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Aurore Barrot

Université Lyon 2
DESS Langue Française et Coopération Educative
2003/2004

INTERCULTUREL ET CULTURE DE
FRONTIERE

Les relations quotidiennes à la frontière de l’Ariège et de l’Andorre

Mémoire réalisé sous la direction de


Marinette Matthey, Université de Neuchâtel.

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Sommaire

I. Une culture de frontière __________________________________________________ 8

1 : Théorie et pratiques ____________________________________________________ 8

2 : La montagne : frontière naturelle… _____________________________________ 11

3: …ou politique ? _______________________________________________________ 13

II. Le tourisme fiscal ____________________________________________________ 18

1 : Le tourisme économique ou l’exotisme ___________________________________ 18

2 : Andorre : un supermarché montagnard ?_________________________________ 20

3 : Ariège : une étape sur la route de l’Andorre ? _____________________________ 25

III. Tradition et modernité : perceptions du changement ________________________ 32

1 : Une « âme » andorrane ?_______________________________________________ 32

2 : Les « nouveaux » andorrans ____________________________________________ 37

3 : Quelles frontières à l’avenir ?___________________________________________ 44

Entretien avec Jean-Marc, ariégeois ayant travaillé cinq ans en Andorre _________ 51

Entretien avec Oscar, andorran ayant étudié à Toulouse et travaillant à Bordeaux _ 60

Entretien avec Mr Henri, douanier en Ariège ________________________________ 66

Bibliographie _____________________________________________________________ 71

2
Encore merci à Marinette Matthey pour ses conseils et ses critiques, et sa grande
disponibilité !

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Introduction

Qu’est-ce qu’une frontière ? Sa fonction est-elle de séparer ou bien d’unir ? On peut la


considérer comme une barrière infranchissable, comme le suggère son étymologie guerrière
dans le sens de « front » militaire, zone de contact avec une armée ennemie. A l’inverse, on
peut aussi la concevoir comme un pont, un passage propice aux échanges. Trouve-t-on des
traces de cette ambivalence propre au concept de frontière dans le discours de ceux qui vivent
sur la frontière ? Comment les habitants d’une zone de frontière se la représentent-ils ? Il
s’agit ici de mettre en perspective cette notion de frontière vécue par les frontaliers en
s’intéressant au rapport qu’entretiennent ariégeois et andorrans de part et d’autre de la
frontière entre la France et la principauté d’Andorre, dans les Pyrénées. L’enjeu est de
déterminer dans quelle mesure l’identité de chacune de ces populations est influencée par la
présence proche du groupe voisin. En d’autres termes, la proximité de la ligne de démarcation
tend-elle à séparer ou à rapprocher les deux cultures en présence ?
Une telle problématique implique évidemment de définir ce qu’on entend par le terme
culture, et le rapport entre culture, représentation et identité. La culture est pensée ici comme
un ensemble de pratiques collectives, quotidiennes, propre à une société déterminée, et qui la
différencie des cultures d’autres sociétés. Elle correspond au mode de vie d’un groupe
humain, et à un répertoire de croyances, coutumes, valeurs et symboles. Elle est reformulée
constamment, conformément à la dynamique du changement que peut expérimenter le groupe
humain dont elle relève. Ainsi, la culture est définie non pas tant comme le dénominateur
commun de modes de vie et d’activités, mais comme la manière de synthétiser les traits d’un
groupe, tout ce qui donne un sentiment d’unité et qui, avec le temps différencie un groupe
d’un autre ; en somme, ce sur quoi repose l’identité. Mais il ne s’agit pas de traits spécifiques,
de toute éternité, sans quoi on aboutirait à réifier la culture d’un groupe. En effet, travailler sur
les rapports entre ariégeois et andorrans autour de leurs représentations respectives de la
frontière et de leurs identités ne signifie pas qu’on puisse dresser une liste exhaustive et
objective des traits caractéristiques de l’identité ariégeoise et de l’identité andorrane. Au
contraire, il s’agit de comprendre la manière spécifique dont ces traits se combinent, et sont le
résultat d’une reformulation constante des composants qu’elle intègre (Comas
d’Argemir&Pujadas, 1997, 15-17).

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Une telle conception oriente également la réflexion vers le problème de l’interculturel. En
effet, c’est à travers les relations entre andorrans et ariégeois, la coexistence de deux groupes
culturels appartenant respectivement à deux Etats, c’est une tierce culturelle qui est ainsi
fondée. Dès lors, les pratiques collectives autour de et sur la frontière coïncident avec la
production d’une culture spécifique, une culture de frontière ? Or ce produit interculturel, à
son tour, a une influence sur la construction des identités respectives des frontaliers. Dans ce
cas, la frontière ne serait plus tant une ligne, de division ou d’union, entre des objets eux-
mêmes clairement définis et distincts, qu’une zone aux contours flous, imprécis et mouvants,
constituée des deux objets eux-mêmes relativement indéterminables. L’interculturel ne
constitue donc pas une relation entre deux cultures nettement identifiées et descriptibles, mais
plutôt le produit de pratiques interculturelles.
Ainsi, l’étude de la culture de frontière que fondent les pratiques des ariégeois et andorrans
passe par l’analyse des stéréotypes, c’est-à-dire des propriétés attribuées à chaque groupe et
considérées comme emblématiques. Alors, la question est de savoir dans quelle mesure les
autostéréotypes et hétérostéréotypes mentionnés et manipulés par les frontaliers dans leur
discours sont liés à la présence proche de la frontière et de leurs voisins. En effet, le
stéréotype « a une existence essentiellement discursive. Il ne peut remplir sa fonction
sémiotique qu’à la condition de précéder l’expérience. Il ne sert pas en effet à décrire ou à
raconter un événement, mais à lui donner du sens » (Py&Serra, 1997). Dans cette perspective,
on examinera les conceptions stéréotypées de l’identité propre et de celle de l’Autre, basées
sur une opposition NOUS/EUX, en s’appuyant sur trois entretiens semi-dirigés réalisés avec
un ariégeois, un andorran, et un douanier français exerçant à la frontière ariégeois-andorrane,
ainsi que sur deux ouvrages de nature historiographique et ethnographique écrits sous la
responsabilité d’institutions publiques andorrane et ariégeoise.

Afin de développer cette problématique on fera dans un premier temps le point sur les enjeux
théoriques et pratiques de ce travail, et sur les notions développées, puis on esquissera un bref
rappel de la situation géographique et historique de la frontière entre Ariège et Andorre, des
voisins à première vue bien étrangers les uns aux autres, autour des Pyrénées, à la fois
frontière naturelle et politique.
Ensuite, on entreprendra d’analyser deux lieux communs identifiés par les informateurs des
entretiens comme des stéréotypes concernant l’identité propre et celle de l’autre. D’une part,
un premier lieu commun est celui du tourisme fiscal, qui constitue une pratique propre à la
culture de frontière, activité transfrontalière spécifique de cette situation interculturelle. Et

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d’autre part, le traitement, dans le discours des informateurs, des transformations
économiques et sociales, entre tradition et modernité, paraît également un thème central de la
culture frontalière, en tant qu’il synthétise des perceptions contrastées de l’identité andorrane,
renvoyant aux frontières internes, sociales, économiques, culturelles, du pays. En effet, cette
problématique est cruciale, côté andorran, étant donnée que l’Andorre a subi au XXème siècle
un bouleversement tel qu’on a pu dire qu’« en cinquante ans, l’Andorre est passée du Moyen
Age à la plus grande modernité » (Taillefer, 1985, 161).

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Une culture de frontière

1 : Théorie et pratiques

Ainsi, avant d’entreprendre l’analyse des interactions culturelles et de déterminer quelle


culture de frontière naît de cette relation, on tentera de faire brièvement le point sur les outils
théoriques et pratiques qui articulent cette réflexion.
La notion de culture, telle qu’elle est employée ici, est conçue comme fondée par les pratiques
quotidiennes des habitants de la zone frontière. Un problème peut alors être posé : celui de
savoir si « les frontières sont le produit de la différence entre cultures », ou au contraire si
« les frontières font émerger des cultures différentes » (Varro, 2001, 129). Est-ce la frontière
qui crée une séparation, ou bien la séparation qui préexiste à la création de la frontière ? Une
telle question mérite une réponse complexe, et on peut difficilement choisir une seule partie
de l’alternative. En effet, la frontière est à la fois le moteur de la distinction entre deux
cultures, qui pousse les habitants à des pratiques distinctes, mais en même temps la
construction politique d’une frontière émerge de la prise de conscience collective de ces
différences culturelles. On ne développera pas plus avant un tel paradoxe philosophique, mais
cela permet simplement de souligner la relation dialectique qui unit culture et frontière, et de
mettre en relief un point théorique crucial : l’idée d’une culture de frontière est développée à
partir de la culture comme l’ensemble des pratiques des membres des sociétés frontalières. Le
produit des relations transfrontalières est précisément interculturel, et nommé culture de
frontière, et comprend des caractéristiques dont certaines sont similaires à celles d’autres
zones frontière.
Du point de vue méthodologique, comment appréhender une culture de frontière ?Pour
aborder l’interculturel, on peut passer par l’étude des représentations, c’est-à-dire des
stéréotypes. En effet, dans les relations entre groupes se mettent en place des mécanismes de
catégorisation. Ces opérations permettent de distinguer une identité du groupe par rapport aux
groupes voisins, et de souder cette représentation collective, par le biais de sentiment
d’affinité ou d’hostilité à l’égard de l’Autre. Ces catégories ainsi produites ont essentiellement
« une fonction justificatrice : c’est-à-dire que l’image que l’on se fait de l’autre tend à justifier
la relation qui existe entre groupes, relation influencée par des motifs politiques, économiques
ou sociaux » (Lipiansky, 2001 ; 62). L’image de l’Autre et de soi est donc d’emblée à

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comprendre comme double. Il existe des mécanismes de catégorisation qui sous-tendent la
production de ces représentations, dont trois effets principaux : « un effet de contraste qui
tend à accentuer les différences entre de sujets dès lors qu’ils appartiennent à des groupes
différentes », « un effet de stéréotypie qui conduit à percevoir un étranger à travers les images
toute faites transmises par la culture et à penser que tous les ressortissants d’une même
nationalité sont porteurs des traits prototypiques qui lui sont associés », et « un effet
d’assimilation qui conduit à accentuer les ressemblances entre individus de même
nationalité » (Lipiansky, 2001, 60). Dans le champ disciplinaire de la psychologie sociale, les
stéréotypes sont donc compris comme des « clichés, des images « toute faites »,
schématiques, rudimentaires et figées que l’on a d’un groupe social », et les préjugés « sont
des jugements préconçus de nature évaluative (et souvent discriminative) portés sur un
groupe ». Autrement dit, « les représentations que les groupes se font les uns des autres
reflètent en grande partie les relations qui existent entre ces groupes et en propose une
rationalisation. Certes, cette perspective « contextualisante » évite de se fourvoyer dans une
impasse qui est celle du « fond de vérité » des stéréotypes ou du stéréotype « reflet déformé
de la réalité » qui caractérise souvent certaines tendances cognitivistes » (Lipiansky, 2001,
62). Elle permet également une certaine standardisation de la recherche ; il est aisé, par des
questionnaires d’opinion à grande échelle, de repérer les stéréotypes partagés par un groupe.
Toutefois, les limites d’une telle approche résident dans la réduction ainsi faite de la réalité du
terrain, et dans le caractère artificiel des enquêtes : on court ainsi le risque de masquer la
complexité des relations entre groupes derrière des généralisations. C’est pourquoi on préfère
orienter ici la recherche vers des entretiens semi-directifs, de type anthropologique, avec des
membres des deux sociétés en contact, en privilégiant des individus ayant vécu dans la
communauté voisine. Par le biais du langage, du discours individuel des frontaliers, on capte
une partie de la culture, création collective, et surtout on évite une perception figée, préservant
la spontanéité, les distorsions de cette langue-culture. Ce sont les écarts par rapport à la norme
des stéréotypes qui attireront donc essentiellement notre attention.
Ainsi, on a interviewé Jean-Marc, français d’origine ariégeoise qui a travaillé plusieurs en
Andorre, Oscar, andorran qui vit en France, et Mr Henri, douanier lorrain qui exerce depuis
dix ans à la frontière ariégeoise avec l’Andorre. Ces enquêtes ethnographiques « ont
l’avantage de saisir les stéréotypes dans leur spontanéité, dans la mesure où ils apparaissent
d’abord comme outils argumentatifs» (Py&Serra, 1997) 1. En effet, si l’on analyse non

1
Ce travail s’inspire également de celui de Froidevaux, « Les relations au quotidien entre alémaniques et
romands : entre préjugés et pragmatisme », in Blomart&Krewer, 1994, 285.

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seulement le contenu mais aussi la forme du discours des informateurs, on repère des
expressions qui sont traitées comme des stéréotypes. Certes, « nous ignorons dans quelle
mesure ce traitement est justifié », et les limites d’une telle démarche viennent de ce qu’il
reste « délicat d’identifier les stéréotypes », de déterminer s’ils sont effectivement partagés
par l’ensemble des membres de la communauté, ou seulement par l’énonciateur. C’est
pourquoi, « afin d’évaluer la diffusion sociale de l’expression étudiée, le chercheur doit faire
appel à sa propre expérience de la communauté avec laquelle il travaille et compléter ses
conclusions par un recours à la méthode linguistique », laquelle consiste à « étudier le statut
de l’expression au sein du discours ». Les pratiques qui fondent une culture de frontière
peuvent donc en partie être reconstituée par le chercheur grâce aux stéréotypes véhiculés par
les frontaliers eux-mêmes, et c’est ce que l’on a choisi d’étudier.
Comment fonctionnent les stéréotypes ? Un locuteur énonce rarement un stéréotype dans son
intégralité : à condition que son interlocuteur soit issu de la même communauté et partage
avec lui les mêmes évidences, il procède par allusion ou par implicitation. Mais s’il sait
pertinemment que l’interlocuteur sera incapable de rendre explicite ce qui est présupposé dans
le stéréotype, il peut choisir de développer d’emblée le stéréotype en extension, ce qui
l’oblige à le justifier, et à utiliser des procédés argumentatifs. Autrement dit, il doit élaborer le
stéréotype afin d’intégrer à son discours des éléments de sa propre expérience. Or, ce rapport
entre stéréotype et expérience a pour principe une « relative imperméabilité du stéréotype par
rapport à l’expérience de l’énonciateur ». En effet, « lorsque ses propres expériences
contredisent la proposition énoncée par un stéréotype : soit il l’abandonne, soit il l’aménage
de manière à assurer une certaine compatibilité entre stéréotype et expériences personnelles ».
Dans le second cas, le plus fréquent, le locuteur met en place une opération de modalisation à
deux faces, reconnaissance et adaptation du stéréotype. La modalisation peut prendre
plusieurs formes, dont l’atténuation, la dérive référentielle, et la thématisation, dont on
rencontrera des exemples tout au long de ce travail. Il reste à préciser qu’une formule
stéréotypée est un système bipolaire, d’auto- et d’hétérostéréotypes, selon à qui le locuteur
attribue la responsabilité du stéréotype qu’il reconnaît.
Les instruments théoriques utilisés ici pour analyser les discours des informateurs sont donc
identiques à ceux que développent Py et Serra dans leur travail sur une communauté de
migrants en Suisse, et dont l’hypothèse est que « plus les formules stéréotypées apparaissent
sous une forme proche du point d’explicitation maximale, plus elles constituent des
élaborations issues de la communauté migrante ». Il s’agit ici, analogiquement, de se
demander dans quelle mesure les stratégies argumentatives des informateurs ariégeois et

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andorrans participent d’une culture de frontière, en étudiant la gestion des auto- et
hététostéréoypes et de la modalisation. L’hypothèse à vérifier sera alors : plus les formules
stéréotypées apparaissent sous une forme proche du point d’explicitation maximale, plus elles
constituent des élaborations propres à la culture de frontière. En effet, l’articulation des pôles
et faces de la modalisation signifient que les frontaliers disposent d’une créativité, et
procèdent à des « activités de néocodage », créant ainsi un « espace variationnel, où les
éléments sont solidaires mais suffisamment différenciés pour qu’ils soient, à l’usage ,
pertinents ». La manière dont les frontaliers élaborent les stéréotypes et emploient les
catégories de Nous et Eux leur serait donc propre, distincts de ceux dont pourraient faire état
les nombreux touristes qui passent par l’Ariège pour rejoindre l’Andorre.

2 : La montagne : frontière naturelle…

Taillefer (1985, 17-18) décrit d’emblée la « barrière des Pyrénées » comme une triple
frontière : géologique, climatique, politique. Selon lui, « ces limites naturelles si marquées ont
fixé les frontières politiques », à plus de 2500 mètres d’altitude entre France, Espagne et
Andorre. Interrogé à ce sujet, un ariégeois ayant travaillé cinq années dans une station de ski
andorrane, et travaillant actuellement dans une station de ski ariégeoise prétend sans la
moindre hésitation que plus qu’une frontière politique la frontière franco-andorrane est
essentiellement une frontière naturelle, ce qu’il explique ainsi :

149 JM : Ouais, pour moi c’est une frontière naturelle. C’est vrai que en étant ici, on a plus tendance à
descendre sur la plaine, en fait on n’a pas de col à passer. Et eux de leur côté, pareil quoi. Les andorrans ont
plus tendance à partir vers l’Espagne que de venir en France. C’est vraiment une frontière naturelle.
150 A : D’accord. Et la frontière politique, le fait qu’il y ait des douanes, etc…ça passe inaperçu, on s’en rend
pas compte ?
151 JM : Ouais, non non.

Ainsi, la montagne est vécue comme une muraille qui s’impose naturellement comme une
incitation à ne pas la franchir. Choisir de passer à travers la montagne pour communiquer
avec l’extérieur c’est choisir la difficulté, la solution naturelle étant de se détourner de la
montagne, dont le passage, bien que rendu possible par un « col » n’a rien de naturel. Les
Pyrénées sont présentés ici comme un élément structurant les sociétés situées sur chaque
versant, poussant à échanger avec les plaines en contrebas plutôt qu’avec les voisins
montagnards. Et cet effet-frontière attribuée à la présence physique de la montagne est donné

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non seulement comme symétrique de chaque côté de la frontière, mais, d’emblée, comme la
cause de cette séparation naturelle en deux groupes sur les pentes des Pyrénées.
Par contamination, la connotation de frontière « naturelle » attribuée au relief a même un effet
de contamination sur la représentation des deux groupes qui vivent sur la frontière Par
exemple, lors de l’entretien Jean-Marc définit la montagne comme un élément essentiel des
identités ariégeoise et andorrane, bien qu’il regrette un affaiblissement de cet élément :

152 A :D’accord. Toujours sur la montagne. Est-ce que tu as une idée de la place de la montagne dans l’identité
ariégeoise ? Est-ce que ça a un rôle vraiment important dans l’identité ariégeoise, la montagne ou pas ?
153 JM : Je pense que oui, après je pense que ça se perd quand même. Mais je pense que oui quand même.
Comme moi je suis pas vraiment ariégeois de souche, donc je vais avoir du mal. Si j’avais des arrières grands-
parents qui étaient quand même ariégeois. Mais bon. Mais, euh…Ma grand-mère aussi d’ailleurs. Mais euh,
c’est vrai qu’après, euh. Ouais. Oui et non. Oui parce que ce qui me plaît. C’est vrai que je suis pas d’ici. Mais
c’est tout ce qui est transhumance. Tu vois avec des animaux. Après, sur Savignac, j’ai des copains qui sont
agriculteurs et tout, et je vois qu’ils emmènent les bêtes là-haut.
Mais ça se perd quand même. D’après moi ça se perd.
154 A : C’est-à-dire ? Dans la façon qu’ont les gens de se comporter ? Ils se désintéressent de ce genre de
choses ?
155 JM : Ouais, ils vont pas faire trop de montagne. Ils se rendent pas compte peut-être, la chance qu’ils ont de
pouvoir vivre ici.
156 A : Oui, ils sont juste en dessous, mais ils s’en préoccupent pas. Et est-ce que tu penses qu’en Andorre c’est
la même chose ? Ca se perd aussi, ou c’est peut-être plus…
157 JM : Ca se perd aussi. C’est une question de génération, de mode de vie.
158 A : C’est une question d’époque en fait.
159 JM : Voilà.
160 A : Pourtant il y a jamais eu autant de gens qui faisaient de la montagne que maintenant
161 JM : Ouais mais je pense que c’est des touristes plus. Des gens qui viennent ici pour faire de la montagne.

L’importance de la montagne comme pilier des deux cultures est tel qu’andorrans et ariégeois,
perçus comme les locaux, semblent opposés aux « touristes » venus pratiquer les sports de
montagne. Pourtant, bien que les ariégeois soient présentés comme des montagnards sur le
déclin, les territoires en question sont ensuite évoqués comme « sauvages ». Cette perception
de la frontière comme naturelle est donc relayée par une représentation des territoires qu’elle
sépare comme des lieux eux-mêmes restés dans un état naturel, comme en témoigne cette
problématique proposée par Pyrénées Magazine (1998, 37) : « Et si l’Ariège était la dernière
vraie frontière sauvage de l’Europe ? ». On constate donc une assimilation du caractère
naturel de la frontière à l’aspect sauvage des territoires frontaliers, et par extension de
l’importance de la nature montagnarde sauvage dans les cultures andorranes et ariégeoises.

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Ainsi, « l’Andorre est à la fois un pays de refuge et de passage, ouvert sur la Catalogne, mais
elle se trouve être aussi une zone facilement isolée par le climat et, à certains moments, par
l’existence de la frontière » (Pailhès, 2001, 530). Pourtant, cet isolement est relatif, et surtout,
s’il constitue un stéréotype dans le discours de Jean-Marc, il ne correspond peut-être pas pour
autant à une réalité. Certes, la montagne constitue « une […] réalité, géographique, celle-là :
les Pyrénées offrent et ont toujours offert aux yeux des hommes installés à leur pied le
spectacle d’une gigantesque muraille. Un important ensemble de récits et de légendes
témoigne de ce que, malgré ce fonds de comportements communs, malgré l’absence de
barrière politique au Moyen Age, la notion de l’Autre venu d’au-delà des monts est antérieure
à la création de la frontière, frontière dont la réalité, bien sûr, a accentué siècle après siècle,
l’intensité de cette perception ». Mais précisément, ce « fonds de comportements communs »
est une autre réalité, tout aussi tangible, « la réalité ethnologique d’une civilisation commune
et la réalité historique de relations matérielles maintenues malgré la frontière ou développées
grâce à elle » (Pailhès, 2001, 443).

3: …ou politique ?

En effet, considérer la montagne comme une frontière naturelle ne constitue-t-il pas un


anachronisme ? Cela a-t-il toujours été le cas, ou bien est-elle donnée comme une réalité
essentielle, éternelle afin de justifier a posteriori une évolution historique, culturelle ? En
effet, « la notion de frontière entre « France » et « Espagne » est absolument anachronique
appliquée aux premier siècles du Moyen Age » ; l’émergence de quelque chose comme une
frontière au sens contemporain de « séparation de deux Etats » n’est ébauchée qu’à partir du
XIIIème siècle, entre des zones demeurant encore fort « incertaines » (Pailhès, 2000, 147).
Ainsi, historiquement, et ce malgré la difficulté réelle de passer les cols de montagne, surtout
en hiver, « des liens exceptionnels » unissent Foix et Andorre, notamment en vertu des « lies
et passeries », accords pastoraux entre vallées voisines garantissant la paix et donc la sécurité
des montagnards. Un équilibre multi-séculaire est ainsi instauré dès le XIIIème siècle, et
consolidé au XVIème, lorsque « de simples conventions de pacage et de voisinage, destinées
à régler les conflits internes, les accords entre vallées [deviennent] des accords défensifs
contre les risques externes » (Pailhès, 2000, 150). Dès lors, « durant plus de deux siècles de
guerre, les passeries permirent aux vallées pyrénéennes de conserver grosso modo leur
neutralité, de préserver les relations commerciales et même de les amplifier ».

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C’est notamment cet accord de non-agression réciproque, parfois désigné comme le « Traité
des Pyrénées », qui permit à Andorre de conserver si longtemps son statut de neutralité. Mais
cet état de fait s’explique par les liens économiques des deux versants, fonctionnant comme
des circuits complémentaires. Le caractère naturel de la frontière, s’il est réel, ne doit donc
pas masquer la réalité des échanges et des accords économiques et sociaux, voire juridiques et
militaires, entre les deux versants de la montagne. Les vallées d’Ariège situées sur les pentes
opposées à celles d’Andorre ont longtemps été des sociétés agropastorales basées sur un
même modèle, et interdépendantes. Dans cette perspective, il est légitime de parler d’une
culture de montagne, dont les traits caractéristiques peuvent se retrouver, par exemple, dans
les Alpes.
La naissance de cette frontière ne s’est pas produite spontanément, à un moment précis ; elle
ne préexistait pas non plus telle quelle à l’implantation humaine dans les vallées pyrénéennes.
C’est en cela qu’elle n’est pas purement « naturelle », si tant est que l’idée même d’une telle
frontière puisse avoir un sens, problématique que nous développerons plus loin dans ce
mémoire. Pour l’heure, ce que l’on peut avancer avec certitude, c’est que la frontière entre
Andorre et Ariège est donc avant tout une frontière politique, née de l’Histoire de ces
territoires, elle-même prise dans l’Histoire de deux pays, la France et l’Espagne. Elle est
même étroitement liée à cette construction parallèle de deux Etats. C’est corrélativement à
l’acceptation de pouvoirs centraux éloignés que le Traité des Pyrénées tombe en désuétude, ce
qui est particulièrement sensible à la fin du XVIIIème siècle. « Les populations résistaient
psychologiquement de moins en moins à la puissance de l’administration royal. L’habitude se
prit de demander confirmation des traités puis autorisation […] La neutralité en cas de guerre
devenait de plus en plus difficile à tenir et les frontaliers eux-mêmes inclinèrent souvent à
s’allier qui les protégeait le mieux. Mais surtout les passeries perdirent leur raison d’être avec
l’établissement de la paix, à partir de 1720 : elles ne furent plus alors que des privilèges
commerciaux, peu à peu relégués au rang d’innombrables privilèges qui caractérisaient
l’Ancien Régime. La Révolution les supprima à ce titre ; de toutes façons, elles n’étaient plus
conciliables avec l’esprit de nation et de patrie en danger. » (Pailhès, 2000, 155). On peu
résumer ainsi les circonstances de la consolidation de l’idée de frontière politique : « malgré
cette immense force de résistance, l’idée de frontière finit par s’imposer pleinement aux
Pyrénéens par l’action conjuguée de deux évolutions parallèles : la disparition des relations
matérielles avec l’Espagne et la lente intégration républicaine à la nation française » (Pailhès,
2000, 500).

