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Charles Baudelaire

Eloge Du Maquillage

In Praise Of Cosmetics

1863

XI.

IL EST UNE CHANSON, tellement triviale et inepte qu’on ne peut guère la citer dans un travail qui a quelques prétentions au sérieux, mais qui traduit fort bien, en style de vaudevilliste, l’esthétique des gens qui ne pensent pas. La nature embellit la beauté! Il est présumable que

le poète, s’il avait pu parler en français, aurait dit: La simplicité embellit la beauté! ce qui équivaut à cette vérité, d’un genre tout à fait inattendu: Le rien embellit ce qui

est.

La plupart des erreurs relatives au beau naissent de la fausse conception du dix-huitième siècle relative à la morale. La nature fut prise dans ce temps-là comme base, source et type de tout bien et de tout beau possibles. La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l’aveuglement général de cette époque. Si toutefois nous consentons à en référer simplement au fait visible; à l’expérience de tous les âges et à la Gazette des Tribunaux, nous verrons que la nature n’enseigne rien, ou presque rien, c’est-à-dire qu’elle contraint l’homme à dormir, à boire, à manger, et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l’atmosphère. C’est elle aussi qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer; car, sitôt que nous sortons

de l’ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C’est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l’anthropophagie, et mille autres abominations que la pudeur et la délicatesse nous empêchent de nommer. C’est la philosophie (je parle de

la bonne), c’est la religion qui nous ordonne de nourrir

des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n’est pas autre chose que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer. Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, vous ne trouverez rien que d’affreux. Tout ce qui est beau et noble est le résultat de la raison et du calcul. Le crime, dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. La

vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle, puisqu’il

a fallu, dans tous les temps et chez toutes les nations,

des dieux et des prophètes pour l’enseigner à l’humanité animalisée, et que l’homme, seul, eût été impuissant à la découvrir. Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité; le bien est toujours le produit d’un art. Tout ce que je dis de la nature comme mauvaise conseillère en matière de morale, et de la raison comme véritable rédemptrice et réformatrice, peut être transporté dans l’ordre du beau. Je suis ainsi conduit à regarder la parure comme un des signes de la noblesse primitive de l’âme humaine. Les races que notre civilisation, confuse et pervertie, traite volontiers de sauvages, avec un orgueil et une fatuité tout à fait risibles, comprennent, aussi bien que l’enfant, la haute spiritualité de la toilette. Le sauvage et le baby témoignent, par leur aspiration naïve vers le brillant, vers les plumages bariolés, les étoffes

chatoyantes, vers la majesté superlative des formes artificielles, de leur dégoût pour le réel, et prouvent ainsi, à leur insu, l’immatérialité de leur âme. Malheur à celui qui, comme Louis XV (qui fut non le produit d’une vraie civilisation, mais d’une récurrence de barbarie) pousse la dépravation jusqu’à ne plus goûter que la simple nature!

La mode doit donc être considérée comme un symptôme du goût de l’idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d’immonde, comme une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de réformation de la nature. Aussi a-t-on sensément fait observer (sans en découvrir la raison) que toutes les modes sont charmantes, c’est- à-dire relativement charmantes, chacune étant un effort nouveau, plus ou moins heureux, vers le beau, une approximation quelconque d’un idéal dont le désir titille sans cesse l’esprit humain non satisfait. Mais les modes ne doivent pas être, si l’on veut bien les goûter, considérées comme choses mortes; autant vaudrait admirer les défroques suspendues, lâches et inertes comme la peau de saint Barthélemy, dans l’armoire d’un fripier. Il faut se les figurer vitalisées, vivifiées par les belles femmes qui les portèrent. Seulement ainsi on en comprendra le sens et l’esprit. Si donc l’aphorisme:

Toutes les modes sont charmantes, vous choque comme trop absolu, dites, et vous serez sûr de ne pas vous tromper:

Toutes furent légitimement charmantes.

La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s’appliquant à paraître magique

et surnaturelle; il faut qu’elle étonne, qu’elle charme; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible. C’est dans ces considérations que l’artiste philosophe trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour ainsi dire, leur fragile beauté. L’énumération en serait innombrable; mais, pour nous restreindre à ce que notre temps appelle vulgairement maquillage, qui ne voit que l’usage de la poudre de riz, si niaisement anathématisé par les philosophes candides, a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées, et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, laquelle unité, comme celle produite par le maillot, rapproche immédiatement l’être humain de la statue, c’est-à- dire d’un être divin et supérieur ? Quant au noir artificiel qui cerne l’œil et au rouge qui marque la partie supérieure de la joue, bien que l’usage en soit tiré du même principe, du besoin de surpasser la nature, le résultat est fait pour satisfaire à un besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, une vie surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend le regard plus profond et plus singulier, donne à l’œil une apparence plus décidée de fenêtre ouverte sur l’infini; le rouge, qui enflamme la pommette, augmente encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau visage féminin la passion mystérieuse de la prêtresse.

