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ACTA SCALIGERIANA

Actes du Colloque International organisé pour le


cinquième centenaire de la naissance
de

JULES-CÉSAR SCALIGER
(Agen, 14-16 septembre 1984)
réunis par
J. Cubelier de Beynac et M. Magnien

Préface de Jozef Ijsewijn


Professeur à l'Université Catholique de Louvain
Avant-propos de J. François-Poncet
Sénateur, Président du Conseil général de Lot-et-Garonne, Ancien Ministre
Postface d'Alain Michel
Professeur à la Sorbonne

Recueil des travaux


de la Société Académique d'Agen
3e série - Tome VI
1986
SCALIGER ENTRE ARISTOTE ET VIRGILE

Scaliger est un Aristotélicien. L'enseignement du Stagirite tient une


place essentielle dans sa pensée philosophique. Il apparaît aussi comme
un Virgilien. On connaît son extrême admiration pour le poète de
Mantoue auquel il emprunte de manière concertée la plupart des
exemples de sa Poétique. Dès lors une question se pose. Les deux
démarches de pensée ne sont-elles pas contradictoires ? Entre Virgile et
Aristote ne faut-il pas chercher des intermédiaires - Platon par
exemple ?
Car il est nécessaire de respecter chez le poète un sens de la
transcendance qui ne se manifeste pas toujours dans l'école péri-
patéticienne. Mais ici encore, il convient de se montrer prudent. La
pensée d'Aristote a toujours admis bien des interprétations. Comme
l'atteste notamment son De subtilitate, Scaliger était proche des milieux
padouans, où l'on utilisait de manière originale les leçons de
l'Aristotélisme.
Notre enquête nous conduira donc au cœur de l'effort accompli par
Scaliger puisqu'elle portera, dans la théorie et dans la pratique, sur les
sources de sa pensée. Nous aurons à comparer la doctrine de la
Poétique avec les exemples qui s'y trouvent proposés. Mais cette
poétique ne prend sa véritable portée que par une confrontation avec la
pensée philosophique
de notre auteur.
*
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Il faut souligner d'emblée que Scaliger part d'une théorie classique


qui lie langage et imitation. Les mots sont notae rerum, « signes
distinctifs de la réalité ». L'auteur pose dès le
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début (I, 1) le primat des res. Toute poésie est imitation, soit qu'elle reproduise
ce qui existe, soit que, dans la fiction même, elle prenne le réel comme modèle.
L'imaginaire aussi affirme la primauté des choses.
Les mots vont donc apparaître comme notae rerum. Un tel enseignement
peut provenir de Platon, ou plus exactement du Pythagorisme, tel que le
philosophe l'expose dans le Cratyle, en le mettant à son compte, semble-t-il.
Mais dans la Poétique, III, 1, Scaliger prend vivement position contre cette
théorie : Liber hic Idea est a nobis inscriptus, non idcirco quia cum Platonicis
eo uerser in errore, ut putem a rebus ipsis natura sua concreata esse ; sed quia
res ipsqe quales quantaeque sunt, talem tantamque non illae sed nos efficimus
orationem. - « J'ai donné au présent livre (le livre III) le titre d'Idea, non que je
verse avec les Platoniciens dans l'erreur qui me ferait penser qu'ils tirent des
choses mêmes ce qui les fait exister selon la nature ; mais les choses mêmes,
selon leur qualité et leur grandeur, ce n'est pas d'elles mais de nous que notre
discours reçoit sa qualité et sa grandeur ». Nous travaillons comme fait le
peintre, à partir d'un modèle. Socrate est celui du tableau qui le représente ; il
en va de même pour la guerre de Troie, qui est le modèle de l'Iliade d'Homère.
Nous touchons ici l'un des problèmes de terminologie qui font l'originalité
de Scaliger. Par bien des points, il paraît se séparer de Platon. Il loue plus que
lui l'imitation, dont le philosophe de l'Académie se défiait grandement ; il
récuse la théorie pythagoricienne d'un langage où les mots, par leur sonorité
même, évoqueraient un sens fondamental. Pourtant, c'est en partie à Platon
qu'il doit le terme dont il se sert pour déterminer le plan de son ouvrage : Idea.
Nous devons donc revenir au texte fondamental par lequel il définit son
projet (II, 1). Scaliger s'oppose à certaines idées reçues que nous allons
préciser, et il écrit : Quin potius, si Plato-nem sequamur, e contrario
iudicemus. Plato enim rerum ordinem ita digessit. Idean incorruptibilem
separatam. Rem ab ea depromptam corruptibilem, quae ipsius Ideae imago
exsistat. Tertio loco picturam aut orationem : eodem enim modo referuntur et
sunt imagines specierum. Quare sicuti Idea erit forma picturae et orationis ita
res debuerit haberi pro forma picturae et statuae et orationis. A qua sententia
neutiquam discedendum censeo. Est enim consentanea eo ipso Aristotelicae
demonstrationi. « Bien plutôt, si nous suivons Platon, nous porterons un
jugement contraire. Platon en effet a développé de la manière suivante l'ordre
des choses. L'idée incorruptible séparée. La chose qui est tirée d'elle, qui est
corruptible, et qui existe comme image de l'Idée elle-même. En troisième lieu,
la peinture ou le discours : car leurs références se font de la même façon et ils
sont les images des espèces. Aussi, de même que l'Idée sera la forme de notre
réalité, de même la réalité devra être considérée comme la

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forme de la peinture, de la statue, du discours. Je pense qu'il ne faut en aucune
façon s'écarter de cette manière de voir. Elle s'accorde en effet en cela à la
démonstration d'Aristote ».
Voici donc que Scaliger a trouvé une façon de présenter et d'ordonner sa
recherche qui s'accorde à la fois avec les leçons de Platon et d'Aristote, malgré
les divergences que nous signalions en commençant.
Pour y parvenir, il a dû bousculer quelque peu les distinctions
généralement reçues. C'est à elles qu'il s'oppose au début du texte que nous
avons cité. Avouons qu'elles ont cours aujourd'hui encore et qu'elles paraissent
relever du bon-sens. Aristote avait insisté, comme on le fait encore, sur la
distinction entre la matière et la forme. Il laissait entendre - et ses lecteurs l'ont
suivi jusqu'à notre époque - que la matière se confond avec les contenus, ce que
les Latins ont appelé res, et la forme avec les mots et les procédés d'expression.
Mais Scaliger n'adopte pas ce point de vue. Il se rappelle que la poésie, dans le
langage, procède par imitation. La matière est ce qu'on imite. Elle ne se
confond donc pas avec le contenu des mots, qui ne sont eux-mêmes que des
imitations. La matière n'est pas constituée par les res mais par l’idea. D'où la
suite de notre texte : Erunt igitur res ipsae finis noster, quatenus earum species
imponuntur in materiam poeticae orationis. Orationis autem materia quid
aliud sit quam litera, syllaba et dictio ? id est aer aut membrana aut mens in
quibus ea sint tamquam in subiecto. Quare in Caesaris statua aes erit materia,
in Poesi dictio. - « Donc, les choses mêmes seront notre fin, pour autant que
leurs types spécifiques sont imposés à la matière du discours poétique. Quant à
la matière du discours, que peut-elle être d'autre que la lettre, la syllabe,
l'expression ? c'est-à-dire l'air, une membrane ou l'esprit, dans lesquels cela se
trouvera comme en un sujet. C'est pourquoi dans la statue de César, le bronze
sera la matière, dans la poésie l'expression ».
Paradoxalement, les res cessent de coïncider avec la matière du discours
qui, selon une conception proche du Stoïcisme, se confond avec la sonorité
même des mots, leur rythme, leurs deli-neamenta. Ces problèmes fourniront
effectivement son contenu au livre III, intitulé Hylé. Mais, dans le livre II
(Idea), l'auteur aborde d'autres questions. Quels sont les modèles fondamentaux
que constitue l'idée ? D'abord le type (le genre ou l'espèce s'il s'agit des
hommes). Ensuite, la substance et l'accident. Enfin, les fonctions et les devoirs
qui définissent, notamment, la persona en tant que rôle. Comment distinguer
un orateur et un médecin ? Quelles sont les uirtutes poeseos ? On arrive tout
naturellement à une réflexion sur les caractères du style et à la paraskeué, qui
constitue le sujet du livre IV.
On voit la richesse et l'originalité de la pensée qu'exprime Scaliger. Elle
permet d'accorder Platon et Aristote. Au lieu de se présenter comme une
réflexion banale sur l'imitation, qui ne

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mettrait en jeu que les contenus, elle fait voir que, dans la démarche
poétique que nous décrivons, c'est le langage qui est en jeu. Il s'agit du
sens, c'est-à-dire de la liaison entre les signifiants et les signifiés, de leur
référence à l'être dans l'expression. Le recours à l'Idée devient dès lors
utile et les rapports entre la forme et la matière se trouvent inversés. On
songe à un mot de Flaubert, qui lui aussi était à la fois platonicien et
formaliste. Il le prononce dans une lettre à George Sand du 3 avril
1876 : « Ce qui paraît être extérieur est tout bonnement le dedans ».
*
*
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L'analyse qui précède justifie le plan des Poetices libri. Elle met
aussi en lumière l'originalité de Scaliger et la profondeur de sa
conception de l'imitation qui, tout en plaçant l'accent sur les res, ne
méprise pas les uerba et la théorie de la signification. Mais nous
constatons également que toute cette théorie suppose une réflexion
philosophique de caractère approfondi, où Platon rencontre Aristote.
Nous voudrions insister maintenant sur ce point.
Par ses origines, Scaliger se rattache à l'école des médecins
padouans, Pomponazzi, Cardan. On doit s'en souvenir pour comprendre
par quelles voies il a rejoint les Péripatéticiens. Nous voulons souligner
que de telles constatations inspireront notre méthode. Nous aurons
l'occasion de consulter le De subtilitate, que Scaliger rédige à peu près
à la même époque que les Poetices libri. Nous ferons ainsi apparaître
l'unité philosophique de sa pensée.
Certes, il a trop de personnalité pour adopter toujours les thèses des
personnages que nous avons cités. Mais il les rejoint dans leur
problématique et dans certaines options fondamentales. Cela est vrai
d'abord (en dehors même des questions traitées dans le De subtilitate)
quand il s'agit d'esthétique. Fracastor est l'un de ces médecins poètes qui
méditent alors sur la structure du vivant. Scaliger n'a sans doute pas pu
connaître, quand il écrivait nos textes, son Naugerius. Mais il en rejoint
exactement les tendances majeures et cela ne nous étonne pas, puisqu'il
veut concilier Platon et Aristote. Fracastor y parvenait en combinant la
notion de perfection - chère au Stagirite - et celle d'idéal - qui se rattache
à l'Académie. Il ne faisait en cela que renvoyer à la théorie cicéronienne
exposée dans L’Orator , 7 sqq. : Cicéron expliquait que l'orateur
optimus, celui dont on ne perçoit que l'Idée, au sens platonicien du
terme, réunissait en une harmonieuse synthèse toutes les qualités
particulières. Scaliger ne connaît peut-être pas le Naugerius, disions-
nous, mais il a certainement lu L’Orator . Les questions qu'il se pose au
départ lui sont communes avec Fracastor. Il est naturel que les mêmes
causes produisent les mêmes effets et que les réponses soient voisines.
Scaliger, comme Fracastor, comprend que l'artiste, au-delà du réel,
cherche à construire l'idéal : il procède par l'admiration qui, dans la
matière sensible, décèle la forme divine.
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Une telle manière de penser comporte évidemment des implications
métaphysiques. Aristote avait été un philosophe de la forme et de la matière.
Ses successeurs pouvaient à leur gré mettre l'accent sur l'un ou l'autre aspect.
Nous venons de constater que Scaliger s'inspire de Platon pour concevoir la
forme. C'est en cela, précisément, qu'il instaure un débat avec Cardan. Celui-ci
était influencé par l'idée stoïcienne d'une divinité immanente et matérielle.
C'est dans un tel esprit qu'il avait écrit un De subtilitate. Scaliger lui répond en
utilisant le même titre. Pour lui, la forme est transcendante. Dieu l'imprime
dans la matière comme un sceau. Si l'on veut user d'une image familière, on
pourra proposer celle-ci : pour Cardan la forme naît de la matière même et de
sa disposition quantitative. On s'en aperçoit quand on applique une recette de
cuisine : tout dépend du dosage, un cheval, une alouette... Mais d'autres
répondront qu'il faut tenir compte également du coup de main, et du projet que
se propose le cuisinier. Scaliger opterait assurément pour la seconde
conception. Il veut, dans la matière, retrouver la sagesse, qui est artiste, c'est-à-
dire fine et non diffuse (tel est le sens véritable qu'on doit donner à subtilitas).
A cela s'ajoute, comme nous le laissions pressentir, une réflexion sur le
langage. Scaliger reproche ici à Cardan de s'être laissé induire en erreur par
certaines définitions scolastiques de la vérité (que les philosophes classiques
reprendront quelquefois sans assez de prudence) : adaequatio rei et intellectus.
Il ne suffit pas, dit notre auteur, d'établir une relation entre res et mens. Il faut
aussi faire intervenir oratio (cf. De subtilitate, Exerc. 2).
Eadem enim mensura est rei et mentis, mentis et orationis. Il existe une
proportion analogique où le logos tient sa place aussi bien que l'esprit :
res/mens/oratio - référant, signifié, signifiant. On voit ce que Scaliger a
compris : la théorie de la vérité ne peut pas être séparée d'une réflexion sur le
langage.
Tels sont, dans leur précision et leur modernité, les enseignements de
Scaliger. Certes, sa doctrine est fondamentalement classique par la place
qu'elle donne aux res, par le lien rigoureux qu'elle établit, grâce à la forme,
grâce à l'Idée, entre les mots et les choses. Scaliger n'est pas nominaliste et il
ne croit pas, comme certains modernes, que le sens soit produit par les
écrivains. Mais il connaît dans leur totalité les exigences du langage, de sa
transparence, de ses figures. On ne s'étonne pas que les Jésuites aient fait son
succès au début du XVIIe siècle : tous les éléments sont réunis chez lui pour
rendre possible la profonde connivence qui va s'établir en cet âge d'or entre le
classicisme et le baroque.
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Nous n'avons pas encore parlé de Virgile. Nous le ferons maintenant. Car
nous allons passer de la théorie à la pratique.

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Or, le poète latin a réalisé le premier dans une œuvre la synthèse que nous
venons de proposer. Il n'est donc pas étonnant que Scaliger lui demande
l'essentiel de ses exemples, et cela ne provient pas d'un attachement superficiel.
Nous avons dit quels étaient les domaines de l'idea selon notre auteur : la
personne, les vertus du discours. Nous y revenons maintenant avec Virgile.
Donc, le poète, qui cherche l'idéal, doit se proposer d'abord une certaine
image de l'humain. Après Cicéron, notre critique parle de persona. D'après lui,
c'est dans cet esprit qu'il faut comprendre la présentation d'Enée. Beaucoup de
critiques l'ont trouvée décevante. Tel n'est pas l'avis de Scaliger : pour lui Enée
est un modèle. Il apparaît d'abord comme l'image idéalisée d'Auguste, le
portrait du parfait dirigeant - princeps. On peut en faire la démonstration selon
les catégories mêmes d'Aristote. Du point de vue de la substance, il réunit en
lui-même les principales vertus : pietas, fortitudo, chasteté. Du point de vue de
l'accident, il est sedens. Qu'est-ce à dire ? Virgile raconte comment Enée a
remplacé le pilote Palinure qui, vaincu par le sommeil, s'est laissé tomber dans
la mer :
Ipse sedens clausumque regit uelisque ministrat.
« Lui, assis, tient le gouvernail et s'occupe des voiles ».
Scaliger se réjouit qu'Enée soit assis : Sedentem autem maluit : quia
sedendo euadit anima sapientior (II, 12) : « Il l'a préféré assis : car l'âme est
plus sage quand on est assis ». Laissons à notre auteur la responsabilité de ce
jugement. Notons qu'il s'efforce en tous points de présenter le héros virgilien
comme un modèle défini selon les normes de la philosophie.
Elles interviennent aussi quand les descriptions concernent des choses ou
des états physiques. A cet égard, un texte assez curieux est relatif aux rêves.
Dans l'Enéide, X, 640, Virgile emploie les expressions suivantes à propos de
l'apparition des morts :
... Morte obita quales fama est uolitare figuras
aut quae sopitos deludunt somnia sensus...
« Ainsi après la mort, selon la renommée, volent ça et là des figures ; tels
les songes qui trompent nos sens endormis ».
Scaliger admire, dans l’Hypercriticus, 5, la précision des termes employés
par le poète. Celui-ci a raison d'employer l'expression fama est à propos de
fantômes. Il parle de même avec compétence des songes qui « trompent les
sens endormis ». Non enim eluduntur non sopiti : « ils ne se laissent pas
tromper s'ils ne sont pas endormis ». Scaliger ajoute : Hoc disces apud Aristo-
telem. Le Stagirite enseignait que « les sens ne se trompent pas ». Le poète a-t-
il eu vraiment des intentions si précises ? En tout cas, Scaliger les lui attribue et
il manifeste ainsi une croyance dans le sensible qui pourrait passer par la
tradition thomiste.
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Nous avons dit que la réflexion sur l'Idea conduit tout naturellement à une
théorie du langage, de ses figures, de ses vertus, de ses caractères, de ses «
idées » précisément, comme disait Hermogène au temps de Marc Aurèle en un
sens non platonicien, lorsqu'il classait sous ce vocable les différents styles.
Scali-ger connaît la doctrine d'Hermogène. Il présente à son tour une théorie
détaillée des genres d'expression et les exemples qu'il propose sont le plus
souvent virgiliens. Il peut ainsi manifester ses préférences. Voici, en
particulier, les remarques sur uenustas et suauitas (qui correspondent à peu
près à la et à la
des Grecs). Suauitas alia est a uenustate. Addit enim decori ac
pulchritudini suauitas, quotiens uenustum uultum deli-cata omnia commendant
(...). Venustas igitur est décor ipsius compositionis, quemadmodum supra
dicebamus. Suauitas autem uenustatis species delicata Tota Aeneis uenusta
est; suauis non tota... « La suavité est distincte du charme. En effet quelque
chose s'ajoute à la grâce et à la beauté quand il y a suavité, toutes les fois qu'un
visage charmant est recommandé par toutes les délicatesses (...). Le charme
donc est la grâce qui relève de l'agencement même, comme nous le disions plus
haut. Quant à la suavité, c'est une espèce délicate du charme. Toute l'Enéide a
du charme, mais elle ne possède pas toujours la suavité ».
On peut discuter autour de ces nuances. Il faut à tout le moins en
reconnaître la finesse. Scaliger atténue beaucoup la portée du charme
(uenustas) qu'il rapproche de la grâce et de la beauté. Il constate que Virgile
évite souvent les douceurs musicales de la délicatesse et qu'il préfère une
certaine rudesse qui n'exclut pas la séduction (de cela notre auteur est
intimement persuadé !). Scaliger manifeste ainsi la séduction qu'exerce sur lui,
dans sa rudesse même, une poésie héroïque. Il pense aux lacrymae decorae
d'Euryale : gratior et pulchro ueniens in cor-pore uirtus. La suauitas ajoute à
cela la « délicatesse », qui se traduit notamment par l'euphonie. Force austère et
délicatesse, dans leur contraste et dans leur unité, seront effectivement les
qualités que recherchera la littérature au début du XVIIe siècle.
Notons bien que les termes qui sont ainsi à la fois utilisés et transposés
appartiennent à une tradition platonicienne et péripatéticienne tout ensemble,
qui est celle d'Hermogène et dont la formulation latine, proposée pour
l'essentiel au début de la Renaissance par Georges de Trébizonde, est souvent
celle de Cicéron. La notion de decorum ou de uenustas, en particulier, a été
précisée par le grand orateur, que Scaliger admirait fort, on le sait, et qui
suivait à la fois les leçons d'Aristote et de l'Académie.
C'est en ce sens que notre critique développe sa théorie littéraire, aussi
bien que sa pensée philosophique. Il arrive ainsi à certains des textes qui, à la
fois, l'ont rendu célèbre et ont entraîné à son sujet les plus graves
contestations : la comparaison entre Virgile et Homère. On sait combien les
Romantiques
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lui ont reproché la préférence qu'il accorde au poète latin et qu'il formule à sa
manière polémique et péremptoire. Les hommes du XIXe siècle (et il ne s'agit
pas seulement des amis de Victor Hugo mais aussi des néo-classiques comme
Nisard) lui ont reproché d'opposer et de préférer une écriture savante et
élaborée à l'ingénuité d'Homère, qui traduit la conscience primitive de son
peuple.
Mais, précisément, nous l'avons dit en commençant, Scaliger est un
critique-professeur qui, dans la création poétique, s'intéresse spécialement à
l'imitation, c'est-à-dire à la mise en œuvre des moyens linguistiques et à la
transmission de la culture. Dès lors, Virgile présente un intérêt exceptionnel.
Dans l'ordre du langage, nul mieux que lui ne met en acte les vertus combinées
de la force et de la délicatesse. Il est à la fois grandis et breuis.
Il évite ainsi un ensemble de défauts que Scaliger définit à sa manière,
sans ambages et avec précision : in cacozelia igitur necesse est nos ineptire.
Aut enim turgebimus ut Statius ; aut obs-curabimus, ut Lucanus ; aut
atteremus, ut Silius (III, 27). Il faut éviter la cacozelia, ou recherche excessive,
tout en conservant les qualités d'une poésie savante. Virgile y est parvenu, ses
successeurs ont plus ou moins échoué : Stace s'est laissé aller à l'enflure,
Lucain à l'obscurité. Silius Italicus est plat : il écrase et lamine tout.
Les qualités propres à Virgile se manifestent surtout dans la comparaison
avec Homère. Et, certes, on est parfois étonné par la manière de sentir de
Scaliger. Il apprécie peu la rencontre d'Ulysse et de Nausicaa. Elle lui paraît
totalement privée du décorum qui convient à un roi. Enée se présente mieux au
chant VIII quand il vient, avec ses guerriers, rendre visite à Evandre. Nous
sourions. Mais il ne faut pas oublier que Scaliger a été soldat, qu'il vit à une
époque encore proche de l'âge féodal. Il ne sépare pas la poésie d'une certaine
manière de rendre les honneurs.
D'une manière plus profonde, notre critique oppose à ce qui lui apparaît
comme la gaucherie homérique, la souplesse du style virgilien, qui est capable
de rendre la vie parce qu'il est grandis, mollis, uenustus, delicatus. Nous le
verrons en suivant, dans les textes mêmes, une des comparaisons qu'il nous
indique.
Il confronte en particulier le chant XVIII de l'Iliade qui décrit la douleur
d'Achille allant se plaindre à sa mère après la mort de Patrocle, et le début de
l'histoire d'Aristée au chant IV des Géorgiques. L'imitation est, de ce fait, assez
étroite. Voici d'abord le texte d'Homère (traduction Flacelière, Pléiade) : « ...
Achille pousse alors un formidable cri, qu'entend sa noble mère assise tout au
fond des abîmes salés, auprès de son vieux père. Elle pleure à son tour. Des
déesses bientôt se rangent autour d'elle, celles qui pour séjour ont le gouffre
marin, toutes les Néréides. Voici Glaucé, Thalie avec Cymothoé, Actée
avec
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Lymnoreia, Iéra, Amphithoé Mélitée, Agave, Noto, Proto, Phé-rouse avec
Dyaméné » (XVIII, 32sqq).
Le texte correspondant des Géorgiques est bien connu (IV, 317 sqq) :
Pastor Aristaeus fugiens Peneia Tempe amissis, ut fama, apibus
morboque fameque tristis ad extremi sacrum caput adstitit
amnis multa quaerens : atque hac affatus uoce parentem : « ...
Inuisum fatis genuisti ? aut quo tibi nostri pulsus amor... ? »
(324 sq).
Vient ensuite la description de la déesse (334 sqq) : Eam circum
Milesia uellera Nymphae carpebant hyali saturo fucata colore
Drymoque Xanthoque Ligeaque Phyllodoceque caesariem
effusae nitidam per candida colla Nesaee Spioque Thaliaque
Cymodoceque Cydippeque et flaua Lycoris, altéra uirgo, altéra
tum primos Lucinae exerta labores...
Le passage démarque exactement l'énumération homérique. Tout au plus
doit-on remarquer que les noms grecs prennent ici un caractère plus exotique.
Virgile conclut :
Aque Chaodensos diuum numerabat amores
carminé quo captae, dum fusis mollia pensa
deuoluunt iterum maternas impulit aures
luctus Aristaei...
Scaliger ne nous indique guère les raisons de sa préférence. Il ne recourt à
aucune analyse précise. Il déclare seulement : ... moderatio et numeri et rerum
prudentia maior Virgilio ». Mais nous pouvons refaire le travail pour notre
compte et chercher si nous retrouvons ses raisons.
Au premier abord, nous devons reconnaître qu'Homère apparaît comme le
poète fondateur chez qui presque toute la création poétique, avec ses
techniques mêmes d'expression, prend sa source. On admire sa puissance et sa
hardiesse. L'immense cri d'Achille nous saisit au cœur. Mais Scaliger trouve
sans doute qu'il manque de sagesse et de modération. De fait, Virgile transpose
le texte homérique dans une autre légende et la tonalité se trouve transformée.
A la souffrance violente se substitue la nostalgie. Tout commence par l'image
mélodieuse de Tempe (exprimée dans une nuance de regret). Et soudain, au
début de deux vers successifs, ces mots : tristis... multa quaerens. La tristesse
prend la place de la colère. Dès qu'Aristée s'adresse à sa mère, un autre terme
paraît : pulsus amor. On s'aperçoit qu'il régit tout le poème. Il donnera sa
nuance profonde à la description qui suit. On note au passage que Virgile se
distingue d'Homère

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par les brèves esquisses d'images qu'il nous propose avec une admirable finesse
d'écriture :... carpebant... candida colla. Mais, à la fin, la description se résout
en récit et de nouveau c'est un récit d'amour - l'essence même du chant
poétique.
On voit où réside la différence entre Homère et Virgile. Le second vient
très tard. Il ne peut que reconnaître les beautés du premier, les imiter avec les
moyens nouveaux que lui donne la culture de son temps. Il devient alors
capable d'exprimer la nostalgie de l'amour et de joindre le clair-obscur à la
transparence. Lorsque Baudelaire viendra plus tard, lorsqu'il voudra évoquer
Andromaque ou les femmes sur le rivage, il pensera à Virgile, non à Homère. Il
cherchera, lui aussi, en le mêlant à la force et parfois à l'horreur, l'idéal de
l'expression et le platonisme du discours. On voit que la critique de Scaliger
n'est pas purement négative. Il a tort d'attaquer si naïvement Homère. Mais il
perçoit très justement les vertus de Virgile.

**
Nous pouvons maintenant conclure, en soulignant à la fois l'exactitude
historique et la portée philosophique des enquêtes de Scaliger. Grâce à sa
lecture de Virgile, il concilie Platon et Aristote dans une tradition classique, qui
prétendait justement accorder le Lycée et l'Académie. Nous pensons
essentiellement au grand texte sur Idea que Cicéron écrit dans l'Orator, 7 sqq...
Scaliger connaît cette tradition fondamentale. Mais, s'il se tourne si volontiers
vers elle, c'est qu'il appartient initialement à l'école de Padoue. L'unité qui
existe entre ses livres de poétique et son traité philosophique (De subtilitate)
doit être soulignée. L'Aristotélisme pouvait déboucher sur deux tendances,
l'une, plus stoïcienne ou averroïste, qui menait à la « finesse », l'autre, plus
platonicienne et plus conforme aussi à la tradition scolasti-que, qui mettait
l'accent sur la forme. Scaliger choisit la seconde. Ainsi se trouve définie la
problématique qui restera présente chez les meilleurs écrivains du XVIIe siècle.
Il appartiendra peut-être à Pascal de concilier les deux exigences.
Nous voyons donc que Scaliger, dont les Jésuites diffuseront l'œuvre,
fonde ainsi dans ce qu'elle a d'essentiel la tradition classique et baroque. Il tend
à concilier les deux exigences de la sagesse antique : unité, infinité. Virgile l'y
aide, lui qui est bref et immense, humble et sublime, grandis, mollis, uenustus,
suauis.
Ainsi se définit une réflexion qui touche en même temps à la
métaphysique et à la théorie du langage. Scaliger nous semble profondément
moderne parce que sa poétique ne s'intéresse pas uniquement aux contenus
mais repose sur une théorie du signe (res, mens, oratio). Ceci dit, il n'y a pas
lieu de s'étonner d'une telle « modernité ». Nous devons prendre l'histoire des
idées dans le bon sens et reconnaître que nous dépendons encore d'Aristote.
Les solutions que propose la sémiologie actuelle

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entrent dans une problématique qui n'a pas tellement changé. Elles vont plutôt
dans le sens de Cardan. Beaucoup croient, aujourd'hui encore, que
l'individuation se fait par la matière, dans le travail producteur. Scaliger, très
fermement, a donné ses arguments contre ces vues. Il a défendu les formes et
associé Platon et Aristote pour soutenir ses idées. La matière même est pleine
d'idéal. C'est lui qui donne la forme, qui constitue l'esprit de l'être, la sagesse
incréée à laquelle on doit obéir. Tout se résume dans la définition de Dieu par
laquelle Scaliger conclut son De subtilitate : Ante omnia, post omnia, toîus,
unus, ipse. Pour rassembler dans l'éternel l'unité et la totalité, il faut une forme.
C'est le moi parfait : ipse.

Alain MICHEL, Université de


Paris-Sorbonne.

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SOURCES OF JULIUS CAESAR SCALIGER'S
Poetices libri septem as a Guide
to Renaissance Poetics

In the course of preparing annotation to Books I and II of an


English translation of Julius Caesar Scaliger's Poetices libri septem (1),
it occurred to me that the sources Scaliger uses do not always seem to
be quite what an orthodox student of the history of Renaissance theory
might expect. That is, the profile they exhibit in his work may suggest
some revision of perhaps all too common assumptions regarding the
nature and genesis of critical theory during the sixteenth and
seventeenth centuries. Certainly they call in question the indebtedness
to Aristotle that students of Neoclassicism have tended to assume ever
since the days of Lintilhac and Brinkschulte (2).
Generally speaking, specialists in poetic theory are inclined to
think that Renaissance poetics, as distinct from Medieval.
1. Currently underway in Los Angeles, California, under the editor-in-chief, Professor
Catherine Dunn-Phelan, Department of English, California State University at Northridge,
Northridge, California. I am most grateful to her and to Professor Albert Baca, Department of
Foreign Languages, California State University at Northridge, for sharing their unpublished work
with me. Without their notes, this study would have been impossible.
2. Eugene LINTILHAC, De J.-C. Scaligeri Poetice, Paris : Hachette, 1887; Eduard
BRINKSCHULTE, Julius Caesar Scaligers kunsttheoretische Anschauungen und deren Hauptquellen, «
Renaissance und Philosophic Beitràge zur Geschichte der Philosophie», Vol X; Bonn : Verlag von
Peter Hanstein, 1914 (This work must not be confused with Dr. Brinkschulte's more readily
available inaugural dissertation of the same title, which consists of only Part I of this work).

75
derives essentially from direct exposure to the great critical works of classical
antiquity, to which Renaissance humanism in Scaliger's time was devoting
fresh attention : Plato's Republic and various of the Socratic dialogues ;
Aristotle's Poetics and Rhetoric; Horace's Ars poetica; and - to a much lesser
extent-Longinus' On the Sublime. As historians of criticism are quite aware,
there are two caveats to be observed before approaching these venerated
documents as keys to Renaissance thinking. First, there were textual
differences between the versions that we respect today and those actually used
by Renaissance scholars. Aristotle's famous definition of tragedy in the Poetics
is a notorious example. As many have pointed out, there was a fatal hiatus in
the textus receptus current in the cinquecento that made reading the document
as we do today impossible, and the very passages elsewhere in the work that
could have straightened the difficulties out were also garbled (3). In short, to
understand Renaissance perceptions, resort must be had to the « corrupt » texts
then available, not to texts that classical scholars today accept as valid. The
second qualification is more important. When Renaissance critics approached
the ancient Greek texts, so Marvin T. Herrick and Bernard Weinberg convinced
nearly everyone years ago, they did so with habits of mind that modified and
distorted the meaning of seminal works (4). Thus, Aristotle as read in the
sixteenth and seventeenth centuries was not true Aristotle but a pseudo-
Stagirite that emerged as Renaissance commentators interpreted the Poetics in
light of more familiar Latin authors like Horace or Cicero, and thereby imposed
on Aristotle interpretations that often twisted the sense of the original beyond
recognition or even recovery.
Now, whether one thinks of this process as a fusion (Herrick) or as a
distortion (Weinberg), the assumptions remain 1. that, in turning its back on the
Middle Ages, Renaissance humanism nevertheless sought, however
unsuccessfully, to come directly to grips with Plato, Aristotle, Horace, etc., and
2. that the basic source of critical inspiration in the cinquecento was Athens
and Rome in the height of their critical glories. As for a great humanist like
Scaliger, since there has been virtually no doubt of the identity of his principal
Leitsterne, it is not surpri-
3. See my introduction to Daniel HEINSIUS, On Plot in Tragedy, trans. Paul R. SELLIN and John
J. Mc MANMON, Northridge : San Fernando Valley State College Foundation, 1971, pp. xvii-xviii,
nn. 14-17. Cf. my « From Res to Pathos : The Leiden "Ordo Aristotelis" and the Origins of
Seventeenth-century Recovery of the Pathetic in Interpreting Aristotle's Poetics, », Ten Studies in
Anglo-Dutch Relations, ed. J. A. VAN DORSTEN, London : Oxford University Press, 1974, pp. 72-78.
4. MARVIN T. HERRICK, The Fusion of Horatian and Aristotelian Literary Criticism, 1531-
1555, Urbana : University of Illinois Press, 1946 ; Bernard WEINBERG, « Robortello on the Poetics
», Critics and Criticism Ancient and Modern, ed. R. S. CRANE, Chicago : The University of
Chicago Press, 1952 ; idem, « From Aristotle to Pseudo-Aristotle », Comparative Literature, 5
(1953), 97-104 ; idem, A History of Literary Criticism in the Italian Renaissance, Chicago : The
University of Chicago Press, 1961, I, 349-352 and II, 797-813.

76
sing that the main source study as yet devoted to the Poetices libri septem
should restrict its scope to Aristotle, Horace, and Vida, with the main emphasis
upon Aristotle, of course (5). However, wrestling with Scaliger's treatise, which
is surely one of the most seminal of cinquecento critical texts, has planted seeds
of doubt in my mind about some of these claims. That is, examination of the
sources which Scaliger actually seems to have used in assembling essential
portions of his work suggests that the authorities on which he depended
firsthand were neither the main documents of ancient Greece nor their
Augustan successors at Rome, but a later, pre-Patristic Latin and Greek
criticism that reflects traditions somewhat different (albeit themselves derived)
from the main stream of theory that we usually associate with Renaissance
humanism. Although Books III (« Idaea »), IV (« Parasceue »), and VII («
Epinomis ») contain important, indeed essential, critical ideas, nevertheless
Book I of the Poetices libri, the « historical » book, lays down the funda-
mentals of Scaliger's theories. It will therefore suffice, I think, if, in the interest
of time and space, we confine the ensuing analysis to this book, since his
statements therein should prove amply revealing.
Let us begin with some simple data regarding critical authors that Scaliger
used and compare the frequency with which he cites them. Since not all sources
have as yet been identified - could they ever be ? - and since Scaliger does not
always cite an author even if he uses him, one must not regard these « statistics
» as ironclad in their validity. Nevertheless there are, I think, clear trends. In
light of Scaliger's aggressive, explicitly anti-Aristotelian stance throughout the
work, one would expect Book I to be overflowing with references to Aristotle's
Poetics. Yet adequate annotation of this book would require identification of
but some thirty references to all of Aristotle (6). These works range from the
Rhetoric, the Nichomachean Ethics, and the Poetics to the Problems and the
Historia animalia. Of these, the text most cited is indeed the Poetics, yet
references to it total no more than one half - i. e., fourteen - of all allusions in
Book I to « the Philosopher », as Scaliger terms him (7). What is more, one
cannot always be sure that the information is taken directly from Aristotle. In a
number of instances, Scaliger could

5. BRINKSCHULTE, Part II, pp. 43-121.


6. Julius Caesar SCALIGER, Poetices libri septem : Faksimile-Neudruck der Aus-gabe von
Lyon 1561 mit einer Einleitung von August Buck, Stuttgart-Bad Canns-tatt : Friedrich Frommann
Verlag, 1964, Book One, Chapter I, page 3, column i, section a ; II, 4, ii, b ; 5, i, a ; 5, ii, d ; 6, i, b ;
III, 6, i, c (taken from Athenaeus) ; ibid. ; V, 11, i, a ; 11, i, c ; 11, ii, a ; VI, 12, i, a ; IX, 17, i, d ;
X, 18, ii, a ; X, 18, ii, c ; XII, 20, i, b ; XIV, 22, ii, b ; 23, i, c ; XIX, 30, i, c ; 31, i, a ; 31, i, b ; 31,
i, d ; XXII, 38, i, b ; 38, i, d ; XXX, 43, i, b ; XLII, 46, i, c ; XLVIII, 50, ii, b ; 51, i, b ; L, 52, i, c ;
LV, 53, ii, b ; ibid.
7. Specifically, II, 4, ii, b ; 5, i, a ; 5, ii, d ; 6, i, b ; III, 6, i, c (twice) ; V, 11, i, a ; 11, i, c ; 11,
ii, a ; VI, 12, i, a ; X, 18, ii, a ; 18, ii, c ; XII, 20, i, b ; XLII, 46, i, c

77
have easily derived it from a secondary source, and in some there is no doubt
that he did.
Although Scaliger's use of the verb fingo and allied spin-offs of the word
detectable in a variety of associations scattered throughout the work seems
heavily tinted with Plato, Socrates fares even less well than the Stagirite. Out
of a total of some twenty references demanding annotation - the texts include
the Symposium, Laws, Timaeus, and Philebus - there are but two obvious
allusions to the Republic, both in the same chapter, incidentally (8). Scaliger's
favorite work, if allusion accurately reflects favor, is the Ion, to which we find
at least four direct references (9). There seems to be no mention of Longinus,
but such neglect is anything but abnormal in a sixteenth-century author.
The paucity of direct reference to the chief monuments of Greek criticism
seems not so surprising as the meager number of allusions to classical theory in
Latin, especially since Scaliger's specification of the ends of poetry seems to be
imbued with Horace's prodesse aut delectare (10). Although Horace's poetry
enjoys many citations, particularly the Carmina, Epodes, and Satires,
references to the collection of Epistolae as a whole number but eight, and, to
one's astonishment, there are only four clear references to the Ars poetica
among them (11). In this light, it begins to seem hard to claim that Scaliger
dilutes Aristotle or Plato with Horace or opposes Horace to Aristotle, for in fact
he seems to display relatively little concrete reliance on specific texts in any of
these authors. As for Cicero and Quintilian, there is again not much
demonstrable attention of a specific kind paid to either. Cicero gets some ten
notes, with maybe two devoted to the Orator, while Quintilian shows up
around six times, mostly clustered in Chapter I (12). Furthermore, Scaliger
often quarrels with both of these authorities, expecially Quintilian, just as he
did with Aristotle.
Who, then, are Scaliger's chief authorities, if any ? On whose information
does he most rely ? Naturally, in any historical survey of ancient literature such
as Book I presents, secondary literature regarding the poetry and drama of
antiquity is
8. I, 2, i, a ; 2, ii, a ; 3, i, c (twice) ; II, 3, ii, b ; II, 4. i. b ; 4, i, d (twice) ; 4, ii, c ; 5,
i, a (Republic) ; 5, i, b (twice) ; 5, i, c ; 5, i, d ; 6, i, b (Republic) ; IV, 9, i, d ; V, 11, i, c;
IX, 16, i, a; X, 18, i, c; XLI, 45, ii, c.
9. Specifically, I, 2, i, a ; II, 4, i, d ; 5, i, a ; XLI, 45, ii, c.
10. Cf. Book I, Chapter I, 1, ii, b ; Book VII, I, 347, i, c ; 347, ii, a.
11. I, 3, i, d (Ars poetica ?) ; IV, 5, i, b ; VII, 13, i, a; IX, 16, i, c-d (Ars poetica);
XXXV, 44, i, d ; XLI, 45, i, c ; XLVI, 49, ii, d (Ars poetica); L, 52, i, c (Ars poetica).
The paucity of reference is quite in line with the comments on Horace in Scaliger's
Praefatio, sig. a. iiii [sic].
12. Cicero : I, 3, i, c-d (mentioned, not cited) ; II, 3, ii, c ; 4, ii, a ; 6, i, a ; VII,
14, i, b ; XIII, 21, i, b ; XIV, 23, i, a ; XX, 32, i, b ; XXIX, 42, ii, c ; XXXII, 43, ii,
a. Quintilian : I, 2, i, d ; 2, ii, c ; 2, ii, d ; 3, i, a ; 3, i, b ; XXXV, 44, i, c

78
bound to figure prominently. Accordingly, there are at least six
references to Diogenes Laertius, three to Eustatius, six to Aulus Gellius,
four to Suidas, as well as isolated glances at sources such as Clemens
Alexandrinus or Isidore of Seville (13). Of later writers, Donatus and
Euanthius (mentioned separately but consisting really of one and the
same corpus of writings) fare the best, receiving some half dozen
explicit notes (14). But if one is to judge the origin of Scaliger's
inspiration on a numerical basis, then his true Leitstern was not
Aristotle, but a name that, despite its presence in the text, nevertheless
conspicuously absents itself from the Index to the 1561 edition. This
worthy is none other than the third-century (A. D.) Helleno-Egyptian
compiler, Athenaeus of Naucratis. To Athenaeus' « Feast of Learning »
(Deipnosophistae, readily available in the Aldine edition of 1514, not to
speak of the Basel reprint of 1535), I count upward of eighty references,
far and away the most citations of any source identified as one that
Scaliger uses (15). On the basis of frequency of citation, in short, the
golden critics of classical antiquity, whether Greek or Roman, clearly
take a back seat compared with Scaliger's overt reliance on Athenaeus.
Well, many will object, counting footnotes may tell us something
about rates of consultation, but it says little about the kind of use
Scaliger made of his sources. After all, a thousand instances of trivial
gleanings hardly outweigh a root idea, and we should look for the
sources responsible of some of his most essential concepts. Indeed, for a
more qualitative profile, let us turn to some of the key ideas in the
Poetices libri and see where they come from. Among these have
certainly to be ranked 1. his notion of the ends of poetry ; 2. his stoutly
anti-Aristotelian definition of tragedy ; 3. his famous division of
dramatic plots into four essential parts of protasis, epitasis, catastasis,
and catastrophe ; and 4. his noteworthy sketch of stock characters and
their costuming in dramatic genres (16). In this selection, we are tou-
ching on some of his most influential ideas, ideas that affected criticism
for generations and still do. Indeed, it seems superfluous to point out
that catastrophe continues to echo in modern streets.
13. Diogenes Laertius (not indexed) : II, 4, i, b ; X, 18, i, c (?) ; XI, 19, i, b; XLIV, 47, i, b ;
XLVIII, 50, ii, d ; LV, 53, ii, c-d. Eustatius (not indexed) : II, 4, ii, b ; XVIII, 27, ii, a ; XLIV, 49, i,
c. Gellius : II, 5, ii, b ; X, 17, ii, d ; XIII, 20, ii, d ; XIV, 22, i, d-ii, a ; XVIII, 27, ii, b-c ; LIV, 53,
ii, a. Suidas : IV, 8, i, c-d ; XLI, 45, i, c (?) ; XLII, 46, i, b ; XLVI, 50, i, a (?).
14. V, 11, i, d; VII, 14, i„ b ; IX, 15, ii, a; 15, ii, c ; 17, i, d; XI, 18, ii, c; XIII, 21, ii, a. Two
other noteworthy references to Donatus occur in Book III : XXIV, 114, i, c; LXXXIII, 139, i, c.
15. References to Athenaeus occur in the following chapters : II (2), III (1, citing Poetics),
IV (4), V (1), VII (3), VIII (1), IX (1), X (2), XI (1), XII (1), XIII (1), XIV (6), XV (1), XVIII (20),
XIX (4), XX (5), XXIII (1), XLII (4), XLIV (8), XLV (2), XLVI (2), XLVII (4), XLVIII (1),
XLIX (1), L (1), LI (2), LIV (1), LV (3).
16. In re 1. see note 10 above; 2. VI, 12, i, a ; 3. IX, 15, i, b-c; 4. Chapters XIII-XVIII.

79
First, the ends of poetry. Although Scaliger's argument is involved and
subtle, his stand boils down to this : Poetry is a « science » that imitates for the
sake of « teaching with delight », as he puts matters in Chapter I, or, as Chapter
II restates things, pursues the « end » of « imitation » for the sake of an « even
further end, learning » (17). At first glance, these assertions seem indeed to
blend an Aristotelian notion of mimesis with the patently Horatian aims of
docere and delectare. However, if one looks a little closer, the concept of «
imitation » that Scaliger employs seems to owe more to Plato than to Aristotle,
and, if anything, the doctrine represents a « fusion » of Horace and Plato rather
than one of Plato and Aristotle or of Aristotle and Horace. In fact, the
immediate context of Scaliger's argument in this chapter as well as the actual
sources that he uses both suggest that the prominence of Horace is less marked
than one might guess. The entire discussion treats poetry rather within the
framework of persuasive discourse, only distinguished from fellow oratorical
arts by its « imitative » powers and the use of verse as ornamentation, and the
passage we have just cited from Chapter II regarding the pursuit of imitation
for the sake of teaching significantly concludes with a reference to Cicero, not
Horace (18). True, in Book III, Scaliger quotes Horace's famous dictum in Ars
poetica 343 verbatim : « omne tulit punctum qui miscuit utile dulci » (19). But
again, taken in context, the force of the quotation is slightly skewed. For here
in Book III Scaliger is talking not about the ends of poetry but the powers of
poets -in Aristotelian terms, Horace's memorable saying is used to treat not the
final cause, as one might have expected, but the efficient. Hence, when one
recalls the distinction drawn between comedy and tragedy in the treatises
prefacing the fourth-century (A.D.) commentary of Aelius Donatus on Terence,
one hesitates still more in linking Scaliger's notions directly with Horace and
Aristotle. That is, Euanthius - i. e., Donatus - expressly claims that « in
tragoedia fugienda vita, in comoedia capessenda expri-mitur », and this
expression seems to capture very much the kind of teaching that Scaliger has
specifically in mind (20). One thus begins to wonder in the context of the
argument as a whole whether all does not just as well spring from the seed of
Donatus, into which Scaliger has grafted expressions borrowed from Horace
and perhaps Plato. In other words, the ends that Scaliger envisions for poetry
may well represent not so much a fusion of Platonic and Aristotelian thought,
or a misreading of Aristotle in light of Cicero and Horace, as an exfoliation of
Donatus com-

17. I, 1, ii, b; II, 3, ii, c ; 6, i, a.


18. II, 6, i, a.
19. Book.Ill, XXV, 113, i, d.
20. Aeli Donati commentum Terenti. Accedunt Eugraphi commentum et schola Bembina, I,
ed. P. WESSNER, reprint of 1902 ed. ; Stuttgart : B. G. Teub-ner, 1962, p. 21 (IV.2).

80
pounded with Cicero and Quintilian, although buttressed, to be sure, by
testimony derived from Plato and Horace.
This impression is strengthened by Scaliger's definition of tragedy, which
is, as everyone notes, un - if not anti-Aristotelian (21). According to Scaliger,
tragedy is an « imitatio per actiones illustris fortunae, exitu infelici, oratione
gravi metrica » (22). The glaring differences between Aristotle and Scaliger are
twofold : The presence of the phrase « exitu infelici », and the absence of
anything resembling the catharsis clause that concludes Aristotle's definition of
the genre. As many a later Renaissance critic delights to point out, Aristotle
never set any such requirement as an « exitu infelici », and not all Greek
tragedies entail an unhappy ending. However, if one again sets Scaliger's
Chapter VI (on tragedy) over against the Euanthine De fabula and Excerpta de
comedia, which occupy a place of prominence in the introductory materials to
Donatus' Commentum Terenti, then the source of inspiration quickly becomes
apparent. Despite Scaliger's toying with a « pseudo-Aristotelian » notion of «
imitation », the spirit is that of Donatus, whether we talk of the kinds of
persons and actions tragedy imitates or the « exitus funesti », as Euanthius
terms them (23). Needless to say, Donatus too omits any notion of the
Aristotelian requirement of catharsis, although unlike Scaliger, who quotes it
(24), there is no sign that he is aware of Aristotle's definition at all. In effect,
Scaliger's concept of tragedy seems to me to be neither so original as his own
swaggering might lead some to think, nor at all Aristotelian, as he himself is
the first to tell us. In effect, the Poetices libri rejects Aristotle for something
that seems little more than unadulterated Donatus.
What, then, about the related notion of the tragic « fable » and its four
parts, protasis, epitasis, catastasis, and catastrophe ? Here again the source is
patently Donatus, albeit Scaliger's wording and emphases may deceive us
regarding his originality. That is, Euanthius divides the comic plot into four
parts : prolo-gus, protasis, epitasis, and catastrophe (25). Scaliger's « origina-
lity » consists simply of removing Donatus' prologus (a quantitative part, after
all) from the list and inserting catastasis between epitasis and catastrophe. But
even this latter innovation is derivative. As the seventeenth-century Dutch
polymath J. G. Vossius rightly points out, Donatus' definition of epitasis as an
« incre-mentum processusque turbarum ac totius, ut ita dixerim, nodus
21. E. g., Bernard WEINBERG, « Scaliger Versus Aristotle on Poetics », Modern
Philology, 39 (1942), 357-58 ; BRINKSCHULTE, pp. 61-62.
22. VI, 12, a.
23. DONATUS, Commentum, p. 21. According to BRINKSCHULTE, p. 62, Donatus is the
unquestioned source of Scaliger's « additions » to Aristotle.
24. VI, 12, i, a.
25. Commentum, p. 22 (IV.2), 27 (VII. 4).