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Mais avant que soit réalisée cette intégration de l’Ariège à la république française, une
véritable culture régionale unissait les versants espagnols, français et l’Andorre, tissée de liens
économiques, sociaux et culturels. On peut évoquer une véritable culture pyrénéenne qui
préexistait à la consolidation de la frontière politique, fondée notamment sur la
complémentarité des versants (Pailhès, 2000, 285-398). En effet, les « estives », c’est-à-dire
l’activité de transhumance, les foires et marchés, les migrations saisonnières en vue des
travaux agricoles, l’existence de nombreux chemins montagnards, mais aussi l’importance de
la contrebande attestent d’une importante activité transfrontalière. La culture de frontière n’est
donc pas si récente, et elle a longtemps revêtu l’aspect d’une culture régionale. Il existait
véritablement un « petit peuple de la frontière », pour qui le passage permanent apportait à la
« civilisation pyrénéenne, […] au fond des vallées que la nature aurait plutôt destinés au repli
sur soi, des contacts continus avec le monde extérieur »(Pailhès, 2001, 399).
D’ailleurs, dans les écrits produits par les deux communautés en question relativement à leur
histoire et leur identité, la problématique de la frontière semble relever de l’obsession. Il suffit
de comparer les titres d’ouvrages réalisés respectivement sous l’autorité des Archives
Départementales et le Conseil Général de l’Ariège (Pailhès, 2001), et par le gouvernement
andorran (Comas d’Argemir&Pujadas, 1997) : Du Carlit au Crabère : Terres et Hommes de
frontière, et Andorra, un pais de frontera. L’importance de la frontière apparaît
immédiatement comme l’élément central de l’histoire et de la culture des deux sociétés ; elle
est le pilier, selon les chercheurs andorrans et ariégeois, de l’identité de ces deux
communautés. Par ailleurs, la structure des deux livres est également basée sur une analyse
des différentes valeurs de la frontière. Par exemple, après avoir exposé la méthodologie de
leur travail ethnographique, les chercheurs andorrans consacrent un chapitre à « la valeur de la
frontière dans l’histoire d’Andorre ». Corrélativement, le cœur de Terres et Hommes de
frontière est constitué de chapitres qui déclinent les sens qu’a pu avoir, historiquement, la
frontière, aux yeux des frontaliers : « La frontière lieu de danger », « La frontière porte du
salut », « Les liens économiques : du complément vital aux rêves de fortune », « Le petit
peuple de la frontière », « La vision de l’Autre », « Vivre avec la frontière aujourd’hui »,
« Ariège-Andorre : une frontière », dernier chapitre écrit par la directrice des Archives
nationales d’Andorre. Dans Andorra, un pais de frontera, la frontière politique est présentée
comme un élément très important et déterminant dans la configuration originale de l’histoire
de l’Andorre, et dans le mode de vie du pays. Les pratiques économiques et les moyens de
subsistance des habitants sont effectivement basés sur l’existence de la frontière, précisément.
Ainsi, en Andorre, la frontière constitue un facteur structurel et stratégique, qui ne délimite

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par seulement le pays, mais est aussi un mode de vie pour les gens qui vivent, et pour ceux qui
résident dans des aires limitrophes. Par ailleurs, l’Andorre est un pays de montagne, situé au
milieu de la chaîne pyrénéenne. Différents auteurs ont soutenu l’existence d’une culture
pyrénéenne différenciée des schémas espagnols et français, soutenant la thèse d’un schéma
commun aux régions basques, catalanes, aragonaises et occitanes, toutes situées directement
sur la zone pyrénéenne. De fait, un tel phénomène est caractéristique de toutes les zones de
frontière, dans le sens où les habitants « tendent à partager des intérêts et des formes
culturelles communes qui non seulement transcendent la frontière, mais différencient la
frange frontalière des cultures nationales correspondant aux Etats-Nations dont elle constitue
la frontière. Les pays frontaliers, en tant que pays de transition et de limites ,constituent des
lieux d’interaction où les gens parlent des langues en contact, établissent des relations
régulières sur les cantons à la frontière, tout en créant des liens d’amitié et de parenté, ainsi
que des accords servant des intérêts aussi bien individuels que collectifs. Pour ceux qui
habitent les frontières, celles-ci ne sont pas un mur de séparation, mais un pont grâce auquel
s’établit une communauté d’intérêts et s’organise un système de vie (Comas
d’Argemir&Pujadas, 1997, 39).
La séparation entre andorrans et ariégeois relève donc surtout d’une frontière culturelle, créée
selon une volonté politique, et non pas « naturelle », quoi qu’on en dise2. Il est même permis
de se demander si ce qualificatif ne participe pas de l’intériorisation par les frontaliers eux-
mêmes de cette frontière culturelle, dans la mesure où présenter la frontière comme naturelle
légitime la soumission à une autorité supérieure et l’identification à une entité nationale loin
de la frontière. D’autant plus que la construction de la frontière politique ne s’est achevée que
très récemment : ce n’est qu’à la fin des années 1950 qu’ont été négociées et tracées les
limites entre France, Espagne et Andorre. Or, c’est précisément dans la seconde moitié du
XXème siècle que le visage de l’Andorre a fortement et subitement changé, ce qui rend très
particulier le statut de cette frontière. En effet, « l’Andorre est unique. Par sa situation
juridique : ni Etat souverain, ni république, ni condominium, ni principauté (bien que le terme
soit employé depuis le XVIIIème siècle). Par sa position géographique, qui en fait le pays le
plus élevé d’Europe. Par la mutation économique et démographique qui a transformé en
quelques décennies l’une des plus pauvres vallées pyrénéennes en un pays ultra-moderne où
le revenu par habitant dépasse celui de la France. C’est le résultat d’un accident de l’histoire,

2
Le terme « culturel » est entendu ici, exceptionnellement, dans un sens philosophique, par opposition au
« naturel », comme tout ce qui relève d’une intervention humaine, de l’intelligence qui distingue l’être humain.
La frontière entre « culturel » et « naturel », pour ainsi dire, est celle qui sépare l’humain du non-humain, le
monde, fait de nos représentations, de la nature, par définition inaccessible derrière le prisme de notre regard.

16
lui aussi unique en son genre » (Taillefer, 1985, 152). La frontière entre Ariège et Andorre est
donc d’emblée à comprendre comme un cas particulier, au moins compte tenu du statut
original du minuscule Etat pyrénéen. Si le relations entre ariégeois et andorrans participent
d’une culture de frontière, c’est-à-dire présentent des traits qui se retrouvent ailleurs, sur
d’autres zones de frontière, par ailleurs, certaines caractéristiques sont propres à cette
frontière. De la même manière que la combinaison des pratiques quotidiennes, des stéréotypes
véhiculés par les membres d’un groupe créent une culture distincte de celles des groupes
voisins (Comas d’Argemir&Pujadas, 1997, 15-17), les stéréotypes que l’on va repérer dans le
discours des frontaliers, fonde une culture qu’on peut généraliser et appeler « culture de
frontière » ; mais comme pour toute culture, la combinaison varie d’une culture de frontière à
l’autre. C’est pourquoi ce facteur est d’emblée intégré à l’exposé des caractéristiques de la
culture de frontière ariégeois-andorrane. Dès lors, dans quelle mesure les trois aspects
énoncés par Taillefer (statut juridique, haute montagne, mutation socio-économique accélérée
au XXème siècle) constituent-ils des combinaisons particulières de cette culture de frontière ?

17
Le tourisme fiscal

1 : Le tourisme économique ou l’exotisme

A la fin de la seconde guerre mondiale, l’explosion du « tourisme économique » en Andorre,


notamment au Pas de la Casa, pour les ariégeois qui vont y faire leurs courses à moindre prix,
correspond à « la consécration de la frontière. On profitait des différences de fiscalité _ cela
avait existé de tout temps _ et des différences de niveau de vie. On allait aussi vers un ailleurs
certes proche mais « exotique »: dès la frontière passée, matérialisée par ses bureaux de police
et de douanes, les panneaux indicateurs, les enseignes de magasin étaient écrites dans une
langue étrangère, les restaurants servaient une cuisine qu’on ne trouvait pas dans les localités
françaises, même voisines, on achetait de l’anisette, des cigarettes espagnoles ou andorranes
qui n’étaient pas les mêmes qu’en France, des produits de l’artisanat espagnol qu’on ne
trouvait encore nulle part en France. Bref on était dans un milieu accueillant, familier parce
qu’on pouvait y aller souvent, amis on était à l’étranger tout de même, avec cette pointe
d’excitation qui provoque l’immersion dans un univers « autre ».[…] Des siècles durant, les
pyrénéens avaient vécu dans une sorte de zone hors les lois ; ils connaissaient la frontière par
les dangers et par les atouts qu’elle apportait mais ils la niaient dans leur quotidien, n’hésitant
pas à nier l’Etat qui la leur imposait. Au XXème siècle, c’en était désormais fini et, si la
frontière leur était plus familière qu’aux autres français, elle était pour eux de même essence :
une séparation tangible entre deux pays différents » (Pailhès, 2000, 504). Le commerce, qui
attire en Andorre plus de 10 millions de touristes chaque année, est le pilier de l’économie
andorrane, laquelle représenterait la « quintessence d’une économie transfrontalière » : « une
économie transfrontalière poussée à son paroxysme par les effets d’un régime de zone franche
amplifiée par un tourisme de masse » (Sanguin, 1991, 169).
En effet, cette aire du tourisme économique qui s’ouvre véritablement dans les années 1950
est toujours d’actualité. Aujourd’hui les accords douaniers entre l’Andorre l’Union
Européenne contribue à maintenir cet état de grâce pour l’économie andorrane, dans le sens
où « les deux parties s’accordent sur le fait que les facteurs géographiques , historiques et
socio-économiques justifient un régime particulier en ce qui concerne, principalement , les
franchises des droits à l’importation, les taxes sur le total des opérations et les impôts à
l’importation dans le sens Andorre - CEE perçus par celle-ci en ce qui concerne la circulation

18
des voyageurs. Il en résulte des conséquences commerciales et fiscales pour l’économie
andorrane » (Degage&Duro i Arajol, 1998, 113).
Or, cette manne pour les andorrans est en même temps ce qui les sépare définitivement de
leurs voisins ariégeois, instaurant un équilibre nouveau dans leurs rapports. En entretien,
évoquant les six premiers mois de son séjour en Andorre, Jean-Marc décrit le sentiment
d’exotisme comme lié éminemment à la langue :

139 JM : Je me sentais à l’étranger, moi et mon assiette ! [RIRES] J’avais que ça à faire, regarder ce qu’il y
avait au fond de mon assiette…Et y en avait un de temps en temps qui me demandait comment ça allait en
français, puis ça enchaînait. Au début, c’était l’étranger, pendant six mois. Le temps que, ouais en fait, parce
qu’au début j’ai vécu en hôtel et tout, donc le temps que je vive en hôtel, et puis même un peu plus. Ouais, six
mois, six/sept mois.
140 A : Tu te sentais vraiment le touriste, qui était là pour travailler, mais quand même un touriste.
141 JM : Voilà.
142 A : Mais après, au bout de six mois, ça allait mieux.
143 JM : Après je les comprenais, quand ils me parlaient, ça allait un peu mieux, je commençais à m’intégrer
144 A : Quand il n’y avait plus la barrière de la langue
145 JM : Voilà.

Dès lors, si l’on veut comprendre les relations entre ces montagnards pyrénéens, il est
nécessaire d’intégrer à la réflexion la dimension du tourisme économique et de s’interroger
sur son influence dans la perception qu’ils ont chacun d’eux-mêmes et des autres. D’ailleurs,
Taillefer va jusqu’à inverser l’ordre des arguments sur l’importance du tourisme économique
et sa conséquence psychologique, la production d’une sensation d’exotisme au contact de
l’Autre : « que viennent chercher les touristes en Ariège et en Andorre ? Pour quelques-uns,
certains skieurs, certains randonneurs, c’est seulement un terrain de jeu pour leur sport favori.
Mais ce qui attire le plus grand nombre, c’est le dépaysement. En effet, malgré l’irruption de
la vie moderne, ces pays pyrénéens restent profondément marqués par une histoire séculaire
qui les a faits différents. Qu’ils perdent cette différence, ils ne seront plus réellement que des
terrains de jeu pour « Parisiens », Toulousains et autres Barcelonais » (Taillefer, 1985, 185).
Or cet exotisme que les touristes viennent chercher, et que les ariégeois et les andorrans
ressentent au contact de leurs voisins, Tzvetan Todorov le définit comme « un éloge dans la
méconnaissance » ; l’exotisme s’agit donc « moins d’une valorisation de l’autre que d’une
critique de soi, et moins de la description d’un réel que de la formulation d’un
idéal »(Todorov, 1989, 355-356). En d’autres termes, on entre de plein pied dans la
problématiques de la représentation, qui apparaît d’emblée comme paradoxale, puisqu’un

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stéréotype positif se double généralement d’un aspect négatif, et vice et versa ; et surtout,
parce que derrière l’image de l’Autre se trouve toujours l’image de sa propre identité. Dans
cette perspective, « l’univers de la frontière, c’est aussi un univers mental, c’est
l’omniprésence de l’Autre » (Pailhès, 2000, 443). Dans le cadre des relations autour de la
frontière entre Ariège et Andorre, « la création par l’histoire d’une frontière n’a pas détruit,
pendant plusieurs siècles du moins, cet univers commun puisqu’ ont continué les pratiques
économiques utilisant la complémentarité des versants, puisqu’ ont survécu les relations
cultuelles, familiales, festives à l’occasion. L’existence de la frontière a pu même renforcer
les solidarités, dans la résistance aux Etats (les lies et passeries en sont l’exemple le plus
frappant, la contrebande en est un aussi si on la considère comme permanence du commerce
traditionnel en temps d’interdiction) et dans le secours offert aux réfugiées. Mais la frontière
politique, bien sûr, a quand même imposé sa réalité et modifié très fortement la vie
pyrénéenne, en mal en apportant des guerres étrangères et en créant une sorte de zone de non-
droit devenue le domaine de populations dangereuses, en bien aussi parce que c’était en
jouant sur les différences de situation économique, sur les différences de fiscalité et même sur
les interdictions de relations en temps de crise (c’est l’autre aspect de la contrebande) que
pouvaient se bâtir des fortunes. […] L’existence de la frontière politique a pesé d’un poids
immense sur la vie matérielle des hommes de la montagne ariégeoise, par les atouts qu’elle a
créés, par les risques qu’elle a engendrés, par les rencontres qu’elle a amenées et sa
coïncidence avec une barrière montagneuse qui la matérialisait à l’horizon quotidien a creusé,
génération après génération, une profonde empreinte dans les esprits, dans l’imaginaire
transmis au fil des millénaires, dans la vision de l’Autre, ami ou ennemi en une permanente
ambivalence, angoissant ou séduisant, effrayant ou accueillant, respecté ou méprisé. »
(Pailhès, 2000, 443).

2 : Andorre : un supermarché montagnard ?

Le boom commercial qui a fait la richesse actuelle de l’Andorre est néanmoins fragile dans la
mesure où il a d’abord reposé « entièrement sur la possibilité pour l’Andorre de rester une
zone franche », c’est-à-dire de rester un isolat au cœur de l’Union Européenne, ce qui n’est
pas possible ni souhaitable sur le long terme. Pour cette raison, l’Andorre « cherche-t-elle à
mettre en valeur ses ressources propres : […] la beauté de ses montagnes et surtout ses vastes
champs de neige ensoleillés ». On passe donc, de fait, « de l’Andorre des marchands à celle

20
des touristes », un « empire de la neige » (Taillefer, 1985, 162-163). Pourtant, dans la
représentation ariégeoise du pays voisin, l’Andorre ne conserve-t-elle pas aujourd’hui un
visage spécifiquement mercantile ? En effet, lorsqu’on interroge les ariégeois au sujet de
l’Andorre, la première réaction est souvent d’évoquer les courtes expéditions au Pas de la
Casa dans le seul but de « redescendre » des alcools forts, des cigarettes, ou autres parfums à
moindre coût. En premier lieu, revient systématiquement l’affirmation qu’on ne connaît guère
l’Andorre, n’allant que rarement au-delà du « Pas » où l’on fait rapidement ses courses avant
de rentrer en Ariège. Et si l’on insiste un peu, on entend souvent que de toutes façons, hormis
des dizaines de magasins tous identiques, il n’y a rien à faire ou à chercher en Andorre, à
l’exception peut-être des stations de ski. Ce type de réponse est très fréquent, presque
systématique de la part des ariégeois, lorsque la question de l’Andorre est abordée. Demander
à des ariégeois des informations sur l’Andorre leur paraît au premier abord une ineptie, parce
qu’on les place ainsi dans un rôle d’experts qu’il refusent tout net. Il n’est pas rare d’entendre
des phrases comme « Je ne connais pas l’Andorre », ou « Il n’y a pas de culture en
Andorre »3. Ce type de jugement est confirmé en entretien par Jean-Marc, qui admet que c’est
effectivement l’impression première que cela donne, bien que lui-même ne réduise pas
l’Andorre à cette image de mercantilisme paroxystique :

40 A : Ok. Il me faudrait aussi savoir…c’est une question un peu compliquée…si tu penses qu’il y a vraiment
une culture andorrane derrière…euh…derrière le premier truc qu’on voit, les magasins…euh…Toi qui y as
vécu, est-ce que tu as l’impression qu’il y a quelque chose derrière ? Parce que souvent, quand je demande, la
première chose qu’on me dit quand je demande à un ariégeois « qu’est-ce que tu penses de l’Andorre ? »,
« ouais, c’est un supermarché géant ». C’est la réponse que j’ai.
41 JM : A priori ça donne cet aspect là. Moi j’ai pas, à Ordino c’était pas ça du tout quoi. En fait c’est une
vallée, c’est comme le Vicdessos quoi, en fait. C’est comme le Vicdessos quoi.
42 A : Y a des petits villages.
43 JM : Y a des petits villages.
44 Femme : C’est des petits villages où y avait rien quoi. Y avait aucun commerce, juste une épicerie. C’est vrai
que c’est…
45 JM : Ouais, même moi quand je suis parti en Andorre, je suis parti avec cet a priori là. Dans ma tête c’était
« je m’y plairai pas ». Et en fait, quand je suis arrivé dans cette vallée, c’est vrai que c’est vraiment autre chose
quoi.
46 A : Et ça ressemblait à l’Ariège ?
47 JM : Ouais, oui oui
48 A : C’était exactement pareil en fait

3
Les stéréotypes négatifs rapportés et analysés ici ne s’appuient pas sur des entretiens enregistrés et retranscrits,
mais sur mon expérience. N’étant pas d’origine ariégeoise, mais ayant vécu et travaillé plusieurs mois en Ariège,
c’est justement la surprise et la curiosité provoquées par ce genre de réactions qui m’ont conduite à réfléchir sur
les rapports entre ariégeois et andorrans de part et d’autre de la frontière.

21
49 JM : En plus joli !
50 A : En plus joli…(rires)…Encore mieux
51 JM : Ouais, parce que tout était en pierre. En fait, ils font attention à l’esthétique des bâtiments. Donc tout
était en pierre, bois, avec plein de géraniums rouges, et des géraniums de toutes les couleurs, sur toutes les
façades…C’est vrai que ça donnait [inaudible]
51 bis Frédéric : C’est le contraste avec le Pas de la Case.
52 JM : Ouais, c’est ça, complètement ouais.
53 F : Ouais c’est ça, c’est qu’on arrive au Pas de la Case où c’est moche [inaudible]
53 bis JM : Même Andorre-la-Vieille, c’est complètement…
54 F : Et même Andorre-la-Vieille, c’est vrai qu’à côté c’est…ouaouh..
55 JM : Et moi je pensais pas trouver ça. Quand je suis parti là-bas, je pensais pas trouver ça du tout.
56 A : T’as vraiment été surpris
57 JM : C’est vrai. J’ai vraiment été surpris. Parce que c’est vraiment vrai, y avait une épicerie quoi.

En fait, le stéréotype de l’Andorre commerciale est affirmé à deux reprises comme un a priori
par Jean-Marc, autrement dit cette idée est d’emblée identifiée comme un stéréotype,
préalable à tout contact avec les autochtones. Frédéric apporte alors une explication qui
permet d’expliquer cette opposition entre idée préconçue et expérience vécue : l’opposition
entre le Pas de la Casa et le reste de l’Andorre. Ce contraste entre la zone frontalière de
l’Andorre et l’arrière pays, autrement dit la zone frontalière avec l’Espagne, étant donnée la
position géographique du pays, permet d’expliquer ce qui est signalé par Jean-Marc comme
un paradoxe. Un peu plus tard dans l’entretien, Jean-Marc reprend cette thèse et conclut :

217 JM : […] Mais c’est bizarre, ce truc de dire que le Pas de la Case c’est pas pareil que l’Andorre. Mais
quelque part après je l’ai compris. Au début je le comprenais pas, puis après je l’ai compris, qu’effectivement
c’est un truc à part. C’est le commerce des français.
218 A : Ouais, c’est un supermarché en montagne.

Corrélativement, Oscar, andorran vivant et travaillant en France depuis plus de dix ans,
s’exclame :
96 O : Non, et ça m’étonne pas ! Pour trouver une culture là-bas dedans, pour un touriste,c’est un peu dur, je
trouve !
97 A : Même en y vivant pendant plusieurs années, en étant immigré ?
98 O : Ah si, en y vivant, on voit bien qu’il y a une quelque chose ! Mais en y venant, en passant trois jours là-
bas, ça suffit pas pour s’en rendre compte.

Ainsi, le stéréotype de l’Andorre-supermarché est exemplaire du point de vue de la


modalisation qui s’opère dans le discours des andorrans et des ariégeois : le stéréotype est
reconnu, puis subit une élaboration, voire une sérieuse critique. C’est donc un cas de

22
thématisation, ce qui prouve bien que les frontaliers partagent des compétences d’élaboration
par rapport à des stéréotypes très répandus. Il n’est pas certain que la majorité des touristes
qui visitent l’Andorre puissent fournir ce type d’argumentation et mettre à distance le
stéréotype de cette façon. Au contraire, dans leur discours, tout se passe comme si, c’était le
fait même d’être dans la position de touriste qui rendait difficile, presque impossible, de se
rendre compte qu’il existe une culture en Andorre, alors que pour un ariégeois, une telle
perception n’est certes pas immédiate, mais peut être élaborée par l’interaction
conversationnelle. C’est donc un problème point de vue : le point de vue du touriste, par
définition l’empêche de voir la culture andorrane, et semble presque l’excuser, dans le
discours d’Oscar, de cette incapacité. Le fait de n’être que de passage en Andorre, pour une
durée courte, semble être la caractéristique principale du touriste, étant donné qu’il est
question de tourisme commercial ; en somme, de venir faire ses achats en Andorre. En effet,
on peut même qualifier la forme de tourisme prédominant actuellement en Andorre de
« tourisme fiscal : sur 9 millions de visiteurs, 7 millions sont des « excursionnistes », c’est-à-
dire des personnes qui passent moins de 24 heures en Andorre, et 2 millions sont de « vrais »
touristes » (Berthélémy, 2001, 38). En fait, Oscar s’appuie sur un raisonnement similaire à
celui développé en interaction par Jean-Marc et Frédéric : ce type même de tourisme, par
essence, interdit tout accès à la culture des autochtones ; et la relation vendeur-acheteur exclut
tout échange culturel.
En fait, le préjugé qui fait de l’Andorre rien de plus qu’un supermarché en altitude, peut
même, parfois, conduire les informateurs jusqu’à nier l’existence d’une culture andorrane.
Pourtant, il est clair que les relations commerciales constituent une forme possible, et même
fréquente d’échange social et culturel, interculturel en somme. Il est légitime de penser que
les « relations culturelles ou interculturelles font partie d’une sociabilité que certains
contextes rendent possible, notamment ceux où l’échange de biens matériels ou immatériels
se produit et met en position d’être moins étranger les uns aux autres ». Il faut tenir compte du
fait que « les objets sont dotés d’une valeur marchande mais aussi sociale et socialisante. Les
« objets » achetés ou échangés possèdent une double propriété que les sujets leur attribuent :
celle de marquer l’identité (tel produit est portugais, chinois, etc…) et celle de modifier la
relation à des signes identitaires. […] La rencontre interculturelle, parce qu’il suffit d’un
partenaire pour qu’elle prenne sens, suppose donc qu’il y ait quelque chose à échanger ou à
négocier de ses ressources culturelles. Mais elle suppose aussi une action réciproque qui crée
un lien, qu’il soit ponctuel comme le partage d’un plat ou l’achat d’un objet ou plus durable
quand il permet de nouer des alliances » (Hily, 2001, 10-12). Dans cette perspective, le

23
tourisme fiscal est certes un cas-limite, mais un cas indubitable de relation interculturelle, ce
qui présuppose l’existence d’au moins deux cultures en présence, et relève d’un interculturel,
au sens d’une culture commune produite par des relations quotidiennes. Alors, reprocher à
l’Andorre de ne pas avoir de culture, hormis celle du commerce, des transactions
économiques et financières montre que l’origine même des stéréotypes énoncés ci-dessus
repose sur un filtre culturel dont les ariégeois ont peu ou pas conscience. Il s’agit d’un
hétérostéréotype véhiculé par l’ensemble des touristes traversant l’Andorre, bien connu des
ariégeois et andorrans. Mais l’important réside dans la capacité que l’on a notée chez les
frontaliers à modaliser cet hétérostéréotype. Ariégeois et andorrans créent un espace
variationnel en aménageant l’hétérostéréotype né du tourisme fiscal, et c’est cette créativité
qui sous-tend leur culture de frontière. C’est la capacité et le besoin d’argumenter qui fondent
et révèlent cette activité de néocodage commune aux frontaliers.
On peut examiner de près la façon dont est élaborée collectivement l’argumentation qui
conduit les informateurs ariégeois à une dérive référentielle du stéréotype, au sens où ce n’est
plus l’Andorre dans son intégralité qui est présentée comme un supermarché pour touristes de
tous horizons, mais seulement le Pas de la Case comme le commerce des français :

209 JM : […] Et puis les gens, même, pour eux, en Andorre, y a déjà une autre FRONTIERE, c’est l’Andorre et
le Pas de la Case. Pour eux le Pas de la Case, c’est pas l’Andorre, c’est français.
210 F : C’est pas pareil le Pas de la Case et l’Andorre.
211 JM : Ben déjà, tu vas dans un magasin au Pas de la Case, les prix sont marqués en francs, alors que leur
monnaie était en pesetas. Donc ça déjà, ils te disent c’est anormal. Pour eux c’est le versant français. Et puis
même au niveau temps, au Pas c’est le même temps qu’en Ariège, et c’est pas le même qu’à Andorre-La-Vieille.
Mais déjà le Pas de la Case, y a que des français qui travaillent, les gens y en a aucun qui te parle catalan
presque. Il doit pas y en avoir beaucoup. Non, pour eux c’est pas l’Andorre.
212 F : Le Pas de la Case, eux, ils doivent être tributaires de la France, plus que de l’autre côté. Si on fermait la
route, ils seraient bloqués. En plus, y a que des magasins, y a pas de vie, y a rien.
213 JM : Mais pour eux, c’est…Quand je leur parlais du Pas de la Case, pour eux c’était pas en Andorre.
214 F : C’est une FRONTIERE
215 JM : C’est comme un peu la FRONTIERE imaginaire, que certains catalans disent entre la Catalunya et
l’Espagne.
216 A : Ouais, ils mettent des FRONTIERES là où nous on n’en mettrait pas, et vice et versa.
217 JM : Bon, c’est comme la FRONTIERE qu’ils mettraient avec l’Espagne au Pays Basque, c’est pareil.
Mais c’est bizarre, ce truc de dire que le Pas de la Case c’est pas pareil que l’Andorre. Mais quelque part après
je l’ai compris. Au début je le comprenais pas, puis après je l’ai compris, qu’effectivement c’est un truc à part.
C’est le commerce des français.

