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ANTOINE ARNAULD

et PIERRE NICOLE

LA LOGIQUE
ou
L'ART DE PENSER
contenant, outre les règles communes, plusieurs
observations nouvelles, propres à former le jugement

Introduction de Louis Marin

FLAMMARION
Il ne peut être de meilleure approche de la Logique de
Port-Royal que de réfléchir sur la constitution de son
texte; car le livre ne fut pas, en 1662, le produit définitif
et intangible d'Arnauld et de Nicole, ses auteurs
anonymes, mais d'abord, et pendant vingt années, un jeu
de textes, et au sens propre du terme, un ouvrage, un
travail de production dont le livre devait pour toujours
conserver les marques. Aussi, par fidélité même à
l'histoire, ne peut-on recevoir passivement la Logique si
l'on veut la comprendre : il faut en faire une lecture
active, transformatrice et pour cela, suivre, à la trace,
dans les éditions successives, un travail du sens qui ne
s'est point arrêté jusqu'à ce jour. Dès 1664, Nicole nous
donne une sorte de protocole de lecture : « Ainsi, il serait
à désirer qu'on ne considérât des premieres éditions des
Livres que comme des essais informes que ceux qui en
sont les auteurs proposent aux personnes de lettres pour
apprendre leurs sentiments. Et qu'ensuite sur les
différentes vues que leur donneraient ces différentes
pensées, ils travaillassent tout de nouveau pour mettre
leurs ouvrages dans la perfection où ils sont capables de
les porter » (p. 47). Cet accomplissement que se propose
Nicole par le travail incessant d'une communauté de
lecture est devenu, au-delà de l'auteur, un horizon
d'interprétation du texte dont les directions et les nuances
ouvrent le livre à la variété des sens, à la pluralité des
contenus.
De ce point de vue, la Logique de Port-Royal est
exemplaire : l'ouvrage a connu pendant deux siècles
8 INTRODUCTION
INTRODUCTION 9

et demi une étonnante fortune : quarante-quatre éditions bourgeonner d'additions, de compléments et de modifi-
françaises, sans compter les traductions anglaises et cations.
latines. Puis le silence pendant un demi-siècle, et Nous noterons deux grandes « poussées » textuelles
aujourd'hui un réveil : deux rééditions en 1964 et en 1967 sur le projet initial : la première, lors de la deuxième
et avec les travaux de Michel Foucault et de Chomsky en édition en 1664, qui accroît le livre d'un sixième, la
1966, l'Art de Penser devient d'une certaine façon une des seconde, lors de la cinquième édition en 1683, qui
références privilégiées de notre modernité philosophique. introduit six chapitres entiers dans la première et la
Redécouverte donc de la Logique, mais au prix d'un deuxième partie. Quel était ce projet initial? Comment,
déplacement significatif de son sens : Elle n'est plus tout autour de quels axes, ces réflexions nouvelles s'orga-
à fait cet « art de penser... propre à former le jugement » nisent-elles ?
qu'elle fut d'abord pour ses auteurs, pour devenir le
prolongement de la Grammaire Générale et Raisonnée — La première édition : l'idée et le jugement.
ce qu'elle est aussi, dès l'origine, — et être comprise Le dessein de cette nouvelle logique est clair : rien
comme une des plus fortes réflexions sur les rapports du n'étant plus difficile de distinguer le vrai du faux dans les
langage et de la pensée, comme un des textes essentiels sciences comme dans la conduite, rien n'étant plus utile
de la philosophie de la linguistique. Or ce n'est pas un des que de savoir choisir le bon chemin, « la principale
moindres paradoxes de l'ouvrage que les textes de application qu'on devrait avoir serait de former son
référence qui jalonnent et justifient ce déplacement dans jugement et de le rendre aussi exact qu'il le peut être » (p.
la Logique, furent ajoutés, pour la plupart, à la cinquième 35). Là est le centre de la logique; en ceci réside sa fin.
édition de 1683 — en particulier le fameux chapitre sur Tout doit tourner autour de ce point qui est la mesure de
l'idée de signe — ou importés alors de la Grammaire toutes les activités humaines : les sciences spéculatives
Générale; comme si la Logique n'abordait
qu'obliquement le problème philosophique du langage n'en seront dès lors qu'un point d'application.
que des événements historiques paraissaient alors Aussi, par opposition aux anciennes logiques, la
introduire de façon polémique. Logique de Port-Royal placera le centre de gravité de son
D'une façon plus remarquable encore, ce livre où l'on a discours dans le jugement, et non dans le raisonnement.
