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Comtes de Lannion et princes de Lanmeur

Deux exemples d’un mythème récurrent dans les


généalogies nobiliaires bretonnes

par André-Yves Bourgès*

Les villes de Lannion et de Lanmeur sont attestées comme chef-lieux de


châtellenie ducale depuis le règne de Pierre de Dreux ; leurs noms, avec la
préposition d’origine ou de possession1, ont été portés par des familles qui, au
XVIIe siècle, se disaient issues des anciens seigneurs locaux et prétendaient
même que ceux-ci avaient été respectivement décorés du titre de « comte » et
de celui de « prince ».
Ces prétentions renvoient au besoin, exprimé par nombre d’individus, de se
« raccrocher » à quelque mythe fondateur qui établirait définitivement le prestige
et la puissance du lignage auxquels ils appartiennent : démarche évidemment
très caractéristique d’un certain type de mentalité aristocratique et dont on
trouverait aujourd’hui encore des exemples. L’examen des deux cas que nous
avons retenus permettra peut-être de mieux comprendre ce phénomène, dont un
aspect a déjà été rapidement traité à l’occasion d’un précédent travail de fouilles
archéologiques du Mythe relatif à la parenté que cherchaient à établir, au XVIIe
siècle, plusieurs familles nobles de Bretagne avec des saints locaux du haut
Moyen Age2.

Pour Lannion, il y eut sur place dès le milieu du XIIe siècle un « vicomte »3,
c’est à dire à l’origine le délégué d’un « comte ». Malgré que ce dernier titre pût

* CIRDoMoC (Centre de recherche et de documentation sur le monachisme celtique),


Landévennec.
1
Préposition désignée improprement « particule nobiliaire ».
2
André-Yves Bourgès, « Archéologie du Mythe : hagiographie du bas Moyen Age et origines
fabuleuses de quelques lignages de la noblesse bretonne », dans Kreiz 4, Etudes sur la Bretagne et
les Pays Celtiques, 1995, p. 5-28.
3
Ce vicomte de Lannion était, avec le comte Hervé de Léon, les fils de ce dernier, et d’autres
seigneurs bretons, l’un des destinataires d’une lettre du pape Adrien IV, datée d’un 27 décembre
également s’appliquer à celui qui présidait alors aux destinées de la Bretagne,
nous croyons qu’il faut plutôt y reconnaître un membre de la première maison de
Penthièvre, branche cadette de la dynastie souveraine bretonne ; en effet,
compte tenu de ce que nous connaissons de l’étendue du territoire contrôlée par
cette branche cadette, il ne paraît pas douteux que le « comte », dont le
« vicomte de Lannion » était un des officiers, fût bien le titulaire de l’apanage
qu’Eudon, fondateur de la maison de Penthièvre, avait reçu en partage.
Il est probable, comme ce fut le cas ailleurs dans des circonstances très
similaires, que l’office vicomtal de Lannion a été « territorialisé » et approprié par
ses détenteurs successifs ; en outre ce phénomène a pu être largement favorisé
par la situation conflictuelle qui régna en Bretagne dans la seconde moitié du XIIe
siècle sous la domination des Plantagenêt : deux fois au moins pendant cette
période, la maison de Penthièvre fut dépossédée de la châtellenie de Lannion.
D’ailleurs, que le pape ait éprouvé le besoin de s’adresser au « vicomte » du lieu
plutôt qu’au comte lui-même est sans doute l’indication que le processus
d’appropriation dont nous avons fait mention était déjà bien enclenché.
En tout cas, il faut vraisemblablement reconnaître un ancien « vicomte de
Lannion » dans le « seigneur Prigent de Tonquédec » mentionné au début du
XIIIe siècle : son fief, situé entre Léguer et Guindy et dont nous verrons un peu
plus bas qu’il était décoré du titre vicomtal, touchait aux portes de Lannion vers
le nord et, débordant largement les limites de la châtellenie, s’étendait au sud
jusqu'à Belle-Isle-En-Terre ; en 1209, à la réquisition du vieillissant comte Alain
[de Penthièvre], lequel justement détenait en Trégor les châtellenies de Lannion,
Belle-Isle et Guingamp, Prigent de Tonquédec avait fait hommage de son fief,
tout comme le « seigneur Guéhénoc de Quemper », le « voyer de Minibriac » et
bien d’autres « barons », au fils du comte Alain, le tout jeune Henri (né en
1205), futur Henri d’Avaugour4.
C’est sensiblement à la même époque que l’héritière de Tonquédec a épousé le
fondateur de la maison de Coëtmen, le frère puîné du comte Alain, Gellin, lequel