Jean-Marc s’appuie systématiquement sur un autostéréotype andorran qui consiste à identifier


le Pas de la Case à un supermarché français, et non andorran. En 211, il juxtapose une série

24
d’arguments pour justifier cet autostéréotype, lui donner un sens aux yeux de gens qui ne
partagent pas cette évidence car ils n’ont pas vécu en Andorre. L’opposition entre Andorre et
Pas de la Case se joue à différents niveaux : monnaie utilisée (avant l’euro, du moins), climat,
langue véhiculaire privilégiée, nationalité des employés des magasins. En 212 Frédéric
résume l’idée qui sous-tend la suite d’arguments de Jean-Marc : le Pas de la Case est
dépendant, à tous points de vue de la France. En définitive, il existe entre le Pas de la Case et
l’Andorre une FRONTIERE. L’élaboration du stéréotype est toutefois limitée par la suite,
dans la mesure où cette frontière est dite imaginaire, ce qui constitue une nouvelle opération
de modalisation qui réduit à nouveau la distinction entre Andorre et Pas de la Case à un
stéréotype. L’attribution d’un caractère imaginaire est un aménagement supplémentaire qui
vise à rappeler que l’adoption du point de vue andorran reste néanmoins partielle.
Cela explique les hésitations de Jean-Marc, qui trouve encore bizarre ce clivage entre le Pas
de la Casa et le reste de l’Andorre dans l’esprit même des andorrans, mais affirme ensuite que
son incompréhension initiale a finalement abouti sur une compréhension de cette
catégorisation. D’abord hermétique aux critères andorrans de classification de la réalité,
autrement dit aux mécanismes qui créent une « culture », il a finalement pu adopter un filtre
culturel lui permettant d’interpréter la réalité de façon similaire. Ce phénomène qui a permis
son intégration véritable à la culture du pays d’accueil affleure à sa conscience,
transparaissant dans son discours, mais pas totalement, expliquant son oscillation entre
jugement d’étrangeté et sentiment d’évidence. Et la compétence interculturelle des ariégeois,
mise en évidence par l’analyse de la gestion collective de la modalisation, par rapport à un
hétérostéréotype fondamental sur la culture andorrane, montre comment une culture de
frontière est effectivement à l’œuvre dans leur discours de frontaliers.

3 : Ariège : une étape sur la route de l’Andorre ?

Dès l’introduction de son livre sur l’Ariège et l’Andorre, François Taillefer (Taillefer, 1985,
11) présente conjointement ces territoires, alors même qu’il exclut délibérément de son étude
le Couserans, qui fait partie administrativement du département français de l’Ariège. Pourquoi
opère-t-il ce choix ? Le géographe le justifie en expliquant que ce sont « deux pays
rapprochés par la géographie et l’histoire ». En effet, l’Andorre « avoisine » l’Ariège, et
« malgré la barrière des Pyrénées », les comtes de Foix « y sont intervenus de bonne heure,
entrant en conflit avec les seigneurs catalans ». C’est le paréage d’Andorre, accord datant du

25
XIIIème siècle et en vigueur jusqu’en 1993, date à laquelle l’Andorre s’est dotée d’une
Constitution propre, qui met fin à ce litige et fait du Comte de Foix, côté français, et de
l’évêque d’Urgell, côté espagnol, les deux co-princes des vallées andorranes. Cette co-
suzeraineté franco-espagnole qui place le petit territoire sous une double autorité est à
l’origine de son statut unique jusqu’à aujourd’hui, puisque en ont hérité le Président de la
République française et l’évêque espagnol d’Urgell, quoiqu’à titre personnel et exclusif. Cela
signifie que les titres de co-princes subsistent, mais ne représentent guère plus aujourd’hui
qu’une fonction honorifique, comparable au rôle du roi dans une monarchie constitutionnelle.
L’Andorre est donc devenue de fait un Etat souverain, autonome. « Mais ce lien administratif
compte peu en regard des réalités géographiques. L’Andorre d’aujourd’hui, sortie de
l’isolement qui a préservé son statut médiéval, communique avec l’extérieur par deux routes,
celle qui descend la vallée du Valira vers la Seu d’Urgell et l’Espagne, celle qui, par le col
routier le plus élevé des Pyrénées, le port d’Envalira, rejoint la nationale 20 qui traverse les
pays ariégeois en direction de Toulouse. Du côté français, l’accès de l’Andorre se fait donc
par l’Ariège […] L’Andorre est le complément quasi obligé du voyage dans les Pyrénées de
l’Ariège. Ceux qui, par la nationale 20, se rendent de France en Espagne ne peuvent passer si
près de l’Andorre sans la visiter. » Taillefer semble, a priori, soutenir la thèse d’une
complémentarité étroite entre Ariège et Andorre, du point de vue de l’histoire, de la
géographie, et aujourd’hui du tourisme. Pourtant, toute cette démonstration n’a en réalité pour
but que d’aboutir à l’idée suivante : « ce sera l’occasion de découvrir le contraste si frappant
qui oppose les deux versants des Pyrénées ».
Cette opposition s’articule selon un axe centre/périphérie : « les pays ariégeois ne tiennent
guère de place sur une carte de France. A 800 kilomètres de Paris, ils occupent une position
périphérique, aux confins de l’Espagne et de l’Andorre. L’Ariège doit à cette position
périphérique, à son éloignement de la capitale d’une nation fortement centralisée, une partie
de ses caractères » (Taillefer, 1985, 14). Ainsi, il s’agirait essentiellement d’un territoire en
marge, par rapport aux trois points de repère que sont la France, l’Espagne et l’Andorre. Plus
précisément, l’Ariège est présentée comme périphérique par rapport à ce qui est donné
comme des centres : les capitales nationales Paris et Madrid, voire les capitales régionales
Toulouse et Barcelone. Pourtant, la relation centre/périphérie n’est-elle pas subjective, ne
dépend-elle pas du regard qui juge ? Vues de l’Ariège, ces capitales peuvent sembler
périphériques ! Ces catégories, dans le discours d’un géographe, sont employées relativement
à l’activité et l’attractivité générées dans une zone. Ainsi, Taillefer écrit-il comme une
question ouverte : « L’Andorre : un centre pyrénéen ? », sa problématique étant que

26
« l’Andorre de l’an 2000, par un étonnant retournement de situation, a acquis assez de poids
pour exercer son attraction sur un espace qui s’est dépeuplé et déstructuré », par exemple la
vallée d’Ax-les-Thermes en Ariège (Taillefer, 1991, 136). A ce sujet, l’opinion de Jean-Marc
confirme et affine cette analyse :

162 A : Oui, à propos des touristes, est-ce que tu penses que c’est favorable ou défavorable à l’Ariège, le fait
qu’il y ait autant de gens qui soient attirés vers l’Andorre ?
163 JM : Favorable. Ca a apporté beaucoup à l’Ariège économiquement. Parce que l’Ariège jusqu’à présent, à
part les dix dernières années, peut-être un peu moins, où les gens se sont…où le touriste va en montagne pour
faire de la montagne, et pour trouver des plaisirs en montagne ; mais avant sinon, la montagne, euh…y a pas
grand monde qui allait en montagne.
164 A : Non, je pense pas.
165 JM : Donc, je pense que ça a été le passage qui a fait que l’Ariège a plus ou moins bien vécu quand même.
Ca a jamais été, y a jamais eu de grosses fortunes en Ariège quoi, hein, mais je pense que les gens sont arrivés
toujours à se débrouiller grâce au passage.
166 A : Parce que les gens allaient en Andorre, et donc passaient par ici, s’arrêtaient
167 JM : Malgré ce qu’on veuille dire, les Toulousains, naninana…C’est vrai que pendant euh…
168 A : Oui, on a besoin d’eux quoi.
169 JM : Si y aurait pas les Toulousains, y aurait beaucoup de villages qui seraient peut-être par terre à l’heure
qu’il est. Voilà. Donc je pense que quand même, ça a quand même servi à l’Ariège.
170 A : Ouais, l’Ariège pourrait pas vivre aussi bien sans l’Andorre.
171 JM : Ouais. Je dirais la vallée Axéenne. Car après, si tu vas dans le Saint-Gironnais, c’est…c’est différent
quoi.
172 A : C’est peut-être même l’inverse. Ils ont été défavorisés par l’attraction vers l’Andorre.
173 JM : Ouais. Je pense. Après, cette vallée elle est restée encore plus à l’état sauvage ; donc actuellement
c’est encore mieux. Et tout ce qui est touristes, et tout, les gens recherchent plus ça. Mais je pense qu’on a
encore plus de monde, NOUS, grâce à l’Andorre, que EUX, grâce à ça.

La relation centre/périphérie entre Andorre et Ariège subit ici un glissement à l’intérieur du


département, par une opposition entre la vallée d’Ax, qui bénéficie directement de l’attraction
vers l’Andorre, constituant la seule voie d’accès, tandis que des zones à l’écart de cette voie
de pénétration vers les vallées andorranes pâtissent de cette influence, excepté en matière
d’écologie. L’opposition NOUS/EUX, se superpose donc à celle centre/périphérie, et déplacée
de l’opposition intérieur/extérieur à une opposition interne. Corrélativement, l’opposition
NOUS/EUX entre Ariégeois et touristes Toulousains, dont Jean-Marc suggère qu’elle n’est
pas très flatteuse pour les seconds, est atténuée par la conscience que ces derniers sont
nécessaires à la survie et au développement économique de la région. La figure de
Toulousain, signalée précédemment par Taillefer, est donc renforcée, mais en même temps
valorisée par l’aveu qu’il constitue un partenaire certes involontaire mais indispensable.

27
Ainsi, l’évocation des frontières externes de l’Ariège, et le couple conceptuel
centre/périphérie conduit-il à mettre en relief les frontières internes qui structurent la
représentation du département, nuançant, rétroactivement, la franche opposition entre NOUS,
ariégeois, et EUX, tous les autres. L’autostéréotype qui fait de l’ariégeois un râleur contre les
touristes arrivant des métropoles françaises et se rendant vers l’Andorre naît donc de ces
oppositions, mais est pris dans un mouvement dialectique qui le conduit à se retourner. C’est
une atténuation de l’autostéréotype de l’ariégeois hostile aux Toulousains qui s’accomplit
dans le discours de Jean-Marc, montrant là encore une compétence à la modalisation, c’est-à-
dire une compétence interculturelle.
Par ailleurs, Jean-Marc semble parfois hésiter sur sa propre légitimité à formuler des
autostéréotypes de l’ariégeois. Faut-il aller jusqu’à paraphraser Shakespeare ? Etre ariégeois
ou ne pas l’être, telle semble être la question :

153 JM :[…] Comme moi je suis pas vraiment ariégeois de souche, donc je vais avoir du mal. Si j’avais des
arrières grands-parents qui étaient quand même ariégeois. Mais bon. Mais, euh…Ma grand-mère aussi
d’ailleurs. Mais euh, c’est vrai qu’après, euh. Ouais. Oui et non. Oui parce que ce qui me plaît. C’est vrai que je
suis pas d’ici. Mais c’est tout ce qui est transhumance. Tu vois avec des animaux. Après, sur Savignac, j’ai des
copains qui sont agriculteurs et tout, et je vois qu’ils emmènent les bêtes là-haut.

Jean-Marc met en question le statut d’expert de la culture ariégeoise que devrait lui conférer,
dans l’entretien, le rôle de l’ariégeois ayant vécu en Andorre. Le procédé de modalisation mis
en œuvre est donc une « dérive référentielle », qui consiste à « restreindre le champ
d’application de la proposition » (Py&Serra, 1997). Tout se passe comme s’il dévaluait son
propre discours parce qu’il ne serait pas un vrai ariégeois, un ariégeois de souche, dit-il,
transposant ainsi l’un concept juridique ,propre à la nationalité andorrane, à la détermination
de l’identité culturelle ariégeoise. Si on décompose la structure de son intervention, on
s’aperçoit que ce manque est répété à plusieurs reprises, mais systématiquement suivi d’un
argument contradictoire, ce qui montre l’entre-deux dans lequel se situe son identité
ariégeoise. Son argumentation forme une boucle, commençant et finissant par l’auto-négation
de son identité ariégeoise et de sa légitimité à décrire la culture ariégeoise, encerclant une
réflexion, faite d’avancées et de retours en arrière, sur cette problématique :
• D’abord la pertinence de son témoignage est niée, attribuée au fait que son
statut d’ariégeois est sujet à caution : Comme moi je suis pas vraiment ariégeois de souche,
donc je vais avoir du mal.
• Mais immédiatement une restriction est apportée concernant la négation de son
identité ariégeoise : Si : j’avais des arrières grands-parents qui étaient quand même ariégeois.

28
• Ensuite, il va reprendre le fil de son discours, mais hésite à nouveau, et apporte
un preuve supplémentaire qu’il est ariégeois de souche :Mais bon. Mais, euh…Ma
grand-mère aussi d’ailleurs. Mais euh, c’est vrai qu’après, euh. Ouais.

• Dès lors, la dualité de son identité ariégeoise apparaît clairement : Oui et non.
Mais aussitôt après avoir exprimé le fait qu’une partie de son ascendance fait de
lui un ariégeois, et une partie de son identité l’en distingue, il renvoie attribue sa
part d’identité ariégeoise à autre que l’hérédité, à savoir le goût : Oui parce que c’est
ce qui me plaît.

• Alors, il revient finalement sur son premier argument :


C’est vrai que je suis pas d’ici.
La référence implicite, probablement inconsciente, au cadre andorran de définition de citoyen
« de souche », qui repose sur la généalogie, le nombre de générations nées et ayant vécu au
pays, montre un parfait mimétisme dans la stratégie employée pour déterminer qui est
ariégeois et qui ne l’est pas. Cette attitude, qui met en péril sa propre identité, laisse deviner
chez le sujet une représentation de l’ariégeois pur, auquel lui-même échappe. Or, une
conception aussi étroite correspond-elle à une réalité ? Existe-t-il des ariégeois et des
andorrans « purs » ? Une telle identité reposerait-elle sur l’ascendance ainsi que le suggère la
confusion entre « de souche » et « pur », ou bien sur des valeurs communes, littéralement ce
qui plaît ? En effet, la compétence culturelle nécessite d’avoir assimilé toute une série de
codes non explicites, présents dans toute société, mais cette compétence n’exige pas d’être né
dans cette société même, ce qui signifie qu’on ne peut se limiter aux notions d’autochtone
d’étranger pour définir ce qu’est « être d’un lieu » (Comas d’Argemir&Pujadas, 1997, 28).
Cette problématique est d’autant plus complexe qu’en Ariège, « comme en d’autres endroits
des Pyrénées, c’est l’exil qui sert a posteriori de ciment à l’identité. Les différences locales
s’estompent ; quand on est loin, on est ariégeois avant d’être de Bethmale ou de Tarascon »
(Terrancle et al., 1998, 25). L’analyse du parler de Jean-Marc montre bien qu’il a acquis la
compétence interculturelle lui permettant d’aménager son énonciation des stéréotypes, en les
reconnaissant et les élaborant par la même occasion.
Toutefois, il est également représentatif que l’expression même de l’autostéréotype de
l’ariégeois soit prise dans une dérive réferentielle qui exclut le locuteur lui-même du groupe
ariégeois : on peut se demander à quel point l’identité ariégeoise est fragilisée par la proximité
de la frontière andorrane. En effet, cette perception de soi-même comme un faux ariégeois,
quasiment comme un imposteur, est à rapprocher du stéréotype formulée par l’ensemble des
frontaliers, de la communauté ariégeoise comme affaiblie par son statut périphérique par

29
rapport à l’Andorre. Ainsi, c’est une évidence pour Jean-Marc que les andorrans ne
connaissent guère l’Ariège voisine :

206 A : J’ai une dernière question. Comment les andorrans voient l’Ariège ? Est-ce qu’ils ont des voisins et ils y
pensent, ou ils ne s’en préoccupent pas du tout ?
207 JM : Non, ils calculent pas.
208 A : Non ? Parce que nous, à la limite, on est obligé, vu que les gens passent en Ariège pour aller en
Andorre. Mais eux non ? Les ariégeois sont quand même conscients qu’ils ont les andorrans pour voisins, parce
qu’ils en ont besoin. Mais est-ce que ça marche dans l’autre sens ?
209 JM : Non. Pas du tout. Par exemple, quand moi je leur ai dit que je partais pour Ax, y en a un ou deux qui
savaient ou c’était Ax, pourtant c’est vraiment pas loin. Je leur aurais parlé d’une station en Espagne ils
auraient compris.

En écho, Oscar avoue passer fréquemment sur la Route Nationale 20 mais méconnaître la
culture ariégeoise :

123 A : D’accord. Et est-ce que les andorrans se rendent compte qu’ils vivent à côté de ce petit département
français qu’est l’Ariège ?
124 O : Non, non.
125 A : Ils sont complètement indifférents ?
126 O : Je pense que non. Et, c’est ce que je disais à Nancy l’autre jour, on est en Andorre, on est juste à côté et
on est voisins, mais, j’ai l’impression que je connais même pas l’Ariège moi. On y passe pour aller à Toulouse,
on y passe pour partir en vacances, mais j’ai l’impression, que, vu de ma position, qu’il n’y a presque pas
d’échanges qui se font entre l’Ariège et l’Andorre. D’échanges culturels, ou de…d’avoir une relation
quelconque entre les ariégeois et les andorrans.
127 A : Donc entre l’Ariège et l’Andorre, c’est vraiment une frontière !
128 O : Ouais…Des fois, y a des villages qui se sont jumelés…
129 A : Oui. J’ai cherché : il y a très très peu de projets de coopération quelconque, que ce soit culturel,
économique, entre l’Ariège et l’Andorre. Y en a quelques uns mais c’est rare.

L’Ariège est ainsi réduite à une étape sur le trajet vers l’Andorre, selon un hétérostéréotype
tellement intégré par les ariégeois qu’il est assumé comme un autostéréotype, au point que
l’on est tenté de parler d’aliénation de l’identité ariégeoise, dont on échoue, à certains
moments de la conversation, à percevoir une existence propre au-delà de sa relation forcée à
l’Andorre. Tout se passe alors comme si la culture de frontière prenait toute la place, réduisant
toute identité autonome ariégeoise à néant. Ce genre de représentation, dans le discours des
frontaliers, est occasionnel. Ce n’est que lorsqu’on interroge les informateurs sur la vision que
peuvent avoir les andorrans de l’Ariège qu’on obtient une telle réponse, comme si dans le
rapport de forces ainsi engagé, l’identité ariégeoise perdait à coup sûr. La réduction de la
culture ariégeoise à une culture de frontière n’est donc pas systématique, mais elle est

30
symptomatique des limites de l’interculturel. Conçu comme le produit du contact de deux
cultures, il risque à tout moment d’annihiler l’une ou l’autre. Or, dans le cas de la frontière
entre Ariège et Andorre, ce phénomène est d’autant plus problématique que la situation
unique de l’Andorre qu’évoquait Taillefer (statut juridique, haute montagne, mutation socio-
économique accélérée au XXème siècle) est fondée sur cette ambiguïté : se réduire ou non à
une culture de frontière. On a analysé le tourisme fiscal, un aspect fondamental de la culture
de frontière, telle qu’elle apparaît aujourd’hui entre Ariège et Andorre. Comment les
frontaliers gèrent-ils, dans leurs pratiques quotidiennes, et la diffusion de stéréotypes,
l’héritage d’une culture régionale, montagnarde, séculaire, et l’adoption d’un mode de vie et
d’économie en Andorre intégralement dépendant de l’existence de la frontière ?

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Tradition et modernité : perceptions du
changement

Les articles publiés par Pyrénées Magazine au sujet de l’Andorre sont plutôt représentatifs des
hétérostéréotypes partagés largement par ceux qui ont un contact avec ce pays, d’autant plus
qu’ils contribuent à les diffuser. Ainsi, la présentation de l’Andorre est fondée sur un
paradoxe. D’une part, « Derrière la vitrine », il semble que « la principauté ne dévoile rien
d’elle-même » (Dhollande,1989, 42-51). Pourtant cette « une île dans la montagne », « n’est
pas un pays, mais un symbole. Certains diront une survivance ; d’autres un modèle » ? En
effet, « si pour beaucoup la permanence d’un Etat andorran apparaît, un peu trop rapidement
comme un anachronisme ou un folklorique accident de l’histoire, son existence révèle en fait,
en l’illustrant, une réalité pyrénéenne séculaire ». Il y aurait ainsi « Une autre Andorre », que
celle du tourisme fiscal : celle qui « est restée une authentique communauté valléenne. L’une
des dernières. ». Le double jeu, la double identité de l’Andorre est expliquée comme suit :
« Irritante et séduisante, vulgaire et esthète, racoleuse et pudibonde, mercantile et généreuse,
ive de béton et amoureuse de ses vieilles pierres, la principauté d’Andorre brouille volontiers
les cartes e prend un malin plaisir à ne jamais livrer le meilleur d’elle-même au premier abord.
Habituée à se vendre, elle ne se donne à l’étranger qu’avec parcimonie et réticence. Elle
attend de l’autre qu’il fasse premier pas, qu’il tourne le dos à l’éclat blanc des néons et à la
rengaine des caisses enregistreuses pour venir à sa rencontre. Alors, tout devient possible,
comme dans ces villages de montagne où la méfiance est le prix de la cohésion et e la
solidarité, la condition de la survie » (Martin, 1990, 84-91). Dans quelle mesure l’analyse
linguistique des entretiens confirme-t-elle cet hétérostéréotype d’Andorre, personnifiée :
schizophrène, prostituée au cœur d’or ?

1 : Une « âme » andorrane ?