voulu voir — et sans doute à juste titre — le monument Ce n'est pas le discours dans son agencement et son
où s'exprime, avec le plus de netteté, la représentation architecture qui est en question, mais son unité minimale
qu'une société et une culture se sont données d'elles- qui porte signification, la phrase, réduite à son noyau,
mêmes à l'époque classique, l'Avis qui l'accompagne l'acte de parole et de pensée par lequel un homme ne
précise que « sa naissance est due entièrement au hasard conçoit pas seulement les choses, mais les juge et les
et plutôt à une espece de divertissement qu'à un dessein affirme, comme l'indiquait en substance la Grammaire
sérieux »; il explique le « pari pédagogique » qui motiva Générale; bref le jugement comme prise de la pensée sur
sa rédaction. Coquetterie de professeurs qui s'effacent le monde, comme opération de connaissance et d'action.
dans l'anonymat, pieuse abnégation de penseurs chrétiens Mais dans le même mouvement, le jugement passe au
méprisant les sciences « spéculatives », ou dédain deuxième plan, car il est une premure action de l'esprit
cartésien pour la logique? Il s'agit de retrouver dans les qui s'appelle concevoir. « Comme nous ne pouvons avoir
intentions explicites des auteurs, « l'intention objective » aucune connoissance de ce qui est hors de nous que par
que porte la réalité même de l'ouvrage. l'entremise des idées qui sont en nous, les réflexions que
Déplacé, dans son sens, du siècle classique au cœur de l'on peut faire sur nos idées sont peut-être ce qu'il y a de
notre actualité, la Logique le fut également au cours des plus important dans la Logique parce que c'est le
cinq premières éditions qu'elle eut du vivant de ses fondement de tout le reste » (p. 63).
auteurs. De 1660 à 1683, le texte de la Logique va Tel est donc implicitement le problème que pose
l'ordre d'exposition adopté dans la Logique : la Gram-
IO INTRODUCTION INTRODUCTION 11

maire en donne une sorte de commentaire : « Les hommes qu'avec le jugement et la division des trois dernières
ne parlent guère pour exprimer simplement ce qu'ils parties a peu d'importance, une fois disjointe par analyse
conçoivent ». C'est donc bien le jugement et sa forme la zone fondamentale où sont élaborés les concepts, les
expressive, la proposition, qui est l'objet immédiat qui se termes objets. Dès la deuxième partie, dès la logique du
propose à la réflexion. Mais les jugements que les hommes jugement, s'articule la science parfaite parce que se
expriment portent sur les choses qu'ils conçoivent. Par déploie, en dessous de la proposition, cette nappe de
conséquent dans le jugement, l'idée doit être considérée termes adéquats aux choses qu'ils représentent et qu'il
d'abord. suffit de relier par l'arte affirmatif du verbe. Mais si une
D'où l'ambiguïté de position du jugement dans la telle opération est possible, c'est que déjà les idées ne
Logique : c'est la liaison-action qui en constitue la sont pas de simples rubriques classificatoires de l'être,
condition nécessaire et on ne parlera de jugement qu'au mais relèvent « d'une première action de l'esprit qui
moment où le verbe introduira, dans une série de termes, s'appelle concevoir ». C'est que l'idée est déjà une
l'acte de liaison et d'affirmation : en ce sens, il y a une opération sur les choses, la représentation. D'où cette
distinction radicale entre juger et concevoir, entre parler oscillation de l'idée-représentation et du terme qui
et nommer. Mais en même temps, tout jugement « l'exprime, entre l'image peinte dans notre cerveau et le
enfermera » des conceptions. Le jugement ne s'effectuera concept de la chose dans l'esprit.
que si le verbe relie des termes-objets : il n'est pas Une fois signalée cette ambiguïté du point de départ,
possible de juger sans concevoir. rarchitecture de la Logique est sans obscurité : former le
Qu'est-ce que penser? Est-ce juger? Est-ce concevoir? jugement consiste à rappeler l'attention par réflexion sur
les principales opérations que l'esprit fait naturellement et
S'il n'est pas possible de juger sans concevoir, peut-on l'ordre le plus naturel est celui qui va du simple au
concevoir, sans que déjà soit impliquée dans le terme- composé, du principe à la conséquence : logique du terme
objet une relation anté ou préjudicative? Et n'est-ce pas ce — idée d'abord, logique de la proposition — jugement
problème que la Grammaire aborde avec la question des ensuite, logique du discours-raisonnement, et logique de
cas grammaticaux par lesquels le terme objet* dans son la science ou méthodologie enfin; et selon le point de vue
nom, exhibe les rapports qu'il entretient avec d'autres adopté, la coupure se fera soit entre la logique du terme-
termes? Autrement dit, le sens est-il dans le terme ou idée et les trois autres parties qui relèvent toutes du
dans la relation? discours de science (coupure logique), soit entre les deux
Tel est bien le problème fondamental de la Logique premières parties et les autres (coupure grammaticale).
que son ordre signale. En analysant le jugement, en
décomposant cet acte de pensée et de parole que Pascal Les additions de la seconde édition de 1664 : De la Morale
pose au contraire comme indivisible, les logiciens de à la Rhétorique.