81
erroris » adequately accounts for both notions (26). Scaliger has merely
added catastasis as a handy term to point up a distinction already
innately extant in Donatus. Just as in the case of the definition of
tragedy, Scaliger's thinking is not so much selfconsciously Platonic, or
Aristotelian, or Horatian, or an amalgam of any or all of these, as a
skillful and perceptive elaboration of plain old fourth-century Donatus.
Finally, what lies behind Scaliger's stimulating descriptions
(Chapters XIII-XVIII) of stock characters in the dramatic genres ? (27).
After all, when I read Scaliger's specifications of ancillae in Chapter
XIV, it seems almost as if Shakespeare had tailored Juliet's nurse (not to
speak of the shape of Falstaff's nose or his « tabling of green fields ») to
fit such conventions. In this matter it is somewhat more difficult to
pinpoint Scaliger's exact authority because he uses a wide variety of
materials, some of it including exotic fragmentary literature such as
Aristophanes of Byzantium, to whom he explicitly alludes. Neverthe-
less, I dare say that behind many of Scaliger's remarks lies one of our
most valuable sources regarding the Greek theater : Namely, the second
century (A. D.) Onomasticon of Julius Pollux (also of Naucratis, oddly
enough) which Scaliger proceeds to flesh out with supplementary
information derived from Aristotle and Aulus Gellius, shored up with
fitting lore from Aristotle, Galen, and Theophrastus regarding human
psychology, physiognomy, and Greek customs (28). The impulse
prompting this endeavor, however, itself probably derives from
Donatus. That is, it seems hardly accidental that Euanthius's praise of
Terence for diligently observing the « leges personarum » provides
exactly the kind of methodological framework into which one could
pour information like that provided by Pollux and Athenaeus (29). And
of course Donatus' commentary on the individual Terentian plays
themselves in the pages following Euanthius' observations provides a
splendid quarry for corroborative material. What is more, the Excerpta,
which follow hard on Euanthius' De fabula, also provide a paradigm for
the very extension of this procedure to tragedy that we find in Scaliger's
Chapter XVI, which treats of tragic personae and their apparel. What,
26. Gerardi Joannis Vossii, Opera in sex tomos divisa, Amsterdam : P. and J. Blaeu, 1701,
Tome III : Tractatus philologici De rhetorica, De poetica, De artium et scientiarum natura ac
constitutione, Tract ii (De poetica), p. 76 (Chapter V, sections 11, 14, 15).
27. Scaliger, pp. 20-26.

28. The Northridge Scaliger Project has thus far detected as many references to Pollux as to
Athenaeus, although he is listed but once in the Index (the other mentions of « Pollux » do not refer
to him). My findings are XVI, 24, ii, b-d ; 25, ii, c ; XVIII, 26, ii, a (named explicitly) ; 27, i, a
(named) ; XX, 33, i, a-b ; XXI, 34, i, a-b ; XLVIII, 50, ii, b-c ; 52, i, a (named) ; L, 52, i, b ; LVI,
54, i, d ; 54, ii, a.

29. Commentum, p. 29-30 (VIII. 4-7).

82
then, can be said, except that all this looks not so much like a fusion of
Plato, Aristotle, and Horace, as principles of a Latin criticism of the
Fourth Century corroborated and filled out by late Greek compilers of
literary anecdotes and information ?
Instead of ending with a definitive and unqualified conclusion
regarding the development of Renaissance poetics, let me propose
instead a modest working hypothesis perhaps useful for future inquiry
into Scaliger's criticism and its impact on subsequent ages. Contrary to
claims such as that if « Scaliger seine Dichtungslehre weithin als eine
Interpretation der aristotelischen Poetik aufgefasst hat, so ist es ein mit
römischen Augen... gesehener Aristoteles, der er dem europäischen
Klassizismus vermittelt und zugleich auferlegt hat » (30), there are
reasons rather to believe that Scaliger represents not so much an
authentically classical form of humanist criticism as a reassertion of late
Roman theory obtained from Donatus that Scaliger expanded and
exfoliated not primarily with Aristotle, Plato, or Horace, but with
sources like Athenaeus and Pollux. Scaliger's is, if you will, an
essentially « medieval » poetics decked out in the dress of « new »
Greek learning that seems humanist but perhaps is not really so much so
as scholarship tends to think. In all this, I am reminded of a recent
position taken by a colleague at the University of California, Los
Angeles, Professor H. A. Kelly. At the 1984 meeting of the Southern
California Renaissance Conference in Pasadena, he suggested that
Shakespeare's poetics, insofar as it can be inferred from
pronouncements and practice in the plays, seems at heart more «
Chaucerian » than Aristotelian (31). If this exercise in Scaliger's sources
throws any valid light on the origin and progress of critical theory
during the Renaissance and the Augustan age, Professor Kelly may very
well be right. Although others must judge the extent to which Chaucer's
criticism agrees with Donatus', the English dramatist, as least as
Professor Kelly views him, does not line up with the Renaissance
Aristotelians but with earlier « medieval » criticism. The point here is
that this may be because of the Agen savant, not despite him.
Questioning whether Scaliger should be viewed as the « fondateur du
classicisme » as Lintilhac styled him long ago, or as a « pseudo-
Aristotelian » may seem petty. But if correct, the implications cast a
long shadow. Renaissance « recovery » of Donatus may be a more
significant milestone in the history of « humanist » criticism than we
often seem to think, and both the genesis of Neoclassicism and
Scaliger's role in the pro-
30. « Shakespeare and the Chaucerian Idea of Tragedy », read at the meeting of the
Renaissance Conference of Southern California, Occidental College, April 7, 1984, 10
pp. In the context of our argument here, Professor Kelly's observation, p. 7, that « a
sentence of Hamlet's discourse to the actors seems to derive from Donatus' treatise on
comedy » is especially interesting.
31. « Un Coup d'état dans la république des lettres : Jules-César Scaliger,
fondateur du "Classicisme" cent ans avant Boileau », Nouvelle revue, 64 (1890), 333-
46, 528-47.

83
cess may well deserve revaluation. As Professor Michel wittily
observed at the Agen Colloque, one must never forget that Scali-ger is
not yet Boileau.
Paul R. SELLIN,
Free University, Amsterdam
et UCLA (Los Angeles).

84
A LA RECHERCHE DES SOURCES
DES POETICES LIBRI VII :
UNE APPROCHE DE LA THÉORIE POÉTIQUE A LA
RENAISSANCE
RÉSUMÉ DU TEXTE DE P.R. SELLIN

On considère généralement que la théorie poétique de la


Renaissance trouve son origine dans les grandes œuvres critiques de
l'Antiquité, la République de Platon, la Poétique d'Aristote, l'Art
poétique d'Horace, le Traité du sublime du Pseudo-Longin. Or, lorsque
l'on prépare une édition critique annotée de la Poétique, on ne cesse
d'être frappé par la différence entre les affirmations des critiques
modernes et la réalité des emprunts faits aux auteurs antiques par
Scaliger.
Ainsi, la recherche des sources du livre I (Historicus), ne permet de
découvrir que deux douzaines de références à Aris-tote, une quinzaine
de références à Platon, cinq à Horace, aucune à Longin. La majorité des
emprunts provient en fait des textes de l'Antiquité tardive, de la
Seconde sophistique ou des textes des Grammairiens latins, l'auteur le
plus sollicité (à 77 reprises !) étant Athénée de Naucratis.
Le choix de tels textes par Scaliger a nécessairement une influence
sur ses théories poétiques. Prenons par exemple sa conception de la
finalité de la poésie (la poésie imite afin d'enseigner tout en
divertissant) ; elle semble être une synthèse de la mimesis
aristotélicienne et du « docere cum delectatione » d'Horace ; elle
provient en fait sans doute davantage d'une lecture erronée d'Aristote à
travers Cicéron, mâtinée d'emprunts à
85
Quintilien et Donat. Si la définition scaligérienne de la tragédie
s'oppose à celle d'Aristote (refus de la notion de catharsis, nécessité du
dénouement malheureux), c'est qu'elle est directement tirée du
Commentarium Terentii de Donat. De même, les différentes parties
d'étendue de la tragédie (protasis, epitasis, catas-tasis et catastrophe)
proviennent du même commentaire de Donat, tout comme la liste des
divers types de personnages dramatiques.
A la lumière de cette enquête, Scaliger apparaît moins comme une
figure de l'humanisme novateur et authentiquement classique que
comme le défenseur des principes exposés par Donat, principes qu'il
habille d'une culture grecque puisée avant tout chez Athénée. La
Poétique est donc essentiellement un art poétique médiéval, paré
d'atours grecs chargés de Vui conîérer un aspect « Moderniste ».
Et il en va sans doute de la théorie poétique de Scaliger comme
celle de Shakespeare, qui tient plus des commentaires du grammairien
latin que du traité d'Aristote.

86
GENERI LETTERARI E TRADIZIONE EPICA NEI
POETI CES LIBRI
Può apparire per la verità quasi paradossale ripercorrere all'insegna
dell'epica i Poetices libri : tanto vistosamente limitato risulta, in termini
assoluti e relativi, lo spazio che a questo « genere » assegna lo Scaligero
(due paginette appena, sotto il titolo di Rhapsodia. Epos) (1) ; e si pensi,
a riscontro, alla trattazione ampia non solo di « generi » come la
commedia e la tragedia (2), ma addirittura di sottogeneri per noi minori
della « lirica », dall'epitalamio ai treni all'epicedio e così via (3).
Occorre anzi sottolineare fin dall'inizio che i Poetices libri anche in
questo si rivelano strutturati in maniera assai particolare rispetto alle
tendenze medie della trattatistica del pieno Cinquecento (4) : persino
rispetto ai veri e propri commenti - più o meno ortodossi - alla Poetica
di Aristotele, che pure - in virtù della trattazione ellittica riservata
all'epica dallo Stagirita a
1. G. C. SCALIGERO, Poetices libri septem, Apud Ioannem Crispinum, 1561, pp. 45-46,
2. Ivi, pp. 144 sgg. e 10 sgg.
3. Cfr. ad es. ivi, pp. 150 sgg.
4. Sia qui sufficiente richiamare ad es. il caso dei trattati del Minturno (De poeta, Venetiis,
Apud Franciscum Rampazetum, 1559 ; L'arte poetica, In Venetia, Per Gio. Andrea Valvassori,
1564), che, sulla base di una diversa classificazione dei generi letterari, assegnano comunque ampio
spazio alla trattazione della poesia epica (ivi, pp. 146-162 e 9-64 rispettivamente); per non parlare,
su versanti pur diversi, di scritti specifici sull'argomento, dal Discorso intorno al comporre de i
Romanzi del Giraldi Cinzio a / romanzi del Pigna (1554), sino ai Discorsi dell'arte poetica del
Tasso (1562?), incentrati ovviamente, nonostante il titolo apparentemente generico, sui problemi
concretissimi del poema e della discussione sulla tradizione postariostesca.

87
tutto vantaggio della tragedia - solo indirettamente, e quasi per la via di
lunghe digressioni, possono apportare il loro contributo teorico al
dibattito vivace in corso in Italia dagli anni Cinquanta in poi in
riferimento ai problemi di una « rifondazione » della tradizione
cavalleresca (in ottave e in volgare) dopo la messa in crisi del modello
dell'Ariosto (5). Non soltanto, almeno in Italia, la Poetica dello
Scaligero sembra restare lungamente ai margini del dibattito teorico in
questione (lo stesso Tasso, in genere assai bene informato, la riscoprirà
assai tardi, all'altezza dei Discorsi del poema eroico, e insomma intorno
alla metà degli anni Ottanta) (6) ; non soltanto, nella sua interna
strutturazione (7) come nei suoi interessi antiquari (8), il testo dello
Scaligero è suscettibile di una lettura funzionale a una sua consistente
retrodatazione verso zone di una pur tarda cultura umanistica piuttosto
lontana dagli interessi e dalle ambizioni del panorama culturale italiano
degli anni Sessanta entro cui fa la sua com-
5. Una più ampia ricostruzione di quelle vicende in AA. VV, « Quasi un picciolo mondo »,
Tentativi di codificazione del genere epico nel Cinquecento, a e. di G. BALDASSARRE Milano,
UNICOPLI, 1982, e, in riferimento più immediato al Tasso, nella mia Introduzione ai «Discorsi
dell'arte poetica » del Tasso, in « Studi Tassiani », XXVI (1977), pp. 5-38 (ivi, più dettagliati rinvii
alla bibliografia antecedente).
6. A parte il caso del Vettori, i cui commenti alla Poetica aristotelica e allo pseudo-Falereo
escono immediatamente a ridosso dell'ed. postuma dei Poetices libri (1560 e 1562 rispettivamente),
scarsi accenni allo Scaligero paiono comportare i più tardi scritti del Minturno (L'arte poetica,
1564), del Castelvetro (Poetica, 1570 e 1576 ; tre rinvii appena allo Scaligero nell'Indice analitico
che correda la recente ed. a c. di W. ROMANI, Bari, Laterza, 1978 : vol. I, pp. 145 e 190, vol. II, pp.
256-257) e del Piccolomini (Annotazioni nel libro della Poetica, 1575, che paiono più interessate a
discutere il Robortello, il Maggi, il Vettori e lo stesso Castelvetro). Dal canto suo il Tasso, che
anche per ragioni cronologiche non può fare riferimento ai Poetices libri nei giovanili Discorsi (e
altrettanto avverrà per la Lettera a Bernardo Tasso sulla poesia epica del Giraldi Cinzio e per il
Ragionamento sulla poesia dello stesso B. Tasso - ora in Trattati di poetica e retorica del
Cinquecento, a c. di B. WEINBERG, vol. II, Bari, Laterza, 1970, pp. 453-476 e 567-584
rispettivamente - pubblicati la prima nel '60 e il secondo nel '62, ma datati nell'ordine al 1557 e al
1559), li metterà poi ampiamente a frutto per i Discorsi del poema eroico (1587). E tuttavia, nel
quarto di secolo circa che intercorre fra i due scritti, punti di riferimento obbligati per il Tasso
(dalla « revisione romana » del poema alla polemica con l'Accademia della Crusca) paiono essere
ancora i cinque commenti canonici alla Poetica di Aristotele, il Robortello, il Maggi e il Vettori fra
i latini, il Castelvetro e il Piccolomini tra i « volgari » (Introduzione ai «Discorsi»..., cit., pp. 8-11).
L'interesse tardo per i Poetices libri è ampiamente documentato, del resto, da un postillato «
barberiniano » conservato presso la Biblioteca Apostolica Vaticana : cfr. La biblioteca del Tasso. I
postillati « barberiniani ». I. Postille inedite allo Scaligero e allo pseudo-Demetrio, a c. di G.
BALDASSARRE Bergamo, Centro di Studi Tassiani, 1983.
7. In buona sostanza, un'Ars poetica seguita da un De poeta (libri I-IV e V-VI
rispettivamente, facendo parte per se stesso il 1. VII, Epinomis) ; cfr. del resto Poetices libri, cit.,
p. 214 (« Poeticae partes omnes recte, ut spero, atque exacte satis exequuti sumus. Reliquum est, ut
ex his praeceptis Poetam perficiamus [...] » : V, i).
8. Orientata prevalentemente in tal senso pare la stessa fruizione dei Poetices libri da parte
del Tasso, attentissimo, oltre e più che alle questioni direttamente pertinenti alla poetica, alla mole
imponente delle notizie di carattere antiquario fornite dallo Scaligero (La biblioteca del Tasso...,
cit., pp. 10-15).

88
parsa ì'editio princeps (9) : il fatto e la differenza capitale sta forse
altrove, e insomma nell'assoluta assenza nei Poetices libri di qualunque
riferimento e accenno alla tradizione volgare, epica, lirica o drammatica
che sia. Personaggio indubbiamente non facile e vigoroso
autoestimatore di se stesso (10), pronto nella polemica contro Erasmo
ma anche contro il Dolet a un impiego dei registri del sarcasmo e
dell'irrisione che raggiunge forse le sue punte più felici proprio in un
trattato come i Poetices libri (11), lo Scaligero pare ben disponibile ad
andare controcorrente anche per quel che riguarda la questione centrale
dei rapporti fra latino e volgare : tanto la sua rigorosa e orgogliosa
chiusura entro i confini della tradizione greco-latina, antica e moderna,
gli preclude consapevolmente qualunque interesse per una tradizione in
volgare che pure, almeno dalle Prose della vol-gar lingua in poi (1525),
veniva riconosciuta, e non solo in Italia, come ormai meritevole del
riconoscimento di una pari dignità, sul piano della lingua e dello stile,
rispetto alle letterature classiche. Anche qui un riscontro di date può
riuscire istruttivo : nel 1560 e nel 1562, e insomma immediatamente a
ridosso dell'edizione postuma dei Poetices libri, facevano la loro
comparsa due opere capitali della « moderna » tradizione umanistica e
filologica fiorentina, e cioè il commento alla Poetica aristotelica e al

9. E qui, come in genere accade anche per testi capitali della cultura cinque
centesca, si vorrebbe naturalmente essere meglio informati circa i modi e i
tempi della sua circolazione ms. e a stampa.

10. Si pensi solo a luoghi chiave dell'autobiografia ideale che variamente attraversa le opere
dello Scaligero e gli stessi Poetices libri, dalla rivendicazione della presunta discendenza della sua
famiglia dagli Scaligeri di Verona (notevole in tal senso l'Epistola de vetustate et splendore gentìs
Scaligerae, edita nel '94 a Leyde dal figlio Giuseppe Giusto) all'elogio, certo anche per motivi
onomastici, di Cesare (cfr. ad es. Poetices libri, cit., p. 94 : elogio cui fa da singolare contrappunto,
in un panorama cinquecentesco ben diversamente orientato, il disprezzo esplicito dello Scaligero
per Ottaviano, e insomma per il principe e il mecenate per antonomasia : tanto che lo stesso
Virgilio viene per una volta censurato in riferimento alle Georgiche, e insieme lodato per aver
diversamente proceduto nell'Eneide : ivi, pp. 293-294), sino al ricordo orgoglioso della battaglia di
Ravenna, della propria diretta partecipazione all'impresa e del valore eroico del fratello Tito (ivi, p.
106).

11. Due esempi soli fra i molti, il sarcasmo feroce contro il Dolet, di cui si fa beffarda
menzione nell'Hypercriticus (« Quapropter quemadmodum summus philosophus Aristoteles in
Natura animalium [...] post enarratas partes quibus constituuntur, etiam excrementorum facit
mentionem : hic ita eius [e cioè del Dolet, « Musarum carcinoma »] legatur nomen, non tanquam
poetae, sed tan-quam poetici excrementi » : Poetices libri, cit., p. 305), e l'irridente ironia nei con-
fronti di Erasmo, di cui con apparente casualità ricorre il nome nel paragrafo dedicato ai versus
leonini, « semipriscis adeo probati, ut sine illis quicquid scri-berent, ineptum putarent. Recentiores
illud commenti sunt : puto esse Monachi cuiuspiam, Hic iacet Erasmus, fuerat ridiculus mus » (ivi,
p. 73) : epitafio parodico che alla reminiscenza oraziana (Ars poetica, v. 139, in Opera, ed. F.
KLINGNER, Lipsia, Teubner, 1950, p. 299) associa una maliziosa interpretatio nominis (Erasmus : «
eras mus »).
89
De elocutione dello pseudo-Demetrio del grande Pier Vettori (12),
personaggio di statura europea e ultimo grande interprete in Italia della
cultura e del metodo di lavoro degli umanisti : testi dove gli esempi
desunti dalla tradizione in volgare sono pure presenti (13),
sapientemente ricondotti (specie l'amatissimo Dante) a una trama di
discussioni e di interventi esegetici pure nati in margine alla
precettistica e alla pratica della poetica e della retorica classiche.
Nessuna apertura in tal senso da parte dello Scaligero : fatto tanto più
imbarazzante per chi, con l'occhio alla situazione cinquecentesca, specie
in Italia, voglia pure in ultima istanza fare i conti con la possibilità di
segnalare punti di intersezione e d'incontro, quanto meno, fra le lettera-
ture classiche e la tradizione in volgare.
E tuttavia, e proprio sul versante delle discussioni e dei tentativi
cinquecenteschi pertinenti al genere epico/cavalleresco, sarebbe in
ultima analisi addirittura difficile individuare un testo altrettanto carico
di suggestioni e di spunti, e persino di indicazioni critiche ancora
meritevoli di valutazione, come i Poe-tices libri : specie per chi sia
interessato a mettere a fuoco il delicato momento di trapasso dalla
tradizione dei « romanzi » agli esperimenti di « poema regolare » della
seconda metà del Cinquecento, e insomma la parabola complessa che
dalla grande esperienza dell'Ariosto conduce - non linearmente - al
tentativo in grande stile della Gerusalemme liberata (14). Come si sa,
l'esi-
12. Commentarli in primum librum Aristotelis de Arte Poetarum, Florentiae, In
officina Iuntarum, Bernardi Filiorum, 1560; Commentarti in librum Demetrii Phalerei
de elocutione, ivi, 1562. Sul Vettori, cfr. almeno le pagine recenti di E. RAIMONDI,
Poesia della retorica, in Poesia come retorica, Firenze, Olschki, 1980, pp. 25-70, e di
C. SCARPATI, Tasso, Sigonio, Vettori, in Studi sul Cinquecento italiano, Milano, Vita e
Pensiero, 1982, pp. 156-200.
13. Come dimostrano gli stessi esiti tassiani di quelle pagine : cfr., oltre alla
Biblioteca del Tasso..., cit., pp. 15-26, il mio recente saggio Ancora sulla cronologia dei
« Discorsi dell'arte poetica » (e filigrane tasseschej, in « Studi Tassiani », XXXII
(1984), pp. 99-110. Certo, nel caso dello Scaligero converrà pure tener conto della
destinazione almeno in parte divergente dei Poetices libri, largamente utilizzati infatti,
specie in ambito europeo, come una sorta di globale institutìo poetica, se non proprio
quale « manuale » indirizzato a quanti intendono cimentarsi nella poesia latina e nello
studio dei classici : modi di circolazione e di fruizione su cui utilmente insistono diversi
dei contributi raccolti in questo stesso volume. E tuttavia, al di là del caso stesso del
Vettori, mi pare opportuno rimarcare nel panorama culturale cinquecentesco la diffusa
consapevolezza della possibilità di un fecondo attrito - sul versante degli stessi trattati
latini - fra studia humanitatis, auctores e produzione in volgare : nel che consiste poi la
caratteristica saliente della riflessione teorica del secondo Cinquecento, davvero non
soltanto in Italia.
14. Oltre ai lavori ricordati più sopra alla n. 5, mi si permetta, per una più ampia
discussione e per un apparato bibliografico più articolato, di rinviare a due miei studi
complessivi (« Inferno » e « cielo ». Tipologia e funzione del « meraviglioso » nella «
Liberata », Roma, Bulzoni, 1977 ; e // sonno di Zeus. Sperimentazione narrativa del
poema rinascimentale e tradizione omerica, Roma, Bulzoni, 1982). Su questi temi è del
resto ormai avviato un progetto di ricerca interdisciplinare presso l'Istituto di Studi
Rinascimentali di Ferrara (cfr. ad es. N. HARRIS, Archivio della tradizione cavalleresca,
in « Bulletin of the Society for Italian Studies », 17, novembre 1984, pp. 58-64).
90
genza largamente sentita nel pieno e nel tardo Cinquecento di procedere
a una sorta di « rifondazione » della tradizione cavalleresca capace di
conciliare insieme il modello dell'Ariosto (nei limiti in cui esso viene
inteso come ancora praticabile) con la normativa aristotelica procede in
una doppia e complementare direzione ; da un lato, la ricerca di punti di
contatto, al di là dell'Ariosto, con la tradizione classica e soprattutto con
i grandi modelli di Omero e Virgilio (ma anche con le esperienze della
poesia narrativa postvirgiliana) ; dall'altro, l'adeguamento dell'Ariosto e
dei « romanzi », ma anche dei modelli classici, alle esigenze e agli usi
della contemporaneità. Nel loro insieme, i Poetices libri dello Scaligero
- che pure, come si è detto, nel loro esclusivo interesse per la tradizione
classica sono assai lontani da un simile doppio ordine di preoccupazioni
(15) - rappresentano una sorta di summa emblematica quanto rigorosa
dei modi della lettura cinquecentesca dei classici : una testimonianza di
prima mano, oltretutto di ampiezza imponente, circa i criteri che, ben
oltre il caso specifico dello Scaligero, guidano l'approccio della cultura
cinquecentesca, specie in Italia, ai modelli canonici della poesia epica
greco-latina. Nell'impossibilità di fissare, come si accennava, punti
precisi di interferenza fra il testo dello Scaligero e le discussioni
cinquecentesche intorno alla tradizione epico-cavalleresca in volgare, il
confronto che se ne può istituire risulta largamente analogico, ma non
per questo meno istruttivo ; ci sarebbe persino da rammaricarsi che
l'attenzione pur tarda da parte ad es. di un Tasso abbia privilegiato, dei
Poetices libri, taluni aspetti più vistosi quanto discutibili da parte
dell'aristotelismo ortodosso, piuttosto che altre e non infrequenti
intuizioni fortemente innovative di quelle pagine (16).
15. Ma tutt'aitro che assente risulta poi la ricettività dei Poetices libri nei confronti
degli usi e consuetudini contemporanee, cinquecentesche, a ulteriore conferma di una
cosciente distinzione fra i due piani all'interno dell'organizzazione complessiva del
trattato ; si vedano in particolare non poche delle pagine destinate ai mores (Poetices
libri, cit., pp. 95 sgg. ; e cfr. qui appresso la n. 25). Del resto, anche nelle sezioni più
esplicitamente antiquarie del trattato (quella destinata ad es. all'inventariazione delle
danze antiche, non solo greco-latine) ci si può imbattere in qualche sorpresa (ivi, p. 29 :
« Nunc quoque Hispani calce occiput aliasque contingunt partes, item vestigio terram
feriunt : id quod appel-lant Calceationem. manus complodunt : earum alterutra aut
utraque in soni numerum pectus, femora, frontem, calcem, os, terram puisant :
digitorum cre-pitu, tibiarum aut tympanorum momenta assequuntur »).
16. La biblioteca del Tasso..., cit., pp. 10-15 (ivi, pp. 10-11, il rinvio alla più ampia
discussione delle tesi dello Scaligero tentata nei Discorsi del poema eroico). Indicazioni
non fittissime in questa direzione sono del resto riscontrabili negli stessi contributi
novecenteschi ; mi limito qui a ricordare, oltre alle pagine dedicate allo Scaligero nelle
trattazioni complessive di B. WEINBERG e B. HATHAWAY (A History of Literary Criticism
in the Italian Renaissance, Chicago, University Press, 1961 e The Age of Criticism. The
Late Renaissance in Italy, Ithaca, Cornell University Press, 1962), F. ULIVI, L'imitazione
nella poetica del Rinascimento, Milano, Marzorati, 1959 ; M. COSTANZO, Introduzione
alla poetica di G. C. Scaligero, in Dallo Scaligero al Quadrio, Milano, All'insegna del
Pesce d'Oro, 1961, pp. 9-66; E. RAIMONDI, Rinascimento inquieto, Palermo, Manfredi,
1965 (e specie il saggio Dalla natura alla regola, ivi, pp. 7-21) ; M. L. DOGLIO, S. V., in «
Dizionario critico della letteratura italiana diretto da V. BRANCA », Torino, UTET, 1973,
vol. III, pp. 329-331 (ivi, una più ampia bibliografia).
91
Occorrerà a questo punto chiarire l'apparente contraddi--zione fra
l'ampiezza delle indicazioni offerte in questa prospettiva dallo Scaligero e
l'esiguità già ricordata della trattazione destinata alla Rhapsodia e
all'Epos. Occorre precisare infatti che l'immissione ampia di reperti della
tradizione epica classica all'interno del trattato dello Scaligero (e la
discussione o almeno le indicazioni critiche che ne conseguono) è
garantita da tre di stinti e complementari fenomeni di ampia portata che
influenzano in misura rilevante l'organizzazione interna dei Poetices
libri. La prima procedura, più scontata (e infatti largamente rilevata come
operante dalla critica), è una conseguenza dell'identificazione di Virgilio
con l'exemplar della perfetta poesia (17). Basti qui ricordare che la
definizione di Virgilio quale altera natura (18) (una natura di secondo
grado, perfezionata e da imitare) comporta di necessità l'adozione su
vasta scala di procedimenti di citazione di luoghi virgiliani e specie
dell'Eneide lungo tutta la trattazione, ben al di là dei confini del genere
epico : si pensi solo alle pagine dedicate al « costume », alle figurae, al
decoro, allo stile (19); tutti casi in cui gli esempi virgiliani predominano,
proprio perché capaci di sintetizzare gli ideali teorici e pratici dello
Scaligero. D'altra parte, l'affermazione della superiorità indiscussa e
assoluta di Virgilio comporta - quasi controprova - procedure estese di
confronto con altri autori, della tradizione latina ma anche e soprattutto (e
proprio in virtù della dichiarata « grecofobia » dello Scaligero) della
tradizione greca. Ragioni sin ovvie di omogeneità e di sovrapponibilità
dei luoghi determinano in questa direzione una spiccata preferenza per le
testimonianze desunte dalla tradizione epica : Omero da un lato,
costantemente giudicato inferiore a Virgilio ma anche a tutti i latini (20),
la tradizione latina postvirgiliana dall'altro, anteposta ad Omero e insieme
dichiarata assai lontana dalla per-

17. Suggerimenti puntuali in tal senso nei contributi di A. MICHEL, Scaliger entre
Aristote et Virgile, e di M.-L. LAUNAY, La motivation du langage et des genres dans la
Poétique de Scaliger, compresi in questo stesso volume.
18. Cfr. ad es., fra i moltissimi rinvìi possibili al riguardo, Poetices libri, cit., pp.
86 (« Haec omnia quae imiteris, habes apud alteram naturam, id est Virgi-lium »), 271
(Virgilio « Idea poetarum »), 275 (« non potes aliunde melius capere consilium, quam
ex deo poetarum »).
19. Cfr. ad es. ivi, pp. 91 sgg., 120 sgg., 174 sgg. (e in sostanza il III e IV libro
quasi per intero).
20. Qui del resto lo Scaligero si rendeva interprete di tendenze largamente diffuse
nel Cinquecento (si pensi solo, e sullo stesso versante dell'aristotelismo « eterodosso »
dei difensori del « romanzo », a un Giraldi ; una più ampia esemplificazione in tal senso
specie ne Il sonno dì Zeus..., cit.), riprendendone anche, a tutto vantaggio di Virgilio, la
contrapposizione topica fra ingenium e ars, fra qualità naturali, di per sé insufficienti, e
un uso delle stesse fruttuoso quanto regolato dal giudizio ; se di Omero lo Scaligero può
affermare categoricamente : « [...] non omnia ad Homerum referenda, tanquam ad
normam, censeo : sed & ipsum ad normam » {Poetices libri, cit., p. 10), in maniera del
tutto analoga viene risolta la questione delle « presunte » imitazioni omeriche di
Virgilio (« Omnia sane non sine sua divinitate, ut non tam imitatus Homerum, quam nos
docuisse, quomodo ille ea dicere debuisset, videatur » : ivi, p. 219).
92
fezione di Virgilio (21). Che non si tratti di fenomeni sporadici, di
tentazioni occasionali dei Poetices libri lo si capisce facilmente quando
si rilevi il significato complesso che nello Scaligero assume la nozione
di imitazione : dove, con sintomatico incrocio di ragioni umanistiche e
aristoteliche, non solo l'« imitazione dei poeti » viene in qualche modo -
grazie a un Virgilio altera natura - a colorarsi di significati attinenti
invece alla nozione aristotelica di mimesi, ma viene ribadito a chiare
lettere che il processo (umanistico) dell'imitazione non può prescindere
dall'applicazione della metodica (aristotelica) del giudizio (e non a caso
il V libro, Criticus, reca per l'appunto il sottotitolo di De imitatione et
iudició) (22). La procedura estesa del confronto fra i poeti, con il
conseguente giudizio dei pregi e dei difetti di ciascuno e soprattutto
della superiorità dell'esempio virgiliano, risulta così direttamente
funzionale a uno dei cardini della teoria dello Scaligero : il giudizio, e
insomma l'esercizio della critica, venendo qui finalizzato esplicitamente
alla scelta dei modelli da imitare (e poco importa se in buona sostanza
ne risulta poi la proposta di Virgilio quale modello se non unico certo
non compatibile con qualunque altro).
Se già queste due prime tendenze di fondo dei Poetices libri sono
in grado di dar conto per dir così della costante immanenza della
tradizione epica lungo tutto il trattato dello Scaligero, più complesso e
tutto sommato più originale, anche se orientato nella stessa direzione, è
il terzo tipo di procedura, direttamente riconducibile nella sua matrice
culturale agli interessi antiquari così vistosamente presenti nella Poetica
(23). Nel
21. Emblematico in tal senso il giudizio, anche per altri versi interessante, su Stazio (ivi, pp.
324-325).
22. Indicazioni su questa linea già in F. ULIVI, L'imitazione..., cit. ; ma esemplari risultano ad
es. le dichiarazioni esplicite del V libro {Poetices libri, cit., p. 214 : « [...] Reliquum est, ut ex his
praeceptis Poetam perficiamus ; idque duplici via ac ratione : imitatione scilicet, ac iudicio. Quae
duo suapte natura divisa, necesse est in ipso coniungi. Neque enim aut imitandum sibi proponet
quem-piam, aut imitationis inibit rationem : nisi & Poetam elegerit, & imitandi spe-ciem probarit
[...] ludicium igitur duplex adhibendum est : Primum, quo optima quaeque seligamus ad imitandum
: alterum quo ea, quae a nobis confecta fue-rint, quasi peregrina perpendamus, atque etiam
exagitemus »). Siamo evidentemente in presenza di un ripensamento profondo, se non proprio di
una messa in crisi, della dottrina umanistica dell'imitazione, come confermano taluni punti di
contatto dello Scaligero con le più tarde teorie del secondo Cinquecento : notevole ad es. la
posizione una volta tanto analoga anche se indipendente del Tasso (cfr. ad es. Lezione sopra un
sonetto di Monsignor Della Casa, in Prose diverse, a c. di C. GUASTI, Firenze, Le Monnier, 1875,
vol. II, pp. 115-134, e specie le pp. 115-116 : «[...] non solo utile ma quasi necessario stimo [...]
l'imitazione a l'arte accompagnare ; cioè, imitar solamente quelle cose che la ragione degne di
imitazione esser ci dimostra, e qual sia l'oro, e qual l'argento, e qual il rame de'poeti co Ί parangone
dell'arte discernere e distinguere », p. 116).
23. Cfr. qui sopra la n. 8. Se ne può ricavare una conferma anche dalla statistica offerta ad
altro proposito in questo stesso volume da P. SELLIN, Sources de la Poétique de Scaliger comme
guide des Poétiques de la Renaissance, che rileva il numero altissimo delle citazioni dei Poetices
libri desunte da Ateneo : cavallo di battaglia, evidentemente, assieme a Gellio e Macrobio,
dell'erudizione antiquaria dello Scaligero.

93
suo sforzo di classificazione rigoroso e sistematico delle figurae come
dei metra (24), nonché di precisazione puntigliosa e direi quasi di
segmentazione ordinata dell'area del « costume » (25), lo Scaligero
dedica ampio spazio all'individuazione e alla definizione di generi e
sottogeneri minori, che paiono spesso attraversare i dominii della
tradizione lirica ed epica, e le cui uniche (o privilegiate) testimonianze
residue sono per lo Scaligero riconoscibili proprio lungo la tradizione
consolidata dell'epos classico, da Omero a Virgilio ai postvirgiliani
(26). In questa direzione, i Poetices libri rappresentano il primo
tentativo sistematico di individuazione di una tradizione aedica pre-
epica (e qui lo Scaligero fa ovviamente tesoro, con la straordinaria,
consueta erudizione, degli spunti in tal senso offerti dalle testimonianze
antiche) : tradizione pre-epica le cui attestazioni vengono ricercate
minuziosamente nei poemi classici a noi pervenuti. Il fatto non è
ovviamente senza conseguenze sul giudizio che dei poemi omerici dà lo
Scaligero (dei quali infatti, in deroga totale ad Aristo-
24. Poetices libri, cit., pp. 120 sgg. e 55 sgg. Le velleità classificatorie dello
Scaligero, almeno per quel che riguarda le figurae (minore interesse pare aver riscosso
l'impiego di procedure analoghe sul versante dei metra e degli stessi mores),
costituiscono com'è noto uno degli aspetti salienti e più discussi del trattato (benché
diversa dovrebbe risultarne oggi la valutazione, con l'occhio agli esiti delle tendenze
novecentesche alla formalizzazione dei procedimenti retorici) ; notevole pare già la
testimonianza del Tasso (Discorsi del poema eroico, a c. di L. POMA, Bari, Laterza, 1964,
pp. 188-189), volta del resto, nel suo dissenso nei confronti dello Scaligero, alla difesa
consueta dell'auctoritas aristotelica ma anche ciceroniana.
25. Integralmente da rileggere in questa direzione è il 1. III (Idea. Rerum divisio).
ed. cit., pp. 80 sgg. Rilevante l'insistenza dello Scaligero anche sulle componenti per dir
così etnico-geografiche dei mores, secondo linee di interesse non proprio usuali nelle
discussioni cinquecentesche sul « costume » (ma accenni in tal senso, per non riandare
al suggerimento classico dell'ars poetica oraziana, v. 118 : - ed. cit., p. 299, - si ritrovano
per la verità già nella Quinta e sesta divisione della Poetica del Trissino, in Trattati di
poetica e retorica del Cinquecento, cit., voi. II, pp. 63-64). Si pensi ad es. al pur breve
capitolo Natio sive gens (III, xvii : Poetices libri, cit., p. 102), rapida ma significativa
rassegna di popoli europei ed extraeuropei, che variamente contamina, specie nel primo
caso, dati della tradizione classica (la Germania di Tacito ο il De bello Gallico di
Cesare) con talune delle istanze più vivaci del trattato all'accoglimento ampio delle
suggestioni della contemporaneità (cfr. qui sopra la n. 15 ; e sarà il caso della defini-
zione negativa, certo in virtù dei sentimenti filofrancesi dello Scaligero, del carattere e
dei costumi degli Spagnoli). Prove significative di interesse per gli excursus se non
etnografici quanto meno geografici sono del resto riconoscibili anche sul versante della
produzione poetica latina dello Scaligero ; si pensi alla lunga rassegna delle Urbes,
europee e non (mi valgo dell'ed. seicentesca IULII / CAESARIS / SCALIGERI, VIRI /
CLARISSIMI, Poemata / omnia I in duas partes divisa... /IN BIBLIOPOLIO
COMMELINIANO / Anno M.DC.XXI. : parte prima, pp. 543-573). In una diversa
direzione, anche le pagine destinate alla più consueta definizione dei mores pertinenti
alle singole età (il cui prototipo, attraverso le discussioni e la trattatistica non solo
cinquecentesca, può riconoscersi naturalmente nell'oraziana Ars poetica, vv. 156-178 :
ed. cit., pp. 300-301) risultano notevoli, non solo per l'ampiezza della trattazione, ma
anche per le qualità propriamente stilistiche esibite stavolta dallo Scaligero : è il caso ad
es. della trattazione del « costume » dei senes (Poetices libri, cit., p. 98).
26. Poetices libri, cit., pp. 156 sgg. (cfr. ad es. i capp. ciii, Soteria, cv,
Σνμβουλβυτιχον , etc.
94
tele, si nega l'unità (27), ma proprio attraverso il ricorso alla
metodologia applicata da Aristotele ai poemi ciclici) (28), nonché sugli
stessi modi della lettura che esplicitamente ο implicitamente della
tradizione epica (ma anche di altri « generi ») propongono i Poetices
libri : sempre più attenti allo scrutinio dei loci, delle figurae e magari
degli episodi che non alle ragioni della struttura complessiva (29), della
« favola » (largamente sottostimata infatti, in deroga anche qui ad
Aristotele, rispetto al « costume »). Ma, al di là dei rischi che una simile
metodologia comporta, e delle confusioni e contraddizioni di cui si dirà,
è pur vero che su questa linea lo Scaligero porta avanti un tenta-
27. Cfr. ad es. Poetices libri, cit., pp. 11 e 45 (e anche la n. seguente), e ARISTOTELE,
Poetica, a e. di C. GALLAVOTTI, Fondazione Lorenzo Valla - Arnoldo Mondadori Editore,
1974, pp. 30-31 (= 8, 1451 a 22-29).
28. ARISTOTELE, Poetica, cit., pp. 90-91 (= 23, 1459 a 37 - 1459 b 1-7) ; e Poetices
libri, cit., p. 11 (« Postremo irridet eos Aristoteles, qui unum corpus utramvis esse
putent, tanquam fabulam unam. Sed multas ex utraque fabulas confieri posse censet :
propterea quod & multae partes, & multa . Iccirco veteres excerpta toto ex
corpore quasi quaedam membra recitabant. Pugnam ad naves : Catalogum : Animarum
evocationem : Quae apud Circen acta sunt : Arma Achillis : Procorum caedes, atque
eiusmodi [...] ») e p. 45. In questa sorta di confronto a distanza, di marca indubbiamente
anche se paradossalmente aristotelica, fra tragedia e poema epico, occorrerà comunque
sottolineare, nello Scaligero, la definizione non proprio consueta, anche se parzialmente
ironica, dell'Odissea come più « tragica » dell'Iliade (ivi, p. 10 : « Praeterea quis nescit
Odysseam esse verissimam Tragoediam ? In Iliade autem nullum Tragoediae filum : si
totam simul consideres. uno enim tenore perpetuae mortes »). Qui, evidentemente, e non
senza la possibilità di qualche contraddizione rispetto ai criteri generali del trattato, la «
favola » pare riacquistare un proprio diritto (aristotelico) di primogenitura sul « costume
», sui mores, dal momento che l'Odissea può essere definita « tragedia », diversamente
dall' Iliade, solamente in base alla presenza in essa di agnizione e metabasi (Poetica, cit.,
pp. 28-29 e 36-37 sgg. ; = 7, 1451a 10-15, eli, 1452 a 29 sgg.) o, come esplicitamente
indica lo Scaligero, di metabasi e di deus ex machina (Poetices libri, cit.. p. 11 : « In fine
autem & proci interficiuntur : & intervenit ι : quod tragoediae
proprium est »). A ben diverse conclusioni approderebbe intatti il discorso dello
Scaligero se rapportato allo status sociale dei personaggi e al piano dello stile (ivi, p. 183
: « Est igitur Altiloquum Poeseos genus, quod personas graves, Res excellentes continet.
E quibus lectae sententiae oriuntur ; quae lectis item verbis, verborum-que numerosa
collocatione explicantur. Personae graves sunt, Dii, Heroes, Reges, Duces, Civitates.
Quod si aliae quoque inferiores admiscentur, ut Nautae, Fabri, Mercatores, Aurigae : id
propterea fit, quod hominum conventu societas instituta quoddam quasi corpus est :
cuius membra prò natura fineque officiorum & natu-ram sortiuntur, & conditionem », e
p. 10 : « Aiunt [...] Iliadem priorem Odyssea. Iliadem Tragoediae modulum, Comoediae
Odysseam. Nam ut taceam, quod pos-sit disceptari, utra sit scripta prior : legendum prius
Odysseam censeo. Est enim remissiore stylo » : dove - e cfr. specie la p. 215 - ben
notevole rispetto alle tendenze medie della trattatistica cinquecentesca e agli stessi
notissimi suggerimenti del trattato Del sublime - De sublimitate, ed. D. A. RUSSEL,
Oxford, Claren-don Press, 1968, pp. 12-14 : IX, 11-15 - è la decisa affermazione, e per
ragioni stilistiche, dell'anteriorità cronologica dell'Odissea rispetto all'Iliade).
29. I Poetices libri infatti, e in riferimento specifico alla tradizione epica, dif-
ficilmente ripropongono qualcosa di più delle consuete norme di matrice aristotelico-
oraziana circa la regolata e non casuale individuazione da parte del poeta dell'« inizio »
e della « fine » della narratione (Poetices libri, cit., p. 144 : corollario ne è il giudizio
singolarmente positivo espresso per questo su Lucano ; e cfr. ad es. ARISTOTELE, Poetica,
cit., pp. 26-27 - =7, 1450b 24-35 - e ORAZIO, Ars poetica, cit., vv. 146-152 : ed. cit., p.
300).

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tivo ben ambizioso di individuazione della struttura « modulare »
propria del genere epico : fatto tanto più notevole quando si ripensi alle
difficoltà e alle insufficienze della teoria cinquecentesca di fronte al
problema delle partes quantitatis dell'epopea (30). La trattazione dei
Poetices libri fa propria invece su larga scala una simile ipotesi
modulare, che sta anzi alla base sia dei continui raffronti fra tradizione
greca e latina sia dei tentativi di classificazione che costituiscono uno
dei connotati più salienti del trattato dello Scaligero : descrivibile infatti,
non proprio paradossalmente e non soltanto in riferimento alla
tradizione epica, come una sorta di grande « teatro » dello scibile
classico, i cui materiali, preventivamente destrutturati, vanno incontro a
processi molteplici di nuova interconnessione.
Che in queste complesse procedure, bene al di là di certe sordità di
lettura più volte attribuite allo Scaligero - soprattutto nei confronti di
Omero - e che tuttavia i Poetices libri ampiamente condividono con
tendenze più generali della cultura cinquecentesca, magari
consistentemente estremizzandole, esistano margini indubbi di
incertezza metodologica e anche di confusione, si è già detto. La
drastica individuazione delle res come finis della poesia (31), se da un
lato può apparire semplificazione traumatica della distinzione fra «
materia nuda » e « favola » impiegata su vasta scala da altri trattatisti
(ma notevole è invece l'identificazione da parte dello Scaligero della
materia con le lite-rae, le syllabae e i verba (32), tanto che il poeta in
deroga totale ad Aristotele non è tale per la mimesi, ma per il verso)
(33), risulta d'altro canto funzionale a quella netta prevalenza del «
costume » sulla « favola » che rappresenta come si è già detto

30. La trattatistica cinquecentesca è infatti in genere assai esitante nell'indi-viduare


nell'epopea qualcosa di simile alle partes quantitatis indicate nella tragedia da Aristotele (Poetica,
cit., pp. 38-41 ; =12, 1452b 14-27), e si limita per lo più a ricorrere a generiche quanto ambigue
riprese di una terminologia larghissima desunta invece dalla retorica (la partizione ad es. in
exordium e narratio) ; una descrizione più precisa del fenomeno in AA. VV., « Quasi un picciolo
mondo »..., cit.
31. Poetices libri, cit., pp. 55 e 80 ; e si veda a confronto la polemica « ortodossa », nei
confronti dello Scaligero, di un Tasso (Discorsi del poema eroico, cit., p. 75).
32. Poetices libri, cit., p. 55 ; indicazioni in tal senso nei contributi di A. FIORATO, J.-C.
Scaliger « bien ou mal sentant » e di A. MICHEL, Scaliger entre Aristote et Virgile, in questo stesso
volume.

33. Cfr. ad es. Poetices libri, cit., pp. 3-5 (p. 3 : « Poetae [...] nomen non a fingendo [...], quia
fictis uteretur : sed initio a faciendo versu ductum est. simul enim cum ipsa natura humana extitit
vis haec numerosa, quibus versus claudun-tur ») ; corollario notevole ne è la soluzione in senso
positivo della questione « classica » del riconoscimento a Lucano della qualifica di poeta (ivi, p. 5 :
« oportet eum [Lucanum] a Livio differre. differì autem versu. hoc vero Poetae est » ; e, sul
versante delle discussioni cinquecentesche in ambito più ortodossamente aristotelico, significativa
sarà la posizione articolata assunta dal Tasso sin dai giovanili Discorsi dell'arte poetica, a c. di L.
POMA, ed. cit., p. 19). Cfr. poi ARISTOTELE, Poetica, cit., pp. 4-5 (=1, 1447a 28 - 1447b 1-23).