Ainsi, si je suis bien compris, la peinture du visage ne doit pas être employées dans le but vulgaire, inavouable, d’imiter la belle nature, et de rivaliser avec la jeunesse. On a d’ailleurs observé que l’artifice n’embellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la beauté. Qui oserait assigner à l’art la fonction stérile d’imiter la nature? Le maquillage n’a pas à se cacher, à éviter de se laisser deviner; il peut, au contraire, s’étaler, sinon avec affectation, au moins avec une espèce de candeur.

Je permets volontiers à ceux-là que leur lourde gravité empêche de chercher le beau jusque dans ses plus minutieuses manifestations, de rire de mes réflexions et d’en accuser la puérile solennité; leur jugement austère n’a rien qui me touche; je me contenterai d’en appeler auprès des véritables artistes, ainsi que des femmes qui ont reçu en naissant une étincelle de ce feu sacré dont elles voudraient s’illuminer tout entières.

XI.

I REMEMBER a song, so worthless and silly that it seems hardly proper to quote from it in a work which has some pretensions to seriousness, but which nevertheless expresses very well, in its vaudeville manner, the aesthetic creed of people who do not think. ‘Nature embellishes Beauty’, it runs. It is of course to be presumed that, had he known how to write in French, the poet, would rather have said ‘Simplicity embellishes Beauty’, which is equivalent to the following startling new truism: ‘Nothing embellishes something.’

The majority of errors in the field of aesthetics spring from the eighteenth century’s false premise in the field of ethics. At that time Nature was taken as ground, source and type of all possible Good and Beauty. The negation of original sin played no small part in the general blindness of that period. But if we are prepared to refer simply to the facts, which are manifest to the experience of all ages no less than to the readers of the Law Reports, we shall see that Nature teaches us nothing, or practically nothing. I admit that she compels man to sleep, to eat, to drink, and to arm himself as well as he may against the inclemencies of the weather: but it is she too who incites man to murder his brother, to eat him, to lock

him up and to torture him; for no sooner do we take leave of the domain of needs and necessities to enter that of pleasures and luxury than we see that Nature can counsel nothing but crime. It is this infallible Mother Nature who has created patricide and cannibalism, and

a thousand other abominations that both shame and

modesty prevent us from naming. On the other hand it

is philosophy (I speak of good philosophy) and religion

which command us to look after our parents when they are poor and infirm. Nature, being none other than the

voice of our own self-interest, would have us slaughter them. I ask you to review and scrutinize whatever is natural—all the actions and desires of the purely natural man: you will find nothing but frightfulness. Everything beautiful and noble is the result of reason and calculation:

Crime, of which the human animal has learned the taste

in his mother’s womb, is natural by origin. Virtue, on the

other hand, is artificial, supernatural, since at all times and in all places gods and prophets have been needed to

teach it to animalized humanity, man being powerless to discover it by himself. Evil happens without effort, naturally, fatally; Good is always the product of some art. All that I am saying about Nature as a bad counsellor in moral matters, and about Reason as true redeemer and reformer, can be applied to the realm of Beauty. I am thus led to regard external finery as one of the signs

of the primitive nobility of the human soul. Those races

which our confused and perverted civilization is pleased

to treat as savage, with an altogether ludicrous pride and

complacency, understand, just as the child understands, the lofty spiritual significance of the toilet. In their naïf adoration of what is brilliant—many-coloured feathers,

iridescent fabrics, the incomparable majesty of artificial forms—the baby and the savage bear witness to their disgust of the real, and thus give proof, without knowing it, of the immateriality of their soul. Woe to him who, like Louis XV (the product not of a true civilization but of a recrudescence of barbarism), carries his degeneracy to the point of no longer having a taste for anything but nature unadorned.*