Port-Royal se trouvaient nécessairement amenés à privi- Par rapport à la première édition, les additions de 1664
légier — dans l'ordre — les termes par rapport à la apparaissent répondre à trois ordres différents de
relation, tout en affirmant simultanément que le sens préoccupations : morales, rhétoriques, et logiques. Mais
comme vérité ou fausseté ne peut se constituer que dans elles sont liées entre elles de façon cohérente par la
la relation. Le présupposé méthodologique et résistance qu'oppose à l'analyse du langage, la complexité
philosophique de l'analyse permettait d'articuler, dans une de la pensée dont ce langage devrait être la fidèle et
subordination réciproque, les termes, et la relation entre transparente expression; qu'il s'agisse, dans la IIIe partie,
les termes, sans que cependant soit nettement posé le du chapitre XIII sur les syllogismes dont la conclusion
problème de l'objectivité de l'idée, résolu par μη recours est conditionnelle et qui prépare l'esprit de l'interlocuteur
direct et sans ambages à la lumière naturelle. « Le mot à la réception de la vérité, des chapitres XIV et XV
d'Idée est du nombre de ceux qui sont si clairs qu'on ne consacrés à l'enthymème et à l'épichérème ou du chapitre
les peut expliquer par d'autres parce qu'il n'y en a point de XIX sur les mauvais raisonnements que l'on
plus clairs et de plus simples... » (p. 65). Dès lors, le
discours de science ne s'amorce
12 INTRODUCTION INTRODUCTION 13

commet dans la vie civile et dans les discours ordinaires; pour entrer dans l'histoire de la philosophie; il cesse d'être
qu'il s'agisse des chapitres IX et X de la II« partie où sont une référence absolue pour acquérir un « statut culturel ».
étudiées diverses sortes de propositions composées, dans La pensée du Stagirite est discutable. « Comme elle a eu
tous les cas, qu'ils soient rhétoriques, logiques ou diverses fortunes, ayant été en un temps généralement
grammaticaux, on constate un décalage, une non- rejetée, et en une autre généralement approuvée, elle est
correspondance entre l'exprimé et le pensé, le dit et le réduite maintenant à un état qui tient le milieu entre ces
conçu, le terme, la proposition, le discours d'une part et le deux extrémités... » (p. 55)· Toutefois, en deux domaines,
concept, le jugement et le raisonnement d'autre part : le aux yeux d'Arnauld et de Nicole, la valeur de la
langage abrège, oublie, efface ou masque ce que la philosophie d'Aristote reste intacte : la rhétorique et la
pensée élabore. Il n'est pas pure représentation, dont la logique entendue comme un corpus de règles. La première
transparence à la fois transmettrait et laisserait apercevoir justifie toutes les analyses morales que Nicole introduira
les opérations de la pensée pure. Les formes expressives, dans la Logique au nom de la dialectique et de l'art de
à quelque niveau que ce soit, ont une certaine autonomie. persuader. En revanche sur la seconde, on notera, sinon
Laquelle? Et quelles en sont les limites ou les règles? une hésitation, du moins une ambiguïté dans la position de
L'admirable chapitre X de la Ire partie, qui introduit à Port-Royal : car la logique n'est pas d'abord un corps de
propos de l'idée confuse et obscure, l'analyse morale règles, mais un ensemble de « réflexions que les hommes
aiguë de la représentation de soi, en indique les limites ont faites sur les quatre principales opérations de leur
externes. Si le sujet pensant, la res cogitons ne peut se esprit, concevoir, juger, raisonner et ordonner... tout cela
penser sans agréger au mot « Moi », les représentations se fait naturellement et quelquefois mieux par ceux qui
que les autres ont de sa situation existentielle, s'il est n'ont appris aucune regle de logique que par ceux qui les
difficile à l'homme de se penser comme moi sans se ont apprises » (p. 59-60). La logique ne nous apprend pas
percevoir comme image, idole ou fantasme de soi, cela à penser : nous pensons naturellement. La logique est
signifie alors qu'il est, en l'homme, des puissances de simplement réflexion de la pensée sur elle-même. Mais
brouillage qui jouent à la jointure du langage et de la cette" réflexion est indissolublement reconnaissance d'un
pensée pour compromettre le fonctionnement naturel et fait et affirmation d'une norme. L'art de penser ne peut
rationnel du modèle représentatif et qui ont nom, amour- être qu'art de bien penser. La réflexion de l'esprit sur lui-
propre, concupiscence, cupidité, désir. Éloquence, même n'est pas pure analyse introspective et cette logique
langage ordinaire, sophismes des entretiens et des nouvelle n'est pas un psycholo-gisme. Mais l'attitude
conversations relèvent de ces forces qui œuvrent sous le reflexive qui est à sa source s'insère à l'articulation du