96
una delle caratteristiche salienti del trattato (34). Ciò determina
comunque un consistente margine di ambiguità nella trattazione delle
figurae, per la possibilità di sovrapposizioni multiple non solo tra
figurae elocutionis e figurae sententiae (35), ma addirittura tra figurae e
res : si allude al fatto che il riconoscimento della struttura modulare
specie della tradizione epica fornisce ugualmente materiali e
testimonianze tanto al trattamento delle figurae - che non di rado
riassorbe in sé anche la classificazione dei tópoi - quanto alla dottrina
degli episodi, che conosce taluni dei suoi momenti salienti soprattutto
nelle pagine di raffronto fra latini e greci e fra latini e latini (36). Gli
strumenti e le metodologie dei Poetices libri - lungi dall'anticipare
improbabilmente le metodologie e gli strumenti della narratologia
moderna - restano insomma, com'è naturale, entro l'ambito della retorica
e della poetica : due discipline della cui fitta interconnessione è buona
riprova, se ce ne fosse bisogno, per l'appunto la mancata distinzione
sistematica tra figurae, tópoi ed episodi.
Entro questi limiti, e insomma entro un contesto culturale
tipicamente cinquecentesco, la Poetica dello Scaligero ha comunque
tutte le carte in regola per proporsi come il tentativo più sistematico di
lettura e di interpretazione comparata dei testi classici (anche sul
versante della tradizione epica) compiuto nella fase di trapasso dalle
poetiche oraziane del tardo umanesimo alle poetiche aristoteliche del
pieno e tardo Cinquecento. Non occorre qui dire delle ambizioni nutrite
in tal senso dallo stesso Scaligero, che infatti non solo dà un giudizio a
dir poco negativo dell ars poetica di Orazio (37), ma pretende di aver
consistentemente innovato rispetto ad Aristotele anche in punti chiave
della teoria : si pensi ad es. alla dottrina delle differenze

34. E ciò in virtù della tutt'altro che marginale equazione da un lato fra res
e finis, e dall'altro fra res e personae ; cfr. ad es. Poetices libri, cit., pp. 80-83 e
107.

35. Ricondotte comunque, in virtù dell'ambizione già ricordata a una formalizzazione


esaustiva, a un numero ristretto di leggi comuni ; cfr. ad es. Poetices libri, cit., p. 122 («
Significatur aut id quod est, aut contrarium. Si id quod est, aut aeque, aut plus, aut minus, aut aliter.
quippe aut unam rem pluribus verbis, aut plures uno. Contrarium significatur, ut per Antiphrasim.
Aeque significatur, ut per Tractationem. Plus, ut per Hyperbolem. Minus, ut per Detractionem. Ali-
ter, ut per Allegoriam. Unam rem pluribus, ut Periphrasi. Plures uno verbo, ut Collectione [...].
Caeterae omnes ad has reducentur »).

36. Raffronto che occupa per intero, com'è noto, il V libro, Criticus, ed. cit., pp. 214-294. Si
osservi del resto che il III libro associa non a caso e diffusamente alla trattazione sistematica delle
figurae dei Praecepta in unoquoque genere poe-matum (capp. xcvi-cxxvii), in riferimento per lo
più a quella che con termine generico oggi definiremmo tradizione (classica) della lirica, ma con
l'offerta di testimonianze ed esempi provenienti anche dai testi canonici della tradizione epica (cfr.
anche qui sopra la n. 26).

37. Poetices libri, cit., p. 338 (« De arte quaeres quid sentiam. Quid ? equi-dem quod de arte
sine arte tradita »).

97
specifiche (38), uno dei cardini dell'aristotelismo anche eterodosso del
Cinquecento proprio perché all'origine della classificazione, ο meglio
della teoria genetico-storica, dei generi letterari. La stessa formidabile
erudizione dello Scaligero, la sua conoscenza - di rilievo assoluto - dei
dominii della classicità, lo dovevano portare a dei giudizi fortemente
riduttivi nei confronti di testi (per l'appunto l'Ars poetica e la Poetica)
costruiti in riferimento a testimonianze tanto più esigue e delimitate nel
tempo. La pratica della ri-scrittura, carissima allo Scaligero anche nei
confronti di modelli autorevoli (si va dal Marnilo allo stesso Lucano,
per non fare che degli esempi) (39) e testimonianza limite
dell'interconnessione costante fra giudizio e imitazione (40), trova in
effetti, e non proprio paradossalmente, il suo punto d'arrivo
precisamente nei Poetices libri, a loro modo ri-scrittura e, nelle
intenzioni, rifacimento migliorativo di Orazio e di Aristotele. Nel corso
di questa ri-scrittura, e soprattutto in riferimento alla tradizione epica, lo
Scaligero si fa dunque interprete di tutte le difficoltà della cultura
cinquecentesca, posta di fronte a modelli classici, ad auctores non più
soltanto da imitare ma da assimilare e da far propri mediante procedure
diversificate - dall'interpretazione e commento alle pratiche appunto
della ri-scrittura - che tengano comunque conto delle esigenze della
contemporaneità. Viene soprattutto a riassumere, specie nei confronti di
Omero, le ragioni di una plurisecolare stratificazione esegetica ben
operante già in età antica e tardo-antica, dalla prima Sofistica in poi, o,
per semplificare, da Platone a Plutarco : dove tanto spesso
l'ammirazione per i poemi omerici si era associata alla chiara
consapevolezza della loro irriducibilità sostanziale ai canoni della stessa
grecità che noi definiremmo « classica » (la celebre immagine platonica
di un Omero coronato e tuttavia bandito dalla repubblica).
Lo Scaligero, del resto, aveva una conoscenza per dir così
specialistica di talune tappe importanti di quell'esegesi, come dimostra
la fruizione ampia (naturalmente non priva magari di punte polemiche)
delle opere di un Macrobio e di un Gellio,
38. ARISTOTELE, Poetica, cit., pp. 2-3 (=1, 1447a 16-18); cfr. Poetices libri, p. 80 («
Quum [...] poema [...] imitatio quaedam sit : quatuor quaerenda fuere : pri-mum, quod
imitemur : alterum, quare imitemur : tertium, quo imitemur : quar-tum, quomodo
imitemur. Sic enim etiam acutius quam Aristoteles »). Che, al di là di una apparente
coincidenza con la lettera della formula aristotelica, non si tratti solo di una marginale e
ininfluente addizione da parte dello Scaligero del « quare imitemur », può essere
confermato dalla specificazione immediatamente successiva (ivi, p. 80 : « Atque in
primo [...] libro [...] ostendimus [...] quare imita-remur. ut scilicet fiumana vita
compositior fiat. Quomodo [...] imitemur, dicemus libro sequenti [Parasceve.
Character]. Nam in superiore digesta sunt versuum genera, ac rationes quibus
imitaremur. Nunc quid imitandum nobis sit, videa-mus. Igitur universum negotium
nostrum in Res & Verba quum dividatur, verba ipsa & partes sunt & materia orationis
[...] Res autem ipsae finis [...] »).
39. Poetices libri, cit., pp. 301-303 e 327.
40. Dal momento che in questi casi il « giudizio » diviene addirittura garante di un
« rifacimento » dello stesso ipotetico modello, riconosciuto insufficiente e pertanto
rigettato e riscritto.
98
anche al di là dei Poetices libri (sia qui sufficiente ricordare i postumi,,
e comunque significativi, Problemata Gelliana) (41). Seguire lo
Scaligero su questo terreno - uno dei più congeniali, per lui - non è qui
davvero possibile ; vale però la pena di segnalare la centralità di due
idee guida che presiedono alle indagini puntigliose in questa direzione
dei Poetices libri : la centralità cioè del « decoro » - conseguenza del
resto del primato del « costume » sulla « favola » - e l'esaltazione della
varietas virgiliana nei confronti della monotonia omerica. Ne deriva,
grazie al concomitante riconoscimento della struttura modulare dell'epo-
pea, una messe davvero cospicua e istruttiva di risultati : dalla
segnalazione della varietà delle morti (e della tipologia dei com-
battimenti e delle morti) virgiliane di contro all'uniformità omerica (42)
al raffronto fra la nékuia dell'Odissea e la discesa agli Inferi
dell'Eneide, anche in virtù del prodigioso recupero della testimonianza
lucanea (43) ; dall'individuazione di una doppia tipologia, solare e
demonica, della profezia (44) all'analisi differenziale della descrizione
degli scudi, all'insegna anche qui del decorum e del congruens (45). Ma
è soprattutto nella definizione del « costume » dei protagonisti, e specie
dei protagonisti indiscussi della tradizione omerica e virgiliana, che lo
Scaligero offre il massimo delle testimonianze significative. Se il «
costume » di Enea - ancora nel nome del primato del « costume » sulla
« favola » e dell'identificazione del finis con le res - viene dichiarato a
tutte lettere essere l'obiettivo primario, « filosofico », del poema virgi-
liano (46), la sua superiorità rispetto ai presunti modelli di Achille e di
Ulisse viene fin dall'inizio dimostrata proprio in
41. Per essi, mi valgo dell'ed. seicentesca, di seguito alle Adversus Erasmum
Orationes, Tolosae Tectosagum, Apud Dominicum Bosc, & Petrum Bosc, 1621.
42. Poetices libri, cit., p. 119 (« Vulnera nusquam eadem : sed & tam variis
instrumentis, ut mirum sit : saxo, torre, clava, bipenni, sude, cratere, conto, sparo,
iaculo, sagitta, phalarica, hasta, lancea, ense : in gulam, caput, femur, pec-tus, poples,
manus, genu : adversi, aversi, ab latere, stantis, iacentis, currentis, fugientis, congressi,
dormientis, latitantis, taciti, clamantis, iactantis, precantis, deprecantis, exprobrantis,
minantis, timidi, audacis, ulciscentis : in equo, in curru, in muro, in campo, in tentoriis,
in sacris, in vigiliis, die, noctu. Levia praelia, iusta praelia, insidiae. ex acie, ex turmis,
singulari certamine. Tantum navale praelium nullum potuit. nunquam enim naves habuit
Latinus. [...] Etenim Homerus annos illos decem si esset exequutus, nihil aliud quam
praeliis praelia, aliis alia accumulasset. quare in decimo omnia eiusmodi gesta
complectitur »). Significativa, in riferimento a Virgilio, l'addizione del Tasso, Discorsi
del poema eroico, cit., p. 194 (« Molti altri essempi e quasi vive imagini della battaglia
terrestre sono nel divin poeta ; ma la navale è figurata nello scudo [...] »).
43. Poetices libri, cit., pp. 101 e 216 (dove il raffronto, a tutto vantaggio di
Virgilio, comporta qualche ironia rispetto alla narrazione omerica - Ulisse che tiene
lontane le ombre con la spada - anche in punti ben confrontabili con la tradizione
magica e demonica cinquecentesca, di cui per altri versi lo Scaligero risulta tutt'altro che
ignaro : cfr. ad es. Pierre de RONSARD, Hymne des daimons, in OEuvres complètes, a e.
di G. COHEN, Paris, Gallimard, 1958, voi. II, p. 173).
44. Poetices libri, cit., p. 100.
45. Ivi, p. 232.
46. Cfr. qui sopra la n. 34, e, in questo stesso volume, il già citato contributo di A.
MICHEL, Scaliger entre Aristote et Virgile.

99
virtù della riunificazione in Enea delle qualità salienti, e positive, di
entrambi gli eroi omerici (47). Di qui, una lettura « partigiana » di
Omero, pronta a esibire - proprio sul versante del « decoro » - persino le
pur rare testimonianze virgiliane apparentemente meno indicate allo
scopo (48), pronta anche all'irrisione di luoghi omerici a prima vista
esemplari (si pensi, se non al « sonno » di Zeus, almeno al celebre
luogo del « cenno di Giove ») (49) ; se i Greci, nel loro lessico, non
posseggono neppure un equivalente della maiestas romana e virgiliana
(50), è facile, per uno Scaligero difensore zelante della maiestas e del
decoro, giungere sino ai limiti di una indignazione pur retoricamente
atteggiata :
Non sum imitatus. Nolo imitari. Non placet. Non est verum [...].
Ridiculum est. fatuum est. Homerìcum est. Graeculum est.
Virgilianum non est. Romanum non est (51).
Anche lo scrutinio delle parole, come si vede, e non senza
acutezza, vale allo scopo (52) ; e si ricordino le osservazioni altrettanto
acute dello Scaligero sulla frequenza ο l'assenza di determinate parole
in Virgilio : la frequenza di honos, l'assenza

47. Poetices libri, cit., p. 107 (« Mirifice vero Poeta cum & Achillis fortitudi-nem, & Ulyssis
prudentiam in uno Aenea exprimere conaretur : ac praeterea augeret pietate : illius temeritatem
ademit, huius sustulit versutiam transtulit-que temeritatem in Turnum, versutiam in Sinonem :
utrumque aut Graecum, aut Graecia oriundum »). Notevole del resto, in riferimento ad Enea,
l'interpretazione di stampo neoplatonico avanzata dallo Scaligero per la figura dell'inseparabile
Acate, inteso come « genio » di Enea (ivi, p. 116), secondo una linea che trova conferme nei
Poetices libri come nei Commentarti a Ippocrate (cfr. ad es. ivi, pp. 115-116, e pp. 28-29 [40-41]
rispettivamente). Il fatto è come si sa tutt'altro che privo di riscontri, anche in riferimento preciso a
Virgilio, nella trattatistica cinquecentesca e ad es. nel Tasso (specie nel Messaggiero : mi permetto
di rinviare al riguardo al mio saggio Fra « dialogo » e « Nocturnales adnotationes ». Prolegomeni
alla lettura del « Messaggiero », ne « La Rassegna della letteratura italiana », LXXVI [1972], 2-3,
pp. 265-293).
48. E sarà il caso di Aen, X, vv. 531-532 (in P. VERGILII MARONIS Opera, ed. R. A. B. MYNORS,
Oxford, Clarendon Press, 1969, p. 350); cfr. Poetices libri, cit., pp. 94-95 (« Iccirco & Lausum
dono dedit sine precio : & hoc, & caeteris omnibus virtutibus fero Achille maior, qui filium patri
auro vendidit : & auri atque argenti talenta pollicenti, ait, Auri atque argenti memoras quae multa
talenta, / Gnatis parce tuis ») : uno dei luoghi in cui più scoperta risulta invece l'imitazione omerica
da parte di Virgilio (un Enea che alla pari di Achille, dopo la morte dell'amico Pallante, rifiuta patti
di qualunque genere col nemico), anche se lo Scaligero vorrebbe semplicemente dedurne conferme,
in opposizione all'« avarizia » di Achille, del disinteresse di Enea.
49. Poetices libri, cit., pp. 216 e 233-234 rispettivamente.
50. Ivi, p. 72. In questo e in altri aspetti della sua polemica antiomerica, lo Scaligero del resto
approda a risultati ben congruenti con le tendenze medie della riflessione cinquecentesca ; prova ne
sia l'analoga insistenza sulla maiestas romana e virgiliana, in opposizione a Omero, ad es. dello
stesso Giraldi (Discorso intorno al comporre de i Romanzi, cit., pp. 31-32 ; e, su tutta la questione,
cfr. // sonno di Zeus, cit.).
51. Poetices libri, cit., p. 227.
52. E cfr. in questa direzione il giudizio negativo espresso dallo Scaligero sugli epiteti
omerici (ivi, p. 216).

100
di musca, asinus, e dell'area semantica del de re coquinaria (53), che è pure
bene indicativa - naturalmente a tutto danno di Omero - di una netta
consapevolezza dell'esistenza di livelli plurimi di interdizione del discorso, e
insomma del rilievo, ai fini della narrazione e della poesia epica, delle figurae
dell'ellissi e della preterizione (54).
Ma con le pur sommarie statistiche lessicali dello Scaligero siamo ormai
passati dal piano del « costume » al piano dell'elo-cutio, e sia pure all'insegna
comune del decorum. Anche qui, del resto, i Poetices libri riservano sorprese
consistenti, a cominciare dalla brusca negazione di un rapporto privilegiato fra
res e verba, e insomma di una corrispondenza obbligata fra contenuti e livelli
stilistici (55). Querelle di lunga durata, naturalmente ; ma la posizione dello
Scaligero testimonia comunque di uno scarto notevole rispetto a una linea
tutt'altro che minoritaria nell'ambito del Cinquecento italiano : si allude al già
ricordato pseudo-Demetrio, oltretutto ripetutamente accreditato quale teorico
ortodossamente aristotelico delle ragioni dello stile (56). Lo Scaligero, anche
stavolta, preferisce evidentemente approdare a una propria teoria, a prima vista
del resto tutt'altro che nuova, dal momento che la sua consistente indagine
dossografica - che attraversa Ermogene e Dionigi, il trattato de sublimitate e
Quintiliano e insomma i teorici greci e latini di maggiore spicco (57) -perviene
poi alla riproposizione di uno schema tripartito (le for-mae altiloqua, infima,
media) (58). Ma la vera novità, anche e soprattutto in funzione della tradizione
epica, sta nella dottrina degli affectus, capace di generare dalle tre formae
primarie una gamma molto più ampia di stili. Qui le preferenze umanistiche e
classicistiche dello Scaligero vengono davvero in primo piano : la venustas
virgiliana, che a suo modo ambisce a proporsi quale

53. Ivi, pp. 129 e 187 (« Illud animadvertes, voce hac, honorem, frequenter usum fuisse ad
augendam dictionis maiestatem »).
54. Varrà la pena di rimarcare l'insistenza non casuale dei Poetices libri sulla similitudo (cfr.
ad es. ivi, pp. 128 sgg. e 219 sgg. ; il che comporta evidentemente un'ulteriore diffusione nel
trattato di materiali provenienti dalla tradizione epica, in virtù della pertinenza se non esclusiva
certo preferenziale della similitudine all'epopea) : e ciò anche nel nome del suo riconoscimento
quale figura capace di introdurre nel poema res e verba non direttamente attinenti alle personae e
alla « favola » principale, e dunque da sottoporre a una più difficile quanto rigorosa selezione
preventiva in funzione del « decoro ».
55. Cfr. ad es. Poetices libri, cit., p. 175 : « Quod ad Characteris attinet natu-ram, non
necesse esse (censeo) res ipsas in magno magnas, in tenui tenues esse, sed ipsum satis habere, si
verbis lectis, sonoris, pictis, verborumque composi-tione numerosa Sublimis illius dignitatem
tueatur ».
56. Una più ampia discussione al riguardo ne La biblioteca del Tasso..., cit., pp. 15-26 (e cfr.
ancora, oltre alla già cit. Introduzione ai « Discorsi »..., il mio saggio L'« Apologia » del Tasso e la
« maniera platonica », in « Letteratura e critica - Studi in onore di N. Sapegno », voi. IV, Roma,
Bulzoni, 1977, pp. 223-251.
57. Poetices libri, cit., pp. 174 sgg.
58. Ivi, pp. 183 sgg.

101
modello universale (59), devia consistentemente la natura della forma
altiloqua assegnata all'epica, in un rigetto totale delle dottrine anche
grammaticali dell'anomalia, con un ulteriore brusco scarto rispetto alla
linea « demetriana ». La polemica antigrammaticale e « filosofica »
dello Scaligero (60) non approda per nulla alla definizione (cara a un
Tasso « filo-demetriano ») di un Virgilio « croce dei grammatici »,
amante delle dissonanze sintattiche e grammaticali, esempio - del resto
con Omero - di anomalia che genera grandezza (61). La nozione di
maiestas, tanto cara allo Scaligero, viene inesorabilmente ricondotta
verso l'area semantica del decorum, assai lontana, sul piano dello stile,
dall'idea della « grandezza » e della « magnificenzia » (62). La venustas
altiloqua corrisponde invece a un ideale di cultus e nitor regolato, che
disprezza i versus fragosi, « anticlassici », di Omero ma anche di
Stazio, l'oscurità cara allo pseudo-Demetrio, la « sprezzatura », gli iati,
l'asindeto, la perturbazione dell'ordine (63) : fenomeni tutti che saranno
la cifra distintiva, nella teoria come nella pratica, dell'epica tassiana.
Nella loro singolare, e comunque originale fusione fra un tutt'altro
che ortodosso aristotelismo e la nozione invece ortodossa ed esemplare
di classicismo e decorum, i Poetices libri
59. Ivi, p. 183 : e cfr. in questo stesso volume il saggio più volte ricordato di A.
MICHEL, Scaliger entre Aristote et Virgile.
60. Su cui cfr. qui stesso lo studio di P. LARDET.
61. Se ne vedano gli esiti ancora nei Discorsi del poema eroico, cit., pp. 202-227, e
specie pp. 206, 214, 218, 220 ; altre indicazioni nel testo e nel commento, a cura di chi
scrive, del discorso tassiano Dell'arte del dialogo, ne « La Rassegna della letteratura
italiana », LXXV (1971), 1-2, pp. 93-134 (e cfr. specie le pp. 131-132).

62. Ne è spia sintomatica la predilezione dello Scaligero (Virgilio a parte) per


poeti specie esametrìci piuttosto rigidi, nella metrica come nello stile (cfr. ad es.
Poetices libri, cit., pp. 74-76 : II, xxxi-xxxii, Vitia a quantitate, Qualitatis vitia), e
lo stesso elogio del « sentenzioso » Seneca, a suo modo paradossale perché indice
non già di una scelta e di un canone anticlassico, magari preludente al barocco,
ma di una lettura ancora una volta centrata su parametri di riferimento di
matrice classicistica : « Quatuor supersunt maximi poetae, [...] quorum Seneca
seorsum suas tuetur partes, quem nullo Graecorum maiestate inferiore existimo :
cultu vero ac nitore etiam Euripide maiorem » (ivi, p. 323 ; a conclusioni parzial
mente divergenti, ma in riferimento prevalente ai Poemata, è pervenuto
M. COSTANZO, Introduzione alla poetica..., cit., pp. 15, 21, 58).
63. Cfr. ad es. Poetices libri, cit., "pp. 75-76. Di estremo interesse, in contrasto
con l'elogio di Seneca appena ricordato (cfr. la n. precedente), il giudizio severo
su Lucano (ivi, pp. 325-327 ; ma cfr. anche le pp. 263 sgg. e specie 279 sgg.) :
« Fatemur in ilio ingenium magnum. equidem etiam plusquam poeticum condo-
nabo. Effrenis mens, sui inops, serva impetus, atque iccirco immodica raptaque
calore simul & calorem ipsum rapiens, hostem maximum eius temperamenti,
quod in uno omnino Marone & admirabile est & divinum » ; in riferimento al
quale, e sul piano dello stile, lo Scaligero pare recuperare un giudizio su Platone
testimoniato da Elio Aristide e, indirettamente, dal De sublimitate (cfr., per le
testimonianze relative, T. TASSO, Dell'arte del dialogo, cit., p. 132) : « Lucani ora-
tio superba, & minax, auditorem invitum, atque alibi animo haerentem ubi vult
tenere, aut trahere, abigit : Tyranno haud absimilis, qui mavult metui, quam
amari » (Poetices libri, cit., p. 116).
102
costituiscono dunque una testimonianza unica e singolarmente
complessa, nel pur fitto panorama delle poetiche cinquecentesche, del
modo di porsi della cultura del Cinquecento nei confronti della
tradizione classica, a cominciare dalla linea centrale omerico-virgiliana
e insomma a partire dalla tradizione epica. Se il quinto centenario della
nascita ponesse anche solo le basi per la riproposizione in veste
moderna, criticamente vagliata e corredata degli apparati opportuni, dei
Poetices libri, il fatto non potrebbe avere che un'importanza notevole
per gli studi sulla tradizione epica e sul Cinquecento italiano, e
segnerebbe una data di rilievo nella storia dei recenti progetti di
collaborazione interdisciplinare italo-francesi.

Guido BALDASSARRE
Université de Padoue.

103
LES GENRES LITTÉRAIRES ET LA TRADITION ÉPIQUE
DANS LES POÉTICES LIBRI VII
RÉSUMÉ DU TEXTE DE G. BALDASSARI

Aborder la Poétique de Scaliger par ce biais peut sembler


paradoxal ; car vu la réception tardive du traité en Italie (ca. 1585), vu
son aspect rétrograde (indifférence à l'égard du verna-culaire), vu sa
maigre contribution au débat alors si vif en Italie sur l'évolution des
poèmes de chevalerie, quelles relations ce texte entretient-il avec les
œuvres italiennes en langue vulgaire ?
Cependant la Poétique est publiée à une époque-charnière pour
l'Italie, durant cette période, qui va de l'Arioste au Tasse, où l'on quitte
la tradition de la littérature romanesque pour tenter d'écrire des poèmes
épiques réguliers, où l'on essaye de marier la tradition classique aux
usages de l'Italie contemporaine. Dans ce contexte, l'œuvre de Scaliger
est particulièrement précieuse, puisqu'elle apparaît comme une somme
emblématique des modes d'appréhension de l'Antiquité classique par le
XVIe siècle, et que les pages consacrées à l'épopée, riches en sugges-
tions malgré leur rareté, sont un bon témoignage sur l'approche des
textes canoniques de la poésie épique de l'Antiquité.
D'ailleurs, si les passages spécifiquement consacrés à l'Epos sont
peu nombreux, la tradition épique est omniprésente dans la Poétique, et
ce pour trois raisons : puisque Scaliger fait de Virgile l'exemple unique
de la poésie parfaite, il se doit de le citer sur une vaste échelle, bien au-
delà des passages consacrés à l'épopée ; et si Virgile est « une seconde
nature », que l'on doit imiter en priorité, Scaliger est amené, pour en
persuader le lec-
104
teur, à le confronter avec les autres auteurs épiques, en particulier
Homère ; enfin, sa passion d'antiquaire conduit Scaliger à opérer des
oppositions et des classifications des genres et sous-genres littéraires,
où l'épopée (et la poésie lyrique) servent souvent de point de référence.
La Poétique réalise ainsi la première tentative systématique pour
présenter la tradition pré-épique des aèdes ; autre tentative très
ambitieuse : celle de mettre au jour la structure « modulaire » propre au
genre épique, qui est très novatrice pour l'époque. En associant
jugement critique et imitation (ce qui l'amène à récrire Aristote et
Horace, comme il récrit Lucain ou Marulle) Scaliger propose une
solution aux difficultés rencontrées alors par tous les auteurs épiques,
confrontés aux modèles antiques : il faut les imiter mais aussi les faire
siens, à travers diverses pratiques (traduction, commentaire, récriture),
tout en tenant compte des exigences contemporaines. Ces conseils
s'appuient sur deux principes intangibles : l'importance primordiale de
l'idée de convenance et l'exaltation de la varietas virgilienne (démontrée
par ex. à travers une analyse très fine du vocabulaire ou des procédés
utilisés dans l'Enéïde).
Et lorsqu'il remet en cause le rapport entre les mots et les choses,
l'adéquation du style et du sujet, il s'oppose à la majorité des théoriciens
italiens d'alors ; or si cette position, adoptée par certains depuis
l'Antiquité, n'est pas originale, elle débouche sur une innovation bien
réelle par rapport au discours traditionnel sur l'épopée : la théorie des
affectus, qui permet de créer une gamme de style bien plus étendue que
celle impliquée par la tri-partition classique. Mais là encore s'affichent
les préférences classiques de Scaliger, puisque la composante
essentielle du grand style sera la grâce virgilienne. Car il refuse de
prendre en compte les analyses des grammairiens sur les « anomalies »
qui feraient la grandeur du style virgilien ; se plaçant sur un plan
philosophique, il préfère à l'idée de grandeur, celle de majesté du style,
alliance d'un cultus et d'un nitor conquis tout classiquement à travers les
règles. On est loin, on le constate, de l'esthétique de l'écart que prônera
le Tasse.

105
LO SCALIGERO E L'IDEA DI TEATRO
NELLE POETICHE CINQUECENTESCHE

Affrontare il tema delle teorie letterarie cinquecentesche è compito


particolarmente arduo, data la quantità d'interventi e l'importanza del
dibattito critico, che oggi ha già portato una serie di notevoli contributi
in materia. Il compito si fa ancor più complesso se lo scopo è analizzare
la materia teatrale e comica in particolare. In questo caso infatti risulta
abbastanza sui generis il rapporto teoria-prassi, anomalo rispetto ad altri
casi, poiché si ripartisce su due fronti : quello dei teorizzatori da un lato
e quello dei drammaturghi dall'altro, spesso in aperto contrasto. In altri
casi l'attrito è ridotto al minimo : anzi il prodotto letterario rispetta le
regole proposte in sede teorica, quando non vi si piega addirittura.
Talvolta poi il poeta diventa anche teorizzatore in proprio. Invece in
ambito teatrale il rapporto assume connotati differenti e differenziati per
le due forme, tragica e comica. Quest'ultima appare particolarmente
legata a problemi tecnici : molto deve al recupero della Poetica
aristotelica, commentata e chiosata con attenzione da diversi autori,
spesso fatta oggetto d'interpretazioni tra loro anche contrastanti. Il dia-
gramma di queste osservazioni si può disegnare abbastanza facilmente :
si parte dalla traduzione di Alessandro Pazzi de'Medici e si arriva ad un
primo punto fermo con il Trissino e la sua esemplificazione « pratica »,
la Sofonisba. Si tratta tuttavia del genere tragico ; sulla formazione e
configurazione della commedia influisce una sorta di contrasto fra
teoria e prassi : molti fattori si trovano a dover interagire quasi
contemporaneamente ai
107
primi del secolo, la poetica umanistica dell'imitazione, la progressiva
affermazione della « Festa » quale momento di trionfo per l'aspetto
spettacolare della commedia, la compresenza di più problemi (come la
questione della lingua). Tutto ciò rende la commedia il prodotto più
ribelle alle costrizioni teoriche. Il panorama si dilata così a comprendere
i « drammaturghi-teorizzatori » da un lato, quelli cioè che spesso
funzionalizzano i prologhi alla giustificazione delle loro scelte
linguistiche, stilistiche e strutturali e teorici della materia comica, che
seguono un percorso autonomo, per la maggior parte estraneo
all'evoluzione effettiva di questo genere letterario, presi dalla necessità
di suturare il nuovo prodotto con quello antico grazie a puntelli
indiscutibili, che partono da Aristotele e passano attraverso i maestri
della latinità, fornendo più che altro una serie di nozioni non solo sulla
configurazione delle commedie (distinzione in varie parti, dramatis
personae, etc.), ma anche sulla nascita stessa della commedia,
recuperando appunto le teoriche classiche sulla materia. Tuttavia nel
giro di un cinquantennio (la prima metà del secolo) il problema del
comico dal punto di vista speculativo sembra costretto a tener conto
anche della realtà effettiva. Alcuni teorici diventano autori fondamentali
non solo per l'attenzione dedicata al teatro, ma anche per la testimo-
nianza fornita sull'evoluzione del genere stesso ; il primo trattato di un
certo rilievo è senz'altro il De comoedia libeìlus di Vittore Fausto, del
1511. Tra i molti rilievi sulla storia della commedia (1) risulta
particolarmente interessante il tentativo di riaggancio con la tradizione
greca prima che latina, soprattutto aristofanea prima che terenziana (nel
1498 era uscita l'edizione di Aristofane con commenti generici all'arte
comica di eruditi quali Thomas Magister, Demetrio Triclinio, ecc.,
ripubblicati da Aldo). Il Fausto si spinge anche oltre, tentanto una sorta
di mixage fra le due tradizioni, greca e latina appunto. Si avverte altresì
il tentativo d'incidere realmente sulle composizioni coeve. I poli d'inte-
resse sono già sensibilmente cambiati nel '36, quando nel primo libro
della sua Poetica Bernardino Daniello introduce alcune considerazioni
in proposito. Mentre fa la sua comparsa ufficiale l'ossequio all'Ars
poetica oraziana, emergono alcuni spunti di discussione per così dire «
privilegiati » : lo stile, che può essere elevato anche nella commedia e la
ricerca del riscatto della materia « vile » grazie all'introduzione di
momenti declamatori « alti ». Necessaria anche un'accurata
preparazione a livello di elocutio, nel tentativo di coinvolgere
emotivamente lo spettatore.
1. In particolare sull'argomento teorico rimando a B. WEINBERG, A History of
literary Criticism in the Italian Renaissance, The University of Chicago Press, 1961 ;
sulle questioni teatrali, si vedano anche : H. HERRICK, Comic Theory in the Sixteenth
Century, Urbana University of Illinois Press, 1964 (prima ed. 1950), E. BONORA, La
teoria del teatro negli scrittori del Cinquecento, in AA.VV., // teatro classico italiano
nel Cinquecento, Roma, 1971, pp. 221-51. Sui drammaturghi teorizzatori mi permetto
di rimandare ad un mio lavoro : A. GUIDOTTI, // modello e la trasgressione (Commedie
del primo Cinquecento), Roma, Bulzoni, 1983, in par-tic, pp. 129-62.

108
Ne vien fuori l'immagine di una commedia quale sorta di attenuazione della
materia tragica, di cui tuttavia può e deve anzi mantenere certe strutture per non
perdere in dignità. Il Daniello tende cioè ad inserire una serie di regole che
considera « difetti » entro uno schema classico che le nobiliti riportanto la
commedia ad una sua dignità di genere. Il proposito tuttavia non si pone in
maniera chiara e lascia aperti molti dubbi al concetto di comico quale «
sottospecie » del tragico. Da ultimo non si può non accennare anche
all'Explicatio eorum omnium quae ad comoedia artificium pertinent del
Robortello, del 1548, che funziona da vero e proprio raccoglitore di quanto si
conosceva delle poetiche classiche sull'argomento : emerge con chiarezza un
fine di diffusione delle posizioni degli antichi in materia di teatro, senza tuttavia
il necessario approfondimento che la complessità del tema richiederebbe. Vi si
coglie piuttosto la ratifica di una situazione effettiva, ossia l'abbandono,
avvenuto ormai di fatto, della componente aristofanesca in favore dello sfrutta-
mento della commedia menandrea. Con la seconda metà del secolo, pur
continuando l'interesse specifico per il genere tragico ο comico (ormai sempre
più di frequente divisi anche nelle trattazioni), l'elemento caratterizzante del
panorama teorico coincide con la proliferazione dei commenti alla Poetica di
Aristotele. Il campo speculativo si fissa così nella molteplicità delle glosse che
permettono chiavi di lettura diverse ο addirittura contrastanti. Nascono molte
polemiche che coinvolgono numerosi studiosi. Tuttavia il dibattito più acceso si
è spostato intanto sulla tragedia, genere che si sviluppa enormemente proprio
dopo la metà del Cinquecento. Ciò non toglie che una serie di autori continuino
a toccare indistintamente i due aspetti della poetica teatrale illustrando
alternativamente problemi di comico e di tragico. Nei commenti ad Aristotele
tali questioni si pongono spesso quale confronto tra commedia e tragedia, per
chiarire e colmare lacune ο ambiguità del discorso classico.
E' in quest' ambito che si colloca anche lo spazio dedicato al problema dai
Poetices libri septem dello Scaligero. Il caso è abbastanza complesso poiché
quest'autore tende da un lato a proiettarsi in una realtà europea prima che
italiana (2) ; dall'altro tuttavia appare ben inserito entro la generazione dei
commentatori aristotelici, con cui condivide il desiderio di chiarimento e
interpretazione di una serie d'implicazioni. L'interpretazione del suo Poetices
libri septem ha goduto di alcuni interventi critici particolarmente illuminanti
per l'aspetto complessivo, vuoi nelle sue affinità con la Poetica del Vida (che lo
stesso Scaligero vuole peraltro evidenziare fin dalla Premessa : « Aris-totelis
commentarli mutili sunt, nequid liberius excidat nobis. Vida, prudens ille
quidem multa bene monet, quibus cautior

2. Si veda E. LINTILHAC, « Un coup d'état dans la république des lettres : J.C.S. fondateur du
classicisme cent ans avant Boileau », in « Nouvelle Revue », LXIV, maggio-giugno 1890.

109
poeta fiat... At eum neglexit Aristoteles, Horatius vitiavit : accu-ratius
Vida ») (3), vuoi nei suoi debiti alla posizione dei commentari latini,
vuoi nella sua originalità di mediatore fra aristotelismo e cultura
cinquecentesca (4). Senza dubbio lo Scaligero può considerarsi uno dei
più puntigliosi organizzatori del sistema critico aristotelico. Partendo
dalla mediazione del Vida, egli recupera lo schema oraziano ed esalta
l'arte virgiliana ; accentua lo studio minuzioso dei poeti antichi
indicando la via per raggiungere la perfezione artistica in una rigorosa
applicazione delle norme e nell'autocritica più severa.
Venendo con più precisione al discorso teatrale, appare opportuno
astrarre una serie di dati dispersi nell'arco della divisione in sette libri.
Emergono subito alcuni dati canonici : ad esempio l'assunzione
dell'unità d'azione accennata in Aristotele ma non chiarita a fondo nella
settima divisione della sua Poetica, insieme al tentativo di precisarne
fine edonistico e fine morale (tesi questa accolta anche dal Maggi). Si
tratta di elementi che sono già stati in parte oggetto di riflessione
critica ; minore attenzione mi pare invece sia stata dedicata al modo in
cui compaiono le riflessioni sul comico e sul genere teatrale nel loro
complesso. L'argomento compare a più riprese, nel primo libro (capp.
V, VII, Vili e XIII), nel terzo (capp. XCVII) e nel settimo (capp. ΙΙΠ, V,
VI, VII). Il discorso verte sul teatro in generale : questo è già un
elemento utile per collocare lo Scaligero nell'ambito appunto
dell'organizzazione complessiva del discorso critico : non è infatti la
peculiarità del comico ο tragico che lo interessa, quanto invece la
sistemazione del genere « teatro », che lo porta a privilegiare una serie
di aspetti essenziali alla fissazione del codice, suddiviso poi nelle due
forme primarie, tragica e comica. Così, dopo i preliminari sulla loro
diversa origine, il discorso affronta le « species comoediae » e «
tragediarum » (cap. VII e XIII) per poi trattare minuziosamente il
discorso sulle « personae » con il duplice effetto di descrizione e
configurazione della materia. Emerge così un'interessante casistica sui
caratteri fondamentali dei personaggi teatrali, sintetizzati in una serie di
coppie antinomiche per condizioni sociali, professione, età (servo-
liberto, padre-figlio, ragazzo-marito) accompagnati da un elenco di
nomi tra quelli più in uso. La struttura oppositiva dei personaggi è
senz'altro la chiave di lettura più utile per l'analisi critica della
commedia del Cinquecento (5) ; quanto ai nomi propri, è curioso
rilevare come essi sfuggano nei testi al processo di attualizzazione che
coinvolge ogni altra componente,
3. Tutte le citazioni sono tratte da : J.C.S., Poetices libri septem, Lione, Apud
Antonium Vincentium, 1561.
4. Molti chiarimenti in proposito in E. BONORA, Poetica del Cinquecento, Bari,
Laterza, 1954 ed in M. COSTANZO, Dallo Scaligero al Quadrio, Milano, All'insegna del
pesce d'oro, 1961.
5. Si è dovuti tuttavia arrivare ad anni molto recenti nella storia della critica della
commedia del Cinquecento per adottare questi moduli, sfrondando il campo da inutili
giudizi sul maggiore ο minore quoziente di erudizione.

110
caricandosi semmai di numerose implicazioni di significato, anche
allegoriche (di cui molteplici esempi sono forniti dalla commedia
italiana, dal Bibbiena al Bruno, ossia per tutto l'arco del secolo).
Numerose osservazioni sono dedicate ai costumi, funzionaliz-zati
al carattere, dal colore, al taglio, agli accessori. La Poetica dello
Scaligero dunque vuole tener conto del rapporto tra "Lèxis" ed "Opsis",
visualizzando il problema-teatro e non considerando semplicemente la
formulazione di nozioni sul testo letterario. L'intenzione sembra essere
quella di superare integralmente la lezione aristotelica senza per questo
perdersi entro il labirinto delle definizioni sul dualismo testo-
rappresentazione, che ha coinvolto parecchi commentatori (6). Molto
presto infatti si arriva, in ambito critico, ad una netta scissione tra
problemi del testo e problemi della messa in scena : il teorico
dell'aspetto « scritto » dell'opera tende solitamente ad eludere la
componente spettacolare, di cui pochi si occupano e, per lo più, solo
addetti ai lavori, come nel caso di Leone de'Sommi, se non addirittura
meri scenografi ο « registi » : uomini di spettacolo insomma.
L'iconografia dei personaggi poi serve ottimamente alla loro
definizione caratteriale e, successivamente, alla definizione
commedia/tragedia, attraverso la descrizione di un passaggio storico-
letterario, dall'antica alla « nuova » commedia :
« Ac veteris quidem comoediae personae tales erant, quales ii qui...
etiam in tragoediis... Nova, senum genera multa : raso capite, leni
supercilio, decora barba, maxillis modicis... »
L'autore tende qui a descrivere il carattere dei personaggi attraverso
la configurazione fisica, senza darne le reazioni comportamentali più
comuni (che tendono peraltro ad essere sempre le stesse ma di cui si
tralascia in questo caso l'elencazione) : egli finisce così per siglare fin
dall'immagine di partenza il singolo personaggio, mirando quindi al
chiarimento possibile della regola che deve guidare l'autore, ed imporsi
altresì come concreta individuazione critica e non vaga norma astratta.
Emerge cioè la volontà d'istituire un classicismo regolistico che
individui un preciso orientamento metodologico.
Il corredo esemplificatorio di questo tredicesimo capitolo poggia
naturalmente su Terenzio :
« Servorum autem personae... talis terenzianus Sosia... », ecc. In
questo periodo infatti il commediografo latino gode di numerosissime
riedizioni e commenti, nel solco delle chiose di Donato ; lo stesso
Scaligero in particolare ne pubblica uno in proprio (P. Terentii Afri,
Comoediae, Parigi, 1552), arricchito da un'appendice su problemi del
comico, De comicis dimensioni-

6. Proprio su questo problema abbiamo l'esauriente analisi di F. DONADI, Per


un'interpretazione aristotelica del dramma, in AA.VV., Poetica e stile, Padova,
Liviana, 1976, pp. 3-21.

Ili
bus; così la familiarità con i testi favorisce l'oltremodo ricca
estrapolazione degli esempi che sono appunto presenti nella Poetica.
Tuttavia le osservazioni più interessanti emergono nel corso del terzo
libro, che propone una sorta di trattazione intrecciata di temi tragici e
comici. Nel cap. XCVII, che porta il sottotitolo di Tragoedia,
comoedia, mimus, lo Scaligero affronta il nodo della differenza dei
motivi, fino allo sbocco obbligato della dissertazione, ossia il
chiarimento del fine dell'opera teatrale. Intanto sottolinea la fluidità del-
codice tematico, per cui talvolta le stesse commedie possono proporre
un fine infelice, così come si possono al contrario presentare « laetae »
« tragoediae non paucae » ; anzi « quippe caedes ac furias, ordo tamen
comoediae similior ». Ciò significa che la regola può corrispondere ad
una sorta di « summa » desunta dall'esemplificazione concreta e non
necessariamente imporsi come rigido e astratto schema aprioristico (7).
Nella seconda parte del capitolo emerge una precisa indicazione sul
fine dell'opera drammaturgica : l'intreccio deve seguire un suo « iter »
verso la progressiva scoperta della verità, accompagnata da un
riferimento al pubblico :
« Neque enim eo tantum spectandum est, ut spectatores vel
admirentur vel percellantur. »
Così potrà essere rispettato il suo fine catartico, che poggia sul
docere più il delectare. Lo Scaligero adotta cioè la lezione che Orazio
aveva illustrato nell'Arte poetica del principio aristotelico, già divulgato
in età alessandrina. E' proprio Orazio tra l'altro che chiosa in tal modo
alcuni passi controversi del cap. XV della Poetica, in cui la commedia
nuova con i suoi personaggi tipici poteva assumere funzione catartica.
In Italia saranno in pratica su questa linea Castiglione e Machiavelli,
attenti soprattutto agli Excerpta de comoedia di Donato, in cui si
afferma :
« Comoedia est fabula diversa instituta continens affectuum
civilium ac privatorum, quibus discitur, quid sit in vita utile, quid contra
evitandum ».
L'accettazione di quest'interpretazione da parte dello Scaligero
dunque lo ricollega alla generazione dei primi teorizzatori
cinquecenteschi. Si sa infatti che la questione si evolve poi lungo una
rigida separazione delle funzioni di commedia e tragedia, mentre solo a
quest'ultima verrà riconosciuto un preciso fine catartico, filtrato
attraverso la componente orrorifica, come segnalato ad esempio dal
Giraldi Cinthio e dal Maggi. La commedia invece tende a seguire
norme autonome, che la configurano

7. E. DOLCE ad esempio (Sulla poetica di G.C. Scaligero, in AA.VV., Studi in onore di


Alberto Chiarì, Brescia, Paideia, I, 1973, pp. 447-82, 2 voli.) riconosce in generale nella poetica
dello Scaligero una tendenza alla regola quale spontanea individuazione di elementi stilistici (in
partic. p. 476).

112
ora come « specchio di vita privata », ora come puro strumento
edonistico (8).
Tuttavia questo problema non sembra assumere nello Scaligero una
collocazione centrale, mentre si evidenziano assai maggiormente certi
aspetti tecnici della stesura di un'opera drammaturgica, che giustamente
risultano più utili di ulteriori elucubrazioni teoriche il cui fine è ben
altro che non la descrizione della materia tragica ο comica, schiacciata
dal peso di esigenze morali e controriformistiche, deformanti per l'esito
complessivo dei prodotti conformi a queste indicazioni. Ciò non toglie
che venga individuato con chiarezza un elemento tematico che
determina il maggior quoziente di diversità tra commedia e tragedia :
l'opposizione finzione / realtà. La prima caratterizza la commedia, la
seconda invece la tragedia :
« Differt autem a tragoedia eo quoque. Illa enim accipit ex historia,
e rem, e nomina primaria : ut Agamennonis... Comoedia fingit omnia,
atque personis, maxima ex parte, prò re imponit nomina... »
Così i personaggi « inventati » della commedia si dedicano alla
soluzione di « nuptiae et Amores maxima ex parte », con « rivalitates
multae », mentre la tragedia impone personaggi reali che si esprimono
attraverso la sententia : essa assurge qui a ruolo primario, mentre per
Aristotele costituiva solo una delle molte componenti del testo tragico.
Non a caso lo Scaligero indica in Seneca il modello più interessante in
tal senso, corredandolo d'informazioni sulla liceità d'introdurre
personaggi « verosimili » accanto a quelli storici : se infatti « omne
persona-rum genus introducere licet in comoedia », non si può dire
altrettanto per le rigide strutture tragiche. Tuttavia sussistono alcune
forme di eccezioni : ad esempio possono essere introdotti degli spettri,
naturalmente nell'ambito di personaggi storici.
Queste nozioni sulla tragedia indicano nei Poetices libri sep-tem
una sorta di manuale per molti prodotti del teatro barocco, e non solo
francese.
Per quanto riguarda invece la commedia, il discorso si articola con
più precisione sul passaggio dall'antica alla nuova, ricollegandosi così a
quanto già osservato in precedenza dall'autore nel primo libro. Il
giudizio positivo verte naturalmente sulla commedia nuova : essa
aderisce infatti a questo modulo discriminante poiché è dominata
proprio dall'invenzione. A ciò si aggiunga l'ostilità captabile a tratti nei
confronti di certe soluzioni della commedia antica : parlando di
Aristofane ad esempio egli nota con un certo disprezzo che nei suoi testi
non c'è « nulla religio », là dove, ovviamente, Menandro diventa
oggetto di elogio, sebbene piuttosto pacato rispetto ai risultati ottenuti
poi da Terenzio.

