entièrement nu.
Pourquoi devrions-nous, les Thaïlandais, être de "loyaux sujet du Roi" ? Dans une
société démocratique et égalitaire, le Roi devrait être loyal envers nous. Si lui ou
n'importe quel futur Monarque n'est pas prêt à écouter le peuple, à respecter le
peuple comme étant son maître et à défendre la démocratie, alors nous avons
certainement besoin d'une république.

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ANNEXE 9

Thaï Red U.K. condamne l'arrestation des dirigeants des Chemises rouges
Non à l'état d'urgence! Non à la répression militaire!
Ramenez la démocratie en Thaïlande maintenant!
Giles Ji Ungpakorn et Wattana Ebbage, au nom de Thaï Red U.K.


Giles Ji Ungpakorn
13 janvier 2009

Thaï Red U.K., l'association des Chemises rouges de Grande-Bretagne,
condamne la déclaration de l'état d'urgence par le gouvernement illégitime
d'Abhisit Vejjajiva. Nous condamnons l'utilisation de tanks et de munitions de
guerre par les militaires contre les protestataires. Nous disons non à un autre coup
d'État. Nous condamnons aussi l'arrestation des dirigeants des Chemises rouges et
demandons qu'ils soient tous relâchés. Nous nous inquiétons de la création par des
politiciens pro-gouvernement, comme Newin Chitchorp, de bandes de voyous
armés, les Chemises bleues, qui se sont attaqués à des manifestants pro-démocratie.
Le gouvernement devrait démissionner immédiatement, afin de permettre en
urgence la tenue d'élections authentiquement démocratiques. Ce serait un premier
pas vers une solution pacifique à cette longue crise.
Pourquoi les Chemises rouges ne sont pas un simple reflet des Chemises
jaunes royalistes
Il est tentant pour ceux qui observent les événements thaïlandais de conclure
simplement que les Chemises rouges protestataires sont un simple reflet des
Chemises jaunes royalistes qui occupèrent les aéroports internationaux à la fin de
l'année dernière. Il n'y a rien de plus éloigné de la vérité.

Les Chemises jaunes
Les Chemises jaunes royalistes fondèrent le P.A.D., un mouvement à
tendances fascistes inquiétantes. Depuis 2006, ils ont réclamé que la démocratie
thaïlandaise soit abolie en faveur d'une dictature "d'Ordre Nouveau". Ils ont
constamment affirmé que la majorité des Thaïlandais, spécialement les pauvres,
sont trop ignorants pour être autorisés à avoir le droit de vote. Ils accueillirent
favorablement le coup d'État militaire de 2006, occupèrent le palais du

126

gouvernement et bloquèrent le Parlement avec des bandes armées, tout en assurant
"lutter pour le Roi". A la fin de l'année dernière, avec la complicité de l'armée, ils
prirent le contrôle des aéroports internationaux de Thaïlande et causèrent presque
une guerre avec le Cambodge. Ils sont une partie intégrale de l'actuel gouvernement
du (mal nommé) Parti Démocrate. Ce gouvernement n‘est pas conforme aux vœux
démocratiques des Thaïlandais. Il n'est arrivé au pouvoir qu'après que la Cour de
justice fut transformée en un outil politique par les Chemises jaunes pour dissoudre
deux fois de suite le parti le plus populaire. Ensuite, l'armée menaça et acheta des
politiciens louches comme Newin Chitchorp pour qu'ils changent de camp (ce
politicien fut nommé d'après le dictateur militaire birman Newin !)
Les Chemises jaunes représentent une élite réactionnaire, une alliance entre
l'armée, le Palais et son Conseil privé, le P.A.D. et le Parti Démocrate. Ils ont peur
que leurs privilèges soient en danger si on donne davantage de pouvoir aux pauvres
qui représentent la majorité de l'électorat. Le Parti Démocrate n'a jamais réussi à
gagner la majorité des votes populaires. Malheureusement, la plupart des
universitaires de la classe moyenne, et beaucoup de dirigeants d'O.N.G. soutiennent
eux aussi les Chemises jaunes et ont accueilli favorablement le coup d'État de 2006
qui abolit la Constitution démocratique de 1997.
Durant leur violente protestation de 2008, les Chemises jaunes reçurent le
soutien de la totalité de l'appareil d'État thaïlandais et des médias. Le P.A.D.
saccagea l‘intérieur du palais du gouvernement, attaqua violemment la police et
causa d'énormes dommages à l'économie en occupant les aéroports. A l'heure
actuelle, aucun dirigeant du P.A.D. n'a été puni pour cette utilisation de la violence
et aucun n'a été condamné par les principaux médias ni par les milieux univrsitaires
ou les dirigeants d'O.N.G. Les militaires n'ont jamais été sanctionnés pour leur
coup d'État illégal ou pour leur corruption endémique. Donc, quand le Premier
Ministre thaïlandais Abhisit parle de "respect de la loi", c'est à la fois une absurdité
et une hypocrisie.