En exergue du Que sais-je ? sur l’Andorre,on peut lire : « la devise de l’Andorre, Virtus unita
fortior, exprime la volonté d’unité et de solidarité d’un peuple qui, grâce à cela, put traverser
les siècles en conservant son identité et sans bouleversement politique fondamental jusqu’à

32
ces dernières années » (Degage&Duro i Arajol, 1998, 3). Du point de vue des andorrans,
l’Andorre constituerait donc véritablement une nation à part entière, puisque c’est même cette
conscience politique qui aurait permis à ce « grand pays sur un petit espace » (Taillefer, 1985,
179) de n’être pas assimilé à ses voisins, France et Espagne. Dans cette perspective, la
problématique de l’identité andorrane aujourd’hui résiderait dans la gestion de cet héritage de
valeurs du passé dans une ère nouvelle : « l’Andorre est contraste : attachement à la tradition,
ouverture au monde actuel et à la scène internationale. La sagesse et la prudence séculaires
des andorrans, leur ayant permis de jongler avec l’équilibre institutionnel et sur lesquelles
insistait en 1748 Antoni Fiter i Rossell dans son Manual Digest des Vallées neutres
d’Andorre, sont désormais confrontées aux impératifs de l’adaptation de ce nouvel Etat aux
temps modernes » (Degage&Duro i Arajol, 1998, 4). S’appuyant sur cet écrit andorran vieux
de deux siècles et demi, les auteurs évoquent le « fond séculaire de l’âme andorrane »
dévoilée par le Manual Digest, bréviaire des valeurs qui auraient permis « au pays de se
soustraire longtemps aux influences tant française qu’espagnole pour lui conserver son
originalité : prudence, patience, rejet de l’inconnu, volonté d’impartialité, respect de
l’expérience des années et fidélité au passé, désir d’ordre et rejet des excès, crainte des
marginaux en rupture de ban. Quelques exemples suffisent à travers ces Maximes, pour
certaines passées en proverbes, à commencer par Fer l’Andorrà (faire l’andorran), à savoir
ciego, mut i sort (aveugle, muet et sourd), expression même de la sagesse (Maxime 28) afin
d’éviter les ennuis et d’obtenir quelque chose, peut-être, une fois l’orage passé. Dans le même
sens, et alors que sont vantés les cami reial (chemins royaux) au sein des vallées par Fiter i
Rossel, les chemins des cols doivent demeurer « broussailleux et malaisés » (Maxime 45) afin
d’isoler l’Andorre et la protéger de l’apport d’idées nouvelles risquant de rompe l’équilibre
politique autant que de bouleverser les usages du pays sans savoir si elles lui seraient
profitables, reflet classique de méfiance envers l’étranger, une fois encore observable dans les
zones rurales en général » (Degage&Duro i Arajol, 1998, 100).
En dépit de la croyance partagée par ariégeois et andorrans, non seulement les relations qu’ils
entretiennent ne se limitent pas à vendre et acheter, mais même le fait de répéter indéfiniment
le face à face entre commerçant et client dans un magasin instaure un échange interculturel.
Ainsi, au-delà l’image plutôt négative de l’Andorre comme un eldorado commercial,
comment les andorrans sont-ils vus par les ariégeois et par eux-mêmes ? Bien sûr, il ne s’agit
évidemment pas de décrire exhaustivement l’« âme andorrane », d’interroger cet espace
variationnel que construisent ensemble les frontaliers, en examinant les procédés de
modalisation qu’ils emploient pour formuler ce stéréotype.

33
Interrogé à ce sujet, Oscar répond, mais avec réticence. En effet, à plusieurs reprises, il
montre qu’il lui paraît abusif de vouloir ainsi réduire l’identité andorrane à des traits de
caractère aussi précis :
99 A : Et c’est quoi les grands traits de la culture andorrane ? J’ai lu des trucs du genre « très conservateurs ;
importance de la famille, etc… ». C’est vrai ?
100 O : Ouais, c’est dur de généraliser la culture andorrane
101 A : Bien sûr ! Il s’agit pas de faire une liste détaillée, mais, est-ce qu’il y des traits qui te paraissent
frappants ?

D’emblée, les stéréotypes sur les andorrans, bien que véhiculés par des andorrans, sont tout de
suite identifiés comme des caricatures, des généralisations, même si par la suite un certain
crédit leur est accordé, d’abord concernant le poids de la famille et des traditions dans la
culture andorrane :

102 O : Moi par exemple, c’est ce que je te disais, c’est vrai qu’il y a d’autres amis qui sont en Andorre et qui
restent en Andorre, des andorrans andorrans, parce que la famille est là-bas, et qu’ils partiront jamais.
Heu…conservateurs, ça c’est vrai, c’est un trait caractéristique des gens de pure souche surtout.
103 A : De garder les traditions, les rites ?
104 O : Par contre les andorrans, les nouveaux andorrans, ils sont plus pour l’ouverture de l’Andorre à
l’Europe, l’ouverture de à l’extérieur, contrairement aux vieux andorrans qui sont plus renfermés sur leur
culture et qui voudraient leur style de vie intact.

Afin de respecter le contrat tacite sur lequel repose l’entretien, Oscar accepte d’aller au-delà
du repérage immédiat de stéréotypes sur les andorrans, pour essayer de confronter ces images
à son expériences personnelle, d’où une phrase commençant par Moi par exemple. Mais cette
insistance sur la première personne du singulier indique que les informations qui suivent sont
clairement limitées à la sphère de son expérience individuelle, et participe de sa volonté de ne
pas généraliser la culture andorrane, justement. En d’autres termes, si, par bienveillance pour
l’enquêtrice il accepte de répondre aux questions qui mettent en jeu une réification de la
culture andorrane, c’est toutefois avec beaucoup de précautions oratoires, afin de ménager une
certaine souplesse au point de vue qu’il formule, de ne pas le généraliser en somme. : il
évoque uniquement des cas issus de son expérience vécue. Les mécanismes de modalisation
mis en œuvre par Oscar sont poussés à leur paroxysme : il utilise simultanément les
différentes formes, atténuation, dérive référentielle, et thématisation.
Ainsi, quelques instants plus tard, dans l’entretien, concernant la maxime 28 du Manual
Digest, une opération similaire est à l’œuvre dans le discours d’Oscar :

34
105 A : Et j’ai trouvé une sentence tirée du Manuel Digest : « faire l’andorran : aveugle, sourd et muet ». Est-
ce que c’est ça ?
106 O : Ouais…enfin, c’est un peu caricatural, mais…
107 A : Oui, oui, c’est simplement une phrase tirée de là…
108 O : Oui, « sourd », c’est vrai que l’andorran il est têtu, donc « sourd », et « aveugle », non… « muet »,
ouais, j’ai du mal à en parler, ouais…mais ça c’est pas que l’andorran, c’est la culture montagnarde, non, qui
fait ça ?
109 A : Ouais, peut-être que les ariégeois sont un peu dans le même genre…
110 O : Ouais, les ariégeois ou les gens de la Seu d’Urgell de l’autre côté…ce serait plutôt montagnard, pas
propre à l’andorran…
111 A : C’était juste pour te demander si la traduction du catalan que j’ai faite, c’était possible qu’elle soit
juste ; et pour savoir si ça te disait quelque chose.
112 O : Ouais, mais c’est vrai que têtu et « sourd », qu’on écoute pas les gens, mais muet, non. Pas
spécialement.
113 A : Muet, c’est peut-être parce que…ça, j’ai lu ça dans un vieux numéro de Pyrénées Magazine sur
l’Andorre, et en fait, ils interviewaient un couple d’instituteurs, elle andorrane, et lui français, et qui vivaient
tous les deux en Andorre, et ils disaient que, en Andorre, en fait, tu parles pas des choses qui fâchent. S’il se
passe un truc grave, on en parle pas, on est pas au courant.
114 O : Ouais, ouais ouais. Ça c’est vrai. Mais, bon, ça s’est vraiment perdu, parce que comme je te disais, la
moitié de la population est immigrée. Mais c’est vrai que dans les petits villages, où les familles se connaissent,
dès qu’il se passe quelque chose, c’est comme dans tous les villages, on en parle pas…ou on se mêle pas des
affaires. Ça c’est…oui,oui. Y a une culture comme ça qui malheureusement s’est perdue, enfin…qui fait plus
partie du mythe.

Une distance est d’abord installée par la thématisation : l’emploi du terme caricatural, et
l’aveu qu’il a du mal à en parler. Puis, pour ne pas faire échouer la communication, il
entreprend malgré lui de justifier terme après terme, et uniquement sur la base de son propre
vécu, l’autostéréotype de l’andorran proposé par Fiter i Rossel dans la maxime 28. L’adjectif
sourd est interprété comme signifiant têtu, et explicité par on écoute pas les gens ; aveugle
semble relativement acceptable, bien qu’aucun équivalent ne soit proposé. Par contre, muet
est d’abord rejeté comme n’ayant pas de signifié dans son expérience. L’atténuation du
stéréotype approche de son abandon. Puis le discours s’infléchit quelque peu face à
l’évocation du témoignage d’autres andorrans, ce couple d’instituteurs interrogé par Pyrénées
Magazine (Dhollande,1989, 42-51) : « Il ne faut pas faire de vagues. Inscrire un graffiti sur un
mur équivaudrait à se faire expulser du pays. L’andorran ne pense que lorsqu’il est à
l’extérieur, à la fac, à l’étranger. Chez lui, il regarde en silence les six chaînes de télé (trois
espagnoles, trois françaises) ». Confronté à l’expérience individuelle d’un autre andorran,
Oscar admet en partie cette assomption, mais avec des restrictions temporelles, ça s’est
vraiment perdu, et spatiales, dans les petits villages seulement.
En outre, les individus qui pourraient posséder cette âme andorrane sont présentés,
paradoxalement, soit comme trop peu nombreux, soit comme trop nombreux pour

35
correspondre à la population actuelle de l’Andorre. En effet, d’une part, le trio de
caractéristiques n’est pas attribué à l’ensemble des habitants actuels du pays, mais seulement
aux andorrans andorrans, autrement aux andorrans de pure souche ou vieux andorrans, par
opposition aux immigrés, les nouveaux andorrans. S’il y a une âme andorrane, et que celle-ci
correspond aux critères du Manual Digest, elle n’affecte que les habitants les plus anciens du
territoire. Or, la moitié de la population est immigrée ; les andorrans de souche sont justement
minoritaires dans le pays : 30% de la population andorrane. Et d’autre part, ces
caractéristiques n’appartiennent en exclusivité à l’andorran, c’est la culture montagnarde , et
on peut retrouver des traits identiques de chaque côté de la frontière, chez les ariégeois ou les
gens de la Seu d’Urgell de l’autre côté. En bref, ce serait plutôt montagnard, pas propre à
l’andorran. Cette double démesure du groupe correspondant au stéréotype des andorrans,
excessivement réduit ou bien excessivement vaste, démontre que la réticence d’Oscar, malgré
son attitude de coopération dans l’entretien, est profondément ancrée. Sa tendance à
disqualifier ce stéréotype passe à la fois par une dilatation de l’identité andorrane à l’intérieur
du pays, opposant nouveaux et anciens andorrans, et une contraction de celle-ci à l’extérieur,
s’assimilant non pas seulement à l’ensemble des habitants des Pyrénées, mais à la catégorie
des montagnards. La logique de la dérive référentielle est donc poussée à l’extrême, puisque
le stéréotype n’a plus d’objet, ce qui permet au locuteur de répondre aimablement à l’exigence
de l’entretien, sans pour autant trahir sa conviction que l’idée d’une âme andorrane est un
stéréotype difficilement acceptable.
D’ailleurs, il est intéressant de constater que l’argumentation d’Oscar met en jeu une
opposition entre les andorrans de souche, soit un tiers de la population, et les étrangers vivant
et travaillant dans le pays, les deux tiers restant, dont une très large majorité d’espagnols. En
effet, on va désormais tenter de vérifier l’hypothèse suivante : l’activité de néocodage qui
rend compte d’une culture de frontière partagée par ariégeois et andorran s’exerce notamment
sur le stéréotype de l’andorran, par la distinction de deux figures majeures, le pur andorran et
le nouvel andorran. A chacun sont attribuées des qualités particulières, qui s’articulent autour
des changements sociaux, économiques et culturels survenus en Andorre depuis un demi
siècle. Cette perception des changements est exprimée par la formulation d’un autostéréotype
andorran, que les ariégeois sont à même d’adopter au point de le revendiquer comme un
hétérostéréotype, tandis que la plupart des touristes de passage ne perçoit probablement pas
cette dualité, à moins d’être déjà quelque peu intégré dans cet interculturel que constitue la
culture de frontière.

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2 : Les « nouveaux » andorrans

L’opposition entre andorrans de toujours et nouveaux andorrans repose sur un double


autostéréotype, au sens où les premiers sont vus comme les vétérans ou descendants, selon
leur âge, d’une culture régionale, pyrénéenne, tandis que les seconds auraient une culture
citadine, mondialisée. Dans un telle perspective, les premiers sont assimilés aux andorrans de
souche et aux andorrans de première, culturellement proches des voisins ariégeois, et
présentés comme les survivants d’une époque révolue. Les seconds sont identifiés aux jeunes
générations en Andorre, donc aux immigrés appelés « nés en Andorre », surtout des
espagnols, aujourd’hui largement majoritaires du point de vue démographique :

51 A : D’accord. Et est-ce que tu penses qu’il y a une culture pyrénéenne qui serait commune à l’Andorre et à
l’Ariège, et peut-être à d’autres vallées des Pyrénées, sur la frontière entre l’Espagne, l’Andorre et la France ?
52 O : Ouais ouais. Y avait une culture pyrénéenne, je pense. Enfin, moi, c’est mon opinion. Je pense qu’il y
avait, il y a cinquante ans, peut-être, une culture pyrénéenne, entre l’Andorre, l’Espagne et la France. Et
maintenant je crois que cette culture pyrénéenne ne se fait qu’entre l’Espagne et la France ; laissant l’Andorre
de côté, parce que je trouve que l’Andorre a évolué vers un autre style de vie, un autre mode d’apprécier les
choses qui a presque plus à rien à voir avec ce que tu peux retrouver dans les vallées d’à côté. L’autre jour, par
exemple, je me suis promené, et on est parti dans une vallée à côté en Espagne, et tu retrouves l’Andorre d’y a
trente ans, l’Andorre comme petites villes, petites vallées, les gens sympas, bon, des petits villages et tout ça.
Mais je trouve qu’en Andorre elle s’est vraiment perdue cette culture pyrénéenne de montagne, de travail
dur…Enfin, tout ce que tu peux voir du côté de la culture pyrénéenne. Je trouve qu’en Andorre c’est parti, et tu
te crois à Barcelone, mais dans les montagnes un peu. Des gens de la grande ville qui se la jouent un peu, des
hommes d’affaire…
53 A : Ouais, ils sont devenus vraiment citadins, alors qu’avant c’était des purs ruraux, montagnards…
54 O : Oui, oui oui, et moi je le vois peut-être plus que les autres parce que mes grands-parents étaient…ils sont
montagnards, ruraux, ils ont tout le temps travaillé la terre, ils ont eu du mal à se dépatouiller, à arriver à la fin
de l’année…Et là je le vois par rapport à d’autre génération comme nous, ou comme d’autres qui sont allés
s’installer là-bas, ça a plus rien à voir, plus grand chose à voir.
55 A : Ouais, donc y a vraiment eu un changement dans la culture andorrane en cinquante ans.
56 O : Ouais, ouais, ouais ouais.
57 A : On est passé d’un truc très pauvre à un truc très riche…
58 O : Ouais, un truc nouveaux riches…avec beaucoup d’argent qui circule, beaucoup de vice même ! Même si
ça se voit pas…
59 A : De vice, c’est-à-dire ? Tu parles de quoi, de l’argent sale ?
60 O : De tout ça, de l’argent sale, du blanchiment d’argent…et je trouve qu’il y a un fossé qui s’est créé entre
les pauvres, les familles de travailleurs et tout ça, comme mon père, les gens qui ont un salaire…et les riches qui
spéculent sur l’immobilier, qui blanchissent de l’argent…

L’évocation d’une culture pyrénéenne suscite chez Oscar un raisonnement dont le point de
départ est l’idée que cette culture montagnarde, régionale est, en ce qui concerne son pays, un
souvenir. Cette notion évoque une réalité passée, évaluée à trente ou cinquante ans en arrière.

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Le sujet de la culture pyrénéenne fait émerger une nostalgie d’une réalité qui s’est vraiment
perdue, et fait contraste, termes à termes, avec la réalité d’aujourd’hui : alors que les villes et
vallées étaient petites, les gens sympas, des montagnards ruraux à la mentalité propice au
travail dur et au travail de la terre, malgré les difficultés à se dépatouiller, à arriver à la fin
de l’année, aujourd’hui tu te crois à Barcelone, avec des gens de la grande ville qui se la
jouent un peu homme d’affaires. En somme, on est passé d’une culture agropastorale
traditionnelle à un truc nouveaux riches. Or, l’opposition entre ces deux cultures, pyrénéenne
et barcelonaise, selon les termes d’Oscar, est soumise à une variation, et est associée à
plusieurs objets. En effet, il commence par affirmer qu’aujourd’hui cette culture pyrénéenne
ne se fait qu’entre l’Espagne et la France ; laissant l’Andorre de côté. La culture andorrane
dans son ensemble paraît donc aujourd’hui mise à l’écart par rapport aux vallées d’à côté,
dont le mode de vie est resté tel quel. L’exclusion porte donc sur les andorrans en général,
opposés aux frontaliers. Seuls les andorrans les plus âgés, la génération des grands-parents
d’Oscar, peuvent encore être assimilés à leurs voisins, culturellement, alors que leurs
descendants directs, d’autres générations comme nous, partagent une autre culture, la même
que celle des immigrés, ceux qui sont allés s’installer là-bas.
A ce stade de l’entretien, les jeunes andorrans de souche sont donc assimilés, culturellement,
aux nés en Andorre et aux étrangers travaillant en Andorre, par contraste avec les andorrans
de souche plus âgés ainsi que les andorrans de première génération, tels les grands-parents
espagnols d’Oscar. Pourtant, dans la suite de l’entretien, débattant de la tentative andorrane de
substituer au tourisme fiscale de masse un tourisme de luxe, une dérive référentielle
supplémentaire se greffe à celle élaborée précédemment, et les travailleurs immigrés
fraîchement arrivés sont opposés aux andorrans de souche, jeunes et vieux, et de première
génération :

71 A : […] Mais alors on passe vraiment d’un tourisme commercial de masse à un tourisme commercial de
luxe ?
72 O : Oui, oui oui, c’est ce qu’ils veulent faire…Mais, j’sais pas, je pense qu’ils sont en train de se planter un
peu par rapport à ça.
73 A : Pourquoi ? Parce que c’est néfaste pour les andorrans ?
74 O : Non, parce que si c’était vraiment un truc de luxe, style ce que tu vois à Monaco, ce serait bien, parce
que ça amènerait des gens dessous et tout. Mais, ouais, comment dire, d’un autre côté, ça t’amène des
populations qui n’ont plus rien à voir avec la population qu’il y a sur place. Mais surtout, le problème qu’il y a
c’est que les employés ils s’en foutent un peu de plaire aux clients, et de plaire aux touristes. Donc…à moins
qu’ils forment les gens vraiment bien ? Mais les employés qui servent dans des bars, ou qui travaillent dans des
magasins, ils traitent les touristes un peu comme de la merde !
75 A : Ouais. Ça, j’ai souvent entendu des ariégeois dire ça, mais je me demandais dans quelle mesure c’était
vrai. Et toi qui es de là-bas, tu dis la même chose ?

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76 O : Oui, oui, et ça c’est malheureux pour un pays, je trouve, comme le notre, qui devrait être accueillant
parce que le tourisme c’est ce qui nous fait vivre, bon ce qui fait vivre l’Andorre là-bas. Et, je trouve que c’est
malheureux parce que, pour l’instant ça allait très bien : les gens ils montaient presque de façon obligée, parce
que tout était moins cher, donc forcément, si t’es ariégeois ou toulousain, tu montes faire le plein, acheter les
clopes, et t’achètes un appareil photo, et que le mec il soit sympa en face ou pas, pour toi c’est pareil, parce que
tu l’achètes moins cher et tu le prends. Mais je pense que dans quelques années _ ils sont en train d’égalise les
prix _ et il faut essayer de trouver autre chose, donc ils essaient de se tourner vers le tourisme de luxe et d’offrir
d’autres services, mais je crois pas qu’on y arrive. Vu la culture qu’il y a là-haut, de, pas l’andorran, mais les
gens qui travaillent là-bas, comment ils voient les touristes, comment ils les traitent, en plus j’ai l’impression
qu’il y a plus de racisme côté français, je sais pas pourquoi. Peut-être parce que c’est des gens espagnols qui
viennent travailler en Andorre…
77 A : Alors c’est vrai que les andorrans de souche sont moins racistes envers les français que les immigrés
espagnols en Andorre ?
78 O : Ouais, et je vois que les andorrans de souche y en a pas beaucoup. Moi je me considère comme andorran
de souche, même si du côté de mon père on était immigré. Mais mon père est né en Andorre, on est de là-bas, et
je vois que nous on a un respect des personnes et un respect des touristes et tout. On comprend que c’est ce qui
fait avancer notre pays. Mais les espagnols qui ont immigré maintenant. Je dis les espagnols, ou les sud-
américains, des gens qui viennent travailler, eux ils s’en foutent. Ils sont ici maintenant, mais ils sont ici parce
qu’il y a du travail, et que si l’an prochain ils doivent aller en Croatie parce que les marchés de l’est s’ouvrent,
ils iront là, et puis voilà. Et qui c’est qui en pâtiront les conséquences ? C’est nous…
79 A : Mais alors ça veut dire que toutes les populations immigrées se sentent vraiment pas intégrées en
Andorre ; s’ils sont prêts à partir du jour au lendemain…
80 O : Pas toutes, parce que la moitié de la population andorrane, c’est des populations espagnoles immigrées
et ils commencent à se faire intégr…bon, ils se font intégrer, style mes grands-parents du côté de mon père. Mais
toutes ces populations qui viennent aujourd’hui, qui repartent demain : de la main d’œuvre pas chère qui vient
pour travailler et qui se fout des touristes…elle fout le pays en l’air moi je trouve !
81 A : Tu penses que vraiment le pays est en danger à cause de ce genre de comportements ?
82 O : Oui, oui oui. Et je trouve que, bon c’est un peu pessimiste de dire ça, mais je pose vraiment des
questions : dans quinze ans, quand tout ce blanchiment d’argent sera fini, et qu’on aura construit des gros
immeubles partout, le touriste qui voudra aller en montagne, il viendra pas en Andorre, parce que ça sera laid,
ou parce qu’il aura pas envie de se retrouver dans un Barcelone en altitude. Il ira dans la vallée d’à côté
ariégeoise qui a su garder son charme, ou du côté espagnol, par là-bas au Val d’Aran et tout ça ; et il se sentira
beaucoup mieux ; et il aura plus de raisons de monter en Andorre. Il viendra y faire un tour deux heures pour
faire son plein d’essence, si encore c’est moins cher. Voilà, et il repartira.

L’argumentation d’Oscar, qui vise à démontrer que le choix d’un tourisme de luxe sera
fatalement un échec, s’appuie précisément sur cette discrimination de la population espagnole
immigrée récemment en Andorre, qui néglige l’accueil des touristes. Les termes employés par
Oscar sont forts et semblent exprimer la colère et l’inquiétude : ils s’en foutent de plaire aux
clients, et de plaire aux touristes qu’ils traitent un peu comme de la merde. Cet état de fait est
malheureux et fout le pays en l’air, ce qui explique son point de vue pessimiste et le fait qu’il
se pose vraiment des questions. L’attitude négative de ces travailleurs immigrés en Andorre
est attribuée à la mobilité potentielle de ces populations, susceptibles de repartir à tout
moment, puisque exclusivement attirés par le travail, et non attachés au pays : ce sont des
gens qui viennent travailler, eux, ils s’en foutent. Ils sont ici maintenant parce qu’il y a du
travail, et que si l’an prochain ils doivent aller en Croatie parce que les marchés de l’est
s’ouvrent ils iront là, et puis voilà. Cette catégorie d’andorrans n’a, aux yeux d’Oscar, pas

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d’autres liens avec la culture andorrane que celui du besoin de travailler ; ils ne sont rien
d’autre que de la main d’œuvre pas chère. Cela ne signifie pas pour autant que cette
indifférence au sort de leur pays d’accueil leur soit reproché comme le fruit d’une volonté
propre. A l’inverse, l’explication est structurelle : dans un pays assez archaïque socialement,
faute de motivation et de formation, comment ces travailleurs montreraient-ils aux touristes
un respect qui ne leur est guère accordé ?
La problématique de la fracture sociale andorrane a donc à voir avec des questions de
politique d’immigration, des droits sociaux et de réforme de la nationalité. D’après Oscar, les
« nouveaux » andorrans risquent de faire basculer l’Andorre, déjà bien changée, vers le chaos
social et/ou la débâcle économique, étant l’orientation récente vers un nouveau genre de
tourisme. La difficulté à intégrer les travailleurs récemment immigrés, alors que les andorrans
de première génération paraissent parfaitement assimilés, est la pierre de touche
d’autostéréotypes à la fois nés de la perception des changements économiques et sociaux en
Andorre depuis cinquante ans, et exprimant les craintes par rapport à l’avenir.
Or, ce néocodage n’est pas exclusivement andorran, mais relève de la culture de frontière
partagée avec les ariégeois. En effet, on retrouve des explications similaires dans leur
discours ; bien que le raisonnement ne soit pas toujours aussi abouti et cohérent, les différents
arguments sont bel et bien présents. L’entretien avec Mr Henri, un douanier français exerçant
à la frontière andorrane rend compte d’un hétérostéréotype largement diffusé côté ariégeois,
voire côté français, par tous les pratiquants du tourisme fiscal :

10 H : Ah, ben oui, c’est ça !…Mais, l’Andorre…Le Pas de la Case, hein. Bon, après, la culture qu’il y a à
l’intérieur…Bon, sans porter de jugement, parce que je me permettrais pas de porter de jugement, mais c’est
vrai qu’en Andorre c’est assez spécial comme accueil…Je crois quand même que quand on va faire des courses
du côté espagnol, on est mieux reçu que du côté andorran.
11 A : Ils sont pas sympas avec les français ?
12 H : Avec ceux qui viennent faire leurs courses, non. Comme je dis c’est pas obligatoirement des andorrans
parce que les gens qui travaillent dans les magasins, y a beaucoup d’espagnols, y a beaucoup de portugais, y a
beaucoup d’immigrés .