des années 1156, 1157 ou 1158, qui « leur demandait de s’assurer que Hugues le Roux
[archevêque de Dol] eut la disposition des biens de son église situés sur leur terres » : voir H.
Guillotel, « Les origines du ressort de l’évêché de Dol », dans Mémoires de la Société d’histoire et
d’archéologie de Bretagne, t. 54 (1977), p. 35-36 et n. 19.
4
Alanus fecit fieri homagia isti Henrico filio suo a baronibus suis istius terre, videlicet, domino
Prigencio de Tonguedec, domino Guehenoco de Kemper et Vigerio de Minib’ et multis aliis :
« Enquête pour Henri d’Avaugour », publiée par A. de La Borderie, Nouveau recueil d’actes inédits
des ducs et princes de Bretagne, Rennes, 1902, p. 18.
devait recevoir la garde et tutelle de son neveu Henri d’Avaugour5. Le prestige de
la maison de Tonquédec était tel que les enfants issus de cette union préféreront
retenir et transmettre les armes portées du côté maternel plutôt que celles du
côté paternel. Surtout dès 1231, la titulature « vicomte de Tonquédec » était
attribuée à l’aîné des fils de Gellin, Alain, qui continua de s’en décorer au moins
jusqu’en 12536. De surcroît, Gellin n’a jamais porté lui-même le nom Coëtmen
non plus d’ailleurs que le titre de vicomte7 et il faut attendre 1257 pour voir enfin
le même Alain désigné « vicomte de Coëtmen »8 : il y a là très
vraisemblablement l’indice que le titre vicomtal qui devait s’attacher par la suite à
Coëtmen n’a rien à voir avec le fait que le titulaire de ce fief était le cadet d’une
famille comtale ; mais plutôt que ce titre lui est venu par contamination de celui
de Tonquédec, à l’exemple de ce qui s’est passé pour la vicomté de
Planguenoual, paroisse du Penthièvre où les vicomtes trégorois de Pommerit
étaient possessionnés. Cette explication, si elle s’écarte de celle qui jusqu'à
présent avait prévalu9 et à laquelle nous avions d’ailleurs souscrit10, nous paraît
bien plus satisfaisante et mieux susceptible de rendre compte de la formation des
« vicomtés d’ancienneté » en Bretagne ; mais c’est là l’objet d’une autre
recherche.
Vers le milieu du XIVe siècle, à l’occasion des troubles de la guerre de
succession de Bretagne qui ont sans doute plusieurs fois permis l’entrée comme
par effraction d’aventuriers de haut vol dans la classe nobiliaire bretonne,

