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Leonardo SANTOS

1871 : Paris Libre Jacques ROUGERIE

Jacques Rougerie, né en 1932, est historien et maître de conférence à l’université de Paris I. Issu de l’école normale supérieure, il est un des plus grands spécialistes de la Commune de Paris de 1871, d’où les ouvrages Procès des Communards en 1964, Jalons pour une histoire de la Commune de Paris en 1972, La Commune de 1871 en 1988 et Paris insurgé, La Commune de 1871 en 1995. Sans doute, d’une analyse si pertinente et vaste de la Révolution de 1871, il veut faire une nouvelle analyse, confrontant ce qui a déjà été écrit à propos de la Commune. A l’occasion du centenaire de celle-ci, il rédige 1871 : Paris Libre. Il s’agit d’un recueil de textes, chiffres, cartes, discours, dépêches et manifestes de la période de siège des Communeux (comme il aime bien appelés les Communards, reprochant ce dernier d’être à connotation fort péjorative envers les révolutionnaires de 1871) à Paris. Aussitôt, on constate une approche plutôt de ce qu’a été la dernière révolution parisienne au lieu d’une liste exhaustive et chronologique des événements de la Commune. En tant qu’historien, il regarde les personnages, les causes, les conséquences et le développement de l’insurrection. Même plus, il la compare aux autres révolutions parisiennes pour mieux encore la comprendre, comme le fera quelques années plus tard Maurice Agulhon à propos des Quarante-huitards (1975). On se demande alors, suite à la lecture de ces comparaisons et de ces analyses, pourquoi Paris Libre ? Paris libre de quoi ? Ou de qui ? La Commune de Paris est effectivement source de contradictions d’interprétations et se questionner à son propos est la seule manière de la comprendre totalement, ce qu’une simple analyse séquentielle des faits rend impossible la réalisation. Voyons donc qu’est-ce que Paris Libre pour comprendre la Commune, qui pour certains est l’achèvement de la période révolutionnaire en France.

L’auteur partage son livre en sept partis distinctes : la ville ; maturation de l’idée, la ville révoltée ; la ville libre ; à travers la ville insurgée ; la ville ensanglantée ; les héritiers. Cependant, on remarque bien son insistance sur trois domaines principaux : quels sont les personnages de la Commune ; quelle genre de révolution est-elle ; et qu’enseigne-t-elle à la nouvelle République. Voyons ces trois points principaux.

Les personnages de la Commune. Selon Rougerie, le personnage principal de l’insurrection est la propre ville de Paris. En une brillante personnification, il met en valeur les aspects de la ville qui entraînent à la révolution. C’est une ville qui a grandi démographiquement de manière exagérée pendant le dernier siècle, dû à une arrivé d’immigrants importants. Cet exode s’explique en parti par l’industrie qui arrive à Paris à la deuxième moitié du XIX è . D’autre part, il paraît que la croissance est due, et cette cause est fortement soulignée par l’auteur, par le caractère central de la ville de Paris par rapport à la France. Ce caractère explique d’une certaine manière la contagion révolutionnaire dans les villes en provinces, comme Marseille, Lyon, Saint-Etienne, Toulouse, Narbonne, Grenoble, Limoges. Cette même croissance démographique est à l’origine de la ségrégation de toute une partie de la population vers les quartiers et les faubourgs de l’Est parisien (notamment Belleville, quartier « rouge ») et de la banlieue. Il s’agit de la population pauvre de Paris. C’est une ville « malade », qui n’est pas dotée d’un aménagement urbain pour recevoir toute cette population. Il paraît que les réformes d’Haussmann ont oublié la possibilité d’une croissance démographique et le centre de Paris n’est pas effectif face à l’arrivée des immigrants. C’est cette ségrégation qui est d’importance pour la Commune : ce sont les quartiers de l’Est, principalement ouvriers, que vont venir les majorités des voix