pur discours pour en faire un objet d'agrément : limites donné et du norme, en ce point où la nature devient
externes du langage, qui ne sont nullement exclusives des régulatrice en se soumettant d'elle-même à des lois qui la
lois intrinsèques de son autonomie relative, des règles constituent dans sa naturante. Et par là, la Logique de
permettant de passer du sens à l'expression. Port-Royal sera à la source de toutes les idéologies^du
Ces multiples additions sont encadrées dans la siècle suivant. Aussi la considération reflexive « après
deuxième édition par deux grands textes : le deuxième coup » de la règle logique nous assure-t-eller « que nouss
discours préliminaire et le chapitre I de la IVe partie, dans usons bien de notre raison »; aussi nous fait-elle
lesquels se retrouvent, mais transposés sur un plan à la reconnaître que notre raison, dans son opération naturelle,
fois historique et philosophique, les thèmes sous-jacents obéit aux règles de la logique, qu'elle n'a eu nul besoin
aux autres textes. d*apprendre. D'où simultanément, cette distance prise vis-
à-vis d'Aristote et l'affirmation d'une filiation et d'une dette
Aristote, Descartes et la Logique de Port-Royal. à son égard. « Il faut avouer... que presque tout ce qu'on
Le deuxième discours est d'abord l'occasion, pour sait des règles de la Logique est pris de là » (p. 54). Dans
Arnauld et Nicole, de préciser leur position à l'égard ce double jeu, Arnauld et Nicole sont historiquement
d'Aristote : il cesse d'être une autorité philosophique
14 INTRODUCTION INTRODUCTION 15
« des modernes », dégagés de l'obligation de prendre un disparates de morale, de métaphysique, de géométrie, de
philosophe pour « regle de la vérité des opinions rhétorique : texte à composition baroquisante au siècle
philosophiques... Le monde ne peut demeurer longtemps des architectures austères de la raison ? La réponse que
dans cette contrainte et se remet insensiblement en font Arnauld et Nicole est une réponse rhétorique, mais
possession de la liberté naturelle et raisonnable qui fondée en nature. Certes le mélange des matières fait une
consiste à approuver ce qu'on juge vrai et à rejeter ce sorte de variété qui rend la lecture d'un ouvrage
qu'on juge faux » (p. 56). Toutefois, cette « liberté » divertissante, mais « on prétend de plus avoir suivi la
naturelle et raisonnable, n'est-elle pas la manifestation de voie la plus naturelle et la plus avantageuse de traiter cet
présupposés inconscients que signalent les termes de art, en remédiant autant qu'il se pouvait à un inconvénient
Nature et de Raison conjugués dans une équivalence non qui en rend l'étude presque inutile » (p. 49). La
problématisée.
Mais c'est ici que Port-Royal amorce un retournement rhétorique, lorsque la sagesse chrétienne réussit à la
critique que nul plus que lui n'était disposé à effectuer : contenir dans les limites de la pédagogie, se trouve
car la nature n'est-elle pas corrompue et incapable de justifiée et fondée par une considération proprement
vérité et de bonheur sans la grâce divine ? « Combien épistémologique : la logique en effet, et les divers
c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement. domaines de la connaissance que l'objection énumère,
On ne rencontre que partout que des esprits faux qui n'ont sont dans un rapport dialectique indépassable. Si la
presque aucun discernement de la vérité, » (p. 36) et loin logique permet de juger les différentes sciences, elle
d'être la chose du monde la mieux partagée, « le sens n'apparaît et ne subsiste qu'en elles et ne peut se consti-
commun n'est pas une qualité si commune que l'on pense tuer comme une science des sciences, autonome et
» (p. 37). Aussi dans la Logique de Port-Royal, une autre antérieure. Théorie de la pratique scientifique, elle ne
distance est, cette fois, prise à l'égard de Descartes, dont
l'origine est l'augus-tinisme janséniste des Messieurs. A
[ )eut être saisie que dans cette pratique même. Dès ors la
pratique pédagogique, dont une rhétorique de la
l'intérieur même du cartésianisme de l'Art de Penser, le diversité est le moyen fondamental, se trouve fondée sur
péché originel, la théologie de la concupiscence, de la une praxis scientifique dont la logique est la part
Nature et la Grâce fonctionnent comme un ferment théorique inséparable. « L'expérience fait voir que de
critique, comme une contestation des évidences que sur mille jeunes hommes qui apprennent la logique, il n'y en
un autre plan, les Logiciens affirment. Ces dogmes, ces a pas dix qui en sachent quelque chose six mois après
thèmes spirituels expliquent la virulence du mépris des qu'ils ont achevé leur cours. Or il semble que la véritable