5
Deux chartes de 1222 sont données par Dominus Gellinus, Henrici comitis filius, custos et
avunculus Henrici de Alvaugor : « Cartulaire de Beauport », dans Anciens évêchés de Bretagne, t.
4, p. 78, actes n°61 et n°62.
6
La charte de 1231 (« Cartulaire de Beauport », p. 91, acte n°99) est donnée par Gellinus, Henrici
comitis filius avec l’accord de son fils aîné Alain, vicomte de Tonquédec (assensu et voluntate Alani
vicecomitis de Tonkadoc, primogeniti filii mei). — L’accord de 1253 entre l’abbaye et Jean de
Goudelin (idem, p. 139, acte n°213) se réfère à l’arbitrage d’Alain, vicomte de Tonquédec (inde
arbitrio nobilis viri Alani, vicecomitis de Tonquedec).
7
R. Couffon, « Quelques notes sur les seigneurs de Coëtmen et leurs prééminences », dans
Mémoires de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord, t. 58 (1926), note 34, p. 56.
8
Le contrat de 1257 passé entre l’abbaye et Henri d’Avaugour (« Cartulaire de Beauport », p. 147,
acte n°228) fait mention d’Alain, vicomte de Coëtmen en qualité de fidéjusseur (Alanus vicecomes
de Coitmain).
9
« On ne sait rien de ce vicomte [de Pommerit], sinon qu’il était probablement titré ainsi pour être
issu des anciens souverains de la Bretagne, comme celui de Coëtmen » : R. de Saint-Jouan,
Dictionnaire des communes du département des Côtes-d’Armor. Éléments d’histoire et
d’archéologie, Saint-Brieuc, 1990, p. 572, n. 1.
10
« Ainsi donc Pléhédel, contrairement aux assertions de La Borderie, mérite amplement le
qualificatif de « vicomté d’ancienneté » ; et son premier titulaire, mieux qu’un simple « officier du
comte », pourrait avoir été un de ses frères cadets. Cette dernière hypothèse, renforcée par ce que
l’on sait des origines de la vicomté de Coëtmen, paraît désormais systématisée » : A.-Y. Bourgès,
« Les origines de la vicomté de Plaintel », dans Mémoires de la Société d’émulation des Côtes-du-
Nord, t. 115 (1986), p. 5.
apparaît un certain Briand de Lannion, lequel, ayant opté pour le parti de
Montfort, devait s’en trouver par la suite grandement récompensé. Aux dires de
certains généalogistes, ce sont même deux Briand de Lannion qui apparaissent à
cette époque, réputés avoir été le père et le fils et qu’il est d’ailleurs bien difficile
de distinguer l’un de l’autre, respectivement mariés, s’il s’est effectivement agi
de deux personnages différents, à Adelice de Kergorlay et à Marguerite Du
Cruguil ; soulignons tout de suite qu’Adelice de Kergorlay n’est pas rapportée
dans les généalogies autorisées de cette maison, mais seulement dans une
composition très fallacieuse de la fin du XVIIe ou du début du XVIIe siècle11 :
Enfin la fille de Hervé s’apelloit Adelice de Guergorlay. Elle épousa Briand
premier de Lannion et ils estoient tous deux morts en 1343, comme je l’ay apris
du procez verbal de l’inscription d’une pierre tombale dans l’église du prieuré de
Quermaria à Lannion12.

Quoi qu’il en soit, Briand de Lannion, ou plutôt le premier de ces deux Briand si
tant est qu’il faille distinguer deux homonymes, fut à l’origine d’une famille qui,
dans la seconde moitié du XVIIe siècle, se prétendait issue des anciens titulaires
d’un hypothétique « comté de Lannion », dont elle avait en conséquence repris le
titre. Rien n’est moins assuré que cette prétention, même si les modernes
comtes de Lannion ont notamment produit à cette occasion un acte de 129713
passé par un certain Guyomarc’h de Lannion, personnage dont on croit avoir
gardé ailleurs la trace14, et où il est question de Juhel d’Avaugour et de Catherine
de Léon, personnages attestés15, mariés en 1240 ou 1242 : dans cet acte
Guyomarc’h se présente comme le fils de Juhaël et de Catherine (Guiomar de
Lanion Juchaeli d’Avaugour filius... Domina Caterina de Leon mater mea) et fait
mention de Marguerite, son épouse et la mère de son fils Briand (uxoris meae
Marguaritae [et] filii mei Briandi).

11
Le document en question a été publié intégralement par A. Mousset, Documents pour servir à
l’histoire de la maison de Kergorlay en Bretagne, Paris, 1921, n° 266, p. 423-430.
12
Idem, p. 425. — Cette église du prieuré de Kermaria-an-Draou est « l’église Sainte-Marie de
Lannion » attestée dès 1163 et encore en 1188 et 1199, distincte de « l’église Sainte-Marie du
château ».
13
Cette pièce était autrefois conservée à Paris, Bibliothèque nationale, dans le volume 45 du fonds
des Blancs-Manteaux, p. 806. Nous le connaissons par l’édition qu’en a donnée A. de La Borderie
(Cf. infra note 17).
14
Un acte de 1298 (dom H. Morice, Mémoires pour servir de preuves à l’histoire... de Bretagne, t.
1, Paris, 1742, col. 1127) fait mention de Monsor Guyomar de Lanneen.
Cet acte de 1297, qui est la confirmation d’une donation antérieure « au profit
de l’église de Kermaria-an-Draou » (ecclesiae dictae de Quermorio an drou) déjà
citée, a été tenu pour faux16 et écarté par les Bénédictins qui, au XVIIIe siècle,
ont publié les très nombreuses preuves de leurs différents ouvrages sur l’histoire
de Bretagne17 ; et nous sommes très enclin à suivre leur opinion, surtout pour la
raison que la châtellenie de Lannion, à l’époque où l’acte de 1297 la présente
encore comme un fief relevant de la maison d’Avaugour, avait depuis assez
longtemps intégré le domaine ducal.