8. Tratta l'argomento con molta precisione E. BONORA, La teoria..., cit.

113
Ultimo elemento degno di nota in questo libro è senz'altro il
riferimento alle doti recitative che deve possedere l'attore (capp. V e VI,
rispettivamente : Ari figurae dictionis ad Histrionem per-tineant e De
dictione). Ancora una volta si dimostra particolare attenzione dunque al
testo « recitato » e alla presenza del pubblico come componente
essenziale dello spettacolo. Il cap. V risulta in questo caso una vera e
propria premessa e giustificazione dell'argomento per il capitolo
successivo, in una mistione di notazioni letterarie e tecniche. Lo
Scaligero precisa qui e sviluppa il discorso aristotelico :
« Aristoteles tamen ait non interesse poetae quae ad histrionem
pertineant. »
Tuttavia, egli aggiunge, gesto e dizione furono poi inevitabilmente
presi in considerazione dai grammatici, fino a distinguere, « certis
indiciis », le varie componenti del testo drammatico. Se anche l'esame
che segue non è particolarmente dettagliato (quale era stato ad esempio
per i costumi ο l'aspetto fisico degli attori), resta tuttavia significativa la
presenza di questo motivo come componente essenziale del genere
teatrale.
Mi sembra dunque che ci sia più di una ragione per una rilettura
delle indicazioni drammaturgiche dei Poetices libri sep-tem : il
commento ad Aristotele è minuzioso ma anche spesso arricchito da
ulteriori osservazioni critiche, che vanno in direzione di un'analisi
complessiva della teorizzazione di commedia e tragedia, per una
definizione quanto mai precisa del genere teatrale nelle sue molte
implicazioni, non solo tematiche, come si è visto, ma anche strutturali
ed extratestuali, per tener conto cioè di varie componenti indispensabili
alla formulazione di un giudizio esauriente. Il genere stesso quindi
assume una sua connotazione in base all'analisi dei suoi fattori
qualificanti e non viceversa.
Quanto ai giudizi di valore espressi dall Scaligero, si è detto di
come egli ratifichi in sede comica una tendenza alla commedia
d'intrattenimento, che tuttavia non perda di vista il concetto di «
decorum » ed il rispetto per la verità. Lo Scaligero cioè non si perde
nelle maglie di eccessivi sofismi, intervenendo piuttosto a colmare
lacune ο ambiguità del testo aristotelico. Il discorso sulla tragedia tende
a proiettarsi verso il futuro, prendendo precisa posizione in favore della
formula senechiana. Ciò avrà indubbie ripercussioni sul teatro tragico
successivo. Il concetto di « critica » dunque implica la sintesi di «
giudizio » ed analisi (quello che viene indicato con il termine di
examen). La configurazione è propriamente filologica : commento
erudito, edizione del testo, correzione e restituzione dei passi corrotti
con adeguate congetture. Tuttavia in questa Poetica non si avverte solo
la mano del puro erudito, ma anche il lavoro del critico che avvia
un'organizzazione della materia, preparando la strada alla più complessa
idea di critica come si verrà articolando nel Sei-
114
cento. Certamente esiste una linea di continuità e approfondimento più
facilmente individuabile in ambito francese : certe osservazioni sulla
presenza di un pubblico ad esempio riemergono nel secolo successivo in
d'Aubignac (9), tanto per citare un intervento in materia teatrale. Anche
i cenni, brevi ma perentori, ad una distinzione tra commedia e tragedia
che trascura la componente letizia / dolore per esaltare invece la più
tecnica distinzione finzione / realtà, anticipa straordinariamente
distinzioni successive, che arriveranno poi alle precisazioni e agli
approfondimenti sul rapporto vero / verosimile dei secoli successivi. Più
che un erudito dunque, si può definire lo Scaligero un interprete tra i più
sensibili della generazione dei grandi commentatori di Aristotele.

Angela GUIDOTTI,
Université de Pise.

9. F. HÉDELIN D'AUBIGNAC, Deux dissertations concernant le poème dramatique,


1663. Citazioni e riflessioni in J. LOUGH, Paris Théâtre Audiences in the Seventeenth
and Eighteenth Centuries, London, 1957, in partie, p. 67 sgg.

115
SCALIGER ET L'IDÉE DE THÉÂTRE DANS LA
THÉORIE POÉTIQUE DU XVIe SIÈCLE
RÉSUMÉ DU TEXTE DE A. GUIDOTTI
Il est parfois ardu d'étudier la théorie dramatique du XVIe siècle,
car elle revêt deux aspects quasi-antithétiques : d'un côté des
dramaturges qui se font théoriciens dans leurs prologues pour justifier
leur pratique théâtrale ; de l'autre de véritables théoriciens, qui tentent
surtout de faire entrer les productions contemporaines dans les cadres
imposés par les traités antiques, quand ils n'ignorent pas l'évolution
effective du genre à leur époque.
Cependant, pour la première partie du XVIe siècle, l'œuvre de
certains auteurs qui ont analysé le genre comique, mérite d'être étudiée,
comme celle de V. Fausto (1511 : essai de synthèse des deux courants -
grec et latin - de la comédie antique), celle de D. Daniello (1536 : la
comédie envisagée comme une tragédie atténuée, aussi digne qu'elle)
ou celle de Robortello (1548 : magistrale mise au point sur l'ensemble
des théories antiques à ce sujet).
La seconde moitié du siècle, où l'on note le renforcement de
l'opposition entre tragédie et comédie, est surtout marquée par la
prolifération de commentaires de la Poétique d'Aristote ; ce qui
provoque naturellement un élargissement fort notable de la réflexion sur
la tragédie - et explique en partie son développement énorme en tant
que genre littéraire.
C'est dans ce contexte qu'apparaît la Poétique de Scaliger, qui se
présente d'emblée comme l'un des organisateurs les plus attentifs du
système critique d'Aristote. On connaît le rôle joué
116
par ses arrêts concernant l'unité d'action ou la fin morale de la poésie ;
mais l'importance de sa réflexion sur le comique et le genre dramatique
- concentrée en trois endroits du traité - a été moins soulignée par la
critique.
Le livre I contient une discussion générale sur le théâtre en tant que
genre. Scaliger y marque un grand souci des personnages, qu'il définit
avec précision et regroupe par couples antithétiques ; on y découvre
aussi une profonde attention à la représentation théâtrale et au rapport
entre les paroles des personnages et le spectacle proprement dit,
puisque Scaliger - à la différence des autres commentateurs d'Aristote,
se refuse à les séparer.
Les remarques les plus riches se lisent au livre III ; citons la
réflexion sur l'issue des œuvres théâtrales (qui peut être indifféremment
triste ou gaie) ou sur le but des pièces, qui doivent agir sur le public,
l'instruire tout en le charmant. Scaliger se rattache en fait aux
théoriciens du premier XVIe siècle lorsqu'il refuse d'opposer nettement
tragédie et comédie sur ces deux plans. Il introduit par contre une
dichotomie nouvelle, en opposant le domaine de la comédie (la fiction)
à celui de la tragédie (la réalité).
Quant au livre VII, il insiste sur les dons que doit posséder tout
acteur pour dire son texte ; et il marque de nouveau quel souci Scaliger
a du public ; à la différence d'Aristote, il juge en effet que la diction et
le spectacle sont des composantes essentielles du genre théâtral.
A travers son œuvre, Scaliger réalise donc un commentaire attentif
du traité d'Aristote, dont il complète les lacunes concernant la comédie,
mais qu'il dépasse aussi, afin de fournir une définition plus précise du
genre théâtral dans ses implications structurelles et thématiques. Il se
rattache sans conteste à la génération des grands commentateurs
d'Aristote ; mais son immense érudition ouvre la voie à la critique
littéraire du XVIIe siècle, et la nouvelle frontière qu'il trace entre
tragédie et comédie, annonce la réflexion des siècles suivants sur les
rapports du vrai et du vraisemblable en littérature.

117
JULIUS CAESAR SCALIGER HYPERCRITICUS :
Les poètes latins postclassiques jugés
par J.-C. Scaliger
Le livre le plus fameux parmi les ouvrages de Jules-César Scaliger n'est
autre qu'un manuel scolaire. En cela Scaliger n'est pas le seul des grands
humanistes à devoir sa renommée en premier lieu à un grand livre didactique.
Pensons aux grammaires latines de Niccolò Perotti et de Jean Despautère, aux
Colloques d'Erasme et de Vives et à d'autres cas semblables. La Poétique de
Scaliger est peut-être le dernier venu de ces grands manuels humanistes, dans
lesquels tant de générations ont appris - souvent par le biais de résumés plus
maniables - les secrets du beau latin classique et l'art de l'écrire avec facilité et
élégance tant en prose qu'en vers. Le livre de Scaliger veut aider l'apprenti-
latiniste à connaître les règles de la versification latine en lui offrant la théorie
et une série d'applications pratiques ou modèles. Cette même combinaison
d'une partie purement spéculative et d'exercices concrets on la retrouve p.e.
dans le De conscriben-dis epistolis d'Erasme ou dans le grand manuel, en deux
parties, de la langue grecque dû au brabançon Nicolas Clénard.
Le caractère de manuel à la fois théorique et pratique nous aidera à
comprendre les inégalités macroscopiques, qui à première vue semblent être
une faiblesse étonnante de certaines parties de l'œuvre, mais qui à y regarder de
plus près, sont tout à fait fonctionnelles et répondent parfaitement au but
didactique que s'était proposé l'auteur. J'espère pouvoir le démontrer en parlant
du traitement des poètes anciens par Scaliger, en premier lieu des poètes de la
période postclassique.
119
Le fait que la Poétique est un manuel de l'apprenti-poète latin n'est
pas toujours reconnu dans la recherche moderne, qui la traite parfois
comme on le fait pour une publication savante, ou si même on le
reconnaît, on n'en tire pas les conclusions nécessaires pour
l'interprétation de l'ouvrage. Ainsi, p.e., le professeur Albert R. Baca
dans son article « J.-C. Scaliger's Verdict Concerning Ovid » (1) a très
bien vu ce que représente la Poétique de Scaliger : « It is a manual for
the aspiring poet to follow... This didactic purpose is made sufficiently
clear in the introductory epistles... » Mais ensuite il oublie d'en tenir
compte dans sa discussion de la façon dont Scaliger a traité quelques
vers d'Ovide. Comme pour tous les autres poètes dont il parle plus
amplement, Scaliger choisit un certain nombre de vers qui lui paraissent
mériter l'attention pour quelque beauté formelle ou qui, au contraire,
contiennent quelque détail moins réussi et moins heureux. Dans le
dernier cas il va montrer à son élève comment on pourrait améliorer le
texte, en faire un vers plus beau (selon les principes de notre
professeur), et c'est ainsi que Scaliger va proposer un nouveau vers,
parfois même deux ou trois possibilités de variation différentes. Or, M.
Baca a pris ces propositions comme des cas de critique textuelle
(comme on en trouve dans tant de Quaestiones epistolicae ou
publications humanistes savantes du même genre). Inévitablement, M.
Baca est amené à la conclusion tout à fait aberrante que la critique
postérieure n'a pas suivi Scaliger, que Jules César était un pauvre
critique textuel et que ses propositions « only illustrate how sorely the
Scaliger household needed a mature Joseph Justus » ! Je crois que cet
exemple montre à l'abondance à quelles conclusions égarées et fausses
on peut arriver si on ne tient pas compte du genre de l'ouvrage que l'on
étudie.
Ceci est particulièrement vrai pour le livre six, l'Hypercriti-cus, de
la Poétique. Encore tout récemment, dans un article qui vient de sortir
en 1983, un autre savant, M.H.F.Plett, écrit que Scaliger dans ce livre
trace l'histoire de la littérature latine depuis ses origines jusqu'à son
propre temps (2). Or, Scaliger ne le fait pas du tout et les grands
historiens de la littérature classique latine, Schanz et Hosius, ont eu
parfaitement raison de ne pas mentionner Scaliger parmi leurs
prédécesseurs lointains. Mais alors, qu'est-ce que c'est ce livre six ? De
pair avec le livre cinq, le Criticus, c'est un corpus de modèles pratiques,
ordonné et présenté à travers quelques grands groupes chronologiques,
que seule une lecture superficielle peut un instant amener à
1. Acta Conventus Néo-Latini Amstelodamensis, edd. P. TUYNMAN, G.C. KUIPER et
KESSLER (Munich, 1979), p. 48-57 (p. 50),
2. H.F. PLETT, « The Place and Function of Style in Renaissance Poetics », in :
Renaissance Eloquence. Studies in the Theory and Practice of Renaissance Rhetoric.
Edited by J.J. Murphy (Berkeley, Los Angeles, London, 1983), pp. 356-374 (p. 358) : «
The sixth book..., in which Scaliger traces the history of literature in the Latin language
back to its origins ».

120
prendre pour un aperçu historique ; mais dès qu'on lit un peu plus que
les titres des paragraphes ce corpus se révèle d'une tout autre nature
presque tout à fait anhistorique.
Pour guider son apprenti-poète dans un choix judicieux de ses
modèles Scaliger a divisé la littérature latine en cinq époques selon un
critère qu'on pourrait appeler typiquement humaniste. D'une part il
reprend le point de vue des auteurs de l'époque tibérienne (Sénèque le
Père, Velleius Paterculus...) selon lesquels après l'apogée des années
augustéennes un déclin était inévitable par la nature des choses ; d'autre
part Scaliger est plus optimiste et il ajoute que cette décadence a été
arrêtée et la littérature atteint un nouveau point culminant grâce aux
humanistes de la Renaissance. Cette vision théorique des grands mou-
vements des lettres latines lui permettra d'opérer une sélection
d'exemples à suivre non arbitraire ; elle lui permettra aussi de s'arrêter
plus longtemps à certains auteurs ou à certains ouvrages plus utiles à ses
propos, et de passer sous silence d'autres, qu'un historien de la littérature
devrait traiter plus amplement. C'est ainsi qu'il ne souffle pas un mot de
la poésie chrétienne : les noms de Prudence, de S.Ambroise, de Caelius
Sédulius et tant d'autres ne sont même pas mentionnés. Paulin de Noie
est évoqué un moment, mais seulement comme le compagnon d'Ausone,
et s'il parle de Sidoine, ce n'est pas comme chrétien, mais comme un des
derniers continuateurs de la tradition classique. Enfin, la disposition
curieuse et à chronologie renversée des époques - avec l'exception des
débuts avec Plaute et Terence, qui se trouvent à la place normale -
s'accorde mal avec l'idée d'une histoire de la littérature, mais s'explique
parfaitement par les buts didactiques de l'auteur. Dans le premier
chapitre, qui est théorique, Scaliger trace la ligne qui nous mène des
hauteurs classiques à travers le déclin commençant de l'époque
postclassique et la décadence de la fin de l'antiquité à la nouvelle apogée
de la Renaissance, qui a commencé avec Pétrarque. Dans la partie
pratique il va suivre le même chemin, mais en allant à rebours : le faîte
de la Renaissance, la décadence, le déclin postclassique, l'époque
augustéenne, où sa course va se terminer devant l'autel en honneur de
Virgile, le plus grand des grands. Ainsi se ferme une structure en forme
de cercle, qui ne manquera pas son effet pédagogique, et le livre se clôt
sur l'apothéose de son idole, dont le jeune élève n'oubliera plus jamais
l'importance prépondérante pour quiconque aspire à devenir lui aussi un
poète latin.
De ce que je viens de dire il ressort à l'évidence qu'on ne peut pas
lire le livre six comme un exposé savant sur la poésie latine, quand on
veut savoir ce que Scaliger pensait des poètes latins. Il faudra séparer
judicieusement tout ce qui a été conditionné par ses buts didactiques de
ce qui reflète des appréciations plus générales. La part du lion donnée
aux aspects de la métrique et du choix des mots et tournures se
comprend fort
121
bien dans un livre d'exercices de versification, mais serait tout à fait
hors de propos dans une histoire littéraire. De même et à plus forte
raison, les vers et les passages entiers refaits de Lucain, de Valerius
Flaccus et d'autres seraient absurdes dans une étude historique, mais
sont de règle comme modèles de variation dans les exercices scolaires.
Enfin, l'espace donné aux auteurs individuels ne correspond nullement à
leur importance poétique ou historique, mais s'explique par leur aptitude
et utilité comme texte didactique. Prenons l'exemple d'Ausone, qui me
semble le plus instructif. Bien que cet auteur se retrouve dans la « quarta
aetas » de la décadence, il ne reçoit pas moins de sept colonnes de texte,
alors que Stace p.e., qui pour certains aspects de son œuvre est placé au-
dessus même d'Homère, et en tout cas appartient à la « tertia aetas »,
doit se contenter de moins de deux colonnes. Ajoutons qu'aucun poète
postclassique n'arrive à cinq colonnes et que parmi les classiques (mis à
part Virgile, qui est traité ailleurs) seulement Ovide reçoit quelques
lignes de plus, ainsi qu'Horace, qui en reçoit plus de douze (3). Par ce
critère quantitatif Ausone apparaîtrait donc comme le quatrième poète
de la littérature latine ! Il y a encore plus : à l'intérieur de l'article sur
Ausone il y a aussi des inégalités frappantes. Scali-ger parle longtemps
de la Moselle (on peut le comprendre), puis des épigrammes et enfin du
Ludus Septem Sapientium, qui reçoit une colonne et demie. Mais
d'autres ouvrages bien plus intéressants ne sont même pas mentionnés,
comme les Domes-tica, les Parentalia, la Bissula et j'en passe. Il est
hors de doute que quelqu'un qui voudrait connaître Ausone poète,
retirera une idée très partielle et très défigurée de ces pages, ce qui
certainement n'était pas l'objectif de Scaliger. En effet, Scaliger ne vou-
lait point du tout nous offrir un essai sur Ausone, mais il agit en
professeur et s'en tient étroitement - on dira peut-être trop étroitement -
à la matière à enseigner, dans ce cas-ci la métrique. Et c'est la métrique
qui nous fournit la raison pourquoi le Ludus, une pièce insignifiante, a
mérité tant d'attention. Ce n'est pas parce qu'il est un spécimen très rare
de certaines formes dramatiques de l'antiquité tardive, mais c'est à cause
du fait que pour Scaliger ce Ludus était l'exemple classique le plus long,
qu'il avait à sa disposition, du sénaire iambique.
En effet, n'oublions pas que les fables de Phèdre, écrites elles aussi
dans le même mètre, sont restées inconnues jusqu'en 1596. Scaliger ne
pouvait donc pas connaître ces peésies, sinon on peut être certain qu'il
aurait consacré quelques colonnes au fabuliste plutôt qu'au Ludus
d'Ausone. Maintenant, c'est à travers le poète de Bordeaux que l'élève
étudiera le sénaire iambique, et puisque le poète ancien usait souvent
des sénaires impurs, alors que Scaliger les préférait du type pur, on
s'ima-
~ 3. Mais il ne faut pas oublier que presque trois de ces douze colonnes parlent de
Juvénal, auteur satirique plus grand qu'Horace selon Scaliger. A propos d'Ausone, voir
J. IJSEWIJN, « De lulio Carsare Scaligero Ausonii iudice », Latinitas 33 (1985), 27-46.

122
gine combien de variations améliorées il pouvait proposer à son apprenti
versificateur. Mais encore une fois, ne commettons pas l'erreur de penser que
ce sont des spécimens de critique textuelle !
L'étude des opinions de Scaliger sur les poètes individuels est encore
compliquée par le fait qu'il ne nous donne pas ses critères d'une façon
systématique et explicite, mais qu'il faut les retrouver à travers les divers points
relevés à propos de chaque auteur. Le professeur Ludwig a essayé de les
déterminer dans son article Julius Caesar Scaligers Kanon neulateinischer
Dichter (4), dans lequel il a étudié une partie du livre six, celle consacrée aux
poètes de Renaissance. Il en résulte que la plupart des critères, comme on
pouvait s'y attendre, se rapporte aux catégories rhétoriques anciennes et, en
particulier, à celle de Yelocutio, c'est-à-dire la forme littéraire de l'ouvrage.
Deux critères pourtant s'en détachent, c'est-à-dire un nationalisme italien et
même Véronais à peine voilé ; ensuite une préférence marquée pour le genre
épique allant jusqu'à l'exclusion totale du drame et une attention très limitée
pour la lyrique. Or, il est évident que le premier critère ne trouve pas
d'application pour l'époque ancienne : du moins Scaliger n'est pas allé si loin de
reprocher à Ausone ou Sidoine d'être des Gaulois ou de regretter l'origine
espagnole de Lucain. Tous ces auteurs sont des citoyens romains et cela les
mettait tous sur le même pied (5). Le deuxième critère, celui du genre littéraire,
semble avoir joué dans une certaine mesure. Malgré le long article sur Ausone,
dont nous avons expliqué la raison d'être, il est bien clair que la poésie épique
emporte sa prédilection. Cette préférence ne se révèle jamais plus manifeste
que dans l'article sur Stace, où il commence par dire que les « doctiores »
mettent les Silves au-dessus de la Thé-baide et de l'Achilléide, mais où par la
suite il parle à peu près exclusivement des deux poèmes épiques. De même
l'article sur Lucain montre combien il a étudié à fond l'épopée sur la Guerre
civile. Il est allé jusqu'à récrire entièrement la fable d'Antée du livre quatre,
pour en éliminer ce qui à ses yeux représentait des faiblesses et des fautes du
poète romain.
Il serait faux pourtant de dire que Scaliger n'a pas prêté attention aux
autres genres de la poésie antique. Le cas des sénaires d'Ausone encore une
fois le prouve. En outre, assez d'espace est donné à la poésie bucolique avec
Calpurnius et Némésien, chose d'ailleurs tout à fait normale si on pense que les
jeunes humanistes entamaient le plus souvent leur carrière

4. W. LUDWIG, « Julius Caesar Scaligers Kanon neulateinischer Dichter », Antike


und Abendland XXV (1979), 20-40.
5. On doit même ajouter que l'origine véronaise de Catulle ne lui a pas assuré un
jugement favorable de la part de son compatriote lointain. Au contraire, parmi les
poètes classiques de la « secunda aetas » c'est Catulle qui fait piètre figure. Scaliger
s'étonne même qu'on lui ait conféré la qualification de doctus et se demande si on est
fondé pour le faire.

123
poétique par la composition d'églogues. Par contre les satiriques ne
méritent qu'une mention passagère parce que, évidemment, ils ont peu à
offrir à l'élève étudiant les meilleurs types de vers. La même chose vaut
un peu pour la tragédie : bien que Sénèque reçoive des éloges
extraordinaires, il ne servira pas de modèle, parce qu'il n'offre guère de
chose que l'étudiant ne puisse trouver ailleurs, c'est-à-dire chez les
épiques et Horace.
Au total Scaliger nous présente huit poètes de la décadence tardive
et neuf pour l'époque postclassique. Le premier groupe comprend les
poètes suivants : Macer de herbis (Scaliger s'est bien rendu compte que
cela ne peut être l'augustéen Aemilius Macer, mais il ne sait pas encore
qu'en réalité c'est un auteur médiéval, Odon de Meung) (6) ; Serenus
Sammonicus, Sidoine Apollinaire, Calpurnius Siculus, Némésien,
Boèce, Ausone et Claudien. On aura constaté l'absence de tout ordre
chronologique ou autre. Dans le deuxième groupe on peut discerner
plus ou moins une classification par genre : satire, tragédie, épopée.
Ainsi s'y succèdent la poétesse Sulpicia (pas celle du corpus Tibullien,
mais l'auteur présumé d'une satire), Perse, Juvénal, Martial, Sénèque le
tragique, Valerius Flaccus, Silius Italicus, Stace et Lucain.
Quand on compare les jugements portés sur les poètes individuels
entre eux, on voit que l'appartenance à un groupe ne préjuge pas de la
qualité d'un auteur. De ce point de vue Scaliger fait preuve d'un sens
historique très équilibré en reconnaissant que chaque époque peut
produire des auteurs de valeur et d'autres d'un niveau plus bas. On n'est
pas bon poète par le seul fait d'avoir vécu à une époque, que par la suite
on a qualifiée d'or (7), ni mauvais parce qu'on a le malheur de s'être
retrouvé parmi les gens du bronze ou pire encore. Cette ouverture
d'esprit, cette largesse de vue, permettent à Scaliger de trouver des
écrivains valables même en pleine décadence. Sidoine p.e. ne reçoit que
trois lignes, mais c'est un éloge presque sans réserve : il est bien
travaillé, parfois même tourmenté dans son style ; il est plein de paroles
choisies et de pensées fines, qu'il sait enfermer dans une tournure brève.
Quand on pense au poids et à l'importance que Scaliger attache au choix
des mots et aux tournures bien faites, on peut en déduire qu'il a fort
apprécié ce poète tardif. S'il ne l'a pas pris comme modèle pour ses
exercices, c'est peut-être parce qu'il l'a trouvé encore trop difficile pour
un débutant. Némésien aussi est un bon poète, et encore plus Boèce :
par son talent, son érudition, son art, sa sagesse il peut se mesurer avec
n'importe quel autre auteur, grec aussi bien que latin. Bien sûr, on doit
faire une distinction entre sa prose, qui a subi trop clairement les
conséquences de la barba-

6. De la même façon Scaliger parle aussi de quelques poésies de Cornelius Gallus,


dont il a entrevu, du moins en partie, la fausse attribution.
7. Voir son jugement sur la poésie de Catulle.

124
rie de son époque, et sa poésie, qui est divine : il n'y a rien de plus
raffiné (cultius), rien de plus noble (gravius). Le grand nombre des
pensées n'ôte rien à leur charme, pas plus que leur subtilité ne nuit à
leur clarté. En un mot, peu d'auteurs sauraient lui être comparés !
Si donc la décadence a ses grands auteurs - et Ausone et Claudien
ne sont pas dépourvus non plus de belles pages - il est également vrai
que les postclassiques n'atteignent pas tous un niveau suffisant. Par
courtoisie, Scaliger ne veut pas se prononcer sur la poétesse Sulpicia,
mais Perse est « ineptus » (c'est seulement à mon époque, nous dit
Scaliger, qu'on est arrivé enfin à le comprendre) et Silius n'est même
pas un poète. A ce dernier Scaliger reconnaît bel et bien un seul vers
réussi (sur onze mille !) et une comparaison acceptable. D'autre part
Juvénal dans ses satires surpasse Horace parce qu'il a des pensées plus
fines et un style plus clair. Parmi les épiques c'est Stace qui emporte la
couronne. Il fait, comme j'ai déjà remarqué, de meilleurs vers
qu'Homère et il est le plus grand poète épique du monde ancien après
Virgile. Sa seule faute est d'avoir voulu s'approcher trop de la grandeur
virgilienne. S'il avait su éviter cela, il aurait été encore plus grand.
Le plus souvent, l'appréciation de Scaliger se fonde uniquement ou
presque sur les qualités du style. L'invention et la disposition, les deux
autres stades de l'élaboration rhétorique d'une œuvre littéraire, reçoivent
beaucoup moins d'attention (ce qui vaut d'ailleurs pour la Poétique
entière) et on peut supposer que l'élève devait en chercher les directives
dans d'autres auteurs comme Horace et Vida.
En ce qui concerne l'invention, Scaliger s'en est servi parfois pour
juger la valeur poétique ou morale d'une pièce ou d'un passage. Son
attention se porte alors sur la qualité du sujet choisi, sur l'exactitude
historique ou le niveau moral de la pièce en question. Ainsi il fera une
distinction très nette chez Martial et Ausone entre les épigrammes, qui
sont tellement scabreuses (foeda), qu'il ne veut même pas en parler ni
en améliorer le style, et les autres que l'élève peut lire sans rougir. D'une
façon plus générale le critère de l'inventio a permis à Scaliger de déceler
la raison pourquoi Claudien, un très grand, poète selon lui, est resté
pourtant en dessous de ses talents : c'est parce qu'il a été étouffé par des
sujets trop modestes (argumento ignobiliore oppressus). Le même
critère explique aussi pourquoi Calpurnius n'est pas devenu un second
Virgile, comme d'aucuns le disent. Par sa gaucherie dans l'adaptation de
ses modèles, il a détruit les heureuses trouvailles bucoliques du
Mantouan, qu'il cherche à imiter.
Particulièrement instructif nous paraît le passage assez long, que
Scaliger a consacré à la critique du début des Argonautiques de
Valerius Flaccus, pour lequel il finit par proposer bien trois versions
améliorées. À côté des aspects techniques des vers, qui
125
naturellement ne manquent pas, Scaliger a relevé plusieurs fautes
d'invention. Ainsi il montre que dans le tout premier vers une formule
choisie par Valerius est en contradiction non seulement avec ce que le
poète dira plus loin dans son poème au sujet des premiers navigateurs,
mais aussi avec ce qu'il pouvait savoir par une lecture attentive
d'Apollonius de Rhodes, son prédécesseur grec, et Catulle. Scaliger a
même pris la peine d'y ajouter que sa thèse trouve confirmation aussi
dans quelques vers d'un poète grec tardif, Denys le Périégète. Tout ce
passage est une illustration parfaite de « doctrina », de cette science très
large qu'un bon poète doit posséder selon les conceptions antiques et
humanistes. Dans le cas de Valerius, Scaliger ajoute que l'on peut
excuser ses défaillances parce que le poème n'était pas encore mûri («
acerbum poema suum nobis reliquit ») au moment où le poète est mort.
Au sujet de l'invention, l'article sur Sénèque est encore très
éclairant dans toute sa brièveté : le romain n'est inférieur à aucun poète
grec ; il est même plus fin et plus brillant qu'Euripide, bien que un peu
moins heureux dans l'imitation de Sophocle. Ce jugement doit se
rapporter tout entier à Yelocutio et peut-être aussi à la dispositio, parce
que Scaliger y ajoute que sur le plan de Yinventio tout est d'origine
grecque et que Sénèque n'y a apporté rien de nouveau.
Je disais que peut-être aussi sur le plan de la dispositio Sénèque est
mis au-dessus des tragiques Grecs. Scaliger ne le dit pas explicitement
et c'est assez normal, parce que ce stade du travail littéraire est passé à
peu près complètement sous silence par notre auteur. A y regarder de
près il n'y a qu'un seul passage dans toute la discussion des poètes de
l'époque impériale où il touche un problème qu'on pourrait classer
parmi les questions de structure. Et encore ! il s'agit de la question tout à
fait secondaire de savoir si Claudien a bien fait d'ajouter des préfaces à
plusieurs de ses poèmes. Certains critiques les considéraient comme une
erreur, parce que ce n'était pas une façon de faire traditionnelle.
L'attitude de Scaliger dans ce cas est de bon sens. Claudien avait le droit
de le faire si cela lui plaisait : licuit quia libuit. Et si un lecteur n'en veut
pas, qu'il les saute et qu'il lise uniquement le poème. D'ailleurs,
Claudien avait quand même un prédécesseur, c'est-à-dire Perse. De tout
ceci, il ressort que dans l'Hypercriticus l'apprenti-poète n'aura pas
trouvé grand'chose pour donner une bonne structure à son propre travail
; en même temps cela montre encore une fois que Scaliger ne pensait
pas à une évaluation globale et complète des œuvres poétiques dont il
parle, mais que seulement il était à la recherche de bons exemples de
versification classique.
J'arrive à ma conclusion : l'Hypercriticus, malgré certaines
apparences, ne nous donne pas un aperçu systématique de Scaliger sur
les qualités et les faiblesses des poètes latins de l'Antiquité, encore
moins une histoire de la poésie classique. Ce qu'il
126
nous offre c'est plutôt une bonne idée de la pédagogie et des idéaux humanistes
dans le domaine de l'enseignement de la versification latine, une chose dont
l'importance pour l'humanisme tout entier ne doit plus être démontrée.
Il est pourtant possible d'apercevoir, à travers ce miroir pédagogique,
certains reflets de la pensée scaligérienne en matière poétique. Celle-ci est
caractérisée par une prédilection pour les formes classiques et latines de
l'époque augustéenne (ce qui n'était pas nécessairement le cas pour tous ses
collègues humanistes). Cette prédilection n'excluait pourtant pas une
appréciation souvent positive de poètes plus tardifs (Stace et Boèce, p.e., pour
ne citer que deux cas exemplaires) et le culte de Virgile, si intense qu'il fût, ne
l'a pas conduit à une vénération aveugle : il reconnaît que pour s'approcher de
la grandeur poétique de Virgile, on ne doit pas vouloir être trop virgilien, mais
rester soi-même : c'est ce que Stace n'a pas toujours su faire. Sur ce point il faut
constater que Scaliger, pour la poésie, rejoint plus ou moins la position d'Ange
Politien et d'Erasme pour la prose dans le débat sur le cicéronianisme : on doit
éviter de devenir un singe si on veut se mesurer avec succès avec le modèle de
style choisi.
Dans quelle mesure ces opinions de Scaliger ont-elles encore influencé la
poésie humaniste ? Ce problème est trop vaste pour être entamé ici, et je me
limiterai à remarquer que ses paroles très élogieuses à propos de poètes comme
Stace et Claudien ont pu favoriser l'imitation de ces auteurs par les générations
suivantes. Ecrire en style statien était assez populaire parmi les poètes néo-
latins du XVIIe siècle, de même qu'en style de Claudien. Je pense ici p.e. au
grand poète alsacien Jacob Balde, jésuite, ou encore au Claudianus Belga, c'est-
à-dire l'anversois Caspar Barlaeus, établi à Amsterdam. D'autre part il est vrai
aussi que Stace et Claudien, qui ont connu un succès énorme au Moyen-Age,
n'étaient pas encore devenus les victimes du mépris philologique du XIXe siècle
; si bien qu'il sera difficile de distinguer exactement entre la part de la tradition
et celle de Scaliger dans leurs derniers moments de gloire. Dans cet examen on
pourra aussi tenir compte du cas contraire : p.e. il ne m'est pas connu de Silius
moderne, et il me paraît tout à fait probable que la condamnation péremptoire
de Scaliger y est pour quelque chose. De même, la qualification de Valerius
Flaccus, qui est appelé un poète assez dur et dépourvu complètement de
charme, aura découragé aussi l'imitation moderne. Il est souvent difficile de se
débarrasser de conceptions, qui ont été inculquées à l'âge jeune ou par des
maîtres dont la parole faisait loi. Et la parole de Scaliger en matière de poétique
a fait loi pendant plusieurs siècles dans tous les pays de l'Europe touchés par
l'humanisme.

Jozef IJSEWIJN,
Université Catholique de Louvain.
127
LA MOTIVATION DU LANGAGE ET
DES GENRES DANS LA POÉTIQUE
Avec le De Causis... (1), Scaliger a le projet d'intégrer la
grammaire dans la philosophie, ce que les grammairiens médiévaux
avaient déjà tenté. Dans la Poétique (2), l'auteur aurait l'ambition encore
plus grande d'établir les rapports entre littérature et philosophie. Le plan
du livre, à la fois ordonné et capricieux, semble déjà répondre à cet
objectif : poser dès le départ des principes généraux relatifs à la
naissance de la poésie (L.I), reprendre le problème philosophique des «
res » au livre III, réenvisager les relations entre les idées et le style au
livre IV, et aborder à nouveau la divisio rerum au livre VII. Mais les
chapitres techniques intermédiaires n'échappent pas non plus à l'éva-
luation philosophique de la « matière ». Ainsi, de même que Scaliger
reprenait dans le De Causis la description du langage pour expliquer la
langue, de même, dans la Poétique, c'est encore aux principes généraux
du langage qu'il faudra recourir pour rendre compte de la poésie,
laquelle vaut pour la littérature. C'est pourquoi le problème de la
motivation se pose aussi pour les genres.
Chercher les origines est une méthode historique ; chercher la
motivation concerne davantage la logique. On peut dire qu'au XVIe
siècle l'histoire et la logique ne se séparent guère, le fait ancien
représentant souvent la cause. Avec Scaliger, et sans doute avec bien
d'autres, la superposition n'est pas aisée. Au

1. J.-C. SCALIGER, De Causis linguae latinae..., Lyon, S. Gryphe, 1540. La pagi-


nation renvoie à l'édition de 1584, ibid.
2. Poetices libri septem... Genève, J. Crespin 1561.

129
contraire, il y a comme une concurrence salutaire entre les deux méthodes qui
apparaissent à bien des égards dans une relation de contradiction. Admettons
que dans le De Causis, Scaliger se montre plus philosophe qu'historien du
langage ou de la langue, dans un conventionalisme manifeste ; est-il possible
de tenir les mêmes positions quand l'instinct nous suggère que « le cratylisme a
toujours fonctionné comme l'idéologie ou la théorie indigène du langage
poétique ? » (3). Les deux domaines avaient chacun leur système causal.
L'entreprise de Scaliger n'est autre que de les réunir en un seul système de
signification, au-delà des répartitions aristotéliciennes.
1. Captation de la « mimesis »
La première étape de cette unification forcée réalisera la captation de la
notion centrale à la Poétique d'Aristote, la mime-sis (4).
Revenons au De Causis, où le langage est « nécessaire ». En ce qui
concerne la relation originelle entre les choses et les mots, Scaliger est assez
clairement conventionaliste et aristotélicien. Cet aspect a déjà été étudié par J.-
C. Chevalier et J. Stéfa-nini (5). Notre auteur réfute moins Platon et le
cratylisme que la thèse épicurienne du langage comme image des effets
produits par les choses sur notre âme : partant du principe averroïste que
l'homme est un, les mêmes choses devraient selon lui produire les mêmes
effets, les mêmes émotions, et donc la même langue, (ch. 67, p. 143 et suiv.).
La théorie platonicienne des signes naturels sera encore contestée dans la
Poétique (III, 1, p. 80). Ainsi le langage n'a ni cause naturelle ni cause
humaine, mais tient du hasard. Cependant, il convient de s'attarder sur les
développements de Scaliger dans le De Causis, en raison de son analyse
particulière des res : au ch.l (p. 1), l'auteur distingue les res matérielles, pour
lesquelles l'arbitraire des signes qui leur sont appliqués est radical ; les autres,
immateriales, et appelées aussi notiones, semblent représenter soit les concepts
qui correspondent aux précédentes choses matérielles, soit les notions abs-
traites pures. La relation existant entre ces res immatérielles de
3. G. GENETTE, « La rhétorique restreinte », ds Figures III, Paris, Seuil, 1978, p. 39.
4. Que l'on peut traduire ici par « imitation », dans le sens d'un « acte de représentation ». Cf.
la discussion de ce problème de traduction par R. DUPONT-ROC et J. LALLOT, éditeurs et traducteurs
de la Poétique d'Aristote, Paris, Seuil, 1980, n. 4, p. 144-145.
5. J.-C. CHEVALIER, Histoire de la syntaxe. La naissance de la notion de complément dans la
grammaire française,' 1530-1750, Genève, Droz, 1968, p. 182; J. STEFANINI, « J.-C- Scaliger et son
De Causis linguae latinae », ds History of Linguistic Thouht and Contemporaiy Linguistics, éd. H.
PARRET, Berlin, N-Y, De Gruyter, 1975, 317-330; « Aristotélisme et grammaire : le De Causis
Linguae latinae (Î540) de J.-C. Scaliger », ds Histoire, Epistémologie, Langage, t. 4, fasc. 2, 1982;
« J.-C. Scaliger et le problème des origines du langage dans le De Causis... », ds Revue des
Sciences humaines, n° 166, juin 1977. Je suis naturellement très redevable, dans mes recherches
pour Scaliger, envers mon eminent collègue linguiste de l'Université de Provence.

130
la première catégorie et les « choses-choses » n'est plus exactement
arbitraire et conventionnelle, mais « spéculaire » (Scaliger emploie le
mot speculum, ch. 66) ; les notions imitent les choses, non dans leur
tracé réel, mais dans leur forma, que l'on pourrait traduire par «
structure interne et externe perçue d'abord par les sens et schématisée
par l'intellect », ce qui pourrait correspondre à une sorte d'image
mentale structurée de l'objet. Or, la liaison entre les notiones des deux
catégories et les verba est aussi nécessaire et spéculaire. En effet,
lorsque Scaliger analyse les voces, il le fait en termes de signification :
ce sont les notas notionum, ou marques (signes) de ces mêmes notions.
La relation signifiant/signifié/concept est fortement nécessaire et non
arbitraire, comme E. Benveniste, dans une étude célèbre, l'a rappelé : «
Mais entre le signifiant et le signifié le lien n'est pas arbitraire ; au
contraire il est nécessaire (...). Ce qui est arbitraire, c'est que tel signe, et
non tel autre, soit appliqué à tel élément de la réalité, et non à tel autre »
(6). Mais Scaliger ne rejoint pas Saussure, avec son idée de la
perception structurante des objets qui fait des species (représentations)
ou des schema, des sortes d'intermédiaires mentaux propres à fonder
une véritable esthétique philosophique, grâce à la notion extrêmement
ambiguë, et même polysémique, de figura (7).
Dans le De Causis, les voces peuvent être signes bruts, comme les
cris d'animaux ou les bruits humains (ch. 1, p. 4-5); ou bien elles sont
dictiones, lesquelles représentent soit un signe phonique (sonum), soit
un signe graphique (color) tel qu'on le trouve dans la peinture ou dans
l'écriture. La notion de dictio, ici même analysée par P. Lardet, appelle
l'idée d'une « forme du contenu » (8), ou l'image de celle-ci : en quelque
sorte elle est le signe, moins la matérialité du signifiant, et s'étend à
l'énoncé et au syntagme. Ce sens large de dictio renvoie à la figura
analysée dans le De Causis à propos de la question soulevée par le mot
composé (ch. 87, p. 200) : « magnanimus » représente-t-il deux «
choses » ? La réponse est non, car l'intellect est capable de concevoir la
« figure » d'un tout. Dans cette perspective, et grâce aux comparaisons
relatives aux arts plastiques que Scaliger donne fréquemment, le
signifiant d'une dictio est conçu non en tant que matière mais en tant
que sens, comme dans cette lettre-figure du monogrammatos (ibid.) où
le tracé constitue véritablement le sens. Nous conviendrons de
l'obscurité de ces transferts métaphoriques qui tiennent lieu de
description philosophique.

6. E. BENVENISTE, « Nature du signe linguistique », ds Problèmes de linguistique générale,


Paris, Gallimard, 1966, t. 1, p. 51.
7. A fonder cette esthétique, ou plutôt à la continuer derrière Léon-Battista Alberti. Pour ces
questions, cf. P. LARDET, « Figure » dans la Poétique de J.-C. Scaliger, Une plastique du discours »,
dans les Actes du colloque sur la Poétique de Scaliger (Tours, 18-19/2 1983).
8. Cf. CHEVALIER, op. cit. p. 207, à propos de la syntaxe chez Scaliger ; mais on peut dire la
même chose du mot pris isolément.

131
Nous retiendrons surtout le fait suivant : Scaliger donne la signification comme
un processus cognitif et il le fait en termes spatiaux. Le mot composé est un
exemple de la combinaison mentale qui s'opère lorsque dans un discours nous
concaténons plusieurs signifiés pour former un sens : ainsi, tout discours est
figuré (« omnis enim oratio figurata est ») (9), ce qui voudrait dire que « tout
énoncé est un tracé (structuré) de sens ». Définition peu rhétorique de la figure.
La motivation humaine ne va donc pas intervenir au niveau des mots
primitifs (10), mais là où les processus mentaux autres que ceux de la simple
désignation opèrent, à savoir : 1. dans les dérivés, composés intellectu, et dans
le système des flexions, en quoi Scaliger suit son maître Varron et sa
conception « germina-toire » du langage. 2. dans l'ordre (series) du discours,
produit forte ou arte, selon une expression prudente. La motivation est présente
dans la production de lois, dont rien ne dit d'ailleurs, chez Scaliger, qu'elles
soient conscientes.
Dans la Poétique, l'auteur reprend la même idée : « il est évident que tout
notre langage n'est rien d'autre qu'une image » (VII, ch. 2, p. 346) ; le discours,
comme la peinture, est une image des représentations (species). Platon est ainsi
corrigé par Aristote (11) : l'Idée est la forme de la res, et celle-ci est la forme
de la peinture ou du discours (III, ch. 1, p. 55). La forme intervient à deux
niveaux, comme processus d'abstraction. Nulle idée de dégradation dans le
passage d'un palier à un autre. Ni copie, ni simulacre, la forma du discours est
une de ses composantes, l'essentielle. Au livre III (ch. 27, p. 116) Scaliger
affirme clairement que les Idées sont la même chose que les species des choses
et que les conceptions. Mais le raisonnement se complique par le fait que cette
forma du discours est en même temps son origine conceptuelle et sa fin (finis),
ce à quoi l'esprit tend (III, ch. 1, p. 80). Elle est ce qui est déjà là dans le
processus langagier, et ce qui ne l'est pas encore dans le processus artistique...
Il est évident que l'intervalle est rempli par cette « imitation » qui n'est autre
que la création : l'utilisation de l'aptitude symbolique inhérente au langage et à
la pensée pour symboliser volontairement dans l'œuvre d'art.
Scaliger fait quelques concessions au « docere, placere, movere », mais le
destinataire l'intéresse assez peu. Au livre I (ch. 2, p. 5), la poésie n'est là que
pour imiter et enseigner l'âme de celui qui parle ; au livre II, pour susciter
l'émotion (II, ch.
9. De Causis, ch. 1, p. 3.
10. Contrairement à un autre grammairien des causes, Sanctius (SANCHEZ DE LA BROZAS), dans
sa Minerva, seu de causis linguae latinae (1587) ; celui-ci maintient l'origine naturelle des «
primogenia », altérés par la suite ; cf. l'éd. et la traduction de G. CLÉRICO, Presses Universitaires de
Lille, 1983, p. 103, n° 10.
11. L'analyse de ce problème et de la distorsion opérée par Scaliger, à l'égard d'Aristote, est
faite par B. WEINBERG, « Scaliger versus Aristoteles on Poe-tics », ds Modem Philology, vol.
XXXIX, mai 1942, n° 4.

132
27) ; enfin au livre VII (ch. 2, p. 347), par cette doctrine jucunda de la
Poétique, il s'agit de « docere cum delectatione » : mais la délectation
scaligérienne passe par la compréhension toute rationnelle des causes.
L'autre rupture radicale entre le discours selon la logique et le discours
poétique s'effectue dans leur rapport effectif au vrai. La poétique fait de la
fiction comme du vrai. Déjà chez Aristote la vérité n'est pas dans les mots mais
dans le signifié de l'énoncé. Scaliger déclare à son tour que le propre de tout
discours n'est pas de dire le vrai mais de signifier (VII, ch. 2, p. 347).
Quintilien disait aussi que le discours de l'orateur était conjectural (12). A
fortiori, le langage poétique se situe en dehors de ce problème et Scaliger
abonde dans le sens de Platon quand celui-ci rejette l'idée même d'un vrai
poétique ; mais cela n'en diminue pas pour autant la valeur de la poésie, dont le
but est d'abord de persuader, en tant que discours, dont Scaliger pose l'origine
fondamentalement pragmatique (I, ch. 1, p. 1) : c'est le premier classement
opéré entre le langage nécessaire et grossier (étape pragmatique) ; utile
(syntaxique) ; orné (poétique). Le premier état est décrit en ces termes : « Il est
nécessaire de demander à d'autres ce dont nous manquons, d'ordonner que se
fasse ce qui n'est pas fait, d'interdire, de proposer, de disposer, de statuer,
d'abolir. Telle fut la première nature du langage » (ibid.). La dictio est
fondamentalement acte juridique (étymologie rapportée à dikè, dans le De
Causis, ch. 66), et le langage est le « passeur de l'âme » (portitor animi), son «
truchement » comme dira Montaigne (13). On remarquera aisément que ces
catégories sont plus méthodiques qu'historiques. Scaliger en établira d'autres,
notamment lorsqu'il distinguera plus loin, à la fois sociologiquement et
logiquement, le philosophe, l'orateur et le poète (ibid.) ; ou bien les âges de la
poésie correspondant à une reconstruction idéale du rapport de l'homme au
langage poétique (14). Ainsi le fait poétique est à la fois une espèce de langage
comportant en bonne logique toutes les caractéristique du genre : et il est la
métaphore (ou la synecdoque !) de celui-ci dans la mesure où il va sélectionner
ce que le langage fait de lui-même, signifier, pour signifier encore mieux. La
fonction poétique double les fonctions du langage dans un perpétuel devenir,
puisque le créateur peut manquer son but. Le De Causis, par sa nature
philosophique, n'enseignait pas seulement à éviter les solécismes dans une
chasse à la faute, La Poétique tente de

12. QLIN'TTLIEX, Institution Oratoire, II, 17.

13. MONTAIGNE. Essais, II, 18, éd. Villey-Saulnier, Paris, P.U.F., 1965, p. 607.

14. Sur ce point, cf. M. FUMAROLI, L'Age de l'éloquence... Genève, Droz, 1980, p. 412, où l'on
voit comment coïncident chez Scaliger l'idée de l'acmé d'une langue (le latin) et d'une pratique
poétique (Virgile) ; cf. aussi p. 452 : « Homère et Virgile deviennent (...) les acteurs allégoriques
d'un débat entre « sublime sans art » des âges héroïques et le « sublime régulier » des âges
classiques ».