Fashion should thus be considered as a symptom of the taste for the ideal which floats on the surface of all the crude, terrestrial and loathsome bric-a-brac that the natural life accumulates in the human brain: as a sublime deformation of Nature, or rather a permanent and repeated attempt at her reformation. And so it has been sensibly pointed out (though the reason has not been discovered) that every fashion is charming, relatively speaking, each one being a new and more or less happy effort in the direction of Beauty, some kind of approximation to an ideal for which the restless human mind feels a constant, titillating hunger. But if one wants to appreciate them properly, fashions should never be considered as dead things; you might just as well admire the tattered old rags hung up, as slack and lifeless as the skin of St. Bartholomew, in an old-clothes dealer’s cupboard. Rather they should be thought of as vitalized and animated by the beautiful women who wore them. Only in this way can their sense and meaning

* We know that when she wished to avoid receiving the king, Mme Dubarry made a point of putting on rouge. It was quite enough; it was her way of closing the door. It was in fact by beautifying herself that she used to frighten away her royal disciple of nature.

be understood. If therefore the aphorism ‘All fashions are charming’ upsets you as being too absolute, say, if you prefer, ‘All were once justifiably charming’. You can be sure of being right.

Woman is quite within her rights, indeed she is even accomplishing a kind of duty, when she devotes herself to appearing magical and supernatural; she has to astonish and charm us; as an idol, she is obliged to adorn herself in order to be adored. ’Thus she has to lay all the arts under contribution for the means of lifting herself above Nature, the better to conquer hearts and rivet attention. It matters but little that the artifice and trickery are known to all, so long as their success is assured and their effect always irresistible. By reflecting in this way the philosopher-artist will find it easy to justify all the practices adopted by women at all times to consolidate and as it were to make divine their fragile beauty. To enumerate them would be an endless task:

but to confine ourselves to what today is vulgarly called ‘maquillage’, anyone can see that the use of rice-powder, so stupidly anathematized by our Arcadian philosophers, is successfully designed to rid the complexion of those blemishes that Nature has outrageously strewn there, and thus to create an abstract unity in the colour and texture of the skin, a unity, which, like that produced by the tights of a dancer, immediately approximates the human being to the statue, that is to something superior and divine. As for the artificial black with which the eye is outlined, and the rouge with which the upper part of the cheek is painted, although their use derives from the same principle, the need to surpass Nature, the result is

calculated to satisfy an absolutely opposite need. Red and

black represent life, a supernatural and excessive life: its black frame renders the glance more penetrating and individual, and gives the eye a more decisive appearance

of a window open upon the infinite; and the rouge which

sets fire to the cheek-bone only goes to increase the brightness of the pupil and adds to the face of a beautiful Woman the mysterious passion of the priestess.

Thus, if you will understand me aright, face-painting should not be used with the vulgar, unavowable object

of imitating fair Nature and of entering into competition

with youth. It has moreover been remarked that artifice

cannot lend charm to ugliness and can only serve beauty. Who would dare to assign to art the sterile function of imitating Nature? Maquillage has no need to hide itself or to shrink from being suspected; on the contrary, let

it display itself, at least if it does so with frankness and

honesty.

I am perfectly happy for those whose owlish gravity

prevents them from seeking Beauty in its most minute manifestations to laugh at these reflections of mine and to accuse them of a childish self-importance; their austere verdict leaves me quite unmoved; I content myself with appealing to true artists as Well as to those Women themselves who, having received at birth a spark of that sacred flame, would tend it so that their whole beings were on fire with it.

Excerpt from LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE / THE PAINTER OF MODERN LIFE, 1863

CAMOUFLAGE OF LARGE INSTALLATIONS

First published in 1939

Reprint on the 75 th anniversay in 2014 by K. Verlag / Press on the occasion of the exhibition

CounterIntelligence a project by Charles Stankievech Justina M. Barnicke Gallery Hart House University of Toronto January 23 — March 16, 2014

Editor + Design: Charles Stankievech

Scans: Heidelberg Nexscan F4200

Type: Caslon, Glypha & ZXX by Sang Mun

Digital Edition ver.1.1

ISBN: 978-0-9877949-8-7

A special limited edition of 10 books (with 2 artist editions) was printed in Berlin, including the camouflage swatches inserted as three colour plates hand painted using cosmetics by Charles Stankievech.

Gratitude: Richard Mosse, Anna-Sophie Springer, Stephanie Comilang, Pip Day Alana Leprich, Rebecca Gimmi, Christopher Régimbal & Barbara Fischer.

K. Verlag|Press

Karl-Marx-Platz 3

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& Barbara Fischer. K. V erlag |P ress Karl-Marx-Platz 3 12043 Berlin Germany info@k-verlag.com www.k-verlag.com