Les Chemises rouges
Les Chemises rouges sont un mouvement pro-démocratie. Beaucoup
soutiennent les programmes de l'ancien Premier Ministre Taksin Shinawat parce
que son gouvernement offrit le premier système de protection de la santé que les
Thais aient jamais eu, et a mis en œuvre d'autres mesures pro-pauvres. Son parti a
gagné les élections à maintes reprises, même après le coup d'État. Cependant, les
Chemises rouges ne sont pas simplement des partisans et des marionnettes de
Taksin. Ce sont des citoyens ordinaires, la plupart d'entre eux croyant
passionnément à la liberté et à la démocratie. Il y a beaucoup de Chemises rouges

127

qui ne sont pas partisans de Taksin. C'est aussi un mouvement de pauvres urbains et
ruraux, des gens qui ont vu leurs droits démocratiques violés par les Chemises
jaunes.
Aujourd'hui, tout en luttant pour la démocratie, les Chemises rouges
commencent à se questionner sur la "dictature silencieuse" des conseillers du Roi
dans le Conseil privé. Ils ont brisé un vieux tabou à propos de la Monarchie. En
nombre significatif ils sont en train de devenir républicains, tandis que d'autres,
nombreux également, réclament toujours une véritable monarchie constitutionnelle
qui ne s‘implique pas dans la politique.
Les Chemises rouges n'ont pas de gardes armés comme les Chemises jaunes
ou bleues. Ce ne sont pas des gens riches qui peuvent protester pendant des jours
entiers sans aller travailler. Ils ont fait de gros efforts pour éviter la violence, bien
qu‘ils aient été agressés. La conduite des Chemises rouges quand ils ont encerclé la
voiture du Premier Ministre ou forcé l'entrée d'un hôtel à Pattaya pour empêcher la
tenue du sommet de l'ASEAN, n'a pas causé de graves préjudices ni de sérieux
dommages, à la différence des actions des Chemises jaunes.
Aussi bien en termes de "moyens" qu’en termes de "fins", les Chemises
rouges et les Chemises jaunes sont opposés. Nous appelons tous les amoureux
de la liberté dans le monde à soutenir notre lutte pour la démocratie en
Thaïlande. Nous soutenons les récents commentaires de Jakrapop Penkair,
membre des Chemises rouges, quand il déclara que le peuple thaïlandais a le
droit d'organiser un mouvement de lutte populaire pour la démocratie.


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Annexe 10

Crise thaïlandaise: Le besoin d'établir quelques principes de base

Professeur associé Giles Ji Ungpakorn
13 avril 2009

Lorsque ils regardent et commentent les récents événements en Thaïlande, les
observateurs doivent s'en tenir à quelques principes de base. Ceux-ci sont:
1- Aucun gouvernement où que ce soit dans le monde n'a le droit d'utiliser des
troupes pour tirer sur des manifestants dans la rue, spécialement quand ils ne
portent pas d'armes à feu. L'utilisation de l'armée par le gouvernement Abhisit pour
tuer des gens de sang-froid est un scandale. Ce n'est ni une "mesure" ni
"l'application des règles de la loi". Cela met le gouvernement thaïlandais au même
niveau que la junte birmane, avec des buts similaires : s‘accrocher à un pouvoir
illégitime et protéger les intérêts des privilégiés.
2- Si les observateurs veulent pontifier sur les "pouvoir de la Loi", alors ils
doivent d'abord dénoncer le coup d'État militaire illégal de 2006, le manque
d‘impartialité et de responsabilité du système judiciaire qui a décidé de la
dissolution du T.R.T. et du P.P.P., l'occupation illégale du palais du gouvernement
et des aéroports par le P.A.D., l'utilisation d'armes à feu et de bombes par ce
dernier, les pots-de-vin illégaux et les menaces pour faire accéder les Démocrates
au pouvoir, les bandes illégales de Chemises bleues soutenues par le gouvernement
qui portaient des armes à feu, et le rôle illégal et extra-constitutionnel du Palais et
des conseillers du Roi pour contrarier le fonctionnement de la démocratie. Aucun
des faits ci-dessus n'a été sanctionné.
3- Il y a une ligne claire entre la démocratie et la dictature. "La démocratie de
style thaïlandais" est un mythe de l'élite. Les Jaunes ont régulièrement trahi les
vœux démocratiques de la majorité de la population. Ils veulent plus d‘emplois
publics nommés et moins de pouvoir pour l'électorat. Ils veulent un "Ordre
Nouveau". Ils veulent la censure. Ils soutiennent les lois draconiennes anti lèse-
majesté qui étouffent les droits basiques de liberté de parole. Les Rouges ne sont
peut-être pas des anges, mais ils aspirent à un véritable processus démocratique
sans l'interférence des militaires, des conseillers du Roi ou du Palais. Ils
préféreraient se référer à la Constitution de 1997, plus démocratique que l'actuelle
qui a été rédigée par les militaires.