La famille de Lannion avait contracté très tôt le virus historico-généalogique :


Pierre de Lannion, fils et gendre de Ligueurs enragés et qui succéda à son beau-
père en qualité de gouverneur de Vannes de 1625 à 1652 ; son fils Claude, mort
le 24 juin 1695 ; puis le fils de ce dernier, Pierre de Lannion, dont la sœur avait
elle-même épousé un autre généalogiste forcené, le marquis de Carcado ; —
tous ont cherché à traiter de l’histoire de Bretagne au travers de ce qui les
intéressait le plus, la généalogie nobiliaire, et plus particulièrement encore tout
ce qui touchait à leur lignage. Ainsi, à la mort du P. Du Paz, à Quimperlé en
1631, les nombreux manuscrits du célèbre généalogiste avaient été achetés par
le gouverneur de Vannes qui se proposait de les publier ; mais ce projet n’a pas
hélas été mené à son terme.
Surtout, les Lannion voulaient faire remonter, comme on l’a vu, leur origine
aux Penthièvre, « véritable manie chez un grand nombre de familles bretonnes
au XVIIe et au XVIIIe siècles », comme l’écrivait G. de Carné en 188118. Pour
cela, ils n’hésitaient pas à véritablement harceler les savants, tels les Bénédictins
bretons qui ont œuvré à partir de 1689 pour mener à bien l’immense entreprise
d’une Histoire de Bretagne entièrement construite sur pièces authentiques. A
cette occasion, les réponses adressées par ceux-ci à leurs solliciteurs19 révèle que
la douce manie de ces derniers pouvait parfois virer au délire monomaniaque ; et

15
R. Couffon, « Quelques notes sur les seigneurs d’Avaugour », dans Mémoires de la Société
d’émulation des Côtes-du-Nord, t. 65 (1933), p. 88 et note 16. —Juhel était un fils cadet de Henri
Ier d’Avaugour ; son nom de baptême lui était venu de son grand père maternel, Juhel de Mayenne.
16
Dom D. Brient avait écrit au dessous de la transcription de l’acte en question : « Ce titre envoyé,
je croy, par l’abbé de Lannion a bien la mine d’être forgé » (Cf. note suivante).
17
A. de La Borderie est le premier à avoir publié cette pièce dans ses Mélanges d’histoire et
d’archéologie bretonnes, t. 1, s.l., 1855, et déclare (p. 239) qu’il se « range à l’opinion de dom
Brient » (Cf. note précédente).
18
« Un nobiliaire de Bretagne en 1701... », dans Revue de Bretagne et de Vendée (1881), p. 283.
19
A. de La Borderie, Correspondance historique des Bénédictins bretons, Paris, 1880.
qu’en la circonstances les Bénédictins n’avaient rien à envier aux Jésuites. Ainsi
dom Audren écrivait-il au marquis de Carcado les 19-20 janvier 1694 :
Mr le marquis de Lannion [le titre est de courtoisie et vient décorer Claude de
Lannion] devroit attendre un peu, nous luy donnerions satisfaction dans quelque
temps, et je suis sûr qu’avec votre secours on luy donneroit quelque chose de
meilleur que ne feront les genealogistes de Paris. Il ne devroit point mesler du
fabuleux dans sa genealogie : cela gaste tout.
Ou encore s’adressant directement au comte de Lannion — il s’agit cette fois
de Pierre, le fils de Claude — le célèbre dom Lobineau écrit le 14 mars 1706 :
[Mon] inclination a deux pôles : le premier est d’honorer le nom de Lannion, et
l’autre est d’honorer mon ouvrage par un nom comme celuy-là. Ainsy vous devez
croire qu’ayant ces deux raisons d’être attentif à ce qui touche la maison de
Lannion, il ne m’eschapera rien, après tous les soins que vous vous êtes donnés
et après toutes les recherches que j’ay faites.
Et dom Lobineau d’ajouter :
J’ay eu aussy l’honneur de voir Mr l’abbé de Lannion, qui m’a parlé amplement
de ce qui vous regarde.
On a vu plus haut en quelle estime l’abbé de Lannion était tenu, en tant
qu’historien de sa maison, par les Bénédictins.