133
mener de front une entreprise de description rhétorique et l'éta-
blissement d'une idéalité de l'acte créateur.
2. Les causes de la poésie
Tout fait ayant une origine historique et une cause logique, il
convient pour Scaliger d'examiner le pourquoi et le comment de la
poésie. La nomination première s'étant effectuée fortuitement, même
pour les onomatopées, l'intervention de l'homme est cependant évidente
à mesure que le langage se complexifie. Intervention de l'homme et non
de la Nature. Scaliger prend bien soin de laisser celle-ci à sa juste place
: elle n'est pas l'Inspiration. Il n'y a pas de souffle qui passe d'une Nature
procréatrice au poète exécutant. Aucun délire n'anime celui-ci. Il est
remarquable de voir comment Scaliger aménage philosophiquement le
mythe des Muses hors de tout contexte naturel syncréti-que (I, ch. 1, p.
3). Les Muses ne représentent que les différentes facultés de l'esprit
humain : Invention, Jugement, Harmonie, Mémoire... L'Harmonie n'est
pas la géométrie déductible de la matière organisée selon un plan, mais
la grille numérale que l'esprit humain projette sur la matière. La Nature
ne propose pas de modèles à imiter. Au contraire, le poète juge et sélec-
tionne (IV, ch. 26, p. 198). Le mythe n'est qu'une explication fabuleuse
d'un processus psychologique. De même, Scaliger donne un fondement
rationnel aux noms mythiques relatifs à la poésie : soit par l'étymologie
connue, soit (cas le plus fréquent) par des causes historico-culturelles
singulières. Dans le nom propre des Muses, l'étymologie rejoint la
logique de l'histoire : en effet, la Nature est matériau poétique parce
qu'elle a produit le chant (Préface, f°aiii) et « la chose poétique même
ne repose sur rien moins que le chant » (I, ch. 2, p. 3). La primitivité du
chant est démontrée par l'antiquité des compositions du Roi-Prophète
(Préface, ibid.) et par sa présence chez les oiseaux. Le chant se rapporte
logiquement à de la qualité mesurée en quantité, catégories
fondamentales que l'on trouve aussi chez l'enfant, qui chante avant de
parler. Ontogenèse et phylogenèse se rejoignent dans la rationalité.
Comme si cette explication génétique de l'origine de la poésie
n'était pas suffisante, Scaliger y revient dans son livre VII. La place de
la Nature par rapport au problème de l'imitation est réexaminée.
L'auteur découpe les res en deux catégories : les primaires, qui sont les
réalités du monde sensible et correspondent aux choses matérielles du
De Causis, et les imagines (ici nous quittons le classement du De
Causis), qui sont : soit tout art, comme la danse, soit toutes Nature (le
singe), soit mixtes. Ces dernières sont particulièrement intéressantes eu
égard à la part qu'y prend la Nature (VII, ch. 2, p. 346) : Scaliger va
distinguer entre les artistes, pour lesquels la Nature sert de prétexte plus
que de modèle (en leur proposant des formes à extraire) ; et les artisans,
qui œuvrent en véritables imitateurs de la Nature : le tisserand imite la
toile d'araignée ; le cordonnier, le sabot du
134
cheval... L'art propose donc une dimension autre que celle de l'imitation servile
et utilitaire de la Nature. On pourra dire : voilà qui amorce la conception
classique de l'imitation, imiter la Nature sans la copier et en l'améliorant. Or il
ne semble pas que Scaliger soit de cet avis. Au contraire, son rejet de la Nature
dans le domaine de la matière - elle n'est même pas un réservoir de formes
puisque celles-ci sont des elaborations de l'esprit -complète l'abandon de la
mimesis au profit de la signification et de la persuasion. Il n'y a pas de rapport
imitatif naturel entre les res et les verba. Il n'y a donc pas de convenance
naturelle entre les res décrites et les styles ou genres poétiques utilisés.
Scaliger, qui n'était pas allé aussi loin dans cette voie au début de son ouvrage,
est conduit ainsi à se rétracter par rapport à sa première définition de la
comédie (I, ch. 2) : « en vain certains ont tenté de déduire de la magnificence
des choses la forme poétique, comme ceux qui nomment la comédie indigne à
cause de son caractère humble ; erreur que nous avons soutenue quelque part »
(IV, ch. 1, p. 174). Il n'y a pas non plus de correspondance entre les genres et
tel ou tel type de réalité. Et pourtant, ils sont bien nés de tel ou tel aspect du
réel, et notamment, ils viennent bien des premiers temps de l'humanité.
Ici, il convient d'examiner la place que Scaliger accorde au genre originel,
la Pastorale.
Dans son Introduction à l'architexte, G. Genette note que « les arts
poétiques du XVIe siècle renoncent généralement à tout système et se
contentent de juxtaposer les espèces » (15), ce qui est peut-être vrai des arts
poétiques, effectivement. Quant à la Poétique de Scaliger, dont le but est
autrement plus élevé, on aura une recherche de filiation raisonnée des genres.
En apparence, la poésie vient de la Nature puisque la pastorale, premier genre
connu, est en liaison étroite avec la Nature. La première cause de ce
surgissement, donnée par Scaliger et empruntée à Varron ainsi qu'à Donat, est
anthropologique : le pasteur va inventer la poésie parce qu'il est oisif. La
deuxième est plus clairement naturelle et rejoint les considérations sur la
primitivité du chant : la mélodie « a été inventée dans les pâturages, soit sous
l'impulsion de la nature, soit à l'imitation des oiseaux, soit d'après le sifflement
des arbres » (I, ch. 4, p. 46). Ces origines multiples permettent encore une fois
de considérer la Nature comme un matériau donné. Le but n'est pas d'imiter les
oiseaux, mais de dépasser leur propre travail harmonique (cf. Préface). La
Nature qui régit les instincts n'est pas du tout ce principe d'adéquation de la
musique à l'harmonie du monde, mais plutôt un départ grossier d'une capacité
artistique encore balbutiante. Nous sommes loin de cette première poésie
inventée sans effort par le premier poète-philosophe, Adam, qui s'exprimait
d'emblée dans une langue originellement poétique.

15. G. GENETTE, INtroduction à l'architexte, Paris, Seuil, 1979, p. 30-31.

135
La troisième cause concerne la naissance de la versification. Mais
avant tout, ce qui caractérise le genre pastoral, c'est une res particulière,
l'amour en tant que pulsion sexuelle. Scaliger distinguera un premier
temps, où le désir s'exprime chez l'homme seul, dans un pur instinct ; et
un deuxième temps, qui met en place un dialogue entre les amants, dans
des duos-duels exprimant les affections de l'âme : douleur, désir,
ambition, etc. Le langage y est portitor animi et non souci d'imiter la
Nature. A partir de ce point originel, tous les autres genres sont déducti-
bles, grâce à des combinaisons différentes : la pastorale diversifiée
donne l'églogue ; la possibilité de représentation donne la comédie ; la
même possibilité assortie d'un sujet tragique donne la tragédie ; la forme
versifiée et le thème amoureux donnent la poésie lyrique... Scaliger
consacre un long développement à l'histoire socio-culturelle de la
pastorale et de ses dérivés (I, ch. 4, p. 6-10) ; il prouve ainsi que les
genres ne sont pas inventés individuellement par quelque dieu ou
prophète, mais par une loi qui conjugue hasard historique et règle
sociale selon le schéma suivant : une forme préexiste ; survient un «
accident » qui la modifie ; la modification devient loi d'un nouveau
genre, et ainsi de suite (16). La naissance de la poésie était sinon
nécessaire, du moins logique compte tenu des facultés humaines qui
comprennent l'aptitude au nombre et au chant. La naissance de la pasto-
rale et de tous les genres qui en découlent relève aussi d'une contingence
où l'élément social intervient davantage.
A travers la pastorale qui, tout en étant grossière, a la pureté des
temps primitifs, Scaliger s'essaie donc à la théorie du signe poétique.
Montaigne définira plus tard la distance entre le réel et le poétique dans
ce passage bien connu sur « Des vers de Virgile », où il affirme que la
poésie lui semble représenter « je ne sçay quel air plus amoureux que
l'amour mesme » (17). De la même façon, Scaliger va tenter de définir
en quoi consiste cette surinformation du langage poétique. Trois aspects
seront envisagés dans cette recherche : la figure, le style (character), le
rythme.
Avec la figure (18), Scaliger va devoir effectuer la jonction entre la
figure comme propriété de tout discours qui signifie, et la figure écart
par rapport au discours commun : « la figure est la variété dans la chose
ou dans le discours, détournée de l'usage commun » (III, ch. 28, p.
120) ; « la figure est le tracé (delineatio) tolerable des notions qui sont
dans l'esprit, autre que celui de l'usage commun » (III, ch. 30, p. 120),
ou bien encore « l'infléchissement (flexus) tolerable du discours, hors de
l'usage

~~ 16. Cf. T. TODOROV, qui invite à voir dans la naissance des genres un effet de la «
codification des propriétés discursives » : « D'où viennent les genres », ds Les genres du
discours, Paris, Seuil, 1978, p. 53.
17. Essais, ΠΙ,' 5, p. 849.
18. Cf. P. LARDET, op. cit.
136
commun » (IV, ch. 1, p. 180). Dans ces définitions, nous retiendrons
surtout le principe de la delineatio notionum. Déjà, dans le De Causis,
(ch. 4, p. 8), le mot littera était rapporté par (fausse) étymologie à linea.
La « lettre » poétique est donc le tracé des percepts que l'esprit tolère en
acceptant de mêler deux configurations distinctes, comme dans la
métaphore des « yeux enflammés de colère » : « si (notre âme) s'insinue
dans d'autres tracés que ceux vulgairement admis, je dis qu'elle les
considère d'une manière figurée » (III, ch. 30, p. 120). Ce tracé
(delineatio) est défini à la fois comme limite et surface limitée,
exactement comme dans le cas du monogrammatos (De Causis, ch. 87,
p. 200). Le verbe insinuere est intéressant à plus d'un titre : non
seulement parce qu'il rappelle la courbe du flexus, mais aussi parce qu'il
signale avec précision le lieu de la motivation poétique. Il s'agit
d'ailleurs moins d'un point que du mouvement à partir d'un scheme
(forma, species, figura...), vers un autre scheme, sans que le premier
soit pour autant oublié. En d'autres termes, insinuere traduit le travail
sémantique de la figure. Le sens n'est pas uniquement exprimé en
images d'équivalence spatiale (chose assez banale), mais inclut aussi le
temps, cet effort de l'esprit (conscient ou inconscient) pour se
démarquer d'une langue « linéaire ».

En récapitulant de ce point de vue les sens de figura, on trouverait


que par rapport au langage, figura traduit la relation nécessaire entre
signifiant et signifié, motivée par la relation « spéculaire » entre
perception des objets et représentation mentale ; par rapport à la langue,
elle désigne ce scheme propre à chaque res, notio, dictio, sur lequel la
figura peut s'effectuer ; par rapport au langage poétique et à la
rhétorique, elle est l'effet de déplacement de ces mêmes schemes. Si elle
n'emporte pas la conviction, cette construction est remarquable au
moins par sa systématicité et son mentalisme audacieux.

L'imitation peut intervenir aussi dans le style, dans ce character


défini par Scaliger comme une « diction semblable à sa chose, dont elle
est le signe par la substance, par la quantité et par la qualité » (IV, ch. 1,
p. 174). C'est l'ensemble de l'énoncé défini par son « style » qui est
signe, au sens sémiotique du terme, puisqu'ici le signe est considéré au
second degré. Scaliger donne l'exemple de fama, « monstrum ingens ad
horrendum » (ibid.) où la métaphore est soulignée par l'harmonie
imitative entre les sons âpres (-str-, -rr-) et le signifié de fama. L'auteur
ne dit pas que cette correspondance signifie la « justesse » originelle de
monstrum, mais que le poète a choisi pertinemment le mot monstrum à
cause de l'âpreté du -str- qui imite par hasard son propre signifié. Le
style est donc une motivation d'ordre supérieur, consciente, volontaire et
digne d'un écrivain-philosophe qui sait, autant et mieux que le
législateur de mots du Cratyle, recréer sa propre Nature. On retrouve ici
le « craty-
137
lisme secondaire » (19) du langage poétique, qui ne peut cependant
s'effectuer qu'à partir d'un signe libéré de toute nécessité à l'égard de
son réfèrent.
Une autre composante du character est le nombre, soit le rythme et la
cadence. Toujours au livre IV, la mélodie est définie par Scaliger
comme « quasi forma quaedam (ch. 1, p. 179), ce qui était aussi
l'expression employée pour la disposition des mots au livre III, ch. 1. En
effet la mélodie devenue rythme, change si l'on change l'ordre des mots ;
le rythme fait donc sens, lié comme il l'est au temps et à la disposition
dans l'espace ; il est comparable à la règle de l'architecte, car il mesure.
On a vu que pour Scaliger le chant avait sa source dans la Nature. Mais
le rythme ? A l'occasion de son analyse étymologique du mot, E.
Benveniste dénonce la fausse origine du terme quand il est rapporté au
mouvement régulier des flots, et insiste au contraire sur le sens abstrait
que prend rythmos chez Aristote, à savoir celui de forme, de schéma, ou
arrangement des parties dans un tout (20). Le rythme serait plutôt la
forme appliquée à un élément fluide. Ainsi, il y aurait une continuité
entre les notions de character, de figura et de rythme chez Scaliger, que
la notion d'harmonie ne recouvrirait pas : l'harmonie au sens strict, c'est
la distribution dans l'ordre de l'aigu et du grave, et non pas un principe
universel d'organisation. Le prototype de l'art parfait n'est même pas la
musique, mais l'art qui réunit le mieux rythme et figure, la danse. Au
livre VII (ch. 2, p. 346), la danse est donnée comme l'exemple de
l'imitation de la catégorie des choses immatérielles, « ab arte tota », où
la motivation du signe consiste dans la représentation de configurations
mentales. Et au livre III (ch. 31, p. 121), la danse intervenait dans une
démonstration théorique, tout à fait mentaliste, de l'antériorité des choses
(ici des concepts) sur les mots : à côté du langage par signes utilisé par
les muets, Scaliger décrivait les danses des Espagnols qui dessinent des
figures et se passent ainsi de l'instrument verbal pour signifier (21);
contrairement à l'art pictural, la danse inclut le mouvement et le temps,
et compte tenu de ce que nous avons déduit du mouvement sémantique
de la métaphore chez Scaliger, il y a là encore une continuité
remarquable dans la détermination de ces processus. Rappelons en
outre
19. G. GENETTE, Mimologiques, Avatars du cratylisme, Paris, Seuil, 1976, p. 36.
20. E. BENVENISTE, « La notion de rythme dans son expression linguistique », op.
cit., p. 327-335.
21. P. LARDET (op. cit., p. 23-25) voit à juste titre dans ce passage une amorce de
réflexion sémiologique. Le signe chorégraphique, cependant, ne se sépare pas du signe
gestuel, comme celui des sourds-muets, dont le « langage » est fréquemment évoqué au
XVIe siècle. Le problème de savoir si les muets « pensent » est résolu de manière
contradictoire : soit pour envisager l'existence d'une pensée sans langage (comme ici
Scaliger) ; soit pour envisager l'existence (au cas où l'on n'imaginerait pas, comme dans
la tradition stoïcienne, de pensée sans mots), de certaines « sortes de conceptions » qui
seraient le versant mental du langage par signes (L. Joubert, Montaigne).

138
qu'Aristote dans la Poétique donnait la danse comme forme originelle
du rythme (22). La poésie en tant que rythme peut-elle être antérieure
au langage ?.. Elle l'est, certes, dans la mesure où Scaliger en fait une
aptitude philosophique à l'abstraction des formes, malgré un matériau
concret et naturel. La poésie est alors un processus mental sélectionnant
les caractères distinctifs des species. L'antériorité dont il est question se
rapporte à une hiérarchisation de l'ordre de la perception : les objets
nous transmettent des formes qui sont présentes dans l'esprit avant de se
traduire en mots.
Que l'origine de la poésie soit plus du côté du rythme que dans la
versification proprement dite, c'est ce que semble prouver le
développement que Scaliger consacre au passage capital du chant à une
voix (monoprosopos) au chant alterné (amoebaios) dans la pastorale. A
partir du moment où le chant se fait dialogue, c'est-à-dire quand
l'individu est dépassé par le groupe, la nécessité de constituer des
repères grâce à la mesure du vers se fait sentir. Le social produit le
besoin d'une loi, qui autorise en outre la permutation des unités de
chant. Les séquences seront désormais égales afin d'« admettre une
signification plus libre » (I, ch. 4, p. 6). On remarquera donc que la
contrainte rythmique provoque conjointement une ouverture du sens,
cette même ouverture, ajouterons-nous, qui favorise l'« insinuation »
propre au mécanisme de la figure. La signification primitive du rythme
n'est plus, cette fois, antérieure au langage, elle naît avec le discours,
elle fait sens en même temps que lui.
3. Paradigmes et mythes
Scaliger opère d'abord en formaliste et en théoricien : la
prédominance de la logique dans sa méthode le conduit à une véritable
annexion de l'Histoire et des autorités, ainsi que d'une partie de la
Nature, en donnant à l'esprit humain l'exclusivité des formes. Bien que
toutes nos connaissances commencent par la perception sensorielle,
Scaliger trace une ligne bien nette entre le monde sensible, réel
immédiatement perceptible, et le reste, c'est-à-dire les notiones, les
species, tout ce qui relève de l'art en même temps que de l'histoire
humaine. Celle-ci apparaît comme un développement des formes. En
conséquence de quoi, le monde sensible n'est pas un texte à lire, mais
une encre grâce à laquelle on peut composer des « grammes », ces
formes de lettres que seul l'esprit humain peut tracer. D'autre part, la
perte d'une valeur absolue souvent concédée jusque-là aux origines,
amène Scaliger à construire de nouveaux paradigmes ; leur nouveauté,
d'ailleurs, relève moins d'une véritable originalité de pensée que de cette
propension à l'éclectisme (tant reproché par ses ennemis), et d'une
nouvelle combinaison entre les formes artistiques. Ainsi il ne propose
pas, symétriquement aux origines, la promotion du progrès : la
littérature des recentiores est
22. Poétique, 1.

139
fluxa, « sans vinaigre et sans sel » (II, ch. 27, p. 117). Sa conception du Beau
qui selon lui culmine avec Virgile et l'âge augus-téen (23), s'accommode de
deux principes plus ou moins contradictoires : le meilleur genre poétique est
celui qui contient tous les autres, et c'est l'épopée ; le meilleur des styles est
celui qui sélectionne la qualité, et c'est l'« altiloque ». Deux critères plausibles
mais peu conciliables, entre un Beau totalisant et un Beau particularisant,
réconciliation philosophique opérée par un homme : le poète Virgile est
l'exemple même de la réalité d'une telle esthétique. Si bien que les emprunts de
Scaliger à telle ou telle théorie poétique préexistante, (et ils sont légion), sont
moins significatifs que la quantité de citations tirées de Virgile : la Poétique
pourrait n'être qu'une gigantesque explication de texte de l'Enéide... Scaliger a
choisi Virgile comme il a choisi le latin pour le De Causis : la langue d'appui
est le paradigme de toute langue ; le texte d'appui doit être le paradigme de
toute littérature. Mais l'une et l'autre sont morts et perdus, ce qui confirme le
principe d'idéalisation dans la démarche de Scaliger. Il démontrera que le poète
est un deuxième Dieu, entreprise amorcée dans le De Causis, où l'exemple du «
phénix » (tant utilisé par les modistes) montre la capacité créatrice du poète
dans l'imagination d'objets irréels, ou tout simplement intellectuels (ch. 66, p.
143). Dans la préface de la Poétique, le poète est non seulement deuxième
Dieu, mais deuxième Nature, plus parfaite que la première : moins parce que la
Nature réelle est grossière et brutale que grâce à ces res immatérielles qui ont
d'emblée une forma connaissable. De même, la poésie est une langue encore
plus parfaite que la langue en soi, parce qu'elle est organisation du connaissable
de façon plus immédiatement visible et « spécu-laire » que dans l'énoncé
linguistique. En effet, il y a loin entre les reconstructions philosophiques un peu
laborieuses du De Causis, où chaque élément de la langue doit être justifié en
raison (le grammairien-philosophe ayant pour tâche de rendre explicite le
réseau de causalités qui sous-tendent la langue), et la saisie immédiate des
notiones par le langage poétique qui les donne à voir. C'est ainsi que nous
comprendrons ce passage essentiel de la Préface (f° aiii) : « Et si, aux
proportions des corps et des mouvements qui sillonnent l'étendue du ciel, nous
reconnaissons que s'ajoutent les harmonies ineffables des esprits éternels, alors
nous comprenons aisément que la poésie est le type (specimen) d'une réalité
divine qui anime les êtres matériels eux-mêmes grâce au rythme consonant
(concordia nwnerosa) des moments dissemblables compris dans les inflexions
d'une diction parfaitement polie » (24). Ce texte pourrait être celui d'un kabba-
liste, au prix d'une substitution entre poésie et langue sainte. Celle-ci est
considérée par un certain nombre de kabbalistes
23. Cf. M. FUMAROLI, op, cit., p. 452.
24. La traduction est de P. LARDET, ds « J.-C. Scaliger, théoricien de la Poétique,
Réflexions sur la méthode », Histoire, Epistémologie, Langage, t. 4, fasc. 2, 1982, 65-
66.

140
chrétiens comme la langue qui réalise précisément l'osmose entre langue et
poésie, puisqu'elle est la langue poétique par excellence, puisqu'elle est
parfaitement structurée, et qu'elle correspond, elle aussi, à la structure céleste
(25). Comme Scaliger recherche dans le De Causis, à partir du latin, les
principes d'une grammaire générale, il n'est pas étonnant qu'il rencontre près du
but ceux qui, à partir de l'hébreu, ont effectué la même démarche ; mais leur
deuxième rencontre au niveau du poétique et particulièrement de la métaphore,
figure-lien entre langue et discours, éclaire l'extrême attention que les
philosophes du langage accordaient, à cette époque, à renonciation. La Bible
pour les uns, l'Enéide pour Scaliger, sont la preuve que le problème de la
motivation (qu'on le prenne de manière aristotélicienne ou platonicienne) ne se
résout pas uniquement dans le signe pur et son étymon primitif.
Considérons l'attitude de Scaliger par rapport à l'hébreu dans le De
Causis. Au ch. 68 (p. 148), il fait remonter amare, à mare, puis à l'hébreu
marath ; pour lui, il n'y a pas lieu de chercher au-delà : « ipsius nulla sit causa
». L'espace existant entre la dernière étymologie raisonnable et l'apparition du
mot lui-même, reste vide.
La remotivation s'effectue plus tard, par le poète qui choisira peut-être
mare pour sa « similitude » admirable avec la mer et l'amour. Chez les
kabbalistes, la remotivation n'existe pas puisqu'elle est donnée au départ par les
propriétés poétiques de l'hébreu (rapport entre les lettres et les figures célestes,
fréquence des tropes dans la Bible, primauté de la numération...), mais c'est
aussi la poésie qui comble le vide. La différence, considérable, entre les deux
compréhensions du phénomène, tient dans le hiatus entre poésie-réalité chez les
kabbalistes et poésie-specimen chez Scaliger : la typisation est moins l'affaire
de la Nature ou de Dieu que de l'homme qui saisit les formes et les retravaille.
La poésie (et son effet, l'émotion esthétique), n'est pas déjà inscrite, elle est
mouvement vers la perfection. Cette beatitudo, état du poète comme du lecteur,
a pour préalable la recherche active du mot et du style justes, que l'auteur
déploie lui-même sous nos yeux quand il définit sans cesse les mêmes mots
(species, res, figura, character...). Nouvelle justesse des noms qui n'est pas
dans l'identité statique du mot et de sa chose, mais dans la recherche de la
réunion entre figure logique et figure de rhétorique.
Plus performante qu'une simple « espèce » de langage, la poésie serait
aussi plus qu'un « accident » de l'histoire.
Marie-Luce DEMONET-LAUNAY
Université de Provence.

25. Cf. M.-L. DEMONET-LAUNAY, « L'hébreu dans la Renaissance française », ds Jewish


Language Review, n° 5, 1985, 13-37.

141
ENTRE LA TRADITION ANTIQUE ET LE
MONDE MODERNE :
Les réflexions de Jules-César Scaliger sur les
pronoms

1. La puissance et l'originalité de la pensée grammaticale de J.-C.


Scaliger ont été reconnues par ses contemporains. Cette pensée donne
un élan initial au courant rationaliste qui va dominer la réflexion
linguistique jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. F. Sanctius, quarante-sept
ans après Scaliger, en 1587, reprend pour sa Minerua seu de causis
linguae latinae, le titre même de l'ouvrage majeur de celui-ci, De causis
linguae latinae, paru en 1540*. Et l'Espagnol, dont le manuel sera la
source directe de tant d'autres œuvres durant deux siècles, proclame
hautement sa dette à l'égard de l'Agenais. Penseur combatif, Scaliger
s'acharne à vérifier la validité des concepts grammaticaux, en invoquant
l'autorité d'Aristote (princeps noster, dans De causis p. 352), avec la
volonté de tout réexaminer à la lumière de la raison. Car la grammaire
n'est pas un simple art (grammatica non est ars, chap. 1). Il a jeté, dit-il,
les fondations d'une science (fun-damenta scientiae, p. 3 ; 352), avec le
souci exclusif de la vérité. C'est pourquoi, dans une attitude digne d'un
savant moderne, il adjure son fils Sylvius, à qui le De Causis est dédié,
de ne se laisser retenir, dans son propre jugement, par aucun mobile
affectif, tel que le respect qu'il éprouverait à l'égard de son père.

* Lyon, S. GRYPHE. NOUS renvoyons aux pages de cette édition.

171
Il est superflu d'ajouter qu'il montre souvent une rudesse
méprisante à l'égard de ceux, antiqui ou recentiores, qui, à ses yeux, se
sont égarés. Il n'est question que des « ténèbres » grammaticales
(grammaticorum tenebrae p. 352) ; de la « ridicule jactance » des
anciens (p. 111); des « sottises » innombrables qu'il relève (p. 135;
267); des «nuages» qu'il faut dissiper (p. 179); de la « rouille épaisse »
qu'il faut décaper (p. 178), etc.
Ce personnage vigoureux et attachant a brassé dans son De Causis
une grande part de la matière grammaticale ; si grande en vérité que,
pour éviter d'énoncer des généralités, déjà connues, il convient de
choisir telle ou telle section de l'œuvre en vue d'une étude plus détaillée.
Il nous a semblé que la catégorie des pronoms, objet de tant de
controverses - anciennes et modernes - pouvait fournir un très bon
témoignage sur la réflexion scaligérienne. On y reconnaît la puissance
de la personnalité (si forte que nombre de suggestions importantes
resteront méconnues de ses successeurs) et aussi la dramatique
incapacité où il se trouve de se dégager vraiment d'un appareil
scolastique encombrant, voire de notions inadéquates héritées des
anciens.
2. Sur le pronom, l'enseignement classique, venu de Donat et de
Priscien, est complexe et divisé. A voir les choses de haut, dans leur
ensemble - au risque d'omettre des détails intéressants, voire assez
importants, mais qui demanderaient de trop longs développements - il y
a en fait deux traditions, qui présentent des points d'accord certes, mais
aussi un conflit profond.
Les uns (c'est l'école de Donat) considèrent comme pronoms tous
les termes susceptibles d'occuper la place du nom. Aussi bien qui «
relatif », alius « indéfini », que hic « démonstratif », ou ego « personnel
». Selon cette conception, qu'on pourrait dire « molle », seront
également « pronoms » tous les mots dont la flexion présente quelque
forme pronominale. Ainsi, puisqu'on dit au génitif solius, unius, comme
illius, les mots solus et unus seront annexés au pronom (dans la sous-
catégorie vague de « l'indéfini »). Comme on le voit, ce sont des critères
distribu-tionnels (commutation possible avec un nom : ille/Caesar
uenit, ou purement morphologiques (alterius comme illius) qui fondent
l'appartenance à la « partie du discours » dite pronom. On ne s'étonnera
pas que les frontières de cette catégorie soient mal tracées, et son
effectif mouvant : on peut le vérifier, non seulement dans les
grammaires du latin, mais dans celles du français, rarement d'accord sur
le nombre des pronoms (1).
L'autre école suit Priscien, qui exclut de la catégorie « pronom »
tous les termes qui n'entretiennent pas de rapport avec la notion de
personne (2).

1. Cette mouvance même mérite une explication, que nous tentons ailleurs (Atti del
VIIe Convegno intern, dei Linguisti, Milan 1984, à paraître).
2. Cf. Institutions grammaticales, 1. XII et XIII (éd. GLK, t. 2 et 3).
172
Le pronom est bien un substitut du nom, mais du nom propre ; cela
peut paraître évident, puisque tous les ego ou tu etc.. intervenant dans
un dialogue, s'appellent effectivement Cato, ou Caesar, ou Antonius
etc.. Cette position dure permet à Priscien -qui se glorifie du résultat
obtenu - de limiter rigoureusement à 15 l'effectif de la classe
pronominale (il s'agit des « pronoms personnels », des « démonstratifs
et anaphoriques », avec les adjectifs dits « possessifs », bâtis sur le
thème des personnels) (3).
La force de la théorie de Priscien, c'est de prendre fermement appui
sur le concept de personne. Sa faiblesse, c'est de considérer le pronom
comme un substitut du nom propre (ce qui est d'emblée erroné dans
bien des cas : ainsi ille renvoyant à un antécédent non humain ; et faux
aussi, en dernière analyse, dans les cas apparemment favorables : ego
(Caesar) scribo, comme on verra).
La théorie très stricte de Priscien exclut les « relatifs », «
interrogatifs », affectés au « nom », et, bien sûr, tous les « indéfinis ». Il
n'est pas mauvais de rappeler au passage (cela peut éviter quelques
flottements aux grammaires modernes !) (4)... que l'appellation
indefinita traduit le grec αόριστα , ainsi appelés par Apollonios pour la
raison précisément qu'ils sont « non définis » à l'égard de la personne.
Le trait commun aux deux traditions antiques, c'est que le pronom
n'est jamais un terme premier. Il est toujours un substitut ; il tient la
place du nom ; son essence réside dans le fait qu'il s'emploie αντί
ονόματος , pro nomine.

3. Cette tradition divisée se trouve chez J.-C. Scaliger. A son


honneur, il a très bien assimilé et maintenu l'analyse que faisait Priscien
de la personne ; il l'a même considérablement élargie, comme on verra.
Mais, il ne reste pas sur les positions outran-cières de Priscien. Si celui-
ci admet is parmi les pronoms en vertu de sa valeur anaphorique, de
quel droit en exclure qui par exemple (5)... Scaliger reconnaît donc,
avec Donat, une extension beaucoup plus large à la classe pronominale.

3. Priscien y inclut malencontreusement nostras et uestras, « mon / ton com-


patriote », qui relèvent d'une autre analyse.
4. Il est donc inutile de rechercher on ne sait quelle « indéfinitude » sémantique
dans le signifié de « autre », de « même », ou de « tout ».
5. Le relatif est plusieurs fois signalé comme pronom; ainsi p. 135, p. 180; c'est le
relais supplétif d'un antécédent. Il y a quelque embrouillamini dans le développement
sur le relatif devenant indéfini par l'effet d'un verbe « qui n'apporte pas de détermination
» : nescio qui sit... L'erreur vient de la confusion entre signifié contextuel et signifié du
morphème. Autre erreur (toujours actuelle !) : l'interrogatif serait indéfini, parce que le
locuteur n'a pas d'opinion arrêtée. Or, dans la majorité des exemples, le locuteur est
parfaitement informé : Plaute, Amp. : quamohrem uenerim dicam. L'énonciateur n'est
pas forcément (il est même assez rarement) le questionneur. Sur ce caractère de
l'interrogation indirecte, et sur sa force « illocutoire », cf. l'Information grammaticale
25, 1985.

173
Mais - et c'est là où il est vraiment admirable - il suggère de
remettre en cause la conception fondamentale, commune aux deux
courants antiques, du pronom-substitut. Suggestion non pleinement
développée, d'où de nouvelles ambiguïtés, où se trahit l'intense effort de
réflexion personnelle de Scaliger.
Dans le De Causis, l'étude du pronom occupe une place très vaste
(1. VI, chap. CXXVII-CXXXIX, p. 255-283) plus d'autres passages
dispersés). Sanctius - peut-être parce qu'il se réclame hautement de
Scaliger et qu'il n'estime pas indispensable de revenir sur ce que son
illustre prédécesseur avait amplement développé - se limitera à deux ou
trois pages (p. 110-112) (6).
Comme les auteurs de l'antiquité et du Moyen-Age, Scaliger
conduit d'abord une discussion serrée sur la place du pronom parmi les
« parties du discours ». Faut-il le situer avant le verbe, comme le
veulent certains ? (7). Non, parce que le verbe est un constituant
nécessaire de l'« oraison parfaite » (oratio perfecta), tandis qu'aucun
remplaçant, aucun « vicaire » (uicarium nomen) n'est, par définition,
indispensable (p. 255). On notera au passage que le raisonnement de
Scaliger s'appuie, en ce cas, sur la conception habituelle du pronom
comme substitut du nom. Mais, dans ce développement d'apparence
toute traditionnelle on sent percer une inquiétude, sensible à certaines
ambiguïtés, voire à certaines contradictions.
Le lecteur, en effet, tire forcément de l'argumentation ci-dessus
l'idée que le pronom n'est pas un constituant obligatoire de Yoratio
perfecta, puisque « vicaire ». Or, un peu plus loin (p. 281), continuant
de ferrailler à propos de l'ordre des parties du discours, Scaliger affirme
que si le nom vient en première position, il faut y mettre aussi le
pronom. Suit un raisonnement, assez déroutant pour un grammairien
moderne, mais très instructif ; car il montre comment, malgré la gangue
pesante de l'appareillage scolastique, une intuition juste et neuve peut se
faire jour. A titre d'échantillon, nous présenterons quelques méandres de
ce cheminement. Les parties, nous dit-on, viennent avant le tout ; donc
ce qui tient la place des parties doit précéder le tout. Ainsi la substance
(substantia) des chairs, des os, ou la raison d'être (ratio) du pied, de la
jambe (c'est-à-dire de parties d'un tout) est connue avant l'animal entier :
homme, lion ou chien. De même les substituts de ces parties (p. ex. les
arêtes, tenant lieu d'os) devancent dans l'esprit le concept de l'animal, p.
ex. « poisson ». D'où il appert que le participe, fabriqué à partir du nom
et du verbe, doit être conçu, non seulement après le nom et le verbe,
mais aussi après le pronom.
D'autre part, ajoute Scaliger, - et c'est ici qu'on retrouve le terrain
plus solide d'une grammaire non métaphorisée - l'oratio
6. Mais il y a d'autres raisons au laconisme de Sanctius; comme on verra.
7. Scaliger, si rude dans ses critiques, ne désigne pas nommément ses adversaires.

174
perfecta peut exister sans le participe. Tandis qu'elle est impossible sans le
pronom. Aux lre et 2e personnes, le pronom seul est le support de la personne ;
si bien que les pronoms sont encore plus nécessaires à Voratio que les noms.
Comme on le voit par le rapprochement de ces deux passages, des
raisonnements identiques servent à privilégier, tantôt le verbe, tantôt le pronom
(personnel), qui se voit même promu jusqu'au sommet de la hiérarchie, avant le
nom. La faiblesse de Scaliger est de ne pas apercevoir, ou de ne pas savoir
résoudre cette contradiction : le pronom est-il « vicaire », être de second plan,
intérimaire voué aux suppléances ? Est-il au contraire un personnage de toute
première importance, auquel l'étiquette grammaticale doit accorder la préséance
sur tous les autres ? Faiblesse, insuffisance, si l'on veut ; nous préférons quant à
nous voir dans ces tâtonnements l'effet d'une puissance d'innovation et de
remise en cause, bref le labeur d'un esprit exceptionnel hanté de fécondes
intuitions.
Il ne sera pas inutile de sonder plus exactement cette déchirure de la
pensée scaligérienne, là où s'exercent les poussées novatrices. Le pronom est-il,
fondamentalement, un substitut, ou non ? C'est effectivement le problème
capital, sur lequel Scaliger ne fait pas la lumière, mais qu'il a le mérite de
poser.
4. Dans ce domaine comme dans bien d'autres, le fondement le plus solide
de la réflexion grammaticale, c'est l'analyse du « signe » linguistique.
Admettons pour l'instant la définition simple et antique, reprise d'ailleurs par
Scaliger, que le signe est formé par l'association d'un « signifiant » (séquence
phonique) à un « signifié » ; celui-ci est comme l'image mentale d'un « réfèrent
» (c'est-à-dire une « chose », un « être », un « procès » etc.). Car l'esprit, selon
les vues de Platon, est le réceptacle, et, pourrait-on dire, le miroir du monde
(De Causis p. 113). L'ordre naturel (ordo naturae) veut qu'on aille des choses
au signe ; on aura pour exemple :
1. le « cheval », comme être extérieur à nous ;
2. l'image du « cheval » dans l'entendement ;
3. Le mot « cheval » dans la parole ;
4. Enfin « cheval » dans l'écriture.
Les stades 1 et 2 appartiennent à la nature ; les stades 3 et 4 à l'« art » ou
au « hasard » : car la matière phonique (uox, le signifiant) associée à l'image
mentale est arbitraire.
Les noms sont donc les signes distinctifs des choses (notae rerum, p. 124)
(8). A ce point Scaliger rencontre le problème, assez peu troublant, des «
choses imaginaires (res fictae) : ainsi

8. Nous passons sur la distinction héritée entre les noms, appellations des « choses
permanentes », et des verbes, appellation des choses « fluentes », distinction sans
importance ici.
175
« Phoenix », auquel ne correspond aucune chose dont il serait le reflet.
Quant aux pronoms, ils ne renvoient pas directement aux choses, mais aux
noms des choses (p. 255-256). Is, Me, ego ne s'interprètent pas d'emblée
comme des notae d'êtres (referents) ; ils ne renvoient à ceux-ci que par le relais
du nom ; p. ex. is représentera « Cato », et « Cato » l'homme Caton. De même
ego sera, disons, « Caesar », signe de l'être César. Les pronoms ne sont pas des
notae rerum, mais des notae nominum. Et comme les nomina sont déjà eux-
mêmes des notae, les pronoms seront des notae notarum. Le nom renvoie aux
choses immédiatement, le pronom y renvoie médiatement, par l'intermédiaire
du nom (même analyse pour le relatif p. ex., cf. supra, où qui est encore
désigné comme le substitut de Caesar).
A ce point, la conception du vicariat pronominal n'est pas atteinte, bien
que Scaliger s'engage sur une voie qui, explorée plus avant, lui eût permis de
tout remettre en cause ; car cette démarche conduit à évaluer la portée de
l'abstraction opérée par la langue, et de vérifier la nature du réfèrent. Il est vrai
que Scaliger, comme les autres, n'envisage que la composante sémantique du
signifié, ignorant la composante syntaxique, dont l'étude lui aurait fourni un
critère essentiel de rangement (cf. infra). Il est, dans l'ensemble, très fidèle à
Priscien, qui bâtissait tout son exposé (Inst. 1. XII et XIII) sur le fait que le
pronom (personnel ou démonstratif), était le substitut du nom propre, et qui,
très logiquement, refoulait des pronoms vers les noms tout terme sans rapport
avec la personne. Cette doctrine rigoureuse était cependant viciée à la base
même, par une erreur d'appréciation : ego n'est pas, en première ligne, le
substitut de Caesar p. ex. Il est, on le sait, la marque de tout être s'instituant
comme locuteur ; et par là le pivot, la pierre angulaire de l'acte d'énoncia-tion
fondateur de la parole. Les anciens ont frôlé ce phénomène majeur sans
l'appréhender comme il le méritait. Scaliger les suit, en répétant leurs erreurs ;
mais on le sent assez souvent embarassé dans les liens de l'analyse
traditionnelle, et sur le point de les faire craquer. (D'où les fécondes déchirures
déjà signalées). Ainsi, p. 256, il souligne l'immense différence qui sépare ego
de Caesar. Ego, dit-il, individualise beaucoup mieux que Caesar ; ego ne peut
être que ego ; Caesar au contraire peut être entendu, non seulement d'un
éventuel locuteur nommé « César », mais aussi de bien d'autres individus. C'est
pourquoi, ajoute-t-il, ego n'est pas mis à la place du nom Caesar; c'est plutôt
grâce à la première personne (ego) qu'une « substance » déterminée peut être
saisie comme « César » (9).
9. Ailleurs, p. 135, dans la broussaille d'une polémique à couleur scolastique, Scaliger
reproche aux anciens d'avoir « honteusement oublié la personne » parmi les accidentia du nom. En
effet, argumente-t-il, si la personne est absente du nom, comment pourrait-elle se manifester dans
son vicaire ? - on voit ici encore comment Scaliger ouvre des brèches dans l'édifice traditionnel,
sans apercevoir nettement où elles pourraient le conduire.

176
Contre l'enseignement des anciens, Scaliger fait valoir d'autres difficultés
(p. 257). On ne saurait dire que le « pronom » ego se substitue au nom propre ;
dans ego Iulius scribo, ego est « primaire », et non pas « vicaire ». D'autre part,
il y a des appel-latifs (noms communs) qui peuvent s'employer à la façon des
noms propres (homo loquor ; audi tu, populus Albanus). Et si l'on songe que
beaucoup de noms génériques (piscis, auis) ne sauraient se ramener au nom
propre, on conclura à la fausseté de la doctrine héritée sur le pronom personnel.
Allant plus loin, Scaliger écrit pour se gausser des conservateurs (p. 136) :
At fuit aliquando, cum nullum erat pronomen : turn miseri mortales de se ipsis
nihil poterant enuntiare. « Mais, il fut un temps où n'existait aucun pronom :
alors les malheureux mortels étaient dans l'incapacité de rien dire sur eux-
mêmes ». Loin d'être le substitut d'un autre signe préexistant, le pronom
personnel serait donc, génétiquement, antérieur au nom. C'est une idée
profonde qui frappera les successeurs de Scaliger. Sanctius la reprend avec
vigueur. On pourrait dire, pour la résumer sans ironie, que toute dénomination
implique un acte d'énonciation préalable. Voilà renonciation installée à sa
place fondatrice dans la langue, sans que le découvreur de cette vérité
essentielle mesure la portée révolutionnaire de sa découverte.

On perçoit ici l'inconfort de la position qu'occupe Scaliger : en général, il


répète la doctrine reçue ; par moments, il la réfute et la ruine. Mais il ne
domine pas la contradiction qu'il a fait naître pour déboucher sur une théorie
complètement renouvelée. Encore un pas et il aurait réorganisé sa pensée en
fonction de renonciation. Plus précisément, sur le point qui l'intéresse, il aurait
montré que le réfèrent « reflété » par le signe « pronom » n'était pas une res du
monde extérieur (idée sous-jacente à la conception de ego substitut de Caesar
ou d'Antonius), mais un être sans existence hors du discours, comme le
soulignent aujourd'hui tant de linguistes, et notamment E. Benveniste.
Loin de nous l'envie pédante de corriger pointilleusement Scaliger, en
soulignant en rouge son retard et ses déficiences par rapport aux connaissances
modernes. On aura compris que tout au contraire nous relevons avec
admiration ses fulgurantes prémonitions, tout empêtré qu'il soit dans le filet des
idées reçues (mais n'est-ce pas là à toutes les époques, le destin inévitable de
tout esprit original ?).
5. La même démarche vigoureusement novatrice fait craquer de nouvelles
mailles contraignantes, quand Scaliger étudie les autres pronoms - pour
lesquels nous devons nous limiter à quelques points, pour éviter d'être trop long
-. Ici encore la question majeure, (non explicitement formulée) est de savoir
quel est le réfèrent du signe. Si l'on veut bien ne pas trop accorder aux
querelles scolastiques, toujours florissantes, sur la « substance », l'« accident »,
ni à la recherche aristotélicienne des « causes »
177
diverses (matérielle, formelle, efficiente, finale) dont le texte se trouve
assez souvent encombré (10), on relèvera ici encore d'heureuses
intuitions. Ainsi (p. 135) lorsqu'il corrige cette erreur des auteurs
anciens que le pronom signifie substance ou qualité, particulière ou
commune. A son avis, il signifie autre chose que la substance : par
exemple la quantité, la relatio (c'est-à-dire la reprise anaphorique), la
situation (c'est le cas des démonstratifs). A ce propos, Scaliger, toujours
sarcastique, observe que rien n'est plus malchanceux qu'un grammairien
qui s'avise de donner une définition : nihil infelicius grammatico
definitore. Pour lui, il se trouve tout près d'une découverte capitale : car,
si le pronom ne signifie pas « substance et qualité » (par quoi se définit
le contenu du nom, cette nota rerum) que signifie-t-il ? quel est son
réfèrent ? Est-ce que l'évaluation quantitative, la reconnaissance d'une
présence dans le champ perceptif ou mémoriel (demonstra-tio, relatio)
sont des res du monde extérieur, qui se refléteraient dans « l'esprit-
miroir » ? Ne sont-elles pas plutôt des opérations propres à l'esprit ? De
même que le pronom personnel renvoie à un donné purement langagier,
sans existence hors du discours en acte, de même les démonstratifs, les
anaphoriques... et la masse mal cernée des indéfinis renvoient à diverses
opérations de l'esprit : repérage dans l'espace (ou dans le temps)
organisé par renonciation, quantification, perception d'identités ou de
différences... etc., bref à des referents purement psychiques (un « cheval
» - pour reprendre l'exemple canonique - se définira admettons-le, par
substance et qualités. Mais il ne sera par lui-même ni ille, ni idem, ni
alius; il sera jugé tel au terme d'un processus de mise en place relative,
ou de comparaison, etc., processus qui se réalisent seulement dans
l'esprit). L'esprit n'est donc pas (ou pas seulement) le miroir de l'univers.
Toutes ces amorces d'analyse contredisent la conception du pronom
comme vicaire du nom, et ouvrent la voie à de nouvelles recherches, à
une nouvelle philosophie du langage. Mais cela n'aboutira pas si tôt : F.
Sanctius, qui se présente comme l'héritier spirituel de Scaliger adopte
une position extrême : le pronom est supprimé de la liste des « parties
du discours ». Par cette réduction radicale, Sanctius obtient le résultat
fâcheux de stériliser la problématique où nous engageait Scaliger. Il ne
sera guère suivi par les grammariens des XVIIe et XVIIIe siècle (11).
Son excès aboutit à occulter les riches suggestions de l'Agenais.
Que Scaliger ait eu conscience du dilemme où il restait enfermé,
partagé entre ses intuitions et l'enseignement hérité, cela ressort très
bien du passage déjà cité où il raisonne sur la place du pronom. Selon
son habitude, il ne manque pas de s'y livrer à des supputations
étymologiques : pronomen désigne le
10. Mais cette situation répond à l'intention avouée de l'auteur et au titre même de son livre
De Causis.
11. Sanctius sera, sur ce point, durement critiqué par BEAUZÉE, Grammaire générale (1767).
Cf. l'édition de SANCTIUS, Minerva, par G. de CLÉRICO, P.U.L., 1982.

178
terme « substitut » du nom si l'on entend pro au sens de « à la place de » (pro
Milone loqui, c'était exactement « parler à la place de Milon », « en tenant le
rôle (uices) de Milon »). Mais, ajoute-t-il avec malice, pro signifie plus souvent
« devant, avant » : pro castris. Il n'en dit pas davantage, restant, et nous
laissant, dans l'ambiguïté. Or il est hors de doute que les grammairiens de
l'antiquité, de Denys le Thrace à Donat et à Priscien, ont compris pro (et αντί
dans αντωνυμία ) comme « à la place de » et non pas « devant ». L'argutie
étymologique de Scaliger ne vise qu'à fournir après coup, au mépris des
conceptions antiques, une sorte de justification aux analyses qui, çà et là,
contredisaient la thèse du pronom-vicaire.
6. Pour donner une vue plus exacte des théories sur le pronom, il faudrait
souligner en outre qu'aucun grammairien n'a pris en compte l'autre composante
du signifié pronominal, qui est son signifié syntaxique. Scaliger n'a pas comblé
cette lacune. Il conviendrait aussi d'observer qu'il raisonne - comme ses con-
temporains - à partir de l'emploi proprement « pronominal » des pronoms,
négligeant l'emploi adjectival. Or ille est, on le sait, pronom ou adjectif («
celui-là / cet »). Il y avait là un argument de poids contre la thèse du vicariat :
quel nom remplace « cet » dans « cet homme » ? Nous dirons que « cet »
informe sur l'existence (de « homme ») dans le champ perceptif, ou notionnel,
du locuteur (c'est son signifié sémantique), et qu'il contribue à signaler « cet
homme » comme un syntagme nominal (c'est son signifié syntaxique de
classificateur nominalisant).
Dans l'analyse du pronom, en effet, tout repose en définitive sur deux
démarches :
1. Sur la reconnaissance de son caractère syntaxique nomi
nal. Ce point essentiel n'est guère souligné comme il convien
drait, oublié par les anciens et par la plupart des modernes (12).
Le pronom n'est pas en première ligne un substitut du nom ; il est
éminemment nom, et même l'expression la plus abstraite de la catégorie
syntaxique nominale. Abstraction du signifié syntaxique propre à tous les noms
(compte tenu des différences de genre), il est comme tel propre à servir de «
joker » nominal, comme on le voit bien dans l'anaphore. Au neutre « résomptif
», le latin id, comme le français cela, le, donne une forme nominale à un
ensemble notionnel aussi complexe qu'on voudra, et qui échappe à toute
dénomination (ainsi, en réponse au récit d'une aventure compliquée : - « je le
savais ») ; employé comme adjectif, il joue le rôle de nos modernes «
prédéterminants » ;
2. Sur l'analyse de son signifié sémantique, et plus précisé
ment sur la reconnaissance de son réfèrent. Le pronom n'a
jamais de réfèrent extra-linguistique (ou extra-psychique). Il n'est
jamais « miroir du monde ». Il existe certes de nombreux termes

12. Cf. Guy SERBAT, « IS, un super-nom », dans Latomus 1984.


179
à propos desquels on pourrait faire la même observation (non référence
au monde), et que la tradition n'inclut pas pour autant dans la classe
pronominale : noms de nombre, opérateurs quantitatifs, indicateurs de
similitude ou d'altérité ; pourquoi idem ou alius sont-ils « pronoms »
mais non pas similis ? (13). (Par parenthèse on remarquera que ces
objections ne sont pas sans rapport avec le caractère toujours fluctuant
des frontières des « indéfinis »). Il est vrai ; mais, en tout cas, si d'autres
termes se trouvent eux aussi privés de réfèrent extra-psychique, aucun
des mots appelés « pronoms » n'y échappe.
Cette spécificité pronominale, qui interdit de considérer le « vicariat
» comme le trait essentiel de la catégorie, a été plusieurs fois aperçue
par Scaliger. Mais, embarrassé dans les liens d'une tradition qui remonte
à Donat et à Priscien, voire au princeps Aristoteles, il n'a pas réussi à
rassembler les conclusions impliquées par les contradictions qu'il
mettait si bien à jour. Ses remarques incisives allaient cependant si loin
que ses successeurs eux-mêmes n'ont pas su en tirer toutes les consé-
quences (14).
L'impuissance des héritiers permet de mesurer la grandeur de
l'homme qu'on regarde à juste titre comme le père de la « grammaire
générale » de l'âge classique.