129

4- La colère des Chemises rouges de ces derniers jours n'est pas sans raison.
Depuis 2006, la majorité des Thaïlandais a été continuellement abusée par l'élite
des Chemises jaunes, la plupart des médias et des universitaires. Quand des images
de Chemises rouges fracassant la voiture du Premier Ministre sont montrées, il est
malhonnête et c‘est du mauvais journalisme de ne pas en fournir l‘explication ci-
dessus.
5- La majorité des Chemises rouges soutiennent Taksin, non parce qu'ils ont le
"culte des héros", mais parce que son gouvernement a apporté un système universel
de protection de la santé et d'autres mesures pro-pauvres. Les Démocrates et les
Jaunes se sont toujours opposés à ces programmes, et ils savaient que pour cette
raison, ils ne pouvaient pas gagner les élections populaires. C'est pourquoi ils
voulaient un coup d'État.
6- La plupart de l'élite thaïlandaise est corrompue, spécialement les généraux
et les politiciens. Pourquoi n‘accuser que le seul Taksin ? Il faut qu‘ils soient tous
punis, ou bien aucun d‘entre eux.
7- La totalité de l'élite thaïlandaise soutient l'utilisation de la violence d'État,
que ce soit lors des affrontements dans le Sud, lors de la guerre contre la drogue ou
contre des manifestants désarmés. Taksin doit assumer la responsabilité des graves
violations des droits de l‘Homme commises tandis qu'il était Premier Ministre. De
même doit le faire le reste de l'élite, y compris Abhisit et les généraux. Il y a une
longue histoire de crimes d'État thaïlandais et nous devons dénoncer cela. Nous
pouvons commencer par dénoncer les meurtres commis de sang-froid par les
troupes armées dans les rues de Bangkok ce 14 Avril.

130


Annexe 11

L'armée tire sur les manifestants pro-démocratie !

Les Royalistes en chemise jaune ont maintenant montré leur vraie couleur en
ordonnant aux troupes de tirer des rafales mortelles d'armes automatiques sur les
manifestants à un croisement autoroutier dans Bangkok durant les premières heures
du Lundi 14 Avril. Depuis 2006, la dictature royaliste a essayé par tous les moyens
de s'accrocher à ses privilèges et au pouvoir. Ils ont organisé un coup d'État en
Septembre 2006, ils ont utilisé la Cour de justice pour dissoudre les partis élus au
gouvernement, ils ont eu recours aux foules armées du P.A.D. pour créer le chaos
en s'emparant du palais du gouvernement, en bloquant le Parlement et finalement
en occupant les aéroports internationaux. Maintenant, ils sont prêts à tuer les
manifestants Chemises rouges pro-démocratie. C'est la quatrième fois en quarante
ans que les forces de sécurité ont utilisé la force brutale à Bangkok pour maintenir
leur pouvoir.
Les Chemises rouges n'abandonneront pas la lutte ! Victoire pour la
démocratie ! Victoire pour les Chemises rouges ! A bas la Dictature Royaliste ! En
avant pour une République !
Il est temps pour tous ceux qui croient en la liberté et la démocratie de se lever
et de condamner le régime thaïlandais.

Giles Ji Ungpakorn
14 Avril 2009

131



Annexe 12

L'affaire Da Torpédo ramène la Thaïlande à l'âge des ténèbres
Il est temps pour les Chemises rouges de clarifier leur façon de lutter

Giles Ji Ungpakorn

Le mois dernier Daranee Charnchoengsilpakul (ou "Da Torpedo») a été
condamné à dix-huit ans de prison pour "crime de lèse-majesté" après un procès
secret à Bangkok. Ceci est simplement un autre exemple de la façon dont la
Thaïlande cherche à ressembler aux pays autoritaires comme la Corée du Nord.
D'autres exemples sont l'utilisation de la loi sur la sécurité intérieure pour empêcher
les manifestations pacifiques des Chemises rouges pro-démocratie et la façon dont
le Premier ministre non élu, Abhisit, a exhorté l'armée à tuer des manifestants en
avril de cette année. Ce qui est aussi choquant, c'est le silence complet des soi-
disant "militants des droits de l‘Homme", des ONG et des universitaires en
Thaïlande sur ce qui s'est passé. Ceci ne peut être décrit que comme honteux. La
politique constante d'Amnesty International, qui est de fermer les yeux sur les
détenus d‘opinion thaïlandais, emprisonnés pour lèse-majesté, est également
scandaleuse, et remet en question le rôle de cette organisation.
Da Torpedo n'a jamais commis d'actes de violence. Elle n'a jamais tué
personne ni détruit les biens de quiconque. C'est une militante pro-démocratie qui a
fait des discours publics. Elle a été condamnée à dix-huit ans de prison pour avoir
pris la parole. En Thaïlande, les officiers de l'armée et les fonctionnaires de l'État
qui commettent des crimes violents contre les gens sont libres de jouir du pouvoir
et des privilèges. Le pire des crimes aux yeux des élites du pouvoir thaïlandais, est
de penser par soi-même et d'exprimer ses pensées. C'est pourquoi Da est en prison.
C'est pourquoi Suwicha Takor et d'autres sont en prison pour crime de lèse-majesté.
Les élites thaïlandaises nous prennent pour des imbéciles. Ils veulent que nous
fassions ce qu'ils nous disent et soyons fidèle à la Nation, à la Religion et au Roi.
Lorsque le leader pète, nous devons tous péter. S'il porte une chemise rose, nous
devons tous en porter une aussi. Nous devons tous croire qu'il est l‘inventeur et
l‘auteur de tout ce qui est valable dans ce pays. Les élites veulent nous faire ramper
sur le sol devant eux comme si nous n'étions pas des êtres humains. Nous devons
sourire comme des idiots et chanter à l'unisson que nous "aimons notre roi et notre

132

pays". Le problème de la société thaïlandaise est que les dirigeants ont toujours été
corrompus, brutaux et barbares, tandis que les gens sont généralement bons.
Pourtant, "Ils" revendiquent le droit de nous apprendre à être de bons citoyens.
La démocratie ne pousse pas sur les arbres ni ne nous tombera dans les mains
comme un fruit mûr. Nous devons tous nous battre pour elle et cela doit être une
lutte collective. Cela signifie que nous ne devons jamais oublier Da Torpedo,
Suwicha, et les autres prisonniers d'opinion qui croupissent dans les prisons
thaïlandaises. Nous devons faire campagne pour l'abolition de la loi anti lèse-
majesté.