Lannion était, à n’en pas douter, le lieu d’origine de Briand ; mais A. de


Barthélemy souligne que pas plus Du Paz que Le Borgne ne mentionnent que
cette famille était issue d’un cadet de la maison d’Avaugour20. Guy Le Borgne
précise quant à lui que « les seigneurs de ce nom tirent leur descente originelle
d’une maison noble en la paroisse de Buhulien près Lannion, maintenant appelée
la Porte-Verte et de toute antiquité Pontspiritum, dont un seigneur épousant
Marguerite Du Cruguil, dame héritière dudit lieu, porta le surnom de Lannion en
cette maison environ l’an 1360 »21. Cela signifie sans doute que, non content

20
A. de Barthélemy, Mélanges historiques et archéologiques, Saint-Brieuc, 1853, p. 90.
21
G. Le Borgne, Armorial breton, Rennes, 1667, reprint 2001, p. 168. L’avant-propos de cette
réimpression par H. de Langle constitue un plagiat manifeste de l’étude que nous avions
précédemment donnée sur Guy Le Borgne : A.-Y. Bourgès « Deux historiens trégorois au XVIIe
siècle (suite et fin) », dans Trégor, Mémoire vivante, n°3 (2e semestre 1992), p. 40-52. Ainsi H. de
Langle mentionne-t-il parmi les relations de Guy Le Borgne, un certain Pierre de Kersauzon-
Crenan, dont le second nom est celui d’une seigneurie de la famille de Perrien (cf. Armorial, p.
67) ; or, Pierre de Kersauzon, effectivement cité sous le nom de Pierre de Kersauzon-Crenan dans
l’article en question, était en fait sieur de Guenan (cf. Armorial, p. 102) : le nom Crenan
d’avoir su profiter des événements militaires et politiques qui se déroulèrent de
son temps, ce soldat heureux que fut Briand de Lannion, par son mariage avec
l’héritière de la seigneurie du Cruguil en Brélévenez, avait vraisemblablement été
mis en possession d’un quelconque attribut de l’autorité ducale dont usaient à
Lannion par délégation les seigneurs du Cruguil, officiers de cette châtellenie ; de
là l’idée venue à ses descendants que les ancêtres de Briand avaient exercé sur
place un réel pouvoir seigneurial.

II

Le cas de la famille de Lanmeur est un peu plus complexe, mais présente avec
le précédent une évidente similitude. Là encore, l’appartenance du lieu au
domaine ducal précède assez largement la première attestation de l’existence
d’une famille homonyme : la châtellenie de Lanmeur, dont la destinée féodale a
connu bien des vicissitudes, était entrée définitivement dans le domaine ducal
sans doute sous le règne de Pierre de Dreux et en tout cas avant 1265. Pierre de
Lanmeur, qui paraît être le premier membre connu de la famille de ce nom, est
précisément né vers 1270 ; et sa mère demeurait au manoir du Cosquer en
Guimaëc où elle devait accueillir saint Yves de Kermartin à l’occasion d’un périple
du prédicateur et thaumaturge trégorois22.
Pierre de Lanmeur était décoré du titre dominus, « seigneur, maître » et
qualifié en outre discretus vir, ce qui peut s’entendre à la fois comme « homme
de discernement » ou « de distinction », c’est à dire en langue vulgaire un
prodon, un « prud’homme » ; son appartenance à l’élite socio-économique locale
ne fait aucun doute, car la nourrice de sa fille le désignait en 1330 comme étant
un « chevalier » (miles). Enfin, il faut souligner que sa qualité de legum
professor, « professeur de lois », se rapportait vraisemblablement aux fonctions