sciences que l'on rencontre dès le Premier Discours, et cause de cet oubli... soit que toutes les matières que l'on
justifient, avec le refus de vérités spéculatives, traite dans la Logique, étant d'elles-mêmes très abstraites
l'affirmation constante de l'utilité de l'entreprise et très éloignées de l'usage, on les joint encore à des
intellectuelle, du pragmatisme de la connaissance où il exemples peu agréables et dont on ne parle jamais
faut lire en filigrane le souci du salut. Ils permettent enfin ailleurs; et ainsi l'esprit qui ne s'y attache qu'avec peine
de comprendre cette attitude de détachement à l'égard de n'a rien qui l'y retienne attaché et perd aisément toutes les
l'ouvrage né du hasard et donné comme divertissement, idées qu'il^ en avait conçues parce qu'elles ne sont jamais
qui ne peut être sauvé que par la charité pédagogique, qui renouvèllées par la pratique » (p. 49). C'est donc bien une
convertit la gratuité spéculative en technique persuasive praxis déterminée, celle de l'enseignement qui fait, dans
d'inculcation scolaire. sa pratique même, l'unité de la diversité théorique des
Rhétorique pédagogique. C'est là l'autre thème de ce différents domaines de la connaissance. Même si la
deuxième discours préliminaire, qui apparaît dans la Logique de Port-Royal n'a jamais été utilisée comme
Réponse à l'objection de bigarrure faite à l'ouvrage : la manuel dans les Petites Écoles, il n'en reste pas moins que
Logique de Port-Royal, texte composite et éclectique qui l'intention pédagogique est ici essentielle. C'est parce que
agrège autour d'un noyau logique, des réflexions la nature est corrompue et dissociée de la raison qu'il faut
s'efforcer de la réformer humainement en la rendant
disponible à la
16 INTRODUCTION INTRODUCTION 17
grâce. Dans cette perspective, la Logique de Port-Royal Géométrique) et la réflexion sur l'infiniment petit (où on
ne peut être séparée des exigences apologétiques et lira en transparence le célèbre fragment des Pensées).
pédagogiques de Saint-Cyran, de Port-Royal et de la Cette absence de référence dans « l'influence » la plus
Réforme catholique. insistante conjuguée à une distorsion générale de la
pensée de Pascal dans la Logique est l'index de rapports
La référence pascalienne et la question de l'infini. complexes.
Un autre grand texte introduit dans l'ouvrage en 1664 est Le premier discours face à Aristote mettait la logique
le chapitre I de la IVe partie : il vise explicitement à définir sous le double patronage de Descartes et de Pascal.
la science, dont la méthode en général — objet de cette Descartes est, pour Arnauld et Nicole, l'exemple d'un
dernière partie — et la démonstration en particulier, sont style de pensée et de réflexion : celui de la netteté et de la
les moyens invincibles : « Pour bien démontrer... le tout distinction d'esprit. En revanche, les emprunts faits à
est de bien arranger ses pensées en se servant de celles qui Pascal sont explicitement limités : « la différence des
sont claires et évidentes pour pénétrer dans ce qui définitions de nom et des définitions de choses et les cinq
paraissait plus caché » (p. 357). Mais ce chapitre est règles qui sont expliquées dans la IVe partie que l'on y a
important à un autre titre, car il nous découvre une autre beaucoup plus étendues qu'elles ne le sont dans cet écrit »
orientation de la pensée de nos logiciens. En effet, Arnauld (p. 41) : (De l'Esprit Géométrique). Toutefois il est une
et Nicole, pour tracer les limites de la certitude et de autre forme de la présence pascalienne dans la Logique
l'incertitude internes à la notion même de science, pour en de Port-Royal, qui travaille par une sorte de contre-texte,
marquer les frontières exactes et ainsi assurer l'esprit dans le texte d'Arnauld et de Nicole qui naturellement en sort
sa réflexion, sont conduits, par-delà Descartes et saint transformé. Arnauld et Nicole, dans le chapitre XII de la
Augustin, à poser la question de l'infini. Et dès lors la ire partie, avaient évité, en exposant la théorie pascalienne
référence essentielle est Pascal. Il s'agit certes du problème de la définition nominale, de poser le problème de l'infini
des limites de la connaissance, du discernement que les qui était cependant au centre de la thèse pascalienne : que
philosophes doivent avoir, des choses où l'esprit peut signifie l'impossibilité où l'homme se trouve de tout
arriver de celles où il n'est pas capable d'atteindre : mais définir et de tout prouver ? Qu'indique la présence, à la
base du discours de science, de termes primitifs non défi-
nos auteurs trouvent dans Pascal le thème fondamental nissables? Que désigne l'arrêt nécessaire de la régression
de l'étude de la limite, qui est celui de l'infini : « ... il est analytique à l'infini? Arnauld et Nicole avaient contourné