Le différend entre les dirigeants Chemises rouges
L'actuel différend entre les dirigeants Chemises rouges n'est pas un problème.
C'est au contraire une occasion pour les millions de Chemises rouges pro-
démocratie de participer à un débat extrêmement important. Nous devons avoir un
débat ouvert, tout en essayant de maintenir une certaine unité sur les questions
spécifiques au sein du mouvement Chemise rouge dans son ensemble. Un
mouvement pour la démocratie, de par sa nature même, doit être riche en débats et
en argumentations. Le débat porte sur la voie à suivre pour obtenir la démocratie. Il
ne s'agit pas du tout de question d'individus cherchant à se mettre personnellement
en avant, bien que les Chemises rouges ne soient pas des anges. Les contentieux
habituels chez les Chemises jaunes royalistes, en revanche, portent beaucoup plus
sur l‘attribution des bonnes places que procure le pouvoir et l‘autorité publique. Car
ce qui rassemble en premier lieu les Chemises jaunes, c'est la défense de leurs
privilèges personnels face à la démocratie populaire.
Les Chemises rouges ont appris par la lutte depuis le coup d'État du 19
Septembre 2006, que la « véritable démocratie » ne pourra pas être obtenue
uniquement par des manifestations de masse ou en remportant des élections
répétées. Des manifestations ont été réprimées dans le sang et les résultats des
élections ont été maintes fois remis en cause par des moyens inconstitutionnels. Le
mouvement pro-démocratie sait que nos objectifs sont bloqués par des intérêts
puissants et enracinés. Il ne s'agit pas d'une seule personne ou d'une institution
parmi les élites. Il s'agit de l'armée, des tribunaux, des hauts fonctionnaires, de la
famille royale, du Conseil privé, du Parti Démocrate et de ses alliés. Ils s'opposent
tous ensemble aux vœux de millions de Thaïlandais ordinaires. Ils sont contre la
démocratie, la justice sociale et le progrès.
Ces élites conservatrices possèdent deux armes principales : la possibilité
d'utiliser la violence et les moyens pour essayer de se bâtir une légitimité. Le centre
du pouvoir et de la violence est l'armée. Mais ils utilisent en permanence la

133

monarchie pour légitimer leurs actions et ce roi faible et sans principes est complice
de cela.
Le débat actuel entre les Chemises rouges porte sur le moyen de parvenir à la
démocratie : faut-il une réforme ou une révolution ? Il ne s'agit pas de savoir s'il
faut renverser le capitalisme ou pas. Le débat est très vif en ce moment parce que
nous nous trouvons à un tournant important. Tout le monde peut constater le plein
pouvoir des élites. La question est de savoir comment y faire face. Faut-il parvenir
à un compromis dans l'espoir d'une réforme de ces dernières ou devons-nous lutter
pour les renverser?
M. Taksin et les trois dirigeants politiques du programme Kwam Jing Wan
Nee sont dans le camp réformiste. Ils ont le sentiment que la tâche de renverser les
élites est trop lourde, trop dangereuse et contre-productive. Ils veulent parvenir au
compromis par une voie pacifique. Ils sont prêts à maintenir la monarchie telle
quelle, avec des modifications mineures. Beaucoup de militants Chemises rouges
sont d'accord avec eux, parce qu'ils craignent des violences et des bouleversements.
Une révolution risque d'être réprimée dans le sang et par de longues peines
d'emprisonnement. C'est une tâche difficile. Mais une réforme risque de n'être
qu'une simple capitulation face aux élites conservatrices. La récente pétition
adressée au roi pour qu'il gracie M. Taksin, qui a été soutenue par cette faction et
organisée par des millions de Chemises rouges de la base, charrie de nombreux
dangers. Elle reconnaît au Roi un pouvoir non-démocratique et peut créer des
illusions. Mais elle permet aussi de montrer que le roi et les royalistes sont contre le
peuple. Elle a provoqué de véritables maux de tête chez les conservateurs.
Jakrapop et Surachai sont pour la révolution. Moi aussi. Mais nous pouvons
être en désaccord sur d'autres questions. Je ne peux et ne veux pas parler pour eux.
Ce serait injuste. Toutefois, ils sont clairs sur le fait que la monarchie doit être
réformée. Mon opinion est qu'il est trop tard pour souhaiter une monarchie
constitutionnelle en Thaïlande sur le même modèle que celui de la Grande-
Bretagne ou du Japon. Les généraux de l'armée et les élites conservatrices ont
montré qu'à tout moment ils sont prêts à recourir à la Monarchie pour détruire la
démocratie et déchirer la Constitution. Par conséquent, nous devons abolir la
monarchie et réduire la taille et la puissance de l'armée. L'histoire thaïlandaise nous
enseigne depuis les années 1970 et 1990 que les changements importants dans la
société n‘interviennent que par la lutte de masse. Les actions de petits groupes ou
de groupes armés ne peuvent pas réaliser les changements
radicaux nécessaires. Un grand nombre de militants Chemises rouges sont
maintenant contre la monarchie. Il y a un sentiment anti-monarchie de plus en plus
fort dans tout le pays et les élites le savent bien.