malencontreusement attribué à Pierre de Kersauzon résultait d’une lecture fallacieuse de notre


manuscrit par la personne qui, à l’époque, avait effectué la saisie informatique de notre texte.
22
Voir dans les Monuments du procès de canonisation de saint Yves, édités par A. de La Borderie,
Saint-Brieuc, 1887, p. 70-71, le premier témoignage de Pierre de Lanmeur lors de l’enquête de
1330 où il déclare « avoir vu le saint prêchant la parole de Dieu à Guimaëc » (vidit eum
predicantem verbum Dei... apud Gumec) puis « mangeant dans la maison de sa mère » (vidit
eciam eum comedentem in domo matris sue). Cette « maison » de Guimaëc est désignée
expressément sous son nom breton Quosquer (p. 210) par Pierre de Lanmeur à l’occasion de son
second témoignage et sous l’appellation latine Vetus Villa par les scribes de l’enquête (p. 168 et p.
210).
judiciaires qu’il exerçait au siège de Lanmeur. Or, cet exercice de la justice
correspondait effectivement à l’un des aspects de la seigneurie banale et pouvait
donc donner l’impression, autant à « maître Pierre » lui-même qu’aux habitants
de la petite région concernée — en gros l’actuel canton de Lanmeur, — qu’il
détenait un pouvoir comparable à celui du seigneur et qu’il devait être en
conséquence considéré comme tel. Mais s’il s’avère qu’il était effectivement
l’officier de justice de la châtellenie ducale de Lanmeur, cela signifie donc qu’il
rendait la justice au nom du seul véritable seigneur du lieu, le duc de Bretagne,
et cela disqualifie le moindre commencement d’hypothèse relative au fait qu’il
aurait été lui-même seigneur de Lanmeur.
Pour autant, se pourrait-il que Pierre de Lanmeur fût le descendant d’une
branche cadette de l’ancienne dynastie seigneuriale locale ? Même si cette
hypothèse demeure possible, quoiqu’elle repose sur le postulat presque intenable
que le nom de ce fief s’était figé très tôt en tant que patronyme nobiliaire au
contraire de ce qui s’observe ailleurs, il faut à nouveau souligner que le
patronyme en question apparaît pour la première fois avec Pierre de Lanmeur et
qu’il ne figure pas dans les documents antérieurs : non seulement aucun de ceux
qui ont été publiés au XVIIIe siècle par les Bénédictins bretons n’en fait mention ;
mais surtout les pièces d’archives conservées dans le fonds de la famille de
Boiséon aux archives départementales d’Ille-et-Vilaine23. Or c’est précisément la
famille de Boiséon qui arguait au XVIIe siècle être descendue directement des
anciens seigneurs de Lanmeur, qu’elle n’hésitait pas à qualifier « princes », alors
qu’elle était simplement issue du mariage, vers 1300, de Pierre de Lanmeur avec
Leveneza, héritière de la seigneurie de Boiséon. En outre, le nom et
vraisemblablement les armes de Boiséon ayant été en cette occasion substitués à
ceux de Lanmeur, c’est là encore l’indice que ce dernier patronyme, sans doute
pour n’être qu’un simple surnom « domiciliaire » utilisé afin que Pierre fût
distingué des autres porteurs du même nom de baptême, ne revêtait pas, aux
yeux de celui qui s’en était affublé, l’importance que ses descendants ont voulu
lui donner par la suite.