ridicule de vouloir enfermer dans les bornes étroites de le problème en rabattant la théorie pure de la définition
notre esprit... tout ce qui tient de l'infini; car notre esprit nominale sur les exigences de l'usage du langage,
étant fini, il se perd et s'éblouit dans l'infinité et demeure, modifiant par-là même l'ensemble de la démarche
accablé sous la multitude des pensées contraires qu'elle pascalienne. Mais en procédant ainsi, ils se bornaient à
fournit » (p. 363). Le problème de la science n'est plus différer la question limite de l'infini : ils la retrouvent au
simple affaire de définition, il apparaît comme une chapitre I de la IVe partie, en transposant dans un grain
question philosophique et métaphysique centrale : Si de blé la méditation pascalienne sur le ciron. Toutefois
l'infini est un thème digne d'être pensé, cette pensée ne chez Pascal, cette analyse ne prend son sens qu'articulée
risque-t-elle pas de vider la connaissance de ses contenus à l'évocation de l'infiniment grand et dans son homologie
et point seulement par le choc des idées contraires que au double mouvement de la connaissance vers ses
cette pensée engendre « naturellement »? En rencontrant le principes fondateurs et vers les conséquences qui les
problème de l'infini comme le problème limite de la accomplissent; la position de la question de 1 infini est
connaissance, en rencontrant Pascal, Arnauld et Nicole une position métaphysique qui, d'un seul coup, en
découvrent non seulement une limite, mais une force réalisant l'anéantissement de tout contenu du savoir,
corrosive que manifestent dans le texte la démonstration fracture l'ensemble du champ de la connaissance et
de la divisibilité à l'infini de l'espace (tirée de l'Opuscule découvre l'incommunicabilité entre l'esprit et
sur l'Esprit
ι8 INTRODUCTION INTRODUCTION 19

les choses, la disproportion de l'homme et de l'être. Pour tissement sur cette édition », tout en précisant l'occasion,
Arnauld et Nicole, c'est au contraire le scheme de pose, en toute clarté, le problème que nous venons
proportionnalité qui règle l'analyse du grain de blé et qui, d'évoquer. « On a fait diverses additions importantes à
dans son incompréhensibilité même, le proportionne à cette nouvelle édition de la Logique dont l'occasion a été
notre esprit. Sans doute, y a-t-il une « effroyable que les Ministres se sont plaints de quelques remarques
différence » entre le grain de blé et le monde, mais cette qu'on y avait faites; ce qui a obligé d'éclaircir et de
différence est proportionnelle à celle existant entre la soutenir les endroits qu'ils ont voulu attaquer » (p. 33).
partie du grain de blé et le grain de blé lui-même. Et la La polémique avec les protestants qui est un des aspects
conclusion qu'ils en tirent, loin de la maintenir, comme essentiels de la « politique » janséniste pendant la Paix de
chez Pascal, sur cette limite et en ce lieu où s'effectuent l'Église est bien l'occasion de ces additions, et cependant
les renversements du néant à l'être, consiste dans loin d'être adventices, elles touchent, peut-être
l'aménagement de ce champ que la limite clôture : « directement, au cœur même de la théorie et de l'idéologie
Comme il est avantageux de faire sentir quelquefois à son port-royalistes. Arnauld et Nicole en sont conscients,
esprit sa propre faiblesse, par la considération de ces mais sans jamais problé-matiser le rapport entre le
objets qui le surpassent et qui, le surpassant, l'abattent et prétexte historique contingent et la mise à jour d'éléments
l'humilient, il est certain aussi qu'il faut tâcher de choisir théoriques fondamentaux : « On verra par ces
pour l'occuper ordinairement des sujets et des matières éclaircissements que la raison et la foi s'accordent
qui lui soient plus proportionnées et dont il soit capable parfaitement, comme étant des ruisseaux de la même
de trouver et de comprendre la vérité, soit en prouvant les source et que l'on ne saurait guère s'éloigner de l'une sans
effets par les causes... soit en démontrant les causes par s'écarter de l'autre. Mais quoique ce soient des
les effets... » (p. 367). A quoi Pascal répond, en écho, contestations théologiques qui ont donné lieu à ces
dans le texte dont les logiciens de Port-Royal s'inspirent : additions, elles ne sont pas moins propres, ni moins
« Toutes choses étant causées et causantes, aidées et naturelles à la logique; et l'on les aurait pu faire quand il
aidantes, médiates et immédiates et toutes s'entretenant n'y aurait jamais eu de Ministres au monde qui auraient
par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées voulu obscurcir les vérités de la foi par de fausses
et les plus différentes, je tiens pour impossible de subtilités » (p. 33).