Malgré les efforts fournis par l’informateur pour mettre à distance le stéréotype, avec la
répétition de sa volonté de pas juger la culture andorrane, il admet comme quelque chose de
vrai que l’accueil est assez spécial. L’adjectif employé a vocation à exprimer l’étonnement
face à un comportement qui dénote avec ce qu’on expérimente habituellement, au moins en
France, voire à stigmatiser ce comportement de façon péjorative. Un certain flou est
entretenu, le stéréotype est légèrement atténué, la critique est toute en retenue, toujours

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motivée par ce souci de ne pas juger, mais la comparaison avec le côté espagnol où l’on est
mieux reçu confirme qu’il s’agissait en fait d’un jugement négatif. Il s’agit donc bien d’un
hétérostéréotype, qui fait écho à l’autostéréotype révélé par Oscar. La réplique suivante
apporte néanmoins une dérive référentielle : ce n’est peut-être pas les andorrans qui négligent
l’accueil des touristes, mais les travailleurs immigrés en Andorre. L’explication n’est pas
développée au-delà de ce premier effet de modalisation, mais montre que pour ceux qui vivent
à la frontière, ce stéréotype est déjà pris dans un codage second, dans un processus
d’élaboration.
Dans l’entretien avec Jean-Marc, plusieurs extraits montrent que les différentes pièces du
puzzle sont détenues par les ariégeois, et que, si l’articulation globale, systématique de ces
bribes de modalisation, ne préexiste pas toujours à l’entretien, elle se construit parfois
collectivement à cette occasion :

125 JM : […] En fait on le ressent. On voit qui est andorran, quand même, de souche, et qui ne l’est pas. Mais
en fait c’est sur des biens plutôt. Sur des biens de terrain. De terre.
126 A : C’est la propriété qui fait qu’on est andorran.
127 JM : Ouais. La propriété. Parce que la terre coûte vraiment très très cher en Andorre. C’est vraiment les
vieilles générations qui ont du terrain. Parce qu’après ils cultivent le tabac, parce que ça rapporte énormément,
donc les gens ils gardent leurs terrains quand même. Et on le sent à ça quoi. En principe, moi tous les andorrans
que j’ai connus, ils travaillaient l’hiver, et après l’été ils cultivaient leur tabac.
128 A : Ils sont agriculteurs l’été ?
129 JM : Ouais, ouais. Ils en ont largement assez quoi. Et ça on le sentait bien quoi. On sentait bien qu’il y avait
quand même une différence.
130 F : Ils étaient plus respectés que les autres ?
131 JM : Ben l’andorran, j’ai plus trouvé…euh…ouais, un peu comme l’ancien, le vieil ariègeois. Euh, son
terrain, euh, ses terres, quoi, ça c’est son caillou, cet arbre, nanana…
132 A : Attaché à la terre
133 JM : Et euh…tandis que l’espagnol, l’andorran de première, de seconde génération, lui il était, euh, non, lui
il vivait, euh, le gars de la ville. Lui, euh, pas de terrain, pas de…
134 A : Ouais Si il devait montrer qu’il était riche c’était autrement. Pas par le fait de posséder…
135 JM : Pas par le fait de posséder des terres…

De façon analogue à la description d’Oscar, Jean-Marc fait le lien entre andorran de souche et
vieil ariégeois, deux stéréotypes associés à une culture agropastorale, par contraste avec
l’espagnol, l’andorran de seconde génération qui est, à l’opposé, un gars de la ville. La
dichotomie, dans les hétérostéréotypes, est la même que dans l’autostéréotype. Il peut
d’ailleurs paraître d’ailleurs artificiel, à ce degré d’analyse, de poser une franche distinction
entre les deux, étant donné que l’hypothèse même d’un culture de frontière présuppose des

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relations suffisamment étroites dans la vie quotidienne pour que les représentations des uns et
des autres se mêlent jusqu’à en oblitérer l’origine. Quoi qu’il en soit, une équation est
clairement posée entre identité andorrane traditionnelle et propriété terrienne, contre celle
entre nouveaux andorrans et caractère citadin.
Ultérieurement, une explication est construite par les participants afin de comprendre
l’attitude fermée des andorrans à l’égard des touristes, qui se déroule en trois moments.
D’abord Eux Nous considèrent et Nous traitent mal. Mais Eux et Nous partageons
traditionnellement une mentalité montagne, qui explique cette attitude. Enfin Eux sont comme
Nous, dégoûtés, lorsqu’il s’agit de supporter le flot touristique :

219 femme : L’Andorre c’est un cercle fermé. Ils sont entre eux.
220 F : Mais je suis sûr que c’est pas pareil que dans d’autres pays, comme l’Espagne ou l’Italie. Les français,
on doit y être moins mal vus qu’en Andorre.
221 femme : Oui je pense.
222 F : Parce qu’en Andorre, c’est vraiment fermé, c’est entre eux, ils ont leurs avantages, et ils veulent pas se
les faire piquer quoi.
223 femme : Oui oui.
224 JM : Et puis même, ça c’est la mentalité montagne je dis. Je pense qu’il y a quelques années, arriver en
Ariège, dans un petit village comme ici, ça devait pas être facile non plus.
225 F : Peut-être.
226 A : Oui, c’est isolé…
227 F : Ca existe encore. Le temps de se faire accepter, c’est pas évident.
228 A : Pourtant avec les millions de personnes qui passent en Andorre chaque année, ça aurait du changer.
229 F : Mais justement, ils en sont peut-être dégoûtés. Comme sur la côte d’Azur en France.

La raison avancée par Oscar pour expliquer l’attitude méprisante des commerçants en
Andorre est connue par les informateurs, mais aucun lien direct n’est établi entre les deux
faits :

204 F : Et il y a des protections sociales en Andorre, un droit du travail, une sécurité sociale ?
205 JM : Si tu travailles oui. Mais si tu travailles plus non, de toutes façons t’as une carte de séjour que si tu
travailles. Pour eux les étrangers viennent en Andorre pour travailler. S’ils travaillent plus ils s’en vont.

Les informateurs ariégeois sont conscients de l’archaïsme social d’un pays où les travailleurs
immigrés ne sont guère vus autrement que comme de la main d’œuvre, mais l’extrait suivant
montre que le stéréotype négatif de l’espagnol reste fort, et non modalisé :

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230 F : […] y en a certains, tu peux même pas leur poser une question, ils te regardent de haut…
231 femme : Et encore ça, moi, au Pas je le vois pas trop. Mais là haut, quand même, moi j’ai jamais pu
m’intégrer là haut. Même on a eu fait des soirées entre copains et tout…Déjà je comprenais rien à la langue
232 F : Déjà la langue y fait beaucoup.
233 femme : C’est vrai que je faisais aucun effort parce que je les supportais pas.
234 JM : Mais c’est vrai que l’espagnol il faut s’y habituer. L’espagnol crie. Il hurle, il peut pas faire
doucement. [inaudible]
235 femme : [inaudible] mais ils ont fait aucun effort pour m’intégrer. C’est vrai, quand t’as quelqu’un qui
parle pas la langue…Tu essayes de parler doucement, je sais pas quoi…Alors que eux non, quoi jamais…

Un des traits caractéristiques de l’hétérostéréotype des espagnols, qui, il faut le rappeler,


représentent la majorité des étrangers travaillant en Andorre, est le parler, ici vécu comme une
agression. L’impossibilité à communiquer entre espagnols et français monolingues est
totalement rejeté sur les premiers, qui sont accusés de ne pas se mettre au niveau des seconds
pour facilité leur compréhension. Par contraste, dans le cas du catalan et du français comme
langues en contact, et avec des andorrans de souche parlant quotidiennement catalan,
l’expérience racontée par Jean-Marc prend une toute autre tournure :

121 JM : Les andorrans me reprochaient de pas parler le catalan, parce qu’au début je leur parlais en castillan.
Mais ils me le reprochaient, et je leur disais « le problème, c’est vous qui me parlez en castillan, moi je vous
réponds en castillan. Si vous me parlez jamais en catalan, je vais pas pouvoir le comprendre, l’apprendre
quoi. » Donc après ils me parlaient plus qu’en catalan. Mais au début ils me faisaient ce reproche, alors que
c’est eux, qui si ils parlaient français…ils se mettaient à mon niveau. Ce qui était très bien pour moi. Mais pour
leur culture à eux, c’est vrai que c’était dommage.
122 A : Donc, leur culture elle passe vraiment par la langue, le catalan c’est très important pour les andorrans.
123 JM : Ouais, quand même, ils apprécient. A la radio, bien souvent, quand ils entendaient des espagnols qui
parlaient en castillan et pas en catalan, alors que le mec savait, ils le reprenaient. Ils lui disaient « ici on parle
en catalan, on parle pas en castillan ». Vraiment, ils y tenaient quand même. Parce que c’était vraiment
l’andorran pur quoi.

L’emploi exclusif du catalan comme langue véhiculaire est valorisé, et le français demande
même aux andorrans de n’utiliser que le catalan pour s’adresser à lui. Non seulement Jean-
Marc se représente la langue catalane comme un élément constitutif de la culture andorrane,
mais il perçoit le bilinguisme hispano-catalan des andorrans comme potentiellement
dangereux pour cette culture, même si ce bilinguisme lui était favorable à lui personnellement.
Là encore, on peut voir dans le discours de Jean-Marc des traces de son intégration à la
culture andorrane, intégration qui reste néanmoins partielle, dans le sens où il se met à la
place des andorrans, parlant de leur culture à eux, tout en conservant l’opposition avec sa
propre culture, pour moi. Par ailleurs, cet attachement au catalan est donné comme un trait
propre aux andorrans de souche, évoqué ici par la figure de l’andorran pur. L’adjectif pur

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substitué à de souche substitue du même coup à un statut légal, basé sur des critères
généalogiques, l’idée d’une essence éternelle, parfaite, de l’andorran.

3 : Quelles frontières à l’avenir ?

Ainsi, l’analyse des perceptions du changement par les frontaliers confirment l’idée d’une
culture de frontière, véhiculée notamment par une paire de stéréotypes complémentaires,
divisant la nation andorrane entre andorrans traditionnels et « nouveaux » andorrans. Les
frontières ne sont donc pas exclusivement politique, en tant que facteur de division entre
Etats, mais on voit nettement se dessiner les frontières internes de l’Andorre, séparations, de
nature diverses, au sein même d’une communauté politique : sociales, politiques,
linguistiques, et culturelles. En effet, la première division est de juridique-politique, entre les
personnes qui détiennent la nationalité et un passeport andorrane, soit 30% de la population,
et les étrangers résidant dans le pays. Parmi les premiers, existent deux sous-groupes : les
andorrans de souche, nés et ayant des ascendants en Andorre, un quart des andorrans, ou
moins d’un dixième de la population totale ; et les andorrans de première génération,
étrangers ou fils d’étrangers, ayant acquis la nationalité andorrane, les trois-quarts restant.
Tandis que les andorrans de souche sont ceux qui ont tiré le plus d’avantages économiques et
politiques de la transformation récente d’Andorre, les andorrans de première sont considérés
comme seconds, socialement. Quant aux étrangers vivant en Andorre, ils constituent une
communauté beaucoup plus hétérogène, avec une large majorité d’espagnols (la moitié de la
population totale), des portugais immigrés plus récemment, des français, essentiellement au
Pas de la Case, et quelques britanniques, indiens, philippins, marocains, et latino-américains.
Ce groupe fournit l’essentiel de la main d’œuvre dans le commerce, le bâtiment, et
l’hôtellerie, ce qui montre bien que des inégalités sociales se juxtaposent aux différents statuts
juridico-politiques. Quant à la division linguistique et culturelle, elle ne coïncide pas
exactement avec les groupes définis précédemment, dans la mesure où la confusion
persistante entre andorranité et catalanité, conjuguée à l’hétérogénéité interne au pays, rend
difficile l’acquisition d’un sentiment d’appartenance à une communauté. En fait, il y un choix
que les andorrans devront faire rapidement : afin d’établir des frontières symboliques et
culturelles par rapport à l’omniprésente réalité catalane, il faudra nationaliser, …mais qui ?
Cette question révèle la double logique, économique et entreprenariale, d’une part, qui pousse
à conserver aux étrangers un rôle de main d’œuvre, et une logique juridique, celle d’un Etat

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qui a besoin de distinguer ressortissants nationaux et étrangers sur son propre territoire, et
donc de régulariser l’immigration et le statut en matière de nationalité. De la combinaison de
ces grandes frontières internes en Andorre résulte une forte segmentation sociale, qui rend
difficile la construction d’un sentiment commun d’identité. D’autant plus que l’identité
nationale, en tant qu’identité collective, repose sur l’idée de continuité, d’un lien entre passé
et présent, ce qui est particulièrement à trouver en Andorre. Les andorrans d’aujourd’hui
vivent du commerce, de la finance, du tourisme. C’est une société opulente, pleinement
immergée dans l’univers de la consommation et du cosmopolitisme. Comment véhiculer cette
expérience que n’ont pas vécu les jeunes générations, celle d’une société de bergers et de
contrebandiers, pauvre, isolée en montagne (Comas d’Argemir&Pujadas, 1997, 59-65) ?
Oscar exprime cette difficulté à cerner l’identité nationale du point de vue de
l’hétérostéréotype :

91 A : Est-ce que pour toi l’Andorre c’est vraiment une nation ?


92 O : Ouais, pour moi c’est une nation. Moi je considère l’Andorre comme un pays à part entière…comme
quelque chose d’à part.
93 A : D’accord, pour toi la question se pose pas, c’est une évidence ? Parce que je pense que c’est pas
forcément évident pour tous les gens qui y passent…
94 O : Non, pas du tout ! Même pour beaucoup de gens qui étaient à l’école avec moi, à Toulouse à l’INSA, ils
me disaient : « Mais, l’Andorre, l’Andorre…Vous êtes quoi ? Français ou espagnol ? L’Andorre, vous êtes du
côté de la France ? En Espagne ? » Pour beaucoup de gens, c’est pas une nation. C’est comme une région hors
taxe, française, ou à moitié-moitié…Y a pas une culture spécifique…

La plupart des gens confondent le lien de l’Andorre avec ses co-princes avec la problématique
de la nationalité andorrane, et assimilent les andorrans alternativement aux français et aux
espagnols, voire à une identité hybride, niant l’originalité du pays.
Les autostéréotypes dévoilés par Oscar, et confirmés en tant qu’hétérostéréotypes par les
informateurs ariégeois confirment donc que, de part et d’autres de la frontière, il existe une
compréhension particulière de la diversité sociale, aujourd’hui problématique en Andorre. En
effet, la gestion du multiculturel est d’autant plus complexe dans le pays, qu’elle exige de
clarifier l’articulation entre cultures traditionnelle et contemporaine. Ce qui se fait le plus
souvent naturellement, inconsciemment, suivant l’ordre des générations, doit être assumé
collectivement et volontairement, en un mot, trouver une solution politique, étant donné la
précipitation et le rythme des changements opérés dans le pays depuis un demi siècle. Dans
cette perspective, il ne serait pas légitime de considérer cette évolution, malgré les difficultés
qu’elle pose en termes d’identité nationale, comme une « crise » ou comme la « disparition »

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de la « culture traditionnelle ». De telles plaintes sont parfois exprimées, mais sont fondées
sur une perception des phénomènes sociaux trop imprégnée par l’idée de stabilité (Comas
d’Argemir&Pujadas, 1997, 18). En dépit d’une telle perception nostalgique, la culture de
toute société est reformulée en permanence par les pratiques quotidiennes de ces membres, et
c’est donc le changement qui est normal, et non l’inverse. Alors, regretter la perte de la
culture andorrane et accuser la modernité d’être la mort de l’identité nationale constitueraient
en fait un discours politique, idéologique, véhiculant des stéréotypes, mais aucunement
objectif. Or, la culture de frontière, si elle n’est pas absolument exempte de telles conceptions
extrêmes, montre que les stéréotypes reconnus et adaptés par les frontaliers excèdent une
représentation simpliste de la réalité, telle que celle exprimée par Oscar en 94. Ils effectuent
un néocodage des stéréotypes plus ou moins systématique, élaborent des argumentations plus
ou moins complexes, mais participent à cet espace variationnel qui les lie et les distingue en
tant que frontaliers.
Enfin, la question de l’avenir des frontières internes et externes d’Andorre et d’Andorre, par
l’intermédiaire de la notion de culture de frontière, éclaire donc sous un jour nouveau la
problématique de la construction politique de l’Europe. En effet, d’une part, l'Andorre n’est-
elle pas « Au carrefour de l’Europe » (Constans, 1995, 20-35) ? Et d’autre part, on constate la
« multiplicité d’opérations transfrontalières qui allient la volonté d’une coopération
économique et culturelle au sien d’une Europe qui tend à baisser ses frontières à des
comportements locaux spécifiques : il semble bien que c’est le manque profond laissé dans les
populations pyrénéennes par la disparition d’une civilisation transfrontalière multiséculaire
que traduit aujourd’hui le foisonnement de projets de coopérations et d’aménagements qui
suscitent autant d’espoirs que ceux du début du siècle et génèrent autant d’enthousiasmes et
d’engagements » (Pailhès, 2001, 507).
L’Europe est un “carrefour de traditions” (Arnaud, 1991, 60), un lieu caractérisé par le
croisement, la rencontre, l'échange, le dialogue ; un lieu à réfléchir en termes de complexité. Il
s’agit alors d'une “unité plurale” à penser aussi bien en termes d'espace et de géographie que
de processus et d'histoire. L’enjeu est une conception dynamique, complexe de ce “tourbillon”
(Morin, 1987, 61), constitutif de l’identité européenne, qui coïncide à la “montée en puissance
des régions européennes” (Morin 1987). Or, une compréhension régionale de l’Europe
s’articule nécessairement à une remise en cause de la structure traditionnelle de l’Etat-Nation,
invitant à passer les frontières, à mettre en œuvre des collaborations transfrontalières. Dans
cette perspective, l’enjeu de la notion de culture de frontière est de permettre de penser
l’Europe et les régions européennes comme des carrefours, au moins du point de vue culturel.

46
Un tel concept est un des outils qui rend possible le développement de cette vision dynamique
de l’Europe, en montrant comment, dans les pratiques quotidiennes des européens, les
frontières ne constituent pas des barrières, mais des zones d’élaboration de culture régionale.

47
Conclusion

Ainsi, les relations qu’entretiennent les ariégeois et les andorrans autour de la frontière
politique produisent un type d’interculturel que l’on a étudié sous le nom de culture de
frontière. Un tel concept prend un sens dès lors qu’il est fondé sur une analyse des stéréotypes
dans le discours des frontaliers. L’hypothèse de départ, selon laquelle la compétence
interculturelle des frontaliers repose sur une activité de néocodage des stéréotypes, s’est
vérifiée autour des deux thèmes caractéristiques de la culture de frontière que nous avons
étudiés en détail car récurrents dans les entretiens : le tourisme fiscal et les changements
sociaux, économiques et culturels récents. Les auto- et hétérostéréotypes véhiculés par les
frontaliers s’avèrent soumis à des procédés de modalisation, qui montrent une certaine
élaboration du sens de ces stéréotypes, soumis à un travail de reformulation, et intégrés à un
discours argumentatif, qui distinguent les andorrans et les ariégeois des touristes qui viennent
passer quelques heures en Andorre. Bien que la thématique du tourisme fiscal mette en
évidence des pratiques transfrontalières spécifiquement commerciales, et que la première
réaction des ariégeois à l’égard de leurs voisins andorrans consiste à présenter une vision de
l’Andorre réduite à un supermarché hors taxes, cet espace variationnel que partagent ariégeois
et andorrans distingue leurs pratiques, en tant que frontaliers, de celles des masses de
touristes. En effet, leur degré de compréhension de la culture andorrane diffère dans la mesure
où ils ne se contentent pas d’une simple opposition NOUS/EUX, mais développent une
perception plus complexe, évolutive. La problématique des transformations accélérées du
micro-Etat depuis un demi siècle montre que les enjeux du tourisme fiscal, et des liens à
établir entre passé, présent et futur, afin de fonder un sentiment d’appartenance nationale en
Andorre leur sont familiers, et influent sur leur perception de leur propre identité
.Si au premier abord, l’interculturel semble relever d’une confrontation aux barbares
(Kristeva, Paris, 1988), il semble qu’en fait un retournement dialectique s’opère qui fait se
reconnaître soi-même dans la figure de l’Autre. D’ailleurs, lors d’une lecture musicale écrite
et mise en scène conjointement par des artistes et institutions ariégeoise et andorrane, et jouée
en juin 2004 à Foix puis en Andorre, intitulé Frontière/Frontera, le texte final4, met en
évidence que l’existence de barbares, pour toute société, est un besoin :

4
Le texte en question, « Esperant els barbars », un poème de KAVAFIS, est reproduit en français et en catalan
en annexe.

48
« Et maintenant qu’allons-nous devenir, sans barbares.
Ces gens-là, en un sens apportaient une solution. »
En effet, un travail de recherche interdisciplinaire, à la frontière de différentes disciplines
comme l’histoire, l’anthropologie, la psycholinguistique, etc…, une prise de conscience et une
intériorisation de cette communauté d’identité de soi et de l’Autre est rendue possible. Mais,
ce qu’apporte spécifiquement l’analyse linguistique des stéréotypes interculturel, c’est la mise
à distance des mythes contemporains propres à une culture de frontière, dans le sens de
Barthes : « le mythe est une parole », « un système de communication, un message » (Barthes,
1957 ; 181). Or le plus intéressant, est de se rendre compte que ce qui distingue ceux qui
vivent et travaillent à la frontière, c’est que cette mise à distance est en train de se réaliser
dans leur discours, qu’ils partagent une compétence interculturelle, discursive, leur permettant
de ré-interpréter les mythes, de les travailler collectivement, corrélativement à l’émergence
d’une culture de frontière.
Enfin, l’intérêt pratique d’un tel travail de recherche interculturelle pourrait être une séquence
didactique, notamment en contexte scolaire, des stéréotypes spécifiques à la culture de
frontière. Par exemple, une collaboration pourrait être mise en oeuvre entre une classe d’école
primaire ariégeoise, et une classe andorrane, voire plusieurs, puisque trois systèmes éducatifs
coexistent en Andorre (français, espagnol, et andorran), sur le thème des stéréotypes, et/ou de
l’apprentissage des langue-cultures étrangères, et de la gestion du multi-culturel en contexte
transfronlier.

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ANNEXES

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Entretiens

Entretien avec Jean-Marc, ariégeois ayant travaillé cinq ans en


Andorre

Quatre personnes interviennent dans cet entretien qui a lieu dans le village de Verdun, au
domicile de Jean-Marc, en présence de sa femme et de Frédéric, un proche de l’enquêtrice,
Aurore. En guise d’introduction, il est utile de préciser que Jean-Marc et Frédéric travaillent
tous deux en tant qu’électriciens dans une station de sports d’hiver ariégeoise non loin de
l’Andorre. Avant cela Jean-Marc avait travaillé durant cinq ans à Arcalis, une station de ski
andorrane.

1 Aurore : D’abord, je voudrais savoir les circonstances de ton séjour en Andorre. Pourquoi tu y es parti, est-ce
que c’était pour travailler, etc… ?
2 Jean-Marc : Ouais
3 A : Mais tu avais prévu d’y rester cinq ans, ou tu es parti sans savoir ?
4 JM : J’étais parti pour une saison, et après ça a été euh…
5 A :Et t’es parti tout seul ou t’es parti avec toute la famille ?
6 JM : Tout seul, ouais.
7 A : D’accord. Et tu revenais souvent, ou.. ?
8 JM : Tous les weekends.
9 A : Ok, c’était migration pendulaire..
10 JM : C’était uniquement pour le boulot quoi.
11 A : Mais t’habitais ici, à Verdun, ou tu étais plus près ?
12 JM : Non, non, moi j’avais un appart là-haut, et je rentrais que le weekend. La semaine là-haut, et le
weekend ici.
13 A : Ok. Je voudrais savoir, est-ce que tu as trouvé que c’était difficile de s’intégrer en Andorre ? Est-ce que
ça t’a posé des problèmes d’être français ?
14 JM : Non. Non, parce que les gens parlent pratiquement tous, en grande partie ils parlent pratiquement tous
un peu français. Du moins ils le comprennent, donc ça va.
15 A : D’accord. Et toi, tu as appris le catalan là-bas ?
16 JM : Ouais, j’ai appris le catalan et l’espagnol sur le tas.
17 A : Ouais
18 JM : En fait y avait des cours…des cours de catalan, mais j’y suis jamais allé parce que…parce que j’avais
autre chose à faire…
RIRES
19 JM : Et en fait, ouais, ils permettaient des cours de catalan, d’anglais…

51
20 A : D’accord, mais toi t’y as pas participé, t’as appris vraiment facilement le catalan.
21 JM : Ouais, en plus je travaillais avec un collègue qui était français, mon chef parlait français, et le directeur
avait vécu une partie de sa jeunesse en France.
22 A : Donc t’étais vraiment dans un entourage presque francophone. Et comment tu as trouvé le boulot ? Tu
l’as su avant donc tu y as été ou.. ?
23 JM : Non, c’est…J’ai vu à l’A.N.P.E., il fallait se rapprocher de l’Office des Migrations …Euh, c’était à
Toulouse le bureau…L’ Office des Migrations des Travailleurs Français à l’Etranger. Et donc c’est eux qui
m’ont fait passer un premier entretien, et ensuite ils m’ont mis en contact avec le boulot en lui-même.
24 A : D’accord. Ca c’est fait facilement quoi. Il doit y avoir quand même des collaborations déjà bien établies
entre les deux
25 JM : Un copain était déjà rentré travailler en Andorre par ce système-là, et donc…
26 A : Et est-ce qu’il y a des andorrans qui viennent travailler en France inversement ? Dans les stations de ski,
ça se fait ?
27 JM : Non
28 A : D’accord, c’est uniquement dans le sens des français vont travailler en Andorre. Ils prennent des français
parce qu’ils ont pas d’andorrans pour faire ça ?
29 JM : Ouais
30 A : Ils ont un manque de main d’œuvre qualifiée..
31 JM : Ouais...Bon, moi où j’étais ils parlaient quand même français, parce que c’était un truc touristique,
mais après, euh, la grande majorité, leur langue c’est l’espagnol, puisqu’en fait il y a beaucoup d’immigrés
espagnols en Andorre. Ils parlent tous castillan correct, plus que correct. C’est leur langue quoi…
32 A : Ouais, c’est au moins leur deuxième langue, au pire des cas.
33 JM : Donc, ils le parlent très bien, et ils font tous faire leurs études en Espagne. Moi la raison qu’on m’a
donnée, c’est que les études espagnoles, au niveau électrique, en Espagne, sont inférieures au niveau français.
Ils avaient essayé des espagnols, ça avait pas marché, donc ils préfèrent prendre des français.
34 A : D’accord
35 JM : Mais, il y en avait un à Arcalis, quand j’y étais, donc on était deux. Trois, parce qu’il y en a un autre qui
est rentré après avec. Trois, il y en avait un à Pall Arinsal, qui était responsable électrique, y en avait un à
Soldeu, et y en avait un au Pas de la Case.
36 A : Ouais, dans toutes les stations y avait un français en électricité.
37 JM : Ouais, pratiquement, dans toutes les stations.
38 A : C’est vraiment…Ils focalisent sur...recruter des français pour ça.
39 JM : Apparemment ouais.
40 A : Ok. Il me faudrait aussi savoir…c’est une question un peu compliquée…si tu penses qu’il y a vraiment
une culture andorrane derrière…euh…derrière le premier truc qu’on voit, les magasins…euh…Toi qui y as
vécu, est-ce que tu as l’impression qu’il y a quelque chose derrière ? Parce que souvent, quand je demande, la
première chose qu’on me dit quand je demande à un ariégeois « qu’est-ce que tu penses de l’Andorre ? »,
« ouais, c’est un supermarché géant ». C’est la réponse que j’ai.
41 JM : A priori ça donne cet aspect là. Moi j’ai pas, à Ordino c’était pas ça du tout quoi. En fait c’est une
vallée, c’est comme le Vicdessos quoi, en fait. C’est comme le Vicdessos quoi.
42 A : Y a des petits villages.
43 JM : Y a des petits villages.
44 Femme : C’est des petits villages où y avait rien quoi. Y avait aucun commerce, juste une épicerie. C’est vrai
que c’est…
45 JM : Ouais, même moi quand je suis parti en Andorre, je suis parti avec cet a priori là. Dans ma tête c’était
« je m’y plairai pas ». Et en fait, quand je suis arrivé dans cette vallée, c’est vrai que c’est vraiment autre chose
quoi.