Guy SERBAT
Université de Paris-Sorbonne.

13. Le classement traditionnel se fonde, en latin, sur les critères morphologiques (génitif en -
ius p. ex.). Il y a là une question à réexaminer. En tout cas, Scaliger (et Sanctius) après Priscien,
fulminent contre l'attention apportée à la materia des mots (l'existence d'alterius n'est pas, pour
Priscien, un argument en faveur du caractère pronominal de alter, contredit par son absence de
rapport à la personne).
14. Par exemple J. HARRIS, dans son Hermes, ou recherches philosophiques sur la grammaire
universelle (1751 ; trad. F. THUROT 1796 ; éd. A. Joly 1971) estime que les pronoms sont « toujours
mis à la place du nom », p. 59 ; id. p. 65 ; « être subalterne » p. 67.
Dans son commentaire (1796) F. Thurot contestait que le pronom remplaçât un nom, se
rangeant explicitement à l'avis extrême de Sanctius..., et oubliant Scaliger.

180
JULES-CESAR SCALIGER ANALYSTE DES «
PARTIES DU DISCOURS » :
LA DICTIO RÉINVENTÉE
« ... Certainement si j'avois à faire une grammaire, je confesse que je ne l'aurois
deu ny peu faire autrement que dans l'ordre des parties de l'oraison, à cause de la
dépendance qu'elles ont l'une de l'autre par un certain ordre fondé dans la nature, et non
point arrivé par hazard, comme Scaliger le Père l'a admirablement démonstré. »
VAUGELAS
Remarques sur la langue françoise (1).

« Soit... la distinction en parties du discours : sur quoi repose la classification des


mots... ? Se fait-elle au nom d'un principe purement logique, extra-linguistique,
appliqué du dehors sur la grammaire comme les degrés de longitude et de latitude sur le
globe terrestre ? »
F. de SAUSSURE Cours de linguistique
générale (2).

« ... La tradition a légué aux grammairiens la série des parties du discours : il n'est
pas malaisé d'en faire apparaître le romanesque, mais... l'important résid(e) moins dans
la liste exacte de ces parties que dans le fait que toujours et nécessairement on en
suppose... La langue, même si on l'imagine totalité dénombrable, est aussi... marquée
d'hétérogène et de non superposable. »
J.-Cl. MILNER
L'amour de la langue (3).

1. Paris, 1647 (préface, XII).


2. Paris, Payot, 1974, p. 152 ( l r e édition : 1916).
3. Paris, Le Seuil, 1978, p. 29.

181
1. Le territoire du grammairien
Abordant l'étude des « causes de la langue latine », Jules-César
Scaliger situe dans deux préfaces son entreprise par rapport aux
classiques découpages du savoir (4). Sous sa double formalité
pédagogique et éditoriale, cette captatio vise-t-elle à asseoir la
conformité du livre par rapport aux usages d'une profession (5) ?
Soucieux bien plutôt de n'être pas ravalé au rang médiocre de
grammaticus (6), Scaliger s'y fait tranchant dans sa revendication
d'originalité. Certes, il endosse l'héritage humaniste qui a su, par-delà un
« long exil » (médiéval s'entend), renouer avec l'« ancienne dignité » du
latin (7). Mais Vusus res-
4. Je renvoie à Y éd. princeps de 1540 (livre, chapitre, page). J'ai souvent eu recours
à la traduction inédite préparée par J. Stéfanini. Scaliger adresse sa première préface à
Sébastien Gryphe, l'imprimeur humaniste de Lyon qui, « de 1538 à 1540 publiera cinq de
ses œuvres, dont trois en la seule année 1539 » (Magnien, 315-317). Par la seconde, il
dédie l'ouvrage à son fils aîné Sylvius, né en 1530 (Hall, 130).
5. Notamment en le pliant au « plus ancien schéma éducatif », celui de l'« initiation
d'un fils par son père », « démarche typiquement romaine » : outre « Cicéron dans les
Partitiones ou saint Augustin dans le De magistro, c'est à son fils que Macrobe dédie ses
Saturnales; ... Mallius Theodorus... son De metris ; ... pour son fils que Ti. Claudius
Donatus rédige ses Interpretationes Vergilianae... » (Holtz, 100).
6. « ... stultissime nobis grammatici nomen imponunt ex libro nostro De eau-sis
linguae latinae. Omnia enim illa ad libellant philosophiae appensa sunt » (Poe-tices..., I,
5, p. 26). Un Erasme, au contraire, adepte des vulgaria studia et qui « dédaigne la
philosophie et Aristote », avait été traité par Scaliger de « simple grammaticus »
(Oratio... contra... Erasmum, éd. Magnien, 1. 1984; introd., p. LXI).

7. « L'ceuvre-clé de restauration de la bonne latinité » avait été « donné(e) à


l'humanisme » par Lorenzo Valla dans ses Elegantiarum linguae latinae libri VI de
1435-1444 (Giard [1982], 5). Cf. aussi Chomarat, 225 s., soulignant (228) l'« influence
si étendue et si durable » de ce livre « sur l'Europe », et notamment (242 s.) sur Erasme.
A voir Erasme revendiquer le patronage de ce Valla qui ne professait pas un
cicéronianisme strict, critiquait fort Aristote (Giard [1982], 11) et pour qui « le langage
n'est pas affaire de logique, mais d'usage » (Chomarat, 259), Scaliger n'a guère dû être
enclin à louer explicitement l'auteur des Elegan-tiae. Celui-ci est en revanche célébré
comme un « vir in re literaria acerrimus » dans Vepistola nuncupatoria de Ianus Pyrrhus
Pincius (datée de 1531) en tête du Mercurius maior de Saturnio (ouvrage qui, quant à
lui, critique abondamment Valla) : à lui la gloire d'avoir, « le premier », rétabli la «
discipline effondrée de la république des lettres » et de l'avoir ramenée « sous l'étendard
romain », « rendant » ainsi « l'empire à l'Italie » (éd. de 1546, f. a 3).

182
taure ne saurait à ses yeux pallier les insuffisances qui subsistent au plan
de la ratio (8). L'« économie » profonde de la langue reste ignorée. La
théorie n'est pas à la hauteur de la « pratique » : excellence d'un côté,
déficit de l'autre. Souligner ce contraste, c'est préparer un coup de force.
Effectivement Scaliger affiche son intention de se démarquer tout à la
fois des Anciens et des Modernes - où il faut voir surtout, même s'ils ne
sont pas d'abord nommés, Priscien d'un côté, Linacre de l'autre (9). Il
veut s'engager dans une voie restée non frayée : celle, philosophique,
qui remonte à « l'origine même et aux racines de la langue » (10). Et le
patronage d'Aristote n'est pas de trop pour couvrir l'audace de la
position, « fort peu orthodoxe » quoi qu'il en dise, selon laquelle « non
seulement la grammaire est une partie de la philosophie,... mais... n'en
est pas separable », étant donné qu'« on ne saurait connaître » la
première « sans » la seconde et que, « par leur nature même les sciences
élémentaires ne sont pas séparables des sciences les plus hautes » (11).
Ainsi l'ordre didactique se voit d'emblée subordonner à un autre,
plus déterminant, chargé de restituer à la grammaire ses lettres de
noblesse. Comme Ramus, quoique de tout autre façon (12), Scaliger est
le champion de cette maturité reflexive de l'humanisme qui ne se
contente plus de voir le latin heureusement décapé des concrétions
accumulées durant des âges obscurs et perpétuées par des institutions
rétrogrades (13). La redécouverte en leur pureté originelle des textes
mêmes des Anciens, poursuivie dans l'enthousiasme à la période
précédente (14), est
8. De causis, préfaces, ff. aa2 r./v. ; aa3 ; aa4. Sur le couple usus/ratio, cf. CHEVALIER (1968),
177; PADLEY (1976), 75. Saturnio également avait valorisé la notion de ratio dès son titre,
Mercurius..., qui place la grammaire sous le patronage d'un dieu sage autant qu'éloquent (préface,
p. 2, où il explicite : « ... Mercu-rium, hoc est rectam rationem »). Mais il prenait acte d'une
disparité des critères inhérente à la grammaire qui, seule de tous les artes, subsisterait « minimum
ratione, plurimum usu, tota vero autoritate » (I, 1, p. 5 ; cf. aussi p. 453). Et s'il entend discuter « de
recta loquendi ratione », il ne prétend pas s'assigner la justification ou l'explication de « tota
grammatica ratio » (préf., p. 3) et souligne massivement le rôle primordial de l'usus, ce «
certissimus dicendi magister » (VIII, 18, p. 400; cf. aussi p. 6, 150, 413, 453, etc.), lui
subordonnant la ratio : « Fluxa est... omnis ratio grammatici... quam recepta scriptorum autoritas
non statuminat » (p. 213). Chez Scaliger, les accents sont placés à l'inverse.
9. Sur ces auteurs, sources ou repoussoirs le plus souvent anonymes dans le De causis, cf.
inf., ad n. 47, 66, 69 s.
10. Préfaces, ff. aa2 v. ; aa3 ; bb2 v.
11. Ibid., f. bb v. : que la grammaire soit « une partie de la philosophie », « il n'est », prétend
Scaliger, « personne de raisonnable qui le nie (nemo sanus negat) ». « Highly unorthodox view »
cependant selon PERCIVAL, 241, n. 18. Le « divin Aristote » (cf. inf., n. 79) est présenté en « modèle
» à Sylvius qui pourra ainsi « comprendre l'ordre admirable suivi dans ces livres à (lui) destinés »
(f. bb2 v.)
12. « A tous égards, Ramus et Scaliger sont des isolés et des pionniers » (FUMAROLI, 666).
Voir les chapitres que leur consacrent CHEVALIER (1968), 176 s. et 269 s., et PADLEY (1976), 58 s. et
84 s. ; (1985), 9 s. et 242 s.
13. Cf. PADLEY (1976), 75.
14. Cf. BOLGAR ; SABBADINI ; WEISS.

183
désormais enregistrée. Mais la philologie conquérante ne suffit plus là
où la théorie vient à manquer. Aussi Scaliger veut-il secouer la torpeur
de ceux qui prétendaient se reposer sur un acquis littéraire. Il n'hésite
pas à rompre avec la tradition consacrée qui assignait au grammairien
une double tâche, non seulement « méthodique » ou « horistique » (celle
de définir techniquement le système de la langue), mais aussi «
exégétique » ou « énarrative » (celle de commenter les auteurs) (15).
Pour lui, seule la première est véritablement du ressort du grammairien
(16). « Rationaliste » à tous crins (17), il souscrit à l'une des définitions
de Quintilien (non sans en surdéterminer la portée) : ce qui lui importe
au premier chef, c'est la ratio loquendi, l'économie rationnelle qui régit
le langage (18). Dès lors, bousculant le schéma banal du trivium et
redistribuant le champ du savoir, il invente un mixte (19) : son De
causis prend la figure, réputée inédite, d'une grammaire philosophique
(20).

15. Pour un grammairien du IVe siècle, la première « praecepta demonstrat, cuius species
sunt hae : partes orationis, uitia uirtutesque », la seconde « perti-net ad officia lectionis » (DIOMÈDE,
[Keil 1] 426, 15 ; cf. aussi VICTORINUS, [Keil 6] 4, 3). Voir JEEP, 106. Déjà chez QUINTILIEN : « ...
partes duae quas haec professio pollicetur, id est ratio loquendi et enarratio auctorum, quarum illam
methodi-cen, hanc horisticen uocant » (Inst. 1, 9, 1. J'adopte la correction de Usener : horisticen
pour historicen - cf. inf., ad n. 16 et 22). Voir aussi CLERICO, 106, n. 5.
16. I, 1, p. 3. Scaliger rejoint ainsi Juan Luis VIVES dont le De causis corrup-tarum artium
reconnaît que « l'ars grammatica n'exige pas (de soi) (le commentaire des auteurs) » - non sans
juger très profitable l'« entrelacement mutuel » des disciplines (cf. CLERICO, loc. cit., ad Minerve I, 2
où Sanctius défend un point de vue semblable), et surtout SATURNIO qui, ayant rappelé la professio
duplex assignée au grammairien par Quintilien (methodicen/historicen) et Diomède
(horisticen/exegeticen), poursuit : « nos, relicta posteriore, summam nobilissi-mamque methodices
partem prosequemur » (Mercurius..., I, 2, p. 7).
17. PADLEY (1976), 75 ; STÉFANINI (1976b), 319.
18. Cf. QUINTILIEN, loc. cit. (n. 15), où ratio loquendi signifierait assez banalement « la
technique de l'expression » (trad. J. COUSIN, coll. G. Budé, Paris, Les Belles Lettres, 1975, p. 129).
Nul doute que Scaliger, lorsqu'il écrit de la grammaire : « collegit communem rationem loquendi »
(IV, 76, p. 136), ne donne plus de poids à la formule, conformément à l'importance chez lui de la
notion de ratio (cf. sup., ad n. 8 ; inf., ad n. 64-65).
19. Selon la préface de la Poétique, les censeurs du De causis lui reprochaient d'avoir «
mélangé » (miscuissem) les « éléments grossiers de la matière littéraire » à des « investigations »
relevant de « la philosophie substantielle ».
20. Scaliger ne fait jamais explicitement référence aux Modistes médiévaux : cf. BURSILL-
HALL (1971); PINBORG (1967 et 1982); ROSIER (1981 et 1983), mais il semble bien hériter d'eux dans
une certaine mesure : voir STÉFANINI (1976b), 318-319 ; (1982), 41-43 et 46-48 ; PADLEY (1976), 62
(le De causis comme « retour aux méthodes de la grammatica speculativa plus que nouveau départ
») et 75 (sur la « difficulté à déterminer ce qui », dans le De causis, « provient directement
d'Aristote et ce qui est dû aux Modistes »). Cf. inf., ad n. 75 s. Plus anciennement, et de tout autre
manière, la synthèse de Varron présentait elle aussi une dimension authentiquement philosophique
à laquelle Scaliger a dû être sensible : sur l'importance qu'a pour lui Varron (ce « doctissimus
omnium Romanorum » suivant le De causis IV, 101, p. 204), cf. CHEVALIER (1968), 177, 182 (n.
16), 188 et 194; STÉFANINI (1978), 189 s. Cf. inf., ad n. 53, 76, 84-88 (voir aussi cependant ad n.
117).

184
Provocant, ce geste inaugural rehausse l'exigence de norma-tivité depuis
toujours inhérente à la discipline grammaticale. Mais le « c'est ainsi » d'une
perspective simplement constative devra être passé au crible d'une démarche
vérificatrice qui aura pour effet soit d'en annuler soit d'en redoubler la vigueur.
Partant des « préceptes et lois » consignés avant lui par « beaucoup de
grammairiens pleins de savoir et de sagesse », Scaliger veut remonter aux «
causes de ces préceptes », « rendre compte de l'établissement de ces lois » (21).
Il s'agira soit d'en établir le bien-fondé, soit d'en ruiner la prétention : opération
définitive (elle effectue un verrouillage ultime, irréversible) en tant que
précisément « définitoire » (finitiva, écrivait jadis Diomède) (22). Définir, c'est
tracer des limites, circonscrire un territoire (23). Tâche par excellence, mais
tâche difficile si tant est, comme le déplore Scaliger, que « le grammairien
chargé de définir (defini-tor) » représente (jusqu'à lui s'entend !) le type même
du « malchanceux » (24). Revenant sur le De causis au début de sa Poétique, il
mettra au défi les détracteurs du premier : qu'ils « osent préciser (définire
audent) la nature et l'auteur de l'édit » qui lui interdirait à lui d'« oser
(audebimus) porter remède aux plaies de ces definitiones qui ont empoisonné
l'esprit des jeunes gens » (25). « Audaces » mutuellement exclusives : panser
les plaies, pour le médecin grammairien qu'est Scaliger, ce sera équivalem-
ment corriger des définitions, soit - au sens spatial, voire cadastral, des termes -
redélimiter des propriétés, en rectifier les tracés (26) :
« Si l'on considère (notre) œuvre..., on reconnaîtra qu'il n'y s'agit pas tant
d'occuper ce qui est à autrui que de rejeter ce qui est extérieur et de revendiquer
ce qui nous appartient (27) ».
Externa reiecta, propria vindicata : opération de balisage au service d'une
politique du savoir. Ainsi légitimé, un lieu propre est en passe d'être réinvesti
(28).

21. Préfaces, f. aa4 : « praeceptionum causas... earum (legum) constitutionum rationem ».


22. Cf. sup., n. 15 (traduction de οριστική ).
23. « Sumptam materiam certisque limitibus circumscriptum... » (début du De causis, I, 2, p.
3).
24. « Nihil enim infelicius grammatico definitore » (IV, 76, p. 135). SCALIGER a un sens aigu
des exigences de la definitio : cf. inf., 4e partie, pour le chapitre qu'il consacre à celle de dictio (voir
aussi IV, 80, p. 146 : critique des définitions « circulaires » - le nom par le cas, le cas par le nom).
25. Poetices... préface.
26. Sur l'importance dela notion de « tracé » ([de] lineamentum) dans la Poétique de
Scaliger (conformément aux théories esthétiques de la Renaissance), cf. LARDET, « Figure... » Voir
aussi inf., ad n. 110.
27. Préfaces, f. bb2.
28. Cette procédure quasi cartographique n'est pas sans rapport avec la métaphore
saussurienne du quadrillage du globe (cit. sup., en exergue).

185
Tout commence pour Scaliger avec cet « instrument » de transmission du
savoir qu'est « l'ouïe » (auditus), réceptacle de ces « désignations des notions
(notae notionum) contenues dans l'âme » que sont « les mots » (voces) (29). Or
les mots sont « affectés » de trois manières : formatio, compositio, Veritas. Si la
vérité, « adéquation du discours à la chose dont il est la désignation », est du
ressort du dialecticien, c'est du grammairien que relèvent d'une part la «
formation des mots », autrement dit leur « création » et leur « configuration »,
d'autre part leur « composition », à savoir « l'union proportionnée des parties
entre elles ». Quant aux « ornements » oratoires et au « nombre » poétique (que
Scaliger retrouve combinés dans le genre historique), ils « s'ajoutent » à l'énoncé
et leur étude appartient aux praticiens de ces divers modes d'expression.
Cependant, revenant peu après sur la tâche propre du grammairien, Scaliger
éprouve la nécessité de préciser, entre figuratio et compositio, la place d'une
troisième dimension : la significatio. Or, des trois, c'est celle-ci, dit-il, qui serait
restée jusqu'à lui la moins bien traitée : manière de spécifier le rôle cardinal que
lui assignera le De eau-sis... (30). On peut récapituler comme suit l'ensemble de
cette distribution, tout à fait cohérente d'ailleurs avec celle que présentera la
Poétique (31) :
I ARTES

2. L'ordre de la théorie
Une' fois circonscrit un objet propre, il s'agit d'en organiser le traitement :
ordo est ici la valeur fondamentale, et le rappel des exigences qui en découlent
scandera du reste tout le De cau-
29. I, 1, p. 2 (à cette même page renvoie tout le paragraphe qui suit). Cf. aussi III, 66, p. 114.
Pour notae notionum, cf. inf., ad n. 92-108.
30. Cf. inf., ad n. 68 s. et 92 s.
31. Cf. LARDET, « Figure... », § I.

186
515 (32). Question d'adéquation au réel autant que de cohérence interne de
l'ouvrage. Si l'appréhension de cette totalité qu'est l'oratio réclame que l'on
porte une attention réglée à ses « parties » (partes) (33), encore faut-il ne pas
céder à une équivoque latente dans cette terminologie. Deux métaphores
mettent le danger en évidence. L'une compare la grammaire à l'architecture :
« Cela n'est pas vrai que disent d'autres, lesquels ont fixé quatre parties à
la grammaire : la lettre, la syllabe, le mot, l'énoncé (littera, syllaba, dictio,
oratio). Car l'énoncé n'est pas une partie de la grammaire, mais l'argument
en sa totalité... Qui en effet irait soutenir que l'architecture se subdivise en
maisons (34) ? »
Scaliger rejoint ainsi (par quels relais ?) la remarque d'un théoricien
médiéval de la grammaire universelle, Dominique Gondisalvi :
« Les parties de la grammaire (seraient-elles) la lettre, la syllabe, le mot,
l'énoncé ? Erreur ! Ce sont les parties de la matière, non de la discipline » (35).
A vrai dire, beaucoup plus proche dans le temps du De cau-sis (mais resté
apparemment ignoré de Scaliger), le Mercurius maior du grammairien lombard
Agostino Saturnio (36) comportait déjà un chapitre intitulé : « Autres sont les
parties de la grammaire, autres celles de l'énoncé (oratio) » (37). S'y trouve cri-
tiquée l'erreur de qui veut voir dans « la lettre, la syllabe, le mot, l'énoncé
(littera, syllaba, dictio, oratio) des parties de la
32. Cf. p. ex. préface (cit. sup., n. 11) ; I, 2, p. 3 ; I, 6, p. 10 ; IV, 76-77, p. 134 et 138, p. 281
(voir inf., n. 42). Cf. aussi inf., ad n. 52. L'« ordre » posé par Scaliger fera au XVIIe siècle
l'admiration d'un Vaugelas (cit. sup., en exergue).
33. En tant que sa « fin » est le « parler correct » (recte loqui), le grammairien doit «
appliquer son attention aux partes à la fois en tant que telles et en tant qu'elles se répondent
mutuellement en vue de la composition » (I, 1, p. 2).
34. IV, 76, p. 135. Cf. CHEVALIER (1968), p. 181-182.
35. « Partes artis grammatice... littera, sillaba, dictio, oratio ? Falluntur. Partes materie, non
artis » (cit. in HUNT, 122). Sur Gondisalvi (Gundissalinus, Tolède, 2e moitié du XIIe siècle), cf.
BAUR ; FREDBORG. A la même époque, un Pierre Hélie (HUNT, ibid.) voyait dans la science des
lettres, des syllabes et des mots l'équivalent de ce que sont à la maison ses parties, son toit, ses
fondations : c'est l'image dont Scaliger usera, mais pour récuser, non pour souligner l'analogie.
36. Sur le Mercurius, cf. CHEVALIER (1968), 336-344, qui le situe (339) « dans la ligne de la
grammaire philosophique médiévale ». l'ed. princeps semble être celle de 1546, en tête de laquelle
figure - terminus ad quem - une epistola (cf. sup., n. 7) d'avril 1531. Le terminus a quo est 1524,
date de Ved. princeps du De emendata structura de Linacre que le Mercurius cite avec éloge (X, 3,
p. 160). Saturnio mourut en 1533 (Ferrari, 611). Il fait cependant plusieurs fois mention d'une prior
editio de son ouvrage (I, 41, p. 113; III, 7, p. 157, etc.). S'agit-il du Mercurius minor qu'évoque la
pièce liminaire en vers de Marius Victorius Iaco-minus (cf. aussi le début de la préface de
SATURNIO, p. 1) ? En tout cas il n'en reste apparemment plus trace. Et Scaliger, qui a quitté l'Italie
pour Agen en 1524 (BILLANOVICH, 244-245), ne semble pas connaître l'œuvre de Saturnio.

37. I, 2, p. 6-7.

187
grammaire », confondant ainsi l'ars (grammatica) dont relèvent
orthographe, prosodie, étymologie et syntaxe (soit les parties relatives
aux quatre éléments ci-dessus) et l'opus, c'est-à-dire l'oratio, dont
lettres, syllabes et mots forment la « matière » à titre de « parties
naturelles » (38).
Autre métaphore dans le De causis, également traditionnelle : celle
qu'il emprunte à la physiologie (39) - ce qui n'est pas pour surprendre
chez ce commentateur du botaniste Théo-phraste et du zoologue
Aristote qu'est aussi Scaliger (40) : le De causis plantarum du premier
ne trouve-t-il pas un écho dans le titre De causis linguae latinae ? Le
De partibus animalium du second n'a-t-il pas quelque incidence sur
l'intérêt manifesté par Scaliger aux parties... du discours ? Critiquant la
définition du mot (dictio) comme étant « la plus petite partie de l'énoncé
(ora-tio) construit » - celle de Priscien (41) -, Scaliger commente :
« Qui irait dire en effet que la main est la plus petite partie de
l'homme ? Car, ainsi qu'il en va pour bien des réalités naturelles, de
même, dans l'énoncé (oratio), les parties ne sont pas d'une seule sorte :
les unes en effet sont divisibles, les autres non, telles les lettres. Les
divisibles sont d'une double nature : certaines se divisent en éléments
semblables, d'autres en éléments dissemblables. Ainsi une partie du
sang est sang, une partie de l'os est os, mais une partie du pied n'est pas
pied... (42) ».
D'une part le parallélisme est trompeur, qui laisserait supposer que
l'organisation de la grammaire décalque et redouble purement et
simplement la structure de son objet. D'autre part, à l'instar de celle d'un
corps vivant, l'organicité du discours n'est pas univoque. Loin d'être
réductible de bout en bout à une sorte d'emboîtement continu
d'éléments gigogne, le discours
38. De même, précise-t-il, l'inventio, la dispositio, etc. sont des parties de l'ars
rhetorica bien distinctes de celles de l'oratio rhetorica (l'exorde, la narration, etc.).
39. Les scholies de Denys le Thrace comparent fréquemment le discours à un
organisme vivant : comme celles du corps, les « parties du discours » seraient plus ou
moins nobles (nom et verbe étant assimilés au cerveau et au cœur) ou essentielles
(l'ellipse valant amputation plus ou moins grave). Chez les Latins, cf. p. ex. Priscien,
Inst. XI (Keil 2) 552, 11.
40. Il est l'auteur de Commentarii et animadversiones in sex libros de causis
plantarum Theophrasti (parus posthumes à Lyon et Genève en 1566) ainsi que d'une
traduction glosée de l'Historia animalium d'Aristote (parue à Toulouse en 1619 ; une
édition du liber decimus avait été publiée à Lyon en 1584). Cf. MAGNIEN, 308, n. 5. Voir
aussi inf., n. 42 et 79.
41. « Dictio est pars minima orationis constructae » (II [Keil 2] 53, 7 s.). Scaliger
attribue la formule aux « Anciens » (Veteres) sans autre précision : cf. inf., ad n. 66.
42. III, 66, p. 116. Dans le même registre, voir surtout VI, 138, p. 281 où, pour
justifier l'ordre de traitement respectif du pronom et du participe, Scaliger invoque le
fait que « le concept de pied, de jambe, de bouche est mieux connu que l'être vivant
entier, homme, lion, chien », et que les parties « analogues » du sang chez les insectes,
de l'os chez les poissons, de la bouche pour les plantes (sérosités, arêtes, racines) sont à
connaître avant l'insecte, le poisson, la plante.

188
résiste à une analyse banalement linéaire, celle-là même pourtant dont pouvait
donner l'illusion l'enchaînement - gradué en forme de sorite - d'un très ancien
schéma didactique, bien attesté dans l'Antiquité latine et grecque. Ainsi chez
Varron (via Diomède) (43) :
« La grammaire prend sa source dans l'alphabet (elementa) ; l'alphabet se
représente sous la forme de lettres (litterae) ; les lettres s'assemblent en
syllabes (syllabae) ; une réunion de syllabes donne un groupe sonore
interprétable (dictio) ; les groupes sonores interprétables s'assemblent en
parties du discours (partes orationis) ; par leur somme, les parties du discours
forment le discours (oratio) ; c'est dans le discours que s'épanouit le bien
parler... »
Ou, dans l'ordre inverse, chez un commentateur de Denys le Thrace (44) :
« Poèmes et proses s'analysent en phrases( ), les phra-
ses en mots ( ), les mots en syllabes I ), les
syllabes en éléments ( ) sans qu'on puisse aller
au-delà. »
Ce « caractère progressif, pyramidal, de la suite (Vox), lit-tera, syllaba,
(dictio), partes orationis, oratio » attesterait « une structure plus ancienne que
les Stoïciens eux-mêmes » (45), et qui sera répercutée par les grammaires
latines scolaires (notamment par l'Ars de Donat, promise au Moyen Age à une
diffusion hors pair). La séduction d'un tel schéma aura tenu à la « merveilleuse
adéquation » qu'il faisait saillir entre « la méthode d'exposition » et « la nature
des composants du langage » (46). Le langage semblait trouver ainsi en un
métalangage efficient sa doublure appropriée : quoi de plus satisfaisant pour
l'esprit que cette concaténation bien huilée de catégories susceptibles de
décomposer et de recomposer à volonté la chaîne signifiante en sa totalité ? Ne
tiendrait-on pas là cette ratio dont Scaliger se dit en quête ?
De fait, en dépit de ses fracassantes revendications d'originalité, le De
causis peut paraître à première vue faire allégeance au schéma traditionnel. La
volonté d'innovation s'est-elle laissé dissoudre par la résistance tenace des
représentations reçues ? Le conservatisme inhérent à la corporation
grammairienne a-t-il pesé d'un poids trop lourd pour que même un Scaliger pût
réus-
43. « Grammaticae initia ab elementis surgunt, elementa figurantur in Hueras, litterae in
syllabas coguntur, syllabis conprehenditur dictio, dictiones cogun-tur in partes orationis, partibus
orationis consummatur oratio, oratione uirtus ornatur... ». Citée par Diomède ([Keil 1] 426, 32),
cette phrase est à rapporter à VARRON (Grammaticae Romanae Fragmenta, éd. H. FUNAIOLI, frg.
237). La traduction est celle de COLLART, 52 (cit. in HOLTZ, 58 et CLERICO, 52).
44. Melampous (Grammatici Graeci, éd. A. HILGARD, 1/3, 31, 9-17), cit. in HOLTZ, ibid.
45. HOLTZ, 60 : « Ce schéma semble venir en droite ligne du Cratyle. » Or la seconde préface
du De causis note que « le divin Platon... a pris soin de consacrer tout le Cratyle à rendre compte
du langage » (f. bb).
46. HOLTZ, 59-60.
189
sir à se soustraire à son emprise ?... Les treize livres du De eau-sis (en
193 chapitres) semblent en tout cas se plier à une progression aussi
classique que limpide. Après deux chapitres de réflexion d'ensemble sur
le sujet, la méthode et ce point de départ obligé qu'est la vox, les deux
premiers livres accordent tour à tour 45 chapitres aux litterae et 18 aux
syllabae. Suit le corps de l'ouvrage, soit neuf livres (en 100 chapitres)
dont le premier considère les dictiones en général tandis que les huit
autres sont consacrés chacun à l'une des huit espèces de dictio (corres-
pondant aux traditionnelles « parties du discours ») dans l'ordre suivant :
le nom, le verbe, le pronom, le participe, la préposition, l'adverbe,
l'interjection, la conjonction. Et l'ouvrage se clôt sur deux livres brefs
(neuf chapitres chacun) traitant l'un des figures, l'autre d'étymologie et
d'analogie.
Plan banal ? Il faut y regarder de plus près (47). L'austérité
grammairienne ne doit pas donner le change, et notamment laisser
ignorer une composante esthétique décelable dans l'agencement formel
du De causis, laquelle pourrait bien n'être pas sans rapport avec
l'originalité revendiquée sur le fond. Un chiffre, en effet, paraît régir
l'organisation de l'ouvrage, sorte de module de base dont la récurrence,
soumise à variations, unifierait l'ensemble, tels, en architecture, la
répétition insistante d'un motif décoratif ou le respect marqué d'une
proportion privilégiée. Il s'agit en l'occurrence du chiffre neuf qui,
immédiatement ou à travers ses multiples, semble articuler maintes fois
le déroulement du De causis :

47. Un indice déjà : l'ordre (indiqué sup.) dans lequel Scaliger traite des huit
espèces de dictio ne semble correspondre exactement à aucun de ceux que lui fournissait
la tradition : chez Donat, le pronom suit le nom et l'adverbe le verbe ; chez Priscien, le
participe précède le pronom ; chez Pierre Hélie, Guillaume de Conches et les Modistes,
le pronom suit le nom et la préposition l'adverbe (entre ces derniers Michel de Marbais
intercale la conjonction : CHOMARAT, 216); le De octo orationis partium constructione
d'Erasme et W. Lily (1515) commence par le verbe et le participe ; le De emendata
structura de Linacre traite le pronom avant le verbe, et de même Saturnio. A noter
toutefois qu'énumérant les species dictionis à la fin du chap. 72 (p. 117), Scaliger place
le participe avant le pronom (il en traitera en fait après), rejoignant alors Priscien. C'est
de celui-ci et de Linacre qu'en définitive il se rapproche le plus : tout se passe comme
s'il modifiait sur un point l'ordre de Priscien par celui de Linacre et sur un autre celui de
Linacre en revenant à Priscien (cf. sup., ad. n. 9).

190
Symétriques par rapport aux neuf livres qu'ils encadrent et qui
constituent la partie principale de l'ouvrage (tant par sa masse - près des
deux tiers du De Causis - que par sa place, centrale), les deux livres
initiaux et les deux livres terminaux orchestrent diversement le recours à
ce même chiffre : neuf chapitres dans chacun des livres XII et XIII d'une
part ; deux fois neuf dévolus aux syllabae dans le livre II répondant aux
cinq fois neuf que le livre I consacre aux litterae, d'autre part. Est-ce le
primat reconnu à la notion de dictio, en tant qu'elle est inscrite au cœur
même de l'ouvrage, que trahit l'exception (confirmant bien sûr la règle)
de ce « neuf augmenté » dont il est tentant de supposer qu'il se donne à
déchiffrer tant dans les dix chapitres du livre III que dans les cent
chapitres (dix fois dix) des livres IV à XI ? L'hypothèse paraîtra moins
hasardeuse au vu de l'ultime chapitre de cet ensemble (chap. 175) que
son titre même d'« épilogue général » invite à mettre à part : les 100
chapitres seraient dès lors bel et bien à considérer comme 99 (double
neuf ou onze fois neuf) + 1. La vertu de ce « neuf augmenté » pourrait
être également d'équilibrer le « neuf diminué » qu'il y aurait lieu de
percevoir dans les huit espèces de dictio. A qui jugerait de tels
comptages par trop ingénieux, on répondra que cette ingéniosité reste
somme toute relative au regard de la personnalité d'un penseur qui s'est
voulu rompu à toute espèce de « subtilité » (48). Et elle ne fait pas injure
au sens raffiné de la composition littéraire que la Renaissance avait pu
hériter des Anciens. Inconditionnel de Virgile (49), le poète et poéticien
Sca-liger a pu ne pas être insensible à des combinaisons numériques
telles que celles qui paraissent présider à l'agencement des Bucoliques
(50). Les sept livres entre lesquels lui-même distribue en définitive la
matière de sa Poétique se révèlent eux aussi organisés avec un « soin
extrême », et « l'équilibre des masses » semble y avoir été « calculé de
bout en bout » (51). Or la Poétique célèbre la « perfection accomplie »
du chiffre neuf, désignant le nombre des muses (51 bis). La « passion
taxinomique » qui anime Scaliger (52) n'est pas pour surprendre chez ce
connaisseur d'un Varron dont la « manie classificatoire, fondée sur des

48. L'ambition d'en remontrer à son contemporain et compatriote Jérôme Cardan,


autre médecin philosophe, quant à la rédaction d'un De subtilitate (celui de Cardan parut
en 1550, celui de Scaliger en 1557) l'atteste bien, comme aussi p. ex. sur le plan formel
la virtuosité de l'auteur des Logogriphes (cf. LAURENS, « Les lacs... »).
49. Cf. LAURENS, « Divinus poeta... »; LARDET (1982), 71.
50. Cf. MAURY ; PERRET, 29-33.
51. LARDET (1982), 71-72. Cf. ibid., 64 et n. 17-18 (références à Bernard Weinberg
et à Luigi Corvaglia).
51 bis. « Est enim perfectissimus numerus, super quo multi multa ex musi-corum
praeceptionibus tradidere » (Poetices..., I, 2, p. 8).
52. Ibid., 71.

191
considérations arithmologiques plus ou moins pythagoriciennes » a été
souvent soulignée (53).
Incontestable en tout cas et plus voyant que ce parti esthétique
présumé, un fait d'ordre polémique proclame et garantit la nouveauté du
De causis : l'insertion en tête de celui-ci (à la suite des préfaces) d'un «
index des erreurs » tenant lieu de table des matières. De fait, Scaliger
avertissait dès la seconde préface qu'il en avait relevé chez ses
prédécesseurs, anciens ou modernes, « plus de cinq cents », ici
dénoncées, affirme-t-il, « sans passion partisane » (54). L'index en
comporte 627 (si mon compte est exact), de ces errores glanées chapitre
après chapitre et soumises d'entrée de jeu à la réprobation du lecteur :
mise à l'index conforme aux usages de bien des controversistes religieux
du temps. A « montrer » ainsi « du doigt » ce dont il faut se garder, le
grammairien fait lui aussi la police de sa discipline. Inquisito-riale, sa
réforme entend à son tour rétablir une orthodoxie défaillante. Or, dans
ce fourmillement d'errores, il en est qui intéressent directement le
problème des partes orationis.

3. Le « double régime »
Vox, litterae, syllabae, dictiones, oratio : le De causis ne serait pas
de Scaliger s'il ne faisait que décliner imperturbablement la suite des
catégories du discours grammatical antique. D'avoir vu son plan les
égrener selon cet ordre sage, on aurait tort de conclure que Scaliger
souscrive à l'analogie de Priscien pour qui, « de même que les lettres
adéquatement assemblées forment les syllabes et les syllabes les mots
(dictiones), ainsi les mots forment l'énoncé (oratio) » ; ou qu'il admette
son parallèle entre l'oratio, « groupement de mots rangés dans l'ordre le
plus adéquat », et la syllabe, « groupement de lettres associées de la
façon la plus adéquate » (55). Autant de fausses symétries que le De
causis démantèle d'emblée en posant en principe une radicale
différenciation :
« Il y a deux sortes de parties (partes) : celles qui constituent le
mot (dictio) comme à titre de matière ; celles qui équivalent aux espèces
sous le genre » (56).
« Simples » (les lettres) ou « composées » (les syllabes), les
premières aboutissent à former la dictio par « coalescence » (57). Vue
sous cet angle, la dictio représente une sorte de montage, la synthèse
mécanique de données concrètes, phonétiques (sons articulés,
accessibles à l'oreille) ou scripturales (figures tracées,

53. BARATIN et DESBORDES, 39. Cf. sup., π. 20.


54. Préfaces, f. bb2.
55. PRISCIEN, Inst. XVII (Keil 3) 108, 9 et 23 s.
56. I, 3, p. 5 (titre).
57. Ibid, (coalescere ; cf. « ut concrescat nomen » un peu plus loin).

192
offertes à la vue) (58). Mais encore une fois la ville, ensemble de
maisons, n'est pas l'architecture (59), et dès lors, à cet « architecte du
langage » qu'est le grammairien, il faut une , comme dit
Melanchthon (60), qui ne prenne pas l'« énumération des éléments du
donné » pour « l'interprétation du donné » (61). « Genre » subsumant
ces « espèces » que sont nom, verbe, pronom, etc., la dictio constituera à
cet égard la clé de voûte abstraite d'un système de catégories spécifiant
non des objets, mais des modes de fonctionnement. Cette seconde pers-
pective n'est plus seulement physique, mais logique, voire, dans la
mesure où l'énoncé s'ancre dans un réel qui le munit de réfé-rents et
assure la charge sémantique du procès discursif, ontologique (62).
Pièce maîtresse de la construction, la dictio n'est donc plus, chez
Scaliger, un chaînon parmi d'autres au sein de la fallacieuse linéarité
d'une série (63). Elle est bien plutôt la charnière sans l'ambivalence de
laquelle le physique et l'(onto)logique se trouveraient malheureusement
déboîtés. Tel est le « double régime » (ratio duplex) qui commande
l'organicité de la grammaire (64), et permet seul d'accéder à cette autre
ratio qu'est l'« économie » du système de la langue (65).
Pour Scaliger, non seulement « la dictio n'est pas une partie de la
grammaire » (c'est là l'une des dix rectifications recensées par l'index
errorum pour le chap. 76), mais « il n'est pas de l'essence de la dictio
d'être « partie du discours » (pars orationis) » : des trois propositions
dont, pour le chap. 66, la négation vaut anathème, celle-ci avait de quoi
passer pour blasphématoire. Prenant le contre-pied de la définition
canonique (celle de Priscien) (66), Scaliger affirme tranquillement que
« les Anciens n'ont pas eu raison de définir la dictio en disant qu'elle est
une pars orationis ». C'est que l'amphibologie est ici ruineuse, qui fait
entorse à son principe du « double régime ». La définition
traditionnelle a le tort d'être taillée sur le même

58. I, 4-5, p. 6 et 9 (rapport de la lettre à la ligne et du mot au corps : littera/linea,


dictio/corpus ; caractère « figuratif» du tracé des lettres); III, 73, p. 128; III, 66, p. 114 et IV, 87, p.
161 (rapport écriture/peinture). Cf. inf., ad n. 92-113.
59. Cf. sup., ad n. 34-35.
60. Dans sa préface de 1531 au De emendata structura de Linacre (p. 5 de l'éd. de Lyon, S.
Gryphe, 1544) pour désigner l'exposé des règles d'une ars. Plus haut (p. 4), Melanchthon y qualifie
les grammairiens de architecti sermonis.
61. CHEVALIER (1968), 181.
62. « Forma... orationis significatio est. Significatio autem a re est » (III, 73, p. 127). Cf. inf.,
ad n. 75 s. et 92 s.
63. Cf. sup., ad n. 43-46.
64. I, 3, p. 5.
65. Cf. sup., ad n. 8, 17 et 18.
66. Cf. sup., ad n. 41.
193
patron que celle qui, à bon droit cette fois, voyait dans « la lettre (littera) la
plus petite partie de la dictio » de la même façon que « la ligne (linea) est la
plus petite dimension d'un corps » (67). Autrement dit, le mot (dictio) ne
saurait être à l'énoncé (ora-tio) ce que la lettre (littera) est au mot (dictio). Ce
serait là postuler une simple différence de degré au sein d'une série homogène
comme si, de part et d'autre, le rapport était également quantitatif. Scaliger
dénonce la confusion des plans et refuse cette redondance. Le propre de la
dictio, malencontreusement laissé par les Anciens hors définition (68), ce serait
donc qu'avec ce terme est franchi le seuil décisif de la signification. Avant
d'être diffractée selon des modalités que le métalangage aristotélicien permettra
de spécifier (les quatre causes, les dix catégories...), la dictio est promue au
rang de concept générique.
A monter ainsi en épingle le terme de dictio, Scaliger ne se montre pas
simplement beaucoup plus « priscianiste » que son prédécesseur Thomas
Linacre dont le De emendata structura latini sermonis - ouvrage que « Scaliger
a manifestement sous les yeux quand il rédige » (69) - use rarement de ce mot
ou le confine dans une acception triviale. Il va jusqu'à jouer Priscien contre lui-
même puisqu'il conserve le terme que celui-ci avait mis en honneur (on ne le
rencontrait guère chez Donat) (70), tout en en transformant la définition. Il
évide notamment celle-ci de la notion - qui lui était essentielle - de pars
orationis (constamment présente au contraire chez Linacre) (71). Démarche au
fond analogue à celle d'un Walahfrid Strabo qui, traitant au IXe siècle des
parties du discours, avait injecté dans un « canevas » qui « reste celui de Donat
» une « terminologie » et une « phraséologie renouvelées de l'intérieur » par
Priscien (72). Sauf qu'à l'encontre de la tendance généralement prévalente chez
les humanistes (celle d'hypostasier le retour à une vulgate grammaticale antique
restaurée dans sa pureté) (73), Priscien fait cette
67. I, 4, p. 6.
68. « Les plus petites (parties), disent-ils, nous entendrons qu'elles le sont par rapport au sens
(quo ad sensum). Dès lors c'est à tort qu'ils ont omis dans la définition ce qu'il leur a fallu ajouter
par le biais d'une explication (per interpre-tationem) » (III, 66, p. 116). Cf. PRISCIEN, Inst. II (Keil 2)
53,7 s. : « pars autem quantum ad... totius sensus intellectum ».
69. STÉFANINI (1976b), 319. Cf. PADLEY (1976), 75, n. 2 : « It is highly probable that Scaliger
is indebted to Linacre at several points ». Le De causis nomme parfois Linacre (pour le critiquer
!) : p. ex. IV, 76, p. 137.
70. Cf. HOLTZ, 140 : la préférence généralement accordée par les grammairiens latins à pars
orationis tiendrait au fait que « l'ambiguïté de dictio n'a jamais pu être réellement surmontée ».
(Cependant pars orationis posera aussi aux médiévaux un problème d'ambiguïté : cf. inf., ad n. 75-
77.
71. A l'encontre de Scaliger, Sanctius admettra l'équivalence dictio/pars orationis (p. ex.
Minerve I, 5, éd. CLERICO, p. 108). Cf. PADLEY (1976), 33 : « The term dictio in Priscian's system
would seem to occupy to at least some extent the position occupied by the term pars orationis in
medieval grammar ». Voir inf., ad n. 76-78.
72. HOLTZ, 324-325.
73. Cf. PADLEY (1976), 75.
194
fois les frais de l'opération. Ici vaut déjà, remarquable, ce constat qu'a pu
appeler une réflexion sur la grammaire du XVIIIe siècle : « C'est un phénomène
assez courant... qu'une théorie nouvelle s'installe sous le couvert d'un appareil
d'exposition discordant d'avec la théorie » (74).
Certes, déjà au XIIe siècle un Pierre Hélie avait critiqué l'équation posée
par Priscien entre dictio et pars orationis, mais c'était au nom du fait qu'à
l'infinité des dictiones (unités lexicales) ne répond qu'un nombre très limité de
partes orationis (catégories grammaticales) : manière de lever l'ambiguïté
inhérente à l'expression pars orationis, à la fois élément de la chaîne discursive
et constituant métalinguistique (75). L'option de Scaliger est en somme inverse
: ne voulant entendre pars orationis qu'au premier des deux sens qui viennent
d'être dits, il spécialise dictio comme terme métalinguistique en en faisant le
support de l'articulation genre/espèces. Sa solution vaut d'être confrontée à la
spéculation des Modistes. Ceux-ci avaient intégré la signification comme
essentielle à la définition de la dictio, qu'ils caractérisaient comme vox
significativa (76). Ainsi conçue, leur dictio reste cependant couplée avec la
pars orationis en ce que celle-ci relève pour eux de la grammaire, celle-là de la
logique : si la première est dotée d'une ratio sign(ific)andi, donc d'un signifié
dont la question de savoir comment il a son réfèrent dans l'ordre des res ne
ressortit pas à la grammaire, la seconde est porteuse d'un modus significandi
(ou ratio consignificandi) indépendant de la signification discernée au plan
logique et seul susceptible d'en ordonner les divers types grammaticaux (77).
En évinçant quant à lui le concept de pars orationis et en lui substituant celui
de dictio comme pivot de la distinction entre ces constituants de l'énoncé
traditionnellement appelés « parties du discours », Scaliger rabat l'une sur
l'autre les deux démarches logique et grammaticale si soigneusement séparées
au sein même du parallèle qu'établissaient entre elles les Modistes. Se voulant
philosophe, il efface la frontière maintenue par ceux-ci entre logique et
grammaire (78).
74. CHEVALIER (1978), 139.
75. ROSIER (1981), 50.
76. Voir les définitions de dictio par Martin de Dacie, Siger de Courtrai et Thomas d'Erfurt in
BURSILL-HALL, 393, et celle de Michel de Marbais in CHÔMA· RAT, 216. Plus classique que Scaliger,
Saturnio continue de l'appeler vox significativa (Mercurius..., I, 5, p. 18). Cette désignation pouvait
s'autoriser de Varron via le De dialectica I, 5 de S. Augustin : « Cum... uerbum procedit non
propter se, sed propter aliud aliquid significandum, dictio uocatur » (éd. F. SEMI DE VARRON, Venise,
1965, II, 74-75; BARATIN et DESBORDES, 215).
77. ROSIER (1981), 51-58; CHOMARAT, 217. Pour la distinction grammairien/dialecticien chez
Scaliger, voir De causis, I, 2, p. 2 : « tametsi gram-maticus etiam considérât significatum..., non
tamen propter se id agit, sed ut veritatis indagatori subministret ».
78. La distinction significare/consignificare n'est pas absente du De causis, mais n'y
intervient qu'incidemment (cf. III, 76, p. 127). Elle est loin d'y occuper le rôle structurel majeur
que lui assignaient les Modistes.