connaître les parties sans connaître le tout, non plus que Quels sont donc ces textes à la fois occasionnels et
de connaître le tout sans connaître particulièrement les essentiels? Ils concernent tous des problèmes de langage
parties ». proprement dits. Le chapitre IV de la ire partie définit
La Logique de Port-Royal est ainsi faite de ces écarts, l'idée de signe et en offre une classification selon trois
de ces différences internes dans lesquelles et par les- catégories; le chapitre XV étudie les idées que l'esprit
quelles le texte travaille et se construit dans son sens ajoute à celles qui sont précisément signifiées par les
multiforme. Aussi le « baroquisme » de la Logique de mots; en particulier, lorsqu'il y a décalage entre
Port-Royal est précieux : son éclectisme, son caractère signification et référence, il ajoute sans les exprimer, des
composite dénoncent et avouent plus nettement qu'un idées plus distinctes. « C'est ce qui arrive
texte fortement systématique, la façon dont sont assu- particulièrement dans les pronoms démonstratifs quand,
mées, dans un ensemble idéologique, les contradictions au lieu du nom propre, on se sert du neutre hoc » (p.
propres à une culture : unité apparemment consciente 136). Les quatre chapitres supplémentaires de la IIe partie
d'elle-même, mais qui laisse transparaître les tensions ne font pas exception à l'unité d'inspiration de ces textes :
d'un champ culturel. C'est là une des manières que les chapitres I et II concernent le rapport des mots et des
l'histoire a de jouer à l'intérieur des systèmes de pensée. propositions et la définition du verbe : ils sont tirés
directement de la Grammaire Générale. Les chapitres
La cinquième édition de 1683 : langage et théologie. XII et XIV sont consacrés d'une part aux sujets confus
Un autre ensemble de textes supplémentaires fait son équivalents à deux sujets, d'autre part aux propositions où
apparition, en 1683, dans la 5e Édition : un « Aver- l'on donne aux signes le nom
20 INTRODUCTION 21
INTRODUCTION

des choses. Dans l'un et l'autre, le problème abordé est de même, le corps-sujet? N'assiste-t-on pas ici à la trans-
langage; problème de fait dans le chapitre XII : le mutation de la parole même en chose, c'est-à-dire à
langage ordinaire des hommes ne distingue pas entre des l'articulation du monde lui-même dans le sens? En
choses qui ont quelque ressemblance et qui se succèdent ramassant dans un commentaire unique les analyses
dans le même lieu; problème de droit dans le chapitre dispersées consacrées à ce problème, en réfléchissant sur
XIV : « Ces idées de signes attachés à des mots... venant cette extrême avancée dans le mystère, de la logique, de la
à composer des propositions, il arrive une chose qui est
importante et qui appartient proprement à la logique, grammaire et de la philosophie du langage, on saisirait
c'est qu'on en affirme quelquefois les choses signifiées : comment une occasion historique contingente devient le
il s'agit de savoir quand on a le droit de le faire » (p. prétexte d'un débat essentiel, car il ne s'agit de rien d'autre
205). Autrement dit, quand a-t-on le droit de parler que du pouvoir de la parole sur le monde et l'être, de
figurativement ? Quel est le statut, dans le discours, des l'appartenance première de la parole à l'être, d'une certaine
tropes de substitution de mots? La cohérence des textes façon qu'a la parole de se faire être. C'est dans cette
ajoutés en 1683 — on le voit — tient donc au problème perspective et à partir de ce point de vue, à la fois
du langage qui vient alors au premier plan de la logique historiquement circonscrit, idéologi-quement déterminé,
en s'organisant autour de deux axes : d'une part, la mais aussi philosophiquement fondamental que l'on
structure du signe : quel est, dans le signe, le rapport perçoit le sens de l'oscillation de la théorie du verbe et de
entre la signification et la référence alors que dans le la proposition : acte de liaison des représentations entre
texte même, la distinction entre signifié et réfèrent est elles, donc affirmation d'un être copulatif qui n'appartient
encore implicite? D'autre part, la relation entre le mot et qu'au langage, mais en même temps prise active de la
la proposition : qu'est-ce que le verbe, comme acte parole sur les choses que les mots représentent dans la
d'affirmation, concaténation de représentations, mais signification, articulation d'un discours de science par
aussi comme articulation des choses du monde. lequel le monde trouve ses relations propres. Il s'agit, bien
sûr, d'un antique débat, mais la question de l'Eucharistie
L'Eucharistie. idéologiquement le portait en un point extrême
Or une autre unité lie de façon cohérente tous ces d'incandescence où les deux thèses se fondaient l'une dans
textes, celle que manifeste un exemple privilégié, celui l'autre, en exigeant simultanément une très soigneuse
du dogme de la Transsubstantiation que la Réforme a mis analyse rationnelle, grammaticale et logique, et aussi le
en question. Ce mystère, un énoncé linguistique le recours à une position de croyance et de foi. On aperçoit
présente et le résume : « Ceci est mon corps ». Aussi alors, selon quelles justifications, Arnauld et Nicole
comprend-on alors que la polémique théologique avec pouvaient déclarer dans l'Avertissement de la 5e Edition :
les Ministres protestants ait posé le problème de l'acte de que « des contestations théologiques... ne sont pasmoins
langage et réciproquement que la réflexion linguistique propres, ni moins naturelles à la logique ».