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46 A : Et ça ressemblait à l’Ariège ?
47 JM : Ouais, oui oui
48 A : C’était exactement pareil en fait
49 JM : En plus joli !
50 A : En plus joli…(rires)…Encore mieux
51 JM : Ouais, parce que tout était en pierre. En fait, ils font attention à l’esthétique des bâtiments. Donc tout
était en pierre, bois, avec plein de géraniums rouges, et des géraniums de toutes les couleurs, sur toutes les
façades…C’est vrai que ça donnait [inaudible]
51 bis Frédéric : C’est le contraste avec le Pas de la Case.
52 JM : Ouais, c’est ça, complètement ouais.
53 F : Ouais c’est ça, c’est qu’on arrive au Pas de la Case où c’est moche [inaudible]
53 bis JM : Même Andorre-la-Vieille, c’est complètement…
54 F : Et même Andorre-la-Vieille, c’est vrai qu’à côté c’est…ouaouh..
55 JM : Et moi je pensais pas trouver ça. Quand je suis parti là-bas, je pensais pas trouver ça du tout.
56 A : T’as vraiment été surpris
57 JM : C’est vrai. J’ai vraiment été surpris. Parce que c’est vraiment vrai, y avait une épicerie quoi.
58 A : Y avait des jeunes dans ce village, ou c’était que des personnes âgées ?
59 JM : Les trois-quarts c’était quand même des personnes…d’un certain âge quoi.
60 A : Et il se passait des choses, le soir y avait une vie…sociale, ou… ?
61 JM : Non, euh, au village non.
62 A : Pas du tout.
63 Femme : Avec le centre sportif
64 JM : Après voilà, y avait le centre sportif.
65 Femme : Ca attirait pas mal de jeunes…
66 JM : Y avait piscine, squash,
67 Femme : Ceux de la station, ils partaient là-bas, ils se retrouvaient là-bas, et c’est vrai que bon, c’était assez
vivant quoi.
68 JM : Oui, oui oui.
69 A : Ouais, c’était quand même pas mort…
70 JM : Non, disons y avait quand même une…
70 bis femme : Non, mais tous les soirs de la semaine, y avait quand même une animation au centre sportif quoi.
71 JM : Oui, on pouvait faire piscine, on pouvait faire muscu…
72 femme : Contrairement à ici quoi, où, il y a que le weekend qu’on peut sortir presque.
73 JM : C’est vrai.
74 A : Et puis ici, généralement c’est pas sportif les animations…
75 JM : Et on va dire, c’était un village, on dira quoi, c’était un village comme Aston.
76 femme : Oh, plus petit non ?
77 JM : Non, c’est à peu près pareil…Combien y a d’habitants à Aston ?
78 F : 250
79 JM : Bon un peu plus grand. Combien, allez peut-être 500 personnes. Et ben et Verdun, Verdun c’est plus
grand qu’Aston ? Bon, j’en sais rien. Dans le style, ouais dans le style, y avait une piscine, jacousi, sauna,

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squatch, bowling, euh, salle de musculation, c’était vraiment un complexe sportif…Mais ça on le rencontre dans
tous les villages andorrans quand même.
80 A : C’est vrai ?
81 femme : Ils ont des supers centres ouais
82 JM : Ils ont tous leur centre sportif.
83 A : Mais ils y vont vraiment ou c’est un truc pour le tourisme ?
84 JM : Bon celui-là il marchait sans plus apparemment. Mais y avait quand même un peu de monde…Mais
c’est vrai dans tous les bleds y en a un
85 femme : Dans tous les petits villages, ils ont leur centre sportif, et un sacré centre sportif ;
86 A : Et ils sont vraiment sportifs ou c’est des structures pour le tourisme qu’ils ont ?
87 JM : Ouais, je dirais pas qu’ils sont sportifs
88 femme : C’est pour le tourisme hein…
89 JM : C’est plus pour le tourisme, et avec l’entrée, le forfait…
90 femme : Ils restent plus dans les bars, eux, au centre sportif !
91 A : D’accord, y un côté bar !…RIRES…
92 JM : Avec le forfait…
93 femme : C’était plutôt côté bar,[RIRES] quoi, le côté sportif pas trop…
94 JM : Et euh, ouais, avec le forfait ski, les gens avaient l’entrée gratuite au centre. S’ils prenaient un forfait
journée, ils avaient deux heures gratuites au centre. Donc c’était quand même pour les touristes, ouais.
95 A : D’accord. Et alors, ensuite, et ça c’est parce que je l’ai lu dans deux bouquins, un bouquin andorran et
un bouquin français. Dans le bouquin publié par le gouvernement andorran, ils disent que la culture andorrane
est typique de ce qu’ils appellent une culture pyrénéenne. Et j’ai lu la même chose de l’autre côté, un bouquin
qui a été publié par le Conseil Général de l’Ariège et les Archives départementales de Foix, où ils disent que,
justement, l’Ariège, comme l’Andorre, il y a une culture pyrénéenne. Est-ce que ça, ça te paraît acceptable
comme idée, ou pour toi c’est vraiment, euh, c’est du pipeau ?
96 JM : Y a peut-être une culture pyrénéenne, je vois même pas ce que ça peut être.
97 A : En fait je sais pas vraiment, j’ai lu ça, mais je veux savoir si les gens qui ont vécu les deux expériences,
l’Ariège et l’Andorre, si ça ressort quelque part, ou si c’est purement une idée qu’ils ont.
98 femme : Je dirais que c’est une idée.
99 A : Ouais ?
100 JM : En fait moi, en vivant ici, je sens pas de culture…pyrénéenne
101 A : Tu peux pas dire qu’il y a vraiment la même chose des deux côtés ?
102 femme : Ici plus que là-bas quand même. Parce que là-bas…bon, pff…
103 JM : Même ici…
104 femme : Cela dit c’est vrai que c’est beaucoup de saisonniers
104 bis JM : Le problème…
105 femme : de gens qui font la saison et qui repartent à l’étranger après
106 JM : Oui voilà, c’est beaucoup de pièces rapportées. Y a beaucoup d’espagnols, de chiliens, d’argentins,
euh, qui travaillent dans les stations de ski.
107 femme : C’est vrai.
108 A : Oui, il y a même des non-Européens
109 JM : Oui, énormément même, des gens d’Amérique du Sud. Et euh, et en plus, euh, non, ils vivent pas pareil
les gens là-bas. Non, c’est pas pareil quoi. Non, parce qu’il y a des gens qui sont des pièces rapportées, quoi, en
fait des espagnols qui ont la nationalité andorrane puisqu’ils ont vécu là-bas plus de…je sais pas combien

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110 A : 20 ans je crois
111 JM : Ouais 20 ans
112 A : C’est la « première génération », c’est ça ? Les andorrans « de primera » ?
113 JM : Donc en fait c’est vrai que c’est…Moi je travaillais avec les enfants, donc, de ces gens-là. Et c’est vrai
qu’ils sont, euh, ils ont la mentalité espagnole quoi. Ils ont pas le truc andorran, donc euh…
114 A : C’est quoi la différence entre la mentalité espagnole et andorrane ?
115 JM : Ben moi je trouve…l’espagnol qui était rapporté en fait, donc qui était né en Andorre, mais qui a des
origines espagnoles, était beaucoup plus raciste que l’andorran par lui-même.
116 A : C’est vrai ? Raciste envers quoi, les français, les euh ?
117 JM : Ouais, envers les français, pas qu’envers les français, ouais, envers…
118 A : Raciste envers les autres immigrés, genre les portugais, les indiens ?…
119 JM : Ouais voilà peut-être. Pas envers les espagnols. Pas envers les immigrants espagnols, quand
même…[RIRES] Mais envers les français ouais. Moi au début j’ai eu du mal. Avec certaines, ouais, avec
certaines personnes j’ai eu du mal.
120 A : Et les andorrans étaient moins racistes ?
121 JM : Les andorrans me reprochaient de pas parler le catalan, parce qu’au début je leur parlais en castillan.
Mais ils me le reprochaient, et je leur disais « le problème, c’est vous qui me parlez en castillan, moi je vous
réponds en castillan. Si vous me parlez jamais en catalan, je vais pas pouvoir le comprendre, l’apprendre
quoi. » Donc après ils me parlaient plus qu’en catalan. Mais au début ils me faisaient ce reproche, alors que
c’est eux, qui si ils parlaient français…ils se mettaient à mon niveau. Ce qui était très bien pour moi. Mais pour
leur culture à eux, c’est vrai que c’était dommage.
122 A : Donc, leur culture elle passe vraiment par la langue, le catalan c’est très important pour les andorrans.
123 JM : Ouais, quand même, ils apprécient. A la radio, bien souvent, quand ils entendaient des espagnols qui
parlaient en castillan et pas en catalan, alors que le mec savait, ils le reprenaient. Ils lui disaient « ici on parle
en catalan, on parle pas en castillan ». Vraiment, ils y tenaient quand même. Parce que c’était vraiment
l’andorran pur quoi.
124 A : Oui, et j’ai vu qu’il y avait les andorrans de souche, les nés en Andorre, les andorrans de première
génération, les étrangers…Y a plusieurs statuts différents. Tu y as compris quelque chose là-dedans ? Ou on
peut vivre en Andorre sans être au courant de ce genre de choses ?
125 JM : Non, pas besoin. Ca fait pas partie des conversations…En fait on le ressent. On voit qui est andorran,
quand même, de souche, et qui ne l’est pas. Mais en fait c’est sur des biens plutôt. Sur des biens de terrain. De
terre.
126 A : C’est la propriété qui fait qu’on est andorran.
127 JM : Ouais. La propriété. Parce que la terre coûte vraiment très très cher en Andorre. C’est vraiment les
vieilles générations qui ont du terrain. Parce qu’après ils cultivent le tabac, parce que ça rapporte énormément,
donc les gens ils gardent leurs terrains quand même. Et on le sent à ça quoi. En principe, moi tous les andorrans
que j’ai connus, ils travaillaient l’hiver, et après l’été ils cultivaient leur tabac.
128 A : Ils sont agriculteurs l’été ?
129 JM : Ouais, ouais. Ils en ont largement assez quoi. Et ça on le sentait bien quoi. On sentait bien qu’il y avait
quand même une différence.
130 F : Ils étaient plus respectés que les autres ?
131 JM : Ben l’andorran, j’ai plus trouvé…euh…ouais, un peu comme l’ancien, le vieil ariègeois. Euh, son
terrain, euh, ses terres, quoi, ça c’est son caillou, cet arbre, nanana…
132 A : Attaché à la terre
133 JM : Et euh…tandis que l’espagnol, l’andorran de première, de seconde génération, lui il était, euh, non, lui
il vivait, euh, le gars de la ville. Lui, euh, pas de terrain, pas de…
134 A : Ouais Si il devait montrer qu’il était riche c’était autrement. Pas par le fait de posséder…

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135 JM : Pas par le fait de posséder des terres…
136 A : D’accord. Et quand t’étais en Andorre, est-ce que t’avais vraiment l’impression d’être à l’étranger ?
137 JM : Au début oui. Au début oui, parce que j’ai passé quand même près de six mois, où en fait, tous les
repas, bon on les prenait tous dans un restaurant ensemble, on mangeait tous ensemble, et où, euh, là tout le
monde parlait catalan ou castillan, et où là je comprenais rien du tout.
138 A : Et là tu te sentais vraiment à l’étranger ! [RIRES]
139 JM : Je me sentais à l’étranger, moi et mon assiette ! [RIRES] J’avais que ça à faire, regarder ce qu’il y
avait au fond de mon assiette…Et y en avait un de temps en temps qui me demandait comment ça allait en
français, puis ça enchaînait. Au début, c’était l’étranger, pendant six mois. Le temps que, ouais en fait, parce
qu’au début j’ai vécu en hôtel et tout, donc le temps que je vive en hôtel, et puis même un peu plus. Ouais, six
mois, six/sept mois.
140 A : Tu te sentais vraiment le touriste, qui était là pour travailler, mais quand même un touriste.
141 JM : Voilà.
142 A : Mais après, au bout de six mois, ça allait mieux.
143 JM : Après je les comprenais, quand ils me parlaient, ça allait un peu mieux, je commençais à m’intégrer
144 A : Quand il n’y avait plus la barrière de la langue
145 JM : Voilà.
146 A : Ca fait une grosse différence alors. Ok. J’ai une question par rapport à la montagne. Tu la vois comme
une frontière naturelle ou une frontière politique, ou encore autre chose ?
147 JM : Une frontière naturelle.
148 A : Purement une frontière naturelle ?
149 JM : Ouais, pour moi c’est une frontière naturelle. C’est vrai que en étant ici, on a plus tendance à
descendre sur la plaine, en fait on n’a pas de col à passer. Et eux de leur côté, pareil quoi. Les andorrans ont
plus tendance à partir vers l’Espagne que de venir en France. C’est vraiment une frontière naturelle.
150 A : D’accord. Et la frontière politique, le fait qu’il y ait des douanes, etc…ça passe inaperçu, on s’en rend
pas compte.
151 JM : Ouais, non non.
152 A :D’accord. Toujours sur la montagne. Est-ce que tu as une idée de la place de la montagne dans l’identité
ariégeoise ? Est-ce que ça a un rôle vraiment important dans l’identité ariégeoise, la montagne ou pas ?
153 JM : Je pense que oui, après je pense que ça se perd quand même. Mais je pense que oui quand même.
Comme moi je suis pas vraiment ariégeois de souche, donc je vais avoir du mal. Si j’avais des arrières grands-
parents qui étaient quand même ariégeois. Mais bon. Mais, euh…Ma grand-mère aussi d’ailleurs. Mais euh,
c’est vrai qu’après, euh. Ouais. Oui et non. Oui parce que ce qui me plaît. C’est vrai que je suis pas d’ici. Mais
c’est tout ce qui est transhumance. Tu vois avec des animaux. Après, sur Savignac, j’ai des copains qui sont
agriculteurs et tout, et je vois qu’ils emmènent les bêtes là-haut.
Mais ça se perd quand même. D’après moi ça se perd.
154 A : C’est-à-dire ? Dans la façon qu’ont les gens de se comporter ? Ils se désintéressent de ce genre de
choses ?
155 JM : Ouais, ils vont pas faire trop de montagne. Ils se rendent pas compte peut-être, la chance qu’ils ont de
pouvoir vivre ici.
156 A : Oui, ils sont juste en dessous, mais ils s’en préoccupent pas. Et est-ce que tu penses qu’en Andorre c’est
la même chose ? Ca se perd aussi, ou c’est peut-être plus…
157 JM : Ca se perd aussi. C’est une question de génération, de mode de vie.
158 A : C’est une question d’époque en fait.
159 JM : Voilà.
160 A : Pourtant il y a jamais eu autant de gens qui faisaient de la montagne que maintenant

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161 JM : Ouais mais je pense que c’est des touristes plus. Des gens qui viennent ici pour faire de la montagne.
162 A : Oui, à propos des touristes, est-ce que tu penses que c’est favorable ou défavorable à l’Ariège, le fait
qu’il y ait autant de gens qui soient attirés vers l’Andorre ?
163 JM : Favorable. Ca a apporté beaucoup à l’Ariège économiquement. Parce que l’Ariège jusqu’à présent, à
part les dix dernières années, peut-être un peu moins, où les gens se sont…où le touriste va en montagne pour
faire de la montagne, et pour trouver des plaisirs en montagne ; mais avant sinon, la montagne, euh…y a pas
grand monde qui allait en montagne.
164 A : Non, je pense pas.
165 JM : Donc, je pense que ça a été le passage qui a fait que l’Ariège a plus ou moins bien vécu quand même.
Ca a jamais été, y a jamais eu de grosses fortunes en Ariège quoi, hein, mais je pense que les gens sont arrivés
toujours à se débrouiller grâce au passage.
166 A : Parce que les gens allaient en Andorre, et donc passaient par ici, s’arrêtaient
167 JM : Malgré ce qu’on veuille dire, les Toulousains, naninana…C’est vrai que pendant euh…
168 A : Oui, on a besoin d’eux quoi.
169 JM : Si y aurait pas les Toulousains, y aurait beaucoup de villages qui seraient peut-être par terre à l’heure
qu’il est. Voilà. Donc je pense que quand même, ça a quand même servi à l’Ariège.
170 A : Ouais, l’Ariège pourrait pas vivre aussi bien sans l’Andorre.
171 JM : Ouais. Je dirais la vallée Axéenne. Car après, si tu vas dans le Saint-Gironnais, c’est…c’est différent
quoi.
172 A : C’est peut-être même l’inverse. Ils ont été défavorisés par l’attraction vers l’Andorre.
173 JM : Ouais. Je pense. Après, cette vallée elle est restée encore plus à l’état sauvage ; donc actuellement
c’est encore mieux. Et tout ce qui est touristes, et tout, les gens recherchent plus ça. Mais je pense qu’on a
encore plus de monde, NOUS, grâce à l’Andorre, que EUX, grâce à ça.
174 A : Et l’Andorre c’est sauvage ?
175 JM : L’Andorre, ouais. C’est à peu près comme par ici.
176 A : Je passe à une autre question. T’avais pas d’enfant quand t’étais en Andorre. Mais est-ce que t’as eu des
échos des systèmes éducatifs ? Parce qu’il y a trois systèmes éducatifs en Andorre : espagnol, français, et
catalan.
177 JM : Je sais qu’il y en a beaucoup qui mettaient leurs enfants à l’école française, parce qu’ils avaient déjà
l’espagnol et le catalan, pour apprendre la troisième langue. Et ça leur faisait trois langues couramment.
178 A : Mais ils parlent tous les trois langues couramment ?
179 JM :Non. Déjà, ils parlent tous le catalan et le castillan. Mais y en avait beaucoup justement qui voulaient
mettre leurs enfants en école française parce que comme ça ils donnaient une langue de plus à leurs enfants.
180 A : D’accord. Est-ce que tu pourrais me parler du secret bancaire et de la contrebande en Andorre ?
181 JM : Ouais, bon le secret bancaire, je risque pas de pouvoir t’en parler, faut avoir de l’argent…[RIRES]. Et
le trafic ? Le trafic de ???
182 A : De tout. Apparemment c’est un haut lieu de la contrebande. Du moins dans la représentation de
beaucoup de gens.
183 JM : Ouais, disons que c’est un pays qui est plus riche, après faut savoir quel avantage qu’ils ont de toutes
ces richesses…Mais après, euh…Ouais, moi j’ai été choqué. Etant quelqu’un de pur…J’ai été choqué par tout ce
qui était drogues, en Andorre. Mais c’est vrai qu’ici on est dans un coin retiré. C’est vrai que des trucs comme
du cannabis, des trucs comme ça je savais qu’il y en a qui en fumaient, que bon, c’est rien de méchant. Pour
moi, c’était, les gars, deux trois joints quand ils faisaient les fêtes. Mais là-bas, c’étaient pas deux trois joints
quand ils faisaient les fêtes. Ils en fumaient comme des cigarettes, 20 par jour ; et j’ai vu de la drogue dure, de
la cocaïne, des trucs comme ça.
184 A : Mais c’est interdit là-bas ?
185 JM : Oui. C’est tout interdit, même le joint.

57
186 A : Mais c’est toléré ? Y a pas des descentes de police ?
187 JM : Oui oui, y en a. En plus ils ont tous très très peur de la police en fait. Alors qu’en France ça manque
un peu. Et eux là-bas
188 femme : Ils sont plus stricts
189 JM : Eux ils ont énormément peur de la police. Et moi disons, on m’a toujours dit, « tu te fais attraper avec
un joint en poche, ton contrat de travail il est déchiré, c’est FRONTIERE. » Et puis, moi c’est arrivé à un copain
espagnol, qu’il avait un peu plus qu’un joint en poche, il s’est fait expulser direct à la frontière espagnole.
190 A : Ok, ils sont beaucoup plus respectueux de la loi que…
191 JM : Après, ils sont contrebande au niveau de la chasse, pour des trucs comme ça, ça ouais.
192 A : La contrebande est acceptée pour certains trucs mais pas pour d’autres ?
193 JM : Elle est pas acceptée. Mais c’est eux qui viennent chercher tout ce qui est isard et tout sur le territoire
français. Et on leur dit rien. On vient rien leur prendre à eux. Et les autorités andorranes le savent quand même.
194 A : Ils font le ménage chez eux, mais si les andorrans font les cons hors des frontières c’est pas grave.
195 JM : Je pense que c’est ça ouais.
196 F : Mais c’est pareil avec la France : si les Français font la même chose hors de France, c’est aux autorités
locales de faire quelque chose, les autorités françaises elles feront rien.
197 A : C’est vrai.
198 JM : Après, y a la contrebande de tabac, de ricard, de…Quand tu achètes une voiture d’occasion là-bas, on
te dit toujours mets la tête dessous, pour voir s’il y a des trappes, pour faire passer quelque chose de l’autre
côté…Moi quand j’y étais, ils avaient attrapé des trafiquants qui passaient par le torrent, vers la Seu. Il y avait
des canalisations pour, lorsqu’il y a trop de pluie, pour dévier la rivière, et les mecs ils avaient plongé là-dedans
avec les combinaisons pour faire passer de la drogue là-dedans.
Après, il y a pas mal de trafic par la montagne aussi. Ca se fait toujours.
199 F : C’est pour ça que tu vois les douaniers en montagne des fois. Ils peuvent te contrôler le sac.
200 A : D’accord. J’ai une autre question sur la politique internationale de l’Andorre. Est-ce que tu crois que
l’Andorre a un rôle à jouer dans l’Union Européenne ?
201 JM : Non.
202 A : C’est vraiment un petit pays qui aura aucune influence ? Ou est-ce que c’est un paradis fiscale qui,
comme la Suisse ou Monaco, risquent d’attirer des gens et donc d’avoir un peu plus de pouvoir ?
203 JM : Je sais pas. Franchement je sais pas. Pour moi, ils ont aucun avantage. C’est un pays qui vit très bien,
grâce aux touristes. Mais ils ont aucun avantage. Parce que pour moi l’avantage d’un pays d’être dans
l’Europe, c’est les pays pauvres qui ont un avantage d’être dans l’Europe parce qu’après ils peuvent avoir des
fonds européens. Alors, pour eux, c’est comme pour la France, ils risquent peut-être de perdre lus que ce qu’ils
y gagnent.
204 F : Et il y a des protections sociales en Andorre, un droit du travail, une sécurité sociale ?
205 JM : Si tu travailles oui. Mais si tu travailles plus non, de toutes façons t’as une carte de séjour que si tu
travailles. Pour eux les étrangers viennent en Andorre pour travailler. S’ils travaillent plus ils s’en vont.
206 A : J’ai une dernière question. Comment les andorrans voient l’Ariège ? Est-ce qu’ils ont des voisins et ils y
pensent, ou ils ne s’en préoccupent pas du tout ?
207 JM : Non, ils calculent pas.
208 A : Non ? Parce que nous, à la limite, on est obligé, vu que les gens passent en Ariège pour aller en
Andorre. Mais eux non ? Les ariégeois sont quand même conscients qu’ils ont les andorrans pour voisins, parce
qu’ils en ont besoin. Mais est-ce que ça marche dans l’autre sens ?
209 JM : Non. Pas du tout. Par exemple, quand moi je leur ai dit que je partais pour Ax, y en a un ou deux qui
savaient ou c’était Ax, pourtant c’est vraiment pas loin. Je leur aurais parlé d’une station en Espagne ils
auraient compris.