134

En tant que socialiste, je souhaiterais que durant la lutte révolutionnaire pour
la démocratie, de nombreuses personnes se rendent compte que la démocratie
parlementaire n'est pas suffisante. Nous avons besoin d'une démocratie économique
où le peuple puisse se prononcer sur l'investissement et la production. Il s'agit de la
vraie démocratie du socialisme. C'est à un million de kilomètres des dictatures
staliniennes de Corée du Nord, de Chine, du Laos ou de Cuba.
Il n'y a aucune garantie de succès pour la voie révolutionnaire en Thaïlande.
Ce sera une lutte longue et difficile. Mais je crois que l‘on ne peut plus croire à la
réforme pour parvenir à la démocratie. Le comportement des élites depuis le coup
de 2006 l'a prouvé.

135



Annexe 13

Le coup d'État du 19 septembre, trois ans après

Le 19 septembre 2006, l'armée thaïlandaise a fait un coup d'État pour
renverser le gouvernement élu de Taksin Shinawat. Les soldats arboraient des
rubans jaunes royaux et la junte militaire a fait valoir qu'elle avait fait le putsch
pour protéger "la démocratie avec le Roi comme chef de l'État". Ils n'avaient
certainement pas fait cela pour protéger la démocratie, mais la plupart des
Thaïlandais ont cru que c'était effectivement un «coup royal». Le coup d'État est
intervenu après des manifestations massives des conservateurs royalistes de
l'Alliance du Peuple pour la Démocratie (PAD) contre le gouvernement élu durant
lesquelles de nombreux membres du PAD et des dirigeants du soi-disant Parti
Démocrate avaient appelé le roi à limoger le Premier ministre élu et à en nommer
un autre. Plus tard, le mouvement des Chemises jaunes du PAD a pris un caractère
semi-fasciste, en utilisant le nationalisme extrême et en ayant ses propres gardes
armés. Ils ont utilisé la violence de rue à Bangkok.
Il a toujours été exagéré d'affirmer que "tous les Thaïlandais vénèrent le Roi"
ou que "la monarchie a fait l'unité du pays pendant des décennies". Des
déclarations comme celles-ci démontrent le régime de contrainte qui entoure les
attitudes du public face à la Monarchie, les véritables tensions profondes dans la
société et le grave manque de puissance, de courage et de caractère démontré par ce
Roi tout au long de son règne. Néanmoins, il y eut une courte période de vingt ans
après le milieu des années 1980 où la Monarchie a été très populaire. La raison a
plus à voir avec la faiblesse des oppositions éventuelles et le niveau de promotion
que l'institution a reçu, plutôt qu'à un ancien ou naturel amour pour le roi des
Thaïlandais. Pourtant, il a suffi à convaincre la plupart des Thaïs que la monarchie
était profondément ancrée dans la société. La crise actuelle a brisé toutes ces
illusions. Depuis le putsch, les royalistes ont fait la promotion de l'idéologie
"d'économie d‘auto-suffisance" du Roi, qui plaide contre la redistribution des
richesses. Dans le même temps, les documents budgétaires du Bureau de la Maison
royale montrent que plus de 6 milliards de bahts des deniers publics ont été
dépensés pour la Monarchie en 2008, principalement pour le Bureau (plus de 2
milliards), les visites royales à l'étranger (500 millions), le Département d'Aide-de-
Camp royal thaï (plus de 400 millions) et le reste pour assurer la sécurité de la

136

famille royale par la police et l'armée. Ce chiffre ne comprend pas le coût de la
nouvelle flotte d'avions royale, qui s'élève à 3,65 milliards de bahts.
Cependant, certains commentateurs, qui devraient être mieux informés, vont
très loin dans leur soutien à la monarchie et aux illusions que l‘on peut se faire à
son sujet. Benjamin Zawacki, chercheur d'Amnesty International pour l'Asie du
Sud-Est, faisant un commentaire honteux à propos des dix-huit années
d'emprisonnement auxquelles une militante Chemise rouge a été condamnée pour
avoir fait un discours contre la monarchie, a déclaré que "vous avez une institution
ici (la monarchie) qui a joué un rôle important dans la protection des droits de
l‘Homme en Thaïlande. Nous pouvons comprendre pourquoi la monarchie a besoin
d'être protégée" (par les lois de lèse-majesté). Il n'y a absolument aucune preuve
que le Roi a toujours protégé les droits de l‘Homme. En fait, c'est le contraire qui
est vrai. Il suffit de regarder ce qui s'est passé le 6 octobre 1976. La déclaration
n'est pas surprenante, toutefois, puisque le bureau d'Amnesty International en
Thaïlande est étroitement associé aux semi-fascistes du PAD.
Immédiatement après le coup d'État en 2006, il n'y a eu aucune réaction de la
masse des millions de citoyens qui avaient voté à plusieurs reprises pour le
gouvernement du Thaï Rak Thaï (TRT) de Taksin. Mais un petit groupe de
militants, qui se nommait "le réseau du 19 septembre contre le coup" organisa une
protestation et des manifestations répétées. Je faisais partie de ces gens qui ont
protesté contre le coup d'État. Mais nous n'étions pas partisans du TRT de Taksin et
étaions critiques vis à vis de ses violations flagrantes des droits de l‘Homme dans le
Sud et lors de la guerre contre la drogue. Depuis lors, la destruction de la
démocratie par les élites conservatrices a continué sans relâche et entraîné le
développement d'un Mouvement Populaire pro-démocratique appelé les «Chemises
rouges». Il est depuis longtemps devenu nécessaire de prendre parti. C'est pourquoi
j'ai rejoint les Chemises rouges en novembre 2008.
Après avoir écrit une nouvelle constitution pro-militaire et utilisé les tribunaux
pour dissoudre le parti T.R.T de Taksin, la junte militaire qui avait fait le coup
d'État de 2006, a organisé de nouvelles élections en 2007. Elles ont été remportées
par le Parti du Pouvoir du Peuple (PPP), un nouveau parti créé par des politiciens
de l'ancien TRT. Encore une fois les résultats des élections ont été ignorés. Les
tribunaux conservateurs, les violentes manifestations par le PAD qui ont abouti à la
fermeture des aéroports internationaux, ainsi que l'activité occulte de l'armée, ont
finalement conduit au gouvernement non démocratique du chef du Parti
Démocrate Abhisit Vejjajiva, nommé Premier Ministre en décembre 2009. La
Thaïlande a fait plusieurs pas supplémentaires en arrière avec les nouvelles mesures
rétrogrades que sont l'introduction d‘une censure draconienne, l'utilisation des lois
de lèse-majesté contre des militants pro-démocratie, et la création par le