23
23 J 53 à 23 J 209. Les pièces les plus anciennes sont contenues dans les liasses 120, 121, 128,
129. — Une généalogie dressée semble-t-il au XVIIe siècle (23 J 54, registre, p. 111) donne sans
preuves les noms du père et de la mère de Pierre de Lanmeur : Yves de Lanmeur et Tiphaine de
Rostrenen ; si celui-ci présente quelque raison d’être authentique, celui-là est très certainement
une confusion — ou un forgerie ? — à partir du nom d’Eon alias Yvon , seigneur de Boiséon alias
Boisyvon, lequel était le beau-père de Pierre de Lanmeur.
L’invention de la « principauté de Lanmeur » doit remonter, quant à elle, à
l’époque où les seigneurs de Boiséon ont prétendu disposer, à l’instar d’autres
familles de la noblesse bretonne, d’un saint tutélaire qui, si possible, appartînt à
leur lignée, ou qui du moins eût été en relation avec un de leurs ancêtres24.
Pour les Boiséon, implantés dans le pays de Lanmeur, il allait de soi que le
saint en question, leur saint donc, ne pouvait être que le petit prince martyr
Mélar, particulièrement honoré dans ces parages. Au témoignage de sa première
vita, le jeune Mélar, héritier du comté de Cornouaille, était venu se réfugier à
Lanmeur, précisément à Beuzit — château possédé par la famille de Boiséon
depuis le début du XIVe siècle — auprès du comte Commor, lequel était marié à
une tante de l’enfant ; quant à l’auteur de la seconde vita de saint Mélar, il
surenchérit en présentant la Cornouaille comme un royaume. La légende
familiale des Boiséon, en amalgamant et en interprétant ces traditions, s’est
approprié le personnage du parent protecteur de Mélar dont elle a fait un ancêtre
et qu’elle a décoré du titre de « prince ». C’est ce que dit Yves Arrel, auteur
d’une Vie de saint Melaire publiée, contre son gré d’ailleurs, à Morlaix en 1627,
s’adressant dans son épître dédicatoire au comte de Boiséon et lui indiquant
[Mélar et vous] tous deux estes rejettons d’une mesme souche et ruisseaux
d’une mesme source, ce saint estant issu de Jean premier kens ou comte de
Cornouaille et vous de son frère puisné nommé aussi Jehan, prince de
Kerfeunten ou Lameur dont vous estes descendu en ligne directe et masculine
tant de l’estoc de Boyseon que de Quoitttredrez25.
Aussitôt après, traitant des sources auxquelles il a puisé pour composer son
propre ouvrage, Yves Arrel évoque l’existence d’un ms. conservé au début du
XVIIe siècle dans le trésor de l'église de Lanmeur ; mais la description qu’il en
donne ne permet pas de déterminer la nature précise de la composition
hagiographique contenue dans ce
«très ancien manuscrit de l'histoire de Cornouaille gardé dans le thrésor de
l'église de Lameur avec un soin extrême depuis plusieurs siècles ... (...) lequel en
l'année 1227 fut mis en langage plus correct par un prestre nommé Mre
Guillaume Hamon, dans lequel il est parlé amplement de la naissance, vie et

24
André-Yves Bourgès, « Archéologie du Mythe… », p. 24-26.
25
Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 23 J 54, p. 12
mort de nostre sainct patron, comme aussi du commencement et progrès des
princes de Kerfeunten ou Lameur»26.
Notre connaissance de ce ms. et de son contenu repose sur le témoignage
d'Yves Arrel, témoignage lui-même connu seulement par l’intermédiaire tardif de
l’abbé de Gouessant, chapelain de la famille de Boiséon dans le dernier tiers du
XVIIe siècle, lequel n'a pas pu voir le ms. en question puisque celui-ci n’était plus
à Lanmeur à cette époque27, et se contente de recopier le texte d’Arrel, avec un
degré de fidélité que nous ne pouvons pas mesurer, pour l’inclure dans son
propre Mémoire historique sur la maison de Boiséon 28. Ce qui a été conservé, ou
du moins ce qui nous est présenté comme tel, du «très ancien manuscrit» de
Lanmeur a pour objectif principal de magnifier l'extraction de la maison de
Lanmeur, olim de Kerfeunteun, et de celles de Boiséon, Du Parc et de
Coëtredrez, ces quatre maisons citées dans l'ordre successif de la naissance
supposée de leurs auteurs que l’on nous dit avoir été quatre frères issus d'un
cadet des rois de Cornouaille. La mention de la famille de Coëtredrez procure un
premier terminus a quo de la mise au net de la tradition en question, car
l'association de ce lignage avec celui de Boiséon remonte seulement à l’époque
où un cadet de Coëtredrez épousa l'héritière de Boiséon et releva les nom et
armes de sa femme (vers 1360). Quant à la famille Du Parc, on sait que dès
1466, elle revendiquait en effet, sur la foi de documents alors conservés dans le
chartrier de Boiséon, d'être issue de la maison de Lanmeur, avant même les
Boiséon auxquels elle contestait en conséquence la prétention d'être les premiers
prééminenciers de la paroisse ; mais, quoique cette revendication ne fût pas sans
quelque fondement puisque le premier possesseur attesté de la terre de Beuzit
en Lanmeur, vers la fin du XIIIe siècle, était un certain Geoffroy Du Parc, la
position alors occupée auprès du duc de Bretagne François II par Guillaume de
Boiséon, fit trancher le débat en faveur de ce dernier.