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Et puis les gens, même, pour eux, en Andorre, y a déjà une autre FRONTIERE, c’est l’Andorre et le Pas de la
Case. Pour eux le Pas de la Case, c’est pas l’Andorre, c’est français.
210 F : C’est pas pareil le Pas de la Case et l’Andorre.
211 JM : Ben déjà, tu vas dans un magasin au Pas de la Case, les prix sont marqués en francs, alors que leur
monnaie était en pesetas. Donc ça déjà, ils te disent c’est anormal. Pour eux c’est le versant français. Et puis
même au niveau temps, au Pas c’est le même temps qu’en Ariège, et c’est pas le même qu’à Andorre-La-Vieille.
Mais déjà le Pas de la Case, y a que des français qui travaillent, les gens y en a aucun qui te parle catalan
presque. Il doit pas y en avoir beaucoup. Non, pour eux c’est pas l’Andorre.
212 F : Le Pas de la Case, eux, ils doivent être tributaires de la France, plus que de l’autre côté. Si on fermait la
route, ils seraient bloqués. En plus, y a que des magasins, y a pas de vie, y a rien.
213 JM : Mais pour eux, c’est…Quand je leur parlais du Pas de la Case, pour eux c’était pas en Andorre.
214 F : C’est une FRONTIERE
215 JM : C’est comme un peu la FRONTIERE imaginaire, que certains catalans disent entre la Catalunya et
l’Espagne.
216 A : Ouais, ils mettent des FRONTIERES là où nous on n’en mettrait pas, et vice et versa.
217 JM : Bon, c’est comme la FRONTIERE qu’ils mettraient avec l’Espagne au Pays Basque, c’est pareil.
Mais c’est bizarre, ce truc de dire que le Pas de la Case c’est pas pareil que l’Andorre. Mais quelque part après
je l’ai compris. Au début je le comprenais pas, puis après je l’ai compris, qu’effectivement c’est un truc à part.
C’est le commerce des français.
218 A : Ouais, c’est un supermarché en montagne.

[EPILOGUE 1]
Après l’entretien, au détour de la conversation on en est revenu à parler de l’Andorre. Voici quelques bribes qui
ont pu être enregistrées.

219 femme : L’Andorre c’est un cercle fermé. Ils sont entre eux.
220 F : Mais je suis sûr que c’est pas pareil que dans d’autres pays, comme l’Espagne ou l’Italie. Les français,
on doit y être moins mal vus qu’en Andorre.
221 femme : Oui je pense.
222 F : Parce qu’en Andorre, c’est vraiment fermé, c’est entre eux, ils ont leurs avantages, et ils veulent pas se
les faire piquer quoi.
223 femme : Oui oui.
224 JM : Et puis même, ça c’est la mentalité montagne je dis. Je pense qu’il y a quelques années, arriver en
Ariège, dans un petit village comme ici, ça devait pas être facile non plus.
225 F : Peut-être.
226 A : Oui, c’est isolé…
227 F : Ca existe encore. Le temps de se faire accepter, c’est pas évident.
228 A : Pourtant avec les millions de personnes qui passent en Andorre chaque année, ça aurait du changer.
229 F : Mais justement, ils en sont peut-être dégoûtés. Comme sur la côte d’Azur en France.

[EPILOGUE 2]
230 F : […] y en a certains, tu peux même pas leur poser une question, ils te regardent de haut…
231 femme : Et encore ça, moi, au Pas je le vois pas trop. Mais là haut, quand même, moi j’ai jamais pu
m’intégrer là haut. Même on a eu fait des soirées entre copains et tout…Déjà je comprenais rien à la langue
232 F : Déjà la langue y fait beaucoup.
233 femme : C’est vrai que je faisais aucun effort parce que je les supportais pas.

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234 JM : Mais c’est vrai que l’espagnol il faut s’y habituer. L’espagnol crie. Il hurle, il peut pas faire
doucement. [inaudible]
235 femme : [inaudible] mais ils ont fait aucun effort pour m’intégrer. C’est vrai, quand t’as quelqu’un qui
parle pas la langue…Tu essayes de parler doucement, je sais pas quoi…Alors que eux non, quoi jamais…

[EPILOGUE 3]

236 : C’est vrai que maintenant que je parle le catalan, quand ils parlent patois, les gens d’ici, je les comprends.

Entretien avec Oscar, andorran ayant étudié à Toulouse et


travaillant à Bordeaux

1 A : D’où es-tu en Andorre ?


2 O : Je suis d’Encamp.
3 A : D’Encamp, d’accord. Es-tu andorran de souche ?
4 O : Oui oui. En fait de la part de ma mère je suis andorran de souche, et du côté de mon père, mes grands-
parents ont immigré pendant la guerre.
5 A : Et ils sont d’où ? D’Espagne ?
6 O : D’Espagne.
7 A : D’accord. Donc tu es en parti andorran de souche et andorran de seconde. Pourquoi as-tu décidé
d’étudier et de travailler en France ?
8 O : En fait j’ai décidé d’étudier en France parce qu’on m’avait mis à l’école française en Andorre. Donc pour
suivre mes études c’était plus facile en France. Et après j’ai décidé de rester en France parce que ça ouvrait
plus de possibilités, plus d’ouvertures au niveau professionnel que de rester en Andorre.
9 A : Pourquoi tes parents t’ont mis à l’école française ?
10 O : Ben en fait, je pense que c’était une question de culture, parce que eux ils étaient plus tournés vers l’école
française et la culture française, contrairement aux apparences. Et parce qu’on avait, du côté de ma mère, une
partie de la famille en France…et…
11 A : D’accord. Même si dans la génération juste là ils étaient pas français, il y avait quand même des
racines…
12 O : Ouais, ouais. Il y avait beaucoup de gens qui étaient partis en France. Bon je sais pas. Et après, surtout,
je pense que c’est à l’époque de Franco, ben la, la, l’éducation en France était peut-être plus ouverte que
l’éducation en Espagne.
13 A : Ouais, ça donnait pas envie d’envoyer les enfants plus tard en Espagne.
14 O : Voilà, ça donnait pas envie d’envoyer les enfants en Espagne, pour qu’ils apprennent des choses, peut-
être pas vraies à l’école, je sais pas…
15 A : Ouais, donc c’était vraiment ,pour pas aller en Espagne, il vaut mieux encore aller en France, quoi.
16 O : Ouais, et je pense que à l’époque, et peut-être maintenant encore, en tous cas à l’époque le système
français était mieux.
17 A : D’accord. Est-ce que tu rentres souvent en Andorre ?
18 O : Oui, tous les quinze jours.
19 A : Et pour quelles raisons ?
20 O : Et, la première c’est la famille. Et après, c’est un peu la culture qui me manque.

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21 A : C’est-à-dire ?
22 O : Mais de moins en moins en fait.
23 A : De moins en moins ? Tu t’adaptes à la culture française, ça y est ?
24 O :Je m’adapte, bon. Je rentre quand même.
25 A : Qu’est-ce qui te manque ? Quand tu rentres en Andorre, tu rentres pour retrouver quoi exactement ?
26 O : Aïe. Ben, bon, ce que je te disais c’est, la famille, en premier lieu. Mais après, au point de vue culture,
c’est…euh…c’est dur comme question !
27 A : Oui…
28 O : Ouais, c’est, c’est un tout, c’est la culture, et les activités sportives, les paysages, les randonnées…Bon ça
tu peux le faire en France ou en Andorre, mais c’est sûr que là-bas je connais mieux. Et c’est la culture, le fait
de sortir, de pas être inquiété par…par les gens, d’avoir une tranquillité de vie que t’as peut-être pas dans les
grandes villes françaises.
29 A : Ok. Est-ce que tu considères que tu vis en France ou simplement que tu y travailles ?
30 O : Ben, que j’y travaille.
31 A : Juste que t’y travailles ? Donc tu restes vraiment un andorran, un étranger en France ?
32 O : Oui. Oui, oui. De moins en moins, là aussi je suis dans une première de changement, je pense. Mais pour
l’instant, je me considère presque comme habitant en Andorre et venant travailler ici la semaine.
33 A : Ouais, pour toi c’est vraiment une migration pendulaire…Pour le travail.
34 O : Oui, oui, pour le travail.
35 A : Ok, est-ce que tu as trouvé difficile de t’intégrer en France ?
36 O : De m’intégrer ? C’est-à-dire comment j’ai été accueilli ou est-ce que moi, personnellement, j’ai eu du
mal à me faire à la culture ?
37 A : Les deux en fait.
38 O : Oh, ben, du point de vue accueillir, c’est vrai que moi j’ai pas eu de problèmes. Je me suis senti un peu
comme chez moi. Mais après, du côté de la culture, ça a été plus dur. J’ai eu du mal au début…ça fait longtemps
que je suis arrivé. Depuis l’INSA, et j’avais fait le lycée aussi. C’est pas pareil, c’était des études, mais…ouais,
ouais, j’ai eu du mal. C’est d’ailleurs pour ça que je rentre souvent en Andorre.
39 A : C’est quoi ? C’est le comportement des gens vis-à-vis du fait que t’es andorran ? Ou c’est juste le rythme
de vie… ?
40 O : Non, non, c’est pas du tout un racisme ni rien de tout ça. C’est juste le fait de…un autre type de culture,
un autre type de loisirs qui…
41 A : Du genre, les horaires de travail ? De repas ? Des choses comme ça ?
42 O : Des façon de vivre qui, des fois, me semblent un peu décalées par rapport à la vie que j’avais…
43 A : Qu’est-ce qui est vraiment différent dans les comportements à la française par rapport au mode de vie
andorran ?
44 O : Ouais, je vois ce que tu veux dire, c’est un peu comme quand tu me demandais ce qui me manquait en
Andorre…Ouais ouais ouais…
45 A : Qu’est-ce qui t’as choqué par exemple ? Quant t’es arrivé en France ?
46 O : Ben, le premier truc, à première vue, comme ça, c’est les horaires. Ça change vraiment d’un côté à
l’autre de la frontière, pour les horaires de repas, et tout ça. Mais, bon, ça c’est un détail matériel. Après, c’est
le coût de la vie, qui est quand même un peu plus cher. Peut-être pas le coût des aliments. C’est surtout pour
aller sortir prendre un verre, de suite en France tu payes cinq euros, et si tu vas en boîte ou des trucs comme ça.
Et après, qu’est-ce qu’il y a d’autre ? Le caractère des gens quand tu les connais pas. Quand tu les connais pas,
t’as l’impression que les gens sont plus fermés…Mais ça c’est peut-être lié à Toulouse, je sais pas
47 A : Et à Bordeaux c’est différent ?

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48 O : Ouais ouais, Bordeaux ça fait un an que j’y suis, et je trouve que les gens sont plus d’une culture latine,
ou espagnole
49 A : Plus que Toulouse ? Ah, c’est marrant ça ?
50 O : Ouais, ouais, moi aussi ça m’a choqué. Et c’est peut-être pour ça que je commence à m’y plaire bien. Et
quoi d’autre ? Bon, c’est tout. Voilà ce qui m’a coûté le plus. Après, ce que j’ai aimé, c’est que quand tu connais
les gens, tu te sens intégré, y a pas de différence entre eux et toi.
51 A : D’accord. Et est-ce que tu penses qu’il y a une culture pyrénéenne qui serait commune à l’Andorre et à
l’Ariège, et peut-être à d’autres vallées des Pyrénées, sur la frontière entre l’Espagne, l’Andorre et la France ?
52 O : Ouais ouais. Y avait une culture pyrénéenne, je pense. Enfin, moi, c’est mon opinion. Je pense qu’il y
avait, il y a cinquante ans, peut-être, une culture pyrénéenne, entre l’Andorre, l’Espagne et la France. Et
maintenant je crois que cette culture pyrénéenne ne se fait qu’entre l’Espagne et la France ; laissant l’Andorre
de côté, parce que je trouve que l’Andorre a évolué vers un autre style de vie, un autre mode d’apprécier les
choses qui a presque plus à rien à voir avec ce que tu peux retrouver dans les vallées d’à côté. L’autre jour, par
exemple, je me suis promené, et on est parti dans une vallée à côté en Espagne, et tu retrouves l’Andorre d’y a
trente ans, l’Andorre comme petites villes, petites vallées, les gens sympas, bon, des petits villages et tout ça.
Mais je trouve qu’en Andorre elle s’est vraiment perdue cette culture pyrénéenne de montagne, de travail
dur…Enfin, tout ce que tu peux voir du côté de la culture pyrénéenne. Je trouve qu’en Andorre c’est parti, et tu
te crois à Barcelone, mais dans les montagnes un peu. Des gens de la grande ville qui se la jouent un peu, des
hommes d’affaire…
53 A : Ouais, ils sont devenus vraiment citadins, alors qu’avant c’était des purs ruraux, montagnards…
54 O : Oui, oui oui, et moi je le vois peut-être plus que les autres parce que mes grands-parents étaient…ils sont
montagnards, ruraux, ils ont tout le temps travaillé la terre, ils ont eu du mal à se dépatouiller, à arriver à la fin
de l’année…Et là je le vois par rapport à d’autre génération comme nous, ou comme d’autres qui sont allés
s’installer là-bas, ça a plus rien à voir, plus grand chose à voir.
55 A : Ouais, donc y a vraiment eu un changement dans la culture andorrane en cinquante ans.
56 O : Ouais, ouais, ouais ouais.
57 A : On est passé d’un truc très pauvre à un truc très riche…
58 O : Ouais, un truc nouveaux riches…avec beaucoup d’argent qui circule, beaucoup de vice même ! Même si
ça se voit pas…
59 A : De vice, c’est-à-dire ? Tu parles de quoi, de l’argent sale ?
60 O : De tout ça, de l’argent sale, du blanchiment d’argent…et je trouve qu’il y a un fossé qui s’est créé entre
les pauvres, les familles de travailleurs et tout ça, comme mon père, les gens qui ont un salaire…et les riches qui
spéculent sur l’immobilier, qui blanchissent de l’argent…
61 A :Y a une fracture sociale en Andorre qui est beaucoup plus flagrante que celle en France
62 O : Ouais, ouais. Surtout qu’en Andorre, au niveau des aides sociales et tout ça, y a rien du tout qui a
développée. Pas grand chose. Y a la sécurité sociale. Mais par contre y a pas de chômage, y a pas d’A.P.L., y a
pas d’aide au logement…
63 A : Pour les étrangers je le savais , mais même pour les andorrans y a pas de chômage ?
64 O : Non. C’est assez archaïque socialement. Y a pour la santé : y a une sécurité sociale. Mais après,
socialement, quand t’as une famille nombreuse et que t’as du mal à arriver, ben t’as aucune aide de l’Etat…
65 A : Mais est-ce qu’il y a vraiment de la pauvreté en Andorre ?
66 O : De la pauvreté non ? Y a des familles qui ont du mal à arriver à la fin du mois. Mais souvent ces familles
là c’est des familles immigrées, qui viennent d’Espagne, donc quand ça va vraiment mal, ils retournent en
Espagne, là où ils toucheront des allocations ou des trucs comme ça. Et y a du travail, si tu veux du travail, y en
a. C’est du travail assez basique, style livreur, ou…
67 A : Ou vendeur dans un magasin…
68 O : Voilà. Vendeur dans un magasin, ça tu pourras le trouver, donc mourir de faim, tu mouras pas de faim.
Mais t’auras pas une qualité de vie…
69 A : Ouais, tu vas galérer…

62
70 O : Tu vas galérer…Les loyers ont augmenté je crois de 50 à 60% en un an et demi, et les salaires n’ont pas
suivi !
71 A : En un an et demi ? Mais alors on passe vraiment d’un tourisme commercial de masse à un tourisme
commercial de luxe ?
72 O : Oui, oui oui, c’est ce qu’ils veulent faire…Mais, j’sais pas, je pense qu’ils sont en train de se planter un
peu par rapport à ça.
73 A : Pourquoi ? Parce que c’est néfaste pour les andorrans ?
74 O : Non, parce que si c’était vraiment un truc de luxe, style ce que tu vois à Monaco, ce serait bien, parce
que ça amènerait des gens dessous et tout. Mais, ouais, comment dire, d’un autre côté, ça t’amène des
populations qui n’ont plus rien à voir avec la population qu’il y a sur place. Mais surtout, le problème qu’il y a
c’est que les employés ils s’en foutent un peu de plaire aux clients, et de plaire aux touristes. Donc…à moins
qu’ils forment les gens vraiment bien ? Mais les employés qui servent dans des bars, ou qui travaillent dans des
magasins, ils traitent les touristes un peu comme de la merde !
75 A : Ouais. Ça, j’ai souvent entendu des ariégeois dire ça, mais je me demandais dans quelle mesure c’était
vrai. Et toi qui es de là-bas, tu dis la même chose ?
76 O : Oui, oui, et ça c’est malheureux pour un pays, je trouve, comme le notre, qui devrait être accueillant
parce que le tourisme c’est ce qui nous fait vivre, bon ce qui fait vivre l’Andorre là-bas. Et, je trouve que c’est
malheureux parce que, pour l’instant ça allait très bien : les gens ils montaient presque de façon obligée, parce
que tout était moins cher, donc forcément, si t’es ariégeois ou toulousain, tu montes faire le plein, acheter les
clopes, et t’achètes un appareil photo, et que le mec il soit sympa en face ou pas, pour toi c’est pareil, parce que
tu l’achètes moins cher et tu le prends. Mais je pense que dans quelques années _ ils sont en train d’égalise les
prix _ et il faut essayer de trouver autre chose, donc ils essaient de se tourner vers le tourisme de luxe et d’offrir
d’autres services, mais je crois pas qu’on y arrive. Vu la culture qu’il y a là-haut, de, pas l’andorran, mais les
gens qui travaillent là-bas, comment ils voient les touristes, comment ils les traitent, en plus j’ai l’impression
qu’il y a plus de racisme côté français, je sais pas pourquoi. Peut-être parce que c’est des gens espagnols qui
viennent travailler en Andorre…
77 A : Alors c’est vrai que les andorrans de souche sont moins racistes envers les français que les immigrés
espagnols en Andorre ?
78 O : Ouais, et je vois que les andorrans de souche y en a pas beaucoup. Moi je me considère comme andorran
de souche, même si du côté de mon père on était immigré. Mais mon père est né en Andorre, on est de là-bas, et
je vois que nous on a un respect des personnes et un respect des touristes et tout. On comprend que c’est ce qui
fait avancer notre pays. Mais les espagnols qui ont immigré maintenant. Je dis les espagnols, ou les sud-
américains, des gens qui viennent travailler, eux ils s’en foutent. Ils sont ici maintenant, mais ils sont ici parce
qu’il y a du travail, et que l’an prochain ils doivent aller en Croatie parce que les marchés de l’est s’ouvrent, ils
iront là, et puis voilà. Et qui c’est qui en pâtiront les conséquences ? C’est nous…
79 A : Mais alors ça veut dire que toutes les populations immigrées se sentent vraiment pas intégrées en
Andorre ; s’ils sont prêts à partir du jour au lendemain…
80 O : Pas toutes, parce que la moitié de la population andorrane, c’est des populations espagnoles immigrées
et ils commencent à se faire intégr…bon, ils se font intégrer, style mes grands-parents du côté de mon père. Mais
toutes ces populations qui viennent aujourd’hui, qui repartent demain : de la main d’œuvre pas chère qui vient
pour travailler et qui se fout des touristes…elle fout le pays en l’air moi je trouve !
81 A : Tu penses que vraiment le pays est en danger à cause de ce genre de comportements ?
82 O : Oui, oui oui. Et je trouve que, bon c’est un peu pessimiste de dire ça, mais je pose vraiment des
questions : dans quinze ans, quand tout ce blanchiment d’argent sera fini, et qu’on aura construit des gros
immeubles partout, le touriste qui voudra aller en montagne, il viendra pas en Andorre, parce que ça sera laid,
ou parce qu’il aura pas envie de se retrouver dans un Barcelone en altitude. Il ira dans la vallée d’à côté
ariégeoise qui a su garder son charme, ou du côté espagnol, par là-bas au Val d’Aran et tout ça ; et il se sentira
beaucoup mieux ; et il aura plus de raisons de monter en Andorre. Il viendra y faire un tour deux heures pour
faire son plein d’essence, si encore c’est moins cher. Voilà, et il repartira.
83 A : Ok, et l’Andorre, elle en est où par rapport à l’Union Européenne ? Les frontières se sont un peu
ouvertes ?
84 O : Non, pas du tout. Ce qui s’est ouvert, c’est la libre circulation des personnes…parce qu’on peut pas
rentrer dans l’Union Européenne, un pays si petit…

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85 A : Et ces accords douaniers, c’est favorable à l’Andorre, économiquement ?
86 O : Je pense que ça peut être que favorable d’ouvrir les portes à la libre circulation des personnes, au
brassage des cultures. Moi je pense que c’est favorable parce que c’est un libre échange des personnes, mais on
n’a pas trop ouvert les frontières par rapport à tout ce qui est marchandises…
87 A : Et ça, tu crois que ça peut arriver un jour, que l’Andorre soit obligée d’aligner ses prix sur le reste de
l’Europe ?
88 O : Ouais, ouais, déjà ça a commencé, et je pense que ça peut arriver. J’arrive pas trop à voir quel intérêt
aurait l’Andorre à aligner ses prix avec les autres pays. Là ce serait pas du tout intéressant économiquement
pour l’Andorre. Là, c’est que je te disais : si dans dix ans les prix ne valent plus la peine, enfin ne font plus
monter de monde, les prix seront pareils qu’en France et en Espagne, je crois que l’Andorre, point de vue
touristique…
89 A : Ouais, y a le ski aussi, mais ça suffira peut-être pas…
90 O : Ouais. Non, ça suffira pas, parce que vu le prix des forfaits…Le gars qui veut passer une semaine en
Andorre à prix égal, il la passera dans les Alpes ! Bon, y aura toujours du monde, mais ça sera dur
économiquement !
91 A : Est-ce que pour toi l’Andorre c’est vraiment une nation ?
92 O : Ouais, pour moi c’est une nation. Moi je considère l’Andorre comme un pays à part entière…comme
quelque chose d’à part.
93 A : D’accord, pour toi la question se pose pas, c’est une évidence ? Parce que je pense que c’est pas
forcément évident pour tous les gens qui y passent…
94 O : Non, pas du tout ! Même pour beaucoup de gens qui étaient à l’école avec moi, à Toulouse à l’INSA, ils
me disaient : « Mais, l’Andorre, l’Andorre…Vous êtes quoi ? Français ou espagnol ? L’Andorre, vous êtes du
côté de la France ? En Espagne ? » Pour beaucoup de gens, c’est pas une nation. C’est comme une région hors
taxe, française, ou à moitié-moitié…Y a pas une culture spécifique…
95 A : Les gens le voient pas ça…Au premier abord…
96 O : Non, et ça m’étonne pas ! Pour trouver une culture là-bas dedans, pour un touriste,c’est un peu dur, je
trouve !
97 A : Même en y vivant pendant plusieurs années, en étant immigré ?
98 O : Ah si, en y vivant, on voit bien qu’il y a une quelque chose ! Mais en y venant, en passant trois jours là-
bas, ça suffit pas pour s’en rendre compte.
99 A : Et c’est quoi les grands traits de la culture andorrane ? J’ai lu des trucs du genre « très conservateurs ;
importance de la famille, etc… ». C’est vrai ?
100 O : Ouais, c’est dur de généraliser la culture andorrane
101 A : Bien sûr ! Il s’agit pas de faire une liste détaillée, mais, est-ce qu’il y des traits qui te paraissent
frappants ?
102 O : Moi par exemple, c’est ce que je te disais, c’est vrai qu’il y a d’autres amis qui sont en Andorre et qui
restent en Andorre, des andorrans andorrans, parce que la famille est là-bas, et qu’ils partiront jamais.
Heu…conservateurs, ça c’est vrai, c’est un trait caractéristique des gens de pure souche surtout.
103 A : De garder les traditions, les rites ?
104 O : Par contre les andorrans, les nouveaux andorrans, ils sont plus pour l’ouverture de l’Andorre à
l’Europe, l’ouverture de à l’extérieur, contrairement aux vieux andorrans qui sont plus renfermés sur leur
culture et qui voudraient leur style de vie intact.
105 A : Et j’ai trouvé une sentence tirée du Manuel Digest : « faire l’andorran : aveugle, sourd et muet ». Est-ce
que c’est ça ?
106 O : Ouais…enfin, c’est un peu caricatural, mais…
107 A : Oui, oui, c’est simplement une phrase tirée de là…

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108 O : Oui, « sourd », c’est vrai que l’andorran il est têtu, donc « sourd », et « aveugle », non… « muet »,
ouais, j’ai du mal à en parler, ouais…mais ça c’est pas que l’andorran, c’est la culture montagnarde, non, qui
fait ça ?
109 A : Ouais, peut-être que les ariégeois sont un peu dans le même genre…
110 O : Ouais, les ariégeois ou les gens de la Seu d’Urgell de l’autre côté…ce serait plutôt montagnard, pas
propre à l’andorran…
111 A : C’était juste pour te demander si la traduction du catalan que j’ai faite, c’était possible qu’elle soit
juste ; et pour savoir si ça te disait quelque chose.
112 O : Ouais, mais c’est vrai que têtu et « sourd », qu’on écoute pas les gens, mais muet, non. Pas
spécialement.
113 A : Muet, c’est peut-être parce que…ça, j’ai lu ça dans un vieux numéro de Pyrénées Magazine sur
l’Andorre, et en fait, ils interviewaient un couple d’instituteurs, elle andorrane, et lui français, et qui vivaient
tous les deux en Andorre, et ils disaient que, en Andorre, en fait, tu parles pas des choses qui fâchent. S’il se
passe un truc grave, on en parle pas, on est pas au courant.
114 O : Ouais, ouais ouais. Ça c’est vrai. Mais, bon, ça c’est vraiment perdu, parce que comme je te disais, la
moitié de la population est immigrée. Mais c’est vrai que dans les petits villages, où les familles se connaissent,
dès qu’il se passe quelque chose, c’est comme dans tous les villages, on en parle pas…ou on se mêle pas des
affaires. Ça c’est…oui,oui. Y a une culture comme ça qui malheureusement s’est perdue, enfin…qui fait plus
partie du mythe.
115 A : Ok. Et est-ce que c’est difficile de ramener une française en Andorre, en disant, voilà, c’est Nancy, ma
fiancée ?
116 O : Oui oui. Assez difficile ouais.
117 A : ça passe pas bien auprès de la famille ?
118 O : Non, c’est pas que ça passe pas bien. Là aussi ça dépend des familles…Mais c’est assez difficile C’est
vrai que les andorrans, peut-être préfèrent, au début du moins, parce qu’après, une fois qu’ils connaissent la
personne, y aucun problème. Mais au début, quand on présente une personne française, ils sont plus
réticents…que si tu leur présentes une personne de…j’sais pas, de Barcelone, ou des trucs comme ça…
119 A : Ah oui, une espagnole ç’aurait été plus facile qu’une française ?
120 O : Ben, je pense que c’est même pas le fait qu’elle soit française, mais c’est plutôt le fait de la barrière de
la langue. Une française, y a cette coupure que je te disais au début de la culture, et de la langue, qui font que
c’est plus dur.
121 A : Pourtant y a beaucoup d’andorrans qui parlent français, ou qui le comprennent ?
122 O : Oui, mais y en a aussi beaucoup qui le parlent pas. Y a plus de bilingues espagnol-catalan, que de
trilingues, ou de bilingues catalan-français. C’est pas un problème, mais c’est plus facile d’intégrer quelqu’un
qui vient d’Espagne, que quelqu’un qui vient de France. Culturellement, c’est plus ouvert vers l’Espagne que
vers la France.
123 A : D’accord. Et est-ce que les andorrans se rendent compte qu’ils vivent à côté de ce petit département
français qu’est l’Ariège ?
124 O : Non, non.
125 A : Ils sont complètement indifférents ?
126 O : Je pense que non. Et, c’est ce que je disais à Nancy l’autre jour, on est en Andorre, on est juste à côté et
on est voisins, mais, j’ai l’impression que je connais même pas l’Ariège moi. On y passe pour aller à Toulouse,
on y passe pour partir en vacances, mais j’ai l’impression, que, vu de ma position, qu’il n’y a presque pas
d’échanges qui se font entre l’Ariège et l’Andorre. D’échanges culturels, ou de…d’avoir une relation
quelconque entre les ariégeois et les andorrans.
127 A : Donc entre l’Ariège et l’Andorre, c’est vraiment une frontière !
128 O : Ouais…Des fois, y a des villages qui se sont jumelés…
129 A : Oui. J’ai cherché : il y a très très peu de projets de coopération quelconque, que ce soit culturel,
économique, entre l’Ariège et l’Andorre. Y en a quelques uns mais c’est rare.