137

gouvernement, du groupe paramilitaire armé appelé «Chemises bleues». Ces
derniers sont supposés être des soldats en civil. Ils sont contrôlés par des hommes
politiques gouvernementaux comme Newin Chitchorp et Sutep Teuksuban. La
raison de la création des Chemises bleues, c'est que le PAD échappe au contrôle du
gouvernement et qu'il y a donc des tentatives pour limiter son pouvoir. Néanmoins,
le ministre des Affaires étrangères est un partisan du PAD qui a pris part à
l'occupation illégale des aéroports.
Les Chemises rouges ont continué à évoluer. Des réunions de masse de
centaines de milliers de gens ordinaires ont eu lieu dans un stade à Bangkok. Le
mouvement a été initialement bâti par d'anciens politiciens TRT, mais il est
rapidement devenu un mouvement populaire avec des représentants dans la plupart
des communautés à travers le pays et même à l'étranger. Ils ont des groupes locaux
d'information, des radios communautaires et des sites web.
En avril 2009, pour la quatrième fois en quarante ans, les troupes ont ouvert le
feu sur des manifestants pro-démocratie à Bangkok. Quelques mois plus tard, un
enregistrement d'une réunion du cabinet a été divulgué au public. Le Premier
Ministre Abhistit avait été filmé exhortant les militaires à créer une situation leur
donnant l‘occasion de tirer sur les manifestants Chemises rouges. Chaque fois que
les soldats ont tiré sur des manifestants désarmés en Thaïlande, l'objectif a été le
même : protéger les intérêts des élites conservatrices qui ont géré le pays pendant
les soixante-dix dernières années. Cette fois, les chemises des protestataires étaient
rouges et au moins deux personnes sont mortes tandis que des centaines d'autres ont
été blessées, certaines grièvement. Depuis lors, le gouvernement d'Abhisit, soutenu
par l'armée, a utilisé à plusieurs reprises la "sécurité intérieure" comme excuse pour
empêcher des manifestations de rue légitimes. Il a déclaré à Bangkok ce qui
équivaut à "la loi martiale" pour les prochains jours.
Le parti Thaï Rak Thaï de Taksin a été moderniste et c'est pourquoi les
conservateurs le détestaient. Pour la première fois depuis des décennies, un parti
avait obtenu le soutien massif des pauvres parce qu'il croyait que les pauvres
n'étaient pas un fardeau. Ils ont fait valoir que les pauvres devraient être des
«parties prenantes» plutôt que des serfs. Ces politiques dites «populistes» ont été
élaborées après la crise économique asiatique de 1997 et étaient le résultat de larges
consultations dans la société. Ce n'était pas un parti socialiste, mais un parti de gros
hommes d'affaires engagés dans un programme massif et global de libre-entreprise
et des politiques keynésiennes au niveau local pour les villages. Lorsque le parti est
arrivé au pouvoir en 2001, les banques avaient cessé de prêter et il y avait un besoin
urgent de stimuler l'économie. Il a représenté les intérêts modernisateurs d'une
faction importante de la classe capitaliste.

