La génomique

:
révolution ou danger?
La publication de la séquence com-
plète du génome humain est annoncée
pour la fin de l’année. Un mot, une
phrase de 3 milliards de lettres, utilisant un alpha-
bet à quatre molécules, symbolisées par A, T, G, C,
et qui nous décrit en détails. Cette notion nous fas-
cine, mais nous dérange aussi. Car aux gènes des
maladies se sont ajoutés les gènes de prédisposi-
tion, puis les gènes de comportement. Récemment,
nous avons appris la découverte du « gène de la
fidélité conjugale », assortie de la mention légale-
ment correcte, presque en petits caractères, rappe-
lant les limites d’une telle appellation. Comment
en sommes-nous arrivés à accepter aussi facile-
ment d’être tout entiers enfermés dans une molé-
cule, fut-elle hélicoïdale et longue de plus d’un
mètre, tout en dénonçant cette atteinte à notre
liberté ? N’est-ce pas dire une chose et son
contraire ?
L’accueil réservé à la génomique par la commu-
nauté scientifique est mitigé. D’un côté, les plus
enthousiastes considèrent qu’il s’agit d’une révolu-
tion qui va changer radicalement le travail des
biologistes et permettre des avancées médicales
majeures. Cet enthousiasme nourrit le développe-
ment des « start-ups » de biotechnologie, supposées
prendre le relais de l’informatique pour porter l’éco-
nomie du XXIe siècle. De l’autre, les critiques sou-
lignent le caractère purement technologique de
l’exploit, son exploitation économique irréaliste et
ses dangers éthiques. Entre les deux, une ligne modé-
rée qui, tout en reconnaissant la valeur de l’outil pour
la recherche et l’intérêt historique de l’aventure,
s’inquiète des simplifications et médiatisations exces-
sives de l’événement et en profite pour rappeler la
nécessité de poursuivre l’effort de recherche et de
réflexion scientifique et éthique.
Les gènes portent une lourde symbolique, que
la communauté scientifique et médicale a construite
sans modération. Mise à part cette symbolique, la
publication du génome humain est-elle un grand pas
pour l’humanité ou un petit pas pour la science, un
non-événement, un résultat scientifique comme il
en est publié des milliers chaque semaine dans la
littérature spécialisée?
L’explication par l’ADN
a remplacé
l’invocation du Créateur
L’attrait pour le génome est l’aboutissement
d’une longue histoire. L’hérédité, autrement dit la
ressemblance parents/enfants, a été très tôt conçue
sur le mode de l’héritage. Les parents transmettent
leur maison et leur outil de travail, ils transmettent
aussi leurs caractères. On parle de patrimoine ou
d’héritage en génétique. Cependant, contrairement
au cas de la maison qui est transmise elle-même, on
considère que ce ne sont pas les caractères eux-
mêmes qui sont transmis, mais quelque chose de
virtuel qui les représente et qui les porte. La théo-
rie n’a pas changé depuis la nuit des temps. Seule
notre conception du support des caractères a pro-
gressé, du germe à l’homoncule, au cristal apério-
dique, pour aboutir à la conception actuelle d’un
« programme », comme celui de nos ordinateurs,
porté par une molécule. De cette théorie découle
l’évidente nécessité du décryptage d’un tel pro-
gramme…
Méfions-nous des évidences : en génétique,
l’explication est repoussée hors de la vie elle-même,
dans le monde sous-jacent des molécules. Le pro-
gramme génétique, qui aurait dû nous expliquer la
vie, apparaît aujourd’hui bien plus déroutant que
l’organisme lui-même. Ce qui nous rappelle des
errances antérieures de la biologie, qui aime à pla-
cer ailleurs, en l’occurrence dans les gènes, ce qu’elle
ne parvient à régler ici et maintenant. Pourquoi
avons-nous des bras ? Grâce au gène des bras.
Pourquoi avons-nous des yeux? Grâce au gène
des yeux. Autrefois, de la même manière, la créa-
tion était une explication universelle. Le Créateur
des religions traditionnelles, beaucoup plus inac-
cessible que le vivant lui-même, a quitté le champ
de la science. Dans le champ de la science, le Créa-
teur virtuel et omniscient porte le nom d’ADN.