195
Or cette relative logicisation de la grammaire va de pair avec, si
l'on peut dire, sa naturalisation (en tant que Scaliger coule son
traitement dé la langue dans un cadre d'abord physique, celui des quatre
causes, tout en recourant également volontiers au registre
physiologique) : double effet sans doute d'une formation universitaire
marquée au coin de l'aristotélisme padouan (79). Reste cependant à
souligner, non moins déterminantes, deux autres composantes du
vigoureux éclectisme mis en œuvre par le De causis : d'une part
Scaliger historicise la grammaire en rapportant le latin à la civilisation
dont il aura été le véhicule et l'expression et en faisant intervenir une
dimension diachronique tant dans sa perception des rapports entre les
langues que dans son interprétation d'apparentes anomalies (80) ; d'autre
part, dans la perspective déjà suggérée par le dessin formel de la
composition du De causis (81), il en esthétise dans une certaine mesure
l'instrument conceptuel lui-même. De ce double geste typiquement
humaniste, l'exposé consacré à la dictio fournira une illustration
particulièrement nette.
4. L'institution de la « dictio »
Intitulé « nom et définition de la dictio », le chapitre inaugural du
livre III du De causis s'ouvre sur des considérations étymologiques. Les
lettres de créance qu'elles entendent conférer au terme revalorisé par
Scaliger valent d'être examinées :
« Ce que les Grecs nomment δίκη , nous l'appelons causa. Aussi,
ayant ajouté le vocable ius (droit), nous avons emprunté jusqu'à la
sonorité (sonum) du grec et nous avons fait le nom iudicium (jugement).
Et parce que c'est dans cette cause ou jugement que l'usage du langage
(orationis usus) a le plus de force, les Latins ont pris par la suite le
verbe dicere pour signifier toutes les fois où nous parlons... Le nom
verbal dictio a dénoté (notavit) non seulement l'acte de dire, comme
c'est le cas chez Tite-Live, mais aussi tout mot (verbum) isolé » (82).
Etrange étymologie - et apparemment inédite jusqu'à Scaliger - qui
fait de iudicium un hybride combinant pléonastique-
79. Avancé dès la préface du De causis (cf. sup., n. 11) comme garant de l'ordre adopté,
Aristote y sera célébré aux dernières lignes comme « notre prin-ceps... dont la lumineuse sagesse
dissipe les ténèbres des grammairiens » (XIII, 193, p. 352). Sur l'aristotélisme du De causis, cf.
STÉFANINI (1976a et 1982). Ce dernier article souligne (53, n. 19) que, d'Aristote, le De causis
allègue surtout l'Historia animalium, le De caelo et le De anima : références précisées (ainsi qu'à la
Physique) in JULIEN, 95 s. qui voit (100) en l'auteur du De causis un « aristotélicien sur les traces de
Pomponazzi ». Sur l'aristotélisme de Scaliger (marqué par l'enseignement padouan qui privilégiait
en Aristote le logicien et le naturaliste), cf. aussi mon article à paraître in Etudes Philosophiques
(1986). Voir sup., ad n. 40 et 62.
80. « Très sensible au poids de l'histoire », l'auteur du De causis « donne son statut
épistémologique à la recherche historique » (STÉFANINI [1976a], 46-48 ; [1982], 49 s. ; [1976b], 321
s. et 324 s.).
81. Cf. sup., ad n. 47-53.
82. III, 66, p. 113.

196
ment le latin et le grec, ius et (83) ! Ce détour - simple
confirmation puisque, pour Scaliger, l'analogie phonétique ι Idicere vaut
déjà preuve - permet en tout cas d'accréditer la connotation originairement
juridique de dicere, dictio. « Dire », c'est d'abord « dire le droit ». Au droit
reviendrait le privilège d'être la source dont toute dictio ultérieure, même
déplacée en d'autres contextes, participe et d'où elle tire, même amoindri par
cette extension, son efficace. Y compris cette dictio qui ressortit à la recherche
philosophique du De causis, à la faveur de la portée également judiciaire du
terme de « cause ». Or, de cette performativité initiale, un grammairien de
l'Antiquité avait déjà témoigné : Varron.
« Dico a une origine grecque, le je montre) des Grecs
(...). De là dicare (dédier) ; de là iudicare (juger), parce que alors le droit est dit
(ius dicatur) ; de là index (juge), parce qu'il juge selon le pouvoir qu'il a reçu,
c'est-à-dire qu'il tranche (finit) en prononçant certaines paroles ; ainsi aussi un
temple est dédié (dedicatur) par un magistrat qui répète la formule dictée par le
pontife » (84).
Ici aussi l'origine juridique (et, précise Varron, conjointement religieuse)
est soulignée, ainsi que le rapport dico/iudico. Reste qu'en ce qui concerne le
grec, Varron, mieux avisé ou moins téméraire que Scaliger, rattache dico, non
pas à ι (via iudicium), mais à (85). Il est assez probable
que Scaliger ait implicitement en vue, serait-ce pour s'en démarquer par
l'audacieuse conjecture étymologique qui lui revient en propre, ce passage de
Varron (86). Autre indice en ce sens : sa mention des legati (députés), « ceux
dont la fonction (officium) était de dire », à la fin de ce même chapitre du De
causis dans le sillage du rapprochement dictio/ 'légère (87). En effet, à
peu
de distance des lignes sur dico qui viennent d'être citées, Varron écrivait :
83. Elle n'apparaît pas (que je sache) chez des auteurs antiques ou plus tardifs tels que
Cicéron, Varron, Aulu-Gelle, Macrobe, Donat, S. Jérôme, Cassiodore, Priscien, Isidore de
Séville... Ainsi, pour Cassiodore, iudicium représente « quasi iuris dictum, quod in eo ius dicatur »
(in psalm. 36, 30; cf. uar. 11, 9, 3); de même Isidore : « quasi iurisdictio » (orig. 18, 15, 2 ; cf. 18,
15, 6 : « iudices dicti quasi ius dicentes populo »). Le pléonasme est en l'occurrence plus
surprenant que l'hybridation dont, recensant les phénomènes de composition susceptibles d'affecter
les dictiones, Scalieer donnera à la fin du chap. 71 (p. 124) d'autres exemples : mustela (mus +
), epitogium ( + toga).
84. De lingua latina VI, 61 (texte et trad. in DESBORDES, 59 et 64).
85. Dans son Etymologicon linguae latinae (j'ai consulté l'éd. d'Amsterdam, 1662), ad dico
(p. 181), Vossius citera le chap. 66 du De causis, alléguant en parallèle la dérivation de
qui signifie d'abord « in foro ι ι loqui ». Mais il ajoute que cette
étymologie de dico est refusée par d'autres (A. Caninius, P. Numesius et... Joseph-Juste Scaliger,
fils de l'auteur du De causis) qui préfèrent le rapprochement avec , et
interprètent dicere comme « sermone ostendere animi sui sententiam ».
86. Cf. sup., n. 20.
87. III, 66, p. 117.
197
« Légère se dit du fait que les lettres sont recueillies (legun-tur) par les
yeux ; d'où aussi legati parce qu'ils sont choisis pour une mission officielle
(publiée ut mittantur leguntur) (88) ».
Ici non plus Scaliger n'a cure apparemment de s'aligner exactement sur
son grand devancier. Mais il le rejoint à nouveau sur un point capital : le souci
de mettre en évidence les attaches institutionnelles du langage. A l'instar de
Varron, Scaliger se plaît à voir à l'origine de la dictio l'exercice de fonctions
essentielles à l'organisation de l'existence sociale. Instauratrice, la dictio a
d'abord partie liée avec la représentation autorisée dont la société se dote en la
personne de ses « officiers » (iudex, legati) ou « officiants » (pontife et
magistrat consécrateurs du temple chez Varron). Analyste de la langue et du
discours, Scaliger se passionne pour les connotations juridiques, politiques,
militaires qu'il y voit investies. A recenser les exemples allégués par le De
causis, on vérifierait que cet intérêt s'y affiche constamment (89). L'humanisme
de la Renaissance - italienne notamment - avait restauré et aiguisé la
conscience du fait que le fonctionnement du langage ne se sépare pas de
l'histoire des institutions. Centrale de Bruni à Machiavel, d'Alberti à Valla (90),
cette perspective continue de présider aux conceptions linguistiques d'un Sca-
liger : pour l'auteur du De Causis, la langue latine donne accès à la civilisation
qui l'a - et qu'elle a - façonnée ; et lorsqu'il retrace dans un récit d'origine
l'évolution idéale du langage ou qu'il commente cette Bible de la civilisation
qu'est pour lui l'Enéide, l'auteur de la Poétique ne procède pas autrement (91).
Par-delà les considérations étymologiques, le chapitre 66 du De causis
s'élève au plan philosophique (92). C'est une théorie de la signification, liée à
ce « besoin » qu'a eu l'homme « d'une fonction et d'instruments au moyen
desquels maintenir le lien

88. De lingua latina VI, 66 (texte et trad, in DESBORDES, 60 et 64).


89. P. ex. (entre cent autres) la métaphore politique selon laquelle le pronom serait au nom ce
que le propréteur (ou le proconsul) est au préteur (au consul) : V, 110, p. 219; ou le vocabulaire
militaire de XIII, 193, p. 351.
90. Le lien à la Renaissance entre l'essor des studia humanitatis et les idéaux éthico-
politiques a été particulièrement illustré par les travaux de GARIN (cf. bibliogr.). Voir aussi TATEO
(1971a); (1971b), notamment 51 s. sur Bruni et 147 s. sur Valla. Egalement sur Valla, cf. GIARD
(1982). Sur Machiavel, cf. LEFORT. Sur Scaliger en regard d'Alberti et de Bruni, cf. LARDET, «
Figure... », § II et III. A la « linguistique logicisée » du Moyen Age, la Renaissance, « se
recentr(ant) sur l'historicité de la cité politique », « préfèr(e) l'analyse historique des situations
sociales d'interlocution et ce que nous appelons aujourd'hui « pragmatique » en matière de langue »
(GIARD [1984], 519).
91. Cf. LARDET (1982), 73; « Figure... », § I. Selon Aristote, « l'Iliade est une par la
connexion (de ses parties) et la définition de l'homme l'est parce qu'elle désigne une chose une »
(Poétique, chap. 20, 1457 a). Ce que CHEVALIER (1976), 241 commente en des termes qui vaudraient
aussi bien de la conception scaligérienne de l'Enéide : « Cette unité de l'homme, le poème... en
assure la construction linguistique ».
92. P. 113 : « sapientius... altius... ».
198
social » (93), qui est alors développée, à partir de la double métaphore de
l'esprit « miroir des choses » et - comme dit Platon -« moule de cire » ι
où elles laissent leur empreinte
(94). Les sens interviennent dans ce processus, en particulier la vue et l'ouïe,
indispensables pour la transmission des « représentations » (species). Si les «
notions » (notiones) intellectuelles sont « images des choses », les « mots »
(voces) seront alors « notions de ces notions » (95). Exemplaire, la
démultiplication opérée à propos de equus : Scaliger distingue tour à tour (1) la
res, soit le cheval en chair et en os, (2) sa représentation (species) dans
l'intellect, (3) son nom (nomen) dans la voix (vox) (4) son « dépôt » (repositio)
dans l'écriture (96). Enfin, au terme d'une spéculation très riche, surgit,
complexe, la définition renouvelée :
« Et voilà pourquoi nous définissons la dictio comme la désignation
(nota) d'une seule représentation qui se trouve dans l'esprit, appliquée à la
chose dont elle est la représentation, conformément à la voix, en fonction de la
libre décision de celui qui l'y a appliquée en premier lieu (97) ».
Autrement plus élaborée que celle d'un Priscien (dictio, « plus petite partie
de l'énoncé construit » - la pars orationis renvoyant elle-même sur mode «
vocal » à une « saisie mentale ») (98), la définition de Scaliger fait évidemment
écho au très ancien débat entre analogistes et anomalistes, tenants respectifs du
caractère ou naturel ou conventionnel de la correspondance entre les mots et les
choses. Postulant un premier « législateur des noms », Platon avait favorisé à
cet égard une doctrine de compromis (99). Varron avait été le témoin d'une «
position intermédiaire », et Scaliger, sans les nommer, leur emboîte le pas
(100). Mais on relèvera surtout -insolite par rapport à Priscien - le terme de
nota, « désignation », « marque », qu'il met en regard de dictio et qui reviendra
régulièrement au moment de définir chacune des « espèces » de celle-ci (101).
C'est toute une filière qu'il faudrait parcourir à ce propos, depuis Cicéron nom-
"93. P. 114 : « opus habuit otticio quodam atque instrumentas quibus hanc societatem...
conservaret ».
94. Cf. Théétète, 191 c et 196 a; Timée, 50 c.
95. P. 115 : « notionum illarum notiones».
96. Ibid.
97. P. 116 : « ... nota unius speciei quae est in animo indita ei rei cuius est species secundum
vocem, pro arbitratu eius qui primo indidit ».
98. Cf. sup., n. 41. La pars orationis est « vox indicans mentis conceptum » {Insu II [Keil 2]
52,2 et 53,8).
99. Cratyle, 424 a. Cf. BARATIN et DESBORDES, 16 et 25-26.
100. III, 67, p. 117-120. Cf. CHEVALIER (1968), 182, n. 16; BARATIN et DESBORDES, 43 s.
101. Ainsi le nom est « nota rei permanentis », le verbe « nota rei sub tem-pore », le pronom
« nota nominum », i.e. « nota notarum », les indéclinables « notae connexionum » (IV, 72 et 76, p.
124 et 134; V, 110, p. 220; VI, 127, p. 256; VIII, 151, p. 299).

199
mant les mots « désignations des choses » et postulant que nota équivaut au
συμδολον aristotélicien (102), jusqu'aux Modistes (pour Thomas d'Erfurt, les «
énoncés », orationes, sont « désignations (notae) des passions qui sont dans
l'âme (103) »), en passant par Quintilien, Boèce, Isidore de Séville (104),
d'autres encore. Scaliger a sans doute trop de culture pour que l'on puisse assi-
gner à une origine étroitement circonscrite le remploi qu'il fait de ce terme. A
le voir cependant rétablir comme distinction essentielle entre nom et verbe
celle qu'avaient posée les Modistes entre « permanence » et « fluence »,
l'hypothèse se reforme d'un lien effectif entre lui et eux, même si leur
scolastique est loin de resurgir tout armée dans le De causis (105). Humaniste,
Scaliger préfère un langage à la fois plus classique et moins abstrait. De ce
point de vue, nota bénéficiait sans doute du fait que l'usage y avait attaché tout
un faisceau de connotations concrètes : marque au fer rouge sur les esclaves et
le bétail, tatouage, signe de copiste, note de musique, empreinte de coin à
frapper les monnaies... (106). Signum, son quasi-synonyme très prisé des
Modistes, n'aurait pas comporté toutes ces harmoniques (107) -au titre
desquelles la Poétique retiendra également nota pour définir l'importante
notion de « caractère » (108) :
« De la même façon que l'on imprime sur de la cire, de l'argile, du métal,
une effigie semblable à la chose dont elle doit être la désignation (nota) - ce
que les Grecs appellent χάρασσαν (graver) -, de même le discours (oratio) est
comme de la cire ou du plomb, l'effigie (faciès) est le caractère, et la chose
(res) équivaudra à ce qu'on appelle coin s'agissant de métaux, pierre d'un
anneau s'agissant de cacheter de la cire ».
Ces motifs « plastiques » ne relèvent pas en l'occurrence d'une imagerie
secondaire : ils touchent à l'essentiel d'une théo-

102. Topiques 8, 35 : « sunt uerba rerum notae ».


103. Grammatica speculativa, chap. 45 (cit. in PADLEY [1976], 63, n. 2 ; cf. aussi 65).
104. QUINTILIEN, Inst. 1, 6, 28 (citant Cic. Top. 8, 35); BOÈCE, Commentaire sur les Topiques
IV (ad 35 s.); ISIDORE, Etymologies 1, 29, 2 (cf. Engels).
105. III, 72, p. 124 (permanentes/fluentes). En termes modistes, on parle en ce cas de « pars
orationis significans per modum entis (habitus vel permanentis) » pour le nom et « per modum esse
(fieri) » pour le verbe : ainsi Thomas d'Erfurt, Grammatica speculativa VIII, 25 et XXV, 117. Si le
De causis connaît l'expression modus significandi, il en use « assez rarement » et la « ramène à son
sens étymologique » (Stéfanini [1982], 47). Sur Scaliger et les Modistes, cf. sup., n. 20 et p. 184.
106. P. ex. SUÉTONE, Calig. 27; CICERON, Off. 2, 25; SENÈQUE, Ep. 90, 25; QUINTILIEN, Inst. 1,
12, 14; SUÉTONE, Aug. 75.
107. Cf. sup., ad n. 76 et 78. (Scaliger n'évite cependant pas systématiquement signum et
l'emploie parfois en parallèle avec nota). Il lui arrive même de préférer signum à nota, à l'inverse
de certains « recentiores » : Poettces..., III 33 p. 308.
108. IV, 1, p. 439.

200
rie de la signification où la notion de « figure », commune aux arts du
discours et aux arti del disegno, joue un grand rôle (109). Et la dictio
intervient dans ce contexte : « matière » de la « poésie » comme le «
bronze » l'est d'une « statue », elle est déterminée par des « tracés »
(lineamenta), rehaussée par des « couleurs » (pigmenta) (110). Or «
toute couleur va avec une figure... dans un corps » remarquait aussi
l'exposé du De causis sur la dictio, suivant lequel « peinture » et «
écriture », liées en grec par « le commun nom de Ύραφβυς » (à la fois «
peintre » et « scribe »), représentent un double « mode parfait »
d'expression (111).
Occupant dans la théorie de la langue la position-charnière que l'on
a vue entre une physique du matériel phonique et scriptural et une
logique des espèces rassemblées sous le genre qu'elle définit (112), la
dictio scaligérienne apparaît en définitive inscrite à la jonction du
sensible et de l'intelligible. Ainsi réinterprétée, elle devient le chiffre,
historiquement situé et esthétiquement connoté, où l'un et l'autre
s'entrelacent et font corps. Elle figure par excellence le lieu où se noue
l'organicité complexe du langage articulé, dès lors que les nécessités
sociales les plus hautes sont venues embrayer - effet du «divin» en
l'homme (113) -sur les potentialités naturelles.
*
*
*
« Arracher aux trésors les plus profondément enfouis de la nature
les causes de la langue latine restées auparavant inconnues de tous les
siècles (omnibus antea saeculis ignotae) » : l'ambition du De causis
s'affirme dans la préface de la Poétique (114), en ces termes empreints
d'un lyrisme quasi biblique (115). Au siècle suivant, les Port-Royalistes
rétorqueront sèchement à tant d'emphase (à propos de la nature du nom
et du verbe, ces deux espèces primordiales de la dictio) :
« Jules-César Scaliger a cru trouver un grand mystère... en disant
que la distinction des choses... en ce qui demeure et ce qui passe était la
vraie origine de la distinction... (116). »
Si Scaliger tend à se prendre pour un S. Paul en grammaire,
d'autres, ses contemporains, avaient voulu voir en lui un émule
109. Cf. LARDET, « Figure... » (notamment § IV).
110. Poetices..., II, 1, p. 138.
111. III, 66, p. 114.
112. Cf. sup., ad n. 58-62.
113. III, 66, p. 114 : « cum homo animal sit non solum sociale, ut formica, sed etiam
divinum... »
114. Lignes 37-40.
115. Cf. S. PAUL, Epître aux Colossiens 1, 25-26 : « Dieu m'a confié la charge de réaliser
chez vous... ce mystère resté caché depuis les siècles... et qui maintenant vient d'être manifesté ».
116. Grammaire générale et raisonnée (1660), II, 13.
201
de Varron. Lui-même nous l'apprend et s'en fâche (117). Plus équitable,
moins narcissique, il aurait vu là un bel éloge. De même Lancelot et
Arnauld auraient été mieux inspirés de reconnaître en Scaliger un
devancier de réelle envergure. Mais, incommodés par ses prétentions,
ils lui reprochaient peut-être aussi d'avoir, dans son De causis, énoncé
sans détours l'évidence, en ces temps obsédante, d'une « Providence »
frappée d'« illisibilité » (118) :
« Ils disent que c'est la Providence qui nous dirige. Sottises ! Si en
effet en matière de politique, de guerres, de religion nous nous trouvons
démunis de règles sensées, leur Providence l'est encore bien plus. Et
vraiment quelle vicieuse si, après nous avoir délaissés en des matières
capitales, celle-ci nous prend par la main pour nous mener jusqu'aux
véritables causes des noms ! Ah, la belle Providence qui a introduit dans
le ciel le nom du Chien et de l'Ourse, et même (sauf le respect dû aux
dieux) de l'Ourse avec sa queue ! » (...) « Si cette Providence nous aban-
donne en la circonstance, combien plus nous méprisera-t-elle quand
nous réclamerons un pot de chambre ! (119) »
S'agissant ici de l'imposition des noms aux choses et de la dictio
accréditée comme « désignation des choses au gré de qui l'a inventée »
(120), l'arbitraire dont Scaliger défend le principe avait de quoi choquer
des jansénistes à se trouver commenté en des termes aussi peu
révérencieux à l'endroit de la Providence ! Reste que, s'il reviendra à ces
mêmes jansénistes de consommer par une décisive avancée théorique
l'avènement d'un nouvel ordre du langage (121), Scaliger, à sa façon,
leur avait frayé les voies.
Pierre LARDET
CNRS, UA 381.

117. Poetices... (loc. cit, sup., n. 114) : «qui putarunt Varronem quoque illa
molitum esse sciant neque illum neque illius temporis ullum vel solos conatus ad talem
operam praestare potuisse ».
118. CERTEAU, 122 (voir aussi notamment 9-44).
119. III, 67, p. 119.
120. III, 68, p. 120.
121. Cf. DOMINICY, notamment chap. 2 (« La théorie du signe »), 73-96, ainsi que sa
critique (15 s.) de « l'approche parcellaire » qui isole la « compréhension des textes
logiques et grammaticaux » du contexte des controverses théologiques dans lequel ils
s'inscrivent.

202
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206
LA QUERELLE ENTRE JÉRÔME CARDAN
ET JULES-CÈSAR SCALIGER :
Le DE SUBTILITATE AD HIERONYMUM CARDANUM

C'est en 1550 que sort des presses la première édition du De Subîiliîate de


Jérôme Cardan, medicus mediolanensis, « physicien milanais » (1).
Cardan (1505-1571) est un personnage étonnant, dont le patronyme est
devenu un nom commun, désignant un dispositif dont il est l'inventeur ; il a
aussi laissé son nom à une formule de résolution d'équations du troisième
degré, ce qui perpétue son souvenir dans un cercle plus restreint.
Cependant, le volume de ses écrits est immense ; mais son œuvre est
pratiquement tombée dans l'oubli pour deux raisons dont les effets se
conjuguent : il a composé quantité de traités scientifiques, que les progrès de la
science ont rendus caducs ; et il les a rédigés en latin, ce qui lui fait connaître le
sort commun
~ 1. Il faut se garder de traduire medicus uniquement par médecin. L'étymolo-gie nous invite certes
à rapprocher étroitement medicus (et ses dérivés) et reme-dium, termes latins si transparents que le
lecteur non latiniste n'a pas besoin qu'on les lui traduise ; mais une recherche plus poussée conduit à
relier medicus à un radical MED/MOD exprimant la notion de recherche des moyens d'action, se
retrouvant dans le verbe mederi (trouver, après réflexion, une solution à un problème concret, d'où
le sens de « soigner », « guérir », pratiquement seul attesté en latin classique) et son fréquentatif
meditari (qui a gardé le sens initial de réfléchir, méditer) : la mesure prise après réflexion, le moyen
d'action étant exprimés par modus (mesure, mode, moyen). Donc, le medicus est un praticien, qui
agit dans le monde où nous vivons, le monde sublunaire, dans le domaine de la physis (ce qui croît,
ce qui naît et meurt). Pour illustrer cette remarque, rappelons que dans le « Jeu de la Feuillée »
d'Adam de la Halle (fin du XIIIe siècle), le personnage du médecin est appelé li fisisciens (le
physicien).

207
aux écrivains néo-latins : aucune culture nationale ne les revendique, et ils sont
longtemps restés dans les oubliettes (2).
L'édition lyonnaise des opera omnia de Jérôme Cardan (3) l'intitule
philosophas ac medicus celeberrimus ; c'est, en effet, à la fois un théoricien,
humaniste connaissant les anciens et leurs œuvres, et un praticien, s'attachant à
comprendre et expliquer les cas concrets que lui propose son expérience
sensible : c'est-à-dire qu'il est à la fois mathématicien, physicien, naturaliste, et
que son activité s'étend jusqu'à la cosmétologie, l'astrologie ou l'interprétation
des rêves.
Or, si les opera omnia emplissent dix volumes in folio, les divers traités
qui y figurent n'ont pas connu le même succès : c'est certainement le De
subtilitate qui a connu la plus large diffusion, si l'on se réfère au nombre de
rééditions ou réimpressions qu'il a connues; à tel point que selon Brunet, elles
n'ont que fort peu de valeur dans les ventes. Précisons toutefois que le Manuel
de Brunet donne une estimation qui date de 1860.
Le succès de l'ouvrage semble n'avoir guère plu à Jules-César Scaliger,
qui lui consacre un volumineux commentaire, qui paraît en 1557 sous le titre
Exotericarum exercitationum liber XV de Subtilitate ad Hieronymum
Cardanum.
Cardan y répondra, en complétant son traité, à partir de l'édition de 1560,
par une actio prima in calumniatorem libro-rum de subtilitate (4) ; mais la
mort de Scaliger interrompit prématurément un échange d'invectives qui
promettait d'être haut en couleurs.
Mais quel est donc le sujet de ce traité de Cardan ? L'auteur nous précise,
dès les premières lignes ce qu'il entend par subtili-tas : « Est autem subtilitas
ratio quaedam, qua sensibilia a sensi-bus, intelligibilia ab intellectu, difficile
compraehenduntur. (5) » Ce traité nous présente donc une « somme » des
difficultés que rencontre le medicus, aussi bien que le philosophas, pour résou-
dre un certain nombre de questions.

2. C'est notre époque qui a fait sortir les écrivains néo-latins du « ghetto » où une conception
trop stricte de la latinité les avait confinés.
3. Hieronymi Cardani Mediolanensis philosophi ac medici celeberrimi opéra omnia, Lyon,
Huguetan et Ravaud, 1663, 10 vol. in-fol. Une reproduction anasta-tique de ces dix volumes a été
récemment éditée (Stuttgard-Bad Cannstatt, 1966, Friedrich Frommann Verlag, et New-York -
Londres, 1967, Johnson Reprint).

4. Opéra omnia, tome III, p. 673-713. Cette « première action contre le calomniateur des
livres sur la subtilité », malgré son titre évoquant les première et deuxième actions contre Verres,
n'a pas eu de suite. Cardan y répond à Scaliger, en suivant l'ordre et la numérotation des
exercitationes ; mais il ne répond pas à toutes, et ses réponses sont d'ampleur inégale. Nous n'en
avons guère tenu compte dans cet article.

5. « La subtilité est la raison pour laquelle sont difficilement saisies des choses sensibles par
les sens, des choses intelligibles par l'intellect. » Opéra omnia, tome III, p 357.

208
Aussi ce traité comprend-il vingt-et-un livres qui traitent de sujets
fort variés, allant des « principes, matière, forme, vide... » (6) à « Dieu
et l'Univers » (7), en passant par « les métaux », « les pierres », « les
plantes » (8) ou même « les subtilités inutiles » (9). C'est dire que le
contenu de l'ouvrage nous semble pour le moins hétéroclite, et qu'il
serait nécessaire d'en établir un index rigoureux : ainsi l'on pourrait tirer
parti des richesses qu'il contient, ce qui serait d'un grand profit pour
l'histoire des sciences dû)
Mais le traité de Cardan apparaît comme un modèle de clarté à côté
du volumineux (11) ouvrage que Scaliger consacre à le réfuter : c'est un
ensemble de 365 exercitationes de longueur allant d'une demi-page,
comme l'exercitatio 351 « De humani animi praesentia », ou même
moins comme l'ex. 328 qui ne comprend que six lignes (12), aux
dimensions d'un véritable petit traité, comme Yex. 325 « De coloribus »,
qui atteint presque 24 pages. Là aussi, il faudrait un travail de
dépouillement exhaustif qui permettrait d'avoir accès facilement aux
richesses de cet ouvrage que Brunet traite de « savant fatras », mais dont
Goethe dit, avec plus de justice, que ce sont des Mélanges qui nous
informent des connaissances et des sujets d'intérêt des chercheurs de
leur époque (13).
La querelle que Scaliger cherche à Cardan présente le côté fort
pittoresque que l'on retrouve dans les nombreuses querelles qui ont
opposé les humanistes entre eux (14). Rien qu'en se
6. Liber primus, de principiis, materia, uacuo, corporum repugnantia, motu naturali, et loco.
7. Liber uigesimusprimus, de Deo et Vniuerso.
8. Liber sextus, de metallis. - Liber septimus, de lapidibus - Liber octauus, de plantis.
9. Liber decimusquintus, de inutilibus subtilitatibus, curieusement placé entre le livre XIV de
anima et intellectu et le livre XVI de scientiis. Cardan lui-même mentionne que le premier titre que
Scaliger avait donné à son ouvrage avait été de Futilitate.
10. Il existe, certes, un index, notamment dans les opéra omnia, mais il ne présente aucun
caractère rigoureux, ce qui le rend peu utilisable.
11. Si le traité de Cardan comportait dans sa première édition, celle de Nuremberg (1550),
que Scaliger a utilisée, 373 folios (qui deviennent 561 pages en 1554), l'ouvrage critique de
Scaliger forme un in-4° de 952 pages pour sa première édition, Paris, 1557. Nous nous sommes
servi d'une des rééditions procurées à Francfort à partir de 1576, où le texte seul donne 1130 pages
in-8°.
12. Dans l'état actuel des travaux sur les deux textes en présence, on ne peut encore voir à
quelle affirmation de Cardan peut répondre Scaliger dans ces courts morceaux qui ont le ton de
l'épigramme. Dans l'ex. 328, il dit : « Tous les secrets de la nature ne sont pas des secrets pour toi,
qui dis connaître les secrets de l'éternité ». « Omnia enim tibi naturae arcana non arcana sunt, cui
nota dicis arcana aeternitatis.
13. J.-W. GOETHE, Geschichte der Farbenlehre, Erster Teil, (dtv Gesamtaus-gabe 41).
14. Nos deux adversaires sont coutumiers du fait. Leurs démêlés avec tous les ennemis que
leur caractère vaniteux et vindicatif leur avait suscités pourraient faire l'objet d'un colloque
particulier. Nous avons ici un affrontement entre professionnels.

209
reportant à l'index, incomplet et fantaisiste (15) qui se trouve à la fin du
volume, l'on dispose d'un échantillon des amabilités que Scaliger prodigue à
son adversaire : Cardan « abuse de la dialectique », « souvent il parle sans
sincérité », « il délire en mille occasions » ; son esprit est « confus » ou « creux
» ; il est taxé de « témérité » ou d'« ignorance » (16). Scaliger se moque de ses
prétentions à interpréter les rêves dans un sens divinatoire (17). Mais si nous
faisons abstraction du mauvais caractère de Scaliger (18), nous pouvons
déceler quel est le reproche fondamental qu'il formule : en effet, Cardan a osé
déclarer, avant son catalogue des noms de couleur, qu'il se passerait de
l'autorité de la tradition, et qu'il aurait recours à l'expérience pour définir les
différentes couleurs. Dans ces conditions, nous trouverions-nous devant une
anticipation de la Querelle des Anciens et des Modernes (qui, à bien y réfléchir,
est aussi vieille que la pensée humaine), ou même devrions-nous voir en
Cardan un précurseur des rationalistes du Siècle des Lumières ? Je pense qu'il
ne faut pas exagérer cette déclaration de Cardan, qui reste, pour l'essentiel,
tributaire de la tradition, même s'il affecte de prendre des libertés avec elle.
D'ailleurs, son recours à l'expérience n'est pas très convaincant : il lui suffit
d'une seule expérience pour en tirer une conclusion péremptoire (19); d'autre
part, il est bien loin du souci de rigueur scientifique, et les preuves matérielles
qu'il invoque à l'appui de ses déclarations évoqueraient plutôt les recettes de
bonne femme, voire les tours de magie. Disons plutôt que Cardan est un
pragmatiste, qui fait feu de tout bois, qui prend son bien où il le trouve, quitte à
piller ses devanciers

15. Et pourtant la page de titre nous promet un index opulentissimus, paene omnia
complectens, « très riche index, embrassant presque tout ».
16. Cardanus abutitur dialectica (ex 153.9). Le renvoi au texte nous permet de donner un
spécimen de l'ironie de Scaliger, car le passage commence ainsi : Du benefecerunt, quod te
feminam non fecerunt : « Les Dieux ont bien fait de ne pas t'avoir fait femme. » Chaque renvoi de
l'index nous permet ainsi de découvrir quelque nouvelle amabilité à l'égard de Cardan.

17. Ainsi, toujours selon Scaliger (ex. 350), Cardan aurait fait un rêve prémonitoire, nobis
haud sane iniucundum, « qui n'est pas du tout déplaisant pour moi » : quelqu'un traiterait le même
sujet uberius atque luculentius « avec plus de richesse et de clarté ».
18. Lucien FEBVRE le traitait de « paon vaniteux et criard » dans Le problème de l'incroyance
au XVIe siècle. (L'évolution de l'humanité) Paris, 1968, p. 79.
19. C'est ainsi que dans un autre traité, de rerum uarietate (de la variété des choses), dont la
première édition date de 1557, il lui suffit d'une seule expérience pour prouver une proposition.
Dans le chapitre XIV, mixtorum proprietates (propriétés des mélanges) il affirme :
Ex aequali autem mixtione albi nigrique fit rubeus. « Un mélange égal de
blanc et de noir donne du rouge. » Si enim lacti fuliginem miscueris, rubeus
fit color.
« En effet, si l'on mélange de la suie avec du lait, cela donne une couleur rouge. Cf. opéra
omnia, tome III, p. 43, col. 1.

210
ou ses compétiteurs (20). De quoi provoquer l'ire de Scaliger, cette fois pour
de sérieuses raisons.

Etant donné que la critique de Scaliger ne se présente nullement comme


un commentaire linéaire suivant mot à mot le texte incriminé, la tâche du
lecteur n'est pas aisée. Nous nous sommes donc borné à « piocher » dans ce «
savant fatras » ou plutôt dans ces « Collectanea » (c'est le terme exact employé
par Goethe), et à en extraire quelques éléments correspondant à nos domaines
de recherche.

Nous disions donc que le premier grief, dont presque tous les autres
découlent, est la désinvolture dont Cardan fait preuve avec la tradition antique,
tradition dont Scaliger est l'un des plus illustres, des plus actifs et des plus
compétents défenseurs. Et surtout, Scaliger n'admet pas que l'on puisse
contaminer cette tradition avec d'autres éléments hétérogènes, même dans les
domaines où, quoi qu'il en ait, Cardan est plus compétent que lui.
Ainsi donc, au seizième livre de son traité, « De scientiis » (21), où il
traite notamment des coniques, Cardan établit un classement des viri subtilitate
praestantes (22). Cette liste a varié au cours des éditions successives du de
subtilitate (23), mais nous ne considérons que celle que Scaliger a pu lire :
Cardan nous donne la liste de ses maîtres en mathématiques (24), en les clas-
sant par ordre de mérite : Archimède, Ptolémée, Aristote,

20. Ses démêlés avec Tartaglia à propos de la résolution de l'équation du troisième degré
nous montrent que les scrupules ne l'étouffaient guère. L'on peut lire à ce sujet P. SPEZIALI, « L'école
algébriste italienne », in Sciences de la Renaissance, Paris, 1973, p. 105-120.

21. Opéra omnia, tome III, p. 592 sqq. Rappelons que Scaliger fait porter sa critique sur la
première édition ; les méchantes langues prétendent que, comme cette première édition était
terriblement fautive, Scaliger en a été d'autant plus ravi, car il pouvait, en toute mauvaise foi,
reprocher à Cardan la moindre coquille.

22. « Les hommes supérieurs en subtilité. »

23. Cette question a déjà été traitée par M. Jean-Claude MARGOLIN, dans « Cardan, interprète
d'Aristote », in Platon et Aristote à la Renaissance, Paris, 1976, p. 307 sqq. Nous la reprenons, car
nous la voyons sous un angle différent.

24. Rappelons que la tradition antique groupe sous le nom de mathématiques les quatre
disciplines du quadriuium : arithmétique, géométrie, astronomie et harmonie (ou musique). Mais,
en latin courant, le terme de mathematicus s'applique presque exclusivement aux astrologues (qui
ne se distinguent pas des astronomes). C'est ainsi que dans l'ex. 61, consacrée au ciel, Scaliger
invoque l'autorité de Paul de Middelburg, illustris mathematicus (page 223, ligne 7 sqq.), c'est-à-
dire « célèbre astronome ».

211
Euclide ex-aequo avec Jean Scot (25) et Jean Suisset (26), Apollonius
de Pergé (27), Archytas de Tarente (28), Mahomet fils de Moïse (29),
inventeur de l'algèbre, l'arabe Alchindus (30), l'espagnol Heber (31), et,
pour terminer, en douzième position, le grand médecin Galien. Voilà
une liste fort sérieuse et fort précieuse, qui mêle auctores antiques et
médiévaux (32).
Scaliger garde un silence prudent sur la plupart de ces noms, car il
ne veut pas s'aventurer dans des terres qui lui sont inconnues, et il se
réfugie derrière l'autorité du Stagirite. Dans l'ex. 324 intitulée
Sapientum census, c'est-à-dire « classement des savants », il taxe
Cardan d'entêtement stupide (stulta pertinacia) et juge indigne de son
œuvre de réfuter les élucubrations de Cardan, suivant en cela « le
conseil fort salutaire du divin maître : le devoir du Sage n'est pas de
censurer sans relâche la persévérance dans la sottise » (33).
Toutefois, négligeant les savants qu'il ne connaît pas (ou qu'il ne
veut pas connaître, car ils appartiennent au domaine qu'il récuse), il
reproche d'avoir placé un faber (un technicien),

25. De quel Jean Scot s'agit-il ? Il ne semble pas que Cardan ait pensé à Jean Scot Erigène,
car la formule, grammaticalement contestable, qui subtilis doctoris... meruit (qui mérita le nom de
docteur subtil), s'applique incontestablement à Jean Duns Scot. On peut toujours supposer que
Cardan confond les deux personnages, comme, selon une tradition bien vivace à son époque, il
confond Euclide d'Alexandrie (l'auteur des Eléments) avec Euclide de Mégare, qui fut le maître de
Platon.

26. S'il n'y a pas de doute sur la personne, son nom connaît bien des avatars : prénommé
Roger, Richard ou Raymond, c'était un moine cistercien anglais que l'on nomme aussi Swineshead
(avec de nombreuses variantes); vers 1345, il composa un opus aureum calculationum, qui lui valut
son surnom de Calcuïator : il joue un rôle important dans l'histoire de l'étude des mouvements.
27. Apollonios de Pergé, mort sous Ptolémée IV (fin du IIIe siècle avant J.-C.) est l'auteur de
traités qui nous sont incomplètement parvenus. Il y traite notamment des sections coniques,
absentes de l'œuvre d'Euclide.
28. Archytas de Tarente, né vers 428, mort vers 347, pythagoricien ami de Platon, joue un
grand rôle dans l'histoire des mathématiques pré-euclidiennes. Il aurait été un précurseur
d'Archimède pour ce qui concerne l'application des mathématiques à la mécanique.
29. Il s'agit de Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi (mort vers 850) auteur du premier traité
d'algèbre. Son nom a été déformé en Algorismus, devenu ensuite nom commun aboutissant au
moderne « algorithme ». Le terme « algèbre » vient lui aussi d'une déformation d'une partie du titre
arabe de son œuvre.
30. Al-Kindi, philosophe et homme de science, traducteur et interprète d'Aristote, du IXe
siècle de notre ère.
31. Jabir ibn Aflah, grand astronome des XII-XIIIe siècles, critiqua Ptolémée et marqua un
progrès important dans la trigonométrie sphérique.
32. On connaît le sens à'auctor : témoin digne de foi, garant cru sur parole, en raison de son
auctoritas.
33. Sequar poilus saluberrimum consillum dluini praeceptoris, qui In tertio De partibus et In
primo Topicorum Ita scrlpslt : Sapientis offlcium non esse stul-tas pertinaclas insectarl (ex. 324, p.
1028).

212
c'est-à-dire Archimède (34) avant Aristote et même Duns Scot, qui fuit lima
ueritatis (pierre de touche de la vérité) ou ce Jean Suisset, le « Calculateur », «
qui dépassa presque la mesure du génie humain » (35). Il déplore ensuite
l'omission de Guillaume d'Ockham (36). Et pour terminer, un grave reproche :
celui d'avoir classé Euclide après Archimède, quasi lumen post later-nam, «
comme la lumière après la lampe ».
Cet exemple développé montre que la critique de Scaliger nous renseigne
davantage sur lui-même que sur Cardan. Humaniste et aristotélicien (37), il
refuse de se battre hors de son domaine de prédilection et de compétence.
Il se bat donc sur son terrain ; nous avons vu qu'il ne procède pas à une
analyse linéaire de l'ouvrage qu'il entreprend de démolir (38), mais qu'il traite
les questions dans l'ordre qui lui convient. Le de subtilitate n'est qu'un prétexte,
peut-être pour déverser un trop plein de fiel, mais sûrement pour donner un état
de ses connaissances (qui sont solides, nombreuses et variées) et de ses
convictions. Pour toutes ces raisons, nous ne devons pas nous étonner de
l'absence de considérations purement mathématiques dans son ouvrage.
En bon philologue, Scaliger est épris de logique : ne dit-il pas que la
grammaire en est une subdivision (39) ? C'est donc en logicien qu'il considère
les mathématiques : dès l'ex. 6, il déclare qu'elles sont postérieures à la
physique, dont elles sont issues par l'abstraction qui substitue à la matière
sensible la matière intelligible (40) ; et il s'élève contre la conception utilitaire
que
34. Scaliger semble ignorer l'œuvre théorique d'Archimède, notamment en ce qui concerne le
cercle, la sphère, le cylindre et les sections coniques.
35. Qui paene modum excessit ingenii humani (ibid.).
36. C'est la logique rigoureuse du grand théologien qui reçoit l'assentiment sans réserve.de
Scaliger.
37. C'est dans un sens très large, très général, qu'il faut entendre « aristotélicien ». Scaliger
admire surtout l'oeuvre encyclopédique du Stagirite ; sur le plan plus purement philosophique, il est
souvent beaucoup plus proche de Platon. Mais nous nous gardons bien de formuler le moindre
jugement : ne sutor ultra crepidam.
38. C'est le terme même qui est employé par Cardan, dans son actio prima : Calumniator
quidam... opus nostrum de Subtilitate demoliri aggressus est. « Un calomniateur a entrepris de
démolir notre ouvrage sur la Subtilité. » (opéra omnia, tome III, page 673, col. 2). Signalons que
Cardan, dans le passage que nous avons cité incomplètement, joue sur les verbes moliri et
demoliri, car il précise calumniator quidam par l'incise dum moliri suo marte nihil audet (alors
qu'il n'ose rien construire de son propre chef) ; éternel jugement sur les critiques qui sont
incapables de créer.
39. Grammatica est pars logicae (La grammaire est une partie de la logique), lit-on dans
l'index, avec renvoi à l'ex. 1.3, où il nous est précisé que les trois disciplines du triuium sont les
trois parties constitutives de la logique : dialectique, rhétorique et grammaire (pages 5 à 7).
40. Sic sunt Physicis Mathematica posteriora, propterea quod uersantur circa ea, quae
abstracta sunt a materia sensibili, ac posita in materia intelligibili (page 28).

213
Cardan a de cette discipline, en proclamant dans l'ex. 342, le caractère
désintéressé de la recherche mathématique : « Bien que l'on applique les
théorèmes et leurs conclusions à des pratiques telles que l'arpentage et
l'architecture, ces pratiques ne sont pas le but des mathématiques. Sinon,
le mathématicien serait un artisan, dont le but serait la pratique. Ce qui
serait ridicule ». Et il cite l'Ethique à Eudème : « Les mathématiques
n'ont aucune utilité » (41). Que le lecteur de notre siècle ne s'y trompe
pas : dire que les mathématiques n'ont aucune utilité, c'est, pour Scaliger
et pour son époque, leur décerner la plus haute louange (42).

Une fois définie la place des mathématiques, Scaliger s'attache à


établir les relations existant entre leurs parties constitutives, c'est-à-dire
les disciplines du quadriuium. Il y consacre notamment l'ex. 321, où il
entreprend de démontrer l'erreur de Cardan, quand il déclare que la
géométrie est la plus subtile des sciences. Pour Scaliger, l'arithmétique
est plus subtile que la géométrie, qui est tributaire des nombres (43).
Mais la connaissance (cognitio) de la géométrie est antérieure à celle de
l'arithmétique, car la première a pour objet la quantité continue, et la
seconde la quantité discontinue. Or le continu est un, alors que le
discontinu est multiple ; et, comme le multiple est postérieur à l'un,
l'arithmétique est postérieure à la géométrie (44).

41. Ac quanquam transferuntur theoremata atque conclusiones ad opus, ueluti ad agrorum


metationes, ad architecturam, non tamen haec illarum fines sunt. Alioqui Mathematicus esset
artifex, cuius finis esset opus. Hoc autem ridicu-lum... Idcirco in secundo Eudemiorum : nullum
esse usum Mathematicorum. (pages 1071) Quelques lignes plus haut, parlant des Mathématiques, il
écrit : Tametsi non nominant TO KALON, tamen ostendunt. Quippe ordinem et svmme-triam, quae
sunt duae species pulchritudinis. (Même si elles ne nomment pas le beau, elles le montrent : sous la
forme de l'ordre et de la symétrie, qui sont deux aspects de la beauté).
42. Le lecteur voudra bien nous pardonner de rappeler que les Anciens opposaient les artes
operosae ou fructuosae, activités utilitaires, comportant les métiers manuels mais aussi des activités
comme la médecine et l'architecture, aux artes libérales (dignes d'un homme libre) ou generosae
(dignes d'un homme bien né), appelées aussi bonae artes, activités désintéressées, pratiquées
uniquement dans le désir de savoir (le studium). et qui comprennent les sept disciplines
traditionnelles du triuium (lettres) et du quadriuium (mathématiques).
43. Arithmetica subtilior est quam Geometria. Quodcumque enim uel accipit uel probat
Geometra, per numéros dirigi potest. « L'arithmétique est plus subtile que la géométrie. En effet,
tout ce que recueille, tout ce que prouve le géomètre peut être réglé par des nombres (= chiffré) ».
(page 1025) Cardan répond superbement « Quid absurdius ? ». Scaliger semble ignorer que le
problème des irrationnelles, qui a tant agité les Anciens, est né de l'impossibilité de définir numé-
riquement (c'est-à-dire par des rapports de nombres entiers) certains rapports, par exemple celui du
côté du carré avec sa diagonale, sans parler de la quadrature du cercle. Et Cardan lui fait honte de
uelle adeo turpiter mentiri in his quae non nouit, ac adeo pueriliter nugari. (vouloir mentir si
laidement sur ce qu'il ne sait pas, et dire si puérilement des niaiseries). (Opéra omnia, tome III, p.
709 col. 2).
44. Non enim pendet continua quantitas a discreta quantitate... (p. 1026).