138

Les principales forces derrière le coup d'État du 19 septembre étaient
composées de groupes anti-démocratiques de l'élite militaire et civile, de chefs
d'entreprises mécontents, de réactionnaires de la classe moyenne, de néo-
intellectuels libéraux et de politiciens. Le coup d'État a également été soutenu par la
monarchie et par la majorité du mouvement des ONG. Ce que tous ces groupes
avaient en commun était le mépris pour les pauvres. Pour les néo-libéraux, «trop de
démocratie» a donné «trop» de pouvoir à l'électorat pauvre et a encouragé les
gouvernements à "trop dépenser" pour l'aide sociale. Les intellectuels et les
militants des ONG pensent que la Thaïlande est divisée entre les «classes
moyennes éclairées qui comprennent la démocratie» et «les pauvres ruraux et
urbains ignorants» qui sont pris au piège par un «système patron client». Ils ont
affirmé que Taksin avait triché aux élections, principalement en «incitant ou en
achetant les pauvres ignorants du monde rural». Il s'agit là d'une justification
commode pour ignorer les souhaits de seize millions de personnes. Aucune preuve
d‘une fraude électorale sérieuse qui aurait pu changer la franche majorité que le
TRT a acquise dans de nombreuses élections, n‘a été apportée.
Taksin a souvent été accusé à tort d'être contre la monarchie. En fait, c'est un
royaliste. Il s'oppose à des gens comme moi qui sommes républicains. Son
gouvernement a favorisé les célébrations du 60ème anniversaire du Roi et a
inauguré la ―manie de la chemise jaune" de style nord-coréen. Mais Taksin a perdu
face aux conservateurs dans sa tentative d'utiliser la monarchie pour sa propre
légitimité.
Taksin est également accusé de corruption. Sa vente d'actions de Shin Corp,
sans payer d'impôt, est certainement une «corruption morale», mais tout à fait
légale. Les militaires et les tribunaux ont eu trois ans pour trouver des preuves de sa
corruption, mais ont seulement réussi à le déclarer coupable pour un détail
technique dans un seul cas. Peut-être qu'une campagne complète contre la
corruption pourrait déterrer la corruption répandue parmi toutes les élites, surtout
chez les militaires, les conservateurs et même ceux qui participent à un programme
"d'économie d‘auto-suffisance‖ promu par le roi".
Beaucoup de dégâts ont été causés à la société thaïlandaise par les élites
conservatrices et le coup d'État. Ils peuvent parvenir à s'accrocher à leur pouvoir et
à leur richesse pendant un certain temps, mais des millions de Thaïlandais pro-
démocratie ne sont plus prêts à faire des compromis et n'accepteront rien de moins
qu'une véritable démocratie où l'armée et la monarchie seront tenus à l'écart de la
politique. Beaucoup, comme moi, souhaitent maintenant que la république soit
proclamée et que les principaux généraux et juges soient licenciés. Le Roi va
bientôt mourir et son fils est universellement détesté et méprisé. Mais les élites,
dont le pouvoir réel est entre les mains de l'armée, vont tenter désespérément de

139

promouvoir et d'utiliser la monarchie à leurs propres fins. Nous ne pouvons
qu'espérer que leur rêve va bientôt tomber en poussière.

Giles Ji Ungpakorn
19 septembre 2009

140




Annexe 14
Lorsque le Roi Pumipon décèdera

Giles Ji Ungpakorn

Beaucoup de Thaïs, qu'ils soient Chemises jaunes royalistes, ou Chemises
rouges pro-démocratie, attendent que le Roi Pumipon meurt. Cela peut prendre des
années. Leurs sentiments seront différents, qu'ils soient positifs ou négatifs. Ceci
parce que Pumipon a influencé la société thaïlandaise depuis des années. Mais la
question intéressante est de savoir si cette influence a été créée par d'autres ou se
base sur son propre pouvoir?
La plupart des Thaïlandais des deux couleurs jaune et rouge croient que
Pumipon est l'acteur politique le plus puissant. De nombreux universitaires comme
Paul Handley le pensent aussi. Mais ce n'est pas le cas. Si Pumipon était aussi
puissant qu'un monarque absolu, il y aurait une guerre civile après sa mort entre
ceux qui voudront hériter de la couronne. Les soldats de la Princesse se battront
contre les soldats du Prince héritier ou de la Reine. Les soldats de Prem pourrait
chercher à placer ce dernier sur le trône ! C'est peu probable.
Il y aura une lutte de pouvoir et des rivalités, mais ce sera une lutte entre les
élites dont M. Taksin, dans le but d'utiliser la monarchie à leurs propres fins. Suite
au coup d'État de 2006, Taksin a perdu cette bataille. Cependant, il se pourrait qu'il
retourne au combat. Parmi les chemises jaunes il y aura aussi de telles rivalités.
Lorsque Pumipon décèdera, mon hypothèse est que l'armée et les élites
conservatrices organiseront des funérailles gigantesques et très coûteuses. Des
ressources qui auraient dû aller au système de protection de la santé et à
l'augmentation des salaires seront utilisées pour cela. Mon sentiment est que les
funérailles seront au moins deux fois plus longues que celles récemment organisées
pour sa sœur, qui ont duré toute une année. Celles de Pumipon dureront peut-être
cinq ans. Les extensions d'autres activités royales pourront prendre dix ans en tout !
Des photos du Roi vont être diffusées plus encore qu‘aujourd‘hui. La raison de ces
énormes funérailles ne sera pas de satisfaire "des millions de Thaïlandais au cœur
brisé par la mort de Pumipon". Beaucoup vont les célébrer en privé. Non, en fait la
véritable raison sera de faire passer la machine de propagande sur un braquet
encore plus grand. Les élites conservatrices tenteront désespérément de promouvoir
et de revaloriser l'idéologie de la monarchie. Quiconque s'opposera à l'armée ou