et logique sur l'acte de langage, sur renonciation d'une Qu'est-ce donc que la Logique de Port Royal dans la
proposition ait indiqué celui d'une articulation pluralité de ses sens? Un texte de circonstance d'abord,
ontologique des choses dans le monde. Les deux ques- un manuel de logique qui comme tel, exhibe de très
tions s'entrecroisent précisément en ce point du dogme fortes intentions pédagogiques. Aussi obéit-il à la
catholique où un énoncé, un acte de parole donne à un manière et au style le plus propre à instruire. Mais en
pronom démonstratif neutre, à un déictique, par une cela, il renvoie comme tout texte de pédagogie, à la
affirmation ontologique, un prédicat qui n'est autre que forme la plus assurée, la plus certaine d'elle-même, d'une
l'être même du sujet d'énonciation. N'y a-t-il là que culture, celle par laquelle elle cesse de s'interroger et de
métaphore, figure de langage et symbole, ou n'est-ce pas se mettre en question, pour se donner à l'apprentissage et
que, plus profondément, la chose indiquée par le pronom à l'inculcation. D'où l'intérêt de ce texte pour une étude
neutre devient par l'acte de parole, l'acte lui- de l'idéologie classique,
22
INTRODUCTION
INTRODUCTION 23

d'autant que, dans son contenu même, la Logique met au ajoutés, repris, travaillés pendant vingt ans, pendant deux
point dans une clarté égale et sans mystère, une siècles, ne sont rien d'autre que la question philosophique
philosophie « moyenne » de la représentation, de l'idée et elle-même en train de se poser. Il faut dès lors
du jugement, et donne sa charte fondatrice à ce que commencer à lire afin de donner la parole à cette
l'histoire appellera aux xvme et xixe siècles « idéologie ». question.
Mais parce qu'il cherche à se situer au niveau pratique Louis MARIN
où les contrariétés spéculatives se dissolvent dans les
certitudes de l'enseignement, ce texte sans obscurité
provoque les questions, multiplie les interrogations dès le
moment où il cesse d'être appris pour être véritablement
lu : il commence à produire du sens dans ses écarts avec
Aristote, Descartes, Pascal ; le manuel de logique devient
livre de morale, de théologie, de rhétorique; les
problèmes du siècle le creusent, mais indirectement, et
l'on aperçoit quelques-unes des thèses majeures de
l'époque mises en questionnement : le cogito doublement
menacé par le fantasme du Moi et les puissances de
l'inconscient, l'adéquation de l'idée et du mot, par le
travail des figures du langage, index de celui de la
concupiscence ou de la charité, le contact de la pensée et
de l'idée dans la certitude, par la thématique sceptique ou
par l'action corrosive de la pensée de l'infini. Il est aisé de
mettre un nom sous chacune de ces questions : saint
Augustin, Montaigne, Pascal, Saint-Cyran, Hobbes... la
Logique de Port-Royal ne serait-elle alors qu'un ouvrage
éclectique, dont la cohérence ne résisterait guère à une
analyse attentive? Mais il se peut aussi que cette
cohérence que l'analyse exige, ne soit elle-même qu'un
présupposé, qu'une exigence systématique dont la vérité
est seulement idéologique. Alors la Logique de Port-
Royal rendrait au philosophe d'aujourd'hui ce service
eminent de faire apercevoir plus nettement qu'aucun
autre texte de l'époque classique, comment s'organise,
dans la dispersion et l'incohérence, le champ d'une
culture, comment il se constitue dans l'enchevêtrement de
niveaux hétérogènes, dans le glissement à demi perçu
d'un plan à un autre plan de discours. La Logique de
Port-Royal permettrait enfin de comprendre comment,
dans ces tensions et ces déchirements apparemment
unifiés dans l'unité elle-même transitoire d'un livre tout
entier saisi par la contingence de l'histoire et de
l'événement, la question philosophique se pose, continue
à se poser, comment ce déplacement de discours, ce
transit de sens à travers des textes