« communeuses » des élections des mandataires ; ce sont aussi les derniers quartiers à être écraser lors de la réaction de Versailles pendant la semaine sanglante. Les troupes du général Mac-Mahon rentrent par les quartiers riches de l’Ouest de la ville fortifiée et s’emparent des derniers points de résistances au cimetière du Père Lachaise, à l’extrême Est de la ville (Belleville). Cette ségrégation est bien à l’origine de la révolution. Rougerie affirme dans le recueil « la Commune, ce sera pour une large part, la reprise de Paris central, du Paris véritable, avec son Hôtel de Ville, par les exilés des quartiers extérieurs, de Paris par ses vrais parisiens, la reconquête de la Ville par la Ville. » Les vrais parisiens, Rougerie y consacre un chapitre entier (à travers la Ville insurgée) à les expliquer pendant la Commune (malgré le manque d’information). Il s’agit du peuple de Paris lui-même. Ils sont informés des décisions politiques de la Commune à travers de journaux, tel que Le Cri du Peuple, auquel va être reproché d’être un peu trop « intellectuel », Le Père Duchêne et Le Prolétaire. Le Père Duchêne paraît être celui qui s’accorde le mieux aux aspirations populaires du fait d’utiliser des expressions « populaires ». Les affiches ont aussi leurs importances dans le la ville : elles sont partout dans les rues et les murs de la ville, faisant un appel à la mobilisation populaire rigoureuse et aux réunions populaires. Mais les idées essentielles de la Commune sont diffusées principalement dans les clubs parisiens qui se sont multipliés dans tout le Paris insurgé. Ils se nomment même de Clubs Communaux, endroits de réunions révolutionnaires pour des discussions organisées. Les principales questions soulevées sont sans doutes d’ordre républicaine et/ou socialiste. Tantôt dans les clubs comme dans les journaux, l’initiative est ici de donner la parole au peuple, savoir ce qu’il veut. C’est un peuple qui désir effectivement une amélioration de leur sort, qui veut être respecté et respectent eux-mêmes une morale. Rougerie trace un portrait de ce Communeux. Simple et humble, il porte un uniforme de la garde nationale, armé avec peu d’accessoires. Fier de son Etat (la Commune), il est patriote et républicain. Effectivement, le siège prussien suite à la défaite de 1870 a soulevé le sentiment nationaliste chez les populaires français. L’insurgé est donc radicalement xénophobe envers la Prusse et désireux de la République. D’où son engagement politique. Mais quelle est cette république ? La population veut sans doute, parmi leurs aspirations politiques, un gouvernement direct, élu par le suffrage universel. Mais aussi, un gouvernement qui ressemble à celui de la Terreur de 1792, de l’an II. La question sera reprise après. Reste le peuple qui manifeste une certaine violence et une action répressive. D’autre part, la Commune va valoriser l’action féminine : que ce soit réunies en Clubs ou même insurgées, les femmes vont avoir un poids important aux décisions et le droit au vote en est l’expression même. Cependant, ce peuple, qui manifeste un athéisme fort, qui veut une égalité à tout prix, part très peu à l’action armée pour défendre la Commune (comme essayer d’envahir Versailles, volonté des Blanquistes), à l’exception de la semaine sanglante. C’est ainsi que Rougerie attribue un caractère aussi socialiste à l’insurgé, qui préfère plutôt une paix stable, désirant d’une réorganisation du travail et l’abolition de la propriété privée. Sa quête est vers une autogestion, une guerre contre l’autorité, mais pas contre un patron. C’est ainsi que se pose la question auquel Rougerie est engagé à répondre dans son recueil, celle de quel genre de révolution parle-t-on en Commune.

Est-elle une révolution socialiste ou une révolution républicaine ? Marxistes et proudhoniens se borneront à dire qu’il s’agit d’une révolution socialiste, bien que Marx écrit en 1881 que « outre qu’elle fut simplement la rébellion d’une ville dans des circonstances exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était nullement socialiste et ne pouvait l‘être. » Il est vrai que la Commune adopte l’affiche rouge qui inquiète les républicains modérés. Mais l’affiche rouge fait appel non pas à un mouvement socialiste mais plutôt républicain, celui de la Commune de Paris de 1792 et 1793. La peur républicaine est donc envers une dictature de la Terreur. A la fin de l’année 1870, les révolutionnaires ne désiraient vraiment que le

suffrage universel ; c’est au tout début de la révolution, personne ne sait ce qu’est la Commune, ne sait la définir. Elle est définie de manière ambiguë selon les différents courants. Cependant, c’est de ces divergences entre clubs et comités que la seule idée principale de la

Commune va sortir : une volonté générale d’une république populaire à la Commune. Petit à petit, cette idée va se stabiliser dû au fait de la réunion des factions socialistes dans un même parti (l’Association Internationale des Travailleurs, la Chambre fédérale des sociétés ouvrières

et la Délégation des 20 arrondissements). Cependant, ce n’est pas de ce parti que sortira la

Commune, elle viendra d’une autre faction, celle du comité central de la Garde Nationale, qui va siéger à l’Hôtel de Ville pendant la Commune. La semaine indécise est celle juste après le 18 mars 1871, où le comité ne sait pas quoi faire dans le gouvernement provisoire. C’est la que Duval va proclamer « Paris ville libre », libre de tout autorité. C’est au tour d’un gouvernement du peuple d’assumer. Les journalistes se demandent si la Commune n’est pas en train de prendre ou si elle prendra un caractère socialiste. En effet, c’est aux salariés de prendre le pouvoir, les prolétaires mêmes, les ouvriers de Paris (en majorité dans les insurgés de la Commune). Mais leur lutte n’est pas tout à fait envers un patron, mais envers l’autorité du gouvernement. Si Paris est libre, selon Rougerie, c’est du fait que le gouvernement répressif est maintenant populaire, capable de s’autogérer. Mais il ne parle pas de révolution socialiste puisqu’il n’y a pas de prise des entreprises des patrons. Donc, la Commune est pour Rougerie plutôt un mouvement républicain a tendances démocratiques qu’une révolution