26
Ibid.
27
En effet, le ms. original, confié aux fins de publication par Yves Arrel à l'évêque de Dol, Antoine
de Revol, lequel siégea de 1603 à 1629, n'était pas de retour à Lanmeur à l'époque où travaillait
l'abbé de Gouessant, dans le dernier tiers du XVIIe siècle ; il n’est donc pas possible de l'identifier
avec le «legendaire de saint Melaire» conservé sur place, consulté et décrit en 1636 par Du
Buisson-Aubenay dans son Itinéraire de Bretagne et qui doit être la propre composition d'Arrel sur
saint Mélar. Le grand intérêt de cette dernière est d'avoir conservé, au milieu d'innombrables
scories, l’essentiel de la matière du vieux ms. de Lanmeur qui, comme nous l’avons dit, constituait,
de l'aveu même d'Arrel, la source principale de son propre ouvrage.
28
Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 23 J 54, p. 2-4.
Ensuite, pour ce qui touche aux Lanmeur et aux Boiséon, nous avons déjà
souligné que l'abandon du premier de ces deux noms au profit du second par les
descendants de Pierre de Lanmeur, marié vers 1300 à Leveneza, héritière de la
puissante seigneurie de Boiséon, soit l'indice d'une plus grande notoriété de cette
dernière maison. En tout état de cause, Pierre de Lanmeur n'était certainement
pas seigneur du lieu, comme l’ont prétendu ses descendants, et son nom lui
venait plus vraisemblablement des fonctions judiciaires qu'il exerçait au siège de
cette châtellenie. En 1466, la fable généalogique résumée ci-dessus n'était pas
encore bien établie, auquel cas les parties au procès n'eussent pas manqué d'en
faire mention ; et il ne faut donc pas hésiter à en abaisser après cette date le
terminus a quo.
Enfin, quand bien même la date de 1227 serait effectivement celle qui figurait
dans le ms. original, il faut envisager que l'un ou l'autre des deux transcripteurs
successifs du texte contenu dans ce ms., intéressés l’un et l’autre à ce que fût
magnifiée l'extraction de la famille de Boiséon, ait grossièrement interpolé le
texte en question.
Ainsi donc, après examen, rien ne paraît pouvoir être retenu de cette tradition
des « princes » de Lanmeur ou de Kerfeunteun : ce dernier nom lui-même est
une grossière forgerie que l’on doit probablement à l’imagination fertile d’Yves
Arrel29.

André-Yves Bourgès

29
A.-Y. Bourgès, « A propos des origines de Lanmeur », dans Trégor, Mémoire vivante, n°1 (1er
semestre 1992), p. 47-55.
Résumé
L’ « outillage mental » de nos ancêtres, concept forgé par Lucien Febvre,
constitue un terrain de recherches extrêmement fécond. Certains travaux sont
plus particulièrement consacrés au processus d’élaboration de mythes
fondateurs : c’est le cas en ce qui concerne les origines de la Bretagne, dont le
récent ouvrage de Joseph Rio a remarquablement éclairé la problématique
historico-légendaire et son arrière-plan idéologique. Il conviendrait peut-être
d’engager une démarche similaire, bien que plus modeste, se rapportant à la
noblesse bretonne. A partir du bas Moyen Âge, en réponse à différents stimuli
(guerre de succession, épisodes locaux de la Ligue, réformation générale de la
noblesse, etc.), plusieurs familles nobles de Bretagne ont eu en effet recours à
l’affabulation dans la quête de leurs origines ; or, ces généalogies fabuleuses,
dont il convient de démêler les liens entretenus avec la réalité, sont souvent
porteuses de thématiques récurrentes, notamment celle du « raccrochement » à
une lignée (devenue) mythique, comme il se voit au travers des deux exemples
retenus dans l’article.

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