214
Ailleurs, il réfute Cardan citant Vitruve, selon lequel la musique serait à
l'origine de l'art des proportions en architecture : les règles de mesure et de
calcul sont bien antérieures à l'observation des harmonies musicales (45) lui
rétorque Scaliger.
Après avoir établi l'ordre de préséance des disciplines mathématiques,
Scaliger s'attache aux notions. Rien d'original 'dans ce qu'il avance : c'est ainsi
que, fidèle à son souci de s'appuyer sur des auctores, il se réfère au Parménide,
quand il traite des rapports de l'Etre, de l'Un et du Multiple (46). Mais ce ne
sont toujours pas des mathématiques, au sens où nous l'entendons aujourd'hui.
De même, c'est toujours en logicien que, dans Yex.65, il affirme, à
l'encontre de Guillaume d'Ockham, que le point n'est pas privation de ligne, ni
la ligne privation de surface, ni la surface privation de solide, car le point
engendre la ligne, la surface, etc. De même l'Un et le Multiple ne peuvent être
vraiment contraires, car la multitude est composée d'unités, et que rien ne peut
être composé de son contraire (47).
Ailleurs, nous trouvons, ça et là, des considérations sur la ligne droite, la
ligne courbe, le cercle, la pyramide (48). Mais en aucune façon, nous n'avons
de développements purement mathématiques. Scaliger n'était pas stupide, et il
connaissait déjà la réputation de son adversaire : en face de lui, il n'aurait pas «
fait le poids ».
Sans quitter le domaine des sciences, l'ouvrage de Scaliger nous fournit un
exposé précieux sous la forme de Vex.325, de coloribus (les couleurs) qui, il ne
faut pas s'en étonner, n'est pas
45. Cf. ex. 300.6 : Metiendi namque numerandi theoremata longe sunt quam
consunanliarum obseruationes priora natura sua. (p. 898) Faux problème typique : la quatrième
partie des mathématiques, intitulée harmonie ou musique, traite à l'origine des proportions,
notamment de celles qui conviennent (= harmonieuses). L'application de ces principes d'harmonie
au domaine acoustique n'est intervenue qu'en second lieu. Le lecteur curieux pourra éventuellement
se reporter à notre article « Justice arithmétique, justice géométrique, justice harmonique » in
Colloque international Jean Bodin (Angers 1984), Angers 1985 p 327-336 et 588-596.

46. h'exercitatio 65 mériterait une étude particulière. Elle est consacrée à l'organisation du
monde, et les références platoniciennes et aristotéliciennes n'y manquent pas. Scaliger s'y montre
toujours soucieux de classification. C'est ainsi que, pour établir la primauté de l'Etre ou de l'Un, il
invoque l'autorité de Platon contre certains Platoniciens (sans plus de précision), pour les mettre sur
un pied d'égalité : apud Platonem... inuenimus... inter utrumque aequalitatem. Sic enim ait in
to
Parménide : TO re yàp ev TO âei ioxet xoù TO OV TO ê'v te gàr
hèn to on aei iskhei, kai to on to hen. (chez Platon nous trouvons égalité entre eux deux. Il
s'exprime ainsi dans le Parménide : « Car l'un engendre toujours l'être, et l'être l'un ».) Cf. 142e.

47. Cf. p. 246-248.


48. Lmea recta, quid ? (ex. 75.10) Linea curua est multae lineae. (ex. 88) De circulari
figura, (ex. 30) De pyramidum natura. (ex. 82). Pour en terminer avec ces considérations «
mathématiques », signalons (ex. 365) l'éloge que Scaliger fait du neuf pour répondre à celui du sept
par les Pythagoriciens (p. 1116-1119).

215
le seul à traiter des questions de la lumière et des couleurs (d'autres
considérations apparaissent tout au long du De subtili-tate ad Cardanum,
touchant soit aux problèmes d'optique, soit à la question des couleurs), mais
présente l'avantage de constituer un petit traité qui répond au livre IV de
Cardan, dont le titre cause bien du souci au traducteur : De Luce et Lumine. Ces
deux exposés n'ont pas échappé à Goethe, dans son « Histoire de la théorie des
couleurs » (Geschichte der Farbenlehre). Nous pouvons discerner dans l'exposé
de Scaliger deux parties : l'une, théorique, intéressant l'histoire des sciences, où
Scaliger ne fait que reprendre la tradition qu'il défend, l'autre, lexicale, qui nous
fournit un précieux répertoire des noms de couleur (49).
Cardan avait donné une définition de la couleur assez vague, comme un
composé de trois constituants : la matière qui en est le support, la lumière, et le
milieu (50). Explication empirique, étayée de nombreux exemples (51).
Cela ne convient pas à l'esprit logique de Scaliger, qui entreprend
d'étudier méthodiquement la question :
« Quelle est l'essence de la couleur ? L'accident comporte-t-il en soi
quelque chose d'essentiel ? » (52). Nous vous faisons grâce de la
démonstration, qui aboutit à cette conclusion : « Nous dirons que la couleur
possède un support substantiel, auquel elle est inhérente » (53). Cardan dit-il
autre chose ?
« La lumière est-elle forme des couleurs ? Les couleurs sont-elles propres
aux éléments ? ». Là aussi, un raisonnement obscur (Scaliger le reconnaît lui-
même) amène à la conclusion : la lumière n'est pas un mixte de matière et
forme, mais elle n'est que forme (ou acte) (54).

49. Nous avons déjà traité de cette querelle lors d'une communication au second Congrès
international d'Etudes néo-latines (Amsterdam 1973) publiée sous le titre « Quelques réflexions sur
la théorie des couleurs dans le De subtilitate de Jérôme Cardan et sa critique par Jules-César
Scaliger », qui figure dans les Acta Conuentus Neo-Latini Amstelodamensis, Munich, 1979, p. 620-
634. Il y est notamment question des correspondances que Cardan, conformément à une antique
tradition, établit entre les couleurs, les saveurs et les planètes ; Scaliger traite tout cela comme des
futilités.
50. Generantur colores omnes ex tribus : primum quidem subiecta materia; inde luce, seu
potius lumine ; et medio. (Opéra omnia, tome III, p. 429, col. 2).
51. Pour expliciter ce médium, Cardan précise : Nam uisa per uiride uitrum, aut in umbra
arborum, uiridia persaepe uidentur, cum tamen non sint. « En effet, les choses que l'on voit à
travers une vitre verte, ou à l'ombre des arbres, paraissent vertes, alors qu'elles ne le sont pas ».
(ibid.).
52. Titre du second paragraphe de l'ex. 325.
53. Quamobrem colorent dicemus habere subiectam substantiam, cui inhaeret (p. 1030).
54. An lux sit forma colorum... Titre du troisième paragraphe (p. 1030-31) qui se termine
ainsi : Nec propterea lux in mixto simul est et actus et materia, sed actus tantum. Dans le cours du
paragraphe, Scaliger avait précisé : forma siue actus.

216
Conclusion : il n'est pas facile de définir la couleur (55) ; après
avoir examiné et réfuté, toujours avec vivacité (56) certaines théories, et
eu recours aux auctoritates d'Aristote (De sensu) et de Platon (Timée), il
conclut : la couleur est une qualité de la matière, existant
indépendamment de la lumière : Color sua natura uisilis est, etiamsi
nunquam uideretur. « La couleur est visible par nature, quand bien
même on ne la verrait jamais » (57).
Il en vient ensuite à la classification des couleurs : quelles sont les
couleurs fondamentales (primarii colores) et quel est leur nombre ?
(58). Il y en a autant que d'éléments, mais ce ne sont pas les mêmes
couleurs que Cardan :
Albus in sicco : terra Blanc : terre.
Viridis in humido : aqua Vert : eau.
Caeruleus in humido tenui : aer Bleu : air.
Flauus in calido : ignis Blond : feu.
Quant au noir, ce n'est pas une couleur, car il est absence de blanc,
albi priuatio (59). Scaliger précise fort justement que le noir est absence
de toute couleur, alors que le blanc est présence de toutes les couleurs
(60).
Puis, tout comme Cardan, il sacrifie à la tradition en énumé-
, rant les sept couleurs les plus connues (61) : albus, flauus, ruber,
purpureus, uiridis, caeruleus, niger (blanc, blond, rouge, pourpre,
vert, bleu, noir) ; elles ne correspondent pas exactement à celles
de Cardan (62).
A partir de là Scaliger change de registre, et le philologue reparaît :
après un paragraphe consacré à l'origine des noms de

55. Ergo quid sit color, haud facile est definire (p. 1031).
56. Après énoncé de la théorie incriminée, Scaliger conclut : Quod ridiculum est (par
exemple p. 1031). Cf. supra, note 41.
57. Argument figurant dans le paragraphe 4 Quid est color et eius principia. (ibid.)
58. Cardan en avait donné quatre : Surit igitur colores principales quatuor : albus, rubens,
uiridis et obscurus. (blanc, rouge, vert et obscur) ; mais il précisait aussitôt qu'il en donnerait
ensuite sept, d'après Aristote. (Opéra omnia, tome III, p. 429, col. 2).
59. Le jugement concernant le noir termine le paragraphe 7 ; quant aux quatre couleurs
primaires, elles sont l'objet du paragraphe 8 (p. 1035-36).
60. Nullum enim recipit colorent niger, albus omnes. (paragraphe 9, p. 1036).
61. Nobiliores. (ibid.)
62. Cardan donne sa liste dans le livre XIII, « De sensibus, sensibusque ac uoluptate »
(Opéra omnia, tome III, p. 571, col. 1) Le blanc et le noir y sont associés au blond (flauus) et au
sombre (fuscus). Remarquons que le traduction des termes de couleur est toujours approximative,
et que fuscus peut, dans un contexte approprié être traduit par « basané » ; les cinq autres couleurs
de Cardan sont croceus (jaune safran), puniceus (variété de rouge), purpureus, uiridis, caeruleus.

217
couleur, illustré de quelques fausses étymologies, fort savoureuses (63), il nous
donne un répertoire des noms de couleur, classés selon les sept colores
nobiliores : catalogue précieux, car il associe aux noms latins, les termes grecs
aussi bien que ceux qui sont usités dans les langues vulgaires de son époque.

Pour donner une idée de la richesse de cette nomenclature, citons (sans les
traduire) les diverses nuances de flauus : melli-nus, melinus, palearis, pallidus,
luteus, galbaneus, buxeus, citrius, croceus, icterus, aureus, russus, fuluus,
suasus, hispanus, muti-nensis, impluuiatus, aeneus, mustelinus, rubiginosus,
ferrugineus, pulîus, roanus, tanatus, regius, leonaîus, cereus, cerinus (64).
Ce travail de lexicographe, qui ne se limite pas aux couleurs, donne à cet
ouvrage de polémique une inestimable valeur. En effet, Scaliger, étant toujours
soucieux de bien définir les termes qu'il emploie, a souvent recours, notamment
quand il s'agit de réalités tangibles, par exemple de plantes ou d'animaux, à leur
traduction dans les langues vernaculaires contemporaines (65).

C'est ainsi que, lorsqu'il réfute la théorie, défendue par Cardan, selon
laquelle hommes et animaux d'un même pays ont le même comportement (66),
en reprenant l'exemple du « glouton », animal de Lithuanie, pays dont les
habitants seraient très vora-ces, il nous donne le nom de cet animal en plusieurs
langues : Cardan l'avait appelé Rosomacha, seu Gulo ; Scaliger précise pour «
Rosomacha » : Nomen hoc Sclauum est. Suecii Ierff

63. Mais il se garde d'inventer, comme Cardan. Quand il rapproche albus du nom
géographique Alpes (ainsi nommées à cause de la neige), il a Festus pour auctor (cf. LINDSAY, 4, 7-
10).
64. Ce n'est que le titre du paragraphe 12, dont le texte nous donne encore plus de variantes.
65. Ainsi donc, à propos du crapaud (latin bufo) il cite tous les noms qui lui sont «
vulgairement » donnés : Cum Italica nomma complura non nesciam quibus appellatur uulgo (alors
que je n'ignore pas les divers noms qu'on lui donne communément en Italie) : Rospo, Zatto, Botta,
Babi. Montant nostrates (les montagnards de chez nous = ceux du haut Adige) : Krotten et
Ertzkrotten (allemand :
« Krôte »>); Galli (les Français) : Crapaud. Cf. ex. 123, p. 438-439.
66. Citons Cardan : Nasci animalia, hominum moribus similia, in singulis
ferme regionibus, edocet in Lithuania Rosomacha, seu Gulo... (Dans presque tous
les pays naissent des animaux semblables aux hommes par leur comportement ;
c'est ce que nous enseigne le « Rosomak » ou Glouton en Lithuanie...) Suit une
description du glouton et de ses mœurs, d'une voracité répugnante, qui se con
clut ainsi : Sic Lithuani hominum sunt uoracissimi. (De même, les Lithuaniens
sont les plus voraces des hommes) Cf. Opéra omnia, tome III, p. 525, col. 2 et
526, col. 1. La source de Cardan (et sans doute de Scaliger) pour ce qui concerne
ce sympathique animal est à coup sûr l'œuvre de Mathias de Miechow ou Mie-
chovita (1457-1523), dont le Tractatus de duabus Sarmatiis Asiana et Europeana
et de contenus in eis (Cracovie 1517), est restée longtemps la principale source
où l'Occident puisait ses connaissances sur l'Europe Orientale. Cet ouvrage
figure dans la bibliographie que donne Jean Bodin dans sa Methodus ad facilem
historiarum cognitionem (Paris, 1572).

218
dicunt, Germani Wildfrass. « Ce nom est slave. Les Suédois disent
Ierff, les Allemands Wildfrass. » (67)
Un peu plus loin, il est question de l'esturgeon (sturio), il cite l'Oka,
affluent de la Volga, renommé par ses poissons : In eo Béluga piscis est mirae
magnitudinis, sine spinis, capite grandissime», ore uasto. « On y trouve le
Béluga, poisson d'une taille étonnante, sans arêtes, la tête très grande, la bouche
vaste. » Puis il en cite la variété la plus appréciée, appelée Biela ribitza, en
précisant, à juste titre que la première partie de son nom signifie « blanc »
(68) ; il semble ignorer que la seconde signifie « poisson », sinon il n'aurait pas
manqué de le dire.
Cette nomenclature ne constitue pas le seul intérêt de l'ouvrage. Nous
savons Scaliger soucieux de restaurer l'élégance de la langue latine, alors que
Cardan, même s'il cite fréquemment les bons auteurs, avec une prédilection
marquée pour Virgile, écrit en un latin plutôt relâché, qui trouve en Scaliger un
censeur impitoyable (69).
Nous ne donnerons qu'un exemple illustrant le purisme de Scaliger :
Cardan aurait écrit : Cum motus plantis deesset ad generationem, utrumque
sexum coegisse necesse fuit. Vnde PLVRES persaepe in unum coeunt. «
Comme les plantes manquaient de mobilité pour se reproduire, il fut
indispensable de réunir l'un et l'autre sexe. C'est pourquoi, très souvent PLU-
SIEURS sexes se retrouvent dans la même plante ». Or, pour le puriste,
PLVRES signifie « plus de deux » ; et Scaliger ironise en citant le grammairien
Ausonianus : Cuius bene ominatae illae fuerunt in nuptiis pro Epithalamio
acclamationes :
« Liberos gignite, masculini et femini, atque etiam neutri generis » (70).
(Lors de ses noces, on lui adressa, en guise d'épithalame ces souhaits de bon
augure : « Engendrez des enfants, du genre masculin et féminin, et aussi du
neutre »).
Si cette critique porte souvent sur la forme, elle concerne aussi le fond,
indépendamment des théories « scientifiques » controversées : ainsi, c'est
en logicien que Scaliger argumente,

67. La réponse de Scaliger figure dans Y ex. 203, Animalia indigents similia (animaux
ressemblant aux autochtones), p. 653-54 : il rétorque à Cardan : Haud minus uoraces Angli, apud
quos animal taie nullum. (Les Anglais, chez qui n'existe aucun animal semblable, ne sont pas
moins voraces).
68. Le terme de Béluga a évidemment la même étymologie. Le passage cité est extrait de
l'ex. 218, paragraphe 3, Piscium dentés (les dents des poissons), p. 692-93.
69. L'incuria typographi qui affecte la première édition du De subtilitate de Cardan, comme
nous le signalons déjà plus haut (note 21), faisait déjà la partie belle à Scaliger. La rigueur de ce
censeur impitoyable ne s'est pourtant pas limitée à ces futilités, dont Cardan n'était pas responsable.
70. Cf. ex. 177, p. 577. Il est bien précisé en marge iocus, « plaisanterie ». Dans son actio
prima, Cardan persiste et justifie l'emploi de plures ; puis il commente : at ipse Grammaticum
purum agit (mais il joue au puriste). Cf. Opéra omnia, tome III, p. 696, col. 1.

219
quand il refuse de mettre sur le même plan la beauté, qui est une qualité,
et la symétrie, qui relève des catégories (71). Donc, sa critique de
philologue porte sur la définition des mots, leur choix et leur emploi
judicieux.
Pour conclure sur cette querelle, l'on peut dire que Cardan et
Scaliger n'étaient pas faits pour s'entendre. Orgueilleux (d'aucuns
diraient même vaniteux) et vindicatifs, ce qui réduit déjà les possibilités
de conciliation, ils ne parlent pas la même langue : on dirait une
querelle entre chien et chat. Scaliger, « littéraire », et Cardan, «
scientifique », parlent à des « niveaux » différents : ce qui est essentiel
pour l'un est accessoire pour l'autre, et réciproquement.
L'ouvrage de Cardan, plus court, plus facile, a connu le succès d'un
manuel, jusqu'à ce qu'il soit rendu périmé à la fois par les progrès des
sciences et par l'abandon du latin comme langue de l'enseignement (72).
Le traité de Scaliger a connu un succès moindre, tout en
connaissant de nombreuses rééditions (73), mais cette volumineuse
somme attend encore une étude exhaustive qui permettrait d'y voir plus
clair et d'en goûter toutes les richesses.
Georges KOUSKOFF,
Université d'Angers.

71 Cf. ex. 300, par. 2, p. 896. An igitur symmetria sit pulchritudo ? Non est fulchntudo
quahtas est. Symmetria est in praedicamento relationis.
72. Le traité de Cardan a pourtant été très tôt (1556) traduit en français.
73. Cependant, seule la première édition a paru du vivant de Jules-César bcaliger, alors que
Cardan a pu revoir et corriger le texte de son traité dont il extste trois états ceux de 1551, 1554 et
FF
1560, le dernier comprenant en appendice la réponse a Scaliger.

220
REFLEXIONS SUR LE THÈME DE LA MORT
DANS L'OEUVRE POÉTIQUE
DE J.-C. SCALIGER

La mort qui ne laisse indifférent aucun d'entre nous, même si nous


en repoussons l'idée insupportable ; la mort, qui constitue l'un des
thèmes majeurs de la littérature et de l'art, par lesquels nous bannissons
l'angoisse et la souffrance ; la mort, source des rites magiques et du
sentiment religieux, mystère scientifique et lieu commun de la
philosophie, tout la rappelait à l'esprit du poète qui l'avait jadis
contemplée sur les champs de bataille, ces charniers sanglants (1), qui la
combattait en tant que médecin et la déplorait comme fils, ami et père.
Et la mort, ce n'est pas seulement ce terme plus ou moins lointain de
toute vie humaine, c'est, au cœur de la vie-même, les peines, les mala-
dies, la vieillesse, compagnes indésirables.
Mais la mort en elle-même est indéfinissable. Elle ne se conçoit
que comme la négation de son contraire, qui est la vie. Or la vie est
tout ; la mort, négation de la vie, n'est donc rien : l'homme doit se
libérer de la vaine pensée de la mort :
Tout d'abord, que la vie soit mépris de la mort !
Certes, si je vivais comme quelqu'un qui doit mourir
alors je ne mourrais pas en mourant ; meurt toujours celui
qui a conscience de vivre.

1. Ferraria, Urbes, Poemata, I, p. 585 (éd. 1574).

235
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Cette conception, et les justifications qui l'accompagnent, il est clair que


Scaliger les emprunte à la doctrine d'Epicure : Sans doute, dit-il, l'horreur de la
mort partout répandue effraie les êtres obscurs et souillés du monde, ainsi que
les âmes débiles, terrifiées à l'idée qu'un néant puisse procéder de quelque
chose. Pourtant, quand l'âpre frayeur est là, la mort âpre est loin ; et quand la
mort sera là, la frayeur disparaîtra : un point, un instant les séparent
complètement, en sorte qu'elles ne sauraient exister ensemble. Si je ne suis
plus, que puis-je souffrir ? Et si j'existe, point de changement (2).
L'essentiel, pour Scaliger, c'est bien la vie : Elle est
tout, pour que nous puissions jouir de cet âge doux et
heureux (3).
Grâce à elle nous connaissons les plaisirs et les joies, qui en font le
charme et l'agrément. Quant aux peines et aux souffrances, elles sont aussi les
compagnes de la vie : mais comme des prémices de la mort. Or, nous qui ne
redoutons pas la vie, pourquoi redouterions-nous la mort qui abolit tout ?
Moi qui ne crains pas de vivre, écrit-il, pourquoi
craindrais-je la mort ? (4).
Car ce n'est pas la mort, mais la crainte de la mort qui dégrade la vie :
La crainte de la mort n'est pas une crainte,
mais une mort multipliée à l'infini (5).
Pour Scaliger, comme pour Epicure, la vie vaut donc d'être vécue,
éminemment. Il ne faut pas, à l'image de ceux qui ont perdu tout espoir, désirer
la mort (6) ni, à plus forte raison, vouloir se la donner, comme cette jeune fille
que la (fausse) nouvelle de la mort de Scaliger à la bataille de Ravenne aurait
amenée à boire un poison (7). Mais les actes de désespoir prouveraient encore,
s'il en était besoin, que la vie, pour être parfaite, doit être heureuse. Mais alors
que pour Epicure « le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse
», pour Scaliger.
C'est savoir et agir qui nous rendent heureux (8). La science et l'action : Félix
qui potuit rerum cognoscere causas ! proclamait déjà Virgile à l'adresse de
Lucrèce, et il plaçait parmi les bienheureux, dans les Champs Elysées,
2. Mortis contemptus..., Apiculae, Poemata, I, p. 4.
3. Vita, Teretismata, Poemata, I, p. 99.
4. Mors haud timenda, Epidorpidum 3, Poemata, II, p. 182.
5. Vita supplicium est, ibid., p. 182.
6. Cf. Mortem ne opta, Poemata, II, p. 140.
7. Lacrymae, Poemata, I, p. 530 sq. (Angela Paulina).
8. Mortis contemptus..., Apiculae, Poemata, I, p. 4.
236
quique sui memores alios fecere merendo « ceux qui par leurs bienfaits
ont mérité de vivre dans la mémoire des autres » (9).
Comme Virgile, Scaliger nous livre plus qu'une formule, c'est une
véritable profession de foi, qu'il commentera ainsi plus tard, dans une
lettre à Gérard-Marie Imbert : « A mes yeux, la vie ne peut avoir qu'un
but, auquel conduisent deux chemins étroits : c'est le bonheur par la
vérité et la vertu active. Tout le reste, pour moi, n'est que bourbier et
erreur : ma vie en est le témoignage » (10).
Connaître la vérité et faire le bien, voilà donc les deux sources du
bonheur, but de la vie, mais qui la dépasse infiniment, car il nous
projette déjà dans l'éternité :
Il faut souhaiter des jours meilleurs aux cieux, non point
par des prières, mais par des résolutions et la lumière
immaculée des belles actions... (11).
A vrai dire, c'est le côté optimiste de la pensée de Scaliger que nous
voyons ici. Il en est un autre, tout différent, qui proclame que cette vie
n'est rien d'autre qu'un abîme de ténèbres (12).
Au mieux, ce n'est qu'un rêve ou l'ombre d'un rêve, une « traversée
des apparences » :
Qu'y a-t-il après nous, avec nous, avant nous ? Au
commencement l'enfance ; à la fin, le retour en enfance ; au
milieu le malheur, ou bien des rêves, et l'image d'un rêve (13).
Expressions qui paraîtront peut-être bien traditionnelles, et comme
imitées de quelque poète de l'Anthologie, mais que viennent rendre plus
personnelles ces vers désespérés :
Ta vie, Scaliger ? Des arrhes sûres pour la mort.
Et la mort ? Le chemin de l'éternelle mort (14).
Et pour cette raison le thème de la fuite du temps, cher aux poètes
lyriques,
innumerabilis annorum séries et fuga
temporum, trouve dans la poésie de Scaliger un écho comparable
à
9. VIRGILE : Géorgiques, II, 490 et Enéide, VI, 664.
10. R. DEZEIMERIS, « Lettres
e
grecques de J.-C. Scaliger à Imbert », in Actes de
l'Académie de Bordeaux, 3 série, n° 38, 1876.
11. Mortis contemptus..., Apiculae, Poemata, I, p. 4.
12. Vita haec tenebrae, Epid., 5, Poemata, II, p. 242.
13. Aetas irreparabilis, ibid., p. 243.
14. Cur superbi sumus, Epid., 2, Poemata, II, p. 155-156.
237
celui qu'il aura chez les poètes de la Pléiade ; car c'est aux vers d'Horace :
Eheu fugaces, Postume, Postume, labuntur
anni... que répondent ces vers :
Quid juvat eheu cumulis numerare fugacibus annos A quoi sert-
il, hélas, de compter les années en amas éphémères, et de dire : «
j'ai vécu » quand il n'en reste rien...
Hélas ! Que de fois il m'arrive de regarder autour de moi ! Les ans qui m'ont
quitté, glissant entre mes doigts, m'ont-ils laissé, avares, quelque chose ?
Non, il ne me reste rien, sinon des regrets,
et tout autant qu'il est de mort sous le nom de la vie ! (15).
La mort est au cœur de la vie. Les visages qu'elle emprunte ont nom
guerre, maladie, vieillesse... Scaliger ne cesse d'évoquer la bataille de Ravenne
et les souvenirs poignants laissés dans son cœur :
... comme je rentrais de ces charniers sanglants où l'antique
Ravenne verse les larmes de son corps, et de ma mère vaincue
par la douleur, la vie s'était enfuie (16).
Le temps est compté au soldat. Dans la célèbre gravure de Durer ; le
Chevalier et la mort, cette dernière, pour toute arme, brandit un sablier,
symbole de la fuite irréversible du temps et de la vie. La violence et le temps
sont les deux armes absolues de la mort. Scaliger affirme n'avoir rien oublié
des guerres et des combats qu'il a connus ; il aurait aussi, à l'en croire, suivi les
leçons d'Albert Durer...
Mais la violence, ce n'est pas seulement la guerre ; ce sont encore les
maladies : la peste surtout, qui fait des milliers de victimes (17), mais aussi,
pour ce qui concerne personnellement Scaliger, la goutte qui accable son corps
de souffrances atroces :
... sois bon ! Mais la goutte insupportable
épargne-t-elle les bons, elle qui m'accable
si souvent sur mon lit de malheur ? (18).
Le temps qui passe amène la vieillesse et son cortège de maux oui vont toujours
grandissants : elle est la pire des malais. Vitae incommoda, Apiculae, I, p. 47 ;
sur le thème de la fuite du temps, voir M. COSTANZO, Dallo Scaligero al Quadrio, Milan,
1961, p. 36 sq.
16. Ferraria, loc. cit. (cf. note n° 1).
17. Cf. Inter pestilentiam..., Nova epigrammata, Poemata, I, p. 148. Sur A. DURER, cf.
Exotericarum exercitationum..., n° 333, p. 844 (éd. 1615).
18. Vita, Teretismata, I, p. 99.
238
dies, la mort avant la mort :
Mauvaise affaire que la vieillesse décrépite,
mauvaise chose que notre vie mortelle ;
sort cruel, ruine de la vie,
cruels présents, cadeaux pourris
de la destinée perfide et fourbe :
nous qui sommes voués à la mort,
elle nous fait mourir avant même la mort !
Seule la poésie pourra consoler le poète et adoucir ses peines : la
consolation vient des Muses (Solamen a Musis); et seule la noblesse qui
s'attache à ceux qui toute leur vie ont aimé le savoir et recherché la vérité
effacera l'horreur de la décrépitude :
Cette mort qui précède les poignards de la mort,
voilà l'inerte, horrible et froid délabrement,
la vieillesse sénile.
A moins qu'une grand valeur ne vienne cacher,
bienfaisante, cet âpre poison (19).

Finalement, la mort qui est commune à tous les hommes : Quel est
donc ce chemin que nul ne voit ni ne peut voir ? Pourtant, il n'est à vrai
dire aucun homme qui l'ignore (20), la mort viendra nous délivrer de cette
vie mortelle : Incertaine et périssable, brûlée par les passions, immonde et
méprisable, roidie par les hivers horribles... tu n'es pas la vie, mais une
mort : oui, c'est ainsi qu'il faut te nommer. Quant à la mort, elle nous libère
; mais toi, tu nous rends digne d'elle (21).

Scaliger proclame ensuite l'universalité de la mort : tout meurt, la nature


et les hommes et les créations des hommes :
mortali pereunt omnia facta manu,
car toute chose meurt, qui fut bâtie par une main mortelle, et tout ce en
quoi nous avions mis notre espérance se révèle n'être guère plus que
songes et apparences de songes,
somnia, spectra somniorum...
Scaliger, du reste, ne fait pas preuve d'une grande originalité : comme du
Bellay et Ronsard, il se souvient surtout des paroles célèbres que Pétrarque, au
second livre de son Africa, avait placées dans la bouche de Scipion :
19. Anacreontica, I, p. 504.
20. Iter ad mortem, Aenigmata, I, p. 578.
21. Ad hanc vitam, II, p. 288.
239
Omnia nata quidem pereunt et adulta fatiscunt
Tout ce qui est né meurt, tout ce qui a crû périt,
et il ne reste rien parmi les choses mortelles.
Comment un homme ou un peuple pourrait-il espérer
ce que n'a pu espérer Rome, notre mère nourricière ?
Les siècles s'écoulent d'un mouvement facile,
les temps s'enfuient ; vous courrez vers la mort ;
ombre, vous êtes une ombre, poudre légère ou encore
mince fumée, dans l'éther emportée par le vent (22).
Quand l'homme meurt, avec lui disparaissent ses joies et ses
souffrances :
En mourant, tu abandonnes aux autres tes plaisirs,
et avec toi, tu emportes, sans les emporter vraiment,
tes arides tourments (23).
La mort apporte le repos et l'oubli de tout ; c'est en cela que le
sommeil offre une certaine ressemblance avec elle, qui, chaque soir,
semble devoir nous accoutumer un peu plus à mourir (selon une idée
également chère à Montaigne) :
Sommeil qui endors nos soucis, bienfaisant exterminateur, en nous
accoutumant à la mort, tu nous apprends à ne plus la craindre (24).
Plus qu'à Homère ou à Virgile,
... consanguineus Leti Sopor...,
c'est à Lucrèce que pense encore ici Scaliger, à cette
mort
plus paisible que n'importe quel sommeil ; et ce distique : Le
sommeil, dans la vie, émousse la vigueur des esprits.
Cette image de la mort ensevelit l'homme vivant (25), semble faire
écho aux dures paroles du vieux poète :
Mortua cui vita est prope iam vivo atque videnti,
qui somno partent maiorem conteris aevi...
Toi qui vis et qui vois, tu mènes déjà une vie presque morte,
gaspillant dans le sommeil la majeure partie de ton âge (26).
Parfois, en dehors de toute référence précise à un modèle antique,
l'allusion au sommeil n'est plus qu'un simple euphé-

22. PÉTRARQUE, Africa, II, v. 344-350; cf. Inania omnia, Epid., 2, p. 157.
23. Morte amittuntur omnia, Epid., 1, Poemata, II, p. 111.
24. Somnus..., Epid., 4, Poemata, II, p. 223.
25. Somnus, Epid., 2, p. 231 ; cf. Lucrèce (III, 977) et Virgile (Enéide, VI 278). 5

26. LUCRÈCE, III, 1046.

240
misme, propre à voiler un instant l'horreur de la mort qui frappe un être
jeune :
Tu dors, Narnia, ma petite Narnia, tu dors...
Les ténèbres de la nuit éternelle t'enveloppent (27).
La mort est un mystère, mais une certitude. Pourtant, il est un mystère plus
grand encore, incertain celui-là : que devenons-nous après la mort ?
Connaîtrons-nous alors une vie nouvelle et éternelle, ou bien le néant, éternel,
absolu ? Là, Scaliger hésite. Parfois, il affirme sa foi dans une vie nouvelle qui
rendrait justice aux hommes de bien :
La mort cruelle, les mauvais doivent la craindre,
les bons l'accepter.
Aux premiers, elle prépare une autre mort,
aux seconds, des richesses et le repos.
Elle fait passer parmi les tombeaux le souffle
d'une vie nouvelle (28).
Comment ne pas rêver d'un monde meilleur, quand notre vie misérable est
un exil du ciel, et non, comme l'écrivait Horace, la mort un « exil éternel » de
la vie ? (29). Mais parfois, aussi, Scaliger est assailli par le doute :
La folle démesure du tombeau, monument élevé jusqu'au ciel,
montre que tu n'as plus rien d'un homme, que tu n'as rien été :
là, toi naguère vivant, tu te changes en poussière (30).
Car, dans le tombeau, il n'y a plus rien :
Point d'ombre ici ; le tombeau que tu vois est vide :
A qui la vie ne fut rien, la mort n'est rien (31)
La mort, négation de la vie est donc un néant absolu :
Celle qui détruit tout ne peut rien engendrer ! (32).
Mais si l'espoir d'une vie éternelle disparaît, que reste-t-il à l'homme en
fait d'éternité ? Comme le disait Virgile : « mériter par ses bienfaits de vivre
dans la mémoire des autres ».
L'élégie sur la mort de Simon Thomas, « médecin éminent », nous en
donne un exemple :
Il vit encore, Thomas, qui laisse tant de trophées

27. De Narnia defuncta, Mânes Catulliani, Poemata, I, p. 658.


28. Malorum et bonorum mors, Epid., 4, p. 224.
29. Mors non timenda, Epid., 5, p. 239.
30. Insania sepulcrorum, Epid., 4, p. 206.
31. Ad elogium suum..., Nova epigrammata, I, p. 144-145.
32. Mors, Logogriphi, Poemata, I, p. 621.
241
de ses victoires acquises sur la mort... (33)
Le poète et l'écrivain compteront sur les qualités de leurs œuvres
publiées pour les sauver de l'oubli :
Dans mon étude de la sagesse que l'on tient en honneur,
et au milieu de ces arts vers nous descendus du ciel,
qui pourraient remplir mon esprit, sans le rassasier jamais,
il m'a plu, aussi, de pratiquer quelque peu (la poésie), cet
ornement immortel de la douce Camène, pour n'être point
honnête,
ni dépourvu de ces élégances qui disposent de ce culte
honnête,
ni des bienfaits qui ont coutume de circonscrire le destin
de leur pouvoir rigoureux, et de bannir la mort,
qui vient frapper les corps selon la loi de la nature,
et les esprits paresseux (34).
L'artiste, comme le poète, immortalisera aussi ceux qui l'ont inspiré
:
De vivante, les dieux m'ont changée en marbre ;
mais Praxitèle, de marbre m'a rendu à la vie,
tant l'emporte sur tout le pouvoir de sa main ! (35)
C'est l'immortalité que rêvaient les poètes antiques :
Exegi monumentum aère perennius
proclamait orgueilleusement Horace, et celle que Ronsard souhaite
pour lui-même :
Sous le tombeau tout Ronsard n'ira pas,
Restant de lui la part qui est meilleure (36)
... en s'inspirant de son illustre modèle.
Que concluerons-nous ?
Tout d'abord, Scaliger refuse de se payer de mots. Sur la mort,
point de paroles creuses. Point de larmes non plus. Sur son tombeau,
point d'éloge pompeux et mensonger, mais ces simples mots :
Iulii Caesaris Quod Fuit
qui sont
la vraie, trop vraie hélas ! image de (sa) mort (37).
Empruntant à Lucrèce la plupart de ses arguments, il affirme que la
mort n'est rien, et que l'homme doit la mépriser
33. In Symonis Thomae..., Lacrymae, I, p. 541-543.
34. Quare scribat, Apiculae, I, p. 5 (cf. p. 32 et Archilochus, p. 348).
35. Niobe..., Farrago, I, p. 172.
36. Cf. HORACE, Odes, III, 30 et RONSARD, Odes (1550) : A sa Muse.
37. Ad. Elogium suum..., loc, cit. (cf. note n° 31).

242
(ce qui, dit-il, se révèle plus facile que d'y songer).
Contemnere mortem leve, cogitare durum (38).
Pour lui, comme pour Virgile et Horace, quand un savant, un poète,
un artiste accomplit ou compose une œuvre magnifique, digne de
l'immortalité parmi les hommes, c'est une victoire remportée sur la mort
qui est oubli. Enfin, soit qu'elle nous plonge dans le néant qui n'est plus
rien, soit qu'elle nous, ouvre la porte de la vie éternelle, la mort n'est
rien, et il ne faut pas la redouter.
Mais Scaliger, en dehors de toute appartenance à une foi
quelconque, et au contraire de ce qu'écrivait Rabelais à Erasme (« c'est
un athée qui n'a pas son pareil »), Scaliger semble désirer avoir encore
cette autre espérance d'un repos éternel dans le sein de Dieu :
Hors des sombres ténèbres de ce jour obscur,
hors des faux abris, des pièges obscur,
loin des tromperies du monde visible et invisible
qui ensevelit les clartés de notre esprit fragile,
quand Dieu me ramènera-t-il vers les royaumes paisibles ?
Quand ôtera-t-il de mes yeux les noirs voiles de la mort ?
... (39).

Michel PEBERAY
Agen.

38. Mortos memoria, Epid., I, p. 103.


39. Optât hac vita exolvi, Epid., 8, Poemata, II, p. 323. Cf. Ego, Teretismata, I, p. 86 («
Templa odi... »).

243
Nous remercions aussi M. Michel Magnien, dont les coups d'essai sont
des coups de maître. Nous lui devons la première thèse française consacrée à
notre auteur. Il a toujours été présent parmi nous, d'une manière aussi modeste
qu'attentive. En évoquant son nom, je suis conduit maintenant à rappeler les
résultats scientifiques de nos travaux.
Je le ferai rapidement, sans prétendre en évoquer le détail et la
complexité. Mais je voudrais en dégager la cohérence et montrer qu'ils
aboutissent, à propos de notre auteur, à une synthèse novatrice. Les
communications, au fur et à mesure des séances, étaient groupées selon des
sujets d'ensemble qui fourniront les grandes lignes de mon exposé.
Un premier ensemble, assez important, était consacré aux aspects
biographiques.
Grâce à Mlle Bourrachot, à M. Fiorato, à M. Clémens, Scali-ger a été
concrètement présent parmi nous. Et je dirai d'abord grâce à ses portraits. Nous
avons toujours senti sur nous son regard, surmonté de ces sourcils redoutables,
qui constituent leur point commun. Que les Gascons et les Agenais ne se
formalisent pas s'il les traite quelquefois avec une verte rudesse. Après tout, ses
jeux de mots sont souvent drôles et les Agenais ne font que partager le sort
d'Érasme et de beaucoup d'autre. M. l'Inspecteur Général Desgraves nous a
d'ailleurs montré que les modernes avaient tendance à exagérer les choses.
Certes, on ne prête qu'aux riches, mais Vinet, éditant Ausone, n'a pas formulé à
propos de Scaliger les reproches que La Ville de Mir-mont croit pouvoir
exprimer à ce sujet.
L'une des questions les plus difficiles est constituée par la définition des
rapports entre Scaliger et les protestants. M. Fiorato nous a présenté le dossier
d'une manière détaillée, M. Clémens y est revenu. Tous les exposés qui ont
touché le sujet ont fait voir que notre humaniste tend vers une théologie très
orthodoxe, dont l'aristotélisme affirmé aboutit peut-être à un néo-thomisme. On
comprend ainsi la récupération posthume accomplie par les Jésuites. Pourtant
des voix assurément autorisées, celle de Joseph Juste comme celle de notre
Président, nous ont rappelé que jamais notre auteur ne s'est opposé directement
aux thèses de la Réforme et que la tradition protestante agenaise voit en lui un
sympathisant. Comment concilier ces données ? Sans doute en rappelant ce qui
nous a été montré aussi ; à l'époque assez ancienne où se déroulent les
principaux événements (vers 1532), le conflit est surtout entre les différentes
tendances du Catholicisme. Elles se combattent entre elles et on va jusqu'à
brûler un inquisiteur !
Le monde où vit Scaliger est donc assez cruel. Rappelons-nous aussi qu'il
est un ancien soldat. M. Péberay nous a signalé à juste titre le souvenir horrifié
qu'il gardait des champs de bataille, ces « charniers ». L'étude des poésies, qu'il
nous a pré-
288
sentée était utile pour saisir l'homme et son caractère, dans leur sincérité
profonde. Nous avons perçu les deux versants d'une conscience. D'une
part, dans l'imprégnation des souvenirs hora-tiens, l'attention ardente et
angoissée à la fluidité du temps. D'autre part, le désir farouche de
l'éternel. Il faut comprendre dans cet esprit l'épitaphe que le poète se
donne. Elle explique peut-être l'affectation de sobriété dans les
funérailles qui choquait certains accusateurs. Ci-gît quod fuit : non pas,
ce que Scaliger a été, mais ce qui a été de Scaliger, ce qui en lui
n'échappait pas aux atteintes du temps...
Nous quittons la vie et la personnalité de l'auteur pour aborder sa
pensée. Deux faits dominants se dégagent. Il fut un éducateur et un
médecin.
Quant à l'éducateur, M. IJsewijn nous a fait connaître sa méthode.
Il a montré que, dans la Poétique, tout, même la polémique, s'explique
par la volonté d'enseigner. De là, son souci de dégager les modèles,
d'aller toujours à la perfection la plus élaborée. Oui, la Poétique fut un
manuel, mais quel manuel ! Nous ne savons plus mélanger au même
degré l'érudition et le didactisme. Nous ne rendons plus le même
hommage au savoir.
Venons au médecin. Mme de la Garanderie a étudié le com-
mentateur d'Hippocrate. Elle a fait apparaître sa liberté d'esprit, son
désir de suivre l'expérience, qu'il rend persuasive par l'enquête
statistique. Elle a montré qu'il sait lier l'esprit scientifique à la critique
des dogmes, en rejoignant Pyrrhon, mais aussi Aristote ou Cicéron.
Avouons que, si nous demandons l'efficacité scientifique à la médecine
telle qu'on la pratiquait à l'époque de Scaliger, nous risquons d'être
déçus. Mais la recherche récente a prouvé qu'elle jouait alors un autre
rôle : elle aidait à formuler une philosophie de la vie. Sans doute est-il
difficile de comprendre la théorie du signe, telle qu'elle, apparaît chez
Scaliger, sans se référer à sa condition, à son métier.
Nous arrivons ici au point qui a été développé le plus souvent dans
notre Colloque, qui a peut-être le plus frappé nos auditeurs. Il s'agit de
la théorie du langage. Une séance lui était spécialement consacrée, mais
on y est revenu bien souvent.
Un grand fait s'est dégagé de toutes les communications. M. Lardet,
en particulier, l'a signalé : notre auteur offre une théorie complète de la
langue. Il insiste d'abord sur le sens. Cela paraît banal. Il s'agit en réalité
d'une prise de position dont l'importance fondamentale apparaît
aujourd'hui. Scaliger est un théoricien de la significatio. Il ne l'oublie
pas lorsqu'il parle des choses et Mme Launay, dans sa très riche
communication, nous a prouvé à ce propos que l'analyse de Michel
Foucault 'sur le XVIe siècle est insuffisante. Scaliger nous offre une
théorie complète du signe. Il ne se contente pas, pour définir la vérité,
de l'adaequatio rei et intellectus, il préfère adaequatio rei et oratio-nis
(et du même coup, dans un esprit aristotélicien et classique,
289
il maintient le primat des choses sur les mots). La même conclusion se
dégage d'une démarche inverse qu'ont analysée M. Laurens et M.
Goyet, lorsqu'ils ont étudié les « logogriphes » de Scaliger ou ses jeux
sur le langage. Il fait apparaître avec virtuosité les effets originaux qui
se produisent lorsque la forme devance le sens et le signifiant le
signifié. Mais il ne s'agit pas pour lui comme pour certains modernes de
mettre en lumière une sorte de nominalisme linguistique. Au contraire,
sa démarche tend à révéler des résultats comiques et se présente dès lors
comme critique et même satirique.
Venons à un dernier point, que notre Colloque a également mis en
lumière. Scaliger est un maître de poétique et, pour constituer cette
discipline, il fait appel à la fois à la rhétorique et à la philosophie, selon
une tradition qui vient des anciens. Grâce à M. Sellin, nous avons pu
reconnaître l'influence des grammairiens et des scoliastes comme
Donat. Nous avons perçu que la saisie des textes anciens se fait chez
notre auteur par des voies qui restent partiellement médiévales. Il ne
connaît pas encore les grands commentaires de la Poétique
aristotélicienne qui paraissent au milieu de son siècle. C'est plutôt lui
qui exercera son influence sur la recherche classique. Mme Spies nous a
parlé à ce propos de Vossius et des grands humanistes hollandais.
D'autres questions se sont ainsi trouvées posées. On a pu voir comment
la poétique évolue entre les formes médiévales (métaplasmes,
emblèmes, allégories) et les structures classiques, issues de la réflexion
nouvelle sur l'aristotélisme (genres littéraires). D'autre part, nous avons
dû réfléchir sur les rapports entre le néo-latin, qu'emploie toujours
Scaliger, et les langues profanes. La belle synthèse de M. Baldassarri
nous a donné l'occasion de confronter le vocabulaire antique et le
vocabulaire italien et de souligner que Scaliger devait connaître à la fois
le latin (accompagné du grec), l'italien, le français... et le gascon !
Nous touchons au terme de notre analyse. Elle est riche
assurément. Nos travaux ont fait apparaître dans l'œuvre de Scaliger à la
fois l'ampleur et la cohérence. Mais certains de nos auditeurs ont pu
trouver que ce colloque était un peu pointu. Les questions qu'il posait,
par exemple, sur le langage, avaient un caractère assez abstrait. Ne
renvoyaient-elles pas à quelque scolastique ?
Nous répondrons d'abord qu'il était historiquement utile de s'en
aviser. Les études relatives à la Renaissance mettent aujourd'hui plus
qu'autrefois l'accent sur les continuités avec le Moyen Age. Nous avons
constaté que Scaliger avait lu Duns Scot et surtout saint Augustin, qu'il
s'était posé le problème célèbre : un homme est-il un homme ou une
syllabe ? Mais nous avons vu aussi qu'il fallait rester prudent. Scaliger
est avant tout un médecin italien formé par les maîtres de son temps et
de sa patrie. S'il rejoint l'Aristotélisme, c'est (nous y avons insisté) à
travers l'école padouane. L'étude précise du De subtilitate sera
290
certainement, à l'avenir, une des plus utiles pour le comprendre.
Une telle méditation sur la finesse n'a pas seulement un intérêt
historique. De même, lorsque notre auteur joue sur les effets de langue,
nous avons vu qu'il met en cause des questions très graves : qu'est-ce
que la vérité ? L'être est-il derrière les mots ? De pareils débats ont pris
dans la littérature moderne une importance fondamentale. Qu'il suffise
de citer les structuralistes, Raymond Queneau et l'auteur du Nom de la
rose... M. Goyet nous a rappelé que, pour certains théoriciens, la perfec-
tion littéraire réside peut-être dans le fait d'employer en une même
phrase toutes les parties du langage. Après tout, pourquoi pas ? Scaliger
n'était pas de cet avis. Mais il connaissait la question. Et nous savons les
réponses modernes qui, sur un problème analogue, ont été apportées en
musique par les dodéca-phonistes. A chacun de choisir.
Richesse de Scaliger. Il se tient au point exact où le maniérisme
baroque dialogue avec le classicisme. On peut admirer la luxuriance de
son œuvre, l'érudition et l'intelligence dont elle témoigne. L'expérience
prouve que les colloques sur notre auteur sont toujours très intéressants.
Les auteurs de communications ont le sentiment qu'ils n'y sont peut-être
pour rien et que cela tient aux qualités de l'écrivain : rigueur,
abondance. Scaliger est à la fois le maître de l'unité et de la
compréhension (au sens étymologique, bien entendu !). Pour le définir,
il suffit sans doute de citer, à la fin du De subtiliîaîe, les termes qu'il
emploie pour caractériser Dieu — car il fut, nous l'avons vu, un
chercheur d'absolu, un penseur authentiquement religieux :
Anîe omnia, posî omnia, totus, unus, ipse.
S'il est vrai que le poète est alîer deus, Scaliger aussi a su réunir
dans une personnalité intense, l'unité et la totalité : il fut profondément
lui-même : ipse.
Ajouterai-je un dernier mot pour évoquer aussi Yhumanitas de la
tradition scaligérienne ? J'avais aimé une formule que notre auteur
attribuait aux Gascons et pour laquelle je pensais que Rabelais lui aurait
beaucoup pardonné : uiuere bibere. La voix la plus autorisée de ce
colloque, celle de son Président, nous a rappelé en quel lieu demeura
bien longtemps, en toute austérité, le portrait de Scaliger : c'était au
château de Montba-zillac.

Alain MICHEL.

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