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130 O : Ouais, y a quelques collaborations par rapport au ski…mais, pas grand chose, je sais pas si c’est de la
part de notre gouvernement ou si c’est de la part des ariégeois ?…
131 A : Et quand tu étais à l’école primaire, il n’existait pas de collaborations avec les écoles ariégeoises ? ça
pourrait être intéressant comme projet ça, ça me brancherait si un jour je suis instit en Ariège…
132 O : Non, quand j’étais à l’école primaire, on était jumelé avec une école en Charentes Maritimes, donc
c’était sympa, on a fait un voyage scolaire là-bas, mais, on a des voisins à côté, et qu’on connaît même pas, et
on va chercher à 600 km…. Et ouais, ce serait logique de connaître ses voisins avant de connaître…
133 A : En fait, le travail que je fais là, c’est, disons, le travail sociologique préalable à un travail de didactique,
quelque chose de plus concret qu’on pourrait mettre en place dans les écoles de l’Ariège et de l’Andorre. Mais,
on verra, j’espère…
134 O : Mais oui, mais moi je trouve que c’est super intéressant ce travail. Tu devrais le faire passer de l’autre
côté de la frontière…

Entretien avec Mr Henri, douanier en Ariège

1 Aurore: Vous connaissez beaucoup d’andorrans?


2 Mr Henri: Ce qu’on voit le plus, bon, c’est des gens qui travaillent en Andorre, c’est des espagnols, c’est des
français, des vrais andorrans on les voit pas.
3 A : Les immigrés, justement, ils se considèrent comme des andorrans ou pas ?
4 H : Je sais pas. Le gros problème, c’est que nous on côtoie que les gens du Pas de la Case, ceux qui montent
chercher des marchandises et qui redescendent avec leurs marchandises après.
5 A : Et est-ce qu’il y a beaucoup d’ariégeois parmi les gens qui montent faire leurs courses au Pas, ou c’est une
minorité ?
6 H : C’est une minorité. Et pour ce qui nous concerne nous, les ariégeois montent le matin faire leurs courses,
et puis ils redescendent aussitôt. Et puis avec les problèmes qu’il y a actuellement pour se garer avec les
voitures et tout…On en voit très peu dans la journée. Et les andorrans c’est pareil. Des vrais andorrans, on en
voit jamais. C’est que des gens qui travaillent là-bas…
7 A : Oui, mais même en voyant des gens qui ne font qu’y travailler, est-ce que vous avez l’impression qu’il y a
une vraie culture en Andorre, différente de l’Espagne et de la France ?
8 H : Non, et en plus, comme c’est un métier répressif…on n’a pas tellement de rapports avec les gens. Mais,
bon la culture, non, je sais pas. Ce qu’on côtoie nous, c’est des gens qui montent en Andorran pour aller faire
leurs courses, pour aller acheter des trucs en Andorre, alors…
9 A : Donc vous êtes d’accord avec la vision qu’on la plupart des ariégeois des andorrans, ils voient pas
l’Andorre autrement que comme un supermarché en montagne ?
10 H : Ah, ben oui, c’est ça !…Mais, l’Andorre…Le Pas de la Case, hein. Bon, après, la culture qu’il y a à
l’intérieur…Bon, sans porter de jugement, parce que je me permettrais pas de porter de jugement, mais c’est
vrai qu’en Andorre c’est assez spécial comme accueil…Je crois quand même que quand on va faire des courses
du côté espagnol, on est mieux reçu que du côté andorran.
11 A : Ils sont pas sympas avec les français ?
12 H : Avec ceux qui viennent faire leurs courses, non. Comme je dis c’est pas obligatoirement des andorrans
parce que les gens qui travaillent dans les magasins, y a beaucoup d’espagnols, y a beaucoup de portugais, y a
beaucoup d’immigrés .
11 A : C’est pas la minorité d’Andorrans qui habitent en Andorre…
12 H : Non, parce que vraiment l’andorran de pur souche est qu’il y en a beaucoup encore ?
13 A : Non, je crois qu’ il y en a 20 pour cent de la population ou 7 pour cent je crois même.
Ils sont minoritaires c’ est incroyable.
14 H : Ouais je vois euh…

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15 A : Ouais s’ ils ont une culture elle est pas perceptible facilement.
16 H : Pour moi d’ici je peux pas la percevoir parce que, euh.., à part en descendant mais comme on y va jamais
donc euh…
17 A : C’est marrant parce que c’est pour ça que je travaille sur ce sujet parce que je moi je débarque en
Ariège ça fait même pas un an que je suis là mais je suis pas du tout d’ ici, pour moi quand on habitait prêt d’
une frontière on connaissait forcément les gens de l’ autre coté et je me rends compte que pas du tout.
18 H : Non, non non, c’ est pas du tout pareil, moi, je suis lorrain d’ origine j’ avais la frontière
luxembourgeoise, belge, bon après j’ ai travaillé dans les Ardennes, et après j’ ai travaillé a Valencienne, on
côtoyait des luxembourgeois, des belges…
19 A : Ouais, donc vous avais pu vous familiariser avec leur culture, avec leur façon de voir le choses…

20 H : Voilà… Y a une frontière ici c’ est vrai il faut le dire, et puis y a pas de rapport .
21 A : Alors qu’ y a pas de frontière ou quoi comme ça dans le nord-est ?
22 H : Voilà…
23 A : Et, ça vient du fait que c’ est l’ Andorre ou c’ est ?…Peut être que si on va à la frontière avec l’Espagne,
donc, hors de l’Ariège, y aura plus de passage, plus de relations entre les gens espagnols de l autre côté ?
24 H : Peut être oui…Moi je vous dit, du côté d’Hendaye là-bas, quand on montait sur l’Espagne là bon, c’est
pareil, c’est des enclaves pour que les gens puissent acheter de l’alcool ou du tabac, ou comme ça bon…nous on
aime bien y aller pour se promener, mais c’ est plus accueillant, alors je vois avec les enfants, bon maintenant
Roxane est grande, mais quand on y allé on passait à la caisse, et la personne qui était à la caisse donnait un
paquet de bonbon, donnait euh…
25 A : Ouais…
26 H : Et puis avec un sourire, alors qu’ ici on monte au Pas on est là pour faire marcher le commerce, mais
après peut être que les vrais andorrans ont une culture, mais ça là-dessus alors là…parce qu’ après il faudrait
euh je sais pas moi voir avec des gens âgés qui ont connue euh, voir les gens qui ont travaillé sur les barrages
ou des trucs électriques, peut être qu’ ils ont eus des contacts…
27 A :Ouais j’ ai fait un entretien avec un Ariégeois qui a travaillé en Andorre qui m’a dit qu’il lui a fallu deux
ans pour arriver à voir qu’il y avait quelque chose derrière et que ça ressemblait à l’Ariège, et un andorran qui
m’a dit que pour un touriste c’ était normal qu’ il ne voit pas la culture.
28 H : Peut être que eux ils font ça, ils veulent pas montrer leur culture aux touristes. Parce que c’est des bruits
qui courent, euh, c’ est vrai que certains andorrans en on marre de l’affluence des gens qui viennent faire leurs
courses ici.
29 A : Pourtant c’est ce qui les fait vivre ?
30 H : C est ce que j’ ai entendu ! Parce que ils aimeraient mieux faire comme a Caldea, un truc euh…
31 A : Je connais vaguement le nom mais je sais pas ce que c’ est…
32 H : C’est un truc de massage et d’ eau. Un truc comme ça que des gens d’une certaine catégorie sociale
viendraient qui leur rapporterait peut-être autant que…
33 A : Plutôt qu’ un truc de masse avec des files de voiture…
34 H : Y a qu’à regarder moi j’y suis monté là faire deux course cette semaine, alors là entre les gardes , la
sécurité dans tous les magasins c’ est vrai que bon y a euh…
35 A : Ouais, c’est pas trop accueillant et ça doit pas être agréable à vivre même pour les andorrans.
36 H : Non.
37 A : Oui, j’ai entendu dire qu’ ils voulaient créer un tourisme de luxe, mais ils n’y arriveront pas tant qu’ ils
n’auront pas la possibilité de faire venir les gens par les airs, tant qu’ils seront accessibles que par la route ils
n’y arriveront pas, le jour où on peut y aller par avion apparemment ce sera faisable mais pour le moment
géographiquement ils sont encore isolés.
38 H : Avec tous les pays de l’est qui veulent rentrer et tout ça…

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39 A : [inaudible].Mais justement quand je discutais avec Oscar, l’andorran avec qui j’ai fait l entretien, il
disait : « moi je pense que l’ Andorre elle est en train de se tourner vers un tourisme de luxe mais on va pas y
arriver parce que pour le moment les gens qui sont dans les commerces c’est des immigrés espagnols qui sont
pas sympas avec les touristes et qui en ont rien à foutre et il vois pas comment on peut arriver à attirer des
touristes pour des choses très chaires et tout ça si y a pas le service derrière ça pourra pas marcher ».
40 H : C’est sûr que bon si on enlève le Pas de la case et Andorre la vieille je sais pas comment ils vont vivre.
41 A : Y a le ski mais ça suffira pas.
42 H : Au prix où c’ est les gens d’ ici ils iront a Bonascre plutôt que monter là bas.
43 A : Déjà que Bonascre c’ est cher donc on va pas aller…Parce que les qui vont faire du ski au Pas ils vont
faire les courses dans la foulée c’ est toujours lié, ça marchera pas tout seul.
44 H : Oui, oui…Autrement, c’ est vrai qu’ils ont de vrais arguments, c’est pareil c’est ce que j ai entendu
parler, ils ont quand même une culture euh…ils sont quand même assez croyants les andorrans.
45 A : Ils sont très catholiques ?
46 H : Oui c’est ça.
47 A : Peut être plus que les ariégeois, j’ ai pas l’ impression que l’ ariégeois soit très croyant en général.
48 H : Je crois oui qu’ il y en a plus vraiment non, sinon quoi je sais pas quoi dire parce que, c’est vrai qu’on
les côtoie pas donc euh…
49 A : Ouais, parce que j’ai lu un truc dans un bouquin andorran et un ariégeois, c’est marrant parce qu’ils
disent la même chose, ils parlent d’ une culture pyrénéenne et ils disent qu’il y a, au moins avant les années 50,
il y avait une culture pyrénéenne commune autour de la frontière entre l’Andorre, l’Espagne et la France, mais
la grande question c’est, est ce qu’ elle existe encore, est ce qu’il y a des traces qu’on peut encore apercevoir ou
est ce qu’ elle est définitivement morte ou est ce qu’ elle existe encore entre la France et l’ Espagne mais plus
avec l’Andorre ?
50 H : Mais c’ est l’évolution qui a voulu ça peut être, parce qu’avant c’est vrai que c’est des pays qui se
ressemblent, moi j’arrive ici, je débarque aussi, je connaissais pas du tout, je sais que c’était une culture de
montagne ici et euh qu’ est ce qui s’est passé, la vente des cigarettes qui se faisait avant aussi, mais bon c’était
pas le même genre que maintenant, c’était de la contrebande mais par la montagne…
51 A : Oui, c’ était des sacs à dos c’était pas des camions…
52 H : Voilà, est que tout ça, l’évolution, est ce que tout ça a coupé je sais pas…Même ici la contrebande euh…Y
a qu’ à regarder la montagne hé, moi je vu des photos d’ ici y avait pas un arbre ici euh, maintenant y plus rien

53 A : Ouais, on cultive plus en terrasse…
54 H : Parce que les gens avant ils se retrouvaient, est ce que maintenant ils ne se retrouvent plus ? Ils se
retrouvent plus maintenant ! C’est vrai y a plus de…
55 A : Beh, ils se connaissent pas !
56 H : Ils se connaissent pas hé, ils y a plus personne qui euh…
57 A : Puis ils s’ intéressent pas franchement les uns aux autres.
58 H : Non…
59 A : Parlez aux andorrans des ariégeois euh : à oui c’est vrai y a des ariégeois de l’autre côté de la frontière y
a des gens…Et les ariégeois quand on leur parle des andorrans : à oui c’ est vrai parce que sans eux on vivrait
moins bien parce que quand même entre la vallée d’Ax qui bénéficie du passage vers l’Andorre
économiquement, mais à part ça,… Donc ils sont quand même conscienst les ariégeois qu’ils ont les andorrans
pour voisins. Donc vous pensez vous aussi que c’est quand même atypique la frontière qu’il y a entre l’Ariège et
l’Andorre ?
60 H : A oui, du moins ça se dit.
61 A : C est plus marqué qu’ ailleurs ?
62 H : oui je pense, oui. Bon les faits aussi, veut aussi que l’Andorre est un pays tiers aussi.
63 A : C est quoi un pays tiers ?
64 H : C’est un pays qui n’a,…qui ne fait pas partie de l’union européenne.
65 A : A oui alors ça, j’ai pas tout compris encore sur le statut de…

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66 H : Ca c’est euh, c’est un statut à part, c’est des trucs comme la Suisse, comme euh…, après tout ce qui est
donc Amérique et tout ça, c’est…
67 A : Ca a quelles conséquences concrètement ?
68 H : La conséquence c’est que bon, euh ici ça a pas une grosse conséquence, du moins …, parce que bon
normalement avec tout ce qui est pays tiers bon, y a des lois qui s’appliquent, y a des visa, y a des …, enfin ici
euh, la réglementation douanière, je parle douanier, la réglementation est autre qu’avec l’Espagne, la
circulation des marchandises avec l’Espagne est libre, maintenant si , y a une fracture un truc comme ça, parce
qu’il faut dire la vérité, mais tout ce qui vient d’Andorre ou qui va en Andorre c’est réglementé, c’est tout suivi,
y a des papiers tout ça, puisque bon, y a aussi le fait que, du moins en Andorre, pour euh pouvoir travailler là
bas il faut au moins une carte de résident andorran qui est très difficile à avoir.
69 A : Moi je croyais qu’on pouvait l’avoir que si on travaillait.
70 h : Et bèh, si on travaille là-bas si on veut travailler il faut une carte de résident andorran c’est très difficile à
avoir, c’est…
71 A : Il faut montrer patte blanche.
72 H : Voilà, c’est peut être un bien parce que bon euh…
73 A : Oui, parce que déjà qu’il y a 80 pour cent d’immigrés…
74 H : Voilà.
75 A : D’accord, c’est ça les conséquences de cette politique. Et y a un truc que je comprends pas, on me parle
de la contrebande de cigarettes mais, c’ est de la contrebande, les gens, c’est les andorrans qui font de la
contrebande ou c’est…
76 H : Non c’est tout le monde qui fait de la contrebande.
77 A : C’est des comme vous et moi qui montent en Andorre et qui redescendent avec,…c’est vraiment un truc
organisé…
78 H : Oui, bon la contrebande, y faut minimiser, y a les gens qui habitent à Toulouse qui vont acheter leurss
cigarettes pour le mois, 10 ou 20 cartouches, après y a ceux qu’on voit à la télé, la contrebande organisée avec
tous les pays de l’est bon qui passent euh…
79 A : Et ça ça existe vraiment ?
80 H : A oui c’est vraiment.
81 A : Parce que entre ce que j’entend dire et ce qui est vrai…
82 H : Bon après y a des gens qui passe 2 tonnes, 3 tonnes de cigarettes, dans des camion, c’est…
83 A : Oui c’est vraiment des camions …
84 H : A oui mais c’est de la contrebande.
85 A : Mais qu’est qu’ils y gagnent les andorrans à ça, ils gagnent quelque chose ?
86 H : Les andorrans ils vendent.
87 A : Ca fait partie de ce qu’ils vendent légalement ! Après les gens ont la quantité maximum…
88 H : Une cartouche de Malboro en Andorre qui vaut 18 Euro, ce qui fait euh 130 Franc, en Angleterre la
même cartouche elle vaut 350 Franc.
89 A : Oui donc y a …
90 H : Y a 200 Fransc sur une cartouche c’est aussi, euh ça intéresse les gens.
91 A : Ca peut aller jusqu'en Angleterre la contrebande de cartouches de cigarettes ?
92 H : A oui, oui.
93 A : A oui quand même. Je pensais pas que c’était à si grande échelle. Pour moi la contrebande c’était les
gens qui venaient de Toulouse qui montent…
94 H : Non, non ça c’est du tourisme, on peut appeler ça, y a de la contrebande à Toulouse mais bon ça va
partout, ça va en Angleterre et, bon j’en suis pas sûr mais ça va peut être en Belgique, je sais pas…
95 A : Oui ça irrigue toute l’Europe…Je pensais pas que c’était si large en fait.
96 H : Si, si…
97 A : Et la contrebande de drogue, parce que moi j’aurais même pas pensé à ça, mais on m’a parlé de ça c’est
euh l’ariégeois qui a vécu en Andorre qui me disait, moi là bas j’ai toujours entendu parler de contrebande de
drogue, c’est le truc euh…
98 H : Ca c’est comme partout.
99 A : Ca c’est comme toutes les frontières c’est pas typique à l’Andorre…
100 H : Oui c’est comme partout la drogue elle passe partout faut pas se leurrer, c’est pas uniquement parce
que c’est l’Andorre, c’est le Maroc, c’est la Belgique, c’est la Hollande, c’est euh…
101 A : Oui, alors du point de vue de la frontière elle est comme toute les autres…
102 H : Mais y a plus de réglementations.
103 A : Oui, parce que c’est un pays tiers.
104 H : Voilà.
105 A : Ca déjà ça m’éclaire, j’étais pas sûre de comprendre.

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106 H : Par exemple une personne ici qui veut acheter un appareil photo, il va en Espagne il passe la frontière y
a plus de formalité, il va l’acheter en Andorre y a des franchises qui sont de 520 Euros, on a droit à 520 Euros
d’achat par personne.
107 A : A d’accord.
108 H : Jusqu’à ce montant y pas besoin de payer les droits et taxes, au dessus il faut les acquitter. Parce que la
communauté européenne, c’était comme si c’était un grand pays avec une frontière extérieure, tout ce qui rentre
dans le marché commun acquitte les droits à l’entrée ou à destination. Une fois que c’est en Europe tous les
droits sont acquittés. En Andorre ça se passe pas comme ça .

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Bibliographie

Ouvrages théoriques sur l’INTERCULTUREL :

Py et Serra, Le crépuscule des lieux communs, ou les stéréotypes entre consensus, certitude et
doute, 1997, in TRANEL, numéro 27, pp. 29-49

Sous la direction de Jeannine Blomart et Bernd Krewer, Perspectives de l’interculturel, Paris,


1994 :
• Odile Reveyrand-Coulaon, « Esquisse pour un éloge des marges, là où les
disciplines se retrouvent »
• Froidevaux, « Les relations quotidiennes entre alémaniques et romands : entre
préjugés et pragmatisme », pp. 285-320

Sous la direction de Roselyne de Villanova, Marie-Antoinette Hily, Gabrielle Varro,


Construire l’interculturel ? De la notion aux pratiques, Paris, 2001 :
• Marie-Antoinette Hily, « Rencontres interculturelles, échanges et sociabilités »,
pp. 7-14
• Edmond-Marc Lipiansky, “Relations Interculturelles et psychologie sociale:
apports et limites”, pp. 59-72
• Michel Oriol, « Identités ouvertes, identités fermées », pp. 107-117
• Gabrielle Varro, « Les présupposés de la notion d’interculturel : réflexions sur
l’usage du terme depuis trente ans », pp 121-138
• François Leimdorfer, « L’interculturel dans le discours, ou le passage de la
frontière : exemples d’entretiens réalisés en français en Côte d’Ivoire », pp. 139-
166

Ouvrages sur les notions de FRONTIERE et d’ETRANGER :

Julia Kristeva, Etrangers à nous-mêmes, Paris, 1988

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Tzvetan Todorov, Nous et les autres : La réflexion française sur la diversité humaine, Paris,
1989

Geoffrey Bennington, « La frontière infranchissable », in Le passage des frontières : autour


du travail de Jacques Derrida, sous la direction de Marie-Louise Mallet, Paris, 1994, Actes du
colloque de Cerisy, pp. 69-81

Ouvrages « officiels » des institutions ariégeoise et andorrane :

Sous la direction de Claudine Pailhès, « Du Carlit au Crabère : Terres et hommes de


frontière », une publication du Conseil Général de l’Ariège et des Archives Départementales,
Foix, 2000

Dolors Comas d’Argemir&Joan Josep Pujadas, Andorra, un pais de frontera : Estudi


etnografic dels canvis economics, socials i culturals, une publication du Gouvernement
d’Andorre, Ministère des Affaires Sociales et Culurelles, Barcelona, 1997

Ouvrages de référence sur l’ARIEGE et l’ANDORRE

François Taillefer, L’Ariège et l’Andorre : pays pyrénéens, Toulouse, 1985

Alain Degage&Antoni Duro i Arajol, L’Andorre, collection Que sais-je ?, Paris, 1998

Sous la direction de Marc Ladreit de Lacharrière, Visages de l’Andorre, Revue des deux
mondes, numéro spécial hors série 2001 :
• Jean-Claude Berthélémy, « L’économie andorrane à la croisé des chemins », pp.
35-41
• Martine Marquillo Larruy&Lidia Rabassa Areny, « Le plurilinguisme en
Andorre : une « Babel heureuse » ? », pp. 55-62
• Albert Pintat, « L’engagement international de l’Andorre », pp. 27-34
• Immar Tor Faus, « Voyageurs français en Andorre », pp. 71-78

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Sous la direction de François Taillefer, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest,
tome 62 : Andorre, avril-juin 1991 :
• François Taillefer, « Le paradoxe andorran », pp. 117-138
• André-Louis Sanguin, « Andorre ou la quintessence d’une économie
transfrontalière », pp. 169-186

4 numéros de Pyrénées Magazine :


• Sylvain Dhollande, « Andorre : derrière la vitrine »,bimestriel numéro 2, mars-
avril 1989, pp.42-51
• Hervé Martin, « Principauté d’Andorre : une île dans la montagne », hors série
numéro 3, hiver 1990, pp. 84-91
• Jean-Marie Constans, « Andorre : Au carrefour de l’Europe »,bimestriel
numéro 41, septembre-octobre 1995, pp.20-35
• Philippe Terrancle et al., « Ariège : Un pays de caractère », bimestriel numéro
58, juillet-août 1998, pp. 24-53

Ouvrages sur l’EUROPE des REGIONS

Arnaud André-Jean, Pour une pensée juridique européenne, Paris, 1991

Morin Edgar, Penser l'Europe, Paris, 1897

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