« Le » génome humain
n’existe pas
L’impression d’immensité inaccessible se dégage
effectivement des premières cartes publiées. Au
début de l’année 2000, les banques de séquences
génétiques contenaient près de six milliards de
nucléotides. Cette quantité double actuellement
tous les six mois. Gènes seuls (fin des années
soixante-dix), puis génomes entiers d’organismes
simples comme les virus (années quatre-vingt), puis
génomes bactériens (années quatre-vingt-dix), le
rythme s’accélère. On dispose maintenant du séquen-
çage de plusieurs dizaines de génomes bactériens et
des génomes de la levure de bière, d’un ver et de la
drosophile. Le séquençage du génome de certaines
plantes, du génome d’un poisson et finalement celui
du génome humain sont imminents. Ajoutons à ce
stade que « le » génome de la drosophile ou de
l’homme n’existe pas, sauf à accepter l’idée dan-
gereuse d’une norme ou d’un proto-
type, car nous sommes tous différents.
Même les jumeaux, voire les clones, ne
sont pas 100 % identiques. Il faut donc
séquencer un premier génome, puis de
nombreuses variations de celui-ci. Par
exemple, « la » séquence « du » virus
du sida, conçue au départ comme s’il n’y en n’avait
qu’un, a laissé place à d’infinies variations. Et ajou-
tons aussi que, « le » génome une fois séquencé, il
restera, last but not least, à identifier le rôle de cha-
cun des gènes étiquetés : un copieux travail, même
si le nombre de gènes se réduit à 30000 ou 40000 au
lieu des 100000 ou 120000 envisagés naguère.
Comment passe-t-on du gène
à la protéine?
En fin de compte, depuis plus de vingt ans, les
gènes ont bien constitué un outil de recherche et de
technologie très précieux, mais ils ne nous ont jamais
livré la clef de la connaissance ultime du vivant. On
connaît parfaitement la correspondance entre l’ADN
et la séquence des acides aminés formant les pro-
téines. Mais on ne comprend toujours pas com-
ment, à partir de ce collier d’acides aminés, se
forme dans l’espace une protéine fonctionnelle.
Nous ne sommes donc pas près d’expliquer, en par-
tant du génome, comment s’organise un humain formé
de centaines de milliers de milliards de cellules com-
portant chacune des dizaines de milliers de protéines.
On peut même craindre que le réductionnisme molé-
culaire nous plonge dans la complexité du vivant,
pour ne pas dire dans la perplexité, et nous éloigne
rapidement de sa compréhension.
Il est révélateur que les articles consacrés au
génome, celui-ci compris, énoncent ce que nous
apportera ce travail, au futur, plutôt que ce qu’il
nous apporte, au présent. Il faut certes du temps pour
analyser, annoter, une telle montagne de signes. Mais
les génomes plus simples et connus depuis longtemps,
tels que celui du virus du sida (1985), s’ils ont effica-
cement guidé la recherche, n’ont pas fait entièrement
la lumière sur les problèmes qu’ils étaient censés trai-
ter. De même, la génétique humaine a identifié de
nombreux gènes fortement associés à des caractères
ou des maladies. Mais, comme toujours, une asso-
ciation statistique significative n’implique pas une
relation de cause à effet : les yeux bleus ne causent
pas les cheveux blonds. Et même lorsqu’il est avéré
qu’un gène est bel et bien responsable d’une maladie,
l’accumulation de marqueurs diagnostiques sans
moyens thérapeutiques est toujours délicate.
De nombreuses voix s’élèvent pour préparer l’ère
post-génomique. Selon de nombreux spécialistes,
nous devons revenir à la physiologie. La physiolo-
gie va-t-elle nous permettre de comprendre ce
qui se passe dans le génome, puisque le génome
a été incapable de nous expliquer la physiologie?
Espérons qu’avec les deux, nous avancerons…I
Dr Pierre Sonigo
Institut Cochin de Génétique Moléculaire, Paris.
Quelques références…
– André Pichot : Histoire de la notion de gène, Flammarion.
– Michel Morange : La part des gènes, Odile Jacob.
– Bertrand Jordan : Les imposteurs de la génétique, Seuil.
– Jacques Testart : Des hommes probables, Seuil.
– Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo : Ni dieu, ni gène, Seuil (à
paraître en octobre 2000).
éditorial
2000, l’année génome… et après ?
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N° 65 – 2000 – A.I.M.
Les progrès foudroyants de la génétique
promettent de nous donner (un jour…)
les clés du Vivant… Mais peut-être faudra-t-il,
pour les utiliser, revenir à la physiologie.

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