socialiste comme le réclament les marxistes et proudhoniens de l’époque. D’où l’allusion à la révolution de la Terreur de 1792. Les idéaux des penseurs et des réalisateurs de cette Commune remontent à la Révolution française. Même le peuple insurgé va être comparé aux sans-culottes. Et c’est ainsi qu’une majorité vote l’adoption d’un Comité de Salut Public, qui va engendrer le problème des minorités des « mandataires ». Il y a effectivement une lutte des classes, des faubourgs de l’Est contre l’autorité de l’Etat. La Commune a parfois des volontés radicales. Quelques proudhoniens veulent une séparation entre Paris et le reste de la France. D’autres veulent juste un rôle moins

centralisateur pour la ville. C’est-à-dire, la constitution d’un Etat fédéral, basé à l’époque sur

le modèle américain. C’est alors à l’occasion de parler de ville libre selon Rougerie. Paris

ville libre ne serait pas seulement libre d’un Etat réactionnaire mais aussi du poids qu’elle a des provinces. En outre, les proudhoniens défendent une décentralisation du pouvoir par rapport à la capitale. C’est une volonté très républicaine et même démocratique de leur part. Tous les penseurs d’une ville libre défendent cet aspect autonomique et décentralisé de la ville, ce qui est une volonté de liberté non seulement de Paris, mais de toute la France. C’est ainsi que l’auteur peut dire que la Commune porte vraiment cet aspect républicain et non pas socialiste comme beaucoup l’ont défendu et le défendent encore.

Mais quels sont les apprentissages de cette expérience communale ? Beaucoup de lois et idées justifier par la Commune seront reprises après la semaine sanglante dans la III è République, voire plus tard. Rougerie appel ces principes comme les « anticipations sur la

III è ». Ce sont les principes de l’abolition de la souscription, de l’adoption de la laïcité de

l’Etat et du développement de l’éducation. L’instruction pendant la Commune est laïque,

gratuite et obligatoire. Des écoles et lycées de filles se multiplient, montrant ainsi la volonté féministe de la part des insurgés. La III è République porte bonne partie de ces caractéristiques. La Commune prônait une réforme scolaire, qui prend par suite des dimensions plus grandes, vers une révolution intellectuelle. C’est autant vrai que pendant la Commune il y a dans Paris

la liberté artistique et une forte volonté de préservation de l’art. Mais le grand apprentissage

républicain (pour reprendre Agulhon) de l’expérience communale est, après les efforts dans l’éducation, le droit de vote aux femmes. Apprentissage d’une nouvelle république. La Commune est l’insurrection qui rend Paris libre d’une autorité illégitime. Le peuple montre sa volonté ainsi dans une fort défendue lutte des classes et joue le rôle essentiel (comme un peu partout en histoire). C’est de cette Commune, démocratique, que la période révolutionnaire pour une république s’achève (les sans-culottes de l’an 79 !). La république, laïque, indivisible, démocratique est adoptée en France. Après cette « défaite », les marxistes vont quitter la France vers l’Angleterre en espérance d’une éventuelle dictature prolétarienne en sol britannique.

Elle n’était pas seulement républicaine. Le socialisme est quand même moteur de lutte de cette Commune. C’est comme si deux mouvements se confrontent pour voir lequel des deux l’emporte mais en même temps, l’opposition des deux forces transforme la Commune même. Les ouvriers (quoique de petite entreprise encore), réunis à Paris dans des syndicats ou associations et qui ont fait cette révolution communale étaient alimentés par des idées socialistes. Si la Commune de Paris marque les ouvriers parisiens pendant longtemps, elle leur donne d’une part une république qui pourra jouer en leur faveur. De fait, on voit en France des lois « socialistes » qui apparaissent petit à petit (droit d’association, de syndicats, grève), marquant des victoires socialistes. Si ces lois sont fruits en part de l’avènement de la III è République, elles le sont aussi en part des idéaux de la Commune. En tout cas, le fait est qu’il est nécessaire de regarder la Commune de Paris d’une manière distincte ou plus approfondie des manuels d’Histoire. Il s’agit d’une période de transition en France et sert à montrer en quel état se trouve la société parisienne (qui on peut dire ressemble à la société européenne en générale de l’époque), et même plus, quels sont les moteurs qui mènent Paris à l’émeute (Rougerie fait de population parisienne et Paris libre synonymes). Le livre est très riche en documents de l’époque, ce qui nous permet une meilleure appropriation de l’information. Et le Paris révolutionnaire, même si écrasé par la semaine sanglante, aura des conséquences, encore une fois, à long terme.