141

aux élites autoritaires qui sont maintenant au pouvoir ou qui fait campagne pour la
démocratie, sera accusé de lèse-majesté et de chercher à "renverser Pumipon". Le
fait qu'il soit mort n'aura que peu de conséquence. Pendant que tout cela se passera,
le très impopulaire et méprisé Prince héritier sera progressivement transféré sur le
Trône. Sa mère la Reine, aussi haïe que lui, sera là aussi, mais les deux seront
placés sous la grande protection de l'image de Pumipon maintenue au delà de la
mort. Nous ne serons jamais capables d'oublier Pumipon et ses soi-disant
"merveilles". Nous verrons le Prince héritier, mais le mot "Pumipon" sera hurlé à
tue-tête à partir de haut-parleurs.
Si toute cette propagande n'est pas suffisante, il y aura la loi de lèse-majesté,
celle de l'outrage à la cour, le controle de l'internet et la loi sur la sécurité intérieure.
Si cela ne fonctionne pas, l'armée pourra toujours tirer sur les manifestants pro-
démocratie.
Quand les généraux organisaient des coups d'État ou intervenaient en
politique, ils ne suivaient pas les ordres de Pumipon. Pumipon a toujours été
timide, et manquait aussi de courage et de caractère. Pumipon n'a pas les qualités
d'un dirigeant. Il suivait la vague du moment. Quand Taksin était Premier ministre,
il en faisait l'éloge. Lorsque les soldats organisaient un coup d'État, il en faisait
l'éloge. Ses discours utilisent un langage si obscur que les élites peuvent les
interpréter comme elles veulent et ainsi Pumipon n'a pas à prendre de
responsabilité. Il est content que les gens rampent devant lui et il est heureux de
voir s'accumuler son immense richesse. La Reine et le Prince héritier ont la
réputation d'être des tyrans. Peut-être est-ce le cas, mais ils n'ont pas plus de
pouvoir réel que Pumipon.
Ainsi, lorsque les généraux décidaient de faire quelque chose, ils mettaient en
scène une pièce élaborée afin de nous faire croire qu'ils allaient au palais pour
«prendre les commandes". En fait, ils y allaient pour "informer" le roi de ce qu'ils
avaient déjà décidé de faire. D'un signe de tête Pumipon donnait son accord ou ne
le donnait pas publiquement, selon les conseils qu'il recevait du Conseil privé.
L'avis n'était pas fondé sur les décisions prises par Prem, le Président du Conseil
privé, il était basé sur le consensus des gens au pouvoir, les civils aussi bien que les
militaires. Après, Pumipon signait le contrat d'engagement, les généraux sortaient
du palais et annoncaient au public qu'ils avaient "recu les ordres" du Roi. De cette
façon ils pouvaient renforcer la légitimité de leurs actions ainsi que la peur de s'y
opposer.
Quand Pumipon mourra, la puissante armée sera toujours là. Les chars et les
armes n'auront pas disparu. Le pouvoir brutal et répressif des élites conservatrices
incombera aux militaires. Mais les généraux paniqueront parce que leur seule
source de légitimité sera morte. C'est pourquoi ils feront durer les funérailles aussi

142

longtemps que possible. Quand Pumipon mourra, les généraux feront encore
semblant d'aller au palais pour y "recevoir les ordres" de la reine et le prince
héritier. Parfois, quand il s'agira d'une question mineure et quelque peu futile, il se
pourrait qu'il s'agisse d'un ordre réel et les généraux y obéiront uniquement pour
faire plaisir à la famille royale. Mais pour toutes les questions importantes de
politique, ils se contenteront simplement d'informer celle-ci de leurs décisions.
Puisque le Prince héritier est détesté et méprisé par les Thaïlandais, pourquoi
l'armée va-t-elle l'aider à être le prochain roi ? Si Pumipon était tout-puissant,
pourquoi ne ferait-il pas désigner la Princesse comme héritière du trône? La
réponse est que Pumipon est trop lâche pour décider de quoi que ce soit. Les
militaires sont réticents à nommer la Princesse sur le trône plutôt que le Prince
parce que la thèse selon laquelle la monarchie est ancrée dans la tradition antique
s'effondrerait avec une telle nomination. De plus, changer la succession parce que
le Prince ne convient pas signifierait que la Monarchie peut toujours être changée et
même être supprimée.
Ne pensez pas une seconde que lorsque Pumipon décèdera la Thaïlande va
sombrer dans le chaos. Elle y est déjà depuis trois à quatre ans, malgré Pumipon.
C'était aussi le chaos dans le milieu des années 1970. Pumipon n'est pas
universellement aimé par tous les Thaïlandais. La majorité des Thaïlandais sont
pour les Chemises rouges. La plupart des Chemises rouges tolérent le roi actuel.
Quelques-uns d'entre eux l'aiment, mais la plus grande partie attendent qu'il meure.
Après la mort de Pumipon les Chemises rouges ne toléreront pas le Prince héritier
ni sa mère, la Reine. La Reine a perdu le soutien populaire depuis qu'elle a
ouvertement pris parti pour le PAD.
Quand Pumipon mourra, la lutte de ceux qui veulent une république ne sera
pas facile. La mort du Roi offrira des possibilités et des dangers. Les Chemises
jaunes royalistes seront plus désespérés et dangereux. Mais la légitimité de leurs
actions pourra être attaquée. La démocratie ne tombe pas d'un arbre comme une
mangue mûre. Nous devons l'atteindre et la saisir au même moment. Pour cela, il
faudra mettre à bas les élites conservatrices et tout leur système autoritaire.


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